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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Amori et dolori sacrum - La Mort de Venise - -Author: Maurice Barrès - -Release Date: January 5, 2020 [EBook #61108] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été - conservée et n'a pas été harmonisée, mais quelques erreurs - clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - La liste de ces corrections est donnée à la fin du texte. - Le texte marqué =Texte= est imprimé en gras dans l'original. - - - - - AMORI ET DOLORI - SACRUM - - - - - ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS - - - =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques: - - * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition - augmentée d’un examen des trois idéologies 1 vol. - * * =Un Homme libre= 1 vol. - * * * =Le Jardin de Bérénice= 1 vol. - - =L’Ennemi des Lois= 1 vol. - =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle - édition de 1903, revue et augmentée 1 vol. - =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI, - gravées sur bois 1 vol. - =Amori et Dolori sacrum= 1 vol. - - - LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE: - - LIVRE PREMIER: =Les Déracinés= 1 vol. - LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat= 1 vol. - LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures= 1 vol. - - =Scènes et Doctrines du Nationalisme= 1 vol. - - - BROCHURES - - =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-32 (_Épuisé_). - =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32. =1= fr. - =Toute Licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32. =1= fr. - =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de _Sous - l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus =1= fr. - =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8 (_Épuisé_). - =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_). - =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à - Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_). - =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la - Conscience française_ (1899. _Épuisé_). - =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_). - - - =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs - en trois actes =2= fr. - - - _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_: - - =Greco ou le Secret de Tolède.= - =Le Voyage à Sparte.= - - =LES BASTIONS DE L’EST=: - - * =La Discipline lorraine.= - - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, -y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark. - - - - - MAURICE BARRÈS - - - AMORI ET DOLORI - SACRUM - - -- La Mort de Venise -- - - - [Logo de l’éditeur] - - - PARIS - - Félix JUVEN, Éditeur - 122, Rue Réaumur, 122 - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - - 20 exemplaires, sur papier de la manufacture impériale du - Japon, numérotés à la presse de 1 à 20. - - 30 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme de - Van Gelder Zonen, numérotés à la presse de 21 à 50. - - - - - AMORI ET DOLORI SACRUM - - -J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur la façade rococo de _Santa -Maria della Passione_. Quel magnifique jeu ce serait de meubler, -en esprit, cette église pour qu’elle devînt digne de sa double -consécration! _Amori et Dolori sacrum... Consacré à l’Amour et à la -Douleur..._ Peut-être que, d’abord, on voudrait y grouper les toiles -de Luini, car ce peintre est grave, voluptueux et attendrissant. Mais -ses modèles ont été mêlés à si peu de choses! Ce sont des petites gens, -d’une pensée trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés. - -Dieu me garde de mépriser aucune sincérité; mais, puisque la conscience -la plus ouverte ne saurait tout accueillir et tout comprendre et -puisqu’il faut faire un choix, je donne ma prédilection aux images -qui sont chargées de riches expériences. Nul charme de jeune fille -n’égale certaines figures de femmes âgées. On trouvera dans ce recueil -un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de Bavière, impératrice -d’Autriche. - -«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta, l’Amour est la déesse -myrionyme; on l’adore sous mille noms. Honte à qui tient pour impur -l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive à -être jugé digne de continuer l’esprit de l’humanité. A tous les degrés -de l’échelle infinie, l’amour se transfigure et lubrifie les joints de -cet univers. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le monde se -fait par le principe qui attire l’un vers l’autre deux enfants.» Je -n’y contredis point, mais souvent les approches de la mort et l’usure -affinent des hommes qui semblaient incapables de recueillement. A -bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir décidément mort leur -permet enfin d’écouter. Ils entendent le bâillement universel, l’aveu -d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier mot de toutes les -activités. Cette connaissance ne décolore pas l’univers; il est plus -richement diapré sous les yeux avertis d’un Faust que sous le regard -impatient d’un jeune brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait -qu’on lui donnât pour titre les trois mots inscrits sur un monument de -Pise _Somno et Quieti sacrum_! - -Les pages que nous publions aujourd’hui appartiennent à la même veine -que _Du Sang, de la Volupté et de la Mort_. La mort et la volupté, -la douleur et l’amour s’appellent les unes les autres dans notre -imagination. En Italie, les entremetteuses, dit-on, pour faire voir les -jeunes filles dont elles disposent les assoient sur les tombes dans les -églises. En Orient, les femmes prennent pour jardins les cimetières. A -Paris, on n’est jamais mieux étourdi par l’odeur des roses que si l’on -accompagne en juin les corbillards chargés de fleurs. Sainte Rose de -Lima (j’ignore sa biographie, mais un nom si délicieux lui prête une -grande autorité) pensait que les larmes sont la plus belle richesse de -la création. Il n’y a pas de volupté profonde sans brisement du cœur. -Et les physiologistes s’accordent avec les poètes et les philosophes -pour reconnaître que, si l’amour continue l’espèce, la douleur la -purifie. - -Je ne souhaite pas qu’_Amori et Dolori Sacrum_ élargisse beaucoup le -cercle des sympathies que me valut _Du Sang_. Une société silencieuse -et choisie convient à ces deux livres. Celui-ci toutefois me paraît -plus lourd dans la main et plus savant pour l’oreille que mon recueil -de 1895. J’ai mis de l’ordre dans toutes mes libertés; j’ai vu l’unité -des émotions que je recueillais sur de longs espaces de temps et de -pays. - -Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux bougies, si l’angoisse -étreint un passant, il a peur d’être seul et cependant redoute qu’un -importun l’oblige à sourire. La distance l’effraye qui le sépare de son -chez soi. Ses tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit, puisses-tu -bientôt passer! Mais elle est un pas vers la mort, dont je me fais, -ce soir, une idée nette!... Cependant, le matin arrive, et voici que, -sur le rempart de cette ville inconnue, le même voyageur goûte la -lumière des champs, le son des cloches, l’insouciance des enfants. Il -savoure la vie, il rirait de cet homme chagrin s’il se le rappelait.... -Monotones balancements que nous portons sur tous les paysages! - -Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus que de livres, il n’est -d’horizon qui demeure indéfiniment satisfaisant, car toute beauté que -je m’assimile provoque en moi de plus grandes exigences. A l’user, je -m’écrie d’une Venise, comme d’un Leconte de Lisle: «Encore un citron de -pressé!» - -Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur la première formation de -mon goût. De voyage en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle si -sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries, d’innombrables boutiques, -du confort; enfin une graisse germanique. Cependant j’y gardai toujours -ma jeune puissance de sentir seulement ce qui pouvait exciter ma -fièvre imaginative. On trouvera ici la cristallisation de quinze -années. L’impératrice Joséphine, me dit le poète Robert de Montesquiou, -possédait une opale fluide et fulgurante qu’elle nommait «l’Incendie de -Troie». L’opale n’est point une pierre si rare qu’il me soit interdit -de penser que j’offre à quelques amis un «Incendie de Venise». Je leur -signale un certain embrasement sur l’eau. - - -Bien que ce soit ici très expressément un livre de solitude--et je -rappelle que les Espagnols donnent le nom de _soledad_ à certain petit -poème elliptique,--on y rencontrera des idées et des images qui -nourrissent notre action politique. C’est que l’auteur a vu peu à peu -se former en lui-même une intime union de l’art et de la vie: toutes -les réalités où s’appuient nos regrets, nos désirs, nos espérances, -nos volontés, se transforment à notre insu en matière poétique. Il en -va ainsi chez tout homme qui a trouvé, préservé, dégagé sa source, la -source vive que chacun porte en soi-même. - -Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je n’ignore pas ce que suppose -de romantisme une telle émotivité. Mais précisément nous voulons la -régler. Engagés dans la voie que nous fit le dix-neuvième siècle, nous -prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. J’ai trouvé une -discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient, et -c’est grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous transmirent ces grands -poètes de la rêverie que nous dégagerons des vérités positives situées -dans notre profond sous-conscient. - -Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma nappe inépuisable, c’est ma -Lorraine. Encore devrai-je dire comment je la conçois. Pour l’instant, -j’inscris son nom dans un chapitre de ce recueil. - -La beauté des jeunes femmes est distribuée sur les diverses parties de -leur corps; aussi, pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et leur -grande complaisance, mais cette beauté, quand elles vieillissent, se -fixe toute sur leur visage. C’est ainsi que, dans ma jeunesse, j’ai -cru la beauté dispersée à travers le monde et principalement sur les -régions les plus mystérieuses, mais aujourd’hui j’en trouve l’essentiel -sur le visage sans éclat de ma terre natale. - - Janvier 1903. - - - - - LA MORT DE VENISE - - - - - LA MORT DE VENISE - - -_Vous rappelez-vous l’Exposition des «Graveurs du Siècle» qu’il y eut à -Paris, voici quelques années? Je parcourais ses salles désertes, quand -soudain une lithographie d’Aimé de Lemud m’arrêta, me vivifia, fit -jaillir en moi un flot de poésie._ - -L’Enfance de Callot! _Cela plut vers 1839. Une belle fille bohémienne -tient le petit Callot par la main. A grand pas ils marchent vers -l’Italie. De toute mon âme je les accompagne. Ah! que ne puis je leur -être utile!_ - -_Pourtant, ne cherchez pas aux cartons des étalagistes cette vieille -image mi-romantique, mi-bourgeoise. Elle serait dans votre main -déçue l’humble petite bête noiraude qui, la veille au soir, luisait -mystérieusement sous l’herbe du fossé: car vous n’avez point vécu -les destinées de la Lorraine, et cette lithographie ne vaut qu’à les -réveiller dans nos âmes. C’est ainsi que tels pauvres vers d’un méchant -livret italien emplissent de volupté et de mélancolie celui qui possède -le souvenir éternellement fécond d’un air de Bellini, dont ils servent -à désigner la passion ou les nuances de sentiment._ - -_Lemud, enfant de Thionville, quand il fit à Metz son apprentissage -d’art, dut méditer avec nostalgie l’aventure de Callot qui, gamin de -douze ans, pour voir de la belle peinture, se sauva de Lorraine jusqu’à -Rome, avec des bohémiens. De là ce dessin, qui exprime notre esprit de -l’Est, bien que pour le styliser il se soit souvenu du délicieux mythe -méditerranéen, du petit Tobie guidé par l’ange. Le jeune, l’heureux -Callot! Les belles histoires dont le nourrit son guide! Qu’ils sont -excités! C’est l’image aimable d’une forte vocation; mais voyez-y -davantage: reconnaissez le rêve d’une race qui, depuis des siècles, se -bat aux extrêmes avant-postes contre les puissances de la Germanie -pour l’idéal latin. Une prédisposition transmise avec notre sang nous -oriente vers le classicisme, nous détourne d’Allemagne._ - -_Cette médiocre lithographie déclenche (je ne sais pas de mot plus -direct) la chanson qu’a mise en moi ma race, et qui m’entraînait, belle -comme un ange, romanesque comme une fille tzigane, quand, à vingt-trois -ans, pour la première fois, j’allais de Nancy à Venise._ - - -_C’est à travers des cultures déjà méridionales, mais grasses, -miroitant de rosée le matin et frissonnant sans trêve aux caresses -fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner on s’achemine vers -Venise, éclatante et sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on -peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, et je songe au -visage de Virgile qui rougissait aisément. Au printemps, ces arbres me -tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment civilisée -des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce Veneto -agricole se fait sociable et voluptueux comme un Concert du Giorgione. -Je ne puis décider dans lequel de ses styles cette nature multiforme -m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on trouve une ville -toujours pareille sur une eau prisonnière._ - -_Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal! Venise a des -caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce que lui -en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa -lagune._ - - -_Cette ville ma toujours donné la fièvre. En vain, le matin, avec -son bleu si tendre et quand elle sonne ses clairs angélus, en vain -l’après-midi sur la Piazza, quand une musique et des jolies filles -en châles ajoutent au meilleur des cafés, faisait-elle l’anodine. -«Menteuse, lui disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»_ - -_Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour les fiévreux tout est -fièvre. Vers 1889, je distinguais une mélancolie déchirante dans la -peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus qu’un adorable maître -de ballet et le peintre aux teintes claires qui nous révéla les plus -délicieuses jambes. Combien d’heures je passai à la Bibliothèque -de Saint-Marc ou bien à la Querini, cherchant des interprétations -romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils sont luxe, facilité, -invention intarissable, faiblesse, volupté, désespoir. Tiepolo dessine -de l’insaisissable: la tristesse physiologique, l’épuisement de Venise. -Partout un air de fête, mais rien ne nourrit plus les puissances de la -République. Splendide bouquet, dont les racines sont coupées à Candie, -en Morée, sur la terre ferme même. Sa lagune où elle plonge la protège; -elle s’y fane pourtant. L’opéra fait ses dernières, ses plus hautes -roulades; on va baisser, éteindre la rampe. L’État meurt. Et Venise -dont les forces tarissent ne dure que pour justifier nos regrets de ses -prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre vénitienne disparut sous le -flot des Turcs, rien n’y survécut de la métropole qu’Henri Martinengo. -Les vainqueurs le mutilèrent au lieu de le tuer; il demeura dans le -sérail du grand vizir..._ - -_Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre ans, je tirais -des albums que Tiepolo a dessinés aux temps d’extrême carnaval où -Venise adorait le brillant et léger Cimarosa. L’air fiévreux des -lagunes se mêle à mes jugements. Et puis dans cette ville flotte -un romantisme créé par nos pères, qui se précipite sur un visiteur -prédisposé._ - -_Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse des nuances du sentiment, -aux rêveries sur le Moi. Cette eau plate frissonne à peine sous la -barque qui m’emprisonne; de fastueux palais m’isolent de l’immense -nature et de l’océan mouvant des phénomènes; ici tout est d’humanité -et d’une humanité figée, semble-t-il, fixée. «Les forêts futures -se balancent imperceptiblement aux forêts vivantes,» dit avec une -délicatesse puissante le malade Maurice de Guérin. Il faut tout le -malaise où Venise nous met, et qui nous affine, pour que nous puissions -sentir ce quelle dégage de ses extrêmes maturités?_ - -_Sur le vaste miroir que la lune pâlissait, Jean-Jacques, puis Gœthe, -entendirent de l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se jeter -les vers du Tasse ou bien de l’Arioste. Plainte sans tristesse. Ces -voix lointaines ont quelque chose d’indéfinissable qui émeut jusqu’aux -larmes. Une personne solitaire chante pour qu’une autre animée des -mêmes sentiments l’entende et lui réponde. Le Tasse et l’Arioste se -taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des hôtels où des barques en -feu débitent des couplets napolitains, l’eau balancée, qui dans la nuit -s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse à ses chuchotements, -et puis, dans un flot gras, s’empresse de noyer son éternelle -confidence._ - -_Au printemps, en été, en automne surtout, j’ai cherché à déchiffrer ce -soupir suspendu, cette tristesse voluptueuse dont Venise éternellement -se pâme. Mon objet n’est point ici de peindre directement des pierres, -de l’eau, des nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions -indéfinissables où nous met le paludisme de cette ruine romantique._ - - * * * - -La plupart des voyageurs qui décrivent Venise, et les artistes avec -qui tant de fois je l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter: «Ah! -Venise, comme tu étais belle quand le Grand Canal reflétait les façades -de tes maisons peintes à fresque, quand tes gondoles traînaient dans -leurs sillages de fastueuses pièces de velours, et surtout durant ces -pompes annuelles où la galère à la tête de bœuf paradait au large de -San Giorgio Maggiore.» - -Ces magnificences me parlent sans me conquérir. Tout comme un autre, je -puis goûter un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un marchand de -curiosités, un collectionneur de bibelots, pour que des objets auxquels -rien ne me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la beauté qui n’est -point ma parente, fort bien, mais on voudrait voir ton âme. Quand le -poignard sortira-t-il de ce fourreau? Frappe donc, ô beauté!» Rien ne -m’importe qui ne va pas fouiller en moi très profond, réveiller mes -morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne point les grandes courses de -taureaux, car le péril et le meurtre troublent les jeunes femmes, ni -certaines danses, car elles paraissent asservir la beauté à la force -mâle qui se repose et qui regarde. Voilà des spectacles d’une valeur -universelle. Ils agissent sur notre inconscient et par là, en tous -lieux, à toutes les époques, ils intéressent la vaste humanité, ou, -plus vaste encore, l’animalité chez l’homme. Les taureaux de Séville, -les danseuses de Bénarès ou de Montmartre suscitent nécessairement un -émoi vieux comme l’amour et la mort. Mais cette foire de la Piazzetta -que regrettent les dévots de Venise, croyez-vous que, pour la visiter, -je quitterais nos expositions universelles? Et même, que me dirait -la pompe des rentrées victorieuses, le défilé devant San Giorgio des -galéasses qui vont atterrir au môle de la Giudecca? Je ne suis point -prédestiné pour les grandes cérémonies de cette religion municipale. - -Bien que mon amour de l’ordre, amour auquel je m’oblige, et un -sentiment instinctif de reconnaissance, car il n’est point une -civilisation dont je ne me déclare débiteur, me convainquent de -respecter tous ceux qui présidèrent au développement des diverses -nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir au musée municipal -Correr et dans San Giovanni e Paolo, où l’on voit les effigies et -les ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent à l’ordinaire -trois caractères de diplomate, de commerçant et de guerrier qui les -différencient des chefs de ma race. Ils n’ont pas collaboré à ma notion -de l’honneur. Quand je parcourais la Grèce et que les forteresses -franques m’occupaient, faut-il l’avouer? plus que les vestiges de -l’hellénisme, ce n’étaient pas les grands guerriers commerçants de -Venise que j’évoquais, mais tout mon cœur rejoignait mes seigneurs -naturels, les aventureux chevaliers de Bourgogne et de Champagne. - - -Au terme d’un livre fameux, Condorcet, qui vient de tracer le «tableau -des progrès de l’esprit humain», déclare: «Cette contemplation est -pour moi un asile où le souvenir de mes persécuteurs ne peut pas me -poursuivre.» Cette phrase, qui me touche vivement, ne me vint jamais -à l’esprit quand j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse, mais -plusieurs fois elle exprima délicieusement ma pensée intime, tandis que -j’errais aux solitudes de la Venise vaincue. - -Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et -républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions -décoratives, voilà les solides pilotes de sa gloire: nulle de ces -merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté -mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville -sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des murailles -byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, voire rococo, -toutes trempées de mousse, atteignent sous l’action du soleil, de la -pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de -grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi -des roses et des fleurs du magnolia qui n’offrent jamais d’odeur plus -enivrante, ni de coloration plus forte qu’à l’instant où la mort y -projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges. - - - I - - JUSQU’A MIDI DANS SES QUARTIERS PAUVRES... - -Je plains Venise au point où les siècles l’abandonnèrent, mais je ne -voudrais point que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie; s’il -faut l’expliquer, je décrirai, entre mille impressions qui, selon moi, -la justifient, ce que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura la Cà -d’Oro. - -Pendant longtemps notre plaisir, devant ce chef-d’œuvre du gothique -vénitien, eut la qualité douloureuse qu’inspire une beauté imprudente, -si elle n’oppose aux fièvres que ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on, -avec sa galerie du bas et ses deux loges superposées, avec ses colonnes -et ses arcs transparents au soleil qui les baigne, et si délicatement -ouvragée que le courant d’air du canal devrait suffire à la déchirer -comme une dentelle de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le XIVe -siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une telle vaillance? Que n’ai-je -la fortune d’intervenir dans les destinées de ce petit palais! Je -voudrais le secourir.» - -Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne demeure ne demande plus -notre compassion, elle prétend à notre hommage admiratif. Avec plaisir, -je le lui portai, mais tout de suite comme elle me parut luxueuse et -d’un goût trop riche! Je me sentis froid pour un art qu’aucun mystère -ne baignait plus. - -En face de cet heureux joyau qu’admiraient de nombreuses barques, et -sur ce Grand Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi, avec une -grâce irrésistible, des régions écartées de Venise. - -A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient à maintenir, tant bien -que mal, quelques beaux instants de l’apogée vénitienne, tous les -petits sentiers de pierre ou d’eau, _rio_, _fondamenta_, _salizzada_, -_calle_, continuent lentement leur régression. Ce réseau solitaire -nous invite au plaisir délicat du repliement. J’y désirai revoir, -entre mille perles malades, l’humble et délaissée Sainte-Alvise. - -Sur la droite de la Cà d’Oro, par le rio San Felice, mon gondolier -s’engagea... - - -Le charme puissant de ces petits canaux, pleins d’ombre dans le bas et -violemment illuminés au faîte, vient en partie du contraste de leur -fraîcheur avec la réverbération du soleil sur les eaux plus larges. -Jusqu’à midi, dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise a cette -jeunesse étincelante qui, dès neuf heures, disparaît de la campagne -avec la rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans son grand silence! -Ce silence, à bien l’observer, n’est pas absence de bruits, mais -absence de rumeur sourde: tous les sons courent nets et intacts dans -cet air limpide où les murailles les rejettent sur la surface de la -lagune qui, elle-même, les réfléchit sans les mêler. C’est ainsi que, -dans les solitudes forestières, les trilles des oiseaux, parce qu’ils -gardent pour notre oreille une signification précise, font valoir le -repos plutôt qu’ils ne le rompent. - -Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l’ondulation -perpétuelle de l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne -nous y donnent de chocs; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs -sens. Tandis que l’eau se déplace avec un frais murmure sous le poids -de mon gondolier, j’entends au loin s’approcher, s’effacer les pas d’un -promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l’âge -alourdi, et dans ces quartiers solitaires la chaussure d’un étranger ne -fait pas le claquement des sandales de bois d’une humble Vénitienne. - -Inappréciable netteté de ces sensations qui viennent avec abondance -émerger sur notre organisme délicieusement hyperesthésié! Une telle -tension nerveuse serait intolérable dans un climat sec, mais Venise -nous baigne et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse pas savoir -que nos nerfs sont à vif. - -Pour les yeux non plus, rien n’est incertain ou confus dans Venise. -Nous y recueillons sans trêve des images distinctes, qui jamais ne se -heurtent, et, de quelque point qu’on les embrasse, elles se disposent -merveilleusement. La pauvre loque jaune, violette ou rouge, qui sèche -sur une fenêtre, fait à elle seule une valeur somptueuse, en même temps -qu’elle concourt au romantisme général du palazzo, rose et lumineux par -en haut, vert et humide par en bas, et de tout le canal qui s’enfonce -avec ses barques stationnaires, avec ses poteaux d’amarre, avec ses -eaux miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de pierre, si de quelque -petit jardin un arbre élève ses hautes branches et par-dessus un -mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les reflète, cette rareté -végétale ajoute un miracle de jeunesse aux prodigalités de l’invention -architectonique. - -Bien que les choses vénitiennes soient servies par des jeux de -lumière, il ne faudrait pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices -de théâtre, toutes les combinaisons des nuages et de l’eau», car -au milieu d’une mise en scène assez savante pour que des torchons -délavés semblent les voiles d’une sultane invisible et pour qu’un -tilleul malingre chante, si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un -canal, une voix sublime, il y a des ingénuités déconcertantes: sur ses -arrière-plans, cette Venise courtisane disperse des perfections qu’un -musée exalterait dans sa salle d’honneur. Ce matin d’octobre, sur le -chemin parcouru trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, je fais -encore des découvertes. Les feuilles rouges d’une vigne masquent au -mur une Vierge de quelque Sansovino, une belle vierge réaliste qu’on -entrevoit humble et belle comme un fruit et que l’artiste plein de goût -posa lui-même dans cette place. - -Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés par des fenêtres closes -de planches, pillés par tous les marchands et plus dignes d’amour dans -cette détresse que leurs frères du Grand Canal, réparés, irréparables, -où je crois voir à la loggia le visage de Jézabel. - -Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, ma barque franchit un des -rares ponts de bois qui subsistent du moyen âge. Puis la porte de -l’ancienne Scuola me présente, au-dessus d’un arc exquis, des figures -touchantes d’humilité et d’élégance, cependant qu’à côté de ce précieux -morceau gothique, l’Église de la Miséricorde ne veut pas que je -néglige les moyens d’étonner dont la surchargèrent les Bolonais du -XVIIe siècle. Deux mouvements encore de mon gondolier, et pour qu’ici -toutes les puissances de Venise, sans se confondre, s’affirment, voici -le palais délabré où vécut vingt années et mourut le Titan Tintoret, -auteur de cette _Crucifixion_ (à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne -que les innombrables personnages, si furieux de vie, aient pu tenir en -même temps dans un cerveau. - -Je regarde les balcons croulants d’où cet homme, lourd d’une œuvre -qui déconcerte notre expérience des forces humaines, a puisé dans les -pompes du levant et du couchant son incomparable tragique. C’était -un dur vieillard, et qui devint farouche quand il perdit sa fille -Maria, avec qui sa coutume était d’emplir de beaux concerts cette -heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle _la fille du Greco_ -(aujourd’hui dans la collection de sir Stirling Maxwell, à Londres) -doit être restitué, comme certains pensent, au Tintoret, je voudrais -que ce fût l’image de sa chère Maria... - -Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac, et je penche à leur -adjoindre ce Tintoret, veulent abattre à coups de front--front de -béliers sublimes, comme celui du _Moïse_ cornu--les parois qui -emprisonnent l’intelligence humaine. Éternel _Ignorabimus_! Tous et -toujours nous demeurerons emprisonnés dans notre ignorance. Mais -à l’intérieur de ces hautes murailles qui cernent l’humanité, le -génie subit une pire solitude: d’épaisses cloisons l’isolent de ses -contemporains. Dans cette maison demi-éboulée qu’habitent encore, -paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit l’abandon, puis la -mort. On dit que les grands artistes, avant que tombe sur eux la nuit -définitive, connaissent une suprême illumination, un jet plus haut de -leur génie. Beethoven, dans son dernier moment, recouvra l’ouïe et -la voix; il s’en servit pour répéter certains accords qu’il appelait -ses «prières à Dieu». Par lesquels de leurs personnages Shakspeare et -Balzac se virent-ils assister au seuil de la mort? - -C’est une grande audace qu’un passant ose s’interroger sur les pensées -d’agonie, sur les «prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a dans Venise -cette douce sociabilité, cette atmosphère exquise et simple dont un -salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point -de lui donner la brève illusion qu’il est de la famille. Un étranger, -que son aigre pays ne préparait point à s’associer à ces magnificences -excessives, va tout naturellement dans l’église voisine, à la Madona -del Orto, saluer avec sympathie la tombe du Tintoret. - - -Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà d’Oro, nous naviguions si -lentement vers la petite église Sainte-Alvise, située à la pointe -nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, nous pouvions arriver -en vingt minutes? Je cherche à rendre sensibles les impressions -d’une flânerie du matin. C’est une des cent promenades, en dehors des -magnificences classées, dans la pleine et abondante vie vénitienne. - -Les guides ignorent Sainte-Alvise, que Burckhardt se borne à -mentionner, et le seul Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de tout -ce quartier, son silence, l’herbe qui croît et la présence continuelle -du passé collaborent à la physionomie d’une telle petite église, un peu -en recul sur son perron de trois marches, dans une place déserte, usée -lentement par le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de l’air ne -laisse pas déposer une poussière. - -On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres de Tiepolo et des petits -tableaux puérils, les premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité -tendre et lyrique dans ces Tiepolo! S’il peignit alternativement, -comme je le crois, des ballets et des opéras, ne cherchez point ici -des jambes adorables, mais l’un de ses grands airs, une composition -héroïque et romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse ou de -l’Arioste. Avec les mêmes qualités que sa Cléopâtre du palais Labbia, -c’est une brillante variation sur le thème de Jésus entre les larrons. -Pour prendre le bon point de vue sur cette toile, gravissez une tribune -branlante parmi les toiles d’araignées: voici l’orgueil romain qui joue -de la trompette, un fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault -et du général Prim se donne bien du mal pour avoir des reins), et puis -les deux bandits juifs. Cette trompette toujours et surtout! elle -emplit les oreilles du spectateur: c’est elle qui précipite dans les -airs ces fanfares de couleurs. Quant aux disciples, grands, élégants -dans leur douleur, quel noble deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo -est très propre à désobliger les personnes qui ont de l’humilité d’âme. -Elle contraste avec les huit tableautins que peignit Carpaccio dans -sa première enfance. Sur de telles reliques, vous pensez si Ruskin -s’excite! Les visiteurs que leur tempérament, leur sexe féminin, leur -religion anglicane et surtout leur virginité, disposent à supporter -les bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir complet s’ils songent -que Carpaccio, quand il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant du -peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait certainement beaucoup -à ces gamins qui, sur le _campo_ de Sainte-Alvise, guettent l’approche -d’une gondole et courent chercher le sacristain pour qu’il ouvre la -porte de l’église... - -C’est un précieux coffret, cette église défaillante qui cache dans -un lointain quartier la maëstria du dernier des grands Vénitiens et -les tâtonnements de leur initiateur; mais, fût-elle dépouillée de ses -trésors par la brocante, elle n’en parlerait pas moins, car, plutôt -qu’un objet, elle semble une personne, oui, vraiment, une créature -modeste, exquise et sans défense. - -Le soleil et l’humidité viendront à bout de Sainte-Alvise, où leurs -deux puissances se combattent. Mais cette agonie prolongée, voilà le -charme le plus fort de Venise pour me séduire. Et si l’on juge d’après -une sensibilité que je ne prétends pas commune à toutes les âmes, mais -que je voudrais rendre universellement intelligible, les magnificences -des grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro restaurée ont moins -de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d’une ville -quand sa désagrégation libère des beautés et d’imprévues harmonies que -contenaient ses premières perfections. - -Jamais cette Venise moderne ne nous émeut davantage que dans les -quartiers écartés de son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah! -bénissons sa pauvreté! Une administration qui jouirait d’excédents -budgétaires ouvrirait certainement de larges voies, voudrait mener -les trains jusqu’à la _Dogana_ et jeter un pont sur le canal de -la Giudecca. Se bornât-elle à soigner ses merveilles, que déjà je -m’inquiéterais. Admirons et encourageons ceux qui consolident Venise, -mais craignons les «restaurations», qui sont presque toujours des -dévastations. Nous ne voulons pas qu’on paralyse rien, fût-ce une -ville morte, fût-ce un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie -d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une discipline générale figeât -ces canaux de fièvre et vînt étendre sur la beauté cette perfection -convenue qui glace dans les musées. - -Ces allées secondaires, étroites, obscures, mystérieuses, serpentantes, -sont les réserves où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, du -vent et de l’âge, continue ses combinaisons. - -Acceptons qu’elle nous montre des états éloignés de ses magnifiques -floraisons historiques dont nous avons, comme elle, perdu l’âme. Le -soleil aussi passera de la phase éclatante, de la phase jaune, à cette -phase rouge que les astronomes appellent de décrépitude. Le centre -secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur -les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous -excitent à jouir de la vie. - - - II - - UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE ET LE VENT DE LA MORT - -Le secret des puissances qu’a Venise sur les rêveurs, on le saisit mal -tant que l’on étudie une à une ses perfections. Pour nous faire une -philosophie des choses, il faut que notre barque s’éloigne du rivage et -que nous embrassions l’ensemble. Sur la lagune on peut connaître les -états extrêmes où parviendra la ville des doges si nulle intervention -grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes des embaumeurs -ne viennent pas entraver ses successives délivrances, ses mouvements -vers le néant. - -A quelques heures de gondole, visitons la brèche où le silence et -le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la -civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano, -Torcello et Saint-François-du-Désert, îlots épars sur cet horizon -désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de -réussir celle que nous aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme -aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent. - -Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du Grand -Canal ont le soleil pour coadjuteur. Si nous passons à la partie -septentrionale, que n’atteignent plus ses rayons directs, déjà le -frissonnement de l’eau, l’atmosphère tout accablée attristent nos sens. -Dès les _fondamente nuove_ où l’on embarque pour ces îles mortes, -l’imagination qui n’est plus soutenue et concentrée par les monuments -de l’art, accepte des impressions plus vagues, se disperse en rêveries -et flotte sur l’horizon de deuil. - -La première étape de ce pèlerinage, c’est, après vingt minutes, -Saint-Michel, l’île de la Mort. Ce cimetière de Venise est clos par -un grand mur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc, -avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent -sur les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer captive. -Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de -Venise à Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du ministère par ses -coreligionnaires, il leur avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis -pas de ces hommes qu’on peut offenser sans danger.» Il était de ceux -(au dire de Guizot) envers qui l’ingratitude est périlleuse autant -qu’injuste, car ils la ressentent avec passion et savent se venger sans -trahir. Sa vengeance, maintenant, il la tenait; il allait s’incliner -respectueusement devant le vieillard déchu: «Sire, n’avais-je pas -raison?» Plaisir d’orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien. -La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée du rôti qu’un autre mange. Le -brisement de la mer sur des pierres délitées qui protègent un charnier -lui aurait donné un rythme large pour le psaume monotone de ses dégoûts. - -Bœcklin a peint une «Ile de la Mort» fameuse en Allemagne. Il put -prendre à San Michele son point de départ. Sa toile cherche le tragique -par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles, -par le silence et des eaux noires; mais la joie des gondoliers y -manque qui conduisent ici les cadavres et qui, couchés dans leur -barque mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent en caressant un -fiasque. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut -pas l’environner d’une horreur générale; c’est nous flatter, c’est un -mensonge; faites-moi voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux -ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour -qu’il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous -n’avions pas existé[1]. - - [1] _On trouvera les notes à la fin du volume._ - - -Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des -images plus funèbres et plus rares. - -Notre gondole oblique de San Michele vers sa voisine, Murano. Tous -les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent -les délices de ses jardins, fameux dans toute l’Europe avant que la -République eût fait la conquête de Padoue et que les grands seigneurs -peuplassent la Brenta. C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient, -que la nuit faisait plus odorantes, et tandis que la vague balançait -les gondoles à la rive, les voluptueux, les amants discrets et les -politiques venaient s’attarder sous le masque. Mais à travers ces -ruelles et ces sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop contrariés -dans leur décomposition pour que les amants eux-mêmes du romanesque, du -douloureux et de l’extrême automne, y puissent séjourner. C’est bien -que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques, -reçoivent sur leurs marches déjointes l’eau que chasse en glissant -notre barque; c’est bien qu’aux deux rives leurs façades perpétuent la -galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses -fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi -des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par -la misère sordide étançonnent-ils des œuvres de luxe qui se refusaient -à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente -aristocratie de marchands qui les édifia, n’épuiseront pas noblement -leur destin. Dégradés par une appropriation industrielle, ils -deviennent d’ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique -mémorial. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le -repos ni l’anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques: «Ici furent -les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l’amour, par de -jeunes patriciennes et par des artistes.» Une telle exploitation de -l’agonie passe en déplaisir le cimetière de San Michele. Puisse-t-il -mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher, toujours plus -loin, des précédents qui promettent à la beauté qu’elle mourra intacte. -Sur l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où les plus précieux -objets s’abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort. - - -Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano. -Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les -couleurs excessives des fleurs d’automne, nous suivions un chenal -entre des balises, tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous. -Une voile, violemment colorée d’ocre, coupait seule devant nous le -frémissement brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces vastes -espaces liquides, qui, vers le septentrion, bordent la ville des doges, -sont aussi tristes que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe -aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la -vraie beauté. - -Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants. -Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour -le plaisir! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un -mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles -complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis -longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale -de l’îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre -vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes. -Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de -n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des -couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une -chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d’allègre -végétation semblent l’effort de quelque magie. Les beaux bras des -nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces -longs acacias. - -Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle -Martigues, en Provence, que Charles Maurras m’a fait aimer, mais qui ne -montre ni ces tons roses, ni cette indigence. - -Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue -pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas -avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. Ces belles affamées se -détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c’est juste de -dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs, -mais l’Adriatique s’appauvrit de poissons en même temps que la vente -devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres -pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune. - -Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la désolation s’aggravât d’un -degré, afin que l’humanité disparût d’un site où elle ne peut plus se -nourrir. La mort ne rabattrait rien d’un spectacle dont elle fait la -magnificence. - - -Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d’heure dans cet -éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le -long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades -et de figues mêlés, pour atteindre l’unique place de Torcello, où l’on -trouve la cathédrale de Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le -Baptistère. - -La cathédrale est de cette sorte d’églises qui se rattachent aux -basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de -Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas -de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole -centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés -suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à -rêver sur l’histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise -et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne. - -Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu’une femme -aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu’elle -fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous -pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles arrêta -notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en -s’opposant à l’air et au soleil nous parut le glissement d’une dalle -sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la -cathédrale! J’y trouverais tout un système dogmatique et poétique; -j’entendrais la voix mystérieuse de l’an mil, car, autant qu’il -décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne -sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais -leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant -j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles -faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d’oreilles. -Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous -convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière à -Bâle. - -La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois monuments oubliés dans -cet éternel novembre font la boue malsaine de Torcello voisine, dans -mon amitié, de la prairie pisane, où le Dôme, le Baptistère, la Tour -penchée et le Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que -l’avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello -sont également excitateurs de l’âme. La prairie pisane et son trèfle -architectural à quatre feuilles s’enorgueillissent d’une féconde -invention artistique, car l’esprit renaissant y soumit la matière à des -lois nouvelles; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques -suivant un système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs d’action et -des tombes et des berceaux. - -La vénérable basilique, le Baptistère et Santa-Fosca furent construits -avec les ruines d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, alors -qu’Attila venait d’anéantir la puissante Aquilée; et cette succession -de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à -l’imagination une vaste perspective. J’eusse aimé de m’y attarder, mais -comment passer plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre apportée -par l’air et par l’eau le corrompt, cependant que lui-même s’empoisonne -de ses émanations. - -De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi et augmentaient à -toute minute. On n’imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus -abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent -une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre -pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la -faim et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des trèfles à quatre -feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma -gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient -encore des talismans à pleines poignées. - - -Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des -espaces où la pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier nous -désigne l’emplacement où fut l’Isola delle Donne, «l’île des Dames». -Insalubre et battue de courants marins, cette île, qu’ornaient de -nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; en 1665, -on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus -amas que l’industrie moderne employe impudemment à raffiner ses sucres. -On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero, -échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, dégoûtés par cette utilité -industrielle, vont jeter par-dessus bord un héros qui pourtant leur -a rendu bien des services. Finir dans la mélasse et dans les poèmes -d’opéra, c’est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier -infâme rassasier les chiens de Jézabel. - -Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour -distinguer Anania, l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent, -sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses -architecturales. Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir -ce passé, les minces sons d’une musique qui faisait danser, en -l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire, dans une salle basse de Burano, -traversèrent ces vastes espaces éblouissants. Le désert donnait cette -fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de -respirer pour n’en pas ternir la délicatesse. - - -La journée s’avançait quand nous touchâmes à -Saint-François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de -désolation. L’heure tardive collaborait avec le paysage. C’est dans cet -îlot que François d’Assise, au retour d’Égypte, débarqua. Il voulut -prier; les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole fameuse: «Petits -oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais -louer Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse, mais dans ce décor -tragique cette parole a tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le -saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux. - -«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une femme à qui, comme à la -mort, personne n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les amants que -désignent ces paroles mystérieuses? François et la Pauvreté. Voilà un -beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les -hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur l’îlot -qu’une étroite bande de désert. - -Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d’un -tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques -ou passants sceptiques, quelques doctrines qu’ils professent, un -ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre -pour l’éternité ce que nous appelons s’observer, comprendre le néant -de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des -raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des -individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans -les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d’un ordre tout -à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux -mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos -prédécesseurs. - - -Je fus averti qu’un tel jour approchait de son terme par les torrents -de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant, -ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle assassinée? De -monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs -arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l’eau. C’était -l’heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j’avais -encore un long temps de gondole. - -L’eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point -de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à -travers des terres demi-noyées et faites d’herbes pourries, d’où -se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches -dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur -un tableau sublime pour guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur -notre droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et devait faire -une barre plus importante à mesure que le soleil s’anéantissait. Des -colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s’émouvoir -l’âme la plus indigente. C’étaient tantôt des gammes sombres et ces -verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise; -tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les -décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident le ciel se liquéfiait dans -une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence -renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire -les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs -tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de -façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous -portaient, ils nous enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je -puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu -toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent -sur l’eau, puis nous prirent dans leur ombre. C’étaient les monuments -des doges. - -Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret, -avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. -Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous -venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux fulgurations que les -croyants placent après la mort. - -Au reste, il est impossible de rapporter l’agonie du soleil sur la -lagune vénitienne. Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre à -sortir de notre personnalité, il nous touche le front d’un dernier -rayon pour nous dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas que ces -choses soient révélées.» C’est qu’alors nous atteignons aux points -extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans -l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve -reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui -succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et -leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants. - -Je suis allé respirer un myrte du désert: comment prouver son parfum, -dont la poésie provient de ce qu’il se dissipe stérilement et retombe -aux miasmes d’un rivage décrié! - - - III - - LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE L’ADRIATIQUE[2]. - -Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que d’épeler -Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa -pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons rien -de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc que -notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque de laisser en -chemin une partie des sentiments dont un séjour à Venise nous charge, -essayons de les dénombrer. Révisons avec une volonté systématique ce -que nous avons d’abord enregistré à notre insu. Le plaisir d’une longue -réflexion méthodique n’est pas inférieur aux abandons de la rêverie. - -Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire, naïve, -ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement de -l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en soulevant un peu -son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes -pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et -puis, son regard si honnête, si doux, content de plaire à l’étranger -sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui connaît son prix que d’un -bon animal qui promène et lustre, comme veut la nature, sa beauté! - -Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi leurs -frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les chats -aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un homme -penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme serrait avec -ses deux mains. - -Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui habite -toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage, vous -l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais même, -je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle demeure -historique (mais il faudra dépenser la même somme pour les réparations -urgentes). Ce n’est point que ces descendants des Magnifiques manquent -d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés du Veneto. Ils -manquent encore moins d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien -dans Venise où le patriotisme municipal fut toujours leur vertu et le -service de l’État leur emploi. Quand cette grande tâche qui les portait -leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement aux mœurs de leurs -compatriotes, c’est-à-dire à l’indolence. - -A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et -despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de -l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle -méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand la -ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824, -Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus -gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs -par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République -semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable, cancanière, -à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux mal avertis -d’étrangers). - -La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte des -Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages fastueux, -mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à rien de -réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure comme si -Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni dominé. -Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le Grand Canal et -qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime -Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage de volontés -et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A proprement -parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La population réelle de -Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu -près fixés dans les vieux palais historiques et sur lesquels passent -d’incessantes caravanes de touristes. - -En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la -République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus -de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles menaces, -dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, le procurateur -François Pezaro prononça une phrase qui, plus sûrement encore que -l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et désagrège Venise: «C’en -est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant -homme se trouve toujours une patrie.» - -Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la devise -de Venise, la formule de sa moralité nouvelle. - -Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette Venise -cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses annales -un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur Pococurante, -noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait voir une belle -satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper parut une -mascarade de carnaval, précèdent dignement les singularités et les -malheurs de don Carlos. - -Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors -du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou, -attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires. -Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs -mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes -ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils -ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la -fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare -climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point -impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre -continuellement des sensations si puissantes et si particulières. -Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que -les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une -tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur -lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle -se donne toujours une aristocratie. - -Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise -magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort -médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le -canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs -du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une -génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un -sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais -nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le -solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses -dignes visiteurs. - -Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des -angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes. - - - _Gœthe et Chateaubriand._ - -Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, _Ramo dei -fuseri_, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre -au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et -solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis, -Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe -avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma -curiosité. - -En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est -formé par l’étude de l’antique romain. - -Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour -un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de -maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des -divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller -que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur -du _Génie du Christianisme_ allait quitter, le 28 juillet 1800, le -môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem, -de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient -ses _Martyrs_. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise -«quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la -sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes -illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des -hospices et des lazarets... - -Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où -s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines -que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait -se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand -qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune -beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec -l’_Iphigénie en Tauride_ aussi bien qu’avec les _Martyrs_, nous prenons -en dégoût les asservissements de la vie. - -L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout -ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande -race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater. -Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son -frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes -bretonnes Lucile caressant René. - -Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans, -passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de -noblesse une même idée d’exil,--exil loin du sol natal et des ancêtres, -exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré -envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois -artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux -beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite. - - - _Byron._ - -Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement d’ombres? Mickiewicz, -Sand, Musset, Chateaubriand vieilli lui-même viennent chercher les -traces des chevaux de Byron. On note ici certaine scène de magie. Au -monticule le plus élevé de cette grève, en octobre 1829, par un soir -de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz -appuyé contre un arbre eut une belle vision mystique. Il arrivait -de Weimar; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait influencé; elle -le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses -devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle -le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce -fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer -sa vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant là toute humaine -habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme -il disait, sur la volonté divine. - -Que de belles choses nous rencontrerions s’il nous était loisible de -suivre ce prophète polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait que -traverser Venise où Byron conquiert la place la plus en vue par trois -années d’un séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 au début de -1820). - -Souhaitez une occasion de remonter la Brenta sur ces barques lentes qui -seules cheminent encore de Fusine à Padoue. Par un doux et magnifique -automne, tandis qu’aucune lettre de France ne peut ici nous rejoindre, -qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! Les deux rives en -septembre-octobre ont la belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette -route que nos aïeux gagnaient Venise, devant une suite continue de -maisons de plaisance que le XVIIIe siècle emplit de musique, d’amour et -de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent même plus le souvenir. -Vainement chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes et le -dessin des parcs de plaisir. Cependant après un long temps, quand le -batelier qu’étonne votre caprice vous nomme Mira, accostez, errez dans -cette petite bourgade, car voici l’instant favorable pour évoquer -Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque de solitude, ce n’est point au -fort mauvais palais Mocenigo, dont il n’habita somme toute qu’un étage -loué en garni, c’est sur cette rive solitaire, c’est à Mira où il reçut -Shelley et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, qu’on peut -trouver encore l’ombre insolente de l’Anglais. - -Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas encore assez de tristesse ni -de délaissement sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher dans -ses pages vénitiennes, dans le quatrième chant de _Childe Harold_ et -dans le premier du _Don Juan_. - -Quand la gloire de Byron ne serait plus que la charpente dénudée qui -survit au feu d’artifice, j’y porterais encore volontiers mes regards. -C’est pour une raison singulière, mais qui ne sait la diversité des -motifs sur quoi chacun de nous compose son Panthéon! J’aime Byron parce -qu’il ressemble au plus fameux ennemi de mon pays, ennemi qui m’est -cher pour ses puissances redoutables elles-mêmes, car nous l’avons -glorieusement vaincu. Tous les portraits de Byron font voir cette -expression énergique jusqu’à la fureur, impudente, avide de risques et -de domination immédiate, magnifique parce qu’elle veut tout briser et -qu’elle se brisera elle-même, qu’on voit au Charles le Téméraire peint -par Hugues van der Goes (dans le Musée de Bruxelles). Ah! cette belle -lèvre inférieure proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique! - -Byron le Téméraire! si je parlais pour des hommes libres, je dirais -qu’il fut un scélérat, un merveilleux poète et le plus haut philosophe. -Oui, _Don Juan_ où Venise secrètement collabore (et je ne dis point -seulement par l’influence de l’Arioste, mais encore par une atmosphère -de débauches) est la plus haute philosophie. «A Venise, disait Shelley, -il s’est ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait -plus digérer aucune nourriture et il était consumé par la fièvre.» -A l’automne de 1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure du -visage. Avec son incomparable puissance cynique, lui-même écrit dans -ses plus belles strophes de Venise: «L’ambition fut mon idole; elle -a été brisée sur les autels de la douleur et du plaisir: ces deux -déités m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion peut s’exercer à -plaisir.» Quand il eut trouvé le moyen de pousser sa destinée dans la -voie où il suivait les aventuriers normands et les chevaliers errants, -en même temps qu’il précédait Garibaldi, quand une mort précoce où -l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi sa lecture de _Quentin -Durward_, son cerveau, un cerveau formidable, supérieur, dit-on, -à celui de Cuvier, était une masse affreuse, mise en bouillie par -l’alcool, l’opium, certaine tare et tous les abus destructeurs: un -cloaque. Il avait une émotivité formidable: il était perméable à toutes -les puissances qu’a la vie pour nous affecter. Il a fait souffrir, -torturé tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé les plus nobles -idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos -tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient, -en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux -grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles? Il a -toujours voulu se détruire, ce Byron. - - - _Musset et George Sand._ - -Auprès de ce lord bruyant et de son immense scandale, quel petit -personnage que ce jeune Français de vingt-trois ans, presque un gamin, -et qui, pour venir à Venise, dut obtenir la permission de sa maman. -Ah! la maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants et pas très -propre de détails. Mais, prestige des grands écrivains, madame Sand, -dans sa trentième année, svelte, brune, si souple et si nerveuse, nous -dispose à la volupté, et du jeune Musset le nom sonne et craque comme -les bottes vernies d’un dandy fringant et confiant jusqu’à la naïveté -dans les luttes de la vie. Les anciens avaient de belles anecdotes, -familières au menu peuple, où leurs poètes, tour à tour s’essayaient -et que les philosophes eux-mêmes employaient pour donner un corps à -des idées très subtiles. La caravane que deux poètes firent à Venise -en 1834, et dont ils continuent par-delà la mort mille récriminations, -pourrait devenir pour nous quelque chose d’équivalent: leurs fureurs, -largement étalées, rappellent la brouille mémorable de Didon et d’Énée. - -De Venise,--où Byron venait de vivre comme un Anglais et n’avait rêvé -que d’un acte qui lui rouvrît l’Angleterre--que connut exactement -Musset? Dans cette saison triste et glacée d’hiver, il errait «à -Saint-Blaise, à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi la Giudecca jusqu’à -San Biagio, où les coquelicots flamboyaient sous le soleil couchant, -au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé l’ancien cimetière juif -par une rivière dont on fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» me -disait un jeune Italien en me montrant la végétation des tombes courbée -par un vent humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, une -jeune femme pour me vanter la Duse: «Elle frissonne si bien!» et c’est -encore l’accent des jeunes Athéniens qui disent de leurs montagnes: -«Elles sont si sereines!» Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs -nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune Musset--fin, moqueur avec -d’immenses réserves sentimentales, mais que protège une coquille de -sécheresse--vaguer, chercher partout le boulevard de Gand, se distraire -en petites débauches. - -Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même -j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de -tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais -inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à -l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne -rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si, -quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais -du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une -faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en -secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais -essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les -seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le -loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le -soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin -de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois, -Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit -dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de -vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je -l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je -ne pus venir l’habiter.» - -Favorable maladie qui sort l’enfant Musset de toute cette médiocrité. -Nous ne remercierons jamais assez quelques bulles de gaz malsain qui -vinrent crever à la surface de l’eau autour de la gondole de Musset. -La malaria de Venise met nécessairement dans l’organisme une certaine -excitation qui le force à produire des images exaltées. En février et -mars 1834, elle alla chercher, dans le fond de ce jeune homme un peu -sec, des puissances qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y ait aggravé -la tare physiologique, je veux dire ce trouble nerveux, cette puissance -de voir son double, auxquels nous devons les grandes incantations d’un -poète, qui, en dehors de ces délires, est à peu près négligeable. - -Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes connaissent -parfaitement une sorte d’hallucination qui est la vision de sa -propre image. On trouve des traces nombreuses de ce phénomène dans -la haute littérature. Nulle part on ne le rencontre plus précis, -plus authentique que chez Musset. La sublime _Nuit de décembre_: -«Sur ma route est venu s’asseoir--un malheureux vêtu de noir--qui me -ressemblait comme un frère...» n’est pas une froide invention. Tout me -crie qu’elle est faite de choses vues. Au cours de sa brève carrière, -le génie de ce poète ne se témoigna jamais mieux que lorsqu’il -subissait des reprises de la malaria vénitienne. Dans ces états -fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe d’amour, contemporaines -de sa première infection, émergeaient nécessairement sur sa conscience. -Le paludisme de Venise a collaboré activement à toute cette série -d’excitations et de dépressions que nous admirons dans la prose et -dans les vers de ce charmant énergumène. - -Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre ses fenêtres sur le -golfe de Saint-Marc, le voyageur descendu à l’hôtel Danieli doit se -dire avec reconnaissance, avec effroi aussi, en un mot avec piété: -«Voici donc le décor où cet enfant subit les malaxations du climat -vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons le quartier de San Fantin -et nous ne chercherons pas dans une arrière-cour fort humble, dans -la corte Minelli, la casa Mesani où George Sand, auprès de son beau -taureau Pagello, écrivait diligemment ses _Lettres d’un voyageur_. -N’allons point déranger cette dame!... On sourit et l’on passe. - -La justesse d’esprit est une si belle chose que nous l’exigeons des -grands écrivains et ne leur pardonnons point de la gâter chez le -lecteur. Nous réprouvons dans George Sand un symbole glorifié du -désordre. Elle parut telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons -saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise de la châtelaine de -Nohant. Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand, -c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a -de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son -terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction. -Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous -obligeait à prendre parti dans son éloquente anarchie intérieure. -Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle -sut se conquérir un milieu, une tradition. A la prendre au total, ses -années d’expérience, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier. -J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des -déracinements même dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration -très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au -demeurant, que l’entière liberté. - - - _Léopold Robert._ - -A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille petite ville de Chioggia -baigne et s’allonge dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes -les barques, toutes les variétés d’engins pour la pêche, et vingt mille -habitants qui vivent de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit -pour évoquer Léopold Robert qui, pendant ses trois dernières années, de -1832 à 1835, étudia sur cette plage son fameux tableau _Le départ des -pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. Il y maria tout naturellement -la misère des Chiojotes avec ses dispositions intérieures. - -«Il y a une pensée qui me plaît dans ce _Départ_, écrivait-il; il -annonce la fin de tout.» Après les _Moissonneurs_, chant de confiance -dans la vie, les _Pêcheurs_, c’est le testament qu’un suicidé laisse -sur sa table. Son tableau terminé, Léopold Robert se tua dans le -palazzo Pizani, à San Paolo, dont il occupait un étage. Année 1835. - -Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est qu’il eut dans les -herbages du Jura, au milieu des pâtres et des vaches, l’enfance -virgilienne de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, s’imprégnait de -sentiments simples. L’Italie ne détruisit point l’âme extensible -de mon compatriote; comme un beau fruit se nourrit de soleil, -harmonieusement il s’augmenta de beauté. La sécheresse lorraine (de -Callot, de Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient aisément -force et souplesse, toscane et romaine. Mais le Suisse Robert écrivait -de Venise: «Je me sens malade du mal de ceux qui désirent trop.» - -Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles du Louvre, à chercher -l’_Arrivée des Moissonneurs dans les marais Pontins_ et le _Retour -du pèlerinage à la Madone de l’Arc_? Il ne faut point souhaiter que -nos experts révisent cette gloire pré-romantique. Mais si l’on veut -connaître les raisons qui la justifiaient, on les démêlera aisément -dans l’apologie que Musset fit des _Pêcheurs_ en 1836: Robert a montré -«dans six personnages tout un peuple et tout un pays»; avec puissance, -sagesse, patience (c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa -difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler les arts et de -ramener la vérité»; il ne retraçait «de la nature que ce qui est beau, -noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il cherchait «la route de -l’avenir là où elle est, dans l’humanité». Les heureux artistes qui, -par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent ce que cherchait -Léopold Robert, ne nous laissent plus sentir dans son œuvre que des -tâtonnements, des efforts, et que le théâtral d’où il voulait s’évader. -Toutefois à Chioggia, son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit, -reprend un sens et, comment dirais-je?... un parfum. C’est l’anneau que -nul n’essuie à la montre de l’antiquaire, mais que tous voudront baiser -s’il retrouve la jolie main qu’un amoureux jadis bagua. Je rapporte à -la sirène des lagunes cette relique tachée de sang. - -Léopold Robert fut un jeune homme timide, hanté de mélancolie -héréditaire (un frère suicidé), sujet à des découragements et que -ce fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. En février -1832, quand il vint travailler à Venise, il souffrait d’un accident -de jeunesse: une jeune femme, de qui le nom fait un excitant pour -l’imagination, l’avait accueilli à Rome avec une douceur, une -simplicité très puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse, -Charlotte Bonaparte, fille de Joseph Bonaparte et belle-sœur de -celui qui devint Napoléon III, se trouva subitement veuve en 1831, à -l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira chez sa mère à Florence où -le jeune Léopold Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; on -s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; il l’aimait. Un mariage si -disproportionné semblait impossible. L’honnête jeune homme, peu fait -pour dompter une Napoléonide, s’enfuit à Venise. Depuis longtemps il -projetait d’y peindre un brillant carnaval. - -C’est quand Venise met son masque de satin noir qu’elle multiplie ses -puissances de tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de la ville -des Doges ne pouvaient plaire à ce plébéien sentimental. On le vit -errer dans les régions les plus misérables, à Pellestrina, à Chioggia. -«Il faut que je te dise, écrivait-il à un ami, ce qui m’est arrivé -à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer. -J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute -la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, enfin je voyais -tout en noir; je prends mon petit carton à lettres pour en commencer -une; impossible de mettre deux mots, je ne pensais qu’à la mort. Je -voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues; -enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis, au moment où je -me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre -moi de ma faiblesse; je jette tout par terre avec rage, je commence à -me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est -choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit: nous verrons si je -suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter -ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout -remis et je ris de mon aventure.» - -Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations et ces dépressions ne -me disent rien qui vaille. La terre étroite de cette extrême lagune, -un ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des types graves et nobles -se marièrent à ses sentiments. Il décida de peindre le _Départ des -pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. «Je n’aurais point fait mon -tableau si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles donnent à mon -énergie du ressort. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me -font monter...» Les degrés qui le font monter! Je pense à ces pontons -qu’il y a dans les bains et que l’on gravit pour se jeter à l’eau. - -Léopold Robert demandait-il à son travail ce que Le Tasse espéra du -VIIIe chant de la _Jérusalem_? Prétendait-il par la gloire se hausser -jusqu’à son idole? La divinité des lagunes l’entraînait. La Sirène ne -fut jamais que cette fièvre délicieuse qui nous chante et nous convainc -de ne plus vouloir vivre. En vain nos compagnons nous supplient. Leur -activité nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise m’a rendu, -disait Léopold Robert: je ne souhaite que la tranquillité. Pouvoir -m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations.» Comme il définit -agréablement son mal! «Toute remplie qu’en soit mon âme, je trouve -cet état moins pénible que le vide du cœur... La raison, le devoir, -le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une -tristesse violente de s’emparer de moi; c’est seulement une mélancolie -qui ne peut nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: un certain -paludisme est très propre à la sensibilité artistique, mais si son -infection réveille des germes héréditaires, c’est la destinée de notre -race qu’il nous faut accomplir. - -Pendant de longues semaines, Léopold Robert fut malade d’une fièvre -cérébrale analogue à celle que, dans la même année et dans la même -Venise, à quelque cent mètres, madame Sand et le docteur Pagello -penchés sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire mépris des -gens solides pour les délirants. Toutefois le frère d’un suicidé fait -un terrain plus dangereux qu’un simple épileptique. - -En 1835, peu avant le dénouement qu’il n’avait pas encore décidé mais -qui commençait à se développer en lui, Robert écrivit à son neveu -des conseils où manque assurément le point de vue du déterminisme -physiologique, mais qui sont admirables de clairvoyance. «J’ai cru -remarquer chez toi, lui dit-il en substance, le goût de l’isolement, -une pente à philosopher sur les choses et puis à mépriser la société; -ne cède pas à ces dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir ce -qu’il advint de ce jeune averti. En mars 1835, Léopold Robert écrivit à -ses sœurs: «Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage, -et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un paralytique, -moralement parlant: je ne suis plus capable de prendre par moi-même -un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette -détermination soit avantageuse à tous! Le bonheur de vous revoir, mes -bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai -maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que -je ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes que j’aime le plus, à -cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout.» Le 29 -mars 1835, il reçut des nouvelles de la princesse Charlotte qui venait -d’accueillir, il n’en fallait pas douter, les tendres hommages d’un -brillant Polonais. Il se fit chanter par deux musiciens allemands le -_Requiem_ de Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance de son -frère, il s’enferma dans son atelier du palais Pizani et se coupa la -gorge devant le _Départ des Pêcheurs_. - -Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est -le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de -sa princesse; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval; c’est le -conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces -fièvres le paludisme de Venise collabore activement. - - - _Théophile Gautier._ - -Après un tel chuchotement d’intimités, c’est un délice d’écouter le -noble son de violoncelle que met un pur artiste dans cette ville, et -d’entendre sur le vieux thème du _Carnaval de Venise_ la variation de -Gautier: - - A travers la folle risée - Que Saint-Marc renvoie au Lido, - Une gamme monte en fusée - Comme au clair de lune un jet d’eau. - - A l’air qui jase d’un ton bouffe - Et secoue au vent ses grelots, - Un regret, ramier qu’on étouffe, - Par instants mêle ses sanglots. - - Jovial et mélancolique, - Ah! vieux thème du Carnaval, - Où le rire aux larmes réplique, - Que ton charme m’a fait de mal! - -Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si honnête! il écrit plutôt -lourdement, sans éclairs, sans frissons, mais il se campe avec solidité -devant le fait, devant la pensée, devant la sensation qu’il veut -exprimer, en sorte qu’il parvient toujours à nous les faire toucher et -palper. En 1850, il passa deux mois place Saint-Marc. Il se proposait -d’écrire une série de livres sur Florence, Rome, Naples: il nous donna -du moins une Venise. Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé de -cette ville, vous chercheriez vainement une note sur le _mal_ qu’avec -son _charme_ elle lui fit. Depuis _Fortunio_ (1838), dernier livre où -il exprima sa pensée véritable, l’invasion du _cant_, comme il disait, -et la nécessité de se soumettre aux convenances des journaux l’avaient -jeté dans la description purement physique; il n’énonçait plus sa -doctrine, il gardait son idée secrète. - -Devrons-nous donc ignorer à jamais les sentiments qu’il promenait -sur les lagunes et ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un lecteur -superficiel considère peut-être la Venise de Gautier comme une suite -de photographies prises à toutes les heures d’un voyage, mais d’où -naturellement le photographe est absent. Nous ne partageons point -cette manière de voir. Cette riche collection de camées, gravés -dans l’isolement et loin de nos passions, nous renseigne mieux sur -l’histoire morale du XIXe siècle que tant de confessions oratoires -et vaniteuses. Dans la Venise de Gautier, vous prétendez chercher -vainement l’âme; vous dites que ce sont des coquilles sans l’animal, -des pierres dures ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit se -prête à la pression de ces intailles: comme autant de cachets, elles -vous imposeront leur empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez -un hymne esthétique, si vous déclarez: «Je crois à la richesse, à la -beauté et au bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le cachet qui se -décrit lui-même: le _Credo_ de Gautier s’est imprimé sur votre âme. - -Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous les détails de Venise. Dans -toutes les formes qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination -inlassable et tranquille les dégradations modernes. Chacune de ses -pages lentes et précises a un arrière-plan. Derrière les villes et -les paysages qu’il peint et déroule sous nos regards, il se réserve -un royaume de nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses dégoûts -d’exilé. - -Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, comme on en distribue dans -les concerts pour aider à la compréhension des grandes symphonies, je -dirais à peu près ceci à ceux qui veulent suivre Gautier à Venise: - - _Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. Il - s’occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir - des beautés qu’ils représentent._ - - _Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute - pleine de reflets d’or, imprégnée de parfums étranges et - retentissante de bruits joyeux; il y développe des sentiments - d’élégance, de fierté et de sensualité, et, au lieu de se dire - que par leur nature même de tels états demeurent intérieurs, il - pense qu’il les trouvera réalisés dans d’autres lieux._ - - _Mais peu à peu il se convainc que toute la terre est gâtée, - et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle - conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence, - parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il - croit que ces parties sont des survivances fragmentaires._ - - _Cela produit une satiété particulière: non pas l’ennui que - connaissent les gens qui ont abusé de tout, mais cette nostalgie, - cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension - de l’âme._ - -Avec quel amer retour sur lui-même Théophile Gautier écrit de son -Fortunio: «Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le -dévorer avec des dents de rat!» Chassez l’image d’un matérialiste -lourd, endormi, indifférent. Bien au contraire, c’est un idéaliste -dévasté par sa puissance à concevoir nettement des objets qui le -fuient. Mais cette activité unique et profonde, où Gautier absorbe -toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux circonstances. - - - _Taine._ - -Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à Venise. D’abord je -passai mon temps à lire sur les palais l’histoire magnifique de la -République,--à contrôler dans les musées et les églises écrasées d’or -les catalogues,--à me réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et -de l’air pur qui égaient la vie,--et sur les petits ponts imprévus à -regarder la tristesse des canaux immobiles entre des murs écussonnés. - -Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette -délicate cité, je quittai la Piazza trop envahie de touristes choquants -pour me confiner dans une Venise plus vénitienne. J’écrivis _Un Homme -Libre_. «Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de son isolement! -J’échappais à l’étouffement du collège, je me libérais, me délivrais -l’âme; je prenais conscience de ma volonté. Ceux qui connaissent la -littérature française déclareront que ce livre eut des suites. Je -me suis étendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue -embrasse plus de choses, c’est pourtant du même point de vue que je -regarde[4].» J’habitais _Fondamenta Bragadin_, ce qui me plaisait, car -le noble Bragadin fut écorché vif et parfois il me sembla que, toute -proportion gardée, j’avais reçu un sort analogue. - -Je voudrais ramasser en une dizaine de tableaux très brefs les -sensations de mes vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers, c’est -sur la minute qu’il eût fallu les fixer.--Je vois un matin où j’étais -assis, dans la basilique de Saint-Marc, sur les marbres antiques et -frais, tandis que le bon chien muselé de ma propriétaire allongeait -sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et l’autre -nous regardions avec une parfaite volupté le cabossement des mosaïques, -leurs teintes sombres et fastueuses. Satiété et nostalgie, voilà les -deux mots contradictoires qui rendent le mieux ce qu’il y avait de -sommaire dans ma contemplation. J’étais saturé d’un rêve asiatique -où manquaient toutefois les parfums, les danses et la monotone -cithare.--Je vois au quai des Esclavons le vapeur du Lido chargé de -misses froides. Une barque sous le plein soleil s’approche. Une fille -de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson éclatante -comme ces vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais, cette mer, -cet horizon, cette chanteuse et cette voix nerveuse qui frappait un -ciel bleu et or me firent cruellement ressentir la morne hébétude de -ces curieux sans âme. O mouvements de désespoir qu’il y a dans l’excès -du plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles pour trouver dans -notre cœur quelque chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer -de battre le soleil, le vent et la vague? Une odeur fade s’élève des -lagunes. - -Dans cette ville de l’inquiétude, je connus toutes les délices -sensuelles. Jamais pourtant, oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir -couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si -variée et dans une telle surabondance d’imprévu, toujours j’attendais -quelque chose. - -Vers le crépuscule, après une journée de travail, quand je débouchais -de mes _Fondamenta Bragadin_ en face de la Giudecca, soudain je voyais -le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat, -par-dessus une mer élégante et de tendresse vaporeuse. L’admiration -m’envahissait. «Je suis certainement, pensais-je, devant un des beaux -paysages du monde.» Puis, avec une vitesse singulière de réaction, -mon âme désœuvrée me disait: «Quoi donc! es-tu certain que cela -t’intéresse?» - -Un jour je m’étendis sur un banc de marbre, quai des Esclavons, au ras -de la mer; c’était le banc de M. Taine, le banc où il se plut dans son -voyage à Venise, du 20 avril au 2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est -fraîche, on contemple les merveilleux épanchements du soleil, la mer -encore plus éclatante que le ciel, les longues vagues qui se suivent -apportant sur leur dos des éclairs innombrables et pacifiques, les -petits flots, les remous frétillants sous leurs écailles d’or; plus -loin les églises, les maisons rougeâtres qui s’élèvent comme du milieu -d’une glace polie, et cet éternel ruissellement de splendeur qui semble -un beau sourire... _Le seul moyen efficace de supporter la vie, c’est -d’oublier la vie._» Une telle phrase joint M. Taine à la foule des -ombres qui vaguent sur Venise; il n’y vécut aucune aventure; seulement -quelques heures il rêva sur un banc. - -Encore qu’elles fassent un bon abécédaire pour débrouiller le jeune -voyageur, on peut négliger les rédactions de Taine sur Venise, mais ses -rêveries qui flottent sur cette ville n’en sont pas les moins riches -nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la lagune, comme il la -dispersait dans la nature. - -Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant du Tintoret, de la même -manière que l’amant des forêts. Certes, il ne permettait point à ces -désordres de la rêverie qu’ils commandassent son activité. Contre la -vie réelle, si pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait -dans une tâche, dans ses massives constructions. Il se contraignait à -un travail systématique: analyser, classer. Mais sa détente était de -courir la campagne, de s’abîmer dans la contemplation. Ainsi fit-il sur -ce banc de marbre, en face de San Giorgio Maggiore. - -Taine eût donné toute son œuvre pour la _Chartreuse de Parme_; sa -peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la -cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre -breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait la -ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait -qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce -n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait bien -plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette -tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit de -la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas. _Nul -homme réfléchi ne peut espérer._» - -Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie, nécessairement, -implique un échec: voilà qui enrichit le sens de cette Venise -considérée comme le refuge des vaincus. Dans la formule du -_découragement raisonné_, elle leur offre un nouvel abri. - -Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens, nous -aurons tout l’arc complet. - - - _Wagner._ - -En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il -n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller -courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible -de trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu -voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver -vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais -qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la -blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le -porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur -qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te -martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta -délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée -en Dieu qu’est seulement le salut.» - -Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un Eldorado -et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne d’un berger de -romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour, rêvé que la force -d’attraction organiserait naturellement le bonheur, dès l’instant qu’on -abolirait les lois? - -En 1854,--fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour -qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses -illusions?--sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut -résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui m’aide -à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la mort. -Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-être absolu: -telle est la libération finale.» - -Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves harmonies -où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux de -son impuissance à développer publiquement ses véritables destinées -artistiques, malheureux d’un amour impossible, il se rendit à Venise -pour composer le deuxième acte de _Tristan_. - -Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de cette -sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une -irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que -l’humanité. Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si -dans une folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie, -notre aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour -se mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien, -qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des -hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où nous -mène _Tristan_, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent des -lagunes. - -Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel -de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu -flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et -qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire obscurité -pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni d’architecture, et -que la puissante et claire Salute semble elle-même un fantôme, quand -c’est à peine si le passage d’une barque silencieuse force l’eau à -miroiter, et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent çà et -là une très faible étoile, la ville enchanteresse trouve moyen tout -de même de percer cette nuit accumulée, et de ce secret solennel elle -s’exhale comme un hymne écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les -heures, j’en suis assuré, qui de la profonde conscience de ce Germain -surent extraire les déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde. - -Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit la -génération du deuxième acte. - -Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies -habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours -dans nos veines: «_Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai sur -mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque des -lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du silence -profond un chant s’éleva_[6]...» Chacune de ces touches, _vieille_, -_romanesque_, _gisante_, _enveloppée d’ombre_, _silencieuse_, que -Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très -caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De -ce _silence profond, un chant s’élève_. Comment le poète va-t-il le -comprendre? - -«_C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa -barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus -grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle, -au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui -est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur -population..._» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette -chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un -chant _puissant et rude de population primitive_, mais chargé dans la -suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que -symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le _Tasse_. Toute puissance et -toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des siècles! - -«_Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le lointain -s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis au loin, -comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau sommeil..._» Le chant -de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. Toutes -les puissances de ce grand Allemand sont déchaînées par cet appel; il -se raccorde à cette barbarie primitive, à cette volupté déchirante, et -du silence qui leur succède il fait son domaine. - -«_Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée -m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve sonore -de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et plus -directe?_» - -Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à cette -ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause, cette -Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa diversité même, -il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la dit -inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a touché la -rive. Efface-toi, Venise _ondoyante et bariolée_. Par toi, nous avons -atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que les -mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater les -actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et comme -de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile; -tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le principe. Tu -nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut -dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes ondes de l’océan -musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous -les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit fait pour Tristan -le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine de la vie -intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre. Le jour est -dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route immémoriale -qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne entendit Juliette à -sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette -annoncent et qui la sépare de son tendre jeune homme. Un tel chant -ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le jour! Ce thème -empoisonne notre sang, s’il se développe indéfiniment, avec une ampleur -grandissante, de la passion contenue à la volupté débordante, jusqu’à -la transfiguration dans la mort. Après l’alouette matinale, après -Juliette et Roméo, voici, dans le brouillard, les chants de Tristan -et d’Isolde: «Haine au jour implacable et hostile! O jour perfide, -anathème! Mais toi, nuit, vie sainte d’amour, auguste création de -volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, sans apparence et sans -réveil, recueille-nous dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!... -Le monde pâlit, le monde, spectre décevant que le jour place devant -moi, et c’est moi-même qui suis le monde.» - -Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour du -Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements et -des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des _Pénitents_ -sur la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de -la série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens -brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous -effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de ses -lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions touché -les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se -défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le but -sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. -La musique seule--car nous sommes convaincu qu’il n’y a point -discontinuité entre les arts divers--peut intervenir à cet instant où -la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur échec. - -Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le 13 -février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle -qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique. L’intendant -qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est -pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite -la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait -au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur -sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le passant à -se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des vérités, sur la -position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une -puissance de fait comme le grand Allemand. - - -Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les grands -que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous venons de -surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la domination -de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses odeurs de mort -ils font tout simplement de l’âme! Le _Don Juan_, la _Confession d’un -Enfant du Siècle_, les _Pêcheurs_, l’_Italia_, _Tristan_ demeurent en -suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand nous la visitons, -à nos âmes inertes. Venise au XIXe siècle fait encore des conquêtes. -Le politique l’abandonne à sa décadence, mais Wagner, Taine, Gautier, -Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand et Gœthe forment son -«Conseil des Dix». - ---Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur. - ---Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature. - - -L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où les -fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison, -l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais aux -canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un char, -maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon -les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette -ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa -régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec. Ville -vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné, au lit de sa -maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un -poids plus lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient -toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, dans -les veilles bleuâtres d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des -roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus -secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis -triomphants. - - - IV - - LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA VERS LA MORT - -Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses -places, ses traghets qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, ses -dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais, -Venise chante à l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un éternel -opéra. - -Désespoir d’une beauté qui s’en va vers la mort. Est-ce le chant d’une -vieille corruptrice ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans -Venise, j’entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient -Jézabel. De tels enchantements, où l’éternelle jeunesse des nuages et -de l’eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en -activité nos plus profondes réserves. - -A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, subi la domination d’une -ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des -forces qu’elle laisse retomber. - -En même temps qu’une magnificence écroulée, Venise me paraît ma -jeunesse écoulée: ses influences sont à la racine d’un grand nombre de -mes sentiments. Depuis un siècle, elle n’a plus vécu qu’en une dizaine -de rêveurs qui firent ma nourriture. _Putridini dixi: pater meus es; -mater mea et soror mea vermibus._ «J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon -père; au ver, vous êtes ma mère et ma sœur.» - -A chaque fois que je descends les escaliers de sa gare vers ses -gondoles, et dès cette première minute où sa lagune fraîchit sur -mon visage, en vain me suis-je prémuni de quinine, je crois sentir -en moi qui renaissent des millions de bactéries. Tout un poison qui -sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre attaque le prélude. Un -chant qu’à peine je soupçonnais commence à s’élever du fond de ma -Lorraine intérieure. - -Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur -leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n’est sans -tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. Comment appliquer -son âme sur la Venise moderne et garder une part ingénue? «Un galant -homme se trouve toujours une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls -s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force, -leur orgueil, leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes héros intacts. - - -Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace comme du sang sur le sable, -silence tragique comme une dalle sur un tombeau, peu importe la manière -de réagir contre le premier soufflet de la vie. Il n’appartient à -personne que ce qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est jamais guéri. -Le regard perd sa clarté droite, le cœur son innocente confiance, le -courage sa sécurité. Celui que trahirent une fois des amis n’est plus -un beau fruit sans meurtrissure, celui qui subit un échec, une offense, -ne partira plus jamais comme un beau trait, spontanément à l’appel -qui l’émeut. Je le vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa pureté -exquise. - -Que cette lente mort,--comme elle met aux yeux de la biche des larmes -qui l’introduisent dans notre Panthéon intime--soit un principe de -beauté, j’y consens. Un homme qui se défait, c’est tout le pathétique. -Mais qui ne préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas une journée -sans que se présente à mon esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a -raconté un jour Alphonse Daudet d’un père assis au chevet de son petit -garçon de dix ans, très malade, et qu’il entendit soudain dans le -silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» Un nuage tombe sur la vie. -Levez-vous vite, orages suprêmes! - -Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui -s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse -qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais -elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise -laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés -par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les -fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la -surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé -les nerfs. - -Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore -notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images -constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met -constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait. -Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus -autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au -front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y -chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais -j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux -divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le -vaincu de Saint-Point--noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun -de nous ne peut prétendre à ses vertus--ne cesse pourtant d’avoir soif -de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les -ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas -derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir, -comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité -qui ferme à nos rêves leurs routes? - - -Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir -où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques -qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut, -mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui -berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude. - -De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au -roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre -d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens -tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix -souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la -profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux -rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise -écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie, -en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer. -Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous -les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique, -quelles combinaisons harmonieuses! - -A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues -montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les -reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures -d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles -élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs -bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus -piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées. -Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les -plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un -tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase -mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours -demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne -trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des -palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine. - -Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre -close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes -qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais -satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée -métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»; -l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et, -belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière -signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces -danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux, -et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les -réfléchir? - -Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point -ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un -raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne -sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne -puis distinguer. - - -Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance -une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le -chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin -phosphorescent des grandes profondeurs. - -J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner -au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir -à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie. -Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans. -De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le -fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la -mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais -baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre -maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette -tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces -immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit -des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville -périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques -minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis -détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une -telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici -vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, -quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre -imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, -s’abîme dans une lassitude ineffable. - -La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure -dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est -l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante -encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit. -Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par -excès d’amour de la vie. - - - - - STANISLAS DE GUAITA - (1861-1898) - - - - - STANISLAS DE GUAITA (1861-1898) - - -Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague d’une vie d’interne -dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit, -sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut -proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de -Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe; -il m’apporta en cachette les _Émaux et Camées_, les _Fleurs du Mal_, -_Salammbô_. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au -prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute -une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples -portent sur le marbre ou le bois dont est faite l’idole leur sentiment -religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier -et l’œil des caractères, tout cela m’est présent et demeure mêlé au -bloc de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai Baudelaire pour moi -qu’un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc. -M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence exacte de ces poètes? -Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d’ardeur et -de dégoût. Une belle messe de minuit bouleverse des fidèles, qui sont -loin d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres -ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu’après cent -lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les -écoutais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes. Force des livres -sur un organisme jeune, délicat et avide! - -Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu -et un enseignement qui éveille sans exciter[7], voilà des voix enfin -qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations -vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et celui -qui m’ouvre ces livres les interprète comme moi. Quel noble compagnon, -éblouissant de loyauté et de dons imaginatifs! Nous le vîmes plus tard -corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire; c’était -alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les -êtres et pour la vie, d’une mobilité incroyable, de taille moyenne, -avec un teint et des cheveux de blond, avec des mains remarquables de -beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l’univers; mon ami et ses -maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils ennoblissent. Telle est -l’origine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel vient -de mourir, âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons -agi l’un sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers choix libres. - -L’année suivante, un autre bonheur m’arriva: la liberté. J’étais malade -de neuf années d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes, et, tout -en suivant les cours de philosophie au lycée, je vivais en chambre à -la manière d’un étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait déjà -perdu son père), s’installait à Alteville, dans la plaine de l’étang -de Lindre; il demeura seul: c’est ainsi que nous avons passé en pleine -indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880. Ce temps -demeure le plus beau de ma vie. - -La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de -dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l’écoutions -guère. Même notre professeur, ce fameux Burdeau, nous déplaisait, parce -qu’il entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre classe: nous le -trouvions intéressé! Je veux dire qu’il nous semblait attaché à trop -de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et -des affaires de ce monde auxquelles il prétendait nous initier. Si je -cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées dans mes yeux mes -condisciples, tels que je les vis au moment où, dans ses prêcheries, -ce singulier professeur quittait l’ordre purement scolaire pour le -champ de l’action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre -dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver des -manières électorales. - -Ainsi nous avions atteint aux extrémités de la culture idéaliste, -quand nous pensions être sur le seuil. Absolument étrangers aux -controverses qui passionnaient l’opinion, nous les jugions faites pour -nous amoindrir. En revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique ou -que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et -je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes. -Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m’ayant -quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur -les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il -venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou -quelque pièce fameuse qu’il venait de découvrir. - -Combien de fois nous sommes-nous récité l’_Invitation au Voyage_, de -Baudelaire! C’était le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums -qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en -chargeant l’avenir de promesses. «Mon enfant, ma sœur,--songe à la -douceur--d’aller là-bas vivre ensemble!--Aimer à loisir,--aimer et -mourir--au pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait au tableau -d’une vie d’ordre et de beauté: «Des meubles luisants,--polis par les -ans,--décoreraient notre chambre;--les plus rares fleurs--mêlant leurs -odeurs--aux vagues senteurs de l’ambre...» Mais le point névralgique -de l’âme, le poète chez moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces -canaux--dormir ces vaisseaux--dont l’humeur est vagabonde;--c’est pour -assouvir ton moindre désir...» Mon moindre désir! j’entendais bien que -la vie le comblerait. - -En même temps que les chefs-d’œuvre, nous découvrions le tabac, le -café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette -année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de -Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des -éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d’un vigoureux soleil -qui accablait les gens d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma -dix-huitième année. Voilà le temps d’où je date ma naissance. Oui, -cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de -sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents -poètes pressés sur une table ronde supportaient avec nos premières -cigarettes des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et -pourtant rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le monde, dans les -cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni -dans les assemblées publiques, n’a pénétré aussi profondément mon être. -Certainement Guaita avait, lui aussi, conservé de cette époque des -images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent -communes; c’est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre -amitié de fraternelle. - - -Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait des vers à une petite -revue parisienne, et j’avais lu avec frémissement mon nom dans la -dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de -Droit, je rêvai d’avoir du talent littéraire. J’employai le moyen -recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je -possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert, -Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de -tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été -inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets -du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à -l’expression d’une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais -bien, le goût de la vérité, et l’on perd de vue sa pensée si l’on se -préoccupe trop de moduler et de nuancer. Mais comment eussions-nous -touché le fond des choses, quand nous ne connaissions que les -brouillards divins qui flottent sur les cimes? On nous disait beaucoup -que nous suivions une mauvaise méthode, mais on nous le disait d’une -mauvaise manière. Quand on attaque l’esprit religieux avec l’esprit -plaisantin, on se fait mépriser par toute âme un peu délicate; les -arguments vulgaires de ceux qui méprisaient notre direction poétique ne -pouvaient nous toucher. - -Tout l’univers pour nous, je le vois maintenant, était désossé, en -quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans -ses changements. A cette époque me suis-je jamais demandé: «Quelle -est cette population, quelle est sa terre, le genre de ses travaux, -son passé historique? Les sommes déposées dans ses caisses d’épargne -augmentent-elles ou non? Et le nombre des élèves dans ses collèges, et -la consommation de la houille?» Ces curiosités étaient au-dessus de ma -raison, qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait mis sa fierté à -les écarter. Et pourtant cet ordre réel que je croyais le domaine des -hommes sans âme, des fonctionnaires ou des financiers, m’eût apparu -magnifique si d’un mot l’on m’avait mis au point pour le voir en poète -et en philosophe. - -Puisque nous vivions chétivement de notre moi tout rétréci, nous -aurions pu du moins examiner à quel rang social nous étions nés, -avec quelles ressources, étudier les forces du passé en nous, enfin -évaluer notre fatalité. Nous sommes les prolongements, la suite de -nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux qui seuls sauront, -avec un accent sincère, chanter en nous. Dans ma maison de famille -ai-je écouté végéter ma vérité propre? Frivole ou plutôt perverti par -les professeurs et leurs _humanités_, j’ignorais le grand rythme que -l’on donne à son cœur si l’on remet à ses morts de le régler. L’un -et l’autre, au lieu de connaître, pour les accepter, nos conditions -sociales, notre conditionnement (comme on dit des marchandises et -encore des athlètes), nous évoquions en nous les sensations les plus -singulières des individus d’exception qui s’isolèrent de l’Humanité -pour être le modèle de toutes les exaltations. - -Bien que nous fussions fort différents, Guaita, aimable, heureux de la -vie, sociable, ouvert à toutes les impressions, et moi, trop fermé, -qu’on froissait aisément, nous n’étions pas faits pour calmer notre -pensée. Je crains que je ne l’aie détourné des études chimiques pour -lesquelles il était doué et préparé. En ce cas, j’aurai nui à nous -deux. S’il avait suivi son impulsion naturelle et son premier projet de -travailler avec M. Sainte-Claire Deville, un peu de sciences exactes -nous aurait rattachés aux réalités. - -Certes, nous n’étions pas de ces petits esthètes, comme on en voit à -Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet -et qui en rimaillant se préparent à être des vaudevillistes ou des -mondains. La littérature n’était pas pour nous _lectulus florulus_, un -petit lit de repos tout fleuri. Nous étions prodigieusement agités; -je n’aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes -s’ils eussent été incapables de me donner la fièvre. Guaita, dont les -puissances alors intactes étaient avides de sensations, voyait dans les -volumes de vers sur lesquels il passait sa jeunesse autre chose qu’un -bassin d’eau claire où frissonnent des carpes baguées. Mais précisément -les incantations des lyriques ont mis dans nos veines un ferment si -fort que ce fut un poison. - -Les poètes vivent sur un petit nombre de lieux communs; chacun d’eux -les reprend, les rafraîchit, les renouvelle et les fortifie avec sa -magie propre: aussi un être en formation, s’il se soumet à cette action -constante et presque monotone de leur génie, verra forcément leurs -thèmes se mêler à sa substance. L’indifférence de la nature aux joies -et aux souffrances de l’humanité, notre incapacité de diriger notre -destin, la vanité des succès et des échecs devant la fosse terminale, -voilà quelques-uns de leurs principes, et, chevillés à notre âme, -transformés en sensibilité, ils nous prédisposent à l’impuissance. - -Je suis très frappé de ce que m’a dit un médecin sur la fameuse -question des sœurs dans les hôpitaux. Après m’avoir expliqué comment -ces nobles femmes valent pour créer une atmosphère, combien elles sont -excellentes près du lit d’un mourant, où la coquetterie d’une jeune -femme laïque pourrait être abominable, cet homme compétent ajoutait: -«... Dans les services de chirurgie et quand il s’agit qu’un fil ne -soit pas contaminé, quand il faut prendre des précautions extrêmement -minutieuses, on ne peut pas compter sur des créatures qui croient -à l’intervention d’en haut et qui disent: si Dieu veut le sauver, -il le sauvera bien!... Nulle bonne volonté d’obéir n’y supplée: -elles possèdent au plus profond de leur être une loi, une foi, qui -les prédispose à ne pas tenir un compte suffisant de nos méthodes -antiseptiques.» - -Selon moi, ce raisonnement s’applique à ceux qui ont laissé le -romantisme et ses grands thèmes lyriques descendre au fond d’eux-mêmes -et les constituer. Qu’est-ce qu’un homme d’action qui s’est habitué à -méditer sur la mort? Mettriez-vous votre enjeu sur un individu assez -philosophe pour sourire des précautions minutieuses d’un ambitieux, -sous prétexte qu’on ne peut guère prévoir utilement plus de cinq ou -six accidents et que le nombre des possibles est illimité? Et comme -c’est agréable de s’embarquer avec un sage qui nous déclare au moment -critique: «Après tout, les choses n’ont que l’importance que nous -leur donnons, et tourne qui tourne, il n’y aura rien de changé dans -l’univers.» Je reconnais que dans certaines circonstances de ma vie -active, je me serais évité des échecs, si j’avais pu écraser cette -petite manie raisonneuse et dégoûtée qui fait si bon effet dans les -grands ramages littéraires. Vivent le bon sens tout plat, la raison -prosaïque, quand leur tour est venu! Dans un plan où seul le succès -compte, les vérités supérieures ne sont plus qu’une cause de chute, et -s’y élever, c’est précisément le fait d’un esprit subalterne. - -Grande inconséquence de notre éducation française, qu’elle nous donne -le goût de l’activité héroïque, la passion du pouvoir ou de la gloire, -qu’elle l’excite chaque jour par la lecture des belles biographies et -par la recherche des cris les plus passionnés, et qu’en même temps -elle nous permette de considérer l’univers et la vie sous un angle -d’où trois cents millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvana, la -Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme scientifique! Cette -contradiction ne serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante -impuissance de nos jeunes bacheliers qu’on a signalée, qu’on n’a pas -comprise et qu’on a appelée décadence? - -De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène détestable nous avait fait -heureux. Nous vivions de nos nerfs, sans connaître que nos réserves -s’épuisaient. Comment fûmes-nous un jour placés en face de notre vide -et de quel côté avons-nous cherché une nourriture et un terrain où -prendre racine? - -Je suis excusable d’avoir jusqu’à ce moment de mes souvenirs parlé -autant de moi que de mon ami. Je ne pouvais démêler, sans en arracher -des parties essentielles, nos jeunesses et nos sentiments qui se -développèrent en s’enchevêtrant. En 1882, nous quittons Nancy et dès -lors nos vies vont se différencier. Si je suis passé de la rêverie sur -le moi au goût de la psychologie sociale, c’est par des voyages, par la -poésie de l’histoire, c’est surtout par la nécessité de me soustraire -au vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation -nihiliste. Mais Guaita, ayant cette originalité de n’être pas un -analyste dans une époque où nous le sommes tous, évolua d’une façon -autrement rare; il sortit de la situation morale un peu critique où -nous nous trouvions par une porte magnifique et singulière que nous -franchirons avec lui d’un élan impétueux, en ligne droite jusqu’à -la tombe, où il repose, réconcilié par la mort avec les conditions -générales de l’humanité. - - -Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il ne sut guère en prendre -l’esprit. Nous y débarquâmes vers le même temps (novembre 1882, janvier -1883); je courus au canon; après quelques excursions de reconnaissance, -il se cantonna dans sa bibliothèque et dans ses tentatives poétiques. - -De naissance il possédait un magnifique sens religieux. On ne peut -s’en faire une idée complète sur ses recueils de vers, parce qu’il -trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même. Pourtant _Mater -dolorosa_[8], _Pueri dum sumus_, _A la dédaignée_, _A Maurice Barrès_, -_Hymne à Cybèle_[9], d’autres pièces flottantes encore marquent une -direction significative. Quelque chose à définir, le sentiment du -divin prenait possession de Guaita. Peu à peu il perdit le goût de -la création pour s’abîmer dans la recherche des lois. Nous avons -vu de même un Sully-Prudhomme se stériliser ou s’égarer dans les -régions de la pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien candidat -à l’École Polytechnique, possédait une préparation spéciale et puis -il inclinait au positivisme où répugnait nettement mon ami. Schiller -parle d’une certaine tendance philosophique qui caractérise les natures -sentimentales; il ajoute fort justement que ce n’est qu’avec le secours -de la philosophie qu’on peut philosopher et que, privé de cette base, -on tombe infailliblement dans le mysticisme. - -Quand des hasards de lecture mirent Guaita en présence des vieux -mythes qui déjà par leur pittoresque baroque devaient échauffer ses -instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de systèmes où étaient -traduits les efforts de pures énergies spirituelles pour s’affranchir -de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir dans l’espace et -le temps, pour se désincarner. Il donna son adhésion immédiate à une -doctrine affirmant la liaison de tous les phénomènes qui nous semblent -séparés. Le chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne de l’unité -de la matière, le rêveur qui avait toujours usé instinctivement des -procédés de l’intuition et de l’analogie pour embrasser les ensembles, -trouva dans l’antique sentier des mages les matériaux pour se dresser -un abri à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était prédestiné; la -grâce lui vint, je me le rappelle, sur une lecture du _Vice suprême_. -Il lut Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre. Dès lors ce fut -fini de la versification; il devint l’historien des sciences occultes. -Et ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes lui donnèrent -leur sagesse en échange de sa santé dont il les ranima. - - -Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix, que reste-t-il des -cultes primitifs de l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels se -greffèrent les doctrines néo-platoniciennes et les systèmes du moyen -âge?... J’essayerai au moins de donner une impression des études que -mon ami venait d’aborder et qui disciplinèrent sa vie. - -La mosquée, aujourd’hui cathédrale de Cordoue, est une forêt de -colonnes précieuses, marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte -et violette. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuf; sept cent -cinquante subsistent. Pour les accumuler, le calife Abderrhaman razzia -d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople, de Rome et sans doute -des ruines de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois leurs -chapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de -l’Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du -Caire, de Damas et de Ceifa. Dans la demi-lumière de cette incomparable -_Djamy_, l’imagination s’enivre à s’associer au voyage de ces belles -indifférentes qui, vers l’an 786, après avoir soutenu et paré durant -des siècles les palais asiatiques et africains, vinrent, ballottées -par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui, -par un nouveau détour des destins, issues des temples d’Astarté et -de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au -prestige catholique. - -La beauté de ces courtisanes nous attire, et, prolongée si tard -dans la vieillesse, elle nous trouble. Quand tous les dieux dont -elles portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient encore -des fidèles--artistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de -l’imagination s’ébranlent sous les doigts de la mort--baiser leurs -marbres polis par une suite immense d’actes de foi... - -A chacun des _Essais de Sciences maudites_ qu’il me faisait parvenir, -mon ami me pressait d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais les -prendre que pour de magnifiques invitations au voyage. Ces rêveries -naquirent jadis dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus -avant encore dans les siècles où notre regard se perd; après avoir -nourri Pythagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon -et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits -d’Alexandrie, après avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza, -de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné la conception de l’univers -dont vit notre siècle, elles luisent doucement--comme les porphyres et -les jaspes de Cordoue--dans un canton délaissé de l’esprit moderne, où -Guaita trouva son contentement. - -Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants -de l’humanité s’imposent à notre vénération. Et, pesant l’œuvre du -compagnon de ma jeunesse, je dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a -donné l’expression la plus récente de la plus antique des littératures -ecclésiastiques!» - -Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition de l’occultisme -se trouva fort compromise; une terrible lutte venait d’éclater entre -les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges -(jacobins); la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles. -(Je parle d’après le Dr Encausse; je n’ai pas besoin d’avertir que je -suis loin d’attacher à ces versions une valeur historique; mais pour -faire connaître superficiellement ces doctrines, il faut indiquer -leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les -sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, s’attachèrent à -conquérir les intellectuels; la masse fut abandonnée aux philosophes -et aux athées. Fabre d’Olivet, Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant -et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de l’occultisme. -De 1880 à 1887, les initiés s’émurent, car des sociétés étrangères -intriguaient pour dépouiller la France et pour porter à Londres la -direction de l’occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir -l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! C’est alors qu’intervint -Guaita. Il se proposait une triple tâche: l’étude des classiques de -l’occulte, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle -avec l’unité divine, enfin la propagande. Pour mener à bonne fin -cette reconstitution, cette «réforme», comme disent ses disciples, -il sortit des ténèbres l’_Ordre kabbalistique de la Rose-Croix_ qui -comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en -Kabbale, accessibles par des examens. Il en fut le grand maître et il -l’administrait avec le concours d’un conseil suprême, composé de trois -chambres. - -/# - «L’école matérialiste officielle, nous dit le Dr Encausse, - menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseignements - des Hermétistes et des Kabbalistes chrétiens. A côté des - classiques du positivisme, la Rose-Croix créa les classiques - de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit - à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm, - Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, qui sont les - seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra - plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du XVe - au XIXe siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés - dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs, - médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette - floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les sociétés - initiatiques de l’étranger par la publication d’une belle série - de thèses de doctorat en Kabbale. C’est Guaita qui la dirigeait. - Sa prodigieuse érudition lui permettait d’indiquer en toute - sûreté les sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et - de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises. - Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie - d’intellectuels était créée dans l’initiation, un Collège - de France de l’ésotérisme était constitué et son influence - s’étendait vite au loin.» -#/ - -Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. Il -a réformé leur petite communauté; ils sont juges de l’accroissement -de forces qu’ils reçurent de son intervention. Il laisse trois gros -volumes: _Essais de Sciences maudites_, qui semblent devoir se placer -auprès des grands classiques de l’Occulte, respectés et consultés comme -des Bibles[10]. - -Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut transformer tel être ne saura -rien dire à tel autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur -son lecteur. On l’accorde des traités de science et de philosophie où -il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction -préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour des œuvres -d’une qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état -d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis -tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swedenborg, je -suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé -ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses -_Essais_ une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que -je ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: «_Lege, lege, lege -et relege, labora, ora et invenies._» Mais quoi! je l’ai aimé, je me -représente les états successifs de sa sensibilité. Je sais qu’il fut -un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant -la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort -l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits -de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je -la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur -Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel, -les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin, -le Dr Marc Haven a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent d’âpres -conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout titre, toute -sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient -haut situés et _ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses -propres descendants_[11].» - -Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de -lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une -année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de -l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de -Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour -mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus -caractéristique du grand massif littéraire français. Mon ami, familier -des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop -modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: «Il faut -être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord -une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement -après une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux.» -A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement: Guaita -n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos -modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques -se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de -l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux -et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie -et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète -parnassien. Des vérités scientifiques forment le canevas sur lequel -se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une -érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de -M. Berthelot: «La philosophie de la nature qui a servi de guide aux -alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière; elle -est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées -aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur -la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues -profondes des premiers alchimistes.» - -Le Dr Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans -les dernières années, nous donne son témoignage: «Guaita aimait à -m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des -obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les -préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le -merveilleux et le surnaturel ne présentent que des modalités, encore -inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les -grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les -voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités simples -et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie -mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique -sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques.» - -Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant -faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science? Ceux qui -essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés -à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait -injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir -de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes -de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité. -Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu -charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux -purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par -lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il -me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour -apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter -la belle formule gœthienne: «Ne rien gâter, ne rien détruire.» C’est -entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode -de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met -aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés -par M. le ministre de l’Instruction publique ne laisse pas d’avoir du -grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à -la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus -d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en -rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture. -Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de -l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si -raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes, en effet, ne -possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre -indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un -beau legs du Nord à notre discipline latine. - -Si nous maintenons notre regard sur la biographie de Guaita et si nous -la fixons avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans -l’esprit toute leur importance, elle nous permettra de nous représenter -ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de -pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans -son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite -simplicité de manières et une sorte de beauté morale qui, ne cherchant -aucun effet, conquérait d’autant plus fortement. - -Osons le mot dans une notice sur un théosophe: Guaita s’enfermait dans -la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une -image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit -des livres où la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, il -mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble, -le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le -droit de considérer comme un culte permanent--peu arrêté, peu clair, -mais par là d’autant moins critiquable--sa délicatesse de conscience, -l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec -les rares amis de sa solitude. Hors la beauté morale, tout lui était -étranger. - - -Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement -noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme -parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres fort inégaux -en agréments, mais l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique. -Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de -l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes. Il demeurait -parfois des semaines sans sortir. Il avait amassé là toute une -bibliothèque étrange et précieuse; des textes latins du moyen âge, -des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de -miniatures, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse, -Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa, -Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des -reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des -ouvrages de science contemporaine. «Dans cette atmosphère, habitée -par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de -ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de -l’intelligence.» On y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement -les journaux, classait les hommes de notre époque, non d’après leur -personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il -tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme -intellectuel l’amenait à contredire nos raisons, nos modes et aussi -le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de -penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais -les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse -et quand nous nous donnions nos fièvres cérébrales à Nancy. De telles -conceptions comportent bien de la naïveté; on y reconnaît l’influence -des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart -ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout -inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui -aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la -force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine. -J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre -passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont -l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient -les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes, -que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les -convenances de leur politique. - -Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la -campagne, auprès d’une mère admirable, dans une intimité de sentiments -religieux qui correspondaient à sa conception morale de l’univers. Le -château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la -Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre. -Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais -troublé que par le cri des paons, des bois de chênes toujours déserts, -un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements où -demeure le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor immuable -de son enfance favorisait ses méditations larges et monotones. Il -les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses -réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait -au terme de ses veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant -des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur -d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville, -contre l’église de Tarquimpol, que Guaita est enterré, le dernier, -tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des -générations[12]. - -Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse, -je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, -je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les -nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des -feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis -j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les -jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce -petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien -qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au -compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous -avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité. - - Juin 1898. - - - - - UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE - - A René Quinton, au savant biologiste que - nous remercions de quatre pages inestimables - sur la qualité fondamentale et la suprématie - de l’esprit français. - - - - - UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE - - -Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite -continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la -restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-d’œuvre -ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la -contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit -dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son tempérament et -par les circonstances à ressentir la beauté. - -Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé de -décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même, nous -raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont -il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial d’une -reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous fournira -la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du Moi. Il nous -demande de présenter au public français son _Elisabeth de Bavière_[13]. -Mais qui sommes-nous pour manier ce poème vraiment impérial où -l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un magnifique -commentaire? - -La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis longtemps -je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les morts.» C’est -une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond Ismène, jamais la raison -que la nature nous a donnée ne résiste à l’excès du malheur.» On aime -à trouver dans la langue que préférait l’impératrice les mots qui -touchent sa plaie sans l’offenser. - -Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les souffrances -d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait ses peuples -et la haute société européenne, mais, quel que fût le romanesque de sa -première beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures -de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce -qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates de la vie à leurs -charmes de déesses? - -Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur -imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit, de ses -propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! -Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la -Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux murailles de Gaëte -un royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien Ier, fusillé à -Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; -son cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé dans le lac -de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à -Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant à ses dignités et se -perdant en mer; l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; sa nièce, -l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de -l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince -héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, dans une nuit de débauche -dont l’horreur reste couverte d’un voile noir... - -Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime semblent -errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du palais de -Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un suprême prestige à -cette âme que les coups acharnés du destin avaient travaillée comme une -matière rare. - -O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce _cursus -honorum_. On aimerait d’étudier les cruelles étapes antérieures de -cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui la menait, -impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule -vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette cousine -de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des Wittelsbach[15]. -Les événements ne firent sans doute que prêter leur pente à des -inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui d’analyser -cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur un fond -d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de l’impératrice. -Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice de notre -imagination, comme une nourriture poétique et une hostie de beauté. -Elle peut faire un des refuges, un des sommets de notre rêverie. - - - I - - UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE - -Il faut d’abord que l’on sache d’où nous viennent ces précieuses -révélations. Examinons l’instrument par lequel nous allons voir. - -En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote qui travaillait, tout -le jour et fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un -faubourg de Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines -pour sa thèse sur les «Institutions byzantines dans le droit franc», -parfois il rêvait et soupirait. Au soir, un merle venait se poser sur -le toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité -noyât sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’impératrice -d’Autriche eut le caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune -Hellène qui la suivît dans ses promenades. On lui parla de l’étudiant. -Elle le fit chercher par une voiture de la cour. - -Vous distinguerez les défauts et les qualités de M. Christomanos sur la -première page de son livre, charmante de jeunesse et de perméabilité à -tout ce qui est fastueux, esthétique et rare. N’est-il point quelque -frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout imprégné d’orientalisme? - - -«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me -dit que Sa Majesté m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près du -château, et me laissa dans un bosquet, parmi les pelouses, après s’être -profondément incliné. Subitement transporté de l’atmosphère grise et -du banal tous les jours de Vienne dans cet impérial jardin fermé où -ne pénétraient pas les simples mortels, ébranlé par l’attente d’un -événement décisif, je me trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi. -C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne. J’avais -le sentiment de rêver un rêve étrange et délicieux, et je craignais -qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce -qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le -réveil. - -«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la -représentaient presque toujours le diadème au front. Quel indicible -émoi! Autour d’un buisson tremblant de mimosa, des essaims d’abeilles -bourdonnaient. Certes, ces petites boules fleuries ne savaient pas -qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, pour -que leur regard et leur souffle embaumé me rendissent cette heure -inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Les -abeilles et mon sang bourdonnaient à mes tempes, et je me disais: -«Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître et -qui, cependant, d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.» - -«Je ressens encore la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse -qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans -limites. J’attendais et mon cœur s’emplissait de plus en plus de la -certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que ma vie -aurait de plus précieux... Soudain, elle fut devant moi, sans que je -l’eusse entendue venir, svelte et noire. - -«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve -où je m’abîmais, je sentis son approche. Elle se tenait devant moi, un -peu penchée en avant. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle -blanche que traversaient les rayons du soleil, ce qui mettait une sorte -de nimbe léger autour de son front. De la main gauche, elle tenait un -éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me -fixaient... - -«Je ne sus tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Comme elle -ressemblait peu à tous les portraits! C’était un être tout autre, et -pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions les plus idéales -et les plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de me -le rappeler. Je balbutiai quelques phrases sur ma joie et le grand -honneur... Mais elle dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie: - ---Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.» - - -Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer la jeune Esther, -quand elle s’évanouit devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime -cet enfant, le vers racinien: - - Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère? - -Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, demeurera persuadé de cette -fraternité poétique. Il serait déplorable qu’une telle persuasion l’eût -amené à dénaturer dans son journal les sentiments et les paroles de -l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver sous la manière du jeune -poète les mouvements d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans cette -noble intimité que nous pénétrons à la suite de ce guide follement -sensible et qui possède de naissance le goût des plus rares fantaisies -esthétiques. - - - II - - UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE - -On doit regretter que le second Empire n’ait pas chargé Théophile -Gautier de parcourir le monde pour en dresser le minutieux inventaire -pittoresque; plût au ciel que le destin m’eût attaché à la personne de -Bonaparte, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour rendre témoignage -des séances du Conseil d’État, des enivrements du triomphe et des -tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances qui permirent à -M. Christomanos, nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la beauté, -de ramasser à la Hofburg, dans sa dix-neuvième année, tant de couleurs, -de parfums, de saveur, toute une chaude poésie orientale, décorative et -lyrique. - -Ce jeune homme installé près de la souveraine prit des notes au jour -le jour. - -«Mon appartement, écrivait-il, est situé dans l’aile léopoldine. On -arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit -escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz, «l’escalier des -confiseurs», à un long corridor tapissé de nattes, «le passage des -demoiselles». Une longue suite de portes avec des noms de dames -d’honneur sur des cartons blancs. Tout au bout, des gardes de la -Burg qui vont et viennent lentement avec des cliquetis de sabres. A -ma surprise, je lis sur une de ces portes mon nom: voilà donc mon -existence à venir étiquetée dans cette armoire à tiroirs qu’est la -cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Une grande double -fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten -que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Sur le parquet poli comme -un miroir, le feu du poêle envoie voleter des essaims de feux follets. -Les tentures et les meubles sont à rayures grises et blanches. Un -paravent de soie rouge masque à demi le lit recouvert, lui aussi, -d’une lourde soie. Le tout, du reste, d’une simplicité de très grand -air. - -«Dès ce premier soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service -privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me -priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, à pas muets sur -les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des -caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor -plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est -la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son -horloge flamboyant dans la nuit; elle est habitée exclusivement par -l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand -escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un -garde de la Burg en grand uniforme était planté immobile devant une -très grosse portière de velours. Derrière cette draperie, un vestibule -de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières -où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs -huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, s’inclinèrent devant -moi jusqu’à terre, les portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et je -me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce qui était encore -plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins fermé et moins -hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé, -en habit noir, vint à ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris -instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec -une grande virtuosité; il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans -hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter -aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, -également en noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de -la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la -même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens -retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointes -des pieds. La porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. -Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une vaste salle -brillamment éclairée. Sur les murs, des soies rouges, tout autour -des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux -entiers, puis, au milieu, de grands lustres pendants. Une atmosphère -d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi. - -«D’une autre porte ouverte dans le fond et qui laissait entrevoir un -petit salon, l’impératrice m’apparut, venant à ma rencontre... - -«... Les murs scintillaient de rouge sombre, des flammes sans nombre -ruisselaient sur les dorures et rejaillissaient de la profondeur des -miroirs, les cristaux en losanges des lustres étincelaient comme -des pierres précieuses suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir, -se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me -salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se réjouissait de me revoir -près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut -résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle -était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait. Je savais déjà, -avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui. -Nous nous promenâmes, une heure durant, sur le tapis mat, où le pied -s’enfonçait comme sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière -dont l’attouchement agissait comme un air tiède, ou, mieux, comme une -musique. - -«Tout autour, des meubles dorés se dressaient à de longues distances, -et dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Nulle ligne -ne bougeait. De grands miroirs prolongeaient la pièce où la lumière -rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. L’atmosphère -de l’étiquette espagnole baignait les coins sombres, les portraits -princiers dans de lourds cadres dorés et les portes secrètes tapissées -de soie. Mais je sentis plus que je ne vis, presque dissimulées par les -lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme -des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices -blancs et roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres -se tiennent cachés pendant l’hiver, en de semblables palais, chez -quelque fée exilée.» - - -Il ne faut jamais craindre en art de forcer le caractère. Dans ce -portrait d’Elisabeth de Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez -à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais pourquoi citer ces trois -peintres? Tout artiste, dans toute création, place naturellement un -peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle qui semble étrangère -à la nature, qui nous donne une commotion et qui, d’une manière -irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes avenues. Si j’avais à -considérer la vie d’Elisabeth de Bavière comme un document, comme le -point de départ d’une invention artistique, je saisirais avec vivacité, -pour en faire un des ferments de mon travail, le spectacle que cette -impératrice offrit au jeune Christomanos, certain jour qu’elle l’avait -appelé à Schœnbrunn. Il vit des cordes, des appareils de gymnastique -et de suspension, fixés à la porte du salon impérial: Sa Majesté était -en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe de soie noire -à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, noires aussi. -Le jeune homme n’avait jamais vu la souveraine habillée avec tant de -pompe. «Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, comme -d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, -elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez bas. - -«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne désapprenne pas de -sauter. Mon père était un grand chasseur devant l’Éternel et il voulait -nous apprendre à sauter comme les chamois.» - -«Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_[16].» - - - III - - UNE GRANDE RICHESSE d’ÉMOTIVITÉ - -A travers le chant de ce page amoureux d’une étoile, commence-t-on de -soupçonner le rythme singulier d’Elisabeth d’Autriche? - -Pour faire sentir l’humeur individuelle de tous ses jugements et qu’on -ne nous soupçonne point de prendre son portrait dans notre rêverie, il -faut que sa ressemblance puisse se former sous les yeux d’un lecteur -patient. Goutte à goutte, comme un parfum, laissons s’épandre autour de -nous, un peu au hasard, cette sensibilité impériale. Qui donc plaindra -le temps qu’il y donne? - - -On ne doit pas errer sur l’élément fondamental de cette impératrice. -Dès les premiers jours, ayant surpris sans doute quelque étonnement -chez M. Christomanos, elle lui disait: - ---Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre, -n’est-ce pas? Vous l’avez remarqué. En effet, il me faut toujours dire -aux comtesses quelque chose qui leur permette de répondre. C’est là -exactement leur office. Le plus grand effroi des rois est de toujours -interroger. - -Cette franchise saisissante nous introduit au cœur du mystère que -furent l’âme et la vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse -d’émotivité où nous allons nous éblouir tout à l’aise, la satiété -et le mépris, voilà d’abord les deux caractères qui frappent. Cette -impératrice n’aimait qu’une chose, impossible à trouver dans les cours: -le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artifice. - ---Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à Christomanos, je reconnais -que la lourdeur de l’existence, on la sent surtout par le contact avec -les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous tout ce qui est -terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans nombre. Tout -commerce avec la société humaine nous fait dévier dans cette ascension -et aiguise la sensation de notre individualité, ce qui fait toujours -souffrir. Certains hommes cependant me sont aussi agréables que les -arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux paysans et aux fous de -village, gens qui se meuvent peu parmi la foule des mortels et qui -commercent beaucoup avec les choses éternelles. Ils me donnent plus -qu’assurément je ne pourrais jamais leur donner comme impératrice. -C’est pourquoi je les quitte toujours avec une grande gratitude; ils me -délivrent de quelque chose d’étranger et d’angoissant qui s’accroche à -moi et m’oppresse. - - -Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien -élevées se plaisent à mettre sur leurs pensées, distingueraient déjà -derrière cette haute et poétique philosophie une souveraine qui se -dérobe, une impératrice réfractaire, mais elle ne permet point qu’aucun -doute en subsiste; elle laisse glisser à ses pieds, devant nous, le -sceptre et la couronne: - ---Nos sentiments intimes sont plus précieux, dit-elle, que tous les -titres et que toutes les dignités, guenilles bariolées par lesquelles -on croit cacher des nudités... - -Elle complétait cette pensée, peu convenable dans sa bouche, par une -affirmation magnifique et féconde à méditer: - ---Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons de nos antérieures -existences spirituelles. - -Cette vue commande toutes ses opinions. C’est ainsi qu’elle dira: -«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix, car elles tirent -d’elles-mêmes toute science. Le reste ne fait que les égarer; elles -désapprennent une partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement -de la grammaire ou de la logique. C’est une illusion d’alléguer -qu’ainsi cultivées elles donneront des fils intellectuellement mieux -doués. Et puis, pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne -doivent pas leur souffler des conseils et des pensées, mais, par leur -seul contact, elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des -idées et des résolutions.» - -Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien qui veut qu’on -tienne l’emploi d’impératrice et reine, comment s’abstenir d’admirer -ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont -étrangement méconnues, que des êtres ne peuvent porter que les fruits -produits de toute éternité par leur souche? Amenée d’instinct par -sa délicatesse esthétique à cette constatation des naturalistes, -l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans -les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La -civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être -humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la -porte en soi comme un legs de toutes ses existences antérieures. -Souvent la civilisation et la culture viennent de directions opposées -et s’entre-choquent; alors l’être humain est dégradé.» Elle ajoutait, -et il y a un enchantement de poésie dans une phrase si forte de bon -sens: «Les pauvres, quelles victimes! On leur a pris la culture, et, en -retour, on leur montre la civilisation dans un lointain inaccessible.» - -Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la -concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante. -Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces vers de Heine: -«Le monde et la vie sont trop fragmentaires; je veux aller trouver le -professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie et il en fait un -système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe -de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.» - - -Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort -chez Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui -étaient familiers. Ils naissent d’une sorte de désespoir, où l’humilité -et l’orgueil se combattent; d’une nature hautaine qui raille les -conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si haut et se trouver si bas! -Un jour, à Miramar, contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice -Charlotte, femme de Maximilien, enferma sa folie à son retour du -Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: «Un abîme de trente -ans pleins d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle engraisse!» - -Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la -piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des -états analogues existent chez le philosophe? Épris des plus beaux cas -de noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et il devient -dur. Il est amené à tirer de la vie des moralités cruelles, parce qu’il -regarde d’un point où montent bien peu de personnes. - ---La plupart des hommes, disait l’impératrice, ne veulent pas que les -bandeaux soient dénoués de leurs yeux; ils croient ainsi se mettre à -l’abri du péril... Ils sont malheureux parce qu’ils se trouvent en -perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa -guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos, -et le repos, c’est la beauté de ce monde. - -Voilà une philosophie dont l’esprit animait Leconte de Lisle et que ce -grand poète de l’Illusion, de la Mort et du Renoncement exprima par -magnifiques fragments, mais il ne sut point les lier dans une formule -aussi claire. - -Isolée dans cette conscience douloureuse, l’impératrice Elisabeth -s’appliquait à ne se laisser posséder ni par les choses, ni par les -êtres. «Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie pour eux que la -partie de moi-même qui m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de notre -ressemblance. Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je -tire de l’armoire pour le porter quelques heures.» - -On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle, -entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire -souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que -possible à sauver au moins quelques instants, pendant lesquels, chacun -à notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh -bien, quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je -sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses -diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A -cette différence seulement, je me reconnais moi-même.» - -Un autre jour elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à -nous, tout occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous -n’avons pas le temps de regarder le ciel qui attend nos regards.» - -Elle trouvait enfin cette magnifique image, lourde et sombre et qui -fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois à Tälz une -paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle n’arriva pas -à remplir sa propre assiette.» - -L’émotion éveillée en nous par la femme qui put, au hasard d’une -promenade, laisser s’évader de son âme une pensée d’un tel raccourci, -nous permet de vérifier sa théorie du tragique. «Je crois, disait-elle, -que les conflits tragiques agissent parce qu’ils nous mettent dans -un état où nous croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini -et que nous attendons toujours dans notre vie... Ce n’est point par -le tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus -profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.» - -Je me rappelle que la veuve de Napoléon III, l’impératrice Eugénie, -sollicitée d’accorder une audience, déclarait un jour à son entourage: -«Oui, je sais, on vient me voir comme un cinquième acte.» Il n’est -guère d’hommes assez sages pour se refuser d’_éveiller leur cœur_, pour -se détourner des figures tragiques. On veut élargir sa vie. En essayant -de nous rendre intelligibles jusque dans leurs racines les pensées de -l’impératrice Elisabeth, nous nous enrichissons certainement d’une très -belle, très rare et très dramatique interprétation de la vie. - - - IV - - QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE! - - Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la - vie politique ou de ce qu’on appelle la vie - réelle? Peux-tu aimer de toute ton âme autre - chose que les choses parfaites que découvrent - la science et la réflexion intérieure? - (_Lettre de jeunesse de Taine._) - -Quelle détresse sous les pierreries de ce diadème! Le lecteur fasciné -s’arrête devant cette âme de désirs qui ne sait où se porter. N’eût-il -pas mieux valu qu’elle maîtrisât ces beaux frémissements et qu’au -lieu d’entretenir sa solitude et ses tristesses, elle s’appliquât aux -devoirs d’une souveraine, puisqu’aussi bien ils lui proposaient une -discipline de vie? - - -Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice et que Christomanos donne -sa leçon de grec, l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le tapis -comme dans une trappe et s’éloigne. L’empereur invite l’étudiant -à rester et cause avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice -avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux -regardaient devant elle, comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë -et pénétrante un infiniment petit objet; elle répondait à l’empereur -et l’interrompait assez souvent. Parfois, elle haussait les épaules -et esquissait une petite grimace, ce qui faisait rire l’empereur.» -François-Joseph sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit en -grec à Christomanos: - ---Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais -pouvoir être utile, mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et -puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; je ne la juge pas -digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt? - ---Pas trop, Majesté; je la suis seulement dans ses grandes phases, -quand des ministres tombent. - ---Ils ne sont là que pour tomber, puis d’autres viennent, dit-elle avec -une nuance curieuse, une sorte de rire intérieur dans la voix. - ---Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en -France. - ---Elle est assurément plus amusante. Les gens là-bas savent mieux jouer -la comédie et avec plus d’esprit. - -Au bout d’un instant elle ajouta: - ---Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours -surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute et cela dès le -premier instant. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin -du voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de soi-même, par nécessité -intérieure, par maturité. Les diplomates ne font que constater les -faits. - - -Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne prétexte -d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach commandée -par un impérieux besoin de solitude, par l’amour de la fuite. - -Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-Théodore, -ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier pour retrouver la -liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et donner ses soins -aux malades. Elle-même, née romanesque, avait été fort mal élevée. -C’est ce que Mme Arvède Barine a démêlé avec une admirable acuité -féminine: - -«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, -était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. Chargé -d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait -laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver deux -maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la petite -Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées. Elisabeth -se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-même -qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne -la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans -des environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en -dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle -exige de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle -s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander -un verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse -pour une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies -simples des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à -l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute; -personne ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses -parents croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore -des robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer -des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen, sans -apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il survint -un grand événement dans sa famille. Le digne couple de Possenhoffen -avait été récompensé de ses peines; la fille aînée venait d’être -demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On attendait le jeune -monarque au château pour célébrer les fiançailles. C’était à la fin -de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph arriva. Il -avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller -se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a peut-être -changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe avec lui. -L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite fée -vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient -pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux genoux. -Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que le jeune -prince contemplait cette apparition, la fée s’approcha et lui jeta sans -façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on -ne lui avait jamais montrée et qui avait reconnu son futur beau-frère -d’après ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche déclarait -à Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il -avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais -la petite Elisabeth.» (Arvède Barine, _Les Débats_, 8 novembre 1899.) - -Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour -une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter -le milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette -impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial minutieux -et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence de le laisser -voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de bonheur -tranquille et de fidélité bourgeoise. - - -C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de -Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir -des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues de -cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de -passion et de sérieux. - ---Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis, -disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de -misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et -cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous voulons -le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce -gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de -bonheur, alors on le traversera sans danger. - -Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi que les -nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, tout -déclassement, tout déracinement comporte les plus grandes chances de -désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. Mais cette rançon -payée, l’individu qui est sorti de sa tradition pour aller à ce qu’il -jugeait la vérité peut se raciner derechef et une société refleurir. - - - V - - L’ACHILLEION. - - C’était un conte de fées réalisé... Un - rêve de poète exécuté par un millionnaire - poétique, chose aussi rare qu’un poète - millionnaire, s’épanouissait comme une - fleur merveilleuse des contes arabes. - (_Fortunio_, Théophile Gautier.) - -Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette impératrice -méprisante et rassasiée? - -Ses déplacements n’avaient point la belle et raisonnable régularité -des migrations d’un oiseau voyageur; c’était plutôt le tournoiement -d’un esprit perdu qui bat les airs, qui ne se trouve plus de gîte -et qu’aucune discipline ne règle. «Elle s’était organisé un peu -partout des résidences fastueuses ou originales. On la voyait errer -perpétuellement des somptueux châteaux historiques des Habsbourg -aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. De Schœnbrunn, le -Versailles autrichien, au pavillon de chasse de Lainz, élevé par -elle dans une profonde solitude forestière et qu’elle avait baptisé -le _Repos de la forêt_, elle allait à Miramar, sur les bords de -l’Adriatique, dans ce palais de marbre si tristement fameux par le -souvenir de l’empereur Maximilien; à Godollo, dont elle avait fait un -petit Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance de Wiesbaden; -au château de Sassetot-le-Mauconduit dans le pays de Caux, près des -Petites-Dalles[17]; au cap Martin, où elle rencontrait l’impératrice -Eugénie; à Strephill Castle, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou. -La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les roseaux du Nil, comme -les bruyères de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se promener, à -se perdre dans Paris. Son yacht, le _Miramar_, un trois-mâts de dix -huit cents tonneaux et de quatre cent cinquante chevaux, la menait -de rive en rive.--Croirait-on que, la dernière année de sa vie, -c’est-à-dire de janvier à avril 1898, on l’aperçut à Biarritz, à -Paris, à San Remo, à Kissingen, à Dresde, au château de Lainz, aux -bains de Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de Genève?» (Ernest -Tissot.) Sur tous ces chemins, où peut-être elle regrettait le toit de -son enfance et la vie paisible de Possenhoffen, elle n’oubliait pas -l’antique maison où son mariage l’avait introduite. On l’a vue rêver -sous les chênes qui entourent nos vénérables ruines de Vaudémont. Elle -y trouvait les mânes des Habsbourg-Lorraine[18]. - -C’était une branche d’un grand arbre, mais une branche cassée. Des -malentendus d’abord, puis des catastrophes l’avaient détachée de sa -tradition propre. Les ancêtres dont elle était la suite morale, le -prolongement, ne pouvaient plus lui parler utilement. Leurs conceptions -fondamentales ne savaient plus chanter en sa conscience. Elle ne se -connaissait plus que comme un individu. - -On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon de Possenhoffen -qu’«on n’est pas impératrice pour s’amuser, ni pour filer le parfait -amour et qu’il y a après tout des compensations à ce qui manque à la -femme dans la puissance pour le bien qui revient à la souveraine». Ce -joli thème d’éducation est de Mme Arvède Barine. Dès les premiers temps -de son mariage, la jeune souveraine s’évada sur son yacht à travers la -Méditerranée, de peur d’être obligée d’entendre une parole de raison -de son mari, coupable, si l’on veut, mais surtout étonné, qui se -lançait à sa poursuite. La duchesse Ludovica écrivit à sa fille ainsi -fugitive: «Vous avez agi comme si c’était vous qui fussiez coupable, et -non votre mari... Plus nous sommes haut sur l’échelle sociale, moins -nous avons le droit de venger nos offenses privées ou de nous libérer -d’obligations pénibles. Rappelez-vous le bon vieux dicton: _Noblesse -oblige_. Vous êtes partie intégrante de l’honneur d’une grande nation; -vous manquez à vos devoirs et aux traditions de vos aïeux en agissant -ainsi pour une offense personnelle et sous l’entraînement de la -passion.» - -Un autre jour, la voyant se ronger sans trêve sur ceci et sur cela, -cette mère infiniment sage lui disait: «Mon enfant, il y a deux espèces -de femmes dans ce monde: celles qui en viennent toujours à leurs fins, -et celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez l’air d’appartenir à la -seconde catégorie. Vous êtes très intelligente, vous savez réfléchir -et vous ne manquez pas de caractère; mais vous manquez de souplesse; -vous ne savez pas vous mettre au niveau des gens avec lesquels il vous -faut vivre, ni vous plier aux exigences de la vie moderne. Vous êtes -d’un autre âge, du temps où il existait des saints et des martyrs. Ne -vous faites pas remarquer en ayant trop l’air d’une sainte, et ne vous -brisez pas le cœur en vous imaginant que vous êtes une martyre.» - -On voudrait surprendre quelque point où cette fugitive, cette femme -«d’un autre âge» et qui, pour prendre l’expression mystique, n’était -point du siècle,--contentât son rêve intérieur. - - -Il n’est personne qui n’ait visité, ou du moins qui ne connaisse -sur des récits enthousiastes, le palais de Corfou, le blanc palais -d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice dans la baie -de Benizze. M. Christomanos y accompagna la souveraine. Quelle bonne -fortune de les suivre et de connaître ce qui touchait Elisabeth de -Bavière dans son «Eldorado»! - - -... Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le môle de -marbre blanc où se dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait montré du -vaisseau à Christomanos en disant: - ---Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier. - -La plage de Benizze, blanche de galets, développait sa douce courbe -et, dans son creux, tenait le village entre les orangers et les -cyprès. L’impératrice, toujours en noir, abritée par son ombrelle -blanche, franchit la porte de fer dentelé que surmonte l’inscription -_Achilleion_ en caractères grecs. Sous l’allée de citronniers en fleurs -qui monte doucement vers le château le jeune poète enivré par ce -prodigieux printemps murmura: - ---Votre Majesté voit-elle comme ces arbres se sont parés pour lui faire -fête? - ---Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant. - ---Et ce parfum! - ---Le parfum aussi s’en ira, et les citrons, après, sont fort aigres. - -L’ensemble de la propriété est défendu par un mur de clôture très blanc -et très haut, et par un épais voile de feuilles d’olivier. - ---Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice; ils se postent -pendant des heures sur la colline d’en face sans arriver à rien voir. - -Le palais est bâti dans la montagne même. Sa façade, tournée vers la -grand’route qui de Corfou par Gasturi descend à Benizze et au rivage, -présente trois étages. Le premier fait un portique en saillie, il -soutient sur d’énormes colonnes une large véranda, et comme le second -et le troisième étage sont bâtis en retrait, il y a place pour deux -loggias à droite et à gauche de cette véranda centrale, dite «des -centaures». Les élégantes colonnes jumelles des loggias soutiennent -elles-mêmes, au troisième étage, des balcons. - -L’autre façade, tournée vers l’intérieur de l’île, se compose d’un seul -étage qui donne sur une terrasse plantée d’arbres séculaires. Sa longue -véranda prend vue sur Gasturi et sur Aji-Deka. Un Hermès ailé semble -prêt à s’envoler de l’extrême bord de la balustrade par-dessus le bois -d’oliviers. - -Pour apprécier cette construction, il faut la mettre dans cette -splendeur du paysage, de la chaleur, de la lumière, des parfums, des -nerfs hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques. Mais, dans -un tel pays, l’inépuisable source des plaisirs, ce sont les jardins. -Un escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux adolescents, conduit -des parterres du bas aux terrasses plantées du haut. Un péristyle, -tout en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la terrasse. La longue -suite des colonnes en rectangle qui portent le toit sont teintes à -leur partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux sont richement -dorés et peints en bleu et rouge; leurs corps blancs se détachent -merveilleusement sur le mur pompéien du fond où de grandes fresques -évoquent tout l’Hellénisme fabuleux. Du côté de la mer, à l’extrémité -nord du péristyle, on voit une figure éblouissante de blancheur: -c’est la Péri, la fée de la lumière, qui, sur une aile de cygne, -glisse au-dessus de l’onde et sur son sein presse l’enfant endormi. -Devant chaque colonne du péristyle se tiennent des muses, de grandeur -naturelle, et à leur tête, Apollon Musagète. - ---La plupart sont des antiques, dit l’impératrice, je les ai fait -acheter à Rome. Elles appartenaient au prince Borghèse, mais il a fait -banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que -c’est affreux qu’aujourd’hui les dieux même soient les esclaves de -l’argent? - -Tout près d’Apollon, dans ce cercle des Piérides, l’impératrice désigne -une statue de Canova, la _Troisième danseuse_, dont on dit, comme de la -_Venus victrix_, qu’elle représente Pauline Borghèse. - ---J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; j’espère qu’elles -l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde fort -tendrement. - -Une seule marche descend du péristyle à la terrasse jardin. - ---«Le jardin des Muses», dit l’impératrice à Christomanos. Ici, sans -nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit. - -Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, raides et vraiment -hiératiques, et parmi les magnolias, épanouis en fleurs géantes, -l’impératrice montrait des oliviers sauvages: - ---Je les ai laissés là exprès, parce que sur l’Acropole il y avait -aussi des oliviers consacrés à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une -haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les -rayons de soleil qui glissent le long des cyprès. - -Nous ne pouvons suivre M. Christomanos dans son inventaire de -cette architecture et de cette flore des jardins. La description -la plus précise suggère peu de choses à qui ne peut la doubler de -ses souvenirs. Après des parterres de roses et d’hyacinthes, à une -extrémité du jardin d’où la montagne glisse à la mer, sous des vagues -de feuillage, on atteint un banc de marbre hémi-circulaire, comme on en -voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma Tadema les peint. -Des taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là que l’impératrice -habillée de deuil contemple la mer qui s’élève très haut à l’horizon, -la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Plus haut encore, -les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans la buée du soleil. - -Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes jardins suspendus», dit -l’impératrice. La troisième se nomme la «terrasse d’Achille», parce que -ses nombreuses allées couvertes de plantes grimpantes rayonnent autour -de la statue d’_Achille mourant_. - -Si nous prenions la liberté--mais il faut laisser quelque mystère--de -parcourir l’intérieur du palais, nous verrions dans le grand escalier -une colossale peinture décorative, le _Triomphe d’Achille_, Achille -traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector. - ---J’ai consacré mon palais à Achille, dit l’impératrice, parce qu’il -personnifie pour moi l’âme grecque, la beauté de la Terre et des -hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si rapide à la course. -Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les -traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement -à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que -sa propre volonté, il n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui -était plus précieuse que la vie entière. - -Des indications de cette puissance relèvent soudain le sens de ce -palais où notre imagination peut-être insuffisante serait tentée de -se dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. Dans ses -fameux châteaux de Bavière, Louis II, par la faute des peintres, des -sculpteurs et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter ses rêves, subit -et nous inflige un pareil échec. C’est qu’il n’est pas donné à des -individus de grouper pour leurs caprices magnifiques, mais singuliers, -cet ensemble d’ouvriers que la France disciplinée par plusieurs -siècles mit à la disposition des volontés vraiment nationales de Louis -XIV dans Versailles. - -Nous ne faisons pas cette distinction entre l’individuel et le -collectif pour diminuer la qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous -la considérons elle-même comme un fruit historique et comme le type -expressif de cette étrange et grande famille des Wittelsbach. Et -d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse valeur sociale -(encore que je ne méconnaisse point ses dangers), quand il se hausse -jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, l’emploi de héros. - -L’impératrice vécut vraiment dans une obsession héroïque. Elle disait -un jour: «Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs -morts, oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct -de la création. Homère a raison, quand il compare les hommes qui -combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là -que pour végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était point la dupe -de son imagination. Et voici son dernier mot sur ses «Eldorados», sur -ses rêves impuissants de vie héroïque: - ---Lors de mon premier séjour à Corfou, je visitai souvent la villa de -Baila. Délicieuse et tout abandonnée au milieu de ses grands arbres, -elle m’attirait tellement que j’ai fait d’elle l’_Achilleion_. Hélas! -j’y ai détruit l’antique mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je -regrette mon intervention: nos rêves sont toujours plus beaux quand -nous ne les réalisons pas... C’est aussi à cause du voisinage de -l’Aja Kyriaki que j’ai si fort désiré d’habiter ici. Je veux que l’on -m’ensevelisse là-haut. Il n’y aura que les étoiles au-dessus, et les -cyprès me donneront assez de soupirs, plus que ne sauraient faire les -hommes. Je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des -cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de -tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme chez les -hommes les méchants propos et les calomnies. - -Quand elle eut fini de montrer son palais à M. Christomanos, elle dit: - ---Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne -faut consumer les précieuses heures de la vie entre les murs qu’autant -qu’il est indispensable. Quant à nos logis, ils doivent être tels -qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du -dehors, nous y rapportons. - -Voilà qui nous donne la mesure précise de l’importance qu’une Elisabeth -de Bavière ou encore qu’un Louis II donnent à leurs châteaux, -véritables rêves pétrifiés, sur lesquels des littérateurs en voyage ont -publié bien des pages qui sentent le badaud. «Nos logis doivent être -tels qu’ils ne puissent détruire les illusions que nous y apportons du -dehors!» Je prendrais cette phrase pour épigraphe, si j’avais à récrire -certain voyage que je fis autrefois à Neu-Schwanstein, à Linderhof, à -Chiemsee, isolés aux forêts ou que baigne une eau morte. Mon récit se -terminait sur ces mots que je vérifie dans l’_Achilleion_: «A qui n’a -pas l’état d’âme de Louis II, que servirait de vivre aux châteaux de -Bavière?» - - - VI - - SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE - - Je confesse que l’amour infini que je - porte au fond du cœur se trouve toujours - empêché dans son essor lorsqu’il s’adresse - aux réalisations finies de l’essence - parfaite. Je ne sais quelle malheureuse - clairvoyance me montre que tous les êtres - manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi ils - ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je - dis la même chose de moi-même et je sens - que je ne mérite pas non plus d’être - complètement aimé. - (_Lettre de jeunesse_ de Taine.) - -Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania -caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous -caressons sans cesse», disait-elle. - -Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses, -comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment -luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus -délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des -aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse. - -M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer pour sujet de sa thèse de -doctorat à Innsbruck, interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus je -reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte en moi la pensée que -son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons pendant des -heures sur la grève homérique, tandis qu’elle glisse, le long du clair -rivage de la vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis que les -vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs, j’ai le sentiment -qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie. -Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient au sable, -ne distingue jamais rien que ceci: des forces et des puissances, plus -impérissables que celles que nous connaissons sur cette île de la vie, -nous revendiquent pour elles.--Presque à chaque fois que nous allons à -la mer, l’impératrice me dit: La mer veut me posséder toujours, elle -sait que je lui appartiens.--L’atmosphère où vit l’impératrice est -autre que celle où nous respirons. De notre point de vue, sa vie est -vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire qu’elle se trouve, en tant -même que créature vivante, dans un état qui exclut la vie.» - -On trouve dans le «journal» du jeune lecteur quelques notes qui nous -permettent de comprendre à la française la vraie nature morale de sa -souveraine. - - -.... Elle semblait s’adoucir en se reportant à son enfance. Un jour sur -l’Aja Kyriaki, l’un des sommets de Corfou, elle dit: - ---C’est ici seulement que je me plais tout à fait. Ici je pourrais -même renier mon principe (de perpétuelle errante), et rester attachée -pour toujours à cette motte de terre... La mer aujourd’hui est comme -un lac... Je me sens si bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de -penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen. - - -.... Dans l’une de ses longues promenades de Corfou, elle surprit, -sous un bois d’oliviers, des jeunes filles qui dansaient. Les mains -dans les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient lentement; -une belle enfant aux cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la -chaîne par un mouchoir de soie rouge. La conductrice chantait, puis -toutes les autres reprenaient chaque strophe: - - J’ai perdu un mouchoir rouge, - Je le portais sur mon sein-- - J’ai perdu un mouchoir rouge... - (Ah! que j’ai froid au cœur!)... - - Je l’ai cherché sous le pommier - Où longuement tu m’embrassas-- - Je l’ai cherché sous le pommier... - (Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?) - - Je m’élance vers la triste mer, - Où j’ai tant et tant pleuré-- - Je m’élance vers la triste mer... - (Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)... - - Tu peux garder le mouchoir rouge, - Mais rends-moi mon pauvre cœur. - -L’impératrice contempla ce spectacle avec ravissement, puis elle dit: - ---Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhoffen, -bien que nous ne fussions pas des grecques. - - -.... Une fois, M. Christomanos lui lisait _Peer Gynt_. Ils arrivèrent -au couplet de Solweig: - - Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte, - Cher garçon, toujours loin, - Quand viendras-tu?... - --Je veux attendre, attendre, - Si long que ce soit encore. - ---Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. Peut-être n’était-il pas -celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe -si souvent dans ses jeunes années. Et l’on veut faire soi-même sa -destinée!... Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui -aussi. - - -Il y a quelque chose encore à noter dans le soin qu’elle mettait à -prémunir son jeune lecteur contre les intrigues de la cour: «Ces -gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les jours de faisans et de -perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait: -«Ah! oui, certainement, on est très dévoué à l’impératrice. Mais -chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé... Peut-être même -je dois remercier Dieu d’être impératrice, autrement cela tournerait -mal pour moi.» - -Et montrant une petite chambre dont les murs étaient littéralement -couverts de portraits de chevaux, elle les commentait ainsi: - ---Tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur -place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que -nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner... - -... Cette prévision déjà peut faire frissonner le lecteur, mais voici -la plus significative anecdote. - - -Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et Christomanos passèrent -devant une hutte, un peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands -arbres noirs. Une faible lueur passait par la porte ouverte. Soudain, -un cri, un seul cri strident et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit -de nouveau et avec lui tout un chœur de sons gémissants. C’était une -lamentation de plusieurs femmes qui venait de la hutte éclairée. Il y -eut une pause, puis la complainte reprit plus puissante, pour se rompre -encore une fois. Et au-dessus de ce flot sauvage, fait de quelques -notes, qui montait et baissait comme la mer, de temps à autre s’élevait -une voix unique à qui rien ne pouvait se comparer, qui surpassait toute -terreur en épouvante et toute épée en tranchant. - ---Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, avec effroi. - -Et d’une voix que M. Christomanos ne lui connaissait pas, elle commanda: - ---Allez, voyez ce qui est arrivé. - -Il vit sur un sol de terre battue plusieurs femmes accroupies en -cercle. Quelque chose de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille -femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du -cercle des autres femmes. Il revint à l’impératrice. - ---Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire des Grecs. - -Elle demanda qui était mort. Il répondit qu’il avait cru voir une -vieille femme gisante sur le lit. - ---Voilà que vous vous trompez, dit-elle d’une voix basse. Ce doit être -un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les -autres. Peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois. - -Mais elle le rappela aussitôt. - ---Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils. - -Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence, tout -à coup elle dit: - ---Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en -elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute son -âme d’autrefois. - -Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée. - - -Ces pauvres anecdotes--pauvres, mais suffisantes pour jeter de larges -clartés--permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient -cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons -quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature. - -C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine. Il -aide pourtant à la comprendre comme une désabusée. - -M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine elle -préférait, elle répondit: - ---Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même. -L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre -enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand -mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine, -mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la -tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient. - -Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de solitude, -un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait -le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à l’impératrice un -bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’argent. Plus -loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux bras ronds et brunis, -aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un -second bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’or. Comme -Christomanos demandait pourquoi de l’argent au vieillard et de l’or à -la jeune fille, l’impératrice répondit: - ---C’est qu’elle est belle!... - -Qu’il me soit permis de placer sous cette histoire de qualité lyrique -quelques réflexions chagrines, et de signaler le revers de la médaille -que nous présentons dans son beau jour. «La spécialisation excessive -d’une faculté aboutit au néant. Je comprends la fureur des iconoclastes -et des musulmans contre les images. J’admets tous les remords de saint -Augustin sur le trop grand plaisir des yeux. La folie de l’art est -égale à l’abus de l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre la -sottise, la dureté du cœur et une immensité d’orgueil et d’égoïsme. -Je me rappelle avoir entendu dire à un artiste: Ne donnez pas à ce -pauvre-là, il est mal drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.» - -D’où viennent ces lignes qui s’appliquent fortement à Elisabeth de -Bavière? Je les extrais d’une étude sur l’_École païenne_ où Henri -Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature pourrie _de -sentimentalisme matérialiste_». (Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra -curieux à certains lecteurs mal informés que cette étude soit de -Baudelaire. On veut voir dans celui-ci le chef d’une école satanique, -quand il est souvent un voisin de Veuillot. - -Au moment de l’assassinat, Drumont publia un magnifique article, -intitulé _le Douzième Arbre_, à la fois brutal et religieux, qui -complète et fortifie la thèse de Baudelaire: «... L’impératrice -emportait toujours en voyage les œuvres de Heine, son auteur de -prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter ses hommages à la -baronne de Rothschild (c’est en cours de route qu’elle fut assassinée), -cette descendante des Wittelsbach, devenue la femme d’un Habsbourg, -aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette -pièce atroce (sur Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine) où le poète -s’égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du -bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie, peut-être, -de cette reine qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus de -tête, et de cette dame d’honneur réduite à faire la révérence avec -son derrière... Derrière le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste -était déjà embusqué et guettait... Il ne faut pas trop rire à la _Belle -Hélène_, lorsqu’on appartient à la famille des Atrides et que l’on est -menacé par les Dieux d’avoir le sort de Klytemnestra...» - -Je devais indiquer ce point de vue. Pour bien embrasser un spectacle, -il faut de temps à autre que le spectateur se déplace d’un pas à -gauche, d’un pas à droite... - - - VII - - ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS. - - Il suit de là que mon amour tend - aux choses générales ou idéales. - Mon objet est le Dieu ou l’Être. - (_Lettre de jeunesse_ de Taine.) - -Ainsi empêchée dans son attrait vers des réalités finies, où -s’orientera cette âme en détresse? - -Écoutez, regardez une belle scène à peine indiquée. Un matin, -traduisant Othello avec son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la -_Chanson du Saule_ de la touchante Desdémone. - - La pauvre âme était assise près d’un sycomore, - --Chantez tous le saule vert, - Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux, - --Chantez le saule, le saule, le saule... - -Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire: - ---Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce -sont les saules... - -Magnifique indication! Depuis que le monde est monde, de telles -sensibilités ardentes voient la nature elle-même comme un immense -«buisson ardent». Elles se tournent vers les forces sourdes, vers les -puissances primitives, vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer, -les sommets, l’ouragan, le réveil profond de ses vies antérieures, nous -avons bien vu que c’étaient la vie véritable et le refuge constant de -l’impératrice. - -Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue de l’Aji Deka. Rien que -des granits solitaires, quelques chênes nains, le soleil et un vent -furieux. Elle murmure: - ---Comme dans une île, bien que l’on soit sur la terre ferme... Cette -cime pourtant se rattache aux montagnes, aux vallées, aux hommes... -Voilà à quoi l’on peut toujours arriver, si l’on veut. - ---Qu’entend dire Votre Majesté? demande Christomanos. - ---On peut toujours arriver à faire de soi une île. - ---La cime ne peut interdire au vent de venir jusqu’à elle. - ---Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime; ni -des nuages non plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie tiède... Et -quelle superbe lutte! Regardez ces pauvres buissons qu’agite le vent; -voyez comme ils se cramponnent et se cachent: pourquoi aussi ont-ils -voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne. -Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine. - -Une seconde après, elle dit en souriant: - ---Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou -prétendaient que c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles, les -nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être, de -son côté, tenait-il les gens de Corfou pour des insensés. Mais le vent -l’a tué, lui aussi, tout de même. - - -Un soir au crépuscule, contemplant depuis la grève solitaire de -Corfou les montagnes d’Albanie incendiées par le soleil couchant, -elle montrait deux gros nuages blancs qui descendaient d’un sommet -lentement vers la mer: - ---Ces nuages sont comme nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer -de leur existence. - - -A la même heure, un autre jour, elle s’écriait: - ---Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil! On dirait -des sorcières qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or. - -Puis elle ajouta: - ---Les passions du ciel que nous contemplons tous les jours nous font -oublier nos propres soucis. - - -Des milliards d’hommes ont passé sur la terre; ils tenaient des rôles -variés, mais tous cherchaient le bonheur. - -Eh bien! leur philosophie dernière ne varie guère: le bonheur, c’est -d’oublier la vie. Cette merveilleuse impératrice, quand elle promène -sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, s’accorde avec le -vieux philosophe, disons le mot pour forcer le pittoresque, avec -le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant les cent pas le -long du lac du Bourget en compagnie du sombre Maupassant et du jeune -Chevrillon, leur donna sa formule: «Travailler toute la journée, et le -soir nettoyer ses instruments pour recommencer le lendemain.» - -Contempler, travailler; il existe une troisième méthode, la solution -divine: le sacrifice. C’est toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus -rien à inventer sous le soleil; nous mettons nos pas dans les pas de -nos pères. Mais l’impératrice Elisabeth mêle à ses pensées les feux des -pierreries de son diadème et l’ardente couleur du sang que les hommes -voudraient verser pour une beauté si défendue. - -La contemplation n’a jamais suffi pour apaiser les déceptions et -combler le vide de la race de René. En dépit du calme qu’elle célèbre -et que marquent sa marche élastique de Diane et son port de déesse, -Elisabeth, qui manque d’un principe de vie, se tourmente et cherche -où se faire dompter. Levez-vous vite, orages désirés. Celle qui fut -d’abord une Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir comme un -roi Lear, trahie par les rêveries, filles de ses veilles, et qui court -aux flagellations de la tempête. - -Elle ne fit jamais de confidences; à peine si, dans un éclair, son -obsession se laisse deviner. Voici, par exemple, une formule où l’on -peut trouver la définition de l’impératrice par elle-même: - ---Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un de nous pour en faire un -poème magnifique, ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée. - -On croit voir passer sur ce ciel sombre d’orage des éclairs de -prescience: - ---Je marche toujours à la recherche de ma destinée; je sais que rien -ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer. -Tous les hommes doivent, à un certain moment, se mettre en route à la -rencontre de la destinée. Le destin, pendant longtemps, tient ses yeux -fermés, mais, un jour, il vous aperçoit tout de même.... - - - VIII - - LES VIOLONS CHANTENT: «JAM TRANSIIT». - -Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une -fièvre qui veut s’éteindre, d’une génialité cherchant éperdument un -milieu favorable, que les fuites continuelles de cette impératrice; -et, par exemple, ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à -Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à -travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles -dans les marais, disait-elle. Deux damnés semblent errer dans le monde -infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est -mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir -seule. Cela ressemble aux représentations théâtrales que se faisait -donner le pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est beaucoup plus -grandiose.» Et elle ajoutait: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût -encore plus enragé; on se sent alors si proche de toutes les choses et -comme en conversation avec elles!» - -On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. -Avec le strident des violons tsiganes qui pleurent et qui sourient, -Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes et brûlantes poussées -l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort volontairement devancée. Et -ce chant, je ne sais s’il monte plus haut dans l’atmosphère raréfiée -des sommets ou soutenu par les profondes clameurs de la mer. «Sur la -mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la houle. -Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer plus -profondément. La mer nous déshumanise, elle ne souffre rien en nous de -l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis -devenue moi-même une vague écumante.» - -Les grands maîtres qui firent leur principale étude d’accepter et de -mourir, de mourir continuellement, s’exprimèrent-ils jamais avec plus -de magnificence que le jour où cette femme déclare: «L’idée de la mort -purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe -dans son jardin. Mais ce travailleur veut toujours être seul et se -fâche si des curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je me cache la -figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la -mort puisse jardiner paisiblement en moi.» - -Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes de ces brûlantes -décharges qui devraient suffire à susciter la grande vie spirituelle -chez l’être le plus morne! Songez que cette personne extraordinaire -faillit s’abîmer sans rien nous trahir des puissances qu’avaient -amassées en elle la préparation des siècles et ses douleurs. Mais -pour contempler face à face l’idéal qu’elle dénude à demi dans ces -grandes vérités voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments, ses -sensations, la vaste poussée des vagues au-dessous de sa conscience -claire. Une certaine scène d’incomparable poésie eut pour cadre la -première aube sur la mer de Corfou et les jardins d’Achille. - -«Au petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et--sans savoir -pourquoi--j’ai monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur la -terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière -les croupes noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans -l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la -mer à peine visible sous son immense pâleur, le matin montait humide. -Presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; Sirius seul, d’une -terrifiante grandeur et magnificence, était au zénith. Au-dessous se -dressait un grand cyprès noir, incliné légèrement sous un souffle de -brise que l’on ne sentait ni entendait... Soudain, je vis l’impératrice -glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais. -Extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, je voulus me -retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à -défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici, avant le lever -du soleil, pour voir comme tout s’éveille[20]. Il ne faudra plus -monter jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à -fait seule.» - -Magnifique témoignage, que nous laissons retomber faute de documents -sur des rêveries si conjecturales! Sur ses hautes terrasses, le sphinx -a gardé le mot de son énigme. Mais nous sentons bien autre chose que -les plaintes d’une allemande malheureuse: les ravages de la satiété et -la névrose des tout-puissants. - - -L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique et fataliste, -l’invincible dégoût de toutes choses, la présence perpétuelle de -l’idéal et de la mort, et même ces enfantillages esthétiques d’une -mélancolie qui cherche à se délivrer, me font tenir l’existence -d’Elisabeth d’Autriche comme le poème nihiliste le plus puissant de -parfum qu’on ait jamais respiré dans nos climats. On croirait que des -fusées orientales vinrent, chez cette duchesse en Bavière, irriter le -fond romantique. Toutes ses forces de rêve, elle les astreint à des -cadences que je trouve seulement chez ces incomparables soufis persans -qui couraient le monde dans la familiarité de la mort. Et cette satiété -qui n’empêche aucun frémissement évoque devant mon imagination certains -rêveurs mystérieux des trônes asiatiques. - -Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une -explication; mais--comme un air de musique parfois nous transporte -dans un paysage--l’atmosphère de silence, de fatalité et de beauté un -peu bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces -cours des khalifes où la philosophie du néant, parfois avec mièvrerie, -développe ses sentences au milieu de drames qui la justifient. - -Pourquoi poursuivrais-je davantage de rendre intelligibles ces -incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux que nous -appelons les heureux de ce monde les ont répétés à maintes reprises -depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des cours, -nous avons entendu des pensées analogues. Ces états de faiblesse -irritable, ces angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, ces -noires lycanthropies, c’est la sécrétion particulière aux natures -supérieures. Avec une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir -les hommes assez imprudents pour s’attarder à réfléchir sur notre -effroyable impuissance, nous mettons éternellement nos pas dans les -pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont souffert, comme -Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se sont sentis -soulevés, au moins de désir, vers un plus haut idéal; ils ont éprouvé -un éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, contentes -d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est que, sans but et -sans frein, ils souffraient d’un manque de discipline. D’un tel état -peuvent sortir les grandes singularités artistiques ou religieuses -qui sont l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond des doctrines! -C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour -l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, comprendre le -néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes les minutes -les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant que -chez une femme divinisée par sa beauté, par son diadème, par son -malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle méditation, et par son -assassinat qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé la mort. - -Quand une brute menée par la Fatalité qui préside aux tragédies -antiques accosta l’impératrice sur le trottoir du lac, près de l’hôtel -Beau-Rivage, sans doute celle-ci participait toujours à ce que le -vulgaire appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant -plus de but, de volonté, ni rien qui lui fût, elle était, selon le -philosophe, une étrangère à l’existence et vraiment une morte. - -M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui mérite d’être recueilli: -«L’homme qui assassina l’impératrice d’Autriche obéit peut-être à -un instinct plus haut que son intelligence; croyant tuer la force, -il poignarda le dédain.» Sans doute, mais encore, plutôt qu’une -dédaigneuse, c’est une absente. _Jam transiit_; _Déjà elle avait passé -outre_... L’imbécile Luccheni a tué une morte. - -Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher. -C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle -demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?» - - - IX - - REJETONS LA COUPE A LA MER. - -J’étais assis dans un bureau de rédaction, à corriger les épreuves d’un -article, quand arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là des -écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis «symbolique» ou «décadente», -c’est-à-dire qui se piquent de raffinement exquis, rejettent toute -discipline et ne mettent rien au-dessus de l’art. Et l’un d’eux, avec -une grande autorité, en tournant sa face ronde vers les cieux, déclara -qu’«en somme, Luccheni était infiniment plus intéressant que cette -femme». - -Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, me frappa vivement. -Je sortis, sans mot dire, pour aller la méditer dans une magnifique -promenade. Un tel mot demeure pour moi une précieuse expérience; je -le tiens pour un de ces documents qui nous débrouillent les idées, -qui nous font distinguer la véritable nature des êtres sous les -affectations et les masques. C’est une autre question de savoir si le -point de vue esthétique et aristocratique est le meilleur, mais le -problème qui fut solutionné pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce -qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, les poètes qui -préfèrent ce «héros» à cette «héroïne». Je m’explique la misère de -notre littérature récente: c’est goujaterie de l’âme. - -Celle qui régla sa vie sur les maximes que nous avons recueillies est -évidemment à cent mille pieds au-dessus des diverses personnes qui sont -spécialement chargées d’avoir des opinions intellectuelles aujourd’hui. -Il semble pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable d’entendre -le plus naïf roman de Walter Scott, devrait être sensible à cette -silhouette de fée entrevue dans le brouillard allemand. - -Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent -beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait -pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, elles se laissent -aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie -intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent -volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles -renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. -D’ailleurs, cette solitude claustrale, c’est encore moins prudence -devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de -tristesse; il leur convient d’être ce que tout le monde appelle -«enseveli vivant.» - - -M. Constantin Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_ -volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant -de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de -cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper -sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas -en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si, -enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un -brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de -rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un -hasard providentiel, il doit le croire, lui permettait de soustraire -au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmât les amis de -Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Énéide_, comme à son lit de mort -il avait ordonné. - -Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond du gouffre, la coupe du -roi de Thulé irrite notre sens du mystère et nous commande de tout -risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi les -convives recrutés sur la place publique et déjà gorgés de boissons -vulgaires? Plaise au ciel que cette impératrice de la solitude ne -devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une -figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin Louis II: -un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et gâté par -les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses. -Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, de Chateaubriand -et de Napoléon pour résister à ces parasites; ils déshonorent et -déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter -nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme -d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la -perfection. - -Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice l’isolement -qu’elle aimait et qu’on doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté, -prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces -natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se -rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes insolubles, et par -là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition -une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mme Clotilde de -Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils -ressentent[21].» - - - - - SOUVENIR DE PAU EN BÉARN - - - - - SOUVENIR DE PAU EN BÉARN - - -Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes images -de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent leur -vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent jeunes encore. Et le -soleil qui perce l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient -pas que j’oublie des rayons prématurément glacés. - -Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que frappe un -flot d’azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa douceur -qu’aucun souffle jamais n’excite, prête à de mortelles rêveries. - - -C’est en octobre, novembre, quand la colchique perce entre les feuilles -mortes, que Pau fait le mieux sentir son caractère dominant: un climat -mol et qui cicatrise. - -Je ne sais rien de plus doucement agréable que la suite des promenades -aménagées au flanc méridional de cette ville. Elles forment un large -balcon sur la verte vallée du Gave, sur d’innombrables collines -arrondies et, tout au fond, sur la ligne dentelée des grandes Pyrénées -bleuâtres. - -On aboutit à un bois sur une colline. C’est le parc du Château, du -Château d’Henri IV. M. Taine se promena dans cette allée solitaire, -sous la colonnade des chênes et des châtaigniers, quand il avait -vingt-six ans. Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées sur -la pente, voilaient le Gave et la large campagne. Comme aujourd’hui, -l’air demeurait immobile, sans un coin de ciel bleu, sans un bruit -animal. «On est bien ici, disait-il, et cependant on sent au fond du -cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en _rêveries -tendres et tristes_.» - -Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que de mêler des facéties -brutales contre les «philistins» à des extraits quelconques des -vieilles chroniques? - - -Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, vivantes, elles fuyaient -la mort, des ombres errent indéfiniment. Elles étaient venues des pays -du Nord trouver dans Pau un air plus tiède. Il ne les sauva point. Et -maintenant personne ne les veut plus connaître dans ces maisons de -passage où leur souvenir aggraverait les insomnies des locataires qui -leur succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et n’apaise ces morts -étrangers; les lois du pays commandent de les chasser par les plus -savantes fumigations. - -Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens, ces -ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci, -que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque -jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement, -pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me -chuchotaient une mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs -destinées particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune -préoccupation. Deux phrases du _Guide_ qu’on trouve ici dans toutes -les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y -a des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues, et -celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait -cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «_Guide_», énumérant -les avantages locaux: une atmosphère douce et calmante, de magnifiques -promenades, termine par ces mots, durement ironiques: «Toutes les -ressources dont la classe riche est habituée à disposer.» - -Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il, -pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux -magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une -seule symphonie. - -Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui, dans -le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de nous en -être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous exciter -et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément. -Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème soit clair. -Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous présenter -plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter ensemble et -par cette complexité elle déchaîne nos puissances profondes d’émotion -que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des espaces pleins, -puis des élans, des repos, puis des enrichissements, et des élans -plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà -les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme. -Ils se déformeraient au point de s’anéantir si l’on prétendait les -faire entrer dans des formules. Ils inspirent et ne s’expriment pas. -Les promeneurs de la semaine des morts, qui se prêtent aux nappes -de rêveries suspendues sous les chênes du parc béarnais, ne peuvent -s’expliquer ce qui les met en branle. - - -Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à distinguer -une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, mon aîné -de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un sursis pour le mal -dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà sur la terre pour -le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui -l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes dettes morales, que -j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon bienfaiteur à cause d’une -phrase qu’il dit devant moi quand j’avais quinze ans. - -Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une remarque -très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands -praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.» Ces mots tombés -au hasard d’une conversation s’étant fixés sur l’heure dans mon esprit -ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée; -elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris les maîtres. Qui -oserait, en effet, lutter avec des hommes mystérieux! Mais étudier un -homme en chair et en os, et prendre sa suite à force de travail et de -discipline, l’imagination d’un adolescent courageux accepte que cela -soit possible. - -Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus subtil et -plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où l’on -meurt, pour apprendre à se résigner. - - -Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité des -choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les branchages -les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion -et leur confiance insensée dans la vie. Le promeneur sort de son rêve; -il écarte les morts qui le pressent, et les morts, plus obsédants, -qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans son cœur. Averti -par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir s’intéresser à ces -beaux lieux et participer à leurs magnifiques largesses pour qu’elles -étendent son existence. - -Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et de -grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent -ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des -villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des -collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme -d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne sont -que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et -par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la tranquillité -générale. - -L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans tendresse -ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en -conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de toute -éternité nul n’y vit un ciel d’airain. - -Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie, quelle -tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six surtout, -quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que les -lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse! - - -Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout -naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle -consolation pour tous les déshérités. - -C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV, -qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de -la soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage agréable -où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où celles-ci -vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse jamais -dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées des feux du -Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à constater allègrement -que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité sont -des conditions nécessaires à la qualité de chacun. «Le monde entier -serait moins bon s’il comportait un moins grand nombre d’hosties -mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non, -chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit que rien n’est, si ce -n’est dans l’ordre commun, rend grâces de la forme qu’a revêtue son -sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont -le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l’écoulement -infini.» (_Anthinea._) - -Ce jeune philosophe de la santé, de la saine raison, tout occupé à -construire le roi, n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, le -véritable homme songe à créer, non point à guérir. - - -La vallée béarnaise prend un beau sens historique si elle fit rêver M. -Taine en 1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de ses meilleurs fils. -Son esprit, toutefois, non plus que ses couleurs et ses formes, ne -sauraient me retenir. - -Il est des moments où notre pensée s’étend et trouve partout à -profiter; d’autres fois elle se replie irrésistiblement sur ses -réserves. Et c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde soumission, -d’accepter ces minutes de retrait où peut-être le ressort se bande pour -une action importante. - -Les voyageurs m’avaient bien prévenu que le gave pyrénéen et l’épais -ruban des végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient -à mon torrent et à ma vallée vosgienne. En vain ici les proportions -sont-elles plus vastes et le motif décoratif infiniment multiplié: je -vois à Pau la Moselle où je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses -côtes boisées, à ma droite l’église de Charmes, et plus loin, à ma -gauche, Châtel, le bien situé, c’est-à-dire tous les premiers objets -qui me possédèrent et dont je méconnus longtemps ce qu’ils recèlent de -discipline. Paysage plus simple que le béarnais, plus court et plus -pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est le mien où m’attachent -chaque semaine davantage des liens que ma raison n’a pas noués. C’est -lui qu’embellirait mon nom, si mon nom quelque jour donnait de la -beauté. - - -Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent sous ce ciel nouveau et -parmi ces étrangers. Ils composent un arrière-fond à toutes les images -que le hasard me propose, et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles -s’harmonisent avec ma terre et avec mes morts. C’est ainsi que se -forme un désir ardent de rompre tout ce qui nous distrait de nos idées -maîtresses. - - Pau, 31 octobre 1901. - - - - - LECONTE DE LISLE - - - - - DISCOURS - PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION - DE LA - STATUE DE LECONTE DE LISLE - _au Luxembourg, le 10 juillet 1898._ - - - Messieurs, - -Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette -terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière -de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite -de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa -solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d’ensemble un -magnifique animal humain. - -Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres -artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École -des Mines que présidait le _Moïse_ cornu de Michel-Ange. Le maître -les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa -justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de -lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire. - -Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand -travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en -lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté -à l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte. -Vous vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes! -Et quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa -bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il -approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui veut -voir sa flèche dans le but! - -De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers -encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait -qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait -le monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions, -il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion -dominante. - - -Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les -sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des -médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que par -ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre -hommage. - -Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et des -sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait encore son -vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts poèmes les -émotions qui accompagnent les grands travaux de résurrection historique. - -Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous avons -entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et les poupées -des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les textes les -institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse son -imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des horizons, du -soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres épiques: il voit, -sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des groupes historiques -s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par là nul de ces -groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux, saugrenus parfois, -ils mettent des illusions toujours vivantes dans nos consciences. - -Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague et -passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel de toute -poésie: la caducité des choses humaines, opposée à l’éternelle jeunesse -de la nature. - - -La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son œuvre. -A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se passer d’un -Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que nos grandes -écoles augmentent chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte de -Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment -retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la -vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son -regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère -de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une -exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il -nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-à-vis de ces -revenants: au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes, -ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie. -Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eut fait entrer -dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie -intellectuelle. - -Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord -si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils -_délivrent_, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris -une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique -nihilisme par la vie active. - -Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les conclusions -désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur le -développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir -indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes -stériles sur ce que la vie manque de but. - - -J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire, -comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut -pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons -nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de -Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches -du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les -sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des -points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la -moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit -souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va. - -Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération -enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme -candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un -instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la -Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète -voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux, -qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce -spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent -déjà Homère, Eschyle et Sophocle. - -Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles, -Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la -vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du -jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour -leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants, -les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce -gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une -autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est -pas la sœur du rêve. - -Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est -une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il -maudit d’avoir précipité les Olympes païens. - -Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux. -Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur -sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les -meilleurs n’étaient pas immortels. - -Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être -son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la -mutabilité des formes du Divin. - - -L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des -dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois -de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un -Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le -génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos -talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un -sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose -de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose -distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien -penser. - -Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier -commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé -bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de -respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus -modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler -le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de -l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le -chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature. - -Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître -ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles -fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité -curieusement honore la trace du ciseau magistral. - - - - - LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE - - - - - LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE - - -Le jour des Morts est la cime de l’année. C’est de ce point que nous -embrassons le plus vaste espace. Quelle force d’émotion si la visite -aux trépassés se double d’un retour à notre enfance! Un horizon qui n’a -point bougé prend une force divine sur une âme qui s’use. Le 2 novembre -en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu’une -pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et -flotter sur un ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher les soins -de la vie à la mort. - -Monotone psaume, formules dont nous savons l’apparente sécheresse, mais -elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s’enfonce -dans des abîmes de méditations... Une fois encore, faisons glisser -entre nos doigts ce chapelet. - -Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont -étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent -se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui, -fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies -profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous -voulons nous relier à notre terre et à nos morts. - -C’est une méthode dont je n’ai pas toujours distingué la bienfaisance. -J’étais un fameux individualiste et j’en disais sans gêne les raisons. -J’ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée -par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de -Loyola, et c’est toute la genèse de l’_Homme libre_[22]»; j’ai prêché -le développement de la personnalité par une certaine discipline de -méditations et d’analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de -l’individu me contraignit de connaître comment la société le supporte -et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même, qu’est-ce donc, sinon un -groupe innombrable d’événements et d’hommes? Et mon grand-père, -soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu’il est une partie -constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé -l’idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, -par l’observation intérieure, je descendis parmi des sables sans -résistance jusqu’à trouver au fond et pour support la collectivité. -Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude -morale. J’ai vécu les divers instants d’une conscience qui se forme. -Ici l’école ne m’aida point. Je dois tout à cette logique supérieure -d’un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite -à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l’élément le -plus intime et le plus noble de l’organisation sociale, à savoir le -sentiment vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir constaté que le -«Moi», soumis à l’analyse un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse -que la société dont il est l’éphémère produit. - -Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel. Le «Moi» s’anéantit -sous nos regards d’une manière plus terrifiante encore si nous -distinguons notre automatisme. Quelque chose d’éternel gît en nous -dont nous n’avons que l’usufruit, mais cette jouissance même est -réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que -j’ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux -qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison -indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d’approcher -la vérité. L’individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois -de l’univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des -pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se -traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le -milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des -raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles; les idées même les -plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de -la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales -et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme -assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, -nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs. - -Dans cet excès d’humiliation, une magnifique douceur nous apaise, -nous persuade d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut bien -comprendre,--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se -représenter d’une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et -la continuité de nos pères et mères. - -C’est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la -suite des descendants ne fait qu’un même être. Sans doute, celui-ci, -sous l’action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande -complexité, mais elle ne le dénaturera point. C’est comme un ordre -architectural que l’on perfectionne: c’est toujours le même ordre. -C’est comme une maison où l’on introduit d’autres dispositions: non -seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite -des mêmes moellons et c’est toujours la même maison. Celui qui se -laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir -mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère; il se -dit: «Je suis eux-mêmes.» - -De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il -tirera! Quelle acceptation! Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige -délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille, -dans la race, dans la nation, dans des milliers d’années que n’annule -pas le tombeau. - -«_Je dis au sépulcre: Vous serez mon père._» Parole abondante en sens -magnifique! Je la recueille de l’Église dans son sublime Office des -Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d’une telle -prière,--effusion et méditation,--sur la terre de mes morts. - -Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement -l’héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l’action -terrienne. C’est en maintenant sous nos yeux l’horizon qui cerna leurs -travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux -ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, -s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme -une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, -la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes -changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, -en tous lieux, la loi de l’éternelle décomposition, mais le climat, -la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre -pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous -forcent d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et -une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie -si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie. - -Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce -dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point -ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l’être, et des -conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me -prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où -mon caprice a pu m’aventurer depuis une trentaine d’années. - - -Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît -trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j’entende -bien ses leçons. J’aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à -parcourir indéfiniment, loin des centres d’habitation, le vieux plateau -lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se -dresse la montagne de Sion-Vaudémont. - -Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j’atteins le haut de la côte sur -Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup -de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin -s’étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid, -brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise -le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air -vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline -nationale! Elle est l’autel du bon conseil. Dans toutes les saisons -elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de -faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la -génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en -novembre, quand d’épais nuages l’enserrent et que le vent y jette les -voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l’arche -salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout -ce qui survit à la mort. - -Ma pensée française a trois sommets, trois refuges: la montagne de -Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait -chez les Arvernes; il fut le maître et le dieu du pays où j’ai pris mon -nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et Sion de Lorraine président -la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les -vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi -ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois -divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la -pensée de nos hardis bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite à -des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu’en ce jour je me -préoccupe d’adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le -fruit lentement mûri de la terre de mes morts. - - -La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents -mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues. -Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son extrémité méridionale, -elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d’où sortit -la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui en Autriche, et, sur sa -pointe septentrionale, le couvent et l’église de Sion. C’est ainsi -qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier lorrain la double -tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa -conscience. - -Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en -pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine,--qu’elle a longuement -précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le -point de continuité de notre région. - -La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande -civilisation: ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles -ses habitants, et sur cette terre antique, l’énergie des autochtones -n’a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s’est passé -régulièrement. C’est ici un vieil être héritier de lui-même. - -Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement, -la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d’une -seule journée ce qu’une longue suite de méditations a gravé dans notre -cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j’ai acquise -lentement. Nous irons d’autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à -la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines. -Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est -déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode: ne -quittons point le plateau de l’église et la douce allée des tilleuls -dont l’ombrage enchante mes étés. - - -Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel tourmenté de novembre, la -vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance. -O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais -chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent. -Elles attendent qu’un bras fort les vienne ressaisir. - -Je ne m’embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour -un amateur étranger. Si le vent de l’extrême automne ramassait par -millions les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à -la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le -sein de la mer--car elle ignore nos montagnes--n’en aurait pas une -palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que -novembre dépouille, c’est assez pour que fermente en nous toute la -série de nos aïeux. - -Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue, -devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je -prononce pieusement le _Salve, magna parens frugum_... «Salut, terre -féconde, mère des hommes...» - -Quelle solitude pourtant! et, comment dire? hostile. En 1698, le -Père Vincent, «religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en -Lorraine», louait Sion d’être une solitude, tout autant que je fais -deux siècles après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de tant de -«solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu’il faut pour -_satisfaire l’esprit et la vue_... Il n’y a que Marie qui l’occupe et -quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant, -éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille -et écoutent l’Époux de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce -qu’aujourd’hui nous entendons sur la haute terrasse n’est point -pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, qui ne se connaît plus -comme notre capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux -d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, de Mazerot, de Germiny, de -Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus -animer Haroué. La brasserie de Tantonville, où Pasteur conduisit ses -études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir -qu’elle évoque n’est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il, -cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même -point que l’on s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir la -possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières. - - -Cette indéniable tristesse du paysage de Sion, quelques-uns -l’attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau -sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne s’égaillent jamais confiantes -dans la verdure qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect -joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais au comté de Vaudémont chaque -village se ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. Tant de fois -le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut -ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre. - -Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude -de dessins géométriques. Tantôt étendus côte à côte, tantôt placés en -étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous -les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que -chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd’hui -notre pain quotidien.» - -Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant -cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que -la nature franche, une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre -excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs -à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait -sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages -qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s’est -rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En -traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements -et même les noms de certains habitants, des principaux industriels. -Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d’informations que de -tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à -lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons, -si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs -évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements -pour comprendre notre formation. - -La motte de terre, qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son -témoignage ébranle les cordes de l’imagination. Plus que tout au monde, -j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d’Aiguesmortes, -de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais -à toutes ces fameuses désolations je préfère maintenant le modeste -cimetière lorrain où, devant moi, s’étale ma conscience profonde. - -Cette colline, les légions l’assaillirent quand César les menait -à la conquête du Xaintois, déjà riche en blé et en guerriers. Puis -elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ, -contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient -les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet -de Sion! Qu’est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse -Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans -Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de -la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce -Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins -marqués pour être des héros, partirent à pied pour la première Croisade -avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait... Par la suite nous avons -trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les -Allemands et sur les Français, mais, ayant été les plus faibles, nous -acceptâmes de nous joindre à la grande famille française... Du haut de -Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards: c’est 1793, -et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant -nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie. -C’est ainsi que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà la bataille, -pour le compte de l’empire romain, contre les barbares de l’Est, sont -de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au -sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de -la guerre attribuent aujourd’hui pour limites à la France; à l’ouest, -voici les forts de Toul. Les Français, qui détruisirent les forteresses -de Montfort et de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée militaire. -Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu’est-ce que la -pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la -ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se -sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d’Alsace, -ne dénaturât point la civilisation latine. - -Aujourd’hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l’antique -plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les -puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments -de toutes ces grandes choses. Hélas! je mesure aussi de quelles -énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois... - - -On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en -porter témoignage. Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y -trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon -poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je -ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je -croyais abattue. Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait d’une -préparation qui dure toute l’année. - - - - - NOTES - - - [1] (page 40). Sturel a vu ces gondoliers de la mort... - - «Guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes, - comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres - où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s’orientait - toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie - et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts. - Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à - s’ébranler. Au croisé d’un enterrement sur le Grand Canal, un - gondolier l’émeut qui pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on - enterre; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents - francs: il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique, - pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très - connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime à entendre - la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San - Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous - avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant - au Mont-de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par - le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild.» - - (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.) - - - [2] (page 56). «En Italie, pour un jeune homme isolé et - romantique, c’est Venise qui chante le grand air. A demi dressée - hors de l’eau, la sirène attire la double cohorte de ceux qu’a - touchés la maladie du siècle: les déprimés et les malades par - excès de volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand, - Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures beautés - imaginaires... Un jour de l’hiver 1887, comme Sturel parcourait - la triste plage du Lido, il arrêta son regard intérieur sur les - personnages fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour les - existences normales. Quand nous honorons un lieu tel que les - grands hommes le connurent et que nous pouvons nous représenter - les conditions de leur séjour, ces réalités, qui, pour un - instant, nous sont communes avec eux, nous forment une pente - pour gagner leurs sommets; notre âme sans se guinder approche de - hauts modèles qu’elle croyait inaccessibles, et, par un contact - familier de quelques heures, en tire un durable profit... - - Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au - bruit des angélus de Venise, tendent à commander les âmes qui les - interrogent. - - (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.) - - - [3] (page 73). Il y a trois palais Mocenigo. Byron occupait celui - du milieu. - - - [4] (page 92). _Scènes et Doctrines du Nationalisme_, p. 15. - - - [5] (page 96). _Les Déracinés_, p. 189. - - - [6] (page 101). _Lettre de Wagner._ - - - [7] (page 124). Je me reprocherais pourtant de ne point ici - saluer notre maître, M. Albert Collignon, alors professeur de - rhétorique, pour qui Guaita professait des sentiments que je - garde. - - - [8] (page 138). _La Muse noire_ (1883). - - - [9] (page 138). _Rosa Mystica_ (1895), toutes pièces écrites - avant la fin de l’année 1884. - - - [10] (page 146). On a dit et écrit que le _Problème du Mal_, - dernier volume de la série des _Essais des Sciences maudites_, - rédigé sur les notes de Guaita par ses disciples, paraîtrait. - C’est une erreur. Les documents sont en lieu sûr. Notre ami - supporta les lents derniers mois de sa maladie avec une force - magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle. - S’il avait voulu que son œuvre fût complétée après lui, il eût - pris des dispositions pour en assurer l’achèvement dans des - conditions offrant de sérieuses garanties. Son silence a dicté - la conduite de sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune - réimpression. - - - [11] (page 147). Voici comment un initié, le Dr Thorion, apprécie - l’œuvre du maître qui l’estimait et dont il reçut l’enseignement: - - «Les _Essais des Sciences maudites_, dans leur ensemble, étudient - le drame de la Chute originelle, en Eden. Le _Seuil du Mystère_ - nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches - du pommier symbolique. Le _Serpent de la Genèse_ élucide le - triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot _Nahash_, - qui, dans le texte de Moïse, désigne le tentateur. - - «Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque - qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette - interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal - s’est déguisé en reptile. Le _Temple de Satan_ est donc consacré - à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la Magie noire - et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita - énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose - des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même, - et sans souci d’en fournir une explication scientifique. - - «Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême - des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la _Clef de - la Magie noire_, elle permet d’établir une théorie générale des - forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites - et des phénomènes décrits dans le _Temple de Satan_. - - «Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme - primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le - principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite - tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre - et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En - l’étudiant, Guaita eût abordé le _Problème du Mal_, l’énigme - de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le - complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption.» - - Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les Papus, les - Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les - Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne fut pas - autorisé à faire ses révélations suprêmes. - - - [12] (page 157). Les Guaita seraient d’origine germanique, - venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, durant tout le - moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse - vallée qui, de Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au - lac de Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns, - poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita - quitta cette belle région pour s’établir dans la ville libre de - Francfort; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément - Brentano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœthe. - Deux générations de Guaita se sont succédées à Francfort et - mariées dans des familles allemandes. Dès cette époque cependant - l’administration des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient - copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père - de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du - premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le - père de l’occultiste, habitait Nancy et le château d’Alteville, - dans l’arrondissement de Dieuze, qu’il représenta au conseil - général. - - Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est - toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal - Mouton, comte de Lobau. - - Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à - ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes - les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts - fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce jeune lorrain se - continuaient des âmes allemandes et italiennes. - - - [13] (page 162). Dans leur forme primitive, ces pages servirent - de préface à «Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche, - pages de journal, impressions, conversations et souvenirs», par - Constantin Christomanos, traduit de l’allemand en français par - Gabriel Syveton. - - - [14] (page 164). M. Jacques Bainville, dans son _Louis II de - Bavière_ (1900), nous a donné la meilleure «psychologie» de ce - prince. «Regrettons, dit-il, que les archives de Munich soient - closes pour tout ce qui touche le roi de Bavière; elles le - resteront longtemps encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit - le pouvoir dans des circonstances si extraordinaires, ne semble - pas pressé de communiquer les pièces intéressantes... Qu’a-t-on - fait des lettres nombreuses du roi? Qu’est devenu ce _journal_ - qu’il avait écrit?... Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la - haute position qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler! - Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna dans ses - voyages secrets à Paris, que de faits intéressants il pourrait - raconter, s’il ne craignait de se compromettre!... Puisse le - comte Dürckheim-Montmartin, dernier favori du roi, fixer aussi - ses souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de Kobell, de - M. de Heigel et du chevalier de Haufingen, de nombreux portraits - faits par les contemporains (et les lettres de Louis II à Wagner) - fourniraient des détails sûrs...» - - - [15] (page 164). Le goût des arts se trouve chez les Wittelsbach - dès leur origine. Quelques-uns même l’exagérèrent. «Ainsi, au - XVIIe siècle, ce Ferdinand dont la femme, Adélaïde de Savoie, - écrivait des comédies françaises, tandis que lui se retirait - dans la plus grande solitude, en son château de Schleissheim, - bâti sur le modèle de Versailles, pour y _peindre_, _psaller_, - composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas un original aussi - ce Charles-Albert qui, le jour où on le couronna empereur, - écrivit au comte Tœrring qu’il était plus malheureux que Job? - On reconnaît quelques traits du caractère de Louis II dans - Charles-Théodore, de la branche palatine, qui, à Mannheim, - voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat de sa - cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs et acteurs de - l’Allemagne et fit jouer les premiers drames de Schiller, mais il - ruinait son Palatinat. Le duc de Bavière étant mort sans enfants, - ce Charles-Théodore dut quitter son cher Mannheim et venir à - Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable. Ennuyé, - lassé, il songea à se mettre sous la protection de l’Autriche - pour être délivré du fardeau des affaires. Il demeura pourtant - souverain malgré lui, par la volonté énergique de Frédéric le - Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de l’Opéra de - Munich un des meilleurs de l’Europe, au dire de Stendhal. - - «Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre branche) qui fut le - premier roi de Bavière. Le fils de celui-ci, Louis Ier, fut un - roi artiste. Il passa sa jeunesse dans la société de peintres - et de sculpteurs, avec qui il fit de longs séjours en Italie. - Poète lui-même, il composait d’assez jolis vers. Dans son premier - recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la Grèce. Ses poésies - amoureuses et sentimentales ne manquent pas d’un certain charme; - on imprime encore ses distiques sur les calendriers bleus que - consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi, Louis Ier - s’adonna à ses goûts de construction. C’est lui qui a fait de - Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il avait dit: «Je veux en faire - une ville qui honore tellement l’Allemagne que personne ne puisse - se vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu Munich.» Mais - s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre étrangers, il ne put - rien créer d’original. L’_Athènes de l’Isar_, comme disent les - Allemands, n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit - des Odéons et des Propylées près d’un jardin du Palais-Royal, - avec ses arcades et ses jets d’eau. L’église de la cour est - copiée sur la _Capella Palatina_ de Palerme; la Galerie des - Maréchaux, sur la _Piazza dei Lanci_ de Florence, etc. Il - enrichit de tableaux excellents les galeries de sa capitale. - - «Ce bon roi aimait toutes les manifestations de l’art. Il avait - surtout un goût particulier pour la danse et pour les danseuses. - Une aventurière, jolie femme et femme d’esprit, Lola Montez, se - fit remarquer de Louis Ier par ses talents chorégraphiques et - réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive autorité. Très - ambitieuse, elle voulut jouer les premiers rôles et se prépara - à mettre en ballet l’histoire de Bavière. La favorite s’imposa - bientôt à la haute société de Munich. Et, non contente de ce - succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil d’État, dont - l’avis était indispensable, refusa. Elle tint bon. Enfin, après - de longues négociations, elle fut nommée comtesse de Landsfeld. - Voir ses _Mémoires_ amusants, mouvementés, mais peut-être - apocryphes. - - «Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs ne - prenait aucun soin de sa popularité. Quelques jeunes nobles, - qui s’étaient constitués ses cavaliers servants et qui - portaient ses couleurs, molestèrent des railleurs dans la rue. - Elle-même distribua quelques coups de cravache. On faisait - courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses projets de - gouvernement. L’effervescence générale de 1848 vint se joindre - à ce mécontentement. Des troubles éclatèrent à l’Université; - on éleva des barricades dans les rues. Pour éviter un conflit, - Louis Ier renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre - qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble singulièrement aux - rapports de Louis II avec Wagner. - - «Quelques jours après, la nouvelle se répandit que Lola était - revenue et l’émeute recommença. Alors, lassé de la sottise et de - l’ingratitude populaires, Louis Ier abdiqua, le 19 mars 1848, - en faveur de son fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni - celles des députations qui vinrent l’assurer de la fidélité - de ses sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa parole. - Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir reconquis son - indépendance et de pouvoir vivre en artiste à sa guise. Il - alla vivre à Rome où il se sentait toujours attiré. Il y était - connu et aimé: on lui avait donné le surnom de _Re amante delle - belle arti_. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes - qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps en temps en - _Teutschland_, comme il disait archaïquement. La bonne ville de - Munich, dont il se proclamait dans une lettre «le plus heureux - habitant», le recevait en triomphe comme le protecteur des arts. - Il était traité en roi, sans avoir les soucis du pouvoir. Combien - il devait remercier ces braves gens d’émeutiers, et Lola Montez, - cause indirecte de tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne - pour surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est là une - _chose allemande_ et qui lui tient à cœur; tantôt il s’occupe - du Musée Germanique de Nurenberg, sa fondation, ou bien il fait - élever une statue à Claude Lorrain, son peintre favori. - - «Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps encore, - jusque sous le règne de son petit-fils, à qui il ressemble par - bien des traits, cet étrange souverain volontairement détrôné. - - «Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé après son - abdication, fut aussi un prince original. Il s’occupait moins - des beaux-arts, mais beaucoup plus de philosophie et de - sciences. Jeune homme, il se proposait d’imiter sur le trône - Marc-Aurèle. Il écrivit de petits traités moraux: _Questions à - mon Cœur_, le _Devoir et le Plaisir_ et aussi des _Pensées_, - où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe préféré, - dont il annotait les ouvrages, et avec qui il entretint une - correspondance interrompue seulement par les soucis du pouvoir. - Le Roi s’y montre rongé de mélancolie et de doutes métaphysiques: - ce qui a pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus - longtemps, il serait devenu fou comme ses deux fils. Il paraît - néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence: à preuve - ces causeries sur l’histoire qu’il demandait à Ranke et après - lesquelles il faisait de curieuses remarques. On trouve ces - sortes de dialogues résumés dans le dernier volume de l’_Histoire - universelle_, de Ranke. - - «Louis Ier avait voulu faire de Munich une cité d’art. Max - compléta son œuvre en le rendant centre scientifique et en - attirant autour de lui des savants. Le chimiste Liebig fut son - favori. Et c’était vraiment une cour originale que celle des - «élus» ou la _Table Ronde du roi Max_, comme ils se nommaient - eux-mêmes; un jour ils allaient dans le laboratoire de Liebig - assister à ses expériences sur les gaz et, le lendemain, - ils entendaient une conférence de Dœnniges sur les chansons - populaires de l’Allemagne. - - «On voit que Louis II apportait en naissant, du côté paternel, - des qualités rares et singulières. Il y a en puissance, chez ses - ancêtres, d’inquiétantes dispositions qui atteindront en lui et - en son frère leur développement parfait. - - «Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse on la - surnommait l’_Ange_, à cause de son éclatante beauté: elle - a donné à Louis II cette expression idéale qui en a fait un - véritable Prince Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise - de Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer que Napoléon - lui rendrait Magdebourg contre une rose.» - - (_Louis II de Bavière_, chapitre premier, - Jacques Bainville.) - - - [16] (page 178). L’impératrice devait recevoir quelques - archiduchesses. De là cette robe de cérémonie. - - --Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que j’ai fait de - la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. - Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de - cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on - doit au sang royal. - - - [17] (page 198). M. Adolphe Aderer se rappelle avoir vu - l’impératrice en 1875, quand elle habitait ce château de - Sassetot, qui regarde la mer et domine l’étroite vallée des - Petites-Dalles. «L’impératrice Elisabeth franchissait à cheval un - champ de blé qui bordait la falaise. Les épis, grêlés et mêlés - de coquelicots, se tendaient vers le soleil pour se réchauffer - de la bise toujours froide envoyée par la mer voisine. Hantée - par les souvenirs des poètes antiques qu’elle préférait, la - cavalière, droite sur un grand cheval, que les barbes des épis - piquaient à ses flancs vigoureux, se croyait plutôt la reine - des Amazones que la souveraine d’un vaste pays, aussi éloigné - de ses yeux que de sa pensée. Un frisson me saisit, parce que - la belle dame s’approcha si près du bord de la falaise qu’il - me parut qu’elle allait le dépasser: un cri d’épouvante me - vint à la gorge. Au même instant, le cheval se retourna d’un - bond, et il reprit sa course de vertige à travers les épis - blonds. Au pays, on me dit que la souveraine se plaisait tous - les jours à ce jeu violent qui valait, le soir, au majordome - du château des réclamations apportées par les propriétaires - des champs traversés: réclamations dont on ne parlait jamais à - l’impératrice pour ne point troubler son sport favori. L’écuyère - passionnée subissait aussi l’influence mystérieuse de la mer, - qu’elle adorait. On avait mis un yacht à sa disposition: elle - lui préférait une petite barque sur laquelle elle partait seule, - avec le fils du maître baigneur des Petites-Dalles, un gamin de - quinze ans. Elle allait ainsi jusqu’à l’une des plagettes du - voisinage, où ses dames d’honneur, qu’on avait menées en voiture - au même endroit, l’attendaient.» Il est curieux de recueillir ces - images auxquelles nous restituons une âme. On sait maintenant à - quoi rêvait cette solitaire dans ses grandes courses et sur la - mer. Plus loin (¿p. 217), nous l’entendrons parler de l’un de ces - chevaux auxquels elle demandait d’affronter la mort. - - - [18] (page 199). Voir cette scène de l’impératrice au pied de la - Tour de Brunehaut, p. 127, _Scènes et Doctrines du Nationalisme_. - - - [19] (page 220). M. Christomanos n’a point écrit dans son livre - le voyage à Madère; il a raconté cette anecdote dans la _Nouvelle - Presse libre_, de Vienne, en septembre 1898. - - - [20] (page 234). _Le Régime de l’Impératrice._--Que l’on m’accuse - de mauvais goût! Mais à titre d’indication sur la physiologie - de cette personne singulière qui nous enlève si haut, loin de - terre, et pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le - régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait: «Lever à - cinq heures, bain d’eau distillée (massage suédois, bain de - vapeur parfois), une heure de marche dehors, s’il fait beau; en - cas de pluie, sous une galerie ou le long d’un corridor. Vers - six heures, une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux - heures pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures, - déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf, de quelques - mets faciles à digérer, puis la grande promenade de quatre ou - cinq heures, et tous les sports imaginables. (En escrime, en - natation, en équitation surtout, elle était de première force. - Elle préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on ne - servait jamais le dîner du soir; si elle avait des hôtes, elle - se bornait à le présider sans y toucher, se contentant de lait - glacé, d’œufs crus et de Porto.» Et en dépit de cette discipline, - des insomnies. On le voit bien par cette belle scène du lever du - soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis toujours ici - avant le lever du soleil.» - - - [21] (page 243). Je donne tout sec, aux gens d’imagination, un - fait qui peut leur fournir un départ pour la rêverie. - - L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique collier de - grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla de les - remettre à la mer. Seule avec un vieux moine du couvent de - _Paléocastrizza_, qui est situé sur un promontoire abrupt de - la côte occidentale de Corfou, elle monta dans une barque. - Ils déposèrent les perles malades dans les rochers marins que - dominent les ruines de l’_Angelokastron_, vieux château fort des - despotes byzantins de l’Epire. Le vieux moine jura le secret. - Il mourut dans le moment même où l’impératrice fut assassinée. - Le collier repose sous la vague, dans le sublime horizon que - préférait cette errante. Ses pensées précieuses trouvèrent-elles - un cœur profond, très loin au-dessous des tempêtes et des regards? - - - [22] (page 274). Ces méditations, ces analyses, c’est une - méthode intérieure à laquelle je suis resté fidèle jusque - dans la propagande politique (par exemple, quand je fondais - le nationalisme sur la _Terre et les Morts_) et là encore je - me trouvais peut-être en opposition avec des coreligionnaires - qui, pour servir des idées analogues, employaient des moyens - plus extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi» répondait - certainement à une disposition de la jeunesse dans les dernières - années, à une disposition qui n’avait pas encore été exprimée et - satisfaite à ce degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et - me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance, mais qui - n’acceptait pas ces dispositions ou qui ne les retrouvait pas en - lui, sentait bien pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul - Bourget écrivait le 15 août 1890: - - «Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie littéraire depuis - 1880, M. Maurice Barrès est certainement le plus célèbre. Il - est aussi celui contre lequel les plus violentes attaques ont - déjà été dirigées. C’est le sort de toutes les personnalités - très distinguées, et par suite très différentes, de passionner - l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt qu’elles - apparaissent en pleine lumière. Les âmes originales sont rares, - et le premier effort du vulgaire est de s’acharner à les - détruire, à les abaisser du moins à son niveau. Il y réussit, - hélas! bien souvent et, même quand il semble échouer, l’effort de - résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop d’exemples - attestent cette difficulté pour un moderne de rester lui-même, - indépendant et sincère, ni soumis au monde qui l’entoure, ni - révolté contre lui.--Ah! la destruction de notre vrai _moi_ par - l’esprit de révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires - préjugés, qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus pour leur - épargner de reprendre la route où se sont enlisés tant de beaux - génies!... - - «Ce souci presque douloureux de l’indépendance de son _moi_, - d’une culture de ce _moi_ d’après le type natif, sans concession - de faiblesse, sans outrance de contraste, tel est le premier - trait qui se dessine dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès, - dans ces deux romans d’une si savoureuse nouveauté: _Sous l’Œil - des Barbares_ et l’_Homme libre_. Et, comme d’ordinaire cette - simple syllabe: le _moi_, signifie dans la conversation courante: - les pires instincts du cœur sans amour, il est devenu cela pour - beaucoup de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant - quels malentendus peut créer une petite formule. Si M. Barrès, - au lieu de parler de son _moi_, en philosophe qui ne recule pas - devant un terme un peu technique, avait exprimé sa pensée ainsi: - «Rien n’est plus précieux pour un homme que de garder intactes - ses convictions à lui, ses passions à lui, son Idéal enfin, et - le grand travail de notre jeunesse doit être de découvrir en soi - ces convictions, ces passions, cet Idéal», les mêmes critiques - eussent bien été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce - jeune homme si cher à Michelet,--un courageux, un fervent dévot - de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé encore à ce malentendu: - c’est le courage d’un Parisien obligé de s’armer d’ironie pour - se défendre contre l’assaut des innombrables adversaires prêts - à railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la ferveur - d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins de la vie - morale palpitent et souffrent à vide, sans cet aliment de la - foi au mystère du monde, à la réalité vivante et aimante de - l’Inconnaissable, à Dieu, pour tout dire,--et c’est le second - trait de cette nature si profondément éprise de l’indépendance - intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance est - en même temps une sorte de mystique incroyant qui ne sait pas - prier et qui met au-dessus de tous les livres celui qui d’un bout - à l’autre n’est qu’une prière: l’_Imitation de Notre-Seigneur - Jésus-Christ_. - - «Ironique et méprisant par amour d’un Idéal dont il n’aperçoit - pas de principe extérieur à lui-même, anxieux uniquement des - choses de l’Ame et n’acceptant pas la foi qui seule donne une - interprétation ample et profonde aux choses de l’Ame,--tel se - montre le romancier trop compliqué de _Sous l’Œil des Barbares_, - et il résulte de cette double disposition une maladie morale très - singulière, dont un exemple déjà avait été donné par Benjamin - Constant, et qui réside dans l’intermittence de l’émotion. - L’homme qui met son Idéal infiniment haut trouve sans cesse des - défauts qui le froissent dans les objets ou les êtres auxquels - il s’attache, et l’intensité de ses goûts est proportionnée à - l’ardeur de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,--car il - porte en lui-même un élément d’ironie, et il est immanquable que - cette ironie s’applique à ces objets et à ces êtres aussitôt - qu’il commence de voir ces défauts. «Tout ce qui me faisait - frémir d’amour dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait - presque aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de l’ironie - et de l’amour devient même si rapide qu’elle aboutit à la plus - singulière des simultanéités et, pour douloureuse qu’elle soit, - elle ne tarde pas à devenir aussi nécessaire, en vertu de cette - loi des réactions qui gouverne le monde moral comme le monde - physique. On se sent sentir davantage à sentir par contradiction, - mais il n’est pas de gymnastique qui épuise davantage toutes - les forces vitales du cœur. Alors, à des dépenses excessives - d’émotion succèdent des atonies étranges, une mort intérieure et - cette triste, cette lourde sécheresse dont _Adolphe_ est le poème - inimitable. Dans cette aridité cependant que devenir, avec une - sensibilité qui souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de - galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés pour - échapper à l’_adolphisme_?--Il faut bien créer des mots nouveaux - pour des phénomènes aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a - conduit M. Barrès à une audacieuse tentative pour appliquer à ses - propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands - religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et - c’est toute la genèse de l’_Homme libre_ que cette idée dont je - ne peux qu’indiquer ici le point de départ. - - «Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, M. Maurice - Barrès a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour. - Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître - Michelet: «Je ne peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares - de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais - n’est-ce pas une communication avec un hors de lui, n’est-ce - pas une foi qu’il cherche quand il parle de cet instinct des - foules dont il a le si profond amour? Ce besoin de l’action qui - l’a saisi et son socialisme attestent encore chez lui cette - soif et cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre que - lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une vie morale, - complète et féconde. Y parviendra-t-il? Ce que l’action, telle - qu’il l’a choisie, comporte de médiocrités ambiantes n’est pas - l’obstacle. Agir, c’est toujours accepter la mesquinerie de - conditions autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient - que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques notes qui - demanderaient un long développement, j’ajouterai que je ne doute - pas qu’elles ne paraissent ridiculement solennelles à beaucoup, - étant donné que pour le monde notre ami est simplement un jeune - romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est fait nommer député de - Nancy dans le parti révisionniste, comme Alcibiade fit couper - la queue de son chien légendaire,--par goût du tapage. Ceux qui - jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas le respect - religieux de cette force saine qui est le talent. Pour moi, celui - qui a écrit certaine page sur le Christ de Léonard de Vinci est - un artiste d’une telle supériorité de pathétique et si fièrement - doué, que je crois lui devoir de le prendre comme il se donne, - comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une âme très sérieuse - et très profonde, et si sincère même dans ses ironies, et c’est - à cause de cela que je regarde avec une si fraternelle anxiété - son chemin vers de nouvelles expériences et que j’attends, comme - je n’attends guère de livre, sa prochaine œuvre, ce _Qualis - artifex pereo!_ qui achèvera les _Barbares_ et l’_Homme libre_. - Et il faudra bien voir alors autre chose qu’un décadent ou qu’un - dilettante dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus - original qui ait paru depuis Baudelaire.» - - PAUL BOURGET. - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - =La Mort de Venise.= 11 - - I.--Jusqu’à midi dans ses quartiers pauvres. 23 - II.--Une soirée dans le silence et le vent de - la mort. 37 - III.--Les ombres qui flottent sur les couchants - de l’Adriatique. 56 - IV.--Le chant d’une beauté qui s’en va vers - la mort. 109 - - =Stanislas de Guaita (1861-1898).= 123 - - =Une Impératrice de la Solitude.= 161 - - I.--Un petit étudiant corfiote. 166 - II.--Un spectacle somptueux et bizarre. 171 - III.--Une grande richesse d’émotivité. 179 - IV.--Que ne faisait-elle l’Impératrice! 189 - V.--L’Achilleion. 197 - VI.--Sentimentalisme matérialiste. 212 - VII.--Anecdotes chétives et larges clartés. 224 - VIII.--Les violons chantent: «Jam transiit». 230 - IX.--Rejetons la coupe à la mer. 239 - - =Souvenir de Pau en Béarn.= 247 - - =Leconte de Lisle.= 261 - - =Le 2 Novembre en Lorraine.= 273 - - NOTES. 293 - - -6757-02.--Corbeil. Imprimerie Éd. CRÉTÉ. - - - - - ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS - - - =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques. - - * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition - augmentée d’un examen des trois idéologies 1 vol. - * * =Un Homme libre= 1 vol. - * * * =Le Jardin de Bérénice= 1 vol. - - =L’Ennemi des Lois= 1 vol. - - =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle édition - de 1903, revue et augmentée 1 vol. - - =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI, gravées - sur bois 1 vol. - - =Amori et Dolori sacrum= 1 vol. - - =LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE=: - - LIVRE PREMIER: =Les Déracinés= 1 vol. - LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat= 1 vol. - LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures= 1 vol. - - =Scènes et Doctrines du Nationalisme= 1 vol. - - - BROCHURES - - =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-8º (_Épuisé_). - =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32. 1 fr. - =Toute licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32. 1 fr. - =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de - _Sous l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus. 1 fr. - =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8º (_Épuisé_). - =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_). - =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à - Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_). - =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la - Conscience française_ (1899. _Épuisé_). - =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_). - - - =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs en trois - actes 2 fr. - - - _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_: - - =Greco ou le Secret de Tolède.= - =Le Voyage à Sparte.= - - =LES BASTIONS DE L’EST=: - - * =La Discipline lorraine.= - - -Imp. PAUL DUPONT.--Paris, 1er Arr{t}.--175.5.1903 (Cl.) - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 13: «déclanche» remplacé par «déclenche» (Cette médiocre - lithographie déclenche). - - Page 63: «uateur» remplacé par «auteur» (L’auteur du _Génie du - Christianisme_). - - Page 81: «peut» remplacé par «peu» (peu fait pour dompter). - - Page 115: «mécontement» remplacé par «mécontentement» (les - dominantes de mon mécontentement). - - Page 130: «inutite» remplacé par «inutile» (ne m’a pas été - inutile). - - Page 147: «propre» remplacé par «propres» (ses propres - descendants). - - Page 149: «psycholo-logique» remplacé par «psychologique» (le - mécanisme psychologique des idées fixes). - - Page 205: «impépatrice» remplacé par «impératrice» (--La plupart - sont des antiques, dit l’impératrice). - - Page 212: «il.» remplacé par «ils» et «amours» par «amour.» (et - qu’ainsi ils ne peuvent pas donner prise à l’amour). - - - - - -End of Project Gutenberg's Amori et dolori sacrum, by Maurice Barrès - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM *** - -***** This file should be named 61108-0.txt or 61108-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/1/0/61108/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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