summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/61108-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/61108-0.txt')
-rw-r--r--old/61108-0.txt6045
1 files changed, 0 insertions, 6045 deletions
diff --git a/old/61108-0.txt b/old/61108-0.txt
deleted file mode 100644
index 504ff2b..0000000
--- a/old/61108-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,6045 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Amori et dolori sacrum, by Maurice Barrès
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Amori et dolori sacrum
- La Mort de Venise
-
-Author: Maurice Barrès
-
-Release Date: January 5, 2020 [EBook #61108]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été
- conservée et n'a pas été harmonisée, mais quelques erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
- La liste de ces corrections est donnée à la fin du texte.
- Le texte marqué =Texte= est imprimé en gras dans l'original.
-
-
-
-
- AMORI ET DOLORI
- SACRUM
-
-
-
-
- ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS
-
-
- =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques:
-
- * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition
- augmentée d’un examen des trois idéologies 1 vol.
- * * =Un Homme libre= 1 vol.
- * * * =Le Jardin de Bérénice= 1 vol.
-
- =L’Ennemi des Lois= 1 vol.
- =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle
- édition de 1903, revue et augmentée 1 vol.
- =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI,
- gravées sur bois 1 vol.
- =Amori et Dolori sacrum= 1 vol.
-
-
- LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE:
-
- LIVRE PREMIER: =Les Déracinés= 1 vol.
- LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat= 1 vol.
- LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures= 1 vol.
-
- =Scènes et Doctrines du Nationalisme= 1 vol.
-
-
- BROCHURES
-
- =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-32 (_Épuisé_).
- =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32. =1= fr.
- =Toute Licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32. =1= fr.
- =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de _Sous
- l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus =1= fr.
- =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8 (_Épuisé_).
- =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_).
- =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à
- Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_).
- =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la
- Conscience française_ (1899. _Épuisé_).
- =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_).
-
-
- =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs
- en trois actes =2= fr.
-
-
- _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:
-
- =Greco ou le Secret de Tolède.=
- =Le Voyage à Sparte.=
-
- =LES BASTIONS DE L’EST=:
-
- * =La Discipline lorraine.=
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
-y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
-
-
-
-
- MAURICE BARRÈS
-
-
- AMORI ET DOLORI
- SACRUM
-
- -- La Mort de Venise --
-
-
- [Logo de l’éditeur]
-
-
- PARIS
-
- Félix JUVEN, Éditeur
- 122, Rue Réaumur, 122
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
- 20 exemplaires, sur papier de la manufacture impériale du
- Japon, numérotés à la presse de 1 à 20.
-
- 30 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme de
- Van Gelder Zonen, numérotés à la presse de 21 à 50.
-
-
-
-
- AMORI ET DOLORI SACRUM
-
-
-J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur la façade rococo de _Santa
-Maria della Passione_. Quel magnifique jeu ce serait de meubler,
-en esprit, cette église pour qu’elle devînt digne de sa double
-consécration! _Amori et Dolori sacrum... Consacré à l’Amour et à la
-Douleur..._ Peut-être que, d’abord, on voudrait y grouper les toiles
-de Luini, car ce peintre est grave, voluptueux et attendrissant. Mais
-ses modèles ont été mêlés à si peu de choses! Ce sont des petites gens,
-d’une pensée trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés.
-
-Dieu me garde de mépriser aucune sincérité; mais, puisque la conscience
-la plus ouverte ne saurait tout accueillir et tout comprendre et
-puisqu’il faut faire un choix, je donne ma prédilection aux images
-qui sont chargées de riches expériences. Nul charme de jeune fille
-n’égale certaines figures de femmes âgées. On trouvera dans ce recueil
-un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de Bavière, impératrice
-d’Autriche.
-
-«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta, l’Amour est la déesse
-myrionyme; on l’adore sous mille noms. Honte à qui tient pour impur
-l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive à
-être jugé digne de continuer l’esprit de l’humanité. A tous les degrés
-de l’échelle infinie, l’amour se transfigure et lubrifie les joints de
-cet univers. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le monde se
-fait par le principe qui attire l’un vers l’autre deux enfants.» Je
-n’y contredis point, mais souvent les approches de la mort et l’usure
-affinent des hommes qui semblaient incapables de recueillement. A
-bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir décidément mort leur
-permet enfin d’écouter. Ils entendent le bâillement universel, l’aveu
-d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier mot de toutes les
-activités. Cette connaissance ne décolore pas l’univers; il est plus
-richement diapré sous les yeux avertis d’un Faust que sous le regard
-impatient d’un jeune brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait
-qu’on lui donnât pour titre les trois mots inscrits sur un monument de
-Pise _Somno et Quieti sacrum_!
-
-Les pages que nous publions aujourd’hui appartiennent à la même veine
-que _Du Sang, de la Volupté et de la Mort_. La mort et la volupté,
-la douleur et l’amour s’appellent les unes les autres dans notre
-imagination. En Italie, les entremetteuses, dit-on, pour faire voir les
-jeunes filles dont elles disposent les assoient sur les tombes dans les
-églises. En Orient, les femmes prennent pour jardins les cimetières. A
-Paris, on n’est jamais mieux étourdi par l’odeur des roses que si l’on
-accompagne en juin les corbillards chargés de fleurs. Sainte Rose de
-Lima (j’ignore sa biographie, mais un nom si délicieux lui prête une
-grande autorité) pensait que les larmes sont la plus belle richesse de
-la création. Il n’y a pas de volupté profonde sans brisement du cœur.
-Et les physiologistes s’accordent avec les poètes et les philosophes
-pour reconnaître que, si l’amour continue l’espèce, la douleur la
-purifie.
-
-Je ne souhaite pas qu’_Amori et Dolori Sacrum_ élargisse beaucoup le
-cercle des sympathies que me valut _Du Sang_. Une société silencieuse
-et choisie convient à ces deux livres. Celui-ci toutefois me paraît
-plus lourd dans la main et plus savant pour l’oreille que mon recueil
-de 1895. J’ai mis de l’ordre dans toutes mes libertés; j’ai vu l’unité
-des émotions que je recueillais sur de longs espaces de temps et de
-pays.
-
-Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux bougies, si l’angoisse
-étreint un passant, il a peur d’être seul et cependant redoute qu’un
-importun l’oblige à sourire. La distance l’effraye qui le sépare de son
-chez soi. Ses tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit, puisses-tu
-bientôt passer! Mais elle est un pas vers la mort, dont je me fais,
-ce soir, une idée nette!... Cependant, le matin arrive, et voici que,
-sur le rempart de cette ville inconnue, le même voyageur goûte la
-lumière des champs, le son des cloches, l’insouciance des enfants. Il
-savoure la vie, il rirait de cet homme chagrin s’il se le rappelait....
-Monotones balancements que nous portons sur tous les paysages!
-
-Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus que de livres, il n’est
-d’horizon qui demeure indéfiniment satisfaisant, car toute beauté que
-je m’assimile provoque en moi de plus grandes exigences. A l’user, je
-m’écrie d’une Venise, comme d’un Leconte de Lisle: «Encore un citron de
-pressé!»
-
-Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur la première formation de
-mon goût. De voyage en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle si
-sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries, d’innombrables boutiques,
-du confort; enfin une graisse germanique. Cependant j’y gardai toujours
-ma jeune puissance de sentir seulement ce qui pouvait exciter ma
-fièvre imaginative. On trouvera ici la cristallisation de quinze
-années. L’impératrice Joséphine, me dit le poète Robert de Montesquiou,
-possédait une opale fluide et fulgurante qu’elle nommait «l’Incendie de
-Troie». L’opale n’est point une pierre si rare qu’il me soit interdit
-de penser que j’offre à quelques amis un «Incendie de Venise». Je leur
-signale un certain embrasement sur l’eau.
-
-
-Bien que ce soit ici très expressément un livre de solitude--et je
-rappelle que les Espagnols donnent le nom de _soledad_ à certain petit
-poème elliptique,--on y rencontrera des idées et des images qui
-nourrissent notre action politique. C’est que l’auteur a vu peu à peu
-se former en lui-même une intime union de l’art et de la vie: toutes
-les réalités où s’appuient nos regrets, nos désirs, nos espérances,
-nos volontés, se transforment à notre insu en matière poétique. Il en
-va ainsi chez tout homme qui a trouvé, préservé, dégagé sa source, la
-source vive que chacun porte en soi-même.
-
-Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je n’ignore pas ce que suppose
-de romantisme une telle émotivité. Mais précisément nous voulons la
-régler. Engagés dans la voie que nous fit le dix-neuvième siècle, nous
-prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. J’ai trouvé une
-discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient, et
-c’est grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous transmirent ces grands
-poètes de la rêverie que nous dégagerons des vérités positives situées
-dans notre profond sous-conscient.
-
-Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma nappe inépuisable, c’est ma
-Lorraine. Encore devrai-je dire comment je la conçois. Pour l’instant,
-j’inscris son nom dans un chapitre de ce recueil.
-
-La beauté des jeunes femmes est distribuée sur les diverses parties de
-leur corps; aussi, pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et leur
-grande complaisance, mais cette beauté, quand elles vieillissent, se
-fixe toute sur leur visage. C’est ainsi que, dans ma jeunesse, j’ai
-cru la beauté dispersée à travers le monde et principalement sur les
-régions les plus mystérieuses, mais aujourd’hui j’en trouve l’essentiel
-sur le visage sans éclat de ma terre natale.
-
- Janvier 1903.
-
-
-
-
- LA MORT DE VENISE
-
-
-
-
- LA MORT DE VENISE
-
-
-_Vous rappelez-vous l’Exposition des «Graveurs du Siècle» qu’il y eut à
-Paris, voici quelques années? Je parcourais ses salles désertes, quand
-soudain une lithographie d’Aimé de Lemud m’arrêta, me vivifia, fit
-jaillir en moi un flot de poésie._
-
-L’Enfance de Callot! _Cela plut vers 1839. Une belle fille bohémienne
-tient le petit Callot par la main. A grand pas ils marchent vers
-l’Italie. De toute mon âme je les accompagne. Ah! que ne puis je leur
-être utile!_
-
-_Pourtant, ne cherchez pas aux cartons des étalagistes cette vieille
-image mi-romantique, mi-bourgeoise. Elle serait dans votre main
-déçue l’humble petite bête noiraude qui, la veille au soir, luisait
-mystérieusement sous l’herbe du fossé: car vous n’avez point vécu
-les destinées de la Lorraine, et cette lithographie ne vaut qu’à les
-réveiller dans nos âmes. C’est ainsi que tels pauvres vers d’un méchant
-livret italien emplissent de volupté et de mélancolie celui qui possède
-le souvenir éternellement fécond d’un air de Bellini, dont ils servent
-à désigner la passion ou les nuances de sentiment._
-
-_Lemud, enfant de Thionville, quand il fit à Metz son apprentissage
-d’art, dut méditer avec nostalgie l’aventure de Callot qui, gamin de
-douze ans, pour voir de la belle peinture, se sauva de Lorraine jusqu’à
-Rome, avec des bohémiens. De là ce dessin, qui exprime notre esprit de
-l’Est, bien que pour le styliser il se soit souvenu du délicieux mythe
-méditerranéen, du petit Tobie guidé par l’ange. Le jeune, l’heureux
-Callot! Les belles histoires dont le nourrit son guide! Qu’ils sont
-excités! C’est l’image aimable d’une forte vocation; mais voyez-y
-davantage: reconnaissez le rêve d’une race qui, depuis des siècles, se
-bat aux extrêmes avant-postes contre les puissances de la Germanie
-pour l’idéal latin. Une prédisposition transmise avec notre sang nous
-oriente vers le classicisme, nous détourne d’Allemagne._
-
-_Cette médiocre lithographie déclenche (je ne sais pas de mot plus
-direct) la chanson qu’a mise en moi ma race, et qui m’entraînait, belle
-comme un ange, romanesque comme une fille tzigane, quand, à vingt-trois
-ans, pour la première fois, j’allais de Nancy à Venise._
-
-
-_C’est à travers des cultures déjà méridionales, mais grasses,
-miroitant de rosée le matin et frissonnant sans trêve aux caresses
-fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner on s’achemine vers
-Venise, éclatante et sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on
-peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, et je songe au
-visage de Virgile qui rougissait aisément. Au printemps, ces arbres me
-tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment civilisée
-des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce Veneto
-agricole se fait sociable et voluptueux comme un Concert du Giorgione.
-Je ne puis décider dans lequel de ses styles cette nature multiforme
-m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on trouve une ville
-toujours pareille sur une eau prisonnière._
-
-_Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal! Venise a des
-caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce que lui
-en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa
-lagune._
-
-
-_Cette ville ma toujours donné la fièvre. En vain, le matin, avec
-son bleu si tendre et quand elle sonne ses clairs angélus, en vain
-l’après-midi sur la Piazza, quand une musique et des jolies filles
-en châles ajoutent au meilleur des cafés, faisait-elle l’anodine.
-«Menteuse, lui disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»_
-
-_Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour les fiévreux tout est
-fièvre. Vers 1889, je distinguais une mélancolie déchirante dans la
-peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus qu’un adorable maître
-de ballet et le peintre aux teintes claires qui nous révéla les plus
-délicieuses jambes. Combien d’heures je passai à la Bibliothèque
-de Saint-Marc ou bien à la Querini, cherchant des interprétations
-romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils sont luxe, facilité,
-invention intarissable, faiblesse, volupté, désespoir. Tiepolo dessine
-de l’insaisissable: la tristesse physiologique, l’épuisement de Venise.
-Partout un air de fête, mais rien ne nourrit plus les puissances de la
-République. Splendide bouquet, dont les racines sont coupées à Candie,
-en Morée, sur la terre ferme même. Sa lagune où elle plonge la protège;
-elle s’y fane pourtant. L’opéra fait ses dernières, ses plus hautes
-roulades; on va baisser, éteindre la rampe. L’État meurt. Et Venise
-dont les forces tarissent ne dure que pour justifier nos regrets de ses
-prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre vénitienne disparut sous le
-flot des Turcs, rien n’y survécut de la métropole qu’Henri Martinengo.
-Les vainqueurs le mutilèrent au lieu de le tuer; il demeura dans le
-sérail du grand vizir..._
-
-_Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre ans, je tirais
-des albums que Tiepolo a dessinés aux temps d’extrême carnaval où
-Venise adorait le brillant et léger Cimarosa. L’air fiévreux des
-lagunes se mêle à mes jugements. Et puis dans cette ville flotte
-un romantisme créé par nos pères, qui se précipite sur un visiteur
-prédisposé._
-
-_Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse des nuances du sentiment,
-aux rêveries sur le Moi. Cette eau plate frissonne à peine sous la
-barque qui m’emprisonne; de fastueux palais m’isolent de l’immense
-nature et de l’océan mouvant des phénomènes; ici tout est d’humanité
-et d’une humanité figée, semble-t-il, fixée. «Les forêts futures
-se balancent imperceptiblement aux forêts vivantes,» dit avec une
-délicatesse puissante le malade Maurice de Guérin. Il faut tout le
-malaise où Venise nous met, et qui nous affine, pour que nous puissions
-sentir ce quelle dégage de ses extrêmes maturités?_
-
-_Sur le vaste miroir que la lune pâlissait, Jean-Jacques, puis Gœthe,
-entendirent de l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se jeter
-les vers du Tasse ou bien de l’Arioste. Plainte sans tristesse. Ces
-voix lointaines ont quelque chose d’indéfinissable qui émeut jusqu’aux
-larmes. Une personne solitaire chante pour qu’une autre animée des
-mêmes sentiments l’entende et lui réponde. Le Tasse et l’Arioste se
-taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des hôtels où des barques en
-feu débitent des couplets napolitains, l’eau balancée, qui dans la nuit
-s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse à ses chuchotements,
-et puis, dans un flot gras, s’empresse de noyer son éternelle
-confidence._
-
-_Au printemps, en été, en automne surtout, j’ai cherché à déchiffrer ce
-soupir suspendu, cette tristesse voluptueuse dont Venise éternellement
-se pâme. Mon objet n’est point ici de peindre directement des pierres,
-de l’eau, des nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions
-indéfinissables où nous met le paludisme de cette ruine romantique._
-
- * * *
-
-La plupart des voyageurs qui décrivent Venise, et les artistes avec
-qui tant de fois je l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter: «Ah!
-Venise, comme tu étais belle quand le Grand Canal reflétait les façades
-de tes maisons peintes à fresque, quand tes gondoles traînaient dans
-leurs sillages de fastueuses pièces de velours, et surtout durant ces
-pompes annuelles où la galère à la tête de bœuf paradait au large de
-San Giorgio Maggiore.»
-
-Ces magnificences me parlent sans me conquérir. Tout comme un autre, je
-puis goûter un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un marchand de
-curiosités, un collectionneur de bibelots, pour que des objets auxquels
-rien ne me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la beauté qui n’est
-point ma parente, fort bien, mais on voudrait voir ton âme. Quand le
-poignard sortira-t-il de ce fourreau? Frappe donc, ô beauté!» Rien ne
-m’importe qui ne va pas fouiller en moi très profond, réveiller mes
-morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne point les grandes courses de
-taureaux, car le péril et le meurtre troublent les jeunes femmes, ni
-certaines danses, car elles paraissent asservir la beauté à la force
-mâle qui se repose et qui regarde. Voilà des spectacles d’une valeur
-universelle. Ils agissent sur notre inconscient et par là, en tous
-lieux, à toutes les époques, ils intéressent la vaste humanité, ou,
-plus vaste encore, l’animalité chez l’homme. Les taureaux de Séville,
-les danseuses de Bénarès ou de Montmartre suscitent nécessairement un
-émoi vieux comme l’amour et la mort. Mais cette foire de la Piazzetta
-que regrettent les dévots de Venise, croyez-vous que, pour la visiter,
-je quitterais nos expositions universelles? Et même, que me dirait
-la pompe des rentrées victorieuses, le défilé devant San Giorgio des
-galéasses qui vont atterrir au môle de la Giudecca? Je ne suis point
-prédestiné pour les grandes cérémonies de cette religion municipale.
-
-Bien que mon amour de l’ordre, amour auquel je m’oblige, et un
-sentiment instinctif de reconnaissance, car il n’est point une
-civilisation dont je ne me déclare débiteur, me convainquent de
-respecter tous ceux qui présidèrent au développement des diverses
-nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir au musée municipal
-Correr et dans San Giovanni e Paolo, où l’on voit les effigies et
-les ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent à l’ordinaire
-trois caractères de diplomate, de commerçant et de guerrier qui les
-différencient des chefs de ma race. Ils n’ont pas collaboré à ma notion
-de l’honneur. Quand je parcourais la Grèce et que les forteresses
-franques m’occupaient, faut-il l’avouer? plus que les vestiges de
-l’hellénisme, ce n’étaient pas les grands guerriers commerçants de
-Venise que j’évoquais, mais tout mon cœur rejoignait mes seigneurs
-naturels, les aventureux chevaliers de Bourgogne et de Champagne.
-
-
-Au terme d’un livre fameux, Condorcet, qui vient de tracer le «tableau
-des progrès de l’esprit humain», déclare: «Cette contemplation est
-pour moi un asile où le souvenir de mes persécuteurs ne peut pas me
-poursuivre.» Cette phrase, qui me touche vivement, ne me vint jamais
-à l’esprit quand j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse, mais
-plusieurs fois elle exprima délicieusement ma pensée intime, tandis que
-j’errais aux solitudes de la Venise vaincue.
-
-Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et
-républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions
-décoratives, voilà les solides pilotes de sa gloire: nulle de ces
-merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté
-mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville
-sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des murailles
-byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, voire rococo,
-toutes trempées de mousse, atteignent sous l’action du soleil, de la
-pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de
-grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi
-des roses et des fleurs du magnolia qui n’offrent jamais d’odeur plus
-enivrante, ni de coloration plus forte qu’à l’instant où la mort y
-projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges.
-
-
- I
-
- JUSQU’A MIDI DANS SES QUARTIERS PAUVRES...
-
-Je plains Venise au point où les siècles l’abandonnèrent, mais je ne
-voudrais point que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie; s’il
-faut l’expliquer, je décrirai, entre mille impressions qui, selon moi,
-la justifient, ce que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura la Cà
-d’Oro.
-
-Pendant longtemps notre plaisir, devant ce chef-d’œuvre du gothique
-vénitien, eut la qualité douloureuse qu’inspire une beauté imprudente,
-si elle n’oppose aux fièvres que ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on,
-avec sa galerie du bas et ses deux loges superposées, avec ses colonnes
-et ses arcs transparents au soleil qui les baigne, et si délicatement
-ouvragée que le courant d’air du canal devrait suffire à la déchirer
-comme une dentelle de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le XIVe
-siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une telle vaillance? Que n’ai-je
-la fortune d’intervenir dans les destinées de ce petit palais! Je
-voudrais le secourir.»
-
-Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne demeure ne demande plus
-notre compassion, elle prétend à notre hommage admiratif. Avec plaisir,
-je le lui portai, mais tout de suite comme elle me parut luxueuse et
-d’un goût trop riche! Je me sentis froid pour un art qu’aucun mystère
-ne baignait plus.
-
-En face de cet heureux joyau qu’admiraient de nombreuses barques, et
-sur ce Grand Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi, avec une
-grâce irrésistible, des régions écartées de Venise.
-
-A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient à maintenir, tant bien
-que mal, quelques beaux instants de l’apogée vénitienne, tous les
-petits sentiers de pierre ou d’eau, _rio_, _fondamenta_, _salizzada_,
-_calle_, continuent lentement leur régression. Ce réseau solitaire
-nous invite au plaisir délicat du repliement. J’y désirai revoir,
-entre mille perles malades, l’humble et délaissée Sainte-Alvise.
-
-Sur la droite de la Cà d’Oro, par le rio San Felice, mon gondolier
-s’engagea...
-
-
-Le charme puissant de ces petits canaux, pleins d’ombre dans le bas et
-violemment illuminés au faîte, vient en partie du contraste de leur
-fraîcheur avec la réverbération du soleil sur les eaux plus larges.
-Jusqu’à midi, dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise a cette
-jeunesse étincelante qui, dès neuf heures, disparaît de la campagne
-avec la rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans son grand silence!
-Ce silence, à bien l’observer, n’est pas absence de bruits, mais
-absence de rumeur sourde: tous les sons courent nets et intacts dans
-cet air limpide où les murailles les rejettent sur la surface de la
-lagune qui, elle-même, les réfléchit sans les mêler. C’est ainsi que,
-dans les solitudes forestières, les trilles des oiseaux, parce qu’ils
-gardent pour notre oreille une signification précise, font valoir le
-repos plutôt qu’ils ne le rompent.
-
-Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l’ondulation
-perpétuelle de l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne
-nous y donnent de chocs; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs
-sens. Tandis que l’eau se déplace avec un frais murmure sous le poids
-de mon gondolier, j’entends au loin s’approcher, s’effacer les pas d’un
-promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l’âge
-alourdi, et dans ces quartiers solitaires la chaussure d’un étranger ne
-fait pas le claquement des sandales de bois d’une humble Vénitienne.
-
-Inappréciable netteté de ces sensations qui viennent avec abondance
-émerger sur notre organisme délicieusement hyperesthésié! Une telle
-tension nerveuse serait intolérable dans un climat sec, mais Venise
-nous baigne et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse pas savoir
-que nos nerfs sont à vif.
-
-Pour les yeux non plus, rien n’est incertain ou confus dans Venise.
-Nous y recueillons sans trêve des images distinctes, qui jamais ne se
-heurtent, et, de quelque point qu’on les embrasse, elles se disposent
-merveilleusement. La pauvre loque jaune, violette ou rouge, qui sèche
-sur une fenêtre, fait à elle seule une valeur somptueuse, en même temps
-qu’elle concourt au romantisme général du palazzo, rose et lumineux par
-en haut, vert et humide par en bas, et de tout le canal qui s’enfonce
-avec ses barques stationnaires, avec ses poteaux d’amarre, avec ses
-eaux miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de pierre, si de quelque
-petit jardin un arbre élève ses hautes branches et par-dessus un
-mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les reflète, cette rareté
-végétale ajoute un miracle de jeunesse aux prodigalités de l’invention
-architectonique.
-
-Bien que les choses vénitiennes soient servies par des jeux de
-lumière, il ne faudrait pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices
-de théâtre, toutes les combinaisons des nuages et de l’eau», car
-au milieu d’une mise en scène assez savante pour que des torchons
-délavés semblent les voiles d’une sultane invisible et pour qu’un
-tilleul malingre chante, si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un
-canal, une voix sublime, il y a des ingénuités déconcertantes: sur ses
-arrière-plans, cette Venise courtisane disperse des perfections qu’un
-musée exalterait dans sa salle d’honneur. Ce matin d’octobre, sur le
-chemin parcouru trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, je fais
-encore des découvertes. Les feuilles rouges d’une vigne masquent au
-mur une Vierge de quelque Sansovino, une belle vierge réaliste qu’on
-entrevoit humble et belle comme un fruit et que l’artiste plein de goût
-posa lui-même dans cette place.
-
-Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés par des fenêtres closes
-de planches, pillés par tous les marchands et plus dignes d’amour dans
-cette détresse que leurs frères du Grand Canal, réparés, irréparables,
-où je crois voir à la loggia le visage de Jézabel.
-
-Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, ma barque franchit un des
-rares ponts de bois qui subsistent du moyen âge. Puis la porte de
-l’ancienne Scuola me présente, au-dessus d’un arc exquis, des figures
-touchantes d’humilité et d’élégance, cependant qu’à côté de ce précieux
-morceau gothique, l’Église de la Miséricorde ne veut pas que je
-néglige les moyens d’étonner dont la surchargèrent les Bolonais du
-XVIIe siècle. Deux mouvements encore de mon gondolier, et pour qu’ici
-toutes les puissances de Venise, sans se confondre, s’affirment, voici
-le palais délabré où vécut vingt années et mourut le Titan Tintoret,
-auteur de cette _Crucifixion_ (à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne
-que les innombrables personnages, si furieux de vie, aient pu tenir en
-même temps dans un cerveau.
-
-Je regarde les balcons croulants d’où cet homme, lourd d’une œuvre
-qui déconcerte notre expérience des forces humaines, a puisé dans les
-pompes du levant et du couchant son incomparable tragique. C’était
-un dur vieillard, et qui devint farouche quand il perdit sa fille
-Maria, avec qui sa coutume était d’emplir de beaux concerts cette
-heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle _la fille du Greco_
-(aujourd’hui dans la collection de sir Stirling Maxwell, à Londres)
-doit être restitué, comme certains pensent, au Tintoret, je voudrais
-que ce fût l’image de sa chère Maria...
-
-Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac, et je penche à leur
-adjoindre ce Tintoret, veulent abattre à coups de front--front de
-béliers sublimes, comme celui du _Moïse_ cornu--les parois qui
-emprisonnent l’intelligence humaine. Éternel _Ignorabimus_! Tous et
-toujours nous demeurerons emprisonnés dans notre ignorance. Mais
-à l’intérieur de ces hautes murailles qui cernent l’humanité, le
-génie subit une pire solitude: d’épaisses cloisons l’isolent de ses
-contemporains. Dans cette maison demi-éboulée qu’habitent encore,
-paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit l’abandon, puis la
-mort. On dit que les grands artistes, avant que tombe sur eux la nuit
-définitive, connaissent une suprême illumination, un jet plus haut de
-leur génie. Beethoven, dans son dernier moment, recouvra l’ouïe et
-la voix; il s’en servit pour répéter certains accords qu’il appelait
-ses «prières à Dieu». Par lesquels de leurs personnages Shakspeare et
-Balzac se virent-ils assister au seuil de la mort?
-
-C’est une grande audace qu’un passant ose s’interroger sur les pensées
-d’agonie, sur les «prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a dans Venise
-cette douce sociabilité, cette atmosphère exquise et simple dont un
-salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point
-de lui donner la brève illusion qu’il est de la famille. Un étranger,
-que son aigre pays ne préparait point à s’associer à ces magnificences
-excessives, va tout naturellement dans l’église voisine, à la Madona
-del Orto, saluer avec sympathie la tombe du Tintoret.
-
-
-Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà d’Oro, nous naviguions si
-lentement vers la petite église Sainte-Alvise, située à la pointe
-nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, nous pouvions arriver
-en vingt minutes? Je cherche à rendre sensibles les impressions
-d’une flânerie du matin. C’est une des cent promenades, en dehors des
-magnificences classées, dans la pleine et abondante vie vénitienne.
-
-Les guides ignorent Sainte-Alvise, que Burckhardt se borne à
-mentionner, et le seul Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de tout
-ce quartier, son silence, l’herbe qui croît et la présence continuelle
-du passé collaborent à la physionomie d’une telle petite église, un peu
-en recul sur son perron de trois marches, dans une place déserte, usée
-lentement par le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de l’air ne
-laisse pas déposer une poussière.
-
-On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres de Tiepolo et des petits
-tableaux puérils, les premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité
-tendre et lyrique dans ces Tiepolo! S’il peignit alternativement,
-comme je le crois, des ballets et des opéras, ne cherchez point ici
-des jambes adorables, mais l’un de ses grands airs, une composition
-héroïque et romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse ou de
-l’Arioste. Avec les mêmes qualités que sa Cléopâtre du palais Labbia,
-c’est une brillante variation sur le thème de Jésus entre les larrons.
-Pour prendre le bon point de vue sur cette toile, gravissez une tribune
-branlante parmi les toiles d’araignées: voici l’orgueil romain qui joue
-de la trompette, un fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault
-et du général Prim se donne bien du mal pour avoir des reins), et puis
-les deux bandits juifs. Cette trompette toujours et surtout! elle
-emplit les oreilles du spectateur: c’est elle qui précipite dans les
-airs ces fanfares de couleurs. Quant aux disciples, grands, élégants
-dans leur douleur, quel noble deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo
-est très propre à désobliger les personnes qui ont de l’humilité d’âme.
-Elle contraste avec les huit tableautins que peignit Carpaccio dans
-sa première enfance. Sur de telles reliques, vous pensez si Ruskin
-s’excite! Les visiteurs que leur tempérament, leur sexe féminin, leur
-religion anglicane et surtout leur virginité, disposent à supporter
-les bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir complet s’ils songent
-que Carpaccio, quand il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant du
-peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait certainement beaucoup
-à ces gamins qui, sur le _campo_ de Sainte-Alvise, guettent l’approche
-d’une gondole et courent chercher le sacristain pour qu’il ouvre la
-porte de l’église...
-
-C’est un précieux coffret, cette église défaillante qui cache dans
-un lointain quartier la maëstria du dernier des grands Vénitiens et
-les tâtonnements de leur initiateur; mais, fût-elle dépouillée de ses
-trésors par la brocante, elle n’en parlerait pas moins, car, plutôt
-qu’un objet, elle semble une personne, oui, vraiment, une créature
-modeste, exquise et sans défense.
-
-Le soleil et l’humidité viendront à bout de Sainte-Alvise, où leurs
-deux puissances se combattent. Mais cette agonie prolongée, voilà le
-charme le plus fort de Venise pour me séduire. Et si l’on juge d’après
-une sensibilité que je ne prétends pas commune à toutes les âmes, mais
-que je voudrais rendre universellement intelligible, les magnificences
-des grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro restaurée ont moins
-de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d’une ville
-quand sa désagrégation libère des beautés et d’imprévues harmonies que
-contenaient ses premières perfections.
-
-Jamais cette Venise moderne ne nous émeut davantage que dans les
-quartiers écartés de son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah!
-bénissons sa pauvreté! Une administration qui jouirait d’excédents
-budgétaires ouvrirait certainement de larges voies, voudrait mener
-les trains jusqu’à la _Dogana_ et jeter un pont sur le canal de
-la Giudecca. Se bornât-elle à soigner ses merveilles, que déjà je
-m’inquiéterais. Admirons et encourageons ceux qui consolident Venise,
-mais craignons les «restaurations», qui sont presque toujours des
-dévastations. Nous ne voulons pas qu’on paralyse rien, fût-ce une
-ville morte, fût-ce un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie
-d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une discipline générale figeât
-ces canaux de fièvre et vînt étendre sur la beauté cette perfection
-convenue qui glace dans les musées.
-
-Ces allées secondaires, étroites, obscures, mystérieuses, serpentantes,
-sont les réserves où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, du
-vent et de l’âge, continue ses combinaisons.
-
-Acceptons qu’elle nous montre des états éloignés de ses magnifiques
-floraisons historiques dont nous avons, comme elle, perdu l’âme. Le
-soleil aussi passera de la phase éclatante, de la phase jaune, à cette
-phase rouge que les astronomes appellent de décrépitude. Le centre
-secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur
-les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous
-excitent à jouir de la vie.
-
-
- II
-
- UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE ET LE VENT DE LA MORT
-
-Le secret des puissances qu’a Venise sur les rêveurs, on le saisit mal
-tant que l’on étudie une à une ses perfections. Pour nous faire une
-philosophie des choses, il faut que notre barque s’éloigne du rivage et
-que nous embrassions l’ensemble. Sur la lagune on peut connaître les
-états extrêmes où parviendra la ville des doges si nulle intervention
-grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes des embaumeurs
-ne viennent pas entraver ses successives délivrances, ses mouvements
-vers le néant.
-
-A quelques heures de gondole, visitons la brèche où le silence et
-le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la
-civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano,
-Torcello et Saint-François-du-Désert, îlots épars sur cet horizon
-désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de
-réussir celle que nous aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme
-aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent.
-
-Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du Grand
-Canal ont le soleil pour coadjuteur. Si nous passons à la partie
-septentrionale, que n’atteignent plus ses rayons directs, déjà le
-frissonnement de l’eau, l’atmosphère tout accablée attristent nos sens.
-Dès les _fondamente nuove_ où l’on embarque pour ces îles mortes,
-l’imagination qui n’est plus soutenue et concentrée par les monuments
-de l’art, accepte des impressions plus vagues, se disperse en rêveries
-et flotte sur l’horizon de deuil.
-
-La première étape de ce pèlerinage, c’est, après vingt minutes,
-Saint-Michel, l’île de la Mort. Ce cimetière de Venise est clos par
-un grand mur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc,
-avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent
-sur les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer captive.
-Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de
-Venise à Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du ministère par ses
-coreligionnaires, il leur avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis
-pas de ces hommes qu’on peut offenser sans danger.» Il était de ceux
-(au dire de Guizot) envers qui l’ingratitude est périlleuse autant
-qu’injuste, car ils la ressentent avec passion et savent se venger sans
-trahir. Sa vengeance, maintenant, il la tenait; il allait s’incliner
-respectueusement devant le vieillard déchu: «Sire, n’avais-je pas
-raison?» Plaisir d’orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien.
-La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée du rôti qu’un autre mange. Le
-brisement de la mer sur des pierres délitées qui protègent un charnier
-lui aurait donné un rythme large pour le psaume monotone de ses dégoûts.
-
-Bœcklin a peint une «Ile de la Mort» fameuse en Allemagne. Il put
-prendre à San Michele son point de départ. Sa toile cherche le tragique
-par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles,
-par le silence et des eaux noires; mais la joie des gondoliers y
-manque qui conduisent ici les cadavres et qui, couchés dans leur
-barque mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent en caressant un
-fiasque. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut
-pas l’environner d’une horreur générale; c’est nous flatter, c’est un
-mensonge; faites-moi voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux
-ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour
-qu’il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous
-n’avions pas existé[1].
-
- [1] _On trouvera les notes à la fin du volume._
-
-
-Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des
-images plus funèbres et plus rares.
-
-Notre gondole oblique de San Michele vers sa voisine, Murano. Tous
-les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent
-les délices de ses jardins, fameux dans toute l’Europe avant que la
-République eût fait la conquête de Padoue et que les grands seigneurs
-peuplassent la Brenta. C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient,
-que la nuit faisait plus odorantes, et tandis que la vague balançait
-les gondoles à la rive, les voluptueux, les amants discrets et les
-politiques venaient s’attarder sous le masque. Mais à travers ces
-ruelles et ces sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop contrariés
-dans leur décomposition pour que les amants eux-mêmes du romanesque, du
-douloureux et de l’extrême automne, y puissent séjourner. C’est bien
-que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques,
-reçoivent sur leurs marches déjointes l’eau que chasse en glissant
-notre barque; c’est bien qu’aux deux rives leurs façades perpétuent la
-galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses
-fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi
-des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par
-la misère sordide étançonnent-ils des œuvres de luxe qui se refusaient
-à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente
-aristocratie de marchands qui les édifia, n’épuiseront pas noblement
-leur destin. Dégradés par une appropriation industrielle, ils
-deviennent d’ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique
-mémorial. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le
-repos ni l’anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques: «Ici furent
-les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l’amour, par de
-jeunes patriciennes et par des artistes.» Une telle exploitation de
-l’agonie passe en déplaisir le cimetière de San Michele. Puisse-t-il
-mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher, toujours plus
-loin, des précédents qui promettent à la beauté qu’elle mourra intacte.
-Sur l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où les plus précieux
-objets s’abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort.
-
-
-Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano.
-Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les
-couleurs excessives des fleurs d’automne, nous suivions un chenal
-entre des balises, tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous.
-Une voile, violemment colorée d’ocre, coupait seule devant nous le
-frémissement brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces vastes
-espaces liquides, qui, vers le septentrion, bordent la ville des doges,
-sont aussi tristes que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe
-aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la
-vraie beauté.
-
-Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants.
-Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour
-le plaisir! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un
-mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles
-complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis
-longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale
-de l’îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre
-vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes.
-Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de
-n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des
-couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une
-chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d’allègre
-végétation semblent l’effort de quelque magie. Les beaux bras des
-nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces
-longs acacias.
-
-Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle
-Martigues, en Provence, que Charles Maurras m’a fait aimer, mais qui ne
-montre ni ces tons roses, ni cette indigence.
-
-Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue
-pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas
-avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. Ces belles affamées se
-détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c’est juste de
-dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs,
-mais l’Adriatique s’appauvrit de poissons en même temps que la vente
-devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres
-pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune.
-
-Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la désolation s’aggravât d’un
-degré, afin que l’humanité disparût d’un site où elle ne peut plus se
-nourrir. La mort ne rabattrait rien d’un spectacle dont elle fait la
-magnificence.
-
-
-Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d’heure dans cet
-éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le
-long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades
-et de figues mêlés, pour atteindre l’unique place de Torcello, où l’on
-trouve la cathédrale de Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le
-Baptistère.
-
-La cathédrale est de cette sorte d’églises qui se rattachent aux
-basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de
-Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas
-de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole
-centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés
-suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à
-rêver sur l’histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise
-et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne.
-
-Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu’une femme
-aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu’elle
-fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous
-pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles arrêta
-notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en
-s’opposant à l’air et au soleil nous parut le glissement d’une dalle
-sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la
-cathédrale! J’y trouverais tout un système dogmatique et poétique;
-j’entendrais la voix mystérieuse de l’an mil, car, autant qu’il
-décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne
-sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais
-leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant
-j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles
-faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d’oreilles.
-Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous
-convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière à
-Bâle.
-
-La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois monuments oubliés dans
-cet éternel novembre font la boue malsaine de Torcello voisine, dans
-mon amitié, de la prairie pisane, où le Dôme, le Baptistère, la Tour
-penchée et le Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que
-l’avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello
-sont également excitateurs de l’âme. La prairie pisane et son trèfle
-architectural à quatre feuilles s’enorgueillissent d’une féconde
-invention artistique, car l’esprit renaissant y soumit la matière à des
-lois nouvelles; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques
-suivant un système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs d’action et
-des tombes et des berceaux.
-
-La vénérable basilique, le Baptistère et Santa-Fosca furent construits
-avec les ruines d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, alors
-qu’Attila venait d’anéantir la puissante Aquilée; et cette succession
-de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à
-l’imagination une vaste perspective. J’eusse aimé de m’y attarder, mais
-comment passer plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre apportée
-par l’air et par l’eau le corrompt, cependant que lui-même s’empoisonne
-de ses émanations.
-
-De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi et augmentaient à
-toute minute. On n’imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus
-abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent
-une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre
-pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la
-faim et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des trèfles à quatre
-feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma
-gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient
-encore des talismans à pleines poignées.
-
-
-Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des
-espaces où la pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier nous
-désigne l’emplacement où fut l’Isola delle Donne, «l’île des Dames».
-Insalubre et battue de courants marins, cette île, qu’ornaient de
-nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; en 1665,
-on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus
-amas que l’industrie moderne employe impudemment à raffiner ses sucres.
-On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero,
-échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, dégoûtés par cette utilité
-industrielle, vont jeter par-dessus bord un héros qui pourtant leur
-a rendu bien des services. Finir dans la mélasse et dans les poèmes
-d’opéra, c’est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier
-infâme rassasier les chiens de Jézabel.
-
-Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour
-distinguer Anania, l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent,
-sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses
-architecturales. Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir
-ce passé, les minces sons d’une musique qui faisait danser, en
-l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire, dans une salle basse de Burano,
-traversèrent ces vastes espaces éblouissants. Le désert donnait cette
-fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de
-respirer pour n’en pas ternir la délicatesse.
-
-
-La journée s’avançait quand nous touchâmes à
-Saint-François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de
-désolation. L’heure tardive collaborait avec le paysage. C’est dans cet
-îlot que François d’Assise, au retour d’Égypte, débarqua. Il voulut
-prier; les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole fameuse: «Petits
-oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais
-louer Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse, mais dans ce décor
-tragique cette parole a tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le
-saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux.
-
-«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une femme à qui, comme à la
-mort, personne n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les amants que
-désignent ces paroles mystérieuses? François et la Pauvreté. Voilà un
-beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les
-hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur l’îlot
-qu’une étroite bande de désert.
-
-Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d’un
-tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques
-ou passants sceptiques, quelques doctrines qu’ils professent, un
-ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre
-pour l’éternité ce que nous appelons s’observer, comprendre le néant
-de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des
-raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des
-individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans
-les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d’un ordre tout
-à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux
-mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos
-prédécesseurs.
-
-
-Je fus averti qu’un tel jour approchait de son terme par les torrents
-de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant,
-ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle assassinée? De
-monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs
-arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l’eau. C’était
-l’heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j’avais
-encore un long temps de gondole.
-
-L’eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point
-de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à
-travers des terres demi-noyées et faites d’herbes pourries, d’où
-se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches
-dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur
-un tableau sublime pour guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur
-notre droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et devait faire
-une barre plus importante à mesure que le soleil s’anéantissait. Des
-colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s’émouvoir
-l’âme la plus indigente. C’étaient tantôt des gammes sombres et ces
-verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise;
-tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les
-décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident le ciel se liquéfiait dans
-une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence
-renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire
-les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs
-tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de
-façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous
-portaient, ils nous enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je
-puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu
-toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent
-sur l’eau, puis nous prirent dans leur ombre. C’étaient les monuments
-des doges.
-
-Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret,
-avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection.
-Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous
-venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux fulgurations que les
-croyants placent après la mort.
-
-Au reste, il est impossible de rapporter l’agonie du soleil sur la
-lagune vénitienne. Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre à
-sortir de notre personnalité, il nous touche le front d’un dernier
-rayon pour nous dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas que ces
-choses soient révélées.» C’est qu’alors nous atteignons aux points
-extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans
-l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve
-reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui
-succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et
-leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.
-
-Je suis allé respirer un myrte du désert: comment prouver son parfum,
-dont la poésie provient de ce qu’il se dissipe stérilement et retombe
-aux miasmes d’un rivage décrié!
-
-
- III
-
- LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE L’ADRIATIQUE[2].
-
-Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que d’épeler
-Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa
-pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons rien
-de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc que
-notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque de laisser en
-chemin une partie des sentiments dont un séjour à Venise nous charge,
-essayons de les dénombrer. Révisons avec une volonté systématique ce
-que nous avons d’abord enregistré à notre insu. Le plaisir d’une longue
-réflexion méthodique n’est pas inférieur aux abandons de la rêverie.
-
-Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire, naïve,
-ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement de
-l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en soulevant un peu
-son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes
-pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et
-puis, son regard si honnête, si doux, content de plaire à l’étranger
-sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui connaît son prix que d’un
-bon animal qui promène et lustre, comme veut la nature, sa beauté!
-
-Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi leurs
-frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les chats
-aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un homme
-penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme serrait avec
-ses deux mains.
-
-Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui habite
-toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage, vous
-l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais même,
-je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle demeure
-historique (mais il faudra dépenser la même somme pour les réparations
-urgentes). Ce n’est point que ces descendants des Magnifiques manquent
-d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés du Veneto. Ils
-manquent encore moins d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien
-dans Venise où le patriotisme municipal fut toujours leur vertu et le
-service de l’État leur emploi. Quand cette grande tâche qui les portait
-leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement aux mœurs de leurs
-compatriotes, c’est-à-dire à l’indolence.
-
-A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et
-despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de
-l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle
-méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand la
-ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824,
-Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus
-gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs
-par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République
-semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable, cancanière,
-à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux mal avertis
-d’étrangers).
-
-La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte des
-Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages fastueux,
-mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à rien de
-réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure comme si
-Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni dominé.
-Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le Grand Canal et
-qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime
-Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage de volontés
-et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A proprement
-parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La population réelle de
-Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu
-près fixés dans les vieux palais historiques et sur lesquels passent
-d’incessantes caravanes de touristes.
-
-En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la
-République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus
-de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles menaces,
-dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, le procurateur
-François Pezaro prononça une phrase qui, plus sûrement encore que
-l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et désagrège Venise: «C’en
-est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant
-homme se trouve toujours une patrie.»
-
-Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la devise
-de Venise, la formule de sa moralité nouvelle.
-
-Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette Venise
-cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses annales
-un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur Pococurante,
-noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait voir une belle
-satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper parut une
-mascarade de carnaval, précèdent dignement les singularités et les
-malheurs de don Carlos.
-
-Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors
-du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou,
-attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires.
-Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs
-mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes
-ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils
-ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la
-fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare
-climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point
-impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre
-continuellement des sensations si puissantes et si particulières.
-Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que
-les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une
-tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur
-lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle
-se donne toujours une aristocratie.
-
-Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise
-magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort
-médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le
-canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs
-du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une
-génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un
-sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais
-nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le
-solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses
-dignes visiteurs.
-
-Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des
-angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes.
-
-
- _Gœthe et Chateaubriand._
-
-Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, _Ramo dei
-fuseri_, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre
-au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et
-solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis,
-Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe
-avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma
-curiosité.
-
-En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est
-formé par l’étude de l’antique romain.
-
-Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour
-un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de
-maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des
-divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller
-que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur
-du _Génie du Christianisme_ allait quitter, le 28 juillet 1800, le
-môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem,
-de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient
-ses _Martyrs_. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise
-«quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la
-sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes
-illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des
-hospices et des lazarets...
-
-Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où
-s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines
-que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait
-se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand
-qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune
-beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec
-l’_Iphigénie en Tauride_ aussi bien qu’avec les _Martyrs_, nous prenons
-en dégoût les asservissements de la vie.
-
-L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout
-ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande
-race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater.
-Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son
-frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes
-bretonnes Lucile caressant René.
-
-Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans,
-passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de
-noblesse une même idée d’exil,--exil loin du sol natal et des ancêtres,
-exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré
-envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois
-artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux
-beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite.
-
-
- _Byron._
-
-Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement d’ombres? Mickiewicz,
-Sand, Musset, Chateaubriand vieilli lui-même viennent chercher les
-traces des chevaux de Byron. On note ici certaine scène de magie. Au
-monticule le plus élevé de cette grève, en octobre 1829, par un soir
-de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz
-appuyé contre un arbre eut une belle vision mystique. Il arrivait
-de Weimar; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait influencé; elle
-le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses
-devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle
-le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce
-fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer
-sa vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant là toute humaine
-habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme
-il disait, sur la volonté divine.
-
-Que de belles choses nous rencontrerions s’il nous était loisible de
-suivre ce prophète polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait que
-traverser Venise où Byron conquiert la place la plus en vue par trois
-années d’un séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 au début de
-1820).
-
-Souhaitez une occasion de remonter la Brenta sur ces barques lentes qui
-seules cheminent encore de Fusine à Padoue. Par un doux et magnifique
-automne, tandis qu’aucune lettre de France ne peut ici nous rejoindre,
-qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! Les deux rives en
-septembre-octobre ont la belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette
-route que nos aïeux gagnaient Venise, devant une suite continue de
-maisons de plaisance que le XVIIIe siècle emplit de musique, d’amour et
-de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent même plus le souvenir.
-Vainement chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes et le
-dessin des parcs de plaisir. Cependant après un long temps, quand le
-batelier qu’étonne votre caprice vous nomme Mira, accostez, errez dans
-cette petite bourgade, car voici l’instant favorable pour évoquer
-Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque de solitude, ce n’est point au
-fort mauvais palais Mocenigo, dont il n’habita somme toute qu’un étage
-loué en garni, c’est sur cette rive solitaire, c’est à Mira où il reçut
-Shelley et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, qu’on peut
-trouver encore l’ombre insolente de l’Anglais.
-
-Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas encore assez de tristesse ni
-de délaissement sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher dans
-ses pages vénitiennes, dans le quatrième chant de _Childe Harold_ et
-dans le premier du _Don Juan_.
-
-Quand la gloire de Byron ne serait plus que la charpente dénudée qui
-survit au feu d’artifice, j’y porterais encore volontiers mes regards.
-C’est pour une raison singulière, mais qui ne sait la diversité des
-motifs sur quoi chacun de nous compose son Panthéon! J’aime Byron parce
-qu’il ressemble au plus fameux ennemi de mon pays, ennemi qui m’est
-cher pour ses puissances redoutables elles-mêmes, car nous l’avons
-glorieusement vaincu. Tous les portraits de Byron font voir cette
-expression énergique jusqu’à la fureur, impudente, avide de risques et
-de domination immédiate, magnifique parce qu’elle veut tout briser et
-qu’elle se brisera elle-même, qu’on voit au Charles le Téméraire peint
-par Hugues van der Goes (dans le Musée de Bruxelles). Ah! cette belle
-lèvre inférieure proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique!
-
-Byron le Téméraire! si je parlais pour des hommes libres, je dirais
-qu’il fut un scélérat, un merveilleux poète et le plus haut philosophe.
-Oui, _Don Juan_ où Venise secrètement collabore (et je ne dis point
-seulement par l’influence de l’Arioste, mais encore par une atmosphère
-de débauches) est la plus haute philosophie. «A Venise, disait Shelley,
-il s’est ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait
-plus digérer aucune nourriture et il était consumé par la fièvre.»
-A l’automne de 1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure du
-visage. Avec son incomparable puissance cynique, lui-même écrit dans
-ses plus belles strophes de Venise: «L’ambition fut mon idole; elle
-a été brisée sur les autels de la douleur et du plaisir: ces deux
-déités m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion peut s’exercer à
-plaisir.» Quand il eut trouvé le moyen de pousser sa destinée dans la
-voie où il suivait les aventuriers normands et les chevaliers errants,
-en même temps qu’il précédait Garibaldi, quand une mort précoce où
-l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi sa lecture de _Quentin
-Durward_, son cerveau, un cerveau formidable, supérieur, dit-on,
-à celui de Cuvier, était une masse affreuse, mise en bouillie par
-l’alcool, l’opium, certaine tare et tous les abus destructeurs: un
-cloaque. Il avait une émotivité formidable: il était perméable à toutes
-les puissances qu’a la vie pour nous affecter. Il a fait souffrir,
-torturé tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé les plus nobles
-idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos
-tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient,
-en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux
-grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles? Il a
-toujours voulu se détruire, ce Byron.
-
-
- _Musset et George Sand._
-
-Auprès de ce lord bruyant et de son immense scandale, quel petit
-personnage que ce jeune Français de vingt-trois ans, presque un gamin,
-et qui, pour venir à Venise, dut obtenir la permission de sa maman.
-Ah! la maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants et pas très
-propre de détails. Mais, prestige des grands écrivains, madame Sand,
-dans sa trentième année, svelte, brune, si souple et si nerveuse, nous
-dispose à la volupté, et du jeune Musset le nom sonne et craque comme
-les bottes vernies d’un dandy fringant et confiant jusqu’à la naïveté
-dans les luttes de la vie. Les anciens avaient de belles anecdotes,
-familières au menu peuple, où leurs poètes, tour à tour s’essayaient
-et que les philosophes eux-mêmes employaient pour donner un corps à
-des idées très subtiles. La caravane que deux poètes firent à Venise
-en 1834, et dont ils continuent par-delà la mort mille récriminations,
-pourrait devenir pour nous quelque chose d’équivalent: leurs fureurs,
-largement étalées, rappellent la brouille mémorable de Didon et d’Énée.
-
-De Venise,--où Byron venait de vivre comme un Anglais et n’avait rêvé
-que d’un acte qui lui rouvrît l’Angleterre--que connut exactement
-Musset? Dans cette saison triste et glacée d’hiver, il errait «à
-Saint-Blaise, à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi la Giudecca jusqu’à
-San Biagio, où les coquelicots flamboyaient sous le soleil couchant,
-au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé l’ancien cimetière juif
-par une rivière dont on fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» me
-disait un jeune Italien en me montrant la végétation des tombes courbée
-par un vent humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, une
-jeune femme pour me vanter la Duse: «Elle frissonne si bien!» et c’est
-encore l’accent des jeunes Athéniens qui disent de leurs montagnes:
-«Elles sont si sereines!» Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs
-nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune Musset--fin, moqueur avec
-d’immenses réserves sentimentales, mais que protège une coquille de
-sécheresse--vaguer, chercher partout le boulevard de Gand, se distraire
-en petites débauches.
-
-Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même
-j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de
-tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais
-inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à
-l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne
-rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si,
-quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais
-du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une
-faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en
-secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais
-essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les
-seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le
-loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le
-soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin
-de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois,
-Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit
-dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de
-vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je
-l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je
-ne pus venir l’habiter.»
-
-Favorable maladie qui sort l’enfant Musset de toute cette médiocrité.
-Nous ne remercierons jamais assez quelques bulles de gaz malsain qui
-vinrent crever à la surface de l’eau autour de la gondole de Musset.
-La malaria de Venise met nécessairement dans l’organisme une certaine
-excitation qui le force à produire des images exaltées. En février et
-mars 1834, elle alla chercher, dans le fond de ce jeune homme un peu
-sec, des puissances qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y ait aggravé
-la tare physiologique, je veux dire ce trouble nerveux, cette puissance
-de voir son double, auxquels nous devons les grandes incantations d’un
-poète, qui, en dehors de ces délires, est à peu près négligeable.
-
-Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes connaissent
-parfaitement une sorte d’hallucination qui est la vision de sa
-propre image. On trouve des traces nombreuses de ce phénomène dans
-la haute littérature. Nulle part on ne le rencontre plus précis,
-plus authentique que chez Musset. La sublime _Nuit de décembre_:
-«Sur ma route est venu s’asseoir--un malheureux vêtu de noir--qui me
-ressemblait comme un frère...» n’est pas une froide invention. Tout me
-crie qu’elle est faite de choses vues. Au cours de sa brève carrière,
-le génie de ce poète ne se témoigna jamais mieux que lorsqu’il
-subissait des reprises de la malaria vénitienne. Dans ces états
-fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe d’amour, contemporaines
-de sa première infection, émergeaient nécessairement sur sa conscience.
-Le paludisme de Venise a collaboré activement à toute cette série
-d’excitations et de dépressions que nous admirons dans la prose et
-dans les vers de ce charmant énergumène.
-
-Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre ses fenêtres sur le
-golfe de Saint-Marc, le voyageur descendu à l’hôtel Danieli doit se
-dire avec reconnaissance, avec effroi aussi, en un mot avec piété:
-«Voici donc le décor où cet enfant subit les malaxations du climat
-vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons le quartier de San Fantin
-et nous ne chercherons pas dans une arrière-cour fort humble, dans
-la corte Minelli, la casa Mesani où George Sand, auprès de son beau
-taureau Pagello, écrivait diligemment ses _Lettres d’un voyageur_.
-N’allons point déranger cette dame!... On sourit et l’on passe.
-
-La justesse d’esprit est une si belle chose que nous l’exigeons des
-grands écrivains et ne leur pardonnons point de la gâter chez le
-lecteur. Nous réprouvons dans George Sand un symbole glorifié du
-désordre. Elle parut telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons
-saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise de la châtelaine de
-Nohant. Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand,
-c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a
-de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son
-terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction.
-Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous
-obligeait à prendre parti dans son éloquente anarchie intérieure.
-Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle
-sut se conquérir un milieu, une tradition. A la prendre au total, ses
-années d’expérience, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier.
-J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des
-déracinements même dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration
-très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au
-demeurant, que l’entière liberté.
-
-
- _Léopold Robert._
-
-A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille petite ville de Chioggia
-baigne et s’allonge dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes
-les barques, toutes les variétés d’engins pour la pêche, et vingt mille
-habitants qui vivent de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit
-pour évoquer Léopold Robert qui, pendant ses trois dernières années, de
-1832 à 1835, étudia sur cette plage son fameux tableau _Le départ des
-pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. Il y maria tout naturellement
-la misère des Chiojotes avec ses dispositions intérieures.
-
-«Il y a une pensée qui me plaît dans ce _Départ_, écrivait-il; il
-annonce la fin de tout.» Après les _Moissonneurs_, chant de confiance
-dans la vie, les _Pêcheurs_, c’est le testament qu’un suicidé laisse
-sur sa table. Son tableau terminé, Léopold Robert se tua dans le
-palazzo Pizani, à San Paolo, dont il occupait un étage. Année 1835.
-
-Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est qu’il eut dans les
-herbages du Jura, au milieu des pâtres et des vaches, l’enfance
-virgilienne de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, s’imprégnait de
-sentiments simples. L’Italie ne détruisit point l’âme extensible
-de mon compatriote; comme un beau fruit se nourrit de soleil,
-harmonieusement il s’augmenta de beauté. La sécheresse lorraine (de
-Callot, de Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient aisément
-force et souplesse, toscane et romaine. Mais le Suisse Robert écrivait
-de Venise: «Je me sens malade du mal de ceux qui désirent trop.»
-
-Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles du Louvre, à chercher
-l’_Arrivée des Moissonneurs dans les marais Pontins_ et le _Retour
-du pèlerinage à la Madone de l’Arc_? Il ne faut point souhaiter que
-nos experts révisent cette gloire pré-romantique. Mais si l’on veut
-connaître les raisons qui la justifiaient, on les démêlera aisément
-dans l’apologie que Musset fit des _Pêcheurs_ en 1836: Robert a montré
-«dans six personnages tout un peuple et tout un pays»; avec puissance,
-sagesse, patience (c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa
-difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler les arts et de
-ramener la vérité»; il ne retraçait «de la nature que ce qui est beau,
-noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il cherchait «la route de
-l’avenir là où elle est, dans l’humanité». Les heureux artistes qui,
-par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent ce que cherchait
-Léopold Robert, ne nous laissent plus sentir dans son œuvre que des
-tâtonnements, des efforts, et que le théâtral d’où il voulait s’évader.
-Toutefois à Chioggia, son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit,
-reprend un sens et, comment dirais-je?... un parfum. C’est l’anneau que
-nul n’essuie à la montre de l’antiquaire, mais que tous voudront baiser
-s’il retrouve la jolie main qu’un amoureux jadis bagua. Je rapporte à
-la sirène des lagunes cette relique tachée de sang.
-
-Léopold Robert fut un jeune homme timide, hanté de mélancolie
-héréditaire (un frère suicidé), sujet à des découragements et que
-ce fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. En février
-1832, quand il vint travailler à Venise, il souffrait d’un accident
-de jeunesse: une jeune femme, de qui le nom fait un excitant pour
-l’imagination, l’avait accueilli à Rome avec une douceur, une
-simplicité très puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse,
-Charlotte Bonaparte, fille de Joseph Bonaparte et belle-sœur de
-celui qui devint Napoléon III, se trouva subitement veuve en 1831, à
-l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira chez sa mère à Florence où
-le jeune Léopold Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; on
-s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; il l’aimait. Un mariage si
-disproportionné semblait impossible. L’honnête jeune homme, peu fait
-pour dompter une Napoléonide, s’enfuit à Venise. Depuis longtemps il
-projetait d’y peindre un brillant carnaval.
-
-C’est quand Venise met son masque de satin noir qu’elle multiplie ses
-puissances de tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de la ville
-des Doges ne pouvaient plaire à ce plébéien sentimental. On le vit
-errer dans les régions les plus misérables, à Pellestrina, à Chioggia.
-«Il faut que je te dise, écrivait-il à un ami, ce qui m’est arrivé
-à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer.
-J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute
-la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, enfin je voyais
-tout en noir; je prends mon petit carton à lettres pour en commencer
-une; impossible de mettre deux mots, je ne pensais qu’à la mort. Je
-voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues;
-enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis, au moment où je
-me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre
-moi de ma faiblesse; je jette tout par terre avec rage, je commence à
-me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est
-choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit: nous verrons si je
-suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter
-ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout
-remis et je ris de mon aventure.»
-
-Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations et ces dépressions ne
-me disent rien qui vaille. La terre étroite de cette extrême lagune,
-un ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des types graves et nobles
-se marièrent à ses sentiments. Il décida de peindre le _Départ des
-pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. «Je n’aurais point fait mon
-tableau si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles donnent à mon
-énergie du ressort. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me
-font monter...» Les degrés qui le font monter! Je pense à ces pontons
-qu’il y a dans les bains et que l’on gravit pour se jeter à l’eau.
-
-Léopold Robert demandait-il à son travail ce que Le Tasse espéra du
-VIIIe chant de la _Jérusalem_? Prétendait-il par la gloire se hausser
-jusqu’à son idole? La divinité des lagunes l’entraînait. La Sirène ne
-fut jamais que cette fièvre délicieuse qui nous chante et nous convainc
-de ne plus vouloir vivre. En vain nos compagnons nous supplient. Leur
-activité nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise m’a rendu,
-disait Léopold Robert: je ne souhaite que la tranquillité. Pouvoir
-m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations.» Comme il définit
-agréablement son mal! «Toute remplie qu’en soit mon âme, je trouve
-cet état moins pénible que le vide du cœur... La raison, le devoir,
-le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une
-tristesse violente de s’emparer de moi; c’est seulement une mélancolie
-qui ne peut nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: un certain
-paludisme est très propre à la sensibilité artistique, mais si son
-infection réveille des germes héréditaires, c’est la destinée de notre
-race qu’il nous faut accomplir.
-
-Pendant de longues semaines, Léopold Robert fut malade d’une fièvre
-cérébrale analogue à celle que, dans la même année et dans la même
-Venise, à quelque cent mètres, madame Sand et le docteur Pagello
-penchés sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire mépris des
-gens solides pour les délirants. Toutefois le frère d’un suicidé fait
-un terrain plus dangereux qu’un simple épileptique.
-
-En 1835, peu avant le dénouement qu’il n’avait pas encore décidé mais
-qui commençait à se développer en lui, Robert écrivit à son neveu
-des conseils où manque assurément le point de vue du déterminisme
-physiologique, mais qui sont admirables de clairvoyance. «J’ai cru
-remarquer chez toi, lui dit-il en substance, le goût de l’isolement,
-une pente à philosopher sur les choses et puis à mépriser la société;
-ne cède pas à ces dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir ce
-qu’il advint de ce jeune averti. En mars 1835, Léopold Robert écrivit à
-ses sœurs: «Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage,
-et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un paralytique,
-moralement parlant: je ne suis plus capable de prendre par moi-même
-un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette
-détermination soit avantageuse à tous! Le bonheur de vous revoir, mes
-bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai
-maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que
-je ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes que j’aime le plus, à
-cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout.» Le 29
-mars 1835, il reçut des nouvelles de la princesse Charlotte qui venait
-d’accueillir, il n’en fallait pas douter, les tendres hommages d’un
-brillant Polonais. Il se fit chanter par deux musiciens allemands le
-_Requiem_ de Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance de son
-frère, il s’enferma dans son atelier du palais Pizani et se coupa la
-gorge devant le _Départ des Pêcheurs_.
-
-Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est
-le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de
-sa princesse; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval; c’est le
-conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces
-fièvres le paludisme de Venise collabore activement.
-
-
- _Théophile Gautier._
-
-Après un tel chuchotement d’intimités, c’est un délice d’écouter le
-noble son de violoncelle que met un pur artiste dans cette ville, et
-d’entendre sur le vieux thème du _Carnaval de Venise_ la variation de
-Gautier:
-
- A travers la folle risée
- Que Saint-Marc renvoie au Lido,
- Une gamme monte en fusée
- Comme au clair de lune un jet d’eau.
-
- A l’air qui jase d’un ton bouffe
- Et secoue au vent ses grelots,
- Un regret, ramier qu’on étouffe,
- Par instants mêle ses sanglots.
-
- Jovial et mélancolique,
- Ah! vieux thème du Carnaval,
- Où le rire aux larmes réplique,
- Que ton charme m’a fait de mal!
-
-Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si honnête! il écrit plutôt
-lourdement, sans éclairs, sans frissons, mais il se campe avec solidité
-devant le fait, devant la pensée, devant la sensation qu’il veut
-exprimer, en sorte qu’il parvient toujours à nous les faire toucher et
-palper. En 1850, il passa deux mois place Saint-Marc. Il se proposait
-d’écrire une série de livres sur Florence, Rome, Naples: il nous donna
-du moins une Venise. Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé de
-cette ville, vous chercheriez vainement une note sur le _mal_ qu’avec
-son _charme_ elle lui fit. Depuis _Fortunio_ (1838), dernier livre où
-il exprima sa pensée véritable, l’invasion du _cant_, comme il disait,
-et la nécessité de se soumettre aux convenances des journaux l’avaient
-jeté dans la description purement physique; il n’énonçait plus sa
-doctrine, il gardait son idée secrète.
-
-Devrons-nous donc ignorer à jamais les sentiments qu’il promenait
-sur les lagunes et ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un lecteur
-superficiel considère peut-être la Venise de Gautier comme une suite
-de photographies prises à toutes les heures d’un voyage, mais d’où
-naturellement le photographe est absent. Nous ne partageons point
-cette manière de voir. Cette riche collection de camées, gravés
-dans l’isolement et loin de nos passions, nous renseigne mieux sur
-l’histoire morale du XIXe siècle que tant de confessions oratoires
-et vaniteuses. Dans la Venise de Gautier, vous prétendez chercher
-vainement l’âme; vous dites que ce sont des coquilles sans l’animal,
-des pierres dures ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit se
-prête à la pression de ces intailles: comme autant de cachets, elles
-vous imposeront leur empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez
-un hymne esthétique, si vous déclarez: «Je crois à la richesse, à la
-beauté et au bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le cachet qui se
-décrit lui-même: le _Credo_ de Gautier s’est imprimé sur votre âme.
-
-Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous les détails de Venise. Dans
-toutes les formes qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination
-inlassable et tranquille les dégradations modernes. Chacune de ses
-pages lentes et précises a un arrière-plan. Derrière les villes et
-les paysages qu’il peint et déroule sous nos regards, il se réserve
-un royaume de nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses dégoûts
-d’exilé.
-
-Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, comme on en distribue dans
-les concerts pour aider à la compréhension des grandes symphonies, je
-dirais à peu près ceci à ceux qui veulent suivre Gautier à Venise:
-
- _Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. Il
- s’occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir
- des beautés qu’ils représentent._
-
- _Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute
- pleine de reflets d’or, imprégnée de parfums étranges et
- retentissante de bruits joyeux; il y développe des sentiments
- d’élégance, de fierté et de sensualité, et, au lieu de se dire
- que par leur nature même de tels états demeurent intérieurs, il
- pense qu’il les trouvera réalisés dans d’autres lieux._
-
- _Mais peu à peu il se convainc que toute la terre est gâtée,
- et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle
- conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence,
- parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il
- croit que ces parties sont des survivances fragmentaires._
-
- _Cela produit une satiété particulière: non pas l’ennui que
- connaissent les gens qui ont abusé de tout, mais cette nostalgie,
- cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension
- de l’âme._
-
-Avec quel amer retour sur lui-même Théophile Gautier écrit de son
-Fortunio: «Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le
-dévorer avec des dents de rat!» Chassez l’image d’un matérialiste
-lourd, endormi, indifférent. Bien au contraire, c’est un idéaliste
-dévasté par sa puissance à concevoir nettement des objets qui le
-fuient. Mais cette activité unique et profonde, où Gautier absorbe
-toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux circonstances.
-
-
- _Taine._
-
-Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à Venise. D’abord je
-passai mon temps à lire sur les palais l’histoire magnifique de la
-République,--à contrôler dans les musées et les églises écrasées d’or
-les catalogues,--à me réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et
-de l’air pur qui égaient la vie,--et sur les petits ponts imprévus à
-regarder la tristesse des canaux immobiles entre des murs écussonnés.
-
-Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette
-délicate cité, je quittai la Piazza trop envahie de touristes choquants
-pour me confiner dans une Venise plus vénitienne. J’écrivis _Un Homme
-Libre_. «Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de son isolement!
-J’échappais à l’étouffement du collège, je me libérais, me délivrais
-l’âme; je prenais conscience de ma volonté. Ceux qui connaissent la
-littérature française déclareront que ce livre eut des suites. Je
-me suis étendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue
-embrasse plus de choses, c’est pourtant du même point de vue que je
-regarde[4].» J’habitais _Fondamenta Bragadin_, ce qui me plaisait, car
-le noble Bragadin fut écorché vif et parfois il me sembla que, toute
-proportion gardée, j’avais reçu un sort analogue.
-
-Je voudrais ramasser en une dizaine de tableaux très brefs les
-sensations de mes vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers, c’est
-sur la minute qu’il eût fallu les fixer.--Je vois un matin où j’étais
-assis, dans la basilique de Saint-Marc, sur les marbres antiques et
-frais, tandis que le bon chien muselé de ma propriétaire allongeait
-sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et l’autre
-nous regardions avec une parfaite volupté le cabossement des mosaïques,
-leurs teintes sombres et fastueuses. Satiété et nostalgie, voilà les
-deux mots contradictoires qui rendent le mieux ce qu’il y avait de
-sommaire dans ma contemplation. J’étais saturé d’un rêve asiatique
-où manquaient toutefois les parfums, les danses et la monotone
-cithare.--Je vois au quai des Esclavons le vapeur du Lido chargé de
-misses froides. Une barque sous le plein soleil s’approche. Une fille
-de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson éclatante
-comme ces vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais, cette mer,
-cet horizon, cette chanteuse et cette voix nerveuse qui frappait un
-ciel bleu et or me firent cruellement ressentir la morne hébétude de
-ces curieux sans âme. O mouvements de désespoir qu’il y a dans l’excès
-du plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles pour trouver dans
-notre cœur quelque chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer
-de battre le soleil, le vent et la vague? Une odeur fade s’élève des
-lagunes.
-
-Dans cette ville de l’inquiétude, je connus toutes les délices
-sensuelles. Jamais pourtant, oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir
-couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si
-variée et dans une telle surabondance d’imprévu, toujours j’attendais
-quelque chose.
-
-Vers le crépuscule, après une journée de travail, quand je débouchais
-de mes _Fondamenta Bragadin_ en face de la Giudecca, soudain je voyais
-le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat,
-par-dessus une mer élégante et de tendresse vaporeuse. L’admiration
-m’envahissait. «Je suis certainement, pensais-je, devant un des beaux
-paysages du monde.» Puis, avec une vitesse singulière de réaction,
-mon âme désœuvrée me disait: «Quoi donc! es-tu certain que cela
-t’intéresse?»
-
-Un jour je m’étendis sur un banc de marbre, quai des Esclavons, au ras
-de la mer; c’était le banc de M. Taine, le banc où il se plut dans son
-voyage à Venise, du 20 avril au 2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est
-fraîche, on contemple les merveilleux épanchements du soleil, la mer
-encore plus éclatante que le ciel, les longues vagues qui se suivent
-apportant sur leur dos des éclairs innombrables et pacifiques, les
-petits flots, les remous frétillants sous leurs écailles d’or; plus
-loin les églises, les maisons rougeâtres qui s’élèvent comme du milieu
-d’une glace polie, et cet éternel ruissellement de splendeur qui semble
-un beau sourire... _Le seul moyen efficace de supporter la vie, c’est
-d’oublier la vie._» Une telle phrase joint M. Taine à la foule des
-ombres qui vaguent sur Venise; il n’y vécut aucune aventure; seulement
-quelques heures il rêva sur un banc.
-
-Encore qu’elles fassent un bon abécédaire pour débrouiller le jeune
-voyageur, on peut négliger les rédactions de Taine sur Venise, mais ses
-rêveries qui flottent sur cette ville n’en sont pas les moins riches
-nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la lagune, comme il la
-dispersait dans la nature.
-
-Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant du Tintoret, de la même
-manière que l’amant des forêts. Certes, il ne permettait point à ces
-désordres de la rêverie qu’ils commandassent son activité. Contre la
-vie réelle, si pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait
-dans une tâche, dans ses massives constructions. Il se contraignait à
-un travail systématique: analyser, classer. Mais sa détente était de
-courir la campagne, de s’abîmer dans la contemplation. Ainsi fit-il sur
-ce banc de marbre, en face de San Giorgio Maggiore.
-
-Taine eût donné toute son œuvre pour la _Chartreuse de Parme_; sa
-peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la
-cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre
-breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait la
-ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait
-qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce
-n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait bien
-plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette
-tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit de
-la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas. _Nul
-homme réfléchi ne peut espérer._»
-
-Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie, nécessairement,
-implique un échec: voilà qui enrichit le sens de cette Venise
-considérée comme le refuge des vaincus. Dans la formule du
-_découragement raisonné_, elle leur offre un nouvel abri.
-
-Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens, nous
-aurons tout l’arc complet.
-
-
- _Wagner._
-
-En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il
-n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller
-courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible
-de trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu
-voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver
-vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais
-qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la
-blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le
-porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur
-qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te
-martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta
-délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée
-en Dieu qu’est seulement le salut.»
-
-Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un Eldorado
-et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne d’un berger de
-romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour, rêvé que la force
-d’attraction organiserait naturellement le bonheur, dès l’instant qu’on
-abolirait les lois?
-
-En 1854,--fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour
-qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses
-illusions?--sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut
-résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui m’aide
-à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la mort.
-Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-être absolu:
-telle est la libération finale.»
-
-Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves harmonies
-où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux de
-son impuissance à développer publiquement ses véritables destinées
-artistiques, malheureux d’un amour impossible, il se rendit à Venise
-pour composer le deuxième acte de _Tristan_.
-
-Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de cette
-sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une
-irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que
-l’humanité. Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si
-dans une folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie,
-notre aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour
-se mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien,
-qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des
-hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où nous
-mène _Tristan_, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent des
-lagunes.
-
-Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel
-de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu
-flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et
-qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire obscurité
-pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni d’architecture, et
-que la puissante et claire Salute semble elle-même un fantôme, quand
-c’est à peine si le passage d’une barque silencieuse force l’eau à
-miroiter, et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent çà et
-là une très faible étoile, la ville enchanteresse trouve moyen tout
-de même de percer cette nuit accumulée, et de ce secret solennel elle
-s’exhale comme un hymne écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les
-heures, j’en suis assuré, qui de la profonde conscience de ce Germain
-surent extraire les déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde.
-
-Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit la
-génération du deuxième acte.
-
-Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies
-habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours
-dans nos veines: «_Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai sur
-mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque des
-lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du silence
-profond un chant s’éleva_[6]...» Chacune de ces touches, _vieille_,
-_romanesque_, _gisante_, _enveloppée d’ombre_, _silencieuse_, que
-Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très
-caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De
-ce _silence profond, un chant s’élève_. Comment le poète va-t-il le
-comprendre?
-
-«_C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa
-barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus
-grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle,
-au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui
-est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur
-population..._» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette
-chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un
-chant _puissant et rude de population primitive_, mais chargé dans la
-suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que
-symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le _Tasse_. Toute puissance et
-toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des siècles!
-
-«_Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le lointain
-s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis au loin,
-comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau sommeil..._» Le chant
-de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. Toutes
-les puissances de ce grand Allemand sont déchaînées par cet appel; il
-se raccorde à cette barbarie primitive, à cette volupté déchirante, et
-du silence qui leur succède il fait son domaine.
-
-«_Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée
-m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve sonore
-de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et plus
-directe?_»
-
-Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à cette
-ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause, cette
-Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa diversité même,
-il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la dit
-inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a touché la
-rive. Efface-toi, Venise _ondoyante et bariolée_. Par toi, nous avons
-atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que les
-mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater les
-actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et comme
-de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile;
-tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le principe. Tu
-nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut
-dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes ondes de l’océan
-musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous
-les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit fait pour Tristan
-le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine de la vie
-intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre. Le jour est
-dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route immémoriale
-qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne entendit Juliette à
-sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette
-annoncent et qui la sépare de son tendre jeune homme. Un tel chant
-ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le jour! Ce thème
-empoisonne notre sang, s’il se développe indéfiniment, avec une ampleur
-grandissante, de la passion contenue à la volupté débordante, jusqu’à
-la transfiguration dans la mort. Après l’alouette matinale, après
-Juliette et Roméo, voici, dans le brouillard, les chants de Tristan
-et d’Isolde: «Haine au jour implacable et hostile! O jour perfide,
-anathème! Mais toi, nuit, vie sainte d’amour, auguste création de
-volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, sans apparence et sans
-réveil, recueille-nous dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!...
-Le monde pâlit, le monde, spectre décevant que le jour place devant
-moi, et c’est moi-même qui suis le monde.»
-
-Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour du
-Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements et
-des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des _Pénitents_
-sur la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de
-la série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens
-brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous
-effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de ses
-lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions touché
-les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se
-défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le but
-sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable.
-La musique seule--car nous sommes convaincu qu’il n’y a point
-discontinuité entre les arts divers--peut intervenir à cet instant où
-la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur échec.
-
-Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le 13
-février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle
-qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique. L’intendant
-qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est
-pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite
-la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait
-au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur
-sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le passant à
-se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des vérités, sur la
-position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une
-puissance de fait comme le grand Allemand.
-
-
-Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les grands
-que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous venons de
-surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la domination
-de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses odeurs de mort
-ils font tout simplement de l’âme! Le _Don Juan_, la _Confession d’un
-Enfant du Siècle_, les _Pêcheurs_, l’_Italia_, _Tristan_ demeurent en
-suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand nous la visitons,
-à nos âmes inertes. Venise au XIXe siècle fait encore des conquêtes.
-Le politique l’abandonne à sa décadence, mais Wagner, Taine, Gautier,
-Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand et Gœthe forment son
-«Conseil des Dix».
-
---Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.
-
---Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature.
-
-
-L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où les
-fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison,
-l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais aux
-canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un char,
-maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon
-les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette
-ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa
-régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec. Ville
-vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné, au lit de sa
-maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un
-poids plus lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient
-toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, dans
-les veilles bleuâtres d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des
-roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus
-secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis
-triomphants.
-
-
- IV
-
- LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA VERS LA MORT
-
-Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses
-places, ses traghets qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, ses
-dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais,
-Venise chante à l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un éternel
-opéra.
-
-Désespoir d’une beauté qui s’en va vers la mort. Est-ce le chant d’une
-vieille corruptrice ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans
-Venise, j’entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient
-Jézabel. De tels enchantements, où l’éternelle jeunesse des nuages et
-de l’eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en
-activité nos plus profondes réserves.
-
-A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, subi la domination d’une
-ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des
-forces qu’elle laisse retomber.
-
-En même temps qu’une magnificence écroulée, Venise me paraît ma
-jeunesse écoulée: ses influences sont à la racine d’un grand nombre de
-mes sentiments. Depuis un siècle, elle n’a plus vécu qu’en une dizaine
-de rêveurs qui firent ma nourriture. _Putridini dixi: pater meus es;
-mater mea et soror mea vermibus._ «J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon
-père; au ver, vous êtes ma mère et ma sœur.»
-
-A chaque fois que je descends les escaliers de sa gare vers ses
-gondoles, et dès cette première minute où sa lagune fraîchit sur
-mon visage, en vain me suis-je prémuni de quinine, je crois sentir
-en moi qui renaissent des millions de bactéries. Tout un poison qui
-sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre attaque le prélude. Un
-chant qu’à peine je soupçonnais commence à s’élever du fond de ma
-Lorraine intérieure.
-
-Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur
-leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n’est sans
-tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. Comment appliquer
-son âme sur la Venise moderne et garder une part ingénue? «Un galant
-homme se trouve toujours une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls
-s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force,
-leur orgueil, leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes héros intacts.
-
-
-Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace comme du sang sur le sable,
-silence tragique comme une dalle sur un tombeau, peu importe la manière
-de réagir contre le premier soufflet de la vie. Il n’appartient à
-personne que ce qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est jamais guéri.
-Le regard perd sa clarté droite, le cœur son innocente confiance, le
-courage sa sécurité. Celui que trahirent une fois des amis n’est plus
-un beau fruit sans meurtrissure, celui qui subit un échec, une offense,
-ne partira plus jamais comme un beau trait, spontanément à l’appel
-qui l’émeut. Je le vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa pureté
-exquise.
-
-Que cette lente mort,--comme elle met aux yeux de la biche des larmes
-qui l’introduisent dans notre Panthéon intime--soit un principe de
-beauté, j’y consens. Un homme qui se défait, c’est tout le pathétique.
-Mais qui ne préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas une journée
-sans que se présente à mon esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a
-raconté un jour Alphonse Daudet d’un père assis au chevet de son petit
-garçon de dix ans, très malade, et qu’il entendit soudain dans le
-silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» Un nuage tombe sur la vie.
-Levez-vous vite, orages suprêmes!
-
-Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui
-s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse
-qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais
-elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise
-laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés
-par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les
-fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la
-surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé
-les nerfs.
-
-Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore
-notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images
-constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met
-constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait.
-Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus
-autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au
-front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y
-chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais
-j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux
-divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le
-vaincu de Saint-Point--noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun
-de nous ne peut prétendre à ses vertus--ne cesse pourtant d’avoir soif
-de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les
-ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas
-derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir,
-comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité
-qui ferme à nos rêves leurs routes?
-
-
-Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir
-où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques
-qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut,
-mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui
-berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude.
-
-De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au
-roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre
-d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens
-tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix
-souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la
-profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux
-rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise
-écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie,
-en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer.
-Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous
-les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique,
-quelles combinaisons harmonieuses!
-
-A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues
-montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les
-reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures
-d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles
-élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs
-bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus
-piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées.
-Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les
-plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un
-tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase
-mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours
-demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne
-trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des
-palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine.
-
-Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre
-close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes
-qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais
-satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée
-métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»;
-l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et,
-belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière
-signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces
-danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux,
-et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les
-réfléchir?
-
-Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point
-ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un
-raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne
-sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne
-puis distinguer.
-
-
-Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance
-une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le
-chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin
-phosphorescent des grandes profondeurs.
-
-J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner
-au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir
-à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie.
-Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans.
-De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le
-fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la
-mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais
-baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre
-maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette
-tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces
-immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit
-des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville
-périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques
-minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis
-détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une
-telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici
-vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité,
-quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre
-imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs,
-s’abîme dans une lassitude ineffable.
-
-La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure
-dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est
-l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante
-encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit.
-Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par
-excès d’amour de la vie.
-
-
-
-
- STANISLAS DE GUAITA
- (1861-1898)
-
-
-
-
- STANISLAS DE GUAITA (1861-1898)
-
-
-Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague d’une vie d’interne
-dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit,
-sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut
-proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de
-Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe;
-il m’apporta en cachette les _Émaux et Camées_, les _Fleurs du Mal_,
-_Salammbô_. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au
-prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute
-une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples
-portent sur le marbre ou le bois dont est faite l’idole leur sentiment
-religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier
-et l’œil des caractères, tout cela m’est présent et demeure mêlé au
-bloc de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai Baudelaire pour moi
-qu’un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc.
-M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence exacte de ces poètes?
-Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d’ardeur et
-de dégoût. Une belle messe de minuit bouleverse des fidèles, qui sont
-loin d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres
-ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu’après cent
-lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les
-écoutais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes. Force des livres
-sur un organisme jeune, délicat et avide!
-
-Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu
-et un enseignement qui éveille sans exciter[7], voilà des voix enfin
-qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations
-vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et celui
-qui m’ouvre ces livres les interprète comme moi. Quel noble compagnon,
-éblouissant de loyauté et de dons imaginatifs! Nous le vîmes plus tard
-corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire; c’était
-alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les
-êtres et pour la vie, d’une mobilité incroyable, de taille moyenne,
-avec un teint et des cheveux de blond, avec des mains remarquables de
-beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l’univers; mon ami et ses
-maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils ennoblissent. Telle est
-l’origine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel vient
-de mourir, âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons
-agi l’un sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers choix libres.
-
-L’année suivante, un autre bonheur m’arriva: la liberté. J’étais malade
-de neuf années d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes, et, tout
-en suivant les cours de philosophie au lycée, je vivais en chambre à
-la manière d’un étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait déjà
-perdu son père), s’installait à Alteville, dans la plaine de l’étang
-de Lindre; il demeura seul: c’est ainsi que nous avons passé en pleine
-indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880. Ce temps
-demeure le plus beau de ma vie.
-
-La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de
-dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l’écoutions
-guère. Même notre professeur, ce fameux Burdeau, nous déplaisait, parce
-qu’il entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre classe: nous le
-trouvions intéressé! Je veux dire qu’il nous semblait attaché à trop
-de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et
-des affaires de ce monde auxquelles il prétendait nous initier. Si je
-cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées dans mes yeux mes
-condisciples, tels que je les vis au moment où, dans ses prêcheries,
-ce singulier professeur quittait l’ordre purement scolaire pour le
-champ de l’action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre
-dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver des
-manières électorales.
-
-Ainsi nous avions atteint aux extrémités de la culture idéaliste,
-quand nous pensions être sur le seuil. Absolument étrangers aux
-controverses qui passionnaient l’opinion, nous les jugions faites pour
-nous amoindrir. En revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique ou
-que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et
-je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes.
-Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m’ayant
-quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur
-les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il
-venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou
-quelque pièce fameuse qu’il venait de découvrir.
-
-Combien de fois nous sommes-nous récité l’_Invitation au Voyage_, de
-Baudelaire! C’était le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums
-qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en
-chargeant l’avenir de promesses. «Mon enfant, ma sœur,--songe à la
-douceur--d’aller là-bas vivre ensemble!--Aimer à loisir,--aimer et
-mourir--au pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait au tableau
-d’une vie d’ordre et de beauté: «Des meubles luisants,--polis par les
-ans,--décoreraient notre chambre;--les plus rares fleurs--mêlant leurs
-odeurs--aux vagues senteurs de l’ambre...» Mais le point névralgique
-de l’âme, le poète chez moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces
-canaux--dormir ces vaisseaux--dont l’humeur est vagabonde;--c’est pour
-assouvir ton moindre désir...» Mon moindre désir! j’entendais bien que
-la vie le comblerait.
-
-En même temps que les chefs-d’œuvre, nous découvrions le tabac, le
-café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette
-année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de
-Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des
-éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d’un vigoureux soleil
-qui accablait les gens d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma
-dix-huitième année. Voilà le temps d’où je date ma naissance. Oui,
-cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de
-sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents
-poètes pressés sur une table ronde supportaient avec nos premières
-cigarettes des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et
-pourtant rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le monde, dans les
-cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni
-dans les assemblées publiques, n’a pénétré aussi profondément mon être.
-Certainement Guaita avait, lui aussi, conservé de cette époque des
-images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent
-communes; c’est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre
-amitié de fraternelle.
-
-
-Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait des vers à une petite
-revue parisienne, et j’avais lu avec frémissement mon nom dans la
-dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de
-Droit, je rêvai d’avoir du talent littéraire. J’employai le moyen
-recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je
-possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert,
-Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de
-tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été
-inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets
-du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à
-l’expression d’une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais
-bien, le goût de la vérité, et l’on perd de vue sa pensée si l’on se
-préoccupe trop de moduler et de nuancer. Mais comment eussions-nous
-touché le fond des choses, quand nous ne connaissions que les
-brouillards divins qui flottent sur les cimes? On nous disait beaucoup
-que nous suivions une mauvaise méthode, mais on nous le disait d’une
-mauvaise manière. Quand on attaque l’esprit religieux avec l’esprit
-plaisantin, on se fait mépriser par toute âme un peu délicate; les
-arguments vulgaires de ceux qui méprisaient notre direction poétique ne
-pouvaient nous toucher.
-
-Tout l’univers pour nous, je le vois maintenant, était désossé, en
-quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans
-ses changements. A cette époque me suis-je jamais demandé: «Quelle
-est cette population, quelle est sa terre, le genre de ses travaux,
-son passé historique? Les sommes déposées dans ses caisses d’épargne
-augmentent-elles ou non? Et le nombre des élèves dans ses collèges, et
-la consommation de la houille?» Ces curiosités étaient au-dessus de ma
-raison, qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait mis sa fierté à
-les écarter. Et pourtant cet ordre réel que je croyais le domaine des
-hommes sans âme, des fonctionnaires ou des financiers, m’eût apparu
-magnifique si d’un mot l’on m’avait mis au point pour le voir en poète
-et en philosophe.
-
-Puisque nous vivions chétivement de notre moi tout rétréci, nous
-aurions pu du moins examiner à quel rang social nous étions nés,
-avec quelles ressources, étudier les forces du passé en nous, enfin
-évaluer notre fatalité. Nous sommes les prolongements, la suite de
-nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux qui seuls sauront,
-avec un accent sincère, chanter en nous. Dans ma maison de famille
-ai-je écouté végéter ma vérité propre? Frivole ou plutôt perverti par
-les professeurs et leurs _humanités_, j’ignorais le grand rythme que
-l’on donne à son cœur si l’on remet à ses morts de le régler. L’un
-et l’autre, au lieu de connaître, pour les accepter, nos conditions
-sociales, notre conditionnement (comme on dit des marchandises et
-encore des athlètes), nous évoquions en nous les sensations les plus
-singulières des individus d’exception qui s’isolèrent de l’Humanité
-pour être le modèle de toutes les exaltations.
-
-Bien que nous fussions fort différents, Guaita, aimable, heureux de la
-vie, sociable, ouvert à toutes les impressions, et moi, trop fermé,
-qu’on froissait aisément, nous n’étions pas faits pour calmer notre
-pensée. Je crains que je ne l’aie détourné des études chimiques pour
-lesquelles il était doué et préparé. En ce cas, j’aurai nui à nous
-deux. S’il avait suivi son impulsion naturelle et son premier projet de
-travailler avec M. Sainte-Claire Deville, un peu de sciences exactes
-nous aurait rattachés aux réalités.
-
-Certes, nous n’étions pas de ces petits esthètes, comme on en voit à
-Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet
-et qui en rimaillant se préparent à être des vaudevillistes ou des
-mondains. La littérature n’était pas pour nous _lectulus florulus_, un
-petit lit de repos tout fleuri. Nous étions prodigieusement agités;
-je n’aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes
-s’ils eussent été incapables de me donner la fièvre. Guaita, dont les
-puissances alors intactes étaient avides de sensations, voyait dans les
-volumes de vers sur lesquels il passait sa jeunesse autre chose qu’un
-bassin d’eau claire où frissonnent des carpes baguées. Mais précisément
-les incantations des lyriques ont mis dans nos veines un ferment si
-fort que ce fut un poison.
-
-Les poètes vivent sur un petit nombre de lieux communs; chacun d’eux
-les reprend, les rafraîchit, les renouvelle et les fortifie avec sa
-magie propre: aussi un être en formation, s’il se soumet à cette action
-constante et presque monotone de leur génie, verra forcément leurs
-thèmes se mêler à sa substance. L’indifférence de la nature aux joies
-et aux souffrances de l’humanité, notre incapacité de diriger notre
-destin, la vanité des succès et des échecs devant la fosse terminale,
-voilà quelques-uns de leurs principes, et, chevillés à notre âme,
-transformés en sensibilité, ils nous prédisposent à l’impuissance.
-
-Je suis très frappé de ce que m’a dit un médecin sur la fameuse
-question des sœurs dans les hôpitaux. Après m’avoir expliqué comment
-ces nobles femmes valent pour créer une atmosphère, combien elles sont
-excellentes près du lit d’un mourant, où la coquetterie d’une jeune
-femme laïque pourrait être abominable, cet homme compétent ajoutait:
-«... Dans les services de chirurgie et quand il s’agit qu’un fil ne
-soit pas contaminé, quand il faut prendre des précautions extrêmement
-minutieuses, on ne peut pas compter sur des créatures qui croient
-à l’intervention d’en haut et qui disent: si Dieu veut le sauver,
-il le sauvera bien!... Nulle bonne volonté d’obéir n’y supplée:
-elles possèdent au plus profond de leur être une loi, une foi, qui
-les prédispose à ne pas tenir un compte suffisant de nos méthodes
-antiseptiques.»
-
-Selon moi, ce raisonnement s’applique à ceux qui ont laissé le
-romantisme et ses grands thèmes lyriques descendre au fond d’eux-mêmes
-et les constituer. Qu’est-ce qu’un homme d’action qui s’est habitué à
-méditer sur la mort? Mettriez-vous votre enjeu sur un individu assez
-philosophe pour sourire des précautions minutieuses d’un ambitieux,
-sous prétexte qu’on ne peut guère prévoir utilement plus de cinq ou
-six accidents et que le nombre des possibles est illimité? Et comme
-c’est agréable de s’embarquer avec un sage qui nous déclare au moment
-critique: «Après tout, les choses n’ont que l’importance que nous
-leur donnons, et tourne qui tourne, il n’y aura rien de changé dans
-l’univers.» Je reconnais que dans certaines circonstances de ma vie
-active, je me serais évité des échecs, si j’avais pu écraser cette
-petite manie raisonneuse et dégoûtée qui fait si bon effet dans les
-grands ramages littéraires. Vivent le bon sens tout plat, la raison
-prosaïque, quand leur tour est venu! Dans un plan où seul le succès
-compte, les vérités supérieures ne sont plus qu’une cause de chute, et
-s’y élever, c’est précisément le fait d’un esprit subalterne.
-
-Grande inconséquence de notre éducation française, qu’elle nous donne
-le goût de l’activité héroïque, la passion du pouvoir ou de la gloire,
-qu’elle l’excite chaque jour par la lecture des belles biographies et
-par la recherche des cris les plus passionnés, et qu’en même temps
-elle nous permette de considérer l’univers et la vie sous un angle
-d’où trois cents millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvana, la
-Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme scientifique! Cette
-contradiction ne serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante
-impuissance de nos jeunes bacheliers qu’on a signalée, qu’on n’a pas
-comprise et qu’on a appelée décadence?
-
-De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène détestable nous avait fait
-heureux. Nous vivions de nos nerfs, sans connaître que nos réserves
-s’épuisaient. Comment fûmes-nous un jour placés en face de notre vide
-et de quel côté avons-nous cherché une nourriture et un terrain où
-prendre racine?
-
-Je suis excusable d’avoir jusqu’à ce moment de mes souvenirs parlé
-autant de moi que de mon ami. Je ne pouvais démêler, sans en arracher
-des parties essentielles, nos jeunesses et nos sentiments qui se
-développèrent en s’enchevêtrant. En 1882, nous quittons Nancy et dès
-lors nos vies vont se différencier. Si je suis passé de la rêverie sur
-le moi au goût de la psychologie sociale, c’est par des voyages, par la
-poésie de l’histoire, c’est surtout par la nécessité de me soustraire
-au vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation
-nihiliste. Mais Guaita, ayant cette originalité de n’être pas un
-analyste dans une époque où nous le sommes tous, évolua d’une façon
-autrement rare; il sortit de la situation morale un peu critique où
-nous nous trouvions par une porte magnifique et singulière que nous
-franchirons avec lui d’un élan impétueux, en ligne droite jusqu’à
-la tombe, où il repose, réconcilié par la mort avec les conditions
-générales de l’humanité.
-
-
-Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il ne sut guère en prendre
-l’esprit. Nous y débarquâmes vers le même temps (novembre 1882, janvier
-1883); je courus au canon; après quelques excursions de reconnaissance,
-il se cantonna dans sa bibliothèque et dans ses tentatives poétiques.
-
-De naissance il possédait un magnifique sens religieux. On ne peut
-s’en faire une idée complète sur ses recueils de vers, parce qu’il
-trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même. Pourtant _Mater
-dolorosa_[8], _Pueri dum sumus_, _A la dédaignée_, _A Maurice Barrès_,
-_Hymne à Cybèle_[9], d’autres pièces flottantes encore marquent une
-direction significative. Quelque chose à définir, le sentiment du
-divin prenait possession de Guaita. Peu à peu il perdit le goût de
-la création pour s’abîmer dans la recherche des lois. Nous avons
-vu de même un Sully-Prudhomme se stériliser ou s’égarer dans les
-régions de la pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien candidat
-à l’École Polytechnique, possédait une préparation spéciale et puis
-il inclinait au positivisme où répugnait nettement mon ami. Schiller
-parle d’une certaine tendance philosophique qui caractérise les natures
-sentimentales; il ajoute fort justement que ce n’est qu’avec le secours
-de la philosophie qu’on peut philosopher et que, privé de cette base,
-on tombe infailliblement dans le mysticisme.
-
-Quand des hasards de lecture mirent Guaita en présence des vieux
-mythes qui déjà par leur pittoresque baroque devaient échauffer ses
-instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de systèmes où étaient
-traduits les efforts de pures énergies spirituelles pour s’affranchir
-de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir dans l’espace et
-le temps, pour se désincarner. Il donna son adhésion immédiate à une
-doctrine affirmant la liaison de tous les phénomènes qui nous semblent
-séparés. Le chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne de l’unité
-de la matière, le rêveur qui avait toujours usé instinctivement des
-procédés de l’intuition et de l’analogie pour embrasser les ensembles,
-trouva dans l’antique sentier des mages les matériaux pour se dresser
-un abri à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était prédestiné; la
-grâce lui vint, je me le rappelle, sur une lecture du _Vice suprême_.
-Il lut Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre. Dès lors ce fut
-fini de la versification; il devint l’historien des sciences occultes.
-Et ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes lui donnèrent
-leur sagesse en échange de sa santé dont il les ranima.
-
-
-Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix, que reste-t-il des
-cultes primitifs de l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels se
-greffèrent les doctrines néo-platoniciennes et les systèmes du moyen
-âge?... J’essayerai au moins de donner une impression des études que
-mon ami venait d’aborder et qui disciplinèrent sa vie.
-
-La mosquée, aujourd’hui cathédrale de Cordoue, est une forêt de
-colonnes précieuses, marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte
-et violette. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuf; sept cent
-cinquante subsistent. Pour les accumuler, le calife Abderrhaman razzia
-d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople, de Rome et sans doute
-des ruines de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois leurs
-chapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de
-l’Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du
-Caire, de Damas et de Ceifa. Dans la demi-lumière de cette incomparable
-_Djamy_, l’imagination s’enivre à s’associer au voyage de ces belles
-indifférentes qui, vers l’an 786, après avoir soutenu et paré durant
-des siècles les palais asiatiques et africains, vinrent, ballottées
-par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui,
-par un nouveau détour des destins, issues des temples d’Astarté et
-de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au
-prestige catholique.
-
-La beauté de ces courtisanes nous attire, et, prolongée si tard
-dans la vieillesse, elle nous trouble. Quand tous les dieux dont
-elles portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient encore
-des fidèles--artistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de
-l’imagination s’ébranlent sous les doigts de la mort--baiser leurs
-marbres polis par une suite immense d’actes de foi...
-
-A chacun des _Essais de Sciences maudites_ qu’il me faisait parvenir,
-mon ami me pressait d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais les
-prendre que pour de magnifiques invitations au voyage. Ces rêveries
-naquirent jadis dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus
-avant encore dans les siècles où notre regard se perd; après avoir
-nourri Pythagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon
-et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits
-d’Alexandrie, après avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza,
-de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné la conception de l’univers
-dont vit notre siècle, elles luisent doucement--comme les porphyres et
-les jaspes de Cordoue--dans un canton délaissé de l’esprit moderne, où
-Guaita trouva son contentement.
-
-Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants
-de l’humanité s’imposent à notre vénération. Et, pesant l’œuvre du
-compagnon de ma jeunesse, je dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a
-donné l’expression la plus récente de la plus antique des littératures
-ecclésiastiques!»
-
-Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition de l’occultisme
-se trouva fort compromise; une terrible lutte venait d’éclater entre
-les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges
-(jacobins); la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles.
-(Je parle d’après le Dr Encausse; je n’ai pas besoin d’avertir que je
-suis loin d’attacher à ces versions une valeur historique; mais pour
-faire connaître superficiellement ces doctrines, il faut indiquer
-leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les
-sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, s’attachèrent à
-conquérir les intellectuels; la masse fut abandonnée aux philosophes
-et aux athées. Fabre d’Olivet, Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant
-et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de l’occultisme.
-De 1880 à 1887, les initiés s’émurent, car des sociétés étrangères
-intriguaient pour dépouiller la France et pour porter à Londres la
-direction de l’occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir
-l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! C’est alors qu’intervint
-Guaita. Il se proposait une triple tâche: l’étude des classiques de
-l’occulte, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle
-avec l’unité divine, enfin la propagande. Pour mener à bonne fin
-cette reconstitution, cette «réforme», comme disent ses disciples,
-il sortit des ténèbres l’_Ordre kabbalistique de la Rose-Croix_ qui
-comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en
-Kabbale, accessibles par des examens. Il en fut le grand maître et il
-l’administrait avec le concours d’un conseil suprême, composé de trois
-chambres.
-
-/#
- «L’école matérialiste officielle, nous dit le Dr Encausse,
- menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseignements
- des Hermétistes et des Kabbalistes chrétiens. A côté des
- classiques du positivisme, la Rose-Croix créa les classiques
- de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit
- à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm,
- Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, qui sont les
- seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra
- plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du XVe
- au XIXe siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés
- dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs,
- médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette
- floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les sociétés
- initiatiques de l’étranger par la publication d’une belle série
- de thèses de doctorat en Kabbale. C’est Guaita qui la dirigeait.
- Sa prodigieuse érudition lui permettait d’indiquer en toute
- sûreté les sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et
- de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises.
- Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie
- d’intellectuels était créée dans l’initiation, un Collège
- de France de l’ésotérisme était constitué et son influence
- s’étendait vite au loin.»
-#/
-
-Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. Il
-a réformé leur petite communauté; ils sont juges de l’accroissement
-de forces qu’ils reçurent de son intervention. Il laisse trois gros
-volumes: _Essais de Sciences maudites_, qui semblent devoir se placer
-auprès des grands classiques de l’Occulte, respectés et consultés comme
-des Bibles[10].
-
-Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut transformer tel être ne saura
-rien dire à tel autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur
-son lecteur. On l’accorde des traités de science et de philosophie où
-il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction
-préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour des œuvres
-d’une qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état
-d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis
-tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swedenborg, je
-suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé
-ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses
-_Essais_ une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que
-je ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: «_Lege, lege, lege
-et relege, labora, ora et invenies._» Mais quoi! je l’ai aimé, je me
-représente les états successifs de sa sensibilité. Je sais qu’il fut
-un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant
-la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort
-l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits
-de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je
-la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur
-Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel,
-les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin,
-le Dr Marc Haven a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent d’âpres
-conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout titre, toute
-sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient
-haut situés et _ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses
-propres descendants_[11].»
-
-Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de
-lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une
-année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de
-l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de
-Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour
-mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus
-caractéristique du grand massif littéraire français. Mon ami, familier
-des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop
-modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: «Il faut
-être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord
-une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement
-après une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux.»
-A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement: Guaita
-n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos
-modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques
-se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de
-l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux
-et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie
-et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète
-parnassien. Des vérités scientifiques forment le canevas sur lequel
-se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une
-érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de
-M. Berthelot: «La philosophie de la nature qui a servi de guide aux
-alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière; elle
-est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées
-aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur
-la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues
-profondes des premiers alchimistes.»
-
-Le Dr Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans
-les dernières années, nous donne son témoignage: «Guaita aimait à
-m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des
-obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les
-préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le
-merveilleux et le surnaturel ne présentent que des modalités, encore
-inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les
-grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les
-voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités simples
-et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie
-mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique
-sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques.»
-
-Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant
-faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science? Ceux qui
-essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés
-à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait
-injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir
-de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes
-de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité.
-Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu
-charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux
-purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par
-lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il
-me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour
-apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter
-la belle formule gœthienne: «Ne rien gâter, ne rien détruire.» C’est
-entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode
-de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met
-aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés
-par M. le ministre de l’Instruction publique ne laisse pas d’avoir du
-grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à
-la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus
-d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en
-rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture.
-Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de
-l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si
-raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes, en effet, ne
-possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre
-indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un
-beau legs du Nord à notre discipline latine.
-
-Si nous maintenons notre regard sur la biographie de Guaita et si nous
-la fixons avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans
-l’esprit toute leur importance, elle nous permettra de nous représenter
-ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de
-pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans
-son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite
-simplicité de manières et une sorte de beauté morale qui, ne cherchant
-aucun effet, conquérait d’autant plus fortement.
-
-Osons le mot dans une notice sur un théosophe: Guaita s’enfermait dans
-la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une
-image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit
-des livres où la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, il
-mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble,
-le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le
-droit de considérer comme un culte permanent--peu arrêté, peu clair,
-mais par là d’autant moins critiquable--sa délicatesse de conscience,
-l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec
-les rares amis de sa solitude. Hors la beauté morale, tout lui était
-étranger.
-
-
-Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement
-noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme
-parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres fort inégaux
-en agréments, mais l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique.
-Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de
-l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes. Il demeurait
-parfois des semaines sans sortir. Il avait amassé là toute une
-bibliothèque étrange et précieuse; des textes latins du moyen âge,
-des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de
-miniatures, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse,
-Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa,
-Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des
-reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des
-ouvrages de science contemporaine. «Dans cette atmosphère, habitée
-par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de
-ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de
-l’intelligence.» On y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement
-les journaux, classait les hommes de notre époque, non d’après leur
-personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il
-tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme
-intellectuel l’amenait à contredire nos raisons, nos modes et aussi
-le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de
-penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais
-les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse
-et quand nous nous donnions nos fièvres cérébrales à Nancy. De telles
-conceptions comportent bien de la naïveté; on y reconnaît l’influence
-des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart
-ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout
-inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui
-aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la
-force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine.
-J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre
-passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont
-l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient
-les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes,
-que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les
-convenances de leur politique.
-
-Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la
-campagne, auprès d’une mère admirable, dans une intimité de sentiments
-religieux qui correspondaient à sa conception morale de l’univers. Le
-château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la
-Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre.
-Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais
-troublé que par le cri des paons, des bois de chênes toujours déserts,
-un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements où
-demeure le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor immuable
-de son enfance favorisait ses méditations larges et monotones. Il
-les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses
-réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait
-au terme de ses veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant
-des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur
-d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville,
-contre l’église de Tarquimpol, que Guaita est enterré, le dernier,
-tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des
-générations[12].
-
-Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse,
-je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible,
-je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les
-nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des
-feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis
-j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les
-jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce
-petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien
-qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au
-compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous
-avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.
-
- Juin 1898.
-
-
-
-
- UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE
-
- A René Quinton, au savant biologiste que
- nous remercions de quatre pages inestimables
- sur la qualité fondamentale et la suprématie
- de l’esprit français.
-
-
-
-
- UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE
-
-
-Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite
-continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la
-restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-d’œuvre
-ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la
-contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit
-dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son tempérament et
-par les circonstances à ressentir la beauté.
-
-Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé de
-décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même, nous
-raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont
-il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial d’une
-reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous fournira
-la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du Moi. Il nous
-demande de présenter au public français son _Elisabeth de Bavière_[13].
-Mais qui sommes-nous pour manier ce poème vraiment impérial où
-l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un magnifique
-commentaire?
-
-La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis longtemps
-je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les morts.» C’est
-une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond Ismène, jamais la raison
-que la nature nous a donnée ne résiste à l’excès du malheur.» On aime
-à trouver dans la langue que préférait l’impératrice les mots qui
-touchent sa plaie sans l’offenser.
-
-Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les souffrances
-d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait ses peuples
-et la haute société européenne, mais, quel que fût le romanesque de sa
-première beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures
-de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce
-qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates de la vie à leurs
-charmes de déesses?
-
-Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur
-imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit, de ses
-propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant!
-Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la
-Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux murailles de Gaëte
-un royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien Ier, fusillé à
-Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur;
-son cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé dans le lac
-de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à
-Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant à ses dignités et se
-perdant en mer; l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; sa nièce,
-l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de
-l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince
-héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, dans une nuit de débauche
-dont l’horreur reste couverte d’un voile noir...
-
-Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime semblent
-errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du palais de
-Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un suprême prestige à
-cette âme que les coups acharnés du destin avaient travaillée comme une
-matière rare.
-
-O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce _cursus
-honorum_. On aimerait d’étudier les cruelles étapes antérieures de
-cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui la menait,
-impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule
-vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette cousine
-de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des Wittelsbach[15].
-Les événements ne firent sans doute que prêter leur pente à des
-inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui d’analyser
-cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur un fond
-d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de l’impératrice.
-Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice de notre
-imagination, comme une nourriture poétique et une hostie de beauté.
-Elle peut faire un des refuges, un des sommets de notre rêverie.
-
-
- I
-
- UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE
-
-Il faut d’abord que l’on sache d’où nous viennent ces précieuses
-révélations. Examinons l’instrument par lequel nous allons voir.
-
-En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote qui travaillait, tout
-le jour et fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un
-faubourg de Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines
-pour sa thèse sur les «Institutions byzantines dans le droit franc»,
-parfois il rêvait et soupirait. Au soir, un merle venait se poser sur
-le toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité
-noyât sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’impératrice
-d’Autriche eut le caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune
-Hellène qui la suivît dans ses promenades. On lui parla de l’étudiant.
-Elle le fit chercher par une voiture de la cour.
-
-Vous distinguerez les défauts et les qualités de M. Christomanos sur la
-première page de son livre, charmante de jeunesse et de perméabilité à
-tout ce qui est fastueux, esthétique et rare. N’est-il point quelque
-frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout imprégné d’orientalisme?
-
-
-«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me
-dit que Sa Majesté m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près du
-château, et me laissa dans un bosquet, parmi les pelouses, après s’être
-profondément incliné. Subitement transporté de l’atmosphère grise et
-du banal tous les jours de Vienne dans cet impérial jardin fermé où
-ne pénétraient pas les simples mortels, ébranlé par l’attente d’un
-événement décisif, je me trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi.
-C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne. J’avais
-le sentiment de rêver un rêve étrange et délicieux, et je craignais
-qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce
-qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le
-réveil.
-
-«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la
-représentaient presque toujours le diadème au front. Quel indicible
-émoi! Autour d’un buisson tremblant de mimosa, des essaims d’abeilles
-bourdonnaient. Certes, ces petites boules fleuries ne savaient pas
-qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, pour
-que leur regard et leur souffle embaumé me rendissent cette heure
-inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Les
-abeilles et mon sang bourdonnaient à mes tempes, et je me disais:
-«Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître et
-qui, cependant, d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.»
-
-«Je ressens encore la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse
-qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans
-limites. J’attendais et mon cœur s’emplissait de plus en plus de la
-certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que ma vie
-aurait de plus précieux... Soudain, elle fut devant moi, sans que je
-l’eusse entendue venir, svelte et noire.
-
-«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
-où je m’abîmais, je sentis son approche. Elle se tenait devant moi, un
-peu penchée en avant. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle
-blanche que traversaient les rayons du soleil, ce qui mettait une sorte
-de nimbe léger autour de son front. De la main gauche, elle tenait un
-éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me
-fixaient...
-
-«Je ne sus tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Comme elle
-ressemblait peu à tous les portraits! C’était un être tout autre, et
-pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions les plus idéales
-et les plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de me
-le rappeler. Je balbutiai quelques phrases sur ma joie et le grand
-honneur... Mais elle dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:
-
---Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»
-
-
-Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer la jeune Esther,
-quand elle s’évanouit devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime
-cet enfant, le vers racinien:
-
- Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?
-
-Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, demeurera persuadé de cette
-fraternité poétique. Il serait déplorable qu’une telle persuasion l’eût
-amené à dénaturer dans son journal les sentiments et les paroles de
-l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver sous la manière du jeune
-poète les mouvements d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans cette
-noble intimité que nous pénétrons à la suite de ce guide follement
-sensible et qui possède de naissance le goût des plus rares fantaisies
-esthétiques.
-
-
- II
-
- UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE
-
-On doit regretter que le second Empire n’ait pas chargé Théophile
-Gautier de parcourir le monde pour en dresser le minutieux inventaire
-pittoresque; plût au ciel que le destin m’eût attaché à la personne de
-Bonaparte, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour rendre témoignage
-des séances du Conseil d’État, des enivrements du triomphe et des
-tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances qui permirent à
-M. Christomanos, nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la beauté,
-de ramasser à la Hofburg, dans sa dix-neuvième année, tant de couleurs,
-de parfums, de saveur, toute une chaude poésie orientale, décorative et
-lyrique.
-
-Ce jeune homme installé près de la souveraine prit des notes au jour
-le jour.
-
-«Mon appartement, écrivait-il, est situé dans l’aile léopoldine. On
-arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit
-escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz, «l’escalier des
-confiseurs», à un long corridor tapissé de nattes, «le passage des
-demoiselles». Une longue suite de portes avec des noms de dames
-d’honneur sur des cartons blancs. Tout au bout, des gardes de la
-Burg qui vont et viennent lentement avec des cliquetis de sabres. A
-ma surprise, je lis sur une de ces portes mon nom: voilà donc mon
-existence à venir étiquetée dans cette armoire à tiroirs qu’est la
-cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Une grande double
-fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten
-que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Sur le parquet poli comme
-un miroir, le feu du poêle envoie voleter des essaims de feux follets.
-Les tentures et les meubles sont à rayures grises et blanches. Un
-paravent de soie rouge masque à demi le lit recouvert, lui aussi,
-d’une lourde soie. Le tout, du reste, d’une simplicité de très grand
-air.
-
-«Dès ce premier soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service
-privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me
-priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, à pas muets sur
-les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des
-caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor
-plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est
-la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son
-horloge flamboyant dans la nuit; elle est habitée exclusivement par
-l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand
-escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un
-garde de la Burg en grand uniforme était planté immobile devant une
-très grosse portière de velours. Derrière cette draperie, un vestibule
-de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières
-où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs
-huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, s’inclinèrent devant
-moi jusqu’à terre, les portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et je
-me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce qui était encore
-plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins fermé et moins
-hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé,
-en habit noir, vint à ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris
-instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec
-une grande virtuosité; il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans
-hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter
-aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice,
-également en noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de
-la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la
-même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens
-retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointes
-des pieds. La porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit.
-Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une vaste salle
-brillamment éclairée. Sur les murs, des soies rouges, tout autour
-des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux
-entiers, puis, au milieu, de grands lustres pendants. Une atmosphère
-d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.
-
-«D’une autre porte ouverte dans le fond et qui laissait entrevoir un
-petit salon, l’impératrice m’apparut, venant à ma rencontre...
-
-«... Les murs scintillaient de rouge sombre, des flammes sans nombre
-ruisselaient sur les dorures et rejaillissaient de la profondeur des
-miroirs, les cristaux en losanges des lustres étincelaient comme
-des pierres précieuses suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir,
-se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me
-salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se réjouissait de me revoir
-près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut
-résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle
-était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait. Je savais déjà,
-avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui.
-Nous nous promenâmes, une heure durant, sur le tapis mat, où le pied
-s’enfonçait comme sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière
-dont l’attouchement agissait comme un air tiède, ou, mieux, comme une
-musique.
-
-«Tout autour, des meubles dorés se dressaient à de longues distances,
-et dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Nulle ligne
-ne bougeait. De grands miroirs prolongeaient la pièce où la lumière
-rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. L’atmosphère
-de l’étiquette espagnole baignait les coins sombres, les portraits
-princiers dans de lourds cadres dorés et les portes secrètes tapissées
-de soie. Mais je sentis plus que je ne vis, presque dissimulées par les
-lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme
-des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices
-blancs et roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres
-se tiennent cachés pendant l’hiver, en de semblables palais, chez
-quelque fée exilée.»
-
-
-Il ne faut jamais craindre en art de forcer le caractère. Dans ce
-portrait d’Elisabeth de Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez
-à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais pourquoi citer ces trois
-peintres? Tout artiste, dans toute création, place naturellement un
-peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle qui semble étrangère
-à la nature, qui nous donne une commotion et qui, d’une manière
-irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes avenues. Si j’avais à
-considérer la vie d’Elisabeth de Bavière comme un document, comme le
-point de départ d’une invention artistique, je saisirais avec vivacité,
-pour en faire un des ferments de mon travail, le spectacle que cette
-impératrice offrit au jeune Christomanos, certain jour qu’elle l’avait
-appelé à Schœnbrunn. Il vit des cordes, des appareils de gymnastique
-et de suspension, fixés à la porte du salon impérial: Sa Majesté était
-en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe de soie noire
-à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, noires aussi.
-Le jeune homme n’avait jamais vu la souveraine habillée avec tant de
-pompe. «Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, comme
-d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre,
-elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez bas.
-
-«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne désapprenne pas de
-sauter. Mon père était un grand chasseur devant l’Éternel et il voulait
-nous apprendre à sauter comme les chamois.»
-
-«Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_[16].»
-
-
- III
-
- UNE GRANDE RICHESSE d’ÉMOTIVITÉ
-
-A travers le chant de ce page amoureux d’une étoile, commence-t-on de
-soupçonner le rythme singulier d’Elisabeth d’Autriche?
-
-Pour faire sentir l’humeur individuelle de tous ses jugements et qu’on
-ne nous soupçonne point de prendre son portrait dans notre rêverie, il
-faut que sa ressemblance puisse se former sous les yeux d’un lecteur
-patient. Goutte à goutte, comme un parfum, laissons s’épandre autour de
-nous, un peu au hasard, cette sensibilité impériale. Qui donc plaindra
-le temps qu’il y donne?
-
-
-On ne doit pas errer sur l’élément fondamental de cette impératrice.
-Dès les premiers jours, ayant surpris sans doute quelque étonnement
-chez M. Christomanos, elle lui disait:
-
---Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre,
-n’est-ce pas? Vous l’avez remarqué. En effet, il me faut toujours dire
-aux comtesses quelque chose qui leur permette de répondre. C’est là
-exactement leur office. Le plus grand effroi des rois est de toujours
-interroger.
-
-Cette franchise saisissante nous introduit au cœur du mystère que
-furent l’âme et la vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse
-d’émotivité où nous allons nous éblouir tout à l’aise, la satiété
-et le mépris, voilà d’abord les deux caractères qui frappent. Cette
-impératrice n’aimait qu’une chose, impossible à trouver dans les cours:
-le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artifice.
-
---Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à Christomanos, je reconnais
-que la lourdeur de l’existence, on la sent surtout par le contact avec
-les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous tout ce qui est
-terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans nombre. Tout
-commerce avec la société humaine nous fait dévier dans cette ascension
-et aiguise la sensation de notre individualité, ce qui fait toujours
-souffrir. Certains hommes cependant me sont aussi agréables que les
-arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux paysans et aux fous de
-village, gens qui se meuvent peu parmi la foule des mortels et qui
-commercent beaucoup avec les choses éternelles. Ils me donnent plus
-qu’assurément je ne pourrais jamais leur donner comme impératrice.
-C’est pourquoi je les quitte toujours avec une grande gratitude; ils me
-délivrent de quelque chose d’étranger et d’angoissant qui s’accroche à
-moi et m’oppresse.
-
-
-Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien
-élevées se plaisent à mettre sur leurs pensées, distingueraient déjà
-derrière cette haute et poétique philosophie une souveraine qui se
-dérobe, une impératrice réfractaire, mais elle ne permet point qu’aucun
-doute en subsiste; elle laisse glisser à ses pieds, devant nous, le
-sceptre et la couronne:
-
---Nos sentiments intimes sont plus précieux, dit-elle, que tous les
-titres et que toutes les dignités, guenilles bariolées par lesquelles
-on croit cacher des nudités...
-
-Elle complétait cette pensée, peu convenable dans sa bouche, par une
-affirmation magnifique et féconde à méditer:
-
---Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons de nos antérieures
-existences spirituelles.
-
-Cette vue commande toutes ses opinions. C’est ainsi qu’elle dira:
-«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix, car elles tirent
-d’elles-mêmes toute science. Le reste ne fait que les égarer; elles
-désapprennent une partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement
-de la grammaire ou de la logique. C’est une illusion d’alléguer
-qu’ainsi cultivées elles donneront des fils intellectuellement mieux
-doués. Et puis, pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne
-doivent pas leur souffler des conseils et des pensées, mais, par leur
-seul contact, elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des
-idées et des résolutions.»
-
-Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien qui veut qu’on
-tienne l’emploi d’impératrice et reine, comment s’abstenir d’admirer
-ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont
-étrangement méconnues, que des êtres ne peuvent porter que les fruits
-produits de toute éternité par leur souche? Amenée d’instinct par
-sa délicatesse esthétique à cette constatation des naturalistes,
-l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans
-les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La
-civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être
-humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la
-porte en soi comme un legs de toutes ses existences antérieures.
-Souvent la civilisation et la culture viennent de directions opposées
-et s’entre-choquent; alors l’être humain est dégradé.» Elle ajoutait,
-et il y a un enchantement de poésie dans une phrase si forte de bon
-sens: «Les pauvres, quelles victimes! On leur a pris la culture, et, en
-retour, on leur montre la civilisation dans un lointain inaccessible.»
-
-Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la
-concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante.
-Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces vers de Heine:
-«Le monde et la vie sont trop fragmentaires; je veux aller trouver le
-professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie et il en fait un
-système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe
-de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»
-
-
-Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort
-chez Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui
-étaient familiers. Ils naissent d’une sorte de désespoir, où l’humilité
-et l’orgueil se combattent; d’une nature hautaine qui raille les
-conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si haut et se trouver si bas!
-Un jour, à Miramar, contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice
-Charlotte, femme de Maximilien, enferma sa folie à son retour du
-Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: «Un abîme de trente
-ans pleins d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle engraisse!»
-
-Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la
-piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des
-états analogues existent chez le philosophe? Épris des plus beaux cas
-de noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et il devient
-dur. Il est amené à tirer de la vie des moralités cruelles, parce qu’il
-regarde d’un point où montent bien peu de personnes.
-
---La plupart des hommes, disait l’impératrice, ne veulent pas que les
-bandeaux soient dénoués de leurs yeux; ils croient ainsi se mettre à
-l’abri du péril... Ils sont malheureux parce qu’ils se trouvent en
-perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa
-guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos,
-et le repos, c’est la beauté de ce monde.
-
-Voilà une philosophie dont l’esprit animait Leconte de Lisle et que ce
-grand poète de l’Illusion, de la Mort et du Renoncement exprima par
-magnifiques fragments, mais il ne sut point les lier dans une formule
-aussi claire.
-
-Isolée dans cette conscience douloureuse, l’impératrice Elisabeth
-s’appliquait à ne se laisser posséder ni par les choses, ni par les
-êtres. «Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie pour eux que la
-partie de moi-même qui m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de notre
-ressemblance. Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je
-tire de l’armoire pour le porter quelques heures.»
-
-On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle,
-entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire
-souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que
-possible à sauver au moins quelques instants, pendant lesquels, chacun
-à notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh
-bien, quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je
-sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses
-diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A
-cette différence seulement, je me reconnais moi-même.»
-
-Un autre jour elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à
-nous, tout occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous
-n’avons pas le temps de regarder le ciel qui attend nos regards.»
-
-Elle trouvait enfin cette magnifique image, lourde et sombre et qui
-fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois à Tälz une
-paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle n’arriva pas
-à remplir sa propre assiette.»
-
-L’émotion éveillée en nous par la femme qui put, au hasard d’une
-promenade, laisser s’évader de son âme une pensée d’un tel raccourci,
-nous permet de vérifier sa théorie du tragique. «Je crois, disait-elle,
-que les conflits tragiques agissent parce qu’ils nous mettent dans
-un état où nous croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini
-et que nous attendons toujours dans notre vie... Ce n’est point par
-le tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus
-profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.»
-
-Je me rappelle que la veuve de Napoléon III, l’impératrice Eugénie,
-sollicitée d’accorder une audience, déclarait un jour à son entourage:
-«Oui, je sais, on vient me voir comme un cinquième acte.» Il n’est
-guère d’hommes assez sages pour se refuser d’_éveiller leur cœur_, pour
-se détourner des figures tragiques. On veut élargir sa vie. En essayant
-de nous rendre intelligibles jusque dans leurs racines les pensées de
-l’impératrice Elisabeth, nous nous enrichissons certainement d’une très
-belle, très rare et très dramatique interprétation de la vie.
-
-
- IV
-
- QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE!
-
- Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la
- vie politique ou de ce qu’on appelle la vie
- réelle? Peux-tu aimer de toute ton âme autre
- chose que les choses parfaites que découvrent
- la science et la réflexion intérieure?
- (_Lettre de jeunesse de Taine._)
-
-Quelle détresse sous les pierreries de ce diadème! Le lecteur fasciné
-s’arrête devant cette âme de désirs qui ne sait où se porter. N’eût-il
-pas mieux valu qu’elle maîtrisât ces beaux frémissements et qu’au
-lieu d’entretenir sa solitude et ses tristesses, elle s’appliquât aux
-devoirs d’une souveraine, puisqu’aussi bien ils lui proposaient une
-discipline de vie?
-
-
-Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice et que Christomanos donne
-sa leçon de grec, l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le tapis
-comme dans une trappe et s’éloigne. L’empereur invite l’étudiant
-à rester et cause avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice
-avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux
-regardaient devant elle, comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë
-et pénétrante un infiniment petit objet; elle répondait à l’empereur
-et l’interrompait assez souvent. Parfois, elle haussait les épaules
-et esquissait une petite grimace, ce qui faisait rire l’empereur.»
-François-Joseph sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit en
-grec à Christomanos:
-
---Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais
-pouvoir être utile, mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et
-puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; je ne la juge pas
-digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt?
-
---Pas trop, Majesté; je la suis seulement dans ses grandes phases,
-quand des ministres tombent.
-
---Ils ne sont là que pour tomber, puis d’autres viennent, dit-elle avec
-une nuance curieuse, une sorte de rire intérieur dans la voix.
-
---Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en
-France.
-
---Elle est assurément plus amusante. Les gens là-bas savent mieux jouer
-la comédie et avec plus d’esprit.
-
-Au bout d’un instant elle ajouta:
-
---Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours
-surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute et cela dès le
-premier instant. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin
-du voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de soi-même, par nécessité
-intérieure, par maturité. Les diplomates ne font que constater les
-faits.
-
-
-Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne prétexte
-d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach commandée
-par un impérieux besoin de solitude, par l’amour de la fuite.
-
-Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-Théodore,
-ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier pour retrouver la
-liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et donner ses soins
-aux malades. Elle-même, née romanesque, avait été fort mal élevée.
-C’est ce que Mme Arvède Barine a démêlé avec une admirable acuité
-féminine:
-
-«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière,
-était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. Chargé
-d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait
-laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver deux
-maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la petite
-Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées. Elisabeth
-se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-même
-qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne
-la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans
-des environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en
-dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle
-exige de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle
-s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander
-un verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse
-pour une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies
-simples des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à
-l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute;
-personne ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses
-parents croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore
-des robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer
-des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen, sans
-apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il survint
-un grand événement dans sa famille. Le digne couple de Possenhoffen
-avait été récompensé de ses peines; la fille aînée venait d’être
-demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On attendait le jeune
-monarque au château pour célébrer les fiançailles. C’était à la fin
-de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph arriva. Il
-avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller
-se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a peut-être
-changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe avec lui.
-L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite fée
-vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient
-pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux genoux.
-Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que le jeune
-prince contemplait cette apparition, la fée s’approcha et lui jeta sans
-façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on
-ne lui avait jamais montrée et qui avait reconnu son futur beau-frère
-d’après ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche déclarait
-à Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il
-avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais
-la petite Elisabeth.» (Arvède Barine, _Les Débats_, 8 novembre 1899.)
-
-Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour
-une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter
-le milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette
-impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial minutieux
-et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence de le laisser
-voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de bonheur
-tranquille et de fidélité bourgeoise.
-
-
-C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de
-Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir
-des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues de
-cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de
-passion et de sérieux.
-
---Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis,
-disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de
-misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et
-cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous voulons
-le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce
-gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de
-bonheur, alors on le traversera sans danger.
-
-Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi que les
-nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, tout
-déclassement, tout déracinement comporte les plus grandes chances de
-désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. Mais cette rançon
-payée, l’individu qui est sorti de sa tradition pour aller à ce qu’il
-jugeait la vérité peut se raciner derechef et une société refleurir.
-
-
- V
-
- L’ACHILLEION.
-
- C’était un conte de fées réalisé... Un
- rêve de poète exécuté par un millionnaire
- poétique, chose aussi rare qu’un poète
- millionnaire, s’épanouissait comme une
- fleur merveilleuse des contes arabes.
- (_Fortunio_, Théophile Gautier.)
-
-Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette impératrice
-méprisante et rassasiée?
-
-Ses déplacements n’avaient point la belle et raisonnable régularité
-des migrations d’un oiseau voyageur; c’était plutôt le tournoiement
-d’un esprit perdu qui bat les airs, qui ne se trouve plus de gîte
-et qu’aucune discipline ne règle. «Elle s’était organisé un peu
-partout des résidences fastueuses ou originales. On la voyait errer
-perpétuellement des somptueux châteaux historiques des Habsbourg
-aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. De Schœnbrunn, le
-Versailles autrichien, au pavillon de chasse de Lainz, élevé par
-elle dans une profonde solitude forestière et qu’elle avait baptisé
-le _Repos de la forêt_, elle allait à Miramar, sur les bords de
-l’Adriatique, dans ce palais de marbre si tristement fameux par le
-souvenir de l’empereur Maximilien; à Godollo, dont elle avait fait un
-petit Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance de Wiesbaden;
-au château de Sassetot-le-Mauconduit dans le pays de Caux, près des
-Petites-Dalles[17]; au cap Martin, où elle rencontrait l’impératrice
-Eugénie; à Strephill Castle, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou.
-La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les roseaux du Nil, comme
-les bruyères de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se promener, à
-se perdre dans Paris. Son yacht, le _Miramar_, un trois-mâts de dix
-huit cents tonneaux et de quatre cent cinquante chevaux, la menait
-de rive en rive.--Croirait-on que, la dernière année de sa vie,
-c’est-à-dire de janvier à avril 1898, on l’aperçut à Biarritz, à
-Paris, à San Remo, à Kissingen, à Dresde, au château de Lainz, aux
-bains de Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de Genève?» (Ernest
-Tissot.) Sur tous ces chemins, où peut-être elle regrettait le toit de
-son enfance et la vie paisible de Possenhoffen, elle n’oubliait pas
-l’antique maison où son mariage l’avait introduite. On l’a vue rêver
-sous les chênes qui entourent nos vénérables ruines de Vaudémont. Elle
-y trouvait les mânes des Habsbourg-Lorraine[18].
-
-C’était une branche d’un grand arbre, mais une branche cassée. Des
-malentendus d’abord, puis des catastrophes l’avaient détachée de sa
-tradition propre. Les ancêtres dont elle était la suite morale, le
-prolongement, ne pouvaient plus lui parler utilement. Leurs conceptions
-fondamentales ne savaient plus chanter en sa conscience. Elle ne se
-connaissait plus que comme un individu.
-
-On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon de Possenhoffen
-qu’«on n’est pas impératrice pour s’amuser, ni pour filer le parfait
-amour et qu’il y a après tout des compensations à ce qui manque à la
-femme dans la puissance pour le bien qui revient à la souveraine». Ce
-joli thème d’éducation est de Mme Arvède Barine. Dès les premiers temps
-de son mariage, la jeune souveraine s’évada sur son yacht à travers la
-Méditerranée, de peur d’être obligée d’entendre une parole de raison
-de son mari, coupable, si l’on veut, mais surtout étonné, qui se
-lançait à sa poursuite. La duchesse Ludovica écrivit à sa fille ainsi
-fugitive: «Vous avez agi comme si c’était vous qui fussiez coupable, et
-non votre mari... Plus nous sommes haut sur l’échelle sociale, moins
-nous avons le droit de venger nos offenses privées ou de nous libérer
-d’obligations pénibles. Rappelez-vous le bon vieux dicton: _Noblesse
-oblige_. Vous êtes partie intégrante de l’honneur d’une grande nation;
-vous manquez à vos devoirs et aux traditions de vos aïeux en agissant
-ainsi pour une offense personnelle et sous l’entraînement de la
-passion.»
-
-Un autre jour, la voyant se ronger sans trêve sur ceci et sur cela,
-cette mère infiniment sage lui disait: «Mon enfant, il y a deux espèces
-de femmes dans ce monde: celles qui en viennent toujours à leurs fins,
-et celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez l’air d’appartenir à la
-seconde catégorie. Vous êtes très intelligente, vous savez réfléchir
-et vous ne manquez pas de caractère; mais vous manquez de souplesse;
-vous ne savez pas vous mettre au niveau des gens avec lesquels il vous
-faut vivre, ni vous plier aux exigences de la vie moderne. Vous êtes
-d’un autre âge, du temps où il existait des saints et des martyrs. Ne
-vous faites pas remarquer en ayant trop l’air d’une sainte, et ne vous
-brisez pas le cœur en vous imaginant que vous êtes une martyre.»
-
-On voudrait surprendre quelque point où cette fugitive, cette femme
-«d’un autre âge» et qui, pour prendre l’expression mystique, n’était
-point du siècle,--contentât son rêve intérieur.
-
-
-Il n’est personne qui n’ait visité, ou du moins qui ne connaisse
-sur des récits enthousiastes, le palais de Corfou, le blanc palais
-d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice dans la baie
-de Benizze. M. Christomanos y accompagna la souveraine. Quelle bonne
-fortune de les suivre et de connaître ce qui touchait Elisabeth de
-Bavière dans son «Eldorado»!
-
-
-... Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le môle de
-marbre blanc où se dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait montré du
-vaisseau à Christomanos en disant:
-
---Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.
-
-La plage de Benizze, blanche de galets, développait sa douce courbe
-et, dans son creux, tenait le village entre les orangers et les
-cyprès. L’impératrice, toujours en noir, abritée par son ombrelle
-blanche, franchit la porte de fer dentelé que surmonte l’inscription
-_Achilleion_ en caractères grecs. Sous l’allée de citronniers en fleurs
-qui monte doucement vers le château le jeune poète enivré par ce
-prodigieux printemps murmura:
-
---Votre Majesté voit-elle comme ces arbres se sont parés pour lui faire
-fête?
-
---Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant.
-
---Et ce parfum!
-
---Le parfum aussi s’en ira, et les citrons, après, sont fort aigres.
-
-L’ensemble de la propriété est défendu par un mur de clôture très blanc
-et très haut, et par un épais voile de feuilles d’olivier.
-
---Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice; ils se postent
-pendant des heures sur la colline d’en face sans arriver à rien voir.
-
-Le palais est bâti dans la montagne même. Sa façade, tournée vers la
-grand’route qui de Corfou par Gasturi descend à Benizze et au rivage,
-présente trois étages. Le premier fait un portique en saillie, il
-soutient sur d’énormes colonnes une large véranda, et comme le second
-et le troisième étage sont bâtis en retrait, il y a place pour deux
-loggias à droite et à gauche de cette véranda centrale, dite «des
-centaures». Les élégantes colonnes jumelles des loggias soutiennent
-elles-mêmes, au troisième étage, des balcons.
-
-L’autre façade, tournée vers l’intérieur de l’île, se compose d’un seul
-étage qui donne sur une terrasse plantée d’arbres séculaires. Sa longue
-véranda prend vue sur Gasturi et sur Aji-Deka. Un Hermès ailé semble
-prêt à s’envoler de l’extrême bord de la balustrade par-dessus le bois
-d’oliviers.
-
-Pour apprécier cette construction, il faut la mettre dans cette
-splendeur du paysage, de la chaleur, de la lumière, des parfums, des
-nerfs hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques. Mais, dans
-un tel pays, l’inépuisable source des plaisirs, ce sont les jardins.
-Un escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux adolescents, conduit
-des parterres du bas aux terrasses plantées du haut. Un péristyle,
-tout en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la terrasse. La longue
-suite des colonnes en rectangle qui portent le toit sont teintes à
-leur partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux sont richement
-dorés et peints en bleu et rouge; leurs corps blancs se détachent
-merveilleusement sur le mur pompéien du fond où de grandes fresques
-évoquent tout l’Hellénisme fabuleux. Du côté de la mer, à l’extrémité
-nord du péristyle, on voit une figure éblouissante de blancheur:
-c’est la Péri, la fée de la lumière, qui, sur une aile de cygne,
-glisse au-dessus de l’onde et sur son sein presse l’enfant endormi.
-Devant chaque colonne du péristyle se tiennent des muses, de grandeur
-naturelle, et à leur tête, Apollon Musagète.
-
---La plupart sont des antiques, dit l’impératrice, je les ai fait
-acheter à Rome. Elles appartenaient au prince Borghèse, mais il a fait
-banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que
-c’est affreux qu’aujourd’hui les dieux même soient les esclaves de
-l’argent?
-
-Tout près d’Apollon, dans ce cercle des Piérides, l’impératrice désigne
-une statue de Canova, la _Troisième danseuse_, dont on dit, comme de la
-_Venus victrix_, qu’elle représente Pauline Borghèse.
-
---J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; j’espère qu’elles
-l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde fort
-tendrement.
-
-Une seule marche descend du péristyle à la terrasse jardin.
-
---«Le jardin des Muses», dit l’impératrice à Christomanos. Ici, sans
-nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.
-
-Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, raides et vraiment
-hiératiques, et parmi les magnolias, épanouis en fleurs géantes,
-l’impératrice montrait des oliviers sauvages:
-
---Je les ai laissés là exprès, parce que sur l’Acropole il y avait
-aussi des oliviers consacrés à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une
-haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les
-rayons de soleil qui glissent le long des cyprès.
-
-Nous ne pouvons suivre M. Christomanos dans son inventaire de
-cette architecture et de cette flore des jardins. La description
-la plus précise suggère peu de choses à qui ne peut la doubler de
-ses souvenirs. Après des parterres de roses et d’hyacinthes, à une
-extrémité du jardin d’où la montagne glisse à la mer, sous des vagues
-de feuillage, on atteint un banc de marbre hémi-circulaire, comme on en
-voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma Tadema les peint.
-Des taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là que l’impératrice
-habillée de deuil contemple la mer qui s’élève très haut à l’horizon,
-la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Plus haut encore,
-les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans la buée du soleil.
-
-Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes jardins suspendus», dit
-l’impératrice. La troisième se nomme la «terrasse d’Achille», parce que
-ses nombreuses allées couvertes de plantes grimpantes rayonnent autour
-de la statue d’_Achille mourant_.
-
-Si nous prenions la liberté--mais il faut laisser quelque mystère--de
-parcourir l’intérieur du palais, nous verrions dans le grand escalier
-une colossale peinture décorative, le _Triomphe d’Achille_, Achille
-traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.
-
---J’ai consacré mon palais à Achille, dit l’impératrice, parce qu’il
-personnifie pour moi l’âme grecque, la beauté de la Terre et des
-hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si rapide à la course.
-Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les
-traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement
-à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que
-sa propre volonté, il n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui
-était plus précieuse que la vie entière.
-
-Des indications de cette puissance relèvent soudain le sens de ce
-palais où notre imagination peut-être insuffisante serait tentée de
-se dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. Dans ses
-fameux châteaux de Bavière, Louis II, par la faute des peintres, des
-sculpteurs et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter ses rêves, subit
-et nous inflige un pareil échec. C’est qu’il n’est pas donné à des
-individus de grouper pour leurs caprices magnifiques, mais singuliers,
-cet ensemble d’ouvriers que la France disciplinée par plusieurs
-siècles mit à la disposition des volontés vraiment nationales de Louis
-XIV dans Versailles.
-
-Nous ne faisons pas cette distinction entre l’individuel et le
-collectif pour diminuer la qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous
-la considérons elle-même comme un fruit historique et comme le type
-expressif de cette étrange et grande famille des Wittelsbach. Et
-d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse valeur sociale
-(encore que je ne méconnaisse point ses dangers), quand il se hausse
-jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, l’emploi de héros.
-
-L’impératrice vécut vraiment dans une obsession héroïque. Elle disait
-un jour: «Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs
-morts, oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct
-de la création. Homère a raison, quand il compare les hommes qui
-combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là
-que pour végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était point la dupe
-de son imagination. Et voici son dernier mot sur ses «Eldorados», sur
-ses rêves impuissants de vie héroïque:
-
---Lors de mon premier séjour à Corfou, je visitai souvent la villa de
-Baila. Délicieuse et tout abandonnée au milieu de ses grands arbres,
-elle m’attirait tellement que j’ai fait d’elle l’_Achilleion_. Hélas!
-j’y ai détruit l’antique mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je
-regrette mon intervention: nos rêves sont toujours plus beaux quand
-nous ne les réalisons pas... C’est aussi à cause du voisinage de
-l’Aja Kyriaki que j’ai si fort désiré d’habiter ici. Je veux que l’on
-m’ensevelisse là-haut. Il n’y aura que les étoiles au-dessus, et les
-cyprès me donneront assez de soupirs, plus que ne sauraient faire les
-hommes. Je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des
-cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de
-tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme chez les
-hommes les méchants propos et les calomnies.
-
-Quand elle eut fini de montrer son palais à M. Christomanos, elle dit:
-
---Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne
-faut consumer les précieuses heures de la vie entre les murs qu’autant
-qu’il est indispensable. Quant à nos logis, ils doivent être tels
-qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du
-dehors, nous y rapportons.
-
-Voilà qui nous donne la mesure précise de l’importance qu’une Elisabeth
-de Bavière ou encore qu’un Louis II donnent à leurs châteaux,
-véritables rêves pétrifiés, sur lesquels des littérateurs en voyage ont
-publié bien des pages qui sentent le badaud. «Nos logis doivent être
-tels qu’ils ne puissent détruire les illusions que nous y apportons du
-dehors!» Je prendrais cette phrase pour épigraphe, si j’avais à récrire
-certain voyage que je fis autrefois à Neu-Schwanstein, à Linderhof, à
-Chiemsee, isolés aux forêts ou que baigne une eau morte. Mon récit se
-terminait sur ces mots que je vérifie dans l’_Achilleion_: «A qui n’a
-pas l’état d’âme de Louis II, que servirait de vivre aux châteaux de
-Bavière?»
-
-
- VI
-
- SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE
-
- Je confesse que l’amour infini que je
- porte au fond du cœur se trouve toujours
- empêché dans son essor lorsqu’il s’adresse
- aux réalisations finies de l’essence
- parfaite. Je ne sais quelle malheureuse
- clairvoyance me montre que tous les êtres
- manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi ils
- ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je
- dis la même chose de moi-même et je sens
- que je ne mérite pas non plus d’être
- complètement aimé.
- (_Lettre de jeunesse_ de Taine.)
-
-Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania
-caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous
-caressons sans cesse», disait-elle.
-
-Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses,
-comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment
-luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus
-délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des
-aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse.
-
-M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer pour sujet de sa thèse de
-doctorat à Innsbruck, interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus je
-reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte en moi la pensée que
-son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons pendant des
-heures sur la grève homérique, tandis qu’elle glisse, le long du clair
-rivage de la vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis que les
-vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs, j’ai le sentiment
-qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie.
-Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient au sable,
-ne distingue jamais rien que ceci: des forces et des puissances, plus
-impérissables que celles que nous connaissons sur cette île de la vie,
-nous revendiquent pour elles.--Presque à chaque fois que nous allons à
-la mer, l’impératrice me dit: La mer veut me posséder toujours, elle
-sait que je lui appartiens.--L’atmosphère où vit l’impératrice est
-autre que celle où nous respirons. De notre point de vue, sa vie est
-vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire qu’elle se trouve, en tant
-même que créature vivante, dans un état qui exclut la vie.»
-
-On trouve dans le «journal» du jeune lecteur quelques notes qui nous
-permettent de comprendre à la française la vraie nature morale de sa
-souveraine.
-
-
-.... Elle semblait s’adoucir en se reportant à son enfance. Un jour sur
-l’Aja Kyriaki, l’un des sommets de Corfou, elle dit:
-
---C’est ici seulement que je me plais tout à fait. Ici je pourrais
-même renier mon principe (de perpétuelle errante), et rester attachée
-pour toujours à cette motte de terre... La mer aujourd’hui est comme
-un lac... Je me sens si bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de
-penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen.
-
-
-.... Dans l’une de ses longues promenades de Corfou, elle surprit,
-sous un bois d’oliviers, des jeunes filles qui dansaient. Les mains
-dans les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient lentement;
-une belle enfant aux cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la
-chaîne par un mouchoir de soie rouge. La conductrice chantait, puis
-toutes les autres reprenaient chaque strophe:
-
- J’ai perdu un mouchoir rouge,
- Je le portais sur mon sein--
- J’ai perdu un mouchoir rouge...
- (Ah! que j’ai froid au cœur!)...
-
- Je l’ai cherché sous le pommier
- Où longuement tu m’embrassas--
- Je l’ai cherché sous le pommier...
- (Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?)
-
- Je m’élance vers la triste mer,
- Où j’ai tant et tant pleuré--
- Je m’élance vers la triste mer...
- (Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)...
-
- Tu peux garder le mouchoir rouge,
- Mais rends-moi mon pauvre cœur.
-
-L’impératrice contempla ce spectacle avec ravissement, puis elle dit:
-
---Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhoffen,
-bien que nous ne fussions pas des grecques.
-
-
-.... Une fois, M. Christomanos lui lisait _Peer Gynt_. Ils arrivèrent
-au couplet de Solweig:
-
- Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,
- Cher garçon, toujours loin,
- Quand viendras-tu?...
- --Je veux attendre, attendre,
- Si long que ce soit encore.
-
---Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. Peut-être n’était-il pas
-celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe
-si souvent dans ses jeunes années. Et l’on veut faire soi-même sa
-destinée!... Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui
-aussi.
-
-
-Il y a quelque chose encore à noter dans le soin qu’elle mettait à
-prémunir son jeune lecteur contre les intrigues de la cour: «Ces
-gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les jours de faisans et de
-perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait:
-«Ah! oui, certainement, on est très dévoué à l’impératrice. Mais
-chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé... Peut-être même
-je dois remercier Dieu d’être impératrice, autrement cela tournerait
-mal pour moi.»
-
-Et montrant une petite chambre dont les murs étaient littéralement
-couverts de portraits de chevaux, elle les commentait ainsi:
-
---Tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur
-place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que
-nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner...
-
-... Cette prévision déjà peut faire frissonner le lecteur, mais voici
-la plus significative anecdote.
-
-
-Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et Christomanos passèrent
-devant une hutte, un peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands
-arbres noirs. Une faible lueur passait par la porte ouverte. Soudain,
-un cri, un seul cri strident et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit
-de nouveau et avec lui tout un chœur de sons gémissants. C’était une
-lamentation de plusieurs femmes qui venait de la hutte éclairée. Il y
-eut une pause, puis la complainte reprit plus puissante, pour se rompre
-encore une fois. Et au-dessus de ce flot sauvage, fait de quelques
-notes, qui montait et baissait comme la mer, de temps à autre s’élevait
-une voix unique à qui rien ne pouvait se comparer, qui surpassait toute
-terreur en épouvante et toute épée en tranchant.
-
---Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, avec effroi.
-
-Et d’une voix que M. Christomanos ne lui connaissait pas, elle commanda:
-
---Allez, voyez ce qui est arrivé.
-
-Il vit sur un sol de terre battue plusieurs femmes accroupies en
-cercle. Quelque chose de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille
-femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du
-cercle des autres femmes. Il revint à l’impératrice.
-
---Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire des Grecs.
-
-Elle demanda qui était mort. Il répondit qu’il avait cru voir une
-vieille femme gisante sur le lit.
-
---Voilà que vous vous trompez, dit-elle d’une voix basse. Ce doit être
-un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les
-autres. Peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.
-
-Mais elle le rappela aussitôt.
-
---Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils.
-
-Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence, tout
-à coup elle dit:
-
---Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en
-elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute son
-âme d’autrefois.
-
-Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée.
-
-
-Ces pauvres anecdotes--pauvres, mais suffisantes pour jeter de larges
-clartés--permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient
-cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons
-quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature.
-
-C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine. Il
-aide pourtant à la comprendre comme une désabusée.
-
-M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine elle
-préférait, elle répondit:
-
---Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même.
-L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre
-enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand
-mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine,
-mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la
-tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient.
-
-Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de solitude,
-un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait
-le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à l’impératrice un
-bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’argent. Plus
-loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux bras ronds et brunis,
-aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un
-second bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’or. Comme
-Christomanos demandait pourquoi de l’argent au vieillard et de l’or à
-la jeune fille, l’impératrice répondit:
-
---C’est qu’elle est belle!...
-
-Qu’il me soit permis de placer sous cette histoire de qualité lyrique
-quelques réflexions chagrines, et de signaler le revers de la médaille
-que nous présentons dans son beau jour. «La spécialisation excessive
-d’une faculté aboutit au néant. Je comprends la fureur des iconoclastes
-et des musulmans contre les images. J’admets tous les remords de saint
-Augustin sur le trop grand plaisir des yeux. La folie de l’art est
-égale à l’abus de l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre la
-sottise, la dureté du cœur et une immensité d’orgueil et d’égoïsme.
-Je me rappelle avoir entendu dire à un artiste: Ne donnez pas à ce
-pauvre-là, il est mal drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.»
-
-D’où viennent ces lignes qui s’appliquent fortement à Elisabeth de
-Bavière? Je les extrais d’une étude sur l’_École païenne_ où Henri
-Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature pourrie _de
-sentimentalisme matérialiste_». (Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra
-curieux à certains lecteurs mal informés que cette étude soit de
-Baudelaire. On veut voir dans celui-ci le chef d’une école satanique,
-quand il est souvent un voisin de Veuillot.
-
-Au moment de l’assassinat, Drumont publia un magnifique article,
-intitulé _le Douzième Arbre_, à la fois brutal et religieux, qui
-complète et fortifie la thèse de Baudelaire: «... L’impératrice
-emportait toujours en voyage les œuvres de Heine, son auteur de
-prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter ses hommages à la
-baronne de Rothschild (c’est en cours de route qu’elle fut assassinée),
-cette descendante des Wittelsbach, devenue la femme d’un Habsbourg,
-aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette
-pièce atroce (sur Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine) où le poète
-s’égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du
-bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie, peut-être,
-de cette reine qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus de
-tête, et de cette dame d’honneur réduite à faire la révérence avec
-son derrière... Derrière le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste
-était déjà embusqué et guettait... Il ne faut pas trop rire à la _Belle
-Hélène_, lorsqu’on appartient à la famille des Atrides et que l’on est
-menacé par les Dieux d’avoir le sort de Klytemnestra...»
-
-Je devais indiquer ce point de vue. Pour bien embrasser un spectacle,
-il faut de temps à autre que le spectateur se déplace d’un pas à
-gauche, d’un pas à droite...
-
-
- VII
-
- ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS.
-
- Il suit de là que mon amour tend
- aux choses générales ou idéales.
- Mon objet est le Dieu ou l’Être.
- (_Lettre de jeunesse_ de Taine.)
-
-Ainsi empêchée dans son attrait vers des réalités finies, où
-s’orientera cette âme en détresse?
-
-Écoutez, regardez une belle scène à peine indiquée. Un matin,
-traduisant Othello avec son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la
-_Chanson du Saule_ de la touchante Desdémone.
-
- La pauvre âme était assise près d’un sycomore,
- --Chantez tous le saule vert,
- Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux,
- --Chantez le saule, le saule, le saule...
-
-Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire:
-
---Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce
-sont les saules...
-
-Magnifique indication! Depuis que le monde est monde, de telles
-sensibilités ardentes voient la nature elle-même comme un immense
-«buisson ardent». Elles se tournent vers les forces sourdes, vers les
-puissances primitives, vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer,
-les sommets, l’ouragan, le réveil profond de ses vies antérieures, nous
-avons bien vu que c’étaient la vie véritable et le refuge constant de
-l’impératrice.
-
-Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue de l’Aji Deka. Rien que
-des granits solitaires, quelques chênes nains, le soleil et un vent
-furieux. Elle murmure:
-
---Comme dans une île, bien que l’on soit sur la terre ferme... Cette
-cime pourtant se rattache aux montagnes, aux vallées, aux hommes...
-Voilà à quoi l’on peut toujours arriver, si l’on veut.
-
---Qu’entend dire Votre Majesté? demande Christomanos.
-
---On peut toujours arriver à faire de soi une île.
-
---La cime ne peut interdire au vent de venir jusqu’à elle.
-
---Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime; ni
-des nuages non plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie tiède... Et
-quelle superbe lutte! Regardez ces pauvres buissons qu’agite le vent;
-voyez comme ils se cramponnent et se cachent: pourquoi aussi ont-ils
-voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne.
-Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine.
-
-Une seconde après, elle dit en souriant:
-
---Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou
-prétendaient que c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles, les
-nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être, de
-son côté, tenait-il les gens de Corfou pour des insensés. Mais le vent
-l’a tué, lui aussi, tout de même.
-
-
-Un soir au crépuscule, contemplant depuis la grève solitaire de
-Corfou les montagnes d’Albanie incendiées par le soleil couchant,
-elle montrait deux gros nuages blancs qui descendaient d’un sommet
-lentement vers la mer:
-
---Ces nuages sont comme nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer
-de leur existence.
-
-
-A la même heure, un autre jour, elle s’écriait:
-
---Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil! On dirait
-des sorcières qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.
-
-Puis elle ajouta:
-
---Les passions du ciel que nous contemplons tous les jours nous font
-oublier nos propres soucis.
-
-
-Des milliards d’hommes ont passé sur la terre; ils tenaient des rôles
-variés, mais tous cherchaient le bonheur.
-
-Eh bien! leur philosophie dernière ne varie guère: le bonheur, c’est
-d’oublier la vie. Cette merveilleuse impératrice, quand elle promène
-sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, s’accorde avec le
-vieux philosophe, disons le mot pour forcer le pittoresque, avec
-le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant les cent pas le
-long du lac du Bourget en compagnie du sombre Maupassant et du jeune
-Chevrillon, leur donna sa formule: «Travailler toute la journée, et le
-soir nettoyer ses instruments pour recommencer le lendemain.»
-
-Contempler, travailler; il existe une troisième méthode, la solution
-divine: le sacrifice. C’est toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus
-rien à inventer sous le soleil; nous mettons nos pas dans les pas de
-nos pères. Mais l’impératrice Elisabeth mêle à ses pensées les feux des
-pierreries de son diadème et l’ardente couleur du sang que les hommes
-voudraient verser pour une beauté si défendue.
-
-La contemplation n’a jamais suffi pour apaiser les déceptions et
-combler le vide de la race de René. En dépit du calme qu’elle célèbre
-et que marquent sa marche élastique de Diane et son port de déesse,
-Elisabeth, qui manque d’un principe de vie, se tourmente et cherche
-où se faire dompter. Levez-vous vite, orages désirés. Celle qui fut
-d’abord une Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir comme un
-roi Lear, trahie par les rêveries, filles de ses veilles, et qui court
-aux flagellations de la tempête.
-
-Elle ne fit jamais de confidences; à peine si, dans un éclair, son
-obsession se laisse deviner. Voici, par exemple, une formule où l’on
-peut trouver la définition de l’impératrice par elle-même:
-
---Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un de nous pour en faire un
-poème magnifique, ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée.
-
-On croit voir passer sur ce ciel sombre d’orage des éclairs de
-prescience:
-
---Je marche toujours à la recherche de ma destinée; je sais que rien
-ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer.
-Tous les hommes doivent, à un certain moment, se mettre en route à la
-rencontre de la destinée. Le destin, pendant longtemps, tient ses yeux
-fermés, mais, un jour, il vous aperçoit tout de même....
-
-
- VIII
-
- LES VIOLONS CHANTENT: «JAM TRANSIIT».
-
-Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une
-fièvre qui veut s’éteindre, d’une génialité cherchant éperdument un
-milieu favorable, que les fuites continuelles de cette impératrice;
-et, par exemple, ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à
-Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à
-travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles
-dans les marais, disait-elle. Deux damnés semblent errer dans le monde
-infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est
-mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir
-seule. Cela ressemble aux représentations théâtrales que se faisait
-donner le pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est beaucoup plus
-grandiose.» Et elle ajoutait: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût
-encore plus enragé; on se sent alors si proche de toutes les choses et
-comme en conversation avec elles!»
-
-On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature.
-Avec le strident des violons tsiganes qui pleurent et qui sourient,
-Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes et brûlantes poussées
-l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort volontairement devancée. Et
-ce chant, je ne sais s’il monte plus haut dans l’atmosphère raréfiée
-des sommets ou soutenu par les profondes clameurs de la mer. «Sur la
-mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la houle.
-Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer plus
-profondément. La mer nous déshumanise, elle ne souffre rien en nous de
-l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis
-devenue moi-même une vague écumante.»
-
-Les grands maîtres qui firent leur principale étude d’accepter et de
-mourir, de mourir continuellement, s’exprimèrent-ils jamais avec plus
-de magnificence que le jour où cette femme déclare: «L’idée de la mort
-purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe
-dans son jardin. Mais ce travailleur veut toujours être seul et se
-fâche si des curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je me cache la
-figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la
-mort puisse jardiner paisiblement en moi.»
-
-Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes de ces brûlantes
-décharges qui devraient suffire à susciter la grande vie spirituelle
-chez l’être le plus morne! Songez que cette personne extraordinaire
-faillit s’abîmer sans rien nous trahir des puissances qu’avaient
-amassées en elle la préparation des siècles et ses douleurs. Mais
-pour contempler face à face l’idéal qu’elle dénude à demi dans ces
-grandes vérités voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments, ses
-sensations, la vaste poussée des vagues au-dessous de sa conscience
-claire. Une certaine scène d’incomparable poésie eut pour cadre la
-première aube sur la mer de Corfou et les jardins d’Achille.
-
-«Au petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et--sans savoir
-pourquoi--j’ai monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur la
-terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière
-les croupes noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans
-l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la
-mer à peine visible sous son immense pâleur, le matin montait humide.
-Presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; Sirius seul, d’une
-terrifiante grandeur et magnificence, était au zénith. Au-dessous se
-dressait un grand cyprès noir, incliné légèrement sous un souffle de
-brise que l’on ne sentait ni entendait... Soudain, je vis l’impératrice
-glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais.
-Extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, je voulus me
-retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à
-défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici, avant le lever
-du soleil, pour voir comme tout s’éveille[20]. Il ne faudra plus
-monter jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à
-fait seule.»
-
-Magnifique témoignage, que nous laissons retomber faute de documents
-sur des rêveries si conjecturales! Sur ses hautes terrasses, le sphinx
-a gardé le mot de son énigme. Mais nous sentons bien autre chose que
-les plaintes d’une allemande malheureuse: les ravages de la satiété et
-la névrose des tout-puissants.
-
-
-L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique et fataliste,
-l’invincible dégoût de toutes choses, la présence perpétuelle de
-l’idéal et de la mort, et même ces enfantillages esthétiques d’une
-mélancolie qui cherche à se délivrer, me font tenir l’existence
-d’Elisabeth d’Autriche comme le poème nihiliste le plus puissant de
-parfum qu’on ait jamais respiré dans nos climats. On croirait que des
-fusées orientales vinrent, chez cette duchesse en Bavière, irriter le
-fond romantique. Toutes ses forces de rêve, elle les astreint à des
-cadences que je trouve seulement chez ces incomparables soufis persans
-qui couraient le monde dans la familiarité de la mort. Et cette satiété
-qui n’empêche aucun frémissement évoque devant mon imagination certains
-rêveurs mystérieux des trônes asiatiques.
-
-Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une
-explication; mais--comme un air de musique parfois nous transporte
-dans un paysage--l’atmosphère de silence, de fatalité et de beauté un
-peu bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces
-cours des khalifes où la philosophie du néant, parfois avec mièvrerie,
-développe ses sentences au milieu de drames qui la justifient.
-
-Pourquoi poursuivrais-je davantage de rendre intelligibles ces
-incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux que nous
-appelons les heureux de ce monde les ont répétés à maintes reprises
-depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des cours,
-nous avons entendu des pensées analogues. Ces états de faiblesse
-irritable, ces angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, ces
-noires lycanthropies, c’est la sécrétion particulière aux natures
-supérieures. Avec une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir
-les hommes assez imprudents pour s’attarder à réfléchir sur notre
-effroyable impuissance, nous mettons éternellement nos pas dans les
-pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont souffert, comme
-Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se sont sentis
-soulevés, au moins de désir, vers un plus haut idéal; ils ont éprouvé
-un éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, contentes
-d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est que, sans but et
-sans frein, ils souffraient d’un manque de discipline. D’un tel état
-peuvent sortir les grandes singularités artistiques ou religieuses
-qui sont l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond des doctrines!
-C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour
-l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, comprendre le
-néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes les minutes
-les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant que
-chez une femme divinisée par sa beauté, par son diadème, par son
-malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle méditation, et par son
-assassinat qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé la mort.
-
-Quand une brute menée par la Fatalité qui préside aux tragédies
-antiques accosta l’impératrice sur le trottoir du lac, près de l’hôtel
-Beau-Rivage, sans doute celle-ci participait toujours à ce que le
-vulgaire appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant
-plus de but, de volonté, ni rien qui lui fût, elle était, selon le
-philosophe, une étrangère à l’existence et vraiment une morte.
-
-M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui mérite d’être recueilli:
-«L’homme qui assassina l’impératrice d’Autriche obéit peut-être à
-un instinct plus haut que son intelligence; croyant tuer la force,
-il poignarda le dédain.» Sans doute, mais encore, plutôt qu’une
-dédaigneuse, c’est une absente. _Jam transiit_; _Déjà elle avait passé
-outre_... L’imbécile Luccheni a tué une morte.
-
-Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher.
-C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle
-demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»
-
-
- IX
-
- REJETONS LA COUPE A LA MER.
-
-J’étais assis dans un bureau de rédaction, à corriger les épreuves d’un
-article, quand arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là des
-écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis «symbolique» ou «décadente»,
-c’est-à-dire qui se piquent de raffinement exquis, rejettent toute
-discipline et ne mettent rien au-dessus de l’art. Et l’un d’eux, avec
-une grande autorité, en tournant sa face ronde vers les cieux, déclara
-qu’«en somme, Luccheni était infiniment plus intéressant que cette
-femme».
-
-Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, me frappa vivement.
-Je sortis, sans mot dire, pour aller la méditer dans une magnifique
-promenade. Un tel mot demeure pour moi une précieuse expérience; je
-le tiens pour un de ces documents qui nous débrouillent les idées,
-qui nous font distinguer la véritable nature des êtres sous les
-affectations et les masques. C’est une autre question de savoir si le
-point de vue esthétique et aristocratique est le meilleur, mais le
-problème qui fut solutionné pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce
-qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, les poètes qui
-préfèrent ce «héros» à cette «héroïne». Je m’explique la misère de
-notre littérature récente: c’est goujaterie de l’âme.
-
-Celle qui régla sa vie sur les maximes que nous avons recueillies est
-évidemment à cent mille pieds au-dessus des diverses personnes qui sont
-spécialement chargées d’avoir des opinions intellectuelles aujourd’hui.
-Il semble pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable d’entendre
-le plus naïf roman de Walter Scott, devrait être sensible à cette
-silhouette de fée entrevue dans le brouillard allemand.
-
-Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent
-beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait
-pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, elles se laissent
-aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie
-intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent
-volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles
-renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie.
-D’ailleurs, cette solitude claustrale, c’est encore moins prudence
-devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de
-tristesse; il leur convient d’être ce que tout le monde appelle
-«enseveli vivant.»
-
-
-M. Constantin Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_
-volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant
-de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de
-cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper
-sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas
-en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si,
-enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un
-brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de
-rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un
-hasard providentiel, il doit le croire, lui permettait de soustraire
-au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmât les amis de
-Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Énéide_, comme à son lit de mort
-il avait ordonné.
-
-Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond du gouffre, la coupe du
-roi de Thulé irrite notre sens du mystère et nous commande de tout
-risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi les
-convives recrutés sur la place publique et déjà gorgés de boissons
-vulgaires? Plaise au ciel que cette impératrice de la solitude ne
-devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une
-figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin Louis II:
-un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et gâté par
-les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses.
-Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, de Chateaubriand
-et de Napoléon pour résister à ces parasites; ils déshonorent et
-déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter
-nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme
-d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la
-perfection.
-
-Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice l’isolement
-qu’elle aimait et qu’on doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté,
-prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces
-natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se
-rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes insolubles, et par
-là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition
-une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mme Clotilde de
-Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils
-ressentent[21].»
-
-
-
-
- SOUVENIR DE PAU EN BÉARN
-
-
-
-
- SOUVENIR DE PAU EN BÉARN
-
-
-Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes images
-de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent leur
-vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent jeunes encore. Et le
-soleil qui perce l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient
-pas que j’oublie des rayons prématurément glacés.
-
-Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que frappe un
-flot d’azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa douceur
-qu’aucun souffle jamais n’excite, prête à de mortelles rêveries.
-
-
-C’est en octobre, novembre, quand la colchique perce entre les feuilles
-mortes, que Pau fait le mieux sentir son caractère dominant: un climat
-mol et qui cicatrise.
-
-Je ne sais rien de plus doucement agréable que la suite des promenades
-aménagées au flanc méridional de cette ville. Elles forment un large
-balcon sur la verte vallée du Gave, sur d’innombrables collines
-arrondies et, tout au fond, sur la ligne dentelée des grandes Pyrénées
-bleuâtres.
-
-On aboutit à un bois sur une colline. C’est le parc du Château, du
-Château d’Henri IV. M. Taine se promena dans cette allée solitaire,
-sous la colonnade des chênes et des châtaigniers, quand il avait
-vingt-six ans. Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées sur
-la pente, voilaient le Gave et la large campagne. Comme aujourd’hui,
-l’air demeurait immobile, sans un coin de ciel bleu, sans un bruit
-animal. «On est bien ici, disait-il, et cependant on sent au fond du
-cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en _rêveries
-tendres et tristes_.»
-
-Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que de mêler des facéties
-brutales contre les «philistins» à des extraits quelconques des
-vieilles chroniques?
-
-
-Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, vivantes, elles fuyaient
-la mort, des ombres errent indéfiniment. Elles étaient venues des pays
-du Nord trouver dans Pau un air plus tiède. Il ne les sauva point. Et
-maintenant personne ne les veut plus connaître dans ces maisons de
-passage où leur souvenir aggraverait les insomnies des locataires qui
-leur succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et n’apaise ces morts
-étrangers; les lois du pays commandent de les chasser par les plus
-savantes fumigations.
-
-Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens, ces
-ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci,
-que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque
-jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement,
-pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me
-chuchotaient une mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs
-destinées particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune
-préoccupation. Deux phrases du _Guide_ qu’on trouve ici dans toutes
-les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y
-a des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues, et
-celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait
-cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «_Guide_», énumérant
-les avantages locaux: une atmosphère douce et calmante, de magnifiques
-promenades, termine par ces mots, durement ironiques: «Toutes les
-ressources dont la classe riche est habituée à disposer.»
-
-Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il,
-pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux
-magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une
-seule symphonie.
-
-Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui, dans
-le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de nous en
-être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous exciter
-et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément.
-Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème soit clair.
-Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous présenter
-plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter ensemble et
-par cette complexité elle déchaîne nos puissances profondes d’émotion
-que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des espaces pleins,
-puis des élans, des repos, puis des enrichissements, et des élans
-plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà
-les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme.
-Ils se déformeraient au point de s’anéantir si l’on prétendait les
-faire entrer dans des formules. Ils inspirent et ne s’expriment pas.
-Les promeneurs de la semaine des morts, qui se prêtent aux nappes
-de rêveries suspendues sous les chênes du parc béarnais, ne peuvent
-s’expliquer ce qui les met en branle.
-
-
-Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à distinguer
-une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, mon aîné
-de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un sursis pour le mal
-dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà sur la terre pour
-le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui
-l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes dettes morales, que
-j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon bienfaiteur à cause d’une
-phrase qu’il dit devant moi quand j’avais quinze ans.
-
-Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une remarque
-très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands
-praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.» Ces mots tombés
-au hasard d’une conversation s’étant fixés sur l’heure dans mon esprit
-ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée;
-elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris les maîtres. Qui
-oserait, en effet, lutter avec des hommes mystérieux! Mais étudier un
-homme en chair et en os, et prendre sa suite à force de travail et de
-discipline, l’imagination d’un adolescent courageux accepte que cela
-soit possible.
-
-Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus subtil et
-plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où l’on
-meurt, pour apprendre à se résigner.
-
-
-Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité des
-choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les branchages
-les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion
-et leur confiance insensée dans la vie. Le promeneur sort de son rêve;
-il écarte les morts qui le pressent, et les morts, plus obsédants,
-qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans son cœur. Averti
-par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir s’intéresser à ces
-beaux lieux et participer à leurs magnifiques largesses pour qu’elles
-étendent son existence.
-
-Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et de
-grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent
-ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des
-villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des
-collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme
-d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne sont
-que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et
-par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la tranquillité
-générale.
-
-L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans tendresse
-ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en
-conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de toute
-éternité nul n’y vit un ciel d’airain.
-
-Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie, quelle
-tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six surtout,
-quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que les
-lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!
-
-
-Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout
-naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle
-consolation pour tous les déshérités.
-
-C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV,
-qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de
-la soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage agréable
-où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où celles-ci
-vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse jamais
-dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées des feux du
-Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à constater allègrement
-que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité sont
-des conditions nécessaires à la qualité de chacun. «Le monde entier
-serait moins bon s’il comportait un moins grand nombre d’hosties
-mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non,
-chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit que rien n’est, si ce
-n’est dans l’ordre commun, rend grâces de la forme qu’a revêtue son
-sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont
-le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l’écoulement
-infini.» (_Anthinea._)
-
-Ce jeune philosophe de la santé, de la saine raison, tout occupé à
-construire le roi, n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, le
-véritable homme songe à créer, non point à guérir.
-
-
-La vallée béarnaise prend un beau sens historique si elle fit rêver M.
-Taine en 1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de ses meilleurs fils.
-Son esprit, toutefois, non plus que ses couleurs et ses formes, ne
-sauraient me retenir.
-
-Il est des moments où notre pensée s’étend et trouve partout à
-profiter; d’autres fois elle se replie irrésistiblement sur ses
-réserves. Et c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde soumission,
-d’accepter ces minutes de retrait où peut-être le ressort se bande pour
-une action importante.
-
-Les voyageurs m’avaient bien prévenu que le gave pyrénéen et l’épais
-ruban des végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient
-à mon torrent et à ma vallée vosgienne. En vain ici les proportions
-sont-elles plus vastes et le motif décoratif infiniment multiplié: je
-vois à Pau la Moselle où je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses
-côtes boisées, à ma droite l’église de Charmes, et plus loin, à ma
-gauche, Châtel, le bien situé, c’est-à-dire tous les premiers objets
-qui me possédèrent et dont je méconnus longtemps ce qu’ils recèlent de
-discipline. Paysage plus simple que le béarnais, plus court et plus
-pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est le mien où m’attachent
-chaque semaine davantage des liens que ma raison n’a pas noués. C’est
-lui qu’embellirait mon nom, si mon nom quelque jour donnait de la
-beauté.
-
-
-Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent sous ce ciel nouveau et
-parmi ces étrangers. Ils composent un arrière-fond à toutes les images
-que le hasard me propose, et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles
-s’harmonisent avec ma terre et avec mes morts. C’est ainsi que se
-forme un désir ardent de rompre tout ce qui nous distrait de nos idées
-maîtresses.
-
- Pau, 31 octobre 1901.
-
-
-
-
- LECONTE DE LISLE
-
-
-
-
- DISCOURS
- PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION
- DE LA
- STATUE DE LECONTE DE LISLE
- _au Luxembourg, le 10 juillet 1898._
-
-
- Messieurs,
-
-Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette
-terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière
-de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite
-de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa
-solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d’ensemble un
-magnifique animal humain.
-
-Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres
-artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École
-des Mines que présidait le _Moïse_ cornu de Michel-Ange. Le maître
-les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa
-justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de
-lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire.
-
-Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand
-travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en
-lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté
-à l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte.
-Vous vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes!
-Et quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa
-bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il
-approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui veut
-voir sa flèche dans le but!
-
-De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers
-encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait
-qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait
-le monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions,
-il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion
-dominante.
-
-
-Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les
-sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des
-médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que par
-ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre
-hommage.
-
-Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et des
-sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait encore son
-vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts poèmes les
-émotions qui accompagnent les grands travaux de résurrection historique.
-
-Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous avons
-entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et les poupées
-des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les textes les
-institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse son
-imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des horizons, du
-soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres épiques: il voit,
-sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des groupes historiques
-s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par là nul de ces
-groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux, saugrenus parfois,
-ils mettent des illusions toujours vivantes dans nos consciences.
-
-Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague et
-passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel de toute
-poésie: la caducité des choses humaines, opposée à l’éternelle jeunesse
-de la nature.
-
-
-La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son œuvre.
-A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se passer d’un
-Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que nos grandes
-écoles augmentent chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte de
-Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment
-retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la
-vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son
-regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère
-de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une
-exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il
-nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-à-vis de ces
-revenants: au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes,
-ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie.
-Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eut fait entrer
-dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie
-intellectuelle.
-
-Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord
-si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils
-_délivrent_, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris
-une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique
-nihilisme par la vie active.
-
-Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les conclusions
-désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur le
-développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir
-indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes
-stériles sur ce que la vie manque de but.
-
-
-J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire,
-comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut
-pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons
-nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de
-Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches
-du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les
-sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des
-points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la
-moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit
-souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.
-
-Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération
-enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme
-candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un
-instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la
-Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète
-voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux,
-qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce
-spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent
-déjà Homère, Eschyle et Sophocle.
-
-Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles,
-Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la
-vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du
-jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour
-leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants,
-les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce
-gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une
-autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est
-pas la sœur du rêve.
-
-Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est
-une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il
-maudit d’avoir précipité les Olympes païens.
-
-Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux.
-Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur
-sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les
-meilleurs n’étaient pas immortels.
-
-Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être
-son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la
-mutabilité des formes du Divin.
-
-
-L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des
-dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois
-de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un
-Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le
-génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos
-talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un
-sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose
-de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose
-distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien
-penser.
-
-Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier
-commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé
-bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de
-respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus
-modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler
-le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de
-l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le
-chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature.
-
-Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître
-ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles
-fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité
-curieusement honore la trace du ciseau magistral.
-
-
-
-
- LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE
-
-
-
-
- LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE
-
-
-Le jour des Morts est la cime de l’année. C’est de ce point que nous
-embrassons le plus vaste espace. Quelle force d’émotion si la visite
-aux trépassés se double d’un retour à notre enfance! Un horizon qui n’a
-point bougé prend une force divine sur une âme qui s’use. Le 2 novembre
-en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu’une
-pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et
-flotter sur un ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher les soins
-de la vie à la mort.
-
-Monotone psaume, formules dont nous savons l’apparente sécheresse, mais
-elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s’enfonce
-dans des abîmes de méditations... Une fois encore, faisons glisser
-entre nos doigts ce chapelet.
-
-Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont
-étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent
-se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui,
-fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies
-profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous
-voulons nous relier à notre terre et à nos morts.
-
-C’est une méthode dont je n’ai pas toujours distingué la bienfaisance.
-J’étais un fameux individualiste et j’en disais sans gêne les raisons.
-J’ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée
-par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de
-Loyola, et c’est toute la genèse de l’_Homme libre_[22]»; j’ai prêché
-le développement de la personnalité par une certaine discipline de
-méditations et d’analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de
-l’individu me contraignit de connaître comment la société le supporte
-et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même, qu’est-ce donc, sinon un
-groupe innombrable d’événements et d’hommes? Et mon grand-père,
-soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu’il est une partie
-constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé
-l’idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques,
-par l’observation intérieure, je descendis parmi des sables sans
-résistance jusqu’à trouver au fond et pour support la collectivité.
-Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude
-morale. J’ai vécu les divers instants d’une conscience qui se forme.
-Ici l’école ne m’aida point. Je dois tout à cette logique supérieure
-d’un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite
-à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l’élément le
-plus intime et le plus noble de l’organisation sociale, à savoir le
-sentiment vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir constaté que le
-«Moi», soumis à l’analyse un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse
-que la société dont il est l’éphémère produit.
-
-Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel. Le «Moi» s’anéantit
-sous nos regards d’une manière plus terrifiante encore si nous
-distinguons notre automatisme. Quelque chose d’éternel gît en nous
-dont nous n’avons que l’usufruit, mais cette jouissance même est
-réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que
-j’ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux
-qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison
-indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d’approcher
-la vérité. L’individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois
-de l’univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des
-pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se
-traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le
-milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des
-raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles; les idées même les
-plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de
-la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales
-et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme
-assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée,
-nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs.
-
-Dans cet excès d’humiliation, une magnifique douceur nous apaise,
-nous persuade d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut bien
-comprendre,--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se
-représenter d’une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et
-la continuité de nos pères et mères.
-
-C’est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
-suite des descendants ne fait qu’un même être. Sans doute, celui-ci,
-sous l’action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
-complexité, mais elle ne le dénaturera point. C’est comme un ordre
-architectural que l’on perfectionne: c’est toujours le même ordre.
-C’est comme une maison où l’on introduit d’autres dispositions: non
-seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite
-des mêmes moellons et c’est toujours la même maison. Celui qui se
-laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir
-mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère; il se
-dit: «Je suis eux-mêmes.»
-
-De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il
-tirera! Quelle acceptation! Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige
-délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille,
-dans la race, dans la nation, dans des milliers d’années que n’annule
-pas le tombeau.
-
-«_Je dis au sépulcre: Vous serez mon père._» Parole abondante en sens
-magnifique! Je la recueille de l’Église dans son sublime Office des
-Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d’une telle
-prière,--effusion et méditation,--sur la terre de mes morts.
-
-Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement
-l’héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l’action
-terrienne. C’est en maintenant sous nos yeux l’horizon qui cerna leurs
-travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
-ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison,
-s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme
-une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
-la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes
-changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible,
-en tous lieux, la loi de l’éternelle décomposition, mais le climat,
-la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre
-pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous
-forcent d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et
-une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie
-si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
-
-Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce
-dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point
-ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l’être, et des
-conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me
-prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où
-mon caprice a pu m’aventurer depuis une trentaine d’années.
-
-
-Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît
-trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j’entende
-bien ses leçons. J’aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à
-parcourir indéfiniment, loin des centres d’habitation, le vieux plateau
-lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se
-dresse la montagne de Sion-Vaudémont.
-
-Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j’atteins le haut de la côte sur
-Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup
-de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin
-s’étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid,
-brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise
-le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air
-vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline
-nationale! Elle est l’autel du bon conseil. Dans toutes les saisons
-elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de
-faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la
-génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en
-novembre, quand d’épais nuages l’enserrent et que le vent y jette les
-voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l’arche
-salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout
-ce qui survit à la mort.
-
-Ma pensée française a trois sommets, trois refuges: la montagne de
-Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait
-chez les Arvernes; il fut le maître et le dieu du pays où j’ai pris mon
-nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et Sion de Lorraine président
-la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les
-vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi
-ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois
-divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la
-pensée de nos hardis bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite à
-des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu’en ce jour je me
-préoccupe d’adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le
-fruit lentement mûri de la terre de mes morts.
-
-
-La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents
-mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues.
-Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son extrémité méridionale,
-elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d’où sortit
-la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui en Autriche, et, sur sa
-pointe septentrionale, le couvent et l’église de Sion. C’est ainsi
-qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier lorrain la double
-tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa
-conscience.
-
-Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en
-pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine,--qu’elle a longuement
-précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le
-point de continuité de notre région.
-
-La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande
-civilisation: ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles
-ses habitants, et sur cette terre antique, l’énergie des autochtones
-n’a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s’est passé
-régulièrement. C’est ici un vieil être héritier de lui-même.
-
-Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement,
-la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d’une
-seule journée ce qu’une longue suite de méditations a gravé dans notre
-cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j’ai acquise
-lentement. Nous irons d’autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à
-la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines.
-Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est
-déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode: ne
-quittons point le plateau de l’église et la douce allée des tilleuls
-dont l’ombrage enchante mes étés.
-
-
-Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel tourmenté de novembre, la
-vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance.
-O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais
-chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent.
-Elles attendent qu’un bras fort les vienne ressaisir.
-
-Je ne m’embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour
-un amateur étranger. Si le vent de l’extrême automne ramassait par
-millions les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à
-la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le
-sein de la mer--car elle ignore nos montagnes--n’en aurait pas une
-palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que
-novembre dépouille, c’est assez pour que fermente en nous toute la
-série de nos aïeux.
-
-Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue,
-devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je
-prononce pieusement le _Salve, magna parens frugum_... «Salut, terre
-féconde, mère des hommes...»
-
-Quelle solitude pourtant! et, comment dire? hostile. En 1698, le
-Père Vincent, «religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en
-Lorraine», louait Sion d’être une solitude, tout autant que je fais
-deux siècles après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de tant de
-«solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu’il faut pour
-_satisfaire l’esprit et la vue_... Il n’y a que Marie qui l’occupe et
-quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant,
-éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille
-et écoutent l’Époux de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce
-qu’aujourd’hui nous entendons sur la haute terrasse n’est point
-pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, qui ne se connaît plus
-comme notre capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux
-d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, de Mazerot, de Germiny, de
-Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus
-animer Haroué. La brasserie de Tantonville, où Pasteur conduisit ses
-études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir
-qu’elle évoque n’est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il,
-cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même
-point que l’on s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir la
-possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières.
-
-
-Cette indéniable tristesse du paysage de Sion, quelques-uns
-l’attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau
-sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne s’égaillent jamais confiantes
-dans la verdure qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect
-joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais au comté de Vaudémont chaque
-village se ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. Tant de fois
-le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut
-ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre.
-
-Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude
-de dessins géométriques. Tantôt étendus côte à côte, tantôt placés en
-étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous
-les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que
-chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd’hui
-notre pain quotidien.»
-
-Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant
-cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que
-la nature franche, une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre
-excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs
-à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait
-sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages
-qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s’est
-rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En
-traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements
-et même les noms de certains habitants, des principaux industriels.
-Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d’informations que de
-tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à
-lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons,
-si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs
-évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements
-pour comprendre notre formation.
-
-La motte de terre, qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son
-témoignage ébranle les cordes de l’imagination. Plus que tout au monde,
-j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d’Aiguesmortes,
-de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais
-à toutes ces fameuses désolations je préfère maintenant le modeste
-cimetière lorrain où, devant moi, s’étale ma conscience profonde.
-
-Cette colline, les légions l’assaillirent quand César les menait
-à la conquête du Xaintois, déjà riche en blé et en guerriers. Puis
-elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ,
-contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient
-les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet
-de Sion! Qu’est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse
-Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans
-Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de
-la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce
-Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins
-marqués pour être des héros, partirent à pied pour la première Croisade
-avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait... Par la suite nous avons
-trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les
-Allemands et sur les Français, mais, ayant été les plus faibles, nous
-acceptâmes de nous joindre à la grande famille française... Du haut de
-Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards: c’est 1793,
-et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant
-nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie.
-C’est ainsi que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà la bataille,
-pour le compte de l’empire romain, contre les barbares de l’Est, sont
-de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au
-sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de
-la guerre attribuent aujourd’hui pour limites à la France; à l’ouest,
-voici les forts de Toul. Les Français, qui détruisirent les forteresses
-de Montfort et de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée militaire.
-Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu’est-ce que la
-pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la
-ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se
-sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d’Alsace,
-ne dénaturât point la civilisation latine.
-
-Aujourd’hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l’antique
-plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les
-puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments
-de toutes ces grandes choses. Hélas! je mesure aussi de quelles
-énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois...
-
-
-On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en
-porter témoignage. Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y
-trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon
-poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je
-ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je
-croyais abattue. Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait d’une
-préparation qui dure toute l’année.
-
-
-
-
- NOTES
-
-
- [1] (page 40). Sturel a vu ces gondoliers de la mort...
-
- «Guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes,
- comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres
- où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s’orientait
- toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie
- et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts.
- Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à
- s’ébranler. Au croisé d’un enterrement sur le Grand Canal, un
- gondolier l’émeut qui pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on
- enterre; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents
- francs: il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique,
- pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très
- connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime à entendre
- la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San
- Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous
- avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant
- au Mont-de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par
- le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild.»
-
- (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)
-
-
- [2] (page 56). «En Italie, pour un jeune homme isolé et
- romantique, c’est Venise qui chante le grand air. A demi dressée
- hors de l’eau, la sirène attire la double cohorte de ceux qu’a
- touchés la maladie du siècle: les déprimés et les malades par
- excès de volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand,
- Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures beautés
- imaginaires... Un jour de l’hiver 1887, comme Sturel parcourait
- la triste plage du Lido, il arrêta son regard intérieur sur les
- personnages fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour les
- existences normales. Quand nous honorons un lieu tel que les
- grands hommes le connurent et que nous pouvons nous représenter
- les conditions de leur séjour, ces réalités, qui, pour un
- instant, nous sont communes avec eux, nous forment une pente
- pour gagner leurs sommets; notre âme sans se guinder approche de
- hauts modèles qu’elle croyait inaccessibles, et, par un contact
- familier de quelques heures, en tire un durable profit...
-
- Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au
- bruit des angélus de Venise, tendent à commander les âmes qui les
- interrogent.
-
- (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)
-
-
- [3] (page 73). Il y a trois palais Mocenigo. Byron occupait celui
- du milieu.
-
-
- [4] (page 92). _Scènes et Doctrines du Nationalisme_, p. 15.
-
-
- [5] (page 96). _Les Déracinés_, p. 189.
-
-
- [6] (page 101). _Lettre de Wagner._
-
-
- [7] (page 124). Je me reprocherais pourtant de ne point ici
- saluer notre maître, M. Albert Collignon, alors professeur de
- rhétorique, pour qui Guaita professait des sentiments que je
- garde.
-
-
- [8] (page 138). _La Muse noire_ (1883).
-
-
- [9] (page 138). _Rosa Mystica_ (1895), toutes pièces écrites
- avant la fin de l’année 1884.
-
-
- [10] (page 146). On a dit et écrit que le _Problème du Mal_,
- dernier volume de la série des _Essais des Sciences maudites_,
- rédigé sur les notes de Guaita par ses disciples, paraîtrait.
- C’est une erreur. Les documents sont en lieu sûr. Notre ami
- supporta les lents derniers mois de sa maladie avec une force
- magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle.
- S’il avait voulu que son œuvre fût complétée après lui, il eût
- pris des dispositions pour en assurer l’achèvement dans des
- conditions offrant de sérieuses garanties. Son silence a dicté
- la conduite de sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune
- réimpression.
-
-
- [11] (page 147). Voici comment un initié, le Dr Thorion, apprécie
- l’œuvre du maître qui l’estimait et dont il reçut l’enseignement:
-
- «Les _Essais des Sciences maudites_, dans leur ensemble, étudient
- le drame de la Chute originelle, en Eden. Le _Seuil du Mystère_
- nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches
- du pommier symbolique. Le _Serpent de la Genèse_ élucide le
- triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot _Nahash_,
- qui, dans le texte de Moïse, désigne le tentateur.
-
- «Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque
- qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette
- interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal
- s’est déguisé en reptile. Le _Temple de Satan_ est donc consacré
- à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la Magie noire
- et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita
- énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose
- des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même,
- et sans souci d’en fournir une explication scientifique.
-
- «Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême
- des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la _Clef de
- la Magie noire_, elle permet d’établir une théorie générale des
- forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites
- et des phénomènes décrits dans le _Temple de Satan_.
-
- «Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme
- primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le
- principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite
- tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre
- et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En
- l’étudiant, Guaita eût abordé le _Problème du Mal_, l’énigme
- de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le
- complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption.»
-
- Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les Papus, les
- Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les
- Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne fut pas
- autorisé à faire ses révélations suprêmes.
-
-
- [12] (page 157). Les Guaita seraient d’origine germanique,
- venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, durant tout le
- moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse
- vallée qui, de Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au
- lac de Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns,
- poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita
- quitta cette belle région pour s’établir dans la ville libre de
- Francfort; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément
- Brentano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœthe.
- Deux générations de Guaita se sont succédées à Francfort et
- mariées dans des familles allemandes. Dès cette époque cependant
- l’administration des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient
- copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père
- de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du
- premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le
- père de l’occultiste, habitait Nancy et le château d’Alteville,
- dans l’arrondissement de Dieuze, qu’il représenta au conseil
- général.
-
- Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est
- toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal
- Mouton, comte de Lobau.
-
- Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à
- ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes
- les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts
- fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce jeune lorrain se
- continuaient des âmes allemandes et italiennes.
-
-
- [13] (page 162). Dans leur forme primitive, ces pages servirent
- de préface à «Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche,
- pages de journal, impressions, conversations et souvenirs», par
- Constantin Christomanos, traduit de l’allemand en français par
- Gabriel Syveton.
-
-
- [14] (page 164). M. Jacques Bainville, dans son _Louis II de
- Bavière_ (1900), nous a donné la meilleure «psychologie» de ce
- prince. «Regrettons, dit-il, que les archives de Munich soient
- closes pour tout ce qui touche le roi de Bavière; elles le
- resteront longtemps encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit
- le pouvoir dans des circonstances si extraordinaires, ne semble
- pas pressé de communiquer les pièces intéressantes... Qu’a-t-on
- fait des lettres nombreuses du roi? Qu’est devenu ce _journal_
- qu’il avait écrit?... Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la
- haute position qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler!
- Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna dans ses
- voyages secrets à Paris, que de faits intéressants il pourrait
- raconter, s’il ne craignait de se compromettre!... Puisse le
- comte Dürckheim-Montmartin, dernier favori du roi, fixer aussi
- ses souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de Kobell, de
- M. de Heigel et du chevalier de Haufingen, de nombreux portraits
- faits par les contemporains (et les lettres de Louis II à Wagner)
- fourniraient des détails sûrs...»
-
-
- [15] (page 164). Le goût des arts se trouve chez les Wittelsbach
- dès leur origine. Quelques-uns même l’exagérèrent. «Ainsi, au
- XVIIe siècle, ce Ferdinand dont la femme, Adélaïde de Savoie,
- écrivait des comédies françaises, tandis que lui se retirait
- dans la plus grande solitude, en son château de Schleissheim,
- bâti sur le modèle de Versailles, pour y _peindre_, _psaller_,
- composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas un original aussi
- ce Charles-Albert qui, le jour où on le couronna empereur,
- écrivit au comte Tœrring qu’il était plus malheureux que Job?
- On reconnaît quelques traits du caractère de Louis II dans
- Charles-Théodore, de la branche palatine, qui, à Mannheim,
- voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat de sa
- cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs et acteurs de
- l’Allemagne et fit jouer les premiers drames de Schiller, mais il
- ruinait son Palatinat. Le duc de Bavière étant mort sans enfants,
- ce Charles-Théodore dut quitter son cher Mannheim et venir à
- Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable. Ennuyé,
- lassé, il songea à se mettre sous la protection de l’Autriche
- pour être délivré du fardeau des affaires. Il demeura pourtant
- souverain malgré lui, par la volonté énergique de Frédéric le
- Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de l’Opéra de
- Munich un des meilleurs de l’Europe, au dire de Stendhal.
-
- «Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre branche) qui fut le
- premier roi de Bavière. Le fils de celui-ci, Louis Ier, fut un
- roi artiste. Il passa sa jeunesse dans la société de peintres
- et de sculpteurs, avec qui il fit de longs séjours en Italie.
- Poète lui-même, il composait d’assez jolis vers. Dans son premier
- recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la Grèce. Ses poésies
- amoureuses et sentimentales ne manquent pas d’un certain charme;
- on imprime encore ses distiques sur les calendriers bleus que
- consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi, Louis Ier
- s’adonna à ses goûts de construction. C’est lui qui a fait de
- Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il avait dit: «Je veux en faire
- une ville qui honore tellement l’Allemagne que personne ne puisse
- se vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu Munich.» Mais
- s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre étrangers, il ne put
- rien créer d’original. L’_Athènes de l’Isar_, comme disent les
- Allemands, n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit
- des Odéons et des Propylées près d’un jardin du Palais-Royal,
- avec ses arcades et ses jets d’eau. L’église de la cour est
- copiée sur la _Capella Palatina_ de Palerme; la Galerie des
- Maréchaux, sur la _Piazza dei Lanci_ de Florence, etc. Il
- enrichit de tableaux excellents les galeries de sa capitale.
-
- «Ce bon roi aimait toutes les manifestations de l’art. Il avait
- surtout un goût particulier pour la danse et pour les danseuses.
- Une aventurière, jolie femme et femme d’esprit, Lola Montez, se
- fit remarquer de Louis Ier par ses talents chorégraphiques et
- réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive autorité. Très
- ambitieuse, elle voulut jouer les premiers rôles et se prépara
- à mettre en ballet l’histoire de Bavière. La favorite s’imposa
- bientôt à la haute société de Munich. Et, non contente de ce
- succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil d’État, dont
- l’avis était indispensable, refusa. Elle tint bon. Enfin, après
- de longues négociations, elle fut nommée comtesse de Landsfeld.
- Voir ses _Mémoires_ amusants, mouvementés, mais peut-être
- apocryphes.
-
- «Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs ne
- prenait aucun soin de sa popularité. Quelques jeunes nobles,
- qui s’étaient constitués ses cavaliers servants et qui
- portaient ses couleurs, molestèrent des railleurs dans la rue.
- Elle-même distribua quelques coups de cravache. On faisait
- courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses projets de
- gouvernement. L’effervescence générale de 1848 vint se joindre
- à ce mécontentement. Des troubles éclatèrent à l’Université;
- on éleva des barricades dans les rues. Pour éviter un conflit,
- Louis Ier renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre
- qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble singulièrement aux
- rapports de Louis II avec Wagner.
-
- «Quelques jours après, la nouvelle se répandit que Lola était
- revenue et l’émeute recommença. Alors, lassé de la sottise et de
- l’ingratitude populaires, Louis Ier abdiqua, le 19 mars 1848,
- en faveur de son fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni
- celles des députations qui vinrent l’assurer de la fidélité
- de ses sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa parole.
- Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir reconquis son
- indépendance et de pouvoir vivre en artiste à sa guise. Il
- alla vivre à Rome où il se sentait toujours attiré. Il y était
- connu et aimé: on lui avait donné le surnom de _Re amante delle
- belle arti_. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes
- qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps en temps en
- _Teutschland_, comme il disait archaïquement. La bonne ville de
- Munich, dont il se proclamait dans une lettre «le plus heureux
- habitant», le recevait en triomphe comme le protecteur des arts.
- Il était traité en roi, sans avoir les soucis du pouvoir. Combien
- il devait remercier ces braves gens d’émeutiers, et Lola Montez,
- cause indirecte de tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne
- pour surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est là une
- _chose allemande_ et qui lui tient à cœur; tantôt il s’occupe
- du Musée Germanique de Nurenberg, sa fondation, ou bien il fait
- élever une statue à Claude Lorrain, son peintre favori.
-
- «Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps encore,
- jusque sous le règne de son petit-fils, à qui il ressemble par
- bien des traits, cet étrange souverain volontairement détrôné.
-
- «Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé après son
- abdication, fut aussi un prince original. Il s’occupait moins
- des beaux-arts, mais beaucoup plus de philosophie et de
- sciences. Jeune homme, il se proposait d’imiter sur le trône
- Marc-Aurèle. Il écrivit de petits traités moraux: _Questions à
- mon Cœur_, le _Devoir et le Plaisir_ et aussi des _Pensées_,
- où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe préféré,
- dont il annotait les ouvrages, et avec qui il entretint une
- correspondance interrompue seulement par les soucis du pouvoir.
- Le Roi s’y montre rongé de mélancolie et de doutes métaphysiques:
- ce qui a pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus
- longtemps, il serait devenu fou comme ses deux fils. Il paraît
- néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence: à preuve
- ces causeries sur l’histoire qu’il demandait à Ranke et après
- lesquelles il faisait de curieuses remarques. On trouve ces
- sortes de dialogues résumés dans le dernier volume de l’_Histoire
- universelle_, de Ranke.
-
- «Louis Ier avait voulu faire de Munich une cité d’art. Max
- compléta son œuvre en le rendant centre scientifique et en
- attirant autour de lui des savants. Le chimiste Liebig fut son
- favori. Et c’était vraiment une cour originale que celle des
- «élus» ou la _Table Ronde du roi Max_, comme ils se nommaient
- eux-mêmes; un jour ils allaient dans le laboratoire de Liebig
- assister à ses expériences sur les gaz et, le lendemain,
- ils entendaient une conférence de Dœnniges sur les chansons
- populaires de l’Allemagne.
-
- «On voit que Louis II apportait en naissant, du côté paternel,
- des qualités rares et singulières. Il y a en puissance, chez ses
- ancêtres, d’inquiétantes dispositions qui atteindront en lui et
- en son frère leur développement parfait.
-
- «Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse on la
- surnommait l’_Ange_, à cause de son éclatante beauté: elle
- a donné à Louis II cette expression idéale qui en a fait un
- véritable Prince Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise
- de Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer que Napoléon
- lui rendrait Magdebourg contre une rose.»
-
- (_Louis II de Bavière_, chapitre premier,
- Jacques Bainville.)
-
-
- [16] (page 178). L’impératrice devait recevoir quelques
- archiduchesses. De là cette robe de cérémonie.
-
- --Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que j’ai fait de
- la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées.
- Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de
- cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on
- doit au sang royal.
-
-
- [17] (page 198). M. Adolphe Aderer se rappelle avoir vu
- l’impératrice en 1875, quand elle habitait ce château de
- Sassetot, qui regarde la mer et domine l’étroite vallée des
- Petites-Dalles. «L’impératrice Elisabeth franchissait à cheval un
- champ de blé qui bordait la falaise. Les épis, grêlés et mêlés
- de coquelicots, se tendaient vers le soleil pour se réchauffer
- de la bise toujours froide envoyée par la mer voisine. Hantée
- par les souvenirs des poètes antiques qu’elle préférait, la
- cavalière, droite sur un grand cheval, que les barbes des épis
- piquaient à ses flancs vigoureux, se croyait plutôt la reine
- des Amazones que la souveraine d’un vaste pays, aussi éloigné
- de ses yeux que de sa pensée. Un frisson me saisit, parce que
- la belle dame s’approcha si près du bord de la falaise qu’il
- me parut qu’elle allait le dépasser: un cri d’épouvante me
- vint à la gorge. Au même instant, le cheval se retourna d’un
- bond, et il reprit sa course de vertige à travers les épis
- blonds. Au pays, on me dit que la souveraine se plaisait tous
- les jours à ce jeu violent qui valait, le soir, au majordome
- du château des réclamations apportées par les propriétaires
- des champs traversés: réclamations dont on ne parlait jamais à
- l’impératrice pour ne point troubler son sport favori. L’écuyère
- passionnée subissait aussi l’influence mystérieuse de la mer,
- qu’elle adorait. On avait mis un yacht à sa disposition: elle
- lui préférait une petite barque sur laquelle elle partait seule,
- avec le fils du maître baigneur des Petites-Dalles, un gamin de
- quinze ans. Elle allait ainsi jusqu’à l’une des plagettes du
- voisinage, où ses dames d’honneur, qu’on avait menées en voiture
- au même endroit, l’attendaient.» Il est curieux de recueillir ces
- images auxquelles nous restituons une âme. On sait maintenant à
- quoi rêvait cette solitaire dans ses grandes courses et sur la
- mer. Plus loin (¿p. 217), nous l’entendrons parler de l’un de ces
- chevaux auxquels elle demandait d’affronter la mort.
-
-
- [18] (page 199). Voir cette scène de l’impératrice au pied de la
- Tour de Brunehaut, p. 127, _Scènes et Doctrines du Nationalisme_.
-
-
- [19] (page 220). M. Christomanos n’a point écrit dans son livre
- le voyage à Madère; il a raconté cette anecdote dans la _Nouvelle
- Presse libre_, de Vienne, en septembre 1898.
-
-
- [20] (page 234). _Le Régime de l’Impératrice._--Que l’on m’accuse
- de mauvais goût! Mais à titre d’indication sur la physiologie
- de cette personne singulière qui nous enlève si haut, loin de
- terre, et pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le
- régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait: «Lever à
- cinq heures, bain d’eau distillée (massage suédois, bain de
- vapeur parfois), une heure de marche dehors, s’il fait beau; en
- cas de pluie, sous une galerie ou le long d’un corridor. Vers
- six heures, une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux
- heures pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures,
- déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf, de quelques
- mets faciles à digérer, puis la grande promenade de quatre ou
- cinq heures, et tous les sports imaginables. (En escrime, en
- natation, en équitation surtout, elle était de première force.
- Elle préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on ne
- servait jamais le dîner du soir; si elle avait des hôtes, elle
- se bornait à le présider sans y toucher, se contentant de lait
- glacé, d’œufs crus et de Porto.» Et en dépit de cette discipline,
- des insomnies. On le voit bien par cette belle scène du lever du
- soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis toujours ici
- avant le lever du soleil.»
-
-
- [21] (page 243). Je donne tout sec, aux gens d’imagination, un
- fait qui peut leur fournir un départ pour la rêverie.
-
- L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique collier de
- grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla de les
- remettre à la mer. Seule avec un vieux moine du couvent de
- _Paléocastrizza_, qui est situé sur un promontoire abrupt de
- la côte occidentale de Corfou, elle monta dans une barque.
- Ils déposèrent les perles malades dans les rochers marins que
- dominent les ruines de l’_Angelokastron_, vieux château fort des
- despotes byzantins de l’Epire. Le vieux moine jura le secret.
- Il mourut dans le moment même où l’impératrice fut assassinée.
- Le collier repose sous la vague, dans le sublime horizon que
- préférait cette errante. Ses pensées précieuses trouvèrent-elles
- un cœur profond, très loin au-dessous des tempêtes et des regards?
-
-
- [22] (page 274). Ces méditations, ces analyses, c’est une
- méthode intérieure à laquelle je suis resté fidèle jusque
- dans la propagande politique (par exemple, quand je fondais
- le nationalisme sur la _Terre et les Morts_) et là encore je
- me trouvais peut-être en opposition avec des coreligionnaires
- qui, pour servir des idées analogues, employaient des moyens
- plus extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi» répondait
- certainement à une disposition de la jeunesse dans les dernières
- années, à une disposition qui n’avait pas encore été exprimée et
- satisfaite à ce degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et
- me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance, mais qui
- n’acceptait pas ces dispositions ou qui ne les retrouvait pas en
- lui, sentait bien pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul
- Bourget écrivait le 15 août 1890:
-
- «Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie littéraire depuis
- 1880, M. Maurice Barrès est certainement le plus célèbre. Il
- est aussi celui contre lequel les plus violentes attaques ont
- déjà été dirigées. C’est le sort de toutes les personnalités
- très distinguées, et par suite très différentes, de passionner
- l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt qu’elles
- apparaissent en pleine lumière. Les âmes originales sont rares,
- et le premier effort du vulgaire est de s’acharner à les
- détruire, à les abaisser du moins à son niveau. Il y réussit,
- hélas! bien souvent et, même quand il semble échouer, l’effort de
- résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop d’exemples
- attestent cette difficulté pour un moderne de rester lui-même,
- indépendant et sincère, ni soumis au monde qui l’entoure, ni
- révolté contre lui.--Ah! la destruction de notre vrai _moi_ par
- l’esprit de révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires
- préjugés, qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus pour leur
- épargner de reprendre la route où se sont enlisés tant de beaux
- génies!...
-
- «Ce souci presque douloureux de l’indépendance de son _moi_,
- d’une culture de ce _moi_ d’après le type natif, sans concession
- de faiblesse, sans outrance de contraste, tel est le premier
- trait qui se dessine dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès,
- dans ces deux romans d’une si savoureuse nouveauté: _Sous l’Œil
- des Barbares_ et l’_Homme libre_. Et, comme d’ordinaire cette
- simple syllabe: le _moi_, signifie dans la conversation courante:
- les pires instincts du cœur sans amour, il est devenu cela pour
- beaucoup de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant
- quels malentendus peut créer une petite formule. Si M. Barrès,
- au lieu de parler de son _moi_, en philosophe qui ne recule pas
- devant un terme un peu technique, avait exprimé sa pensée ainsi:
- «Rien n’est plus précieux pour un homme que de garder intactes
- ses convictions à lui, ses passions à lui, son Idéal enfin, et
- le grand travail de notre jeunesse doit être de découvrir en soi
- ces convictions, ces passions, cet Idéal», les mêmes critiques
- eussent bien été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce
- jeune homme si cher à Michelet,--un courageux, un fervent dévot
- de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé encore à ce malentendu:
- c’est le courage d’un Parisien obligé de s’armer d’ironie pour
- se défendre contre l’assaut des innombrables adversaires prêts
- à railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la ferveur
- d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins de la vie
- morale palpitent et souffrent à vide, sans cet aliment de la
- foi au mystère du monde, à la réalité vivante et aimante de
- l’Inconnaissable, à Dieu, pour tout dire,--et c’est le second
- trait de cette nature si profondément éprise de l’indépendance
- intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance est
- en même temps une sorte de mystique incroyant qui ne sait pas
- prier et qui met au-dessus de tous les livres celui qui d’un bout
- à l’autre n’est qu’une prière: l’_Imitation de Notre-Seigneur
- Jésus-Christ_.
-
- «Ironique et méprisant par amour d’un Idéal dont il n’aperçoit
- pas de principe extérieur à lui-même, anxieux uniquement des
- choses de l’Ame et n’acceptant pas la foi qui seule donne une
- interprétation ample et profonde aux choses de l’Ame,--tel se
- montre le romancier trop compliqué de _Sous l’Œil des Barbares_,
- et il résulte de cette double disposition une maladie morale très
- singulière, dont un exemple déjà avait été donné par Benjamin
- Constant, et qui réside dans l’intermittence de l’émotion.
- L’homme qui met son Idéal infiniment haut trouve sans cesse des
- défauts qui le froissent dans les objets ou les êtres auxquels
- il s’attache, et l’intensité de ses goûts est proportionnée à
- l’ardeur de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,--car il
- porte en lui-même un élément d’ironie, et il est immanquable que
- cette ironie s’applique à ces objets et à ces êtres aussitôt
- qu’il commence de voir ces défauts. «Tout ce qui me faisait
- frémir d’amour dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait
- presque aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de l’ironie
- et de l’amour devient même si rapide qu’elle aboutit à la plus
- singulière des simultanéités et, pour douloureuse qu’elle soit,
- elle ne tarde pas à devenir aussi nécessaire, en vertu de cette
- loi des réactions qui gouverne le monde moral comme le monde
- physique. On se sent sentir davantage à sentir par contradiction,
- mais il n’est pas de gymnastique qui épuise davantage toutes
- les forces vitales du cœur. Alors, à des dépenses excessives
- d’émotion succèdent des atonies étranges, une mort intérieure et
- cette triste, cette lourde sécheresse dont _Adolphe_ est le poème
- inimitable. Dans cette aridité cependant que devenir, avec une
- sensibilité qui souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de
- galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés pour
- échapper à l’_adolphisme_?--Il faut bien créer des mots nouveaux
- pour des phénomènes aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a
- conduit M. Barrès à une audacieuse tentative pour appliquer à ses
- propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands
- religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et
- c’est toute la genèse de l’_Homme libre_ que cette idée dont je
- ne peux qu’indiquer ici le point de départ.
-
- «Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, M. Maurice
- Barrès a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour.
- Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître
- Michelet: «Je ne peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares
- de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais
- n’est-ce pas une communication avec un hors de lui, n’est-ce
- pas une foi qu’il cherche quand il parle de cet instinct des
- foules dont il a le si profond amour? Ce besoin de l’action qui
- l’a saisi et son socialisme attestent encore chez lui cette
- soif et cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre que
- lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une vie morale,
- complète et féconde. Y parviendra-t-il? Ce que l’action, telle
- qu’il l’a choisie, comporte de médiocrités ambiantes n’est pas
- l’obstacle. Agir, c’est toujours accepter la mesquinerie de
- conditions autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient
- que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques notes qui
- demanderaient un long développement, j’ajouterai que je ne doute
- pas qu’elles ne paraissent ridiculement solennelles à beaucoup,
- étant donné que pour le monde notre ami est simplement un jeune
- romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est fait nommer député de
- Nancy dans le parti révisionniste, comme Alcibiade fit couper
- la queue de son chien légendaire,--par goût du tapage. Ceux qui
- jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas le respect
- religieux de cette force saine qui est le talent. Pour moi, celui
- qui a écrit certaine page sur le Christ de Léonard de Vinci est
- un artiste d’une telle supériorité de pathétique et si fièrement
- doué, que je crois lui devoir de le prendre comme il se donne,
- comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une âme très sérieuse
- et très profonde, et si sincère même dans ses ironies, et c’est
- à cause de cela que je regarde avec une si fraternelle anxiété
- son chemin vers de nouvelles expériences et que j’attends, comme
- je n’attends guère de livre, sa prochaine œuvre, ce _Qualis
- artifex pereo!_ qui achèvera les _Barbares_ et l’_Homme libre_.
- Et il faudra bien voir alors autre chose qu’un décadent ou qu’un
- dilettante dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus
- original qui ait paru depuis Baudelaire.»
-
- PAUL BOURGET.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- =La Mort de Venise.= 11
-
- I.--Jusqu’à midi dans ses quartiers pauvres. 23
- II.--Une soirée dans le silence et le vent de
- la mort. 37
- III.--Les ombres qui flottent sur les couchants
- de l’Adriatique. 56
- IV.--Le chant d’une beauté qui s’en va vers
- la mort. 109
-
- =Stanislas de Guaita (1861-1898).= 123
-
- =Une Impératrice de la Solitude.= 161
-
- I.--Un petit étudiant corfiote. 166
- II.--Un spectacle somptueux et bizarre. 171
- III.--Une grande richesse d’émotivité. 179
- IV.--Que ne faisait-elle l’Impératrice! 189
- V.--L’Achilleion. 197
- VI.--Sentimentalisme matérialiste. 212
- VII.--Anecdotes chétives et larges clartés. 224
- VIII.--Les violons chantent: «Jam transiit». 230
- IX.--Rejetons la coupe à la mer. 239
-
- =Souvenir de Pau en Béarn.= 247
-
- =Leconte de Lisle.= 261
-
- =Le 2 Novembre en Lorraine.= 273
-
- NOTES. 293
-
-
-6757-02.--Corbeil. Imprimerie Éd. CRÉTÉ.
-
-
-
-
- ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS
-
-
- =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques.
-
- * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition
- augmentée d’un examen des trois idéologies 1 vol.
- * * =Un Homme libre= 1 vol.
- * * * =Le Jardin de Bérénice= 1 vol.
-
- =L’Ennemi des Lois= 1 vol.
-
- =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle édition
- de 1903, revue et augmentée 1 vol.
-
- =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI, gravées
- sur bois 1 vol.
-
- =Amori et Dolori sacrum= 1 vol.
-
- =LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE=:
-
- LIVRE PREMIER: =Les Déracinés= 1 vol.
- LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat= 1 vol.
- LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures= 1 vol.
-
- =Scènes et Doctrines du Nationalisme= 1 vol.
-
-
- BROCHURES
-
- =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-8º (_Épuisé_).
- =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32. 1 fr.
- =Toute licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32. 1 fr.
- =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de
- _Sous l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus. 1 fr.
- =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8º (_Épuisé_).
- =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_).
- =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à
- Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_).
- =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la
- Conscience française_ (1899. _Épuisé_).
- =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_).
-
-
- =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs en trois
- actes 2 fr.
-
-
- _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:
-
- =Greco ou le Secret de Tolède.=
- =Le Voyage à Sparte.=
-
- =LES BASTIONS DE L’EST=:
-
- * =La Discipline lorraine.=
-
-
-Imp. PAUL DUPONT.--Paris, 1er Arr{t}.--175.5.1903 (Cl.)
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 13: «déclanche» remplacé par «déclenche» (Cette médiocre
- lithographie déclenche).
-
- Page 63: «uateur» remplacé par «auteur» (L’auteur du _Génie du
- Christianisme_).
-
- Page 81: «peut» remplacé par «peu» (peu fait pour dompter).
-
- Page 115: «mécontement» remplacé par «mécontentement» (les
- dominantes de mon mécontentement).
-
- Page 130: «inutite» remplacé par «inutile» (ne m’a pas été
- inutile).
-
- Page 147: «propre» remplacé par «propres» (ses propres
- descendants).
-
- Page 149: «psycholo-logique» remplacé par «psychologique» (le
- mécanisme psychologique des idées fixes).
-
- Page 205: «impépatrice» remplacé par «impératrice» (--La plupart
- sont des antiques, dit l’impératrice).
-
- Page 212: «il.» remplacé par «ils» et «amours» par «amour.» (et
- qu’ainsi ils ne peuvent pas donner prise à l’amour).
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Amori et dolori sacrum, by Maurice Barrès
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM ***
-
-***** This file should be named 61108-0.txt or 61108-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/1/1/0/61108/
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-