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-The Project Gutenberg EBook of Amori et dolori sacrum, by Maurice Barrès
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Amori et dolori sacrum
- La Mort de Venise
-
-Author: Maurice Barrès
-
-Release Date: January 5, 2020 [EBook #61108]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été
- conservée et n'a pas été harmonisée, mais quelques erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
- La liste de ces corrections est donnée à la fin du texte.
- Le texte marqué =Texte= est imprimé en gras dans l'original.
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- AMORI ET DOLORI
- SACRUM
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- ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS
-
-
- =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques:
-
- * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition
- augmentée d’un examen des trois idéologies 1 vol.
- * * =Un Homme libre= 1 vol.
- * * * =Le Jardin de Bérénice= 1 vol.
-
- =L’Ennemi des Lois= 1 vol.
- =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle
- édition de 1903, revue et augmentée 1 vol.
- =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI,
- gravées sur bois 1 vol.
- =Amori et Dolori sacrum= 1 vol.
-
-
- LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE:
-
- LIVRE PREMIER: =Les Déracinés= 1 vol.
- LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat= 1 vol.
- LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures= 1 vol.
-
- =Scènes et Doctrines du Nationalisme= 1 vol.
-
-
- BROCHURES
-
- =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-32 (_Épuisé_).
- =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32. =1= fr.
- =Toute Licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32. =1= fr.
- =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de _Sous
- l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus =1= fr.
- =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8 (_Épuisé_).
- =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_).
- =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à
- Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_).
- =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la
- Conscience française_ (1899. _Épuisé_).
- =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_).
-
-
- =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs
- en trois actes =2= fr.
-
-
- _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:
-
- =Greco ou le Secret de Tolède.=
- =Le Voyage à Sparte.=
-
- =LES BASTIONS DE L’EST=:
-
- * =La Discipline lorraine.=
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
-y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
-
-
-
-
- MAURICE BARRÈS
-
-
- AMORI ET DOLORI
- SACRUM
-
- -- La Mort de Venise --
-
-
- [Logo de l’éditeur]
-
-
- PARIS
-
- Félix JUVEN, Éditeur
- 122, Rue Réaumur, 122
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
- 20 exemplaires, sur papier de la manufacture impériale du
- Japon, numérotés à la presse de 1 à 20.
-
- 30 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme de
- Van Gelder Zonen, numérotés à la presse de 21 à 50.
-
-
-
-
- AMORI ET DOLORI SACRUM
-
-
-J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur la façade rococo de _Santa
-Maria della Passione_. Quel magnifique jeu ce serait de meubler,
-en esprit, cette église pour qu’elle devînt digne de sa double
-consécration! _Amori et Dolori sacrum... Consacré à l’Amour et à la
-Douleur..._ Peut-être que, d’abord, on voudrait y grouper les toiles
-de Luini, car ce peintre est grave, voluptueux et attendrissant. Mais
-ses modèles ont été mêlés à si peu de choses! Ce sont des petites gens,
-d’une pensée trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés.
-
-Dieu me garde de mépriser aucune sincérité; mais, puisque la conscience
-la plus ouverte ne saurait tout accueillir et tout comprendre et
-puisqu’il faut faire un choix, je donne ma prédilection aux images
-qui sont chargées de riches expériences. Nul charme de jeune fille
-n’égale certaines figures de femmes âgées. On trouvera dans ce recueil
-un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de Bavière, impératrice
-d’Autriche.
-
-«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta, l’Amour est la déesse
-myrionyme; on l’adore sous mille noms. Honte à qui tient pour impur
-l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive à
-être jugé digne de continuer l’esprit de l’humanité. A tous les degrés
-de l’échelle infinie, l’amour se transfigure et lubrifie les joints de
-cet univers. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le monde se
-fait par le principe qui attire l’un vers l’autre deux enfants.» Je
-n’y contredis point, mais souvent les approches de la mort et l’usure
-affinent des hommes qui semblaient incapables de recueillement. A
-bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir décidément mort leur
-permet enfin d’écouter. Ils entendent le bâillement universel, l’aveu
-d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier mot de toutes les
-activités. Cette connaissance ne décolore pas l’univers; il est plus
-richement diapré sous les yeux avertis d’un Faust que sous le regard
-impatient d’un jeune brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait
-qu’on lui donnât pour titre les trois mots inscrits sur un monument de
-Pise _Somno et Quieti sacrum_!
-
-Les pages que nous publions aujourd’hui appartiennent à la même veine
-que _Du Sang, de la Volupté et de la Mort_. La mort et la volupté,
-la douleur et l’amour s’appellent les unes les autres dans notre
-imagination. En Italie, les entremetteuses, dit-on, pour faire voir les
-jeunes filles dont elles disposent les assoient sur les tombes dans les
-églises. En Orient, les femmes prennent pour jardins les cimetières. A
-Paris, on n’est jamais mieux étourdi par l’odeur des roses que si l’on
-accompagne en juin les corbillards chargés de fleurs. Sainte Rose de
-Lima (j’ignore sa biographie, mais un nom si délicieux lui prête une
-grande autorité) pensait que les larmes sont la plus belle richesse de
-la création. Il n’y a pas de volupté profonde sans brisement du cœur.
-Et les physiologistes s’accordent avec les poètes et les philosophes
-pour reconnaître que, si l’amour continue l’espèce, la douleur la
-purifie.
-
-Je ne souhaite pas qu’_Amori et Dolori Sacrum_ élargisse beaucoup le
-cercle des sympathies que me valut _Du Sang_. Une société silencieuse
-et choisie convient à ces deux livres. Celui-ci toutefois me paraît
-plus lourd dans la main et plus savant pour l’oreille que mon recueil
-de 1895. J’ai mis de l’ordre dans toutes mes libertés; j’ai vu l’unité
-des émotions que je recueillais sur de longs espaces de temps et de
-pays.
-
-Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux bougies, si l’angoisse
-étreint un passant, il a peur d’être seul et cependant redoute qu’un
-importun l’oblige à sourire. La distance l’effraye qui le sépare de son
-chez soi. Ses tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit, puisses-tu
-bientôt passer! Mais elle est un pas vers la mort, dont je me fais,
-ce soir, une idée nette!... Cependant, le matin arrive, et voici que,
-sur le rempart de cette ville inconnue, le même voyageur goûte la
-lumière des champs, le son des cloches, l’insouciance des enfants. Il
-savoure la vie, il rirait de cet homme chagrin s’il se le rappelait....
-Monotones balancements que nous portons sur tous les paysages!
-
-Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus que de livres, il n’est
-d’horizon qui demeure indéfiniment satisfaisant, car toute beauté que
-je m’assimile provoque en moi de plus grandes exigences. A l’user, je
-m’écrie d’une Venise, comme d’un Leconte de Lisle: «Encore un citron de
-pressé!»
-
-Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur la première formation de
-mon goût. De voyage en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle si
-sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries, d’innombrables boutiques,
-du confort; enfin une graisse germanique. Cependant j’y gardai toujours
-ma jeune puissance de sentir seulement ce qui pouvait exciter ma
-fièvre imaginative. On trouvera ici la cristallisation de quinze
-années. L’impératrice Joséphine, me dit le poète Robert de Montesquiou,
-possédait une opale fluide et fulgurante qu’elle nommait «l’Incendie de
-Troie». L’opale n’est point une pierre si rare qu’il me soit interdit
-de penser que j’offre à quelques amis un «Incendie de Venise». Je leur
-signale un certain embrasement sur l’eau.
-
-
-Bien que ce soit ici très expressément un livre de solitude--et je
-rappelle que les Espagnols donnent le nom de _soledad_ à certain petit
-poème elliptique,--on y rencontrera des idées et des images qui
-nourrissent notre action politique. C’est que l’auteur a vu peu à peu
-se former en lui-même une intime union de l’art et de la vie: toutes
-les réalités où s’appuient nos regrets, nos désirs, nos espérances,
-nos volontés, se transforment à notre insu en matière poétique. Il en
-va ainsi chez tout homme qui a trouvé, préservé, dégagé sa source, la
-source vive que chacun porte en soi-même.
-
-Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je n’ignore pas ce que suppose
-de romantisme une telle émotivité. Mais précisément nous voulons la
-régler. Engagés dans la voie que nous fit le dix-neuvième siècle, nous
-prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. J’ai trouvé une
-discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient, et
-c’est grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous transmirent ces grands
-poètes de la rêverie que nous dégagerons des vérités positives situées
-dans notre profond sous-conscient.
-
-Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma nappe inépuisable, c’est ma
-Lorraine. Encore devrai-je dire comment je la conçois. Pour l’instant,
-j’inscris son nom dans un chapitre de ce recueil.
-
-La beauté des jeunes femmes est distribuée sur les diverses parties de
-leur corps; aussi, pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et leur
-grande complaisance, mais cette beauté, quand elles vieillissent, se
-fixe toute sur leur visage. C’est ainsi que, dans ma jeunesse, j’ai
-cru la beauté dispersée à travers le monde et principalement sur les
-régions les plus mystérieuses, mais aujourd’hui j’en trouve l’essentiel
-sur le visage sans éclat de ma terre natale.
-
- Janvier 1903.
-
-
-
-
- LA MORT DE VENISE
-
-
-
-
- LA MORT DE VENISE
-
-
-_Vous rappelez-vous l’Exposition des «Graveurs du Siècle» qu’il y eut à
-Paris, voici quelques années? Je parcourais ses salles désertes, quand
-soudain une lithographie d’Aimé de Lemud m’arrêta, me vivifia, fit
-jaillir en moi un flot de poésie._
-
-L’Enfance de Callot! _Cela plut vers 1839. Une belle fille bohémienne
-tient le petit Callot par la main. A grand pas ils marchent vers
-l’Italie. De toute mon âme je les accompagne. Ah! que ne puis je leur
-être utile!_
-
-_Pourtant, ne cherchez pas aux cartons des étalagistes cette vieille
-image mi-romantique, mi-bourgeoise. Elle serait dans votre main
-déçue l’humble petite bête noiraude qui, la veille au soir, luisait
-mystérieusement sous l’herbe du fossé: car vous n’avez point vécu
-les destinées de la Lorraine, et cette lithographie ne vaut qu’à les
-réveiller dans nos âmes. C’est ainsi que tels pauvres vers d’un méchant
-livret italien emplissent de volupté et de mélancolie celui qui possède
-le souvenir éternellement fécond d’un air de Bellini, dont ils servent
-à désigner la passion ou les nuances de sentiment._
-
-_Lemud, enfant de Thionville, quand il fit à Metz son apprentissage
-d’art, dut méditer avec nostalgie l’aventure de Callot qui, gamin de
-douze ans, pour voir de la belle peinture, se sauva de Lorraine jusqu’à
-Rome, avec des bohémiens. De là ce dessin, qui exprime notre esprit de
-l’Est, bien que pour le styliser il se soit souvenu du délicieux mythe
-méditerranéen, du petit Tobie guidé par l’ange. Le jeune, l’heureux
-Callot! Les belles histoires dont le nourrit son guide! Qu’ils sont
-excités! C’est l’image aimable d’une forte vocation; mais voyez-y
-davantage: reconnaissez le rêve d’une race qui, depuis des siècles, se
-bat aux extrêmes avant-postes contre les puissances de la Germanie
-pour l’idéal latin. Une prédisposition transmise avec notre sang nous
-oriente vers le classicisme, nous détourne d’Allemagne._
-
-_Cette médiocre lithographie déclenche (je ne sais pas de mot plus
-direct) la chanson qu’a mise en moi ma race, et qui m’entraînait, belle
-comme un ange, romanesque comme une fille tzigane, quand, à vingt-trois
-ans, pour la première fois, j’allais de Nancy à Venise._
-
-
-_C’est à travers des cultures déjà méridionales, mais grasses,
-miroitant de rosée le matin et frissonnant sans trêve aux caresses
-fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner on s’achemine vers
-Venise, éclatante et sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on
-peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, et je songe au
-visage de Virgile qui rougissait aisément. Au printemps, ces arbres me
-tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment civilisée
-des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce Veneto
-agricole se fait sociable et voluptueux comme un Concert du Giorgione.
-Je ne puis décider dans lequel de ses styles cette nature multiforme
-m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on trouve une ville
-toujours pareille sur une eau prisonnière._
-
-_Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal! Venise a des
-caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce que lui
-en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa
-lagune._
-
-
-_Cette ville ma toujours donné la fièvre. En vain, le matin, avec
-son bleu si tendre et quand elle sonne ses clairs angélus, en vain
-l’après-midi sur la Piazza, quand une musique et des jolies filles
-en châles ajoutent au meilleur des cafés, faisait-elle l’anodine.
-«Menteuse, lui disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»_
-
-_Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour les fiévreux tout est
-fièvre. Vers 1889, je distinguais une mélancolie déchirante dans la
-peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus qu’un adorable maître
-de ballet et le peintre aux teintes claires qui nous révéla les plus
-délicieuses jambes. Combien d’heures je passai à la Bibliothèque
-de Saint-Marc ou bien à la Querini, cherchant des interprétations
-romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils sont luxe, facilité,
-invention intarissable, faiblesse, volupté, désespoir. Tiepolo dessine
-de l’insaisissable: la tristesse physiologique, l’épuisement de Venise.
-Partout un air de fête, mais rien ne nourrit plus les puissances de la
-République. Splendide bouquet, dont les racines sont coupées à Candie,
-en Morée, sur la terre ferme même. Sa lagune où elle plonge la protège;
-elle s’y fane pourtant. L’opéra fait ses dernières, ses plus hautes
-roulades; on va baisser, éteindre la rampe. L’État meurt. Et Venise
-dont les forces tarissent ne dure que pour justifier nos regrets de ses
-prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre vénitienne disparut sous le
-flot des Turcs, rien n’y survécut de la métropole qu’Henri Martinengo.
-Les vainqueurs le mutilèrent au lieu de le tuer; il demeura dans le
-sérail du grand vizir..._
-
-_Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre ans, je tirais
-des albums que Tiepolo a dessinés aux temps d’extrême carnaval où
-Venise adorait le brillant et léger Cimarosa. L’air fiévreux des
-lagunes se mêle à mes jugements. Et puis dans cette ville flotte
-un romantisme créé par nos pères, qui se précipite sur un visiteur
-prédisposé._
-
-_Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse des nuances du sentiment,
-aux rêveries sur le Moi. Cette eau plate frissonne à peine sous la
-barque qui m’emprisonne; de fastueux palais m’isolent de l’immense
-nature et de l’océan mouvant des phénomènes; ici tout est d’humanité
-et d’une humanité figée, semble-t-il, fixée. «Les forêts futures
-se balancent imperceptiblement aux forêts vivantes,» dit avec une
-délicatesse puissante le malade Maurice de Guérin. Il faut tout le
-malaise où Venise nous met, et qui nous affine, pour que nous puissions
-sentir ce quelle dégage de ses extrêmes maturités?_
-
-_Sur le vaste miroir que la lune pâlissait, Jean-Jacques, puis Gœthe,
-entendirent de l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se jeter
-les vers du Tasse ou bien de l’Arioste. Plainte sans tristesse. Ces
-voix lointaines ont quelque chose d’indéfinissable qui émeut jusqu’aux
-larmes. Une personne solitaire chante pour qu’une autre animée des
-mêmes sentiments l’entende et lui réponde. Le Tasse et l’Arioste se
-taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des hôtels où des barques en
-feu débitent des couplets napolitains, l’eau balancée, qui dans la nuit
-s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse à ses chuchotements,
-et puis, dans un flot gras, s’empresse de noyer son éternelle
-confidence._
-
-_Au printemps, en été, en automne surtout, j’ai cherché à déchiffrer ce
-soupir suspendu, cette tristesse voluptueuse dont Venise éternellement
-se pâme. Mon objet n’est point ici de peindre directement des pierres,
-de l’eau, des nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions
-indéfinissables où nous met le paludisme de cette ruine romantique._
-
- * * *
-
-La plupart des voyageurs qui décrivent Venise, et les artistes avec
-qui tant de fois je l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter: «Ah!
-Venise, comme tu étais belle quand le Grand Canal reflétait les façades
-de tes maisons peintes à fresque, quand tes gondoles traînaient dans
-leurs sillages de fastueuses pièces de velours, et surtout durant ces
-pompes annuelles où la galère à la tête de bœuf paradait au large de
-San Giorgio Maggiore.»
-
-Ces magnificences me parlent sans me conquérir. Tout comme un autre, je
-puis goûter un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un marchand de
-curiosités, un collectionneur de bibelots, pour que des objets auxquels
-rien ne me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la beauté qui n’est
-point ma parente, fort bien, mais on voudrait voir ton âme. Quand le
-poignard sortira-t-il de ce fourreau? Frappe donc, ô beauté!» Rien ne
-m’importe qui ne va pas fouiller en moi très profond, réveiller mes
-morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne point les grandes courses de
-taureaux, car le péril et le meurtre troublent les jeunes femmes, ni
-certaines danses, car elles paraissent asservir la beauté à la force
-mâle qui se repose et qui regarde. Voilà des spectacles d’une valeur
-universelle. Ils agissent sur notre inconscient et par là, en tous
-lieux, à toutes les époques, ils intéressent la vaste humanité, ou,
-plus vaste encore, l’animalité chez l’homme. Les taureaux de Séville,
-les danseuses de Bénarès ou de Montmartre suscitent nécessairement un
-émoi vieux comme l’amour et la mort. Mais cette foire de la Piazzetta
-que regrettent les dévots de Venise, croyez-vous que, pour la visiter,
-je quitterais nos expositions universelles? Et même, que me dirait
-la pompe des rentrées victorieuses, le défilé devant San Giorgio des
-galéasses qui vont atterrir au môle de la Giudecca? Je ne suis point
-prédestiné pour les grandes cérémonies de cette religion municipale.
-
-Bien que mon amour de l’ordre, amour auquel je m’oblige, et un
-sentiment instinctif de reconnaissance, car il n’est point une
-civilisation dont je ne me déclare débiteur, me convainquent de
-respecter tous ceux qui présidèrent au développement des diverses
-nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir au musée municipal
-Correr et dans San Giovanni e Paolo, où l’on voit les effigies et
-les ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent à l’ordinaire
-trois caractères de diplomate, de commerçant et de guerrier qui les
-différencient des chefs de ma race. Ils n’ont pas collaboré à ma notion
-de l’honneur. Quand je parcourais la Grèce et que les forteresses
-franques m’occupaient, faut-il l’avouer? plus que les vestiges de
-l’hellénisme, ce n’étaient pas les grands guerriers commerçants de
-Venise que j’évoquais, mais tout mon cœur rejoignait mes seigneurs
-naturels, les aventureux chevaliers de Bourgogne et de Champagne.
-
-
-Au terme d’un livre fameux, Condorcet, qui vient de tracer le «tableau
-des progrès de l’esprit humain», déclare: «Cette contemplation est
-pour moi un asile où le souvenir de mes persécuteurs ne peut pas me
-poursuivre.» Cette phrase, qui me touche vivement, ne me vint jamais
-à l’esprit quand j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse, mais
-plusieurs fois elle exprima délicieusement ma pensée intime, tandis que
-j’errais aux solitudes de la Venise vaincue.
-
-Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et
-républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions
-décoratives, voilà les solides pilotes de sa gloire: nulle de ces
-merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté
-mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville
-sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des murailles
-byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, voire rococo,
-toutes trempées de mousse, atteignent sous l’action du soleil, de la
-pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de
-grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi
-des roses et des fleurs du magnolia qui n’offrent jamais d’odeur plus
-enivrante, ni de coloration plus forte qu’à l’instant où la mort y
-projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges.
-
-
- I
-
- JUSQU’A MIDI DANS SES QUARTIERS PAUVRES...
-
-Je plains Venise au point où les siècles l’abandonnèrent, mais je ne
-voudrais point que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie; s’il
-faut l’expliquer, je décrirai, entre mille impressions qui, selon moi,
-la justifient, ce que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura la Cà
-d’Oro.
-
-Pendant longtemps notre plaisir, devant ce chef-d’œuvre du gothique
-vénitien, eut la qualité douloureuse qu’inspire une beauté imprudente,
-si elle n’oppose aux fièvres que ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on,
-avec sa galerie du bas et ses deux loges superposées, avec ses colonnes
-et ses arcs transparents au soleil qui les baigne, et si délicatement
-ouvragée que le courant d’air du canal devrait suffire à la déchirer
-comme une dentelle de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le XIVe
-siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une telle vaillance? Que n’ai-je
-la fortune d’intervenir dans les destinées de ce petit palais! Je
-voudrais le secourir.»
-
-Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne demeure ne demande plus
-notre compassion, elle prétend à notre hommage admiratif. Avec plaisir,
-je le lui portai, mais tout de suite comme elle me parut luxueuse et
-d’un goût trop riche! Je me sentis froid pour un art qu’aucun mystère
-ne baignait plus.
-
-En face de cet heureux joyau qu’admiraient de nombreuses barques, et
-sur ce Grand Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi, avec une
-grâce irrésistible, des régions écartées de Venise.
-
-A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient à maintenir, tant bien
-que mal, quelques beaux instants de l’apogée vénitienne, tous les
-petits sentiers de pierre ou d’eau, _rio_, _fondamenta_, _salizzada_,
-_calle_, continuent lentement leur régression. Ce réseau solitaire
-nous invite au plaisir délicat du repliement. J’y désirai revoir,
-entre mille perles malades, l’humble et délaissée Sainte-Alvise.
-
-Sur la droite de la Cà d’Oro, par le rio San Felice, mon gondolier
-s’engagea...
-
-
-Le charme puissant de ces petits canaux, pleins d’ombre dans le bas et
-violemment illuminés au faîte, vient en partie du contraste de leur
-fraîcheur avec la réverbération du soleil sur les eaux plus larges.
-Jusqu’à midi, dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise a cette
-jeunesse étincelante qui, dès neuf heures, disparaît de la campagne
-avec la rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans son grand silence!
-Ce silence, à bien l’observer, n’est pas absence de bruits, mais
-absence de rumeur sourde: tous les sons courent nets et intacts dans
-cet air limpide où les murailles les rejettent sur la surface de la
-lagune qui, elle-même, les réfléchit sans les mêler. C’est ainsi que,
-dans les solitudes forestières, les trilles des oiseaux, parce qu’ils
-gardent pour notre oreille une signification précise, font valoir le
-repos plutôt qu’ils ne le rompent.
-
-Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l’ondulation
-perpétuelle de l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne
-nous y donnent de chocs; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs
-sens. Tandis que l’eau se déplace avec un frais murmure sous le poids
-de mon gondolier, j’entends au loin s’approcher, s’effacer les pas d’un
-promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l’âge
-alourdi, et dans ces quartiers solitaires la chaussure d’un étranger ne
-fait pas le claquement des sandales de bois d’une humble Vénitienne.
-
-Inappréciable netteté de ces sensations qui viennent avec abondance
-émerger sur notre organisme délicieusement hyperesthésié! Une telle
-tension nerveuse serait intolérable dans un climat sec, mais Venise
-nous baigne et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse pas savoir
-que nos nerfs sont à vif.
-
-Pour les yeux non plus, rien n’est incertain ou confus dans Venise.
-Nous y recueillons sans trêve des images distinctes, qui jamais ne se
-heurtent, et, de quelque point qu’on les embrasse, elles se disposent
-merveilleusement. La pauvre loque jaune, violette ou rouge, qui sèche
-sur une fenêtre, fait à elle seule une valeur somptueuse, en même temps
-qu’elle concourt au romantisme général du palazzo, rose et lumineux par
-en haut, vert et humide par en bas, et de tout le canal qui s’enfonce
-avec ses barques stationnaires, avec ses poteaux d’amarre, avec ses
-eaux miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de pierre, si de quelque
-petit jardin un arbre élève ses hautes branches et par-dessus un
-mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les reflète, cette rareté
-végétale ajoute un miracle de jeunesse aux prodigalités de l’invention
-architectonique.
-
-Bien que les choses vénitiennes soient servies par des jeux de
-lumière, il ne faudrait pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices
-de théâtre, toutes les combinaisons des nuages et de l’eau», car
-au milieu d’une mise en scène assez savante pour que des torchons
-délavés semblent les voiles d’une sultane invisible et pour qu’un
-tilleul malingre chante, si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un
-canal, une voix sublime, il y a des ingénuités déconcertantes: sur ses
-arrière-plans, cette Venise courtisane disperse des perfections qu’un
-musée exalterait dans sa salle d’honneur. Ce matin d’octobre, sur le
-chemin parcouru trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, je fais
-encore des découvertes. Les feuilles rouges d’une vigne masquent au
-mur une Vierge de quelque Sansovino, une belle vierge réaliste qu’on
-entrevoit humble et belle comme un fruit et que l’artiste plein de goût
-posa lui-même dans cette place.
-
-Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés par des fenêtres closes
-de planches, pillés par tous les marchands et plus dignes d’amour dans
-cette détresse que leurs frères du Grand Canal, réparés, irréparables,
-où je crois voir à la loggia le visage de Jézabel.
-
-Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, ma barque franchit un des
-rares ponts de bois qui subsistent du moyen âge. Puis la porte de
-l’ancienne Scuola me présente, au-dessus d’un arc exquis, des figures
-touchantes d’humilité et d’élégance, cependant qu’à côté de ce précieux
-morceau gothique, l’Église de la Miséricorde ne veut pas que je
-néglige les moyens d’étonner dont la surchargèrent les Bolonais du
-XVIIe siècle. Deux mouvements encore de mon gondolier, et pour qu’ici
-toutes les puissances de Venise, sans se confondre, s’affirment, voici
-le palais délabré où vécut vingt années et mourut le Titan Tintoret,
-auteur de cette _Crucifixion_ (à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne
-que les innombrables personnages, si furieux de vie, aient pu tenir en
-même temps dans un cerveau.
-
-Je regarde les balcons croulants d’où cet homme, lourd d’une œuvre
-qui déconcerte notre expérience des forces humaines, a puisé dans les
-pompes du levant et du couchant son incomparable tragique. C’était
-un dur vieillard, et qui devint farouche quand il perdit sa fille
-Maria, avec qui sa coutume était d’emplir de beaux concerts cette
-heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle _la fille du Greco_
-(aujourd’hui dans la collection de sir Stirling Maxwell, à Londres)
-doit être restitué, comme certains pensent, au Tintoret, je voudrais
-que ce fût l’image de sa chère Maria...
-
-Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac, et je penche à leur
-adjoindre ce Tintoret, veulent abattre à coups de front--front de
-béliers sublimes, comme celui du _Moïse_ cornu--les parois qui
-emprisonnent l’intelligence humaine. Éternel _Ignorabimus_! Tous et
-toujours nous demeurerons emprisonnés dans notre ignorance. Mais
-à l’intérieur de ces hautes murailles qui cernent l’humanité, le
-génie subit une pire solitude: d’épaisses cloisons l’isolent de ses
-contemporains. Dans cette maison demi-éboulée qu’habitent encore,
-paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit l’abandon, puis la
-mort. On dit que les grands artistes, avant que tombe sur eux la nuit
-définitive, connaissent une suprême illumination, un jet plus haut de
-leur génie. Beethoven, dans son dernier moment, recouvra l’ouïe et
-la voix; il s’en servit pour répéter certains accords qu’il appelait
-ses «prières à Dieu». Par lesquels de leurs personnages Shakspeare et
-Balzac se virent-ils assister au seuil de la mort?
-
-C’est une grande audace qu’un passant ose s’interroger sur les pensées
-d’agonie, sur les «prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a dans Venise
-cette douce sociabilité, cette atmosphère exquise et simple dont un
-salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point
-de lui donner la brève illusion qu’il est de la famille. Un étranger,
-que son aigre pays ne préparait point à s’associer à ces magnificences
-excessives, va tout naturellement dans l’église voisine, à la Madona
-del Orto, saluer avec sympathie la tombe du Tintoret.
-
-
-Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà d’Oro, nous naviguions si
-lentement vers la petite église Sainte-Alvise, située à la pointe
-nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, nous pouvions arriver
-en vingt minutes? Je cherche à rendre sensibles les impressions
-d’une flânerie du matin. C’est une des cent promenades, en dehors des
-magnificences classées, dans la pleine et abondante vie vénitienne.
-
-Les guides ignorent Sainte-Alvise, que Burckhardt se borne à
-mentionner, et le seul Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de tout
-ce quartier, son silence, l’herbe qui croît et la présence continuelle
-du passé collaborent à la physionomie d’une telle petite église, un peu
-en recul sur son perron de trois marches, dans une place déserte, usée
-lentement par le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de l’air ne
-laisse pas déposer une poussière.
-
-On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres de Tiepolo et des petits
-tableaux puérils, les premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité
-tendre et lyrique dans ces Tiepolo! S’il peignit alternativement,
-comme je le crois, des ballets et des opéras, ne cherchez point ici
-des jambes adorables, mais l’un de ses grands airs, une composition
-héroïque et romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse ou de
-l’Arioste. Avec les mêmes qualités que sa Cléopâtre du palais Labbia,
-c’est une brillante variation sur le thème de Jésus entre les larrons.
-Pour prendre le bon point de vue sur cette toile, gravissez une tribune
-branlante parmi les toiles d’araignées: voici l’orgueil romain qui joue
-de la trompette, un fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault
-et du général Prim se donne bien du mal pour avoir des reins), et puis
-les deux bandits juifs. Cette trompette toujours et surtout! elle
-emplit les oreilles du spectateur: c’est elle qui précipite dans les
-airs ces fanfares de couleurs. Quant aux disciples, grands, élégants
-dans leur douleur, quel noble deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo
-est très propre à désobliger les personnes qui ont de l’humilité d’âme.
-Elle contraste avec les huit tableautins que peignit Carpaccio dans
-sa première enfance. Sur de telles reliques, vous pensez si Ruskin
-s’excite! Les visiteurs que leur tempérament, leur sexe féminin, leur
-religion anglicane et surtout leur virginité, disposent à supporter
-les bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir complet s’ils songent
-que Carpaccio, quand il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant du
-peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait certainement beaucoup
-à ces gamins qui, sur le _campo_ de Sainte-Alvise, guettent l’approche
-d’une gondole et courent chercher le sacristain pour qu’il ouvre la
-porte de l’église...
-
-C’est un précieux coffret, cette église défaillante qui cache dans
-un lointain quartier la maëstria du dernier des grands Vénitiens et
-les tâtonnements de leur initiateur; mais, fût-elle dépouillée de ses
-trésors par la brocante, elle n’en parlerait pas moins, car, plutôt
-qu’un objet, elle semble une personne, oui, vraiment, une créature
-modeste, exquise et sans défense.
-
-Le soleil et l’humidité viendront à bout de Sainte-Alvise, où leurs
-deux puissances se combattent. Mais cette agonie prolongée, voilà le
-charme le plus fort de Venise pour me séduire. Et si l’on juge d’après
-une sensibilité que je ne prétends pas commune à toutes les âmes, mais
-que je voudrais rendre universellement intelligible, les magnificences
-des grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro restaurée ont moins
-de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d’une ville
-quand sa désagrégation libère des beautés et d’imprévues harmonies que
-contenaient ses premières perfections.
-
-Jamais cette Venise moderne ne nous émeut davantage que dans les
-quartiers écartés de son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah!
-bénissons sa pauvreté! Une administration qui jouirait d’excédents
-budgétaires ouvrirait certainement de larges voies, voudrait mener
-les trains jusqu’à la _Dogana_ et jeter un pont sur le canal de
-la Giudecca. Se bornât-elle à soigner ses merveilles, que déjà je
-m’inquiéterais. Admirons et encourageons ceux qui consolident Venise,
-mais craignons les «restaurations», qui sont presque toujours des
-dévastations. Nous ne voulons pas qu’on paralyse rien, fût-ce une
-ville morte, fût-ce un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie
-d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une discipline générale figeât
-ces canaux de fièvre et vînt étendre sur la beauté cette perfection
-convenue qui glace dans les musées.
-
-Ces allées secondaires, étroites, obscures, mystérieuses, serpentantes,
-sont les réserves où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, du
-vent et de l’âge, continue ses combinaisons.
-
-Acceptons qu’elle nous montre des états éloignés de ses magnifiques
-floraisons historiques dont nous avons, comme elle, perdu l’âme. Le
-soleil aussi passera de la phase éclatante, de la phase jaune, à cette
-phase rouge que les astronomes appellent de décrépitude. Le centre
-secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur
-les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous
-excitent à jouir de la vie.
-
-
- II
-
- UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE ET LE VENT DE LA MORT
-
-Le secret des puissances qu’a Venise sur les rêveurs, on le saisit mal
-tant que l’on étudie une à une ses perfections. Pour nous faire une
-philosophie des choses, il faut que notre barque s’éloigne du rivage et
-que nous embrassions l’ensemble. Sur la lagune on peut connaître les
-états extrêmes où parviendra la ville des doges si nulle intervention
-grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes des embaumeurs
-ne viennent pas entraver ses successives délivrances, ses mouvements
-vers le néant.
-
-A quelques heures de gondole, visitons la brèche où le silence et
-le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la
-civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano,
-Torcello et Saint-François-du-Désert, îlots épars sur cet horizon
-désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de
-réussir celle que nous aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme
-aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent.
-
-Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du Grand
-Canal ont le soleil pour coadjuteur. Si nous passons à la partie
-septentrionale, que n’atteignent plus ses rayons directs, déjà le
-frissonnement de l’eau, l’atmosphère tout accablée attristent nos sens.
-Dès les _fondamente nuove_ où l’on embarque pour ces îles mortes,
-l’imagination qui n’est plus soutenue et concentrée par les monuments
-de l’art, accepte des impressions plus vagues, se disperse en rêveries
-et flotte sur l’horizon de deuil.
-
-La première étape de ce pèlerinage, c’est, après vingt minutes,
-Saint-Michel, l’île de la Mort. Ce cimetière de Venise est clos par
-un grand mur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc,
-avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent
-sur les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer captive.
-Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de
-Venise à Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du ministère par ses
-coreligionnaires, il leur avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis
-pas de ces hommes qu’on peut offenser sans danger.» Il était de ceux
-(au dire de Guizot) envers qui l’ingratitude est périlleuse autant
-qu’injuste, car ils la ressentent avec passion et savent se venger sans
-trahir. Sa vengeance, maintenant, il la tenait; il allait s’incliner
-respectueusement devant le vieillard déchu: «Sire, n’avais-je pas
-raison?» Plaisir d’orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien.
-La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée du rôti qu’un autre mange. Le
-brisement de la mer sur des pierres délitées qui protègent un charnier
-lui aurait donné un rythme large pour le psaume monotone de ses dégoûts.
-
-Bœcklin a peint une «Ile de la Mort» fameuse en Allemagne. Il put
-prendre à San Michele son point de départ. Sa toile cherche le tragique
-par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles,
-par le silence et des eaux noires; mais la joie des gondoliers y
-manque qui conduisent ici les cadavres et qui, couchés dans leur
-barque mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent en caressant un
-fiasque. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut
-pas l’environner d’une horreur générale; c’est nous flatter, c’est un
-mensonge; faites-moi voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux
-ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour
-qu’il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous
-n’avions pas existé[1].
-
- [1] _On trouvera les notes à la fin du volume._
-
-
-Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des
-images plus funèbres et plus rares.
-
-Notre gondole oblique de San Michele vers sa voisine, Murano. Tous
-les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent
-les délices de ses jardins, fameux dans toute l’Europe avant que la
-République eût fait la conquête de Padoue et que les grands seigneurs
-peuplassent la Brenta. C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient,
-que la nuit faisait plus odorantes, et tandis que la vague balançait
-les gondoles à la rive, les voluptueux, les amants discrets et les
-politiques venaient s’attarder sous le masque. Mais à travers ces
-ruelles et ces sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop contrariés
-dans leur décomposition pour que les amants eux-mêmes du romanesque, du
-douloureux et de l’extrême automne, y puissent séjourner. C’est bien
-que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques,
-reçoivent sur leurs marches déjointes l’eau que chasse en glissant
-notre barque; c’est bien qu’aux deux rives leurs façades perpétuent la
-galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses
-fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi
-des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par
-la misère sordide étançonnent-ils des œuvres de luxe qui se refusaient
-à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente
-aristocratie de marchands qui les édifia, n’épuiseront pas noblement
-leur destin. Dégradés par une appropriation industrielle, ils
-deviennent d’ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique
-mémorial. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le
-repos ni l’anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques: «Ici furent
-les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l’amour, par de
-jeunes patriciennes et par des artistes.» Une telle exploitation de
-l’agonie passe en déplaisir le cimetière de San Michele. Puisse-t-il
-mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher, toujours plus
-loin, des précédents qui promettent à la beauté qu’elle mourra intacte.
-Sur l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où les plus précieux
-objets s’abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort.
-
-
-Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano.
-Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les
-couleurs excessives des fleurs d’automne, nous suivions un chenal
-entre des balises, tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous.
-Une voile, violemment colorée d’ocre, coupait seule devant nous le
-frémissement brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces vastes
-espaces liquides, qui, vers le septentrion, bordent la ville des doges,
-sont aussi tristes que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe
-aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la
-vraie beauté.
-
-Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants.
-Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour
-le plaisir! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un
-mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles
-complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis
-longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale
-de l’îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre
-vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes.
-Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de
-n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des
-couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une
-chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d’allègre
-végétation semblent l’effort de quelque magie. Les beaux bras des
-nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces
-longs acacias.
-
-Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle
-Martigues, en Provence, que Charles Maurras m’a fait aimer, mais qui ne
-montre ni ces tons roses, ni cette indigence.
-
-Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue
-pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas
-avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. Ces belles affamées se
-détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c’est juste de
-dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs,
-mais l’Adriatique s’appauvrit de poissons en même temps que la vente
-devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres
-pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune.
-
-Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la désolation s’aggravât d’un
-degré, afin que l’humanité disparût d’un site où elle ne peut plus se
-nourrir. La mort ne rabattrait rien d’un spectacle dont elle fait la
-magnificence.
-
-
-Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d’heure dans cet
-éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le
-long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades
-et de figues mêlés, pour atteindre l’unique place de Torcello, où l’on
-trouve la cathédrale de Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le
-Baptistère.
-
-La cathédrale est de cette sorte d’églises qui se rattachent aux
-basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de
-Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas
-de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole
-centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés
-suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à
-rêver sur l’histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise
-et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne.
-
-Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu’une femme
-aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu’elle
-fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous
-pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles arrêta
-notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en
-s’opposant à l’air et au soleil nous parut le glissement d’une dalle
-sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la
-cathédrale! J’y trouverais tout un système dogmatique et poétique;
-j’entendrais la voix mystérieuse de l’an mil, car, autant qu’il
-décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne
-sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais
-leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant
-j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles
-faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d’oreilles.
-Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous
-convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière à
-Bâle.
-
-La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois monuments oubliés dans
-cet éternel novembre font la boue malsaine de Torcello voisine, dans
-mon amitié, de la prairie pisane, où le Dôme, le Baptistère, la Tour
-penchée et le Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que
-l’avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello
-sont également excitateurs de l’âme. La prairie pisane et son trèfle
-architectural à quatre feuilles s’enorgueillissent d’une féconde
-invention artistique, car l’esprit renaissant y soumit la matière à des
-lois nouvelles; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques
-suivant un système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs d’action et
-des tombes et des berceaux.
-
-La vénérable basilique, le Baptistère et Santa-Fosca furent construits
-avec les ruines d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, alors
-qu’Attila venait d’anéantir la puissante Aquilée; et cette succession
-de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à
-l’imagination une vaste perspective. J’eusse aimé de m’y attarder, mais
-comment passer plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre apportée
-par l’air et par l’eau le corrompt, cependant que lui-même s’empoisonne
-de ses émanations.
-
-De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi et augmentaient à
-toute minute. On n’imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus
-abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent
-une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre
-pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la
-faim et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des trèfles à quatre
-feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma
-gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient
-encore des talismans à pleines poignées.
-
-
-Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des
-espaces où la pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier nous
-désigne l’emplacement où fut l’Isola delle Donne, «l’île des Dames».
-Insalubre et battue de courants marins, cette île, qu’ornaient de
-nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; en 1665,
-on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus
-amas que l’industrie moderne employe impudemment à raffiner ses sucres.
-On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero,
-échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, dégoûtés par cette utilité
-industrielle, vont jeter par-dessus bord un héros qui pourtant leur
-a rendu bien des services. Finir dans la mélasse et dans les poèmes
-d’opéra, c’est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier
-infâme rassasier les chiens de Jézabel.
-
-Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour
-distinguer Anania, l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent,
-sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses
-architecturales. Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir
-ce passé, les minces sons d’une musique qui faisait danser, en
-l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire, dans une salle basse de Burano,
-traversèrent ces vastes espaces éblouissants. Le désert donnait cette
-fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de
-respirer pour n’en pas ternir la délicatesse.
-
-
-La journée s’avançait quand nous touchâmes à
-Saint-François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de
-désolation. L’heure tardive collaborait avec le paysage. C’est dans cet
-îlot que François d’Assise, au retour d’Égypte, débarqua. Il voulut
-prier; les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole fameuse: «Petits
-oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais
-louer Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse, mais dans ce décor
-tragique cette parole a tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le
-saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux.
-
-«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une femme à qui, comme à la
-mort, personne n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les amants que
-désignent ces paroles mystérieuses? François et la Pauvreté. Voilà un
-beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les
-hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur l’îlot
-qu’une étroite bande de désert.
-
-Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d’un
-tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques
-ou passants sceptiques, quelques doctrines qu’ils professent, un
-ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre
-pour l’éternité ce que nous appelons s’observer, comprendre le néant
-de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des
-raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des
-individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans
-les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d’un ordre tout
-à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux
-mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos
-prédécesseurs.
-
-
-Je fus averti qu’un tel jour approchait de son terme par les torrents
-de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant,
-ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle assassinée? De
-monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs
-arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l’eau. C’était
-l’heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j’avais
-encore un long temps de gondole.
-
-L’eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point
-de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à
-travers des terres demi-noyées et faites d’herbes pourries, d’où
-se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches
-dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur
-un tableau sublime pour guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur
-notre droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et devait faire
-une barre plus importante à mesure que le soleil s’anéantissait. Des
-colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s’émouvoir
-l’âme la plus indigente. C’étaient tantôt des gammes sombres et ces
-verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise;
-tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les
-décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident le ciel se liquéfiait dans
-une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence
-renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire
-les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs
-tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de
-façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous
-portaient, ils nous enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je
-puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu
-toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent
-sur l’eau, puis nous prirent dans leur ombre. C’étaient les monuments
-des doges.
-
-Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret,
-avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection.
-Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous
-venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux fulgurations que les
-croyants placent après la mort.
-
-Au reste, il est impossible de rapporter l’agonie du soleil sur la
-lagune vénitienne. Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre à
-sortir de notre personnalité, il nous touche le front d’un dernier
-rayon pour nous dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas que ces
-choses soient révélées.» C’est qu’alors nous atteignons aux points
-extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans
-l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve
-reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui
-succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et
-leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.
-
-Je suis allé respirer un myrte du désert: comment prouver son parfum,
-dont la poésie provient de ce qu’il se dissipe stérilement et retombe
-aux miasmes d’un rivage décrié!
-
-
- III
-
- LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE L’ADRIATIQUE[2].
-
-Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que d’épeler
-Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa
-pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons rien
-de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc que
-notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque de laisser en
-chemin une partie des sentiments dont un séjour à Venise nous charge,
-essayons de les dénombrer. Révisons avec une volonté systématique ce
-que nous avons d’abord enregistré à notre insu. Le plaisir d’une longue
-réflexion méthodique n’est pas inférieur aux abandons de la rêverie.
-
-Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire, naïve,
-ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement de
-l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en soulevant un peu
-son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes
-pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et
-puis, son regard si honnête, si doux, content de plaire à l’étranger
-sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui connaît son prix que d’un
-bon animal qui promène et lustre, comme veut la nature, sa beauté!
-
-Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi leurs
-frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les chats
-aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un homme
-penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme serrait avec
-ses deux mains.
-
-Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui habite
-toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage, vous
-l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais même,
-je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle demeure
-historique (mais il faudra dépenser la même somme pour les réparations
-urgentes). Ce n’est point que ces descendants des Magnifiques manquent
-d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés du Veneto. Ils
-manquent encore moins d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien
-dans Venise où le patriotisme municipal fut toujours leur vertu et le
-service de l’État leur emploi. Quand cette grande tâche qui les portait
-leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement aux mœurs de leurs
-compatriotes, c’est-à-dire à l’indolence.
-
-A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et
-despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de
-l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle
-méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand la
-ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824,
-Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus
-gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs
-par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République
-semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable, cancanière,
-à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux mal avertis
-d’étrangers).
-
-La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte des
-Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages fastueux,
-mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à rien de
-réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure comme si
-Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni dominé.
-Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le Grand Canal et
-qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime
-Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage de volontés
-et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A proprement
-parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La population réelle de
-Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu
-près fixés dans les vieux palais historiques et sur lesquels passent
-d’incessantes caravanes de touristes.
-
-En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la
-République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus
-de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles menaces,
-dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, le procurateur
-François Pezaro prononça une phrase qui, plus sûrement encore que
-l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et désagrège Venise: «C’en
-est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant
-homme se trouve toujours une patrie.»
-
-Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la devise
-de Venise, la formule de sa moralité nouvelle.
-
-Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette Venise
-cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses annales
-un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur Pococurante,
-noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait voir une belle
-satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper parut une
-mascarade de carnaval, précèdent dignement les singularités et les
-malheurs de don Carlos.
-
-Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors
-du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou,
-attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires.
-Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs
-mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes
-ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils
-ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la
-fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare
-climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point
-impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre
-continuellement des sensations si puissantes et si particulières.
-Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que
-les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une
-tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur
-lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle
-se donne toujours une aristocratie.
-
-Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise
-magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort
-médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le
-canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs
-du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une
-génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un
-sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais
-nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le
-solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses
-dignes visiteurs.
-
-Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des
-angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes.
-
-
- _Gœthe et Chateaubriand._
-
-Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, _Ramo dei
-fuseri_, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre
-au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et
-solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis,
-Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe
-avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma
-curiosité.
-
-En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est
-formé par l’étude de l’antique romain.
-
-Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour
-un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de
-maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des
-divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller
-que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur
-du _Génie du Christianisme_ allait quitter, le 28 juillet 1800, le
-môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem,
-de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient
-ses _Martyrs_. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise
-«quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la
-sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes
-illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des
-hospices et des lazarets...
-
-Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où
-s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines
-que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait
-se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand
-qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune
-beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec
-l’_Iphigénie en Tauride_ aussi bien qu’avec les _Martyrs_, nous prenons
-en dégoût les asservissements de la vie.
-
-L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout
-ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande
-race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater.
-Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son
-frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes
-bretonnes Lucile caressant René.
-
-Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans,
-passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de
-noblesse une même idée d’exil,--exil loin du sol natal et des ancêtres,
-exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré
-envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois
-artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux
-beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite.
-
-
- _Byron._
-
-Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement d’ombres? Mickiewicz,
-Sand, Musset, Chateaubriand vieilli lui-même viennent chercher les
-traces des chevaux de Byron. On note ici certaine scène de magie. Au
-monticule le plus élevé de cette grève, en octobre 1829, par un soir
-de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz
-appuyé contre un arbre eut une belle vision mystique. Il arrivait
-de Weimar; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait influencé; elle
-le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses
-devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle
-le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce
-fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer
-sa vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant là toute humaine
-habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme
-il disait, sur la volonté divine.
-
-Que de belles choses nous rencontrerions s’il nous était loisible de
-suivre ce prophète polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait que
-traverser Venise où Byron conquiert la place la plus en vue par trois
-années d’un séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 au début de
-1820).
-
-Souhaitez une occasion de remonter la Brenta sur ces barques lentes qui
-seules cheminent encore de Fusine à Padoue. Par un doux et magnifique
-automne, tandis qu’aucune lettre de France ne peut ici nous rejoindre,
-qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! Les deux rives en
-septembre-octobre ont la belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette
-route que nos aïeux gagnaient Venise, devant une suite continue de
-maisons de plaisance que le XVIIIe siècle emplit de musique, d’amour et
-de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent même plus le souvenir.
-Vainement chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes et le
-dessin des parcs de plaisir. Cependant après un long temps, quand le
-batelier qu’étonne votre caprice vous nomme Mira, accostez, errez dans
-cette petite bourgade, car voici l’instant favorable pour évoquer
-Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque de solitude, ce n’est point au
-fort mauvais palais Mocenigo, dont il n’habita somme toute qu’un étage
-loué en garni, c’est sur cette rive solitaire, c’est à Mira où il reçut
-Shelley et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, qu’on peut
-trouver encore l’ombre insolente de l’Anglais.
-
-Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas encore assez de tristesse ni
-de délaissement sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher dans
-ses pages vénitiennes, dans le quatrième chant de _Childe Harold_ et
-dans le premier du _Don Juan_.
-
-Quand la gloire de Byron ne serait plus que la charpente dénudée qui
-survit au feu d’artifice, j’y porterais encore volontiers mes regards.
-C’est pour une raison singulière, mais qui ne sait la diversité des
-motifs sur quoi chacun de nous compose son Panthéon! J’aime Byron parce
-qu’il ressemble au plus fameux ennemi de mon pays, ennemi qui m’est
-cher pour ses puissances redoutables elles-mêmes, car nous l’avons
-glorieusement vaincu. Tous les portraits de Byron font voir cette
-expression énergique jusqu’à la fureur, impudente, avide de risques et
-de domination immédiate, magnifique parce qu’elle veut tout briser et
-qu’elle se brisera elle-même, qu’on voit au Charles le Téméraire peint
-par Hugues van der Goes (dans le Musée de Bruxelles). Ah! cette belle
-lèvre inférieure proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique!
-
-Byron le Téméraire! si je parlais pour des hommes libres, je dirais
-qu’il fut un scélérat, un merveilleux poète et le plus haut philosophe.
-Oui, _Don Juan_ où Venise secrètement collabore (et je ne dis point
-seulement par l’influence de l’Arioste, mais encore par une atmosphère
-de débauches) est la plus haute philosophie. «A Venise, disait Shelley,
-il s’est ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait
-plus digérer aucune nourriture et il était consumé par la fièvre.»
-A l’automne de 1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure du
-visage. Avec son incomparable puissance cynique, lui-même écrit dans
-ses plus belles strophes de Venise: «L’ambition fut mon idole; elle
-a été brisée sur les autels de la douleur et du plaisir: ces deux
-déités m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion peut s’exercer à
-plaisir.» Quand il eut trouvé le moyen de pousser sa destinée dans la
-voie où il suivait les aventuriers normands et les chevaliers errants,
-en même temps qu’il précédait Garibaldi, quand une mort précoce où
-l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi sa lecture de _Quentin
-Durward_, son cerveau, un cerveau formidable, supérieur, dit-on,
-à celui de Cuvier, était une masse affreuse, mise en bouillie par
-l’alcool, l’opium, certaine tare et tous les abus destructeurs: un
-cloaque. Il avait une émotivité formidable: il était perméable à toutes
-les puissances qu’a la vie pour nous affecter. Il a fait souffrir,
-torturé tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé les plus nobles
-idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos
-tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient,
-en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux
-grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles? Il a
-toujours voulu se détruire, ce Byron.
-
-
- _Musset et George Sand._
-
-Auprès de ce lord bruyant et de son immense scandale, quel petit
-personnage que ce jeune Français de vingt-trois ans, presque un gamin,
-et qui, pour venir à Venise, dut obtenir la permission de sa maman.
-Ah! la maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants et pas très
-propre de détails. Mais, prestige des grands écrivains, madame Sand,
-dans sa trentième année, svelte, brune, si souple et si nerveuse, nous
-dispose à la volupté, et du jeune Musset le nom sonne et craque comme
-les bottes vernies d’un dandy fringant et confiant jusqu’à la naïveté
-dans les luttes de la vie. Les anciens avaient de belles anecdotes,
-familières au menu peuple, où leurs poètes, tour à tour s’essayaient
-et que les philosophes eux-mêmes employaient pour donner un corps à
-des idées très subtiles. La caravane que deux poètes firent à Venise
-en 1834, et dont ils continuent par-delà la mort mille récriminations,
-pourrait devenir pour nous quelque chose d’équivalent: leurs fureurs,
-largement étalées, rappellent la brouille mémorable de Didon et d’Énée.
-
-De Venise,--où Byron venait de vivre comme un Anglais et n’avait rêvé
-que d’un acte qui lui rouvrît l’Angleterre--que connut exactement
-Musset? Dans cette saison triste et glacée d’hiver, il errait «à
-Saint-Blaise, à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi la Giudecca jusqu’à
-San Biagio, où les coquelicots flamboyaient sous le soleil couchant,
-au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé l’ancien cimetière juif
-par une rivière dont on fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» me
-disait un jeune Italien en me montrant la végétation des tombes courbée
-par un vent humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, une
-jeune femme pour me vanter la Duse: «Elle frissonne si bien!» et c’est
-encore l’accent des jeunes Athéniens qui disent de leurs montagnes:
-«Elles sont si sereines!» Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs
-nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune Musset--fin, moqueur avec
-d’immenses réserves sentimentales, mais que protège une coquille de
-sécheresse--vaguer, chercher partout le boulevard de Gand, se distraire
-en petites débauches.
-
-Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même
-j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de
-tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais
-inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à
-l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne
-rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si,
-quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais
-du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une
-faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en
-secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais
-essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les
-seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le
-loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le
-soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin
-de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois,
-Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit
-dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de
-vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je
-l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je
-ne pus venir l’habiter.»
-
-Favorable maladie qui sort l’enfant Musset de toute cette médiocrité.
-Nous ne remercierons jamais assez quelques bulles de gaz malsain qui
-vinrent crever à la surface de l’eau autour de la gondole de Musset.
-La malaria de Venise met nécessairement dans l’organisme une certaine
-excitation qui le force à produire des images exaltées. En février et
-mars 1834, elle alla chercher, dans le fond de ce jeune homme un peu
-sec, des puissances qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y ait aggravé
-la tare physiologique, je veux dire ce trouble nerveux, cette puissance
-de voir son double, auxquels nous devons les grandes incantations d’un
-poète, qui, en dehors de ces délires, est à peu près négligeable.
-
-Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes connaissent
-parfaitement une sorte d’hallucination qui est la vision de sa
-propre image. On trouve des traces nombreuses de ce phénomène dans
-la haute littérature. Nulle part on ne le rencontre plus précis,
-plus authentique que chez Musset. La sublime _Nuit de décembre_:
-«Sur ma route est venu s’asseoir--un malheureux vêtu de noir--qui me
-ressemblait comme un frère...» n’est pas une froide invention. Tout me
-crie qu’elle est faite de choses vues. Au cours de sa brève carrière,
-le génie de ce poète ne se témoigna jamais mieux que lorsqu’il
-subissait des reprises de la malaria vénitienne. Dans ces états
-fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe d’amour, contemporaines
-de sa première infection, émergeaient nécessairement sur sa conscience.
-Le paludisme de Venise a collaboré activement à toute cette série
-d’excitations et de dépressions que nous admirons dans la prose et
-dans les vers de ce charmant énergumène.
-
-Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre ses fenêtres sur le
-golfe de Saint-Marc, le voyageur descendu à l’hôtel Danieli doit se
-dire avec reconnaissance, avec effroi aussi, en un mot avec piété:
-«Voici donc le décor où cet enfant subit les malaxations du climat
-vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons le quartier de San Fantin
-et nous ne chercherons pas dans une arrière-cour fort humble, dans
-la corte Minelli, la casa Mesani où George Sand, auprès de son beau
-taureau Pagello, écrivait diligemment ses _Lettres d’un voyageur_.
-N’allons point déranger cette dame!... On sourit et l’on passe.
-
-La justesse d’esprit est une si belle chose que nous l’exigeons des
-grands écrivains et ne leur pardonnons point de la gâter chez le
-lecteur. Nous réprouvons dans George Sand un symbole glorifié du
-désordre. Elle parut telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons
-saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise de la châtelaine de
-Nohant. Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand,
-c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a
-de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son
-terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction.
-Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous
-obligeait à prendre parti dans son éloquente anarchie intérieure.
-Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle
-sut se conquérir un milieu, une tradition. A la prendre au total, ses
-années d’expérience, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier.
-J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des
-déracinements même dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration
-très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au
-demeurant, que l’entière liberté.
-
-
- _Léopold Robert._
-
-A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille petite ville de Chioggia
-baigne et s’allonge dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes
-les barques, toutes les variétés d’engins pour la pêche, et vingt mille
-habitants qui vivent de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit
-pour évoquer Léopold Robert qui, pendant ses trois dernières années, de
-1832 à 1835, étudia sur cette plage son fameux tableau _Le départ des
-pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. Il y maria tout naturellement
-la misère des Chiojotes avec ses dispositions intérieures.
-
-«Il y a une pensée qui me plaît dans ce _Départ_, écrivait-il; il
-annonce la fin de tout.» Après les _Moissonneurs_, chant de confiance
-dans la vie, les _Pêcheurs_, c’est le testament qu’un suicidé laisse
-sur sa table. Son tableau terminé, Léopold Robert se tua dans le
-palazzo Pizani, à San Paolo, dont il occupait un étage. Année 1835.
-
-Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est qu’il eut dans les
-herbages du Jura, au milieu des pâtres et des vaches, l’enfance
-virgilienne de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, s’imprégnait de
-sentiments simples. L’Italie ne détruisit point l’âme extensible
-de mon compatriote; comme un beau fruit se nourrit de soleil,
-harmonieusement il s’augmenta de beauté. La sécheresse lorraine (de
-Callot, de Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient aisément
-force et souplesse, toscane et romaine. Mais le Suisse Robert écrivait
-de Venise: «Je me sens malade du mal de ceux qui désirent trop.»
-
-Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles du Louvre, à chercher
-l’_Arrivée des Moissonneurs dans les marais Pontins_ et le _Retour
-du pèlerinage à la Madone de l’Arc_? Il ne faut point souhaiter que
-nos experts révisent cette gloire pré-romantique. Mais si l’on veut
-connaître les raisons qui la justifiaient, on les démêlera aisément
-dans l’apologie que Musset fit des _Pêcheurs_ en 1836: Robert a montré
-«dans six personnages tout un peuple et tout un pays»; avec puissance,
-sagesse, patience (c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa
-difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler les arts et de
-ramener la vérité»; il ne retraçait «de la nature que ce qui est beau,
-noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il cherchait «la route de
-l’avenir là où elle est, dans l’humanité». Les heureux artistes qui,
-par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent ce que cherchait
-Léopold Robert, ne nous laissent plus sentir dans son œuvre que des
-tâtonnements, des efforts, et que le théâtral d’où il voulait s’évader.
-Toutefois à Chioggia, son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit,
-reprend un sens et, comment dirais-je?... un parfum. C’est l’anneau que
-nul n’essuie à la montre de l’antiquaire, mais que tous voudront baiser
-s’il retrouve la jolie main qu’un amoureux jadis bagua. Je rapporte à
-la sirène des lagunes cette relique tachée de sang.
-
-Léopold Robert fut un jeune homme timide, hanté de mélancolie
-héréditaire (un frère suicidé), sujet à des découragements et que
-ce fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. En février
-1832, quand il vint travailler à Venise, il souffrait d’un accident
-de jeunesse: une jeune femme, de qui le nom fait un excitant pour
-l’imagination, l’avait accueilli à Rome avec une douceur, une
-simplicité très puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse,
-Charlotte Bonaparte, fille de Joseph Bonaparte et belle-sœur de
-celui qui devint Napoléon III, se trouva subitement veuve en 1831, à
-l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira chez sa mère à Florence où
-le jeune Léopold Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; on
-s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; il l’aimait. Un mariage si
-disproportionné semblait impossible. L’honnête jeune homme, peu fait
-pour dompter une Napoléonide, s’enfuit à Venise. Depuis longtemps il
-projetait d’y peindre un brillant carnaval.
-
-C’est quand Venise met son masque de satin noir qu’elle multiplie ses
-puissances de tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de la ville
-des Doges ne pouvaient plaire à ce plébéien sentimental. On le vit
-errer dans les régions les plus misérables, à Pellestrina, à Chioggia.
-«Il faut que je te dise, écrivait-il à un ami, ce qui m’est arrivé
-à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer.
-J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute
-la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, enfin je voyais
-tout en noir; je prends mon petit carton à lettres pour en commencer
-une; impossible de mettre deux mots, je ne pensais qu’à la mort. Je
-voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues;
-enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis, au moment où je
-me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre
-moi de ma faiblesse; je jette tout par terre avec rage, je commence à
-me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est
-choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit: nous verrons si je
-suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter
-ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout
-remis et je ris de mon aventure.»
-
-Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations et ces dépressions ne
-me disent rien qui vaille. La terre étroite de cette extrême lagune,
-un ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des types graves et nobles
-se marièrent à ses sentiments. Il décida de peindre le _Départ des
-pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. «Je n’aurais point fait mon
-tableau si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles donnent à mon
-énergie du ressort. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me
-font monter...» Les degrés qui le font monter! Je pense à ces pontons
-qu’il y a dans les bains et que l’on gravit pour se jeter à l’eau.
-
-Léopold Robert demandait-il à son travail ce que Le Tasse espéra du
-VIIIe chant de la _Jérusalem_? Prétendait-il par la gloire se hausser
-jusqu’à son idole? La divinité des lagunes l’entraînait. La Sirène ne
-fut jamais que cette fièvre délicieuse qui nous chante et nous convainc
-de ne plus vouloir vivre. En vain nos compagnons nous supplient. Leur
-activité nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise m’a rendu,
-disait Léopold Robert: je ne souhaite que la tranquillité. Pouvoir
-m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations.» Comme il définit
-agréablement son mal! «Toute remplie qu’en soit mon âme, je trouve
-cet état moins pénible que le vide du cœur... La raison, le devoir,
-le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une
-tristesse violente de s’emparer de moi; c’est seulement une mélancolie
-qui ne peut nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: un certain
-paludisme est très propre à la sensibilité artistique, mais si son
-infection réveille des germes héréditaires, c’est la destinée de notre
-race qu’il nous faut accomplir.
-
-Pendant de longues semaines, Léopold Robert fut malade d’une fièvre
-cérébrale analogue à celle que, dans la même année et dans la même
-Venise, à quelque cent mètres, madame Sand et le docteur Pagello
-penchés sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire mépris des
-gens solides pour les délirants. Toutefois le frère d’un suicidé fait
-un terrain plus dangereux qu’un simple épileptique.
-
-En 1835, peu avant le dénouement qu’il n’avait pas encore décidé mais
-qui commençait à se développer en lui, Robert écrivit à son neveu
-des conseils où manque assurément le point de vue du déterminisme
-physiologique, mais qui sont admirables de clairvoyance. «J’ai cru
-remarquer chez toi, lui dit-il en substance, le goût de l’isolement,
-une pente à philosopher sur les choses et puis à mépriser la société;
-ne cède pas à ces dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir ce
-qu’il advint de ce jeune averti. En mars 1835, Léopold Robert écrivit à
-ses sœurs: «Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage,
-et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un paralytique,
-moralement parlant: je ne suis plus capable de prendre par moi-même
-un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette
-détermination soit avantageuse à tous! Le bonheur de vous revoir, mes
-bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai
-maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que
-je ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes que j’aime le plus, à
-cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout.» Le 29
-mars 1835, il reçut des nouvelles de la princesse Charlotte qui venait
-d’accueillir, il n’en fallait pas douter, les tendres hommages d’un
-brillant Polonais. Il se fit chanter par deux musiciens allemands le
-_Requiem_ de Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance de son
-frère, il s’enferma dans son atelier du palais Pizani et se coupa la
-gorge devant le _Départ des Pêcheurs_.
-
-Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est
-le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de
-sa princesse; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval; c’est le
-conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces
-fièvres le paludisme de Venise collabore activement.
-
-
- _Théophile Gautier._
-
-Après un tel chuchotement d’intimités, c’est un délice d’écouter le
-noble son de violoncelle que met un pur artiste dans cette ville, et
-d’entendre sur le vieux thème du _Carnaval de Venise_ la variation de
-Gautier:
-
- A travers la folle risée
- Que Saint-Marc renvoie au Lido,
- Une gamme monte en fusée
- Comme au clair de lune un jet d’eau.
-
- A l’air qui jase d’un ton bouffe
- Et secoue au vent ses grelots,
- Un regret, ramier qu’on étouffe,
- Par instants mêle ses sanglots.
-
- Jovial et mélancolique,
- Ah! vieux thème du Carnaval,
- Où le rire aux larmes réplique,
- Que ton charme m’a fait de mal!
-
-Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si honnête! il écrit plutôt
-lourdement, sans éclairs, sans frissons, mais il se campe avec solidité
-devant le fait, devant la pensée, devant la sensation qu’il veut
-exprimer, en sorte qu’il parvient toujours à nous les faire toucher et
-palper. En 1850, il passa deux mois place Saint-Marc. Il se proposait
-d’écrire une série de livres sur Florence, Rome, Naples: il nous donna
-du moins une Venise. Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé de
-cette ville, vous chercheriez vainement une note sur le _mal_ qu’avec
-son _charme_ elle lui fit. Depuis _Fortunio_ (1838), dernier livre où
-il exprima sa pensée véritable, l’invasion du _cant_, comme il disait,
-et la nécessité de se soumettre aux convenances des journaux l’avaient
-jeté dans la description purement physique; il n’énonçait plus sa
-doctrine, il gardait son idée secrète.
-
-Devrons-nous donc ignorer à jamais les sentiments qu’il promenait
-sur les lagunes et ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un lecteur
-superficiel considère peut-être la Venise de Gautier comme une suite
-de photographies prises à toutes les heures d’un voyage, mais d’où
-naturellement le photographe est absent. Nous ne partageons point
-cette manière de voir. Cette riche collection de camées, gravés
-dans l’isolement et loin de nos passions, nous renseigne mieux sur
-l’histoire morale du XIXe siècle que tant de confessions oratoires
-et vaniteuses. Dans la Venise de Gautier, vous prétendez chercher
-vainement l’âme; vous dites que ce sont des coquilles sans l’animal,
-des pierres dures ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit se
-prête à la pression de ces intailles: comme autant de cachets, elles
-vous imposeront leur empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez
-un hymne esthétique, si vous déclarez: «Je crois à la richesse, à la
-beauté et au bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le cachet qui se
-décrit lui-même: le _Credo_ de Gautier s’est imprimé sur votre âme.
-
-Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous les détails de Venise. Dans
-toutes les formes qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination
-inlassable et tranquille les dégradations modernes. Chacune de ses
-pages lentes et précises a un arrière-plan. Derrière les villes et
-les paysages qu’il peint et déroule sous nos regards, il se réserve
-un royaume de nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses dégoûts
-d’exilé.
-
-Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, comme on en distribue dans
-les concerts pour aider à la compréhension des grandes symphonies, je
-dirais à peu près ceci à ceux qui veulent suivre Gautier à Venise:
-
- _Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. Il
- s’occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir
- des beautés qu’ils représentent._
-
- _Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute
- pleine de reflets d’or, imprégnée de parfums étranges et
- retentissante de bruits joyeux; il y développe des sentiments
- d’élégance, de fierté et de sensualité, et, au lieu de se dire
- que par leur nature même de tels états demeurent intérieurs, il
- pense qu’il les trouvera réalisés dans d’autres lieux._
-
- _Mais peu à peu il se convainc que toute la terre est gâtée,
- et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle
- conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence,
- parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il
- croit que ces parties sont des survivances fragmentaires._
-
- _Cela produit une satiété particulière: non pas l’ennui que
- connaissent les gens qui ont abusé de tout, mais cette nostalgie,
- cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension
- de l’âme._
-
-Avec quel amer retour sur lui-même Théophile Gautier écrit de son
-Fortunio: «Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le
-dévorer avec des dents de rat!» Chassez l’image d’un matérialiste
-lourd, endormi, indifférent. Bien au contraire, c’est un idéaliste
-dévasté par sa puissance à concevoir nettement des objets qui le
-fuient. Mais cette activité unique et profonde, où Gautier absorbe
-toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux circonstances.
-
-
- _Taine._
-
-Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à Venise. D’abord je
-passai mon temps à lire sur les palais l’histoire magnifique de la
-République,--à contrôler dans les musées et les églises écrasées d’or
-les catalogues,--à me réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et
-de l’air pur qui égaient la vie,--et sur les petits ponts imprévus à
-regarder la tristesse des canaux immobiles entre des murs écussonnés.
-
-Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette
-délicate cité, je quittai la Piazza trop envahie de touristes choquants
-pour me confiner dans une Venise plus vénitienne. J’écrivis _Un Homme
-Libre_. «Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de son isolement!
-J’échappais à l’étouffement du collège, je me libérais, me délivrais
-l’âme; je prenais conscience de ma volonté. Ceux qui connaissent la
-littérature française déclareront que ce livre eut des suites. Je
-me suis étendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue
-embrasse plus de choses, c’est pourtant du même point de vue que je
-regarde[4].» J’habitais _Fondamenta Bragadin_, ce qui me plaisait, car
-le noble Bragadin fut écorché vif et parfois il me sembla que, toute
-proportion gardée, j’avais reçu un sort analogue.
-
-Je voudrais ramasser en une dizaine de tableaux très brefs les
-sensations de mes vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers, c’est
-sur la minute qu’il eût fallu les fixer.--Je vois un matin où j’étais
-assis, dans la basilique de Saint-Marc, sur les marbres antiques et
-frais, tandis que le bon chien muselé de ma propriétaire allongeait
-sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et l’autre
-nous regardions avec une parfaite volupté le cabossement des mosaïques,
-leurs teintes sombres et fastueuses. Satiété et nostalgie, voilà les
-deux mots contradictoires qui rendent le mieux ce qu’il y avait de
-sommaire dans ma contemplation. J’étais saturé d’un rêve asiatique
-où manquaient toutefois les parfums, les danses et la monotone
-cithare.--Je vois au quai des Esclavons le vapeur du Lido chargé de
-misses froides. Une barque sous le plein soleil s’approche. Une fille
-de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson éclatante
-comme ces vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais, cette mer,
-cet horizon, cette chanteuse et cette voix nerveuse qui frappait un
-ciel bleu et or me firent cruellement ressentir la morne hébétude de
-ces curieux sans âme. O mouvements de désespoir qu’il y a dans l’excès
-du plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles pour trouver dans
-notre cœur quelque chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer
-de battre le soleil, le vent et la vague? Une odeur fade s’élève des
-lagunes.
-
-Dans cette ville de l’inquiétude, je connus toutes les délices
-sensuelles. Jamais pourtant, oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir
-couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si
-variée et dans une telle surabondance d’imprévu, toujours j’attendais
-quelque chose.
-
-Vers le crépuscule, après une journée de travail, quand je débouchais
-de mes _Fondamenta Bragadin_ en face de la Giudecca, soudain je voyais
-le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat,
-par-dessus une mer élégante et de tendresse vaporeuse. L’admiration
-m’envahissait. «Je suis certainement, pensais-je, devant un des beaux
-paysages du monde.» Puis, avec une vitesse singulière de réaction,
-mon âme désœuvrée me disait: «Quoi donc! es-tu certain que cela
-t’intéresse?»
-
-Un jour je m’étendis sur un banc de marbre, quai des Esclavons, au ras
-de la mer; c’était le banc de M. Taine, le banc où il se plut dans son
-voyage à Venise, du 20 avril au 2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est
-fraîche, on contemple les merveilleux épanchements du soleil, la mer
-encore plus éclatante que le ciel, les longues vagues qui se suivent
-apportant sur leur dos des éclairs innombrables et pacifiques, les
-petits flots, les remous frétillants sous leurs écailles d’or; plus
-loin les églises, les maisons rougeâtres qui s’élèvent comme du milieu
-d’une glace polie, et cet éternel ruissellement de splendeur qui semble
-un beau sourire... _Le seul moyen efficace de supporter la vie, c’est
-d’oublier la vie._» Une telle phrase joint M. Taine à la foule des
-ombres qui vaguent sur Venise; il n’y vécut aucune aventure; seulement
-quelques heures il rêva sur un banc.
-
-Encore qu’elles fassent un bon abécédaire pour débrouiller le jeune
-voyageur, on peut négliger les rédactions de Taine sur Venise, mais ses
-rêveries qui flottent sur cette ville n’en sont pas les moins riches
-nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la lagune, comme il la
-dispersait dans la nature.
-
-Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant du Tintoret, de la même
-manière que l’amant des forêts. Certes, il ne permettait point à ces
-désordres de la rêverie qu’ils commandassent son activité. Contre la
-vie réelle, si pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait
-dans une tâche, dans ses massives constructions. Il se contraignait à
-un travail systématique: analyser, classer. Mais sa détente était de
-courir la campagne, de s’abîmer dans la contemplation. Ainsi fit-il sur
-ce banc de marbre, en face de San Giorgio Maggiore.
-
-Taine eût donné toute son œuvre pour la _Chartreuse de Parme_; sa
-peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la
-cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre
-breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait la
-ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait
-qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce
-n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait bien
-plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette
-tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit de
-la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas. _Nul
-homme réfléchi ne peut espérer._»
-
-Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie, nécessairement,
-implique un échec: voilà qui enrichit le sens de cette Venise
-considérée comme le refuge des vaincus. Dans la formule du
-_découragement raisonné_, elle leur offre un nouvel abri.
-
-Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens, nous
-aurons tout l’arc complet.
-
-
- _Wagner._
-
-En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il
-n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller
-courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible
-de trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu
-voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver
-vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais
-qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la
-blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le
-porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur
-qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te
-martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta
-délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée
-en Dieu qu’est seulement le salut.»
-
-Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un Eldorado
-et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne d’un berger de
-romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour, rêvé que la force
-d’attraction organiserait naturellement le bonheur, dès l’instant qu’on
-abolirait les lois?
-
-En 1854,--fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour
-qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses
-illusions?--sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut
-résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui m’aide
-à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la mort.
-Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-être absolu:
-telle est la libération finale.»
-
-Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves harmonies
-où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux de
-son impuissance à développer publiquement ses véritables destinées
-artistiques, malheureux d’un amour impossible, il se rendit à Venise
-pour composer le deuxième acte de _Tristan_.
-
-Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de cette
-sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une
-irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que
-l’humanité. Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si
-dans une folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie,
-notre aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour
-se mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien,
-qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des
-hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où nous
-mène _Tristan_, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent des
-lagunes.
-
-Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel
-de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu
-flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et
-qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire obscurité
-pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni d’architecture, et
-que la puissante et claire Salute semble elle-même un fantôme, quand
-c’est à peine si le passage d’une barque silencieuse force l’eau à
-miroiter, et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent çà et
-là une très faible étoile, la ville enchanteresse trouve moyen tout
-de même de percer cette nuit accumulée, et de ce secret solennel elle
-s’exhale comme un hymne écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les
-heures, j’en suis assuré, qui de la profonde conscience de ce Germain
-surent extraire les déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde.
-
-Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit la
-génération du deuxième acte.
-
-Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies
-habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours
-dans nos veines: «_Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai sur
-mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque des
-lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du silence
-profond un chant s’éleva_[6]...» Chacune de ces touches, _vieille_,
-_romanesque_, _gisante_, _enveloppée d’ombre_, _silencieuse_, que
-Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très
-caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De
-ce _silence profond, un chant s’élève_. Comment le poète va-t-il le
-comprendre?
-
-«_C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa
-barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus
-grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle,
-au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui
-est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur
-population..._» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette
-chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un
-chant _puissant et rude de population primitive_, mais chargé dans la
-suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que
-symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le _Tasse_. Toute puissance et
-toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des siècles!
-
-«_Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le lointain
-s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis au loin,
-comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau sommeil..._» Le chant
-de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. Toutes
-les puissances de ce grand Allemand sont déchaînées par cet appel; il
-se raccorde à cette barbarie primitive, à cette volupté déchirante, et
-du silence qui leur succède il fait son domaine.
-
-«_Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée
-m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve sonore
-de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et plus
-directe?_»
-
-Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à cette
-ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause, cette
-Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa diversité même,
-il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la dit
-inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a touché la
-rive. Efface-toi, Venise _ondoyante et bariolée_. Par toi, nous avons
-atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que les
-mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater les
-actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et comme
-de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile;
-tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le principe. Tu
-nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut
-dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes ondes de l’océan
-musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous
-les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit fait pour Tristan
-le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine de la vie
-intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre. Le jour est
-dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route immémoriale
-qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne entendit Juliette à
-sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette
-annoncent et qui la sépare de son tendre jeune homme. Un tel chant
-ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le jour! Ce thème
-empoisonne notre sang, s’il se développe indéfiniment, avec une ampleur
-grandissante, de la passion contenue à la volupté débordante, jusqu’à
-la transfiguration dans la mort. Après l’alouette matinale, après
-Juliette et Roméo, voici, dans le brouillard, les chants de Tristan
-et d’Isolde: «Haine au jour implacable et hostile! O jour perfide,
-anathème! Mais toi, nuit, vie sainte d’amour, auguste création de
-volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, sans apparence et sans
-réveil, recueille-nous dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!...
-Le monde pâlit, le monde, spectre décevant que le jour place devant
-moi, et c’est moi-même qui suis le monde.»
-
-Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour du
-Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements et
-des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des _Pénitents_
-sur la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de
-la série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens
-brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous
-effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de ses
-lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions touché
-les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se
-défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le but
-sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable.
-La musique seule--car nous sommes convaincu qu’il n’y a point
-discontinuité entre les arts divers--peut intervenir à cet instant où
-la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur échec.
-
-Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le 13
-février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle
-qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique. L’intendant
-qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est
-pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite
-la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait
-au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur
-sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le passant à
-se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des vérités, sur la
-position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une
-puissance de fait comme le grand Allemand.
-
-
-Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les grands
-que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous venons de
-surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la domination
-de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses odeurs de mort
-ils font tout simplement de l’âme! Le _Don Juan_, la _Confession d’un
-Enfant du Siècle_, les _Pêcheurs_, l’_Italia_, _Tristan_ demeurent en
-suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand nous la visitons,
-à nos âmes inertes. Venise au XIXe siècle fait encore des conquêtes.
-Le politique l’abandonne à sa décadence, mais Wagner, Taine, Gautier,
-Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand et Gœthe forment son
-«Conseil des Dix».
-
---Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.
-
---Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature.
-
-
-L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où les
-fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison,
-l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais aux
-canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un char,
-maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon
-les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette
-ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa
-régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec. Ville
-vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné, au lit de sa
-maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un
-poids plus lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient
-toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, dans
-les veilles bleuâtres d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des
-roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus
-secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis
-triomphants.
-
-
- IV
-
- LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA VERS LA MORT
-
-Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses
-places, ses traghets qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, ses
-dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais,
-Venise chante à l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un éternel
-opéra.
-
-Désespoir d’une beauté qui s’en va vers la mort. Est-ce le chant d’une
-vieille corruptrice ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans
-Venise, j’entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient
-Jézabel. De tels enchantements, où l’éternelle jeunesse des nuages et
-de l’eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en
-activité nos plus profondes réserves.
-
-A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, subi la domination d’une
-ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des
-forces qu’elle laisse retomber.
-
-En même temps qu’une magnificence écroulée, Venise me paraît ma
-jeunesse écoulée: ses influences sont à la racine d’un grand nombre de
-mes sentiments. Depuis un siècle, elle n’a plus vécu qu’en une dizaine
-de rêveurs qui firent ma nourriture. _Putridini dixi: pater meus es;
-mater mea et soror mea vermibus._ «J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon
-père; au ver, vous êtes ma mère et ma sœur.»
-
-A chaque fois que je descends les escaliers de sa gare vers ses
-gondoles, et dès cette première minute où sa lagune fraîchit sur
-mon visage, en vain me suis-je prémuni de quinine, je crois sentir
-en moi qui renaissent des millions de bactéries. Tout un poison qui
-sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre attaque le prélude. Un
-chant qu’à peine je soupçonnais commence à s’élever du fond de ma
-Lorraine intérieure.
-
-Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur
-leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n’est sans
-tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. Comment appliquer
-son âme sur la Venise moderne et garder une part ingénue? «Un galant
-homme se trouve toujours une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls
-s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force,
-leur orgueil, leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes héros intacts.
-
-
-Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace comme du sang sur le sable,
-silence tragique comme une dalle sur un tombeau, peu importe la manière
-de réagir contre le premier soufflet de la vie. Il n’appartient à
-personne que ce qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est jamais guéri.
-Le regard perd sa clarté droite, le cœur son innocente confiance, le
-courage sa sécurité. Celui que trahirent une fois des amis n’est plus
-un beau fruit sans meurtrissure, celui qui subit un échec, une offense,
-ne partira plus jamais comme un beau trait, spontanément à l’appel
-qui l’émeut. Je le vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa pureté
-exquise.
-
-Que cette lente mort,--comme elle met aux yeux de la biche des larmes
-qui l’introduisent dans notre Panthéon intime--soit un principe de
-beauté, j’y consens. Un homme qui se défait, c’est tout le pathétique.
-Mais qui ne préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas une journée
-sans que se présente à mon esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a
-raconté un jour Alphonse Daudet d’un père assis au chevet de son petit
-garçon de dix ans, très malade, et qu’il entendit soudain dans le
-silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» Un nuage tombe sur la vie.
-Levez-vous vite, orages suprêmes!
-
-Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui
-s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse
-qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais
-elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise
-laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés
-par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les
-fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la
-surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé
-les nerfs.
-
-Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore
-notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images
-constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met
-constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait.
-Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus
-autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au
-front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y
-chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais
-j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux
-divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le
-vaincu de Saint-Point--noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun
-de nous ne peut prétendre à ses vertus--ne cesse pourtant d’avoir soif
-de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les
-ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas
-derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir,
-comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité
-qui ferme à nos rêves leurs routes?
-
-
-Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir
-où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques
-qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut,
-mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui
-berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude.
-
-De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au
-roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre
-d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens
-tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix
-souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la
-profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux
-rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise
-écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie,
-en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer.
-Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous
-les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique,
-quelles combinaisons harmonieuses!
-
-A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues
-montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les
-reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures
-d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles
-élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs
-bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus
-piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées.
-Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les
-plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un
-tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase
-mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours
-demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne
-trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des
-palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine.
-
-Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre
-close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes
-qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais
-satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée
-métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»;
-l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et,
-belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière
-signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces
-danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux,
-et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les
-réfléchir?
-
-Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point
-ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un
-raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne
-sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne
-puis distinguer.
-
-
-Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance
-une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le
-chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin
-phosphorescent des grandes profondeurs.
-
-J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner
-au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir
-à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie.
-Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans.
-De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le
-fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la
-mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais
-baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre
-maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette
-tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces
-immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit
-des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville
-périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques
-minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis
-détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une
-telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici
-vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité,
-quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre
-imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs,
-s’abîme dans une lassitude ineffable.
-
-La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure
-dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est
-l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante
-encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit.
-Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par
-excès d’amour de la vie.
-
-
-
-
- STANISLAS DE GUAITA
- (1861-1898)
-
-
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-
- STANISLAS DE GUAITA (1861-1898)
-
-
-Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague d’une vie d’interne
-dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit,
-sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut
-proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de
-Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe;
-il m’apporta en cachette les _Émaux et Camées_, les _Fleurs du Mal_,
-_Salammbô_. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au
-prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute
-une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples
-portent sur le marbre ou le bois dont est faite l’idole leur sentiment
-religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier
-et l’œil des caractères, tout cela m’est présent et demeure mêlé au
-bloc de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai Baudelaire pour moi
-qu’un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc.
-M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence exacte de ces poètes?
-Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d’ardeur et
-de dégoût. Une belle messe de minuit bouleverse des fidèles, qui sont
-loin d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres
-ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu’après cent
-lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les
-écoutais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes. Force des livres
-sur un organisme jeune, délicat et avide!
-
-Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu
-et un enseignement qui éveille sans exciter[7], voilà des voix enfin
-qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations
-vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et celui
-qui m’ouvre ces livres les interprète comme moi. Quel noble compagnon,
-éblouissant de loyauté et de dons imaginatifs! Nous le vîmes plus tard
-corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire; c’était
-alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les
-êtres et pour la vie, d’une mobilité incroyable, de taille moyenne,
-avec un teint et des cheveux de blond, avec des mains remarquables de
-beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l’univers; mon ami et ses
-maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils ennoblissent. Telle est
-l’origine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel vient
-de mourir, âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons
-agi l’un sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers choix libres.
-
-L’année suivante, un autre bonheur m’arriva: la liberté. J’étais malade
-de neuf années d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes, et, tout
-en suivant les cours de philosophie au lycée, je vivais en chambre à
-la manière d’un étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait déjà
-perdu son père), s’installait à Alteville, dans la plaine de l’étang
-de Lindre; il demeura seul: c’est ainsi que nous avons passé en pleine
-indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880. Ce temps
-demeure le plus beau de ma vie.
-
-La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de
-dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l’écoutions
-guère. Même notre professeur, ce fameux Burdeau, nous déplaisait, parce
-qu’il entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre classe: nous le
-trouvions intéressé! Je veux dire qu’il nous semblait attaché à trop
-de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et
-des affaires de ce monde auxquelles il prétendait nous initier. Si je
-cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées dans mes yeux mes
-condisciples, tels que je les vis au moment où, dans ses prêcheries,
-ce singulier professeur quittait l’ordre purement scolaire pour le
-champ de l’action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre
-dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver des
-manières électorales.
-
-Ainsi nous avions atteint aux extrémités de la culture idéaliste,
-quand nous pensions être sur le seuil. Absolument étrangers aux
-controverses qui passionnaient l’opinion, nous les jugions faites pour
-nous amoindrir. En revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique ou
-que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et
-je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes.
-Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m’ayant
-quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur
-les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il
-venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou
-quelque pièce fameuse qu’il venait de découvrir.
-
-Combien de fois nous sommes-nous récité l’_Invitation au Voyage_, de
-Baudelaire! C’était le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums
-qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en
-chargeant l’avenir de promesses. «Mon enfant, ma sœur,--songe à la
-douceur--d’aller là-bas vivre ensemble!--Aimer à loisir,--aimer et
-mourir--au pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait au tableau
-d’une vie d’ordre et de beauté: «Des meubles luisants,--polis par les
-ans,--décoreraient notre chambre;--les plus rares fleurs--mêlant leurs
-odeurs--aux vagues senteurs de l’ambre...» Mais le point névralgique
-de l’âme, le poète chez moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces
-canaux--dormir ces vaisseaux--dont l’humeur est vagabonde;--c’est pour
-assouvir ton moindre désir...» Mon moindre désir! j’entendais bien que
-la vie le comblerait.
-
-En même temps que les chefs-d’œuvre, nous découvrions le tabac, le
-café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette
-année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de
-Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des
-éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d’un vigoureux soleil
-qui accablait les gens d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma
-dix-huitième année. Voilà le temps d’où je date ma naissance. Oui,
-cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de
-sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents
-poètes pressés sur une table ronde supportaient avec nos premières
-cigarettes des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et
-pourtant rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le monde, dans les
-cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni
-dans les assemblées publiques, n’a pénétré aussi profondément mon être.
-Certainement Guaita avait, lui aussi, conservé de cette époque des
-images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent
-communes; c’est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre
-amitié de fraternelle.
-
-
-Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait des vers à une petite
-revue parisienne, et j’avais lu avec frémissement mon nom dans la
-dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de
-Droit, je rêvai d’avoir du talent littéraire. J’employai le moyen
-recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je
-possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert,
-Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de
-tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été
-inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets
-du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à
-l’expression d’une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais
-bien, le goût de la vérité, et l’on perd de vue sa pensée si l’on se
-préoccupe trop de moduler et de nuancer. Mais comment eussions-nous
-touché le fond des choses, quand nous ne connaissions que les
-brouillards divins qui flottent sur les cimes? On nous disait beaucoup
-que nous suivions une mauvaise méthode, mais on nous le disait d’une
-mauvaise manière. Quand on attaque l’esprit religieux avec l’esprit
-plaisantin, on se fait mépriser par toute âme un peu délicate; les
-arguments vulgaires de ceux qui méprisaient notre direction poétique ne
-pouvaient nous toucher.
-
-Tout l’univers pour nous, je le vois maintenant, était désossé, en
-quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans
-ses changements. A cette époque me suis-je jamais demandé: «Quelle
-est cette population, quelle est sa terre, le genre de ses travaux,
-son passé historique? Les sommes déposées dans ses caisses d’épargne
-augmentent-elles ou non? Et le nombre des élèves dans ses collèges, et
-la consommation de la houille?» Ces curiosités étaient au-dessus de ma
-raison, qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait mis sa fierté à
-les écarter. Et pourtant cet ordre réel que je croyais le domaine des
-hommes sans âme, des fonctionnaires ou des financiers, m’eût apparu
-magnifique si d’un mot l’on m’avait mis au point pour le voir en poète
-et en philosophe.
-
-Puisque nous vivions chétivement de notre moi tout rétréci, nous
-aurions pu du moins examiner à quel rang social nous étions nés,
-avec quelles ressources, étudier les forces du passé en nous, enfin
-évaluer notre fatalité. Nous sommes les prolongements, la suite de
-nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux qui seuls sauront,
-avec un accent sincère, chanter en nous. Dans ma maison de famille
-ai-je écouté végéter ma vérité propre? Frivole ou plutôt perverti par
-les professeurs et leurs _humanités_, j’ignorais le grand rythme que
-l’on donne à son cœur si l’on remet à ses morts de le régler. L’un
-et l’autre, au lieu de connaître, pour les accepter, nos conditions
-sociales, notre conditionnement (comme on dit des marchandises et
-encore des athlètes), nous évoquions en nous les sensations les plus
-singulières des individus d’exception qui s’isolèrent de l’Humanité
-pour être le modèle de toutes les exaltations.
-
-Bien que nous fussions fort différents, Guaita, aimable, heureux de la
-vie, sociable, ouvert à toutes les impressions, et moi, trop fermé,
-qu’on froissait aisément, nous n’étions pas faits pour calmer notre
-pensée. Je crains que je ne l’aie détourné des études chimiques pour
-lesquelles il était doué et préparé. En ce cas, j’aurai nui à nous
-deux. S’il avait suivi son impulsion naturelle et son premier projet de
-travailler avec M. Sainte-Claire Deville, un peu de sciences exactes
-nous aurait rattachés aux réalités.
-
-Certes, nous n’étions pas de ces petits esthètes, comme on en voit à
-Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet
-et qui en rimaillant se préparent à être des vaudevillistes ou des
-mondains. La littérature n’était pas pour nous _lectulus florulus_, un
-petit lit de repos tout fleuri. Nous étions prodigieusement agités;
-je n’aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes
-s’ils eussent été incapables de me donner la fièvre. Guaita, dont les
-puissances alors intactes étaient avides de sensations, voyait dans les
-volumes de vers sur lesquels il passait sa jeunesse autre chose qu’un
-bassin d’eau claire où frissonnent des carpes baguées. Mais précisément
-les incantations des lyriques ont mis dans nos veines un ferment si
-fort que ce fut un poison.
-
-Les poètes vivent sur un petit nombre de lieux communs; chacun d’eux
-les reprend, les rafraîchit, les renouvelle et les fortifie avec sa
-magie propre: aussi un être en formation, s’il se soumet à cette action
-constante et presque monotone de leur génie, verra forcément leurs
-thèmes se mêler à sa substance. L’indifférence de la nature aux joies
-et aux souffrances de l’humanité, notre incapacité de diriger notre
-destin, la vanité des succès et des échecs devant la fosse terminale,
-voilà quelques-uns de leurs principes, et, chevillés à notre âme,
-transformés en sensibilité, ils nous prédisposent à l’impuissance.
-
-Je suis très frappé de ce que m’a dit un médecin sur la fameuse
-question des sœurs dans les hôpitaux. Après m’avoir expliqué comment
-ces nobles femmes valent pour créer une atmosphère, combien elles sont
-excellentes près du lit d’un mourant, où la coquetterie d’une jeune
-femme laïque pourrait être abominable, cet homme compétent ajoutait:
-«... Dans les services de chirurgie et quand il s’agit qu’un fil ne
-soit pas contaminé, quand il faut prendre des précautions extrêmement
-minutieuses, on ne peut pas compter sur des créatures qui croient
-à l’intervention d’en haut et qui disent: si Dieu veut le sauver,
-il le sauvera bien!... Nulle bonne volonté d’obéir n’y supplée:
-elles possèdent au plus profond de leur être une loi, une foi, qui
-les prédispose à ne pas tenir un compte suffisant de nos méthodes
-antiseptiques.»
-
-Selon moi, ce raisonnement s’applique à ceux qui ont laissé le
-romantisme et ses grands thèmes lyriques descendre au fond d’eux-mêmes
-et les constituer. Qu’est-ce qu’un homme d’action qui s’est habitué à
-méditer sur la mort? Mettriez-vous votre enjeu sur un individu assez
-philosophe pour sourire des précautions minutieuses d’un ambitieux,
-sous prétexte qu’on ne peut guère prévoir utilement plus de cinq ou
-six accidents et que le nombre des possibles est illimité? Et comme
-c’est agréable de s’embarquer avec un sage qui nous déclare au moment
-critique: «Après tout, les choses n’ont que l’importance que nous
-leur donnons, et tourne qui tourne, il n’y aura rien de changé dans
-l’univers.» Je reconnais que dans certaines circonstances de ma vie
-active, je me serais évité des échecs, si j’avais pu écraser cette
-petite manie raisonneuse et dégoûtée qui fait si bon effet dans les
-grands ramages littéraires. Vivent le bon sens tout plat, la raison
-prosaïque, quand leur tour est venu! Dans un plan où seul le succès
-compte, les vérités supérieures ne sont plus qu’une cause de chute, et
-s’y élever, c’est précisément le fait d’un esprit subalterne.
-
-Grande inconséquence de notre éducation française, qu’elle nous donne
-le goût de l’activité héroïque, la passion du pouvoir ou de la gloire,
-qu’elle l’excite chaque jour par la lecture des belles biographies et
-par la recherche des cris les plus passionnés, et qu’en même temps
-elle nous permette de considérer l’univers et la vie sous un angle
-d’où trois cents millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvana, la
-Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme scientifique! Cette
-contradiction ne serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante
-impuissance de nos jeunes bacheliers qu’on a signalée, qu’on n’a pas
-comprise et qu’on a appelée décadence?
-
-De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène détestable nous avait fait
-heureux. Nous vivions de nos nerfs, sans connaître que nos réserves
-s’épuisaient. Comment fûmes-nous un jour placés en face de notre vide
-et de quel côté avons-nous cherché une nourriture et un terrain où
-prendre racine?
-
-Je suis excusable d’avoir jusqu’à ce moment de mes souvenirs parlé
-autant de moi que de mon ami. Je ne pouvais démêler, sans en arracher
-des parties essentielles, nos jeunesses et nos sentiments qui se
-développèrent en s’enchevêtrant. En 1882, nous quittons Nancy et dès
-lors nos vies vont se différencier. Si je suis passé de la rêverie sur
-le moi au goût de la psychologie sociale, c’est par des voyages, par la
-poésie de l’histoire, c’est surtout par la nécessité de me soustraire
-au vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation
-nihiliste. Mais Guaita, ayant cette originalité de n’être pas un
-analyste dans une époque où nous le sommes tous, évolua d’une façon
-autrement rare; il sortit de la situation morale un peu critique où
-nous nous trouvions par une porte magnifique et singulière que nous
-franchirons avec lui d’un élan impétueux, en ligne droite jusqu’à
-la tombe, où il repose, réconcilié par la mort avec les conditions
-générales de l’humanité.
-
-
-Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il ne sut guère en prendre
-l’esprit. Nous y débarquâmes vers le même temps (novembre 1882, janvier
-1883); je courus au canon; après quelques excursions de reconnaissance,
-il se cantonna dans sa bibliothèque et dans ses tentatives poétiques.
-
-De naissance il possédait un magnifique sens religieux. On ne peut
-s’en faire une idée complète sur ses recueils de vers, parce qu’il
-trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même. Pourtant _Mater
-dolorosa_[8], _Pueri dum sumus_, _A la dédaignée_, _A Maurice Barrès_,
-_Hymne à Cybèle_[9], d’autres pièces flottantes encore marquent une
-direction significative. Quelque chose à définir, le sentiment du
-divin prenait possession de Guaita. Peu à peu il perdit le goût de
-la création pour s’abîmer dans la recherche des lois. Nous avons
-vu de même un Sully-Prudhomme se stériliser ou s’égarer dans les
-régions de la pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien candidat
-à l’École Polytechnique, possédait une préparation spéciale et puis
-il inclinait au positivisme où répugnait nettement mon ami. Schiller
-parle d’une certaine tendance philosophique qui caractérise les natures
-sentimentales; il ajoute fort justement que ce n’est qu’avec le secours
-de la philosophie qu’on peut philosopher et que, privé de cette base,
-on tombe infailliblement dans le mysticisme.
-
-Quand des hasards de lecture mirent Guaita en présence des vieux
-mythes qui déjà par leur pittoresque baroque devaient échauffer ses
-instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de systèmes où étaient
-traduits les efforts de pures énergies spirituelles pour s’affranchir
-de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir dans l’espace et
-le temps, pour se désincarner. Il donna son adhésion immédiate à une
-doctrine affirmant la liaison de tous les phénomènes qui nous semblent
-séparés. Le chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne de l’unité
-de la matière, le rêveur qui avait toujours usé instinctivement des
-procédés de l’intuition et de l’analogie pour embrasser les ensembles,
-trouva dans l’antique sentier des mages les matériaux pour se dresser
-un abri à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était prédestiné; la
-grâce lui vint, je me le rappelle, sur une lecture du _Vice suprême_.
-Il lut Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre. Dès lors ce fut
-fini de la versification; il devint l’historien des sciences occultes.
-Et ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes lui donnèrent
-leur sagesse en échange de sa santé dont il les ranima.
-
-
-Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix, que reste-t-il des
-cultes primitifs de l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels se
-greffèrent les doctrines néo-platoniciennes et les systèmes du moyen
-âge?... J’essayerai au moins de donner une impression des études que
-mon ami venait d’aborder et qui disciplinèrent sa vie.
-
-La mosquée, aujourd’hui cathédrale de Cordoue, est une forêt de
-colonnes précieuses, marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte
-et violette. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuf; sept cent
-cinquante subsistent. Pour les accumuler, le calife Abderrhaman razzia
-d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople, de Rome et sans doute
-des ruines de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois leurs
-chapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de
-l’Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du
-Caire, de Damas et de Ceifa. Dans la demi-lumière de cette incomparable
-_Djamy_, l’imagination s’enivre à s’associer au voyage de ces belles
-indifférentes qui, vers l’an 786, après avoir soutenu et paré durant
-des siècles les palais asiatiques et africains, vinrent, ballottées
-par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui,
-par un nouveau détour des destins, issues des temples d’Astarté et
-de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au
-prestige catholique.
-
-La beauté de ces courtisanes nous attire, et, prolongée si tard
-dans la vieillesse, elle nous trouble. Quand tous les dieux dont
-elles portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient encore
-des fidèles--artistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de
-l’imagination s’ébranlent sous les doigts de la mort--baiser leurs
-marbres polis par une suite immense d’actes de foi...
-
-A chacun des _Essais de Sciences maudites_ qu’il me faisait parvenir,
-mon ami me pressait d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais les
-prendre que pour de magnifiques invitations au voyage. Ces rêveries
-naquirent jadis dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus
-avant encore dans les siècles où notre regard se perd; après avoir
-nourri Pythagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon
-et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits
-d’Alexandrie, après avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza,
-de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné la conception de l’univers
-dont vit notre siècle, elles luisent doucement--comme les porphyres et
-les jaspes de Cordoue--dans un canton délaissé de l’esprit moderne, où
-Guaita trouva son contentement.
-
-Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants
-de l’humanité s’imposent à notre vénération. Et, pesant l’œuvre du
-compagnon de ma jeunesse, je dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a
-donné l’expression la plus récente de la plus antique des littératures
-ecclésiastiques!»
-
-Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition de l’occultisme
-se trouva fort compromise; une terrible lutte venait d’éclater entre
-les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges
-(jacobins); la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles.
-(Je parle d’après le Dr Encausse; je n’ai pas besoin d’avertir que je
-suis loin d’attacher à ces versions une valeur historique; mais pour
-faire connaître superficiellement ces doctrines, il faut indiquer
-leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les
-sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, s’attachèrent à
-conquérir les intellectuels; la masse fut abandonnée aux philosophes
-et aux athées. Fabre d’Olivet, Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant
-et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de l’occultisme.
-De 1880 à 1887, les initiés s’émurent, car des sociétés étrangères
-intriguaient pour dépouiller la France et pour porter à Londres la
-direction de l’occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir
-l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! C’est alors qu’intervint
-Guaita. Il se proposait une triple tâche: l’étude des classiques de
-l’occulte, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle
-avec l’unité divine, enfin la propagande. Pour mener à bonne fin
-cette reconstitution, cette «réforme», comme disent ses disciples,
-il sortit des ténèbres l’_Ordre kabbalistique de la Rose-Croix_ qui
-comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en
-Kabbale, accessibles par des examens. Il en fut le grand maître et il
-l’administrait avec le concours d’un conseil suprême, composé de trois
-chambres.
-
-/#
- «L’école matérialiste officielle, nous dit le Dr Encausse,
- menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseignements
- des Hermétistes et des Kabbalistes chrétiens. A côté des
- classiques du positivisme, la Rose-Croix créa les classiques
- de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit
- à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm,
- Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, qui sont les
- seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra
- plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du XVe
- au XIXe siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés
- dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs,
- médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette
- floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les sociétés
- initiatiques de l’étranger par la publication d’une belle série
- de thèses de doctorat en Kabbale. C’est Guaita qui la dirigeait.
- Sa prodigieuse érudition lui permettait d’indiquer en toute
- sûreté les sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et
- de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises.
- Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie
- d’intellectuels était créée dans l’initiation, un Collège
- de France de l’ésotérisme était constitué et son influence
- s’étendait vite au loin.»
-#/
-
-Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. Il
-a réformé leur petite communauté; ils sont juges de l’accroissement
-de forces qu’ils reçurent de son intervention. Il laisse trois gros
-volumes: _Essais de Sciences maudites_, qui semblent devoir se placer
-auprès des grands classiques de l’Occulte, respectés et consultés comme
-des Bibles[10].
-
-Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut transformer tel être ne saura
-rien dire à tel autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur
-son lecteur. On l’accorde des traités de science et de philosophie où
-il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction
-préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour des œuvres
-d’une qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état
-d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis
-tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swedenborg, je
-suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé
-ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses
-_Essais_ une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que
-je ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: «_Lege, lege, lege
-et relege, labora, ora et invenies._» Mais quoi! je l’ai aimé, je me
-représente les états successifs de sa sensibilité. Je sais qu’il fut
-un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant
-la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort
-l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits
-de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je
-la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur
-Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel,
-les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin,
-le Dr Marc Haven a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent d’âpres
-conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout titre, toute
-sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient
-haut situés et _ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses
-propres descendants_[11].»
-
-Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de
-lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une
-année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de
-l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de
-Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour
-mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus
-caractéristique du grand massif littéraire français. Mon ami, familier
-des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop
-modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: «Il faut
-être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord
-une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement
-après une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux.»
-A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement: Guaita
-n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos
-modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques
-se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de
-l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux
-et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie
-et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète
-parnassien. Des vérités scientifiques forment le canevas sur lequel
-se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une
-érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de
-M. Berthelot: «La philosophie de la nature qui a servi de guide aux
-alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière; elle
-est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées
-aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur
-la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues
-profondes des premiers alchimistes.»
-
-Le Dr Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans
-les dernières années, nous donne son témoignage: «Guaita aimait à
-m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des
-obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les
-préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le
-merveilleux et le surnaturel ne présentent que des modalités, encore
-inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les
-grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les
-voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités simples
-et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie
-mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique
-sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques.»
-
-Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant
-faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science? Ceux qui
-essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés
-à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait
-injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir
-de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes
-de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité.
-Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu
-charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux
-purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par
-lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il
-me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour
-apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter
-la belle formule gœthienne: «Ne rien gâter, ne rien détruire.» C’est
-entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode
-de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met
-aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés
-par M. le ministre de l’Instruction publique ne laisse pas d’avoir du
-grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à
-la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus
-d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en
-rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture.
-Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de
-l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si
-raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes, en effet, ne
-possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre
-indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un
-beau legs du Nord à notre discipline latine.
-
-Si nous maintenons notre regard sur la biographie de Guaita et si nous
-la fixons avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans
-l’esprit toute leur importance, elle nous permettra de nous représenter
-ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de
-pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans
-son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite
-simplicité de manières et une sorte de beauté morale qui, ne cherchant
-aucun effet, conquérait d’autant plus fortement.
-
-Osons le mot dans une notice sur un théosophe: Guaita s’enfermait dans
-la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une
-image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit
-des livres où la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, il
-mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble,
-le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le
-droit de considérer comme un culte permanent--peu arrêté, peu clair,
-mais par là d’autant moins critiquable--sa délicatesse de conscience,
-l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec
-les rares amis de sa solitude. Hors la beauté morale, tout lui était
-étranger.
-
-
-Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement
-noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme
-parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres fort inégaux
-en agréments, mais l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique.
-Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de
-l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes. Il demeurait
-parfois des semaines sans sortir. Il avait amassé là toute une
-bibliothèque étrange et précieuse; des textes latins du moyen âge,
-des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de
-miniatures, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse,
-Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa,
-Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des
-reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des
-ouvrages de science contemporaine. «Dans cette atmosphère, habitée
-par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de
-ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de
-l’intelligence.» On y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement
-les journaux, classait les hommes de notre époque, non d’après leur
-personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il
-tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme
-intellectuel l’amenait à contredire nos raisons, nos modes et aussi
-le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de
-penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais
-les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse
-et quand nous nous donnions nos fièvres cérébrales à Nancy. De telles
-conceptions comportent bien de la naïveté; on y reconnaît l’influence
-des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart
-ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout
-inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui
-aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la
-force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine.
-J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre
-passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont
-l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient
-les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes,
-que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les
-convenances de leur politique.
-
-Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la
-campagne, auprès d’une mère admirable, dans une intimité de sentiments
-religieux qui correspondaient à sa conception morale de l’univers. Le
-château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la
-Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre.
-Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais
-troublé que par le cri des paons, des bois de chênes toujours déserts,
-un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements où
-demeure le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor immuable
-de son enfance favorisait ses méditations larges et monotones. Il
-les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses
-réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait
-au terme de ses veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant
-des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur
-d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville,
-contre l’église de Tarquimpol, que Guaita est enterré, le dernier,
-tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des
-générations[12].
-
-Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse,
-je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible,
-je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les
-nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des
-feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis
-j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les
-jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce
-petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien
-qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au
-compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous
-avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.
-
- Juin 1898.
-
-
-
-
- UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE
-
- A René Quinton, au savant biologiste que
- nous remercions de quatre pages inestimables
- sur la qualité fondamentale et la suprématie
- de l’esprit français.
-
-
-
-
- UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE
-
-
-Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite
-continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la
-restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-d’œuvre
-ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la
-contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit
-dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son tempérament et
-par les circonstances à ressentir la beauté.
-
-Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé de
-décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même, nous
-raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont
-il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial d’une
-reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous fournira
-la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du Moi. Il nous
-demande de présenter au public français son _Elisabeth de Bavière_[13].
-Mais qui sommes-nous pour manier ce poème vraiment impérial où
-l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un magnifique
-commentaire?
-
-La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis longtemps
-je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les morts.» C’est
-une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond Ismène, jamais la raison
-que la nature nous a donnée ne résiste à l’excès du malheur.» On aime
-à trouver dans la langue que préférait l’impératrice les mots qui
-touchent sa plaie sans l’offenser.
-
-Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les souffrances
-d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait ses peuples
-et la haute société européenne, mais, quel que fût le romanesque de sa
-première beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures
-de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce
-qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates de la vie à leurs
-charmes de déesses?
-
-Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur
-imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit, de ses
-propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant!
-Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la
-Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux murailles de Gaëte
-un royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien Ier, fusillé à
-Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur;
-son cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé dans le lac
-de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à
-Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant à ses dignités et se
-perdant en mer; l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; sa nièce,
-l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de
-l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince
-héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, dans une nuit de débauche
-dont l’horreur reste couverte d’un voile noir...
-
-Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime semblent
-errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du palais de
-Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un suprême prestige à
-cette âme que les coups acharnés du destin avaient travaillée comme une
-matière rare.
-
-O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce _cursus
-honorum_. On aimerait d’étudier les cruelles étapes antérieures de
-cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui la menait,
-impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule
-vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette cousine
-de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des Wittelsbach[15].
-Les événements ne firent sans doute que prêter leur pente à des
-inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui d’analyser
-cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur un fond
-d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de l’impératrice.
-Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice de notre
-imagination, comme une nourriture poétique et une hostie de beauté.
-Elle peut faire un des refuges, un des sommets de notre rêverie.
-
-
- I
-
- UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE
-
-Il faut d’abord que l’on sache d’où nous viennent ces précieuses
-révélations. Examinons l’instrument par lequel nous allons voir.
-
-En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote qui travaillait, tout
-le jour et fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un
-faubourg de Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines
-pour sa thèse sur les «Institutions byzantines dans le droit franc»,
-parfois il rêvait et soupirait. Au soir, un merle venait se poser sur
-le toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité
-noyât sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’impératrice
-d’Autriche eut le caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune
-Hellène qui la suivît dans ses promenades. On lui parla de l’étudiant.
-Elle le fit chercher par une voiture de la cour.
-
-Vous distinguerez les défauts et les qualités de M. Christomanos sur la
-première page de son livre, charmante de jeunesse et de perméabilité à
-tout ce qui est fastueux, esthétique et rare. N’est-il point quelque
-frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout imprégné d’orientalisme?
-
-
-«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me
-dit que Sa Majesté m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près du
-château, et me laissa dans un bosquet, parmi les pelouses, après s’être
-profondément incliné. Subitement transporté de l’atmosphère grise et
-du banal tous les jours de Vienne dans cet impérial jardin fermé où
-ne pénétraient pas les simples mortels, ébranlé par l’attente d’un
-événement décisif, je me trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi.
-C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne. J’avais
-le sentiment de rêver un rêve étrange et délicieux, et je craignais
-qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce
-qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le
-réveil.
-
-«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la
-représentaient presque toujours le diadème au front. Quel indicible
-émoi! Autour d’un buisson tremblant de mimosa, des essaims d’abeilles
-bourdonnaient. Certes, ces petites boules fleuries ne savaient pas
-qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, pour
-que leur regard et leur souffle embaumé me rendissent cette heure
-inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Les
-abeilles et mon sang bourdonnaient à mes tempes, et je me disais:
-«Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître et
-qui, cependant, d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.»
-
-«Je ressens encore la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse
-qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans
-limites. J’attendais et mon cœur s’emplissait de plus en plus de la
-certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que ma vie
-aurait de plus précieux... Soudain, elle fut devant moi, sans que je
-l’eusse entendue venir, svelte et noire.
-
-«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve
-où je m’abîmais, je sentis son approche. Elle se tenait devant moi, un
-peu penchée en avant. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle
-blanche que traversaient les rayons du soleil, ce qui mettait une sorte
-de nimbe léger autour de son front. De la main gauche, elle tenait un
-éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me
-fixaient...
-
-«Je ne sus tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Comme elle
-ressemblait peu à tous les portraits! C’était un être tout autre, et
-pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions les plus idéales
-et les plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de me
-le rappeler. Je balbutiai quelques phrases sur ma joie et le grand
-honneur... Mais elle dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:
-
---Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»
-
-
-Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer la jeune Esther,
-quand elle s’évanouit devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime
-cet enfant, le vers racinien:
-
- Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?
-
-Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, demeurera persuadé de cette
-fraternité poétique. Il serait déplorable qu’une telle persuasion l’eût
-amené à dénaturer dans son journal les sentiments et les paroles de
-l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver sous la manière du jeune
-poète les mouvements d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans cette
-noble intimité que nous pénétrons à la suite de ce guide follement
-sensible et qui possède de naissance le goût des plus rares fantaisies
-esthétiques.
-
-
- II
-
- UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE
-
-On doit regretter que le second Empire n’ait pas chargé Théophile
-Gautier de parcourir le monde pour en dresser le minutieux inventaire
-pittoresque; plût au ciel que le destin m’eût attaché à la personne de
-Bonaparte, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour rendre témoignage
-des séances du Conseil d’État, des enivrements du triomphe et des
-tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances qui permirent à
-M. Christomanos, nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la beauté,
-de ramasser à la Hofburg, dans sa dix-neuvième année, tant de couleurs,
-de parfums, de saveur, toute une chaude poésie orientale, décorative et
-lyrique.
-
-Ce jeune homme installé près de la souveraine prit des notes au jour
-le jour.
-
-«Mon appartement, écrivait-il, est situé dans l’aile léopoldine. On
-arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit
-escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz, «l’escalier des
-confiseurs», à un long corridor tapissé de nattes, «le passage des
-demoiselles». Une longue suite de portes avec des noms de dames
-d’honneur sur des cartons blancs. Tout au bout, des gardes de la
-Burg qui vont et viennent lentement avec des cliquetis de sabres. A
-ma surprise, je lis sur une de ces portes mon nom: voilà donc mon
-existence à venir étiquetée dans cette armoire à tiroirs qu’est la
-cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Une grande double
-fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten
-que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Sur le parquet poli comme
-un miroir, le feu du poêle envoie voleter des essaims de feux follets.
-Les tentures et les meubles sont à rayures grises et blanches. Un
-paravent de soie rouge masque à demi le lit recouvert, lui aussi,
-d’une lourde soie. Le tout, du reste, d’une simplicité de très grand
-air.
-
-«Dès ce premier soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service
-privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me
-priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, à pas muets sur
-les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des
-caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor
-plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est
-la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son
-horloge flamboyant dans la nuit; elle est habitée exclusivement par
-l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand
-escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un
-garde de la Burg en grand uniforme était planté immobile devant une
-très grosse portière de velours. Derrière cette draperie, un vestibule
-de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières
-où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs
-huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, s’inclinèrent devant
-moi jusqu’à terre, les portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et je
-me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce qui était encore
-plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins fermé et moins
-hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé,
-en habit noir, vint à ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris
-instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec
-une grande virtuosité; il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans
-hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter
-aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice,
-également en noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de
-la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la
-même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens
-retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointes
-des pieds. La porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit.
-Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une vaste salle
-brillamment éclairée. Sur les murs, des soies rouges, tout autour
-des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux
-entiers, puis, au milieu, de grands lustres pendants. Une atmosphère
-d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.
-
-«D’une autre porte ouverte dans le fond et qui laissait entrevoir un
-petit salon, l’impératrice m’apparut, venant à ma rencontre...
-
-«... Les murs scintillaient de rouge sombre, des flammes sans nombre
-ruisselaient sur les dorures et rejaillissaient de la profondeur des
-miroirs, les cristaux en losanges des lustres étincelaient comme
-des pierres précieuses suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir,
-se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me
-salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se réjouissait de me revoir
-près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut
-résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle
-était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait. Je savais déjà,
-avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui.
-Nous nous promenâmes, une heure durant, sur le tapis mat, où le pied
-s’enfonçait comme sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière
-dont l’attouchement agissait comme un air tiède, ou, mieux, comme une
-musique.
-
-«Tout autour, des meubles dorés se dressaient à de longues distances,
-et dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Nulle ligne
-ne bougeait. De grands miroirs prolongeaient la pièce où la lumière
-rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. L’atmosphère
-de l’étiquette espagnole baignait les coins sombres, les portraits
-princiers dans de lourds cadres dorés et les portes secrètes tapissées
-de soie. Mais je sentis plus que je ne vis, presque dissimulées par les
-lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme
-des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices
-blancs et roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres
-se tiennent cachés pendant l’hiver, en de semblables palais, chez
-quelque fée exilée.»
-
-
-Il ne faut jamais craindre en art de forcer le caractère. Dans ce
-portrait d’Elisabeth de Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez
-à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais pourquoi citer ces trois
-peintres? Tout artiste, dans toute création, place naturellement un
-peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle qui semble étrangère
-à la nature, qui nous donne une commotion et qui, d’une manière
-irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes avenues. Si j’avais à
-considérer la vie d’Elisabeth de Bavière comme un document, comme le
-point de départ d’une invention artistique, je saisirais avec vivacité,
-pour en faire un des ferments de mon travail, le spectacle que cette
-impératrice offrit au jeune Christomanos, certain jour qu’elle l’avait
-appelé à Schœnbrunn. Il vit des cordes, des appareils de gymnastique
-et de suspension, fixés à la porte du salon impérial: Sa Majesté était
-en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe de soie noire
-à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, noires aussi.
-Le jeune homme n’avait jamais vu la souveraine habillée avec tant de
-pompe. «Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, comme
-d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre,
-elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez bas.
-
-«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne désapprenne pas de
-sauter. Mon père était un grand chasseur devant l’Éternel et il voulait
-nous apprendre à sauter comme les chamois.»
-
-«Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_[16].»
-
-
- III
-
- UNE GRANDE RICHESSE d’ÉMOTIVITÉ
-
-A travers le chant de ce page amoureux d’une étoile, commence-t-on de
-soupçonner le rythme singulier d’Elisabeth d’Autriche?
-
-Pour faire sentir l’humeur individuelle de tous ses jugements et qu’on
-ne nous soupçonne point de prendre son portrait dans notre rêverie, il
-faut que sa ressemblance puisse se former sous les yeux d’un lecteur
-patient. Goutte à goutte, comme un parfum, laissons s’épandre autour de
-nous, un peu au hasard, cette sensibilité impériale. Qui donc plaindra
-le temps qu’il y donne?
-
-
-On ne doit pas errer sur l’élément fondamental de cette impératrice.
-Dès les premiers jours, ayant surpris sans doute quelque étonnement
-chez M. Christomanos, elle lui disait:
-
---Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre,
-n’est-ce pas? Vous l’avez remarqué. En effet, il me faut toujours dire
-aux comtesses quelque chose qui leur permette de répondre. C’est là
-exactement leur office. Le plus grand effroi des rois est de toujours
-interroger.
-
-Cette franchise saisissante nous introduit au cœur du mystère que
-furent l’âme et la vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse
-d’émotivité où nous allons nous éblouir tout à l’aise, la satiété
-et le mépris, voilà d’abord les deux caractères qui frappent. Cette
-impératrice n’aimait qu’une chose, impossible à trouver dans les cours:
-le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artifice.
-
---Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à Christomanos, je reconnais
-que la lourdeur de l’existence, on la sent surtout par le contact avec
-les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous tout ce qui est
-terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans nombre. Tout
-commerce avec la société humaine nous fait dévier dans cette ascension
-et aiguise la sensation de notre individualité, ce qui fait toujours
-souffrir. Certains hommes cependant me sont aussi agréables que les
-arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux paysans et aux fous de
-village, gens qui se meuvent peu parmi la foule des mortels et qui
-commercent beaucoup avec les choses éternelles. Ils me donnent plus
-qu’assurément je ne pourrais jamais leur donner comme impératrice.
-C’est pourquoi je les quitte toujours avec une grande gratitude; ils me
-délivrent de quelque chose d’étranger et d’angoissant qui s’accroche à
-moi et m’oppresse.
-
-
-Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien
-élevées se plaisent à mettre sur leurs pensées, distingueraient déjà
-derrière cette haute et poétique philosophie une souveraine qui se
-dérobe, une impératrice réfractaire, mais elle ne permet point qu’aucun
-doute en subsiste; elle laisse glisser à ses pieds, devant nous, le
-sceptre et la couronne:
-
---Nos sentiments intimes sont plus précieux, dit-elle, que tous les
-titres et que toutes les dignités, guenilles bariolées par lesquelles
-on croit cacher des nudités...
-
-Elle complétait cette pensée, peu convenable dans sa bouche, par une
-affirmation magnifique et féconde à méditer:
-
---Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons de nos antérieures
-existences spirituelles.
-
-Cette vue commande toutes ses opinions. C’est ainsi qu’elle dira:
-«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix, car elles tirent
-d’elles-mêmes toute science. Le reste ne fait que les égarer; elles
-désapprennent une partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement
-de la grammaire ou de la logique. C’est une illusion d’alléguer
-qu’ainsi cultivées elles donneront des fils intellectuellement mieux
-doués. Et puis, pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne
-doivent pas leur souffler des conseils et des pensées, mais, par leur
-seul contact, elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des
-idées et des résolutions.»
-
-Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien qui veut qu’on
-tienne l’emploi d’impératrice et reine, comment s’abstenir d’admirer
-ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont
-étrangement méconnues, que des êtres ne peuvent porter que les fruits
-produits de toute éternité par leur souche? Amenée d’instinct par
-sa délicatesse esthétique à cette constatation des naturalistes,
-l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans
-les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La
-civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être
-humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la
-porte en soi comme un legs de toutes ses existences antérieures.
-Souvent la civilisation et la culture viennent de directions opposées
-et s’entre-choquent; alors l’être humain est dégradé.» Elle ajoutait,
-et il y a un enchantement de poésie dans une phrase si forte de bon
-sens: «Les pauvres, quelles victimes! On leur a pris la culture, et, en
-retour, on leur montre la civilisation dans un lointain inaccessible.»
-
-Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la
-concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante.
-Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces vers de Heine:
-«Le monde et la vie sont trop fragmentaires; je veux aller trouver le
-professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie et il en fait un
-système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe
-de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.»
-
-
-Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort
-chez Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui
-étaient familiers. Ils naissent d’une sorte de désespoir, où l’humilité
-et l’orgueil se combattent; d’une nature hautaine qui raille les
-conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si haut et se trouver si bas!
-Un jour, à Miramar, contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice
-Charlotte, femme de Maximilien, enferma sa folie à son retour du
-Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: «Un abîme de trente
-ans pleins d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle engraisse!»
-
-Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la
-piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des
-états analogues existent chez le philosophe? Épris des plus beaux cas
-de noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et il devient
-dur. Il est amené à tirer de la vie des moralités cruelles, parce qu’il
-regarde d’un point où montent bien peu de personnes.
-
---La plupart des hommes, disait l’impératrice, ne veulent pas que les
-bandeaux soient dénoués de leurs yeux; ils croient ainsi se mettre à
-l’abri du péril... Ils sont malheureux parce qu’ils se trouvent en
-perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa
-guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos,
-et le repos, c’est la beauté de ce monde.
-
-Voilà une philosophie dont l’esprit animait Leconte de Lisle et que ce
-grand poète de l’Illusion, de la Mort et du Renoncement exprima par
-magnifiques fragments, mais il ne sut point les lier dans une formule
-aussi claire.
-
-Isolée dans cette conscience douloureuse, l’impératrice Elisabeth
-s’appliquait à ne se laisser posséder ni par les choses, ni par les
-êtres. «Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie pour eux que la
-partie de moi-même qui m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de notre
-ressemblance. Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je
-tire de l’armoire pour le porter quelques heures.»
-
-On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle,
-entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire
-souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que
-possible à sauver au moins quelques instants, pendant lesquels, chacun
-à notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh
-bien, quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je
-sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses
-diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A
-cette différence seulement, je me reconnais moi-même.»
-
-Un autre jour elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à
-nous, tout occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous
-n’avons pas le temps de regarder le ciel qui attend nos regards.»
-
-Elle trouvait enfin cette magnifique image, lourde et sombre et qui
-fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois à Tälz une
-paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle n’arriva pas
-à remplir sa propre assiette.»
-
-L’émotion éveillée en nous par la femme qui put, au hasard d’une
-promenade, laisser s’évader de son âme une pensée d’un tel raccourci,
-nous permet de vérifier sa théorie du tragique. «Je crois, disait-elle,
-que les conflits tragiques agissent parce qu’ils nous mettent dans
-un état où nous croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini
-et que nous attendons toujours dans notre vie... Ce n’est point par
-le tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus
-profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.»
-
-Je me rappelle que la veuve de Napoléon III, l’impératrice Eugénie,
-sollicitée d’accorder une audience, déclarait un jour à son entourage:
-«Oui, je sais, on vient me voir comme un cinquième acte.» Il n’est
-guère d’hommes assez sages pour se refuser d’_éveiller leur cœur_, pour
-se détourner des figures tragiques. On veut élargir sa vie. En essayant
-de nous rendre intelligibles jusque dans leurs racines les pensées de
-l’impératrice Elisabeth, nous nous enrichissons certainement d’une très
-belle, très rare et très dramatique interprétation de la vie.
-
-
- IV
-
- QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE!
-
- Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la
- vie politique ou de ce qu’on appelle la vie
- réelle? Peux-tu aimer de toute ton âme autre
- chose que les choses parfaites que découvrent
- la science et la réflexion intérieure?
- (_Lettre de jeunesse de Taine._)
-
-Quelle détresse sous les pierreries de ce diadème! Le lecteur fasciné
-s’arrête devant cette âme de désirs qui ne sait où se porter. N’eût-il
-pas mieux valu qu’elle maîtrisât ces beaux frémissements et qu’au
-lieu d’entretenir sa solitude et ses tristesses, elle s’appliquât aux
-devoirs d’une souveraine, puisqu’aussi bien ils lui proposaient une
-discipline de vie?
-
-
-Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice et que Christomanos donne
-sa leçon de grec, l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le tapis
-comme dans une trappe et s’éloigne. L’empereur invite l’étudiant
-à rester et cause avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice
-avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux
-regardaient devant elle, comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë
-et pénétrante un infiniment petit objet; elle répondait à l’empereur
-et l’interrompait assez souvent. Parfois, elle haussait les épaules
-et esquissait une petite grimace, ce qui faisait rire l’empereur.»
-François-Joseph sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit en
-grec à Christomanos:
-
---Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais
-pouvoir être utile, mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et
-puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; je ne la juge pas
-digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt?
-
---Pas trop, Majesté; je la suis seulement dans ses grandes phases,
-quand des ministres tombent.
-
---Ils ne sont là que pour tomber, puis d’autres viennent, dit-elle avec
-une nuance curieuse, une sorte de rire intérieur dans la voix.
-
---Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en
-France.
-
---Elle est assurément plus amusante. Les gens là-bas savent mieux jouer
-la comédie et avec plus d’esprit.
-
-Au bout d’un instant elle ajouta:
-
---Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours
-surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute et cela dès le
-premier instant. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin
-du voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de soi-même, par nécessité
-intérieure, par maturité. Les diplomates ne font que constater les
-faits.
-
-
-Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne prétexte
-d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach commandée
-par un impérieux besoin de solitude, par l’amour de la fuite.
-
-Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-Théodore,
-ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier pour retrouver la
-liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et donner ses soins
-aux malades. Elle-même, née romanesque, avait été fort mal élevée.
-C’est ce que Mme Arvède Barine a démêlé avec une admirable acuité
-féminine:
-
-«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière,
-était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. Chargé
-d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait
-laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver deux
-maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la petite
-Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées. Elisabeth
-se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-même
-qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne
-la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans
-des environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en
-dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle
-exige de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle
-s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander
-un verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse
-pour une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies
-simples des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à
-l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute;
-personne ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses
-parents croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore
-des robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer
-des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen, sans
-apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il survint
-un grand événement dans sa famille. Le digne couple de Possenhoffen
-avait été récompensé de ses peines; la fille aînée venait d’être
-demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On attendait le jeune
-monarque au château pour célébrer les fiançailles. C’était à la fin
-de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph arriva. Il
-avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller
-se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a peut-être
-changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe avec lui.
-L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite fée
-vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient
-pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux genoux.
-Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que le jeune
-prince contemplait cette apparition, la fée s’approcha et lui jeta sans
-façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on
-ne lui avait jamais montrée et qui avait reconnu son futur beau-frère
-d’après ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche déclarait
-à Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il
-avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais
-la petite Elisabeth.» (Arvède Barine, _Les Débats_, 8 novembre 1899.)
-
-Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour
-une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter
-le milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette
-impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial minutieux
-et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence de le laisser
-voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de bonheur
-tranquille et de fidélité bourgeoise.
-
-
-C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de
-Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir
-des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues de
-cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de
-passion et de sérieux.
-
---Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis,
-disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de
-misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et
-cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous voulons
-le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce
-gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de
-bonheur, alors on le traversera sans danger.
-
-Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi que les
-nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, tout
-déclassement, tout déracinement comporte les plus grandes chances de
-désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. Mais cette rançon
-payée, l’individu qui est sorti de sa tradition pour aller à ce qu’il
-jugeait la vérité peut se raciner derechef et une société refleurir.
-
-
- V
-
- L’ACHILLEION.
-
- C’était un conte de fées réalisé... Un
- rêve de poète exécuté par un millionnaire
- poétique, chose aussi rare qu’un poète
- millionnaire, s’épanouissait comme une
- fleur merveilleuse des contes arabes.
- (_Fortunio_, Théophile Gautier.)
-
-Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette impératrice
-méprisante et rassasiée?
-
-Ses déplacements n’avaient point la belle et raisonnable régularité
-des migrations d’un oiseau voyageur; c’était plutôt le tournoiement
-d’un esprit perdu qui bat les airs, qui ne se trouve plus de gîte
-et qu’aucune discipline ne règle. «Elle s’était organisé un peu
-partout des résidences fastueuses ou originales. On la voyait errer
-perpétuellement des somptueux châteaux historiques des Habsbourg
-aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. De Schœnbrunn, le
-Versailles autrichien, au pavillon de chasse de Lainz, élevé par
-elle dans une profonde solitude forestière et qu’elle avait baptisé
-le _Repos de la forêt_, elle allait à Miramar, sur les bords de
-l’Adriatique, dans ce palais de marbre si tristement fameux par le
-souvenir de l’empereur Maximilien; à Godollo, dont elle avait fait un
-petit Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance de Wiesbaden;
-au château de Sassetot-le-Mauconduit dans le pays de Caux, près des
-Petites-Dalles[17]; au cap Martin, où elle rencontrait l’impératrice
-Eugénie; à Strephill Castle, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou.
-La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les roseaux du Nil, comme
-les bruyères de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se promener, à
-se perdre dans Paris. Son yacht, le _Miramar_, un trois-mâts de dix
-huit cents tonneaux et de quatre cent cinquante chevaux, la menait
-de rive en rive.--Croirait-on que, la dernière année de sa vie,
-c’est-à-dire de janvier à avril 1898, on l’aperçut à Biarritz, à
-Paris, à San Remo, à Kissingen, à Dresde, au château de Lainz, aux
-bains de Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de Genève?» (Ernest
-Tissot.) Sur tous ces chemins, où peut-être elle regrettait le toit de
-son enfance et la vie paisible de Possenhoffen, elle n’oubliait pas
-l’antique maison où son mariage l’avait introduite. On l’a vue rêver
-sous les chênes qui entourent nos vénérables ruines de Vaudémont. Elle
-y trouvait les mânes des Habsbourg-Lorraine[18].
-
-C’était une branche d’un grand arbre, mais une branche cassée. Des
-malentendus d’abord, puis des catastrophes l’avaient détachée de sa
-tradition propre. Les ancêtres dont elle était la suite morale, le
-prolongement, ne pouvaient plus lui parler utilement. Leurs conceptions
-fondamentales ne savaient plus chanter en sa conscience. Elle ne se
-connaissait plus que comme un individu.
-
-On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon de Possenhoffen
-qu’«on n’est pas impératrice pour s’amuser, ni pour filer le parfait
-amour et qu’il y a après tout des compensations à ce qui manque à la
-femme dans la puissance pour le bien qui revient à la souveraine». Ce
-joli thème d’éducation est de Mme Arvède Barine. Dès les premiers temps
-de son mariage, la jeune souveraine s’évada sur son yacht à travers la
-Méditerranée, de peur d’être obligée d’entendre une parole de raison
-de son mari, coupable, si l’on veut, mais surtout étonné, qui se
-lançait à sa poursuite. La duchesse Ludovica écrivit à sa fille ainsi
-fugitive: «Vous avez agi comme si c’était vous qui fussiez coupable, et
-non votre mari... Plus nous sommes haut sur l’échelle sociale, moins
-nous avons le droit de venger nos offenses privées ou de nous libérer
-d’obligations pénibles. Rappelez-vous le bon vieux dicton: _Noblesse
-oblige_. Vous êtes partie intégrante de l’honneur d’une grande nation;
-vous manquez à vos devoirs et aux traditions de vos aïeux en agissant
-ainsi pour une offense personnelle et sous l’entraînement de la
-passion.»
-
-Un autre jour, la voyant se ronger sans trêve sur ceci et sur cela,
-cette mère infiniment sage lui disait: «Mon enfant, il y a deux espèces
-de femmes dans ce monde: celles qui en viennent toujours à leurs fins,
-et celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez l’air d’appartenir à la
-seconde catégorie. Vous êtes très intelligente, vous savez réfléchir
-et vous ne manquez pas de caractère; mais vous manquez de souplesse;
-vous ne savez pas vous mettre au niveau des gens avec lesquels il vous
-faut vivre, ni vous plier aux exigences de la vie moderne. Vous êtes
-d’un autre âge, du temps où il existait des saints et des martyrs. Ne
-vous faites pas remarquer en ayant trop l’air d’une sainte, et ne vous
-brisez pas le cœur en vous imaginant que vous êtes une martyre.»
-
-On voudrait surprendre quelque point où cette fugitive, cette femme
-«d’un autre âge» et qui, pour prendre l’expression mystique, n’était
-point du siècle,--contentât son rêve intérieur.
-
-
-Il n’est personne qui n’ait visité, ou du moins qui ne connaisse
-sur des récits enthousiastes, le palais de Corfou, le blanc palais
-d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice dans la baie
-de Benizze. M. Christomanos y accompagna la souveraine. Quelle bonne
-fortune de les suivre et de connaître ce qui touchait Elisabeth de
-Bavière dans son «Eldorado»!
-
-
-... Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le môle de
-marbre blanc où se dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait montré du
-vaisseau à Christomanos en disant:
-
---Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.
-
-La plage de Benizze, blanche de galets, développait sa douce courbe
-et, dans son creux, tenait le village entre les orangers et les
-cyprès. L’impératrice, toujours en noir, abritée par son ombrelle
-blanche, franchit la porte de fer dentelé que surmonte l’inscription
-_Achilleion_ en caractères grecs. Sous l’allée de citronniers en fleurs
-qui monte doucement vers le château le jeune poète enivré par ce
-prodigieux printemps murmura:
-
---Votre Majesté voit-elle comme ces arbres se sont parés pour lui faire
-fête?
-
---Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant.
-
---Et ce parfum!
-
---Le parfum aussi s’en ira, et les citrons, après, sont fort aigres.
-
-L’ensemble de la propriété est défendu par un mur de clôture très blanc
-et très haut, et par un épais voile de feuilles d’olivier.
-
---Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice; ils se postent
-pendant des heures sur la colline d’en face sans arriver à rien voir.
-
-Le palais est bâti dans la montagne même. Sa façade, tournée vers la
-grand’route qui de Corfou par Gasturi descend à Benizze et au rivage,
-présente trois étages. Le premier fait un portique en saillie, il
-soutient sur d’énormes colonnes une large véranda, et comme le second
-et le troisième étage sont bâtis en retrait, il y a place pour deux
-loggias à droite et à gauche de cette véranda centrale, dite «des
-centaures». Les élégantes colonnes jumelles des loggias soutiennent
-elles-mêmes, au troisième étage, des balcons.
-
-L’autre façade, tournée vers l’intérieur de l’île, se compose d’un seul
-étage qui donne sur une terrasse plantée d’arbres séculaires. Sa longue
-véranda prend vue sur Gasturi et sur Aji-Deka. Un Hermès ailé semble
-prêt à s’envoler de l’extrême bord de la balustrade par-dessus le bois
-d’oliviers.
-
-Pour apprécier cette construction, il faut la mettre dans cette
-splendeur du paysage, de la chaleur, de la lumière, des parfums, des
-nerfs hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques. Mais, dans
-un tel pays, l’inépuisable source des plaisirs, ce sont les jardins.
-Un escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux adolescents, conduit
-des parterres du bas aux terrasses plantées du haut. Un péristyle,
-tout en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la terrasse. La longue
-suite des colonnes en rectangle qui portent le toit sont teintes à
-leur partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux sont richement
-dorés et peints en bleu et rouge; leurs corps blancs se détachent
-merveilleusement sur le mur pompéien du fond où de grandes fresques
-évoquent tout l’Hellénisme fabuleux. Du côté de la mer, à l’extrémité
-nord du péristyle, on voit une figure éblouissante de blancheur:
-c’est la Péri, la fée de la lumière, qui, sur une aile de cygne,
-glisse au-dessus de l’onde et sur son sein presse l’enfant endormi.
-Devant chaque colonne du péristyle se tiennent des muses, de grandeur
-naturelle, et à leur tête, Apollon Musagète.
-
---La plupart sont des antiques, dit l’impératrice, je les ai fait
-acheter à Rome. Elles appartenaient au prince Borghèse, mais il a fait
-banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que
-c’est affreux qu’aujourd’hui les dieux même soient les esclaves de
-l’argent?
-
-Tout près d’Apollon, dans ce cercle des Piérides, l’impératrice désigne
-une statue de Canova, la _Troisième danseuse_, dont on dit, comme de la
-_Venus victrix_, qu’elle représente Pauline Borghèse.
-
---J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; j’espère qu’elles
-l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde fort
-tendrement.
-
-Une seule marche descend du péristyle à la terrasse jardin.
-
---«Le jardin des Muses», dit l’impératrice à Christomanos. Ici, sans
-nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.
-
-Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, raides et vraiment
-hiératiques, et parmi les magnolias, épanouis en fleurs géantes,
-l’impératrice montrait des oliviers sauvages:
-
---Je les ai laissés là exprès, parce que sur l’Acropole il y avait
-aussi des oliviers consacrés à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une
-haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les
-rayons de soleil qui glissent le long des cyprès.
-
-Nous ne pouvons suivre M. Christomanos dans son inventaire de
-cette architecture et de cette flore des jardins. La description
-la plus précise suggère peu de choses à qui ne peut la doubler de
-ses souvenirs. Après des parterres de roses et d’hyacinthes, à une
-extrémité du jardin d’où la montagne glisse à la mer, sous des vagues
-de feuillage, on atteint un banc de marbre hémi-circulaire, comme on en
-voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma Tadema les peint.
-Des taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là que l’impératrice
-habillée de deuil contemple la mer qui s’élève très haut à l’horizon,
-la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Plus haut encore,
-les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans la buée du soleil.
-
-Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes jardins suspendus», dit
-l’impératrice. La troisième se nomme la «terrasse d’Achille», parce que
-ses nombreuses allées couvertes de plantes grimpantes rayonnent autour
-de la statue d’_Achille mourant_.
-
-Si nous prenions la liberté--mais il faut laisser quelque mystère--de
-parcourir l’intérieur du palais, nous verrions dans le grand escalier
-une colossale peinture décorative, le _Triomphe d’Achille_, Achille
-traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.
-
---J’ai consacré mon palais à Achille, dit l’impératrice, parce qu’il
-personnifie pour moi l’âme grecque, la beauté de la Terre et des
-hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si rapide à la course.
-Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les
-traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement
-à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que
-sa propre volonté, il n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui
-était plus précieuse que la vie entière.
-
-Des indications de cette puissance relèvent soudain le sens de ce
-palais où notre imagination peut-être insuffisante serait tentée de
-se dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. Dans ses
-fameux châteaux de Bavière, Louis II, par la faute des peintres, des
-sculpteurs et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter ses rêves, subit
-et nous inflige un pareil échec. C’est qu’il n’est pas donné à des
-individus de grouper pour leurs caprices magnifiques, mais singuliers,
-cet ensemble d’ouvriers que la France disciplinée par plusieurs
-siècles mit à la disposition des volontés vraiment nationales de Louis
-XIV dans Versailles.
-
-Nous ne faisons pas cette distinction entre l’individuel et le
-collectif pour diminuer la qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous
-la considérons elle-même comme un fruit historique et comme le type
-expressif de cette étrange et grande famille des Wittelsbach. Et
-d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse valeur sociale
-(encore que je ne méconnaisse point ses dangers), quand il se hausse
-jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, l’emploi de héros.
-
-L’impératrice vécut vraiment dans une obsession héroïque. Elle disait
-un jour: «Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs
-morts, oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct
-de la création. Homère a raison, quand il compare les hommes qui
-combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là
-que pour végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était point la dupe
-de son imagination. Et voici son dernier mot sur ses «Eldorados», sur
-ses rêves impuissants de vie héroïque:
-
---Lors de mon premier séjour à Corfou, je visitai souvent la villa de
-Baila. Délicieuse et tout abandonnée au milieu de ses grands arbres,
-elle m’attirait tellement que j’ai fait d’elle l’_Achilleion_. Hélas!
-j’y ai détruit l’antique mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je
-regrette mon intervention: nos rêves sont toujours plus beaux quand
-nous ne les réalisons pas... C’est aussi à cause du voisinage de
-l’Aja Kyriaki que j’ai si fort désiré d’habiter ici. Je veux que l’on
-m’ensevelisse là-haut. Il n’y aura que les étoiles au-dessus, et les
-cyprès me donneront assez de soupirs, plus que ne sauraient faire les
-hommes. Je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des
-cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de
-tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme chez les
-hommes les méchants propos et les calomnies.
-
-Quand elle eut fini de montrer son palais à M. Christomanos, elle dit:
-
---Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne
-faut consumer les précieuses heures de la vie entre les murs qu’autant
-qu’il est indispensable. Quant à nos logis, ils doivent être tels
-qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du
-dehors, nous y rapportons.
-
-Voilà qui nous donne la mesure précise de l’importance qu’une Elisabeth
-de Bavière ou encore qu’un Louis II donnent à leurs châteaux,
-véritables rêves pétrifiés, sur lesquels des littérateurs en voyage ont
-publié bien des pages qui sentent le badaud. «Nos logis doivent être
-tels qu’ils ne puissent détruire les illusions que nous y apportons du
-dehors!» Je prendrais cette phrase pour épigraphe, si j’avais à récrire
-certain voyage que je fis autrefois à Neu-Schwanstein, à Linderhof, à
-Chiemsee, isolés aux forêts ou que baigne une eau morte. Mon récit se
-terminait sur ces mots que je vérifie dans l’_Achilleion_: «A qui n’a
-pas l’état d’âme de Louis II, que servirait de vivre aux châteaux de
-Bavière?»
-
-
- VI
-
- SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE
-
- Je confesse que l’amour infini que je
- porte au fond du cœur se trouve toujours
- empêché dans son essor lorsqu’il s’adresse
- aux réalisations finies de l’essence
- parfaite. Je ne sais quelle malheureuse
- clairvoyance me montre que tous les êtres
- manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi ils
- ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je
- dis la même chose de moi-même et je sens
- que je ne mérite pas non plus d’être
- complètement aimé.
- (_Lettre de jeunesse_ de Taine.)
-
-Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania
-caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous
-caressons sans cesse», disait-elle.
-
-Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses,
-comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment
-luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus
-délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des
-aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse.
-
-M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer pour sujet de sa thèse de
-doctorat à Innsbruck, interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus je
-reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte en moi la pensée que
-son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons pendant des
-heures sur la grève homérique, tandis qu’elle glisse, le long du clair
-rivage de la vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis que les
-vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs, j’ai le sentiment
-qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie.
-Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient au sable,
-ne distingue jamais rien que ceci: des forces et des puissances, plus
-impérissables que celles que nous connaissons sur cette île de la vie,
-nous revendiquent pour elles.--Presque à chaque fois que nous allons à
-la mer, l’impératrice me dit: La mer veut me posséder toujours, elle
-sait que je lui appartiens.--L’atmosphère où vit l’impératrice est
-autre que celle où nous respirons. De notre point de vue, sa vie est
-vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire qu’elle se trouve, en tant
-même que créature vivante, dans un état qui exclut la vie.»
-
-On trouve dans le «journal» du jeune lecteur quelques notes qui nous
-permettent de comprendre à la française la vraie nature morale de sa
-souveraine.
-
-
-.... Elle semblait s’adoucir en se reportant à son enfance. Un jour sur
-l’Aja Kyriaki, l’un des sommets de Corfou, elle dit:
-
---C’est ici seulement que je me plais tout à fait. Ici je pourrais
-même renier mon principe (de perpétuelle errante), et rester attachée
-pour toujours à cette motte de terre... La mer aujourd’hui est comme
-un lac... Je me sens si bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de
-penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen.
-
-
-.... Dans l’une de ses longues promenades de Corfou, elle surprit,
-sous un bois d’oliviers, des jeunes filles qui dansaient. Les mains
-dans les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient lentement;
-une belle enfant aux cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la
-chaîne par un mouchoir de soie rouge. La conductrice chantait, puis
-toutes les autres reprenaient chaque strophe:
-
- J’ai perdu un mouchoir rouge,
- Je le portais sur mon sein--
- J’ai perdu un mouchoir rouge...
- (Ah! que j’ai froid au cœur!)...
-
- Je l’ai cherché sous le pommier
- Où longuement tu m’embrassas--
- Je l’ai cherché sous le pommier...
- (Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?)
-
- Je m’élance vers la triste mer,
- Où j’ai tant et tant pleuré--
- Je m’élance vers la triste mer...
- (Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)...
-
- Tu peux garder le mouchoir rouge,
- Mais rends-moi mon pauvre cœur.
-
-L’impératrice contempla ce spectacle avec ravissement, puis elle dit:
-
---Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhoffen,
-bien que nous ne fussions pas des grecques.
-
-
-.... Une fois, M. Christomanos lui lisait _Peer Gynt_. Ils arrivèrent
-au couplet de Solweig:
-
- Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,
- Cher garçon, toujours loin,
- Quand viendras-tu?...
- --Je veux attendre, attendre,
- Si long que ce soit encore.
-
---Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. Peut-être n’était-il pas
-celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe
-si souvent dans ses jeunes années. Et l’on veut faire soi-même sa
-destinée!... Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui
-aussi.
-
-
-Il y a quelque chose encore à noter dans le soin qu’elle mettait à
-prémunir son jeune lecteur contre les intrigues de la cour: «Ces
-gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les jours de faisans et de
-perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait:
-«Ah! oui, certainement, on est très dévoué à l’impératrice. Mais
-chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé... Peut-être même
-je dois remercier Dieu d’être impératrice, autrement cela tournerait
-mal pour moi.»
-
-Et montrant une petite chambre dont les murs étaient littéralement
-couverts de portraits de chevaux, elle les commentait ainsi:
-
---Tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur
-place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que
-nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner...
-
-... Cette prévision déjà peut faire frissonner le lecteur, mais voici
-la plus significative anecdote.
-
-
-Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et Christomanos passèrent
-devant une hutte, un peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands
-arbres noirs. Une faible lueur passait par la porte ouverte. Soudain,
-un cri, un seul cri strident et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit
-de nouveau et avec lui tout un chœur de sons gémissants. C’était une
-lamentation de plusieurs femmes qui venait de la hutte éclairée. Il y
-eut une pause, puis la complainte reprit plus puissante, pour se rompre
-encore une fois. Et au-dessus de ce flot sauvage, fait de quelques
-notes, qui montait et baissait comme la mer, de temps à autre s’élevait
-une voix unique à qui rien ne pouvait se comparer, qui surpassait toute
-terreur en épouvante et toute épée en tranchant.
-
---Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, avec effroi.
-
-Et d’une voix que M. Christomanos ne lui connaissait pas, elle commanda:
-
---Allez, voyez ce qui est arrivé.
-
-Il vit sur un sol de terre battue plusieurs femmes accroupies en
-cercle. Quelque chose de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille
-femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du
-cercle des autres femmes. Il revint à l’impératrice.
-
---Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire des Grecs.
-
-Elle demanda qui était mort. Il répondit qu’il avait cru voir une
-vieille femme gisante sur le lit.
-
---Voilà que vous vous trompez, dit-elle d’une voix basse. Ce doit être
-un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les
-autres. Peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.
-
-Mais elle le rappela aussitôt.
-
---Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils.
-
-Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence, tout
-à coup elle dit:
-
---Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en
-elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute son
-âme d’autrefois.
-
-Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée.
-
-
-Ces pauvres anecdotes--pauvres, mais suffisantes pour jeter de larges
-clartés--permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient
-cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons
-quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature.
-
-C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine. Il
-aide pourtant à la comprendre comme une désabusée.
-
-M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine elle
-préférait, elle répondit:
-
---Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même.
-L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre
-enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand
-mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine,
-mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la
-tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient.
-
-Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de solitude,
-un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait
-le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à l’impératrice un
-bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’argent. Plus
-loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux bras ronds et brunis,
-aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un
-second bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’or. Comme
-Christomanos demandait pourquoi de l’argent au vieillard et de l’or à
-la jeune fille, l’impératrice répondit:
-
---C’est qu’elle est belle!...
-
-Qu’il me soit permis de placer sous cette histoire de qualité lyrique
-quelques réflexions chagrines, et de signaler le revers de la médaille
-que nous présentons dans son beau jour. «La spécialisation excessive
-d’une faculté aboutit au néant. Je comprends la fureur des iconoclastes
-et des musulmans contre les images. J’admets tous les remords de saint
-Augustin sur le trop grand plaisir des yeux. La folie de l’art est
-égale à l’abus de l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre la
-sottise, la dureté du cœur et une immensité d’orgueil et d’égoïsme.
-Je me rappelle avoir entendu dire à un artiste: Ne donnez pas à ce
-pauvre-là, il est mal drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.»
-
-D’où viennent ces lignes qui s’appliquent fortement à Elisabeth de
-Bavière? Je les extrais d’une étude sur l’_École païenne_ où Henri
-Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature pourrie _de
-sentimentalisme matérialiste_». (Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra
-curieux à certains lecteurs mal informés que cette étude soit de
-Baudelaire. On veut voir dans celui-ci le chef d’une école satanique,
-quand il est souvent un voisin de Veuillot.
-
-Au moment de l’assassinat, Drumont publia un magnifique article,
-intitulé _le Douzième Arbre_, à la fois brutal et religieux, qui
-complète et fortifie la thèse de Baudelaire: «... L’impératrice
-emportait toujours en voyage les œuvres de Heine, son auteur de
-prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter ses hommages à la
-baronne de Rothschild (c’est en cours de route qu’elle fut assassinée),
-cette descendante des Wittelsbach, devenue la femme d’un Habsbourg,
-aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette
-pièce atroce (sur Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine) où le poète
-s’égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du
-bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie, peut-être,
-de cette reine qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus de
-tête, et de cette dame d’honneur réduite à faire la révérence avec
-son derrière... Derrière le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste
-était déjà embusqué et guettait... Il ne faut pas trop rire à la _Belle
-Hélène_, lorsqu’on appartient à la famille des Atrides et que l’on est
-menacé par les Dieux d’avoir le sort de Klytemnestra...»
-
-Je devais indiquer ce point de vue. Pour bien embrasser un spectacle,
-il faut de temps à autre que le spectateur se déplace d’un pas à
-gauche, d’un pas à droite...
-
-
- VII
-
- ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS.
-
- Il suit de là que mon amour tend
- aux choses générales ou idéales.
- Mon objet est le Dieu ou l’Être.
- (_Lettre de jeunesse_ de Taine.)
-
-Ainsi empêchée dans son attrait vers des réalités finies, où
-s’orientera cette âme en détresse?
-
-Écoutez, regardez une belle scène à peine indiquée. Un matin,
-traduisant Othello avec son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la
-_Chanson du Saule_ de la touchante Desdémone.
-
- La pauvre âme était assise près d’un sycomore,
- --Chantez tous le saule vert,
- Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux,
- --Chantez le saule, le saule, le saule...
-
-Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire:
-
---Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce
-sont les saules...
-
-Magnifique indication! Depuis que le monde est monde, de telles
-sensibilités ardentes voient la nature elle-même comme un immense
-«buisson ardent». Elles se tournent vers les forces sourdes, vers les
-puissances primitives, vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer,
-les sommets, l’ouragan, le réveil profond de ses vies antérieures, nous
-avons bien vu que c’étaient la vie véritable et le refuge constant de
-l’impératrice.
-
-Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue de l’Aji Deka. Rien que
-des granits solitaires, quelques chênes nains, le soleil et un vent
-furieux. Elle murmure:
-
---Comme dans une île, bien que l’on soit sur la terre ferme... Cette
-cime pourtant se rattache aux montagnes, aux vallées, aux hommes...
-Voilà à quoi l’on peut toujours arriver, si l’on veut.
-
---Qu’entend dire Votre Majesté? demande Christomanos.
-
---On peut toujours arriver à faire de soi une île.
-
---La cime ne peut interdire au vent de venir jusqu’à elle.
-
---Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime; ni
-des nuages non plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie tiède... Et
-quelle superbe lutte! Regardez ces pauvres buissons qu’agite le vent;
-voyez comme ils se cramponnent et se cachent: pourquoi aussi ont-ils
-voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne.
-Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine.
-
-Une seconde après, elle dit en souriant:
-
---Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou
-prétendaient que c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles, les
-nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être, de
-son côté, tenait-il les gens de Corfou pour des insensés. Mais le vent
-l’a tué, lui aussi, tout de même.
-
-
-Un soir au crépuscule, contemplant depuis la grève solitaire de
-Corfou les montagnes d’Albanie incendiées par le soleil couchant,
-elle montrait deux gros nuages blancs qui descendaient d’un sommet
-lentement vers la mer:
-
---Ces nuages sont comme nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer
-de leur existence.
-
-
-A la même heure, un autre jour, elle s’écriait:
-
---Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil! On dirait
-des sorcières qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.
-
-Puis elle ajouta:
-
---Les passions du ciel que nous contemplons tous les jours nous font
-oublier nos propres soucis.
-
-
-Des milliards d’hommes ont passé sur la terre; ils tenaient des rôles
-variés, mais tous cherchaient le bonheur.
-
-Eh bien! leur philosophie dernière ne varie guère: le bonheur, c’est
-d’oublier la vie. Cette merveilleuse impératrice, quand elle promène
-sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, s’accorde avec le
-vieux philosophe, disons le mot pour forcer le pittoresque, avec
-le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant les cent pas le
-long du lac du Bourget en compagnie du sombre Maupassant et du jeune
-Chevrillon, leur donna sa formule: «Travailler toute la journée, et le
-soir nettoyer ses instruments pour recommencer le lendemain.»
-
-Contempler, travailler; il existe une troisième méthode, la solution
-divine: le sacrifice. C’est toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus
-rien à inventer sous le soleil; nous mettons nos pas dans les pas de
-nos pères. Mais l’impératrice Elisabeth mêle à ses pensées les feux des
-pierreries de son diadème et l’ardente couleur du sang que les hommes
-voudraient verser pour une beauté si défendue.
-
-La contemplation n’a jamais suffi pour apaiser les déceptions et
-combler le vide de la race de René. En dépit du calme qu’elle célèbre
-et que marquent sa marche élastique de Diane et son port de déesse,
-Elisabeth, qui manque d’un principe de vie, se tourmente et cherche
-où se faire dompter. Levez-vous vite, orages désirés. Celle qui fut
-d’abord une Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir comme un
-roi Lear, trahie par les rêveries, filles de ses veilles, et qui court
-aux flagellations de la tempête.
-
-Elle ne fit jamais de confidences; à peine si, dans un éclair, son
-obsession se laisse deviner. Voici, par exemple, une formule où l’on
-peut trouver la définition de l’impératrice par elle-même:
-
---Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un de nous pour en faire un
-poème magnifique, ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée.
-
-On croit voir passer sur ce ciel sombre d’orage des éclairs de
-prescience:
-
---Je marche toujours à la recherche de ma destinée; je sais que rien
-ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer.
-Tous les hommes doivent, à un certain moment, se mettre en route à la
-rencontre de la destinée. Le destin, pendant longtemps, tient ses yeux
-fermés, mais, un jour, il vous aperçoit tout de même....
-
-
- VIII
-
- LES VIOLONS CHANTENT: «JAM TRANSIIT».
-
-Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une
-fièvre qui veut s’éteindre, d’une génialité cherchant éperdument un
-milieu favorable, que les fuites continuelles de cette impératrice;
-et, par exemple, ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à
-Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à
-travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles
-dans les marais, disait-elle. Deux damnés semblent errer dans le monde
-infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est
-mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir
-seule. Cela ressemble aux représentations théâtrales que se faisait
-donner le pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est beaucoup plus
-grandiose.» Et elle ajoutait: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût
-encore plus enragé; on se sent alors si proche de toutes les choses et
-comme en conversation avec elles!»
-
-On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature.
-Avec le strident des violons tsiganes qui pleurent et qui sourient,
-Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes et brûlantes poussées
-l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort volontairement devancée. Et
-ce chant, je ne sais s’il monte plus haut dans l’atmosphère raréfiée
-des sommets ou soutenu par les profondes clameurs de la mer. «Sur la
-mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la houle.
-Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer plus
-profondément. La mer nous déshumanise, elle ne souffre rien en nous de
-l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis
-devenue moi-même une vague écumante.»
-
-Les grands maîtres qui firent leur principale étude d’accepter et de
-mourir, de mourir continuellement, s’exprimèrent-ils jamais avec plus
-de magnificence que le jour où cette femme déclare: «L’idée de la mort
-purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe
-dans son jardin. Mais ce travailleur veut toujours être seul et se
-fâche si des curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je me cache la
-figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la
-mort puisse jardiner paisiblement en moi.»
-
-Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes de ces brûlantes
-décharges qui devraient suffire à susciter la grande vie spirituelle
-chez l’être le plus morne! Songez que cette personne extraordinaire
-faillit s’abîmer sans rien nous trahir des puissances qu’avaient
-amassées en elle la préparation des siècles et ses douleurs. Mais
-pour contempler face à face l’idéal qu’elle dénude à demi dans ces
-grandes vérités voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments, ses
-sensations, la vaste poussée des vagues au-dessous de sa conscience
-claire. Une certaine scène d’incomparable poésie eut pour cadre la
-première aube sur la mer de Corfou et les jardins d’Achille.
-
-«Au petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et--sans savoir
-pourquoi--j’ai monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur la
-terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière
-les croupes noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans
-l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la
-mer à peine visible sous son immense pâleur, le matin montait humide.
-Presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; Sirius seul, d’une
-terrifiante grandeur et magnificence, était au zénith. Au-dessous se
-dressait un grand cyprès noir, incliné légèrement sous un souffle de
-brise que l’on ne sentait ni entendait... Soudain, je vis l’impératrice
-glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais.
-Extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, je voulus me
-retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à
-défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici, avant le lever
-du soleil, pour voir comme tout s’éveille[20]. Il ne faudra plus
-monter jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à
-fait seule.»
-
-Magnifique témoignage, que nous laissons retomber faute de documents
-sur des rêveries si conjecturales! Sur ses hautes terrasses, le sphinx
-a gardé le mot de son énigme. Mais nous sentons bien autre chose que
-les plaintes d’une allemande malheureuse: les ravages de la satiété et
-la névrose des tout-puissants.
-
-
-L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique et fataliste,
-l’invincible dégoût de toutes choses, la présence perpétuelle de
-l’idéal et de la mort, et même ces enfantillages esthétiques d’une
-mélancolie qui cherche à se délivrer, me font tenir l’existence
-d’Elisabeth d’Autriche comme le poème nihiliste le plus puissant de
-parfum qu’on ait jamais respiré dans nos climats. On croirait que des
-fusées orientales vinrent, chez cette duchesse en Bavière, irriter le
-fond romantique. Toutes ses forces de rêve, elle les astreint à des
-cadences que je trouve seulement chez ces incomparables soufis persans
-qui couraient le monde dans la familiarité de la mort. Et cette satiété
-qui n’empêche aucun frémissement évoque devant mon imagination certains
-rêveurs mystérieux des trônes asiatiques.
-
-Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une
-explication; mais--comme un air de musique parfois nous transporte
-dans un paysage--l’atmosphère de silence, de fatalité et de beauté un
-peu bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces
-cours des khalifes où la philosophie du néant, parfois avec mièvrerie,
-développe ses sentences au milieu de drames qui la justifient.
-
-Pourquoi poursuivrais-je davantage de rendre intelligibles ces
-incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux que nous
-appelons les heureux de ce monde les ont répétés à maintes reprises
-depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des cours,
-nous avons entendu des pensées analogues. Ces états de faiblesse
-irritable, ces angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, ces
-noires lycanthropies, c’est la sécrétion particulière aux natures
-supérieures. Avec une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir
-les hommes assez imprudents pour s’attarder à réfléchir sur notre
-effroyable impuissance, nous mettons éternellement nos pas dans les
-pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont souffert, comme
-Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se sont sentis
-soulevés, au moins de désir, vers un plus haut idéal; ils ont éprouvé
-un éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, contentes
-d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est que, sans but et
-sans frein, ils souffraient d’un manque de discipline. D’un tel état
-peuvent sortir les grandes singularités artistiques ou religieuses
-qui sont l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond des doctrines!
-C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour
-l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, comprendre le
-néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes les minutes
-les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant que
-chez une femme divinisée par sa beauté, par son diadème, par son
-malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle méditation, et par son
-assassinat qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé la mort.
-
-Quand une brute menée par la Fatalité qui préside aux tragédies
-antiques accosta l’impératrice sur le trottoir du lac, près de l’hôtel
-Beau-Rivage, sans doute celle-ci participait toujours à ce que le
-vulgaire appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant
-plus de but, de volonté, ni rien qui lui fût, elle était, selon le
-philosophe, une étrangère à l’existence et vraiment une morte.
-
-M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui mérite d’être recueilli:
-«L’homme qui assassina l’impératrice d’Autriche obéit peut-être à
-un instinct plus haut que son intelligence; croyant tuer la force,
-il poignarda le dédain.» Sans doute, mais encore, plutôt qu’une
-dédaigneuse, c’est une absente. _Jam transiit_; _Déjà elle avait passé
-outre_... L’imbécile Luccheni a tué une morte.
-
-Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher.
-C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle
-demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»
-
-
- IX
-
- REJETONS LA COUPE A LA MER.
-
-J’étais assis dans un bureau de rédaction, à corriger les épreuves d’un
-article, quand arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là des
-écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis «symbolique» ou «décadente»,
-c’est-à-dire qui se piquent de raffinement exquis, rejettent toute
-discipline et ne mettent rien au-dessus de l’art. Et l’un d’eux, avec
-une grande autorité, en tournant sa face ronde vers les cieux, déclara
-qu’«en somme, Luccheni était infiniment plus intéressant que cette
-femme».
-
-Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, me frappa vivement.
-Je sortis, sans mot dire, pour aller la méditer dans une magnifique
-promenade. Un tel mot demeure pour moi une précieuse expérience; je
-le tiens pour un de ces documents qui nous débrouillent les idées,
-qui nous font distinguer la véritable nature des êtres sous les
-affectations et les masques. C’est une autre question de savoir si le
-point de vue esthétique et aristocratique est le meilleur, mais le
-problème qui fut solutionné pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce
-qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, les poètes qui
-préfèrent ce «héros» à cette «héroïne». Je m’explique la misère de
-notre littérature récente: c’est goujaterie de l’âme.
-
-Celle qui régla sa vie sur les maximes que nous avons recueillies est
-évidemment à cent mille pieds au-dessus des diverses personnes qui sont
-spécialement chargées d’avoir des opinions intellectuelles aujourd’hui.
-Il semble pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable d’entendre
-le plus naïf roman de Walter Scott, devrait être sensible à cette
-silhouette de fée entrevue dans le brouillard allemand.
-
-Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent
-beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait
-pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, elles se laissent
-aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie
-intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent
-volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles
-renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie.
-D’ailleurs, cette solitude claustrale, c’est encore moins prudence
-devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de
-tristesse; il leur convient d’être ce que tout le monde appelle
-«enseveli vivant.»
-
-
-M. Constantin Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_
-volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant
-de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de
-cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper
-sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas
-en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si,
-enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un
-brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de
-rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un
-hasard providentiel, il doit le croire, lui permettait de soustraire
-au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmât les amis de
-Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Énéide_, comme à son lit de mort
-il avait ordonné.
-
-Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond du gouffre, la coupe du
-roi de Thulé irrite notre sens du mystère et nous commande de tout
-risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi les
-convives recrutés sur la place publique et déjà gorgés de boissons
-vulgaires? Plaise au ciel que cette impératrice de la solitude ne
-devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une
-figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin Louis II:
-un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et gâté par
-les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses.
-Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, de Chateaubriand
-et de Napoléon pour résister à ces parasites; ils déshonorent et
-déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter
-nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme
-d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la
-perfection.
-
-Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice l’isolement
-qu’elle aimait et qu’on doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté,
-prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces
-natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se
-rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes insolubles, et par
-là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition
-une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mme Clotilde de
-Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils
-ressentent[21].»
-
-
-
-
- SOUVENIR DE PAU EN BÉARN
-
-
-
-
- SOUVENIR DE PAU EN BÉARN
-
-
-Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes images
-de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent leur
-vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent jeunes encore. Et le
-soleil qui perce l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient
-pas que j’oublie des rayons prématurément glacés.
-
-Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que frappe un
-flot d’azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa douceur
-qu’aucun souffle jamais n’excite, prête à de mortelles rêveries.
-
-
-C’est en octobre, novembre, quand la colchique perce entre les feuilles
-mortes, que Pau fait le mieux sentir son caractère dominant: un climat
-mol et qui cicatrise.
-
-Je ne sais rien de plus doucement agréable que la suite des promenades
-aménagées au flanc méridional de cette ville. Elles forment un large
-balcon sur la verte vallée du Gave, sur d’innombrables collines
-arrondies et, tout au fond, sur la ligne dentelée des grandes Pyrénées
-bleuâtres.
-
-On aboutit à un bois sur une colline. C’est le parc du Château, du
-Château d’Henri IV. M. Taine se promena dans cette allée solitaire,
-sous la colonnade des chênes et des châtaigniers, quand il avait
-vingt-six ans. Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées sur
-la pente, voilaient le Gave et la large campagne. Comme aujourd’hui,
-l’air demeurait immobile, sans un coin de ciel bleu, sans un bruit
-animal. «On est bien ici, disait-il, et cependant on sent au fond du
-cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en _rêveries
-tendres et tristes_.»
-
-Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que de mêler des facéties
-brutales contre les «philistins» à des extraits quelconques des
-vieilles chroniques?
-
-
-Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, vivantes, elles fuyaient
-la mort, des ombres errent indéfiniment. Elles étaient venues des pays
-du Nord trouver dans Pau un air plus tiède. Il ne les sauva point. Et
-maintenant personne ne les veut plus connaître dans ces maisons de
-passage où leur souvenir aggraverait les insomnies des locataires qui
-leur succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et n’apaise ces morts
-étrangers; les lois du pays commandent de les chasser par les plus
-savantes fumigations.
-
-Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens, ces
-ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci,
-que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque
-jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement,
-pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me
-chuchotaient une mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs
-destinées particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune
-préoccupation. Deux phrases du _Guide_ qu’on trouve ici dans toutes
-les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y
-a des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues, et
-celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait
-cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «_Guide_», énumérant
-les avantages locaux: une atmosphère douce et calmante, de magnifiques
-promenades, termine par ces mots, durement ironiques: «Toutes les
-ressources dont la classe riche est habituée à disposer.»
-
-Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il,
-pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux
-magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une
-seule symphonie.
-
-Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui, dans
-le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de nous en
-être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous exciter
-et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément.
-Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème soit clair.
-Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous présenter
-plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter ensemble et
-par cette complexité elle déchaîne nos puissances profondes d’émotion
-que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des espaces pleins,
-puis des élans, des repos, puis des enrichissements, et des élans
-plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà
-les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme.
-Ils se déformeraient au point de s’anéantir si l’on prétendait les
-faire entrer dans des formules. Ils inspirent et ne s’expriment pas.
-Les promeneurs de la semaine des morts, qui se prêtent aux nappes
-de rêveries suspendues sous les chênes du parc béarnais, ne peuvent
-s’expliquer ce qui les met en branle.
-
-
-Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à distinguer
-une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, mon aîné
-de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un sursis pour le mal
-dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà sur la terre pour
-le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui
-l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes dettes morales, que
-j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon bienfaiteur à cause d’une
-phrase qu’il dit devant moi quand j’avais quinze ans.
-
-Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une remarque
-très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands
-praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.» Ces mots tombés
-au hasard d’une conversation s’étant fixés sur l’heure dans mon esprit
-ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée;
-elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris les maîtres. Qui
-oserait, en effet, lutter avec des hommes mystérieux! Mais étudier un
-homme en chair et en os, et prendre sa suite à force de travail et de
-discipline, l’imagination d’un adolescent courageux accepte que cela
-soit possible.
-
-Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus subtil et
-plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où l’on
-meurt, pour apprendre à se résigner.
-
-
-Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité des
-choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les branchages
-les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion
-et leur confiance insensée dans la vie. Le promeneur sort de son rêve;
-il écarte les morts qui le pressent, et les morts, plus obsédants,
-qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans son cœur. Averti
-par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir s’intéresser à ces
-beaux lieux et participer à leurs magnifiques largesses pour qu’elles
-étendent son existence.
-
-Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et de
-grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent
-ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des
-villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des
-collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme
-d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne sont
-que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et
-par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la tranquillité
-générale.
-
-L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans tendresse
-ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en
-conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de toute
-éternité nul n’y vit un ciel d’airain.
-
-Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie, quelle
-tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six surtout,
-quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que les
-lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!
-
-
-Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout
-naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle
-consolation pour tous les déshérités.
-
-C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV,
-qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de
-la soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage agréable
-où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où celles-ci
-vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse jamais
-dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées des feux du
-Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à constater allègrement
-que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité sont
-des conditions nécessaires à la qualité de chacun. «Le monde entier
-serait moins bon s’il comportait un moins grand nombre d’hosties
-mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non,
-chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit que rien n’est, si ce
-n’est dans l’ordre commun, rend grâces de la forme qu’a revêtue son
-sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont
-le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l’écoulement
-infini.» (_Anthinea._)
-
-Ce jeune philosophe de la santé, de la saine raison, tout occupé à
-construire le roi, n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, le
-véritable homme songe à créer, non point à guérir.
-
-
-La vallée béarnaise prend un beau sens historique si elle fit rêver M.
-Taine en 1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de ses meilleurs fils.
-Son esprit, toutefois, non plus que ses couleurs et ses formes, ne
-sauraient me retenir.
-
-Il est des moments où notre pensée s’étend et trouve partout à
-profiter; d’autres fois elle se replie irrésistiblement sur ses
-réserves. Et c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde soumission,
-d’accepter ces minutes de retrait où peut-être le ressort se bande pour
-une action importante.
-
-Les voyageurs m’avaient bien prévenu que le gave pyrénéen et l’épais
-ruban des végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient
-à mon torrent et à ma vallée vosgienne. En vain ici les proportions
-sont-elles plus vastes et le motif décoratif infiniment multiplié: je
-vois à Pau la Moselle où je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses
-côtes boisées, à ma droite l’église de Charmes, et plus loin, à ma
-gauche, Châtel, le bien situé, c’est-à-dire tous les premiers objets
-qui me possédèrent et dont je méconnus longtemps ce qu’ils recèlent de
-discipline. Paysage plus simple que le béarnais, plus court et plus
-pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est le mien où m’attachent
-chaque semaine davantage des liens que ma raison n’a pas noués. C’est
-lui qu’embellirait mon nom, si mon nom quelque jour donnait de la
-beauté.
-
-
-Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent sous ce ciel nouveau et
-parmi ces étrangers. Ils composent un arrière-fond à toutes les images
-que le hasard me propose, et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles
-s’harmonisent avec ma terre et avec mes morts. C’est ainsi que se
-forme un désir ardent de rompre tout ce qui nous distrait de nos idées
-maîtresses.
-
- Pau, 31 octobre 1901.
-
-
-
-
- LECONTE DE LISLE
-
-
-
-
- DISCOURS
- PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION
- DE LA
- STATUE DE LECONTE DE LISLE
- _au Luxembourg, le 10 juillet 1898._
-
-
- Messieurs,
-
-Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette
-terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière
-de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite
-de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa
-solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d’ensemble un
-magnifique animal humain.
-
-Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres
-artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École
-des Mines que présidait le _Moïse_ cornu de Michel-Ange. Le maître
-les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa
-justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de
-lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire.
-
-Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand
-travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en
-lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté
-à l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte.
-Vous vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes!
-Et quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa
-bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il
-approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui veut
-voir sa flèche dans le but!
-
-De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers
-encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait
-qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait
-le monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions,
-il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion
-dominante.
-
-
-Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les
-sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des
-médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que par
-ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre
-hommage.
-
-Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et des
-sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait encore son
-vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts poèmes les
-émotions qui accompagnent les grands travaux de résurrection historique.
-
-Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous avons
-entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et les poupées
-des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les textes les
-institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse son
-imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des horizons, du
-soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres épiques: il voit,
-sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des groupes historiques
-s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par là nul de ces
-groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux, saugrenus parfois,
-ils mettent des illusions toujours vivantes dans nos consciences.
-
-Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague et
-passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel de toute
-poésie: la caducité des choses humaines, opposée à l’éternelle jeunesse
-de la nature.
-
-
-La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son œuvre.
-A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se passer d’un
-Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que nos grandes
-écoles augmentent chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte de
-Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment
-retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la
-vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son
-regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère
-de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une
-exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il
-nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-à-vis de ces
-revenants: au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes,
-ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie.
-Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eut fait entrer
-dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie
-intellectuelle.
-
-Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord
-si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils
-_délivrent_, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris
-une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique
-nihilisme par la vie active.
-
-Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les conclusions
-désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur le
-développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir
-indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes
-stériles sur ce que la vie manque de but.
-
-
-J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire,
-comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut
-pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons
-nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de
-Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches
-du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les
-sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des
-points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la
-moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit
-souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.
-
-Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération
-enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme
-candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un
-instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la
-Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète
-voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux,
-qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce
-spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent
-déjà Homère, Eschyle et Sophocle.
-
-Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles,
-Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la
-vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du
-jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour
-leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants,
-les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce
-gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une
-autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est
-pas la sœur du rêve.
-
-Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est
-une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il
-maudit d’avoir précipité les Olympes païens.
-
-Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux.
-Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur
-sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les
-meilleurs n’étaient pas immortels.
-
-Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être
-son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la
-mutabilité des formes du Divin.
-
-
-L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des
-dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois
-de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un
-Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le
-génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos
-talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un
-sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose
-de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose
-distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien
-penser.
-
-Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier
-commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé
-bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de
-respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus
-modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler
-le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de
-l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le
-chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature.
-
-Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître
-ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles
-fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité
-curieusement honore la trace du ciseau magistral.
-
-
-
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- LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE
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- LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE
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-
-Le jour des Morts est la cime de l’année. C’est de ce point que nous
-embrassons le plus vaste espace. Quelle force d’émotion si la visite
-aux trépassés se double d’un retour à notre enfance! Un horizon qui n’a
-point bougé prend une force divine sur une âme qui s’use. Le 2 novembre
-en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu’une
-pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et
-flotter sur un ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher les soins
-de la vie à la mort.
-
-Monotone psaume, formules dont nous savons l’apparente sécheresse, mais
-elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s’enfonce
-dans des abîmes de méditations... Une fois encore, faisons glisser
-entre nos doigts ce chapelet.
-
-Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont
-étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent
-se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui,
-fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies
-profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous
-voulons nous relier à notre terre et à nos morts.
-
-C’est une méthode dont je n’ai pas toujours distingué la bienfaisance.
-J’étais un fameux individualiste et j’en disais sans gêne les raisons.
-J’ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée
-par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de
-Loyola, et c’est toute la genèse de l’_Homme libre_[22]»; j’ai prêché
-le développement de la personnalité par une certaine discipline de
-méditations et d’analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de
-l’individu me contraignit de connaître comment la société le supporte
-et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même, qu’est-ce donc, sinon un
-groupe innombrable d’événements et d’hommes? Et mon grand-père,
-soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu’il est une partie
-constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé
-l’idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques,
-par l’observation intérieure, je descendis parmi des sables sans
-résistance jusqu’à trouver au fond et pour support la collectivité.
-Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude
-morale. J’ai vécu les divers instants d’une conscience qui se forme.
-Ici l’école ne m’aida point. Je dois tout à cette logique supérieure
-d’un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite
-à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l’élément le
-plus intime et le plus noble de l’organisation sociale, à savoir le
-sentiment vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir constaté que le
-«Moi», soumis à l’analyse un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse
-que la société dont il est l’éphémère produit.
-
-Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel. Le «Moi» s’anéantit
-sous nos regards d’une manière plus terrifiante encore si nous
-distinguons notre automatisme. Quelque chose d’éternel gît en nous
-dont nous n’avons que l’usufruit, mais cette jouissance même est
-réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que
-j’ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux
-qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison
-indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d’approcher
-la vérité. L’individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois
-de l’univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des
-pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se
-traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le
-milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des
-raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles; les idées même les
-plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de
-la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales
-et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme
-assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée,
-nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs.
-
-Dans cet excès d’humiliation, une magnifique douceur nous apaise,
-nous persuade d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut bien
-comprendre,--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se
-représenter d’une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et
-la continuité de nos pères et mères.
-
-C’est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
-suite des descendants ne fait qu’un même être. Sans doute, celui-ci,
-sous l’action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
-complexité, mais elle ne le dénaturera point. C’est comme un ordre
-architectural que l’on perfectionne: c’est toujours le même ordre.
-C’est comme une maison où l’on introduit d’autres dispositions: non
-seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite
-des mêmes moellons et c’est toujours la même maison. Celui qui se
-laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir
-mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère; il se
-dit: «Je suis eux-mêmes.»
-
-De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il
-tirera! Quelle acceptation! Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige
-délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille,
-dans la race, dans la nation, dans des milliers d’années que n’annule
-pas le tombeau.
-
-«_Je dis au sépulcre: Vous serez mon père._» Parole abondante en sens
-magnifique! Je la recueille de l’Église dans son sublime Office des
-Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d’une telle
-prière,--effusion et méditation,--sur la terre de mes morts.
-
-Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement
-l’héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l’action
-terrienne. C’est en maintenant sous nos yeux l’horizon qui cerna leurs
-travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
-ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison,
-s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme
-une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
-la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes
-changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible,
-en tous lieux, la loi de l’éternelle décomposition, mais le climat,
-la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre
-pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous
-forcent d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et
-une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie
-si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
-
-Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce
-dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point
-ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l’être, et des
-conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me
-prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où
-mon caprice a pu m’aventurer depuis une trentaine d’années.
-
-
-Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît
-trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j’entende
-bien ses leçons. J’aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à
-parcourir indéfiniment, loin des centres d’habitation, le vieux plateau
-lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se
-dresse la montagne de Sion-Vaudémont.
-
-Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j’atteins le haut de la côte sur
-Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup
-de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin
-s’étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid,
-brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise
-le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air
-vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline
-nationale! Elle est l’autel du bon conseil. Dans toutes les saisons
-elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de
-faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la
-génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en
-novembre, quand d’épais nuages l’enserrent et que le vent y jette les
-voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l’arche
-salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout
-ce qui survit à la mort.
-
-Ma pensée française a trois sommets, trois refuges: la montagne de
-Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait
-chez les Arvernes; il fut le maître et le dieu du pays où j’ai pris mon
-nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et Sion de Lorraine président
-la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les
-vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi
-ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois
-divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la
-pensée de nos hardis bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite à
-des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu’en ce jour je me
-préoccupe d’adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le
-fruit lentement mûri de la terre de mes morts.
-
-
-La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents
-mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues.
-Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son extrémité méridionale,
-elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d’où sortit
-la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui en Autriche, et, sur sa
-pointe septentrionale, le couvent et l’église de Sion. C’est ainsi
-qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier lorrain la double
-tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa
-conscience.
-
-Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en
-pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine,--qu’elle a longuement
-précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le
-point de continuité de notre région.
-
-La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande
-civilisation: ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles
-ses habitants, et sur cette terre antique, l’énergie des autochtones
-n’a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s’est passé
-régulièrement. C’est ici un vieil être héritier de lui-même.
-
-Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement,
-la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d’une
-seule journée ce qu’une longue suite de méditations a gravé dans notre
-cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j’ai acquise
-lentement. Nous irons d’autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à
-la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines.
-Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est
-déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode: ne
-quittons point le plateau de l’église et la douce allée des tilleuls
-dont l’ombrage enchante mes étés.
-
-
-Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel tourmenté de novembre, la
-vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance.
-O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais
-chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent.
-Elles attendent qu’un bras fort les vienne ressaisir.
-
-Je ne m’embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour
-un amateur étranger. Si le vent de l’extrême automne ramassait par
-millions les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à
-la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le
-sein de la mer--car elle ignore nos montagnes--n’en aurait pas une
-palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que
-novembre dépouille, c’est assez pour que fermente en nous toute la
-série de nos aïeux.
-
-Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue,
-devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je
-prononce pieusement le _Salve, magna parens frugum_... «Salut, terre
-féconde, mère des hommes...»
-
-Quelle solitude pourtant! et, comment dire? hostile. En 1698, le
-Père Vincent, «religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en
-Lorraine», louait Sion d’être une solitude, tout autant que je fais
-deux siècles après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de tant de
-«solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu’il faut pour
-_satisfaire l’esprit et la vue_... Il n’y a que Marie qui l’occupe et
-quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant,
-éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille
-et écoutent l’Époux de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce
-qu’aujourd’hui nous entendons sur la haute terrasse n’est point
-pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, qui ne se connaît plus
-comme notre capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux
-d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, de Mazerot, de Germiny, de
-Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus
-animer Haroué. La brasserie de Tantonville, où Pasteur conduisit ses
-études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir
-qu’elle évoque n’est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il,
-cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même
-point que l’on s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir la
-possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières.
-
-
-Cette indéniable tristesse du paysage de Sion, quelques-uns
-l’attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau
-sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne s’égaillent jamais confiantes
-dans la verdure qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect
-joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais au comté de Vaudémont chaque
-village se ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. Tant de fois
-le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut
-ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre.
-
-Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude
-de dessins géométriques. Tantôt étendus côte à côte, tantôt placés en
-étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous
-les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que
-chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd’hui
-notre pain quotidien.»
-
-Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant
-cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que
-la nature franche, une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre
-excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs
-à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait
-sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages
-qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s’est
-rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En
-traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements
-et même les noms de certains habitants, des principaux industriels.
-Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d’informations que de
-tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à
-lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons,
-si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs
-évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements
-pour comprendre notre formation.
-
-La motte de terre, qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son
-témoignage ébranle les cordes de l’imagination. Plus que tout au monde,
-j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d’Aiguesmortes,
-de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais
-à toutes ces fameuses désolations je préfère maintenant le modeste
-cimetière lorrain où, devant moi, s’étale ma conscience profonde.
-
-Cette colline, les légions l’assaillirent quand César les menait
-à la conquête du Xaintois, déjà riche en blé et en guerriers. Puis
-elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ,
-contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient
-les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet
-de Sion! Qu’est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse
-Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans
-Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de
-la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce
-Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins
-marqués pour être des héros, partirent à pied pour la première Croisade
-avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait... Par la suite nous avons
-trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les
-Allemands et sur les Français, mais, ayant été les plus faibles, nous
-acceptâmes de nous joindre à la grande famille française... Du haut de
-Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards: c’est 1793,
-et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant
-nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie.
-C’est ainsi que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà la bataille,
-pour le compte de l’empire romain, contre les barbares de l’Est, sont
-de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au
-sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de
-la guerre attribuent aujourd’hui pour limites à la France; à l’ouest,
-voici les forts de Toul. Les Français, qui détruisirent les forteresses
-de Montfort et de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée militaire.
-Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu’est-ce que la
-pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la
-ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se
-sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d’Alsace,
-ne dénaturât point la civilisation latine.
-
-Aujourd’hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l’antique
-plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les
-puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments
-de toutes ces grandes choses. Hélas! je mesure aussi de quelles
-énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois...
-
-
-On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en
-porter témoignage. Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y
-trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon
-poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je
-ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je
-croyais abattue. Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait d’une
-préparation qui dure toute l’année.
-
-
-
-
- NOTES
-
-
- [1] (page 40). Sturel a vu ces gondoliers de la mort...
-
- «Guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes,
- comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres
- où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s’orientait
- toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie
- et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts.
- Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à
- s’ébranler. Au croisé d’un enterrement sur le Grand Canal, un
- gondolier l’émeut qui pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on
- enterre; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents
- francs: il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique,
- pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très
- connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime à entendre
- la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San
- Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous
- avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant
- au Mont-de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par
- le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild.»
-
- (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)
-
-
- [2] (page 56). «En Italie, pour un jeune homme isolé et
- romantique, c’est Venise qui chante le grand air. A demi dressée
- hors de l’eau, la sirène attire la double cohorte de ceux qu’a
- touchés la maladie du siècle: les déprimés et les malades par
- excès de volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand,
- Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures beautés
- imaginaires... Un jour de l’hiver 1887, comme Sturel parcourait
- la triste plage du Lido, il arrêta son regard intérieur sur les
- personnages fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour les
- existences normales. Quand nous honorons un lieu tel que les
- grands hommes le connurent et que nous pouvons nous représenter
- les conditions de leur séjour, ces réalités, qui, pour un
- instant, nous sont communes avec eux, nous forment une pente
- pour gagner leurs sommets; notre âme sans se guinder approche de
- hauts modèles qu’elle croyait inaccessibles, et, par un contact
- familier de quelques heures, en tire un durable profit...
-
- Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au
- bruit des angélus de Venise, tendent à commander les âmes qui les
- interrogent.
-
- (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)
-
-
- [3] (page 73). Il y a trois palais Mocenigo. Byron occupait celui
- du milieu.
-
-
- [4] (page 92). _Scènes et Doctrines du Nationalisme_, p. 15.
-
-
- [5] (page 96). _Les Déracinés_, p. 189.
-
-
- [6] (page 101). _Lettre de Wagner._
-
-
- [7] (page 124). Je me reprocherais pourtant de ne point ici
- saluer notre maître, M. Albert Collignon, alors professeur de
- rhétorique, pour qui Guaita professait des sentiments que je
- garde.
-
-
- [8] (page 138). _La Muse noire_ (1883).
-
-
- [9] (page 138). _Rosa Mystica_ (1895), toutes pièces écrites
- avant la fin de l’année 1884.
-
-
- [10] (page 146). On a dit et écrit que le _Problème du Mal_,
- dernier volume de la série des _Essais des Sciences maudites_,
- rédigé sur les notes de Guaita par ses disciples, paraîtrait.
- C’est une erreur. Les documents sont en lieu sûr. Notre ami
- supporta les lents derniers mois de sa maladie avec une force
- magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle.
- S’il avait voulu que son œuvre fût complétée après lui, il eût
- pris des dispositions pour en assurer l’achèvement dans des
- conditions offrant de sérieuses garanties. Son silence a dicté
- la conduite de sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune
- réimpression.
-
-
- [11] (page 147). Voici comment un initié, le Dr Thorion, apprécie
- l’œuvre du maître qui l’estimait et dont il reçut l’enseignement:
-
- «Les _Essais des Sciences maudites_, dans leur ensemble, étudient
- le drame de la Chute originelle, en Eden. Le _Seuil du Mystère_
- nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches
- du pommier symbolique. Le _Serpent de la Genèse_ élucide le
- triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot _Nahash_,
- qui, dans le texte de Moïse, désigne le tentateur.
-
- «Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque
- qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette
- interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal
- s’est déguisé en reptile. Le _Temple de Satan_ est donc consacré
- à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la Magie noire
- et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita
- énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose
- des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même,
- et sans souci d’en fournir une explication scientifique.
-
- «Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême
- des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la _Clef de
- la Magie noire_, elle permet d’établir une théorie générale des
- forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites
- et des phénomènes décrits dans le _Temple de Satan_.
-
- «Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme
- primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le
- principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite
- tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre
- et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En
- l’étudiant, Guaita eût abordé le _Problème du Mal_, l’énigme
- de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le
- complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption.»
-
- Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les Papus, les
- Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les
- Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne fut pas
- autorisé à faire ses révélations suprêmes.
-
-
- [12] (page 157). Les Guaita seraient d’origine germanique,
- venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, durant tout le
- moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse
- vallée qui, de Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au
- lac de Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns,
- poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita
- quitta cette belle région pour s’établir dans la ville libre de
- Francfort; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément
- Brentano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœthe.
- Deux générations de Guaita se sont succédées à Francfort et
- mariées dans des familles allemandes. Dès cette époque cependant
- l’administration des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient
- copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père
- de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du
- premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le
- père de l’occultiste, habitait Nancy et le château d’Alteville,
- dans l’arrondissement de Dieuze, qu’il représenta au conseil
- général.
-
- Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est
- toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal
- Mouton, comte de Lobau.
-
- Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à
- ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes
- les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts
- fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce jeune lorrain se
- continuaient des âmes allemandes et italiennes.
-
-
- [13] (page 162). Dans leur forme primitive, ces pages servirent
- de préface à «Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche,
- pages de journal, impressions, conversations et souvenirs», par
- Constantin Christomanos, traduit de l’allemand en français par
- Gabriel Syveton.
-
-
- [14] (page 164). M. Jacques Bainville, dans son _Louis II de
- Bavière_ (1900), nous a donné la meilleure «psychologie» de ce
- prince. «Regrettons, dit-il, que les archives de Munich soient
- closes pour tout ce qui touche le roi de Bavière; elles le
- resteront longtemps encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit
- le pouvoir dans des circonstances si extraordinaires, ne semble
- pas pressé de communiquer les pièces intéressantes... Qu’a-t-on
- fait des lettres nombreuses du roi? Qu’est devenu ce _journal_
- qu’il avait écrit?... Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la
- haute position qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler!
- Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna dans ses
- voyages secrets à Paris, que de faits intéressants il pourrait
- raconter, s’il ne craignait de se compromettre!... Puisse le
- comte Dürckheim-Montmartin, dernier favori du roi, fixer aussi
- ses souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de Kobell, de
- M. de Heigel et du chevalier de Haufingen, de nombreux portraits
- faits par les contemporains (et les lettres de Louis II à Wagner)
- fourniraient des détails sûrs...»
-
-
- [15] (page 164). Le goût des arts se trouve chez les Wittelsbach
- dès leur origine. Quelques-uns même l’exagérèrent. «Ainsi, au
- XVIIe siècle, ce Ferdinand dont la femme, Adélaïde de Savoie,
- écrivait des comédies françaises, tandis que lui se retirait
- dans la plus grande solitude, en son château de Schleissheim,
- bâti sur le modèle de Versailles, pour y _peindre_, _psaller_,
- composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas un original aussi
- ce Charles-Albert qui, le jour où on le couronna empereur,
- écrivit au comte Tœrring qu’il était plus malheureux que Job?
- On reconnaît quelques traits du caractère de Louis II dans
- Charles-Théodore, de la branche palatine, qui, à Mannheim,
- voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat de sa
- cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs et acteurs de
- l’Allemagne et fit jouer les premiers drames de Schiller, mais il
- ruinait son Palatinat. Le duc de Bavière étant mort sans enfants,
- ce Charles-Théodore dut quitter son cher Mannheim et venir à
- Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable. Ennuyé,
- lassé, il songea à se mettre sous la protection de l’Autriche
- pour être délivré du fardeau des affaires. Il demeura pourtant
- souverain malgré lui, par la volonté énergique de Frédéric le
- Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de l’Opéra de
- Munich un des meilleurs de l’Europe, au dire de Stendhal.
-
- «Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre branche) qui fut le
- premier roi de Bavière. Le fils de celui-ci, Louis Ier, fut un
- roi artiste. Il passa sa jeunesse dans la société de peintres
- et de sculpteurs, avec qui il fit de longs séjours en Italie.
- Poète lui-même, il composait d’assez jolis vers. Dans son premier
- recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la Grèce. Ses poésies
- amoureuses et sentimentales ne manquent pas d’un certain charme;
- on imprime encore ses distiques sur les calendriers bleus que
- consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi, Louis Ier
- s’adonna à ses goûts de construction. C’est lui qui a fait de
- Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il avait dit: «Je veux en faire
- une ville qui honore tellement l’Allemagne que personne ne puisse
- se vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu Munich.» Mais
- s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre étrangers, il ne put
- rien créer d’original. L’_Athènes de l’Isar_, comme disent les
- Allemands, n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit
- des Odéons et des Propylées près d’un jardin du Palais-Royal,
- avec ses arcades et ses jets d’eau. L’église de la cour est
- copiée sur la _Capella Palatina_ de Palerme; la Galerie des
- Maréchaux, sur la _Piazza dei Lanci_ de Florence, etc. Il
- enrichit de tableaux excellents les galeries de sa capitale.
-
- «Ce bon roi aimait toutes les manifestations de l’art. Il avait
- surtout un goût particulier pour la danse et pour les danseuses.
- Une aventurière, jolie femme et femme d’esprit, Lola Montez, se
- fit remarquer de Louis Ier par ses talents chorégraphiques et
- réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive autorité. Très
- ambitieuse, elle voulut jouer les premiers rôles et se prépara
- à mettre en ballet l’histoire de Bavière. La favorite s’imposa
- bientôt à la haute société de Munich. Et, non contente de ce
- succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil d’État, dont
- l’avis était indispensable, refusa. Elle tint bon. Enfin, après
- de longues négociations, elle fut nommée comtesse de Landsfeld.
- Voir ses _Mémoires_ amusants, mouvementés, mais peut-être
- apocryphes.
-
- «Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs ne
- prenait aucun soin de sa popularité. Quelques jeunes nobles,
- qui s’étaient constitués ses cavaliers servants et qui
- portaient ses couleurs, molestèrent des railleurs dans la rue.
- Elle-même distribua quelques coups de cravache. On faisait
- courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses projets de
- gouvernement. L’effervescence générale de 1848 vint se joindre
- à ce mécontentement. Des troubles éclatèrent à l’Université;
- on éleva des barricades dans les rues. Pour éviter un conflit,
- Louis Ier renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre
- qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble singulièrement aux
- rapports de Louis II avec Wagner.
-
- «Quelques jours après, la nouvelle se répandit que Lola était
- revenue et l’émeute recommença. Alors, lassé de la sottise et de
- l’ingratitude populaires, Louis Ier abdiqua, le 19 mars 1848,
- en faveur de son fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni
- celles des députations qui vinrent l’assurer de la fidélité
- de ses sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa parole.
- Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir reconquis son
- indépendance et de pouvoir vivre en artiste à sa guise. Il
- alla vivre à Rome où il se sentait toujours attiré. Il y était
- connu et aimé: on lui avait donné le surnom de _Re amante delle
- belle arti_. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes
- qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps en temps en
- _Teutschland_, comme il disait archaïquement. La bonne ville de
- Munich, dont il se proclamait dans une lettre «le plus heureux
- habitant», le recevait en triomphe comme le protecteur des arts.
- Il était traité en roi, sans avoir les soucis du pouvoir. Combien
- il devait remercier ces braves gens d’émeutiers, et Lola Montez,
- cause indirecte de tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne
- pour surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est là une
- _chose allemande_ et qui lui tient à cœur; tantôt il s’occupe
- du Musée Germanique de Nurenberg, sa fondation, ou bien il fait
- élever une statue à Claude Lorrain, son peintre favori.
-
- «Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps encore,
- jusque sous le règne de son petit-fils, à qui il ressemble par
- bien des traits, cet étrange souverain volontairement détrôné.
-
- «Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé après son
- abdication, fut aussi un prince original. Il s’occupait moins
- des beaux-arts, mais beaucoup plus de philosophie et de
- sciences. Jeune homme, il se proposait d’imiter sur le trône
- Marc-Aurèle. Il écrivit de petits traités moraux: _Questions à
- mon Cœur_, le _Devoir et le Plaisir_ et aussi des _Pensées_,
- où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe préféré,
- dont il annotait les ouvrages, et avec qui il entretint une
- correspondance interrompue seulement par les soucis du pouvoir.
- Le Roi s’y montre rongé de mélancolie et de doutes métaphysiques:
- ce qui a pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus
- longtemps, il serait devenu fou comme ses deux fils. Il paraît
- néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence: à preuve
- ces causeries sur l’histoire qu’il demandait à Ranke et après
- lesquelles il faisait de curieuses remarques. On trouve ces
- sortes de dialogues résumés dans le dernier volume de l’_Histoire
- universelle_, de Ranke.
-
- «Louis Ier avait voulu faire de Munich une cité d’art. Max
- compléta son œuvre en le rendant centre scientifique et en
- attirant autour de lui des savants. Le chimiste Liebig fut son
- favori. Et c’était vraiment une cour originale que celle des
- «élus» ou la _Table Ronde du roi Max_, comme ils se nommaient
- eux-mêmes; un jour ils allaient dans le laboratoire de Liebig
- assister à ses expériences sur les gaz et, le lendemain,
- ils entendaient une conférence de Dœnniges sur les chansons
- populaires de l’Allemagne.
-
- «On voit que Louis II apportait en naissant, du côté paternel,
- des qualités rares et singulières. Il y a en puissance, chez ses
- ancêtres, d’inquiétantes dispositions qui atteindront en lui et
- en son frère leur développement parfait.
-
- «Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse on la
- surnommait l’_Ange_, à cause de son éclatante beauté: elle
- a donné à Louis II cette expression idéale qui en a fait un
- véritable Prince Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise
- de Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer que Napoléon
- lui rendrait Magdebourg contre une rose.»
-
- (_Louis II de Bavière_, chapitre premier,
- Jacques Bainville.)
-
-
- [16] (page 178). L’impératrice devait recevoir quelques
- archiduchesses. De là cette robe de cérémonie.
-
- --Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que j’ai fait de
- la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées.
- Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de
- cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on
- doit au sang royal.
-
-
- [17] (page 198). M. Adolphe Aderer se rappelle avoir vu
- l’impératrice en 1875, quand elle habitait ce château de
- Sassetot, qui regarde la mer et domine l’étroite vallée des
- Petites-Dalles. «L’impératrice Elisabeth franchissait à cheval un
- champ de blé qui bordait la falaise. Les épis, grêlés et mêlés
- de coquelicots, se tendaient vers le soleil pour se réchauffer
- de la bise toujours froide envoyée par la mer voisine. Hantée
- par les souvenirs des poètes antiques qu’elle préférait, la
- cavalière, droite sur un grand cheval, que les barbes des épis
- piquaient à ses flancs vigoureux, se croyait plutôt la reine
- des Amazones que la souveraine d’un vaste pays, aussi éloigné
- de ses yeux que de sa pensée. Un frisson me saisit, parce que
- la belle dame s’approcha si près du bord de la falaise qu’il
- me parut qu’elle allait le dépasser: un cri d’épouvante me
- vint à la gorge. Au même instant, le cheval se retourna d’un
- bond, et il reprit sa course de vertige à travers les épis
- blonds. Au pays, on me dit que la souveraine se plaisait tous
- les jours à ce jeu violent qui valait, le soir, au majordome
- du château des réclamations apportées par les propriétaires
- des champs traversés: réclamations dont on ne parlait jamais à
- l’impératrice pour ne point troubler son sport favori. L’écuyère
- passionnée subissait aussi l’influence mystérieuse de la mer,
- qu’elle adorait. On avait mis un yacht à sa disposition: elle
- lui préférait une petite barque sur laquelle elle partait seule,
- avec le fils du maître baigneur des Petites-Dalles, un gamin de
- quinze ans. Elle allait ainsi jusqu’à l’une des plagettes du
- voisinage, où ses dames d’honneur, qu’on avait menées en voiture
- au même endroit, l’attendaient.» Il est curieux de recueillir ces
- images auxquelles nous restituons une âme. On sait maintenant à
- quoi rêvait cette solitaire dans ses grandes courses et sur la
- mer. Plus loin (¿p. 217), nous l’entendrons parler de l’un de ces
- chevaux auxquels elle demandait d’affronter la mort.
-
-
- [18] (page 199). Voir cette scène de l’impératrice au pied de la
- Tour de Brunehaut, p. 127, _Scènes et Doctrines du Nationalisme_.
-
-
- [19] (page 220). M. Christomanos n’a point écrit dans son livre
- le voyage à Madère; il a raconté cette anecdote dans la _Nouvelle
- Presse libre_, de Vienne, en septembre 1898.
-
-
- [20] (page 234). _Le Régime de l’Impératrice._--Que l’on m’accuse
- de mauvais goût! Mais à titre d’indication sur la physiologie
- de cette personne singulière qui nous enlève si haut, loin de
- terre, et pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le
- régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait: «Lever à
- cinq heures, bain d’eau distillée (massage suédois, bain de
- vapeur parfois), une heure de marche dehors, s’il fait beau; en
- cas de pluie, sous une galerie ou le long d’un corridor. Vers
- six heures, une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux
- heures pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures,
- déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf, de quelques
- mets faciles à digérer, puis la grande promenade de quatre ou
- cinq heures, et tous les sports imaginables. (En escrime, en
- natation, en équitation surtout, elle était de première force.
- Elle préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on ne
- servait jamais le dîner du soir; si elle avait des hôtes, elle
- se bornait à le présider sans y toucher, se contentant de lait
- glacé, d’œufs crus et de Porto.» Et en dépit de cette discipline,
- des insomnies. On le voit bien par cette belle scène du lever du
- soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis toujours ici
- avant le lever du soleil.»
-
-
- [21] (page 243). Je donne tout sec, aux gens d’imagination, un
- fait qui peut leur fournir un départ pour la rêverie.
-
- L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique collier de
- grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla de les
- remettre à la mer. Seule avec un vieux moine du couvent de
- _Paléocastrizza_, qui est situé sur un promontoire abrupt de
- la côte occidentale de Corfou, elle monta dans une barque.
- Ils déposèrent les perles malades dans les rochers marins que
- dominent les ruines de l’_Angelokastron_, vieux château fort des
- despotes byzantins de l’Epire. Le vieux moine jura le secret.
- Il mourut dans le moment même où l’impératrice fut assassinée.
- Le collier repose sous la vague, dans le sublime horizon que
- préférait cette errante. Ses pensées précieuses trouvèrent-elles
- un cœur profond, très loin au-dessous des tempêtes et des regards?
-
-
- [22] (page 274). Ces méditations, ces analyses, c’est une
- méthode intérieure à laquelle je suis resté fidèle jusque
- dans la propagande politique (par exemple, quand je fondais
- le nationalisme sur la _Terre et les Morts_) et là encore je
- me trouvais peut-être en opposition avec des coreligionnaires
- qui, pour servir des idées analogues, employaient des moyens
- plus extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi» répondait
- certainement à une disposition de la jeunesse dans les dernières
- années, à une disposition qui n’avait pas encore été exprimée et
- satisfaite à ce degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et
- me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance, mais qui
- n’acceptait pas ces dispositions ou qui ne les retrouvait pas en
- lui, sentait bien pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul
- Bourget écrivait le 15 août 1890:
-
- «Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie littéraire depuis
- 1880, M. Maurice Barrès est certainement le plus célèbre. Il
- est aussi celui contre lequel les plus violentes attaques ont
- déjà été dirigées. C’est le sort de toutes les personnalités
- très distinguées, et par suite très différentes, de passionner
- l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt qu’elles
- apparaissent en pleine lumière. Les âmes originales sont rares,
- et le premier effort du vulgaire est de s’acharner à les
- détruire, à les abaisser du moins à son niveau. Il y réussit,
- hélas! bien souvent et, même quand il semble échouer, l’effort de
- résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop d’exemples
- attestent cette difficulté pour un moderne de rester lui-même,
- indépendant et sincère, ni soumis au monde qui l’entoure, ni
- révolté contre lui.--Ah! la destruction de notre vrai _moi_ par
- l’esprit de révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires
- préjugés, qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus pour leur
- épargner de reprendre la route où se sont enlisés tant de beaux
- génies!...
-
- «Ce souci presque douloureux de l’indépendance de son _moi_,
- d’une culture de ce _moi_ d’après le type natif, sans concession
- de faiblesse, sans outrance de contraste, tel est le premier
- trait qui se dessine dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès,
- dans ces deux romans d’une si savoureuse nouveauté: _Sous l’Œil
- des Barbares_ et l’_Homme libre_. Et, comme d’ordinaire cette
- simple syllabe: le _moi_, signifie dans la conversation courante:
- les pires instincts du cœur sans amour, il est devenu cela pour
- beaucoup de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant
- quels malentendus peut créer une petite formule. Si M. Barrès,
- au lieu de parler de son _moi_, en philosophe qui ne recule pas
- devant un terme un peu technique, avait exprimé sa pensée ainsi:
- «Rien n’est plus précieux pour un homme que de garder intactes
- ses convictions à lui, ses passions à lui, son Idéal enfin, et
- le grand travail de notre jeunesse doit être de découvrir en soi
- ces convictions, ces passions, cet Idéal», les mêmes critiques
- eussent bien été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce
- jeune homme si cher à Michelet,--un courageux, un fervent dévot
- de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé encore à ce malentendu:
- c’est le courage d’un Parisien obligé de s’armer d’ironie pour
- se défendre contre l’assaut des innombrables adversaires prêts
- à railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la ferveur
- d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins de la vie
- morale palpitent et souffrent à vide, sans cet aliment de la
- foi au mystère du monde, à la réalité vivante et aimante de
- l’Inconnaissable, à Dieu, pour tout dire,--et c’est le second
- trait de cette nature si profondément éprise de l’indépendance
- intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance est
- en même temps une sorte de mystique incroyant qui ne sait pas
- prier et qui met au-dessus de tous les livres celui qui d’un bout
- à l’autre n’est qu’une prière: l’_Imitation de Notre-Seigneur
- Jésus-Christ_.
-
- «Ironique et méprisant par amour d’un Idéal dont il n’aperçoit
- pas de principe extérieur à lui-même, anxieux uniquement des
- choses de l’Ame et n’acceptant pas la foi qui seule donne une
- interprétation ample et profonde aux choses de l’Ame,--tel se
- montre le romancier trop compliqué de _Sous l’Œil des Barbares_,
- et il résulte de cette double disposition une maladie morale très
- singulière, dont un exemple déjà avait été donné par Benjamin
- Constant, et qui réside dans l’intermittence de l’émotion.
- L’homme qui met son Idéal infiniment haut trouve sans cesse des
- défauts qui le froissent dans les objets ou les êtres auxquels
- il s’attache, et l’intensité de ses goûts est proportionnée à
- l’ardeur de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,--car il
- porte en lui-même un élément d’ironie, et il est immanquable que
- cette ironie s’applique à ces objets et à ces êtres aussitôt
- qu’il commence de voir ces défauts. «Tout ce qui me faisait
- frémir d’amour dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait
- presque aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de l’ironie
- et de l’amour devient même si rapide qu’elle aboutit à la plus
- singulière des simultanéités et, pour douloureuse qu’elle soit,
- elle ne tarde pas à devenir aussi nécessaire, en vertu de cette
- loi des réactions qui gouverne le monde moral comme le monde
- physique. On se sent sentir davantage à sentir par contradiction,
- mais il n’est pas de gymnastique qui épuise davantage toutes
- les forces vitales du cœur. Alors, à des dépenses excessives
- d’émotion succèdent des atonies étranges, une mort intérieure et
- cette triste, cette lourde sécheresse dont _Adolphe_ est le poème
- inimitable. Dans cette aridité cependant que devenir, avec une
- sensibilité qui souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de
- galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés pour
- échapper à l’_adolphisme_?--Il faut bien créer des mots nouveaux
- pour des phénomènes aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a
- conduit M. Barrès à une audacieuse tentative pour appliquer à ses
- propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands
- religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et
- c’est toute la genèse de l’_Homme libre_ que cette idée dont je
- ne peux qu’indiquer ici le point de départ.
-
- «Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, M. Maurice
- Barrès a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour.
- Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître
- Michelet: «Je ne peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares
- de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais
- n’est-ce pas une communication avec un hors de lui, n’est-ce
- pas une foi qu’il cherche quand il parle de cet instinct des
- foules dont il a le si profond amour? Ce besoin de l’action qui
- l’a saisi et son socialisme attestent encore chez lui cette
- soif et cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre que
- lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une vie morale,
- complète et féconde. Y parviendra-t-il? Ce que l’action, telle
- qu’il l’a choisie, comporte de médiocrités ambiantes n’est pas
- l’obstacle. Agir, c’est toujours accepter la mesquinerie de
- conditions autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient
- que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques notes qui
- demanderaient un long développement, j’ajouterai que je ne doute
- pas qu’elles ne paraissent ridiculement solennelles à beaucoup,
- étant donné que pour le monde notre ami est simplement un jeune
- romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est fait nommer député de
- Nancy dans le parti révisionniste, comme Alcibiade fit couper
- la queue de son chien légendaire,--par goût du tapage. Ceux qui
- jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas le respect
- religieux de cette force saine qui est le talent. Pour moi, celui
- qui a écrit certaine page sur le Christ de Léonard de Vinci est
- un artiste d’une telle supériorité de pathétique et si fièrement
- doué, que je crois lui devoir de le prendre comme il se donne,
- comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une âme très sérieuse
- et très profonde, et si sincère même dans ses ironies, et c’est
- à cause de cela que je regarde avec une si fraternelle anxiété
- son chemin vers de nouvelles expériences et que j’attends, comme
- je n’attends guère de livre, sa prochaine œuvre, ce _Qualis
- artifex pereo!_ qui achèvera les _Barbares_ et l’_Homme libre_.
- Et il faudra bien voir alors autre chose qu’un décadent ou qu’un
- dilettante dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus
- original qui ait paru depuis Baudelaire.»
-
- PAUL BOURGET.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- =La Mort de Venise.= 11
-
- I.--Jusqu’à midi dans ses quartiers pauvres. 23
- II.--Une soirée dans le silence et le vent de
- la mort. 37
- III.--Les ombres qui flottent sur les couchants
- de l’Adriatique. 56
- IV.--Le chant d’une beauté qui s’en va vers
- la mort. 109
-
- =Stanislas de Guaita (1861-1898).= 123
-
- =Une Impératrice de la Solitude.= 161
-
- I.--Un petit étudiant corfiote. 166
- II.--Un spectacle somptueux et bizarre. 171
- III.--Une grande richesse d’émotivité. 179
- IV.--Que ne faisait-elle l’Impératrice! 189
- V.--L’Achilleion. 197
- VI.--Sentimentalisme matérialiste. 212
- VII.--Anecdotes chétives et larges clartés. 224
- VIII.--Les violons chantent: «Jam transiit». 230
- IX.--Rejetons la coupe à la mer. 239
-
- =Souvenir de Pau en Béarn.= 247
-
- =Leconte de Lisle.= 261
-
- =Le 2 Novembre en Lorraine.= 273
-
- NOTES. 293
-
-
-6757-02.--Corbeil. Imprimerie Éd. CRÉTÉ.
-
-
-
-
- ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS
-
-
- =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques.
-
- * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition
- augmentée d’un examen des trois idéologies 1 vol.
- * * =Un Homme libre= 1 vol.
- * * * =Le Jardin de Bérénice= 1 vol.
-
- =L’Ennemi des Lois= 1 vol.
-
- =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle édition
- de 1903, revue et augmentée 1 vol.
-
- =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI, gravées
- sur bois 1 vol.
-
- =Amori et Dolori sacrum= 1 vol.
-
- =LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE=:
-
- LIVRE PREMIER: =Les Déracinés= 1 vol.
- LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat= 1 vol.
- LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures= 1 vol.
-
- =Scènes et Doctrines du Nationalisme= 1 vol.
-
-
- BROCHURES
-
- =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-8º (_Épuisé_).
- =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32. 1 fr.
- =Toute licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32. 1 fr.
- =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de
- _Sous l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus. 1 fr.
- =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8º (_Épuisé_).
- =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_).
- =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à
- Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_).
- =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la
- Conscience française_ (1899. _Épuisé_).
- =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_).
-
-
- =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs en trois
- actes 2 fr.
-
-
- _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:
-
- =Greco ou le Secret de Tolède.=
- =Le Voyage à Sparte.=
-
- =LES BASTIONS DE L’EST=:
-
- * =La Discipline lorraine.=
-
-
-Imp. PAUL DUPONT.--Paris, 1er Arr{t}.--175.5.1903 (Cl.)
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 13: «déclanche» remplacé par «déclenche» (Cette médiocre
- lithographie déclenche).
-
- Page 63: «uateur» remplacé par «auteur» (L’auteur du _Génie du
- Christianisme_).
-
- Page 81: «peut» remplacé par «peu» (peu fait pour dompter).
-
- Page 115: «mécontement» remplacé par «mécontentement» (les
- dominantes de mon mécontentement).
-
- Page 130: «inutite» remplacé par «inutile» (ne m’a pas été
- inutile).
-
- Page 147: «propre» remplacé par «propres» (ses propres
- descendants).
-
- Page 149: «psycholo-logique» remplacé par «psychologique» (le
- mécanisme psychologique des idées fixes).
-
- Page 205: «impépatrice» remplacé par «impératrice» (--La plupart
- sont des antiques, dit l’impératrice).
-
- Page 212: «il.» remplacé par «ils» et «amours» par «amour.» (et
- qu’ainsi ils ne peuvent pas donner prise à l’amour).
-
-
-
-
-
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-
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
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-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-
-For additional contact information:
-
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-
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Binary files differ
diff --git a/old/61108-h.zip b/old/61108-h.zip
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+++ /dev/null
Binary files differ
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@@ -1,8735 +0,0 @@
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- <title>The Project Gutenberg eBook of Amori et Dolori sacrum,
- by Maurice Barrès</title>
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-
-/* Titre */
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-/* Typographie */
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-/* Styles */
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-/* tables */
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-/* Dispositifs */
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-
- </style>
-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Amori et dolori sacrum, by Maurice Barrès
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Amori et dolori sacrum
- La Mort de Venise
-
-Author: Maurice Barrès
-
-Release Date: January 5, 2020 [EBook #61108]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="figcenter screenonly">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="400" height="600" />
-</div>
-
- <div class="newpage">
-
-<p class="sep4 cent esp"><span class="cs20">AMORI ET DOLORI</span><br />
-<span class="cs16">SACRUM</span></p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage">
-
-<p class="cent cs12">ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS</p>
-
-<div style="font-size: small;">
-
-<table summary="Catalogue des Œuvres de Maurice Barrès">
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="3"><b>LE CULTE DU MOI</b>, trois romans idéologiques:</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">*</td>
- <td class="tdl"><b>Sous l’Œil des Barbares.</b> Nouvelle édition
- augmentée d’un examen des trois idéologies</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">*&nbsp;*</td>
- <td class="tdl"><b>Un Homme libre</b></td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">*&nbsp;*&nbsp;*</td>
- <td class="tdl"><b>Le Jardin de Bérénice</b></td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><b>L’Ennemi des Lois</b></td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>Du Sang, de la Volupté et de la Mort.</b>
- Nouvelle éditionde 1903, revue et augmentée</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>Un Amateur d’Ames.</b>
- Illustrations de <span class="smcap">L. Dunki</span>,
- gravées sur bois</td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b lang="la" xml:lang="la">Amori et Dolori sacrum</b></td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="3"><b>LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE:</b></td>
-</tr>
-<tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre premier</span>: <b>Les Déracinés</b></td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre deuxième</span>: <b>L’Appel au Soldat</b></td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Livre troisième</span>: <b>Leurs Figures</b></td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><b>Scènes et Doctrines du Nationalisme</b></td>
- <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdc high" colspan="3">BROCHURES</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="3"><b>Huit Jours chez M. Renan.</b> Une brochure in-32 (<i>Épuisé</i>).</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>Trois Stations de Psychothérapie.</b> Une brochure in-32.</td>
- <td class="tdr"><b>1</b>&nbsp;fr.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>Toute Licence sauf contre l’Amour.</b> Une brochure in-32.</td>
- <td class="tdr"><b>1</b>&nbsp;fr.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>Le Culte du Moi.</b> Tirage spécial de la préface de <i>Sous
- l’Œil des Barbares</i>. Une brochure in-18 jésus</td>
- <td class="tdr"><b>1</b>&nbsp;fr.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="3"><b>Stanislas de Guaita.</b> Une brochure in-8 (<i>Épuisé</i>).</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="3"><b>Contre les Ouvriers étrangers</b> (1893. <i>Épuisé</i>).</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>Assainissement et Fédéralisme.</b> Discours prononcé à
- Bordeaux le 29 juin 1895 (<i>Épuisé</i>).</td>
- <td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>La Terre et les Morts</b>: <i>Sur quelles réalités fonder la
- Conscience française</i> (1899. <i>Épuisé</i>).</td>
- <td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="3"><b>L’Alsace et la Lorraine</b> (1899. <i>Épuisé</i>).</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="3"><hr class="hr10" /></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE</b>, comédie de mœurs
- en trois actes</td>
- <td class="tdr"><b>2</b>&nbsp;fr.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc high" colspan="3"><i>POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="3"><b>Greco ou le Secret de Tolède.</b></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="3"><b>Le Voyage à Sparte.</b></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="3"><b>LES BASTIONS DE L’EST:</b></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">*</td>
- <td class="tdl" colspan="2"><b>La Discipline lorraine.</b></td>
-</tr>
-</table>
-
-</div>
-
-<hr />
-
-<p class="cent cs8">Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,<br />
-y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/title.jpg" style="border: solid 3px #999;" alt="" width="400" height="600" />
-</div>
-
- </div>
-
- <div class="newpage">
-
-<p class="cent cs12">MAURICE BARRÈS</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<h1>AMORI ET DOLORI<br />
-SACRUM</h1>
-
-<p class="cent">— La Mort de Venise —</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent"><span class="cs8">PARIS</span><br />
-Félix JUVEN, Éditeur<br />
-<span class="cs8">122, Rue Réaumur, 122</span></p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage">
-
-<p class="cent">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
-
-<p class="cent cs8">20 exemplaires, sur papier de la manufacture impériale<br />
-du Japon, numérotés à la presse de 1 à 20.</p>
-
-<p class="cent cs8">30 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme de<br />
-Van Gelder Zonen, numérotés à la presse de 21 à 50.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newchap">
-
-<p class="cent cs20" style="line-height: 1.3em;"><span class="pagenum" id="Page_1">&nbsp;</span>
-<span lang="la" xml:lang="la">AMORI ET DOLORI SACRUM</span></p>
-
-<hr />
-
-<p class="sep2">J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur
-la façade rococo de <i lang="it" xml:lang="it">Santa Maria della
-Passione</i>. Quel magnifique jeu ce serait de
-meubler, en esprit, cette église pour qu’elle
-devînt digne de sa double consécration!
-<i><span lang="la" xml:lang="la">Amori et Dolori sacrum</span>... Consacré à l’Amour
-et à la Douleur...</i> Peut-être que, d’abord, on
-voudrait y grouper les toiles de Luini, car ce
-peintre est grave, voluptueux et attendrissant.
-Mais ses modèles ont été mêlés à si peu de
-choses! Ce sont des petites gens, d’une pensée
-trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés.</p>
-
-<p>Dieu me garde de mépriser aucune sincérité;
-mais, puisque la conscience la plus
-<span class="pagenum" id="Page_2">[p.&nbsp;II]</span>
-ouverte ne saurait tout accueillir et tout comprendre
-et puisqu’il faut faire un choix, je
-donne ma prédilection aux images qui sont
-chargées de riches expériences. Nul charme
-de jeune fille n’égale certaines figures de
-femmes âgées. On trouvera dans ce recueil
-un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de
-Bavière, impératrice d’Autriche.</p>
-
-<p>«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta,
-l’Amour est la déesse myrionyme; on l’adore
-sous mille noms. Honte à qui tient pour impur
-l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire
-et le plus coupable arrive à être jugé
-digne de continuer l’esprit de l’humanité.
-A tous les degrés de l’échelle infinie, l’amour
-se transfigure et lubrifie les joints de cet univers.
-Tout ce qui se fait de bien et de beau
-dans le monde se fait par le principe qui attire
-l’un vers l’autre deux enfants.» Je n’y contredis
-point, mais souvent les approches de
-la mort et l’usure affinent des hommes qui
-semblaient incapables de recueillement. A
-<span class="pagenum" id="Page_3">[p.&nbsp;III]</span>
-bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir
-décidément mort leur permet enfin d’écouter.
-Ils entendent le bâillement universel, l’aveu
-d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier
-mot de toutes les activités. Cette connaissance
-ne décolore pas l’univers; il est plus
-richement diapré sous les yeux avertis d’un
-Faust que sous le regard impatient d’un jeune
-brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait
-qu’on lui donnât pour titre les trois mots
-inscrits sur un monument de Pise <i lang="la" xml:lang="la">Somno et
-Quieti sacrum</i>!</p>
-
-<p>Les pages que nous publions aujourd’hui
-appartiennent à la même veine que <i>Du Sang,
-de la Volupté et de la Mort</i>. La mort et
-la volupté, la douleur et l’amour s’appellent
-les unes les autres dans notre imagination.
-En Italie, les entremetteuses, dit-on,
-pour faire voir les jeunes filles dont elles
-disposent les assoient sur les tombes dans
-les églises. En Orient, les femmes prennent
-pour jardins les cimetières. A Paris, on n’est
-<span class="pagenum" id="Page_4">[p.&nbsp;IV]</span>
-jamais mieux étourdi par l’odeur des roses
-que si l’on accompagne en juin les corbillards
-chargés de fleurs. Sainte Rose de Lima
-(j’ignore sa biographie, mais un nom si délicieux
-lui prête une grande autorité) pensait
-que les larmes sont la plus belle richesse de
-la création. Il n’y a pas de volupté profonde
-sans brisement du cœur. Et les physiologistes
-s’accordent avec les poètes et les philosophes
-pour reconnaître que, si l’amour continue
-l’espèce, la douleur la purifie.</p>
-
-<p>Je ne souhaite pas qu’<i lang="la" xml:lang="la">Amori et Dolori
-Sacrum</i> élargisse beaucoup le cercle des sympathies
-que me valut <i>Du Sang</i>. Une société
-silencieuse et choisie convient à ces deux
-livres. Celui-ci toutefois me paraît plus
-lourd dans la main et plus savant pour
-l’oreille que mon recueil de 1895. J’ai mis de
-l’ordre dans toutes mes libertés; j’ai vu l’unité
-des émotions que je recueillais sur de longs
-espaces de temps et de pays.</p>
-
-<p>Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux
-<span class="pagenum" id="Page_5">[p.&nbsp;V]</span>
-bougies, si l’angoisse étreint un passant, il a
-peur d’être seul et cependant redoute qu’un
-importun l’oblige à sourire. La distance
-l’effraye qui le sépare de son chez soi. Ses
-tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit,
-puisses-tu bientôt passer! Mais elle est un pas
-vers la mort, dont je me fais, ce soir, une
-idée nette!... Cependant, le matin arrive, et
-voici que, sur le rempart de cette ville inconnue,
-le même voyageur goûte la lumière des
-champs, le son des cloches, l’insouciance des
-enfants. Il savoure la vie, il rirait de cet
-homme chagrin s’il se le rappelait.... Monotones
-balancements que nous portons sur
-tous les paysages!</p>
-
-<p>Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus
-que de livres, il n’est d’horizon qui demeure
-indéfiniment satisfaisant, car toute beauté que
-je m’assimile provoque en moi de plus grandes
-exigences. A l’user, je m’écrie d’une Venise,
-comme d’un Leconte de Lisle: «Encore un
-citron de pressé!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_6">[p.&nbsp;VI]</span>
-Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur
-la première formation de mon goût. De voyage
-en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle
-si sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries,
-d’innombrables boutiques, du confort; enfin
-une graisse germanique. Cependant j’y gardai
-toujours ma jeune puissance de sentir seulement
-ce qui pouvait exciter ma fièvre imaginative.
-On trouvera ici la cristallisation
-de quinze années. L’impératrice Joséphine,
-me dit le poète Robert de Montesquiou, possédait
-une opale fluide et fulgurante qu’elle
-nommait «l’Incendie de Troie». L’opale n’est
-point une pierre si rare qu’il me soit interdit
-de penser que j’offre à quelques amis un
-«Incendie de Venise». Je leur signale un
-certain embrasement sur l’eau.</p>
-
-<p class="sep2">Bien que ce soit ici très expressément un
-livre de solitude—et je rappelle que les
-Espagnols donnent le nom de <i>soledad</i> à certain
-petit poème elliptique,—on y rencontrera des
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p.&nbsp;VII]</span>
-idées et des images qui nourrissent notre
-action politique. C’est que l’auteur a vu peu
-à peu se former en lui-même une intime union
-de l’art et de la vie: toutes les réalités où s’appuient
-nos regrets, nos désirs, nos espérances,
-nos volontés, se transforment à notre insu en
-matière poétique. Il en va ainsi chez tout
-homme qui a trouvé, préservé, dégagé sa
-source, la source vive que chacun porte en
-soi-même.</p>
-
-<p>Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je
-n’ignore pas ce que suppose de romantisme
-une telle émotivité. Mais précisément nous
-voulons la régler. Engagés dans la voie que
-nous fit le dix-neuvième siècle, nous prétendons
-pourtant redresser notre sens de la vie.
-J’ai trouvé une discipline dans les cimetières
-où nos prédécesseurs divaguaient, et c’est
-grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous
-transmirent ces grands poètes de la rêverie
-que nous dégagerons des vérités positives
-situées dans notre profond sous-conscient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_8">[p.&nbsp;VIII]</span>
-Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma
-nappe inépuisable, c’est ma Lorraine. Encore
-devrai-je dire comment je la conçois. Pour
-l’instant, j’inscris son nom dans un chapitre
-de ce recueil.</p>
-
-<p>La beauté des jeunes femmes est distribuée
-sur les diverses parties de leur corps; aussi,
-pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et
-leur grande complaisance, mais cette beauté,
-quand elles vieillissent, se fixe toute sur leur
-visage. C’est ainsi que, dans ma jeunesse, j’ai
-cru la beauté dispersée à travers le monde et
-principalement sur les régions les plus mystérieuses,
-mais aujourd’hui j’en trouve l’essentiel
-sur le visage sans éclat de ma terre natale.</p>
-
-<p class="sep2 ralign">Janvier 1903.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newchap">
-
-<p class="cent cs12">LA MORT DE VENISE</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_11">
-
-<h2>LA MORT DE VENISE</h2>
-
-<p class="first"><i>Vous rappelez-vous l’Exposition des «Graveurs
-du Siècle» qu’il y eut à Paris, voici
-quelques années? Je parcourais ses salles désertes,
-quand soudain une lithographie d’Aimé
-de Lemud m’arrêta, me vivifia, fit jaillir en
-moi un flot de poésie.</i></p>
-
-<p>L’Enfance de Callot! <i>Cela plut vers 1839.
-Une belle fille bohémienne tient le petit Callot
-par la main. A grand pas ils marchent vers
-l’Italie. De toute mon âme je les accompagne.
-Ah! que ne puis je leur être utile!</i></p>
-
-<p><i>Pourtant, ne cherchez pas aux cartons des
-étalagistes cette vieille image mi-romantique,
-mi-bourgeoise. Elle serait dans votre main
-déçue l’humble petite bête noiraude qui, la
-veille au soir, luisait mystérieusement sous
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p.&nbsp;12]</span>
-l’herbe du fossé: car vous n’avez point vécu
-les destinées de la Lorraine, et cette lithographie
-ne vaut qu’à les réveiller dans nos âmes.
-C’est ainsi que tels pauvres vers d’un méchant
-livret italien emplissent de volupté et de mélancolie
-celui qui possède le souvenir éternellement
-fécond d’un air de Bellini, dont ils
-servent à désigner la passion ou les nuances
-de sentiment.</i></p>
-
-<p><i>Lemud, enfant de Thionville, quand il fit à
-Metz son apprentissage d’art, dut méditer
-avec nostalgie l’aventure de Callot qui, gamin
-de douze ans, pour voir de la belle peinture,
-se sauva de Lorraine jusqu’à Rome, avec
-des bohémiens. De là ce dessin, qui exprime
-notre esprit de l’Est, bien que pour le styliser
-il se soit souvenu du délicieux mythe méditerranéen,
-du petit Tobie guidé par l’ange. Le
-jeune, l’heureux Callot! Les belles histoires
-dont le nourrit son guide! Qu’ils sont excités!
-C’est l’image aimable d’une forte vocation;
-mais voyez-y davantage: reconnaissez le rêve
-d’une race qui, depuis des siècles, se bat aux
-extrêmes avant-postes contre les puissances
-<span class="pagenum" id="Page_13">[p.&nbsp;13]</span>
-de la Germanie pour l’idéal latin. Une prédisposition
-transmise avec notre sang nous
-oriente vers le classicisme, nous détourne
-d’Allemagne.</i></p>
-
-<p><i>Cette médiocre lithographie <ins id="cor_1" title="déclanche">déclenche</ins> (je ne
-sais pas de mot plus direct) la chanson qu’a
-mise en moi ma race, et qui m’entraînait,
-belle comme un ange, romanesque comme une
-fille tzigane, quand, à vingt-trois ans, pour
-la première fois, j’allais de Nancy à Venise.</i></p>
-
-<p class="sep2"><i>C’est à travers des cultures déjà méridionales,
-mais grasses, miroitant de rosée le
-matin et frissonnant sans trêve aux caresses
-fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner
-on s’achemine vers Venise, éclatante et
-sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on
-peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons,
-et je songe au visage de Virgile qui rougissait
-aisément. Au printemps, ces arbres me
-tendent leurs branches fleuries avec l’innocence
-infiniment civilisée des Luini, et, quand l’automne
-les charge de fruits, tout ce Veneto
-agricole se fait sociable et voluptueux comme
-<span class="pagenum" id="Page_14">[p.&nbsp;14]</span>
-un Concert du Giorgione. Je ne puis décider
-dans lequel de ses styles cette nature multiforme
-m’enchante davantage. Mais, au terme
-du voyage, on trouve une ville toujours pareille
-sur une eau prisonnière.</i></p>
-
-<p><i>Étincelante fête figée de Saint-Marc et du
-Grand Canal! Venise a des caprices, mais
-n’a point de saisons, elle connaît seulement
-ce que lui en racontent les nuages quand ils
-montent sur le ciel pour épouser sa lagune.</i></p>
-
-<p class="sep2"><i>Cette ville ma toujours donné la fièvre. En
-vain, le matin, avec son bleu si tendre et quand
-elle sonne ses clairs angélus, en vain l’après-midi
-sur la Piazza, quand une musique et des
-jolies filles en châles ajoutent au meilleur des
-cafés, faisait-elle l’anodine. «Menteuse, lui
-disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»</i></p>
-
-<p><i>Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour
-les fiévreux tout est fièvre. Vers 1889, je distinguais
-une mélancolie déchirante dans la
-peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus
-qu’un adorable maître de ballet et le peintre
-aux teintes claires qui nous révéla les plus
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p.&nbsp;15]</span>
-délicieuses jambes. Combien d’heures je passai
-à la Bibliothèque de Saint-Marc ou bien
-à la Querini, cherchant des interprétations
-romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils
-sont luxe, facilité, invention intarissable, faiblesse,
-volupté, désespoir. Tiepolo dessine de
-l’insaisissable: la tristesse physiologique,
-l’épuisement de Venise. Partout un air de fête,
-mais rien ne nourrit plus les puissances de la
-République. Splendide bouquet, dont les
-racines sont coupées à Candie, en Morée, sur
-la terre ferme même. Sa lagune où elle plonge
-la protège; elle s’y fane pourtant. L’opéra
-fait ses dernières, ses plus hautes roulades;
-on va baisser, éteindre la rampe. L’État
-meurt. Et Venise dont les forces tarissent ne
-dure que pour justifier nos regrets de ses
-prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre
-vénitienne disparut sous le flot des Turcs,
-rien n’y survécut de la métropole qu’Henri
-Martinengo. Les vainqueurs le mutilèrent au
-lieu de le tuer; il demeura dans le sérail
-du grand vizir...</i></p>
-
-<p><i>Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p.&nbsp;16]</span>
-ans, je tirais des albums que Tiepolo a
-dessinés aux temps d’extrême carnaval où
-Venise adorait le brillant et léger Cimarosa.
-L’air fiévreux des lagunes se mêle à mes
-jugements. Et puis dans cette ville flotte un
-romantisme créé par nos pères, qui se précipite
-sur un visiteur prédisposé.</i></p>
-
-<p><i>Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse
-des nuances du sentiment, aux rêveries sur le
-Moi. Cette eau plate frissonne à peine sous
-la barque qui m’emprisonne; de fastueux
-palais m’isolent de l’immense nature et de
-l’océan mouvant des phénomènes; ici tout est
-d’humanité et d’une humanité figée, semble-t-il,
-fixée. «Les forêts futures se balancent imperceptiblement
-aux forêts vivantes,» dit avec
-une délicatesse puissante le malade Maurice
-de Guérin. Il faut tout le malaise où Venise
-nous met, et qui nous affine, pour que nous
-puissions sentir ce quelle dégage de ses
-extrêmes maturités?</i></p>
-
-<p><i>Sur le vaste miroir que la lune pâlissait,
-Jean-Jacques, puis Gœthe, entendirent de
-l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se
-<span class="pagenum" id="Page_17">[p.&nbsp;17]</span>
-jeter les vers du Tasse ou bien de l’Arioste.
-Plainte sans tristesse. Ces voix lointaines ont
-quelque chose d’indéfinissable qui émeut jusqu’aux
-larmes. Une personne solitaire chante
-pour qu’une autre animée des mêmes sentiments
-l’entende et lui réponde. Le Tasse et l’Arioste
-se taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des
-hôtels où des barques en feu débitent des couplets
-napolitains, l’eau balancée, qui dans la
-nuit s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse
-à ses chuchotements, et puis, dans
-un flot gras, s’empresse de noyer son éternelle
-confidence.</i></p>
-
-<p><i>Au printemps, en été, en automne surtout,
-j’ai cherché à déchiffrer ce soupir suspendu,
-cette tristesse voluptueuse dont Venise éternellement
-se pâme. Mon objet n’est point ici de
-peindre directement des pierres, de l’eau, des
-nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions
-indéfinissables où nous met le paludisme
-de cette ruine romantique.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_18">[p.&nbsp;18]</span></p>
-
-<div class="aster">*<br />* &nbsp;*</div>
-
-<p>La plupart des voyageurs qui décrivent
-Venise, et les artistes avec qui tant de fois je
-l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter:
-«Ah! Venise, comme tu étais belle quand le
-Grand Canal reflétait les façades de tes maisons
-peintes à fresque, quand tes gondoles traînaient
-dans leurs sillages de fastueuses pièces
-de velours, et surtout durant ces pompes
-annuelles où la galère à la tête de bœuf paradait
-au large de San Giorgio Maggiore.»</p>
-
-<p>Ces magnificences me parlent sans me conquérir.
-Tout comme un autre, je puis goûter
-un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un
-marchand de curiosités, un collectionneur de
-bibelots, pour que des objets auxquels rien ne
-me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la
-beauté qui n’est point ma parente, fort bien,
-mais on voudrait voir ton âme. Quand le poignard
-sortira-t-il de ce fourreau? Frappe
-<span class="pagenum" id="Page_19">[p.&nbsp;19]</span>
-donc, ô beauté!» Rien ne m’importe qui ne
-va pas fouiller en moi très profond, réveiller
-mes morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne
-point les grandes courses de taureaux, car le
-péril et le meurtre troublent les jeunes femmes,
-ni certaines danses, car elles paraissent asservir
-la beauté à la force mâle qui se repose et
-qui regarde. Voilà des spectacles d’une valeur
-universelle. Ils agissent sur notre inconscient
-et par là, en tous lieux, à toutes les époques,
-ils intéressent la vaste humanité, ou, plus
-vaste encore, l’animalité chez l’homme. Les
-taureaux de Séville, les danseuses de Bénarès
-ou de Montmartre suscitent nécessairement
-un émoi vieux comme l’amour et la mort.
-Mais cette foire de la Piazzetta que regrettent
-les dévots de Venise, croyez-vous que, pour
-la visiter, je quitterais nos expositions universelles?
-Et même, que me dirait la pompe
-des rentrées victorieuses, le défilé devant
-San Giorgio des galéasses qui vont atterrir
-au môle de la Giudecca? Je ne suis point
-prédestiné pour les grandes cérémonies de
-cette religion municipale.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">[p.&nbsp;20]</span>
-Bien que mon amour de l’ordre, amour
-auquel je m’oblige, et un sentiment instinctif
-de reconnaissance, car il n’est point une civilisation
-dont je ne me déclare débiteur, me
-convainquent de respecter tous ceux qui
-présidèrent au développement des diverses
-nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir
-au musée municipal Correr et dans San Giovanni
-e Paolo, où l’on voit les effigies et les
-ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent
-à l’ordinaire trois caractères de
-diplomate, de commerçant et de guerrier qui
-les différencient des chefs de ma race. Ils
-n’ont pas collaboré à ma notion de l’honneur.
-Quand je parcourais la Grèce et que les forteresses
-franques m’occupaient, faut-il l’avouer?
-plus que les vestiges de l’hellénisme, ce
-n’étaient pas les grands guerriers commerçants
-de Venise que j’évoquais, mais tout
-mon cœur rejoignait mes seigneurs naturels,
-les aventureux chevaliers de Bourgogne et de
-Champagne.</p>
-
-<p class="sep2">Au terme d’un livre fameux, Condorcet,
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p.&nbsp;21]</span>
-qui vient de tracer le «tableau des progrès
-de l’esprit humain», déclare: «Cette contemplation
-est pour moi un asile où le souvenir
-de mes persécuteurs ne peut pas me
-poursuivre.» Cette phrase, qui me touche
-vivement, ne me vint jamais à l’esprit quand
-j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse,
-mais plusieurs fois elle exprima délicieusement
-ma pensée intime, tandis que j’errais aux
-solitudes de la Venise vaincue.</p>
-
-<p>Le génie commercial de Venise, son gouvernement
-despotique et républicain, la grâce
-orientale de son gothique, ses inventions
-décoratives, voilà les solides pilotes de sa
-gloire: nulle de ces merveilles pourtant ne
-suffirait à fournir cette qualité de volupté mélancolique
-qui est proprement vénitienne. La
-puissance de cette ville sur les rêveurs, c’est
-que, dans ses canaux livides, des murailles
-byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques,
-romanes, voire rococo, toutes trempées de
-mousse, atteignent sous l’action du soleil,
-de la pluie et de l’orage, le tournant équivoque
-où, plus abondantes de grâce artistique,
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p.&nbsp;22]</span>
-elles commencent leur décomposition. Il en
-va ainsi des roses et des fleurs du magnolia
-qui n’offrent jamais d’odeur plus enivrante, ni
-de coloration plus forte qu’à l’instant où la
-mort y projette ses secrètes fusées et nous
-propose ses vertiges.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_23">
-
-<h3>I<br />
-JUSQU’A MIDI DANS SES QUARTIERS PAUVRES...</h3>
-
-<p>Je plains Venise au point où les siècles
-l’abandonnèrent, mais je ne voudrais point
-que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie;
-s’il faut l’expliquer, je décrirai, entre mille
-impressions qui, selon moi, la justifient, ce
-que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura
-la Cà d’Oro.</p>
-
-<p>Pendant longtemps notre plaisir, devant ce
-chef-d’œuvre du gothique vénitien, eut la
-qualité douloureuse qu’inspire une beauté
-imprudente, si elle n’oppose aux fièvres que
-ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on, avec sa
-galerie du bas et ses deux loges superposées,
-avec ses colonnes et ses arcs transparents
-au soleil qui les baigne, et si délicatement
-ouvragée que le courant d’air du canal
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p.&nbsp;24]</span>
-devrait suffire à la déchirer comme une dentelle
-de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le
-<em>XIV<sup>e</sup></em> siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une
-telle vaillance? Que n’ai-je la fortune d’intervenir
-dans les destinées de ce petit palais!
-Je voudrais le secourir.»</p>
-
-<p>Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne
-demeure ne demande plus notre compassion,
-elle prétend à notre hommage
-admiratif. Avec plaisir, je le lui portai, mais
-tout de suite comme elle me parut luxueuse
-et d’un goût trop riche! Je me sentis froid
-pour un art qu’aucun mystère ne baignait plus.</p>
-
-<p>En face de cet heureux joyau qu’admiraient
-de nombreuses barques, et sur ce Grand
-Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi,
-avec une grâce irrésistible, des régions écartées
-de Venise.</p>
-
-<p>A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient
-à maintenir, tant bien que mal, quelques
-beaux instants de l’apogée vénitienne, tous
-les petits sentiers de pierre ou d’eau, <span lang="it" xml:lang="it"><i>rio</i>,
-<i>fondamenta</i>, <i>salizzada</i>, <i>calle</i></span>, continuent lentement
-leur régression. Ce réseau solitaire
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p.&nbsp;25]</span>
-nous invite au plaisir délicat du repliement.
-J’y désirai revoir, entre mille perles malades,
-l’humble et délaissée Sainte-Alvise.</p>
-
-<p>Sur la droite de la Cà d’Oro, par le rio
-San Felice, mon gondolier s’engagea...</p>
-
-<p class="sep2">Le charme puissant de ces petits canaux,
-pleins d’ombre dans le bas et violemment
-illuminés au faîte, vient en partie du contraste
-de leur fraîcheur avec la réverbération du
-soleil sur les eaux plus larges. Jusqu’à midi,
-dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise
-a cette jeunesse étincelante qui, dès neuf
-heures, disparaît de la campagne avec la
-rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans
-son grand silence! Ce silence, à bien l’observer,
-n’est pas absence de bruits, mais
-absence de rumeur sourde: tous les sons
-courent nets et intacts dans cet air limpide
-où les murailles les rejettent sur la surface
-de la lagune qui, elle-même, les réfléchit
-sans les mêler. C’est ainsi que, dans les solitudes
-forestières, les trilles des oiseaux, parce
-qu’ils gardent pour notre oreille une signification
-<span class="pagenum" id="Page_26">[p.&nbsp;26]</span>
-précise, font valoir le repos plutôt
-qu’ils ne le rompent.</p>
-
-<p>Le mouvement des ondes sonores va sur
-Venise, comme l’ondulation perpétuelle de
-l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons
-jamais ne nous y donnent de chocs; on les
-goûte, on connaît leurs qualités, leurs sens.
-Tandis que l’eau se déplace avec un frais
-murmure sous le poids de mon gondolier,
-j’entends au loin s’approcher, s’effacer les
-pas d’un promeneur invisible, dont je distingue
-la jeunesse légère ou l’âge alourdi, et
-dans ces quartiers solitaires la chaussure
-d’un étranger ne fait pas le claquement des
-sandales de bois d’une humble Vénitienne.</p>
-
-<p>Inappréciable netteté de ces sensations qui
-viennent avec abondance émerger sur notre
-organisme délicieusement hyperesthésié!
-Une telle tension nerveuse serait intolérable
-dans un climat sec, mais Venise nous baigne
-et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse
-pas savoir que nos nerfs sont à vif.</p>
-
-<p>Pour les yeux non plus, rien n’est incertain
-ou confus dans Venise. Nous y recueillons
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p.&nbsp;27]</span>
-sans trêve des images distinctes, qui
-jamais ne se heurtent, et, de quelque point
-qu’on les embrasse, elles se disposent merveilleusement.
-La pauvre loque jaune, violette
-ou rouge, qui sèche sur une fenêtre, fait
-à elle seule une valeur somptueuse, en même
-temps qu’elle concourt au romantisme général
-du palazzo, rose et lumineux par en haut,
-vert et humide par en bas, et de tout le canal
-qui s’enfonce avec ses barques stationnaires,
-avec ses poteaux d’amarre, avec ses eaux
-miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de
-pierre, si de quelque petit jardin un arbre
-élève ses hautes branches et par-dessus un
-mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les
-reflète, cette rareté végétale ajoute un miracle
-de jeunesse aux prodigalités de l’invention
-architectonique.</p>
-
-<p>Bien que les choses vénitiennes soient servies
-par des jeux de lumière, il ne faudrait
-pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices
-de théâtre, toutes les combinaisons des
-nuages et de l’eau», car au milieu d’une mise
-en scène assez savante pour que des torchons
-<span class="pagenum" id="Page_28">[p.&nbsp;28]</span>
-délavés semblent les voiles d’une sultane invisible
-et pour qu’un tilleul malingre chante,
-si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un
-canal, une voix sublime, il y a des ingénuités
-déconcertantes: sur ses arrière-plans, cette
-Venise courtisane disperse des perfections
-qu’un musée exalterait dans sa salle d’honneur.
-Ce matin d’octobre, sur le chemin parcouru
-trente fois par où je gagne Sainte-Alvise,
-je fais encore des découvertes. Les
-feuilles rouges d’une vigne masquent au mur
-une Vierge de quelque Sansovino, une belle
-vierge réaliste qu’on entrevoit humble et belle
-comme un fruit et que l’artiste plein de
-goût posa lui-même dans cette place.</p>
-
-<p>Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés
-par des fenêtres closes de planches,
-pillés par tous les marchands et plus dignes
-d’amour dans cette détresse que leurs frères
-du Grand Canal, réparés, irréparables, où
-je crois voir à la loggia le visage de Jézabel.</p>
-
-<p>Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde,
-ma barque franchit un des rares ponts de
-bois qui subsistent du moyen âge. Puis la
-<span class="pagenum" id="Page_29">[p.&nbsp;29]</span>
-porte de l’ancienne Scuola me présente, au-dessus
-d’un arc exquis, des figures touchantes
-d’humilité et d’élégance, cependant qu’à
-côté de ce précieux morceau gothique,
-l’Église de la Miséricorde ne veut pas que
-je néglige les moyens d’étonner dont la
-surchargèrent les Bolonais du <em>XVII<sup>e</sup></em> siècle.
-Deux mouvements encore de mon gondolier,
-et pour qu’ici toutes les puissances de Venise,
-sans se confondre, s’affirment, voici le palais
-délabré où vécut vingt années et mourut
-le Titan Tintoret, auteur de cette <i>Crucifixion</i>
-(à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne
-que les innombrables personnages, si furieux
-de vie, aient pu tenir en même temps dans
-un cerveau.</p>
-
-<p>Je regarde les balcons croulants d’où cet
-homme, lourd d’une œuvre qui déconcerte
-notre expérience des forces humaines, a puisé
-dans les pompes du levant et du couchant
-son incomparable tragique. C’était un dur
-vieillard, et qui devint farouche quand il
-perdit sa fille Maria, avec qui sa coutume
-était d’emplir de beaux concerts cette
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p.&nbsp;30]</span>
-heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle
-<i>la fille du Greco</i> (aujourd’hui dans la collection
-de <span lang="en" xml:lang="en">sir Stirling Maxwell</span>, à Londres)
-doit être restitué, comme certains pensent,
-au Tintoret, je voudrais que ce fût l’image
-de sa chère Maria...</p>
-
-<p>Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac,
-et je penche à leur adjoindre ce Tintoret,
-veulent abattre à coups de front—front de béliers
-sublimes, comme celui du <i>Moïse</i> cornu—les
-parois qui emprisonnent l’intelligence humaine.
-Éternel <i>Ignorabimus</i>! Tous et toujours
-nous demeurerons emprisonnés dans notre
-ignorance. Mais à l’intérieur de ces hautes
-murailles qui cernent l’humanité, le génie
-subit une pire solitude: d’épaisses cloisons
-l’isolent de ses contemporains. Dans cette
-maison demi-éboulée qu’habitent encore,
-paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit
-l’abandon, puis la mort. On dit que les grands
-artistes, avant que tombe sur eux la nuit
-définitive, connaissent une suprême illumination,
-un jet plus haut de leur génie.
-Beethoven, dans son dernier moment, recouvra
-<span class="pagenum" id="Page_31">[p.&nbsp;31]</span>
-l’ouïe et la voix; il s’en servit pour répéter
-certains accords qu’il appelait ses «prières à
-Dieu». Par lesquels de leurs personnages
-Shakspeare et Balzac se virent-ils assister
-au seuil de la mort?</p>
-
-<p>C’est une grande audace qu’un passant ose
-s’interroger sur les pensées d’agonie, sur les
-«prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a
-dans Venise cette douce sociabilité, cette
-atmosphère exquise et simple dont un salon
-aristocratique enveloppe le plus insignifiant
-invité au point de lui donner la brève illusion
-qu’il est de la famille. Un étranger, que son
-aigre pays ne préparait point à s’associer
-à ces magnificences excessives, va tout naturellement
-dans l’église voisine, à la Madona
-del Orto, saluer avec sympathie la tombe du
-Tintoret.</p>
-
-<p class="sep2">Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà
-d’Oro, nous naviguions si lentement vers la
-petite église Sainte-Alvise, située à la pointe
-nord-ouest de Venise, mais où, tout de même,
-nous pouvions arriver en vingt minutes? Je
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p.&nbsp;32]</span>
-cherche à rendre sensibles les impressions
-d’une flânerie du matin. C’est une des cent
-promenades, en dehors des magnificences
-classées, dans la pleine et abondante vie
-vénitienne.</p>
-
-<p>Les guides ignorent Sainte-Alvise, que
-Burckhardt se borne à mentionner, et le seul
-Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de
-tout ce quartier, son silence, l’herbe qui croît
-et la présence continuelle du passé collaborent
-à la physionomie d’une telle petite église, un
-peu en recul sur son perron de trois marches,
-dans une place déserte, usée lentement par
-le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de
-l’air ne laisse pas déposer une poussière.</p>
-
-<p>On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres
-de Tiepolo et des petits tableaux puérils, les
-premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité
-tendre et lyrique dans ces Tiepolo!
-S’il peignit alternativement, comme je le
-crois, des ballets et des opéras, ne cherchez
-point ici des jambes adorables, mais l’un de
-ses grands airs, une composition héroïque et
-romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse
-<span class="pagenum" id="Page_33">[p.&nbsp;33]</span>
-ou de l’Arioste. Avec les mêmes qualités que
-sa Cléopâtre du palais Labbia, c’est une brillante
-variation sur le thème de Jésus entre les
-larrons. Pour prendre le bon point de vue
-sur cette toile, gravissez une tribune branlante
-parmi les toiles d’araignées: voici
-l’orgueil romain qui joue de la trompette, un
-fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault
-et du général Prim se donne bien du
-mal pour avoir des reins), et puis les deux
-bandits juifs. Cette trompette toujours et
-surtout! elle emplit les oreilles du spectateur:
-c’est elle qui précipite dans les airs ces
-fanfares de couleurs. Quant aux disciples,
-grands, élégants dans leur douleur, quel noble
-deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo est
-très propre à désobliger les personnes qui
-ont de l’humilité d’âme. Elle contraste avec
-les huit tableautins que peignit Carpaccio
-dans sa première enfance. Sur de telles
-reliques, vous pensez si Ruskin s’excite! Les
-visiteurs que leur tempérament, leur sexe
-féminin, leur religion anglicane et surtout
-leur virginité, disposent à supporter les
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p.&nbsp;34]</span>
-bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir
-complet s’ils songent que Carpaccio, quand
-il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant
-du peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait
-certainement beaucoup à ces gamins
-qui, sur le <i>campo</i> de Sainte-Alvise, guettent
-l’approche d’une gondole et courent chercher
-le sacristain pour qu’il ouvre la porte de
-l’église...</p>
-
-<p>C’est un précieux coffret, cette église défaillante
-qui cache dans un lointain quartier
-la maëstria du dernier des grands Vénitiens
-et les tâtonnements de leur initiateur; mais,
-fût-elle dépouillée de ses trésors par la brocante,
-elle n’en parlerait pas moins, car,
-plutôt qu’un objet, elle semble une personne,
-oui, vraiment, une créature modeste, exquise
-et sans défense.</p>
-
-<p>Le soleil et l’humidité viendront à bout de
-Sainte-Alvise, où leurs deux puissances se
-combattent. Mais cette agonie prolongée,
-voilà le charme le plus fort de Venise pour me
-séduire. Et si l’on juge d’après une sensibilité
-que je ne prétends pas commune à toutes les
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p.&nbsp;35]</span>
-âmes, mais que je voudrais rendre universellement
-intelligible, les magnificences des
-grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro
-restaurée ont moins de pointes pour nous
-toucher au vif que les mouvements d’une
-ville quand sa désagrégation libère des beautés
-et d’imprévues harmonies que contenaient
-ses premières perfections.</p>
-
-<p>Jamais cette Venise moderne ne nous émeut
-davantage que dans les quartiers écartés de
-son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah!
-bénissons sa pauvreté! Une administration
-qui jouirait d’excédents budgétaires ouvrirait
-certainement de larges voies, voudrait mener
-les trains jusqu’à la <i>Dogana</i> et jeter un pont
-sur le canal de la Giudecca. Se bornât-elle à
-soigner ses merveilles, que déjà je m’inquiéterais.
-Admirons et encourageons ceux qui
-consolident Venise, mais craignons les «restaurations»,
-qui sont presque toujours des
-dévastations. Nous ne voulons pas qu’on
-paralyse rien, fût-ce une ville morte, fût-ce
-un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie
-d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une
-<span class="pagenum" id="Page_36">[p.&nbsp;36]</span>
-discipline générale figeât ces canaux de fièvre et
-vînt étendre sur la beauté cette perfection
-convenue qui glace dans les musées.</p>
-
-<p>Ces allées secondaires, étroites, obscures,
-mystérieuses, serpentantes, sont les réserves
-où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie,
-du vent et de l’âge, continue ses combinaisons.</p>
-
-<p>Acceptons qu’elle nous montre des états
-éloignés de ses magnifiques floraisons historiques
-dont nous avons, comme elle, perdu
-l’âme. Le soleil aussi passera de la phase
-éclatante, de la phase jaune, à cette phase
-rouge que les astronomes appellent de décrépitude.
-Le centre secret des plaisirs, tous
-mêlés de romanesque, que nous trouvons sur
-les lagunes, c’est que tant de beautés qui
-s’en vont à la mort nous excitent à jouir de
-la vie.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_37">
-
-<h3>II<br />
-UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE ET LE VENT
-DE LA MORT</h3>
-
-<p>Le secret des puissances qu’a Venise sur
-les rêveurs, on le saisit mal tant que l’on étudie
-une à une ses perfections. Pour nous faire
-une philosophie des choses, il faut que notre
-barque s’éloigne du rivage et que nous
-embrassions l’ensemble. Sur la lagune on
-peut connaître les états extrêmes où parviendra
-la ville des doges si nulle intervention
-grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes
-des embaumeurs ne viennent pas
-entraver ses successives délivrances, ses mouvements
-vers le néant.</p>
-
-<p>A quelques heures de gondole, visitons la
-brèche où le silence et le vent de la mort,
-déjà installés, prophétisent comment finira
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p.&nbsp;38]</span>
-la civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel,
-Murano, Mazzorbo, Burano, Torcello et Saint-François-du-Désert,
-îlots épars sur cet horizon
-désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs
-Venises avant de réussir celle que nous
-aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme
-aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent.</p>
-
-<p>Nulle ville mieux orientée que Venise. Les
-magnificences du Grand Canal ont le soleil pour
-coadjuteur. Si nous passons à la partie septentrionale,
-que n’atteignent plus ses rayons directs,
-déjà le frissonnement de l’eau, l’atmosphère
-tout accablée attristent nos sens. Dès les
-<i lang="it" xml:lang="it">fondamente nuove</i> où l’on embarque pour ces îles
-mortes, l’imagination qui n’est plus soutenue et
-concentrée par les monuments de l’art, accepte
-des impressions plus vagues, se disperse en
-rêveries et flotte sur l’horizon de deuil.</p>
-
-<p>La première étape de ce pèlerinage, c’est,
-après vingt minutes, Saint-Michel, l’île de la
-Mort. Ce cimetière de Venise est clos par un
-grand mur rouge, et présente une cathédrale
-de marbre blanc, avec une maison basse,
-rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent sur
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p.&nbsp;39]</span>
-les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer
-captive. Chateaubriand remarqua ces fenêtres,
-en 1831, quand il se rendait de Venise à
-Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du
-ministère par ses coreligionnaires, il leur
-avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis
-pas de ces hommes qu’on peut offenser sans
-danger.» Il était de ceux (au dire de Guizot)
-envers qui l’ingratitude est périlleuse autant
-qu’injuste, car ils la ressentent avec passion
-et savent se venger sans trahir. Sa vengeance,
-maintenant, il la tenait; il allait s’incliner
-respectueusement devant le vieillard déchu:
-«Sire, n’avais-je pas raison?» Plaisir d’orgueil,
-satisfaction amère et qui ne rétablit
-rien. La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée
-du rôti qu’un autre mange. Le brisement de
-la mer sur des pierres délitées qui protègent
-un charnier lui aurait donné un rythme large
-pour le psaume monotone de ses dégoûts.</p>
-
-<p>Bœcklin a peint une «Ile de la Mort»
-fameuse en Allemagne. Il put prendre à San
-Michele son point de départ. Sa toile cherche
-le tragique par de longs peupliers lombards,
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p.&nbsp;40]</span>
-par des cyprès, de lourdes dalles, par le
-silence et des eaux noires; mais la joie des
-gondoliers y manque qui conduisent ici les
-cadavres et qui, couchés dans leur barque
-mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent
-en caressant un fiasque. Pour nous désespérer
-sur notre dernière demeure, il ne faut pas
-l’environner d’une horreur générale; c’est
-nous flatter, c’est un mensonge; faites-moi
-voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux
-ou trois personnes impuissantes et bientôt
-elles-mêmes balayées, pour qu’il en soit de
-nous et de notre petit clan exactement comme
-si nous n’avions pas existé<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<div class="footnotes">
-<p><a name="Footnote_0" id="Footnote_0" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-<i>On trouvera les notes à la fin du volume.</i></p>
-</div>
-
-<p class="sep2">Franchissons ce digne seuil de notre voyage,
-cherchons plus avant des images plus funèbres
-et plus rares.</p>
-
-<p>Notre gondole oblique de San Michele vers
-sa voisine, Murano. Tous les étrangers y
-visitent les verreries, et les poètes commémorent
-les délices de ses jardins, fameux
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p.&nbsp;41]</span>
-dans toute l’Europe avant que la République
-eût fait la conquête de Padoue et que les
-grands seigneurs peuplassent la Brenta.
-C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient,
-que la nuit faisait plus odorantes, et tandis
-que la vague balançait les gondoles à la
-rive, les voluptueux, les amants discrets et
-les politiques venaient s’attarder sous le
-masque. Mais à travers ces ruelles et ces
-sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop
-contrariés dans leur décomposition pour que
-les amants eux-mêmes du romanesque, du
-douloureux et de l’extrême automne, y puissent
-séjourner. C’est bien que les puissants
-et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques,
-reçoivent sur leurs marches déjointes
-l’eau que chasse en glissant notre barque;
-c’est bien qu’aux deux rives leurs façades
-perpétuent la galerie du rez-de-chaussée, la
-loge du premier étage, les gracieuses fenêtres
-en guipure de pierre et les marbres de couleur;
-mais pourquoi des planches, des briques,
-pourquoi de grossiers matériaux apportés par
-la misère sordide étançonnent-ils des œuvres
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p.&nbsp;42]</span>
-de luxe qui se refusaient à persévérer dans
-la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente
-aristocratie de marchands qui les
-édifia, n’épuiseront pas noblement leur destin.
-Dégradés par une appropriation industrielle,
-ils deviennent d’ignobles masures, quand ils
-pouvaient être un pathétique mémorial. La
-mort qui les couvre de ses sanies ne leur
-apporte ni le repos ni l’anonymat. Notre
-guide nous désigne des cloaques: «Ici furent
-les chambres consacrées à la musique, à la
-poésie, à l’amour, par de jeunes patriciennes
-et par des artistes.» Une telle exploitation
-de l’agonie passe en déplaisir le cimetière de
-San Michele. Puisse-t-il mentir, ce miroir
-présenté à Venise! Allons chercher, toujours
-plus loin, des précédents qui promettent
-à la beauté qu’elle mourra intacte. Sur
-l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où
-les plus précieux objets s’abîment sans mélange
-aux liquéfactions de la mort.</p>
-
-<p class="sep2">Notre gondole balancée longeait et tournait
-le mur qui ferme Murano. Sur ces eaux peu
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p.&nbsp;43]</span>
-profondes et pâles, qui présentent parfois les
-couleurs excessives des fleurs d’automne,
-nous suivions un chenal entre des balises,
-tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous.
-Une voile, violemment colorée d’ocre,
-coupait seule devant nous le frémissement
-brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces
-vastes espaces liquides, qui, vers le septentrion,
-bordent la ville des doges, sont aussi tristes
-que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe
-aiment à peser cette désolation presque
-palpable et lourde comme la vraie beauté.</p>
-
-<p>Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles
-à des nymphéas flottants. Mazzorbo
-eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles
-viviers pour le plaisir! Le doge André Contarini,
-au <em>XVI<sup>e</sup></em> siècle, se faisait un mérite
-d’avoir résisté aux séductions des religieuses.
-Ces belles complaisantes, sans doute
-grasses comme des cailles, ont depuis longtemps
-augmenté de leur chair pécheresse la
-maigre terre végétale de l’îlot. Elles revivent
-dans les grenades, les figues et le lierre
-vigoureux qui composent une parure classique
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p.&nbsp;44]</span>
-à des ruines informes. Comme on aime ces
-fruits, parmi ces décombres et cette misère,
-de n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée
-le matin, et le soir des couleurs éclatantes,
-des parfums plus forts que la fièvre. Sur une
-chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets
-espacés d’allègre végétation semblent l’effort
-de quelque magie. Les beaux bras des nonnes
-impénitentes se tendent encore du rivage sur
-la mer dans ces longs acacias.</p>
-
-<p>Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano.
-Ce second îlot rappelle Martigues, en Provence,
-que Charles Maurras m’a fait aimer,
-mais qui ne montre ni ces tons roses, ni cette
-indigence.</p>
-
-<p>Sur le seuil des maisons basses, le long
-du canal ou dans une rue pauvre, on voit les
-dentellières faire leur point fameux, non pas
-avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre.
-Ces belles affamées se détruisent la vue pour
-créer des parures fragiles, dont c’est juste de
-dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les
-hommes sont pêcheurs, mais l’Adriatique
-s’appauvrit de poissons en même temps que
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p.&nbsp;45]</span>
-la vente devient moins rémunératrice. Misère
-nécessite saleté; ces pauvres pourrissent leur
-sol que pourrit aussi la lagune.</p>
-
-<p>Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la
-désolation s’aggravât d’un degré, afin que
-l’humanité disparût d’un site où elle ne peut
-plus se nourrir. La mort ne rabattrait rien
-d’un spectacle dont elle fait la magnificence.</p>
-
-<p class="sep2">Quand notre gondole, après avoir navigué
-un quart d’heure dans cet éternel silence,
-toucha la boue du rivage, nous suivîmes un
-sentier, le long du canal de desséchement,
-entre deux haies de raisins, de grenades et
-de figues mêlés, pour atteindre l’unique place
-de Torcello, où l’on trouve la cathédrale de
-Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le
-Baptistère.</p>
-
-<p>La cathédrale est de cette sorte d’églises
-qui se rattachent aux basiliques romaines. Le
-Baptistère octogonal et le petit temple de
-Santa-Fosca appartiennent au noble système
-byzantin, qui ne donne pas de perspective
-longitudinale, mais a pour élément essentiel
-<span class="pagenum" id="Page_46">[p.&nbsp;46]</span>
-la coupole centrale. Quand cette petite place
-ne nous présenterait pas des beautés suivant
-notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient
-du moins à rêver sur l’histoire. Les
-joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise
-et sont figés dans une mort aussi forte que
-Ravenne.</p>
-
-<p>Un vent tragique soufflait sur ces trois
-sépulcres, qu’une femme aux longs voiles
-vint rapidement nous ouvrir. Il semblait
-qu’elle fût pressée de retourner chez elle
-veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à
-Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles
-arrêta notre respiration: le bruit de la lourde
-porte qui retombait en s’opposant à l’air et au
-soleil nous parut le glissement d’une dalle
-sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques
-qui tapissent la cathédrale! J’y trouverais
-tout un système dogmatique et poétique;
-j’entendrais la voix mystérieuse de
-l’an mil, car, autant qu’il décore, cet art
-explique: il est une écriture figurative. Je ne
-sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et
-quand je comprendrais leurs lettres, leur
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p.&nbsp;47]</span>
-esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant
-j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par
-les yeux, auxquelles faisaient pendant dix-sept
-têtes vivantes avec des boucles d’oreilles.
-Élégante variation sur nos frivolités! Cette
-double brochette nous convainc mieux que les
-danses qui bouffonnent aux murs du cimetière
-à Bâle.</p>
-
-<p>La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois
-monuments oubliés dans cet éternel novembre
-font la boue malsaine de Torcello voisine,
-dans mon amitié, de la prairie pisane, où le
-Dôme, le Baptistère, la Tour penchée et le
-Campo-Santo maintiennent un printemps plus
-doux que l’avril sicilien. Sous deux climats
-moraux différents, Pise et Torcello sont également
-excitateurs de l’âme. La prairie pisane
-et son trèfle architectural à quatre feuilles
-s’enorgueillissent d’une féconde invention
-artistique, car l’esprit renaissant y soumit la
-matière à des lois nouvelles; Torcello se borne
-à utiliser les fragments antiques suivant un
-système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs
-d’action et des tombes et des berceaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_48">[p.&nbsp;48]</span>
-La vénérable basilique, le Baptistère et
-Santa-Fosca furent construits avec les ruines
-d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs,
-alors qu’Attila venait d’anéantir la puissante
-Aquilée; et cette succession de désastres, qui
-tient dans un bref espace de siècles, donne à
-l’imagination une vaste perspective. J’eusse
-aimé de m’y attarder, mais comment passer
-plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre
-apportée par l’air et par l’eau le corrompt,
-cependant que lui-même s’empoisonne de ses
-émanations.</p>
-
-<p>De cette terre pourrie, des enfants avaient
-surgi et augmentaient à toute minute. On
-n’imagine pas de pauvres plus sympathiques
-et plus abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani,
-historiens véridiques, virent une
-femme manger une tranche de polenta avec
-une galette de terre pressée en guise de pain.
-Le jeune troupeau de ces condamnés à la faim
-et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des
-trèfles à quatre feuilles. Enchantés de ma crédulité,
-ils ravagèrent les ruines, et, ma gondole
-déjà loin, ces infortunés marchands de
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p.&nbsp;49]</span>
-bonheur me tendaient encore des talismans à
-pleines poignées.</p>
-
-<p class="sep2">Au quitter de Torcello et revenant vers
-Venise, nous côtoyons des espaces où la
-pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier
-nous désigne l’emplacement où fut l’<span lang="it" xml:lang="it">Isola
-delle Donne</span>, «l’île des Dames». Insalubre et
-battue de courants marins, cette île, qu’ornaient
-de nombreuses églises, devint un nid
-de serpents et de voleurs; en 1665, on y
-transporta les ossements exhumés des églises
-trop pleines. Confus amas que l’industrie
-moderne employe impudemment à raffiner
-ses sucres. On affirme que les restes du
-fameux doge romantique, Marino Faliero,
-échouèrent ici pour cet usage. Les poètes,
-dégoûtés par cette utilité industrielle, vont
-jeter par-dessus bord un héros qui pourtant
-leur a rendu bien des services. Finir dans la
-mélasse et dans les poèmes d’opéra, c’est trop
-de platitude. Il vaudrait mieux dans un
-charnier infâme rassasier les chiens de Jézabel.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_50">[p.&nbsp;50]</span>
-Je me penchais vainement sur la lagune
-polie et homogène pour distinguer Anania,
-l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent,
-sous ces eaux mortes, des maisons englouties
-avec leurs richesses architecturales.
-Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir
-ce passé, les minces sons d’une musique
-qui faisait danser, en l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire,
-dans une salle basse de
-Burano, traversèrent ces vastes espaces
-éblouissants. Le désert donnait cette fête
-suave sans spectateurs, mais un peuple entier
-se fût retenu de respirer pour n’en pas
-ternir la délicatesse.</p>
-
-<p class="sep2">La journée s’avançait quand nous touchâmes
-à Saint-François-dans-le-Désert et
-aux parties les plus sublimes de désolation.
-L’heure tardive collaborait avec le paysage.
-C’est dans cet îlot que François d’Assise, au
-retour d’Égypte, débarqua. Il voulut prier;
-les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole
-fameuse: «Petits oiseaux, mes frères, cessez
-de chanter, sans quoi je ne pourrais louer
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p.&nbsp;51]</span>
-Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse,
-mais dans ce décor tragique cette parole a
-tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le
-saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage
-des oiseaux.</p>
-
-<p>«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une
-femme à qui, comme à la mort, personne
-n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les
-amants que désignent ces paroles mystérieuses?
-François et la Pauvreté. Voilà un
-beau décor pour ce mariage mystique. Un
-chien aboyait derrière les hauts murs du couvent
-des Franciscains qui ne laisse libre sur
-l’îlot qu’une étroite bande de désert.</p>
-
-<p>Nul sujet de rêverie ici que la préparation
-à la mort. Des lieux d’un tel caractère provoquent
-chez tous les hommes, moines catholiques
-ou passants sceptiques, quelques doctrines
-qu’ils professent, un ébranlement de
-même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient
-vivre pour l’éternité ce que nous appelons
-s’observer, comprendre le néant de la
-vie. Plongés dans un même milieu, nous
-élaborons, tous, des raisonnements et des
-<span class="pagenum" id="Page_52">[p.&nbsp;52]</span>
-images analogues. De plus en plus dégoûté
-des individus, je penche à croire que nous
-sommes des automates. Nos élans les plus
-lyriques, nos pensées les plus délicates sont
-d’un ordre tout à fait grossier et général.
-Enchaînés les uns aux autres, soumis aux
-mêmes réflexes, nous repassons dans les pas
-et dans les pensées de nos prédécesseurs.</p>
-
-<p class="sep2">Je fus averti qu’un tel jour approchait de
-son terme par les torrents de sang qui se
-mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant,
-ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle
-assassinée? De monstrueuses araignées travaillaient
-à relier de leurs fils les chétifs
-arbustes de la rive. Les crabes se hissaient
-hors de l’eau. C’était l’heure de la plus active
-fermentation, et pour gagner Venise j’avais
-encore un long temps de gondole.</p>
-
-<p>L’eau qui entoure San Francesco est plus
-morte que sur aucun point de cette mer esclave.
-Nous serpentions dans un chenal étroit,
-à travers des terres demi-noyées et faites
-d’herbes pourries, d’où se levaient de grands
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p.&nbsp;53]</span>
-oiseaux. Tout auprès de nous, les perches
-dressées pour avertir les bateliers semblaient
-des tracés posés sur un tableau sublime pour
-guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur notre
-droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et
-devait faire une barre plus importante à mesure
-que le soleil s’anéantissait. Des colorations
-fantastiques se succédèrent qui eussent
-forcé à s’émouvoir l’âme la plus indigente.
-C’étaient tantôt des gammes sombres et ces
-verts profonds qui sont propres aux ruelles
-mystérieuses de Venise; tantôt ces jaunes,
-ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent
-les décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident
-le ciel se liquéfiait dans une mer ardente,
-sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence
-renouvelaient perpétuellement leurs
-formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait,
-les saturait de ses feux innombrables.
-Leurs couleurs tendres et déchirantes de
-lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de
-façon que nous glissions sur les cieux. Ils
-nous couvraient, ils nous portaient, ils nous
-enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p.&nbsp;54]</span>
-puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes
-magies, nous avions perdu toute notion du
-réel, quand des taches graves apparurent,
-grandirent sur l’eau, puis nous prirent dans
-leur ombre. C’étaient les monuments des
-doges.</p>
-
-<p>Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment
-de stupeur et de regret, avec la courbature
-générale que dut avoir Lazare à sa
-résurrection. Au sortir des sépulcres de
-Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous
-venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux
-fulgurations que les croyants placent
-après la mort.</p>
-
-<p>Au reste, il est impossible de rapporter
-l’agonie du soleil sur la lagune vénitienne.
-Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre
-à sortir de notre personnalité, il nous
-touche le front d’un dernier rayon pour nous
-dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas
-que ces choses soient révélées.» C’est qu’alors
-nous atteignons aux points extrêmes de
-la sensibilité, quand le rare s’élargit et se
-défait dans l’universel, et que notre imagination,
-<span class="pagenum" id="Page_55">[p.&nbsp;55]</span>
-à poursuivre le but sans trêve reculé de
-nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable.
-La nuit qui succède à ces aspects
-extraordinaires envahit aussi notre cerveau,
-et leur conjuration ne nous laisse que des
-souvenirs vacillants.</p>
-
-<p>Je suis allé respirer un myrte du désert:
-comment prouver son parfum, dont la poésie
-provient de ce qu’il se dissipe stérilement et
-retombe aux miasmes d’un rivage décrié!</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_56">
-
-<h3>III<br />
-LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS
-DE L’ADRIATIQUE<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</h3>
-
-<p>Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons
-pas si lâches que d’épeler Venise, ses pierres,
-ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa
-pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous
-ne recueillons rien de la grande Venise
-commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc
-que notre augmentation de poids sur ses
-lagunes? Au risque de laisser en chemin une
-partie des sentiments dont un séjour à Venise
-nous charge, essayons de les dénombrer.
-Révisons avec une volonté systématique ce
-que nous avons d’abord enregistré à notre insu.
-Le plaisir d’une longue réflexion méthodique
-n’est pas inférieur aux abandons de la
-rêverie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_57">[p.&nbsp;57]</span>
-Il y a, tout au bas, dans Venise, une population
-débonnaire, naïve, ignorante du mal:
-de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement
-de l’oiseau, son frisson qui monte
-jusqu’à son cou en soulevant un peu son
-duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant
-soudain les coudes pour rouler son châle sur
-la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et
-puis, son regard si honnête, si doux, content
-de plaire à l’étranger sans mauvaise pensée,
-moins d’une femme qui connaît son prix que
-d’un bon animal qui promène et lustre, comme
-veut la nature, sa beauté!</p>
-
-<p>Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres,
-très pauvres. Aussi leurs frères, les pigeons
-de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les
-chats aussi se méfient. Parfois, me promenant
-le soir, j’ai vu un homme penché dans l’ombre,
-et puis une longue plainte; l’homme serrait
-avec ses deux mains.</p>
-
-<p>Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie
-subsiste, qui habite toujours ses palais
-de famille. Désirez-vous y louer un étage,
-vous l’aurez tout meublé, et, si vous insistez
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p.&nbsp;58]</span>
-pour acheter le palais même, je pense que
-pour cent mille francs vous obtiendrez une
-belle demeure historique (mais il faudra
-dépenser la même somme pour les réparations
-urgentes). Ce n’est point que ces
-descendants des Magnifiques manquent d’argent,
-mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés
-du Veneto. Ils manquent encore moins
-d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien
-dans Venise où le patriotisme municipal fut
-toujours leur vertu et le service de l’État leur
-emploi. Quand cette grande tâche qui les portait
-leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement
-aux mœurs de leurs compatriotes, c’est-à-dire
-à l’indolence.</p>
-
-<p>A travers les siècles, en effet, les Vénitiens,
-doucement et despotiquement gouvernés par
-une étroite oligarchie qui fit de l’espionnage
-son principal moyen intérieur, ont vécu dans
-une telle méfiance qu’ils se sont désintéressés
-de la chose publique. Quand la ville perdit
-son indépendance, elle ne devint pas triste.
-En 1824, Stendhal écrivait: «Les Vénitiens,
-les plus insouciants et les plus gais des
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p.&nbsp;59]</span>
-hommes, se vengent de leurs maîtres et
-de leurs malheurs par d’excellentes épigrammes.»
-Aujourd’hui cette grande République
-semble tout bonnement la ville
-italienne moderne, aimable, cancanière, à
-peu près pareille aux autres (du moins pour
-nos yeux mal avertis d’étrangers).</p>
-
-<p>La République de Saint-Marc est morte,
-aussi morte que l’Égypte des Pharaons.
-L’une comme l’autre ont laissé des témoignages
-fastueux, mais leurs efforts et leur
-grandeur ne se rattachent plus à rien de réel.
-L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette
-heure comme si Venise la guerrière, la dominante,
-n’avait point guerroyé ni dominé. Nul
-de ceux qui poursuivent les aspects du soleil
-sur le Grand Canal et qui prennent des glaces
-sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime
-Venise!» ne signifie par là qu’il recueille
-l’héritage de volontés et d’aspirations que symbolise
-le lion de Saint-Marc. A proprement
-parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens.
-La population réelle de Venise semble faite de
-cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p.&nbsp;60]</span>
-près fixés dans les vieux palais historiques
-et sur lesquels passent d’incessantes caravanes
-de touristes.</p>
-
-<p>En avril 1797, le général Bonaparte dit
-au commissaire de la République: «J’ai
-80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition,
-plus de Sénat... Je serai un Attila pour
-Venise.» Sur ces terribles menaces, dans un
-conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté,
-le procurateur François Pezaro prononça
-une phrase qui, plus sûrement encore
-que l’épée de Bonaparte, déchire le vieux
-pacte et désagrège Venise: «C’en est fait,
-dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir,
-mais un galant homme se trouve toujours
-une patrie.»</p>
-
-<p>Je vous propose de recueillir ces mots pour
-y voir dorénavant la devise de Venise, la
-formule de sa moralité nouvelle.</p>
-
-<p>Aussi bien, depuis longtemps, elle était en
-formation, cette Venise cosmopolite. Il ne
-serait point malaisé de suivre à travers ses
-annales un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui.
-Le seigneur Pococurante, noble
-<span class="pagenum" id="Page_61">[p.&nbsp;61]</span>
-Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide,
-fait voir une belle satiété de dilettante. Les
-six rois, de qui le souper parut une mascarade
-de carnaval, précèdent dignement les
-singularités et les malheurs de don Carlos.</p>
-
-<p>Des causes variées peuvent nous déterminer
-à un séjour habituel hors du pays natal;
-Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence,
-Rome, Corfou, attirent, chacune, des catégories
-différentes d’exilés volontaires. Les
-déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt
-que des amuseurs mondains, des mélancoliques
-naturels ou des attristés, des âmes
-ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils
-habiter un tel lieu s’ils ne cherchaient les
-voluptés de la tristesse? Quelque composite
-que la fassent ses origines, la société qui se
-soumet à l’action d’un si rare climat doit
-nécessairement prendre des mœurs communes.
-Ce n’est point impunément qu’on
-s’approprie un même fonds d’images, qu’on
-enregistre continuellement des sensations si
-puissantes et si particulières. Toute réunion
-d’hommes, la supposât-on plus incohérente
-<span class="pagenum" id="Page_62">[p.&nbsp;62]</span>
-encore que les cosmopolites qui peuplent
-aujourd’hui Venise, tend à former une tradition.
-Elle travaille instinctivement à mettre
-debout un type sur lequel elle se réglera.
-Nulle société ne peut se passer de modèle:
-elle se donne toujours une aristocratie.</p>
-
-<p>Bien des fois, quand la lumière horizontale
-du soir incendiant Venise magnifie la pointe
-de la Dogana et la Salute, qui est en somme
-une fort médiocre église, à l’heure où les
-magies du soleil descendent sur le canal
-cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai
-entendu les airs du carnaval de Venise, ces
-airs nostalgiques qui retentissent d’une génération
-à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres
-qui chargent d’un sens riche ces espaces
-plats. Elles filaient comme les nuages, mais
-nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles
-font ici l’essentiel et le solide, tout le poids
-dont Venise aggrave les prédispositions de
-ses dignes visiteurs.</p>
-
-<p>Les ombres qui flottent sur les couchants
-de l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise,
-tendent à soumettre les âmes.</p>
-
-<h4>
-<span class="pagenum" id="Page_63">[p.&nbsp;63]</span>
-<i>Gœthe et Chateaubriand.</i></h4>
-
-<p>Un jour, errant sur les canaux, je trouvai
-près d’un pont, <i lang="it" xml:lang="it">Ramo dei fuseri</i>, une inscription
-allemande: «Gœthe habita ici du
-28 septembre au 14 octobre 1786.» C’est
-l’auberge Victoria. Elle fait un bon et solide
-palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand
-de tapis, Faust Carrara. Je me plus
-tout naturellement à chercher si Gœthe avait
-promené ici des sentiments qui fussent
-propres à renouveler ma curiosité.</p>
-
-<p>En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux
-édifices de Palladio qui s’est formé par l’étude
-de l’antique romain.</p>
-
-<p>Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand
-parcourut Venise. Pour un véritable homme,
-la discipline, c’est toujours de se priver et de
-maintenir fortement sa pensée sur son objet.
-Rien de pire que des divertissements et des
-excitations de hasard, quand il faut veiller
-que toutes nos nourritures fortifient un dessein
-déjà formé. L’<ins id="cor_2" title="uateur">auteur</ins> du <i>Génie du
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p.&nbsp;64]</span>
-Christianisme</i> allait quitter, le 28 juillet 1800, le
-môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines
-d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de
-Carthage, les émotions et les images qu’attendaient
-ses <i>Martyrs</i>. Il mentionne dédaigneusement
-qu’il a vu dans Venise «quelques
-bons tableaux». Comme c’était son génie
-d’enrichir la sensibilité catholique, il ne se
-plut qu’à s’attendrir près des tombes illustres,
-dans les églises, tandis que sonnaient les
-cloches des hospices et des lazarets...</p>
-
-<p>Quelle opposition dans les deux domaines
-classique et romantique où s’enferment ces
-deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs
-doctrines que par leur élan que les hommes
-nous entraînent. Gœthe qui voulait se former
-une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand
-qui courait conquérir la gloire pour
-mériter à Grenade une jeune beauté, nous
-sortent l’un et l’autre des basses préoccupations.
-Avec l’<i>Iphigénie en Tauride</i> aussi bien
-qu’avec les <i>Martyrs</i>, nous prenons en dégoût
-les asservissements de la vie.</p>
-
-<p>L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p.&nbsp;65]</span>
-princesse, ne dira pas tout ce que contient
-son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent
-de grande race. Ses hautes et fortes pensées
-sont comprimées, prêtes à éclater. Iphigénie,
-sur la falaise barbare de Tauride, quand elle
-entend son frère Oreste, exhale une plainte
-qui nous émeut, comme fait aux landes bretonnes
-Lucile caressant René.</p>
-
-<p>Magnifiques annonciateurs! Deux grands
-poètes, il y a cent ans, passèrent ici, qui
-cherchaient des formes pour incarner avec
-le plus de noblesse une même idée d’exil,—exil
-loin du sol natal et des ancêtres, exil
-des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide,
-un peu lourd, assuré envers et contre tout, et
-le vicomte de Chateaubriand, à la fois artificiel
-et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides,
-deux beaux pendants au seuil de la
-Venise cosmopolite.</p>
-
-<h4><i>Byron.</i></h4>
-
-<p>Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement
-d’ombres? Mickiewicz, Sand, Musset,
-<span class="pagenum" id="Page_66">[p.&nbsp;66]</span>
-Chateaubriand vieilli lui-même viennent
-chercher les traces des chevaux de Byron.
-On note ici certaine scène de magie. Au
-monticule le plus élevé de cette grève, en
-octobre 1829, par un soir de lune sans brise,
-tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz
-appuyé contre un arbre eut une belle
-vision mystique. Il arrivait de Weimar; l’atmosphère
-sereine de Gœthe l’avait influencé;
-elle le détournait des chemins rudes où l’engageait
-le sentiment de ses devoirs propres et de
-sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle
-le soutint contre cette tentation bien connue
-de tous les héros. Ce fut sa transfiguration. Il
-se détermina irrévocablement à conformer sa
-vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant
-là toute humaine habileté, à se régler non
-point sur des calculs personnels, mais, comme
-il disait, sur la volonté divine.</p>
-
-<p>Que de belles choses nous rencontrerions
-s’il nous était loisible de suivre ce prophète
-polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait
-que traverser Venise où Byron conquiert la
-place la plus en vue par trois années d’un
-<span class="pagenum" id="Page_67">[p.&nbsp;67]</span>
-séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816
-au début de 1820).</p>
-
-<p>Souhaitez une occasion de remonter la
-Brenta sur ces barques lentes qui seules cheminent
-encore de Fusine à Padoue. Par un
-doux et magnifique automne, tandis qu’aucune
-lettre de France ne peut ici nous rejoindre,
-qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée!
-Les deux rives en septembre-octobre ont la
-belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette
-route que nos aïeux gagnaient Venise, devant
-une suite continue de maisons de plaisance
-que le <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle emplit de musique, d’amour
-et de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent
-même plus le souvenir. Vainement
-chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes
-et le dessin des parcs de plaisir.
-Cependant après un long temps, quand le
-batelier qu’étonne votre caprice vous nomme
-Mira, accostez, errez dans cette petite bourgade,
-car voici l’instant favorable pour évoquer
-Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque
-de solitude, ce n’est point au fort mauvais
-palais Mocenigo, dont il n’habita somme
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p.&nbsp;68]</span>
-toute qu’un étage loué en garni, c’est sur cette
-rive solitaire, c’est à Mira où il reçut Shelley
-et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans,
-qu’on peut trouver encore l’ombre insolente
-de l’Anglais.</p>
-
-<p>Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas
-encore assez de tristesse ni de délaissement
-sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher
-dans ses pages vénitiennes, dans le quatrième
-chant de <i lang="en" xml:lang="en">Childe Harold</i> et dans le premier
-du <i>Don Juan</i>.</p>
-
-<p>Quand la gloire de Byron ne serait plus que
-la charpente dénudée qui survit au feu d’artifice,
-j’y porterais encore volontiers mes
-regards. C’est pour une raison singulière,
-mais qui ne sait la diversité des motifs sur
-quoi chacun de nous compose son Panthéon!
-J’aime Byron parce qu’il ressemble au plus
-fameux ennemi de mon pays, ennemi qui
-m’est cher pour ses puissances redoutables
-elles-mêmes, car nous l’avons glorieusement
-vaincu. Tous les portraits de Byron font voir
-cette expression énergique jusqu’à la fureur,
-impudente, avide de risques et de domination
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p.&nbsp;69]</span>
-immédiate, magnifique parce qu’elle veut
-tout briser et qu’elle se brisera elle-même,
-qu’on voit au Charles le Téméraire peint par
-Hugues <span lang="nl" xml:lang="nl">van der Goes</span> (dans le Musée de
-Bruxelles). Ah! cette belle lèvre inférieure
-proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique!</p>
-
-<p>Byron le Téméraire! si je parlais pour des
-hommes libres, je dirais qu’il fut un scélérat,
-un merveilleux poète et le plus haut philosophe.
-Oui, <i>Don Juan</i> où Venise secrètement collabore
-(et je ne dis point seulement par l’influence
-de l’Arioste, mais encore par une
-atmosphère de débauches) est la plus haute
-philosophie. «A Venise, disait Shelley, il s’est
-ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne
-pouvait plus digérer aucune nourriture et il
-était consumé par la fièvre.» A l’automne de
-1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure
-du visage. Avec son incomparable puissance
-cynique, lui-même écrit dans ses plus
-belles strophes de Venise: «L’ambition fut
-mon idole; elle a été brisée sur les autels de
-la douleur et du plaisir: ces deux déités
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p.&nbsp;70]</span>
-m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion
-peut s’exercer à plaisir.» Quand il eut trouvé
-le moyen de pousser sa destinée dans la voie
-où il suivait les aventuriers normands et les
-chevaliers errants, en même temps qu’il précédait
-Garibaldi, quand une mort précoce où
-l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi
-sa lecture de <i>Quentin Durward</i>, son cerveau,
-un cerveau formidable, supérieur, dit-on, à
-celui de Cuvier, était une masse affreuse,
-mise en bouillie par l’alcool, l’opium, certaine
-tare et tous les abus destructeurs: un cloaque.
-Il avait une émotivité formidable: il était perméable
-à toutes les puissances qu’a la vie
-pour nous affecter. Il a fait souffrir, torturé
-tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé
-les plus nobles idées. C’était très naturel qu’il
-y fût sensible. Dans chacune de nos tourmentes
-françaises, n’avons-nous pas vu des
-personnages qui étaient, en même temps que
-des bandits, les êtres les plus accessibles aux
-grandes causes généreuses et capables de se
-faire tuer pour elles? Il a toujours voulu se
-détruire, ce Byron.</p>
-
-<h4><span class="pagenum" id="Page_71">[p.&nbsp;71]</span>
-<i>Musset et George Sand.</i></h4>
-
-<p>Auprès de ce lord bruyant et de son
-immense scandale, quel petit personnage que
-ce jeune Français de vingt-trois ans, presque
-un gamin, et qui, pour venir à Venise, dut
-obtenir la permission de sa maman. Ah! la
-maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants
-et pas très propre de détails. Mais,
-prestige des grands écrivains, madame Sand,
-dans sa trentième année, svelte, brune, si
-souple et si nerveuse, nous dispose à la volupté,
-et du jeune Musset le nom sonne et
-craque comme les bottes vernies d’un dandy
-fringant et confiant jusqu’à la naïveté dans les
-luttes de la vie. Les anciens avaient de belles
-anecdotes, familières au menu peuple, où
-leurs poètes, tour à tour s’essayaient et que
-les philosophes eux-mêmes employaient pour
-donner un corps à des idées très subtiles. La
-caravane que deux poètes firent à Venise en
-1834, et dont ils continuent par-delà la mort
-mille récriminations, pourrait devenir pour
-<span class="pagenum" id="Page_72">[p.&nbsp;72]</span>
-nous quelque chose d’équivalent: leurs
-fureurs, largement étalées, rappellent la
-brouille mémorable de Didon et d’Énée.</p>
-
-<p>De Venise,—où Byron venait de vivre
-comme un Anglais et n’avait rêvé que d’un
-acte qui lui rouvrît l’Angleterre—que connut
-exactement Musset? Dans cette saison
-triste et glacée d’hiver, il errait «à Saint-Blaise,
-à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi
-la Giudecca jusqu’à San Biagio, où les coquelicots
-flamboyaient sous le soleil couchant,
-au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé
-l’ancien cimetière juif par une rivière dont on
-fauchait les rives. «Comme elle frissonne!»
-me disait un jeune Italien en me montrant la
-végétation des tombes courbée par un vent
-humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris,
-une jeune femme pour me vanter la Duse:
-«Elle frissonne si bien!» et c’est encore
-l’accent des jeunes Athéniens qui disent de
-leurs montagnes: «Elles sont si sereines!»
-Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs
-nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune
-Musset—fin, moqueur avec d’immenses
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p.&nbsp;73]</span>
-réserves sentimentales, mais que protège
-une coquille de sécheresse—vaguer, chercher
-partout le boulevard de Gand, se distraire
-en petites débauches.</p>
-
-<p>Elle était fort misérable, vers 1834, la vie
-de Venise que moi-même j’ai connue bien
-pauvre, il y a vingt années, et que les badauds
-de tous rangs sont en train de faire
-confortable (et allemande), mais inhabitable,
-car ils en chassent la solitude. «Me trouvant
-mal à l’auberge, a dit Musset, je cherchais
-vainement un logement. Je ne rencontrais
-partout que désert ou une misère épouvantable.
-A peine si, quand je sortais le soir pour
-aller à la Fenice, sur quatre palais du Grand
-Canal, j’en voyais un où, au troisième étage,
-tremblait une faible lueur; c’était la lampe
-d’un portier qui ne répondait qu’en secouant
-la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait.
-J’avais essayé de louer le premier étage de
-l’un des palais Mocenigo, les seuls garnis de
-toute la ville, et où avait demeuré lord Byron<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>;
-le loyer n’en coûtait pas cher, mais nous
-étions alors en hiver, et le soleil n’y pénètre
-<span class="pagenum" id="Page_74">[p.&nbsp;74]</span>
-jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin
-de modeste apparence qui appartenait à une
-française nommée, je crois, Adèle; elle tenait
-maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit
-dans un appartement délabré, chauffé
-par un seul poêle et meublé de vieux canapés.
-C’était pourtant le plus propre que j’eusse
-vu, et je l’arrêtai pour un mois; mais je tombai
-malade peu de temps après, et je ne pus
-venir l’habiter.»</p>
-
-<p>Favorable maladie qui sort l’enfant Musset
-de toute cette médiocrité. Nous ne remercierons
-jamais assez quelques bulles de gaz
-malsain qui vinrent crever à la surface de
-l’eau autour de la gondole de Musset. La
-malaria de Venise met nécessairement dans
-l’organisme une certaine excitation qui le
-force à produire des images exaltées. En février
-et mars 1834, elle alla chercher, dans le
-fond de ce jeune homme un peu sec, des puissances
-qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y
-ait aggravé la tare physiologique, je veux
-dire ce trouble nerveux, cette puissance de
-voir son double, auxquels nous devons les
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p.&nbsp;75]</span>
-grandes incantations d’un poète, qui, en dehors
-de ces délires, est à peu près négligeable.</p>
-
-<p>Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes
-connaissent parfaitement une sorte
-d’hallucination qui est la vision de sa propre
-image. On trouve des traces nombreuses de
-ce phénomène dans la haute littérature. Nulle
-part on ne le rencontre plus précis, plus
-authentique que chez Musset. La sublime
-<i>Nuit de décembre</i>: «Sur ma route est venu
-s’asseoir—un malheureux vêtu de noir—qui
-me ressemblait comme un frère...» n’est pas
-une froide invention. Tout me crie qu’elle
-est faite de choses vues. Au cours de sa brève
-carrière, le génie de ce poète ne se témoigna
-jamais mieux que lorsqu’il subissait des reprises
-de la malaria vénitienne. Dans ces états
-fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe
-d’amour, contemporaines de sa première
-infection, émergeaient nécessairement sur sa
-conscience. Le paludisme de Venise a collaboré
-activement à toute cette série d’excitations
-et de dépressions que nous admirons
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p.&nbsp;76]</span>
-dans la prose et dans les vers de ce charmant
-énergumène.</p>
-
-<p>Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre
-ses fenêtres sur le golfe de Saint-Marc,
-le voyageur descendu à l’hôtel Danieli
-doit se dire avec reconnaissance, avec effroi
-aussi, en un mot avec piété: «Voici donc le
-décor où cet enfant subit les malaxations du
-climat vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons
-le quartier de San Fantin et nous
-ne chercherons pas dans une arrière-cour fort
-humble, dans la corte Minelli, la casa Mesani
-où George Sand, auprès de son beau taureau
-Pagello, écrivait diligemment ses <i>Lettres
-d’un voyageur</i>. N’allons point déranger cette
-dame!... On sourit et l’on passe.</p>
-
-<p>La justesse d’esprit est une si belle chose
-que nous l’exigeons des grands écrivains et
-ne leur pardonnons point de la gâter chez le
-lecteur. Nous réprouvons dans George Sand
-un symbole glorifié du désordre. Elle parut
-telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons
-saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise
-de la châtelaine de Nohant. Tout ce qu’il y a
-<span class="pagenum" id="Page_77">[p.&nbsp;77]</span>
-de mauvais et d’irritant chez George Sand,
-c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée.
-Tout ce qu’elle a de santé, c’est le
-régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé
-son terrain, sa pente et son cours, elle faisait
-une force de destruction. Cette protestante
-qui avait des sens se querellait elle-même et
-nous obligeait à prendre parti dans son éloquente
-anarchie intérieure. Enfin, avec beaucoup
-d’énergie et une rare sûreté d’instinct,
-elle sut se conquérir un milieu, une tradition.
-A la prendre au total, ses années d’expérience,
-loin de nous scandaliser, peuvent
-nous édifier. J’admire dans la romancière
-apaisée du Berry une racinée qui, des déracinements
-même dont elle pâtit, sut faire
-sortir une démonstration très forte que l’acceptation
-d’une discipline est moins dure, au
-demeurant, que l’entière liberté.</p>
-
-<h4><i>Léopold Robert.</i></h4>
-
-<p>A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille
-petite ville de Chioggia baigne et s’allonge
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p.&nbsp;78]</span>
-dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes
-les barques, toutes les variétés d’engins pour
-la pêche, et vingt mille habitants qui vivent
-de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit
-pour évoquer Léopold Robert qui, pendant
-ses trois dernières années, de 1832 à 1835,
-étudia sur cette plage son fameux tableau <i>Le
-départ des pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique</i>.
-Il y maria tout naturellement la misère
-des Chiojotes avec ses dispositions intérieures.</p>
-
-<p>«Il y a une pensée qui me plaît dans ce
-<i>Départ</i>, écrivait-il; il annonce la fin de tout.»
-Après les <i>Moissonneurs</i>, chant de confiance
-dans la vie, les <i>Pêcheurs</i>, c’est le testament
-qu’un suicidé laisse sur sa table. Son tableau
-terminé, Léopold Robert se tua dans le palazzo
-Pizani, à San Paolo, dont il occupait un
-étage. Année 1835.</p>
-
-<p>Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est
-qu’il eut dans les herbages du Jura, au milieu
-des pâtres et des vaches, l’enfance virgilienne
-de Claude Gellée qui, sur ma Moselle,
-s’imprégnait de sentiments simples. L’Italie
-<span class="pagenum" id="Page_79">[p.&nbsp;79]</span>
-ne détruisit point l’âme extensible de mon
-compatriote; comme un beau fruit se nourrit
-de soleil, harmonieusement il s’augmenta de
-beauté. La sécheresse lorraine (de Callot, de
-Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient
-aisément force et souplesse, toscane et
-romaine. Mais le Suisse Robert écrivait de
-Venise: «Je me sens malade du mal de ceux
-qui désirent trop.»</p>
-
-<p>Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles
-du Louvre, à chercher l’<i>Arrivée des Moissonneurs
-dans les marais Pontins</i> et le <i>Retour
-du pèlerinage à la Madone de l’Arc</i>? Il ne faut
-point souhaiter que nos experts révisent cette
-gloire pré-romantique. Mais si l’on veut connaître
-les raisons qui la justifiaient, on les
-démêlera aisément dans l’apologie que Musset
-fit des <i>Pêcheurs</i> en 1836: Robert a montré
-«dans six personnages tout un peuple et tout
-un pays»; avec puissance, sagesse, patience
-(c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa
-difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler
-les arts et de ramener la vérité»; il ne
-retraçait «de la nature que ce qui est beau,
-<span class="pagenum" id="Page_80">[p.&nbsp;80]</span>
-noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il
-cherchait «la route de l’avenir là où elle est,
-dans l’humanité». Les heureux artistes qui,
-par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent
-ce que cherchait Léopold Robert, ne nous
-laissent plus sentir dans son œuvre que des
-tâtonnements, des efforts, et que le théâtral
-d’où il voulait s’évader. Toutefois à Chioggia,
-son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit,
-reprend un sens et, comment dirais-je?... un
-parfum. C’est l’anneau que nul n’essuie à la
-montre de l’antiquaire, mais que tous voudront
-baiser s’il retrouve la jolie main qu’un
-amoureux jadis bagua. Je rapporte à la sirène
-des lagunes cette relique tachée de sang.</p>
-
-<p>Léopold Robert fut un jeune homme timide,
-hanté de mélancolie héréditaire (un frère suicidé),
-sujet à des découragements et que ce
-fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire.
-En février 1832, quand il vint travailler
-à Venise, il souffrait d’un accident de jeunesse:
-une jeune femme, de qui le nom fait un excitant
-pour l’imagination, l’avait accueilli à
-Rome avec une douceur, une simplicité très
-<span class="pagenum" id="Page_81">[p.&nbsp;81]</span>
-puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse,
-Charlotte Bonaparte, fille de Joseph
-Bonaparte et belle-sœur de celui qui devint
-Napoléon III, se trouva subitement veuve en
-1831, à l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira
-chez sa mère à Florence où le jeune Léopold
-Robert continua ses assiduités. Il la plaignait;
-on s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle;
-il l’aimait. Un mariage si disproportionné
-semblait impossible. L’honnête jeune homme,
-<ins id="cor_3" title="peut">peu</ins> fait pour dompter une Napoléonide, s’enfuit
-à Venise. Depuis longtemps il projetait
-d’y peindre un brillant carnaval.</p>
-
-<p>C’est quand Venise met son masque de
-satin noir qu’elle multiplie ses puissances de
-tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de
-la ville des Doges ne pouvaient plaire à ce
-plébéien sentimental. On le vit errer dans les
-régions les plus misérables, à Pellestrina, à
-Chioggia. «Il faut que je te dise, écrivait-il à
-un ami, ce qui m’est arrivé à Chioggia; j’ai
-eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer.
-J’étais dans une mauvaise petite auberge,
-fatigué d’avoir couru toute la journée et
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p.&nbsp;82]</span>
-de n’avoir pas dormi la nuit précédente,
-enfin je voyais tout en noir; je prends mon
-petit carton à lettres pour en commencer une;
-impossible de mettre deux mots, je ne pensais
-qu’à la mort. Je voyais sous mes yeux les
-débris d’une jetée battue par les vagues; enfin
-j’avais la fièvre, car je souffrais assez.
-Puis, au moment où je me sentais arrivé au
-dernier point, une sainte colère me prend
-contre moi de ma faiblesse; je jette tout par
-terre avec rage, je commence à me dire les
-injures les plus mortifiantes; mon amour-propre
-s’en est choqué et mon énergie est
-revenue. Je me suis dit: nous verrons si je
-suis une poule mouillée. Je tapais des poings
-sur la table pour exciter ma force morale par
-ma force physique; et dès ce moment je suis
-tout remis et je ris de mon aventure.»</p>
-
-<p>Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations
-et ces dépressions ne me disent rien qui vaille.
-La terre étroite de cette extrême lagune, un
-ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des
-types graves et nobles se marièrent à ses sentiments.
-Il décida de peindre le <i>Départ des
-<span class="pagenum" id="Page_83">[p.&nbsp;83]</span>
-pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique</i>. «Je
-n’aurais point fait mon tableau si mon cœur
-n’eût été plein d’affections. Elles donnent à
-mon énergie du ressort. Elles sont pour moi,
-dans la vie, les degrés qui me font monter...»
-Les degrés qui le font monter! Je pense à ces
-pontons qu’il y a dans les bains et que l’on
-gravit pour se jeter à l’eau.</p>
-
-<p>Léopold Robert demandait-il à son travail
-ce que Le Tasse espéra du VIII<sup>e</sup> chant de la
-<i>Jérusalem</i>? Prétendait-il par la gloire se hausser
-jusqu’à son idole? La divinité des lagunes
-l’entraînait. La Sirène ne fut jamais que cette
-fièvre délicieuse qui nous chante et nous
-convainc de ne plus vouloir vivre. En vain nos
-compagnons nous supplient. Leur activité
-nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise
-m’a rendu, disait Léopold Robert: je ne souhaite
-que la tranquillité. Pouvoir m’occuper
-de ma peinture et rendre mes inspirations.»
-Comme il définit agréablement son mal!
-«Toute remplie qu’en soit mon âme, je
-trouve cet état moins pénible que le vide du
-cœur... La raison, le devoir, le caractère de
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p.&nbsp;84]</span>
-mon attachement peut-être ne permettent pas
-à une tristesse violente de s’emparer de moi;
-c’est seulement une mélancolie qui ne peut
-nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison:
-un certain paludisme est très propre à
-la sensibilité artistique, mais si son infection
-réveille des germes héréditaires, c’est la destinée
-de notre race qu’il nous faut accomplir.</p>
-
-<p>Pendant de longues semaines, Léopold
-Robert fut malade d’une fièvre cérébrale analogue
-à celle que, dans la même année et
-dans la même Venise, à quelque cent mètres,
-madame Sand et le docteur Pagello penchés
-sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire
-mépris des gens solides pour les délirants.
-Toutefois le frère d’un suicidé fait un
-terrain plus dangereux qu’un simple épileptique.</p>
-
-<p>En 1835, peu avant le dénouement qu’il
-n’avait pas encore décidé mais qui commençait
-à se développer en lui, Robert écrivit à
-son neveu des conseils où manque assurément
-le point de vue du déterminisme physiologique,
-mais qui sont admirables de
-<span class="pagenum" id="Page_85">[p.&nbsp;85]</span>
-clairvoyance. «J’ai cru remarquer chez toi, lui
-dit-il en substance, le goût de l’isolement,
-une pente à philosopher sur les choses et
-puis à mépriser la société; ne cède pas à ces
-dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir
-ce qu’il advint de ce jeune averti. En
-mars 1835, Léopold Robert écrivit à ses
-sœurs: «Il me semble que je ferais bien
-d’entreprendre un voyage, et je ne sais ce
-qui me retient ici. Je suis comme un paralytique,
-moralement parlant: je ne suis plus
-capable de prendre par moi-même un parti;
-il faut donc écouter les autres. Dieu veuille
-que cette détermination soit avantageuse à
-tous! Le bonheur de vous revoir, mes bien-aimées,
-sera toujours senti par moi, mais
-l’idée que j’en ai maintenant est accompagnée
-d’un sentiment pénible. Je me figure que je
-ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes
-que j’aime le plus, à cause de la mélancolie
-profonde qui semble me suivre partout.» Le
-29 mars 1835, il reçut des nouvelles de la
-princesse Charlotte qui venait d’accueillir, il
-n’en fallait pas douter, les tendres hommages
-<span class="pagenum" id="Page_86">[p.&nbsp;86]</span>
-d’un brillant Polonais. Il se fit chanter par
-deux musiciens allemands le <i>Requiem</i> de
-Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance
-de son frère, il s’enferma dans son
-atelier du palais Pizani et se coupa la gorge
-devant le <i>Départ des Pêcheurs</i>.</p>
-
-<p>Ce printemps de 1835 est magnifique de
-sentimentalité romantique. C’est le suicide de
-Léopold Robert qui brûle avant de mourir
-les lettres de sa princesse; c’est la rupture de
-Vigny avec madame Dorval; c’est le conflit de
-Musset avec madame Sand. Et l’on remarque
-qu’à deux de ces fièvres le paludisme de
-Venise collabore activement.</p>
-
-<h4><i>Théophile Gautier.</i></h4>
-
-<p>Après un tel chuchotement d’intimités,
-c’est un délice d’écouter le noble son de violoncelle
-que met un pur artiste dans cette
-ville, et d’entendre sur le vieux thème du <i>Carnaval
-de Venise</i> la variation de Gautier:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">A travers la folle risée</div>
- <div class="vers8">Que Saint-Marc renvoie au Lido,</div>
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_87">[p.&nbsp;87]</span>
- Une gamme monte en fusée</div>
- <div class="vers8">Comme au clair de lune un jet d’eau.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">A l’air qui jase d’un ton bouffe</div>
- <div class="vers8">Et secoue au vent ses grelots,</div>
- <div class="vers8">Un regret, ramier qu’on étouffe,</div>
- <div class="vers8">Par instants mêle ses sanglots.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Jovial et mélancolique,</div>
- <div class="vers8">Ah! vieux thème du Carnaval,</div>
- <div class="vers8">Où le rire aux larmes réplique,</div>
- <div class="vers8">Que ton charme m’a fait de mal!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si
-honnête! il écrit plutôt lourdement, sans
-éclairs, sans frissons, mais il se campe avec
-solidité devant le fait, devant la pensée,
-devant la sensation qu’il veut exprimer, en
-sorte qu’il parvient toujours à nous les faire
-toucher et palper. En 1850, il passa deux
-mois place Saint-Marc. Il se proposait d’écrire
-une série de livres sur Florence, Rome,
-Naples: il nous donna du moins une Venise.
-Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé
-de cette ville, vous chercheriez vainement une
-note sur le <i>mal</i> qu’avec son <i>charme</i> elle lui fit.
-Depuis <i>Fortunio</i> (1838), dernier livre où il
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p.&nbsp;88]</span>
-exprima sa pensée véritable, l’invasion du <i lang="it" xml:lang="it">cant</i>,
-comme il disait, et la nécessité de se soumettre
-aux convenances des journaux l’avaient
-jeté dans la description purement physique;
-il n’énonçait plus sa doctrine, il gardait son
-idée secrète.</p>
-
-<p>Devrons-nous donc ignorer à jamais les
-sentiments qu’il promenait sur les lagunes et
-ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un
-lecteur superficiel considère peut-être la
-Venise de Gautier comme une suite de photographies
-prises à toutes les heures d’un
-voyage, mais d’où naturellement le photographe
-est absent. Nous ne partageons point
-cette manière de voir. Cette riche collection
-de camées, gravés dans l’isolement et loin
-de nos passions, nous renseigne mieux sur
-l’histoire morale du <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle que tant de
-confessions oratoires et vaniteuses. Dans la
-Venise de Gautier, vous prétendez chercher
-vainement l’âme; vous dites que ce sont des
-coquilles sans l’animal, des pierres dures
-ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit
-se prête à la pression de ces intailles: comme
-<span class="pagenum" id="Page_89">[p.&nbsp;89]</span>
-autant de cachets, elles vous imposeront leur
-empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez
-un hymne esthétique, si vous déclarez:
-«Je crois à la richesse, à la beauté et au
-bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le
-cachet qui se décrit lui-même: le <i>Credo</i> de
-Gautier s’est imprimé sur votre âme.</p>
-
-<p>Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous
-les détails de Venise. Dans toutes les formes
-qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination
-inlassable et tranquille les dégradations
-modernes. Chacune de ses pages lentes
-et précises a un arrière-plan. Derrière les
-villes et les paysages qu’il peint et déroule
-sous nos regards, il se réserve un royaume de
-nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses
-dégoûts d’exilé.</p>
-
-<p>Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne,
-comme on en distribue dans les concerts
-pour aider à la compréhension des grandes
-symphonies, je dirais à peu près ceci à ceux
-qui veulent suivre Gautier à Venise:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p><i>Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p.&nbsp;90]</span>
-n’est pas. Il s’occupe à feuilleter des albums
-en attendant de pouvoir jouir des beautés
-qu’ils représentent.</i></p>
-
-<p><i>Il se berce dans quelque inexprimable rêverie
-orientale toute pleine de reflets d’or, imprégnée
-de parfums étranges et retentissante
-de bruits joyeux; il y développe des sentiments
-d’élégance, de fierté et de sensualité, et,
-au lieu de se dire que par leur nature même
-de tels états demeurent intérieurs, il pense qu’il
-les trouvera réalisés dans d’autres lieux.</i></p>
-
-<p><i>Mais peu à peu il se convainc que toute la
-terre est gâtée, et sans cesser de poursuivre les
-parties excellentes qu’elle conserve, il éprouve
-un dégoût fait de saturation et d’exigence,
-parce qu’il voudrait participer à la civilisation
-totale dont il croit que ces parties sont des
-survivances fragmentaires.</i></p>
-
-<p><i>Cela produit une satiété particulière: non
-pas l’ennui que connaissent les gens qui ont
-abusé de tout, mais cette nostalgie, cette
-grande fatigue que cause une perpétuelle et
-vaine tension de l’âme.</i></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_91">[p.&nbsp;91]</span>
-Avec quel amer retour sur lui-même Théophile
-Gautier écrit de son Fortunio: «Jamais
-un désir inassouvi ne rentra dans son cœur
-pour le dévorer avec des dents de rat!»
-Chassez l’image d’un matérialiste lourd, endormi,
-indifférent. Bien au contraire, c’est un
-idéaliste dévasté par sa puissance à concevoir
-nettement des objets qui le fuient. Mais cette
-activité unique et profonde, où Gautier absorbe
-toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux
-circonstances.</p>
-
-<h4><i>Taine.</i></h4>
-
-<p>Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à
-Venise. D’abord je passai mon temps à lire
-sur les palais l’histoire magnifique de la République,—à
-contrôler dans les musées et les
-églises écrasées d’or les catalogues,—à me
-réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et de
-l’air pur qui égaient la vie,—et sur les petits
-ponts imprévus à regarder la tristesse des
-canaux immobiles entre des murs écussonnés.</p>
-
-<p>Après trois semaines, quand mes nerfs
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p.&nbsp;92]</span>
-furent moins sensibles à cette délicate cité,
-je quittai la Piazza trop envahie de touristes
-choquants pour me confiner dans une Venise
-plus vénitienne. J’écrivis <i>Un Homme Libre</i>.
-«Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait
-de son isolement! J’échappais à l’étouffement
-du collège, je me libérais, me délivrais
-l’âme; je prenais conscience de ma volonté.
-Ceux qui connaissent la littérature française
-déclareront que ce livre eut des suites. Je me
-suis étendu, mais il demeure mon expression
-centrale. Si ma vue embrasse plus de choses,
-c’est pourtant du même point de vue que je
-regarde<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.» J’habitais <i lang="it" xml:lang="it">Fondamenta Bragadin</i>,
-ce qui me plaisait, car le noble Bragadin
-fut écorché vif et parfois il me sembla que,
-toute proportion gardée, j’avais reçu un sort
-analogue.</p>
-
-<p>Je voudrais ramasser en une dizaine de
-tableaux très brefs les sensations de mes
-vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers,
-c’est sur la minute qu’il eût fallu les fixer.—Je
-vois un matin où j’étais assis, dans la
-basilique de Saint-Marc, sur les marbres
-<span class="pagenum" id="Page_93">[p.&nbsp;93]</span>
-antiques et frais, tandis que le bon chien muselé
-de ma propriétaire allongeait sur mes genoux
-sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et
-l’autre nous regardions avec une parfaite
-volupté le cabossement des mosaïques, leurs
-teintes sombres et fastueuses. Satiété et
-nostalgie, voilà les deux mots contradictoires
-qui rendent le mieux ce qu’il y avait de sommaire
-dans ma contemplation. J’étais saturé
-d’un rêve asiatique où manquaient toutefois
-les parfums, les danses et la monotone
-cithare.—Je vois au quai des Esclavons le
-vapeur du Lido chargé de misses froides.
-Une barque sous le plein soleil s’approche.
-Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance
-y chantait une chanson éclatante comme ces
-vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais,
-cette mer, cet horizon, cette chanteuse et
-cette voix nerveuse qui frappait un ciel bleu
-et or me firent cruellement ressentir la morne
-hébétude de ces curieux sans âme. O mouvements
-de désespoir qu’il y a dans l’excès du
-plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles
-pour trouver dans notre cœur quelque
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p.&nbsp;94]</span>
-chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer
-de battre le soleil, le vent et la vague?
-Une odeur fade s’élève des lagunes.</p>
-
-<p>Dans cette ville de l’inquiétude, je connus
-toutes les délices sensuelles. Jamais pourtant,
-oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir couler
-lentement les heures. Aux meilleurs détours
-de cette Venise si variée et dans une telle surabondance
-d’imprévu, toujours j’attendais
-quelque chose.</p>
-
-<p>Vers le crépuscule, après une journée de
-travail, quand je débouchais de mes <i lang="it" xml:lang="it">Fondamenta
-Bragadin</i> en face de la Giudecca, soudain
-je voyais le soleil comme une bête
-énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat,
-par-dessus une mer élégante et de tendresse
-vaporeuse. L’admiration m’envahissait. «Je
-suis certainement, pensais-je, devant un des
-beaux paysages du monde.» Puis, avec une
-vitesse singulière de réaction, mon âme désœuvrée
-me disait: «Quoi donc! es-tu certain
-que cela t’intéresse?»</p>
-
-<p>Un jour je m’étendis sur un banc de marbre,
-quai des Esclavons, au ras de la mer; c’était
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p.&nbsp;95]</span>
-le banc de M. Taine, le banc où il se plut
-dans son voyage à Venise, du 20 avril au
-2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est
-fraîche, on contemple les merveilleux épanchements
-du soleil, la mer encore plus éclatante
-que le ciel, les longues vagues qui se
-suivent apportant sur leur dos des éclairs
-innombrables et pacifiques, les petits flots,
-les remous frétillants sous leurs écailles d’or;
-plus loin les églises, les maisons rougeâtres
-qui s’élèvent comme du milieu d’une glace
-polie, et cet éternel ruissellement de splendeur
-qui semble un beau sourire... <i>Le seul moyen
-efficace de supporter la vie, c’est d’oublier la
-vie.</i>» Une telle phrase joint M. Taine à la
-foule des ombres qui vaguent sur Venise;
-il n’y vécut aucune aventure; seulement
-quelques heures il rêva sur un banc.</p>
-
-<p>Encore qu’elles fassent un bon abécédaire
-pour débrouiller le jeune voyageur, on
-peut négliger les rédactions de Taine sur
-Venise, mais ses rêveries qui flottent sur
-cette ville n’en sont pas les moins riches
-nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p.&nbsp;96]</span>
-lagune, comme il la dispersait dans la nature.</p>
-
-<p>Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant
-du Tintoret, de la même manière que l’amant
-des forêts. Certes, il ne permettait point à
-ces désordres de la rêverie qu’ils commandassent
-son activité. Contre la vie réelle, si
-pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait
-dans une tâche, dans ses massives constructions.
-Il se contraignait à un travail systématique:
-analyser, classer. Mais sa détente
-était de courir la campagne, de s’abîmer dans
-la contemplation. Ainsi fit-il sur ce banc de
-marbre, en face de <span lang="it" xml:lang="it">San Giorgio Maggiore</span>.</p>
-
-<p>Taine eût donné toute son œuvre pour la
-<i>Chartreuse de Parme</i>; sa peur de la vie ne
-lui permit jamais les expériences préalables,
-la cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires
-pour cet âcre breuvage. Il aima comme
-des frères Byron et ce Musset dont il avait la
-ressemblance<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>; mais la perfection qu’ils
-poursuivirent, il savait qu’elle n’existe pas.
-«Si quelque chose approche de la perfection,
-ce n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte
-que mon idéal serait bien plutôt une amitié
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p.&nbsp;97]</span>
-qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé.
-Cette tristesse calme, ce découragement raisonné
-qui m’a pris à l’endroit de la pensée me
-prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère
-pas. <i>Nul homme réfléchi ne peut espérer.</i>»</p>
-
-<p>Acceptation de l’échec, connaissance que
-toute vie, nécessairement, implique un échec:
-voilà qui enrichit le sens de cette Venise considérée
-comme le refuge des vaincus. Dans la
-formule du <i>découragement raisonné</i>, elle leur
-offre un nouvel abri.</p>
-
-<p>Encore une nuance, et, dans ce beau ciel
-des orages vénitiens, nous aurons tout l’arc
-complet.</p>
-
-<h4><i>Wagner.</i></h4>
-
-<p>En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait
-à Liszt que, s’il n’obtenait pas de rentrer
-à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller
-courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui
-serait pas possible de trouver encore quelque
-plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu
-voudrais vaguer à travers le vaste monde
-<span class="pagenum" id="Page_98">[p.&nbsp;98]</span>
-dans l’espoir d’y trouver vie, jouissances et
-délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais
-qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu
-donc pas que l’aiguillon de la blessure dont
-tu souffres est dans ton propre cœur, que
-partout tu le porteras avec toi et que rien ne
-peut t’en guérir? C’est ta grandeur qui fait
-ta misère. L’une et l’autre sont inséparables
-et doivent te martyriser, jusqu’à ce que, te
-reposant dans la foi, tu trouves ta délivrance...
-C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance
-résignée en Dieu qu’est seulement le salut.»</p>
-
-<p>Wagner croyait encore qu’il est quelque
-part sur la terre un Eldorado et qu’on y
-atteint par l’amour. Optimisme à peine digne
-d’un berger de romance! Mais qui de nous
-n’a point, quelque jour, rêvé que la force
-d’attraction organiserait naturellement le bonheur,
-dès l’instant qu’on abolirait les lois?</p>
-
-<p>En 1854,—fallait-il donc qu’il eût doublé
-la quarantaine pour qu’un sang trop chaud
-cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses
-illusions?—sa philosophie s’épura. Il en
-vint à s’assurer que le salut résidait dans le
-<span class="pagenum" id="Page_99">[p.&nbsp;99]</span>
-renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant
-qui m’aide à trouver le sommeil: c’est le désir
-ardent et profond de la mort. Pleine inconscience,
-évanouissement de tous les rêves,
-non-être absolu: telle est la libération finale.»</p>
-
-<p>Wagner était prêt à épandre les ondes infinies,
-les suaves harmonies où Tristan et
-Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux
-de son impuissance à développer
-publiquement ses véritables destinées artistiques,
-malheureux d’un amour impossible, il
-se rendit à Venise pour composer le deuxième
-acte de <i>Tristan</i>.</p>
-
-<p>Je ne souhaite à personne de se soumettre
-aux influences de cette sublime tragédie, car
-ce qu’elle met dans notre sang, c’est une irritation
-mortelle, le besoin d’aller au delà, plus
-outre que l’humanité. Si les ivresses de la
-possession ne nous apaisent pas, si dans une
-folie d’amour nous continuons à nous déchirer
-contre la vie, notre aspiration normale à nous
-confondre dans l’objet de notre amour se
-mue en une sorte de désespoir au bout de
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p.&nbsp;100]</span>
-quoi il n’est plus rien, qu’un anéantissement
-volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des
-hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la
-cime des vagues où nous mène <i>Tristan</i>,
-reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent
-des lagunes.</p>
-
-<p>Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani,
-aujourd’hui hôtel de l’Europe, et que
-Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai
-vu flotter sur la Venise nocturne les fascinations
-qui le déterminèrent et qui furent les
-moyens mystérieux de son génie. Quand la
-pire obscurité pèse sur les canaux, qu’il n’est
-plus de couleur ni d’architecture, et que la
-puissante et claire Salute semble elle-même
-un fantôme, quand c’est à peine si le passage
-d’une barque silencieuse force l’eau à miroiter,
-et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent
-çà et là une très faible étoile, la ville
-enchanteresse trouve moyen tout de même
-de percer cette nuit accumulée, et de ce secret
-solennel elle s’exhale comme un hymne écrasant
-d’aridité et de nostalgie... Voilà les
-heures, j’en suis assuré, qui de la profonde
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p.&nbsp;101]</span>
-conscience de ce Germain surent extraire
-les déchirantes incantations de Tristan et
-d’Isolde.</p>
-
-<p>Au reste nous tenons de Wagner lui-même,
-un texte où l’on voit la génération du deuxième
-acte.</p>
-
-<p>Venise, qui s’en étonnera? avait donné à
-son hôte les insomnies habituelles, le subtil,
-le délicieux malaise qu’elle insinue toujours
-dans nos veines: «<i>Une nuit, ne pouvant pas
-dormir, je m’accoudai sur mon balcon, et
-comme je contemplais la vieille ville romanesque
-des lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée
-d’ombre, soudain du silence profond
-un chant s’éleva</i><a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>...» Chacune de ces touches,
-<i>vieille</i>, <i>romanesque</i>, <i>gisante</i>, <i>enveloppée
-d’ombre</i>, <i>silencieuse</i>, que Wagner emploie
-spontanément ici pour qualifier Venise, est
-très caractéristique des forces de rêverie qu’il
-accepte de cette ville. De ce <i>silence profond,
-un chant s’élève</i>. Comment le poète va-t-il le
-comprendre?</p>
-
-<p>«<i>C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier
-veillant sur sa barque, auquel les échos
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p.&nbsp;102]</span>
-du canal répondirent jusque dans le plus
-grand éloignement; et j’y reconnus la primitive
-mélopée sur laquelle, au temps du Tasse,
-ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui
-est certainement aussi ancienne que les canaux
-de Venise et leur population...</i>» Merveilleuse
-décision du génie! Voilà donc que cette chanson
-de gondolier devient par la volonté instinctive
-du poète un chant <i>puissant et rude
-de population primitive</i>, mais chargé dans la
-suite de toute la mollesse, de toute la volupté,
-de tout le faste que symbolise ce nom, le
-plus grand du Midi, le <i>Tasse</i>. Toute puissance
-et toute rudesse enrichies de toute
-volupté et venant du fond des siècles!</p>
-
-<p>«<i>Après une pause solennelle, le dialogue
-retentissant dans le lointain s’anima, au point
-de se fondre en une seule harmonie, puis au
-loin, comme auprès, le son s’éteignit dans un
-nouveau sommeil...</i>» Le chant de Venise se
-tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer.
-Toutes les puissances de ce grand Allemand
-sont déchaînées par cet appel; il se
-raccorde à cette barbarie primitive, à cette
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p.&nbsp;103]</span>
-volupté déchirante, et du silence qui leur succède
-il fait son domaine.</p>
-
-<p>«<i>Après cela, que pouvait bien la Venise
-ondoyante et bariolée m’apprendre d’elle-même
-sous les rayons du soleil, que ce rêve
-sonore de la nuit ne m’eût pas révélé d’une
-façon plus profonde et plus directe?</i>»</p>
-
-<p>Il n’a fallu que deux temps pour que cet
-Allemand substituât à cette ville latine sa Germanie
-intérieure. Dès la première pause, cette
-Venise magnifique par son manque de symétrie,
-par sa diversité même, il la réduit à
-l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la
-dit inutile. Elle est la barque qu’il repousse
-après qu’il a touché la rive. Efface-toi, Venise
-<i>ondoyante et bariolée</i>. Par toi, nous avons
-atteint le point de vue indéfiniment fécond.
-Nous savons que les mouvements de l’âme
-façonnent le monde extérieur, font éclater les
-actes et les faits comme la tulipe s’exhale du
-magnolier et comme de la tulipe son parfum.
-Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile; tu
-n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel,
-le principe. Tu nous gênes, tu nous
-<span class="pagenum" id="Page_104">[p.&nbsp;104]</span>
-retiens dans un monde inférieur et qu’il faut
-dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les
-grandes ondes de l’océan musical s’épandent,
-que les vagues sonores noient et anéantissent
-tous les accidents! Plus de lumière: la nuit.
-La nuit fait pour Tristan le domaine de
-l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine
-de la vie intérieure, et, pour Venise, le domaine
-de la fièvre. Le jour est dispersion, contrariété,
-amoindrissement. Sur la route immémoriale
-qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne
-entendit Juliette à sa fenêtre de Vérone
-se désoler du jour que les cris de l’alouette
-annoncent et qui la sépare de son tendre jeune
-homme. Un tel chant ne saurait s’oublier. La
-nuit plus belle que le jour! Ce thème empoisonne
-notre sang, s’il se développe indéfiniment,
-avec une ampleur grandissante, de la
-passion contenue à la volupté débordante,
-jusqu’à la transfiguration dans la mort. Après
-l’alouette matinale, après Juliette et Roméo,
-voici, dans le brouillard, les chants de Tristan
-et d’Isolde: «Haine au jour implacable et
-hostile! O jour perfide, anathème! Mais toi,
-<span class="pagenum" id="Page_105">[p.&nbsp;105]</span>
-nuit, vie sainte d’amour, auguste création de
-volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil,
-sans apparence et sans réveil, recueille-nous
-dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!...
-Le monde pâlit, le monde, spectre décevant
-que le jour place devant moi, et c’est moi-même
-qui suis le monde.»</p>
-
-<p>Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre
-et qui flottent autour du Saint-Graal, Wagner,
-en 1883, revint les solliciter des bercements
-et des fièvres de la lagune. Il travaillait à son
-opéra des <i>Pénitents</i> sur la légende de Bouddha...
-Apothéose de Venise, dernier terme de
-la série dont nous vîmes les numéros successifs...
-Avec ses moyens brutaux, il eût fixé
-dans ce suprême opéra les sensations que
-nous effleurâmes un soir de Venise que nous
-nous livrions au silence de ses lagunes et au
-vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions
-touché les points extrêmes de la sensibilité,
-quand le rare s’élargit et se défait dans
-l’universel et que notre imagination, à poursuivre
-le but sans cesse reculé de nos désirs,
-s’abîme dans une lassitude ineffable. La
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p.&nbsp;106]</span>
-musique seule—car nous sommes convaincu
-qu’il n’y a point discontinuité entre les arts
-divers—peut intervenir à cet instant où la
-littérature et la peinture depuis longtemps
-confessent leur échec.</p>
-
-<p>Wagner est mort dans l’entresol du palais
-Vendramin Calergi, le 13 février 1883, d’une
-maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle
-qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme
-romantique. L’intendant qui conduit le visiteur
-de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est
-pas ici (dans les beaux appartements) qu’il
-est mort; ici habite la propriétaire (Madame
-la duchesse della Grazia); Wagner logeait
-au-dessous, dans un appartement plus bas de
-plafond.» Ce serviteur sincère, par son accent
-légèrement dédaigneux, force le passant à se
-remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs
-des vérités, sur la position subalterne d’un
-aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une
-puissance de fait comme le grand Allemand.</p>
-
-<p class="sep2">Que sont les «grandeurs d’établissement»,
-<span class="pagenum" id="Page_107">[p.&nbsp;107]</span>
-c’est-à-dire les grands que la coutume installe,
-auprès de ces magiciens que nous venons
-de surprendre dans leur activité obscure
-quand ils relèvent la domination de cette
-Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses
-odeurs de mort ils font tout simplement de
-l’âme! Le <i>Don Juan</i>, la <i>Confession d’un Enfant
-du Siècle</i>, les <i>Pêcheurs</i>, l’<i>Italia</i>, <i>Tristan</i>
-demeurent en suspens sur la ville des lagunes
-et s’ajoutent, quand nous la visitons, à nos
-âmes inertes. Venise au <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle fait encore
-des conquêtes. Le politique l’abandonne à sa
-décadence, mais Wagner, Taine, Gautier,
-Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand
-et Gœthe forment son «Conseil
-des Dix».</p>
-
-<p>—Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.</p>
-
-<p>—Qu’on réserve le dixième siège. Je connais
-telle candidature.</p>
-
-<p class="sep2">L’Europe, qui se complut toute dans les
-images romantiques où les fièvres de Venise
-avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison,
-<span class="pagenum" id="Page_108">[p.&nbsp;108]</span>
-l’équilibre, et se vante d’échapper à de
-tels désordres... Mais aux canaux de Venise,
-le sillage des Byron, comme l’ornière d’un
-char, maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on
-ne peut sentir que selon les poètes. Qu’ils
-nous enseignent la révolte ou la soumission,
-cette ville privée de son sens historique, et qui
-n’agit plus que par sa régression, nous enveloppe
-d’une atmosphère d’irrémédiable échec.
-Ville vaincue, convenable aux vaincus. Comme
-un amant abandonné, au lit de sa maîtresse,
-glisse toujours vers le centre où leurs corps
-réunis d’un poids plus lourd ont pesé, le véritable
-voluptueux dans Venise revient toujours
-à quelques psaumes monotones... Tel un
-sultan dépossédé, dans les veilles bleuâtres
-d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des
-roses que la nuit parfume, du jet d’eau que
-le sérail endormi fait plus secret, ne reçoit
-que des confidences sur l’insolence de ses
-ennemis triomphants.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_109">
-
-<h3>IV<br />
-LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA
-VERS LA MORT</h3>
-
-<p>Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors
-lumineux, ses ruelles, ses places, ses traghets
-qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre,
-ses dômes, ses mâts tendus vers les cieux,
-avec ses navires aux quais, Venise chante à
-l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un
-éternel opéra.</p>
-
-<p>Désespoir d’une beauté qui s’en va vers
-la mort. Est-ce le chant d’une vieille corruptrice
-ou d’une vierge sacrifiée? Au matin,
-parfois, dans Venise, j’entendis Iphigénie,
-mais les rougeurs du soir ramenaient Jézabel.
-De tels enchantements, où l’éternelle
-jeunesse des nuages et de l’eau se mêle aux
-artifices composites des ruines, savent mettre
-<span class="pagenum" id="Page_110">[p.&nbsp;110]</span>
-en activité nos plus profondes réserves.</p>
-
-<p>A chacune de mes visites, j’ai mieux compris,
-subi la domination d’une ville qui fait sa
-splendeur, comme une fusée au bout de sa
-course, des forces qu’elle laisse retomber.</p>
-
-<p>En même temps qu’une magnificence écroulée,
-Venise me paraît ma jeunesse écoulée:
-ses influences sont à la racine d’un grand
-nombre de mes sentiments. Depuis un siècle,
-elle n’a plus vécu qu’en une dizaine de rêveurs
-qui firent ma nourriture. <i lang="la" xml:lang="la">Putridini dixi: pater
-meus es; mater mea et soror mea vermibus.</i>
-«J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon père; au
-ver, vous êtes ma mère et ma sœur.»</p>
-
-<p>A chaque fois que je descends les escaliers
-de sa gare vers ses gondoles, et dès cette
-première minute où sa lagune fraîchit sur
-mon visage, en vain me suis-je prémuni de
-quinine, je crois sentir en moi qui renaissent
-des millions de bactéries. Tout un poison qui
-sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre
-attaque le prélude. Un chant qu’à peine je
-soupçonnais commence à s’élever du fond de
-ma Lorraine intérieure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p.&nbsp;111]</span>
-Ceux qui ont besoin de se faire mal contre
-la vie, de se déchirer sur leurs pensées, se
-plaisent dans une ville où nulle beauté n’est
-sans tare. On y voit partout les conquêtes de
-la mort. Comment appliquer son âme sur la
-Venise moderne et garder une part ingénue?
-«Un galant homme se trouve toujours
-une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls
-s’accommodent qui s’acceptent comme diminués,
-touchés dans leur force, leur orgueil,
-leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes
-héros intacts.</p>
-
-<p class="sep2">Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace
-comme du sang sur le sable, silence tragique
-comme une dalle sur un tombeau, peu importe
-la manière de réagir contre le premier soufflet
-de la vie. Il n’appartient à personne que ce
-qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est
-jamais guéri. Le regard perd sa clarté droite,
-le cœur son innocente confiance, le courage
-sa sécurité. Celui que trahirent une fois des
-amis n’est plus un beau fruit sans meurtrissure,
-celui qui subit un échec, une offense,
-<span class="pagenum" id="Page_112">[p.&nbsp;112]</span>
-ne partira plus jamais comme un beau trait,
-spontanément à l’appel qui l’émeut. Je le
-vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa
-pureté exquise.</p>
-
-<p>Que cette lente mort,—comme elle met aux
-yeux de la biche des larmes qui l’introduisent
-dans notre Panthéon intime—soit un principe
-de beauté, j’y consens. Un homme qui se
-défait, c’est tout le pathétique. Mais qui ne
-préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas
-une journée sans que se présente à mon
-esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a raconté
-un jour Alphonse Daudet d’un père assis au
-chevet de son petit garçon de dix ans, très
-malade, et qu’il entendit soudain dans le
-silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.»
-Un nuage tombe sur la vie. Levez-vous vite,
-orages suprêmes!</p>
-
-<p>Orages, levez-vous, accourez. Je marche à
-toutes les lueurs qui s’enflamment sur l’horizon.
-Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse
-qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle
-va nous jeter bas; mais elle s’éloigne, sitôt
-que nous sommes couverts de son écume.
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p.&nbsp;113]</span>
-Venise laisse tomber sous la vase de sa lagune
-quelques fragments dessinés par Sammichele,
-Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio.
-Les fièvres de Byron, de Musset, de
-Robert, de Wagner remontent à la surface
-des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a
-seulement dénudé les nerfs.</p>
-
-<p>Pensées fiévreuses du soir, intolérables
-quand les exagère encore notre insomnie;
-pensées mornes du matin debout à notre chevet;
-images constantes de notre échec qu’une
-ville elle-même dégradée nous met constamment
-sous les yeux. Un esprit capable d’humilité
-céderait. Que de fois, dans Venise,
-n’ai-je pas médité comme un des plus autorisés
-testaments de la gloire la phrase qu’inscrit
-Lamartine au front de son œuvre complet:
-«Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y
-chercherais pas le bonheur, parce que je sais
-qu’il n’y est pas, mais j’y chercherais soigneusement
-l’obscurité et le silence, ces deux
-divinités domestiques qui gardent le seuil des
-moins malheureux.» Le vaincu de Saint-Point—noble
-cygne avec une âme d’ange
-<span class="pagenum" id="Page_114">[p.&nbsp;114]</span>
-et tel qu’aucun de nous ne peut prétendre à
-ses vertus—ne cesse pourtant d’avoir soif
-de la vie qu’après que ses puissances se sont
-épuisées dans toutes les ivresses. Nous qui
-manquons d’humilité de cœur, et qui ne
-voyons pas derrière notre épaule un chemin
-de gloire où consoler notre souvenir, comment
-pourrions-nous retenir un cri de révolte contre
-la nécessité qui ferme à nos rêves leurs
-routes?</p>
-
-<p class="sep2">Les églises délitées, les vastes palais ruineux,
-les îlots de plaisir où seules la misère et
-la fièvre se courtisent, les poètes romantiques
-qui scandent leurs imprécations font dans
-Venise un concert plus haut, mais non pas
-plus poignant que la musique monotone de
-chambre close qui berce un vaincu quand,
-sur les lagunes, il se gorge de solitude.</p>
-
-<p>De plus en plus, si je suis seul, je ne sais
-plus me soustraire au roman vaporeux de la
-mort. Durant des jours et des semaines, un
-philtre d’insensibilité m’isole de la vie. Durci
-par l’indifférence, je me sens tout glacé de
-<span class="pagenum" id="Page_115">[p.&nbsp;115]</span>
-morne, cependant qu’au secret de mon âme
-tournoient dix souvenirs les plus aigus, les
-dominantes de mon <ins id="cor_4" title="mécontement">mécontentement</ins>. De la profondeur
-sous une surface calme. Brillante
-lagune qui reflétez deux rives de palais, sous
-ce miroir mensonger que faites-vous de la
-Venise écroulée? Je m’abandonne avec jouissance
-à la plus stérile mélancolie, en éprouvant
-tout ce que ma situation offre de poignant
-ou d’amer. Rêveries douloureuses,
-mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous les
-brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent,
-quelle musique, quelles combinaisons harmonieuses!</p>
-
-<p>A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis
-que les vapeurs bleues montent des cassolettes,
-quatre femmes à la ceinture nue, la
-gorge, les reins et les jambes enveloppés de
-soies où tremblent des mouchetures d’or et
-d’argent, dansent durant les longues nuits
-brûlantes. Elles élèvent, jettent en arrière,
-laissent retomber languissament leurs bras;
-les corps frissonnent, les hanches ondulent,
-les petits pieds nus piétinent sourdement les
-<span class="pagenum" id="Page_116">[p.&nbsp;116]</span>
-planches, les têtes se renversent pâmées.
-Quelle nostalgie immobilise alors les chefs
-les plus actifs et les plus fiers? Les heures
-s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un
-tambourin, parfois une seule cithare, répètent
-indéfiniment la phrase mélancolique et grêle
-qui se dévide toujours pareille, et toujours
-demeure en suspens. Désir qui revient heurter
-sans trêve et qui ne trouvera pas à s’assouvir.
-Flot qui monte et descend l’escalier des palais
-de Venise sans laver leur affront, ni consommer
-leur ruine.</p>
-
-<p>Ces quatre bayadères qui tournoient dans
-les parfums d’une chambre close par une nuit
-accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes
-qui me rassasient des rêves de la mort et dont
-je n’ai jamais satiété, sont-ce des fantômes,
-une chimère de mon cœur, une pure idée
-métaphysique? Je sais leurs noms. L’une
-murmure: «Tout désirer»; l’autre réplique:
-«Tout mépriser»; une troisième renverse la
-tête et, belle comme un pur sanglot, me dit:
-«Je fus offensée»; mais la dernière signifie:
-«Vieillir». Ces quatre idées aux mille
-<span class="pagenum" id="Page_117">[p.&nbsp;117]</span>
-facettes, ces danseuses dont nous mourons,
-en se mêlant, allument tous leurs feux, et
-ceux-ci, comment me lasser de les accueillir,
-de m’y brûler, de les réfléchir?</p>
-
-<p>Dans cette débauche, aurai-je un compagnon?
-Je ne me propose point ici de discipliner
-mes idées pour que ces belles danseuses
-fassent un raisonnement. Je me déchire sur
-leur beauté. Volupté, douleur? Je ne sais.
-Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne
-veux dire, je ne puis distinguer.</p>
-
-<p class="sep2">Qui pourrait être pleinement malheureux s’il
-trouve dans la souffrance une suite indéfinie
-de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le
-chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord
-du navire le butin phosphorescent des grandes
-profondeurs.</p>
-
-<p>J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de
-la rive, à m’abandonner au fort courant qui
-me violente pour me faire son jouet, m’engloutir
-à demi et m’entraîner en peu de semaines
-sur de longs espaces de vie. Après certaines
-de ces absences, je me retrouve vieilli de dix
-<span class="pagenum" id="Page_118">[p.&nbsp;118]</span>
-ans. De là mon grand âge. Dans ces courses
-immenses, et tandis que le fleuve de tristesse,
-gravissant ses berges et s’élargissant comme
-la mer, me faisait franchir les limites normales
-d’une destinée, j’étais baigné, recouvert,
-envahi, saturé par des ondes ténébreuses
-dont notre maigre langage ne peut rendre les
-puissantes répétitions. Toute cette tristesse
-se développait et me portait sans bruit sur
-des espaces immenses auxquels je servais de
-conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit des
-lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que
-m’importe cette ville périssable? Elle n’était
-qu’un quai de marbre où j’attachai quelques
-minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes
-les amarres; je me suis détaché du rivage et
-des cieux que je connaissais. Que vaut devant
-une telle heure l’agonie du plus beau soleil
-incendiant Venise! C’est ici vraiment que nous
-atteignons aux points extrêmes de la sensibilité,
-quand le rare s’élargit et se défait dans
-l’universel, et que notre imagination, à poursuivre
-le but sans trêve reculé de nos désirs,
-s’abîme dans une lassitude ineffable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_119">[p.&nbsp;119]</span>
-La fièvre était dans Venise comme la cartouche
-de dynamite obscure dans la roche.
-Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est
-l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta
-lagune. La plainte chante encore, mais la
-belle bouche est morte. L’Océan roule dans la
-nuit. Et ses vagues en déferlant orchestrent
-l’éternel motif de la mort par excès d’amour
-de la vie.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newchap" id="Page_121">
-
-<p class="cent cs12">STANISLAS DE GUAITA<br />
-(1861-1898)</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_123">
-
-<h2>STANISLAS DE GUAITA<br />
-(1861-1898)</h2>
-
-<p class="first">Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le
-vague d’une vie d’interne dans un collège
-français, on ne comprendra pas la puissance
-que prit, sur l’auteur de cette notice, la beauté
-lyrique, quand elle lui fut proposée par un de
-ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas
-de Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et
-moi seize. Il était externe; il m’apporta en cachette
-les <i>Émaux et Camées</i>, les <i>Fleurs du Mal</i>,
-<i>Salammbô</i>. Après tant d’années, je ne me suis
-pas soustrait au prestige de ces pages, sur
-lesquelles se cristallisa soudain toute une sensibilité
-que je ne me connaissais pas. Et
-comme les simples portent sur le marbre ou
-le bois dont est faite l’idole leur sentiment
-<span class="pagenum" id="Page_124">[p.&nbsp;124]</span>
-religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur,
-la pâte du papier et l’œil des caractères, tout
-cela m’est présent et demeure mêlé au bloc
-de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai
-Baudelaire pour moi qu’un certain exemplaire
-disparu à couverture verte et saturé de musc.
-M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence
-exacte de ces poètes? Leur rythme et
-leur désolation me parlaient, me perdaient
-d’ardeur et de dégoût. Une belle messe de
-minuit bouleverse des fidèles, qui sont loin
-d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité
-de ces œuvres ajoutait, je me le rappelle,
-à leur plénitude. Je voyais qu’après
-cent lectures je ne les aurais pas épuisées; je
-les travaillais et je les écoutais sans qu’elles
-cessassent de m’être fécondes. Force des livres
-sur un organisme jeune, délicat et avide!</p>
-
-<p>Dans une règle monotone, parmi des camaraderies
-qui fournissent peu et un enseignement
-qui éveille sans exciter<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, voilà des
-voix enfin qui conçoivent la tristesse, le désir
-non rassasié, les sensations vagues et pénibles,
-bien connues dans les vies incomplètes.
-<span class="pagenum" id="Page_125">[p.&nbsp;125]</span>
-Et celui qui m’ouvre ces livres les interprète
-comme moi. Quel noble compagnon, éblouissant
-de loyauté et de dons imaginatifs! Nous
-le vîmes plus tard corpulent, un peu cérémonieux,
-avec un regard autoritaire; c’était alors
-le plus aimable des enfants, ivre de sympathie
-pour tous les êtres et pour la vie, d’une mobilité
-incroyable, de taille moyenne, avec un
-teint et des cheveux de blond, avec des mains
-remarquables de beauté. Dès 1878, je ne suis
-plus seul dans l’univers; mon ami et ses
-maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils
-ennoblissent. Telle est l’origine du sentiment
-qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel
-vient de mourir, âgé de trente-six ans. Nous
-nous sommes aimés et nous avons agi l’un
-sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers
-choix libres.</p>
-
-<p>L’année suivante, un autre bonheur m’arriva:
-la liberté. J’étais malade de neuf années
-d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes,
-et, tout en suivant les cours de philosophie au
-lycée, je vivais en chambre à la manière d’un
-étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait
-<span class="pagenum" id="Page_126">[p.&nbsp;126]</span>
-déjà perdu son père), s’installait à Alteville,
-dans la plaine de l’étang de Lindre; il demeura
-seul: c’est ainsi que nous avons passé en
-pleine indépendance les mois de mai, juin,
-juillet, août 1880. Ce temps demeure le plus
-beau de ma vie.</p>
-
-<p>La musique que faisait le monde, toute
-neuve pour des garçons de dix-sept ans,
-aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne
-l’écoutions guère. Même notre professeur, ce
-fameux Burdeau, nous déplaisait, parce qu’il
-entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre
-classe: nous le trouvions intéressé! Je veux
-dire qu’il nous semblait attaché à trop de
-choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations
-civiques et des affaires de ce monde
-auxquelles il prétendait nous initier. Si je
-cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées
-dans mes yeux mes condisciples, tels
-que je les vis au moment où, dans ses prêcheries,
-ce singulier professeur quittait l’ordre
-purement scolaire pour le champ de l’action,
-je crois comprendre que nous étions trois ou
-quatre dans un état en quelque sorte
-<span class="pagenum" id="Page_127">[p.&nbsp;127]</span>
-mystique, et disposés à lui trouver des manières
-électorales.</p>
-
-<p>Ainsi nous avions atteint aux extrémités de
-la culture idéaliste, quand nous pensions être
-sur le seuil. Absolument étrangers aux controverses
-qui passionnaient l’opinion, nous
-les jugions faites pour nous amoindrir. En
-revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique
-ou que le moindre parnassien nous
-demeurât fermé. Toute la journée, et je pourrais
-dire toute la nuit, nous lisions à haute voix
-des poètes. Guaita, qui avait une santé magnifique
-et qui en abusait, m’ayant quitté fort
-avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se
-lever sur les collines qui entourent Nancy.
-Quand il avait réveillé la nature, il venait me
-tirer du sommeil en me lisant des vers de son
-invention ou quelque pièce fameuse qu’il
-venait de découvrir.</p>
-
-<p>Combien de fois nous sommes-nous récité
-l’<i>Invitation au Voyage</i>, de Baudelaire! C’était
-le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums
-qui nous bouleversait le cœur, non par
-des ressouvenirs, mais en chargeant l’avenir
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p.&nbsp;128]</span>
-de promesses. «Mon enfant, ma sœur,—songe
-à la douceur—d’aller là-bas vivre ensemble!—Aimer
-à loisir,—aimer et mourir—au
-pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait
-au tableau d’une vie d’ordre et de
-beauté: «Des meubles luisants,—polis par
-les ans,—décoreraient notre chambre;—les
-plus rares fleurs—mêlant leurs odeurs—aux
-vagues senteurs de l’ambre...» Mais
-le point névralgique de l’âme, le poète chez
-moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces
-canaux—dormir ces vaisseaux—dont
-l’humeur est vagabonde;—c’est pour assouvir
-ton moindre désir...» Mon moindre
-désir! j’entendais bien que la vie le comblerait.</p>
-
-<p>En même temps que les chefs-d’œuvre, nous
-découvrions le tabac, le café et tout ce qui
-convient à la jeunesse. La température, cette
-année-là, fut particulièrement chaude, et, dans
-notre aigre climat de Lorraine, des fenêtres
-ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des
-éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être
-d’un vigoureux soleil qui accablait les gens
-<span class="pagenum" id="Page_129">[p.&nbsp;129]</span>
-d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma
-dix-huitième année. Voilà le temps d’où je
-date ma naissance. Oui, cette magnificence de
-la nature, notre jeune liberté, ce monde de
-sensations soulevées autour de nous, la
-chambre de Guaita où deux cents poètes
-pressés sur une table ronde supportaient avec
-nos premières cigarettes des tasses de café,
-voilà un tableau bien simple; et pourtant
-rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le
-monde, dans les cathédrales, dans les mosquées,
-dans les musées, dans les jardins, ni
-dans les assemblées publiques, n’a pénétré
-aussi profondément mon être. Certainement
-Guaita avait, lui aussi, conservé de cette
-époque des images éternellement agissantes.
-Nos années de formation nous furent communes;
-c’est en ce sens que nous étions
-autorisés à qualifier notre amitié de fraternelle.</p>
-
-<p class="sep2">Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait
-des vers à une petite revue parisienne, et
-j’avais lu avec frémissement mon nom dans la
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p.&nbsp;130]</span>
-dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits
-à la Faculté de Droit, je rêvai d’avoir du
-talent littéraire. J’employai le moyen recommandé
-aux élèves qui veulent devenir des latinistes
-élégants. Je possède encore les cahiers
-d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert, Montesquieu
-et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir
-de mots et de tournures expressives.
-Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été
-<ins id="cor_5" title="inutite">inutile</ins>. Ma familiarité avec les poètes, non
-plus. Un des secrets du bon prosateur n’est-il
-pas de trouver le rythme convenable à l’expression
-d’une idée? Ces soucis de rhétorique
-détruisent, je sais bien, le goût de la vérité, et
-l’on perd de vue sa pensée si l’on se préoccupe
-trop de moduler et de nuancer. Mais
-comment eussions-nous touché le fond des
-choses, quand nous ne connaissions que les
-brouillards divins qui flottent sur les cimes?
-On nous disait beaucoup que nous suivions
-une mauvaise méthode, mais on nous le disait
-d’une mauvaise manière. Quand on attaque
-l’esprit religieux avec l’esprit plaisantin, on
-se fait mépriser par toute âme un peu délicate;
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p.&nbsp;131]</span>
-les arguments vulgaires de ceux qui
-méprisaient notre direction poétique ne pouvaient
-nous toucher.</p>
-
-<p>Tout l’univers pour nous, je le vois maintenant,
-était désossé, en quelque sorte, sans
-charpente, privé de ce qui fait sa stabilité
-dans ses changements. A cette époque me suis-je
-jamais demandé: «Quelle est cette population,
-quelle est sa terre, le genre de ses travaux,
-son passé historique? Les sommes déposées
-dans ses caisses d’épargne augmentent-elles
-ou non? Et le nombre des élèves dans ses
-collèges, et la consommation de la houille?»
-Ces curiosités étaient au-dessus de ma raison,
-qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait
-mis sa fierté à les écarter. Et pourtant cet
-ordre réel que je croyais le domaine des
-hommes sans âme, des fonctionnaires ou des
-financiers, m’eût apparu magnifique si d’un
-mot l’on m’avait mis au point pour le voir en
-poète et en philosophe.</p>
-
-<p>Puisque nous vivions chétivement de notre
-moi tout rétréci, nous aurions pu du moins
-examiner à quel rang social nous étions nés,
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p.&nbsp;132]</span>
-avec quelles ressources, étudier les forces du
-passé en nous, enfin évaluer notre fatalité.
-Nous sommes les prolongements, la suite de
-nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux
-qui seuls sauront, avec un accent
-sincère, chanter en nous. Dans ma maison de
-famille ai-je écouté végéter ma vérité propre?
-Frivole ou plutôt perverti par les professeurs
-et leurs <i>humanités</i>, j’ignorais le grand rythme
-que l’on donne à son cœur si l’on remet à ses
-morts de le régler. L’un et l’autre, au lieu
-de connaître, pour les accepter, nos conditions
-sociales, notre conditionnement (comme
-on dit des marchandises et encore des athlètes),
-nous évoquions en nous les sensations les
-plus singulières des individus d’exception
-qui s’isolèrent de l’Humanité pour être le
-modèle de toutes les exaltations.</p>
-
-<p>Bien que nous fussions fort différents,
-Guaita, aimable, heureux de la vie, sociable,
-ouvert à toutes les impressions, et moi, trop
-fermé, qu’on froissait aisément, nous n’étions
-pas faits pour calmer notre pensée. Je crains
-que je ne l’aie détourné des études chimiques
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p.&nbsp;133]</span>
-pour lesquelles il était doué et préparé. En
-ce cas, j’aurai nui à nous deux. S’il avait
-suivi son impulsion naturelle et son premier
-projet de travailler avec M. Sainte-Claire
-Deville, un peu de sciences exactes nous
-aurait rattachés aux réalités.</p>
-
-<p>Certes, nous n’étions pas de ces petits esthètes,
-comme on en voit à Paris, qui collectionnent
-chez les poètes des beautés de colifichet
-et qui en rimaillant se préparent à être
-des vaudevillistes ou des mondains. La littérature
-n’était pas pour nous <i>lectulus florulus</i>,
-un petit lit de repos tout fleuri. Nous
-étions prodigieusement agités; je n’aurais
-pas passé les nuits de ma vingtième année
-avec des poètes s’ils eussent été incapables
-de me donner la fièvre. Guaita, dont les puissances
-alors intactes étaient avides de sensations,
-voyait dans les volumes de vers sur
-lesquels il passait sa jeunesse autre chose
-qu’un bassin d’eau claire où frissonnent des
-carpes baguées. Mais précisément les incantations
-des lyriques ont mis dans nos veines
-un ferment si fort que ce fut un poison.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">[p.&nbsp;134]</span>
-Les poètes vivent sur un petit nombre de lieux
-communs; chacun d’eux les reprend, les rafraîchit,
-les renouvelle et les fortifie avec sa
-magie propre: aussi un être en formation, s’il
-se soumet à cette action constante et presque
-monotone de leur génie, verra forcément leurs
-thèmes se mêler à sa substance. L’indifférence
-de la nature aux joies et aux souffrances de
-l’humanité, notre incapacité de diriger notre
-destin, la vanité des succès et des échecs
-devant la fosse terminale, voilà quelques-uns
-de leurs principes, et, chevillés à notre âme,
-transformés en sensibilité, ils nous prédisposent
-à l’impuissance.</p>
-
-<p>Je suis très frappé de ce que m’a dit un
-médecin sur la fameuse question des sœurs
-dans les hôpitaux. Après m’avoir expliqué
-comment ces nobles femmes valent pour créer
-une atmosphère, combien elles sont excellentes
-près du lit d’un mourant, où la coquetterie
-d’une jeune femme laïque pourrait être
-abominable, cet homme compétent ajoutait:
-«... Dans les services de chirurgie et quand
-il s’agit qu’un fil ne soit pas contaminé,
-<span class="pagenum" id="Page_135">[p.&nbsp;135]</span>
-quand il faut prendre des précautions extrêmement
-minutieuses, on ne peut pas compter
-sur des créatures qui croient à l’intervention
-d’en haut et qui disent: si Dieu veut le sauver,
-il le sauvera bien!... Nulle bonne volonté
-d’obéir n’y supplée: elles possèdent au plus
-profond de leur être une loi, une foi, qui les
-prédispose à ne pas tenir un compte suffisant
-de nos méthodes antiseptiques.»</p>
-
-<p>Selon moi, ce raisonnement s’applique à
-ceux qui ont laissé le romantisme et ses grands
-thèmes lyriques descendre au fond d’eux-mêmes
-et les constituer. Qu’est-ce qu’un
-homme d’action qui s’est habitué à méditer
-sur la mort? Mettriez-vous votre enjeu sur un
-individu assez philosophe pour sourire des
-précautions minutieuses d’un ambitieux, sous
-prétexte qu’on ne peut guère prévoir utilement
-plus de cinq ou six accidents et que le
-nombre des possibles est illimité? Et comme
-c’est agréable de s’embarquer avec un sage
-qui nous déclare au moment critique: «Après
-tout, les choses n’ont que l’importance que
-nous leur donnons, et tourne qui tourne, il n’y
-<span class="pagenum" id="Page_136">[p.&nbsp;136]</span>
-aura rien de changé dans l’univers.» Je
-reconnais que dans certaines circonstances de
-ma vie active, je me serais évité des échecs,
-si j’avais pu écraser cette petite manie raisonneuse
-et dégoûtée qui fait si bon effet dans
-les grands ramages littéraires. Vivent le bon
-sens tout plat, la raison prosaïque, quand
-leur tour est venu! Dans un plan où seul
-le succès compte, les vérités supérieures
-ne sont plus qu’une cause de chute, et s’y
-élever, c’est précisément le fait d’un esprit
-subalterne.</p>
-
-<p>Grande inconséquence de notre éducation
-française, qu’elle nous donne le goût de l’activité
-héroïque, la passion du pouvoir ou de la
-gloire, qu’elle l’excite chaque jour par la lecture
-des belles biographies et par la recherche
-des cris les plus passionnés, et qu’en même
-temps elle nous permette de considérer l’univers
-et la vie sous un angle d’où trois cents
-millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvana,
-la Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme
-scientifique! Cette contradiction ne
-serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante
-<span class="pagenum" id="Page_137">[p.&nbsp;137]</span>
-impuissance de nos jeunes bacheliers
-qu’on a signalée, qu’on n’a pas comprise et
-qu’on a appelée décadence?</p>
-
-<p>De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène
-détestable nous avait fait heureux. Nous
-vivions de nos nerfs, sans connaître que nos
-réserves s’épuisaient. Comment fûmes-nous
-un jour placés en face de notre vide et de quel
-côté avons-nous cherché une nourriture et un
-terrain où prendre racine?</p>
-
-<p>Je suis excusable d’avoir jusqu’à ce moment
-de mes souvenirs parlé autant de moi
-que de mon ami. Je ne pouvais démêler, sans
-en arracher des parties essentielles, nos jeunesses
-et nos sentiments qui se développèrent
-en s’enchevêtrant. En 1882, nous quittons
-Nancy et dès lors nos vies vont se différencier.
-Si je suis passé de la rêverie sur le moi
-au goût de la psychologie sociale, c’est par
-des voyages, par la poésie de l’histoire, c’est
-surtout par la nécessité de me soustraire au
-vague mortel et décidément insoutenable de
-la contemplation nihiliste. Mais Guaita, ayant
-cette originalité de n’être pas un analyste
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p.&nbsp;138]</span>
-dans une époque où nous le sommes tous,
-évolua d’une façon autrement rare; il sortit de
-la situation morale un peu critique où nous
-nous trouvions par une porte magnifique et
-singulière que nous franchirons avec lui d’un
-élan impétueux, en ligne droite jusqu’à la
-tombe, où il repose, réconcilié par la mort
-avec les conditions générales de l’humanité.</p>
-
-<p class="sep2">Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il
-ne sut guère en prendre l’esprit. Nous y débarquâmes
-vers le même temps (novembre 1882,
-janvier 1883); je courus au canon; après quelques
-excursions de reconnaissance, il se cantonna
-dans sa bibliothèque et dans ses tentatives
-poétiques.</p>
-
-<p>De naissance il possédait un magnifique
-sens religieux. On ne peut s’en faire une idée
-complète sur ses recueils de vers, parce qu’il
-trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même.
-Pourtant <i lang="la" xml:lang="la">Mater dolorosa</i><a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, <i lang="la" xml:lang="la">Pueri
-dum sumus</i>, <i>A la dédaignée</i>, <i>A Maurice
-Barrès</i>, <i>Hymne à Cybèle</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, d’autres pièces
-flottantes encore marquent une direction
-<span class="pagenum" id="Page_139">[p.&nbsp;139]</span>
-significative. Quelque chose à définir, le sentiment
-du divin prenait possession de Guaita.
-Peu à peu il perdit le goût de la création
-pour s’abîmer dans la recherche des lois.
-Nous avons vu de même un Sully-Prudhomme
-se stériliser ou s’égarer dans les régions de la
-pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien
-candidat à l’École Polytechnique, possédait
-une préparation spéciale et puis il inclinait
-au positivisme où répugnait nettement mon
-ami. Schiller parle d’une certaine tendance
-philosophique qui caractérise les natures sentimentales;
-il ajoute fort justement que ce
-n’est qu’avec le secours de la philosophie
-qu’on peut philosopher et que, privé de cette
-base, on tombe infailliblement dans le mysticisme.</p>
-
-<p>Quand des hasards de lecture mirent Guaita
-en présence des vieux mythes qui déjà par
-leur pittoresque baroque devaient échauffer
-ses instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de
-systèmes où étaient traduits les efforts de
-pures énergies spirituelles pour s’affranchir
-de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p.&nbsp;140]</span>
-dans l’espace et le temps, pour se désincarner.
-Il donna son adhésion immédiate à
-une doctrine affirmant la liaison de tous les
-phénomènes qui nous semblent séparés. Le
-chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne
-de l’unité de la matière, le rêveur qui avait
-toujours usé instinctivement des procédés de
-l’intuition et de l’analogie pour embrasser les
-ensembles, trouva dans l’antique sentier des
-mages les matériaux pour se dresser un abri
-à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était
-prédestiné; la grâce lui vint, je me le rappelle,
-sur une lecture du <i>Vice suprême</i>. Il lut
-Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre.
-Dès lors ce fut fini de la versification; il
-devint l’historien des sciences occultes. Et
-ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes
-lui donnèrent leur sagesse en échange
-de sa santé dont il les ranima.</p>
-
-<p class="sep2">Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix,
-que reste-t-il des cultes primitifs de
-l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels
-se greffèrent les doctrines néo-platoniciennes
-<span class="pagenum" id="Page_141">[p.&nbsp;141]</span>
-et les systèmes du moyen âge?... J’essayerai
-au moins de donner une impression des
-études que mon ami venait d’aborder et qui
-disciplinèrent sa vie.</p>
-
-<p>La mosquée, aujourd’hui cathédrale de
-Cordoue, est une forêt de colonnes précieuses,
-marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte
-et violette. Jadis on en comptait quatorze
-cent dix-neuf; sept cent cinquante subsistent.
-Pour les accumuler, le calife Abderrhaman
-razzia d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople,
-de Rome et sans doute des ruines
-de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois
-leurs chapiteaux sont aussi barbares
-que ceux des temples primitifs de l’Arabie,
-et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des
-mosquées du Caire, de Damas et de Ceifa.
-Dans la demi-lumière de cette incomparable
-<i>Djamy</i>, l’imagination s’enivre à s’associer au
-voyage de ces belles indifférentes qui, vers
-l’an 786, après avoir soutenu et paré durant
-des siècles les palais asiatiques et africains,
-vinrent, ballottées par les flots, dans cette
-Cordoue où notre main les caresse, et qui,
-<span class="pagenum" id="Page_142">[p.&nbsp;142]</span>
-par un nouveau détour des destins, issues des
-temples d’Astarté et de Janus, ayant cessé
-de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au
-prestige catholique.</p>
-
-<p>La beauté de ces courtisanes nous attire,
-et, prolongée si tard dans la vieillesse, elle
-nous trouble. Quand tous les dieux dont elles
-portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient
-encore des fidèles—artistes, archéologues,
-tous ceux dont les cordes de l’imagination
-s’ébranlent sous les doigts de la
-mort—baiser leurs marbres polis par une
-suite immense d’actes de foi...</p>
-
-<p>A chacun des <i>Essais de Sciences maudites</i>
-qu’il me faisait parvenir, mon ami me pressait
-d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais
-les prendre que pour de magnifiques invitations
-au voyage. Ces rêveries naquirent jadis dans
-les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus
-avant encore dans les siècles où notre regard
-se perd; après avoir nourri Pythagore et ses
-émules, après avoir fourni des notions à
-Platon et retrouvé pour disciples les critiques
-et les philosophes érudits d’Alexandrie, après
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p.&nbsp;143]</span>
-avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza,
-de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné
-la conception de l’univers dont vit notre
-siècle, elles luisent doucement—comme les
-porphyres et les jaspes de Cordoue—dans
-un canton délaissé de l’esprit moderne, où
-Guaita trouva son contentement.</p>
-
-<p>Des doctrines qui ont été les colonnes des
-temples les plus importants de l’humanité
-s’imposent à notre vénération. Et, pesant
-l’œuvre du compagnon de ma jeunesse, je
-dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a
-donné l’expression la plus récente de la plus
-antique des littératures ecclésiastiques!»</p>
-
-<p>Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition
-de l’occultisme se trouva fort compromise;
-une terrible lutte venait d’éclater entre
-les sociétés blanches (illuminés et martinistes)
-et les sociétés rouges (jacobins); la Révolution
-de 1789 fut un épisode de ces querelles.
-(Je parle d’après le D<sup>r</sup> Encausse; je n’ai pas
-besoin d’avertir que je suis loin d’attacher
-à ces versions une valeur historique; mais
-pour faire connaître superficiellement ces
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p.&nbsp;144]</span>
-doctrines, il faut indiquer leur partie légendaire
-aussi bien que leur partie dogmatique.)
-Les sociétés spiritualistes, diminuées, mais
-non écrasées, s’attachèrent à conquérir les
-intellectuels; la masse fut abandonnée aux
-philosophes et aux athées. Fabre d’Olivet,
-Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant et
-Alcide Morin gardaient et augmentaient le
-trésor de l’occultisme. De 1880 à 1887, les
-initiés s’émurent, car des sociétés étrangères
-intriguaient pour dépouiller la France et pour
-porter à Londres la direction de l’occultisme
-européen. Peut-être même voulait-on anéantir
-l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident!
-C’est alors qu’intervint Guaita. Il se proposait
-une triple tâche: l’étude des classiques de
-l’occulte, la méditation ou effort pour entrer
-en communion spirituelle avec l’unité divine,
-enfin la propagande. Pour mener à bonne fin
-cette reconstitution, cette «réforme», comme
-disent ses disciples, il sortit des ténèbres l’<i>Ordre
-kabbalistique de la Rose-Croix</i> qui comprend
-trois grades, le baccalauréat, la licence
-et le doctorat en Kabbale, accessibles par des
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p.&nbsp;145]</span>
-examens. Il en fut le grand maître et il l’administrait
-avec le concours d’un conseil suprême,
-composé de trois chambres.</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«L’école matérialiste officielle, nous dit le D<sup>r</sup> Encausse,
-menaçait de faire disparaître à jamais les
-hauts enseignements des Hermétistes et des Kabbalistes
-chrétiens. A côté des classiques du positivisme,
-la Rose-Croix créa les classiques de la Kabbale,
-Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit
-à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob
-Boehm, Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin,
-qui sont les seuls que la théosophie, digne
-de ce véritable nom, connaîtra plus tard, comme ce
-sont les seuls qui furent connus du <em>XV<sup>e</sup></em> au <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle.
-Bientôt des élèves nombreux et déjà versés dans les
-sciences et les lettres profanes, ingénieurs, médecins,
-professeurs, littérateurs, accoururent. Cette
-floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les
-sociétés initiatiques de l’étranger par la publication
-d’une belle série de thèses de doctorat en Kabbale.
-C’est Guaita qui la dirigeait. Sa prodigieuse érudition
-lui permettait d’indiquer en toute sûreté les
-sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et
-de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises.
-Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable
-aristocratie d’intellectuels était créée dans l’initiation,
-un Collège de France de l’ésotérisme était
-constitué et son influence s’étendait vite au loin.»</p>
-</div>
-
-<p>Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p.&nbsp;146]</span>
-Guaita accomplir. Il a réformé leur petite
-communauté; ils sont juges de l’accroissement
-de forces qu’ils reçurent de son intervention.
-Il laisse trois gros volumes: <i>Essais
-de Sciences maudites</i>, qui semblent devoir se
-placer auprès des grands classiques de l’Occulte,
-respectés et consultés comme des
-Bibles<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<p>Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut
-transformer tel être ne saura rien dire à tel
-autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur
-son lecteur. On l’accorde des
-traités de science et de philosophie où il faut
-que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi
-une instruction préalable. C’est vrai d’une façon
-plus absolue encore pour des œuvres d’une
-qualité religieuse qu’on ne peut aborder
-qu’avec un état d’esprit spécial. Moi qui ne
-distingue qu’une poussière dont je suis tout
-incommodé sur la route royale des Boehm et
-des Swedenborg, je suis indigne de décrire
-les vastes espaces où mon ami avait installé
-ses tentes et recevait l’hommage de ses émules.
-Si je trouve à ses <i>Essais</i> une forme très
-<span class="pagenum" id="Page_147">[p.&nbsp;147]</span>
-déterminée et un sens peu arrêté, c’est que je
-ne me suis pas conformé à la maxime hermétique:
-«<i lang="la" xml:lang="la">Lege, lege, lege et relege, labora, ora
-et invenies.</i>» Mais quoi! je l’ai aimé, je me
-représente les états successifs de sa sensibilité.
-Je sais qu’il fut un philosophe, si, comme je
-le crois, la philosophie, c’est devant la vie le
-sentiment et l’obsession de l’universel, et devant
-la mort l’acceptation. J’avais pour devoir de
-fixer quelques-uns des traits de cette noble et
-chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme,
-je la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément,
-dans une étude sur Guaita, et parlant
-de leurs maîtres communs, les Guillaume
-Postel, les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas
-Flamel et les Saint-Martin, le D<sup>r</sup> Marc Haven
-a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent
-d’âpres conquérants, en quête de la toison
-d’or, refusant tout titre, toute sanction de
-leurs contemporains, parlant de haut, parce
-qu’ils étaient haut situés et <i>ne comptant que
-sur les titres qu’on obtient de ses <ins id="cor_6" title="propre">propres</ins> descendants</i><a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_148">[p.&nbsp;148]</span>
-Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita
-et moi, l’habitude de lire à haute voix, quand
-nous passions une soirée ensemble. Une
-année avant sa mort et comme il m’avait lu
-une des autorités de l’Occulte, je pris l’incomparable
-conversation de Pascal avec M. de Sacy,
-qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes
-est, pour mon goût, le sommet le plus
-solide à l’œil, le plus fier et le plus caractéristique
-du grand massif littéraire français. Mon
-ami, familier des nuages, se trouvait là, je crois
-bien, sur des coteaux trop modérés. Nous discutions,
-et je lui répétais après Pascal: «Il faut
-être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire
-qu’il faut d’abord une analyse aiguë, puis
-un raisonnement puissant, et, seulement après
-une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le
-stade religieux.» A bien y réfléchir, ma critique
-ne portait pas complètement: Guaita
-n’était point un enthousiaste sans assises.
-Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix
-une proportion notable d’éléments
-scientifiques se mêlent à ces monstrueux amalgames
-auxquels les superstitions de l’Orient
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p.&nbsp;149]</span>
-et celles de l’Occident, les excès du sentiment
-religieux et de la pensée philosophique, l’astrologie,
-la magie, la théurgie et l’extase
-donnent une couleur propre à enchanter un
-ancien poète parnassien. Des vérités scientifiques
-forment le canevas sur lequel se plaisent
-à broder l’imagination, l’esprit de système et
-une érudition peu critique. Guaita aimait à
-s’autoriser d’une phrase de M. Berthelot:
-«La philosophie de la nature qui a servi de
-guide aux alchimistes est fondée sur l’hypothèse
-de l’unité de la matière; elle est aussi
-plausible au fond que les théories modernes les
-plus réputées aujourd’hui. Les opinions auxquelles
-les savants tendent à revenir sur la
-constitution de la matière ne sont pas sans
-analogie avec les vues profondes des premiers
-alchimistes.»</p>
-
-<p>Le D<sup>r</sup> Paul Hartenberg, qui fut un des
-familiers de Guaita dans les dernières années,
-nous donne son témoignage: «Guaita aimait
-à m’interroger sur le mécanisme <ins id="cor_7" title="psycholo-logique">psychologique</ins>
-des idées fixes, des obsessions, des
-hallucinations, qui ont une si grande part
-<span class="pagenum" id="Page_150">[p.&nbsp;150]</span>
-dans les préoccupations des occultistes. C’est
-qu’il avait la conviction que le merveilleux et
-le surnaturel ne présentent que des modalités,
-encore inexpliquées, du phénoménisme naturel
-et n’infirment en rien les grandes lois qui
-régissent la vie universelle. Il savait que sous
-les voiles complaisants des symboles se
-cachent quelques vérités simples et éternelles.
-Parfois même il regrettait toute cette terminologie
-mystérieuse, tous ces attributs déconcertants
-et surtout la rhétorique sonore dont
-certains entourent les doctrines ésotériques.»</p>
-
-<p>Mais ne prendrais-je pas un souci superflu
-et un peu puéril en voulant faire rentrer Guaita
-dans les gros bataillons de la science? Ceux
-qui essaient de définir l’infini et d’exprimer
-l’ineffable sont entraînés à tracer des figures
-insuffisantes et un peu ridicules. Il serait
-injuste de s’arrêter à ce que les études des
-occultistes semblent avoir de bistourné, de
-confus et de verbal, puisque pour un groupe
-d’hommes de valeur elles sont un langage
-clair et un lien de haute moralité. Il serait criminel
-de chercher à extirper ce qui nous
-<span class="pagenum" id="Page_151">[p.&nbsp;151]</span>
-semble un peu charlatanesque dans ces doctrines,
-car on risquerait avec ce faux purisme
-d’atteindre leurs parties essentielles, les organes
-de vie par lesquels elles adhèrent si
-profondément à l’âme de leurs fidèles. Il me
-semble que si l’on veut se placer juste au
-point convenable pour apprécier un penseur
-comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter
-la belle formule gœthienne: «Ne rien
-gâter, ne rien détruire.» C’est entendu, mon
-ami ne marchait pas d’accord avec les idées à
-la mode de son temps. C’est entendu encore,
-ce mouvement général qui met aujourd’hui
-chaque génération à la suite des livres de
-classes arrêtés par M. le ministre de l’Instruction
-publique ne laisse pas d’avoir du
-grandiose, et un tel accord peut être interprété
-comme un hommage à la Vérité. Cependant,
-les types fortement accusés, s’ils n’ont
-plus d’emploi dans une société où tout tend à
-les réduire et qui marche en rang de collégiens,
-doivent être recueillis par les gens de
-culture. Les esprits vulgaires veulent que leur
-état propre soit le type de l’intégrité intellectuelle.
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p.&nbsp;152]</span>
-Ils traitent d’aliénation la mélancolie
-si raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces
-grands hommes, en effet, ne possédèrent
-jamais le magnifique équilibre des imbéciles.
-La bizarre indépendance de mon ami, chez
-qui il y avait du sang allemand, est un beau
-legs du Nord à notre discipline latine.</p>
-
-<p>Si nous maintenons notre regard sur la
-biographie de Guaita et si nous la fixons
-avec ce sentiment généreux qui laisse les
-images prendre dans l’esprit toute leur importance,
-elle nous permettra de nous représenter
-ce que furent dans le passé certaines vies
-religieuses. J’ai lu de pitoyables notices sur
-Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans
-son portrait, nous devons marquer comme
-ses dominantes sa parfaite simplicité de manières
-et une sorte de beauté morale qui, ne
-cherchant aucun effet, conquérait d’autant
-plus fortement.</p>
-
-<p>Osons le mot dans une notice sur un théosophe:
-Guaita s’enfermait dans la catégorie
-de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en
-faire une image plus épurée et pour cela de
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p.&nbsp;153]</span>
-se perfectionner. Lui qui écrivit des livres où
-la science de Dieu est tout abstraite et desséchée,
-il mêlait à tous les actes de sa vie le
-sentiment religieux le plus noble, le plus
-facile, le plus libre dans son développement.
-Nous avons le droit de considérer comme un
-culte permanent—peu arrêté, peu clair, mais
-par là d’autant moins critiquable—sa délicatesse
-de conscience, l’enthousiasme de ses
-veilles, les scrupules qu’il apportait avec les
-rares amis de sa solitude. Hors la beauté
-morale, tout lui était étranger.</p>
-
-<p class="sep2">Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la
-vie la plus hautement noble concordait d’une
-façon excellente avec ses manières d’homme
-parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans
-deux cadres fort inégaux en agréments, mais
-l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique.
-Il passait cinq mois de l’année dans un
-petit rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine, où
-il recevait quelques occultistes. Il demeurait
-parfois des semaines sans sortir. Il avait
-<span class="pagenum" id="Page_154">[p.&nbsp;154]</span>
-amassé là toute une bibliothèque étrange et
-précieuse; des textes latins du moyen âge, des
-vieux grimoires chargés de pantacles, des
-parchemins enluminés de miniatures, les éditions
-les plus estimées des Van Helmont,
-Paracelse, Raymond Lulle, Saint-Martin,
-Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa,
-Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des
-manuscrits d’Eliphas, des reliures signées
-Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru,
-des ouvrages de science contemporaine.
-«Dans cette atmosphère, habitée par les plus
-audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit
-un de ses visiteurs, semblaient flotter des
-pensées et on respirait de l’intelligence.» On
-y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement
-les journaux, classait les hommes de
-notre époque, non d’après leur personnalité
-ou leur situation acquise, mais selon le profit
-qu’il tirait de leurs œuvres. Cette manière
-faite d’équité et d’égoïsme intellectuel l’amenait
-à contredire nos raisons, nos modes et
-aussi le sens commun. Dans cette faculté que
-garda Guaita de vivre et de penser en dehors
-<span class="pagenum" id="Page_155">[p.&nbsp;155]</span>
-des conditions générales de l’époque, je
-reconnais les habitudes que nous avions prises
-au beau temps de notre jeunesse et quand
-nous nous donnions nos fièvres cérébrales à
-Nancy. De telles conceptions comportent bien
-de la naïveté; on y reconnaît l’influence des
-poètes qui nous formèrent le jugement et qui
-pour la plupart ont écrit leur chef-d’œuvre
-quand ils étaient tout jeunes, tout inexpérimentés.
-Mais enfin, c’est une avoine, cette
-illusion, et qui aide à trotter. Tout un petit
-monde de travailleurs respirait de la force
-dans cet air raréfié où Guaita se confinait
-avenue Trudaine. J’y étais aimé sans variation
-à craindre, puisque c’était pour notre
-passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent,
-ce sont des témoins dont l’absence peut nous
-faire perdre les plus graves procès: eux,
-voyaient les racines et reconnaissaient la
-nécessité de certains de nos actes, que les
-étrangers dorénavant jugeront en bien ou en
-mal, selon les convenances de leur politique.</p>
-
-<p>Les sept mois qu’il passait hors de Paris,
-<span class="pagenum" id="Page_156">[p.&nbsp;156]</span>
-Guaita les vivait à la campagne, auprès d’une
-mère admirable, dans une intimité de sentiments
-religieux qui correspondaient à sa conception
-morale de l’univers. Le château
-d’Alteville est situé dans la partie la plus
-solitaire de la Lorraine allemande, parmi les
-vastes paysages de l’étang de Lindre. Un ciel
-le plus souvent bas, un horizon immobile,
-un silence jamais troublé que par le cri des
-paons, des bois de chênes toujours déserts,
-un vieux parc avec quelques bancs bien placés,
-des appartements où demeure le calme
-des vies qui s’y développèrent, tout ce décor
-immuable de son enfance favorisait ses méditations
-larges et monotones. Il les poursuivait
-durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi
-ses réflexions voulait-il compenser la brièveté
-de sa vie? Il lui plaisait au terme de ses
-veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant
-des épais rideaux, promesse que la
-nature faisait à ce chercheur d’absolu et que la
-mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville,
-contre l’église de Tarquimpol, que Guaita
-est enterré, le dernier, tout au moins pour la
-<span class="pagenum" id="Page_157">[p.&nbsp;157]</span>
-branche française, d’un nom estimé depuis
-des générations<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<p>Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai
-vécu depuis ma jeunesse, je n’y retrouve que
-mes rêves. En remontant leur pente insensible,
-je m’enfonce dans une demi-obscurité
-qui leur est facile comme les nuits d’Orient.
-Elle me laisse apercevoir seulement des ruines
-et des feuillages; ce sont quelques images
-illustres et des temples, que jadis j’ai interrogés,
-et puis les lauriers, les chênes verts
-d’Italie, les jardins parfumés d’Espagne, qui
-m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit
-chemin et dans cette atmosphère romanesque,
-il ne manquait rien qu’un tombeau. Celui qui
-dans un terme si court vient d’être élevé au
-compagnon de ces grandes débauches de
-poésie, pendant lesquelles nous avions presque
-effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.</p>
-
-<p class="ralign">Juin 1898.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newchap" id="Page_159">
-
-<p class="cent cs12">UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE</p>
-
-<div class="dedic">
-
-<p>A René Quinton, au savant biologiste
-que nous remercions de quatre
-pages inestimables sur la qualité fondamentale
-et la suprématie de l’esprit
-français.</p>
-
-</div>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_161">
-
-<h2>UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE</h2>
-
-<p class="first">Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche!
-Par une fuite continuelle, par son
-éventail interposé et par la pratique de la
-restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort
-cacher quel chef-d’œuvre ses propres soins
-secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la
-contemplons: sinon directement, du moins
-telle qu’elle se réfléchit dans la mémoire d’un
-jeune poète, tout préparé par son tempérament
-et par les circonstances à ressentir la beauté.</p>
-
-<p>Le docteur Constantin Christomanos se
-souvient que j’ai essayé de décrire une méthode
-pour gouverner notre sensibilité, et
-même, nous raconte-t-il, l’impératrice daignait
-se plaire à ces petits romans dont il lui donnait
-lecture. Il pense à juste titre que son mémorial
-<span class="pagenum" id="Page_162">[p.&nbsp;162]</span>
-d’une reine qui ne voulut d’autre royaume
-que sa vie intérieure nous fournira la plus
-abondante et la plus rare contribution au Culte
-du Moi. Il nous demande de présenter au
-public français son <i>Elisabeth de Bavière</i><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.
-Mais qui sommes-nous pour manier ce poème
-vraiment impérial où l’imagination du plus
-pauvre lecteur amassera d’elle-même un
-magnifique commentaire?</p>
-
-<p>La divine Antigone de Sophocle dit à sa
-sœur Ismène: «Depuis longtemps je suis
-morte à la vie, je ne peux plus servir que les
-morts.» C’est une insensée, pense Créon.
-«Prince, lui répond Ismène, jamais la raison
-que la nature nous a donnée ne résiste à
-l’excès du malheur.» On aime à trouver dans
-la langue que préférait l’impératrice les mots
-qui touchent sa plaie sans l’offenser.</p>
-
-<p>Du point de vue où nous nous plaçons,
-nous devons bénir les souffrances d’Elisabeth
-de Bavière. La jeune impératrice émerveillait
-ses peuples et la haute société européenne,
-mais, quel que fût le romanesque de sa première
-beauté, on préférera celle que lui firent
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p.&nbsp;163]</span>
-les meurtrissures de la vie. L’impératrice
-Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce
-qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates
-de la vie à leurs charmes de déesses?</p>
-
-<p>Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice
-Elisabeth, le lecteur imaginatif—et celui-là
-seul poursuivra cette lecture—voit, de ses
-propres yeux, un confus amas d’horreurs
-autour d’un trône chancelant! Sa sœur, la
-duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au
-Bazar de la Charité; une autre sœur qui perd
-héroïquement aux murailles de Gaëte un
-royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien
-I<sup>er</sup>, fusillé à Queretaro; sa belle-sœur,
-l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son
-cousin préféré, le roi Louis II de Bavière,
-noyé dans le lac de Starnberg; son beau-frère,
-le comte Louis de Trani, suicidé à
-Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant
-à ses dignités et se perdant en mer;
-l’archiduc Guillaume, tué par son cheval;
-sa nièce, l’archiduchesse Mathilde, brûlée
-vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc
-Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin,
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p.&nbsp;164]</span>
-le prince héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné,
-dans une nuit de débauche dont l’horreur
-reste couverte d’un voile noir...</p>
-
-<p>Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la
-Démence et le Crime semblent errer, comme
-les Furies d’Hellas sous les portiques du
-palais de Mycènes. Enfin une mort tragique
-vient donner un suprême prestige à cette
-âme que les coups acharnés du destin avaient
-travaillée comme une matière rare.</p>
-
-<p>O sombre magnificence! M. Christomanos
-ne nous décrit point ce <i lang="la" xml:lang="la">cursus honorum</i>.
-On aimerait d’étudier les cruelles
-étapes antérieures de cette fille d’une vieille
-race, puis la lente altération qui la menait,
-impératrice, dans les solitudes et qui, morte,
-la sort de la foule vulgaire des ombres. Pour
-nous rendre tout intelligible cette cousine de
-Louis II<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, il faudrait une solide histoire
-des Wittelsbach<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Les événements ne firent
-sans doute que prêter leur pente à des inclinations
-naturelles. Mais il ne s’agit point
-aujourd’hui d’analyser cette prédestination.
-Acceptons une part de mystère. Sur un fond
-<span class="pagenum" id="Page_165">[p.&nbsp;165]</span>
-d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la
-figure de l’impératrice. Nous prendrons ici
-Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice
-de notre imagination, comme une nourriture
-poétique et une hostie de beauté. Elle peut
-faire un des refuges, un des sommets de notre
-rêverie.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_166">
-
-<h3>I<br />
-UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE</h3>
-
-<p>Il faut d’abord que l’on sache d’où nous
-viennent ces précieuses révélations. Examinons
-l’instrument par lequel nous allons
-voir.</p>
-
-<p>En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote
-qui travaillait, tout le jour et fort avant
-le soir, dans une maison triste et décente d’un
-faubourg de Vienne. Seulement, quand il
-cherchait des citations latines pour sa thèse
-sur les «Institutions byzantines dans le droit
-franc», parfois il rêvait et soupirait. Au soir,
-un merle venait se poser sur le toit d’en face
-et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité
-noyât sa petite forme et sa petite voix.
-Or, voici que l’impératrice d’Autriche eut le
-caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune
-<span class="pagenum" id="Page_167">[p.&nbsp;167]</span>
-Hellène qui la suivît dans ses promenades. On
-lui parla de l’étudiant. Elle le fit chercher par
-une voiture de la cour.</p>
-
-<p>Vous distinguerez les défauts et les qualités
-de M. Christomanos sur la première page
-de son livre, charmante de jeunesse et de
-perméabilité à tout ce qui est fastueux,
-esthétique et rare. N’est-il point quelque
-frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout
-imprégné d’orientalisme?</p>
-
-<p class="sep2">«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut
-à l’entrée du parc, et me dit que Sa Majesté
-m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près
-du château, et me laissa dans un bosquet,
-parmi les pelouses, après s’être profondément
-incliné. Subitement transporté de l’atmosphère
-grise et du banal tous les jours de
-Vienne dans cet impérial jardin fermé où ne
-pénétraient pas les simples mortels, ébranlé
-par l’attente d’un événement décisif, je me
-trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi.
-C’était comme si j’éprouvais tout cela en une
-autre personne. J’avais le sentiment de rêver
-<span class="pagenum" id="Page_168">[p.&nbsp;168]</span>
-un rêve étrange et délicieux, et je craignais
-qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le
-désir impatient de ce qui allait venir m’exaspérait,
-comme si je ne pouvais pas attendre le
-réveil.</p>
-
-<p>«Je ne connaissais l’impératrice que par
-ses portraits qui la représentaient presque
-toujours le diadème au front. Quel indicible
-émoi! Autour d’un buisson tremblant de
-mimosa, des essaims d’abeilles bourdonnaient.
-Certes, ces petites boules fleuries ne savaient
-pas qu’elles étaient là pour moi autant que
-pour les abeilles, pour que leur regard et leur
-souffle embaumé me rendissent cette heure
-inoubliable, autant que pour donner leur miel
-aux abeilles. Les abeilles et mon sang bourdonnaient
-à mes tempes, et je me disais:
-«Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne
-semble pas me connaître et qui, cependant,
-d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.»</p>
-
-<p>«Je ressens encore la poésie de cette heure
-de merveilleuse angoisse qui m’emportait loin
-de moi-même vers un horizon de mystère
-sans limites. J’attendais et mon cœur
-<span class="pagenum" id="Page_169">[p.&nbsp;169]</span>
-s’emplissait de plus en plus de la certitude que
-j’étais sur le point de voir apparaître ce que
-ma vie aurait de plus précieux... Soudain, elle
-fut devant moi, sans que je l’eusse entendue
-venir, svelte et noire.</p>
-
-<p>«Dès avant que son ombre m’eût atteint
-pour me tirer en sursaut du rêve où je m’abîmais,
-je sentis son approche. Elle se tenait
-devant moi, un peu penchée en avant. Sa
-tête se détachait sur le fond d’une ombrelle
-blanche que traversaient les rayons du soleil,
-ce qui mettait une sorte de nimbe léger autour
-de son front. De la main gauche, elle tenait
-un éventail noir légèrement incliné vers sa
-joue. Ses yeux d’or clair me fixaient...</p>
-
-<p>«Je ne sus tout de suite qu’une chose:
-c’était Elle. Comme elle ressemblait peu à
-tous les portraits! C’était un être tout autre,
-et pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions
-les plus idéales et les plus tragiques
-de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de
-me le rappeler. Je balbutiai quelques phrases
-sur ma joie et le grand honneur... Mais elle
-dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_170">[p.&nbsp;170]</span>
-—Quand les Hellènes parlent leur langue,
-c’est comme une musique.»</p>
-
-<p class="sep2">Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer
-la jeune Esther, quand elle s’évanouit
-devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime
-cet enfant, le vers racinien:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?</div>
-</div>
-
-<p>Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort,
-demeurera persuadé de cette fraternité poétique.
-Il serait déplorable qu’une telle persuasion
-l’eût amené à dénaturer dans son
-journal les sentiments et les paroles de
-l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver
-sous la manière du jeune poète les mouvements
-d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans
-cette noble intimité que nous pénétrons à la
-suite de ce guide follement sensible et qui
-possède de naissance le goût des plus rares
-fantaisies esthétiques.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_171">
-
-<h3>II<br />
-UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE</h3>
-
-<p>On doit regretter que le second Empire n’ait
-pas chargé Théophile Gautier de parcourir le
-monde pour en dresser le minutieux inventaire
-pittoresque; plût au ciel que le destin
-m’eût attaché à la personne de Bonaparte,
-depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour
-rendre témoignage des séances du Conseil
-d’État, des enivrements du triomphe et des
-tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances
-qui permirent à M. Christomanos,
-nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la
-beauté, de ramasser à la Hofburg, dans sa
-dix-neuvième année, tant de couleurs, de
-parfums, de saveur, toute une chaude poésie
-orientale, décorative et lyrique.</p>
-
-<p>Ce jeune homme installé près de la
-<span class="pagenum" id="Page_172">[p.&nbsp;172]</span>
-souveraine prit des notes au jour le jour.</p>
-
-<p>«Mon appartement, écrivait-il, est situé
-dans l’aile léopoldine. On arrive du Franzensplatz,
-à côté du corps de garde, par un
-étroit escalier en colimaçon, jour et nuit
-éclairé au gaz, «l’escalier des confiseurs», à
-un long corridor tapissé de nattes, «le passage
-des demoiselles». Une longue suite de
-portes avec des noms de dames d’honneur
-sur des cartons blancs. Tout au bout, des
-gardes de la Burg qui vont et viennent lentement
-avec des cliquetis de sabres. A ma surprise,
-je lis sur une de ces portes mon nom:
-voilà donc mon existence à venir étiquetée
-dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour.
-Ma chambre est vaste, mais basse de plafond.
-Une grande double fenêtre donne sur la place
-extérieure du château et sur le Volksgarten
-que maintenant un crépuscule gris enveloppe.
-Sur le parquet poli comme un miroir, le feu
-du poêle envoie voleter des essaims de feux
-follets. Les tentures et les meubles sont à
-rayures grises et blanches. Un paravent de
-soie rouge masque à demi le lit recouvert,
-<span class="pagenum" id="Page_173">[p.&nbsp;173]</span>
-lui aussi, d’une lourde soie. Le tout,
-du reste, d’une simplicité de très grand air.</p>
-
-<p>«Dès ce premier soir, l’impératrice me
-reçut. Un laquais du service privé vint m’avertir
-que Sa Majesté avait su mon arrivée et me
-priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai,
-à pas muets sur les nattes, tout le long du
-couloir, parmi des laquais et des caméristes
-qui chuchotaient, puis, après un coude, par
-un corridor plus large, qui traverse l’aile dite
-de l’impératrice Amélie. C’est la partie du
-château qui regarde le Franzensplatz du gros
-œil de son horloge flamboyant dans la nuit;
-elle est habitée exclusivement par l’impératrice
-et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai
-au grand escalier d’honneur, puis, un étage
-plus bas, sur un palier, où un garde de la
-Burg en grand uniforme était planté immobile
-devant une très grosse portière de velours.
-Derrière cette draperie, un vestibule de style
-empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres
-princières où l’on gèle si atrocement
-quand on n’est pas né laquais. Plusieurs
-huissiers à bas blancs, culottes vert-amande,
-<span class="pagenum" id="Page_174">[p.&nbsp;174]</span>
-s’inclinèrent devant moi jusqu’à terre, les
-portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et
-je me trouvai à l’improviste dans une seconde
-pièce qui était encore plus somptueuse, mais
-dont l’accueil me fut moins fermé et moins
-hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment
-de rang plus élevé, en habit noir, vint à
-ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris
-instinctivement une nouvelle allure, et que je
-la soutenais avec une grande virtuosité; il
-s’agit de marcher sans s’arrêter et sans hâte,
-en glissant sur le parquet plutôt qu’en le
-foulant, sans butter aux saluts ni aux révérences.
-Le valet de chambre de l’impératrice,
-également en noir (la livrée de deuil privée de
-Sa Majesté), sortit de la porte opposée, s’inclina
-profondément, et disparut aussitôt par
-la même porte, sur la pointe des pieds, pour
-m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur
-souffle et leur âme, et n’étaient que frac et
-pointes des pieds. La porte s’ouvrit à deux
-battants, sans le moindre bruit. Derrière un
-paravent de soie écarlate, j’entrai dans une
-vaste salle brillamment éclairée. Sur les murs,
-<span class="pagenum" id="Page_175">[p.&nbsp;175]</span>
-des soies rouges, tout autour des meubles
-dorés, de larges et profonds miroirs tenant des
-panneaux entiers, puis, au milieu, de grands
-lustres pendants. Une atmosphère d’une pureté
-presque immatérielle s’exhalait vers moi.</p>
-
-<p>«D’une autre porte ouverte dans le fond et
-qui laissait entrevoir un petit salon, l’impératrice
-m’apparut, venant à ma rencontre...</p>
-
-<p>«... Les murs scintillaient de rouge sombre,
-des flammes sans nombre ruisselaient sur les
-dorures et rejaillissaient de la profondeur des
-miroirs, les cristaux en losanges des lustres
-étincelaient comme des pierres précieuses
-suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir, se
-tenait devant moi, souveraine de toute cette
-splendeur. Elle me salua, d’abord, de loin, et
-me dit qu’elle se réjouissait de me revoir près
-d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et
-que sa voix eut résonné, le rayonnement
-autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle
-était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait.
-Je savais déjà, avant d’entrer, ce que
-je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui.
-Nous nous promenâmes, une heure durant,
-<span class="pagenum" id="Page_176">[p.&nbsp;176]</span>
-sur le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme
-sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière
-dont l’attouchement agissait comme un
-air tiède, ou, mieux, comme une musique.</p>
-
-<p>«Tout autour, des meubles dorés se dressaient
-à de longues distances, et dans un
-calme parfait, comme des objets enchantés.
-Nulle ligne ne bougeait. De grands miroirs
-prolongeaient la pièce où la lumière rebondissait,
-comme une buée fluide d’or et de sang.
-L’atmosphère de l’étiquette espagnole baignait
-les coins sombres, les portraits princiers dans
-de lourds cadres dorés et les portes secrètes
-tapissées de soie. Mais je sentis plus que je
-ne vis, presque dissimulées par les lourdes
-soies et les dentelles des rideaux, des azalées
-grandes comme des arbres, épanouies, ô tendre
-floraison, en innombrables calices blancs et
-roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les
-jeunes arbres se tiennent cachés pendant l’hiver,
-en de semblables palais, chez quelque
-fée exilée.»</p>
-
-<p class="sep2">Il ne faut jamais craindre en art de forcer
-<span class="pagenum" id="Page_177">[p.&nbsp;177]</span>
-le caractère. Dans ce portrait d’Elisabeth de
-Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez
-à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais
-pourquoi citer ces trois peintres? Tout artiste,
-dans toute création, place naturellement un
-peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle
-qui semble étrangère à la nature, qui nous
-donne une commotion et qui, d’une manière
-irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes
-avenues. Si j’avais à considérer la vie d’Elisabeth
-de Bavière comme un document, comme
-le point de départ d’une invention artistique,
-je saisirais avec vivacité, pour en faire un des
-ferments de mon travail, le spectacle que cette
-impératrice offrit au jeune Christomanos, certain
-jour qu’elle l’avait appelé à Schœnbrunn.
-Il vit des cordes, des appareils de gymnastique
-et de suspension, fixés à la porte du
-salon impérial: Sa Majesté était en train de
-«faire des anneaux». Elle portait une robe de
-soie noire à longue queue, bordée de superbes
-plumes d’autruche, noires aussi. Le jeune
-homme n’avait jamais vu la souveraine habillée
-avec tant de pompe. «Suspendue aux
-<span class="pagenum" id="Page_178">[p.&nbsp;178]</span>
-cordes, elle faisait un effet fantastique, comme
-d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour
-poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus
-une corde tendue assez bas.</p>
-
-<p>«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne
-désapprenne pas de sauter. Mon père était un
-grand chasseur devant l’Éternel et il voulait
-nous apprendre à sauter comme les chamois.»</p>
-
-<p>«Puis elle me pria de continuer la lecture
-de l’<i>Odyssée</i><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.»</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_179">
-
-<h3>III<br />
-UNE GRANDE RICHESSE d’ÉMOTIVITÉ</h3>
-
-<p>A travers le chant de ce page amoureux
-d’une étoile, commence-t-on de soupçonner le
-rythme singulier d’Elisabeth d’Autriche?</p>
-
-<p>Pour faire sentir l’humeur individuelle de
-tous ses jugements et qu’on ne nous soupçonne
-point de prendre son portrait dans notre
-rêverie, il faut que sa ressemblance puisse se
-former sous les yeux d’un lecteur patient.
-Goutte à goutte, comme un parfum, laissons
-s’épandre autour de nous, un peu au hasard,
-cette sensibilité impériale. Qui donc plaindra
-le temps qu’il y donne?</p>
-
-<p class="sep2">On ne doit pas errer sur l’élément fondamental
-de cette impératrice. Dès les premiers
-jours, ayant surpris sans doute quelque
-<span class="pagenum" id="Page_180">[p.&nbsp;180]</span>
-étonnement chez M. Christomanos, elle lui disait:</p>
-
-<p>—Quand une dame d’honneur est près de
-moi, je suis tout autre, n’est-ce pas? Vous
-l’avez remarqué. En effet, il me faut toujours
-dire aux comtesses quelque chose qui leur
-permette de répondre. C’est là exactement
-leur office. Le plus grand effroi des rois est
-de toujours interroger.</p>
-
-<p>Cette franchise saisissante nous introduit
-au cœur du mystère que furent l’âme et la
-vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse
-d’émotivité où nous allons nous éblouir
-tout à l’aise, la satiété et le mépris, voilà
-d’abord les deux caractères qui frappent. Cette
-impératrice n’aimait qu’une chose, impossible
-à trouver dans les cours: le pur, le simple,
-la nature dépouillée de tout artifice.</p>
-
-<p>—Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à
-Christomanos, je reconnais que la lourdeur
-de l’existence, on la sent surtout par le contact
-avec les hommes. La mer et les arbres
-enlèvent de nous tout ce qui est terrestre.
-Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans
-nombre. Tout commerce avec la société
-<span class="pagenum" id="Page_181">[p.&nbsp;181]</span>
-humaine nous fait dévier dans cette ascension
-et aiguise la sensation de notre individualité,
-ce qui fait toujours souffrir. Certains hommes
-cependant me sont aussi agréables que les
-arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux
-paysans et aux fous de village, gens qui se
-meuvent peu parmi la foule des mortels et qui
-commercent beaucoup avec les choses éternelles.
-Ils me donnent plus qu’assurément je
-ne pourrais jamais leur donner comme impératrice.
-C’est pourquoi je les quitte toujours
-avec une grande gratitude; ils me délivrent
-de quelque chose d’étranger et d’angoissant
-qui s’accroche à moi et m’oppresse.</p>
-
-<p class="sep2">Ceux qui ont quelque habitude des atténuations
-que les personnes bien élevées se plaisent
-à mettre sur leurs pensées, distingueraient
-déjà derrière cette haute et poétique
-philosophie une souveraine qui se dérobe, une
-impératrice réfractaire, mais elle ne permet
-point qu’aucun doute en subsiste; elle laisse
-glisser à ses pieds, devant nous, le sceptre et
-la couronne:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_182">[p.&nbsp;182]</span>
-—Nos sentiments intimes sont plus précieux,
-dit-elle, que tous les titres et que toutes
-les dignités, guenilles bariolées par lesquelles
-on croit cacher des nudités...</p>
-
-<p>Elle complétait cette pensée, peu convenable
-dans sa bouche, par une affirmation
-magnifique et féconde à méditer:</p>
-
-<p>—Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons
-de nos antérieures existences spirituelles.</p>
-
-<p>Cette vue commande toutes ses opinions.
-C’est ainsi qu’elle dira: «Moins les femmes
-apprennent, plus elles ont de prix, car elles
-tirent d’elles-mêmes toute science. Le reste ne
-fait que les égarer; elles désapprennent une
-partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement
-de la grammaire ou de la logique. C’est
-une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles
-donneront des fils intellectuellement mieux
-doués. Et puis, pour aider les hommes dans
-leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler
-des conseils et des pensées, mais, par leur seul
-contact, elles doivent éveiller et faire mûrir
-chez les hommes des idées et des résolutions.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_183">[p.&nbsp;183]</span>
-Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien
-qui veut qu’on tienne l’emploi d’impératrice
-et reine, comment s’abstenir d’admirer ce
-cerveau qui comprenait, à une époque où ces
-simples notions sont étrangement méconnues,
-que des êtres ne peuvent porter que les fruits
-produits de toute éternité par leur souche?
-Amenée d’instinct par sa délicatesse esthétique
-à cette constatation des naturalistes, l’impératrice
-disait un autre jour: «La culture se rencontre
-même dans les déserts de l’Arabie, sur
-les mers et les prairies solitaires. La civilisation
-étouffe la culture; elle réclame pour soi
-chaque être humain et nous met tous dans une
-cage. La culture, chaque homme la porte en soi
-comme un legs de toutes ses existences antérieures.
-Souvent la civilisation et la culture
-viennent de directions opposées et s’entre-choquent;
-alors l’être humain est dégradé.» Elle
-ajoutait, et il y a un enchantement de poésie
-dans une phrase si forte de bon sens: «Les
-pauvres, quelles victimes! On leur a pris la
-culture, et, en retour, on leur montre la civilisation
-dans un lointain inaccessible.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_184">[p.&nbsp;184]</span>
-Des vues aussi saines, où nous vérifions,
-une fois de plus, la concordance de l’instinct
-et de la science, la rendaient méprisante. Elle
-aimait à réciter avec l’accent le plus ironique
-ces vers de Heine: «Le monde et la vie sont
-trop fragmentaires; je veux aller trouver le
-professeur allemand. Celui-là sait harmoniser
-la vie et il en fait un système intelligible: avec
-ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de
-chambre, il bouche les trous de l’édifice du
-monde.»</p>
-
-<p class="sep2">Ces accents stridents, ces états nerveux
-qu’elle appréciait si fort chez Heine et qui
-sont proprement des accès méphistophéliques,
-lui étaient familiers. Ils naissent d’une sorte
-de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se combattent;
-d’une nature hautaine qui raille les
-conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si
-haut et se trouver si bas! Un jour, à Miramar,
-contemplant le pavillon où sa parente
-l’impératrice Charlotte, femme de Maximilien,
-enferma sa folie à son retour du Mexique, elle
-murmure, après une longue rêverie: «Un
-<span class="pagenum" id="Page_185">[p.&nbsp;185]</span>
-abîme de trente ans pleins d’horreur! Et avec
-cela on dit qu’elle engraisse!»</p>
-
-<p>Des railleries de cette qualité et dans un
-pareil moment offensent la piété des gens
-simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que
-des états analogues existent chez le philosophe?
-Épris des plus beaux cas de noblesse,
-il vit dans le siècle, il en voit la duperie et
-il devient dur. Il est amené à tirer de la vie
-des moralités cruelles, parce qu’il regarde
-d’un point où montent bien peu de personnes.</p>
-
-<p>—La plupart des hommes, disait l’impératrice,
-ne veulent pas que les bandeaux soient
-dénoués de leurs yeux; ils croient ainsi se
-mettre à l’abri du péril... Ils sont malheureux
-parce qu’ils se trouvent en perpétuel conflit
-avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux
-à sa guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance.
-Cela seul donne le repos, et le repos,
-c’est la beauté de ce monde.</p>
-
-<p>Voilà une philosophie dont l’esprit animait
-Leconte de Lisle et que ce grand poète de
-l’Illusion, de la Mort et du Renoncement exprima
-par magnifiques fragments, mais il ne
-<span class="pagenum" id="Page_186">[p.&nbsp;186]</span>
-sut point les lier dans une formule aussi
-claire.</p>
-
-<p>Isolée dans cette conscience douloureuse,
-l’impératrice Elisabeth s’appliquait à ne se
-laisser posséder ni par les choses, ni par les
-êtres. «Quand je me meus parmi les gens, je
-n’emploie pour eux que la partie de moi-même
-qui m’est commune avec eux. Ils
-s’étonnent de notre ressemblance. Mais c’est
-un vieux vêtement que, de temps en temps, je
-tire de l’armoire pour le porter quelques
-heures.»</p>
-
-<p>On sait qu’elle interposait constamment son
-éventail, son ombrelle, entre son visage et
-les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la
-faire souffrir. Ils la privaient d’elle-même.
-«Nous devons songer autant que possible à
-sauver au moins quelques instants, pendant
-lesquels, chacun à notre manière, nous puissions
-pénétrer dans notre propre vie. Eh
-bien, quand je me trouve toute seule dans un
-site solitaire, dont je sais qu’il fut peu fréquenté,
-je sens que mes rapports avec les
-choses diffèrent absolument de ce qu’ils sont
-<span class="pagenum" id="Page_187">[p.&nbsp;187]</span>
-si des humains m’entourent. A cette différence
-seulement, je me reconnais moi-même.»</p>
-
-<p>Un autre jour elle disait: «Nous n’avons
-pas le temps d’aller jusqu’à nous, tout occupés
-que nous sommes à des choses étrangères.
-Nous n’avons pas le temps de regarder le
-ciel qui attend nos regards.»</p>
-
-<p>Elle trouvait enfin cette magnifique image,
-lourde et sombre et qui fait miroir à nos plus
-secrètes pensées: «J’ai vu une fois à Tälz une
-paysanne en train de distribuer la soupe aux
-valets. Elle n’arriva pas à remplir sa propre
-assiette.»</p>
-
-<p>L’émotion éveillée en nous par la femme
-qui put, au hasard d’une promenade, laisser
-s’évader de son âme une pensée d’un tel raccourci,
-nous permet de vérifier sa théorie du
-tragique. «Je crois, disait-elle, que les conflits
-tragiques agissent parce qu’ils nous mettent
-dans un état où nous croyons nous approcher
-de quelque chose d’indéfini et que nous
-attendons toujours dans notre vie... Ce n’est
-point par le tragique du théâtre que nous
-sommes pris, mais par des vues plus profondes
-<span class="pagenum" id="Page_188">[p.&nbsp;188]</span>
-qui ont été éveillées dans notre cœur.»</p>
-
-<p>Je me rappelle que la veuve de Napoléon III,
-l’impératrice Eugénie, sollicitée d’accorder une
-audience, déclarait un jour à son entourage:
-«Oui, je sais, on vient me voir comme un
-cinquième acte.» Il n’est guère d’hommes
-assez sages pour se refuser d’<i>éveiller leur
-cœur</i>, pour se détourner des figures tragiques.
-On veut élargir sa vie. En essayant de nous
-rendre intelligibles jusque dans leurs racines
-les pensées de l’impératrice Elisabeth, nous
-nous enrichissons certainement d’une très
-belle, très rare et très dramatique interprétation
-de la vie.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_189">
-
-<h3 style="margin-bottom: 1.5em;">IV<br />
-QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE!</h3>
-
-<div class="dedic">
-
-<p>Sérieusement, mon cher, peux-tu
-vivre de la vie politique ou de ce
-qu’on appelle la vie réelle? Peux-tu
-aimer de toute ton âme autre chose
-que les choses parfaites que découvrent
-la science et la réflexion intérieure?
-(<i>Lettre de jeunesse</i> de Taine.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Quelle détresse sous les pierreries de ce
-diadème! Le lecteur fasciné s’arrête devant
-cette âme de désirs qui ne sait où se porter.
-N’eût-il pas mieux valu qu’elle maîtrisât
-ces beaux frémissements et qu’au lieu d’entretenir
-sa solitude et ses tristesses, elle
-s’appliquât aux devoirs d’une souveraine,
-puisqu’aussi bien ils lui proposaient une
-discipline de vie?</p>
-
-<p class="sep2">Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice
-<span class="pagenum" id="Page_190">[p.&nbsp;190]</span>
-et que Christomanos donne sa leçon de grec,
-l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le
-tapis comme dans une trappe et s’éloigne.
-L’empereur invite l’étudiant à rester et cause
-avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice
-avait sur les traits une expression d’intense
-attention; ses yeux regardaient devant
-elle, comme s’ils voulaient saisir de façon
-aiguë et pénétrante un infiniment petit objet;
-elle répondait à l’empereur et l’interrompait
-assez souvent. Parfois, elle haussait les
-épaules et esquissait une petite grimace, ce
-qui faisait rire l’empereur.» François-Joseph
-sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit
-en grec à Christomanos:</p>
-
-<p>—Je viens de faire de la politique avec
-l’empereur. Je voudrais pouvoir être utile,
-mais peut-être suis-je plus avancée en grec.
-Et puis, j’ai trop peu de respect pour la politique;
-je ne la juge pas digne d’intérêt. Et
-vous, vous y prenez intérêt?</p>
-
-<p>—Pas trop, Majesté; je la suis seulement
-dans ses grandes phases, quand des ministres
-tombent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_191">[p.&nbsp;191]</span>
-—Ils ne sont là que pour tomber, puis
-d’autres viennent, dit-elle avec une nuance curieuse,
-une sorte de rire intérieur dans la voix.</p>
-
-<p>—Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage
-à la vie publique en France.</p>
-
-<p>—Elle est assurément plus amusante. Les
-gens là-bas savent mieux jouer la comédie et
-avec plus d’esprit.</p>
-
-<p>Au bout d’un instant elle ajouta:</p>
-
-<p>—Les politiciens croient conduire les
-événements et sont toujours surpris par
-eux. Chaque ministère porte en soi sa chute
-et cela dès le premier instant. La diplomatie
-n’est là que pour attraper quelque butin du
-voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de
-soi-même, par nécessité intérieure, par maturité.
-Les diplomates ne font que constater
-les faits.</p>
-
-<p class="sep2">Il faut avouer que ce déterminisme médiocre
-fait un indigne prétexte d’abstention.
-N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach
-commandée par un impérieux besoin de
-solitude, par l’amour de la fuite.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_192">[p.&nbsp;192]</span>
-Les frères de l’impératrice, le duc Louis
-et le duc Charles-Théodore, ont renoncé aux
-prérogatives de leur rang, le premier pour
-retrouver la liberté de son cœur, l’autre pour
-se rendre utile et donner ses soins aux malades.
-Elle-même, née romanesque, avait été
-fort mal élevée. C’est ce que M<sup>me</sup> Arvède
-Barine a démêlé avec une admirable acuité
-féminine:</p>
-
-<p>«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld,
-duc en Bavière, était un
-parent pauvre de la famille impériale d’Autriche.
-Chargé d’enfants, absorbé par le souci
-d’établir les aînés, il travaillait laborieusement
-avec sa femme, la duchesse Ludovica,
-à trouver deux maris pour leurs grandes filles.
-On comptait s’occuper de la petite Elisabeth
-plus tard, quand les grandes seraient casées.
-Elisabeth se trouvait très bien de son rôle de
-Cendrillon (c’était elle-même qui s’était baptisée
-ainsi). Elle profitait de ce que personne
-ne la surveillait pour courir le pays et se lier
-avec tous les paysans des environs. Ce fut
-l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit
-<span class="pagenum" id="Page_193">[p.&nbsp;193]</span>
-en dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance
-des sacrifices qu’elle exige de ses victimes,
-les têtes couronnées. Les chaumières
-où elle s’abritait familièrement pendant
-l’averse, où elle venait demander un verre
-de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien
-dangereuse pour une future impératrice. Elle
-y apprenait à connaître les joies simples des
-humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait
-à l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre.
-Ce n’était pas sa faute; personne ne
-lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse.
-Ses parents croyaient avoir du temps
-devant eux; Elisabeth portait encore des
-robes courtes et ne dînait pas à la grande
-table; on pouvait passer des semaines entières
-chez eux, à leur château de Possenhoffen,
-sans apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait
-seize ans lorsqu’il survint un grand événement
-dans sa famille. Le digne couple de
-Possenhoffen avait été récompensé de ses
-peines; la fille aînée venait d’être demandée
-en mariage par l’empereur d’Autriche. On
-attendait le jeune monarque au château pour
-<span class="pagenum" id="Page_194">[p.&nbsp;194]</span>
-célébrer les fiançailles. C’était à la fin de
-l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph
-arriva. Il avait vingt-quatre ans.
-Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller se
-promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie
-a peut-être changé l’avenir de l’Autriche,
-et d’une partie de l’Europe avec lui.
-L’empereur vit venir à lui, sous les grands
-arbres, une petite fée vêtue de blanc, d’une
-beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient
-pleins de lumière, sa chevelure flottante lui
-tombait jusqu’aux genoux. Deux grands chiens
-blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que
-le jeune prince contemplait cette apparition,
-la fée s’approcha et lui jeta sans façon les
-deux bras autour du cou. C’était sa cousine
-Elisabeth, qu’on ne lui avait jamais montrée et
-qui avait reconnu son futur beau-frère d’après
-ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche
-déclarait à Maximilien-Joseph des
-Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il
-avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus
-sa fille aînée, mais la petite Elisabeth.» (Arvède
-Barine, <i>Les Débats</i>, 8 novembre 1899.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_195">[p.&nbsp;195]</span>
-Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le
-plus facile était fait pour une créature aussi
-séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter
-le milieu et les charges d’une souveraine. Ce
-fut où échoua cette impératrice de seize ans
-qui trouva assommant le cérémonial minutieux
-et compliqué de la cour de Vienne, qui eut
-l’imprudence de le laisser voir et qui, c’est
-pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de
-bonheur tranquille et de fidélité bourgeoise.</p>
-
-<p class="sep2">C’est par la qualité particulière de sa sensibilité
-qu’Elisabeth de Bavière a échoué
-comme impératrice. Pourtant il lui arriva de
-trahir des pensées politiques singulièrement
-puissantes, vraiment issues de cette source
-jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer,
-de passion et de sérieux.</p>
-
-<p>—Le bonheur que les hommes demandent
-à la vérité est soumis, disait-elle, à des lois
-tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme
-de misère et de douleur. C’est l’abîme entre
-notre état d’aujourd’hui et cet autre dans
-lequel nous devrions nous trouver. Dès que
-<span class="pagenum" id="Page_196">[p.&nbsp;196]</span>
-nous voulons le franchir, nous nous y précipitons
-et nous y fracassons. Quand ce gouffre
-sera une fois rempli de souffrance humaine
-et de cadavres de bonheur, alors on le traversera
-sans danger.</p>
-
-<p>Peut-on pressentir avec plus de magnificence
-poétique cette loi que les nationalistes
-français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement,
-tout déclassement, tout déracinement
-comporte les plus grandes chances de
-désastre. Le pourcentage des pertes est considérable.
-Mais cette rançon payée, l’individu
-qui est sorti de sa tradition pour aller à ce
-qu’il jugeait la vérité peut se raciner derechef
-et une société refleurir.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_197">
-
-<h3 style="margin-bottom: 1.5em;">V<br />
-L’ACHILLEION.</h3>
-
-<div class="dedic">
-
-<p>C’était un conte de fées réalisé... Un
-rêve de poète exécuté par un millionnaire
-poétique, chose aussi rare qu’un poète
-millionnaire, s’épanouissait comme
-une fleur merveilleuse des contes arabes.
-(<i>Fortunio</i>, Théophile Gautier.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Où donc eussent été satisfaits les désirs
-intimes de cette impératrice méprisante et
-rassasiée?</p>
-
-<p>Ses déplacements n’avaient point la belle et
-raisonnable régularité des migrations d’un
-oiseau voyageur; c’était plutôt le tournoiement
-d’un esprit perdu qui bat les airs, qui
-ne se trouve plus de gîte et qu’aucune discipline
-ne règle. «Elle s’était organisé un peu partout
-des résidences fastueuses ou originales.
-On la voyait errer perpétuellement des
-<span class="pagenum" id="Page_198">[p.&nbsp;198]</span>
-somptueux châteaux historiques des Habsbourg
-aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère.
-De Schœnbrunn, le Versailles autrichien,
-au pavillon de chasse de Lainz, élevé
-par elle dans une profonde solitude forestière
-et qu’elle avait baptisé le <i>Repos de la forêt</i>,
-elle allait à Miramar, sur les bords de l’Adriatique,
-dans ce palais de marbre si tristement
-fameux par le souvenir de l’empereur Maximilien;
-à Godollo, dont elle avait fait un petit
-Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance
-de Wiesbaden; au château de Sassetot-le-Mauconduit
-dans le pays de Caux, près des
-Petites-Dalles<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>; au cap Martin, où elle rencontrait
-l’impératrice Eugénie; à <span lang="en" xml:lang="en">Strephill
-Castle</span>, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou.
-La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse,
-les roseaux du Nil, comme les bruyères
-de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se
-promener, à se perdre dans Paris. Son yacht,
-le <i>Miramar</i>, un trois-mâts de dix huit cents
-tonneaux et de quatre cent cinquante chevaux,
-la menait de rive en rive.—Croirait-on
-que, la dernière année de sa vie, c’est-à-dire
-<span class="pagenum" id="Page_199">[p.&nbsp;199]</span>
-de janvier à avril 1898, on l’aperçut à Biarritz,
-à Paris, à San Remo, à Kissingen, à
-Dresde, au château de Lainz, aux bains de
-Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de
-Genève?» (Ernest Tissot.) Sur tous ces chemins,
-où peut-être elle regrettait le toit de son
-enfance et la vie paisible de Possenhoffen, elle
-n’oubliait pas l’antique maison où son mariage
-l’avait introduite. On l’a vue rêver sous
-les chênes qui entourent nos vénérables ruines
-de Vaudémont. Elle y trouvait les mânes des
-Habsbourg-Lorraine<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<p>C’était une branche d’un grand arbre, mais
-une branche cassée. Des malentendus d’abord,
-puis des catastrophes l’avaient détachée de sa
-tradition propre. Les ancêtres dont elle était
-la suite morale, le prolongement, ne pouvaient
-plus lui parler utilement. Leurs conceptions
-fondamentales ne savaient plus chanter
-en sa conscience. Elle ne se connaissait plus
-que comme un individu.</p>
-
-<p>On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon
-de Possenhoffen qu’«on n’est pas
-impératrice pour s’amuser, ni pour filer le
-<span class="pagenum" id="Page_200">[p.&nbsp;200]</span>
-parfait amour et qu’il y a après tout des compensations
-à ce qui manque à la femme dans
-la puissance pour le bien qui revient à la
-souveraine». Ce joli thème d’éducation est
-de M<sup>me</sup> Arvède Barine. Dès les premiers
-temps de son mariage, la jeune souveraine
-s’évada sur son yacht à travers la Méditerranée,
-de peur d’être obligée d’entendre une
-parole de raison de son mari, coupable, si l’on
-veut, mais surtout étonné, qui se lançait à sa
-poursuite. La duchesse Ludovica écrivit à sa
-fille ainsi fugitive: «Vous avez agi comme si
-c’était vous qui fussiez coupable, et non votre
-mari... Plus nous sommes haut sur l’échelle
-sociale, moins nous avons le droit de venger
-nos offenses privées ou de nous libérer d’obligations
-pénibles. Rappelez-vous le bon vieux
-dicton: <i>Noblesse oblige</i>. Vous êtes partie
-intégrante de l’honneur d’une grande nation;
-vous manquez à vos devoirs et aux traditions
-de vos aïeux en agissant ainsi pour une
-offense personnelle et sous l’entraînement de
-la passion.»</p>
-
-<p>Un autre jour, la voyant se ronger sans
-<span class="pagenum" id="Page_201">[p.&nbsp;201]</span>
-trêve sur ceci et sur cela, cette mère infiniment
-sage lui disait: «Mon enfant, il y a
-deux espèces de femmes dans ce monde:
-celles qui en viennent toujours à leurs fins, et
-celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez
-l’air d’appartenir à la seconde catégorie. Vous
-êtes très intelligente, vous savez réfléchir et
-vous ne manquez pas de caractère; mais
-vous manquez de souplesse; vous ne savez
-pas vous mettre au niveau des gens avec
-lesquels il vous faut vivre, ni vous plier aux
-exigences de la vie moderne. Vous êtes d’un
-autre âge, du temps où il existait des saints et
-des martyrs. Ne vous faites pas remarquer en
-ayant trop l’air d’une sainte, et ne vous brisez
-pas le cœur en vous imaginant que vous êtes
-une martyre.»</p>
-
-<p>On voudrait surprendre quelque point où
-cette fugitive, cette femme «d’un autre âge»
-et qui, pour prendre l’expression mystique,
-n’était point du siècle,—contentât son rêve
-intérieur.</p>
-
-<p class="sep2">Il n’est personne qui n’ait visité, ou du
-<span class="pagenum" id="Page_202">[p.&nbsp;202]</span>
-moins qui ne connaisse sur des récits enthousiastes,
-le palais de Corfou, le blanc palais
-d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice
-dans la baie de Benizze. M. Christomanos
-y accompagna la souveraine. Quelle
-bonne fortune de les suivre et de connaître
-ce qui touchait Elisabeth de Bavière dans son
-«Eldorado»!</p>
-
-<p class="sep2">...Le canot impérial aborda. L’impératrice
-descendit sur le môle de marbre blanc où se
-dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait
-montré du vaisseau à Christomanos en disant:</p>
-
-<p>—Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant
-qui me recevra le premier.</p>
-
-<p>La plage de Benizze, blanche de galets,
-développait sa douce courbe et, dans son
-creux, tenait le village entre les orangers et
-les cyprès. L’impératrice, toujours en noir,
-abritée par son ombrelle blanche, franchit la
-porte de fer dentelé que surmonte l’inscription
-<i>Achilleion</i> en caractères grecs. Sous l’allée de
-citronniers en fleurs qui monte doucement
-<span class="pagenum" id="Page_203">[p.&nbsp;203]</span>
-vers le château le jeune poète enivré par ce
-prodigieux printemps murmura:</p>
-
-<p>—Votre Majesté voit-elle comme ces arbres
-se sont parés pour lui faire fête?</p>
-
-<p>—Ils ont endossé leurs robes de mariage,
-répondit-elle en souriant.</p>
-
-<p>—Et ce parfum!</p>
-
-<p>—Le parfum aussi s’en ira, et les citrons,
-après, sont fort aigres.</p>
-
-<p>L’ensemble de la propriété est défendu par
-un mur de clôture très blanc et très haut, et
-par un épais voile de feuilles d’olivier.</p>
-
-<p>—Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice;
-ils se postent pendant des heures sur
-la colline d’en face sans arriver à rien voir.</p>
-
-<p>Le palais est bâti dans la montagne même.
-Sa façade, tournée vers la grand’route qui de
-Corfou par Gasturi descend à Benizze et au
-rivage, présente trois étages. Le premier fait
-un portique en saillie, il soutient sur d’énormes
-colonnes une large véranda, et comme
-le second et le troisième étage sont bâtis en
-retrait, il y a place pour deux loggias à droite
-et à gauche de cette véranda centrale, dite
-<span class="pagenum" id="Page_204">[p.&nbsp;204]</span>
-«des centaures». Les élégantes colonnes
-jumelles des loggias soutiennent elles-mêmes,
-au troisième étage, des balcons.</p>
-
-<p>L’autre façade, tournée vers l’intérieur de
-l’île, se compose d’un seul étage qui donne sur
-une terrasse plantée d’arbres séculaires. Sa
-longue véranda prend vue sur Gasturi et
-sur Aji-Deka. Un Hermès ailé semble prêt à
-s’envoler de l’extrême bord de la balustrade
-par-dessus le bois d’oliviers.</p>
-
-<p>Pour apprécier cette construction, il faut la
-mettre dans cette splendeur du paysage, de la
-chaleur, de la lumière, des parfums, des nerfs
-hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques.
-Mais, dans un tel pays, l’inépuisable
-source des plaisirs, ce sont les jardins. Un
-escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux
-adolescents, conduit des parterres du bas aux
-terrasses plantées du haut. Un péristyle, tout
-en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la
-terrasse. La longue suite des colonnes en rectangle
-qui portent le toit sont teintes à leur
-partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux
-sont richement dorés et peints en bleu et
-<span class="pagenum" id="Page_205">[p.&nbsp;205]</span>
-rouge; leurs corps blancs se détachent merveilleusement
-sur le mur pompéien du fond
-où de grandes fresques évoquent tout l’Hellénisme
-fabuleux. Du côté de la mer, à l’extrémité
-nord du péristyle, on voit une figure
-éblouissante de blancheur: c’est la Péri, la fée
-de la lumière, qui, sur une aile de cygne,
-glisse au-dessus de l’onde et sur son sein
-presse l’enfant endormi. Devant chaque colonne
-du péristyle se tiennent des muses, de
-grandeur naturelle, et à leur tête, Apollon
-Musagète.</p>
-
-<p>—La plupart sont des antiques, dit l’<ins id="cor_8" title="impépatrice">impératrice</ins>,
-je les ai fait acheter à Rome. Elles
-appartenaient au prince Borghèse, mais il a
-fait banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses
-dieux. N’est-ce pas que c’est affreux qu’aujourd’hui
-les dieux même soient les esclaves
-de l’argent?</p>
-
-<p>Tout près d’Apollon, dans ce cercle des
-Piérides, l’impératrice désigne une statue de
-Canova, la <i>Troisième danseuse</i>, dont on dit,
-comme de la <i lang="la" xml:lang="la">Venus victrix</i>, qu’elle représente
-Pauline Borghèse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_206">[p.&nbsp;206]</span>
-—J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne;
-j’espère qu’elles l’auront bien accueillie.
-Apollon, tout au moins, la regarde fort tendrement.</p>
-
-<p>Une seule marche descend du péristyle à la
-terrasse jardin.</p>
-
-<p>—«Le jardin des Muses», dit l’impératrice
-à Christomanos. Ici, sans nul doute, des
-poèmes en foule vous viendront à l’esprit.</p>
-
-<p>Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles,
-raides et vraiment hiératiques, et parmi les
-magnolias, épanouis en fleurs géantes, l’impératrice
-montrait des oliviers sauvages:</p>
-
-<p>—Je les ai laissés là exprès, parce que sur
-l’Acropole il y avait aussi des oliviers consacrés
-à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une
-haute mission: ils sont chargés de retenir à
-leurs sommets tous les rayons de soleil qui
-glissent le long des cyprès.</p>
-
-<p>Nous ne pouvons suivre M. Christomanos
-dans son inventaire de cette architecture et de
-cette flore des jardins. La description la plus
-précise suggère peu de choses à qui ne peut
-la doubler de ses souvenirs. Après des
-<span class="pagenum" id="Page_207">[p.&nbsp;207]</span>
-parterres de roses et d’hyacinthes, à une extrémité
-du jardin d’où la montagne glisse à la
-mer, sous des vagues de feuillage, on atteint
-un banc de marbre hémi-circulaire, comme
-on en voit à Athènes au théâtre de Dionysos
-et tel qu’Alma Tadema les peint. Des
-taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là
-que l’impératrice habillée de deuil contemple
-la mer qui s’élève très haut à l’horizon, la mer
-antique, passionnée, effrayante de mystère.
-Plus haut encore, les montagnes violettes de
-l’Albanie se fondent dans la buée du soleil.</p>
-
-<p>Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes
-jardins suspendus», dit l’impératrice. La troisième
-se nomme la «terrasse d’Achille»,
-parce que ses nombreuses allées couvertes de
-plantes grimpantes rayonnent autour de la
-statue d’<i>Achille mourant</i>.</p>
-
-<p>Si nous prenions la liberté—mais il faut laisser
-quelque mystère—de parcourir l’intérieur
-du palais, nous verrions dans le grand escalier
-une colossale peinture décorative, le
-<i>Triomphe d’Achille</i>, Achille traînant autour
-des murs de Troie le cadavre d’Hector.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_208">[p.&nbsp;208]</span>
-—J’ai consacré mon palais à Achille, dit
-l’impératrice, parce qu’il personnifie pour moi
-l’âme grecque, la beauté de la Terre et des
-hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si
-rapide à la course. Il était fort et altier et
-il a méprisé tous les rois et toutes les
-traditions, et compté les foules humaines
-pour rien, bonnes seulement à être fauchées
-par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour
-sacré que sa propre volonté, il n’a vécu que
-pour ses rêves, et sa tristesse lui était plus
-précieuse que la vie entière.</p>
-
-<p>Des indications de cette puissance relèvent
-soudain le sens de ce palais où notre imagination
-peut-être insuffisante serait tentée de se
-dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres.
-Dans ses fameux châteaux de Bavière,
-Louis II, par la faute des peintres, des sculpteurs
-et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter
-ses rêves, subit et nous inflige un pareil
-échec. C’est qu’il n’est pas donné à des individus
-de grouper pour leurs caprices magnifiques,
-mais singuliers, cet ensemble d’ouvriers
-que la France disciplinée par plusieurs
-<span class="pagenum" id="Page_209">[p.&nbsp;209]</span>
-siècles mit à la disposition des volontés
-vraiment nationales de Louis XIV dans Versailles.</p>
-
-<p>Nous ne faisons pas cette distinction entre
-l’individuel et le collectif pour diminuer la
-qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous la
-considérons elle-même comme un fruit historique
-et comme le type expressif de cette
-étrange et grande famille des Wittelsbach.
-Et d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse
-valeur sociale (encore que je ne méconnaisse
-point ses dangers), quand il se hausse
-jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit,
-l’emploi de héros.</p>
-
-<p>L’impératrice vécut vraiment dans une
-obsession héroïque. Elle disait un jour: «Les
-feuilles sont quelque chose d’accessoire, des
-désirs morts, oubliés et inaccomplis, tandis
-que les fruits sont le but direct de la création.
-Homère a raison, quand il compare les
-hommes qui combattent autour des héros aux
-feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour
-végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était
-point la dupe de son imagination. Et voici
-<span class="pagenum" id="Page_210">[p.&nbsp;210]</span>
-son dernier mot sur ses «Eldorados», sur ses
-rêves impuissants de vie héroïque:</p>
-
-<p>—Lors de mon premier séjour à Corfou, je
-visitai souvent la villa de Baila. Délicieuse et
-tout abandonnée au milieu de ses grands
-arbres, elle m’attirait tellement que j’ai fait
-d’elle l’<i>Achilleion</i>. Hélas! j’y ai détruit l’antique
-mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je
-regrette mon intervention: nos rêves sont
-toujours plus beaux quand nous ne les réalisons
-pas... C’est aussi à cause du voisinage de
-l’Aja Kyriaki que j’ai si fort désiré d’habiter
-ici. Je veux que l’on m’ensevelisse là-haut. Il
-n’y aura que les étoiles au-dessus, et les
-cyprès me donneront assez de soupirs, plus
-que ne sauraient faire les hommes. Je trouverai
-une plus sûre éternité dans ces lamentations
-des cyprès que dans la mémoire de mes
-sujets. Chez les cyprès, l’état de tristesse et
-les plaintes sont une fonction vitale, comme
-chez les hommes les méchants propos et les
-calomnies.</p>
-
-<p>Quand elle eut fini de montrer son palais à
-M. Christomanos, elle dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_211">[p.&nbsp;211]</span>
-—Nous passerons aussi peu que possible
-notre temps à la maison. Il ne faut consumer
-les précieuses heures de la vie entre les murs
-qu’autant qu’il est indispensable. Quant à nos
-logis, ils doivent être tels qu’ils ne puissent
-jamais détruire les illusions que, chaque fois,
-du dehors, nous y rapportons.</p>
-
-<p>Voilà qui nous donne la mesure précise de
-l’importance qu’une Elisabeth de Bavière ou
-encore qu’un Louis II donnent à leurs châteaux,
-véritables rêves pétrifiés, sur lesquels
-des littérateurs en voyage ont publié bien des
-pages qui sentent le badaud. «Nos logis doivent
-être tels qu’ils ne puissent détruire les illusions
-que nous y apportons du dehors!» Je
-prendrais cette phrase pour épigraphe, si
-j’avais à récrire certain voyage que je fis
-autrefois à Neu-Schwanstein, à Linderhof, à
-Chiemsee, isolés aux forêts ou que baigne une
-eau morte. Mon récit se terminait sur ces
-mots que je vérifie dans l’<i>Achilleion</i>: «A qui
-n’a pas l’état d’âme de Louis II, que servirait
-de vivre aux châteaux de Bavière?»</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_212">
-
-<h3 style="margin-bottom: 1.5em;">VI<br />
-SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE</h3>
-
-<div class="dedic">
-
-<p>Je confesse que l’amour infini que
-je porte au fond du cœur se trouve
-toujours empêché dans son essor
-lorsqu’il s’adresse aux réalisations
-finies de l’essence parfaite. Je ne
-sais quelle malheureuse clairvoyance
-me montre que tous les êtres manquent
-de ceci ou de cela et qu’ainsi <ins id="cor_9" title="il.">ils</ins>
-ne peuvent pas donner prise à l’<ins id="cor_10" title="amours">amour.</ins>
-Je dis la même chose de moi-même et
-je sens que je ne mérite pas non plus
-d’être complètement aimé.
-(<i>Lettre de jeunesse</i> de Taine.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait
-fait peindre Titania caressant la tête d’âne.
-«C’est la tête d’âne de nos illusions que nous
-caressons sans cesse», disait-elle.</p>
-
-<p>Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle
-toutes choses, comme fait Hamlet, d’après
-la vie de cour? Une existence infiniment
-<span class="pagenum" id="Page_213">[p.&nbsp;213]</span>
-luxueuse, une humanité infiniment fourbe,
-développent chez le plus délicat des êtres
-d’effroyables tristesses, des satiétés et des
-aspirations heureusement inconnues à la foule
-laborieuse.</p>
-
-<p>M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer
-pour sujet de sa thèse de doctorat à Innsbruck,
-interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus
-je reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte
-en moi la pensée que son existence vacille
-entre deux mondes. Quand nous errons pendant
-des heures sur la grève homérique, tandis
-qu’elle glisse, le long du clair rivage de la
-vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis
-que les vagues éternelles nous assaillent
-de leurs clameurs, j’ai le sentiment qu’elle
-incarne quelque chose qui gît entre la mort
-et la vie. Elle-même, dans la solennelle allocution
-que la mer tient au sable, ne distingue
-jamais rien que ceci: des forces et des puissances,
-plus impérissables que celles que
-nous connaissons sur cette île de la vie, nous
-revendiquent pour elles.—Presque à chaque
-fois que nous allons à la mer, l’impératrice
-<span class="pagenum" id="Page_214">[p.&nbsp;214]</span>
-me dit: La mer veut me posséder toujours,
-elle sait que je lui appartiens.—L’atmosphère
-où vit l’impératrice est autre que celle où
-nous respirons. De notre point de vue, sa vie
-est vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire
-qu’elle se trouve, en tant même que créature
-vivante, dans un état qui exclut la vie.»</p>
-
-<p>On trouve dans le «journal» du jeune lecteur
-quelques notes qui nous permettent de
-comprendre à la française la vraie nature
-morale de sa souveraine.</p>
-
-<p class="sep2">.... Elle semblait s’adoucir en se reportant
-à son enfance. Un jour sur l’Aja Kyriaki, l’un
-des sommets de Corfou, elle dit:</p>
-
-<p>—C’est ici seulement que je me plais tout à
-fait. Ici je pourrais même renier mon principe
-(de perpétuelle errante), et rester attachée
-pour toujours à cette motte de terre... La mer
-aujourd’hui est comme un lac... Je me sens si
-bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de
-penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen.</p>
-
-<p class="sep2">.... Dans l’une de ses longues promenades
-<span class="pagenum" id="Page_215">[p.&nbsp;215]</span>
-de Corfou, elle surprit, sous un bois d’oliviers,
-des jeunes filles qui dansaient. Les mains dans
-les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient
-lentement; une belle enfant aux
-cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la
-chaîne par un mouchoir de soie rouge. La
-conductrice chantait, puis toutes les autres
-reprenaient chaque strophe:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">J’ai perdu un mouchoir rouge,</div>
- <div class="vers8">Je le portais sur mon sein—</div>
- <div class="vers8">J’ai perdu un mouchoir rouge...</div>
- <div class="vers8">(Ah! que j’ai froid au cœur!)...</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Je l’ai cherché sous le pommier</div>
- <div class="vers8">Où longuement tu m’embrassas—</div>
- <div class="vers8">Je l’ai cherché sous le pommier...</div>
- <div class="vers8">(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?)</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Je m’élance vers la triste mer,</div>
- <div class="vers8">Où j’ai tant et tant pleuré—</div>
- <div class="vers8">Je m’élance vers la triste mer...</div>
- <div class="vers8">(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)...</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Tu peux garder le mouchoir rouge,</div>
- <div class="vers8">Mais rends-moi mon pauvre cœur.</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>L’impératrice contempla ce spectacle avec
-ravissement, puis elle dit:</p>
-
-<p>—Nous dansions de la même façon, mes
-<span class="pagenum" id="Page_216">[p.&nbsp;216]</span>
-sœurs et moi, à Possenhoffen, bien que nous
-ne fussions pas des grecques.</p>
-
-<p class="sep2">.... Une fois, M. Christomanos lui lisait <i>Peer
-Gynt</i>. Ils arrivèrent au couplet de Solweig:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,</div>
- <div class="vers6">Cher garçon, toujours loin,</div>
- <div class="vers6">Quand viendras-tu?...</div>
- <div class="vers6">—Je veux attendre, attendre,</div>
- <div class="vers6">Si long que ce soit encore.</div>
-</div>
-
-<p>—Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice.
-Peut-être n’était-il pas celui qu’elle devait
-aimer et pour qui elle était née. On se trompe
-si souvent dans ses jeunes années. Et l’on
-veut faire soi-même sa destinée!... Il se peut
-bien que le véritable élu l’attendait, lui aussi.</p>
-
-<p class="sep2">Il y a quelque chose encore à noter dans le
-soin qu’elle mettait à prémunir son jeune lecteur
-contre les intrigues de la cour: «Ces
-gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les
-jours de faisans et de perdrix, mais une heure
-sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait:
-«Ah! oui, certainement, on est très dévoué
-<span class="pagenum" id="Page_217">[p.&nbsp;217]</span>
-à l’impératrice. Mais chaque salut a son but,
-chaque sourire veut être payé... Peut-être
-même je dois remercier Dieu d’être impératrice,
-autrement cela tournerait mal pour
-moi.»</p>
-
-<p>Et montrant une petite chambre dont les
-murs étaient littéralement couverts de portraits
-de chevaux, elle les commentait ainsi:</p>
-
-<p>—Tous ces amis, je les ai perdus et je ne
-gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de
-ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce
-que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient
-plutôt m’assassiner...</p>
-
-<p>... Cette prévision déjà peut faire frissonner
-le lecteur, mais voici la plus significative
-anecdote.</p>
-
-<p class="sep2">Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et
-Christomanos passèrent devant une hutte, un
-peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands
-arbres noirs. Une faible lueur passait par la
-porte ouverte. Soudain, un cri, un seul cri strident
-et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit
-de nouveau et avec lui tout un chœur de
-<span class="pagenum" id="Page_218">[p.&nbsp;218]</span>
-sons gémissants. C’était une lamentation
-de plusieurs femmes qui venait de la hutte
-éclairée. Il y eut une pause, puis la
-complainte reprit plus puissante, pour se
-rompre encore une fois. Et au-dessus de ce
-flot sauvage, fait de quelques notes, qui montait
-et baissait comme la mer, de temps à
-autre s’élevait une voix unique à qui rien ne
-pouvait se comparer, qui surpassait toute terreur
-en épouvante et toute épée en tranchant.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice,
-avec effroi.</p>
-
-<p>Et d’une voix que M. Christomanos ne lui
-connaissait pas, elle commanda:</p>
-
-<p>—Allez, voyez ce qui est arrivé.</p>
-
-<p>Il vit sur un sol de terre battue plusieurs
-femmes accroupies en cercle. Quelque chose
-de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille
-femme, ses cheveux gris en désordre, était
-affaissée au milieu du cercle des autres
-femmes. Il revint à l’impératrice.</p>
-
-<p>—Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire
-des Grecs.</p>
-
-<p>Elle demanda qui était mort. Il répondit
-<span class="pagenum" id="Page_219">[p.&nbsp;219]</span>
-qu’il avait cru voir une vieille femme gisante
-sur le lit.</p>
-
-<p>—Voilà que vous vous trompez, dit-elle
-d’une voix basse. Ce doit être un enfant de
-cette femme qui crie plus horriblement que
-toutes les autres. Peut-être son fils. Allez vous
-informer encore une fois.</p>
-
-<p>Mais elle le rappela aussitôt.</p>
-
-<p>—Non, ce n’est pas la peine; je sais que
-c’est son fils.</p>
-
-<p>Ils continuèrent leur chemin. Après quelques
-instants de silence, tout à coup elle dit:</p>
-
-<p>—Pour cette femme, plus rien, plus rien
-que cela, plus de place en elle pour autre
-chose que ce soit. Maintenant, elle épuise
-toute son âme d’autrefois.</p>
-
-<p>Après ces mots incomparables, elle se tut
-pour toute la soirée.</p>
-
-<p class="sep2">Ces pauvres anecdotes—pauvres, mais
-suffisantes pour jeter de larges clartés—permettent,
-me semble-t-il, de saisir les fils qui
-relient cette personne d’exception à l’ordinaire
-de l’humanité. Nous avons quelques
-<span class="pagenum" id="Page_220">[p.&nbsp;220]</span>
-mots de son cœur, la clef de sa première
-nature.</p>
-
-<p>C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle
-affichait pour Heine. Il aide pourtant à la
-comprendre comme une désabusée.</p>
-
-<p>M. Christomanos lui demandant un jour quel
-poème de Heine elle préférait, elle répondit:</p>
-
-<p>—Je les adore tous, car tous ne sont qu’un
-seul poème: un et le même. L’incrédulité de
-Heine quant à sa propre sentimentalité et à
-son propre enthousiasme est ma croyance
-aussi. Les journalistes me font un grand mérite
-d’être son admiratrice; ils sont fiers que
-j’aime leur Heine, mais j’aime en lui son infini
-mépris de sa propre humanité et la tristesse
-dont les choses de cette terre l’emplissaient.</p>
-
-<p>Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de
-volupté et de solitude, un tel état d’esprit,
-avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait
-le tour. Un jour, à Madère<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, un vieillard
-offrit à l’impératrice un bouquet de camélias
-rouges; elle lui donna une pièce d’argent.
-Plus loin, sur la route, une jeune et belle fille,
-aux bras ronds et brunis, aux lèvres de fleurs
-<span class="pagenum" id="Page_221">[p.&nbsp;221]</span>
-de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un
-second bouquet de camélias rouges; elle lui
-donna une pièce d’or. Comme Christomanos
-demandait pourquoi de l’argent au vieillard
-et de l’or à la jeune fille, l’impératrice
-répondit:</p>
-
-<p>—C’est qu’elle est belle!...</p>
-
-<p>Qu’il me soit permis de placer sous cette
-histoire de qualité lyrique quelques réflexions
-chagrines, et de signaler le revers de la médaille
-que nous présentons dans son beau jour.
-«La spécialisation excessive d’une faculté
-aboutit au néant. Je comprends la fureur
-des iconoclastes et des musulmans contre
-les images. J’admets tous les remords de
-saint Augustin sur le trop grand plaisir des
-yeux. La folie de l’art est égale à l’abus de
-l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre
-la sottise, la dureté du cœur et une
-immensité d’orgueil et d’égoïsme. Je me
-rappelle avoir entendu dire à un artiste:
-Ne donnez pas à ce pauvre-là, il est mal
-drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.»</p>
-
-<p>D’où viennent ces lignes qui s’appliquent
-<span class="pagenum" id="Page_222">[p.&nbsp;222]</span>
-fortement à Elisabeth de Bavière? Je les extrais
-d’une étude sur l’<i>École païenne</i> où Henri
-Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature
-pourrie <i>de sentimentalisme matérialiste</i>».
-(Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra
-curieux à certains lecteurs mal informés que
-cette étude soit de Baudelaire. On veut voir
-dans celui-ci le chef d’une école satanique,
-quand il est souvent un voisin de Veuillot.</p>
-
-<p>Au moment de l’assassinat, Drumont publia
-un magnifique article, intitulé <i>le Douzième
-Arbre</i>, à la fois brutal et religieux, qui complète
-et fortifie la thèse de Baudelaire:
-«... L’impératrice emportait toujours en
-voyage les œuvres de Heine, son auteur de
-prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter
-ses hommages à la baronne de Rothschild
-(c’est en cours de route qu’elle fut assassinée),
-cette descendante des Wittelsbach, devenue la
-femme d’un Habsbourg, aura peut-être relu,
-en écoutant le clapotement des eaux du lac,
-cette pièce atroce (sur Marie-Antoinette de
-Habsbourg-Lorraine) où le poète s’égaye sur
-ces gorges de patriciennes dans lesquelles la
-<span class="pagenum" id="Page_223">[p.&nbsp;223]</span>
-hache du bourreau a fait une large entaille.
-Elle se sera divertie, peut-être, de cette reine
-qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus
-de tête, et de cette dame d’honneur réduite à
-faire la révérence avec son derrière... Derrière
-le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste
-était déjà embusqué et guettait... Il ne faut
-pas trop rire à la <i>Belle Hélène</i>, lorsqu’on appartient
-à la famille des Atrides et que l’on
-est menacé par les Dieux d’avoir le sort de
-Klytemnestra...»</p>
-
-<p>Je devais indiquer ce point de vue. Pour
-bien embrasser un spectacle, il faut de temps
-à autre que le spectateur se déplace d’un pas
-à gauche, d’un pas à droite...</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_224">
-
-<h3 style="margin-bottom: 1.5em;">VII<br />
-ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS.</h3>
-
-<div class="dedic">
-
-<p>Il suit de là que mon amour tend
-aux choses générales ou idéales.
-Mon objet est le Dieu ou l’Être.
-(<i>Lettre de jeunesse</i> de Taine.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Ainsi empêchée dans son attrait vers des
-réalités finies, où s’orientera cette âme en
-détresse?</p>
-
-<p>Écoutez, regardez une belle scène à peine
-indiquée. Un matin, traduisant Othello avec
-son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la
-<i>Chanson du Saule</i> de la touchante Desdémone.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">La pauvre âme était assise près d’un sycomore,</div>
- <div class="vers6">—Chantez tous le saule vert,</div>
- <div class="vers11">Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux,</div>
- <div class="vers10">—Chantez le saule, le saule, le saule...</div>
-</div>
-
-<p>Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire:</p>
-
-<p>—Il y a cependant autre chose que la
-<span class="pagenum" id="Page_225">[p.&nbsp;225]</span>
-jalousie ou l’héroïsme, et ce sont les saules...</p>
-
-<p>Magnifique indication! Depuis que le monde
-est monde, de telles sensibilités ardentes
-voient la nature elle-même comme un immense
-«buisson ardent». Elles se tournent vers les
-forces sourdes, vers les puissances primitives,
-vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer,
-les sommets, l’ouragan, le réveil profond de
-ses vies antérieures, nous avons bien vu que
-c’étaient la vie véritable et le refuge constant
-de l’impératrice.</p>
-
-<p>Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue
-de l’Aji Deka. Rien que des granits solitaires,
-quelques chênes nains, le soleil et un vent
-furieux. Elle murmure:</p>
-
-<p>—Comme dans une île, bien que l’on soit
-sur la terre ferme... Cette cime pourtant se
-rattache aux montagnes, aux vallées, aux
-hommes... Voilà à quoi l’on peut toujours
-arriver, si l’on veut.</p>
-
-<p>—Qu’entend dire Votre Majesté? demande
-Christomanos.</p>
-
-<p>—On peut toujours arriver à faire de soi
-une île.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_226">[p.&nbsp;226]</span>
-—La cime ne peut interdire au vent de
-venir jusqu’à elle.</p>
-
-<p>—Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en
-priver, si j’étais la cime; ni des nuages non
-plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie
-tiède... Et quelle superbe lutte! Regardez ces
-pauvres buissons qu’agite le vent; voyez
-comme ils se cramponnent et se cachent:
-pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut?
-Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne.
-Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine.</p>
-
-<p>Une seconde après, elle dit en souriant:</p>
-
-<p>—Il y a quelque temps, un ermite habitait
-ici. Les gens de Corfou prétendaient que
-c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles,
-les nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec
-des sorcières. Peut-être, de son côté, tenait-il
-les gens de Corfou pour des insensés. Mais le
-vent l’a tué, lui aussi, tout de même.</p>
-
-<p class="sep2">Un soir au crépuscule, contemplant depuis
-la grève solitaire de Corfou les montagnes
-d’Albanie incendiées par le soleil couchant, elle
-montrait deux gros nuages blancs qui descendaient
-<span class="pagenum" id="Page_227">[p.&nbsp;227]</span>
-d’un sommet lentement vers la mer:</p>
-
-<p>—Ces nuages sont comme nous; ils vont
-aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence.</p>
-
-<p class="sep2">A la même heure, un autre jour, elle s’écriait:</p>
-
-<p>—Comme les nuages se précipitent avec
-rage après le soleil! On dirait des sorcières
-qui poursuivent une jeune fille aux cheveux
-d’or.</p>
-
-<p>Puis elle ajouta:</p>
-
-<p>—Les passions du ciel que nous contemplons
-tous les jours nous font oublier nos
-propres soucis.</p>
-
-<p class="sep2">Des milliards d’hommes ont passé sur la
-terre; ils tenaient des rôles variés, mais tous
-cherchaient le bonheur.</p>
-
-<p>Eh bien! leur philosophie dernière ne varie
-guère: le bonheur, c’est d’oublier la vie. Cette
-merveilleuse impératrice, quand elle promène
-sur la grève de Corfou son jeune page romanesque,
-s’accorde avec le vieux philosophe,
-<span class="pagenum" id="Page_228">[p.&nbsp;228]</span>
-disons le mot pour forcer le pittoresque, avec
-le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant
-les cent pas le long du lac du Bourget
-en compagnie du sombre Maupassant et du
-jeune Chevrillon, leur donna sa formule:
-«Travailler toute la journée, et le soir nettoyer
-ses instruments pour recommencer le
-lendemain.»</p>
-
-<p>Contempler, travailler; il existe une troisième
-méthode, la solution divine: le sacrifice. C’est
-toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus
-rien à inventer sous le soleil; nous mettons
-nos pas dans les pas de nos pères. Mais l’impératrice
-Elisabeth mêle à ses pensées les
-feux des pierreries de son diadème et l’ardente
-couleur du sang que les hommes voudraient
-verser pour une beauté si défendue.</p>
-
-<p>La contemplation n’a jamais suffi pour
-apaiser les déceptions et combler le vide de
-la race de René. En dépit du calme qu’elle
-célèbre et que marquent sa marche élastique
-de Diane et son port de déesse, Elisabeth,
-qui manque d’un principe de vie, se tourmente
-et cherche où se faire dompter. Levez-vous
-<span class="pagenum" id="Page_229">[p.&nbsp;229]</span>
-vite, orages désirés. Celle qui fut d’abord une
-Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir
-comme un roi Lear, trahie par les rêveries,
-filles de ses veilles, et qui court aux flagellations
-de la tempête.</p>
-
-<p>Elle ne fit jamais de confidences; à peine
-si, dans un éclair, son obsession se laisse
-deviner. Voici, par exemple, une formule où
-l’on peut trouver la définition de l’impératrice
-par elle-même:</p>
-
-<p>—Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un
-de nous pour en faire un poème magnifique,
-ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de
-Médée.</p>
-
-<p>On croit voir passer sur ce ciel sombre
-d’orage des éclairs de prescience:</p>
-
-<p>—Je marche toujours à la recherche de ma
-destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher
-de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer.
-Tous les hommes doivent, à un certain
-moment, se mettre en route à la rencontre de
-la destinée. Le destin, pendant longtemps,
-tient ses yeux fermés, mais, un jour, il vous
-aperçoit tout de même....</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_230">
-
-<h3>VIII<br />
-LES VIOLONS CHANTENT: «<span lang="la" xml:lang="la">JAM TRANSIIT</span>».</h3>
-
-<p>Je ne sais rien de plus émouvant et qui
-donne mieux l’impression d’une fièvre qui
-veut s’éteindre, d’une génialité cherchant
-éperdument un milieu favorable, que les fuites
-continuelles de cette impératrice; et, par
-exemple, ce jour où elle entraîna le jeune
-Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie
-de neige fondue, dans une tempête de vent, à
-travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons
-comme des grenouilles dans les marais,
-disait-elle. Deux damnés semblent errer
-dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup
-de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est mon
-temps préféré, car il n’est pas pour les autres,
-je puis en jouir seule. Cela ressemble aux représentations
-théâtrales que se faisait donner le
-<span class="pagenum" id="Page_231">[p.&nbsp;231]</span>
-pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est
-beaucoup plus grandiose.» Et elle ajoutait:
-«Certes, je voudrais que l’ouragan fût encore
-plus enragé; on se sent alors si proche de
-toutes les choses et comme en conversation
-avec elles!»</p>
-
-<p>On touche ici aux parties les plus élevées
-de cette rare nature. Avec le strident des violons
-tsiganes qui pleurent et qui sourient,
-Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes
-et brûlantes poussées l’hymne panthéiste,
-l’acceptation, la mort volontairement devancée.
-Et ce chant, je ne sais s’il monte plus
-haut dans l’atmosphère raréfiée des sommets
-ou soutenu par les profondes clameurs de la
-mer. «Sur la mer, dit-elle, ma respiration
-s’élargit. Elle se règle sur la houle. Quand
-les lames deviennent plus larges, je commence
-à respirer plus profondément. La mer nous
-déshumanise, elle ne souffre rien en nous de
-l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois
-souvent que je suis devenue moi-même une
-vague écumante.»</p>
-
-<p>Les grands maîtres qui firent leur principale
-<span class="pagenum" id="Page_232">[p.&nbsp;232]</span>
-étude d’accepter et de mourir, de mourir
-continuellement, s’exprimèrent-ils jamais
-avec plus de magnificence que le jour où cette
-femme déclare: «L’idée de la mort purifie
-et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise
-herbe dans son jardin. Mais ce travailleur
-veut toujours être seul et se fâche si des
-curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je
-me cache la figure derrière mon ombrelle et
-mon éventail, pour que l’idée de la mort
-puisse jardiner paisiblement en moi.»</p>
-
-<p>Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes
-de ces brûlantes décharges qui devraient
-suffire à susciter la grande vie spirituelle chez
-l’être le plus morne! Songez que cette personne
-extraordinaire faillit s’abîmer sans rien
-nous trahir des puissances qu’avaient amassées
-en elle la préparation des siècles et ses douleurs.
-Mais pour contempler face à face l’idéal
-qu’elle dénude à demi dans ces grandes vérités
-voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments,
-ses sensations, la vaste poussée des vagues
-au-dessous de sa conscience claire. Une certaine
-scène d’incomparable poésie eut pour
-<span class="pagenum" id="Page_233">[p.&nbsp;233]</span>
-cadre la première aube sur la mer de Corfou
-et les jardins d’Achille.</p>
-
-<p>«Au petit jour, écrit Christomanos, je me
-suis levé et—sans savoir pourquoi—j’ai
-monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur
-la terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait
-à l’est, derrière les croupes noires des
-montagnes, dont les corps immergeaient dans
-l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs
-propres ombres. De la mer à peine visible
-sous son immense pâleur, le matin montait
-humide. Presque toutes les étoiles s’étaient
-éteintes; Sirius seul, d’une terrifiante grandeur
-et magnificence, était au zénith. Au-dessous
-se dressait un grand cyprès noir,
-incliné légèrement sous un souffle de brise
-que l’on ne sentait ni entendait... Soudain,
-je vis l’impératrice glisser, comme une ombre,
-entre les colonnes du blanc palais. Extrêmement
-surpris de la trouver là à cette heure,
-je voulus me retirer; mais elle s’approcha,
-rapide comme un ange noir qui aurait à défendre
-un paradis, et me dit: «Je suis toujours
-ici, avant le lever du soleil, pour voir
-<span class="pagenum" id="Page_234">[p.&nbsp;234]</span>
-comme tout s’éveille<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Il ne faudra plus
-monter jusqu’ici à cette heure. C’est le
-seul moment où je sois tout à fait seule.»</p>
-
-<p>Magnifique témoignage, que nous laissons
-retomber faute de documents sur des rêveries
-si conjecturales! Sur ses hautes terrasses,
-le sphinx a gardé le mot de son énigme.
-Mais nous sentons bien autre chose que les
-plaintes d’une allemande malheureuse: les
-ravages de la satiété et la névrose des tout-puissants.</p>
-
-<p class="sep2">L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique
-et fataliste, l’invincible dégoût de toutes
-choses, la présence perpétuelle de l’idéal et
-de la mort, et même ces enfantillages esthétiques
-d’une mélancolie qui cherche à se délivrer,
-me font tenir l’existence d’Elisabeth
-d’Autriche comme le poème nihiliste le plus
-puissant de parfum qu’on ait jamais respiré
-dans nos climats. On croirait que des fusées
-orientales vinrent, chez cette duchesse en
-Bavière, irriter le fond romantique. Toutes
-ses forces de rêve, elle les astreint à des
-<span class="pagenum" id="Page_235">[p.&nbsp;235]</span>
-cadences que je trouve seulement chez ces
-incomparables soufis persans qui couraient le
-monde dans la familiarité de la mort. Et cette
-satiété qui n’empêche aucun frémissement
-évoque devant mon imagination certains rêveurs
-mystérieux des trônes asiatiques.</p>
-
-<p>Bien entendu, je ne prétends point donner
-par ces rapprochements une explication; mais—comme
-un air de musique parfois nous
-transporte dans un paysage—l’atmosphère
-de silence, de fatalité et de beauté un peu
-bizarre qui flotte autour de l’impératrice
-évoque pour moi ces cours des khalifes où la
-philosophie du néant, parfois avec mièvrerie,
-développe ses sentences au milieu de drames
-qui la justifient.</p>
-
-<p>Pourquoi poursuivrais-je davantage de
-rendre intelligibles ces incomparables angoisses?
-Ces psaumes monotones, ceux que
-nous appelons les heureux de ce monde les
-ont répétés à maintes reprises depuis Salomon.
-Aussi bien, en dehors de l’atmosphère
-des cours, nous avons entendu des pensées
-analogues. Ces états de faiblesse irritable, ces
-<span class="pagenum" id="Page_236">[p.&nbsp;236]</span>
-angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes,
-ces noires lycanthropies, c’est la sécrétion
-particulière aux natures supérieures. Avec
-une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir
-les hommes assez imprudents pour s’attarder
-à réfléchir sur notre effroyable impuissance,
-nous mettons éternellement nos pas dans les
-pas de nos prédécesseurs. Tous les grands
-poètes ont souffert, comme Elisabeth d’Autriche,
-de la vulgarité du siècle; ils se sont
-sentis soulevés, au moins de désir, vers un
-plus haut idéal; ils ont éprouvé un éloignement
-pour les intelligences obtuses et courtes,
-contentes d’être, satisfaites du monde et de la
-destinée. C’est que, sans but et sans frein,
-ils souffraient d’un manque de discipline.
-D’un tel état peuvent sortir les grandes singularités
-artistiques ou religieuses qui sont
-l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond
-des doctrines! C’est l’élan qui fait la morale.
-Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour l’éternité»,
-c’est ce que nous appelons «s’observer,
-comprendre le néant de la vie». Mais cette
-satiété qui réclame à toutes les minutes les
-<span class="pagenum" id="Page_237">[p.&nbsp;237]</span>
-assaisonnements de la mort, n’impressionne
-jamais autant que chez une femme divinisée
-par sa beauté, par son diadème, par son
-malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle
-méditation, et par son assassinat
-qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé
-la mort.</p>
-
-<p>Quand une brute menée par la Fatalité qui
-préside aux tragédies antiques accosta l’impératrice
-sur le trottoir du lac, près de
-l’hôtel Beau-Rivage, sans doute celle-ci
-participait toujours à ce que le vulgaire appelle
-la vie, puisqu’elle réagissait encore,
-mais, n’ayant plus de but, de volonté, ni
-rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe,
-une étrangère à l’existence et vraiment
-une morte.</p>
-
-<p>M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui
-mérite d’être recueilli: «L’homme qui assassina
-l’impératrice d’Autriche obéit peut-être
-à un instinct plus haut que son intelligence;
-croyant tuer la force, il poignarda le dédain.»
-Sans doute, mais encore, plutôt qu’une dédaigneuse,
-c’est une absente. <i lang="la" xml:lang="la">Jam transiit</i>; <i>Déjà
-<span class="pagenum" id="Page_238">[p.&nbsp;238]</span>
-elle avait passé outre</i>... L’imbécile Luccheni
-a tué une morte.</p>
-
-<p>Le cœur percé de cette petite lame, elle
-continue encore à marcher. C’est seulement
-sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors
-elle demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui
-meurt, et elle demande: «Quoi?»</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_239">
-
-<h3>IX<br />
-REJETONS LA COUPE A LA MER.</h3>
-
-<p>J’étais assis dans un bureau de rédaction,
-à corriger les épreuves d’un article, quand
-arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là
-des écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis
-«symbolique» ou «décadente», c’est-à-dire
-qui se piquent de raffinement exquis, rejettent
-toute discipline et ne mettent rien au-dessus
-de l’art. Et l’un d’eux, avec une grande
-autorité, en tournant sa face ronde vers les
-cieux, déclara qu’«en somme, Luccheni était
-infiniment plus intéressant que cette femme».</p>
-
-<p>Cette appréciation, qui ne fut pas contestée,
-me frappa vivement. Je sortis, sans mot dire,
-pour aller la méditer dans une magnifique
-promenade. Un tel mot demeure pour moi
-une précieuse expérience; je le tiens pour
-<span class="pagenum" id="Page_240">[p.&nbsp;240]</span>
-un de ces documents qui nous débrouillent
-les idées, qui nous font distinguer la véritable
-nature des êtres sous les affectations et les
-masques. C’est une autre question de savoir
-si le point de vue esthétique et aristocratique
-est le meilleur, mais le problème qui fut solutionné
-pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce
-qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates,
-les poètes qui préfèrent ce «héros»
-à cette «héroïne». Je m’explique la misère
-de notre littérature récente: c’est goujaterie
-de l’âme.</p>
-
-<p>Celle qui régla sa vie sur les maximes que
-nous avons recueillies est évidemment à cent
-mille pieds au-dessus des diverses personnes
-qui sont spécialement chargées d’avoir des
-opinions intellectuelles aujourd’hui. Il semble
-pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable
-d’entendre le plus naïf roman de Walter Scott,
-devrait être sensible à cette silhouette de fée
-entrevue dans le brouillard allemand.</p>
-
-<p>Les personnes de cette nature, dans tous
-les milieux, souffrent beaucoup de la sottise
-des hommes; elles apprennent qu’il ne fait
-<span class="pagenum" id="Page_241">[p.&nbsp;241]</span>
-pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse,
-elles se laissent aller parfois à manifester
-ce qu’il y a de singulier dans leur vie
-intérieure, elles le regrettent très vite; dès
-lors, elles s’effacent volontairement derrière
-le personnage qu’il leur faut faire et elles
-renoncent à ce qui pourrait leur attirer la
-haine ou la sympathie. D’ailleurs, cette solitude
-claustrale, c’est encore moins prudence
-devant la vie qu’obéissance à des instincts et
-à des goûts de tristesse; il leur convient d’être
-ce que tout le monde appelle «enseveli vivant.»</p>
-
-<p class="sep2">M. Constantin Christomanos avait-il le droit
-d’arracher à cet <i>in pace</i> volontaire celle qu’il
-livre à la société des poètes? Jeune, frémissant
-de rêves et né pour leur donner un verbe,
-il n’a pas su, auprès de cette impératrice
-d’une si puissante poésie, crever ses yeux et
-couper sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et
-vraiment ne traduit-il pas en rythmes admirables
-les enchantements dont il subit la
-magie? Si, enflammé d’une telle approche, il
-<span class="pagenum" id="Page_242">[p.&nbsp;242]</span>
-a détourné quelque chose d’un brasier qui
-aspirait à se consumer tout, on ne doit pas
-l’accuser de rapt, mais de ravissement. Il n’a
-pu rejeter à la mer la coupe qu’un hasard
-providentiel, il doit le croire, lui permettait de
-soustraire au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle
-part qu’on blâmât les amis de Virgile, qui
-refusèrent de détruire l’<i>Énéide</i>, comme à son
-lit de mort il avait ordonné.</p>
-
-<p>Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond
-du gouffre, la coupe du roi de Thulé irrite notre
-sens du mystère et nous commande de tout
-risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait
-circuler parmi les convives recrutés sur la
-place publique et déjà gorgés de boissons vulgaires?
-Plaise au ciel que cette impératrice de
-la solitude ne devienne pas un thème littéraire
-et, comme on dira sans doute, une figure
-esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son
-cousin Louis II: un cadavre romantique
-étendu sur la grève du lac Starnberg et
-gâté par les commentaires qui s’y traînent en
-colonies informes et visqueuses. Il faut le
-granit de Pascal, de Rousseau, de Byron,
-<span class="pagenum" id="Page_243">[p.&nbsp;243]</span>
-de Chateaubriand et de Napoléon pour résister
-à ces parasites; ils déshonorent et déforment
-très vite des figures un peu flottantes, capables
-de susciter nos méditations, mais qui négligèrent
-de se réaliser dans une forme d’art et
-d’échanger leur mobilité séduisante contre
-la fixité de la perfection.</p>
-
-<p>Si nous voulons maintenir autour de cette
-impératrice l’isolement qu’elle aimait et qu’on
-doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté,
-prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme
-vigoureuse ne ménage à ces natures qui
-méconnaissent le sens de la vie, qui négligent
-de se rendre utiles et qui se perdent dans les
-problèmes insolubles, et par là puérils, de la
-contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition
-une formule mémorable qu’Auguste
-Comte tenait de M<sup>me</sup> Clotilde de Vaux: «Il
-est indigne des grands cœurs de répandre le
-trouble qu’ils ressentent<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.»
-<span class="pagenum" id="Page_244">[p.&nbsp;244]</span></p>
-
- </div>
-
- <div class="newchap" id="Page_245">
-
-<p class="cent cs12">SOUVENIR DE PAU EN BÉARN</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_247">
-
-<h2>SOUVENIR DE PAU EN BÉARN</h2>
-
-<p class="first">Les noms heureux des belles villes du Sud
-sont liés aux mornes images de la mort. Parmi
-nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent
-leur vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus
-souvent jeunes encore. Et le soleil qui perce
-l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient
-pas que j’oublie des rayons prématurément
-glacés.</p>
-
-<p>Les stations du littoral me semblent des
-tombes fleuries que frappe un flot d’azur.
-Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec
-sa douceur qu’aucun souffle jamais n’excite,
-prête à de mortelles rêveries.</p>
-
-<p class="sep2">C’est en octobre, novembre, quand la colchique
-perce entre les feuilles mortes, que
-<span class="pagenum" id="Page_248">[p.&nbsp;248]</span>
-Pau fait le mieux sentir son caractère
-dominant: un climat mol et qui cicatrise.</p>
-
-<p>Je ne sais rien de plus doucement agréable
-que la suite des promenades aménagées au
-flanc méridional de cette ville. Elles forment
-un large balcon sur la verte vallée du Gave,
-sur d’innombrables collines arrondies et, tout
-au fond, sur la ligne dentelée des grandes
-Pyrénées bleuâtres.</p>
-
-<p>On aboutit à un bois sur une colline. C’est
-le parc du Château, du Château d’Henri IV.
-M. Taine se promena dans cette allée solitaire,
-sous la colonnade des chênes et des
-châtaigniers, quand il avait vingt-six ans.
-Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées
-sur la pente, voilaient le Gave et la large
-campagne. Comme aujourd’hui, l’air demeurait
-immobile, sans un coin de ciel bleu, sans
-un bruit animal. «On est bien ici, disait-il, et
-cependant on sent au fond du cœur une vague
-inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en <i>rêveries
-tendres et tristes</i>.»</p>
-
-<p>Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que
-de mêler des facéties brutales contre les
-<span class="pagenum" id="Page_249">[p.&nbsp;249]</span>
-«philistins» à des extraits quelconques des
-vieilles chroniques?</p>
-
-<p class="sep2">Dans cette solitude, et sous ces arbres, où,
-vivantes, elles fuyaient la mort, des ombres
-errent indéfiniment. Elles étaient venues des
-pays du Nord trouver dans Pau un air plus
-tiède. Il ne les sauva point. Et maintenant
-personne ne les veut plus connaître dans ces
-maisons de passage où leur souvenir aggraverait
-les insomnies des locataires qui leur
-succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et
-n’apaise ces morts étrangers; les lois du pays
-commandent de les chasser par les plus savantes
-fumigations.</p>
-
-<p>Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient
-les païens, ces ombres malheureuses
-s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci,
-que ne distrait aucun soin, se livre à leur
-confuse société. Chaque jour, elles m’attendaient
-à l’entrée du parc. Instinctivement,
-pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me
-frôlaient, me chuchotaient une mystérieuse
-plainte. J’ignore ce que furent leurs destinées
-<span class="pagenum" id="Page_250">[p.&nbsp;250]</span>
-particulières, mais je ne me trompe pas sur
-leur commune préoccupation. Deux phrases
-du <i>Guide</i> qu’on trouve ici dans toutes les
-mains me donnent le fil de leurs rêveries:
-«Pour le malade il y a des jours mauvais
-à Pau, comme dans tous les climats analogues,
-et celui qui croirait pouvoir s’y livrer
-à tous ses caprices s’apercevrait cruellement
-de son erreur...» Et plus loin ce même
-«<i>Guide</i>», énumérant les avantages locaux:
-une atmosphère douce et calmante, de magnifiques
-promenades, termine par ces mots,
-durement ironiques: «Toutes les ressources
-dont la classe riche est habituée à disposer.»</p>
-
-<p>Pauvres phrases, je le répète, et d’abord
-trop plates, semble-t-il, pour arrêter le lecteur,
-mais si j’étais poète, j’en tirerais deux
-magnifiques poèmes, et si j’étais musicien,
-je les fondrais dans une seule symphonie.</p>
-
-<p>Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes
-les voluptés et qui, dans le même instant,
-nous obligerait à regretter cruellement de
-nous en être rassasiés, voilà un lieu commun
-irrésistible pour nous exciter et pour nous
-<span class="pagenum" id="Page_251">[p.&nbsp;251]</span>
-déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément.
-Il n’est point essentiel pour nous
-émouvoir qu’un poème soit clair. Quant à la
-musique, plus favorisée encore, elle peut nous
-présenter plusieurs idées dans le même
-moment; elle les fait chanter ensemble et par
-cette complexité elle déchaîne nos puissances
-profondes d’émotion que l’analyse littéraire
-ne sait pas toucher. Des espaces pleins,
-puis des élans, des repos, puis des enrichissements,
-et des élans plus audacieux, et des
-répétitions ornementales plus vastes, voilà les
-seuls moyens pour nous rendre sensibles
-certains états de l’âme. Ils se déformeraient au
-point de s’anéantir si l’on prétendait les faire
-entrer dans des formules. Ils inspirent et ne
-s’expriment pas. Les promeneurs de la semaine
-des morts, qui se prêtent aux nappes
-de rêveries suspendues sous les chênes du
-parc béarnais, ne peuvent s’expliquer ce qui
-les met en branle.</p>
-
-<p class="sep2">Parmi ces ombres qui m’accompagnaient,
-je ne tardai pas à distinguer une voix qui
-<span class="pagenum" id="Page_252">[p.&nbsp;252]</span>
-m’avait été chère. Un des amis de mon enfance,
-mon aîné de douze ans, vint jadis demander
-à ce ciel un sursis pour le mal dont il
-mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà
-sur la terre pour le maintenir au-dessus du
-gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui l’abrita
-quelques hivers. Dans le livre de mes dettes
-morales, que j’aime à méditer, je l’ai inscrit
-comme mon bienfaiteur à cause d’une phrase
-qu’il dit devant moi quand j’avais quinze
-ans.</p>
-
-<p>Il venait d’étudier la médecine à Paris; il
-en rapportait une remarque très juste:
-«L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près
-les grands praticiens et qu’on admet alors de
-les égaler un jour.» Ces mots tombés au hasard
-d’une conversation s’étant fixés sur
-l’heure dans mon esprit ne cessèrent pas de
-s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée;
-elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris
-les maîtres. Qui oserait, en effet, lutter avec
-des hommes mystérieux! Mais étudier un
-homme en chair et en os, et prendre sa suite à
-force de travail et de discipline, l’imagination
-<span class="pagenum" id="Page_253">[p.&nbsp;253]</span>
-d’un adolescent courageux accepte que cela
-soit possible.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, je donne à cette phrase de
-mon aîné un sens plus subtil et plus fort: je
-pense qu’il faut aller aussi dans les endroits
-où l’on meurt, pour apprendre à se résigner.</p>
-
-<p class="sep2">Quand le soleil, parfois, sans rompre la
-solitude ni l’immobilité des choses, perce
-les châtaigniers du parc, aussitôt sur les
-branchages les bêtes de l’air chantent leurs
-plumes sèches, leur bonne digestion et leur
-confiance insensée dans la vie. Le promeneur
-sort de son rêve; il écarte les morts qui le
-pressent, et les morts, plus obsédants, qui
-l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans
-son cœur. Averti par ce brusque réveil de la
-vie, il croit devoir s’intéresser à ces beaux
-lieux et participer à leurs magnifiques largesses
-pour qu’elles étendent son existence.</p>
-
-<p>Au pied de Pau se développe une vallée
-heureuse de verdure et de grands arbres, où
-fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent
-ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons
-<span class="pagenum" id="Page_254">[p.&nbsp;254]</span>
-de plaisance, des villages, d’innombrables
-vergers enrichissent cette harmonie.
-Et des collines à demi boisées, en bordant
-cette vega, lui donnent la forme d’une conque
-où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes
-ne sont que des enfants au pied des
-Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et
-par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon
-à la tranquillité générale.</p>
-
-<p>L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible,
-sur les cœurs sans tendresse ni pitié, s’étend
-un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en
-conclus qu’aucun homme inflexible ne vint
-jamais à Pau, car de toute éternité nul n’y vit
-un ciel d’airain.</p>
-
-<p>Quelle douceur, quel brisement de nerfs!
-quel amour de la vie, quelle tristesse sans
-voix de se savoir périssable! Entre cinq et six
-surtout, quand le brouillard violet et tiède
-tombe sur la vallée et que les lanternes du
-gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!</p>
-
-<p class="sep2">Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme
-<span class="pagenum" id="Page_255">[p.&nbsp;255]</span>
-fait tout naturellement la part du cœur.
-Ici Charles Maurras inventa une belle consolation
-pour tous les déshérités.</p>
-
-<p>C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce
-Château d’Henri IV, qu’en 1890 il advint à
-notre ami de sentir la nécessité naturelle de la
-soumission pour l’ordre et la beauté du
-monde. Un paysage agréable où toutes les
-parties se soumettent les unes aux autres, où
-celles-ci vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun
-espoir les pousse jamais dehors, tandis
-que celles-là sont éternellement caressées des
-feux du Jour et de la Nuit, amenèrent Charles
-Maurras à constater allègrement que, malheur
-ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité
-sont des conditions nécessaires à la
-qualité de chacun. «Le monde entier serait
-moins bon s’il comportait un moins grand
-nombre d’hosties mystérieuses amenées en
-sacrifice à sa perfection. Hostie ou non, chacun
-de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit
-que rien n’est, si ce n’est dans l’ordre commun,
-rend grâces de la forme qu’a revêtue son
-sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les
-<span class="pagenum" id="Page_256">[p.&nbsp;256]</span>
-disgraciés turbulents dont le sort est sans forme
-et que leur destinée entraîne à l’écoulement
-infini.» (<i>Anthinea.</i>)</p>
-
-<p>Ce jeune philosophe de la santé, de la
-saine raison, tout occupé à construire le roi,
-n’a point le temps d’être tendre. Parlons net,
-le véritable homme songe à créer, non point
-à guérir.</p>
-
-<p class="sep2">La vallée béarnaise prend un beau sens
-historique si elle fit rêver M. Taine en
-1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de
-ses meilleurs fils. Son esprit, toutefois, non
-plus que ses couleurs et ses formes, ne sauraient
-me retenir.</p>
-
-<p>Il est des moments où notre pensée s’étend
-et trouve partout à profiter; d’autres fois elle
-se replie irrésistiblement sur ses réserves. Et
-c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde
-soumission, d’accepter ces minutes de
-retrait où peut-être le ressort se bande pour
-une action importante.</p>
-
-<p>Les voyageurs m’avaient bien prévenu que
-le gave pyrénéen et l’épais ruban des
-<span class="pagenum" id="Page_257">[p.&nbsp;257]</span>
-végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient
-à mon torrent et à ma vallée
-vosgienne. En vain ici les proportions sont-elles
-plus vastes et le motif décoratif infiniment
-multiplié: je vois à Pau la Moselle où
-je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses côtes
-boisées, à ma droite l’église de Charmes, et
-plus loin, à ma gauche, Châtel, le bien situé,
-c’est-à-dire tous les premiers objets qui me
-possédèrent et dont je méconnus longtemps
-ce qu’ils recèlent de discipline. Paysage plus
-simple que le béarnais, plus court et plus
-pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est
-le mien où m’attachent chaque semaine davantage
-des liens que ma raison n’a pas noués.
-C’est lui qu’embellirait mon nom, si mon nom
-quelque jour donnait de la beauté.</p>
-
-<p class="sep2">Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent
-sous ce ciel nouveau et parmi ces
-étrangers. Ils composent un arrière-fond à
-toutes les images que le hasard me propose,
-et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles s’harmonisent
-avec ma terre et avec mes morts.
-<span class="pagenum" id="Page_258">[p.&nbsp;258]</span>
-C’est ainsi que se forme un désir ardent de
-rompre tout ce qui nous distrait de nos idées
-maîtresses.</p>
-
-<p class="ralign">Pau, 31 octobre 1901.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newchap" id="Page_259">
-
-<h2>LECONTE DE LISLE</h2>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_261">
-
-<p class="cent sepb2 lsep">DISCOURS<br />
-<span class="cs8">PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION</span><br />
-<span class="cs6 esp">DE LA</span><br />
-<span class="esp" style="font-size: 1.4em;">STATUE DE LECONTE DE LISLE</span><br />
-<i>au Luxembourg, le 10 juillet 1898.</i></p>
-
-<p class="addr">Messieurs,</p>
-
-<p>Bien souvent les étudiants ont salué Leconte
-de Lisle sur cette terrasse qu’il traversait
-deux fois par jour. Sa structure, sa
-manière de marcher, ses mouvements calmes,
-fiers et grandioses, sa figure faite de plans
-accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa
-lenteur, sa solitude, tout son être et son
-atmosphère constituaient d’ensemble un magnifique
-animal humain.</p>
-
-<p>Quelques-uns de ces jeunes gens étaient
-admis avec d’illustres artistes, le samedi soir,
-dans ce salon glorieux et modeste de l’École
-des Mines que présidait le <i>Moïse</i> cornu de
-<span class="pagenum" id="Page_262">[p.&nbsp;262]</span>
-Michel-Ange. Le maître les émerveillait par
-le pittoresque serré de ses propos et par sa
-justice distributive; il n’avait d’indulgence
-que pour les débutants de lettres, qui sont
-des lionceaux encore incapables de nuire.</p>
-
-<p>Comme un athlète exerce continuellement
-ses muscles, ce grand travailleur, à ses heures
-de délassement, se plaisait à faire jouer en lui
-la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables
-que la bonté à l’inspiration d’un poète
-épris de relief, de couleur et de tumulte. Vous
-vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves,
-nettes et lourdes! Et quel victorieux sourire
-venait affiner encore la belle ligne de sa
-bouche, découvrir ses dents éclatantes et le
-rajeunir, tandis qu’il approchait son monocle
-de son œil par l’instinct du sagittaire qui
-veut voir sa flèche dans le but!</p>
-
-<p>De ses traits innombrables, il poursuivit
-surtout ces romanciers encombrés et vulgaires,
-alors favoris du public et dont il disait
-qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui,
-pensions-nous, il épurait le monde littéraire.
-Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions,
-<span class="pagenum" id="Page_263">[p.&nbsp;263]</span>
-il y avait le plaisir, si vif à vingt ans,
-d’aller contre l’opinion dominante.</p>
-
-<p class="sep2">Leconte de Lisle fut un poète impopulaire.
-Il dut supporter les sarcasmes de la presse,
-l’indifférence du public et la fortune des médiocres.
-Son pathétique et son tragique ne
-furent discernés que par ceux dont il fit
-l’éducation et qui se groupent ici pour lui
-rendre hommage.</p>
-
-<p>Déjà son école était fameuse pour avoir
-ajouté des couleurs et des sonorités aux
-gammes de notre langue, et l’on méconnaissait
-encore son vrai titre poétique: c’est
-d’avoir concentré dans de courts poèmes les
-émotions qui accompagnent les grands travaux
-de résurrection historique.</p>
-
-<p>Qu’un homme de ce temps s’attarde dans
-les musées où nous avons entassé les colonnes
-des temples, les membres des dieux et les
-poupées des morts; qu’il écoute les savants
-déchiffrer dans les textes les institutions et
-les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse
-son imagination avertie par les voyageurs
-<span class="pagenum" id="Page_264">[p.&nbsp;264]</span>
-s’enivrer des horizons, du soleil et des feuillages
-qui réjouirent des ancêtres épiques: il
-voit, sur un fonds de nature qui n’a jamais
-bougé, des groupes historiques s’échelonner,
-qui tous portent leurs dieux, et par là nul de
-ces groupes ne nous est étranger, car dans
-leurs dieux, saugrenus parfois, ils mettent
-des illusions toujours vivantes dans nos consciences.</p>
-
-<p>Autour de telles évocations, flotte une certaine
-mélancolie vague et passive. Elle nous
-dispose à mieux entendre le thème essentiel
-de toute poésie: la caducité des choses
-humaines, opposée à l’éternelle jeunesse de
-la nature.</p>
-
-<p class="sep2">La marque d’un grand poète, c’est le besoin
-qu’on ressent de son œuvre. A certaines heures,
-semble-t-il, la France n’aurait pu se passer
-d’un Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour
-une élite que nos grandes écoles augmentent
-chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte
-de Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation
-récemment retrouvés, qui troublent
-<span class="pagenum" id="Page_265">[p.&nbsp;265]</span>
-notre imagination et qui nous prêchent la
-vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir
-longuement son regard sur des ombres.
-Sans se laisser alanguir par une atmosphère
-de sépulcre, il les porta en pleine lumière et
-les revêtit avec une exactitude minutieuse de
-tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il nous
-sort de la position fausse où nous nous trouvions
-vis-à-vis de ces revenants: au lieu d’être
-pour nous la cause d’évagations énervantes,
-ils sont devenus les éléments les plus essentiels
-de notre philosophie. Ces grandes rêveries
-archéologiques, quand il les eut fait
-entrer dans la poésie, s’épurèrent et devinrent
-même un ressort de notre vie intellectuelle.</p>
-
-<p>Les poèmes splendides et monotones de
-Leconte de Lisle, d’un abord si dur qu’on les
-crut inhumains, ont une vertu réconfortante.
-Ils <i>délivrent</i>, au sens d’Aristote et de Gœthe,
-ceux qui, ayant pris une vue d’ensemble de
-l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique
-nihilisme par la vie active.</p>
-
-<p>Du moment qu’un grand poète a formulé
-avec netteté les conclusions désespérantes
-<span class="pagenum" id="Page_266">[p.&nbsp;266]</span>
-où nous amène l’enquête scientifique sur le
-développement des civilisations, nous voilà
-dispensés d’y revenir indéfiniment et de nous
-éterniser en hésitations et en inquiétudes
-stériles sur ce que la vie manque de but.</p>
-
-<p class="sep2">J’ignore si nos petits-fils retrouveront
-quelque sens dans l’histoire, comme faisaient
-les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique
-qui crut pouvoir parler de justice immanente.
-Aujourd’hui nous n’y découvrons nul chemin
-tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre.
-L’œuvre de Leconte de Lisle nie la Providence,
-la loi du Progrès et les revanches du
-Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui
-construisit les sociétés et les temples, apparaît
-plus ou moins lumineuse sur des points
-divers de l’espace et des siècles, sans qu’on
-discerne la moindre trace d’un programme, ni
-d’une marche en avant. L’esprit souffle où il
-veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.</p>
-
-<p>Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient
-à une génération enthousiaste qui a
-élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme
-<span class="pagenum" id="Page_267">[p.&nbsp;267]</span>
-candide; on ne s’en aperçoit que s’il
-parle de l’hellénisme. Un instant, pense-t-il,
-autour de l’Acropole, la Liberté dompta la
-Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit
-pays, ce grand poète voit partout la Fatalité
-planer au-dessus des hommes et des dieux,
-qu’elle fait plier sous la loi sans appel de
-son bon plaisir. Ce spectacle tragique lui
-fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent
-déjà Homère, Eschyle et Sophocle.</p>
-
-<p>Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur
-dans la série des siècles, Leconte de Lisle en
-cherche dans la série naturelle. A nulle étape
-la vie n’a de quiétude. Il prend possession
-des heures implacables du jour, de toutes les
-solitudes et des grandes espèces condamnées,
-pour leur faire exprimer sa philosophie héroïque
-et morne. Les éléphants, les condors,
-les panthères et les buffles, tous tragiques, que
-ce gigantesque pasteur promène dans des paysages
-d’airain, semblent une autobiographie.
-Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action
-n’est pas la sœur du rêve.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_268">[p.&nbsp;268]</span>
-Parfois le poète nous donne directement
-son opinion sur l’être; c’est une imprécation
-égale aux plus désespérées de ce christianisme
-qu’il maudit d’avoir précipité les Olympes
-païens.</p>
-
-<p>Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers
-que les dieux. Il mettait à leur service
-des accents et des allures d’une grandeur
-sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement;
-il reconnut que les meilleurs n’étaient
-pas immortels.</p>
-
-<p>Heureuse désillusion, car elle fait le centre
-de sa poésie. Peut-être son génie se nourrit-il
-d’une seule idée, mais inépuisable: la
-mutabilité des formes du Divin.</p>
-
-<p class="sep2">L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu
-trouver dans la suite des dieux, il croyait fermement
-le tenir dans l’art. Il affirmait les lois
-de l’esthétique et formulait des canons. Il
-aura rempli l’office d’un Boileau. Il a donné
-une discipline à la poésie française, quand le
-génie des Musset, des Lamartine et des Victor
-Hugo allait entraîner nos talents dans la
-<span class="pagenum" id="Page_269">[p.&nbsp;269]</span>
-faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer
-un sujet, d’ordonner des pensées et
-d’appuyer la poésie sur quelque chose de réel.
-Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas
-une chose distincte du fond, et que bien écrire,
-ce n’est rien autre que bien penser.</p>
-
-<p>Dans le même temps, c’est vrai, il créait
-une manière, et son gaufrier commence seulement
-à s’user. Le Parnasse, où personne n’a
-pensé bassement, doit être loué comme une
-école de travail minutieux et de respect. Des
-esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez
-les plus modestes des poètes qui apprirent
-de Leconte de Lisle à travailler le vers et à
-transformer en matière poétique les découvertes
-de l’archéologie et de la philologie, un
-anthologue peut trouver le chef-d’œuvre qui
-sauve un nom et enrichit une littérature.</p>
-
-<p>Ne fermons point cette cérémonie sans
-associer à la gloire du Maître ceux des bons
-Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux
-plus humbles fragments d’un marbre éclaté
-sous l’action du génie, la postérité curieusement
-honore la trace du ciseau magistral.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newchap" id="Page_271">
-
-<p class="cent cs12">LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_273">
-
-<h2>LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE</h2>
-
-<p class="first">Le jour des Morts est la cime de l’année.
-C’est de ce point que nous embrassons le plus
-vaste espace. Quelle force d’émotion si la
-visite aux trépassés se double d’un retour
-à notre enfance! Un horizon qui n’a point
-bougé prend une force divine sur une âme
-qui s’use. Le 2 novembre en Lorraine, quand
-sonnent les cloches de ma ville natale et
-qu’une pensée se lève de chaque tombe, toutes
-les idées viennent me battre et flotter sur un
-ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher
-les soins de la vie à la mort.</p>
-
-<p>Monotone psaume, formules dont nous
-savons l’apparente sécheresse, mais elles
-ramènent notre esprit au point où il trouve
-sa pente et s’enfonce dans des abîmes de
-méditations... Une fois encore, faisons glisser
-entre nos doigts ce chapelet.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_274">[p.&nbsp;274]</span>
-Certaines personnes se croient d’autant
-mieux cultivées qu’elles ont étouffé la voix du
-sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent
-se régler sur des lois qu’elles ont choisies
-délibérément et qui, fussent-elles très logiques,
-risquent de contrarier nos énergies profondes.
-Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile
-anarchie, nous voulons nous relier à notre
-terre et à nos morts.</p>
-
-<p>C’est une méthode dont je n’ai pas toujours
-distingué la bienfaisance. J’étais un fameux
-individualiste et j’en disais sans gêne les raisons.
-J’ai «appliqué à mes propres émotions
-la dialectique morale enseignée par les grands
-religieux, par les François de Sales et les Ignace
-de Loyola, et c’est toute la genèse de l’<i>Homme
-libre</i><a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>»; j’ai prêché le développement de la
-personnalité par une certaine discipline de méditations
-et d’analyses. Mon sentiment chaque
-jour plus profond de l’individu me contraignit
-de connaître comment la société le supporte
-et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même,
-qu’est-ce donc, sinon un groupe innombrable
-d’événements et d’hommes? Et mon grand-père,
-<span class="pagenum" id="Page_275">[p.&nbsp;275]</span>
-soldat obscur de la Grande-Armée, je
-sais bien qu’il est une partie constitutive de
-Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement
-creusé l’idée du «Moi» avec la seule méthode
-des poètes et des mystiques, par l’observation
-intérieure, je descendis parmi des sables
-sans résistance jusqu’à trouver au fond et
-pour support la collectivité. Les étapes de
-cet acheminement, je les ai franchies dans la
-solitude morale. J’ai vécu les divers instants
-d’une conscience qui se forme. Ici l’école ne
-m’aida point. Je dois tout à cette logique
-supérieure d’un arbre cherchant la lumière et
-cédant avec une sincérité parfaite à sa nécessité
-intérieure. Je proclame que, si je possède
-l’élément le plus intime et le plus noble de
-l’organisation sociale, à savoir le sentiment
-vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir
-constaté que le «Moi», soumis à l’analyse
-un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse
-que la société dont il est l’éphémère produit.</p>
-
-<p>Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel.
-Le «Moi» s’anéantit sous nos regards
-<span class="pagenum" id="Page_276">[p.&nbsp;276]</span>
-d’une manière plus terrifiante encore si nous
-distinguons notre automatisme. Quelque chose
-d’éternel gît en nous dont nous n’avons que
-l’usufruit, mais cette jouissance même est
-réglée par les morts. Tous les maîtres qui
-nous ont précédés et que j’ai tant aimés, et
-non seulement les Hugo, les Michelet, mais
-ceux qui font transition, les Taine et les Renan,
-croyaient à une raison indépendante existant
-en chacun de nous et qui nous permet d’approcher
-la vérité. L’individu, son intelligence,
-sa faculté de saisir les lois de l’univers! Il
-faut en rabattre. Nous ne sommes pas les
-maîtres des pensées qui naissent en nous.
-Elles sont des façons de réagir où se traduisent
-de très anciennes dispositions physiologiques.
-Selon le milieu où nous sommes
-plongés, nous élaborons des jugements et des
-raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles;
-les idées même les plus rares, les
-jugements même les plus abstraits, les sophismes
-de la métaphysique la plus infatuée,
-sont des façons de sentir générales et apparaissent
-nécessairement chez tous les êtres de
-<span class="pagenum" id="Page_277">[p.&nbsp;277]</span>
-même organisme assiégés par les mêmes
-images. Notre raison, cette reine enchaînée,
-nous oblige à placer nos pas sur les pas de
-nos prédécesseurs.</p>
-
-<p>Dans cet excès d’humiliation, une magnifique
-douceur nous apaise, nous persuade
-d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut
-bien comprendre,—et non pas seulement
-dire du bout des lèvres, mais se représenter
-d’une manière sensible,—que nous sommes
-le prolongement et la continuité de nos pères
-et mères.</p>
-
-<p>C’est peu de dire que les morts pensent et
-parlent par nous; toute la suite des descendants
-ne fait qu’un même être. Sans doute,
-celui-ci, sous l’action de la vie ambiante,
-pourra montrer une plus grande complexité,
-mais elle ne le dénaturera point. C’est comme
-un ordre architectural que l’on perfectionne:
-c’est toujours le même ordre. C’est comme
-une maison où l’on introduit d’autres dispositions:
-non seulement elle repose sur les
-mêmes assises, mais encore elle est faite des
-mêmes moellons et c’est toujours la même
-<span class="pagenum" id="Page_278">[p.&nbsp;278]</span>
-maison. Celui qui se laisse pénétrer de ces
-certitudes abandonne la prétention de sentir
-mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que
-ses père et mère; il se dit: «Je suis eux-mêmes.»</p>
-
-<p>De cette conscience, quelles conséquences
-dans tous les ordres il tirera! Quelle acceptation!
-Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige
-délicieux où l’individu se défait pour se
-ressaisir dans la famille, dans la race, dans la
-nation, dans des milliers d’années que n’annule
-pas le tombeau.</p>
-
-<p>«<i>Je dis au sépulcre: Vous serez mon père.</i>»
-Parole abondante en sens magnifique! Je la
-recueille de l’Église dans son sublime Office
-des Morts. Toutes mes pensées, tous mes
-actes essaimeront d’une telle prière,—effusion
-et méditation,—sur la terre de mes
-morts.</p>
-
-<p>Les ancêtres que nous prolongeons ne nous
-transmettent intégralement l’héritage accumulé
-de leurs âmes que par la permanence
-de l’action terrienne. C’est en maintenant sous
-nos yeux l’horizon qui cerna leurs travaux,
-<span class="pagenum" id="Page_279">[p.&nbsp;279]</span>
-leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons
-le mieux ce qui nous est permis ou
-défendu. De la campagne, en toute saison,
-s’élève le chant des morts. Un vent léger le
-porte et le disperse comme une senteur. Que
-son appel nous oriente! Le cri et le vol des
-oiseaux, la multiplicité des brins d’herbe, la
-ramure des arbres, les teintes changeantes du
-ciel et le silence des espaces nous rendent
-sensible, en tous lieux, la loi de l’éternelle
-décomposition, mais le climat, la végétation,
-chaque aspect, les plus humbles influences de
-notre pays natal nous révèlent et nous commandent
-notre destin propre, nous forcent
-d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos
-limites enfin et une discipline, car les morts
-auraient peu fait de nous donner la vie si la
-terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait
-aux lois de la vie.</p>
-
-<p>Chacun de nos actes qui dément notre terre
-et nos morts nous enfonce dans un mensonge
-qui nous stérilise. Comment ne serait-ce
-point ainsi? En eux, je vivais depuis les
-commencements de l’être, et des conditions
-<span class="pagenum" id="Page_280">[p.&nbsp;280]</span>
-qui soutinrent ma vie obscure à travers les
-siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent
-assurément mieux que les expériences où
-mon caprice a pu m’aventurer depuis une
-trentaine d’années.</p>
-
-<p class="sep2">Dans le pays où les miens ont duré, la vallée
-de la Moselle me paraît trop populeuse encore,
-trop recouverte de passants pour que j’entende
-bien ses leçons. J’aime à gravir les
-faibles pentes qui la dessinent, à parcourir
-indéfiniment, loin des centres d’habitation, le
-vieux plateau lorrain et, par exemple, le Xaintois,
-ancien pays historique où se dresse la
-montagne de Sion-Vaudémont.</p>
-
-<p>Venant de Charmes-sur-Moselle, quand
-j’atteins le haut de la côte sur Gripport, au
-carrefour où passe la voie romaine, soudain
-dans un coup de vent je reçois sur ma face
-tout le secret de la Lorraine. Au loin s’étendent
-devant moi les solitudes agricoles, et,
-dans un ciel froid, brusquement, émerge, isolée
-de toute part, la falaise que spiritualise
-le mince clocher de Sion. Quel enchantement
-<span class="pagenum" id="Page_281">[p.&nbsp;281]</span>
-sous mes yeux, quel air vivifiant me baigne,
-quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline
-nationale! Elle est l’autel du bon conseil.
-Dans toutes les saisons elle nous répète ce
-que Delphes disait aux démocrates mégariens:
-de faire entrer dans le nombre souverain
-leurs ancêtres, pour que la génération vivante
-se considérât toujours comme la minorité.
-Mais en novembre, quand d’épais nuages l’enserrent
-et que le vent y jette les voix de
-cent cloches rurales, je vais vers elle comme
-vers l’arche salvatrice, qui porte sur les siècles
-et dans le désastre lorrain tout ce qui survit à
-la mort.</p>
-
-<p>Ma pensée française a trois sommets, trois
-refuges: la montagne de Sion-Vaudémont,
-Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de
-Dôme régnait chez les Arvernes; il fut le
-maître et le dieu du pays où j’ai pris mon
-nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et
-Sion de Lorraine président la double région
-où je veux enclore ma vie; ils symbolisent
-les vicissitudes de la résistance latine à la
-pensée germanique. Pourquoi ne dirais-je pas
-<span class="pagenum" id="Page_282">[p.&nbsp;282]</span>
-un jour les beaux dialogues que font ces trois
-divinités, quand le massif central français
-contrôle et redresse la pensée de nos hardis
-bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite
-à des soins plus étroits; ma piété familiale
-ordonne qu’en ce jour je me préoccupe
-d’adapter, mieux encore, mon esprit aux
-vérités qui sont le fruit lentement mûri de la
-terre de mes morts.</p>
-
-<p class="sep2">La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute
-environ de deux cents mètres, se voit de tous
-les monticules dans un rayon de vingt lieues.
-Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son
-extrémité méridionale, elle porte le château
-démantelé des comtes de Vaudémont, d’où
-sortit la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui
-en Autriche, et, sur sa pointe septentrionale,
-le couvent et l’église de Sion. C’est
-ainsi qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier
-lorrain la double tradition religieuse et
-militaire que chacun de nous entretient dans
-sa conscience.</p>
-
-<p>Elle fut le centre de notre nationalité. On y
-<span class="pagenum" id="Page_283">[p.&nbsp;283]</span>
-vient toujours en pèlerinage. Elle survit au
-duché de Lorraine,—qu’elle a longuement
-précédé, puisque les Romains y trouvèrent un
-dieu indigène. Elle est le point de continuité
-de notre région.</p>
-
-<p>La plaine agricole, autour de ce sommet, a
-été négligée de la grande civilisation: ses
-cultures immuables disciplinent depuis des
-siècles ses habitants, et sur cette terre antique,
-l’énergie des autochtones n’a enregistré que
-les grandes commotions historiques. Tout
-s’est passé régulièrement. C’est ici un vieil
-être héritier de lui-même.</p>
-
-<p>Nul lieu plus favorable pour que nous recevions,
-dans le recueillement, la pensée profonde
-de la Lorraine. Mais, à donner comme
-le fruit d’une seule journée ce qu’une longue
-suite de méditations a gravé dans notre cœur,
-je rendrais mal intelligible une discipline que
-j’ai acquise lentement. Nous irons d’autres
-fois de Sion à Vaudémont, du couvent à la
-forteresse, par les hauteurs, en marchant sur
-les ruines romaines. Je ne sais pas au monde
-une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est
-<span class="pagenum" id="Page_284">[p.&nbsp;284]</span>
-déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent
-mal commode: ne quittons point le plateau
-de l’église et la douce allée des tilleuls dont
-l’ombrage enchante mes étés.</p>
-
-<p class="sep2">Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel
-tourmenté de novembre, la vaste plaine avec
-ses bosselures et cent villages pleins de méfiance.
-O mon pays, ils disent que tes formes
-sont mesquines! Je te connais chargé de poésie.
-Je vois sur ton vaste camp des armes qui
-reposent. Elles attendent qu’un bras fort les
-vienne ressaisir.</p>
-
-<p>Je ne m’embarrasse point de savoir ce que
-vaut un tel paysage pour un amateur étranger.
-Si le vent de l’extrême automne ramassait par
-millions les feuilles multicolores de nos forêts
-pour les emporter à la mer, et quand même il
-voilerait de leur beau nuage le soleil, le sein
-de la mer—car elle ignore nos montagnes—n’en
-aurait pas une palpitation plus forte;
-mais un verger lorrain, admiré en juillet, que
-novembre dépouille, c’est assez pour que fermente
-en nous toute la série de nos aïeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_285">[p.&nbsp;285]</span>
-Devant ces terres magnifiquement peignées
-des sillons de la charrue, devant cette multitude
-de petits champs bombés comme des
-cuirasses, je prononce pieusement le <i lang="la" xml:lang="la">Salve,
-magna parens frugum</i>... «Salut, terre féconde,
-mère des hommes...»</p>
-
-<p>Quelle solitude pourtant! et, comment
-dire? hostile. En 1698, le Père Vincent, «religieux
-du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont
-en Lorraine», louait Sion d’être une
-solitude, tout autant que je fais deux siècles
-après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de
-tant de «solitudes affreuses», on trouve en
-celle-ci «ce qu’il faut pour <i>satisfaire l’esprit
-et la vue</i>... Il n’y a que Marie qui l’occupe et
-quelques religieux dédiés à son service qui,
-dans ce séjour charmant, éloignés du tumulte
-du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille
-et écoutent l’Époux de leurs âmes qui
-leur parle cœur à cœur». Ce qu’aujourd’hui
-nous entendons sur la haute terrasse n’est
-point pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise,
-qui ne se connaît plus comme notre capitale,
-se cache dans un pli du terrain. Les châteaux
-<span class="pagenum" id="Page_286">[p.&nbsp;286]</span>
-d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes,
-de Mazerot, de Germiny, de Thélod, de
-Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau
-ne veulent plus animer Haroué. La brasserie
-de Tantonville, où Pasteur conduisit ses études
-sur les ferments, appelle mon attention,
-mais le grand souvenir qu’elle évoque n’est
-pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il,
-cette plaine ne garde conscience de sa
-destinée. Elle ne sait même point que l’on
-s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir
-la possession plénière des richesses morales
-encloses dans ses cimetières.</p>
-
-<p class="sep2">Cette indéniable tristesse du paysage de
-Sion, quelques-uns l’attribuent aux ravins
-secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau
-sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne
-s’égaillent jamais confiantes dans la verdure
-qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect
-joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais
-au comté de Vaudémont chaque village se
-ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur.
-Tant de fois le flot étranger nous recouvrit,
-<span class="pagenum" id="Page_287">[p.&nbsp;287]</span>
-sembla nous submerger! Tout fut ruiné,
-épuisé, hormis la patience de cette bonne
-terre.</p>
-
-<p>Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles
-composent une multitude de dessins géométriques.
-Tantôt étendus côte à côte, tantôt
-placés en étoile, ce sont une série de petits
-tapis de tous les verts, de tous les roux, plus
-longs que larges: des tapis de prière. Humble
-prière que chaque famille murmure depuis des
-siècles: «Donnez-nous aujourd’hui notre pain
-quotidien.»</p>
-
-<p>Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque
-disent que, devant cette immense marqueterie,
-ils croient avoir sous les yeux, plutôt
-que la nature franche, une sorte de cadastre.
-Mais le cadastre, quel livre excellent! Mon
-ami Frédéric Amouretti employa longtemps
-ses loisirs à lire le Bottin des départements.
-On le moquait, mais ce sage avait sa
-méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement
-les personnages qui vivent dans nos
-villes. Dans cette interminable lecture, il s’est
-rendu compte du riche mécanisme de la vie
-<span class="pagenum" id="Page_288">[p.&nbsp;288]</span>
-française. Voyage-t-il? En traversant une
-ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements
-et même les noms de certains habitants,
-des principaux industriels. Il croit avoir
-tiré de ce livre mal fait plus d’informations
-que de tous les ouvrages spéciaux. Eh bien!
-si nous disposons notre esprit à lire notre
-paysage natal comme un cadastre, si nous
-nous renseignons, si nous suivons, de ci,
-de là, le morcellement des propriétés, leurs
-évaluations successives, leurs mutations, voilà
-de grands enseignements pour comprendre
-notre formation.</p>
-
-<p>La motte de terre, qui paraît sans âme, est
-pleine du passé, et son témoignage ébranle
-les cordes de l’imagination. Plus que tout au
-monde, j’ai cru aimer le musée du Trocadéro,
-les marais d’Aiguesmortes, de Ravenne et de
-Venise, les paysages de Tolède et de Sparte,
-mais à toutes ces fameuses désolations je
-préfère maintenant le modeste cimetière lorrain
-où, devant moi, s’étale ma conscience
-profonde.</p>
-
-<p>Cette colline, les légions l’assaillirent quand
-<span class="pagenum" id="Page_289">[p.&nbsp;289]</span>
-César les menait à la conquête du Xaintois,
-déjà riche en blé et en guerriers. Puis elle
-protégea la civilisation romaine, quatre siècles
-environ, contre les flots barbares de Germanie.
-Quelles divinités adoraient les propriétaires
-gallo-romains et les esclaves ruraux sur
-le sommet de Sion! Qu’est-ce que cet étrange
-Mercure marié à la mystérieuse Rosmerte? A
-quel Wodan succédaient-ils de qui le nom
-demeure dans Vaudémont? Le christianisme
-expropria les idoles impures au profit de la
-vierge Marie. Les hommes de tous ces villages,
-de ce Saxon, de ce Chaouilley, de ce Praye,
-tels que je les vois, et ni plus ni moins marqués
-pour être des héros, partirent à pied pour
-la première Croisade avec leur comte de
-Vaudémont qui chevauchait... Par la suite
-nous avons trop compté sur nous-mêmes;
-nous frappions à tour de rôle sur les Allemands
-et sur les Français, mais, ayant été les plus
-faibles, nous acceptâmes de nous joindre à la
-grande famille française... Du haut de Sion,
-je vois monter de Vézelise une horde de
-pillards: c’est 1793, et des idées venues
-<span class="pagenum" id="Page_290">[p.&nbsp;290]</span>
-de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant
-nous formons les régiments de fer que
-la France oppose à la Germanie. C’est ainsi
-que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà
-la bataille, pour le compte de l’empire romain,
-contre les barbares de l’Est, sont de nouveau
-les grands bastions orientaux de la civilisation
-latine. Au sud-est, voici la ligne des ballons
-vosgiens que les vicissitudes de la guerre
-attribuent aujourd’hui pour limites à la France;
-à l’ouest, voici les forts de Toul. Les Français,
-qui détruisirent les forteresses de Montfort et
-de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée
-militaire. Comme furent nos pères, nous sommes
-des guetteurs. Qu’est-ce que la pensée
-maîtresse de cette région? Une suite de
-redoutes doublant la ligne du Rhin. Ce fut la
-destinée constante de notre Lorraine de se
-sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré
-par nos voisins d’Alsace, ne dénaturât point
-la civilisation latine.</p>
-
-<p>Aujourd’hui encore, les grands jours de
-pèlerinage, quand l’antique plateau rassemble
-une foule dont je connais les nuances et les
-<span class="pagenum" id="Page_291">[p.&nbsp;291]</span>
-puissances politiques, je distingue éternellement
-vivants les éléments de toutes ces grandes
-choses. Hélas! je mesure aussi de quelles
-énergies ces activités privèrent mon antique
-Xaintois...</p>
-
-<p class="sep2">On dit que la Vierge de Sion guérit les
-peines morales. Je puis en porter témoignage.
-Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y
-trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays
-et ma race, je voyais mon poste véritable, le
-but de mes efforts, ma prédestination. Jamais
-je ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle
-gonflât mon âme que je croyais abattue.
-Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait
-d’une préparation qui dure toute l’année.</p>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_293">
-
-<h3 style="margin-bottom: 0;">NOTES</h3>
-
-<div class="footnotes">
-<p class="first" id="Footnote_1"><span class="label">[1]</span>
-(<a href="#FNanchor_1">page 40</a>). Sturel a vu ces gondoliers de la
-mort...</p>
-
-<p>«Guidé par cette sorte d’appétence morale qui
-incite les âmes, comme vers des greniers, vers les
-spectacles et vers les êtres où elles trouveront leur
-nourriture propre, Sturel s’orientait toujours vers
-ceux qui ont le sens le plus intense de la vie et qui
-l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les
-morts. Dans la société la plus grossière, sa sensibilité
-trouvait à s’ébranler. Au croisé d’un enterrement
-sur le Grand Canal, un gondolier l’émeut qui
-pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on enterre;
-s’il était riche, cela coûterait au moins trois
-cents francs: il ne dépensera que quinze francs. Il
-a de la musique, pourtant, et ses amis avec des
-chandelles, car il est très connu. Arrêtons-nous un
-peu, parce que, moi, j’aime à entendre la musique.
-Les voilà qui partent par un petit canal vers San
-Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens...
-A droite, vous avez le palais de la reine de Chypre,
-qui appartient maintenant au Mont-de-Piété. Ici le
-palais du comte de Chambord, racheté par le baron
-Franchetti, dont la femme est Rothschild.»</p>
-
-<p class="ralign">(L’<i>Appel au Soldat</i>, chapitre premier.)</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_2"><span class="label">[2]</span>
-(<a href="#FNanchor_2">page 56</a>). «En Italie, pour un jeune homme
-isolé et romantique, c’est Venise qui chante le grand
-<span class="pagenum" id="Page_294">[p.&nbsp;294]</span>
-air. A demi dressée hors de l’eau, la sirène attire la
-double cohorte de ceux qu’a touchés la maladie du
-siècle: les déprimés et les malades par excès de
-volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand,
-Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures
-beautés imaginaires... Un jour de l’hiver 1887,
-comme Sturel parcourait la triste plage du Lido, il
-arrêta son regard intérieur sur les personnages
-fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour
-les existences normales. Quand nous honorons un
-lieu tel que les grands hommes le connurent et que
-nous pouvons nous représenter les conditions de
-leur séjour, ces réalités, qui, pour un instant, nous
-sont communes avec eux, nous forment une pente
-pour gagner leurs sommets; notre âme sans se
-guinder approche de hauts modèles qu’elle croyait
-inaccessibles, et, par un contact familier de quelques
-heures, en tire un durable profit...</p>
-
-<p>Les ombres qui flottent sur les couchants de
-l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, tendent
-à commander les âmes qui les interrogent.</p>
-
-<p class="ralign">(L’<i>Appel au Soldat</i>, chapitre premier.)</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_3"><span class="label">[3]</span>
-(<a href="#FNanchor_3">page 73</a>). Il y a trois palais Mocenigo. Byron
-occupait celui du milieu.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_4"><span class="label">[4]</span>
-(<a href="#FNanchor_4">page 92</a>). <i>Scènes et Doctrines du Nationalisme</i>,
-p. 15.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_5"><span class="label">[5]</span>
-(<a href="#FNanchor_5">page 96</a>). <i>Les Déracinés</i>, p. 189.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_6"><span class="label">[6]</span>
-(<a href="#FNanchor_6">page 101</a>). <i>Lettre de Wagner.</i></p>
-
-<p class="first" id="Footnote_7"><span class="label">[7]</span>
-(<a href="#FNanchor_7">page 124</a>). Je me reprocherais pourtant de ne
-point ici saluer notre maître, M. Albert Collignon,
-<span class="pagenum" id="Page_295">[p.&nbsp;295]</span>
-alors professeur de rhétorique, pour qui Guaita professait
-des sentiments que je garde.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_8"><span class="label">[8]</span>
-(<a href="#FNanchor_8">page 138</a>). <i>La Muse noire</i> (1883).</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_9"><span class="label">[9]</span>
-(<a href="#FNanchor_9">page 138</a>). <i>Rosa Mystica</i> (1895), toutes pièces
-écrites avant la fin de l’année 1884.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_10"><span class="label">[10]</span>
-(<a href="#FNanchor_10">page 146</a>). On a dit et écrit que le <i>Problème
-du Mal</i>, dernier volume de la série des <i>Essais des
-Sciences maudites</i>, rédigé sur les notes de Guaita
-par ses disciples, paraîtrait. C’est une erreur. Les
-documents sont en lieu sûr. Notre ami supporta les
-lents derniers mois de sa maladie avec une force
-magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle.
-S’il avait voulu que son œuvre fût complétée
-après lui, il eût pris des dispositions pour en
-assurer l’achèvement dans des conditions offrant de
-sérieuses garanties. Son silence a dicté la conduite de
-sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune
-réimpression.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_11"><span class="label">[11]</span>
-(<a href="#FNanchor_11">page 147</a>). Voici comment un initié, le D<sup>r</sup> Thorion,
-apprécie l’œuvre du maître qui l’estimait et
-dont il reçut l’enseignement:</p>
-
-<p>«Les <i>Essais des Sciences maudites</i>, dans leur
-ensemble, étudient le drame de la Chute originelle,
-en Eden. Le <i>Seuil du Mystère</i> nous promène parmi
-ceux qui ont passé leur vie sous les branches du
-pommier symbolique. Le <i>Serpent de la Genèse</i> élucide
-le triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique
-du mot <i>Nahash</i>, qui, dans le texte de Moïse, désigne
-le tentateur.</p>
-
-<p>«Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse
-<span class="pagenum" id="Page_296">[p.&nbsp;296]</span>
-quelconque qui, envahissant l’homme, le fait rouler
-au mal. De là cette interprétation erronée du vulgaire
-qui croit que l’esprit du mal s’est déguisé en
-reptile. Le <i>Temple de Satan</i> est donc consacré à
-l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la
-Magie noire et ses hideuses pratiques, envoûtements
-et maléfices. Guaita énumère les ressources infernales
-de la sorcellerie, il expose des faits réels ou
-légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même, et
-sans souci d’en fournir une explication scientifique.</p>
-
-<p>«Au sens comparatif, Nahash est la lumière
-astrale, agent suprême des œuvres ténébreuses de
-la Goetie. Son étude donne la <i>Clef de la Magie
-noire</i>, elle permet d’établir une théorie générale des
-forces occultes, et d’analyser les causes et les effets
-des rites et des phénomènes décrits dans le <i>Temple
-de Satan</i>.</p>
-
-<p>«Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash
-symbolise l’égoïsme primordial, ce mystérieux attrait
-de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité.
-Cette force qui sollicite tout être à s’isoler
-de l’unité originelle pour se faire centre et se complaire
-dans son Moi a causé la déchéance d’Adam.
-En l’étudiant, Guaita eût abordé le <i>Problème du
-Mal</i>, l’énigme de la chute humaine, chute collective
-et individuelle dont le complément nécessaire est la
-grande épopée de la Rédemption.»</p>
-
-<p>Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les
-Papus, les Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les
-Jollivet-Castelot, les Thorion, inclinent à croire que
-l’audacieux penseur ne fut pas autorisé à faire ses
-révélations suprêmes.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_12"><span class="pagenum" id="Page_297">[p.&nbsp;297]</span>
-<span class="label">[12]</span>(<a href="#FNanchor_12">page 157</a>).
-Les Guaita seraient d’origine germanique,
-venus en Italie avec Charlemagne. Certainement,
-durant tout le moyen âge ils ont exercé
-la puissance féodale sur la délicieuse vallée qui, de
-Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au lac de
-Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns,
-poètes. En 1715, le quatrième aïeul de
-Stanislas de Guaita quitta cette belle région pour
-s’établir dans la ville libre de Francfort; il épousa
-une Brentano, de la famille du poète Clément Brentano
-et de la romantique Bettina, la petite amie de
-Gœthe. Deux générations de Guaita se sont succédées
-à Francfort et mariées dans des familles allemandes.
-Dès cette époque cependant l’administration
-des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient copropriétaires,
-les rapprochait de la France. Le grand-père
-de Stanislas de Guaita prit du service pendant
-les guerres du premier Empire et acquit la nationalité
-française. Son fils, le père de l’occultiste, habitait
-Nancy et le château d’Alteville, dans l’arrondissement
-de Dieuze, qu’il représenta au conseil
-général.</p>
-
-<p>Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de
-Guaita, elle est toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle
-le maréchal Mouton, comte de Lobau.</p>
-
-<p>Cette petite indication généalogique ne paraîtra
-pas superflue à ceux qui admettent, comme nous
-disons plus haut, que nous sommes les prolongements,
-la suite de nos parents et que leurs concepts
-fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce
-jeune lorrain se continuaient des âmes allemandes et
-italiennes.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_13"><span class="label"><span class="pagenum" id="Page_298">[p.&nbsp;298]</span>
-[13]</span>
-(<a href="#FNanchor_13">page 162</a>). Dans leur forme primitive, ces
-pages servirent de préface à «Elisabeth de Bavière,
-impératrice d’Autriche, pages de journal, impressions,
-conversations et souvenirs», par Constantin
-Christomanos, traduit de l’allemand en français par
-Gabriel Syveton.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_14"><span class="label">[14]</span>
-(<a href="#FNanchor_14">page 164</a>). M. Jacques Bainville, dans son
-<i>Louis II de Bavière</i> (1900), nous a donné la meilleure
-«psychologie» de ce prince. «Regrettons, dit-il, que
-les archives de Munich soient closes pour tout ce qui
-touche le roi de Bavière; elles le resteront longtemps
-encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit le pouvoir
-dans des circonstances si extraordinaires, ne
-semble pas pressé de communiquer les pièces intéressantes...
-Qu’a-t-on fait des lettres nombreuses
-du roi? Qu’est devenu ce <i>journal</i> qu’il avait écrit?...
-Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la haute position
-qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler!
-Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna
-dans ses voyages secrets à Paris, que de faits
-intéressants il pourrait raconter, s’il ne craignait de
-se compromettre!... Puisse le comte Dürckheim-Montmartin,
-dernier favori du roi, fixer aussi ses
-souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de
-Kobell, de M. de Heigel et du chevalier de Haufingen,
-de nombreux portraits faits par les contemporains
-(et les lettres de Louis II à Wagner) fourniraient
-des détails sûrs...»</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_15"><span class="label">[15]</span>
-(<a href="#FNanchor_15">page 164</a>). Le goût des arts se trouve chez les
-Wittelsbach dès leur origine. Quelques-uns même
-l’exagérèrent. «Ainsi, au <em>XVII<sup>e</sup></em> siècle, ce Ferdinand
-<span class="pagenum" id="Page_299">[p.&nbsp;299]</span>
-dont la femme, Adélaïde de Savoie, écrivait des comédies
-françaises, tandis que lui se retirait dans la plus
-grande solitude, en son château de Schleissheim,
-bâti sur le modèle de Versailles, pour y <i>peindre</i>,
-<i>psaller</i>, composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas
-un original aussi ce Charles-Albert qui, le jour où
-on le couronna empereur, écrivit au comte Tœrring
-qu’il était plus malheureux que Job? On reconnaît
-quelques traits du caractère de Louis II dans Charles-Théodore,
-de la branche palatine, qui, à Mannheim,
-voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat
-de sa cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs
-et acteurs de l’Allemagne et fit jouer les premiers
-drames de Schiller, mais il ruinait son Palatinat. Le
-duc de Bavière étant mort sans enfants, ce Charles-Théodore
-dut quitter son cher Mannheim et venir à
-Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable.
-Ennuyé, lassé, il songea à se mettre sous la
-protection de l’Autriche pour être délivré du fardeau
-des affaires. Il demeura pourtant souverain malgré
-lui, par la volonté énergique de Frédéric le
-Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de
-l’Opéra de Munich un des meilleurs de l’Europe, au
-dire de Stendhal.</p>
-
-<p>«Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre
-branche) qui fut le premier roi de Bavière. Le fils
-de celui-ci, Louis I<sup>er</sup>, fut un roi artiste. Il passa sa
-jeunesse dans la société de peintres et de sculpteurs,
-avec qui il fit de longs séjours en Italie. Poète lui-même,
-il composait d’assez jolis vers. Dans son premier
-recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la
-Grèce. Ses poésies amoureuses et sentimentales ne
-<span class="pagenum" id="Page_300">[p.&nbsp;300]</span>
-manquent pas d’un certain charme; on imprime
-encore ses distiques sur les calendriers bleus que
-consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi,
-Louis I<sup>er</sup> s’adonna à ses goûts de construction. C’est
-lui qui a fait de Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il
-avait dit: «Je veux en faire une ville qui honore
-tellement l’Allemagne que personne ne puisse se
-vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu
-Munich.» Mais s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre
-étrangers, il ne put rien créer d’original.
-L’<i>Athènes de l’Isar</i>, comme disent les Allemands,
-n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit
-des Odéons et des Propylées près d’un jardin du
-Palais-Royal, avec ses arcades et ses jets d’eau.
-L’église de la cour est copiée sur la <i lang="it" xml:lang="it">Capella Palatina</i>
-de Palerme; la Galerie des Maréchaux, sur la
-<i lang="it" xml:lang="it">Piazza dei Lanci</i> de Florence, etc. Il enrichit de
-tableaux excellents les galeries de sa capitale.</p>
-
-<p>«Ce bon roi aimait toutes les manifestations de
-l’art. Il avait surtout un goût particulier pour la
-danse et pour les danseuses. Une aventurière, jolie
-femme et femme d’esprit, Lola Montez, se fit remarquer
-de Louis I<sup>er</sup> par ses talents chorégraphiques et
-réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive
-autorité. Très ambitieuse, elle voulut jouer les
-premiers rôles et se prépara à mettre en ballet l’histoire
-de Bavière. La favorite s’imposa bientôt à la
-haute société de Munich. Et, non contente de ce
-succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil
-d’État, dont l’avis était indispensable, refusa. Elle
-tint bon. Enfin, après de longues négociations, elle
-fut nommée comtesse de Landsfeld. Voir ses
-<span class="pagenum" id="Page_301">[p.&nbsp;301]</span>
-<i>Mémoires</i> amusants, mouvementés, mais peut-être
-apocryphes.</p>
-
-<p>«Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs
-ne prenait aucun soin de sa popularité. Quelques
-jeunes nobles, qui s’étaient constitués ses
-cavaliers servants et qui portaient ses couleurs,
-molestèrent des railleurs dans la rue. Elle-même
-distribua quelques coups de cravache. On faisait
-courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses
-projets de gouvernement. L’effervescence générale
-de 1848 vint se joindre à ce mécontentement. Des
-troubles éclatèrent à l’Université; on éleva des barricades
-dans les rues. Pour éviter un conflit, Louis I<sup>er</sup>
-renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre
-qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble
-singulièrement aux rapports de Louis II avec
-Wagner.</p>
-
-<p>«Quelques jours après, la nouvelle se répandit que
-Lola était revenue et l’émeute recommença. Alors,
-lassé de la sottise et de l’ingratitude populaires,
-Louis I<sup>er</sup> abdiqua, le 19 mars 1848, en faveur de son
-fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni celles des
-députations qui vinrent l’assurer de la fidélité de ses
-sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa
-parole. Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir
-reconquis son indépendance et de pouvoir vivre en
-artiste à sa guise. Il alla vivre à Rome où il se
-sentait toujours attiré. Il y était connu et aimé: on
-lui avait donné le surnom de <i lang="it" xml:lang="it">Re amante delle belle
-arti</i>. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes
-qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps
-en temps en <i>Teutschland</i>, comme il disait archaïquement.
-<span class="pagenum" id="Page_302">[p.&nbsp;302]</span>
-La bonne ville de Munich, dont il se proclamait
-dans une lettre «le plus heureux habitant»,
-le recevait en triomphe comme le protecteur des
-arts. Il était traité en roi, sans avoir les soucis du
-pouvoir. Combien il devait remercier ces braves
-gens d’émeutiers, et Lola Montez, cause indirecte de
-tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne pour
-surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est
-là une <i>chose allemande</i> et qui lui tient à cœur;
-tantôt il s’occupe du Musée Germanique de Nurenberg,
-sa fondation, ou bien il fait élever une statue
-à Claude Lorrain, son peintre favori.</p>
-
-<p>«Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps
-encore, jusque sous le règne de son petit-fils, à qui
-il ressemble par bien des traits, cet étrange souverain
-volontairement détrôné.</p>
-
-<p>«Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé
-après son abdication, fut aussi un prince original.
-Il s’occupait moins des beaux-arts, mais beaucoup
-plus de philosophie et de sciences. Jeune homme, il
-se proposait d’imiter sur le trône Marc-Aurèle. Il
-écrivit de petits traités moraux: <i>Questions à mon
-Cœur</i>, le <i>Devoir et le Plaisir</i> et aussi des <i>Pensées</i>,
-où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe
-préféré, dont il annotait les ouvrages, et avec qui il
-entretint une correspondance interrompue seulement
-par les soucis du pouvoir. Le Roi s’y montre rongé
-de mélancolie et de doutes métaphysiques: ce qui a
-pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus longtemps,
-il serait devenu fou comme ses deux fils. Il
-paraît néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence:
-à preuve ces causeries sur l’histoire qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_303">[p.&nbsp;303]</span>
-demandait à Ranke et après lesquelles il faisait de
-curieuses remarques. On trouve ces sortes de dialogues
-résumés dans le dernier volume de l’<i>Histoire
-universelle</i>, de Ranke.</p>
-
-<p>«Louis I<sup>er</sup> avait voulu faire de Munich une cité
-d’art. Max compléta son œuvre en le rendant centre
-scientifique et en attirant autour de lui des savants.
-Le chimiste Liebig fut son favori. Et c’était vraiment
-une cour originale que celle des «élus» ou la <i>Table
-Ronde du roi Max</i>, comme ils se nommaient eux-mêmes;
-un jour ils allaient dans le laboratoire de
-Liebig assister à ses expériences sur les gaz et, le
-lendemain, ils entendaient une conférence de Dœnniges
-sur les chansons populaires de l’Allemagne.</p>
-
-<p>«On voit que Louis II apportait en naissant, du côté
-paternel, des qualités rares et singulières. Il y a en
-puissance, chez ses ancêtres, d’inquiétantes dispositions
-qui atteindront en lui et en son frère leur développement
-parfait.</p>
-
-<p>«Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse
-on la surnommait l’<i>Ange</i>, à cause de son
-éclatante beauté: elle a donné à Louis II cette
-expression idéale qui en a fait un véritable Prince
-Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise de
-Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer
-que Napoléon lui rendrait Magdebourg contre une
-rose.»</p>
-
-<p class="ralign">(<i>Louis II de Bavière</i>, chapitre premier,<br />
-Jacques Bainville.)</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_16"><span class="label">[16]</span>
-(<a href="#FNanchor_16">page 178</a>). L’impératrice devait recevoir quelques
-archiduchesses. De là cette robe de cérémonie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_304">[p.&nbsp;304]</span>
-—Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que
-j’ai fait de la gymnastique en cet accoutrement, elles
-seraient pétrifiées. Mais je ne l’ai fait qu’en passant;
-d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de bon
-matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au
-sang royal.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_17"><span class="label">[17]</span>
-(<a href="#FNanchor_17">page 198</a>). M. Adolphe Aderer se rappelle
-avoir vu l’impératrice en 1875, quand elle habitait
-ce château de Sassetot, qui regarde la mer et domine
-l’étroite vallée des Petites-Dalles. «L’impératrice
-Elisabeth franchissait à cheval un champ de blé qui
-bordait la falaise. Les épis, grêlés et mêlés de coquelicots,
-se tendaient vers le soleil pour se réchauffer
-de la bise toujours froide envoyée par la mer voisine.
-Hantée par les souvenirs des poètes antiques
-qu’elle préférait, la cavalière, droite sur un grand
-cheval, que les barbes des épis piquaient à ses flancs
-vigoureux, se croyait plutôt la reine des Amazones
-que la souveraine d’un vaste pays, aussi éloigné de
-ses yeux que de sa pensée. Un frisson me saisit,
-parce que la belle dame s’approcha si près du bord
-de la falaise qu’il me parut qu’elle allait le dépasser:
-un cri d’épouvante me vint à la gorge. Au même
-instant, le cheval se retourna d’un bond, et il reprit
-sa course de vertige à travers les épis blonds. Au
-pays, on me dit que la souveraine se plaisait tous
-les jours à ce jeu violent qui valait, le soir, au majordome
-du château des réclamations apportées par les
-propriétaires des champs traversés: réclamations
-dont on ne parlait jamais à l’impératrice pour ne
-point troubler son sport favori. L’écuyère passionnée
-<span class="pagenum" id="Page_305">[p.&nbsp;305]</span>
-subissait aussi l’influence mystérieuse de la mer,
-qu’elle adorait. On avait mis un yacht à sa disposition:
-elle lui préférait une petite barque sur laquelle
-elle partait seule, avec le fils du maître baigneur des
-Petites-Dalles, un gamin de quinze ans. Elle allait
-ainsi jusqu’à l’une des plagettes du voisinage, où
-ses dames d’honneur, qu’on avait menées en voiture
-au même endroit, l’attendaient.» Il est curieux de
-recueillir ces images auxquelles nous restituons une
-âme. On sait maintenant à quoi rêvait cette solitaire
-dans ses grandes courses et sur la mer. Plus loin
-(¿p. 217), nous l’entendrons parler de l’un de ces chevaux
-auxquels elle demandait d’affronter la mort.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_18"><span class="label">[18]</span>
-(<a href="#FNanchor_18">page 199</a>). Voir cette scène de l’impératrice au
-pied de la Tour de Brunehaut, p. 127, <i>Scènes et
-Doctrines du Nationalisme</i>.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_19"><span class="label">[19]</span>
-(<a href="#FNanchor_19">page 220</a>). M. Christomanos n’a point écrit
-dans son livre le voyage à Madère; il a raconté
-cette anecdote dans la <i>Nouvelle Presse libre</i>, de
-Vienne, en septembre 1898.</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_20"><span class="label">[20]</span>
-(<a href="#FNanchor_20">page 234</a>). <i>Le Régime de l’Impératrice.</i>—Que
-l’on m’accuse de mauvais goût! Mais à titre d’indication
-sur la physiologie de cette personne singulière
-qui nous enlève si haut, loin de terre, et
-pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le
-régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait:
-«Lever à cinq heures, bain d’eau distillée (massage
-suédois, bain de vapeur parfois), une heure de
-marche dehors, s’il fait beau; en cas de pluie, sous
-une galerie ou le long d’un corridor. Vers six heures,
-<span class="pagenum" id="Page_306">[p.&nbsp;306]</span>
-une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux heures
-pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures,
-déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf,
-de quelques mets faciles à digérer, puis la grande
-promenade de quatre ou cinq heures, et tous les
-sports imaginables. (En escrime, en natation, en
-équitation surtout, elle était de première force. Elle
-préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on
-ne servait jamais le dîner du soir; si elle avait des
-hôtes, elle se bornait à le présider sans y toucher,
-se contentant de lait glacé, d’œufs crus et de Porto.»
-Et en dépit de cette discipline, des insomnies.
-On le voit bien par cette belle scène du lever du
-soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis
-toujours ici avant le lever du soleil.»</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_21"><span class="label">[21]</span>
-(<a href="#FNanchor_21">page 243</a>). Je donne tout sec, aux gens d’imagination,
-un fait qui peut leur fournir un départ
-pour la rêverie.</p>
-
-<p>L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique
-collier de grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla
-de les remettre à la mer. Seule avec un vieux
-moine du couvent de <i>Paléocastrizza</i>, qui est situé
-sur un promontoire abrupt de la côte occidentale
-de Corfou, elle monta dans une barque. Ils déposèrent
-les perles malades dans les rochers marins
-que dominent les ruines de l’<i>Angelokastron</i>, vieux
-château fort des despotes byzantins de l’Epire. Le
-vieux moine jura le secret. Il mourut dans le moment
-même où l’impératrice fut assassinée. Le collier
-repose sous la vague, dans le sublime horizon que
-préférait cette errante. Ses pensées précieuses
-<span class="pagenum" id="Page_307">[p.&nbsp;307]</span>
-trouvèrent-elles un cœur profond, très loin au-dessous
-des tempêtes et des regards?]</p>
-
-<p class="first" id="Footnote_22"><span class="label">[22]</span>
-(<a href="#FNanchor_22">page 274</a>). Ces méditations, ces analyses, c’est
-une méthode intérieure à laquelle je suis resté
-fidèle jusque dans la propagande politique (par
-exemple, quand je fondais le nationalisme sur la <i>Terre
-et les Morts</i>) et là encore je me trouvais peut-être en
-opposition avec des coreligionnaires qui, pour servir
-des idées analogues, employaient des moyens plus
-extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi»
-répondait certainement à une disposition de la jeunesse
-dans les dernières années, à une disposition
-qui n’avait pas encore été exprimée et satisfaite à ce
-degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et
-me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance,
-mais qui n’acceptait pas ces dispositions
-ou qui ne les retrouvait pas en lui, sentait bien
-pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul Bourget
-écrivait le 15 août 1890:</p>
-
-<p>«Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie
-littéraire depuis 1880, M. Maurice Barrès est certainement
-le plus célèbre. Il est aussi celui contre
-lequel les plus violentes attaques ont déjà été dirigées.
-C’est le sort de toutes les personnalités très
-distinguées, et par suite très différentes, de passionner
-l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt
-qu’elles apparaissent en pleine lumière. Les âmes
-originales sont rares, et le premier effort du vulgaire
-est de s’acharner à les détruire, à les abaisser
-du moins à son niveau. Il y réussit, hélas! bien souvent
-et, même quand il semble échouer, l’effort de
-résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop
-<span class="pagenum" id="Page_308">[p.&nbsp;308]</span>
-d’exemples attestent cette difficulté pour un moderne
-de rester lui-même, indépendant et sincère, ni soumis
-au monde qui l’entoure, ni révolté contre lui.—Ah!
-la destruction de notre vrai <i>moi</i> par l’esprit de
-révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires préjugés,
-qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus
-pour leur épargner de reprendre la route où se sont
-enlisés tant de beaux génies!...</p>
-
-<p>«Ce souci presque douloureux de l’indépendance
-de son <i>moi</i>, d’une culture de ce <i>moi</i> d’après le type
-natif, sans concession de faiblesse, sans outrance de
-contraste, tel est le premier trait qui se dessine
-dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès, dans ces
-deux romans d’une si savoureuse nouveauté: <i>Sous
-l’Œil des Barbares</i> et l’<i>Homme libre</i>. Et, comme
-d’ordinaire cette simple syllabe: le <i>moi</i>, signifie
-dans la conversation courante: les pires instincts du
-cœur sans amour, il est devenu cela pour beaucoup
-de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant
-quels malentendus peut créer une petite formule. Si
-M. Barrès, au lieu de parler de son <i>moi</i>, en philosophe
-qui ne recule pas devant un terme un peu
-technique, avait exprimé sa pensée ainsi: «Rien
-n’est plus précieux pour un homme que de garder
-intactes ses convictions à lui, ses passions à lui, son
-Idéal enfin, et le grand travail de notre jeunesse doit
-être de découvrir en soi ces convictions, ces passions,
-cet Idéal», les mêmes critiques eussent bien
-été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce jeune
-homme si cher à Michelet,—un courageux, un fervent
-dévot de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé
-encore à ce malentendu: c’est le courage d’un Parisien
-obligé de s’armer d’ironie pour se défendre
-contre l’assaut des innombrables adversaires prêts à
-railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la
-<span class="pagenum" id="Page_309">[p.&nbsp;309]</span>
-ferveur d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins
-de la vie morale palpitent et souffrent à vide, sans
-cet aliment de la foi au mystère du monde, à la réalité
-vivante et aimante de l’Inconnaissable, à Dieu,
-pour tout dire,—et c’est le second trait de cette
-nature si profondément éprise de l’indépendance
-intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance
-est en même temps une sorte de mystique
-incroyant qui ne sait pas prier et qui met au-dessus
-de tous les livres celui qui d’un bout à l’autre
-n’est qu’une prière: l’<i>Imitation de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ</i>.</p>
-
-<p>«Ironique et méprisant par amour d’un Idéal
-dont il n’aperçoit pas de principe extérieur à lui-même,
-anxieux uniquement des choses de l’Ame et
-n’acceptant pas la foi qui seule donne une interprétation
-ample et profonde aux choses de l’Ame,—tel
-se montre le romancier trop compliqué de <i>Sous
-l’Œil des Barbares</i>, et il résulte de cette double disposition
-une maladie morale très singulière, dont
-un exemple déjà avait été donné par Benjamin
-Constant, et qui réside dans l’intermittence de
-l’émotion. L’homme qui met son Idéal infiniment
-haut trouve sans cesse des défauts qui le froissent
-dans les objets ou les êtres auxquels il s’attache, et
-l’intensité de ses goûts est proportionnée à l’ardeur
-de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,—car il
-porte en lui-même un élément d’ironie, et il est
-immanquable que cette ironie s’applique à ces objets
-et à ces êtres aussitôt qu’il commence de voir ces
-défauts. «Tout ce qui me faisait frémir d’amour
-dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait presque
-aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de
-l’ironie et de l’amour devient même si rapide qu’elle
-aboutit à la plus singulière des simultanéités et,
-<span class="pagenum" id="Page_310">[p.&nbsp;310]</span>
-pour douloureuse qu’elle soit, elle ne tarde pas à
-devenir aussi nécessaire, en vertu de cette loi des
-réactions qui gouverne le monde moral comme le
-monde physique. On se sent sentir davantage à sentir
-par contradiction, mais il n’est pas de gymnastique
-qui épuise davantage toutes les forces vitales
-du cœur. Alors, à des dépenses excessives d’émotion
-succèdent des atonies étranges, une mort intérieure
-et cette triste, cette lourde sécheresse dont
-<i>Adolphe</i> est le poème inimitable. Dans cette aridité
-cependant que devenir, avec une sensibilité qui
-souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de
-galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés
-pour échapper à l’<i>adolphisme</i>?—Il faut bien
-créer des mots nouveaux pour des phénomènes
-aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a conduit
-M. Barrès à une audacieuse tentative pour
-appliquer à ses propres émotions la dialectique
-morale enseignée par les grands religieux, par les
-François de Sales et les Ignace de Loyola, et c’est
-toute la genèse de l’<i>Homme libre</i> que cette idée
-dont je ne peux qu’indiquer ici le point de départ.</p>
-
-<p>«Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse,
-M. Maurice Barrès a trop de sincérité pour ne pas
-le découvrir un jour. Ce jour-là, il prononcera la
-phrase admirable de notre maître Michelet: «Je ne
-peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares
-de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés.
-Mais n’est-ce pas une communication avec un
-hors de lui, n’est-ce pas une foi qu’il cherche quand
-il parle de cet instinct des foules dont il a le si profond
-amour? Ce besoin de l’action qui l’a saisi et
-son socialisme attestent encore chez lui cette soif et
-cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre
-que lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une
-<span class="pagenum" id="Page_311">[p.&nbsp;311]</span>
-vie morale, complète et féconde. Y parviendra-t-il?
-Ce que l’action, telle qu’il l’a choisie, comporte de
-médiocrités ambiantes n’est pas l’obstacle. Agir,
-c’est toujours accepter la mesquinerie de conditions
-autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient
-que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques
-notes qui demanderaient un long développement,
-j’ajouterai que je ne doute pas qu’elles ne paraissent
-ridiculement solennelles à beaucoup, étant
-donné que pour le monde notre ami est simplement
-un jeune romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est
-fait nommer député de Nancy dans le parti révisionniste,
-comme Alcibiade fit couper la queue de
-son chien légendaire,—par goût du tapage. Ceux
-qui jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas
-le respect religieux de cette force saine qui est le
-talent. Pour moi, celui qui a écrit certaine page sur
-le Christ de Léonard de Vinci est un artiste d’une
-telle supériorité de pathétique et si fièrement doué,
-que je crois lui devoir de le prendre comme il se
-donne, comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une
-âme très sérieuse et très profonde, et si sincère
-même dans ses ironies, et c’est à cause de cela que je
-regarde avec une si fraternelle anxiété son chemin
-vers de nouvelles expériences et que j’attends,
-comme je n’attends guère de livre, sa prochaine
-œuvre, ce <i lang="la" xml:lang="la">Qualis artifex pereo!</i> qui achèvera les
-<i>Barbares</i> et l’<i>Homme libre</i>. Et il faudra bien voir
-alors autre chose qu’un décadent ou qu’un dilettante
-dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus
-original qui ait paru depuis Baudelaire.»</p>
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Paul Bourget.</span></p>
-</div>
-
- </div>
-
- <div class="newpage" id="Page_313">
-
-<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><b>La Mort de Venise.</b></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">I.—</td>
- <td class="tdl">Jusqu’à midi dans ses quartiers pauvres.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_23">23</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">II.—</td>
- <td class="tdl">Une soirée dans le silence et le vent de
-la mort.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">III.—</td>
- <td class="tdl">Les ombres qui flottent sur les couchants
-de l’Adriatique.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">IV.—</td>
- <td class="tdl">Le chant d’une beauté qui s’en va vers
-la mort.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_109">109</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><b>Stanislas de Guaita (1861-1898).</b></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><b>Une Impératrice de la Solitude.</b></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_161">161</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">I.—</td>
- <td class="tdl">Un petit étudiant corfiote.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_166">166</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">II.—</td>
- <td class="tdl">Un spectacle somptueux et bizarre.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">III.—</td>
- <td class="tdl">Une grande richesse d’émotivité.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">IV.—</td>
- <td class="tdl">Que ne faisait-elle l’Impératrice!</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">V.—</td>
- <td class="tdl">L’Achilleion.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">VI.—</td>
- <td class="tdl">Sentimentalisme matérialiste.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_212">212</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">VII.—</td>
- <td class="tdl">Anecdotes chétives et larges clartés.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">VIII.—</td>
- <td class="tdl">Les violons chantent: «<span lang="la" xml:lang="la">Jam transiit</span>».</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_230">230</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdt">IX.—</td>
- <td class="tdl">Rejetons la coupe à la mer.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><b>Souvenir de Pau en Béarn.</b></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_247">247</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><b>Leconte de Lisle.</b></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_259">261</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><b>Le 2 Novembre en Lorraine.</b></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl high" colspan="2"><span class="smcap">Notes.</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_293">293</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="sep2 cent cs8">6757-02.—Corbeil. Imprimerie Éd. <span class="smcap">Crété</span>.</p>
-
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-
- <div class="box sep4">
-
-<p class="ssrf noind" id="note">Au lecteur.</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée,
-mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont
-été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins title="comme ceci">en
-pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur sur le mot pour voir
-l'orthographe originale.</p>
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-<hr class="full" />
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-<pre>
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-End of Project Gutenberg's Amori et dolori sacrum, by Maurice Barrès
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM ***
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