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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Amori et dolori sacrum - La Mort de Venise - -Author: Maurice Barrès - -Release Date: January 5, 2020 [EBook #61108] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été - conservée et n'a pas été harmonisée, mais quelques erreurs - clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - La liste de ces corrections est donnée à la fin du texte. - Le texte marqué =Texte= est imprimé en gras dans l'original. - - - - - AMORI ET DOLORI - SACRUM - - - - - ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS - - - =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques: - - * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition - augmentée d’un examen des trois idéologies 1 vol. - * * =Un Homme libre= 1 vol. - * * * =Le Jardin de Bérénice= 1 vol. - - =L’Ennemi des Lois= 1 vol. - =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle - édition de 1903, revue et augmentée 1 vol. - =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI, - gravées sur bois 1 vol. - =Amori et Dolori sacrum= 1 vol. - - - LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE: - - LIVRE PREMIER: =Les Déracinés= 1 vol. - LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat= 1 vol. - LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures= 1 vol. - - =Scènes et Doctrines du Nationalisme= 1 vol. - - - BROCHURES - - =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-32 (_Épuisé_). - =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32. =1= fr. - =Toute Licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32. =1= fr. - =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de _Sous - l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus =1= fr. - =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8 (_Épuisé_). - =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_). - =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à - Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_). - =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la - Conscience française_ (1899. _Épuisé_). - =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_). - - - =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs - en trois actes =2= fr. - - - _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_: - - =Greco ou le Secret de Tolède.= - =Le Voyage à Sparte.= - - =LES BASTIONS DE L’EST=: - - * =La Discipline lorraine.= - - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, -y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark. - - - - - MAURICE BARRÈS - - - AMORI ET DOLORI - SACRUM - - -- La Mort de Venise -- - - - [Logo de l’éditeur] - - - PARIS - - Félix JUVEN, Éditeur - 122, Rue Réaumur, 122 - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - - 20 exemplaires, sur papier de la manufacture impériale du - Japon, numérotés à la presse de 1 à 20. - - 30 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme de - Van Gelder Zonen, numérotés à la presse de 21 à 50. - - - - - AMORI ET DOLORI SACRUM - - -J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur la façade rococo de _Santa -Maria della Passione_. Quel magnifique jeu ce serait de meubler, -en esprit, cette église pour qu’elle devînt digne de sa double -consécration! _Amori et Dolori sacrum... Consacré à l’Amour et à la -Douleur..._ Peut-être que, d’abord, on voudrait y grouper les toiles -de Luini, car ce peintre est grave, voluptueux et attendrissant. Mais -ses modèles ont été mêlés à si peu de choses! Ce sont des petites gens, -d’une pensée trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés. - -Dieu me garde de mépriser aucune sincérité; mais, puisque la conscience -la plus ouverte ne saurait tout accueillir et tout comprendre et -puisqu’il faut faire un choix, je donne ma prédilection aux images -qui sont chargées de riches expériences. Nul charme de jeune fille -n’égale certaines figures de femmes âgées. On trouvera dans ce recueil -un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de Bavière, impératrice -d’Autriche. - -«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta, l’Amour est la déesse -myrionyme; on l’adore sous mille noms. Honte à qui tient pour impur -l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive à -être jugé digne de continuer l’esprit de l’humanité. A tous les degrés -de l’échelle infinie, l’amour se transfigure et lubrifie les joints de -cet univers. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le monde se -fait par le principe qui attire l’un vers l’autre deux enfants.» Je -n’y contredis point, mais souvent les approches de la mort et l’usure -affinent des hommes qui semblaient incapables de recueillement. A -bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir décidément mort leur -permet enfin d’écouter. Ils entendent le bâillement universel, l’aveu -d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier mot de toutes les -activités. Cette connaissance ne décolore pas l’univers; il est plus -richement diapré sous les yeux avertis d’un Faust que sous le regard -impatient d’un jeune brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait -qu’on lui donnât pour titre les trois mots inscrits sur un monument de -Pise _Somno et Quieti sacrum_! - -Les pages que nous publions aujourd’hui appartiennent à la même veine -que _Du Sang, de la Volupté et de la Mort_. La mort et la volupté, -la douleur et l’amour s’appellent les unes les autres dans notre -imagination. En Italie, les entremetteuses, dit-on, pour faire voir les -jeunes filles dont elles disposent les assoient sur les tombes dans les -églises. En Orient, les femmes prennent pour jardins les cimetières. A -Paris, on n’est jamais mieux étourdi par l’odeur des roses que si l’on -accompagne en juin les corbillards chargés de fleurs. Sainte Rose de -Lima (j’ignore sa biographie, mais un nom si délicieux lui prête une -grande autorité) pensait que les larmes sont la plus belle richesse de -la création. Il n’y a pas de volupté profonde sans brisement du cœur. -Et les physiologistes s’accordent avec les poètes et les philosophes -pour reconnaître que, si l’amour continue l’espèce, la douleur la -purifie. - -Je ne souhaite pas qu’_Amori et Dolori Sacrum_ élargisse beaucoup le -cercle des sympathies que me valut _Du Sang_. Une société silencieuse -et choisie convient à ces deux livres. Celui-ci toutefois me paraît -plus lourd dans la main et plus savant pour l’oreille que mon recueil -de 1895. J’ai mis de l’ordre dans toutes mes libertés; j’ai vu l’unité -des émotions que je recueillais sur de longs espaces de temps et de -pays. - -Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux bougies, si l’angoisse -étreint un passant, il a peur d’être seul et cependant redoute qu’un -importun l’oblige à sourire. La distance l’effraye qui le sépare de son -chez soi. Ses tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit, puisses-tu -bientôt passer! Mais elle est un pas vers la mort, dont je me fais, -ce soir, une idée nette!... Cependant, le matin arrive, et voici que, -sur le rempart de cette ville inconnue, le même voyageur goûte la -lumière des champs, le son des cloches, l’insouciance des enfants. Il -savoure la vie, il rirait de cet homme chagrin s’il se le rappelait.... -Monotones balancements que nous portons sur tous les paysages! - -Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus que de livres, il n’est -d’horizon qui demeure indéfiniment satisfaisant, car toute beauté que -je m’assimile provoque en moi de plus grandes exigences. A l’user, je -m’écrie d’une Venise, comme d’un Leconte de Lisle: «Encore un citron de -pressé!» - -Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur la première formation de -mon goût. De voyage en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle si -sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries, d’innombrables boutiques, -du confort; enfin une graisse germanique. Cependant j’y gardai toujours -ma jeune puissance de sentir seulement ce qui pouvait exciter ma -fièvre imaginative. On trouvera ici la cristallisation de quinze -années. L’impératrice Joséphine, me dit le poète Robert de Montesquiou, -possédait une opale fluide et fulgurante qu’elle nommait «l’Incendie de -Troie». L’opale n’est point une pierre si rare qu’il me soit interdit -de penser que j’offre à quelques amis un «Incendie de Venise». Je leur -signale un certain embrasement sur l’eau. - - -Bien que ce soit ici très expressément un livre de solitude--et je -rappelle que les Espagnols donnent le nom de _soledad_ à certain petit -poème elliptique,--on y rencontrera des idées et des images qui -nourrissent notre action politique. C’est que l’auteur a vu peu à peu -se former en lui-même une intime union de l’art et de la vie: toutes -les réalités où s’appuient nos regrets, nos désirs, nos espérances, -nos volontés, se transforment à notre insu en matière poétique. Il en -va ainsi chez tout homme qui a trouvé, préservé, dégagé sa source, la -source vive que chacun porte en soi-même. - -Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je n’ignore pas ce que suppose -de romantisme une telle émotivité. Mais précisément nous voulons la -régler. Engagés dans la voie que nous fit le dix-neuvième siècle, nous -prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. J’ai trouvé une -discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient, et -c’est grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous transmirent ces grands -poètes de la rêverie que nous dégagerons des vérités positives situées -dans notre profond sous-conscient. - -Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma nappe inépuisable, c’est ma -Lorraine. Encore devrai-je dire comment je la conçois. Pour l’instant, -j’inscris son nom dans un chapitre de ce recueil. - -La beauté des jeunes femmes est distribuée sur les diverses parties de -leur corps; aussi, pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et leur -grande complaisance, mais cette beauté, quand elles vieillissent, se -fixe toute sur leur visage. C’est ainsi que, dans ma jeunesse, j’ai -cru la beauté dispersée à travers le monde et principalement sur les -régions les plus mystérieuses, mais aujourd’hui j’en trouve l’essentiel -sur le visage sans éclat de ma terre natale. - - Janvier 1903. - - - - - LA MORT DE VENISE - - - - - LA MORT DE VENISE - - -_Vous rappelez-vous l’Exposition des «Graveurs du Siècle» qu’il y eut à -Paris, voici quelques années? Je parcourais ses salles désertes, quand -soudain une lithographie d’Aimé de Lemud m’arrêta, me vivifia, fit -jaillir en moi un flot de poésie._ - -L’Enfance de Callot! _Cela plut vers 1839. Une belle fille bohémienne -tient le petit Callot par la main. A grand pas ils marchent vers -l’Italie. De toute mon âme je les accompagne. Ah! que ne puis je leur -être utile!_ - -_Pourtant, ne cherchez pas aux cartons des étalagistes cette vieille -image mi-romantique, mi-bourgeoise. Elle serait dans votre main -déçue l’humble petite bête noiraude qui, la veille au soir, luisait -mystérieusement sous l’herbe du fossé: car vous n’avez point vécu -les destinées de la Lorraine, et cette lithographie ne vaut qu’à les -réveiller dans nos âmes. C’est ainsi que tels pauvres vers d’un méchant -livret italien emplissent de volupté et de mélancolie celui qui possède -le souvenir éternellement fécond d’un air de Bellini, dont ils servent -à désigner la passion ou les nuances de sentiment._ - -_Lemud, enfant de Thionville, quand il fit à Metz son apprentissage -d’art, dut méditer avec nostalgie l’aventure de Callot qui, gamin de -douze ans, pour voir de la belle peinture, se sauva de Lorraine jusqu’à -Rome, avec des bohémiens. De là ce dessin, qui exprime notre esprit de -l’Est, bien que pour le styliser il se soit souvenu du délicieux mythe -méditerranéen, du petit Tobie guidé par l’ange. Le jeune, l’heureux -Callot! Les belles histoires dont le nourrit son guide! Qu’ils sont -excités! C’est l’image aimable d’une forte vocation; mais voyez-y -davantage: reconnaissez le rêve d’une race qui, depuis des siècles, se -bat aux extrêmes avant-postes contre les puissances de la Germanie -pour l’idéal latin. Une prédisposition transmise avec notre sang nous -oriente vers le classicisme, nous détourne d’Allemagne._ - -_Cette médiocre lithographie déclenche (je ne sais pas de mot plus -direct) la chanson qu’a mise en moi ma race, et qui m’entraînait, belle -comme un ange, romanesque comme une fille tzigane, quand, à vingt-trois -ans, pour la première fois, j’allais de Nancy à Venise._ - - -_C’est à travers des cultures déjà méridionales, mais grasses, -miroitant de rosée le matin et frissonnant sans trêve aux caresses -fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner on s’achemine vers -Venise, éclatante et sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on -peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, et je songe au -visage de Virgile qui rougissait aisément. Au printemps, ces arbres me -tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment civilisée -des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce Veneto -agricole se fait sociable et voluptueux comme un Concert du Giorgione. -Je ne puis décider dans lequel de ses styles cette nature multiforme -m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on trouve une ville -toujours pareille sur une eau prisonnière._ - -_Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal! Venise a des -caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce que lui -en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa -lagune._ - - -_Cette ville ma toujours donné la fièvre. En vain, le matin, avec -son bleu si tendre et quand elle sonne ses clairs angélus, en vain -l’après-midi sur la Piazza, quand une musique et des jolies filles -en châles ajoutent au meilleur des cafés, faisait-elle l’anodine. -«Menteuse, lui disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»_ - -_Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour les fiévreux tout est -fièvre. Vers 1889, je distinguais une mélancolie déchirante dans la -peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus qu’un adorable maître -de ballet et le peintre aux teintes claires qui nous révéla les plus -délicieuses jambes. Combien d’heures je passai à la Bibliothèque -de Saint-Marc ou bien à la Querini, cherchant des interprétations -romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils sont luxe, facilité, -invention intarissable, faiblesse, volupté, désespoir. Tiepolo dessine -de l’insaisissable: la tristesse physiologique, l’épuisement de Venise. -Partout un air de fête, mais rien ne nourrit plus les puissances de la -République. Splendide bouquet, dont les racines sont coupées à Candie, -en Morée, sur la terre ferme même. Sa lagune où elle plonge la protège; -elle s’y fane pourtant. L’opéra fait ses dernières, ses plus hautes -roulades; on va baisser, éteindre la rampe. L’État meurt. Et Venise -dont les forces tarissent ne dure que pour justifier nos regrets de ses -prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre vénitienne disparut sous le -flot des Turcs, rien n’y survécut de la métropole qu’Henri Martinengo. -Les vainqueurs le mutilèrent au lieu de le tuer; il demeura dans le -sérail du grand vizir..._ - -_Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre ans, je tirais -des albums que Tiepolo a dessinés aux temps d’extrême carnaval où -Venise adorait le brillant et léger Cimarosa. L’air fiévreux des -lagunes se mêle à mes jugements. Et puis dans cette ville flotte -un romantisme créé par nos pères, qui se précipite sur un visiteur -prédisposé._ - -_Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse des nuances du sentiment, -aux rêveries sur le Moi. Cette eau plate frissonne à peine sous la -barque qui m’emprisonne; de fastueux palais m’isolent de l’immense -nature et de l’océan mouvant des phénomènes; ici tout est d’humanité -et d’une humanité figée, semble-t-il, fixée. «Les forêts futures -se balancent imperceptiblement aux forêts vivantes,» dit avec une -délicatesse puissante le malade Maurice de Guérin. Il faut tout le -malaise où Venise nous met, et qui nous affine, pour que nous puissions -sentir ce quelle dégage de ses extrêmes maturités?_ - -_Sur le vaste miroir que la lune pâlissait, Jean-Jacques, puis Gœthe, -entendirent de l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se jeter -les vers du Tasse ou bien de l’Arioste. Plainte sans tristesse. Ces -voix lointaines ont quelque chose d’indéfinissable qui émeut jusqu’aux -larmes. Une personne solitaire chante pour qu’une autre animée des -mêmes sentiments l’entende et lui réponde. Le Tasse et l’Arioste se -taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des hôtels où des barques en -feu débitent des couplets napolitains, l’eau balancée, qui dans la nuit -s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse à ses chuchotements, -et puis, dans un flot gras, s’empresse de noyer son éternelle -confidence._ - -_Au printemps, en été, en automne surtout, j’ai cherché à déchiffrer ce -soupir suspendu, cette tristesse voluptueuse dont Venise éternellement -se pâme. Mon objet n’est point ici de peindre directement des pierres, -de l’eau, des nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions -indéfinissables où nous met le paludisme de cette ruine romantique._ - - * * * - -La plupart des voyageurs qui décrivent Venise, et les artistes avec -qui tant de fois je l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter: «Ah! -Venise, comme tu étais belle quand le Grand Canal reflétait les façades -de tes maisons peintes à fresque, quand tes gondoles traînaient dans -leurs sillages de fastueuses pièces de velours, et surtout durant ces -pompes annuelles où la galère à la tête de bœuf paradait au large de -San Giorgio Maggiore.» - -Ces magnificences me parlent sans me conquérir. Tout comme un autre, je -puis goûter un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un marchand de -curiosités, un collectionneur de bibelots, pour que des objets auxquels -rien ne me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la beauté qui n’est -point ma parente, fort bien, mais on voudrait voir ton âme. Quand le -poignard sortira-t-il de ce fourreau? Frappe donc, ô beauté!» Rien ne -m’importe qui ne va pas fouiller en moi très profond, réveiller mes -morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne point les grandes courses de -taureaux, car le péril et le meurtre troublent les jeunes femmes, ni -certaines danses, car elles paraissent asservir la beauté à la force -mâle qui se repose et qui regarde. Voilà des spectacles d’une valeur -universelle. Ils agissent sur notre inconscient et par là, en tous -lieux, à toutes les époques, ils intéressent la vaste humanité, ou, -plus vaste encore, l’animalité chez l’homme. Les taureaux de Séville, -les danseuses de Bénarès ou de Montmartre suscitent nécessairement un -émoi vieux comme l’amour et la mort. Mais cette foire de la Piazzetta -que regrettent les dévots de Venise, croyez-vous que, pour la visiter, -je quitterais nos expositions universelles? Et même, que me dirait -la pompe des rentrées victorieuses, le défilé devant San Giorgio des -galéasses qui vont atterrir au môle de la Giudecca? Je ne suis point -prédestiné pour les grandes cérémonies de cette religion municipale. - -Bien que mon amour de l’ordre, amour auquel je m’oblige, et un -sentiment instinctif de reconnaissance, car il n’est point une -civilisation dont je ne me déclare débiteur, me convainquent de -respecter tous ceux qui présidèrent au développement des diverses -nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir au musée municipal -Correr et dans San Giovanni e Paolo, où l’on voit les effigies et -les ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent à l’ordinaire -trois caractères de diplomate, de commerçant et de guerrier qui les -différencient des chefs de ma race. Ils n’ont pas collaboré à ma notion -de l’honneur. Quand je parcourais la Grèce et que les forteresses -franques m’occupaient, faut-il l’avouer? plus que les vestiges de -l’hellénisme, ce n’étaient pas les grands guerriers commerçants de -Venise que j’évoquais, mais tout mon cœur rejoignait mes seigneurs -naturels, les aventureux chevaliers de Bourgogne et de Champagne. - - -Au terme d’un livre fameux, Condorcet, qui vient de tracer le «tableau -des progrès de l’esprit humain», déclare: «Cette contemplation est -pour moi un asile où le souvenir de mes persécuteurs ne peut pas me -poursuivre.» Cette phrase, qui me touche vivement, ne me vint jamais -à l’esprit quand j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse, mais -plusieurs fois elle exprima délicieusement ma pensée intime, tandis que -j’errais aux solitudes de la Venise vaincue. - -Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et -républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions -décoratives, voilà les solides pilotes de sa gloire: nulle de ces -merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté -mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville -sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des murailles -byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, voire rococo, -toutes trempées de mousse, atteignent sous l’action du soleil, de la -pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de -grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi -des roses et des fleurs du magnolia qui n’offrent jamais d’odeur plus -enivrante, ni de coloration plus forte qu’à l’instant où la mort y -projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges. - - - I - - JUSQU’A MIDI DANS SES QUARTIERS PAUVRES... - -Je plains Venise au point où les siècles l’abandonnèrent, mais je ne -voudrais point que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie; s’il -faut l’expliquer, je décrirai, entre mille impressions qui, selon moi, -la justifient, ce que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura la Cà -d’Oro. - -Pendant longtemps notre plaisir, devant ce chef-d’œuvre du gothique -vénitien, eut la qualité douloureuse qu’inspire une beauté imprudente, -si elle n’oppose aux fièvres que ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on, -avec sa galerie du bas et ses deux loges superposées, avec ses colonnes -et ses arcs transparents au soleil qui les baigne, et si délicatement -ouvragée que le courant d’air du canal devrait suffire à la déchirer -comme une dentelle de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le XIVe -siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une telle vaillance? Que n’ai-je -la fortune d’intervenir dans les destinées de ce petit palais! Je -voudrais le secourir.» - -Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne demeure ne demande plus -notre compassion, elle prétend à notre hommage admiratif. Avec plaisir, -je le lui portai, mais tout de suite comme elle me parut luxueuse et -d’un goût trop riche! Je me sentis froid pour un art qu’aucun mystère -ne baignait plus. - -En face de cet heureux joyau qu’admiraient de nombreuses barques, et -sur ce Grand Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi, avec une -grâce irrésistible, des régions écartées de Venise. - -A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient à maintenir, tant bien -que mal, quelques beaux instants de l’apogée vénitienne, tous les -petits sentiers de pierre ou d’eau, _rio_, _fondamenta_, _salizzada_, -_calle_, continuent lentement leur régression. Ce réseau solitaire -nous invite au plaisir délicat du repliement. J’y désirai revoir, -entre mille perles malades, l’humble et délaissée Sainte-Alvise. - -Sur la droite de la Cà d’Oro, par le rio San Felice, mon gondolier -s’engagea... - - -Le charme puissant de ces petits canaux, pleins d’ombre dans le bas et -violemment illuminés au faîte, vient en partie du contraste de leur -fraîcheur avec la réverbération du soleil sur les eaux plus larges. -Jusqu’à midi, dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise a cette -jeunesse étincelante qui, dès neuf heures, disparaît de la campagne -avec la rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans son grand silence! -Ce silence, à bien l’observer, n’est pas absence de bruits, mais -absence de rumeur sourde: tous les sons courent nets et intacts dans -cet air limpide où les murailles les rejettent sur la surface de la -lagune qui, elle-même, les réfléchit sans les mêler. C’est ainsi que, -dans les solitudes forestières, les trilles des oiseaux, parce qu’ils -gardent pour notre oreille une signification précise, font valoir le -repos plutôt qu’ils ne le rompent. - -Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l’ondulation -perpétuelle de l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne -nous y donnent de chocs; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs -sens. Tandis que l’eau se déplace avec un frais murmure sous le poids -de mon gondolier, j’entends au loin s’approcher, s’effacer les pas d’un -promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l’âge -alourdi, et dans ces quartiers solitaires la chaussure d’un étranger ne -fait pas le claquement des sandales de bois d’une humble Vénitienne. - -Inappréciable netteté de ces sensations qui viennent avec abondance -émerger sur notre organisme délicieusement hyperesthésié! Une telle -tension nerveuse serait intolérable dans un climat sec, mais Venise -nous baigne et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse pas savoir -que nos nerfs sont à vif. - -Pour les yeux non plus, rien n’est incertain ou confus dans Venise. -Nous y recueillons sans trêve des images distinctes, qui jamais ne se -heurtent, et, de quelque point qu’on les embrasse, elles se disposent -merveilleusement. La pauvre loque jaune, violette ou rouge, qui sèche -sur une fenêtre, fait à elle seule une valeur somptueuse, en même temps -qu’elle concourt au romantisme général du palazzo, rose et lumineux par -en haut, vert et humide par en bas, et de tout le canal qui s’enfonce -avec ses barques stationnaires, avec ses poteaux d’amarre, avec ses -eaux miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de pierre, si de quelque -petit jardin un arbre élève ses hautes branches et par-dessus un -mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les reflète, cette rareté -végétale ajoute un miracle de jeunesse aux prodigalités de l’invention -architectonique. - -Bien que les choses vénitiennes soient servies par des jeux de -lumière, il ne faudrait pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices -de théâtre, toutes les combinaisons des nuages et de l’eau», car -au milieu d’une mise en scène assez savante pour que des torchons -délavés semblent les voiles d’une sultane invisible et pour qu’un -tilleul malingre chante, si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un -canal, une voix sublime, il y a des ingénuités déconcertantes: sur ses -arrière-plans, cette Venise courtisane disperse des perfections qu’un -musée exalterait dans sa salle d’honneur. Ce matin d’octobre, sur le -chemin parcouru trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, je fais -encore des découvertes. Les feuilles rouges d’une vigne masquent au -mur une Vierge de quelque Sansovino, une belle vierge réaliste qu’on -entrevoit humble et belle comme un fruit et que l’artiste plein de goût -posa lui-même dans cette place. - -Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés par des fenêtres closes -de planches, pillés par tous les marchands et plus dignes d’amour dans -cette détresse que leurs frères du Grand Canal, réparés, irréparables, -où je crois voir à la loggia le visage de Jézabel. - -Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, ma barque franchit un des -rares ponts de bois qui subsistent du moyen âge. Puis la porte de -l’ancienne Scuola me présente, au-dessus d’un arc exquis, des figures -touchantes d’humilité et d’élégance, cependant qu’à côté de ce précieux -morceau gothique, l’Église de la Miséricorde ne veut pas que je -néglige les moyens d’étonner dont la surchargèrent les Bolonais du -XVIIe siècle. Deux mouvements encore de mon gondolier, et pour qu’ici -toutes les puissances de Venise, sans se confondre, s’affirment, voici -le palais délabré où vécut vingt années et mourut le Titan Tintoret, -auteur de cette _Crucifixion_ (à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne -que les innombrables personnages, si furieux de vie, aient pu tenir en -même temps dans un cerveau. - -Je regarde les balcons croulants d’où cet homme, lourd d’une œuvre -qui déconcerte notre expérience des forces humaines, a puisé dans les -pompes du levant et du couchant son incomparable tragique. C’était -un dur vieillard, et qui devint farouche quand il perdit sa fille -Maria, avec qui sa coutume était d’emplir de beaux concerts cette -heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle _la fille du Greco_ -(aujourd’hui dans la collection de sir Stirling Maxwell, à Londres) -doit être restitué, comme certains pensent, au Tintoret, je voudrais -que ce fût l’image de sa chère Maria... - -Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac, et je penche à leur -adjoindre ce Tintoret, veulent abattre à coups de front--front de -béliers sublimes, comme celui du _Moïse_ cornu--les parois qui -emprisonnent l’intelligence humaine. Éternel _Ignorabimus_! Tous et -toujours nous demeurerons emprisonnés dans notre ignorance. Mais -à l’intérieur de ces hautes murailles qui cernent l’humanité, le -génie subit une pire solitude: d’épaisses cloisons l’isolent de ses -contemporains. Dans cette maison demi-éboulée qu’habitent encore, -paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit l’abandon, puis la -mort. On dit que les grands artistes, avant que tombe sur eux la nuit -définitive, connaissent une suprême illumination, un jet plus haut de -leur génie. Beethoven, dans son dernier moment, recouvra l’ouïe et -la voix; il s’en servit pour répéter certains accords qu’il appelait -ses «prières à Dieu». Par lesquels de leurs personnages Shakspeare et -Balzac se virent-ils assister au seuil de la mort? - -C’est une grande audace qu’un passant ose s’interroger sur les pensées -d’agonie, sur les «prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a dans Venise -cette douce sociabilité, cette atmosphère exquise et simple dont un -salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point -de lui donner la brève illusion qu’il est de la famille. Un étranger, -que son aigre pays ne préparait point à s’associer à ces magnificences -excessives, va tout naturellement dans l’église voisine, à la Madona -del Orto, saluer avec sympathie la tombe du Tintoret. - - -Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà d’Oro, nous naviguions si -lentement vers la petite église Sainte-Alvise, située à la pointe -nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, nous pouvions arriver -en vingt minutes? Je cherche à rendre sensibles les impressions -d’une flânerie du matin. C’est une des cent promenades, en dehors des -magnificences classées, dans la pleine et abondante vie vénitienne. - -Les guides ignorent Sainte-Alvise, que Burckhardt se borne à -mentionner, et le seul Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de tout -ce quartier, son silence, l’herbe qui croît et la présence continuelle -du passé collaborent à la physionomie d’une telle petite église, un peu -en recul sur son perron de trois marches, dans une place déserte, usée -lentement par le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de l’air ne -laisse pas déposer une poussière. - -On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres de Tiepolo et des petits -tableaux puérils, les premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité -tendre et lyrique dans ces Tiepolo! S’il peignit alternativement, -comme je le crois, des ballets et des opéras, ne cherchez point ici -des jambes adorables, mais l’un de ses grands airs, une composition -héroïque et romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse ou de -l’Arioste. Avec les mêmes qualités que sa Cléopâtre du palais Labbia, -c’est une brillante variation sur le thème de Jésus entre les larrons. -Pour prendre le bon point de vue sur cette toile, gravissez une tribune -branlante parmi les toiles d’araignées: voici l’orgueil romain qui joue -de la trompette, un fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault -et du général Prim se donne bien du mal pour avoir des reins), et puis -les deux bandits juifs. Cette trompette toujours et surtout! elle -emplit les oreilles du spectateur: c’est elle qui précipite dans les -airs ces fanfares de couleurs. Quant aux disciples, grands, élégants -dans leur douleur, quel noble deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo -est très propre à désobliger les personnes qui ont de l’humilité d’âme. -Elle contraste avec les huit tableautins que peignit Carpaccio dans -sa première enfance. Sur de telles reliques, vous pensez si Ruskin -s’excite! Les visiteurs que leur tempérament, leur sexe féminin, leur -religion anglicane et surtout leur virginité, disposent à supporter -les bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir complet s’ils songent -que Carpaccio, quand il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant du -peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait certainement beaucoup -à ces gamins qui, sur le _campo_ de Sainte-Alvise, guettent l’approche -d’une gondole et courent chercher le sacristain pour qu’il ouvre la -porte de l’église... - -C’est un précieux coffret, cette église défaillante qui cache dans -un lointain quartier la maëstria du dernier des grands Vénitiens et -les tâtonnements de leur initiateur; mais, fût-elle dépouillée de ses -trésors par la brocante, elle n’en parlerait pas moins, car, plutôt -qu’un objet, elle semble une personne, oui, vraiment, une créature -modeste, exquise et sans défense. - -Le soleil et l’humidité viendront à bout de Sainte-Alvise, où leurs -deux puissances se combattent. Mais cette agonie prolongée, voilà le -charme le plus fort de Venise pour me séduire. Et si l’on juge d’après -une sensibilité que je ne prétends pas commune à toutes les âmes, mais -que je voudrais rendre universellement intelligible, les magnificences -des grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro restaurée ont moins -de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d’une ville -quand sa désagrégation libère des beautés et d’imprévues harmonies que -contenaient ses premières perfections. - -Jamais cette Venise moderne ne nous émeut davantage que dans les -quartiers écartés de son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah! -bénissons sa pauvreté! Une administration qui jouirait d’excédents -budgétaires ouvrirait certainement de larges voies, voudrait mener -les trains jusqu’à la _Dogana_ et jeter un pont sur le canal de -la Giudecca. Se bornât-elle à soigner ses merveilles, que déjà je -m’inquiéterais. Admirons et encourageons ceux qui consolident Venise, -mais craignons les «restaurations», qui sont presque toujours des -dévastations. Nous ne voulons pas qu’on paralyse rien, fût-ce une -ville morte, fût-ce un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie -d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une discipline générale figeât -ces canaux de fièvre et vînt étendre sur la beauté cette perfection -convenue qui glace dans les musées. - -Ces allées secondaires, étroites, obscures, mystérieuses, serpentantes, -sont les réserves où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, du -vent et de l’âge, continue ses combinaisons. - -Acceptons qu’elle nous montre des états éloignés de ses magnifiques -floraisons historiques dont nous avons, comme elle, perdu l’âme. Le -soleil aussi passera de la phase éclatante, de la phase jaune, à cette -phase rouge que les astronomes appellent de décrépitude. Le centre -secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur -les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous -excitent à jouir de la vie. - - - II - - UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE ET LE VENT DE LA MORT - -Le secret des puissances qu’a Venise sur les rêveurs, on le saisit mal -tant que l’on étudie une à une ses perfections. Pour nous faire une -philosophie des choses, il faut que notre barque s’éloigne du rivage et -que nous embrassions l’ensemble. Sur la lagune on peut connaître les -états extrêmes où parviendra la ville des doges si nulle intervention -grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes des embaumeurs -ne viennent pas entraver ses successives délivrances, ses mouvements -vers le néant. - -A quelques heures de gondole, visitons la brèche où le silence et -le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la -civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano, -Torcello et Saint-François-du-Désert, îlots épars sur cet horizon -désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de -réussir celle que nous aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme -aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent. - -Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du Grand -Canal ont le soleil pour coadjuteur. Si nous passons à la partie -septentrionale, que n’atteignent plus ses rayons directs, déjà le -frissonnement de l’eau, l’atmosphère tout accablée attristent nos sens. -Dès les _fondamente nuove_ où l’on embarque pour ces îles mortes, -l’imagination qui n’est plus soutenue et concentrée par les monuments -de l’art, accepte des impressions plus vagues, se disperse en rêveries -et flotte sur l’horizon de deuil. - -La première étape de ce pèlerinage, c’est, après vingt minutes, -Saint-Michel, l’île de la Mort. Ce cimetière de Venise est clos par -un grand mur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc, -avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent -sur les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer captive. -Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de -Venise à Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du ministère par ses -coreligionnaires, il leur avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis -pas de ces hommes qu’on peut offenser sans danger.» Il était de ceux -(au dire de Guizot) envers qui l’ingratitude est périlleuse autant -qu’injuste, car ils la ressentent avec passion et savent se venger sans -trahir. Sa vengeance, maintenant, il la tenait; il allait s’incliner -respectueusement devant le vieillard déchu: «Sire, n’avais-je pas -raison?» Plaisir d’orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien. -La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée du rôti qu’un autre mange. Le -brisement de la mer sur des pierres délitées qui protègent un charnier -lui aurait donné un rythme large pour le psaume monotone de ses dégoûts. - -Bœcklin a peint une «Ile de la Mort» fameuse en Allemagne. Il put -prendre à San Michele son point de départ. Sa toile cherche le tragique -par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles, -par le silence et des eaux noires; mais la joie des gondoliers y -manque qui conduisent ici les cadavres et qui, couchés dans leur -barque mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent en caressant un -fiasque. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut -pas l’environner d’une horreur générale; c’est nous flatter, c’est un -mensonge; faites-moi voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux -ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour -qu’il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous -n’avions pas existé[1]. - - [1] _On trouvera les notes à la fin du volume._ - - -Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des -images plus funèbres et plus rares. - -Notre gondole oblique de San Michele vers sa voisine, Murano. Tous -les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent -les délices de ses jardins, fameux dans toute l’Europe avant que la -République eût fait la conquête de Padoue et que les grands seigneurs -peuplassent la Brenta. C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient, -que la nuit faisait plus odorantes, et tandis que la vague balançait -les gondoles à la rive, les voluptueux, les amants discrets et les -politiques venaient s’attarder sous le masque. Mais à travers ces -ruelles et ces sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop contrariés -dans leur décomposition pour que les amants eux-mêmes du romanesque, du -douloureux et de l’extrême automne, y puissent séjourner. C’est bien -que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques, -reçoivent sur leurs marches déjointes l’eau que chasse en glissant -notre barque; c’est bien qu’aux deux rives leurs façades perpétuent la -galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses -fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi -des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par -la misère sordide étançonnent-ils des œuvres de luxe qui se refusaient -à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente -aristocratie de marchands qui les édifia, n’épuiseront pas noblement -leur destin. Dégradés par une appropriation industrielle, ils -deviennent d’ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique -mémorial. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le -repos ni l’anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques: «Ici furent -les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l’amour, par de -jeunes patriciennes et par des artistes.» Une telle exploitation de -l’agonie passe en déplaisir le cimetière de San Michele. Puisse-t-il -mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher, toujours plus -loin, des précédents qui promettent à la beauté qu’elle mourra intacte. -Sur l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où les plus précieux -objets s’abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort. - - -Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano. -Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les -couleurs excessives des fleurs d’automne, nous suivions un chenal -entre des balises, tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous. -Une voile, violemment colorée d’ocre, coupait seule devant nous le -frémissement brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces vastes -espaces liquides, qui, vers le septentrion, bordent la ville des doges, -sont aussi tristes que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe -aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la -vraie beauté. - -Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants. -Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour -le plaisir! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un -mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles -complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis -longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale -de l’îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre -vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes. -Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de -n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des -couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une -chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d’allègre -végétation semblent l’effort de quelque magie. Les beaux bras des -nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces -longs acacias. - -Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle -Martigues, en Provence, que Charles Maurras m’a fait aimer, mais qui ne -montre ni ces tons roses, ni cette indigence. - -Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue -pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas -avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. Ces belles affamées se -détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c’est juste de -dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs, -mais l’Adriatique s’appauvrit de poissons en même temps que la vente -devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres -pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune. - -Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la désolation s’aggravât d’un -degré, afin que l’humanité disparût d’un site où elle ne peut plus se -nourrir. La mort ne rabattrait rien d’un spectacle dont elle fait la -magnificence. - - -Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d’heure dans cet -éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le -long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades -et de figues mêlés, pour atteindre l’unique place de Torcello, où l’on -trouve la cathédrale de Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le -Baptistère. - -La cathédrale est de cette sorte d’églises qui se rattachent aux -basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de -Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas -de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole -centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés -suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à -rêver sur l’histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise -et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne. - -Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu’une femme -aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu’elle -fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous -pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles arrêta -notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en -s’opposant à l’air et au soleil nous parut le glissement d’une dalle -sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la -cathédrale! J’y trouverais tout un système dogmatique et poétique; -j’entendrais la voix mystérieuse de l’an mil, car, autant qu’il -décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne -sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais -leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant -j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles -faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d’oreilles. -Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous -convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière à -Bâle. - -La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois monuments oubliés dans -cet éternel novembre font la boue malsaine de Torcello voisine, dans -mon amitié, de la prairie pisane, où le Dôme, le Baptistère, la Tour -penchée et le Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que -l’avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello -sont également excitateurs de l’âme. La prairie pisane et son trèfle -architectural à quatre feuilles s’enorgueillissent d’une féconde -invention artistique, car l’esprit renaissant y soumit la matière à des -lois nouvelles; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques -suivant un système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs d’action et -des tombes et des berceaux. - -La vénérable basilique, le Baptistère et Santa-Fosca furent construits -avec les ruines d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, alors -qu’Attila venait d’anéantir la puissante Aquilée; et cette succession -de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à -l’imagination une vaste perspective. J’eusse aimé de m’y attarder, mais -comment passer plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre apportée -par l’air et par l’eau le corrompt, cependant que lui-même s’empoisonne -de ses émanations. - -De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi et augmentaient à -toute minute. On n’imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus -abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent -une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre -pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la -faim et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des trèfles à quatre -feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma -gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient -encore des talismans à pleines poignées. - - -Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des -espaces où la pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier nous -désigne l’emplacement où fut l’Isola delle Donne, «l’île des Dames». -Insalubre et battue de courants marins, cette île, qu’ornaient de -nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; en 1665, -on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus -amas que l’industrie moderne employe impudemment à raffiner ses sucres. -On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero, -échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, dégoûtés par cette utilité -industrielle, vont jeter par-dessus bord un héros qui pourtant leur -a rendu bien des services. Finir dans la mélasse et dans les poèmes -d’opéra, c’est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier -infâme rassasier les chiens de Jézabel. - -Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour -distinguer Anania, l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent, -sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses -architecturales. Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir -ce passé, les minces sons d’une musique qui faisait danser, en -l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire, dans une salle basse de Burano, -traversèrent ces vastes espaces éblouissants. Le désert donnait cette -fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de -respirer pour n’en pas ternir la délicatesse. - - -La journée s’avançait quand nous touchâmes à -Saint-François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de -désolation. L’heure tardive collaborait avec le paysage. C’est dans cet -îlot que François d’Assise, au retour d’Égypte, débarqua. Il voulut -prier; les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole fameuse: «Petits -oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais -louer Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse, mais dans ce décor -tragique cette parole a tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le -saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux. - -«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une femme à qui, comme à la -mort, personne n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les amants que -désignent ces paroles mystérieuses? François et la Pauvreté. Voilà un -beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les -hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur l’îlot -qu’une étroite bande de désert. - -Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d’un -tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques -ou passants sceptiques, quelques doctrines qu’ils professent, un -ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre -pour l’éternité ce que nous appelons s’observer, comprendre le néant -de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des -raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des -individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans -les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d’un ordre tout -à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux -mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos -prédécesseurs. - - -Je fus averti qu’un tel jour approchait de son terme par les torrents -de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant, -ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle assassinée? De -monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs -arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l’eau. C’était -l’heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j’avais -encore un long temps de gondole. - -L’eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point -de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à -travers des terres demi-noyées et faites d’herbes pourries, d’où -se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches -dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur -un tableau sublime pour guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur -notre droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et devait faire -une barre plus importante à mesure que le soleil s’anéantissait. Des -colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s’émouvoir -l’âme la plus indigente. C’étaient tantôt des gammes sombres et ces -verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise; -tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les -décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident le ciel se liquéfiait dans -une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence -renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire -les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs -tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de -façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous -portaient, ils nous enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je -puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu -toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent -sur l’eau, puis nous prirent dans leur ombre. C’étaient les monuments -des doges. - -Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret, -avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. -Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous -venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux fulgurations que les -croyants placent après la mort. - -Au reste, il est impossible de rapporter l’agonie du soleil sur la -lagune vénitienne. Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre à -sortir de notre personnalité, il nous touche le front d’un dernier -rayon pour nous dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas que ces -choses soient révélées.» C’est qu’alors nous atteignons aux points -extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans -l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve -reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui -succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et -leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants. - -Je suis allé respirer un myrte du désert: comment prouver son parfum, -dont la poésie provient de ce qu’il se dissipe stérilement et retombe -aux miasmes d’un rivage décrié! - - - III - - LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE L’ADRIATIQUE[2]. - -Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que d’épeler -Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa -pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons rien -de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc que -notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque de laisser en -chemin une partie des sentiments dont un séjour à Venise nous charge, -essayons de les dénombrer. Révisons avec une volonté systématique ce -que nous avons d’abord enregistré à notre insu. Le plaisir d’une longue -réflexion méthodique n’est pas inférieur aux abandons de la rêverie. - -Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire, naïve, -ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement de -l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en soulevant un peu -son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes -pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et -puis, son regard si honnête, si doux, content de plaire à l’étranger -sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui connaît son prix que d’un -bon animal qui promène et lustre, comme veut la nature, sa beauté! - -Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi leurs -frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les chats -aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un homme -penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme serrait avec -ses deux mains. - -Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui habite -toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage, vous -l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais même, -je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle demeure -historique (mais il faudra dépenser la même somme pour les réparations -urgentes). Ce n’est point que ces descendants des Magnifiques manquent -d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés du Veneto. Ils -manquent encore moins d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien -dans Venise où le patriotisme municipal fut toujours leur vertu et le -service de l’État leur emploi. Quand cette grande tâche qui les portait -leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement aux mœurs de leurs -compatriotes, c’est-à-dire à l’indolence. - -A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et -despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de -l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle -méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand la -ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824, -Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus -gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs -par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République -semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable, cancanière, -à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux mal avertis -d’étrangers). - -La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte des -Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages fastueux, -mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à rien de -réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure comme si -Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni dominé. -Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le Grand Canal et -qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime -Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage de volontés -et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A proprement -parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La population réelle de -Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu -près fixés dans les vieux palais historiques et sur lesquels passent -d’incessantes caravanes de touristes. - -En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la -République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus -de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles menaces, -dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, le procurateur -François Pezaro prononça une phrase qui, plus sûrement encore que -l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et désagrège Venise: «C’en -est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant -homme se trouve toujours une patrie.» - -Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la devise -de Venise, la formule de sa moralité nouvelle. - -Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette Venise -cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses annales -un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur Pococurante, -noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait voir une belle -satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper parut une -mascarade de carnaval, précèdent dignement les singularités et les -malheurs de don Carlos. - -Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors -du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou, -attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires. -Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs -mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes -ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils -ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la -fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare -climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point -impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre -continuellement des sensations si puissantes et si particulières. -Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que -les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une -tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur -lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle -se donne toujours une aristocratie. - -Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise -magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort -médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le -canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs -du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une -génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un -sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais -nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le -solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses -dignes visiteurs. - -Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des -angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes. - - - _Gœthe et Chateaubriand._ - -Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, _Ramo dei -fuseri_, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre -au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et -solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis, -Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe -avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma -curiosité. - -En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est -formé par l’étude de l’antique romain. - -Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour -un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de -maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des -divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller -que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur -du _Génie du Christianisme_ allait quitter, le 28 juillet 1800, le -môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem, -de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient -ses _Martyrs_. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise -«quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la -sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes -illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des -hospices et des lazarets... - -Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où -s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines -que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait -se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand -qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune -beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec -l’_Iphigénie en Tauride_ aussi bien qu’avec les _Martyrs_, nous prenons -en dégoût les asservissements de la vie. - -L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout -ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande -race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater. -Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son -frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes -bretonnes Lucile caressant René. - -Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans, -passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de -noblesse une même idée d’exil,--exil loin du sol natal et des ancêtres, -exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré -envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois -artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux -beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite. - - - _Byron._ - -Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement d’ombres? Mickiewicz, -Sand, Musset, Chateaubriand vieilli lui-même viennent chercher les -traces des chevaux de Byron. On note ici certaine scène de magie. Au -monticule le plus élevé de cette grève, en octobre 1829, par un soir -de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz -appuyé contre un arbre eut une belle vision mystique. Il arrivait -de Weimar; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait influencé; elle -le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses -devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle -le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce -fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer -sa vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant là toute humaine -habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme -il disait, sur la volonté divine. - -Que de belles choses nous rencontrerions s’il nous était loisible de -suivre ce prophète polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait que -traverser Venise où Byron conquiert la place la plus en vue par trois -années d’un séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 au début de -1820). - -Souhaitez une occasion de remonter la Brenta sur ces barques lentes qui -seules cheminent encore de Fusine à Padoue. Par un doux et magnifique -automne, tandis qu’aucune lettre de France ne peut ici nous rejoindre, -qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! Les deux rives en -septembre-octobre ont la belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette -route que nos aïeux gagnaient Venise, devant une suite continue de -maisons de plaisance que le XVIIIe siècle emplit de musique, d’amour et -de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent même plus le souvenir. -Vainement chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes et le -dessin des parcs de plaisir. Cependant après un long temps, quand le -batelier qu’étonne votre caprice vous nomme Mira, accostez, errez dans -cette petite bourgade, car voici l’instant favorable pour évoquer -Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque de solitude, ce n’est point au -fort mauvais palais Mocenigo, dont il n’habita somme toute qu’un étage -loué en garni, c’est sur cette rive solitaire, c’est à Mira où il reçut -Shelley et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, qu’on peut -trouver encore l’ombre insolente de l’Anglais. - -Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas encore assez de tristesse ni -de délaissement sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher dans -ses pages vénitiennes, dans le quatrième chant de _Childe Harold_ et -dans le premier du _Don Juan_. - -Quand la gloire de Byron ne serait plus que la charpente dénudée qui -survit au feu d’artifice, j’y porterais encore volontiers mes regards. -C’est pour une raison singulière, mais qui ne sait la diversité des -motifs sur quoi chacun de nous compose son Panthéon! J’aime Byron parce -qu’il ressemble au plus fameux ennemi de mon pays, ennemi qui m’est -cher pour ses puissances redoutables elles-mêmes, car nous l’avons -glorieusement vaincu. Tous les portraits de Byron font voir cette -expression énergique jusqu’à la fureur, impudente, avide de risques et -de domination immédiate, magnifique parce qu’elle veut tout briser et -qu’elle se brisera elle-même, qu’on voit au Charles le Téméraire peint -par Hugues van der Goes (dans le Musée de Bruxelles). Ah! cette belle -lèvre inférieure proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique! - -Byron le Téméraire! si je parlais pour des hommes libres, je dirais -qu’il fut un scélérat, un merveilleux poète et le plus haut philosophe. -Oui, _Don Juan_ où Venise secrètement collabore (et je ne dis point -seulement par l’influence de l’Arioste, mais encore par une atmosphère -de débauches) est la plus haute philosophie. «A Venise, disait Shelley, -il s’est ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait -plus digérer aucune nourriture et il était consumé par la fièvre.» -A l’automne de 1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure du -visage. Avec son incomparable puissance cynique, lui-même écrit dans -ses plus belles strophes de Venise: «L’ambition fut mon idole; elle -a été brisée sur les autels de la douleur et du plaisir: ces deux -déités m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion peut s’exercer à -plaisir.» Quand il eut trouvé le moyen de pousser sa destinée dans la -voie où il suivait les aventuriers normands et les chevaliers errants, -en même temps qu’il précédait Garibaldi, quand une mort précoce où -l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi sa lecture de _Quentin -Durward_, son cerveau, un cerveau formidable, supérieur, dit-on, -à celui de Cuvier, était une masse affreuse, mise en bouillie par -l’alcool, l’opium, certaine tare et tous les abus destructeurs: un -cloaque. Il avait une émotivité formidable: il était perméable à toutes -les puissances qu’a la vie pour nous affecter. Il a fait souffrir, -torturé tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé les plus nobles -idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos -tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient, -en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux -grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles? Il a -toujours voulu se détruire, ce Byron. - - - _Musset et George Sand._ - -Auprès de ce lord bruyant et de son immense scandale, quel petit -personnage que ce jeune Français de vingt-trois ans, presque un gamin, -et qui, pour venir à Venise, dut obtenir la permission de sa maman. -Ah! la maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants et pas très -propre de détails. Mais, prestige des grands écrivains, madame Sand, -dans sa trentième année, svelte, brune, si souple et si nerveuse, nous -dispose à la volupté, et du jeune Musset le nom sonne et craque comme -les bottes vernies d’un dandy fringant et confiant jusqu’à la naïveté -dans les luttes de la vie. Les anciens avaient de belles anecdotes, -familières au menu peuple, où leurs poètes, tour à tour s’essayaient -et que les philosophes eux-mêmes employaient pour donner un corps à -des idées très subtiles. La caravane que deux poètes firent à Venise -en 1834, et dont ils continuent par-delà la mort mille récriminations, -pourrait devenir pour nous quelque chose d’équivalent: leurs fureurs, -largement étalées, rappellent la brouille mémorable de Didon et d’Énée. - -De Venise,--où Byron venait de vivre comme un Anglais et n’avait rêvé -que d’un acte qui lui rouvrît l’Angleterre--que connut exactement -Musset? Dans cette saison triste et glacée d’hiver, il errait «à -Saint-Blaise, à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi la Giudecca jusqu’à -San Biagio, où les coquelicots flamboyaient sous le soleil couchant, -au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé l’ancien cimetière juif -par une rivière dont on fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» me -disait un jeune Italien en me montrant la végétation des tombes courbée -par un vent humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, une -jeune femme pour me vanter la Duse: «Elle frissonne si bien!» et c’est -encore l’accent des jeunes Athéniens qui disent de leurs montagnes: -«Elles sont si sereines!» Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs -nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune Musset--fin, moqueur avec -d’immenses réserves sentimentales, mais que protège une coquille de -sécheresse--vaguer, chercher partout le boulevard de Gand, se distraire -en petites débauches. - -Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même -j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de -tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais -inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à -l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne -rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si, -quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais -du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une -faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en -secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais -essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les -seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le -loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le -soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin -de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois, -Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit -dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de -vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je -l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je -ne pus venir l’habiter.» - -Favorable maladie qui sort l’enfant Musset de toute cette médiocrité. -Nous ne remercierons jamais assez quelques bulles de gaz malsain qui -vinrent crever à la surface de l’eau autour de la gondole de Musset. -La malaria de Venise met nécessairement dans l’organisme une certaine -excitation qui le force à produire des images exaltées. En février et -mars 1834, elle alla chercher, dans le fond de ce jeune homme un peu -sec, des puissances qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y ait aggravé -la tare physiologique, je veux dire ce trouble nerveux, cette puissance -de voir son double, auxquels nous devons les grandes incantations d’un -poète, qui, en dehors de ces délires, est à peu près négligeable. - -Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes connaissent -parfaitement une sorte d’hallucination qui est la vision de sa -propre image. On trouve des traces nombreuses de ce phénomène dans -la haute littérature. Nulle part on ne le rencontre plus précis, -plus authentique que chez Musset. La sublime _Nuit de décembre_: -«Sur ma route est venu s’asseoir--un malheureux vêtu de noir--qui me -ressemblait comme un frère...» n’est pas une froide invention. Tout me -crie qu’elle est faite de choses vues. Au cours de sa brève carrière, -le génie de ce poète ne se témoigna jamais mieux que lorsqu’il -subissait des reprises de la malaria vénitienne. Dans ces états -fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe d’amour, contemporaines -de sa première infection, émergeaient nécessairement sur sa conscience. -Le paludisme de Venise a collaboré activement à toute cette série -d’excitations et de dépressions que nous admirons dans la prose et -dans les vers de ce charmant énergumène. - -Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre ses fenêtres sur le -golfe de Saint-Marc, le voyageur descendu à l’hôtel Danieli doit se -dire avec reconnaissance, avec effroi aussi, en un mot avec piété: -«Voici donc le décor où cet enfant subit les malaxations du climat -vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons le quartier de San Fantin -et nous ne chercherons pas dans une arrière-cour fort humble, dans -la corte Minelli, la casa Mesani où George Sand, auprès de son beau -taureau Pagello, écrivait diligemment ses _Lettres d’un voyageur_. -N’allons point déranger cette dame!... On sourit et l’on passe. - -La justesse d’esprit est une si belle chose que nous l’exigeons des -grands écrivains et ne leur pardonnons point de la gâter chez le -lecteur. Nous réprouvons dans George Sand un symbole glorifié du -désordre. Elle parut telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons -saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise de la châtelaine de -Nohant. Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand, -c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a -de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son -terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction. -Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous -obligeait à prendre parti dans son éloquente anarchie intérieure. -Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle -sut se conquérir un milieu, une tradition. A la prendre au total, ses -années d’expérience, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier. -J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des -déracinements même dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration -très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au -demeurant, que l’entière liberté. - - - _Léopold Robert._ - -A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille petite ville de Chioggia -baigne et s’allonge dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes -les barques, toutes les variétés d’engins pour la pêche, et vingt mille -habitants qui vivent de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit -pour évoquer Léopold Robert qui, pendant ses trois dernières années, de -1832 à 1835, étudia sur cette plage son fameux tableau _Le départ des -pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. Il y maria tout naturellement -la misère des Chiojotes avec ses dispositions intérieures. - -«Il y a une pensée qui me plaît dans ce _Départ_, écrivait-il; il -annonce la fin de tout.» Après les _Moissonneurs_, chant de confiance -dans la vie, les _Pêcheurs_, c’est le testament qu’un suicidé laisse -sur sa table. Son tableau terminé, Léopold Robert se tua dans le -palazzo Pizani, à San Paolo, dont il occupait un étage. Année 1835. - -Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est qu’il eut dans les -herbages du Jura, au milieu des pâtres et des vaches, l’enfance -virgilienne de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, s’imprégnait de -sentiments simples. L’Italie ne détruisit point l’âme extensible -de mon compatriote; comme un beau fruit se nourrit de soleil, -harmonieusement il s’augmenta de beauté. La sécheresse lorraine (de -Callot, de Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient aisément -force et souplesse, toscane et romaine. Mais le Suisse Robert écrivait -de Venise: «Je me sens malade du mal de ceux qui désirent trop.» - -Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles du Louvre, à chercher -l’_Arrivée des Moissonneurs dans les marais Pontins_ et le _Retour -du pèlerinage à la Madone de l’Arc_? Il ne faut point souhaiter que -nos experts révisent cette gloire pré-romantique. Mais si l’on veut -connaître les raisons qui la justifiaient, on les démêlera aisément -dans l’apologie que Musset fit des _Pêcheurs_ en 1836: Robert a montré -«dans six personnages tout un peuple et tout un pays»; avec puissance, -sagesse, patience (c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa -difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler les arts et de -ramener la vérité»; il ne retraçait «de la nature que ce qui est beau, -noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il cherchait «la route de -l’avenir là où elle est, dans l’humanité». Les heureux artistes qui, -par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent ce que cherchait -Léopold Robert, ne nous laissent plus sentir dans son œuvre que des -tâtonnements, des efforts, et que le théâtral d’où il voulait s’évader. -Toutefois à Chioggia, son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit, -reprend un sens et, comment dirais-je?... un parfum. C’est l’anneau que -nul n’essuie à la montre de l’antiquaire, mais que tous voudront baiser -s’il retrouve la jolie main qu’un amoureux jadis bagua. Je rapporte à -la sirène des lagunes cette relique tachée de sang. - -Léopold Robert fut un jeune homme timide, hanté de mélancolie -héréditaire (un frère suicidé), sujet à des découragements et que -ce fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. En février -1832, quand il vint travailler à Venise, il souffrait d’un accident -de jeunesse: une jeune femme, de qui le nom fait un excitant pour -l’imagination, l’avait accueilli à Rome avec une douceur, une -simplicité très puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse, -Charlotte Bonaparte, fille de Joseph Bonaparte et belle-sœur de -celui qui devint Napoléon III, se trouva subitement veuve en 1831, à -l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira chez sa mère à Florence où -le jeune Léopold Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; on -s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; il l’aimait. Un mariage si -disproportionné semblait impossible. L’honnête jeune homme, peu fait -pour dompter une Napoléonide, s’enfuit à Venise. Depuis longtemps il -projetait d’y peindre un brillant carnaval. - -C’est quand Venise met son masque de satin noir qu’elle multiplie ses -puissances de tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de la ville -des Doges ne pouvaient plaire à ce plébéien sentimental. On le vit -errer dans les régions les plus misérables, à Pellestrina, à Chioggia. -«Il faut que je te dise, écrivait-il à un ami, ce qui m’est arrivé -à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer. -J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute -la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, enfin je voyais -tout en noir; je prends mon petit carton à lettres pour en commencer -une; impossible de mettre deux mots, je ne pensais qu’à la mort. Je -voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues; -enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis, au moment où je -me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre -moi de ma faiblesse; je jette tout par terre avec rage, je commence à -me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est -choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit: nous verrons si je -suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter -ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout -remis et je ris de mon aventure.» - -Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations et ces dépressions ne -me disent rien qui vaille. La terre étroite de cette extrême lagune, -un ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des types graves et nobles -se marièrent à ses sentiments. Il décida de peindre le _Départ des -pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. «Je n’aurais point fait mon -tableau si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles donnent à mon -énergie du ressort. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me -font monter...» Les degrés qui le font monter! Je pense à ces pontons -qu’il y a dans les bains et que l’on gravit pour se jeter à l’eau. - -Léopold Robert demandait-il à son travail ce que Le Tasse espéra du -VIIIe chant de la _Jérusalem_? Prétendait-il par la gloire se hausser -jusqu’à son idole? La divinité des lagunes l’entraînait. La Sirène ne -fut jamais que cette fièvre délicieuse qui nous chante et nous convainc -de ne plus vouloir vivre. En vain nos compagnons nous supplient. Leur -activité nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise m’a rendu, -disait Léopold Robert: je ne souhaite que la tranquillité. Pouvoir -m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations.» Comme il définit -agréablement son mal! «Toute remplie qu’en soit mon âme, je trouve -cet état moins pénible que le vide du cœur... La raison, le devoir, -le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une -tristesse violente de s’emparer de moi; c’est seulement une mélancolie -qui ne peut nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: un certain -paludisme est très propre à la sensibilité artistique, mais si son -infection réveille des germes héréditaires, c’est la destinée de notre -race qu’il nous faut accomplir. - -Pendant de longues semaines, Léopold Robert fut malade d’une fièvre -cérébrale analogue à celle que, dans la même année et dans la même -Venise, à quelque cent mètres, madame Sand et le docteur Pagello -penchés sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire mépris des -gens solides pour les délirants. Toutefois le frère d’un suicidé fait -un terrain plus dangereux qu’un simple épileptique. - -En 1835, peu avant le dénouement qu’il n’avait pas encore décidé mais -qui commençait à se développer en lui, Robert écrivit à son neveu -des conseils où manque assurément le point de vue du déterminisme -physiologique, mais qui sont admirables de clairvoyance. «J’ai cru -remarquer chez toi, lui dit-il en substance, le goût de l’isolement, -une pente à philosopher sur les choses et puis à mépriser la société; -ne cède pas à ces dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir ce -qu’il advint de ce jeune averti. En mars 1835, Léopold Robert écrivit à -ses sœurs: «Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage, -et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un paralytique, -moralement parlant: je ne suis plus capable de prendre par moi-même -un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette -détermination soit avantageuse à tous! Le bonheur de vous revoir, mes -bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai -maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que -je ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes que j’aime le plus, à -cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout.» Le 29 -mars 1835, il reçut des nouvelles de la princesse Charlotte qui venait -d’accueillir, il n’en fallait pas douter, les tendres hommages d’un -brillant Polonais. Il se fit chanter par deux musiciens allemands le -_Requiem_ de Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance de son -frère, il s’enferma dans son atelier du palais Pizani et se coupa la -gorge devant le _Départ des Pêcheurs_. - -Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est -le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de -sa princesse; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval; c’est le -conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces -fièvres le paludisme de Venise collabore activement. - - - _Théophile Gautier._ - -Après un tel chuchotement d’intimités, c’est un délice d’écouter le -noble son de violoncelle que met un pur artiste dans cette ville, et -d’entendre sur le vieux thème du _Carnaval de Venise_ la variation de -Gautier: - - A travers la folle risée - Que Saint-Marc renvoie au Lido, - Une gamme monte en fusée - Comme au clair de lune un jet d’eau. - - A l’air qui jase d’un ton bouffe - Et secoue au vent ses grelots, - Un regret, ramier qu’on étouffe, - Par instants mêle ses sanglots. - - Jovial et mélancolique, - Ah! vieux thème du Carnaval, - Où le rire aux larmes réplique, - Que ton charme m’a fait de mal! - -Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si honnête! il écrit plutôt -lourdement, sans éclairs, sans frissons, mais il se campe avec solidité -devant le fait, devant la pensée, devant la sensation qu’il veut -exprimer, en sorte qu’il parvient toujours à nous les faire toucher et -palper. En 1850, il passa deux mois place Saint-Marc. Il se proposait -d’écrire une série de livres sur Florence, Rome, Naples: il nous donna -du moins une Venise. Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé de -cette ville, vous chercheriez vainement une note sur le _mal_ qu’avec -son _charme_ elle lui fit. Depuis _Fortunio_ (1838), dernier livre où -il exprima sa pensée véritable, l’invasion du _cant_, comme il disait, -et la nécessité de se soumettre aux convenances des journaux l’avaient -jeté dans la description purement physique; il n’énonçait plus sa -doctrine, il gardait son idée secrète. - -Devrons-nous donc ignorer à jamais les sentiments qu’il promenait -sur les lagunes et ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un lecteur -superficiel considère peut-être la Venise de Gautier comme une suite -de photographies prises à toutes les heures d’un voyage, mais d’où -naturellement le photographe est absent. Nous ne partageons point -cette manière de voir. Cette riche collection de camées, gravés -dans l’isolement et loin de nos passions, nous renseigne mieux sur -l’histoire morale du XIXe siècle que tant de confessions oratoires -et vaniteuses. Dans la Venise de Gautier, vous prétendez chercher -vainement l’âme; vous dites que ce sont des coquilles sans l’animal, -des pierres dures ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit se -prête à la pression de ces intailles: comme autant de cachets, elles -vous imposeront leur empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez -un hymne esthétique, si vous déclarez: «Je crois à la richesse, à la -beauté et au bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le cachet qui se -décrit lui-même: le _Credo_ de Gautier s’est imprimé sur votre âme. - -Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous les détails de Venise. Dans -toutes les formes qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination -inlassable et tranquille les dégradations modernes. Chacune de ses -pages lentes et précises a un arrière-plan. Derrière les villes et -les paysages qu’il peint et déroule sous nos regards, il se réserve -un royaume de nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses dégoûts -d’exilé. - -Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, comme on en distribue dans -les concerts pour aider à la compréhension des grandes symphonies, je -dirais à peu près ceci à ceux qui veulent suivre Gautier à Venise: - - _Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. Il - s’occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir - des beautés qu’ils représentent._ - - _Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute - pleine de reflets d’or, imprégnée de parfums étranges et - retentissante de bruits joyeux; il y développe des sentiments - d’élégance, de fierté et de sensualité, et, au lieu de se dire - que par leur nature même de tels états demeurent intérieurs, il - pense qu’il les trouvera réalisés dans d’autres lieux._ - - _Mais peu à peu il se convainc que toute la terre est gâtée, - et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle - conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence, - parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il - croit que ces parties sont des survivances fragmentaires._ - - _Cela produit une satiété particulière: non pas l’ennui que - connaissent les gens qui ont abusé de tout, mais cette nostalgie, - cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension - de l’âme._ - -Avec quel amer retour sur lui-même Théophile Gautier écrit de son -Fortunio: «Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le -dévorer avec des dents de rat!» Chassez l’image d’un matérialiste -lourd, endormi, indifférent. Bien au contraire, c’est un idéaliste -dévasté par sa puissance à concevoir nettement des objets qui le -fuient. Mais cette activité unique et profonde, où Gautier absorbe -toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux circonstances. - - - _Taine._ - -Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à Venise. D’abord je -passai mon temps à lire sur les palais l’histoire magnifique de la -République,--à contrôler dans les musées et les églises écrasées d’or -les catalogues,--à me réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et -de l’air pur qui égaient la vie,--et sur les petits ponts imprévus à -regarder la tristesse des canaux immobiles entre des murs écussonnés. - -Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette -délicate cité, je quittai la Piazza trop envahie de touristes choquants -pour me confiner dans une Venise plus vénitienne. J’écrivis _Un Homme -Libre_. «Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de son isolement! -J’échappais à l’étouffement du collège, je me libérais, me délivrais -l’âme; je prenais conscience de ma volonté. Ceux qui connaissent la -littérature française déclareront que ce livre eut des suites. Je -me suis étendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue -embrasse plus de choses, c’est pourtant du même point de vue que je -regarde[4].» J’habitais _Fondamenta Bragadin_, ce qui me plaisait, car -le noble Bragadin fut écorché vif et parfois il me sembla que, toute -proportion gardée, j’avais reçu un sort analogue. - -Je voudrais ramasser en une dizaine de tableaux très brefs les -sensations de mes vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers, c’est -sur la minute qu’il eût fallu les fixer.--Je vois un matin où j’étais -assis, dans la basilique de Saint-Marc, sur les marbres antiques et -frais, tandis que le bon chien muselé de ma propriétaire allongeait -sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et l’autre -nous regardions avec une parfaite volupté le cabossement des mosaïques, -leurs teintes sombres et fastueuses. Satiété et nostalgie, voilà les -deux mots contradictoires qui rendent le mieux ce qu’il y avait de -sommaire dans ma contemplation. J’étais saturé d’un rêve asiatique -où manquaient toutefois les parfums, les danses et la monotone -cithare.--Je vois au quai des Esclavons le vapeur du Lido chargé de -misses froides. Une barque sous le plein soleil s’approche. Une fille -de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson éclatante -comme ces vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais, cette mer, -cet horizon, cette chanteuse et cette voix nerveuse qui frappait un -ciel bleu et or me firent cruellement ressentir la morne hébétude de -ces curieux sans âme. O mouvements de désespoir qu’il y a dans l’excès -du plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles pour trouver dans -notre cœur quelque chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer -de battre le soleil, le vent et la vague? Une odeur fade s’élève des -lagunes. - -Dans cette ville de l’inquiétude, je connus toutes les délices -sensuelles. Jamais pourtant, oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir -couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si -variée et dans une telle surabondance d’imprévu, toujours j’attendais -quelque chose. - -Vers le crépuscule, après une journée de travail, quand je débouchais -de mes _Fondamenta Bragadin_ en face de la Giudecca, soudain je voyais -le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat, -par-dessus une mer élégante et de tendresse vaporeuse. L’admiration -m’envahissait. «Je suis certainement, pensais-je, devant un des beaux -paysages du monde.» Puis, avec une vitesse singulière de réaction, -mon âme désœuvrée me disait: «Quoi donc! es-tu certain que cela -t’intéresse?» - -Un jour je m’étendis sur un banc de marbre, quai des Esclavons, au ras -de la mer; c’était le banc de M. Taine, le banc où il se plut dans son -voyage à Venise, du 20 avril au 2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est -fraîche, on contemple les merveilleux épanchements du soleil, la mer -encore plus éclatante que le ciel, les longues vagues qui se suivent -apportant sur leur dos des éclairs innombrables et pacifiques, les -petits flots, les remous frétillants sous leurs écailles d’or; plus -loin les églises, les maisons rougeâtres qui s’élèvent comme du milieu -d’une glace polie, et cet éternel ruissellement de splendeur qui semble -un beau sourire... _Le seul moyen efficace de supporter la vie, c’est -d’oublier la vie._» Une telle phrase joint M. Taine à la foule des -ombres qui vaguent sur Venise; il n’y vécut aucune aventure; seulement -quelques heures il rêva sur un banc. - -Encore qu’elles fassent un bon abécédaire pour débrouiller le jeune -voyageur, on peut négliger les rédactions de Taine sur Venise, mais ses -rêveries qui flottent sur cette ville n’en sont pas les moins riches -nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la lagune, comme il la -dispersait dans la nature. - -Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant du Tintoret, de la même -manière que l’amant des forêts. Certes, il ne permettait point à ces -désordres de la rêverie qu’ils commandassent son activité. Contre la -vie réelle, si pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait -dans une tâche, dans ses massives constructions. Il se contraignait à -un travail systématique: analyser, classer. Mais sa détente était de -courir la campagne, de s’abîmer dans la contemplation. Ainsi fit-il sur -ce banc de marbre, en face de San Giorgio Maggiore. - -Taine eût donné toute son œuvre pour la _Chartreuse de Parme_; sa -peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la -cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre -breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait la -ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait -qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce -n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait bien -plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette -tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit de -la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas. _Nul -homme réfléchi ne peut espérer._» - -Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie, nécessairement, -implique un échec: voilà qui enrichit le sens de cette Venise -considérée comme le refuge des vaincus. Dans la formule du -_découragement raisonné_, elle leur offre un nouvel abri. - -Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens, nous -aurons tout l’arc complet. - - - _Wagner._ - -En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il -n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller -courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible -de trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu -voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver -vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais -qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la -blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le -porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur -qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te -martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta -délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée -en Dieu qu’est seulement le salut.» - -Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un Eldorado -et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne d’un berger de -romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour, rêvé que la force -d’attraction organiserait naturellement le bonheur, dès l’instant qu’on -abolirait les lois? - -En 1854,--fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour -qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses -illusions?--sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut -résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui m’aide -à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la mort. -Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-être absolu: -telle est la libération finale.» - -Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves harmonies -où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux de -son impuissance à développer publiquement ses véritables destinées -artistiques, malheureux d’un amour impossible, il se rendit à Venise -pour composer le deuxième acte de _Tristan_. - -Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de cette -sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une -irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que -l’humanité. Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si -dans une folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie, -notre aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour -se mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien, -qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des -hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où nous -mène _Tristan_, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent des -lagunes. - -Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel -de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu -flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et -qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire obscurité -pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni d’architecture, et -que la puissante et claire Salute semble elle-même un fantôme, quand -c’est à peine si le passage d’une barque silencieuse force l’eau à -miroiter, et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent çà et -là une très faible étoile, la ville enchanteresse trouve moyen tout -de même de percer cette nuit accumulée, et de ce secret solennel elle -s’exhale comme un hymne écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les -heures, j’en suis assuré, qui de la profonde conscience de ce Germain -surent extraire les déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde. - -Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit la -génération du deuxième acte. - -Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies -habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours -dans nos veines: «_Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai sur -mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque des -lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du silence -profond un chant s’éleva_[6]...» Chacune de ces touches, _vieille_, -_romanesque_, _gisante_, _enveloppée d’ombre_, _silencieuse_, que -Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très -caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De -ce _silence profond, un chant s’élève_. Comment le poète va-t-il le -comprendre? - -«_C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa -barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus -grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle, -au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui -est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur -population..._» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette -chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un -chant _puissant et rude de population primitive_, mais chargé dans la -suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que -symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le _Tasse_. Toute puissance et -toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des siècles! - -«_Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le lointain -s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis au loin, -comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau sommeil..._» Le chant -de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. Toutes -les puissances de ce grand Allemand sont déchaînées par cet appel; il -se raccorde à cette barbarie primitive, à cette volupté déchirante, et -du silence qui leur succède il fait son domaine. - -«_Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée -m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve sonore -de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et plus -directe?_» - -Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à cette -ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause, cette -Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa diversité même, -il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la dit -inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a touché la -rive. Efface-toi, Venise _ondoyante et bariolée_. Par toi, nous avons -atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que les -mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater les -actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et comme -de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile; -tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le principe. Tu -nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut -dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes ondes de l’océan -musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous -les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit fait pour Tristan -le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine de la vie -intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre. Le jour est -dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route immémoriale -qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne entendit Juliette à -sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette -annoncent et qui la sépare de son tendre jeune homme. Un tel chant -ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le jour! Ce thème -empoisonne notre sang, s’il se développe indéfiniment, avec une ampleur -grandissante, de la passion contenue à la volupté débordante, jusqu’à -la transfiguration dans la mort. Après l’alouette matinale, après -Juliette et Roméo, voici, dans le brouillard, les chants de Tristan -et d’Isolde: «Haine au jour implacable et hostile! O jour perfide, -anathème! Mais toi, nuit, vie sainte d’amour, auguste création de -volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, sans apparence et sans -réveil, recueille-nous dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!... -Le monde pâlit, le monde, spectre décevant que le jour place devant -moi, et c’est moi-même qui suis le monde.» - -Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour du -Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements et -des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des _Pénitents_ -sur la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de -la série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens -brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous -effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de ses -lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions touché -les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se -défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le but -sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. -La musique seule--car nous sommes convaincu qu’il n’y a point -discontinuité entre les arts divers--peut intervenir à cet instant où -la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur échec. - -Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le 13 -février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle -qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique. L’intendant -qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est -pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite -la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait -au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur -sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le passant à -se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des vérités, sur la -position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une -puissance de fait comme le grand Allemand. - - -Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les grands -que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous venons de -surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la domination -de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses odeurs de mort -ils font tout simplement de l’âme! Le _Don Juan_, la _Confession d’un -Enfant du Siècle_, les _Pêcheurs_, l’_Italia_, _Tristan_ demeurent en -suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand nous la visitons, -à nos âmes inertes. Venise au XIXe siècle fait encore des conquêtes. -Le politique l’abandonne à sa décadence, mais Wagner, Taine, Gautier, -Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand et Gœthe forment son -«Conseil des Dix». - ---Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur. - ---Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature. - - -L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où les -fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison, -l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais aux -canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un char, -maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon -les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette -ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa -régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec. Ville -vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné, au lit de sa -maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un -poids plus lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient -toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, dans -les veilles bleuâtres d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des -roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus -secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis -triomphants. - - - IV - - LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA VERS LA MORT - -Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses -places, ses traghets qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, ses -dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais, -Venise chante à l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un éternel -opéra. - -Désespoir d’une beauté qui s’en va vers la mort. Est-ce le chant d’une -vieille corruptrice ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans -Venise, j’entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient -Jézabel. De tels enchantements, où l’éternelle jeunesse des nuages et -de l’eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en -activité nos plus profondes réserves. - -A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, subi la domination d’une -ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des -forces qu’elle laisse retomber. - -En même temps qu’une magnificence écroulée, Venise me paraît ma -jeunesse écoulée: ses influences sont à la racine d’un grand nombre de -mes sentiments. Depuis un siècle, elle n’a plus vécu qu’en une dizaine -de rêveurs qui firent ma nourriture. _Putridini dixi: pater meus es; -mater mea et soror mea vermibus._ «J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon -père; au ver, vous êtes ma mère et ma sœur.» - -A chaque fois que je descends les escaliers de sa gare vers ses -gondoles, et dès cette première minute où sa lagune fraîchit sur -mon visage, en vain me suis-je prémuni de quinine, je crois sentir -en moi qui renaissent des millions de bactéries. Tout un poison qui -sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre attaque le prélude. Un -chant qu’à peine je soupçonnais commence à s’élever du fond de ma -Lorraine intérieure. - -Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur -leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n’est sans -tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. Comment appliquer -son âme sur la Venise moderne et garder une part ingénue? «Un galant -homme se trouve toujours une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls -s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force, -leur orgueil, leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes héros intacts. - - -Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace comme du sang sur le sable, -silence tragique comme une dalle sur un tombeau, peu importe la manière -de réagir contre le premier soufflet de la vie. Il n’appartient à -personne que ce qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est jamais guéri. -Le regard perd sa clarté droite, le cœur son innocente confiance, le -courage sa sécurité. Celui que trahirent une fois des amis n’est plus -un beau fruit sans meurtrissure, celui qui subit un échec, une offense, -ne partira plus jamais comme un beau trait, spontanément à l’appel -qui l’émeut. Je le vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa pureté -exquise. - -Que cette lente mort,--comme elle met aux yeux de la biche des larmes -qui l’introduisent dans notre Panthéon intime--soit un principe de -beauté, j’y consens. Un homme qui se défait, c’est tout le pathétique. -Mais qui ne préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas une journée -sans que se présente à mon esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a -raconté un jour Alphonse Daudet d’un père assis au chevet de son petit -garçon de dix ans, très malade, et qu’il entendit soudain dans le -silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» Un nuage tombe sur la vie. -Levez-vous vite, orages suprêmes! - -Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui -s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse -qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais -elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise -laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés -par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les -fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la -surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé -les nerfs. - -Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore -notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images -constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met -constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait. -Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus -autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au -front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y -chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais -j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux -divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le -vaincu de Saint-Point--noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun -de nous ne peut prétendre à ses vertus--ne cesse pourtant d’avoir soif -de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les -ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas -derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir, -comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité -qui ferme à nos rêves leurs routes? - - -Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir -où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques -qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut, -mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui -berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude. - -De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au -roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre -d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens -tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix -souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la -profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux -rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise -écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie, -en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer. -Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous -les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique, -quelles combinaisons harmonieuses! - -A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues -montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les -reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures -d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles -élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs -bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus -piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées. -Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les -plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un -tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase -mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours -demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne -trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des -palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine. - -Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre -close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes -qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais -satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée -métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»; -l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et, -belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière -signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces -danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux, -et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les -réfléchir? - -Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point -ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un -raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne -sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne -puis distinguer. - - -Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance -une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le -chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin -phosphorescent des grandes profondeurs. - -J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner -au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir -à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie. -Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans. -De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le -fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la -mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais -baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre -maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette -tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces -immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit -des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville -périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques -minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis -détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une -telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici -vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, -quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre -imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, -s’abîme dans une lassitude ineffable. - -La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure -dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est -l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante -encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit. -Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par -excès d’amour de la vie. - - - - - STANISLAS DE GUAITA - (1861-1898) - - - - - STANISLAS DE GUAITA (1861-1898) - - -Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague d’une vie d’interne -dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit, -sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut -proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de -Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe; -il m’apporta en cachette les _Émaux et Camées_, les _Fleurs du Mal_, -_Salammbô_. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au -prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute -une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples -portent sur le marbre ou le bois dont est faite l’idole leur sentiment -religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier -et l’œil des caractères, tout cela m’est présent et demeure mêlé au -bloc de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai Baudelaire pour moi -qu’un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc. -M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence exacte de ces poètes? -Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d’ardeur et -de dégoût. Une belle messe de minuit bouleverse des fidèles, qui sont -loin d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres -ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu’après cent -lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les -écoutais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes. Force des livres -sur un organisme jeune, délicat et avide! - -Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu -et un enseignement qui éveille sans exciter[7], voilà des voix enfin -qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations -vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et celui -qui m’ouvre ces livres les interprète comme moi. Quel noble compagnon, -éblouissant de loyauté et de dons imaginatifs! Nous le vîmes plus tard -corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire; c’était -alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les -êtres et pour la vie, d’une mobilité incroyable, de taille moyenne, -avec un teint et des cheveux de blond, avec des mains remarquables de -beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l’univers; mon ami et ses -maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils ennoblissent. Telle est -l’origine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel vient -de mourir, âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons -agi l’un sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers choix libres. - -L’année suivante, un autre bonheur m’arriva: la liberté. J’étais malade -de neuf années d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes, et, tout -en suivant les cours de philosophie au lycée, je vivais en chambre à -la manière d’un étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait déjà -perdu son père), s’installait à Alteville, dans la plaine de l’étang -de Lindre; il demeura seul: c’est ainsi que nous avons passé en pleine -indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880. Ce temps -demeure le plus beau de ma vie. - -La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de -dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l’écoutions -guère. Même notre professeur, ce fameux Burdeau, nous déplaisait, parce -qu’il entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre classe: nous le -trouvions intéressé! Je veux dire qu’il nous semblait attaché à trop -de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et -des affaires de ce monde auxquelles il prétendait nous initier. Si je -cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées dans mes yeux mes -condisciples, tels que je les vis au moment où, dans ses prêcheries, -ce singulier professeur quittait l’ordre purement scolaire pour le -champ de l’action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre -dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver des -manières électorales. - -Ainsi nous avions atteint aux extrémités de la culture idéaliste, -quand nous pensions être sur le seuil. Absolument étrangers aux -controverses qui passionnaient l’opinion, nous les jugions faites pour -nous amoindrir. En revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique ou -que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et -je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes. -Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m’ayant -quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur -les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il -venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou -quelque pièce fameuse qu’il venait de découvrir. - -Combien de fois nous sommes-nous récité l’_Invitation au Voyage_, de -Baudelaire! C’était le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums -qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en -chargeant l’avenir de promesses. «Mon enfant, ma sœur,--songe à la -douceur--d’aller là-bas vivre ensemble!--Aimer à loisir,--aimer et -mourir--au pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait au tableau -d’une vie d’ordre et de beauté: «Des meubles luisants,--polis par les -ans,--décoreraient notre chambre;--les plus rares fleurs--mêlant leurs -odeurs--aux vagues senteurs de l’ambre...» Mais le point névralgique -de l’âme, le poète chez moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces -canaux--dormir ces vaisseaux--dont l’humeur est vagabonde;--c’est pour -assouvir ton moindre désir...» Mon moindre désir! j’entendais bien que -la vie le comblerait. - -En même temps que les chefs-d’œuvre, nous découvrions le tabac, le -café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette -année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de -Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des -éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d’un vigoureux soleil -qui accablait les gens d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma -dix-huitième année. Voilà le temps d’où je date ma naissance. Oui, -cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de -sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents -poètes pressés sur une table ronde supportaient avec nos premières -cigarettes des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et -pourtant rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le monde, dans les -cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni -dans les assemblées publiques, n’a pénétré aussi profondément mon être. -Certainement Guaita avait, lui aussi, conservé de cette époque des -images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent -communes; c’est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre -amitié de fraternelle. - - -Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait des vers à une petite -revue parisienne, et j’avais lu avec frémissement mon nom dans la -dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de -Droit, je rêvai d’avoir du talent littéraire. J’employai le moyen -recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je -possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert, -Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de -tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été -inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets -du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à -l’expression d’une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais -bien, le goût de la vérité, et l’on perd de vue sa pensée si l’on se -préoccupe trop de moduler et de nuancer. Mais comment eussions-nous -touché le fond des choses, quand nous ne connaissions que les -brouillards divins qui flottent sur les cimes? On nous disait beaucoup -que nous suivions une mauvaise méthode, mais on nous le disait d’une -mauvaise manière. Quand on attaque l’esprit religieux avec l’esprit -plaisantin, on se fait mépriser par toute âme un peu délicate; les -arguments vulgaires de ceux qui méprisaient notre direction poétique ne -pouvaient nous toucher. - -Tout l’univers pour nous, je le vois maintenant, était désossé, en -quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans -ses changements. A cette époque me suis-je jamais demandé: «Quelle -est cette population, quelle est sa terre, le genre de ses travaux, -son passé historique? Les sommes déposées dans ses caisses d’épargne -augmentent-elles ou non? Et le nombre des élèves dans ses collèges, et -la consommation de la houille?» Ces curiosités étaient au-dessus de ma -raison, qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait mis sa fierté à -les écarter. Et pourtant cet ordre réel que je croyais le domaine des -hommes sans âme, des fonctionnaires ou des financiers, m’eût apparu -magnifique si d’un mot l’on m’avait mis au point pour le voir en poète -et en philosophe. - -Puisque nous vivions chétivement de notre moi tout rétréci, nous -aurions pu du moins examiner à quel rang social nous étions nés, -avec quelles ressources, étudier les forces du passé en nous, enfin -évaluer notre fatalité. Nous sommes les prolongements, la suite de -nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux qui seuls sauront, -avec un accent sincère, chanter en nous. Dans ma maison de famille -ai-je écouté végéter ma vérité propre? Frivole ou plutôt perverti par -les professeurs et leurs _humanités_, j’ignorais le grand rythme que -l’on donne à son cœur si l’on remet à ses morts de le régler. L’un -et l’autre, au lieu de connaître, pour les accepter, nos conditions -sociales, notre conditionnement (comme on dit des marchandises et -encore des athlètes), nous évoquions en nous les sensations les plus -singulières des individus d’exception qui s’isolèrent de l’Humanité -pour être le modèle de toutes les exaltations. - -Bien que nous fussions fort différents, Guaita, aimable, heureux de la -vie, sociable, ouvert à toutes les impressions, et moi, trop fermé, -qu’on froissait aisément, nous n’étions pas faits pour calmer notre -pensée. Je crains que je ne l’aie détourné des études chimiques pour -lesquelles il était doué et préparé. En ce cas, j’aurai nui à nous -deux. S’il avait suivi son impulsion naturelle et son premier projet de -travailler avec M. Sainte-Claire Deville, un peu de sciences exactes -nous aurait rattachés aux réalités. - -Certes, nous n’étions pas de ces petits esthètes, comme on en voit à -Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet -et qui en rimaillant se préparent à être des vaudevillistes ou des -mondains. La littérature n’était pas pour nous _lectulus florulus_, un -petit lit de repos tout fleuri. Nous étions prodigieusement agités; -je n’aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes -s’ils eussent été incapables de me donner la fièvre. Guaita, dont les -puissances alors intactes étaient avides de sensations, voyait dans les -volumes de vers sur lesquels il passait sa jeunesse autre chose qu’un -bassin d’eau claire où frissonnent des carpes baguées. Mais précisément -les incantations des lyriques ont mis dans nos veines un ferment si -fort que ce fut un poison. - -Les poètes vivent sur un petit nombre de lieux communs; chacun d’eux -les reprend, les rafraîchit, les renouvelle et les fortifie avec sa -magie propre: aussi un être en formation, s’il se soumet à cette action -constante et presque monotone de leur génie, verra forcément leurs -thèmes se mêler à sa substance. L’indifférence de la nature aux joies -et aux souffrances de l’humanité, notre incapacité de diriger notre -destin, la vanité des succès et des échecs devant la fosse terminale, -voilà quelques-uns de leurs principes, et, chevillés à notre âme, -transformés en sensibilité, ils nous prédisposent à l’impuissance. - -Je suis très frappé de ce que m’a dit un médecin sur la fameuse -question des sœurs dans les hôpitaux. Après m’avoir expliqué comment -ces nobles femmes valent pour créer une atmosphère, combien elles sont -excellentes près du lit d’un mourant, où la coquetterie d’une jeune -femme laïque pourrait être abominable, cet homme compétent ajoutait: -«... Dans les services de chirurgie et quand il s’agit qu’un fil ne -soit pas contaminé, quand il faut prendre des précautions extrêmement -minutieuses, on ne peut pas compter sur des créatures qui croient -à l’intervention d’en haut et qui disent: si Dieu veut le sauver, -il le sauvera bien!... Nulle bonne volonté d’obéir n’y supplée: -elles possèdent au plus profond de leur être une loi, une foi, qui -les prédispose à ne pas tenir un compte suffisant de nos méthodes -antiseptiques.» - -Selon moi, ce raisonnement s’applique à ceux qui ont laissé le -romantisme et ses grands thèmes lyriques descendre au fond d’eux-mêmes -et les constituer. Qu’est-ce qu’un homme d’action qui s’est habitué à -méditer sur la mort? Mettriez-vous votre enjeu sur un individu assez -philosophe pour sourire des précautions minutieuses d’un ambitieux, -sous prétexte qu’on ne peut guère prévoir utilement plus de cinq ou -six accidents et que le nombre des possibles est illimité? Et comme -c’est agréable de s’embarquer avec un sage qui nous déclare au moment -critique: «Après tout, les choses n’ont que l’importance que nous -leur donnons, et tourne qui tourne, il n’y aura rien de changé dans -l’univers.» Je reconnais que dans certaines circonstances de ma vie -active, je me serais évité des échecs, si j’avais pu écraser cette -petite manie raisonneuse et dégoûtée qui fait si bon effet dans les -grands ramages littéraires. Vivent le bon sens tout plat, la raison -prosaïque, quand leur tour est venu! Dans un plan où seul le succès -compte, les vérités supérieures ne sont plus qu’une cause de chute, et -s’y élever, c’est précisément le fait d’un esprit subalterne. - -Grande inconséquence de notre éducation française, qu’elle nous donne -le goût de l’activité héroïque, la passion du pouvoir ou de la gloire, -qu’elle l’excite chaque jour par la lecture des belles biographies et -par la recherche des cris les plus passionnés, et qu’en même temps -elle nous permette de considérer l’univers et la vie sous un angle -d’où trois cents millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvana, la -Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme scientifique! Cette -contradiction ne serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante -impuissance de nos jeunes bacheliers qu’on a signalée, qu’on n’a pas -comprise et qu’on a appelée décadence? - -De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène détestable nous avait fait -heureux. Nous vivions de nos nerfs, sans connaître que nos réserves -s’épuisaient. Comment fûmes-nous un jour placés en face de notre vide -et de quel côté avons-nous cherché une nourriture et un terrain où -prendre racine? - -Je suis excusable d’avoir jusqu’à ce moment de mes souvenirs parlé -autant de moi que de mon ami. Je ne pouvais démêler, sans en arracher -des parties essentielles, nos jeunesses et nos sentiments qui se -développèrent en s’enchevêtrant. En 1882, nous quittons Nancy et dès -lors nos vies vont se différencier. Si je suis passé de la rêverie sur -le moi au goût de la psychologie sociale, c’est par des voyages, par la -poésie de l’histoire, c’est surtout par la nécessité de me soustraire -au vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation -nihiliste. Mais Guaita, ayant cette originalité de n’être pas un -analyste dans une époque où nous le sommes tous, évolua d’une façon -autrement rare; il sortit de la situation morale un peu critique où -nous nous trouvions par une porte magnifique et singulière que nous -franchirons avec lui d’un élan impétueux, en ligne droite jusqu’à -la tombe, où il repose, réconcilié par la mort avec les conditions -générales de l’humanité. - - -Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il ne sut guère en prendre -l’esprit. Nous y débarquâmes vers le même temps (novembre 1882, janvier -1883); je courus au canon; après quelques excursions de reconnaissance, -il se cantonna dans sa bibliothèque et dans ses tentatives poétiques. - -De naissance il possédait un magnifique sens religieux. On ne peut -s’en faire une idée complète sur ses recueils de vers, parce qu’il -trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même. Pourtant _Mater -dolorosa_[8], _Pueri dum sumus_, _A la dédaignée_, _A Maurice Barrès_, -_Hymne à Cybèle_[9], d’autres pièces flottantes encore marquent une -direction significative. Quelque chose à définir, le sentiment du -divin prenait possession de Guaita. Peu à peu il perdit le goût de -la création pour s’abîmer dans la recherche des lois. Nous avons -vu de même un Sully-Prudhomme se stériliser ou s’égarer dans les -régions de la pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien candidat -à l’École Polytechnique, possédait une préparation spéciale et puis -il inclinait au positivisme où répugnait nettement mon ami. Schiller -parle d’une certaine tendance philosophique qui caractérise les natures -sentimentales; il ajoute fort justement que ce n’est qu’avec le secours -de la philosophie qu’on peut philosopher et que, privé de cette base, -on tombe infailliblement dans le mysticisme. - -Quand des hasards de lecture mirent Guaita en présence des vieux -mythes qui déjà par leur pittoresque baroque devaient échauffer ses -instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de systèmes où étaient -traduits les efforts de pures énergies spirituelles pour s’affranchir -de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir dans l’espace et -le temps, pour se désincarner. Il donna son adhésion immédiate à une -doctrine affirmant la liaison de tous les phénomènes qui nous semblent -séparés. Le chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne de l’unité -de la matière, le rêveur qui avait toujours usé instinctivement des -procédés de l’intuition et de l’analogie pour embrasser les ensembles, -trouva dans l’antique sentier des mages les matériaux pour se dresser -un abri à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était prédestiné; la -grâce lui vint, je me le rappelle, sur une lecture du _Vice suprême_. -Il lut Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre. Dès lors ce fut -fini de la versification; il devint l’historien des sciences occultes. -Et ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes lui donnèrent -leur sagesse en échange de sa santé dont il les ranima. - - -Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix, que reste-t-il des -cultes primitifs de l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels se -greffèrent les doctrines néo-platoniciennes et les systèmes du moyen -âge?... J’essayerai au moins de donner une impression des études que -mon ami venait d’aborder et qui disciplinèrent sa vie. - -La mosquée, aujourd’hui cathédrale de Cordoue, est une forêt de -colonnes précieuses, marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte -et violette. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuf; sept cent -cinquante subsistent. Pour les accumuler, le calife Abderrhaman razzia -d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople, de Rome et sans doute -des ruines de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois leurs -chapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de -l’Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du -Caire, de Damas et de Ceifa. Dans la demi-lumière de cette incomparable -_Djamy_, l’imagination s’enivre à s’associer au voyage de ces belles -indifférentes qui, vers l’an 786, après avoir soutenu et paré durant -des siècles les palais asiatiques et africains, vinrent, ballottées -par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui, -par un nouveau détour des destins, issues des temples d’Astarté et -de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au -prestige catholique. - -La beauté de ces courtisanes nous attire, et, prolongée si tard -dans la vieillesse, elle nous trouble. Quand tous les dieux dont -elles portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient encore -des fidèles--artistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de -l’imagination s’ébranlent sous les doigts de la mort--baiser leurs -marbres polis par une suite immense d’actes de foi... - -A chacun des _Essais de Sciences maudites_ qu’il me faisait parvenir, -mon ami me pressait d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais les -prendre que pour de magnifiques invitations au voyage. Ces rêveries -naquirent jadis dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus -avant encore dans les siècles où notre regard se perd; après avoir -nourri Pythagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon -et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits -d’Alexandrie, après avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza, -de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné la conception de l’univers -dont vit notre siècle, elles luisent doucement--comme les porphyres et -les jaspes de Cordoue--dans un canton délaissé de l’esprit moderne, où -Guaita trouva son contentement. - -Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants -de l’humanité s’imposent à notre vénération. Et, pesant l’œuvre du -compagnon de ma jeunesse, je dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a -donné l’expression la plus récente de la plus antique des littératures -ecclésiastiques!» - -Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition de l’occultisme -se trouva fort compromise; une terrible lutte venait d’éclater entre -les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges -(jacobins); la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles. -(Je parle d’après le Dr Encausse; je n’ai pas besoin d’avertir que je -suis loin d’attacher à ces versions une valeur historique; mais pour -faire connaître superficiellement ces doctrines, il faut indiquer -leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les -sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, s’attachèrent à -conquérir les intellectuels; la masse fut abandonnée aux philosophes -et aux athées. Fabre d’Olivet, Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant -et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de l’occultisme. -De 1880 à 1887, les initiés s’émurent, car des sociétés étrangères -intriguaient pour dépouiller la France et pour porter à Londres la -direction de l’occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir -l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! C’est alors qu’intervint -Guaita. Il se proposait une triple tâche: l’étude des classiques de -l’occulte, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle -avec l’unité divine, enfin la propagande. Pour mener à bonne fin -cette reconstitution, cette «réforme», comme disent ses disciples, -il sortit des ténèbres l’_Ordre kabbalistique de la Rose-Croix_ qui -comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en -Kabbale, accessibles par des examens. Il en fut le grand maître et il -l’administrait avec le concours d’un conseil suprême, composé de trois -chambres. - -/# - «L’école matérialiste officielle, nous dit le Dr Encausse, - menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseignements - des Hermétistes et des Kabbalistes chrétiens. A côté des - classiques du positivisme, la Rose-Croix créa les classiques - de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit - à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm, - Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, qui sont les - seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra - plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du XVe - au XIXe siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés - dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs, - médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette - floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les sociétés - initiatiques de l’étranger par la publication d’une belle série - de thèses de doctorat en Kabbale. C’est Guaita qui la dirigeait. - Sa prodigieuse érudition lui permettait d’indiquer en toute - sûreté les sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et - de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises. - Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie - d’intellectuels était créée dans l’initiation, un Collège - de France de l’ésotérisme était constitué et son influence - s’étendait vite au loin.» -#/ - -Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. Il -a réformé leur petite communauté; ils sont juges de l’accroissement -de forces qu’ils reçurent de son intervention. Il laisse trois gros -volumes: _Essais de Sciences maudites_, qui semblent devoir se placer -auprès des grands classiques de l’Occulte, respectés et consultés comme -des Bibles[10]. - -Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut transformer tel être ne saura -rien dire à tel autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur -son lecteur. On l’accorde des traités de science et de philosophie où -il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction -préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour des œuvres -d’une qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état -d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis -tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swedenborg, je -suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé -ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses -_Essais_ une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que -je ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: «_Lege, lege, lege -et relege, labora, ora et invenies._» Mais quoi! je l’ai aimé, je me -représente les états successifs de sa sensibilité. Je sais qu’il fut -un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant -la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort -l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits -de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je -la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur -Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel, -les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin, -le Dr Marc Haven a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent d’âpres -conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout titre, toute -sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient -haut situés et _ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses -propres descendants_[11].» - -Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de -lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une -année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de -l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de -Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour -mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus -caractéristique du grand massif littéraire français. Mon ami, familier -des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop -modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: «Il faut -être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord -une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement -après une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux.» -A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement: Guaita -n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos -modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques -se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de -l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux -et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie -et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète -parnassien. Des vérités scientifiques forment le canevas sur lequel -se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une -érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de -M. Berthelot: «La philosophie de la nature qui a servi de guide aux -alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière; elle -est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées -aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur -la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues -profondes des premiers alchimistes.» - -Le Dr Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans -les dernières années, nous donne son témoignage: «Guaita aimait à -m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des -obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les -préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le -merveilleux et le surnaturel ne présentent que des modalités, encore -inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les -grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les -voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités simples -et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie -mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique -sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques.» - -Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant -faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science? Ceux qui -essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés -à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait -injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir -de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes -de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité. -Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu -charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux -purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par -lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il -me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour -apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter -la belle formule gœthienne: «Ne rien gâter, ne rien détruire.» C’est -entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode -de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met -aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés -par M. le ministre de l’Instruction publique ne laisse pas d’avoir du -grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à -la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus -d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en -rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture. -Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de -l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si -raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes, en effet, ne -possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre -indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un -beau legs du Nord à notre discipline latine. - -Si nous maintenons notre regard sur la biographie de Guaita et si nous -la fixons avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans -l’esprit toute leur importance, elle nous permettra de nous représenter -ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de -pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans -son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite -simplicité de manières et une sorte de beauté morale qui, ne cherchant -aucun effet, conquérait d’autant plus fortement. - -Osons le mot dans une notice sur un théosophe: Guaita s’enfermait dans -la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une -image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit -des livres où la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, il -mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble, -le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le -droit de considérer comme un culte permanent--peu arrêté, peu clair, -mais par là d’autant moins critiquable--sa délicatesse de conscience, -l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec -les rares amis de sa solitude. Hors la beauté morale, tout lui était -étranger. - - -Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement -noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme -parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres fort inégaux -en agréments, mais l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique. -Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de -l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes. Il demeurait -parfois des semaines sans sortir. Il avait amassé là toute une -bibliothèque étrange et précieuse; des textes latins du moyen âge, -des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de -miniatures, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse, -Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa, -Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des -reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des -ouvrages de science contemporaine. «Dans cette atmosphère, habitée -par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de -ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de -l’intelligence.» On y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement -les journaux, classait les hommes de notre époque, non d’après leur -personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il -tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme -intellectuel l’amenait à contredire nos raisons, nos modes et aussi -le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de -penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais -les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse -et quand nous nous donnions nos fièvres cérébrales à Nancy. De telles -conceptions comportent bien de la naïveté; on y reconnaît l’influence -des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart -ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout -inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui -aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la -force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine. -J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre -passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont -l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient -les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes, -que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les -convenances de leur politique. - -Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la -campagne, auprès d’une mère admirable, dans une intimité de sentiments -religieux qui correspondaient à sa conception morale de l’univers. Le -château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la -Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre. -Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais -troublé que par le cri des paons, des bois de chênes toujours déserts, -un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements où -demeure le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor immuable -de son enfance favorisait ses méditations larges et monotones. Il -les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses -réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait -au terme de ses veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant -des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur -d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville, -contre l’église de Tarquimpol, que Guaita est enterré, le dernier, -tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des -générations[12]. - -Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse, -je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, -je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les -nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des -feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis -j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les -jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce -petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien -qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au -compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous -avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité. - - Juin 1898. - - - - - UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE - - A René Quinton, au savant biologiste que - nous remercions de quatre pages inestimables - sur la qualité fondamentale et la suprématie - de l’esprit français. - - - - - UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE - - -Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite -continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la -restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-d’œuvre -ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la -contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit -dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son tempérament et -par les circonstances à ressentir la beauté. - -Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé de -décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même, nous -raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont -il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial d’une -reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous fournira -la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du Moi. Il nous -demande de présenter au public français son _Elisabeth de Bavière_[13]. -Mais qui sommes-nous pour manier ce poème vraiment impérial où -l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un magnifique -commentaire? - -La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis longtemps -je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les morts.» C’est -une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond Ismène, jamais la raison -que la nature nous a donnée ne résiste à l’excès du malheur.» On aime -à trouver dans la langue que préférait l’impératrice les mots qui -touchent sa plaie sans l’offenser. - -Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les souffrances -d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait ses peuples -et la haute société européenne, mais, quel que fût le romanesque de sa -première beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures -de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce -qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates de la vie à leurs -charmes de déesses? - -Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur -imaginatif--et celui-là seul poursuivra cette lecture--voit, de ses -propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! -Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la -Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux murailles de Gaëte -un royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien Ier, fusillé à -Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; -son cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé dans le lac -de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à -Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant à ses dignités et se -perdant en mer; l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; sa nièce, -l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de -l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince -héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, dans une nuit de débauche -dont l’horreur reste couverte d’un voile noir... - -Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime semblent -errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du palais de -Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un suprême prestige à -cette âme que les coups acharnés du destin avaient travaillée comme une -matière rare. - -O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce _cursus -honorum_. On aimerait d’étudier les cruelles étapes antérieures de -cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui la menait, -impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule -vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette cousine -de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des Wittelsbach[15]. -Les événements ne firent sans doute que prêter leur pente à des -inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui d’analyser -cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur un fond -d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de l’impératrice. -Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice de notre -imagination, comme une nourriture poétique et une hostie de beauté. -Elle peut faire un des refuges, un des sommets de notre rêverie. - - - I - - UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE - -Il faut d’abord que l’on sache d’où nous viennent ces précieuses -révélations. Examinons l’instrument par lequel nous allons voir. - -En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote qui travaillait, tout -le jour et fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un -faubourg de Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines -pour sa thèse sur les «Institutions byzantines dans le droit franc», -parfois il rêvait et soupirait. Au soir, un merle venait se poser sur -le toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité -noyât sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’impératrice -d’Autriche eut le caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune -Hellène qui la suivît dans ses promenades. On lui parla de l’étudiant. -Elle le fit chercher par une voiture de la cour. - -Vous distinguerez les défauts et les qualités de M. Christomanos sur la -première page de son livre, charmante de jeunesse et de perméabilité à -tout ce qui est fastueux, esthétique et rare. N’est-il point quelque -frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout imprégné d’orientalisme? - - -«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me -dit que Sa Majesté m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près du -château, et me laissa dans un bosquet, parmi les pelouses, après s’être -profondément incliné. Subitement transporté de l’atmosphère grise et -du banal tous les jours de Vienne dans cet impérial jardin fermé où -ne pénétraient pas les simples mortels, ébranlé par l’attente d’un -événement décisif, je me trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi. -C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne. J’avais -le sentiment de rêver un rêve étrange et délicieux, et je craignais -qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce -qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le -réveil. - -«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la -représentaient presque toujours le diadème au front. Quel indicible -émoi! Autour d’un buisson tremblant de mimosa, des essaims d’abeilles -bourdonnaient. Certes, ces petites boules fleuries ne savaient pas -qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, pour -que leur regard et leur souffle embaumé me rendissent cette heure -inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Les -abeilles et mon sang bourdonnaient à mes tempes, et je me disais: -«Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître et -qui, cependant, d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.» - -«Je ressens encore la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse -qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans -limites. J’attendais et mon cœur s’emplissait de plus en plus de la -certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que ma vie -aurait de plus précieux... Soudain, elle fut devant moi, sans que je -l’eusse entendue venir, svelte et noire. - -«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve -où je m’abîmais, je sentis son approche. Elle se tenait devant moi, un -peu penchée en avant. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle -blanche que traversaient les rayons du soleil, ce qui mettait une sorte -de nimbe léger autour de son front. De la main gauche, elle tenait un -éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me -fixaient... - -«Je ne sus tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Comme elle -ressemblait peu à tous les portraits! C’était un être tout autre, et -pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions les plus idéales -et les plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de me -le rappeler. Je balbutiai quelques phrases sur ma joie et le grand -honneur... Mais elle dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie: - ---Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.» - - -Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer la jeune Esther, -quand elle s’évanouit devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime -cet enfant, le vers racinien: - - Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère? - -Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, demeurera persuadé de cette -fraternité poétique. Il serait déplorable qu’une telle persuasion l’eût -amené à dénaturer dans son journal les sentiments et les paroles de -l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver sous la manière du jeune -poète les mouvements d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans cette -noble intimité que nous pénétrons à la suite de ce guide follement -sensible et qui possède de naissance le goût des plus rares fantaisies -esthétiques. - - - II - - UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE - -On doit regretter que le second Empire n’ait pas chargé Théophile -Gautier de parcourir le monde pour en dresser le minutieux inventaire -pittoresque; plût au ciel que le destin m’eût attaché à la personne de -Bonaparte, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour rendre témoignage -des séances du Conseil d’État, des enivrements du triomphe et des -tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances qui permirent à -M. Christomanos, nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la beauté, -de ramasser à la Hofburg, dans sa dix-neuvième année, tant de couleurs, -de parfums, de saveur, toute une chaude poésie orientale, décorative et -lyrique. - -Ce jeune homme installé près de la souveraine prit des notes au jour -le jour. - -«Mon appartement, écrivait-il, est situé dans l’aile léopoldine. On -arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit -escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz, «l’escalier des -confiseurs», à un long corridor tapissé de nattes, «le passage des -demoiselles». Une longue suite de portes avec des noms de dames -d’honneur sur des cartons blancs. Tout au bout, des gardes de la -Burg qui vont et viennent lentement avec des cliquetis de sabres. A -ma surprise, je lis sur une de ces portes mon nom: voilà donc mon -existence à venir étiquetée dans cette armoire à tiroirs qu’est la -cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Une grande double -fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten -que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Sur le parquet poli comme -un miroir, le feu du poêle envoie voleter des essaims de feux follets. -Les tentures et les meubles sont à rayures grises et blanches. Un -paravent de soie rouge masque à demi le lit recouvert, lui aussi, -d’une lourde soie. Le tout, du reste, d’une simplicité de très grand -air. - -«Dès ce premier soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service -privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me -priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, à pas muets sur -les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des -caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor -plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est -la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son -horloge flamboyant dans la nuit; elle est habitée exclusivement par -l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand -escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un -garde de la Burg en grand uniforme était planté immobile devant une -très grosse portière de velours. Derrière cette draperie, un vestibule -de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières -où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs -huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, s’inclinèrent devant -moi jusqu’à terre, les portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et je -me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce qui était encore -plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins fermé et moins -hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé, -en habit noir, vint à ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris -instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec -une grande virtuosité; il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans -hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter -aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, -également en noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de -la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la -même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens -retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointes -des pieds. La porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. -Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une vaste salle -brillamment éclairée. Sur les murs, des soies rouges, tout autour -des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux -entiers, puis, au milieu, de grands lustres pendants. Une atmosphère -d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi. - -«D’une autre porte ouverte dans le fond et qui laissait entrevoir un -petit salon, l’impératrice m’apparut, venant à ma rencontre... - -«... Les murs scintillaient de rouge sombre, des flammes sans nombre -ruisselaient sur les dorures et rejaillissaient de la profondeur des -miroirs, les cristaux en losanges des lustres étincelaient comme -des pierres précieuses suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir, -se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me -salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se réjouissait de me revoir -près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut -résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle -était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait. Je savais déjà, -avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui. -Nous nous promenâmes, une heure durant, sur le tapis mat, où le pied -s’enfonçait comme sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière -dont l’attouchement agissait comme un air tiède, ou, mieux, comme une -musique. - -«Tout autour, des meubles dorés se dressaient à de longues distances, -et dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Nulle ligne -ne bougeait. De grands miroirs prolongeaient la pièce où la lumière -rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. L’atmosphère -de l’étiquette espagnole baignait les coins sombres, les portraits -princiers dans de lourds cadres dorés et les portes secrètes tapissées -de soie. Mais je sentis plus que je ne vis, presque dissimulées par les -lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme -des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices -blancs et roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres -se tiennent cachés pendant l’hiver, en de semblables palais, chez -quelque fée exilée.» - - -Il ne faut jamais craindre en art de forcer le caractère. Dans ce -portrait d’Elisabeth de Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez -à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais pourquoi citer ces trois -peintres? Tout artiste, dans toute création, place naturellement un -peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle qui semble étrangère -à la nature, qui nous donne une commotion et qui, d’une manière -irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes avenues. Si j’avais à -considérer la vie d’Elisabeth de Bavière comme un document, comme le -point de départ d’une invention artistique, je saisirais avec vivacité, -pour en faire un des ferments de mon travail, le spectacle que cette -impératrice offrit au jeune Christomanos, certain jour qu’elle l’avait -appelé à Schœnbrunn. Il vit des cordes, des appareils de gymnastique -et de suspension, fixés à la porte du salon impérial: Sa Majesté était -en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe de soie noire -à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, noires aussi. -Le jeune homme n’avait jamais vu la souveraine habillée avec tant de -pompe. «Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, comme -d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, -elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez bas. - -«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne désapprenne pas de -sauter. Mon père était un grand chasseur devant l’Éternel et il voulait -nous apprendre à sauter comme les chamois.» - -«Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_[16].» - - - III - - UNE GRANDE RICHESSE d’ÉMOTIVITÉ - -A travers le chant de ce page amoureux d’une étoile, commence-t-on de -soupçonner le rythme singulier d’Elisabeth d’Autriche? - -Pour faire sentir l’humeur individuelle de tous ses jugements et qu’on -ne nous soupçonne point de prendre son portrait dans notre rêverie, il -faut que sa ressemblance puisse se former sous les yeux d’un lecteur -patient. Goutte à goutte, comme un parfum, laissons s’épandre autour de -nous, un peu au hasard, cette sensibilité impériale. Qui donc plaindra -le temps qu’il y donne? - - -On ne doit pas errer sur l’élément fondamental de cette impératrice. -Dès les premiers jours, ayant surpris sans doute quelque étonnement -chez M. Christomanos, elle lui disait: - ---Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre, -n’est-ce pas? Vous l’avez remarqué. En effet, il me faut toujours dire -aux comtesses quelque chose qui leur permette de répondre. C’est là -exactement leur office. Le plus grand effroi des rois est de toujours -interroger. - -Cette franchise saisissante nous introduit au cœur du mystère que -furent l’âme et la vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse -d’émotivité où nous allons nous éblouir tout à l’aise, la satiété -et le mépris, voilà d’abord les deux caractères qui frappent. Cette -impératrice n’aimait qu’une chose, impossible à trouver dans les cours: -le pur, le simple, la nature dépouillée de tout artifice. - ---Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à Christomanos, je reconnais -que la lourdeur de l’existence, on la sent surtout par le contact avec -les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous tout ce qui est -terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans nombre. Tout -commerce avec la société humaine nous fait dévier dans cette ascension -et aiguise la sensation de notre individualité, ce qui fait toujours -souffrir. Certains hommes cependant me sont aussi agréables que les -arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux paysans et aux fous de -village, gens qui se meuvent peu parmi la foule des mortels et qui -commercent beaucoup avec les choses éternelles. Ils me donnent plus -qu’assurément je ne pourrais jamais leur donner comme impératrice. -C’est pourquoi je les quitte toujours avec une grande gratitude; ils me -délivrent de quelque chose d’étranger et d’angoissant qui s’accroche à -moi et m’oppresse. - - -Ceux qui ont quelque habitude des atténuations que les personnes bien -élevées se plaisent à mettre sur leurs pensées, distingueraient déjà -derrière cette haute et poétique philosophie une souveraine qui se -dérobe, une impératrice réfractaire, mais elle ne permet point qu’aucun -doute en subsiste; elle laisse glisser à ses pieds, devant nous, le -sceptre et la couronne: - ---Nos sentiments intimes sont plus précieux, dit-elle, que tous les -titres et que toutes les dignités, guenilles bariolées par lesquelles -on croit cacher des nudités... - -Elle complétait cette pensée, peu convenable dans sa bouche, par une -affirmation magnifique et féconde à méditer: - ---Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons de nos antérieures -existences spirituelles. - -Cette vue commande toutes ses opinions. C’est ainsi qu’elle dira: -«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix, car elles tirent -d’elles-mêmes toute science. Le reste ne fait que les égarer; elles -désapprennent une partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement -de la grammaire ou de la logique. C’est une illusion d’alléguer -qu’ainsi cultivées elles donneront des fils intellectuellement mieux -doués. Et puis, pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne -doivent pas leur souffler des conseils et des pensées, mais, par leur -seul contact, elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des -idées et des résolutions.» - -Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien qui veut qu’on -tienne l’emploi d’impératrice et reine, comment s’abstenir d’admirer -ce cerveau qui comprenait, à une époque où ces simples notions sont -étrangement méconnues, que des êtres ne peuvent porter que les fruits -produits de toute éternité par leur souche? Amenée d’instinct par -sa délicatesse esthétique à cette constatation des naturalistes, -l’impératrice disait un autre jour: «La culture se rencontre même dans -les déserts de l’Arabie, sur les mers et les prairies solitaires. La -civilisation étouffe la culture; elle réclame pour soi chaque être -humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la -porte en soi comme un legs de toutes ses existences antérieures. -Souvent la civilisation et la culture viennent de directions opposées -et s’entre-choquent; alors l’être humain est dégradé.» Elle ajoutait, -et il y a un enchantement de poésie dans une phrase si forte de bon -sens: «Les pauvres, quelles victimes! On leur a pris la culture, et, en -retour, on leur montre la civilisation dans un lointain inaccessible.» - -Des vues aussi saines, où nous vérifions, une fois de plus, la -concordance de l’instinct et de la science, la rendaient méprisante. -Elle aimait à réciter avec l’accent le plus ironique ces vers de Heine: -«Le monde et la vie sont trop fragmentaires; je veux aller trouver le -professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie et il en fait un -système intelligible: avec ses bonnets de nuit et les pans de sa robe -de chambre, il bouche les trous de l’édifice du monde.» - - -Ces accents stridents, ces états nerveux qu’elle appréciait si fort -chez Heine et qui sont proprement des accès méphistophéliques, lui -étaient familiers. Ils naissent d’une sorte de désespoir, où l’humilité -et l’orgueil se combattent; d’une nature hautaine qui raille les -conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si haut et se trouver si bas! -Un jour, à Miramar, contemplant le pavillon où sa parente l’impératrice -Charlotte, femme de Maximilien, enferma sa folie à son retour du -Mexique, elle murmure, après une longue rêverie: «Un abîme de trente -ans pleins d’horreur! Et avec cela on dit qu’elle engraisse!» - -Des railleries de cette qualité et dans un pareil moment offensent la -piété des gens simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que des -états analogues existent chez le philosophe? Épris des plus beaux cas -de noblesse, il vit dans le siècle, il en voit la duperie et il devient -dur. Il est amené à tirer de la vie des moralités cruelles, parce qu’il -regarde d’un point où montent bien peu de personnes. - ---La plupart des hommes, disait l’impératrice, ne veulent pas que les -bandeaux soient dénoués de leurs yeux; ils croient ainsi se mettre à -l’abri du péril... Ils sont malheureux parce qu’ils se trouvent en -perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa -guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos, -et le repos, c’est la beauté de ce monde. - -Voilà une philosophie dont l’esprit animait Leconte de Lisle et que ce -grand poète de l’Illusion, de la Mort et du Renoncement exprima par -magnifiques fragments, mais il ne sut point les lier dans une formule -aussi claire. - -Isolée dans cette conscience douloureuse, l’impératrice Elisabeth -s’appliquait à ne se laisser posséder ni par les choses, ni par les -êtres. «Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie pour eux que la -partie de moi-même qui m’est commune avec eux. Ils s’étonnent de notre -ressemblance. Mais c’est un vieux vêtement que, de temps en temps, je -tire de l’armoire pour le porter quelques heures.» - -On sait qu’elle interposait constamment son éventail, son ombrelle, -entre son visage et les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la faire -souffrir. Ils la privaient d’elle-même. «Nous devons songer autant que -possible à sauver au moins quelques instants, pendant lesquels, chacun -à notre manière, nous puissions pénétrer dans notre propre vie. Eh -bien, quand je me trouve toute seule dans un site solitaire, dont je -sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses -diffèrent absolument de ce qu’ils sont si des humains m’entourent. A -cette différence seulement, je me reconnais moi-même.» - -Un autre jour elle disait: «Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à -nous, tout occupés que nous sommes à des choses étrangères. Nous -n’avons pas le temps de regarder le ciel qui attend nos regards.» - -Elle trouvait enfin cette magnifique image, lourde et sombre et qui -fait miroir à nos plus secrètes pensées: «J’ai vu une fois à Tälz une -paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle n’arriva pas -à remplir sa propre assiette.» - -L’émotion éveillée en nous par la femme qui put, au hasard d’une -promenade, laisser s’évader de son âme une pensée d’un tel raccourci, -nous permet de vérifier sa théorie du tragique. «Je crois, disait-elle, -que les conflits tragiques agissent parce qu’ils nous mettent dans -un état où nous croyons nous approcher de quelque chose d’indéfini -et que nous attendons toujours dans notre vie... Ce n’est point par -le tragique du théâtre que nous sommes pris, mais par des vues plus -profondes qui ont été éveillées dans notre cœur.» - -Je me rappelle que la veuve de Napoléon III, l’impératrice Eugénie, -sollicitée d’accorder une audience, déclarait un jour à son entourage: -«Oui, je sais, on vient me voir comme un cinquième acte.» Il n’est -guère d’hommes assez sages pour se refuser d’_éveiller leur cœur_, pour -se détourner des figures tragiques. On veut élargir sa vie. En essayant -de nous rendre intelligibles jusque dans leurs racines les pensées de -l’impératrice Elisabeth, nous nous enrichissons certainement d’une très -belle, très rare et très dramatique interprétation de la vie. - - - IV - - QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE! - - Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la - vie politique ou de ce qu’on appelle la vie - réelle? Peux-tu aimer de toute ton âme autre - chose que les choses parfaites que découvrent - la science et la réflexion intérieure? - (_Lettre de jeunesse de Taine._) - -Quelle détresse sous les pierreries de ce diadème! Le lecteur fasciné -s’arrête devant cette âme de désirs qui ne sait où se porter. N’eût-il -pas mieux valu qu’elle maîtrisât ces beaux frémissements et qu’au -lieu d’entretenir sa solitude et ses tristesses, elle s’appliquât aux -devoirs d’une souveraine, puisqu’aussi bien ils lui proposaient une -discipline de vie? - - -Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice et que Christomanos donne -sa leçon de grec, l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le tapis -comme dans une trappe et s’éloigne. L’empereur invite l’étudiant -à rester et cause avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice -avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux -regardaient devant elle, comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë -et pénétrante un infiniment petit objet; elle répondait à l’empereur -et l’interrompait assez souvent. Parfois, elle haussait les épaules -et esquissait une petite grimace, ce qui faisait rire l’empereur.» -François-Joseph sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit en -grec à Christomanos: - ---Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais -pouvoir être utile, mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et -puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; je ne la juge pas -digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt? - ---Pas trop, Majesté; je la suis seulement dans ses grandes phases, -quand des ministres tombent. - ---Ils ne sont là que pour tomber, puis d’autres viennent, dit-elle avec -une nuance curieuse, une sorte de rire intérieur dans la voix. - ---Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en -France. - ---Elle est assurément plus amusante. Les gens là-bas savent mieux jouer -la comédie et avec plus d’esprit. - -Au bout d’un instant elle ajouta: - ---Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours -surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute et cela dès le -premier instant. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin -du voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de soi-même, par nécessité -intérieure, par maturité. Les diplomates ne font que constater les -faits. - - -Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne prétexte -d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach commandée -par un impérieux besoin de solitude, par l’amour de la fuite. - -Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-Théodore, -ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier pour retrouver la -liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et donner ses soins -aux malades. Elle-même, née romanesque, avait été fort mal élevée. -C’est ce que Mme Arvède Barine a démêlé avec une admirable acuité -féminine: - -«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, -était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. Chargé -d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait -laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver deux -maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la petite -Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées. Elisabeth -se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-même -qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne -la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans -des environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en -dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle -exige de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle -s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander -un verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse -pour une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies -simples des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à -l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute; -personne ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses -parents croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore -des robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer -des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen, sans -apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il survint -un grand événement dans sa famille. Le digne couple de Possenhoffen -avait été récompensé de ses peines; la fille aînée venait d’être -demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On attendait le jeune -monarque au château pour célébrer les fiançailles. C’était à la fin -de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph arriva. Il -avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller -se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a peut-être -changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe avec lui. -L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite fée -vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient -pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux genoux. -Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que le jeune -prince contemplait cette apparition, la fée s’approcha et lui jeta sans -façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on -ne lui avait jamais montrée et qui avait reconnu son futur beau-frère -d’après ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche déclarait -à Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il -avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais -la petite Elisabeth.» (Arvède Barine, _Les Débats_, 8 novembre 1899.) - -Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour -une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter -le milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette -impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial minutieux -et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence de le laisser -voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de bonheur -tranquille et de fidélité bourgeoise. - - -C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de -Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir -des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues de -cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de -passion et de sérieux. - ---Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis, -disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de -misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et -cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous voulons -le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce -gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de -bonheur, alors on le traversera sans danger. - -Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi que les -nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, tout -déclassement, tout déracinement comporte les plus grandes chances de -désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. Mais cette rançon -payée, l’individu qui est sorti de sa tradition pour aller à ce qu’il -jugeait la vérité peut se raciner derechef et une société refleurir. - - - V - - L’ACHILLEION. - - C’était un conte de fées réalisé... Un - rêve de poète exécuté par un millionnaire - poétique, chose aussi rare qu’un poète - millionnaire, s’épanouissait comme une - fleur merveilleuse des contes arabes. - (_Fortunio_, Théophile Gautier.) - -Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette impératrice -méprisante et rassasiée? - -Ses déplacements n’avaient point la belle et raisonnable régularité -des migrations d’un oiseau voyageur; c’était plutôt le tournoiement -d’un esprit perdu qui bat les airs, qui ne se trouve plus de gîte -et qu’aucune discipline ne règle. «Elle s’était organisé un peu -partout des résidences fastueuses ou originales. On la voyait errer -perpétuellement des somptueux châteaux historiques des Habsbourg -aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. De Schœnbrunn, le -Versailles autrichien, au pavillon de chasse de Lainz, élevé par -elle dans une profonde solitude forestière et qu’elle avait baptisé -le _Repos de la forêt_, elle allait à Miramar, sur les bords de -l’Adriatique, dans ce palais de marbre si tristement fameux par le -souvenir de l’empereur Maximilien; à Godollo, dont elle avait fait un -petit Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance de Wiesbaden; -au château de Sassetot-le-Mauconduit dans le pays de Caux, près des -Petites-Dalles[17]; au cap Martin, où elle rencontrait l’impératrice -Eugénie; à Strephill Castle, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou. -La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les roseaux du Nil, comme -les bruyères de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se promener, à -se perdre dans Paris. Son yacht, le _Miramar_, un trois-mâts de dix -huit cents tonneaux et de quatre cent cinquante chevaux, la menait -de rive en rive.--Croirait-on que, la dernière année de sa vie, -c’est-à-dire de janvier à avril 1898, on l’aperçut à Biarritz, à -Paris, à San Remo, à Kissingen, à Dresde, au château de Lainz, aux -bains de Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de Genève?» (Ernest -Tissot.) Sur tous ces chemins, où peut-être elle regrettait le toit de -son enfance et la vie paisible de Possenhoffen, elle n’oubliait pas -l’antique maison où son mariage l’avait introduite. On l’a vue rêver -sous les chênes qui entourent nos vénérables ruines de Vaudémont. Elle -y trouvait les mânes des Habsbourg-Lorraine[18]. - -C’était une branche d’un grand arbre, mais une branche cassée. Des -malentendus d’abord, puis des catastrophes l’avaient détachée de sa -tradition propre. Les ancêtres dont elle était la suite morale, le -prolongement, ne pouvaient plus lui parler utilement. Leurs conceptions -fondamentales ne savaient plus chanter en sa conscience. Elle ne se -connaissait plus que comme un individu. - -On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon de Possenhoffen -qu’«on n’est pas impératrice pour s’amuser, ni pour filer le parfait -amour et qu’il y a après tout des compensations à ce qui manque à la -femme dans la puissance pour le bien qui revient à la souveraine». Ce -joli thème d’éducation est de Mme Arvède Barine. Dès les premiers temps -de son mariage, la jeune souveraine s’évada sur son yacht à travers la -Méditerranée, de peur d’être obligée d’entendre une parole de raison -de son mari, coupable, si l’on veut, mais surtout étonné, qui se -lançait à sa poursuite. La duchesse Ludovica écrivit à sa fille ainsi -fugitive: «Vous avez agi comme si c’était vous qui fussiez coupable, et -non votre mari... Plus nous sommes haut sur l’échelle sociale, moins -nous avons le droit de venger nos offenses privées ou de nous libérer -d’obligations pénibles. Rappelez-vous le bon vieux dicton: _Noblesse -oblige_. Vous êtes partie intégrante de l’honneur d’une grande nation; -vous manquez à vos devoirs et aux traditions de vos aïeux en agissant -ainsi pour une offense personnelle et sous l’entraînement de la -passion.» - -Un autre jour, la voyant se ronger sans trêve sur ceci et sur cela, -cette mère infiniment sage lui disait: «Mon enfant, il y a deux espèces -de femmes dans ce monde: celles qui en viennent toujours à leurs fins, -et celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez l’air d’appartenir à la -seconde catégorie. Vous êtes très intelligente, vous savez réfléchir -et vous ne manquez pas de caractère; mais vous manquez de souplesse; -vous ne savez pas vous mettre au niveau des gens avec lesquels il vous -faut vivre, ni vous plier aux exigences de la vie moderne. Vous êtes -d’un autre âge, du temps où il existait des saints et des martyrs. Ne -vous faites pas remarquer en ayant trop l’air d’une sainte, et ne vous -brisez pas le cœur en vous imaginant que vous êtes une martyre.» - -On voudrait surprendre quelque point où cette fugitive, cette femme -«d’un autre âge» et qui, pour prendre l’expression mystique, n’était -point du siècle,--contentât son rêve intérieur. - - -Il n’est personne qui n’ait visité, ou du moins qui ne connaisse -sur des récits enthousiastes, le palais de Corfou, le blanc palais -d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice dans la baie -de Benizze. M. Christomanos y accompagna la souveraine. Quelle bonne -fortune de les suivre et de connaître ce qui touchait Elisabeth de -Bavière dans son «Eldorado»! - - -... Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le môle de -marbre blanc où se dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait montré du -vaisseau à Christomanos en disant: - ---Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier. - -La plage de Benizze, blanche de galets, développait sa douce courbe -et, dans son creux, tenait le village entre les orangers et les -cyprès. L’impératrice, toujours en noir, abritée par son ombrelle -blanche, franchit la porte de fer dentelé que surmonte l’inscription -_Achilleion_ en caractères grecs. Sous l’allée de citronniers en fleurs -qui monte doucement vers le château le jeune poète enivré par ce -prodigieux printemps murmura: - ---Votre Majesté voit-elle comme ces arbres se sont parés pour lui faire -fête? - ---Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant. - ---Et ce parfum! - ---Le parfum aussi s’en ira, et les citrons, après, sont fort aigres. - -L’ensemble de la propriété est défendu par un mur de clôture très blanc -et très haut, et par un épais voile de feuilles d’olivier. - ---Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice; ils se postent -pendant des heures sur la colline d’en face sans arriver à rien voir. - -Le palais est bâti dans la montagne même. Sa façade, tournée vers la -grand’route qui de Corfou par Gasturi descend à Benizze et au rivage, -présente trois étages. Le premier fait un portique en saillie, il -soutient sur d’énormes colonnes une large véranda, et comme le second -et le troisième étage sont bâtis en retrait, il y a place pour deux -loggias à droite et à gauche de cette véranda centrale, dite «des -centaures». Les élégantes colonnes jumelles des loggias soutiennent -elles-mêmes, au troisième étage, des balcons. - -L’autre façade, tournée vers l’intérieur de l’île, se compose d’un seul -étage qui donne sur une terrasse plantée d’arbres séculaires. Sa longue -véranda prend vue sur Gasturi et sur Aji-Deka. Un Hermès ailé semble -prêt à s’envoler de l’extrême bord de la balustrade par-dessus le bois -d’oliviers. - -Pour apprécier cette construction, il faut la mettre dans cette -splendeur du paysage, de la chaleur, de la lumière, des parfums, des -nerfs hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques. Mais, dans -un tel pays, l’inépuisable source des plaisirs, ce sont les jardins. -Un escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux adolescents, conduit -des parterres du bas aux terrasses plantées du haut. Un péristyle, -tout en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la terrasse. La longue -suite des colonnes en rectangle qui portent le toit sont teintes à -leur partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux sont richement -dorés et peints en bleu et rouge; leurs corps blancs se détachent -merveilleusement sur le mur pompéien du fond où de grandes fresques -évoquent tout l’Hellénisme fabuleux. Du côté de la mer, à l’extrémité -nord du péristyle, on voit une figure éblouissante de blancheur: -c’est la Péri, la fée de la lumière, qui, sur une aile de cygne, -glisse au-dessus de l’onde et sur son sein presse l’enfant endormi. -Devant chaque colonne du péristyle se tiennent des muses, de grandeur -naturelle, et à leur tête, Apollon Musagète. - ---La plupart sont des antiques, dit l’impératrice, je les ai fait -acheter à Rome. Elles appartenaient au prince Borghèse, mais il a fait -banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que -c’est affreux qu’aujourd’hui les dieux même soient les esclaves de -l’argent? - -Tout près d’Apollon, dans ce cercle des Piérides, l’impératrice désigne -une statue de Canova, la _Troisième danseuse_, dont on dit, comme de la -_Venus victrix_, qu’elle représente Pauline Borghèse. - ---J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; j’espère qu’elles -l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde fort -tendrement. - -Une seule marche descend du péristyle à la terrasse jardin. - ---«Le jardin des Muses», dit l’impératrice à Christomanos. Ici, sans -nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit. - -Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, raides et vraiment -hiératiques, et parmi les magnolias, épanouis en fleurs géantes, -l’impératrice montrait des oliviers sauvages: - ---Je les ai laissés là exprès, parce que sur l’Acropole il y avait -aussi des oliviers consacrés à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une -haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les -rayons de soleil qui glissent le long des cyprès. - -Nous ne pouvons suivre M. Christomanos dans son inventaire de -cette architecture et de cette flore des jardins. La description -la plus précise suggère peu de choses à qui ne peut la doubler de -ses souvenirs. Après des parterres de roses et d’hyacinthes, à une -extrémité du jardin d’où la montagne glisse à la mer, sous des vagues -de feuillage, on atteint un banc de marbre hémi-circulaire, comme on en -voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma Tadema les peint. -Des taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là que l’impératrice -habillée de deuil contemple la mer qui s’élève très haut à l’horizon, -la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Plus haut encore, -les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans la buée du soleil. - -Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes jardins suspendus», dit -l’impératrice. La troisième se nomme la «terrasse d’Achille», parce que -ses nombreuses allées couvertes de plantes grimpantes rayonnent autour -de la statue d’_Achille mourant_. - -Si nous prenions la liberté--mais il faut laisser quelque mystère--de -parcourir l’intérieur du palais, nous verrions dans le grand escalier -une colossale peinture décorative, le _Triomphe d’Achille_, Achille -traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector. - ---J’ai consacré mon palais à Achille, dit l’impératrice, parce qu’il -personnifie pour moi l’âme grecque, la beauté de la Terre et des -hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si rapide à la course. -Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les -traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement -à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que -sa propre volonté, il n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui -était plus précieuse que la vie entière. - -Des indications de cette puissance relèvent soudain le sens de ce -palais où notre imagination peut-être insuffisante serait tentée de -se dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. Dans ses -fameux châteaux de Bavière, Louis II, par la faute des peintres, des -sculpteurs et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter ses rêves, subit -et nous inflige un pareil échec. C’est qu’il n’est pas donné à des -individus de grouper pour leurs caprices magnifiques, mais singuliers, -cet ensemble d’ouvriers que la France disciplinée par plusieurs -siècles mit à la disposition des volontés vraiment nationales de Louis -XIV dans Versailles. - -Nous ne faisons pas cette distinction entre l’individuel et le -collectif pour diminuer la qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous -la considérons elle-même comme un fruit historique et comme le type -expressif de cette étrange et grande famille des Wittelsbach. Et -d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse valeur sociale -(encore que je ne méconnaisse point ses dangers), quand il se hausse -jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, l’emploi de héros. - -L’impératrice vécut vraiment dans une obsession héroïque. Elle disait -un jour: «Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs -morts, oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct -de la création. Homère a raison, quand il compare les hommes qui -combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là -que pour végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était point la dupe -de son imagination. Et voici son dernier mot sur ses «Eldorados», sur -ses rêves impuissants de vie héroïque: - ---Lors de mon premier séjour à Corfou, je visitai souvent la villa de -Baila. Délicieuse et tout abandonnée au milieu de ses grands arbres, -elle m’attirait tellement que j’ai fait d’elle l’_Achilleion_. Hélas! -j’y ai détruit l’antique mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je -regrette mon intervention: nos rêves sont toujours plus beaux quand -nous ne les réalisons pas... C’est aussi à cause du voisinage de -l’Aja Kyriaki que j’ai si fort désiré d’habiter ici. Je veux que l’on -m’ensevelisse là-haut. Il n’y aura que les étoiles au-dessus, et les -cyprès me donneront assez de soupirs, plus que ne sauraient faire les -hommes. Je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des -cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de -tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme chez les -hommes les méchants propos et les calomnies. - -Quand elle eut fini de montrer son palais à M. Christomanos, elle dit: - ---Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne -faut consumer les précieuses heures de la vie entre les murs qu’autant -qu’il est indispensable. Quant à nos logis, ils doivent être tels -qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du -dehors, nous y rapportons. - -Voilà qui nous donne la mesure précise de l’importance qu’une Elisabeth -de Bavière ou encore qu’un Louis II donnent à leurs châteaux, -véritables rêves pétrifiés, sur lesquels des littérateurs en voyage ont -publié bien des pages qui sentent le badaud. «Nos logis doivent être -tels qu’ils ne puissent détruire les illusions que nous y apportons du -dehors!» Je prendrais cette phrase pour épigraphe, si j’avais à récrire -certain voyage que je fis autrefois à Neu-Schwanstein, à Linderhof, à -Chiemsee, isolés aux forêts ou que baigne une eau morte. Mon récit se -terminait sur ces mots que je vérifie dans l’_Achilleion_: «A qui n’a -pas l’état d’âme de Louis II, que servirait de vivre aux châteaux de -Bavière?» - - - VI - - SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE - - Je confesse que l’amour infini que je - porte au fond du cœur se trouve toujours - empêché dans son essor lorsqu’il s’adresse - aux réalisations finies de l’essence - parfaite. Je ne sais quelle malheureuse - clairvoyance me montre que tous les êtres - manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi ils - ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je - dis la même chose de moi-même et je sens - que je ne mérite pas non plus d’être - complètement aimé. - (_Lettre de jeunesse_ de Taine.) - -Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania -caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous -caressons sans cesse», disait-elle. - -Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses, -comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment -luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus -délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des -aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse. - -M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer pour sujet de sa thèse de -doctorat à Innsbruck, interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus je -reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte en moi la pensée que -son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons pendant des -heures sur la grève homérique, tandis qu’elle glisse, le long du clair -rivage de la vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis que les -vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs, j’ai le sentiment -qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie. -Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient au sable, -ne distingue jamais rien que ceci: des forces et des puissances, plus -impérissables que celles que nous connaissons sur cette île de la vie, -nous revendiquent pour elles.--Presque à chaque fois que nous allons à -la mer, l’impératrice me dit: La mer veut me posséder toujours, elle -sait que je lui appartiens.--L’atmosphère où vit l’impératrice est -autre que celle où nous respirons. De notre point de vue, sa vie est -vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire qu’elle se trouve, en tant -même que créature vivante, dans un état qui exclut la vie.» - -On trouve dans le «journal» du jeune lecteur quelques notes qui nous -permettent de comprendre à la française la vraie nature morale de sa -souveraine. - - -.... Elle semblait s’adoucir en se reportant à son enfance. Un jour sur -l’Aja Kyriaki, l’un des sommets de Corfou, elle dit: - ---C’est ici seulement que je me plais tout à fait. Ici je pourrais -même renier mon principe (de perpétuelle errante), et rester attachée -pour toujours à cette motte de terre... La mer aujourd’hui est comme -un lac... Je me sens si bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de -penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen. - - -.... Dans l’une de ses longues promenades de Corfou, elle surprit, -sous un bois d’oliviers, des jeunes filles qui dansaient. Les mains -dans les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient lentement; -une belle enfant aux cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la -chaîne par un mouchoir de soie rouge. La conductrice chantait, puis -toutes les autres reprenaient chaque strophe: - - J’ai perdu un mouchoir rouge, - Je le portais sur mon sein-- - J’ai perdu un mouchoir rouge... - (Ah! que j’ai froid au cœur!)... - - Je l’ai cherché sous le pommier - Où longuement tu m’embrassas-- - Je l’ai cherché sous le pommier... - (Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?) - - Je m’élance vers la triste mer, - Où j’ai tant et tant pleuré-- - Je m’élance vers la triste mer... - (Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)... - - Tu peux garder le mouchoir rouge, - Mais rends-moi mon pauvre cœur. - -L’impératrice contempla ce spectacle avec ravissement, puis elle dit: - ---Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhoffen, -bien que nous ne fussions pas des grecques. - - -.... Une fois, M. Christomanos lui lisait _Peer Gynt_. Ils arrivèrent -au couplet de Solweig: - - Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte, - Cher garçon, toujours loin, - Quand viendras-tu?... - --Je veux attendre, attendre, - Si long que ce soit encore. - ---Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. Peut-être n’était-il pas -celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe -si souvent dans ses jeunes années. Et l’on veut faire soi-même sa -destinée!... Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui -aussi. - - -Il y a quelque chose encore à noter dans le soin qu’elle mettait à -prémunir son jeune lecteur contre les intrigues de la cour: «Ces -gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les jours de faisans et de -perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait: -«Ah! oui, certainement, on est très dévoué à l’impératrice. Mais -chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé... Peut-être même -je dois remercier Dieu d’être impératrice, autrement cela tournerait -mal pour moi.» - -Et montrant une petite chambre dont les murs étaient littéralement -couverts de portraits de chevaux, elle les commentait ainsi: - ---Tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur -place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que -nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner... - -... Cette prévision déjà peut faire frissonner le lecteur, mais voici -la plus significative anecdote. - - -Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et Christomanos passèrent -devant une hutte, un peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands -arbres noirs. Une faible lueur passait par la porte ouverte. Soudain, -un cri, un seul cri strident et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit -de nouveau et avec lui tout un chœur de sons gémissants. C’était une -lamentation de plusieurs femmes qui venait de la hutte éclairée. Il y -eut une pause, puis la complainte reprit plus puissante, pour se rompre -encore une fois. Et au-dessus de ce flot sauvage, fait de quelques -notes, qui montait et baissait comme la mer, de temps à autre s’élevait -une voix unique à qui rien ne pouvait se comparer, qui surpassait toute -terreur en épouvante et toute épée en tranchant. - ---Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, avec effroi. - -Et d’une voix que M. Christomanos ne lui connaissait pas, elle commanda: - ---Allez, voyez ce qui est arrivé. - -Il vit sur un sol de terre battue plusieurs femmes accroupies en -cercle. Quelque chose de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille -femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du -cercle des autres femmes. Il revint à l’impératrice. - ---Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire des Grecs. - -Elle demanda qui était mort. Il répondit qu’il avait cru voir une -vieille femme gisante sur le lit. - ---Voilà que vous vous trompez, dit-elle d’une voix basse. Ce doit être -un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les -autres. Peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois. - -Mais elle le rappela aussitôt. - ---Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils. - -Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence, tout -à coup elle dit: - ---Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en -elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute son -âme d’autrefois. - -Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée. - - -Ces pauvres anecdotes--pauvres, mais suffisantes pour jeter de larges -clartés--permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient -cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons -quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature. - -C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine. Il -aide pourtant à la comprendre comme une désabusée. - -M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine elle -préférait, elle répondit: - ---Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même. -L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre -enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand -mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine, -mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la -tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient. - -Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de solitude, -un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait -le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à l’impératrice un -bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’argent. Plus -loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux bras ronds et brunis, -aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un -second bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’or. Comme -Christomanos demandait pourquoi de l’argent au vieillard et de l’or à -la jeune fille, l’impératrice répondit: - ---C’est qu’elle est belle!... - -Qu’il me soit permis de placer sous cette histoire de qualité lyrique -quelques réflexions chagrines, et de signaler le revers de la médaille -que nous présentons dans son beau jour. «La spécialisation excessive -d’une faculté aboutit au néant. Je comprends la fureur des iconoclastes -et des musulmans contre les images. J’admets tous les remords de saint -Augustin sur le trop grand plaisir des yeux. La folie de l’art est -égale à l’abus de l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre la -sottise, la dureté du cœur et une immensité d’orgueil et d’égoïsme. -Je me rappelle avoir entendu dire à un artiste: Ne donnez pas à ce -pauvre-là, il est mal drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.» - -D’où viennent ces lignes qui s’appliquent fortement à Elisabeth de -Bavière? Je les extrais d’une étude sur l’_École païenne_ où Henri -Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature pourrie _de -sentimentalisme matérialiste_». (Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra -curieux à certains lecteurs mal informés que cette étude soit de -Baudelaire. On veut voir dans celui-ci le chef d’une école satanique, -quand il est souvent un voisin de Veuillot. - -Au moment de l’assassinat, Drumont publia un magnifique article, -intitulé _le Douzième Arbre_, à la fois brutal et religieux, qui -complète et fortifie la thèse de Baudelaire: «... L’impératrice -emportait toujours en voyage les œuvres de Heine, son auteur de -prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter ses hommages à la -baronne de Rothschild (c’est en cours de route qu’elle fut assassinée), -cette descendante des Wittelsbach, devenue la femme d’un Habsbourg, -aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette -pièce atroce (sur Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine) où le poète -s’égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du -bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie, peut-être, -de cette reine qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus de -tête, et de cette dame d’honneur réduite à faire la révérence avec -son derrière... Derrière le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste -était déjà embusqué et guettait... Il ne faut pas trop rire à la _Belle -Hélène_, lorsqu’on appartient à la famille des Atrides et que l’on est -menacé par les Dieux d’avoir le sort de Klytemnestra...» - -Je devais indiquer ce point de vue. Pour bien embrasser un spectacle, -il faut de temps à autre que le spectateur se déplace d’un pas à -gauche, d’un pas à droite... - - - VII - - ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS. - - Il suit de là que mon amour tend - aux choses générales ou idéales. - Mon objet est le Dieu ou l’Être. - (_Lettre de jeunesse_ de Taine.) - -Ainsi empêchée dans son attrait vers des réalités finies, où -s’orientera cette âme en détresse? - -Écoutez, regardez une belle scène à peine indiquée. Un matin, -traduisant Othello avec son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la -_Chanson du Saule_ de la touchante Desdémone. - - La pauvre âme était assise près d’un sycomore, - --Chantez tous le saule vert, - Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux, - --Chantez le saule, le saule, le saule... - -Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire: - ---Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce -sont les saules... - -Magnifique indication! Depuis que le monde est monde, de telles -sensibilités ardentes voient la nature elle-même comme un immense -«buisson ardent». Elles se tournent vers les forces sourdes, vers les -puissances primitives, vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer, -les sommets, l’ouragan, le réveil profond de ses vies antérieures, nous -avons bien vu que c’étaient la vie véritable et le refuge constant de -l’impératrice. - -Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue de l’Aji Deka. Rien que -des granits solitaires, quelques chênes nains, le soleil et un vent -furieux. Elle murmure: - ---Comme dans une île, bien que l’on soit sur la terre ferme... Cette -cime pourtant se rattache aux montagnes, aux vallées, aux hommes... -Voilà à quoi l’on peut toujours arriver, si l’on veut. - ---Qu’entend dire Votre Majesté? demande Christomanos. - ---On peut toujours arriver à faire de soi une île. - ---La cime ne peut interdire au vent de venir jusqu’à elle. - ---Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime; ni -des nuages non plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie tiède... Et -quelle superbe lutte! Regardez ces pauvres buissons qu’agite le vent; -voyez comme ils se cramponnent et se cachent: pourquoi aussi ont-ils -voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne. -Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine. - -Une seconde après, elle dit en souriant: - ---Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou -prétendaient que c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles, les -nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être, de -son côté, tenait-il les gens de Corfou pour des insensés. Mais le vent -l’a tué, lui aussi, tout de même. - - -Un soir au crépuscule, contemplant depuis la grève solitaire de -Corfou les montagnes d’Albanie incendiées par le soleil couchant, -elle montrait deux gros nuages blancs qui descendaient d’un sommet -lentement vers la mer: - ---Ces nuages sont comme nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer -de leur existence. - - -A la même heure, un autre jour, elle s’écriait: - ---Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil! On dirait -des sorcières qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or. - -Puis elle ajouta: - ---Les passions du ciel que nous contemplons tous les jours nous font -oublier nos propres soucis. - - -Des milliards d’hommes ont passé sur la terre; ils tenaient des rôles -variés, mais tous cherchaient le bonheur. - -Eh bien! leur philosophie dernière ne varie guère: le bonheur, c’est -d’oublier la vie. Cette merveilleuse impératrice, quand elle promène -sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, s’accorde avec le -vieux philosophe, disons le mot pour forcer le pittoresque, avec -le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant les cent pas le -long du lac du Bourget en compagnie du sombre Maupassant et du jeune -Chevrillon, leur donna sa formule: «Travailler toute la journée, et le -soir nettoyer ses instruments pour recommencer le lendemain.» - -Contempler, travailler; il existe une troisième méthode, la solution -divine: le sacrifice. C’est toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus -rien à inventer sous le soleil; nous mettons nos pas dans les pas de -nos pères. Mais l’impératrice Elisabeth mêle à ses pensées les feux des -pierreries de son diadème et l’ardente couleur du sang que les hommes -voudraient verser pour une beauté si défendue. - -La contemplation n’a jamais suffi pour apaiser les déceptions et -combler le vide de la race de René. En dépit du calme qu’elle célèbre -et que marquent sa marche élastique de Diane et son port de déesse, -Elisabeth, qui manque d’un principe de vie, se tourmente et cherche -où se faire dompter. Levez-vous vite, orages désirés. Celle qui fut -d’abord une Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir comme un -roi Lear, trahie par les rêveries, filles de ses veilles, et qui court -aux flagellations de la tempête. - -Elle ne fit jamais de confidences; à peine si, dans un éclair, son -obsession se laisse deviner. Voici, par exemple, une formule où l’on -peut trouver la définition de l’impératrice par elle-même: - ---Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un de nous pour en faire un -poème magnifique, ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée. - -On croit voir passer sur ce ciel sombre d’orage des éclairs de -prescience: - ---Je marche toujours à la recherche de ma destinée; je sais que rien -ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer. -Tous les hommes doivent, à un certain moment, se mettre en route à la -rencontre de la destinée. Le destin, pendant longtemps, tient ses yeux -fermés, mais, un jour, il vous aperçoit tout de même.... - - - VIII - - LES VIOLONS CHANTENT: «JAM TRANSIIT». - -Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une -fièvre qui veut s’éteindre, d’une génialité cherchant éperdument un -milieu favorable, que les fuites continuelles de cette impératrice; -et, par exemple, ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à -Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à -travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles -dans les marais, disait-elle. Deux damnés semblent errer dans le monde -infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est -mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir -seule. Cela ressemble aux représentations théâtrales que se faisait -donner le pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est beaucoup plus -grandiose.» Et elle ajoutait: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût -encore plus enragé; on se sent alors si proche de toutes les choses et -comme en conversation avec elles!» - -On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. -Avec le strident des violons tsiganes qui pleurent et qui sourient, -Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes et brûlantes poussées -l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort volontairement devancée. Et -ce chant, je ne sais s’il monte plus haut dans l’atmosphère raréfiée -des sommets ou soutenu par les profondes clameurs de la mer. «Sur la -mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la houle. -Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer plus -profondément. La mer nous déshumanise, elle ne souffre rien en nous de -l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis -devenue moi-même une vague écumante.» - -Les grands maîtres qui firent leur principale étude d’accepter et de -mourir, de mourir continuellement, s’exprimèrent-ils jamais avec plus -de magnificence que le jour où cette femme déclare: «L’idée de la mort -purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe -dans son jardin. Mais ce travailleur veut toujours être seul et se -fâche si des curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je me cache la -figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la -mort puisse jardiner paisiblement en moi.» - -Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes de ces brûlantes -décharges qui devraient suffire à susciter la grande vie spirituelle -chez l’être le plus morne! Songez que cette personne extraordinaire -faillit s’abîmer sans rien nous trahir des puissances qu’avaient -amassées en elle la préparation des siècles et ses douleurs. Mais -pour contempler face à face l’idéal qu’elle dénude à demi dans ces -grandes vérités voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments, ses -sensations, la vaste poussée des vagues au-dessous de sa conscience -claire. Une certaine scène d’incomparable poésie eut pour cadre la -première aube sur la mer de Corfou et les jardins d’Achille. - -«Au petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et--sans savoir -pourquoi--j’ai monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur la -terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière -les croupes noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans -l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la -mer à peine visible sous son immense pâleur, le matin montait humide. -Presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; Sirius seul, d’une -terrifiante grandeur et magnificence, était au zénith. Au-dessous se -dressait un grand cyprès noir, incliné légèrement sous un souffle de -brise que l’on ne sentait ni entendait... Soudain, je vis l’impératrice -glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais. -Extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, je voulus me -retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à -défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici, avant le lever -du soleil, pour voir comme tout s’éveille[20]. Il ne faudra plus -monter jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à -fait seule.» - -Magnifique témoignage, que nous laissons retomber faute de documents -sur des rêveries si conjecturales! Sur ses hautes terrasses, le sphinx -a gardé le mot de son énigme. Mais nous sentons bien autre chose que -les plaintes d’une allemande malheureuse: les ravages de la satiété et -la névrose des tout-puissants. - - -L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique et fataliste, -l’invincible dégoût de toutes choses, la présence perpétuelle de -l’idéal et de la mort, et même ces enfantillages esthétiques d’une -mélancolie qui cherche à se délivrer, me font tenir l’existence -d’Elisabeth d’Autriche comme le poème nihiliste le plus puissant de -parfum qu’on ait jamais respiré dans nos climats. On croirait que des -fusées orientales vinrent, chez cette duchesse en Bavière, irriter le -fond romantique. Toutes ses forces de rêve, elle les astreint à des -cadences que je trouve seulement chez ces incomparables soufis persans -qui couraient le monde dans la familiarité de la mort. Et cette satiété -qui n’empêche aucun frémissement évoque devant mon imagination certains -rêveurs mystérieux des trônes asiatiques. - -Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une -explication; mais--comme un air de musique parfois nous transporte -dans un paysage--l’atmosphère de silence, de fatalité et de beauté un -peu bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces -cours des khalifes où la philosophie du néant, parfois avec mièvrerie, -développe ses sentences au milieu de drames qui la justifient. - -Pourquoi poursuivrais-je davantage de rendre intelligibles ces -incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux que nous -appelons les heureux de ce monde les ont répétés à maintes reprises -depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des cours, -nous avons entendu des pensées analogues. Ces états de faiblesse -irritable, ces angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, ces -noires lycanthropies, c’est la sécrétion particulière aux natures -supérieures. Avec une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir -les hommes assez imprudents pour s’attarder à réfléchir sur notre -effroyable impuissance, nous mettons éternellement nos pas dans les -pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont souffert, comme -Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se sont sentis -soulevés, au moins de désir, vers un plus haut idéal; ils ont éprouvé -un éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, contentes -d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est que, sans but et -sans frein, ils souffraient d’un manque de discipline. D’un tel état -peuvent sortir les grandes singularités artistiques ou religieuses -qui sont l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond des doctrines! -C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour -l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, comprendre le -néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes les minutes -les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant que -chez une femme divinisée par sa beauté, par son diadème, par son -malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle méditation, et par son -assassinat qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé la mort. - -Quand une brute menée par la Fatalité qui préside aux tragédies -antiques accosta l’impératrice sur le trottoir du lac, près de l’hôtel -Beau-Rivage, sans doute celle-ci participait toujours à ce que le -vulgaire appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant -plus de but, de volonté, ni rien qui lui fût, elle était, selon le -philosophe, une étrangère à l’existence et vraiment une morte. - -M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui mérite d’être recueilli: -«L’homme qui assassina l’impératrice d’Autriche obéit peut-être à -un instinct plus haut que son intelligence; croyant tuer la force, -il poignarda le dédain.» Sans doute, mais encore, plutôt qu’une -dédaigneuse, c’est une absente. _Jam transiit_; _Déjà elle avait passé -outre_... L’imbécile Luccheni a tué une morte. - -Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher. -C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle -demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?» - - - IX - - REJETONS LA COUPE A LA MER. - -J’étais assis dans un bureau de rédaction, à corriger les épreuves d’un -article, quand arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là des -écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis «symbolique» ou «décadente», -c’est-à-dire qui se piquent de raffinement exquis, rejettent toute -discipline et ne mettent rien au-dessus de l’art. Et l’un d’eux, avec -une grande autorité, en tournant sa face ronde vers les cieux, déclara -qu’«en somme, Luccheni était infiniment plus intéressant que cette -femme». - -Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, me frappa vivement. -Je sortis, sans mot dire, pour aller la méditer dans une magnifique -promenade. Un tel mot demeure pour moi une précieuse expérience; je -le tiens pour un de ces documents qui nous débrouillent les idées, -qui nous font distinguer la véritable nature des êtres sous les -affectations et les masques. C’est une autre question de savoir si le -point de vue esthétique et aristocratique est le meilleur, mais le -problème qui fut solutionné pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce -qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, les poètes qui -préfèrent ce «héros» à cette «héroïne». Je m’explique la misère de -notre littérature récente: c’est goujaterie de l’âme. - -Celle qui régla sa vie sur les maximes que nous avons recueillies est -évidemment à cent mille pieds au-dessus des diverses personnes qui sont -spécialement chargées d’avoir des opinions intellectuelles aujourd’hui. -Il semble pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable d’entendre -le plus naïf roman de Walter Scott, devrait être sensible à cette -silhouette de fée entrevue dans le brouillard allemand. - -Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent -beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait -pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, elles se laissent -aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie -intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent -volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles -renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. -D’ailleurs, cette solitude claustrale, c’est encore moins prudence -devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de -tristesse; il leur convient d’être ce que tout le monde appelle -«enseveli vivant.» - - -M. Constantin Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_ -volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant -de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de -cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper -sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas -en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si, -enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un -brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de -rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un -hasard providentiel, il doit le croire, lui permettait de soustraire -au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmât les amis de -Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Énéide_, comme à son lit de mort -il avait ordonné. - -Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond du gouffre, la coupe du -roi de Thulé irrite notre sens du mystère et nous commande de tout -risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi les -convives recrutés sur la place publique et déjà gorgés de boissons -vulgaires? Plaise au ciel que cette impératrice de la solitude ne -devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une -figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin Louis II: -un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et gâté par -les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses. -Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, de Chateaubriand -et de Napoléon pour résister à ces parasites; ils déshonorent et -déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter -nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme -d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la -perfection. - -Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice l’isolement -qu’elle aimait et qu’on doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté, -prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces -natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se -rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes insolubles, et par -là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition -une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mme Clotilde de -Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils -ressentent[21].» - - - - - SOUVENIR DE PAU EN BÉARN - - - - - SOUVENIR DE PAU EN BÉARN - - -Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes images -de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent leur -vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent jeunes encore. Et le -soleil qui perce l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient -pas que j’oublie des rayons prématurément glacés. - -Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que frappe un -flot d’azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa douceur -qu’aucun souffle jamais n’excite, prête à de mortelles rêveries. - - -C’est en octobre, novembre, quand la colchique perce entre les feuilles -mortes, que Pau fait le mieux sentir son caractère dominant: un climat -mol et qui cicatrise. - -Je ne sais rien de plus doucement agréable que la suite des promenades -aménagées au flanc méridional de cette ville. Elles forment un large -balcon sur la verte vallée du Gave, sur d’innombrables collines -arrondies et, tout au fond, sur la ligne dentelée des grandes Pyrénées -bleuâtres. - -On aboutit à un bois sur une colline. C’est le parc du Château, du -Château d’Henri IV. M. Taine se promena dans cette allée solitaire, -sous la colonnade des chênes et des châtaigniers, quand il avait -vingt-six ans. Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées sur -la pente, voilaient le Gave et la large campagne. Comme aujourd’hui, -l’air demeurait immobile, sans un coin de ciel bleu, sans un bruit -animal. «On est bien ici, disait-il, et cependant on sent au fond du -cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en _rêveries -tendres et tristes_.» - -Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que de mêler des facéties -brutales contre les «philistins» à des extraits quelconques des -vieilles chroniques? - - -Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, vivantes, elles fuyaient -la mort, des ombres errent indéfiniment. Elles étaient venues des pays -du Nord trouver dans Pau un air plus tiède. Il ne les sauva point. Et -maintenant personne ne les veut plus connaître dans ces maisons de -passage où leur souvenir aggraverait les insomnies des locataires qui -leur succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et n’apaise ces morts -étrangers; les lois du pays commandent de les chasser par les plus -savantes fumigations. - -Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens, ces -ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci, -que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque -jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement, -pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me -chuchotaient une mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs -destinées particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune -préoccupation. Deux phrases du _Guide_ qu’on trouve ici dans toutes -les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y -a des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues, et -celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait -cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «_Guide_», énumérant -les avantages locaux: une atmosphère douce et calmante, de magnifiques -promenades, termine par ces mots, durement ironiques: «Toutes les -ressources dont la classe riche est habituée à disposer.» - -Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il, -pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux -magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une -seule symphonie. - -Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui, dans -le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de nous en -être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous exciter -et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément. -Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème soit clair. -Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous présenter -plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter ensemble et -par cette complexité elle déchaîne nos puissances profondes d’émotion -que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des espaces pleins, -puis des élans, des repos, puis des enrichissements, et des élans -plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà -les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme. -Ils se déformeraient au point de s’anéantir si l’on prétendait les -faire entrer dans des formules. Ils inspirent et ne s’expriment pas. -Les promeneurs de la semaine des morts, qui se prêtent aux nappes -de rêveries suspendues sous les chênes du parc béarnais, ne peuvent -s’expliquer ce qui les met en branle. - - -Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à distinguer -une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, mon aîné -de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un sursis pour le mal -dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà sur la terre pour -le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui -l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes dettes morales, que -j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon bienfaiteur à cause d’une -phrase qu’il dit devant moi quand j’avais quinze ans. - -Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une remarque -très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands -praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.» Ces mots tombés -au hasard d’une conversation s’étant fixés sur l’heure dans mon esprit -ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée; -elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris les maîtres. Qui -oserait, en effet, lutter avec des hommes mystérieux! Mais étudier un -homme en chair et en os, et prendre sa suite à force de travail et de -discipline, l’imagination d’un adolescent courageux accepte que cela -soit possible. - -Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus subtil et -plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où l’on -meurt, pour apprendre à se résigner. - - -Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité des -choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les branchages -les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion -et leur confiance insensée dans la vie. Le promeneur sort de son rêve; -il écarte les morts qui le pressent, et les morts, plus obsédants, -qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans son cœur. Averti -par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir s’intéresser à ces -beaux lieux et participer à leurs magnifiques largesses pour qu’elles -étendent son existence. - -Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et de -grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent -ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des -villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des -collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme -d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne sont -que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et -par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la tranquillité -générale. - -L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans tendresse -ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en -conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de toute -éternité nul n’y vit un ciel d’airain. - -Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie, quelle -tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six surtout, -quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que les -lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse! - - -Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout -naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle -consolation pour tous les déshérités. - -C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV, -qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de -la soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage agréable -où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où celles-ci -vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse jamais -dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées des feux du -Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à constater allègrement -que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité sont -des conditions nécessaires à la qualité de chacun. «Le monde entier -serait moins bon s’il comportait un moins grand nombre d’hosties -mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non, -chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit que rien n’est, si ce -n’est dans l’ordre commun, rend grâces de la forme qu’a revêtue son -sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont -le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l’écoulement -infini.» (_Anthinea._) - -Ce jeune philosophe de la santé, de la saine raison, tout occupé à -construire le roi, n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, le -véritable homme songe à créer, non point à guérir. - - -La vallée béarnaise prend un beau sens historique si elle fit rêver M. -Taine en 1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de ses meilleurs fils. -Son esprit, toutefois, non plus que ses couleurs et ses formes, ne -sauraient me retenir. - -Il est des moments où notre pensée s’étend et trouve partout à -profiter; d’autres fois elle se replie irrésistiblement sur ses -réserves. Et c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde soumission, -d’accepter ces minutes de retrait où peut-être le ressort se bande pour -une action importante. - -Les voyageurs m’avaient bien prévenu que le gave pyrénéen et l’épais -ruban des végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient -à mon torrent et à ma vallée vosgienne. En vain ici les proportions -sont-elles plus vastes et le motif décoratif infiniment multiplié: je -vois à Pau la Moselle où je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses -côtes boisées, à ma droite l’église de Charmes, et plus loin, à ma -gauche, Châtel, le bien situé, c’est-à-dire tous les premiers objets -qui me possédèrent et dont je méconnus longtemps ce qu’ils recèlent de -discipline. Paysage plus simple que le béarnais, plus court et plus -pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est le mien où m’attachent -chaque semaine davantage des liens que ma raison n’a pas noués. C’est -lui qu’embellirait mon nom, si mon nom quelque jour donnait de la -beauté. - - -Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent sous ce ciel nouveau et -parmi ces étrangers. Ils composent un arrière-fond à toutes les images -que le hasard me propose, et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles -s’harmonisent avec ma terre et avec mes morts. C’est ainsi que se -forme un désir ardent de rompre tout ce qui nous distrait de nos idées -maîtresses. - - Pau, 31 octobre 1901. - - - - - LECONTE DE LISLE - - - - - DISCOURS - PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION - DE LA - STATUE DE LECONTE DE LISLE - _au Luxembourg, le 10 juillet 1898._ - - - Messieurs, - -Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette -terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière -de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite -de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa -solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d’ensemble un -magnifique animal humain. - -Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres -artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École -des Mines que présidait le _Moïse_ cornu de Michel-Ange. Le maître -les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa -justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de -lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire. - -Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand -travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en -lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté -à l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte. -Vous vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes! -Et quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa -bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il -approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui veut -voir sa flèche dans le but! - -De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers -encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait -qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait -le monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions, -il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion -dominante. - - -Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les -sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des -médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que par -ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre -hommage. - -Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et des -sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait encore son -vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts poèmes les -émotions qui accompagnent les grands travaux de résurrection historique. - -Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous avons -entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et les poupées -des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les textes les -institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse son -imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des horizons, du -soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres épiques: il voit, -sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des groupes historiques -s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par là nul de ces -groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux, saugrenus parfois, -ils mettent des illusions toujours vivantes dans nos consciences. - -Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague et -passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel de toute -poésie: la caducité des choses humaines, opposée à l’éternelle jeunesse -de la nature. - - -La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son œuvre. -A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se passer d’un -Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que nos grandes -écoles augmentent chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte de -Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment -retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la -vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son -regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère -de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une -exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il -nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-à-vis de ces -revenants: au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes, -ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie. -Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eut fait entrer -dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie -intellectuelle. - -Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord -si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils -_délivrent_, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris -une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique -nihilisme par la vie active. - -Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les conclusions -désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur le -développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir -indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes -stériles sur ce que la vie manque de but. - - -J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire, -comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut -pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons -nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de -Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches -du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les -sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des -points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la -moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit -souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va. - -Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération -enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme -candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un -instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la -Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète -voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux, -qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce -spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent -déjà Homère, Eschyle et Sophocle. - -Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles, -Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la -vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du -jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour -leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants, -les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce -gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une -autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est -pas la sœur du rêve. - -Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est -une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il -maudit d’avoir précipité les Olympes païens. - -Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux. -Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur -sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les -meilleurs n’étaient pas immortels. - -Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être -son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la -mutabilité des formes du Divin. - - -L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des -dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois -de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un -Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le -génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos -talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un -sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose -de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose -distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien -penser. - -Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier -commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé -bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de -respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus -modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler -le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de -l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le -chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature. - -Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître -ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles -fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité -curieusement honore la trace du ciseau magistral. - - - - - LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE - - - - - LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE - - -Le jour des Morts est la cime de l’année. C’est de ce point que nous -embrassons le plus vaste espace. Quelle force d’émotion si la visite -aux trépassés se double d’un retour à notre enfance! Un horizon qui n’a -point bougé prend une force divine sur une âme qui s’use. Le 2 novembre -en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu’une -pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et -flotter sur un ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher les soins -de la vie à la mort. - -Monotone psaume, formules dont nous savons l’apparente sécheresse, mais -elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s’enfonce -dans des abîmes de méditations... Une fois encore, faisons glisser -entre nos doigts ce chapelet. - -Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont -étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent -se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui, -fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies -profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous -voulons nous relier à notre terre et à nos morts. - -C’est une méthode dont je n’ai pas toujours distingué la bienfaisance. -J’étais un fameux individualiste et j’en disais sans gêne les raisons. -J’ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée -par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de -Loyola, et c’est toute la genèse de l’_Homme libre_[22]»; j’ai prêché -le développement de la personnalité par une certaine discipline de -méditations et d’analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de -l’individu me contraignit de connaître comment la société le supporte -et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même, qu’est-ce donc, sinon un -groupe innombrable d’événements et d’hommes? Et mon grand-père, -soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu’il est une partie -constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé -l’idée du «Moi» avec la seule méthode des poètes et des mystiques, -par l’observation intérieure, je descendis parmi des sables sans -résistance jusqu’à trouver au fond et pour support la collectivité. -Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude -morale. J’ai vécu les divers instants d’une conscience qui se forme. -Ici l’école ne m’aida point. Je dois tout à cette logique supérieure -d’un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite -à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l’élément le -plus intime et le plus noble de l’organisation sociale, à savoir le -sentiment vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir constaté que le -«Moi», soumis à l’analyse un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse -que la société dont il est l’éphémère produit. - -Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel. Le «Moi» s’anéantit -sous nos regards d’une manière plus terrifiante encore si nous -distinguons notre automatisme. Quelque chose d’éternel gît en nous -dont nous n’avons que l’usufruit, mais cette jouissance même est -réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que -j’ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux -qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison -indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d’approcher -la vérité. L’individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois -de l’univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des -pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se -traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le -milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des -raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles; les idées même les -plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de -la métaphysique la plus infatuée, sont des façons de sentir générales -et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme -assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, -nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs. - -Dans cet excès d’humiliation, une magnifique douceur nous apaise, -nous persuade d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut bien -comprendre,--et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se -représenter d’une manière sensible,--que nous sommes le prolongement et -la continuité de nos pères et mères. - -C’est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la -suite des descendants ne fait qu’un même être. Sans doute, celui-ci, -sous l’action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande -complexité, mais elle ne le dénaturera point. C’est comme un ordre -architectural que l’on perfectionne: c’est toujours le même ordre. -C’est comme une maison où l’on introduit d’autres dispositions: non -seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite -des mêmes moellons et c’est toujours la même maison. Celui qui se -laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir -mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère; il se -dit: «Je suis eux-mêmes.» - -De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il -tirera! Quelle acceptation! Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige -délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille, -dans la race, dans la nation, dans des milliers d’années que n’annule -pas le tombeau. - -«_Je dis au sépulcre: Vous serez mon père._» Parole abondante en sens -magnifique! Je la recueille de l’Église dans son sublime Office des -Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d’une telle -prière,--effusion et méditation,--sur la terre de mes morts. - -Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement -l’héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l’action -terrienne. C’est en maintenant sous nos yeux l’horizon qui cerna leurs -travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux -ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, -s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme -une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, -la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes -changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, -en tous lieux, la loi de l’éternelle décomposition, mais le climat, -la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre -pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous -forcent d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et -une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie -si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie. - -Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce -dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point -ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l’être, et des -conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me -prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où -mon caprice a pu m’aventurer depuis une trentaine d’années. - - -Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît -trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j’entende -bien ses leçons. J’aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à -parcourir indéfiniment, loin des centres d’habitation, le vieux plateau -lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se -dresse la montagne de Sion-Vaudémont. - -Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j’atteins le haut de la côte sur -Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup -de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin -s’étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid, -brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise -le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air -vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline -nationale! Elle est l’autel du bon conseil. Dans toutes les saisons -elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de -faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la -génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en -novembre, quand d’épais nuages l’enserrent et que le vent y jette les -voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l’arche -salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout -ce qui survit à la mort. - -Ma pensée française a trois sommets, trois refuges: la montagne de -Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait -chez les Arvernes; il fut le maître et le dieu du pays où j’ai pris mon -nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et Sion de Lorraine président -la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les -vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi -ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois -divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la -pensée de nos hardis bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite à -des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu’en ce jour je me -préoccupe d’adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le -fruit lentement mûri de la terre de mes morts. - - -La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents -mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues. -Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son extrémité méridionale, -elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d’où sortit -la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui en Autriche, et, sur sa -pointe septentrionale, le couvent et l’église de Sion. C’est ainsi -qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier lorrain la double -tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa -conscience. - -Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en -pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine,--qu’elle a longuement -précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le -point de continuité de notre région. - -La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande -civilisation: ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles -ses habitants, et sur cette terre antique, l’énergie des autochtones -n’a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s’est passé -régulièrement. C’est ici un vieil être héritier de lui-même. - -Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement, -la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d’une -seule journée ce qu’une longue suite de méditations a gravé dans notre -cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j’ai acquise -lentement. Nous irons d’autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à -la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines. -Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est -déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode: ne -quittons point le plateau de l’église et la douce allée des tilleuls -dont l’ombrage enchante mes étés. - - -Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel tourmenté de novembre, la -vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance. -O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais -chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent. -Elles attendent qu’un bras fort les vienne ressaisir. - -Je ne m’embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour -un amateur étranger. Si le vent de l’extrême automne ramassait par -millions les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à -la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le -sein de la mer--car elle ignore nos montagnes--n’en aurait pas une -palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que -novembre dépouille, c’est assez pour que fermente en nous toute la -série de nos aïeux. - -Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue, -devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je -prononce pieusement le _Salve, magna parens frugum_... «Salut, terre -féconde, mère des hommes...» - -Quelle solitude pourtant! et, comment dire? hostile. En 1698, le -Père Vincent, «religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en -Lorraine», louait Sion d’être une solitude, tout autant que je fais -deux siècles après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de tant de -«solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu’il faut pour -_satisfaire l’esprit et la vue_... Il n’y a que Marie qui l’occupe et -quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant, -éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille -et écoutent l’Époux de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce -qu’aujourd’hui nous entendons sur la haute terrasse n’est point -pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, qui ne se connaît plus -comme notre capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux -d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, de Mazerot, de Germiny, de -Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus -animer Haroué. La brasserie de Tantonville, où Pasteur conduisit ses -études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir -qu’elle évoque n’est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il, -cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même -point que l’on s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir la -possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières. - - -Cette indéniable tristesse du paysage de Sion, quelques-uns -l’attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau -sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne s’égaillent jamais confiantes -dans la verdure qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect -joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais au comté de Vaudémont chaque -village se ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. Tant de fois -le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut -ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre. - -Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude -de dessins géométriques. Tantôt étendus côte à côte, tantôt placés en -étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous -les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que -chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd’hui -notre pain quotidien.» - -Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant -cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que -la nature franche, une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre -excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs -à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait -sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages -qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s’est -rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En -traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements -et même les noms de certains habitants, des principaux industriels. -Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d’informations que de -tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à -lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons, -si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs -évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements -pour comprendre notre formation. - -La motte de terre, qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son -témoignage ébranle les cordes de l’imagination. Plus que tout au monde, -j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d’Aiguesmortes, -de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais -à toutes ces fameuses désolations je préfère maintenant le modeste -cimetière lorrain où, devant moi, s’étale ma conscience profonde. - -Cette colline, les légions l’assaillirent quand César les menait -à la conquête du Xaintois, déjà riche en blé et en guerriers. Puis -elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ, -contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient -les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet -de Sion! Qu’est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse -Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans -Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de -la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce -Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins -marqués pour être des héros, partirent à pied pour la première Croisade -avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait... Par la suite nous avons -trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les -Allemands et sur les Français, mais, ayant été les plus faibles, nous -acceptâmes de nous joindre à la grande famille française... Du haut de -Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards: c’est 1793, -et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant -nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie. -C’est ainsi que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà la bataille, -pour le compte de l’empire romain, contre les barbares de l’Est, sont -de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au -sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de -la guerre attribuent aujourd’hui pour limites à la France; à l’ouest, -voici les forts de Toul. Les Français, qui détruisirent les forteresses -de Montfort et de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée militaire. -Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu’est-ce que la -pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la -ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se -sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d’Alsace, -ne dénaturât point la civilisation latine. - -Aujourd’hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l’antique -plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les -puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments -de toutes ces grandes choses. Hélas! je mesure aussi de quelles -énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois... - - -On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en -porter témoignage. Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y -trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon -poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je -ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je -croyais abattue. Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait d’une -préparation qui dure toute l’année. - - - - - NOTES - - - [1] (page 40). Sturel a vu ces gondoliers de la mort... - - «Guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes, - comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres - où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s’orientait - toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie - et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts. - Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à - s’ébranler. Au croisé d’un enterrement sur le Grand Canal, un - gondolier l’émeut qui pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on - enterre; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents - francs: il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique, - pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très - connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime à entendre - la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San - Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous - avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant - au Mont-de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par - le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild.» - - (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.) - - - [2] (page 56). «En Italie, pour un jeune homme isolé et - romantique, c’est Venise qui chante le grand air. A demi dressée - hors de l’eau, la sirène attire la double cohorte de ceux qu’a - touchés la maladie du siècle: les déprimés et les malades par - excès de volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand, - Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures beautés - imaginaires... Un jour de l’hiver 1887, comme Sturel parcourait - la triste plage du Lido, il arrêta son regard intérieur sur les - personnages fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour les - existences normales. Quand nous honorons un lieu tel que les - grands hommes le connurent et que nous pouvons nous représenter - les conditions de leur séjour, ces réalités, qui, pour un - instant, nous sont communes avec eux, nous forment une pente - pour gagner leurs sommets; notre âme sans se guinder approche de - hauts modèles qu’elle croyait inaccessibles, et, par un contact - familier de quelques heures, en tire un durable profit... - - Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au - bruit des angélus de Venise, tendent à commander les âmes qui les - interrogent. - - (L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.) - - - [3] (page 73). Il y a trois palais Mocenigo. Byron occupait celui - du milieu. - - - [4] (page 92). _Scènes et Doctrines du Nationalisme_, p. 15. - - - [5] (page 96). _Les Déracinés_, p. 189. - - - [6] (page 101). _Lettre de Wagner._ - - - [7] (page 124). Je me reprocherais pourtant de ne point ici - saluer notre maître, M. Albert Collignon, alors professeur de - rhétorique, pour qui Guaita professait des sentiments que je - garde. - - - [8] (page 138). _La Muse noire_ (1883). - - - [9] (page 138). _Rosa Mystica_ (1895), toutes pièces écrites - avant la fin de l’année 1884. - - - [10] (page 146). On a dit et écrit que le _Problème du Mal_, - dernier volume de la série des _Essais des Sciences maudites_, - rédigé sur les notes de Guaita par ses disciples, paraîtrait. - C’est une erreur. Les documents sont en lieu sûr. Notre ami - supporta les lents derniers mois de sa maladie avec une force - magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle. - S’il avait voulu que son œuvre fût complétée après lui, il eût - pris des dispositions pour en assurer l’achèvement dans des - conditions offrant de sérieuses garanties. Son silence a dicté - la conduite de sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune - réimpression. - - - [11] (page 147). Voici comment un initié, le Dr Thorion, apprécie - l’œuvre du maître qui l’estimait et dont il reçut l’enseignement: - - «Les _Essais des Sciences maudites_, dans leur ensemble, étudient - le drame de la Chute originelle, en Eden. Le _Seuil du Mystère_ - nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches - du pommier symbolique. Le _Serpent de la Genèse_ élucide le - triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot _Nahash_, - qui, dans le texte de Moïse, désigne le tentateur. - - «Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque - qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette - interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal - s’est déguisé en reptile. Le _Temple de Satan_ est donc consacré - à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la Magie noire - et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita - énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose - des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même, - et sans souci d’en fournir une explication scientifique. - - «Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême - des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la _Clef de - la Magie noire_, elle permet d’établir une théorie générale des - forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites - et des phénomènes décrits dans le _Temple de Satan_. - - «Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme - primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le - principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite - tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre - et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En - l’étudiant, Guaita eût abordé le _Problème du Mal_, l’énigme - de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le - complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption.» - - Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les Papus, les - Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les - Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne fut pas - autorisé à faire ses révélations suprêmes. - - - [12] (page 157). Les Guaita seraient d’origine germanique, - venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, durant tout le - moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse - vallée qui, de Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au - lac de Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns, - poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita - quitta cette belle région pour s’établir dans la ville libre de - Francfort; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément - Brentano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœthe. - Deux générations de Guaita se sont succédées à Francfort et - mariées dans des familles allemandes. Dès cette époque cependant - l’administration des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient - copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père - de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du - premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le - père de l’occultiste, habitait Nancy et le château d’Alteville, - dans l’arrondissement de Dieuze, qu’il représenta au conseil - général. - - Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est - toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal - Mouton, comte de Lobau. - - Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à - ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes - les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts - fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce jeune lorrain se - continuaient des âmes allemandes et italiennes. - - - [13] (page 162). Dans leur forme primitive, ces pages servirent - de préface à «Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche, - pages de journal, impressions, conversations et souvenirs», par - Constantin Christomanos, traduit de l’allemand en français par - Gabriel Syveton. - - - [14] (page 164). M. Jacques Bainville, dans son _Louis II de - Bavière_ (1900), nous a donné la meilleure «psychologie» de ce - prince. «Regrettons, dit-il, que les archives de Munich soient - closes pour tout ce qui touche le roi de Bavière; elles le - resteront longtemps encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit - le pouvoir dans des circonstances si extraordinaires, ne semble - pas pressé de communiquer les pièces intéressantes... Qu’a-t-on - fait des lettres nombreuses du roi? Qu’est devenu ce _journal_ - qu’il avait écrit?... Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la - haute position qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler! - Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna dans ses - voyages secrets à Paris, que de faits intéressants il pourrait - raconter, s’il ne craignait de se compromettre!... Puisse le - comte Dürckheim-Montmartin, dernier favori du roi, fixer aussi - ses souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de Kobell, de - M. de Heigel et du chevalier de Haufingen, de nombreux portraits - faits par les contemporains (et les lettres de Louis II à Wagner) - fourniraient des détails sûrs...» - - - [15] (page 164). Le goût des arts se trouve chez les Wittelsbach - dès leur origine. Quelques-uns même l’exagérèrent. «Ainsi, au - XVIIe siècle, ce Ferdinand dont la femme, Adélaïde de Savoie, - écrivait des comédies françaises, tandis que lui se retirait - dans la plus grande solitude, en son château de Schleissheim, - bâti sur le modèle de Versailles, pour y _peindre_, _psaller_, - composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas un original aussi - ce Charles-Albert qui, le jour où on le couronna empereur, - écrivit au comte Tœrring qu’il était plus malheureux que Job? - On reconnaît quelques traits du caractère de Louis II dans - Charles-Théodore, de la branche palatine, qui, à Mannheim, - voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat de sa - cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs et acteurs de - l’Allemagne et fit jouer les premiers drames de Schiller, mais il - ruinait son Palatinat. Le duc de Bavière étant mort sans enfants, - ce Charles-Théodore dut quitter son cher Mannheim et venir à - Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable. Ennuyé, - lassé, il songea à se mettre sous la protection de l’Autriche - pour être délivré du fardeau des affaires. Il demeura pourtant - souverain malgré lui, par la volonté énergique de Frédéric le - Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de l’Opéra de - Munich un des meilleurs de l’Europe, au dire de Stendhal. - - «Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre branche) qui fut le - premier roi de Bavière. Le fils de celui-ci, Louis Ier, fut un - roi artiste. Il passa sa jeunesse dans la société de peintres - et de sculpteurs, avec qui il fit de longs séjours en Italie. - Poète lui-même, il composait d’assez jolis vers. Dans son premier - recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la Grèce. Ses poésies - amoureuses et sentimentales ne manquent pas d’un certain charme; - on imprime encore ses distiques sur les calendriers bleus que - consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi, Louis Ier - s’adonna à ses goûts de construction. C’est lui qui a fait de - Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il avait dit: «Je veux en faire - une ville qui honore tellement l’Allemagne que personne ne puisse - se vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu Munich.» Mais - s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre étrangers, il ne put - rien créer d’original. L’_Athènes de l’Isar_, comme disent les - Allemands, n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit - des Odéons et des Propylées près d’un jardin du Palais-Royal, - avec ses arcades et ses jets d’eau. L’église de la cour est - copiée sur la _Capella Palatina_ de Palerme; la Galerie des - Maréchaux, sur la _Piazza dei Lanci_ de Florence, etc. Il - enrichit de tableaux excellents les galeries de sa capitale. - - «Ce bon roi aimait toutes les manifestations de l’art. Il avait - surtout un goût particulier pour la danse et pour les danseuses. - Une aventurière, jolie femme et femme d’esprit, Lola Montez, se - fit remarquer de Louis Ier par ses talents chorégraphiques et - réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive autorité. Très - ambitieuse, elle voulut jouer les premiers rôles et se prépara - à mettre en ballet l’histoire de Bavière. La favorite s’imposa - bientôt à la haute société de Munich. Et, non contente de ce - succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil d’État, dont - l’avis était indispensable, refusa. Elle tint bon. Enfin, après - de longues négociations, elle fut nommée comtesse de Landsfeld. - Voir ses _Mémoires_ amusants, mouvementés, mais peut-être - apocryphes. - - «Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs ne - prenait aucun soin de sa popularité. Quelques jeunes nobles, - qui s’étaient constitués ses cavaliers servants et qui - portaient ses couleurs, molestèrent des railleurs dans la rue. - Elle-même distribua quelques coups de cravache. On faisait - courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses projets de - gouvernement. L’effervescence générale de 1848 vint se joindre - à ce mécontentement. Des troubles éclatèrent à l’Université; - on éleva des barricades dans les rues. Pour éviter un conflit, - Louis Ier renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre - qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble singulièrement aux - rapports de Louis II avec Wagner. - - «Quelques jours après, la nouvelle se répandit que Lola était - revenue et l’émeute recommença. Alors, lassé de la sottise et de - l’ingratitude populaires, Louis Ier abdiqua, le 19 mars 1848, - en faveur de son fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni - celles des députations qui vinrent l’assurer de la fidélité - de ses sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa parole. - Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir reconquis son - indépendance et de pouvoir vivre en artiste à sa guise. Il - alla vivre à Rome où il se sentait toujours attiré. Il y était - connu et aimé: on lui avait donné le surnom de _Re amante delle - belle arti_. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes - qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps en temps en - _Teutschland_, comme il disait archaïquement. La bonne ville de - Munich, dont il se proclamait dans une lettre «le plus heureux - habitant», le recevait en triomphe comme le protecteur des arts. - Il était traité en roi, sans avoir les soucis du pouvoir. Combien - il devait remercier ces braves gens d’émeutiers, et Lola Montez, - cause indirecte de tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne - pour surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est là une - _chose allemande_ et qui lui tient à cœur; tantôt il s’occupe - du Musée Germanique de Nurenberg, sa fondation, ou bien il fait - élever une statue à Claude Lorrain, son peintre favori. - - «Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps encore, - jusque sous le règne de son petit-fils, à qui il ressemble par - bien des traits, cet étrange souverain volontairement détrôné. - - «Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé après son - abdication, fut aussi un prince original. Il s’occupait moins - des beaux-arts, mais beaucoup plus de philosophie et de - sciences. Jeune homme, il se proposait d’imiter sur le trône - Marc-Aurèle. Il écrivit de petits traités moraux: _Questions à - mon Cœur_, le _Devoir et le Plaisir_ et aussi des _Pensées_, - où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe préféré, - dont il annotait les ouvrages, et avec qui il entretint une - correspondance interrompue seulement par les soucis du pouvoir. - Le Roi s’y montre rongé de mélancolie et de doutes métaphysiques: - ce qui a pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus - longtemps, il serait devenu fou comme ses deux fils. Il paraît - néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence: à preuve - ces causeries sur l’histoire qu’il demandait à Ranke et après - lesquelles il faisait de curieuses remarques. On trouve ces - sortes de dialogues résumés dans le dernier volume de l’_Histoire - universelle_, de Ranke. - - «Louis Ier avait voulu faire de Munich une cité d’art. Max - compléta son œuvre en le rendant centre scientifique et en - attirant autour de lui des savants. Le chimiste Liebig fut son - favori. Et c’était vraiment une cour originale que celle des - «élus» ou la _Table Ronde du roi Max_, comme ils se nommaient - eux-mêmes; un jour ils allaient dans le laboratoire de Liebig - assister à ses expériences sur les gaz et, le lendemain, - ils entendaient une conférence de Dœnniges sur les chansons - populaires de l’Allemagne. - - «On voit que Louis II apportait en naissant, du côté paternel, - des qualités rares et singulières. Il y a en puissance, chez ses - ancêtres, d’inquiétantes dispositions qui atteindront en lui et - en son frère leur développement parfait. - - «Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse on la - surnommait l’_Ange_, à cause de son éclatante beauté: elle - a donné à Louis II cette expression idéale qui en a fait un - véritable Prince Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise - de Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer que Napoléon - lui rendrait Magdebourg contre une rose.» - - (_Louis II de Bavière_, chapitre premier, - Jacques Bainville.) - - - [16] (page 178). L’impératrice devait recevoir quelques - archiduchesses. De là cette robe de cérémonie. - - --Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que j’ai fait de - la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. - Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de - cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on - doit au sang royal. - - - [17] (page 198). M. Adolphe Aderer se rappelle avoir vu - l’impératrice en 1875, quand elle habitait ce château de - Sassetot, qui regarde la mer et domine l’étroite vallée des - Petites-Dalles. «L’impératrice Elisabeth franchissait à cheval un - champ de blé qui bordait la falaise. Les épis, grêlés et mêlés - de coquelicots, se tendaient vers le soleil pour se réchauffer - de la bise toujours froide envoyée par la mer voisine. Hantée - par les souvenirs des poètes antiques qu’elle préférait, la - cavalière, droite sur un grand cheval, que les barbes des épis - piquaient à ses flancs vigoureux, se croyait plutôt la reine - des Amazones que la souveraine d’un vaste pays, aussi éloigné - de ses yeux que de sa pensée. Un frisson me saisit, parce que - la belle dame s’approcha si près du bord de la falaise qu’il - me parut qu’elle allait le dépasser: un cri d’épouvante me - vint à la gorge. Au même instant, le cheval se retourna d’un - bond, et il reprit sa course de vertige à travers les épis - blonds. Au pays, on me dit que la souveraine se plaisait tous - les jours à ce jeu violent qui valait, le soir, au majordome - du château des réclamations apportées par les propriétaires - des champs traversés: réclamations dont on ne parlait jamais à - l’impératrice pour ne point troubler son sport favori. L’écuyère - passionnée subissait aussi l’influence mystérieuse de la mer, - qu’elle adorait. On avait mis un yacht à sa disposition: elle - lui préférait une petite barque sur laquelle elle partait seule, - avec le fils du maître baigneur des Petites-Dalles, un gamin de - quinze ans. Elle allait ainsi jusqu’à l’une des plagettes du - voisinage, où ses dames d’honneur, qu’on avait menées en voiture - au même endroit, l’attendaient.» Il est curieux de recueillir ces - images auxquelles nous restituons une âme. On sait maintenant à - quoi rêvait cette solitaire dans ses grandes courses et sur la - mer. Plus loin (¿p. 217), nous l’entendrons parler de l’un de ces - chevaux auxquels elle demandait d’affronter la mort. - - - [18] (page 199). Voir cette scène de l’impératrice au pied de la - Tour de Brunehaut, p. 127, _Scènes et Doctrines du Nationalisme_. - - - [19] (page 220). M. Christomanos n’a point écrit dans son livre - le voyage à Madère; il a raconté cette anecdote dans la _Nouvelle - Presse libre_, de Vienne, en septembre 1898. - - - [20] (page 234). _Le Régime de l’Impératrice._--Que l’on m’accuse - de mauvais goût! Mais à titre d’indication sur la physiologie - de cette personne singulière qui nous enlève si haut, loin de - terre, et pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le - régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait: «Lever à - cinq heures, bain d’eau distillée (massage suédois, bain de - vapeur parfois), une heure de marche dehors, s’il fait beau; en - cas de pluie, sous une galerie ou le long d’un corridor. Vers - six heures, une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux - heures pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures, - déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf, de quelques - mets faciles à digérer, puis la grande promenade de quatre ou - cinq heures, et tous les sports imaginables. (En escrime, en - natation, en équitation surtout, elle était de première force. - Elle préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on ne - servait jamais le dîner du soir; si elle avait des hôtes, elle - se bornait à le présider sans y toucher, se contentant de lait - glacé, d’œufs crus et de Porto.» Et en dépit de cette discipline, - des insomnies. On le voit bien par cette belle scène du lever du - soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis toujours ici - avant le lever du soleil.» - - - [21] (page 243). Je donne tout sec, aux gens d’imagination, un - fait qui peut leur fournir un départ pour la rêverie. - - L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique collier de - grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla de les - remettre à la mer. Seule avec un vieux moine du couvent de - _Paléocastrizza_, qui est situé sur un promontoire abrupt de - la côte occidentale de Corfou, elle monta dans une barque. - Ils déposèrent les perles malades dans les rochers marins que - dominent les ruines de l’_Angelokastron_, vieux château fort des - despotes byzantins de l’Epire. Le vieux moine jura le secret. - Il mourut dans le moment même où l’impératrice fut assassinée. - Le collier repose sous la vague, dans le sublime horizon que - préférait cette errante. Ses pensées précieuses trouvèrent-elles - un cœur profond, très loin au-dessous des tempêtes et des regards? - - - [22] (page 274). Ces méditations, ces analyses, c’est une - méthode intérieure à laquelle je suis resté fidèle jusque - dans la propagande politique (par exemple, quand je fondais - le nationalisme sur la _Terre et les Morts_) et là encore je - me trouvais peut-être en opposition avec des coreligionnaires - qui, pour servir des idées analogues, employaient des moyens - plus extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi» répondait - certainement à une disposition de la jeunesse dans les dernières - années, à une disposition qui n’avait pas encore été exprimée et - satisfaite à ce degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et - me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance, mais qui - n’acceptait pas ces dispositions ou qui ne les retrouvait pas en - lui, sentait bien pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul - Bourget écrivait le 15 août 1890: - - «Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie littéraire depuis - 1880, M. Maurice Barrès est certainement le plus célèbre. Il - est aussi celui contre lequel les plus violentes attaques ont - déjà été dirigées. C’est le sort de toutes les personnalités - très distinguées, et par suite très différentes, de passionner - l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt qu’elles - apparaissent en pleine lumière. Les âmes originales sont rares, - et le premier effort du vulgaire est de s’acharner à les - détruire, à les abaisser du moins à son niveau. Il y réussit, - hélas! bien souvent et, même quand il semble échouer, l’effort de - résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop d’exemples - attestent cette difficulté pour un moderne de rester lui-même, - indépendant et sincère, ni soumis au monde qui l’entoure, ni - révolté contre lui.--Ah! la destruction de notre vrai _moi_ par - l’esprit de révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires - préjugés, qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus pour leur - épargner de reprendre la route où se sont enlisés tant de beaux - génies!... - - «Ce souci presque douloureux de l’indépendance de son _moi_, - d’une culture de ce _moi_ d’après le type natif, sans concession - de faiblesse, sans outrance de contraste, tel est le premier - trait qui se dessine dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès, - dans ces deux romans d’une si savoureuse nouveauté: _Sous l’Œil - des Barbares_ et l’_Homme libre_. Et, comme d’ordinaire cette - simple syllabe: le _moi_, signifie dans la conversation courante: - les pires instincts du cœur sans amour, il est devenu cela pour - beaucoup de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant - quels malentendus peut créer une petite formule. Si M. Barrès, - au lieu de parler de son _moi_, en philosophe qui ne recule pas - devant un terme un peu technique, avait exprimé sa pensée ainsi: - «Rien n’est plus précieux pour un homme que de garder intactes - ses convictions à lui, ses passions à lui, son Idéal enfin, et - le grand travail de notre jeunesse doit être de découvrir en soi - ces convictions, ces passions, cet Idéal», les mêmes critiques - eussent bien été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce - jeune homme si cher à Michelet,--un courageux, un fervent dévot - de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé encore à ce malentendu: - c’est le courage d’un Parisien obligé de s’armer d’ironie pour - se défendre contre l’assaut des innombrables adversaires prêts - à railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la ferveur - d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins de la vie - morale palpitent et souffrent à vide, sans cet aliment de la - foi au mystère du monde, à la réalité vivante et aimante de - l’Inconnaissable, à Dieu, pour tout dire,--et c’est le second - trait de cette nature si profondément éprise de l’indépendance - intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance est - en même temps une sorte de mystique incroyant qui ne sait pas - prier et qui met au-dessus de tous les livres celui qui d’un bout - à l’autre n’est qu’une prière: l’_Imitation de Notre-Seigneur - Jésus-Christ_. - - «Ironique et méprisant par amour d’un Idéal dont il n’aperçoit - pas de principe extérieur à lui-même, anxieux uniquement des - choses de l’Ame et n’acceptant pas la foi qui seule donne une - interprétation ample et profonde aux choses de l’Ame,--tel se - montre le romancier trop compliqué de _Sous l’Œil des Barbares_, - et il résulte de cette double disposition une maladie morale très - singulière, dont un exemple déjà avait été donné par Benjamin - Constant, et qui réside dans l’intermittence de l’émotion. - L’homme qui met son Idéal infiniment haut trouve sans cesse des - défauts qui le froissent dans les objets ou les êtres auxquels - il s’attache, et l’intensité de ses goûts est proportionnée à - l’ardeur de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,--car il - porte en lui-même un élément d’ironie, et il est immanquable que - cette ironie s’applique à ces objets et à ces êtres aussitôt - qu’il commence de voir ces défauts. «Tout ce qui me faisait - frémir d’amour dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait - presque aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de l’ironie - et de l’amour devient même si rapide qu’elle aboutit à la plus - singulière des simultanéités et, pour douloureuse qu’elle soit, - elle ne tarde pas à devenir aussi nécessaire, en vertu de cette - loi des réactions qui gouverne le monde moral comme le monde - physique. On se sent sentir davantage à sentir par contradiction, - mais il n’est pas de gymnastique qui épuise davantage toutes - les forces vitales du cœur. Alors, à des dépenses excessives - d’émotion succèdent des atonies étranges, une mort intérieure et - cette triste, cette lourde sécheresse dont _Adolphe_ est le poème - inimitable. Dans cette aridité cependant que devenir, avec une - sensibilité qui souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de - galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés pour - échapper à l’_adolphisme_?--Il faut bien créer des mots nouveaux - pour des phénomènes aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a - conduit M. Barrès à une audacieuse tentative pour appliquer à ses - propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands - religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et - c’est toute la genèse de l’_Homme libre_ que cette idée dont je - ne peux qu’indiquer ici le point de départ. - - «Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, M. Maurice - Barrès a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour. - Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître - Michelet: «Je ne peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares - de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais - n’est-ce pas une communication avec un hors de lui, n’est-ce - pas une foi qu’il cherche quand il parle de cet instinct des - foules dont il a le si profond amour? Ce besoin de l’action qui - l’a saisi et son socialisme attestent encore chez lui cette - soif et cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre que - lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une vie morale, - complète et féconde. Y parviendra-t-il? Ce que l’action, telle - qu’il l’a choisie, comporte de médiocrités ambiantes n’est pas - l’obstacle. Agir, c’est toujours accepter la mesquinerie de - conditions autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient - que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques notes qui - demanderaient un long développement, j’ajouterai que je ne doute - pas qu’elles ne paraissent ridiculement solennelles à beaucoup, - étant donné que pour le monde notre ami est simplement un jeune - romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est fait nommer député de - Nancy dans le parti révisionniste, comme Alcibiade fit couper - la queue de son chien légendaire,--par goût du tapage. Ceux qui - jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas le respect - religieux de cette force saine qui est le talent. Pour moi, celui - qui a écrit certaine page sur le Christ de Léonard de Vinci est - un artiste d’une telle supériorité de pathétique et si fièrement - doué, que je crois lui devoir de le prendre comme il se donne, - comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une âme très sérieuse - et très profonde, et si sincère même dans ses ironies, et c’est - à cause de cela que je regarde avec une si fraternelle anxiété - son chemin vers de nouvelles expériences et que j’attends, comme - je n’attends guère de livre, sa prochaine œuvre, ce _Qualis - artifex pereo!_ qui achèvera les _Barbares_ et l’_Homme libre_. - Et il faudra bien voir alors autre chose qu’un décadent ou qu’un - dilettante dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus - original qui ait paru depuis Baudelaire.» - - PAUL BOURGET. - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - =La Mort de Venise.= 11 - - I.--Jusqu’à midi dans ses quartiers pauvres. 23 - II.--Une soirée dans le silence et le vent de - la mort. 37 - III.--Les ombres qui flottent sur les couchants - de l’Adriatique. 56 - IV.--Le chant d’une beauté qui s’en va vers - la mort. 109 - - =Stanislas de Guaita (1861-1898).= 123 - - =Une Impératrice de la Solitude.= 161 - - I.--Un petit étudiant corfiote. 166 - II.--Un spectacle somptueux et bizarre. 171 - III.--Une grande richesse d’émotivité. 179 - IV.--Que ne faisait-elle l’Impératrice! 189 - V.--L’Achilleion. 197 - VI.--Sentimentalisme matérialiste. 212 - VII.--Anecdotes chétives et larges clartés. 224 - VIII.--Les violons chantent: «Jam transiit». 230 - IX.--Rejetons la coupe à la mer. 239 - - =Souvenir de Pau en Béarn.= 247 - - =Leconte de Lisle.= 261 - - =Le 2 Novembre en Lorraine.= 273 - - NOTES. 293 - - -6757-02.--Corbeil. Imprimerie Éd. CRÉTÉ. - - - - - ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS - - - =LE CULTE DU MOI=, trois romans idéologiques. - - * =Sous l’Œil des Barbares.= Nouvelle édition - augmentée d’un examen des trois idéologies 1 vol. - * * =Un Homme libre= 1 vol. - * * * =Le Jardin de Bérénice= 1 vol. - - =L’Ennemi des Lois= 1 vol. - - =Du Sang, de la Volupté et de la Mort.= Nouvelle édition - de 1903, revue et augmentée 1 vol. - - =Un Amateur d’Ames.= Illustrations de L. DUNKI, gravées - sur bois 1 vol. - - =Amori et Dolori sacrum= 1 vol. - - =LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE=: - - LIVRE PREMIER: =Les Déracinés= 1 vol. - LIVRE DEUXIÈME: =L’Appel au Soldat= 1 vol. - LIVRE TROISIÈME: =Leurs Figures= 1 vol. - - =Scènes et Doctrines du Nationalisme= 1 vol. - - - BROCHURES - - =Huit Jours chez M. Renan.= Une brochure in-8º (_Épuisé_). - =Trois Stations de Psychothérapie.= Une brochure in-32. 1 fr. - =Toute licence sauf contre l’Amour.= Une brochure in-32. 1 fr. - =Le Culte du Moi.= Tirage spécial de la préface de - _Sous l’Œil des Barbares_. Une brochure in-18 jésus. 1 fr. - =Stanislas de Guaita.= Une brochure in-8º (_Épuisé_). - =Contre les Ouvriers étrangers= (1893. _Épuisé_). - =Assainissement et Fédéralisme.= Discours prononcé à - Bordeaux le 29 juin 1895 (_Épuisé_). - =La Terre et les Morts=: _Sur quelles réalités fonder la - Conscience française_ (1899. _Épuisé_). - =L’Alsace et la Lorraine= (1899. _Épuisé_). - - - =UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE=, comédie de mœurs en trois - actes 2 fr. - - - _POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_: - - =Greco ou le Secret de Tolède.= - =Le Voyage à Sparte.= - - =LES BASTIONS DE L’EST=: - - * =La Discipline lorraine.= - - -Imp. PAUL DUPONT.--Paris, 1er Arr{t}.--175.5.1903 (Cl.) - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 13: «déclanche» remplacé par «déclenche» (Cette médiocre - lithographie déclenche). - - Page 63: «uateur» remplacé par «auteur» (L’auteur du _Génie du - Christianisme_). - - Page 81: «peut» remplacé par «peu» (peu fait pour dompter). - - Page 115: «mécontement» remplacé par «mécontentement» (les - dominantes de mon mécontentement). - - Page 130: «inutite» remplacé par «inutile» (ne m’a pas été - inutile). - - Page 147: «propre» remplacé par «propres» (ses propres - descendants). - - Page 149: «psycholo-logique» remplacé par «psychologique» (le - mécanisme psychologique des idées fixes). - - Page 205: «impépatrice» remplacé par «impératrice» (--La plupart - sont des antiques, dit l’impératrice). - - Page 212: «il.» remplacé par «ils» et «amours» par «amour.» (et - qu’ainsi ils ne peuvent pas donner prise à l’amour). - - - - - -End of Project Gutenberg's Amori et dolori sacrum, by Maurice Barrès - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM *** - -***** This file should be named 61108-0.txt or 61108-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/1/0/61108/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/61108-0.zip b/old/61108-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index a4805a2..0000000 --- a/old/61108-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/61108-h.zip b/old/61108-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index aee7b0e..0000000 --- a/old/61108-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/61108-h/61108-h.htm b/old/61108-h/61108-h.htm deleted file mode 100644 index e5354ef..0000000 --- a/old/61108-h/61108-h.htm +++ /dev/null @@ -1,8735 +0,0 @@ - -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg eBook of Amori et Dolori sacrum, - by Maurice Barrès</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -/* Titre */ -h1 {text-align: center; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Amori et dolori sacrum - La Mort de Venise - -Author: Maurice Barrès - -Release Date: January 5, 2020 [EBook #61108] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="figcenter screenonly"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="400" height="600" /> -</div> - - <div class="newpage"> - -<p class="sep4 cent esp"><span class="cs20">AMORI ET DOLORI</span><br /> -<span class="cs16">SACRUM</span></p> - - </div> - - <div class="newpage"> - -<p class="cent cs12">ŒUVRES DE MAURICE BARRÈS</p> - -<div style="font-size: small;"> - -<table summary="Catalogue des Œuvres de Maurice Barrès"> -<tr> - <td class="tdl" colspan="3"><b>LE CULTE DU MOI</b>, trois romans idéologiques:</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">*</td> - <td class="tdl"><b>Sous l’Œil des Barbares.</b> Nouvelle édition - augmentée d’un examen des trois idéologies</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">* *</td> - <td class="tdl"><b>Un Homme libre</b></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">* * *</td> - <td class="tdl"><b>Le Jardin de Bérénice</b></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><b>L’Ennemi des Lois</b></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b>Du Sang, de la Volupté et de la Mort.</b> - Nouvelle éditionde 1903, revue et augmentée</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b>Un Amateur d’Ames.</b> - Illustrations de <span class="smcap">L. Dunki</span>, - gravées sur bois</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b lang="la" xml:lang="la">Amori et Dolori sacrum</b></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="3"><b>LE ROMAN DE L’ÉNERGIE NATIONALE:</b></td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre premier</span>: <b>Les Déracinés</b></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre deuxième</span>: <b>L’Appel au Soldat</b></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td class="tdl"><span class="smcap">Livre troisième</span>: <b>Leurs Figures</b></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><b>Scènes et Doctrines du Nationalisme</b></td> - <td class="tdr">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdc high" colspan="3">BROCHURES</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="3"><b>Huit Jours chez M. Renan.</b> Une brochure in-32 (<i>Épuisé</i>).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b>Trois Stations de Psychothérapie.</b> Une brochure in-32.</td> - <td class="tdr"><b>1</b> fr.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b>Toute Licence sauf contre l’Amour.</b> Une brochure in-32.</td> - <td class="tdr"><b>1</b> fr.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b>Le Culte du Moi.</b> Tirage spécial de la préface de <i>Sous - l’Œil des Barbares</i>. Une brochure in-18 jésus</td> - <td class="tdr"><b>1</b> fr.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="3"><b>Stanislas de Guaita.</b> Une brochure in-8 (<i>Épuisé</i>).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="3"><b>Contre les Ouvriers étrangers</b> (1893. <i>Épuisé</i>).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b>Assainissement et Fédéralisme.</b> Discours prononcé à - Bordeaux le 29 juin 1895 (<i>Épuisé</i>).</td> - <td> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b>La Terre et les Morts</b>: <i>Sur quelles réalités fonder la - Conscience française</i> (1899. <i>Épuisé</i>).</td> - <td> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="3"><b>L’Alsace et la Lorraine</b> (1899. <i>Épuisé</i>).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="3"><hr class="hr10" /></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2"><b>UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE</b>, comédie de mœurs - en trois actes</td> - <td class="tdr"><b>2</b> fr.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc high" colspan="3"><i>POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="3"><b>Greco ou le Secret de Tolède.</b></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="3"><b>Le Voyage à Sparte.</b></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="3"><b>LES BASTIONS DE L’EST:</b></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">*</td> - <td class="tdl" colspan="2"><b>La Discipline lorraine.</b></td> -</tr> -</table> - -</div> - -<hr /> - -<p class="cent cs8">Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,<br /> -y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.</p> - - </div> - - <div class="newpage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/title.jpg" style="border: solid 3px #999;" alt="" width="400" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="newpage"> - -<p class="cent cs12">MAURICE BARRÈS</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h1>AMORI ET DOLORI<br /> -SACRUM</h1> - -<p class="cent">— La Mort de Venise —</p> - -<hr class="hr10" /> - -<p class="cent"><span class="cs8">PARIS</span><br /> -Félix JUVEN, Éditeur<br /> -<span class="cs8">122, Rue Réaumur, 122</span></p> - - </div> - - <div class="newpage"> - -<p class="cent">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p> - -<p class="cent cs8">20 exemplaires, sur papier de la manufacture impériale<br /> -du Japon, numérotés à la presse de 1 à 20.</p> - -<p class="cent cs8">30 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme de<br /> -Van Gelder Zonen, numérotés à la presse de 21 à 50.</p> - - </div> - - <div class="newchap"> - -<p class="cent cs20" style="line-height: 1.3em;"><span class="pagenum" id="Page_1"> </span> -<span lang="la" xml:lang="la">AMORI ET DOLORI SACRUM</span></p> - -<hr /> - -<p class="sep2">J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur -la façade rococo de <i lang="it" xml:lang="it">Santa Maria della -Passione</i>. Quel magnifique jeu ce serait de -meubler, en esprit, cette église pour qu’elle -devînt digne de sa double consécration! -<i><span lang="la" xml:lang="la">Amori et Dolori sacrum</span>... Consacré à l’Amour -et à la Douleur...</i> Peut-être que, d’abord, on -voudrait y grouper les toiles de Luini, car ce -peintre est grave, voluptueux et attendrissant. -Mais ses modèles ont été mêlés à si peu de -choses! Ce sont des petites gens, d’une pensée -trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés.</p> - -<p>Dieu me garde de mépriser aucune sincérité; -mais, puisque la conscience la plus -<span class="pagenum" id="Page_2">[p. II]</span> -ouverte ne saurait tout accueillir et tout comprendre -et puisqu’il faut faire un choix, je -donne ma prédilection aux images qui sont -chargées de riches expériences. Nul charme -de jeune fille n’égale certaines figures de -femmes âgées. On trouvera dans ce recueil -un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de -Bavière, impératrice d’Autriche.</p> - -<p>«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta, -l’Amour est la déesse myrionyme; on l’adore -sous mille noms. Honte à qui tient pour impur -l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire -et le plus coupable arrive à être jugé -digne de continuer l’esprit de l’humanité. -A tous les degrés de l’échelle infinie, l’amour -se transfigure et lubrifie les joints de cet univers. -Tout ce qui se fait de bien et de beau -dans le monde se fait par le principe qui attire -l’un vers l’autre deux enfants.» Je n’y contredis -point, mais souvent les approches de -la mort et l’usure affinent des hommes qui -semblaient incapables de recueillement. A -<span class="pagenum" id="Page_3">[p. III]</span> -bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir -décidément mort leur permet enfin d’écouter. -Ils entendent le bâillement universel, l’aveu -d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier -mot de toutes les activités. Cette connaissance -ne décolore pas l’univers; il est plus -richement diapré sous les yeux avertis d’un -Faust que sous le regard impatient d’un jeune -brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait -qu’on lui donnât pour titre les trois mots -inscrits sur un monument de Pise <i lang="la" xml:lang="la">Somno et -Quieti sacrum</i>!</p> - -<p>Les pages que nous publions aujourd’hui -appartiennent à la même veine que <i>Du Sang, -de la Volupté et de la Mort</i>. La mort et -la volupté, la douleur et l’amour s’appellent -les unes les autres dans notre imagination. -En Italie, les entremetteuses, dit-on, -pour faire voir les jeunes filles dont elles -disposent les assoient sur les tombes dans -les églises. En Orient, les femmes prennent -pour jardins les cimetières. A Paris, on n’est -<span class="pagenum" id="Page_4">[p. IV]</span> -jamais mieux étourdi par l’odeur des roses -que si l’on accompagne en juin les corbillards -chargés de fleurs. Sainte Rose de Lima -(j’ignore sa biographie, mais un nom si délicieux -lui prête une grande autorité) pensait -que les larmes sont la plus belle richesse de -la création. Il n’y a pas de volupté profonde -sans brisement du cœur. Et les physiologistes -s’accordent avec les poètes et les philosophes -pour reconnaître que, si l’amour continue -l’espèce, la douleur la purifie.</p> - -<p>Je ne souhaite pas qu’<i lang="la" xml:lang="la">Amori et Dolori -Sacrum</i> élargisse beaucoup le cercle des sympathies -que me valut <i>Du Sang</i>. Une société -silencieuse et choisie convient à ces deux -livres. Celui-ci toutefois me paraît plus -lourd dans la main et plus savant pour -l’oreille que mon recueil de 1895. J’ai mis de -l’ordre dans toutes mes libertés; j’ai vu l’unité -des émotions que je recueillais sur de longs -espaces de temps et de pays.</p> - -<p>Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux -<span class="pagenum" id="Page_5">[p. V]</span> -bougies, si l’angoisse étreint un passant, il a -peur d’être seul et cependant redoute qu’un -importun l’oblige à sourire. La distance -l’effraye qui le sépare de son chez soi. Ses -tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit, -puisses-tu bientôt passer! Mais elle est un pas -vers la mort, dont je me fais, ce soir, une -idée nette!... Cependant, le matin arrive, et -voici que, sur le rempart de cette ville inconnue, -le même voyageur goûte la lumière des -champs, le son des cloches, l’insouciance des -enfants. Il savoure la vie, il rirait de cet -homme chagrin s’il se le rappelait.... Monotones -balancements que nous portons sur -tous les paysages!</p> - -<p>Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus -que de livres, il n’est d’horizon qui demeure -indéfiniment satisfaisant, car toute beauté que -je m’assimile provoque en moi de plus grandes -exigences. A l’user, je m’écrie d’une Venise, -comme d’un Leconte de Lisle: «Encore un -citron de pressé!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_6">[p. VI]</span> -Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur -la première formation de mon goût. De voyage -en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle -si sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries, -d’innombrables boutiques, du confort; enfin -une graisse germanique. Cependant j’y gardai -toujours ma jeune puissance de sentir seulement -ce qui pouvait exciter ma fièvre imaginative. -On trouvera ici la cristallisation -de quinze années. L’impératrice Joséphine, -me dit le poète Robert de Montesquiou, possédait -une opale fluide et fulgurante qu’elle -nommait «l’Incendie de Troie». L’opale n’est -point une pierre si rare qu’il me soit interdit -de penser que j’offre à quelques amis un -«Incendie de Venise». Je leur signale un -certain embrasement sur l’eau.</p> - -<p class="sep2">Bien que ce soit ici très expressément un -livre de solitude—et je rappelle que les -Espagnols donnent le nom de <i>soledad</i> à certain -petit poème elliptique,—on y rencontrera des -<span class="pagenum" id="Page_7">[p. VII]</span> -idées et des images qui nourrissent notre -action politique. C’est que l’auteur a vu peu -à peu se former en lui-même une intime union -de l’art et de la vie: toutes les réalités où s’appuient -nos regrets, nos désirs, nos espérances, -nos volontés, se transforment à notre insu en -matière poétique. Il en va ainsi chez tout -homme qui a trouvé, préservé, dégagé sa -source, la source vive que chacun porte en -soi-même.</p> - -<p>Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je -n’ignore pas ce que suppose de romantisme -une telle émotivité. Mais précisément nous -voulons la régler. Engagés dans la voie que -nous fit le dix-neuvième siècle, nous prétendons -pourtant redresser notre sens de la vie. -J’ai trouvé une discipline dans les cimetières -où nos prédécesseurs divaguaient, et c’est -grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous -transmirent ces grands poètes de la rêverie -que nous dégagerons des vérités positives -situées dans notre profond sous-conscient.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_8">[p. VIII]</span> -Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma -nappe inépuisable, c’est ma Lorraine. Encore -devrai-je dire comment je la conçois. Pour -l’instant, j’inscris son nom dans un chapitre -de ce recueil.</p> - -<p>La beauté des jeunes femmes est distribuée -sur les diverses parties de leur corps; aussi, -pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et -leur grande complaisance, mais cette beauté, -quand elles vieillissent, se fixe toute sur leur -visage. C’est ainsi que, dans ma jeunesse, j’ai -cru la beauté dispersée à travers le monde et -principalement sur les régions les plus mystérieuses, -mais aujourd’hui j’en trouve l’essentiel -sur le visage sans éclat de ma terre natale.</p> - -<p class="sep2 ralign">Janvier 1903.</p> - - </div> - - <div class="newchap"> - -<p class="cent cs12">LA MORT DE VENISE</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_11"> - -<h2>LA MORT DE VENISE</h2> - -<p class="first"><i>Vous rappelez-vous l’Exposition des «Graveurs -du Siècle» qu’il y eut à Paris, voici -quelques années? Je parcourais ses salles désertes, -quand soudain une lithographie d’Aimé -de Lemud m’arrêta, me vivifia, fit jaillir en -moi un flot de poésie.</i></p> - -<p>L’Enfance de Callot! <i>Cela plut vers 1839. -Une belle fille bohémienne tient le petit Callot -par la main. A grand pas ils marchent vers -l’Italie. De toute mon âme je les accompagne. -Ah! que ne puis je leur être utile!</i></p> - -<p><i>Pourtant, ne cherchez pas aux cartons des -étalagistes cette vieille image mi-romantique, -mi-bourgeoise. Elle serait dans votre main -déçue l’humble petite bête noiraude qui, la -veille au soir, luisait mystérieusement sous -<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> -l’herbe du fossé: car vous n’avez point vécu -les destinées de la Lorraine, et cette lithographie -ne vaut qu’à les réveiller dans nos âmes. -C’est ainsi que tels pauvres vers d’un méchant -livret italien emplissent de volupté et de mélancolie -celui qui possède le souvenir éternellement -fécond d’un air de Bellini, dont ils -servent à désigner la passion ou les nuances -de sentiment.</i></p> - -<p><i>Lemud, enfant de Thionville, quand il fit à -Metz son apprentissage d’art, dut méditer -avec nostalgie l’aventure de Callot qui, gamin -de douze ans, pour voir de la belle peinture, -se sauva de Lorraine jusqu’à Rome, avec -des bohémiens. De là ce dessin, qui exprime -notre esprit de l’Est, bien que pour le styliser -il se soit souvenu du délicieux mythe méditerranéen, -du petit Tobie guidé par l’ange. Le -jeune, l’heureux Callot! Les belles histoires -dont le nourrit son guide! Qu’ils sont excités! -C’est l’image aimable d’une forte vocation; -mais voyez-y davantage: reconnaissez le rêve -d’une race qui, depuis des siècles, se bat aux -extrêmes avant-postes contre les puissances -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -de la Germanie pour l’idéal latin. Une prédisposition -transmise avec notre sang nous -oriente vers le classicisme, nous détourne -d’Allemagne.</i></p> - -<p><i>Cette médiocre lithographie <ins id="cor_1" title="déclanche">déclenche</ins> (je ne -sais pas de mot plus direct) la chanson qu’a -mise en moi ma race, et qui m’entraînait, -belle comme un ange, romanesque comme une -fille tzigane, quand, à vingt-trois ans, pour -la première fois, j’allais de Nancy à Venise.</i></p> - -<p class="sep2"><i>C’est à travers des cultures déjà méridionales, -mais grasses, miroitant de rosée le -matin et frissonnant sans trêve aux caresses -fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner -on s’achemine vers Venise, éclatante et -sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on -peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, -et je songe au visage de Virgile qui rougissait -aisément. Au printemps, ces arbres me -tendent leurs branches fleuries avec l’innocence -infiniment civilisée des Luini, et, quand l’automne -les charge de fruits, tout ce Veneto -agricole se fait sociable et voluptueux comme -<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -un Concert du Giorgione. Je ne puis décider -dans lequel de ses styles cette nature multiforme -m’enchante davantage. Mais, au terme -du voyage, on trouve une ville toujours pareille -sur une eau prisonnière.</i></p> - -<p><i>Étincelante fête figée de Saint-Marc et du -Grand Canal! Venise a des caprices, mais -n’a point de saisons, elle connaît seulement -ce que lui en racontent les nuages quand ils -montent sur le ciel pour épouser sa lagune.</i></p> - -<p class="sep2"><i>Cette ville ma toujours donné la fièvre. En -vain, le matin, avec son bleu si tendre et quand -elle sonne ses clairs angélus, en vain l’après-midi -sur la Piazza, quand une musique et des -jolies filles en châles ajoutent au meilleur des -cafés, faisait-elle l’anodine. «Menteuse, lui -disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»</i></p> - -<p><i>Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour -les fiévreux tout est fièvre. Vers 1889, je distinguais -une mélancolie déchirante dans la -peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus -qu’un adorable maître de ballet et le peintre -aux teintes claires qui nous révéla les plus -<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -délicieuses jambes. Combien d’heures je passai -à la Bibliothèque de Saint-Marc ou bien -à la Querini, cherchant des interprétations -romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils -sont luxe, facilité, invention intarissable, faiblesse, -volupté, désespoir. Tiepolo dessine de -l’insaisissable: la tristesse physiologique, -l’épuisement de Venise. Partout un air de fête, -mais rien ne nourrit plus les puissances de la -République. Splendide bouquet, dont les -racines sont coupées à Candie, en Morée, sur -la terre ferme même. Sa lagune où elle plonge -la protège; elle s’y fane pourtant. L’opéra -fait ses dernières, ses plus hautes roulades; -on va baisser, éteindre la rampe. L’État -meurt. Et Venise dont les forces tarissent ne -dure que pour justifier nos regrets de ses -prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre -vénitienne disparut sous le flot des Turcs, -rien n’y survécut de la métropole qu’Henri -Martinengo. Les vainqueurs le mutilèrent au -lieu de le tuer; il demeura dans le sérail -du grand vizir...</i></p> - -<p><i>Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -ans, je tirais des albums que Tiepolo a -dessinés aux temps d’extrême carnaval où -Venise adorait le brillant et léger Cimarosa. -L’air fiévreux des lagunes se mêle à mes -jugements. Et puis dans cette ville flotte un -romantisme créé par nos pères, qui se précipite -sur un visiteur prédisposé.</i></p> - -<p><i>Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse -des nuances du sentiment, aux rêveries sur le -Moi. Cette eau plate frissonne à peine sous -la barque qui m’emprisonne; de fastueux -palais m’isolent de l’immense nature et de -l’océan mouvant des phénomènes; ici tout est -d’humanité et d’une humanité figée, semble-t-il, -fixée. «Les forêts futures se balancent imperceptiblement -aux forêts vivantes,» dit avec -une délicatesse puissante le malade Maurice -de Guérin. Il faut tout le malaise où Venise -nous met, et qui nous affine, pour que nous -puissions sentir ce quelle dégage de ses -extrêmes maturités?</i></p> - -<p><i>Sur le vaste miroir que la lune pâlissait, -Jean-Jacques, puis Gœthe, entendirent de -l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se -<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -jeter les vers du Tasse ou bien de l’Arioste. -Plainte sans tristesse. Ces voix lointaines ont -quelque chose d’indéfinissable qui émeut jusqu’aux -larmes. Une personne solitaire chante -pour qu’une autre animée des mêmes sentiments -l’entende et lui réponde. Le Tasse et l’Arioste -se taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des -hôtels où des barques en feu débitent des couplets -napolitains, l’eau balancée, qui dans la -nuit s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse -à ses chuchotements, et puis, dans -un flot gras, s’empresse de noyer son éternelle -confidence.</i></p> - -<p><i>Au printemps, en été, en automne surtout, -j’ai cherché à déchiffrer ce soupir suspendu, -cette tristesse voluptueuse dont Venise éternellement -se pâme. Mon objet n’est point ici de -peindre directement des pierres, de l’eau, des -nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions -indéfinissables où nous met le paludisme -de cette ruine romantique.</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span></p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>La plupart des voyageurs qui décrivent -Venise, et les artistes avec qui tant de fois je -l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter: -«Ah! Venise, comme tu étais belle quand le -Grand Canal reflétait les façades de tes maisons -peintes à fresque, quand tes gondoles traînaient -dans leurs sillages de fastueuses pièces -de velours, et surtout durant ces pompes -annuelles où la galère à la tête de bœuf paradait -au large de San Giorgio Maggiore.»</p> - -<p>Ces magnificences me parlent sans me conquérir. -Tout comme un autre, je puis goûter -un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un -marchand de curiosités, un collectionneur de -bibelots, pour que des objets auxquels rien ne -me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la -beauté qui n’est point ma parente, fort bien, -mais on voudrait voir ton âme. Quand le poignard -sortira-t-il de ce fourreau? Frappe -<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> -donc, ô beauté!» Rien ne m’importe qui ne -va pas fouiller en moi très profond, réveiller -mes morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne -point les grandes courses de taureaux, car le -péril et le meurtre troublent les jeunes femmes, -ni certaines danses, car elles paraissent asservir -la beauté à la force mâle qui se repose et -qui regarde. Voilà des spectacles d’une valeur -universelle. Ils agissent sur notre inconscient -et par là, en tous lieux, à toutes les époques, -ils intéressent la vaste humanité, ou, plus -vaste encore, l’animalité chez l’homme. Les -taureaux de Séville, les danseuses de Bénarès -ou de Montmartre suscitent nécessairement -un émoi vieux comme l’amour et la mort. -Mais cette foire de la Piazzetta que regrettent -les dévots de Venise, croyez-vous que, pour -la visiter, je quitterais nos expositions universelles? -Et même, que me dirait la pompe -des rentrées victorieuses, le défilé devant -San Giorgio des galéasses qui vont atterrir -au môle de la Giudecca? Je ne suis point -prédestiné pour les grandes cérémonies de -cette religion municipale.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -Bien que mon amour de l’ordre, amour -auquel je m’oblige, et un sentiment instinctif -de reconnaissance, car il n’est point une civilisation -dont je ne me déclare débiteur, me -convainquent de respecter tous ceux qui -présidèrent au développement des diverses -nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir -au musée municipal Correr et dans San Giovanni -e Paolo, où l’on voit les effigies et les -ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent -à l’ordinaire trois caractères de -diplomate, de commerçant et de guerrier qui -les différencient des chefs de ma race. Ils -n’ont pas collaboré à ma notion de l’honneur. -Quand je parcourais la Grèce et que les forteresses -franques m’occupaient, faut-il l’avouer? -plus que les vestiges de l’hellénisme, ce -n’étaient pas les grands guerriers commerçants -de Venise que j’évoquais, mais tout -mon cœur rejoignait mes seigneurs naturels, -les aventureux chevaliers de Bourgogne et de -Champagne.</p> - -<p class="sep2">Au terme d’un livre fameux, Condorcet, -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -qui vient de tracer le «tableau des progrès -de l’esprit humain», déclare: «Cette contemplation -est pour moi un asile où le souvenir -de mes persécuteurs ne peut pas me -poursuivre.» Cette phrase, qui me touche -vivement, ne me vint jamais à l’esprit quand -j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse, -mais plusieurs fois elle exprima délicieusement -ma pensée intime, tandis que j’errais aux -solitudes de la Venise vaincue.</p> - -<p>Le génie commercial de Venise, son gouvernement -despotique et républicain, la grâce -orientale de son gothique, ses inventions -décoratives, voilà les solides pilotes de sa -gloire: nulle de ces merveilles pourtant ne -suffirait à fournir cette qualité de volupté mélancolique -qui est proprement vénitienne. La -puissance de cette ville sur les rêveurs, c’est -que, dans ses canaux livides, des murailles -byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, -romanes, voire rococo, toutes trempées de -mousse, atteignent sous l’action du soleil, -de la pluie et de l’orage, le tournant équivoque -où, plus abondantes de grâce artistique, -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -elles commencent leur décomposition. Il en -va ainsi des roses et des fleurs du magnolia -qui n’offrent jamais d’odeur plus enivrante, ni -de coloration plus forte qu’à l’instant où la -mort y projette ses secrètes fusées et nous -propose ses vertiges.</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_23"> - -<h3>I<br /> -JUSQU’A MIDI DANS SES QUARTIERS PAUVRES...</h3> - -<p>Je plains Venise au point où les siècles -l’abandonnèrent, mais je ne voudrais point -que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie; -s’il faut l’expliquer, je décrirai, entre mille -impressions qui, selon moi, la justifient, ce -que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura -la Cà d’Oro.</p> - -<p>Pendant longtemps notre plaisir, devant ce -chef-d’œuvre du gothique vénitien, eut la -qualité douloureuse qu’inspire une beauté -imprudente, si elle n’oppose aux fièvres que -ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on, avec sa -galerie du bas et ses deux loges superposées, -avec ses colonnes et ses arcs transparents -au soleil qui les baigne, et si délicatement -ouvragée que le courant d’air du canal -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -devrait suffire à la déchirer comme une dentelle -de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le -<em>XIV<sup>e</sup></em> siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une -telle vaillance? Que n’ai-je la fortune d’intervenir -dans les destinées de ce petit palais! -Je voudrais le secourir.»</p> - -<p>Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne -demeure ne demande plus notre compassion, -elle prétend à notre hommage -admiratif. Avec plaisir, je le lui portai, mais -tout de suite comme elle me parut luxueuse -et d’un goût trop riche! Je me sentis froid -pour un art qu’aucun mystère ne baignait plus.</p> - -<p>En face de cet heureux joyau qu’admiraient -de nombreuses barques, et sur ce Grand -Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi, -avec une grâce irrésistible, des régions écartées -de Venise.</p> - -<p>A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient -à maintenir, tant bien que mal, quelques -beaux instants de l’apogée vénitienne, tous -les petits sentiers de pierre ou d’eau, <span lang="it" xml:lang="it"><i>rio</i>, -<i>fondamenta</i>, <i>salizzada</i>, <i>calle</i></span>, continuent lentement -leur régression. Ce réseau solitaire -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -nous invite au plaisir délicat du repliement. -J’y désirai revoir, entre mille perles malades, -l’humble et délaissée Sainte-Alvise.</p> - -<p>Sur la droite de la Cà d’Oro, par le rio -San Felice, mon gondolier s’engagea...</p> - -<p class="sep2">Le charme puissant de ces petits canaux, -pleins d’ombre dans le bas et violemment -illuminés au faîte, vient en partie du contraste -de leur fraîcheur avec la réverbération du -soleil sur les eaux plus larges. Jusqu’à midi, -dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise -a cette jeunesse étincelante qui, dès neuf -heures, disparaît de la campagne avec la -rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans -son grand silence! Ce silence, à bien l’observer, -n’est pas absence de bruits, mais -absence de rumeur sourde: tous les sons -courent nets et intacts dans cet air limpide -où les murailles les rejettent sur la surface -de la lagune qui, elle-même, les réfléchit -sans les mêler. C’est ainsi que, dans les solitudes -forestières, les trilles des oiseaux, parce -qu’ils gardent pour notre oreille une signification -<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -précise, font valoir le repos plutôt -qu’ils ne le rompent.</p> - -<p>Le mouvement des ondes sonores va sur -Venise, comme l’ondulation perpétuelle de -l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons -jamais ne nous y donnent de chocs; on les -goûte, on connaît leurs qualités, leurs sens. -Tandis que l’eau se déplace avec un frais -murmure sous le poids de mon gondolier, -j’entends au loin s’approcher, s’effacer les -pas d’un promeneur invisible, dont je distingue -la jeunesse légère ou l’âge alourdi, et -dans ces quartiers solitaires la chaussure -d’un étranger ne fait pas le claquement des -sandales de bois d’une humble Vénitienne.</p> - -<p>Inappréciable netteté de ces sensations qui -viennent avec abondance émerger sur notre -organisme délicieusement hyperesthésié! -Une telle tension nerveuse serait intolérable -dans un climat sec, mais Venise nous baigne -et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse -pas savoir que nos nerfs sont à vif.</p> - -<p>Pour les yeux non plus, rien n’est incertain -ou confus dans Venise. Nous y recueillons -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -sans trêve des images distinctes, qui -jamais ne se heurtent, et, de quelque point -qu’on les embrasse, elles se disposent merveilleusement. -La pauvre loque jaune, violette -ou rouge, qui sèche sur une fenêtre, fait -à elle seule une valeur somptueuse, en même -temps qu’elle concourt au romantisme général -du palazzo, rose et lumineux par en haut, -vert et humide par en bas, et de tout le canal -qui s’enfonce avec ses barques stationnaires, -avec ses poteaux d’amarre, avec ses eaux -miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de -pierre, si de quelque petit jardin un arbre -élève ses hautes branches et par-dessus un -mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les -reflète, cette rareté végétale ajoute un miracle -de jeunesse aux prodigalités de l’invention -architectonique.</p> - -<p>Bien que les choses vénitiennes soient servies -par des jeux de lumière, il ne faudrait -pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices -de théâtre, toutes les combinaisons des -nuages et de l’eau», car au milieu d’une mise -en scène assez savante pour que des torchons -<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span> -délavés semblent les voiles d’une sultane invisible -et pour qu’un tilleul malingre chante, -si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un -canal, une voix sublime, il y a des ingénuités -déconcertantes: sur ses arrière-plans, cette -Venise courtisane disperse des perfections -qu’un musée exalterait dans sa salle d’honneur. -Ce matin d’octobre, sur le chemin parcouru -trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, -je fais encore des découvertes. Les -feuilles rouges d’une vigne masquent au mur -une Vierge de quelque Sansovino, une belle -vierge réaliste qu’on entrevoit humble et belle -comme un fruit et que l’artiste plein de -goût posa lui-même dans cette place.</p> - -<p>Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés -par des fenêtres closes de planches, -pillés par tous les marchands et plus dignes -d’amour dans cette détresse que leurs frères -du Grand Canal, réparés, irréparables, où -je crois voir à la loggia le visage de Jézabel.</p> - -<p>Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, -ma barque franchit un des rares ponts de -bois qui subsistent du moyen âge. Puis la -<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -porte de l’ancienne Scuola me présente, au-dessus -d’un arc exquis, des figures touchantes -d’humilité et d’élégance, cependant qu’à -côté de ce précieux morceau gothique, -l’Église de la Miséricorde ne veut pas que -je néglige les moyens d’étonner dont la -surchargèrent les Bolonais du <em>XVII<sup>e</sup></em> siècle. -Deux mouvements encore de mon gondolier, -et pour qu’ici toutes les puissances de Venise, -sans se confondre, s’affirment, voici le palais -délabré où vécut vingt années et mourut -le Titan Tintoret, auteur de cette <i>Crucifixion</i> -(à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne -que les innombrables personnages, si furieux -de vie, aient pu tenir en même temps dans -un cerveau.</p> - -<p>Je regarde les balcons croulants d’où cet -homme, lourd d’une œuvre qui déconcerte -notre expérience des forces humaines, a puisé -dans les pompes du levant et du couchant -son incomparable tragique. C’était un dur -vieillard, et qui devint farouche quand il -perdit sa fille Maria, avec qui sa coutume -était d’emplir de beaux concerts cette -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle -<i>la fille du Greco</i> (aujourd’hui dans la collection -de <span lang="en" xml:lang="en">sir Stirling Maxwell</span>, à Londres) -doit être restitué, comme certains pensent, -au Tintoret, je voudrais que ce fût l’image -de sa chère Maria...</p> - -<p>Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac, -et je penche à leur adjoindre ce Tintoret, -veulent abattre à coups de front—front de béliers -sublimes, comme celui du <i>Moïse</i> cornu—les -parois qui emprisonnent l’intelligence humaine. -Éternel <i>Ignorabimus</i>! Tous et toujours -nous demeurerons emprisonnés dans notre -ignorance. Mais à l’intérieur de ces hautes -murailles qui cernent l’humanité, le génie -subit une pire solitude: d’épaisses cloisons -l’isolent de ses contemporains. Dans cette -maison demi-éboulée qu’habitent encore, -paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit -l’abandon, puis la mort. On dit que les grands -artistes, avant que tombe sur eux la nuit -définitive, connaissent une suprême illumination, -un jet plus haut de leur génie. -Beethoven, dans son dernier moment, recouvra -<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> -l’ouïe et la voix; il s’en servit pour répéter -certains accords qu’il appelait ses «prières à -Dieu». Par lesquels de leurs personnages -Shakspeare et Balzac se virent-ils assister -au seuil de la mort?</p> - -<p>C’est une grande audace qu’un passant ose -s’interroger sur les pensées d’agonie, sur les -«prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a -dans Venise cette douce sociabilité, cette -atmosphère exquise et simple dont un salon -aristocratique enveloppe le plus insignifiant -invité au point de lui donner la brève illusion -qu’il est de la famille. Un étranger, que son -aigre pays ne préparait point à s’associer -à ces magnificences excessives, va tout naturellement -dans l’église voisine, à la Madona -del Orto, saluer avec sympathie la tombe du -Tintoret.</p> - -<p class="sep2">Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà -d’Oro, nous naviguions si lentement vers la -petite église Sainte-Alvise, située à la pointe -nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, -nous pouvions arriver en vingt minutes? Je -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -cherche à rendre sensibles les impressions -d’une flânerie du matin. C’est une des cent -promenades, en dehors des magnificences -classées, dans la pleine et abondante vie -vénitienne.</p> - -<p>Les guides ignorent Sainte-Alvise, que -Burckhardt se borne à mentionner, et le seul -Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de -tout ce quartier, son silence, l’herbe qui croît -et la présence continuelle du passé collaborent -à la physionomie d’une telle petite église, un -peu en recul sur son perron de trois marches, -dans une place déserte, usée lentement par -le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de -l’air ne laisse pas déposer une poussière.</p> - -<p>On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres -de Tiepolo et des petits tableaux puérils, les -premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité -tendre et lyrique dans ces Tiepolo! -S’il peignit alternativement, comme je le -crois, des ballets et des opéras, ne cherchez -point ici des jambes adorables, mais l’un de -ses grands airs, une composition héroïque et -romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse -<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -ou de l’Arioste. Avec les mêmes qualités que -sa Cléopâtre du palais Labbia, c’est une brillante -variation sur le thème de Jésus entre les -larrons. Pour prendre le bon point de vue -sur cette toile, gravissez une tribune branlante -parmi les toiles d’araignées: voici -l’orgueil romain qui joue de la trompette, un -fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault -et du général Prim se donne bien du -mal pour avoir des reins), et puis les deux -bandits juifs. Cette trompette toujours et -surtout! elle emplit les oreilles du spectateur: -c’est elle qui précipite dans les airs ces -fanfares de couleurs. Quant aux disciples, -grands, élégants dans leur douleur, quel noble -deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo est -très propre à désobliger les personnes qui -ont de l’humilité d’âme. Elle contraste avec -les huit tableautins que peignit Carpaccio -dans sa première enfance. Sur de telles -reliques, vous pensez si Ruskin s’excite! Les -visiteurs que leur tempérament, leur sexe -féminin, leur religion anglicane et surtout -leur virginité, disposent à supporter les -<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir -complet s’ils songent que Carpaccio, quand -il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant -du peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait -certainement beaucoup à ces gamins -qui, sur le <i>campo</i> de Sainte-Alvise, guettent -l’approche d’une gondole et courent chercher -le sacristain pour qu’il ouvre la porte de -l’église...</p> - -<p>C’est un précieux coffret, cette église défaillante -qui cache dans un lointain quartier -la maëstria du dernier des grands Vénitiens -et les tâtonnements de leur initiateur; mais, -fût-elle dépouillée de ses trésors par la brocante, -elle n’en parlerait pas moins, car, -plutôt qu’un objet, elle semble une personne, -oui, vraiment, une créature modeste, exquise -et sans défense.</p> - -<p>Le soleil et l’humidité viendront à bout de -Sainte-Alvise, où leurs deux puissances se -combattent. Mais cette agonie prolongée, -voilà le charme le plus fort de Venise pour me -séduire. Et si l’on juge d’après une sensibilité -que je ne prétends pas commune à toutes les -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -âmes, mais que je voudrais rendre universellement -intelligible, les magnificences des -grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro -restaurée ont moins de pointes pour nous -toucher au vif que les mouvements d’une -ville quand sa désagrégation libère des beautés -et d’imprévues harmonies que contenaient -ses premières perfections.</p> - -<p>Jamais cette Venise moderne ne nous émeut -davantage que dans les quartiers écartés de -son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah! -bénissons sa pauvreté! Une administration -qui jouirait d’excédents budgétaires ouvrirait -certainement de larges voies, voudrait mener -les trains jusqu’à la <i>Dogana</i> et jeter un pont -sur le canal de la Giudecca. Se bornât-elle à -soigner ses merveilles, que déjà je m’inquiéterais. -Admirons et encourageons ceux qui -consolident Venise, mais craignons les «restaurations», -qui sont presque toujours des -dévastations. Nous ne voulons pas qu’on -paralyse rien, fût-ce une ville morte, fût-ce -un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie -d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une -<span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -discipline générale figeât ces canaux de fièvre et -vînt étendre sur la beauté cette perfection -convenue qui glace dans les musées.</p> - -<p>Ces allées secondaires, étroites, obscures, -mystérieuses, serpentantes, sont les réserves -où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, -du vent et de l’âge, continue ses combinaisons.</p> - -<p>Acceptons qu’elle nous montre des états -éloignés de ses magnifiques floraisons historiques -dont nous avons, comme elle, perdu -l’âme. Le soleil aussi passera de la phase -éclatante, de la phase jaune, à cette phase -rouge que les astronomes appellent de décrépitude. -Le centre secret des plaisirs, tous -mêlés de romanesque, que nous trouvons sur -les lagunes, c’est que tant de beautés qui -s’en vont à la mort nous excitent à jouir de -la vie.</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_37"> - -<h3>II<br /> -UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE ET LE VENT -DE LA MORT</h3> - -<p>Le secret des puissances qu’a Venise sur -les rêveurs, on le saisit mal tant que l’on étudie -une à une ses perfections. Pour nous faire -une philosophie des choses, il faut que notre -barque s’éloigne du rivage et que nous -embrassions l’ensemble. Sur la lagune on -peut connaître les états extrêmes où parviendra -la ville des doges si nulle intervention -grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes -des embaumeurs ne viennent pas -entraver ses successives délivrances, ses mouvements -vers le néant.</p> - -<p>A quelques heures de gondole, visitons la -brèche où le silence et le vent de la mort, -déjà installés, prophétisent comment finira -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -la civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, -Murano, Mazzorbo, Burano, Torcello et Saint-François-du-Désert, -îlots épars sur cet horizon -désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs -Venises avant de réussir celle que nous -aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme -aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent.</p> - -<p>Nulle ville mieux orientée que Venise. Les -magnificences du Grand Canal ont le soleil pour -coadjuteur. Si nous passons à la partie septentrionale, -que n’atteignent plus ses rayons directs, -déjà le frissonnement de l’eau, l’atmosphère -tout accablée attristent nos sens. Dès les -<i lang="it" xml:lang="it">fondamente nuove</i> où l’on embarque pour ces îles -mortes, l’imagination qui n’est plus soutenue et -concentrée par les monuments de l’art, accepte -des impressions plus vagues, se disperse en -rêveries et flotte sur l’horizon de deuil.</p> - -<p>La première étape de ce pèlerinage, c’est, -après vingt minutes, Saint-Michel, l’île de la -Mort. Ce cimetière de Venise est clos par un -grand mur rouge, et présente une cathédrale -de marbre blanc, avec une maison basse, -rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent sur -<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer -captive. Chateaubriand remarqua ces fenêtres, -en 1831, quand il se rendait de Venise à -Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du -ministère par ses coreligionnaires, il leur -avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis -pas de ces hommes qu’on peut offenser sans -danger.» Il était de ceux (au dire de Guizot) -envers qui l’ingratitude est périlleuse autant -qu’injuste, car ils la ressentent avec passion -et savent se venger sans trahir. Sa vengeance, -maintenant, il la tenait; il allait s’incliner -respectueusement devant le vieillard déchu: -«Sire, n’avais-je pas raison?» Plaisir d’orgueil, -satisfaction amère et qui ne rétablit -rien. La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée -du rôti qu’un autre mange. Le brisement de -la mer sur des pierres délitées qui protègent -un charnier lui aurait donné un rythme large -pour le psaume monotone de ses dégoûts.</p> - -<p>Bœcklin a peint une «Ile de la Mort» -fameuse en Allemagne. Il put prendre à San -Michele son point de départ. Sa toile cherche -le tragique par de longs peupliers lombards, -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -par des cyprès, de lourdes dalles, par le -silence et des eaux noires; mais la joie des -gondoliers y manque qui conduisent ici les -cadavres et qui, couchés dans leur barque -mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent -en caressant un fiasque. Pour nous désespérer -sur notre dernière demeure, il ne faut pas -l’environner d’une horreur générale; c’est -nous flatter, c’est un mensonge; faites-moi -voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux -ou trois personnes impuissantes et bientôt -elles-mêmes balayées, pour qu’il en soit de -nous et de notre petit clan exactement comme -si nous n’avions pas existé<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_0" id="Footnote_0" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -<i>On trouvera les notes à la fin du volume.</i></p> -</div> - -<p class="sep2">Franchissons ce digne seuil de notre voyage, -cherchons plus avant des images plus funèbres -et plus rares.</p> - -<p>Notre gondole oblique de San Michele vers -sa voisine, Murano. Tous les étrangers y -visitent les verreries, et les poètes commémorent -les délices de ses jardins, fameux -<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -dans toute l’Europe avant que la République -eût fait la conquête de Padoue et que les -grands seigneurs peuplassent la Brenta. -C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient, -que la nuit faisait plus odorantes, et tandis -que la vague balançait les gondoles à la -rive, les voluptueux, les amants discrets et -les politiques venaient s’attarder sous le -masque. Mais à travers ces ruelles et ces -sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop -contrariés dans leur décomposition pour que -les amants eux-mêmes du romanesque, du -douloureux et de l’extrême automne, y puissent -séjourner. C’est bien que les puissants -et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques, -reçoivent sur leurs marches déjointes -l’eau que chasse en glissant notre barque; -c’est bien qu’aux deux rives leurs façades -perpétuent la galerie du rez-de-chaussée, la -loge du premier étage, les gracieuses fenêtres -en guipure de pierre et les marbres de couleur; -mais pourquoi des planches, des briques, -pourquoi de grossiers matériaux apportés par -la misère sordide étançonnent-ils des œuvres -<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -de luxe qui se refusaient à persévérer dans -la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente -aristocratie de marchands qui les -édifia, n’épuiseront pas noblement leur destin. -Dégradés par une appropriation industrielle, -ils deviennent d’ignobles masures, quand ils -pouvaient être un pathétique mémorial. La -mort qui les couvre de ses sanies ne leur -apporte ni le repos ni l’anonymat. Notre -guide nous désigne des cloaques: «Ici furent -les chambres consacrées à la musique, à la -poésie, à l’amour, par de jeunes patriciennes -et par des artistes.» Une telle exploitation -de l’agonie passe en déplaisir le cimetière de -San Michele. Puisse-t-il mentir, ce miroir -présenté à Venise! Allons chercher, toujours -plus loin, des précédents qui promettent -à la beauté qu’elle mourra intacte. Sur -l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où -les plus précieux objets s’abîment sans mélange -aux liquéfactions de la mort.</p> - -<p class="sep2">Notre gondole balancée longeait et tournait -le mur qui ferme Murano. Sur ces eaux peu -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -profondes et pâles, qui présentent parfois les -couleurs excessives des fleurs d’automne, -nous suivions un chenal entre des balises, -tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous. -Une voile, violemment colorée d’ocre, -coupait seule devant nous le frémissement -brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces -vastes espaces liquides, qui, vers le septentrion, -bordent la ville des doges, sont aussi tristes -que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe -aiment à peser cette désolation presque -palpable et lourde comme la vraie beauté.</p> - -<p>Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles -à des nymphéas flottants. Mazzorbo -eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles -viviers pour le plaisir! Le doge André Contarini, -au <em>XVI<sup>e</sup></em> siècle, se faisait un mérite -d’avoir résisté aux séductions des religieuses. -Ces belles complaisantes, sans doute -grasses comme des cailles, ont depuis longtemps -augmenté de leur chair pécheresse la -maigre terre végétale de l’îlot. Elles revivent -dans les grenades, les figues et le lierre -vigoureux qui composent une parure classique -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -à des ruines informes. Comme on aime ces -fruits, parmi ces décombres et cette misère, -de n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée -le matin, et le soir des couleurs éclatantes, -des parfums plus forts que la fièvre. Sur une -chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets -espacés d’allègre végétation semblent l’effort -de quelque magie. Les beaux bras des nonnes -impénitentes se tendent encore du rivage sur -la mer dans ces longs acacias.</p> - -<p>Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. -Ce second îlot rappelle Martigues, en Provence, -que Charles Maurras m’a fait aimer, -mais qui ne montre ni ces tons roses, ni cette -indigence.</p> - -<p>Sur le seuil des maisons basses, le long -du canal ou dans une rue pauvre, on voit les -dentellières faire leur point fameux, non pas -avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. -Ces belles affamées se détruisent la vue pour -créer des parures fragiles, dont c’est juste de -dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les -hommes sont pêcheurs, mais l’Adriatique -s’appauvrit de poissons en même temps que -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -la vente devient moins rémunératrice. Misère -nécessite saleté; ces pauvres pourrissent leur -sol que pourrit aussi la lagune.</p> - -<p>Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la -désolation s’aggravât d’un degré, afin que -l’humanité disparût d’un site où elle ne peut -plus se nourrir. La mort ne rabattrait rien -d’un spectacle dont elle fait la magnificence.</p> - -<p class="sep2">Quand notre gondole, après avoir navigué -un quart d’heure dans cet éternel silence, -toucha la boue du rivage, nous suivîmes un -sentier, le long du canal de desséchement, -entre deux haies de raisins, de grenades et -de figues mêlés, pour atteindre l’unique place -de Torcello, où l’on trouve la cathédrale de -Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le -Baptistère.</p> - -<p>La cathédrale est de cette sorte d’églises -qui se rattachent aux basiliques romaines. Le -Baptistère octogonal et le petit temple de -Santa-Fosca appartiennent au noble système -byzantin, qui ne donne pas de perspective -longitudinale, mais a pour élément essentiel -<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span> -la coupole centrale. Quand cette petite place -ne nous présenterait pas des beautés suivant -notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient -du moins à rêver sur l’histoire. Les -joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise -et sont figés dans une mort aussi forte que -Ravenne.</p> - -<p>Un vent tragique soufflait sur ces trois -sépulcres, qu’une femme aux longs voiles -vint rapidement nous ouvrir. Il semblait -qu’elle fût pressée de retourner chez elle -veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à -Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles -arrêta notre respiration: le bruit de la lourde -porte qui retombait en s’opposant à l’air et au -soleil nous parut le glissement d’une dalle -sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques -qui tapissent la cathédrale! J’y trouverais -tout un système dogmatique et poétique; -j’entendrais la voix mystérieuse de -l’an mil, car, autant qu’il décore, cet art -explique: il est une écriture figurative. Je ne -sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et -quand je comprendrais leurs lettres, leur -<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant -j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par -les yeux, auxquelles faisaient pendant dix-sept -têtes vivantes avec des boucles d’oreilles. -Élégante variation sur nos frivolités! Cette -double brochette nous convainc mieux que les -danses qui bouffonnent aux murs du cimetière -à Bâle.</p> - -<p>La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois -monuments oubliés dans cet éternel novembre -font la boue malsaine de Torcello voisine, -dans mon amitié, de la prairie pisane, où le -Dôme, le Baptistère, la Tour penchée et le -Campo-Santo maintiennent un printemps plus -doux que l’avril sicilien. Sous deux climats -moraux différents, Pise et Torcello sont également -excitateurs de l’âme. La prairie pisane -et son trèfle architectural à quatre feuilles -s’enorgueillissent d’une féconde invention -artistique, car l’esprit renaissant y soumit la -matière à des lois nouvelles; Torcello se borne -à utiliser les fragments antiques suivant un -système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs -d’action et des tombes et des berceaux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -La vénérable basilique, le Baptistère et -Santa-Fosca furent construits avec les ruines -d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, -alors qu’Attila venait d’anéantir la puissante -Aquilée; et cette succession de désastres, qui -tient dans un bref espace de siècles, donne à -l’imagination une vaste perspective. J’eusse -aimé de m’y attarder, mais comment passer -plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre -apportée par l’air et par l’eau le corrompt, -cependant que lui-même s’empoisonne de ses -émanations.</p> - -<p>De cette terre pourrie, des enfants avaient -surgi et augmentaient à toute minute. On -n’imagine pas de pauvres plus sympathiques -et plus abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, -historiens véridiques, virent une -femme manger une tranche de polenta avec -une galette de terre pressée en guise de pain. -Le jeune troupeau de ces condamnés à la faim -et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des -trèfles à quatre feuilles. Enchantés de ma crédulité, -ils ravagèrent les ruines, et, ma gondole -déjà loin, ces infortunés marchands de -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -bonheur me tendaient encore des talismans à -pleines poignées.</p> - -<p class="sep2">Au quitter de Torcello et revenant vers -Venise, nous côtoyons des espaces où la -pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier -nous désigne l’emplacement où fut l’<span lang="it" xml:lang="it">Isola -delle Donne</span>, «l’île des Dames». Insalubre et -battue de courants marins, cette île, qu’ornaient -de nombreuses églises, devint un nid -de serpents et de voleurs; en 1665, on y -transporta les ossements exhumés des églises -trop pleines. Confus amas que l’industrie -moderne employe impudemment à raffiner -ses sucres. On affirme que les restes du -fameux doge romantique, Marino Faliero, -échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, -dégoûtés par cette utilité industrielle, vont -jeter par-dessus bord un héros qui pourtant -leur a rendu bien des services. Finir dans la -mélasse et dans les poèmes d’opéra, c’est trop -de platitude. Il vaudrait mieux dans un -charnier infâme rassasier les chiens de Jézabel.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -Je me penchais vainement sur la lagune -polie et homogène pour distinguer Anania, -l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent, -sous ces eaux mortes, des maisons englouties -avec leurs richesses architecturales. -Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir -ce passé, les minces sons d’une musique -qui faisait danser, en l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire, -dans une salle basse de -Burano, traversèrent ces vastes espaces -éblouissants. Le désert donnait cette fête -suave sans spectateurs, mais un peuple entier -se fût retenu de respirer pour n’en pas -ternir la délicatesse.</p> - -<p class="sep2">La journée s’avançait quand nous touchâmes -à Saint-François-dans-le-Désert et -aux parties les plus sublimes de désolation. -L’heure tardive collaborait avec le paysage. -C’est dans cet îlot que François d’Assise, au -retour d’Égypte, débarqua. Il voulut prier; -les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole -fameuse: «Petits oiseaux, mes frères, cessez -de chanter, sans quoi je ne pourrais louer -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse, -mais dans ce décor tragique cette parole a -tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le -saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage -des oiseaux.</p> - -<p>«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une -femme à qui, comme à la mort, personne -n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les -amants que désignent ces paroles mystérieuses? -François et la Pauvreté. Voilà un -beau décor pour ce mariage mystique. Un -chien aboyait derrière les hauts murs du couvent -des Franciscains qui ne laisse libre sur -l’îlot qu’une étroite bande de désert.</p> - -<p>Nul sujet de rêverie ici que la préparation -à la mort. Des lieux d’un tel caractère provoquent -chez tous les hommes, moines catholiques -ou passants sceptiques, quelques doctrines -qu’ils professent, un ébranlement de -même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient -vivre pour l’éternité ce que nous appelons -s’observer, comprendre le néant de la -vie. Plongés dans un même milieu, nous -élaborons, tous, des raisonnements et des -<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -images analogues. De plus en plus dégoûté -des individus, je penche à croire que nous -sommes des automates. Nos élans les plus -lyriques, nos pensées les plus délicates sont -d’un ordre tout à fait grossier et général. -Enchaînés les uns aux autres, soumis aux -mêmes réflexes, nous repassons dans les pas -et dans les pensées de nos prédécesseurs.</p> - -<p class="sep2">Je fus averti qu’un tel jour approchait de -son terme par les torrents de sang qui se -mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant, -ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle -assassinée? De monstrueuses araignées travaillaient -à relier de leurs fils les chétifs -arbustes de la rive. Les crabes se hissaient -hors de l’eau. C’était l’heure de la plus active -fermentation, et pour gagner Venise j’avais -encore un long temps de gondole.</p> - -<p>L’eau qui entoure San Francesco est plus -morte que sur aucun point de cette mer esclave. -Nous serpentions dans un chenal étroit, -à travers des terres demi-noyées et faites -d’herbes pourries, d’où se levaient de grands -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -oiseaux. Tout auprès de nous, les perches -dressées pour avertir les bateliers semblaient -des tracés posés sur un tableau sublime pour -guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur notre -droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et -devait faire une barre plus importante à mesure -que le soleil s’anéantissait. Des colorations -fantastiques se succédèrent qui eussent -forcé à s’émouvoir l’âme la plus indigente. -C’étaient tantôt des gammes sombres et ces -verts profonds qui sont propres aux ruelles -mystérieuses de Venise; tantôt ces jaunes, -ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent -les décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident -le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, -sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence -renouvelaient perpétuellement leurs -formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, -les saturait de ses feux innombrables. -Leurs couleurs tendres et déchirantes de -lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de -façon que nous glissions sur les cieux. Ils -nous couvraient, ils nous portaient, ils nous -enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes -magies, nous avions perdu toute notion du -réel, quand des taches graves apparurent, -grandirent sur l’eau, puis nous prirent dans -leur ombre. C’étaient les monuments des -doges.</p> - -<p>Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment -de stupeur et de regret, avec la courbature -générale que dut avoir Lazare à sa -résurrection. Au sortir des sépulcres de -Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous -venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux -fulgurations que les croyants placent -après la mort.</p> - -<p>Au reste, il est impossible de rapporter -l’agonie du soleil sur la lagune vénitienne. -Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre -à sortir de notre personnalité, il nous -touche le front d’un dernier rayon pour nous -dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas -que ces choses soient révélées.» C’est qu’alors -nous atteignons aux points extrêmes de -la sensibilité, quand le rare s’élargit et se -défait dans l’universel, et que notre imagination, -<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span> -à poursuivre le but sans trêve reculé de -nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. -La nuit qui succède à ces aspects -extraordinaires envahit aussi notre cerveau, -et leur conjuration ne nous laisse que des -souvenirs vacillants.</p> - -<p>Je suis allé respirer un myrte du désert: -comment prouver son parfum, dont la poésie -provient de ce qu’il se dissipe stérilement et -retombe aux miasmes d’un rivage décrié!</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_56"> - -<h3>III<br /> -LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS -DE L’ADRIATIQUE<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</h3> - -<p>Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons -pas si lâches que d’épeler Venise, ses pierres, -ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa -pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous -ne recueillons rien de la grande Venise -commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc -que notre augmentation de poids sur ses -lagunes? Au risque de laisser en chemin une -partie des sentiments dont un séjour à Venise -nous charge, essayons de les dénombrer. -Révisons avec une volonté systématique ce -que nous avons d’abord enregistré à notre insu. -Le plaisir d’une longue réflexion méthodique -n’est pas inférieur aux abandons de la -rêverie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span> -Il y a, tout au bas, dans Venise, une population -débonnaire, naïve, ignorante du mal: -de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement -de l’oiseau, son frisson qui monte -jusqu’à son cou en soulevant un peu son -duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant -soudain les coudes pour rouler son châle sur -la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et -puis, son regard si honnête, si doux, content -de plaire à l’étranger sans mauvaise pensée, -moins d’une femme qui connaît son prix que -d’un bon animal qui promène et lustre, comme -veut la nature, sa beauté!</p> - -<p>Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, -très pauvres. Aussi leurs frères, les pigeons -de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les -chats aussi se méfient. Parfois, me promenant -le soir, j’ai vu un homme penché dans l’ombre, -et puis une longue plainte; l’homme serrait -avec ses deux mains.</p> - -<p>Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie -subsiste, qui habite toujours ses palais -de famille. Désirez-vous y louer un étage, -vous l’aurez tout meublé, et, si vous insistez -<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -pour acheter le palais même, je pense que -pour cent mille francs vous obtiendrez une -belle demeure historique (mais il faudra -dépenser la même somme pour les réparations -urgentes). Ce n’est point que ces -descendants des Magnifiques manquent d’argent, -mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés -du Veneto. Ils manquent encore moins -d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien -dans Venise où le patriotisme municipal fut -toujours leur vertu et le service de l’État leur -emploi. Quand cette grande tâche qui les portait -leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement -aux mœurs de leurs compatriotes, c’est-à-dire -à l’indolence.</p> - -<p>A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, -doucement et despotiquement gouvernés par -une étroite oligarchie qui fit de l’espionnage -son principal moyen intérieur, ont vécu dans -une telle méfiance qu’ils se sont désintéressés -de la chose publique. Quand la ville perdit -son indépendance, elle ne devint pas triste. -En 1824, Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, -les plus insouciants et les plus gais des -<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span> -hommes, se vengent de leurs maîtres et -de leurs malheurs par d’excellentes épigrammes.» -Aujourd’hui cette grande République -semble tout bonnement la ville -italienne moderne, aimable, cancanière, à -peu près pareille aux autres (du moins pour -nos yeux mal avertis d’étrangers).</p> - -<p>La République de Saint-Marc est morte, -aussi morte que l’Égypte des Pharaons. -L’une comme l’autre ont laissé des témoignages -fastueux, mais leurs efforts et leur -grandeur ne se rattachent plus à rien de réel. -L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette -heure comme si Venise la guerrière, la dominante, -n’avait point guerroyé ni dominé. Nul -de ceux qui poursuivent les aspects du soleil -sur le Grand Canal et qui prennent des glaces -sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime -Venise!» ne signifie par là qu’il recueille -l’héritage de volontés et d’aspirations que symbolise -le lion de Saint-Marc. A proprement -parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. -La population réelle de Venise semble faite de -cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -près fixés dans les vieux palais historiques -et sur lesquels passent d’incessantes caravanes -de touristes.</p> - -<p>En avril 1797, le général Bonaparte dit -au commissaire de la République: «J’ai -80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, -plus de Sénat... Je serai un Attila pour -Venise.» Sur ces terribles menaces, dans un -conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, -le procurateur François Pezaro prononça -une phrase qui, plus sûrement encore -que l’épée de Bonaparte, déchire le vieux -pacte et désagrège Venise: «C’en est fait, -dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, -mais un galant homme se trouve toujours -une patrie.»</p> - -<p>Je vous propose de recueillir ces mots pour -y voir dorénavant la devise de Venise, la -formule de sa moralité nouvelle.</p> - -<p>Aussi bien, depuis longtemps, elle était en -formation, cette Venise cosmopolite. Il ne -serait point malaisé de suivre à travers ses -annales un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. -Le seigneur Pococurante, noble -<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, -fait voir une belle satiété de dilettante. Les -six rois, de qui le souper parut une mascarade -de carnaval, précèdent dignement les -singularités et les malheurs de don Carlos.</p> - -<p>Des causes variées peuvent nous déterminer -à un séjour habituel hors du pays natal; -Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, -Rome, Corfou, attirent, chacune, des catégories -différentes d’exilés volontaires. Les -déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt -que des amuseurs mondains, des mélancoliques -naturels ou des attristés, des âmes -ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils -habiter un tel lieu s’ils ne cherchaient les -voluptés de la tristesse? Quelque composite -que la fassent ses origines, la société qui se -soumet à l’action d’un si rare climat doit -nécessairement prendre des mœurs communes. -Ce n’est point impunément qu’on -s’approprie un même fonds d’images, qu’on -enregistre continuellement des sensations si -puissantes et si particulières. Toute réunion -d’hommes, la supposât-on plus incohérente -<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -encore que les cosmopolites qui peuplent -aujourd’hui Venise, tend à former une tradition. -Elle travaille instinctivement à mettre -debout un type sur lequel elle se réglera. -Nulle société ne peut se passer de modèle: -elle se donne toujours une aristocratie.</p> - -<p>Bien des fois, quand la lumière horizontale -du soir incendiant Venise magnifie la pointe -de la Dogana et la Salute, qui est en somme -une fort médiocre église, à l’heure où les -magies du soleil descendent sur le canal -cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai -entendu les airs du carnaval de Venise, ces -airs nostalgiques qui retentissent d’une génération -à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres -qui chargent d’un sens riche ces espaces -plats. Elles filaient comme les nuages, mais -nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles -font ici l’essentiel et le solide, tout le poids -dont Venise aggrave les prédispositions de -ses dignes visiteurs.</p> - -<p>Les ombres qui flottent sur les couchants -de l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, -tendent à soumettre les âmes.</p> - -<h4> -<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> -<i>Gœthe et Chateaubriand.</i></h4> - -<p>Un jour, errant sur les canaux, je trouvai -près d’un pont, <i lang="it" xml:lang="it">Ramo dei fuseri</i>, une inscription -allemande: «Gœthe habita ici du -28 septembre au 14 octobre 1786.» C’est -l’auberge Victoria. Elle fait un bon et solide -palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand -de tapis, Faust Carrara. Je me plus -tout naturellement à chercher si Gœthe avait -promené ici des sentiments qui fussent -propres à renouveler ma curiosité.</p> - -<p>En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux -édifices de Palladio qui s’est formé par l’étude -de l’antique romain.</p> - -<p>Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand -parcourut Venise. Pour un véritable homme, -la discipline, c’est toujours de se priver et de -maintenir fortement sa pensée sur son objet. -Rien de pire que des divertissements et des -excitations de hasard, quand il faut veiller -que toutes nos nourritures fortifient un dessein -déjà formé. L’<ins id="cor_2" title="uateur">auteur</ins> du <i>Génie du -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -Christianisme</i> allait quitter, le 28 juillet 1800, le -môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines -d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de -Carthage, les émotions et les images qu’attendaient -ses <i>Martyrs</i>. Il mentionne dédaigneusement -qu’il a vu dans Venise «quelques -bons tableaux». Comme c’était son génie -d’enrichir la sensibilité catholique, il ne se -plut qu’à s’attendrir près des tombes illustres, -dans les églises, tandis que sonnaient les -cloches des hospices et des lazarets...</p> - -<p>Quelle opposition dans les deux domaines -classique et romantique où s’enferment ces -deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs -doctrines que par leur élan que les hommes -nous entraînent. Gœthe qui voulait se former -une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand -qui courait conquérir la gloire pour -mériter à Grenade une jeune beauté, nous -sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. -Avec l’<i>Iphigénie en Tauride</i> aussi bien -qu’avec les <i>Martyrs</i>, nous prenons en dégoût -les asservissements de la vie.</p> - -<p>L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -princesse, ne dira pas tout ce que contient -son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent -de grande race. Ses hautes et fortes pensées -sont comprimées, prêtes à éclater. Iphigénie, -sur la falaise barbare de Tauride, quand elle -entend son frère Oreste, exhale une plainte -qui nous émeut, comme fait aux landes bretonnes -Lucile caressant René.</p> - -<p>Magnifiques annonciateurs! Deux grands -poètes, il y a cent ans, passèrent ici, qui -cherchaient des formes pour incarner avec -le plus de noblesse une même idée d’exil,—exil -loin du sol natal et des ancêtres, exil -des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, -un peu lourd, assuré envers et contre tout, et -le vicomte de Chateaubriand, à la fois artificiel -et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, -deux beaux pendants au seuil de la -Venise cosmopolite.</p> - -<h4><i>Byron.</i></h4> - -<p>Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement -d’ombres? Mickiewicz, Sand, Musset, -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -Chateaubriand vieilli lui-même viennent -chercher les traces des chevaux de Byron. -On note ici certaine scène de magie. Au -monticule le plus élevé de cette grève, en -octobre 1829, par un soir de lune sans brise, -tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz -appuyé contre un arbre eut une belle -vision mystique. Il arrivait de Weimar; l’atmosphère -sereine de Gœthe l’avait influencé; -elle le détournait des chemins rudes où l’engageait -le sentiment de ses devoirs propres et de -sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle -le soutint contre cette tentation bien connue -de tous les héros. Ce fut sa transfiguration. Il -se détermina irrévocablement à conformer sa -vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant -là toute humaine habileté, à se régler non -point sur des calculs personnels, mais, comme -il disait, sur la volonté divine.</p> - -<p>Que de belles choses nous rencontrerions -s’il nous était loisible de suivre ce prophète -polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait -que traverser Venise où Byron conquiert la -place la plus en vue par trois années d’un -<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 -au début de 1820).</p> - -<p>Souhaitez une occasion de remonter la -Brenta sur ces barques lentes qui seules cheminent -encore de Fusine à Padoue. Par un -doux et magnifique automne, tandis qu’aucune -lettre de France ne peut ici nous rejoindre, -qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! -Les deux rives en septembre-octobre ont la -belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette -route que nos aïeux gagnaient Venise, devant -une suite continue de maisons de plaisance -que le <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle emplit de musique, d’amour -et de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent -même plus le souvenir. Vainement -chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes -et le dessin des parcs de plaisir. -Cependant après un long temps, quand le -batelier qu’étonne votre caprice vous nomme -Mira, accostez, errez dans cette petite bourgade, -car voici l’instant favorable pour évoquer -Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque -de solitude, ce n’est point au fort mauvais -palais Mocenigo, dont il n’habita somme -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -toute qu’un étage loué en garni, c’est sur cette -rive solitaire, c’est à Mira où il reçut Shelley -et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, -qu’on peut trouver encore l’ombre insolente -de l’Anglais.</p> - -<p>Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas -encore assez de tristesse ni de délaissement -sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher -dans ses pages vénitiennes, dans le quatrième -chant de <i lang="en" xml:lang="en">Childe Harold</i> et dans le premier -du <i>Don Juan</i>.</p> - -<p>Quand la gloire de Byron ne serait plus que -la charpente dénudée qui survit au feu d’artifice, -j’y porterais encore volontiers mes -regards. C’est pour une raison singulière, -mais qui ne sait la diversité des motifs sur -quoi chacun de nous compose son Panthéon! -J’aime Byron parce qu’il ressemble au plus -fameux ennemi de mon pays, ennemi qui -m’est cher pour ses puissances redoutables -elles-mêmes, car nous l’avons glorieusement -vaincu. Tous les portraits de Byron font voir -cette expression énergique jusqu’à la fureur, -impudente, avide de risques et de domination -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -immédiate, magnifique parce qu’elle veut -tout briser et qu’elle se brisera elle-même, -qu’on voit au Charles le Téméraire peint par -Hugues <span lang="nl" xml:lang="nl">van der Goes</span> (dans le Musée de -Bruxelles). Ah! cette belle lèvre inférieure -proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique!</p> - -<p>Byron le Téméraire! si je parlais pour des -hommes libres, je dirais qu’il fut un scélérat, -un merveilleux poète et le plus haut philosophe. -Oui, <i>Don Juan</i> où Venise secrètement collabore -(et je ne dis point seulement par l’influence -de l’Arioste, mais encore par une -atmosphère de débauches) est la plus haute -philosophie. «A Venise, disait Shelley, il s’est -ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne -pouvait plus digérer aucune nourriture et il -était consumé par la fièvre.» A l’automne de -1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure -du visage. Avec son incomparable puissance -cynique, lui-même écrit dans ses plus -belles strophes de Venise: «L’ambition fut -mon idole; elle a été brisée sur les autels de -la douleur et du plaisir: ces deux déités -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion -peut s’exercer à plaisir.» Quand il eut trouvé -le moyen de pousser sa destinée dans la voie -où il suivait les aventuriers normands et les -chevaliers errants, en même temps qu’il précédait -Garibaldi, quand une mort précoce où -l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi -sa lecture de <i>Quentin Durward</i>, son cerveau, -un cerveau formidable, supérieur, dit-on, à -celui de Cuvier, était une masse affreuse, -mise en bouillie par l’alcool, l’opium, certaine -tare et tous les abus destructeurs: un cloaque. -Il avait une émotivité formidable: il était perméable -à toutes les puissances qu’a la vie -pour nous affecter. Il a fait souffrir, torturé -tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé -les plus nobles idées. C’était très naturel qu’il -y fût sensible. Dans chacune de nos tourmentes -françaises, n’avons-nous pas vu des -personnages qui étaient, en même temps que -des bandits, les êtres les plus accessibles aux -grandes causes généreuses et capables de se -faire tuer pour elles? Il a toujours voulu se -détruire, ce Byron.</p> - -<h4><span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span> -<i>Musset et George Sand.</i></h4> - -<p>Auprès de ce lord bruyant et de son -immense scandale, quel petit personnage que -ce jeune Français de vingt-trois ans, presque -un gamin, et qui, pour venir à Venise, dut -obtenir la permission de sa maman. Ah! la -maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants -et pas très propre de détails. Mais, -prestige des grands écrivains, madame Sand, -dans sa trentième année, svelte, brune, si -souple et si nerveuse, nous dispose à la volupté, -et du jeune Musset le nom sonne et -craque comme les bottes vernies d’un dandy -fringant et confiant jusqu’à la naïveté dans les -luttes de la vie. Les anciens avaient de belles -anecdotes, familières au menu peuple, où -leurs poètes, tour à tour s’essayaient et que -les philosophes eux-mêmes employaient pour -donner un corps à des idées très subtiles. La -caravane que deux poètes firent à Venise en -1834, et dont ils continuent par-delà la mort -mille récriminations, pourrait devenir pour -<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span> -nous quelque chose d’équivalent: leurs -fureurs, largement étalées, rappellent la -brouille mémorable de Didon et d’Énée.</p> - -<p>De Venise,—où Byron venait de vivre -comme un Anglais et n’avait rêvé que d’un -acte qui lui rouvrît l’Angleterre—que connut -exactement Musset? Dans cette saison -triste et glacée d’hiver, il errait «à Saint-Blaise, -à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi -la Giudecca jusqu’à San Biagio, où les coquelicots -flamboyaient sous le soleil couchant, -au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé -l’ancien cimetière juif par une rivière dont on -fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» -me disait un jeune Italien en me montrant la -végétation des tombes courbée par un vent -humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, -une jeune femme pour me vanter la Duse: -«Elle frissonne si bien!» et c’est encore -l’accent des jeunes Athéniens qui disent de -leurs montagnes: «Elles sont si sereines!» -Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs -nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune -Musset—fin, moqueur avec d’immenses -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -réserves sentimentales, mais que protège -une coquille de sécheresse—vaguer, chercher -partout le boulevard de Gand, se distraire -en petites débauches.</p> - -<p>Elle était fort misérable, vers 1834, la vie -de Venise que moi-même j’ai connue bien -pauvre, il y a vingt années, et que les badauds -de tous rangs sont en train de faire -confortable (et allemande), mais inhabitable, -car ils en chassent la solitude. «Me trouvant -mal à l’auberge, a dit Musset, je cherchais -vainement un logement. Je ne rencontrais -partout que désert ou une misère épouvantable. -A peine si, quand je sortais le soir pour -aller à la Fenice, sur quatre palais du Grand -Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, -tremblait une faible lueur; c’était la lampe -d’un portier qui ne répondait qu’en secouant -la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. -J’avais essayé de louer le premier étage de -l’un des palais Mocenigo, les seuls garnis de -toute la ville, et où avait demeuré lord Byron<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; -le loyer n’en coûtait pas cher, mais nous -étions alors en hiver, et le soleil n’y pénètre -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin -de modeste apparence qui appartenait à une -française nommée, je crois, Adèle; elle tenait -maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit -dans un appartement délabré, chauffé -par un seul poêle et meublé de vieux canapés. -C’était pourtant le plus propre que j’eusse -vu, et je l’arrêtai pour un mois; mais je tombai -malade peu de temps après, et je ne pus -venir l’habiter.»</p> - -<p>Favorable maladie qui sort l’enfant Musset -de toute cette médiocrité. Nous ne remercierons -jamais assez quelques bulles de gaz -malsain qui vinrent crever à la surface de -l’eau autour de la gondole de Musset. La -malaria de Venise met nécessairement dans -l’organisme une certaine excitation qui le -force à produire des images exaltées. En février -et mars 1834, elle alla chercher, dans le -fond de ce jeune homme un peu sec, des puissances -qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y -ait aggravé la tare physiologique, je veux -dire ce trouble nerveux, cette puissance de -voir son double, auxquels nous devons les -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -grandes incantations d’un poète, qui, en dehors -de ces délires, est à peu près négligeable.</p> - -<p>Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes -connaissent parfaitement une sorte -d’hallucination qui est la vision de sa propre -image. On trouve des traces nombreuses de -ce phénomène dans la haute littérature. Nulle -part on ne le rencontre plus précis, plus -authentique que chez Musset. La sublime -<i>Nuit de décembre</i>: «Sur ma route est venu -s’asseoir—un malheureux vêtu de noir—qui -me ressemblait comme un frère...» n’est pas -une froide invention. Tout me crie qu’elle -est faite de choses vues. Au cours de sa brève -carrière, le génie de ce poète ne se témoigna -jamais mieux que lorsqu’il subissait des reprises -de la malaria vénitienne. Dans ces états -fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe -d’amour, contemporaines de sa première -infection, émergeaient nécessairement sur sa -conscience. Le paludisme de Venise a collaboré -activement à toute cette série d’excitations -et de dépressions que nous admirons -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -dans la prose et dans les vers de ce charmant -énergumène.</p> - -<p>Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre -ses fenêtres sur le golfe de Saint-Marc, -le voyageur descendu à l’hôtel Danieli -doit se dire avec reconnaissance, avec effroi -aussi, en un mot avec piété: «Voici donc le -décor où cet enfant subit les malaxations du -climat vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons -le quartier de San Fantin et nous -ne chercherons pas dans une arrière-cour fort -humble, dans la corte Minelli, la casa Mesani -où George Sand, auprès de son beau taureau -Pagello, écrivait diligemment ses <i>Lettres -d’un voyageur</i>. N’allons point déranger cette -dame!... On sourit et l’on passe.</p> - -<p>La justesse d’esprit est une si belle chose -que nous l’exigeons des grands écrivains et -ne leur pardonnons point de la gâter chez le -lecteur. Nous réprouvons dans George Sand -un symbole glorifié du désordre. Elle parut -telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons -saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise -de la châtelaine de Nohant. Tout ce qu’il y a -<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span> -de mauvais et d’irritant chez George Sand, -c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. -Tout ce qu’elle a de santé, c’est le -régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé -son terrain, sa pente et son cours, elle faisait -une force de destruction. Cette protestante -qui avait des sens se querellait elle-même et -nous obligeait à prendre parti dans son éloquente -anarchie intérieure. Enfin, avec beaucoup -d’énergie et une rare sûreté d’instinct, -elle sut se conquérir un milieu, une tradition. -A la prendre au total, ses années d’expérience, -loin de nous scandaliser, peuvent -nous édifier. J’admire dans la romancière -apaisée du Berry une racinée qui, des déracinements -même dont elle pâtit, sut faire -sortir une démonstration très forte que l’acceptation -d’une discipline est moins dure, au -demeurant, que l’entière liberté.</p> - -<h4><i>Léopold Robert.</i></h4> - -<p>A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille -petite ville de Chioggia baigne et s’allonge -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes -les barques, toutes les variétés d’engins pour -la pêche, et vingt mille habitants qui vivent -de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit -pour évoquer Léopold Robert qui, pendant -ses trois dernières années, de 1832 à 1835, -étudia sur cette plage son fameux tableau <i>Le -départ des pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique</i>. -Il y maria tout naturellement la misère -des Chiojotes avec ses dispositions intérieures.</p> - -<p>«Il y a une pensée qui me plaît dans ce -<i>Départ</i>, écrivait-il; il annonce la fin de tout.» -Après les <i>Moissonneurs</i>, chant de confiance -dans la vie, les <i>Pêcheurs</i>, c’est le testament -qu’un suicidé laisse sur sa table. Son tableau -terminé, Léopold Robert se tua dans le palazzo -Pizani, à San Paolo, dont il occupait un -étage. Année 1835.</p> - -<p>Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est -qu’il eut dans les herbages du Jura, au milieu -des pâtres et des vaches, l’enfance virgilienne -de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, -s’imprégnait de sentiments simples. L’Italie -<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span> -ne détruisit point l’âme extensible de mon -compatriote; comme un beau fruit se nourrit -de soleil, harmonieusement il s’augmenta de -beauté. La sécheresse lorraine (de Callot, de -Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient -aisément force et souplesse, toscane et -romaine. Mais le Suisse Robert écrivait de -Venise: «Je me sens malade du mal de ceux -qui désirent trop.»</p> - -<p>Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles -du Louvre, à chercher l’<i>Arrivée des Moissonneurs -dans les marais Pontins</i> et le <i>Retour -du pèlerinage à la Madone de l’Arc</i>? Il ne faut -point souhaiter que nos experts révisent cette -gloire pré-romantique. Mais si l’on veut connaître -les raisons qui la justifiaient, on les -démêlera aisément dans l’apologie que Musset -fit des <i>Pêcheurs</i> en 1836: Robert a montré -«dans six personnages tout un peuple et tout -un pays»; avec puissance, sagesse, patience -(c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa -difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler -les arts et de ramener la vérité»; il ne -retraçait «de la nature que ce qui est beau, -<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span> -noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il -cherchait «la route de l’avenir là où elle est, -dans l’humanité». Les heureux artistes qui, -par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent -ce que cherchait Léopold Robert, ne nous -laissent plus sentir dans son œuvre que des -tâtonnements, des efforts, et que le théâtral -d’où il voulait s’évader. Toutefois à Chioggia, -son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit, -reprend un sens et, comment dirais-je?... un -parfum. C’est l’anneau que nul n’essuie à la -montre de l’antiquaire, mais que tous voudront -baiser s’il retrouve la jolie main qu’un -amoureux jadis bagua. Je rapporte à la sirène -des lagunes cette relique tachée de sang.</p> - -<p>Léopold Robert fut un jeune homme timide, -hanté de mélancolie héréditaire (un frère suicidé), -sujet à des découragements et que ce -fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. -En février 1832, quand il vint travailler -à Venise, il souffrait d’un accident de jeunesse: -une jeune femme, de qui le nom fait un excitant -pour l’imagination, l’avait accueilli à -Rome avec une douceur, une simplicité très -<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse, -Charlotte Bonaparte, fille de Joseph -Bonaparte et belle-sœur de celui qui devint -Napoléon III, se trouva subitement veuve en -1831, à l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira -chez sa mère à Florence où le jeune Léopold -Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; -on s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; -il l’aimait. Un mariage si disproportionné -semblait impossible. L’honnête jeune homme, -<ins id="cor_3" title="peut">peu</ins> fait pour dompter une Napoléonide, s’enfuit -à Venise. Depuis longtemps il projetait -d’y peindre un brillant carnaval.</p> - -<p>C’est quand Venise met son masque de -satin noir qu’elle multiplie ses puissances de -tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de -la ville des Doges ne pouvaient plaire à ce -plébéien sentimental. On le vit errer dans les -régions les plus misérables, à Pellestrina, à -Chioggia. «Il faut que je te dise, écrivait-il à -un ami, ce qui m’est arrivé à Chioggia; j’ai -eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer. -J’étais dans une mauvaise petite auberge, -fatigué d’avoir couru toute la journée et -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -de n’avoir pas dormi la nuit précédente, -enfin je voyais tout en noir; je prends mon -petit carton à lettres pour en commencer une; -impossible de mettre deux mots, je ne pensais -qu’à la mort. Je voyais sous mes yeux les -débris d’une jetée battue par les vagues; enfin -j’avais la fièvre, car je souffrais assez. -Puis, au moment où je me sentais arrivé au -dernier point, une sainte colère me prend -contre moi de ma faiblesse; je jette tout par -terre avec rage, je commence à me dire les -injures les plus mortifiantes; mon amour-propre -s’en est choqué et mon énergie est -revenue. Je me suis dit: nous verrons si je -suis une poule mouillée. Je tapais des poings -sur la table pour exciter ma force morale par -ma force physique; et dès ce moment je suis -tout remis et je ris de mon aventure.»</p> - -<p>Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations -et ces dépressions ne me disent rien qui vaille. -La terre étroite de cette extrême lagune, un -ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des -types graves et nobles se marièrent à ses sentiments. -Il décida de peindre le <i>Départ des -<span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span> -pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique</i>. «Je -n’aurais point fait mon tableau si mon cœur -n’eût été plein d’affections. Elles donnent à -mon énergie du ressort. Elles sont pour moi, -dans la vie, les degrés qui me font monter...» -Les degrés qui le font monter! Je pense à ces -pontons qu’il y a dans les bains et que l’on -gravit pour se jeter à l’eau.</p> - -<p>Léopold Robert demandait-il à son travail -ce que Le Tasse espéra du VIII<sup>e</sup> chant de la -<i>Jérusalem</i>? Prétendait-il par la gloire se hausser -jusqu’à son idole? La divinité des lagunes -l’entraînait. La Sirène ne fut jamais que cette -fièvre délicieuse qui nous chante et nous -convainc de ne plus vouloir vivre. En vain nos -compagnons nous supplient. Leur activité -nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise -m’a rendu, disait Léopold Robert: je ne souhaite -que la tranquillité. Pouvoir m’occuper -de ma peinture et rendre mes inspirations.» -Comme il définit agréablement son mal! -«Toute remplie qu’en soit mon âme, je -trouve cet état moins pénible que le vide du -cœur... La raison, le devoir, le caractère de -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -mon attachement peut-être ne permettent pas -à une tristesse violente de s’emparer de moi; -c’est seulement une mélancolie qui ne peut -nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: -un certain paludisme est très propre à -la sensibilité artistique, mais si son infection -réveille des germes héréditaires, c’est la destinée -de notre race qu’il nous faut accomplir.</p> - -<p>Pendant de longues semaines, Léopold -Robert fut malade d’une fièvre cérébrale analogue -à celle que, dans la même année et -dans la même Venise, à quelque cent mètres, -madame Sand et le docteur Pagello penchés -sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire -mépris des gens solides pour les délirants. -Toutefois le frère d’un suicidé fait un -terrain plus dangereux qu’un simple épileptique.</p> - -<p>En 1835, peu avant le dénouement qu’il -n’avait pas encore décidé mais qui commençait -à se développer en lui, Robert écrivit à -son neveu des conseils où manque assurément -le point de vue du déterminisme physiologique, -mais qui sont admirables de -<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> -clairvoyance. «J’ai cru remarquer chez toi, lui -dit-il en substance, le goût de l’isolement, -une pente à philosopher sur les choses et -puis à mépriser la société; ne cède pas à ces -dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir -ce qu’il advint de ce jeune averti. En -mars 1835, Léopold Robert écrivit à ses -sœurs: «Il me semble que je ferais bien -d’entreprendre un voyage, et je ne sais ce -qui me retient ici. Je suis comme un paralytique, -moralement parlant: je ne suis plus -capable de prendre par moi-même un parti; -il faut donc écouter les autres. Dieu veuille -que cette détermination soit avantageuse à -tous! Le bonheur de vous revoir, mes bien-aimées, -sera toujours senti par moi, mais -l’idée que j’en ai maintenant est accompagnée -d’un sentiment pénible. Je me figure que je -ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes -que j’aime le plus, à cause de la mélancolie -profonde qui semble me suivre partout.» Le -29 mars 1835, il reçut des nouvelles de la -princesse Charlotte qui venait d’accueillir, il -n’en fallait pas douter, les tendres hommages -<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -d’un brillant Polonais. Il se fit chanter par -deux musiciens allemands le <i>Requiem</i> de -Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance -de son frère, il s’enferma dans son -atelier du palais Pizani et se coupa la gorge -devant le <i>Départ des Pêcheurs</i>.</p> - -<p>Ce printemps de 1835 est magnifique de -sentimentalité romantique. C’est le suicide de -Léopold Robert qui brûle avant de mourir -les lettres de sa princesse; c’est la rupture de -Vigny avec madame Dorval; c’est le conflit de -Musset avec madame Sand. Et l’on remarque -qu’à deux de ces fièvres le paludisme de -Venise collabore activement.</p> - -<h4><i>Théophile Gautier.</i></h4> - -<p>Après un tel chuchotement d’intimités, -c’est un délice d’écouter le noble son de violoncelle -que met un pur artiste dans cette -ville, et d’entendre sur le vieux thème du <i>Carnaval -de Venise</i> la variation de Gautier:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">A travers la folle risée</div> - <div class="vers8">Que Saint-Marc renvoie au Lido,</div> - <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> - Une gamme monte en fusée</div> - <div class="vers8">Comme au clair de lune un jet d’eau.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">A l’air qui jase d’un ton bouffe</div> - <div class="vers8">Et secoue au vent ses grelots,</div> - <div class="vers8">Un regret, ramier qu’on étouffe,</div> - <div class="vers8">Par instants mêle ses sanglots.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Jovial et mélancolique,</div> - <div class="vers8">Ah! vieux thème du Carnaval,</div> - <div class="vers8">Où le rire aux larmes réplique,</div> - <div class="vers8">Que ton charme m’a fait de mal!</div> -</div> -</div> - -<p>Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si -honnête! il écrit plutôt lourdement, sans -éclairs, sans frissons, mais il se campe avec -solidité devant le fait, devant la pensée, -devant la sensation qu’il veut exprimer, en -sorte qu’il parvient toujours à nous les faire -toucher et palper. En 1850, il passa deux -mois place Saint-Marc. Il se proposait d’écrire -une série de livres sur Florence, Rome, -Naples: il nous donna du moins une Venise. -Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé -de cette ville, vous chercheriez vainement une -note sur le <i>mal</i> qu’avec son <i>charme</i> elle lui fit. -Depuis <i>Fortunio</i> (1838), dernier livre où il -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -exprima sa pensée véritable, l’invasion du <i lang="it" xml:lang="it">cant</i>, -comme il disait, et la nécessité de se soumettre -aux convenances des journaux l’avaient -jeté dans la description purement physique; -il n’énonçait plus sa doctrine, il gardait son -idée secrète.</p> - -<p>Devrons-nous donc ignorer à jamais les -sentiments qu’il promenait sur les lagunes et -ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un -lecteur superficiel considère peut-être la -Venise de Gautier comme une suite de photographies -prises à toutes les heures d’un -voyage, mais d’où naturellement le photographe -est absent. Nous ne partageons point -cette manière de voir. Cette riche collection -de camées, gravés dans l’isolement et loin -de nos passions, nous renseigne mieux sur -l’histoire morale du <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle que tant de -confessions oratoires et vaniteuses. Dans la -Venise de Gautier, vous prétendez chercher -vainement l’âme; vous dites que ce sont des -coquilles sans l’animal, des pierres dures -ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit -se prête à la pression de ces intailles: comme -<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> -autant de cachets, elles vous imposeront leur -empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez -un hymne esthétique, si vous déclarez: -«Je crois à la richesse, à la beauté et au -bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le -cachet qui se décrit lui-même: le <i>Credo</i> de -Gautier s’est imprimé sur votre âme.</p> - -<p>Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous -les détails de Venise. Dans toutes les formes -qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination -inlassable et tranquille les dégradations -modernes. Chacune de ses pages lentes -et précises a un arrière-plan. Derrière les -villes et les paysages qu’il peint et déroule -sous nos regards, il se réserve un royaume de -nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses -dégoûts d’exilé.</p> - -<p>Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, -comme on en distribue dans les concerts -pour aider à la compréhension des grandes -symphonies, je dirais à peu près ceci à ceux -qui veulent suivre Gautier à Venise:</p> - -<div class="manuscr"> -<p><i>Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span> -n’est pas. Il s’occupe à feuilleter des albums -en attendant de pouvoir jouir des beautés -qu’ils représentent.</i></p> - -<p><i>Il se berce dans quelque inexprimable rêverie -orientale toute pleine de reflets d’or, imprégnée -de parfums étranges et retentissante -de bruits joyeux; il y développe des sentiments -d’élégance, de fierté et de sensualité, et, -au lieu de se dire que par leur nature même -de tels états demeurent intérieurs, il pense qu’il -les trouvera réalisés dans d’autres lieux.</i></p> - -<p><i>Mais peu à peu il se convainc que toute la -terre est gâtée, et sans cesser de poursuivre les -parties excellentes qu’elle conserve, il éprouve -un dégoût fait de saturation et d’exigence, -parce qu’il voudrait participer à la civilisation -totale dont il croit que ces parties sont des -survivances fragmentaires.</i></p> - -<p><i>Cela produit une satiété particulière: non -pas l’ennui que connaissent les gens qui ont -abusé de tout, mais cette nostalgie, cette -grande fatigue que cause une perpétuelle et -vaine tension de l’âme.</i></p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span> -Avec quel amer retour sur lui-même Théophile -Gautier écrit de son Fortunio: «Jamais -un désir inassouvi ne rentra dans son cœur -pour le dévorer avec des dents de rat!» -Chassez l’image d’un matérialiste lourd, endormi, -indifférent. Bien au contraire, c’est un -idéaliste dévasté par sa puissance à concevoir -nettement des objets qui le fuient. Mais cette -activité unique et profonde, où Gautier absorbe -toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux -circonstances.</p> - -<h4><i>Taine.</i></h4> - -<p>Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à -Venise. D’abord je passai mon temps à lire -sur les palais l’histoire magnifique de la République,—à -contrôler dans les musées et les -églises écrasées d’or les catalogues,—à me -réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et de -l’air pur qui égaient la vie,—et sur les petits -ponts imprévus à regarder la tristesse des -canaux immobiles entre des murs écussonnés.</p> - -<p>Après trois semaines, quand mes nerfs -<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span> -furent moins sensibles à cette délicate cité, -je quittai la Piazza trop envahie de touristes -choquants pour me confiner dans une Venise -plus vénitienne. J’écrivis <i>Un Homme Libre</i>. -«Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait -de son isolement! J’échappais à l’étouffement -du collège, je me libérais, me délivrais -l’âme; je prenais conscience de ma volonté. -Ceux qui connaissent la littérature française -déclareront que ce livre eut des suites. Je me -suis étendu, mais il demeure mon expression -centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, -c’est pourtant du même point de vue que je -regarde<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.» J’habitais <i lang="it" xml:lang="it">Fondamenta Bragadin</i>, -ce qui me plaisait, car le noble Bragadin -fut écorché vif et parfois il me sembla que, -toute proportion gardée, j’avais reçu un sort -analogue.</p> - -<p>Je voudrais ramasser en une dizaine de -tableaux très brefs les sensations de mes -vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers, -c’est sur la minute qu’il eût fallu les fixer.—Je -vois un matin où j’étais assis, dans la -basilique de Saint-Marc, sur les marbres -<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> -antiques et frais, tandis que le bon chien muselé -de ma propriétaire allongeait sur mes genoux -sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et -l’autre nous regardions avec une parfaite -volupté le cabossement des mosaïques, leurs -teintes sombres et fastueuses. Satiété et -nostalgie, voilà les deux mots contradictoires -qui rendent le mieux ce qu’il y avait de sommaire -dans ma contemplation. J’étais saturé -d’un rêve asiatique où manquaient toutefois -les parfums, les danses et la monotone -cithare.—Je vois au quai des Esclavons le -vapeur du Lido chargé de misses froides. -Une barque sous le plein soleil s’approche. -Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance -y chantait une chanson éclatante comme ces -vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais, -cette mer, cet horizon, cette chanteuse et -cette voix nerveuse qui frappait un ciel bleu -et or me firent cruellement ressentir la morne -hébétude de ces curieux sans âme. O mouvements -de désespoir qu’il y a dans l’excès du -plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles -pour trouver dans notre cœur quelque -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer -de battre le soleil, le vent et la vague? -Une odeur fade s’élève des lagunes.</p> - -<p>Dans cette ville de l’inquiétude, je connus -toutes les délices sensuelles. Jamais pourtant, -oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir couler -lentement les heures. Aux meilleurs détours -de cette Venise si variée et dans une telle surabondance -d’imprévu, toujours j’attendais -quelque chose.</p> - -<p>Vers le crépuscule, après une journée de -travail, quand je débouchais de mes <i lang="it" xml:lang="it">Fondamenta -Bragadin</i> en face de la Giudecca, soudain -je voyais le soleil comme une bête -énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat, -par-dessus une mer élégante et de tendresse -vaporeuse. L’admiration m’envahissait. «Je -suis certainement, pensais-je, devant un des -beaux paysages du monde.» Puis, avec une -vitesse singulière de réaction, mon âme désœuvrée -me disait: «Quoi donc! es-tu certain -que cela t’intéresse?»</p> - -<p>Un jour je m’étendis sur un banc de marbre, -quai des Esclavons, au ras de la mer; c’était -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -le banc de M. Taine, le banc où il se plut -dans son voyage à Venise, du 20 avril au -2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est -fraîche, on contemple les merveilleux épanchements -du soleil, la mer encore plus éclatante -que le ciel, les longues vagues qui se -suivent apportant sur leur dos des éclairs -innombrables et pacifiques, les petits flots, -les remous frétillants sous leurs écailles d’or; -plus loin les églises, les maisons rougeâtres -qui s’élèvent comme du milieu d’une glace -polie, et cet éternel ruissellement de splendeur -qui semble un beau sourire... <i>Le seul moyen -efficace de supporter la vie, c’est d’oublier la -vie.</i>» Une telle phrase joint M. Taine à la -foule des ombres qui vaguent sur Venise; -il n’y vécut aucune aventure; seulement -quelques heures il rêva sur un banc.</p> - -<p>Encore qu’elles fassent un bon abécédaire -pour débrouiller le jeune voyageur, on -peut négliger les rédactions de Taine sur -Venise, mais ses rêveries qui flottent sur -cette ville n’en sont pas les moins riches -nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la -<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -lagune, comme il la dispersait dans la nature.</p> - -<p>Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant -du Tintoret, de la même manière que l’amant -des forêts. Certes, il ne permettait point à -ces désordres de la rêverie qu’ils commandassent -son activité. Contre la vie réelle, si -pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait -dans une tâche, dans ses massives constructions. -Il se contraignait à un travail systématique: -analyser, classer. Mais sa détente -était de courir la campagne, de s’abîmer dans -la contemplation. Ainsi fit-il sur ce banc de -marbre, en face de <span lang="it" xml:lang="it">San Giorgio Maggiore</span>.</p> - -<p>Taine eût donné toute son œuvre pour la -<i>Chartreuse de Parme</i>; sa peur de la vie ne -lui permit jamais les expériences préalables, -la cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires -pour cet âcre breuvage. Il aima comme -des frères Byron et ce Musset dont il avait la -ressemblance<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>; mais la perfection qu’ils -poursuivirent, il savait qu’elle n’existe pas. -«Si quelque chose approche de la perfection, -ce n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte -que mon idéal serait bien plutôt une amitié -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. -Cette tristesse calme, ce découragement raisonné -qui m’a pris à l’endroit de la pensée me -prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère -pas. <i>Nul homme réfléchi ne peut espérer.</i>»</p> - -<p>Acceptation de l’échec, connaissance que -toute vie, nécessairement, implique un échec: -voilà qui enrichit le sens de cette Venise considérée -comme le refuge des vaincus. Dans la -formule du <i>découragement raisonné</i>, elle leur -offre un nouvel abri.</p> - -<p>Encore une nuance, et, dans ce beau ciel -des orages vénitiens, nous aurons tout l’arc -complet.</p> - -<h4><i>Wagner.</i></h4> - -<p>En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait -à Liszt que, s’il n’obtenait pas de rentrer -à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller -courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui -serait pas possible de trouver encore quelque -plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu -voudrais vaguer à travers le vaste monde -<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> -dans l’espoir d’y trouver vie, jouissances et -délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais -qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu -donc pas que l’aiguillon de la blessure dont -tu souffres est dans ton propre cœur, que -partout tu le porteras avec toi et que rien ne -peut t’en guérir? C’est ta grandeur qui fait -ta misère. L’une et l’autre sont inséparables -et doivent te martyriser, jusqu’à ce que, te -reposant dans la foi, tu trouves ta délivrance... -C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance -résignée en Dieu qu’est seulement le salut.»</p> - -<p>Wagner croyait encore qu’il est quelque -part sur la terre un Eldorado et qu’on y -atteint par l’amour. Optimisme à peine digne -d’un berger de romance! Mais qui de nous -n’a point, quelque jour, rêvé que la force -d’attraction organiserait naturellement le bonheur, -dès l’instant qu’on abolirait les lois?</p> - -<p>En 1854,—fallait-il donc qu’il eût doublé -la quarantaine pour qu’un sang trop chaud -cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses -illusions?—sa philosophie s’épura. Il en -vint à s’assurer que le salut résidait dans le -<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span> -renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant -qui m’aide à trouver le sommeil: c’est le désir -ardent et profond de la mort. Pleine inconscience, -évanouissement de tous les rêves, -non-être absolu: telle est la libération finale.»</p> - -<p>Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, -les suaves harmonies où Tristan et -Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux -de son impuissance à développer -publiquement ses véritables destinées artistiques, -malheureux d’un amour impossible, il -se rendit à Venise pour composer le deuxième -acte de <i>Tristan</i>.</p> - -<p>Je ne souhaite à personne de se soumettre -aux influences de cette sublime tragédie, car -ce qu’elle met dans notre sang, c’est une irritation -mortelle, le besoin d’aller au delà, plus -outre que l’humanité. Si les ivresses de la -possession ne nous apaisent pas, si dans une -folie d’amour nous continuons à nous déchirer -contre la vie, notre aspiration normale à nous -confondre dans l’objet de notre amour se -mue en une sorte de désespoir au bout de -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -quoi il n’est plus rien, qu’un anéantissement -volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des -hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la -cime des vagues où nous mène <i>Tristan</i>, -reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent -des lagunes.</p> - -<p>Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, -aujourd’hui hôtel de l’Europe, et que -Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai -vu flotter sur la Venise nocturne les fascinations -qui le déterminèrent et qui furent les -moyens mystérieux de son génie. Quand la -pire obscurité pèse sur les canaux, qu’il n’est -plus de couleur ni d’architecture, et que la -puissante et claire Salute semble elle-même -un fantôme, quand c’est à peine si le passage -d’une barque silencieuse force l’eau à miroiter, -et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent -çà et là une très faible étoile, la ville -enchanteresse trouve moyen tout de même -de percer cette nuit accumulée, et de ce secret -solennel elle s’exhale comme un hymne écrasant -d’aridité et de nostalgie... Voilà les -heures, j’en suis assuré, qui de la profonde -<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -conscience de ce Germain surent extraire -les déchirantes incantations de Tristan et -d’Isolde.</p> - -<p>Au reste nous tenons de Wagner lui-même, -un texte où l’on voit la génération du deuxième -acte.</p> - -<p>Venise, qui s’en étonnera? avait donné à -son hôte les insomnies habituelles, le subtil, -le délicieux malaise qu’elle insinue toujours -dans nos veines: «<i>Une nuit, ne pouvant pas -dormir, je m’accoudai sur mon balcon, et -comme je contemplais la vieille ville romanesque -des lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée -d’ombre, soudain du silence profond -un chant s’éleva</i><a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>...» Chacune de ces touches, -<i>vieille</i>, <i>romanesque</i>, <i>gisante</i>, <i>enveloppée -d’ombre</i>, <i>silencieuse</i>, que Wagner emploie -spontanément ici pour qualifier Venise, est -très caractéristique des forces de rêverie qu’il -accepte de cette ville. De ce <i>silence profond, -un chant s’élève</i>. Comment le poète va-t-il le -comprendre?</p> - -<p>«<i>C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier -veillant sur sa barque, auquel les échos -<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span> -du canal répondirent jusque dans le plus -grand éloignement; et j’y reconnus la primitive -mélopée sur laquelle, au temps du Tasse, -ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui -est certainement aussi ancienne que les canaux -de Venise et leur population...</i>» Merveilleuse -décision du génie! Voilà donc que cette chanson -de gondolier devient par la volonté instinctive -du poète un chant <i>puissant et rude -de population primitive</i>, mais chargé dans la -suite de toute la mollesse, de toute la volupté, -de tout le faste que symbolise ce nom, le -plus grand du Midi, le <i>Tasse</i>. Toute puissance -et toute rudesse enrichies de toute -volupté et venant du fond des siècles!</p> - -<p>«<i>Après une pause solennelle, le dialogue -retentissant dans le lointain s’anima, au point -de se fondre en une seule harmonie, puis au -loin, comme auprès, le son s’éteignit dans un -nouveau sommeil...</i>» Le chant de Venise se -tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. -Toutes les puissances de ce grand Allemand -sont déchaînées par cet appel; il se -raccorde à cette barbarie primitive, à cette -<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span> -volupté déchirante, et du silence qui leur succède -il fait son domaine.</p> - -<p>«<i>Après cela, que pouvait bien la Venise -ondoyante et bariolée m’apprendre d’elle-même -sous les rayons du soleil, que ce rêve -sonore de la nuit ne m’eût pas révélé d’une -façon plus profonde et plus directe?</i>»</p> - -<p>Il n’a fallu que deux temps pour que cet -Allemand substituât à cette ville latine sa Germanie -intérieure. Dès la première pause, cette -Venise magnifique par son manque de symétrie, -par sa diversité même, il la réduit à -l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la -dit inutile. Elle est la barque qu’il repousse -après qu’il a touché la rive. Efface-toi, Venise -<i>ondoyante et bariolée</i>. Par toi, nous avons -atteint le point de vue indéfiniment fécond. -Nous savons que les mouvements de l’âme -façonnent le monde extérieur, font éclater les -actes et les faits comme la tulipe s’exhale du -magnolier et comme de la tulipe son parfum. -Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile; tu -n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, -le principe. Tu nous gênes, tu nous -<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span> -retiens dans un monde inférieur et qu’il faut -dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les -grandes ondes de l’océan musical s’épandent, -que les vagues sonores noient et anéantissent -tous les accidents! Plus de lumière: la nuit. -La nuit fait pour Tristan le domaine de -l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine -de la vie intérieure, et, pour Venise, le domaine -de la fièvre. Le jour est dispersion, contrariété, -amoindrissement. Sur la route immémoriale -qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne -entendit Juliette à sa fenêtre de Vérone -se désoler du jour que les cris de l’alouette -annoncent et qui la sépare de son tendre jeune -homme. Un tel chant ne saurait s’oublier. La -nuit plus belle que le jour! Ce thème empoisonne -notre sang, s’il se développe indéfiniment, -avec une ampleur grandissante, de la -passion contenue à la volupté débordante, -jusqu’à la transfiguration dans la mort. Après -l’alouette matinale, après Juliette et Roméo, -voici, dans le brouillard, les chants de Tristan -et d’Isolde: «Haine au jour implacable et -hostile! O jour perfide, anathème! Mais toi, -<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -nuit, vie sainte d’amour, auguste création de -volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, -sans apparence et sans réveil, recueille-nous -dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!... -Le monde pâlit, le monde, spectre décevant -que le jour place devant moi, et c’est moi-même -qui suis le monde.»</p> - -<p>Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre -et qui flottent autour du Saint-Graal, Wagner, -en 1883, revint les solliciter des bercements -et des fièvres de la lagune. Il travaillait à son -opéra des <i>Pénitents</i> sur la légende de Bouddha... -Apothéose de Venise, dernier terme de -la série dont nous vîmes les numéros successifs... -Avec ses moyens brutaux, il eût fixé -dans ce suprême opéra les sensations que -nous effleurâmes un soir de Venise que nous -nous livrions au silence de ses lagunes et au -vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions -touché les points extrêmes de la sensibilité, -quand le rare s’élargit et se défait dans -l’universel et que notre imagination, à poursuivre -le but sans cesse reculé de nos désirs, -s’abîme dans une lassitude ineffable. La -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -musique seule—car nous sommes convaincu -qu’il n’y a point discontinuité entre les arts -divers—peut intervenir à cet instant où la -littérature et la peinture depuis longtemps -confessent leur échec.</p> - -<p>Wagner est mort dans l’entresol du palais -Vendramin Calergi, le 13 février 1883, d’une -maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle -qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme -romantique. L’intendant qui conduit le visiteur -de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est -pas ici (dans les beaux appartements) qu’il -est mort; ici habite la propriétaire (Madame -la duchesse della Grazia); Wagner logeait -au-dessous, dans un appartement plus bas de -plafond.» Ce serviteur sincère, par son accent -légèrement dédaigneux, force le passant à se -remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs -des vérités, sur la position subalterne d’un -aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une -puissance de fait comme le grand Allemand.</p> - -<p class="sep2">Que sont les «grandeurs d’établissement», -<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> -c’est-à-dire les grands que la coutume installe, -auprès de ces magiciens que nous venons -de surprendre dans leur activité obscure -quand ils relèvent la domination de cette -Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses -odeurs de mort ils font tout simplement de -l’âme! Le <i>Don Juan</i>, la <i>Confession d’un Enfant -du Siècle</i>, les <i>Pêcheurs</i>, l’<i>Italia</i>, <i>Tristan</i> -demeurent en suspens sur la ville des lagunes -et s’ajoutent, quand nous la visitons, à nos -âmes inertes. Venise au <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle fait encore -des conquêtes. Le politique l’abandonne à sa -décadence, mais Wagner, Taine, Gautier, -Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand -et Gœthe forment son «Conseil -des Dix».</p> - -<p>—Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.</p> - -<p>—Qu’on réserve le dixième siège. Je connais -telle candidature.</p> - -<p class="sep2">L’Europe, qui se complut toute dans les -images romantiques où les fièvres de Venise -avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison, -<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> -l’équilibre, et se vante d’échapper à de -tels désordres... Mais aux canaux de Venise, -le sillage des Byron, comme l’ornière d’un -char, maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on -ne peut sentir que selon les poètes. Qu’ils -nous enseignent la révolte ou la soumission, -cette ville privée de son sens historique, et qui -n’agit plus que par sa régression, nous enveloppe -d’une atmosphère d’irrémédiable échec. -Ville vaincue, convenable aux vaincus. Comme -un amant abandonné, au lit de sa maîtresse, -glisse toujours vers le centre où leurs corps -réunis d’un poids plus lourd ont pesé, le véritable -voluptueux dans Venise revient toujours -à quelques psaumes monotones... Tel un -sultan dépossédé, dans les veilles bleuâtres -d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des -roses que la nuit parfume, du jet d’eau que -le sérail endormi fait plus secret, ne reçoit -que des confidences sur l’insolence de ses -ennemis triomphants.</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_109"> - -<h3>IV<br /> -LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA -VERS LA MORT</h3> - -<p>Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors -lumineux, ses ruelles, ses places, ses traghets -qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, -ses dômes, ses mâts tendus vers les cieux, -avec ses navires aux quais, Venise chante à -l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un -éternel opéra.</p> - -<p>Désespoir d’une beauté qui s’en va vers -la mort. Est-ce le chant d’une vieille corruptrice -ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, -parfois, dans Venise, j’entendis Iphigénie, -mais les rougeurs du soir ramenaient Jézabel. -De tels enchantements, où l’éternelle -jeunesse des nuages et de l’eau se mêle aux -artifices composites des ruines, savent mettre -<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -en activité nos plus profondes réserves.</p> - -<p>A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, -subi la domination d’une ville qui fait sa -splendeur, comme une fusée au bout de sa -course, des forces qu’elle laisse retomber.</p> - -<p>En même temps qu’une magnificence écroulée, -Venise me paraît ma jeunesse écoulée: -ses influences sont à la racine d’un grand -nombre de mes sentiments. Depuis un siècle, -elle n’a plus vécu qu’en une dizaine de rêveurs -qui firent ma nourriture. <i lang="la" xml:lang="la">Putridini dixi: pater -meus es; mater mea et soror mea vermibus.</i> -«J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon père; au -ver, vous êtes ma mère et ma sœur.»</p> - -<p>A chaque fois que je descends les escaliers -de sa gare vers ses gondoles, et dès cette -première minute où sa lagune fraîchit sur -mon visage, en vain me suis-je prémuni de -quinine, je crois sentir en moi qui renaissent -des millions de bactéries. Tout un poison qui -sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre -attaque le prélude. Un chant qu’à peine je -soupçonnais commence à s’élever du fond de -ma Lorraine intérieure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span> -Ceux qui ont besoin de se faire mal contre -la vie, de se déchirer sur leurs pensées, se -plaisent dans une ville où nulle beauté n’est -sans tare. On y voit partout les conquêtes de -la mort. Comment appliquer son âme sur la -Venise moderne et garder une part ingénue? -«Un galant homme se trouve toujours -une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls -s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, -touchés dans leur force, leur orgueil, -leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes -héros intacts.</p> - -<p class="sep2">Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace -comme du sang sur le sable, silence tragique -comme une dalle sur un tombeau, peu importe -la manière de réagir contre le premier soufflet -de la vie. Il n’appartient à personne que ce -qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est -jamais guéri. Le regard perd sa clarté droite, -le cœur son innocente confiance, le courage -sa sécurité. Celui que trahirent une fois des -amis n’est plus un beau fruit sans meurtrissure, -celui qui subit un échec, une offense, -<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span> -ne partira plus jamais comme un beau trait, -spontanément à l’appel qui l’émeut. Je le -vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa -pureté exquise.</p> - -<p>Que cette lente mort,—comme elle met aux -yeux de la biche des larmes qui l’introduisent -dans notre Panthéon intime—soit un principe -de beauté, j’y consens. Un homme qui se -défait, c’est tout le pathétique. Mais qui ne -préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas -une journée sans que se présente à mon -esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a raconté -un jour Alphonse Daudet d’un père assis au -chevet de son petit garçon de dix ans, très -malade, et qu’il entendit soudain dans le -silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» -Un nuage tombe sur la vie. Levez-vous vite, -orages suprêmes!</p> - -<p>Orages, levez-vous, accourez. Je marche à -toutes les lueurs qui s’enflamment sur l’horizon. -Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse -qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle -va nous jeter bas; mais elle s’éloigne, sitôt -que nous sommes couverts de son écume. -<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -Venise laisse tomber sous la vase de sa lagune -quelques fragments dessinés par Sammichele, -Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. -Les fièvres de Byron, de Musset, de -Robert, de Wagner remontent à la surface -des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a -seulement dénudé les nerfs.</p> - -<p>Pensées fiévreuses du soir, intolérables -quand les exagère encore notre insomnie; -pensées mornes du matin debout à notre chevet; -images constantes de notre échec qu’une -ville elle-même dégradée nous met constamment -sous les yeux. Un esprit capable d’humilité -céderait. Que de fois, dans Venise, -n’ai-je pas médité comme un des plus autorisés -testaments de la gloire la phrase qu’inscrit -Lamartine au front de son œuvre complet: -«Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y -chercherais pas le bonheur, parce que je sais -qu’il n’y est pas, mais j’y chercherais soigneusement -l’obscurité et le silence, ces deux -divinités domestiques qui gardent le seuil des -moins malheureux.» Le vaincu de Saint-Point—noble -cygne avec une âme d’ange -<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -et tel qu’aucun de nous ne peut prétendre à -ses vertus—ne cesse pourtant d’avoir soif -de la vie qu’après que ses puissances se sont -épuisées dans toutes les ivresses. Nous qui -manquons d’humilité de cœur, et qui ne -voyons pas derrière notre épaule un chemin -de gloire où consoler notre souvenir, comment -pourrions-nous retenir un cri de révolte contre -la nécessité qui ferme à nos rêves leurs -routes?</p> - -<p class="sep2">Les églises délitées, les vastes palais ruineux, -les îlots de plaisir où seules la misère et -la fièvre se courtisent, les poètes romantiques -qui scandent leurs imprécations font dans -Venise un concert plus haut, mais non pas -plus poignant que la musique monotone de -chambre close qui berce un vaincu quand, -sur les lagunes, il se gorge de solitude.</p> - -<p>De plus en plus, si je suis seul, je ne sais -plus me soustraire au roman vaporeux de la -mort. Durant des jours et des semaines, un -philtre d’insensibilité m’isole de la vie. Durci -par l’indifférence, je me sens tout glacé de -<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span> -morne, cependant qu’au secret de mon âme -tournoient dix souvenirs les plus aigus, les -dominantes de mon <ins id="cor_4" title="mécontement">mécontentement</ins>. De la profondeur -sous une surface calme. Brillante -lagune qui reflétez deux rives de palais, sous -ce miroir mensonger que faites-vous de la -Venise écroulée? Je m’abandonne avec jouissance -à la plus stérile mélancolie, en éprouvant -tout ce que ma situation offre de poignant -ou d’amer. Rêveries douloureuses, -mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous les -brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, -quelle musique, quelles combinaisons harmonieuses!</p> - -<p>A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis -que les vapeurs bleues montent des cassolettes, -quatre femmes à la ceinture nue, la -gorge, les reins et les jambes enveloppés de -soies où tremblent des mouchetures d’or et -d’argent, dansent durant les longues nuits -brûlantes. Elles élèvent, jettent en arrière, -laissent retomber languissament leurs bras; -les corps frissonnent, les hanches ondulent, -les petits pieds nus piétinent sourdement les -<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span> -planches, les têtes se renversent pâmées. -Quelle nostalgie immobilise alors les chefs -les plus actifs et les plus fiers? Les heures -s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un -tambourin, parfois une seule cithare, répètent -indéfiniment la phrase mélancolique et grêle -qui se dévide toujours pareille, et toujours -demeure en suspens. Désir qui revient heurter -sans trêve et qui ne trouvera pas à s’assouvir. -Flot qui monte et descend l’escalier des palais -de Venise sans laver leur affront, ni consommer -leur ruine.</p> - -<p>Ces quatre bayadères qui tournoient dans -les parfums d’une chambre close par une nuit -accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes -qui me rassasient des rêves de la mort et dont -je n’ai jamais satiété, sont-ce des fantômes, -une chimère de mon cœur, une pure idée -métaphysique? Je sais leurs noms. L’une -murmure: «Tout désirer»; l’autre réplique: -«Tout mépriser»; une troisième renverse la -tête et, belle comme un pur sanglot, me dit: -«Je fus offensée»; mais la dernière signifie: -«Vieillir». Ces quatre idées aux mille -<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> -facettes, ces danseuses dont nous mourons, -en se mêlant, allument tous leurs feux, et -ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, -de m’y brûler, de les réfléchir?</p> - -<p>Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? -Je ne me propose point ici de discipliner -mes idées pour que ces belles danseuses -fassent un raisonnement. Je me déchire sur -leur beauté. Volupté, douleur? Je ne sais. -Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne -veux dire, je ne puis distinguer.</p> - -<p class="sep2">Qui pourrait être pleinement malheureux s’il -trouve dans la souffrance une suite indéfinie -de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le -chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord -du navire le butin phosphorescent des grandes -profondeurs.</p> - -<p>J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de -la rive, à m’abandonner au fort courant qui -me violente pour me faire son jouet, m’engloutir -à demi et m’entraîner en peu de semaines -sur de longs espaces de vie. Après certaines -de ces absences, je me retrouve vieilli de dix -<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -ans. De là mon grand âge. Dans ces courses -immenses, et tandis que le fleuve de tristesse, -gravissant ses berges et s’élargissant comme -la mer, me faisait franchir les limites normales -d’une destinée, j’étais baigné, recouvert, -envahi, saturé par des ondes ténébreuses -dont notre maigre langage ne peut rendre les -puissantes répétitions. Toute cette tristesse -se développait et me portait sans bruit sur -des espaces immenses auxquels je servais de -conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit des -lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que -m’importe cette ville périssable? Elle n’était -qu’un quai de marbre où j’attachai quelques -minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes -les amarres; je me suis détaché du rivage et -des cieux que je connaissais. Que vaut devant -une telle heure l’agonie du plus beau soleil -incendiant Venise! C’est ici vraiment que nous -atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, -quand le rare s’élargit et se défait dans -l’universel, et que notre imagination, à poursuivre -le but sans trêve reculé de nos désirs, -s’abîme dans une lassitude ineffable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -La fièvre était dans Venise comme la cartouche -de dynamite obscure dans la roche. -Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est -l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta -lagune. La plainte chante encore, mais la -belle bouche est morte. L’Océan roule dans la -nuit. Et ses vagues en déferlant orchestrent -l’éternel motif de la mort par excès d’amour -de la vie.</p> - - </div> - - <div class="newchap" id="Page_121"> - -<p class="cent cs12">STANISLAS DE GUAITA<br /> -(1861-1898)</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_123"> - -<h2>STANISLAS DE GUAITA<br /> -(1861-1898)</h2> - -<p class="first">Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le -vague d’une vie d’interne dans un collège -français, on ne comprendra pas la puissance -que prit, sur l’auteur de cette notice, la beauté -lyrique, quand elle lui fut proposée par un de -ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas -de Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et -moi seize. Il était externe; il m’apporta en cachette -les <i>Émaux et Camées</i>, les <i>Fleurs du Mal</i>, -<i>Salammbô</i>. Après tant d’années, je ne me suis -pas soustrait au prestige de ces pages, sur -lesquelles se cristallisa soudain toute une sensibilité -que je ne me connaissais pas. Et -comme les simples portent sur le marbre ou -le bois dont est faite l’idole leur sentiment -<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> -religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, -la pâte du papier et l’œil des caractères, tout -cela m’est présent et demeure mêlé au bloc -de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai -Baudelaire pour moi qu’un certain exemplaire -disparu à couverture verte et saturé de musc. -M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence -exacte de ces poètes? Leur rythme et -leur désolation me parlaient, me perdaient -d’ardeur et de dégoût. Une belle messe de -minuit bouleverse des fidèles, qui sont loin -d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité -de ces œuvres ajoutait, je me le rappelle, -à leur plénitude. Je voyais qu’après -cent lectures je ne les aurais pas épuisées; je -les travaillais et je les écoutais sans qu’elles -cessassent de m’être fécondes. Force des livres -sur un organisme jeune, délicat et avide!</p> - -<p>Dans une règle monotone, parmi des camaraderies -qui fournissent peu et un enseignement -qui éveille sans exciter<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, voilà des -voix enfin qui conçoivent la tristesse, le désir -non rassasié, les sensations vagues et pénibles, -bien connues dans les vies incomplètes. -<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -Et celui qui m’ouvre ces livres les interprète -comme moi. Quel noble compagnon, éblouissant -de loyauté et de dons imaginatifs! Nous -le vîmes plus tard corpulent, un peu cérémonieux, -avec un regard autoritaire; c’était alors -le plus aimable des enfants, ivre de sympathie -pour tous les êtres et pour la vie, d’une mobilité -incroyable, de taille moyenne, avec un -teint et des cheveux de blond, avec des mains -remarquables de beauté. Dès 1878, je ne suis -plus seul dans l’univers; mon ami et ses -maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils -ennoblissent. Telle est l’origine du sentiment -qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel -vient de mourir, âgé de trente-six ans. Nous -nous sommes aimés et nous avons agi l’un -sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers -choix libres.</p> - -<p>L’année suivante, un autre bonheur m’arriva: -la liberté. J’étais malade de neuf années -d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes, -et, tout en suivant les cours de philosophie au -lycée, je vivais en chambre à la manière d’un -étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait -<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -déjà perdu son père), s’installait à Alteville, -dans la plaine de l’étang de Lindre; il demeura -seul: c’est ainsi que nous avons passé en -pleine indépendance les mois de mai, juin, -juillet, août 1880. Ce temps demeure le plus -beau de ma vie.</p> - -<p>La musique que faisait le monde, toute -neuve pour des garçons de dix-sept ans, -aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne -l’écoutions guère. Même notre professeur, ce -fameux Burdeau, nous déplaisait, parce qu’il -entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre -classe: nous le trouvions intéressé! Je veux -dire qu’il nous semblait attaché à trop de -choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations -civiques et des affaires de ce monde -auxquelles il prétendait nous initier. Si je -cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées -dans mes yeux mes condisciples, tels -que je les vis au moment où, dans ses prêcheries, -ce singulier professeur quittait l’ordre -purement scolaire pour le champ de l’action, -je crois comprendre que nous étions trois ou -quatre dans un état en quelque sorte -<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span> -mystique, et disposés à lui trouver des manières -électorales.</p> - -<p>Ainsi nous avions atteint aux extrémités de -la culture idéaliste, quand nous pensions être -sur le seuil. Absolument étrangers aux controverses -qui passionnaient l’opinion, nous -les jugions faites pour nous amoindrir. En -revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique -ou que le moindre parnassien nous -demeurât fermé. Toute la journée, et je pourrais -dire toute la nuit, nous lisions à haute voix -des poètes. Guaita, qui avait une santé magnifique -et qui en abusait, m’ayant quitté fort -avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se -lever sur les collines qui entourent Nancy. -Quand il avait réveillé la nature, il venait me -tirer du sommeil en me lisant des vers de son -invention ou quelque pièce fameuse qu’il -venait de découvrir.</p> - -<p>Combien de fois nous sommes-nous récité -l’<i>Invitation au Voyage</i>, de Baudelaire! C’était -le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums -qui nous bouleversait le cœur, non par -des ressouvenirs, mais en chargeant l’avenir -<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -de promesses. «Mon enfant, ma sœur,—songe -à la douceur—d’aller là-bas vivre ensemble!—Aimer -à loisir,—aimer et mourir—au -pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait -au tableau d’une vie d’ordre et de -beauté: «Des meubles luisants,—polis par -les ans,—décoreraient notre chambre;—les -plus rares fleurs—mêlant leurs odeurs—aux -vagues senteurs de l’ambre...» Mais -le point névralgique de l’âme, le poète chez -moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces -canaux—dormir ces vaisseaux—dont -l’humeur est vagabonde;—c’est pour assouvir -ton moindre désir...» Mon moindre -désir! j’entendais bien que la vie le comblerait.</p> - -<p>En même temps que les chefs-d’œuvre, nous -découvrions le tabac, le café et tout ce qui -convient à la jeunesse. La température, cette -année-là, fut particulièrement chaude, et, dans -notre aigre climat de Lorraine, des fenêtres -ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des -éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être -d’un vigoureux soleil qui accablait les gens -<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span> -d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma -dix-huitième année. Voilà le temps d’où je -date ma naissance. Oui, cette magnificence de -la nature, notre jeune liberté, ce monde de -sensations soulevées autour de nous, la -chambre de Guaita où deux cents poètes -pressés sur une table ronde supportaient avec -nos premières cigarettes des tasses de café, -voilà un tableau bien simple; et pourtant -rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le -monde, dans les cathédrales, dans les mosquées, -dans les musées, dans les jardins, ni -dans les assemblées publiques, n’a pénétré -aussi profondément mon être. Certainement -Guaita avait, lui aussi, conservé de cette -époque des images éternellement agissantes. -Nos années de formation nous furent communes; -c’est en ce sens que nous étions -autorisés à qualifier notre amitié de fraternelle.</p> - -<p class="sep2">Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait -des vers à une petite revue parisienne, et -j’avais lu avec frémissement mon nom dans la -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits -à la Faculté de Droit, je rêvai d’avoir du -talent littéraire. J’employai le moyen recommandé -aux élèves qui veulent devenir des latinistes -élégants. Je possède encore les cahiers -d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert, Montesquieu -et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir -de mots et de tournures expressives. -Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été -<ins id="cor_5" title="inutite">inutile</ins>. Ma familiarité avec les poètes, non -plus. Un des secrets du bon prosateur n’est-il -pas de trouver le rythme convenable à l’expression -d’une idée? Ces soucis de rhétorique -détruisent, je sais bien, le goût de la vérité, et -l’on perd de vue sa pensée si l’on se préoccupe -trop de moduler et de nuancer. Mais -comment eussions-nous touché le fond des -choses, quand nous ne connaissions que les -brouillards divins qui flottent sur les cimes? -On nous disait beaucoup que nous suivions -une mauvaise méthode, mais on nous le disait -d’une mauvaise manière. Quand on attaque -l’esprit religieux avec l’esprit plaisantin, on -se fait mépriser par toute âme un peu délicate; -<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -les arguments vulgaires de ceux qui -méprisaient notre direction poétique ne pouvaient -nous toucher.</p> - -<p>Tout l’univers pour nous, je le vois maintenant, -était désossé, en quelque sorte, sans -charpente, privé de ce qui fait sa stabilité -dans ses changements. A cette époque me suis-je -jamais demandé: «Quelle est cette population, -quelle est sa terre, le genre de ses travaux, -son passé historique? Les sommes déposées -dans ses caisses d’épargne augmentent-elles -ou non? Et le nombre des élèves dans ses -collèges, et la consommation de la houille?» -Ces curiosités étaient au-dessus de ma raison, -qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait -mis sa fierté à les écarter. Et pourtant cet -ordre réel que je croyais le domaine des -hommes sans âme, des fonctionnaires ou des -financiers, m’eût apparu magnifique si d’un -mot l’on m’avait mis au point pour le voir en -poète et en philosophe.</p> - -<p>Puisque nous vivions chétivement de notre -moi tout rétréci, nous aurions pu du moins -examiner à quel rang social nous étions nés, -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -avec quelles ressources, étudier les forces du -passé en nous, enfin évaluer notre fatalité. -Nous sommes les prolongements, la suite de -nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux -qui seuls sauront, avec un accent -sincère, chanter en nous. Dans ma maison de -famille ai-je écouté végéter ma vérité propre? -Frivole ou plutôt perverti par les professeurs -et leurs <i>humanités</i>, j’ignorais le grand rythme -que l’on donne à son cœur si l’on remet à ses -morts de le régler. L’un et l’autre, au lieu -de connaître, pour les accepter, nos conditions -sociales, notre conditionnement (comme -on dit des marchandises et encore des athlètes), -nous évoquions en nous les sensations les -plus singulières des individus d’exception -qui s’isolèrent de l’Humanité pour être le -modèle de toutes les exaltations.</p> - -<p>Bien que nous fussions fort différents, -Guaita, aimable, heureux de la vie, sociable, -ouvert à toutes les impressions, et moi, trop -fermé, qu’on froissait aisément, nous n’étions -pas faits pour calmer notre pensée. Je crains -que je ne l’aie détourné des études chimiques -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -pour lesquelles il était doué et préparé. En -ce cas, j’aurai nui à nous deux. S’il avait -suivi son impulsion naturelle et son premier -projet de travailler avec M. Sainte-Claire -Deville, un peu de sciences exactes nous -aurait rattachés aux réalités.</p> - -<p>Certes, nous n’étions pas de ces petits esthètes, -comme on en voit à Paris, qui collectionnent -chez les poètes des beautés de colifichet -et qui en rimaillant se préparent à être -des vaudevillistes ou des mondains. La littérature -n’était pas pour nous <i>lectulus florulus</i>, -un petit lit de repos tout fleuri. Nous -étions prodigieusement agités; je n’aurais -pas passé les nuits de ma vingtième année -avec des poètes s’ils eussent été incapables -de me donner la fièvre. Guaita, dont les puissances -alors intactes étaient avides de sensations, -voyait dans les volumes de vers sur -lesquels il passait sa jeunesse autre chose -qu’un bassin d’eau claire où frissonnent des -carpes baguées. Mais précisément les incantations -des lyriques ont mis dans nos veines -un ferment si fort que ce fut un poison.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -Les poètes vivent sur un petit nombre de lieux -communs; chacun d’eux les reprend, les rafraîchit, -les renouvelle et les fortifie avec sa -magie propre: aussi un être en formation, s’il -se soumet à cette action constante et presque -monotone de leur génie, verra forcément leurs -thèmes se mêler à sa substance. L’indifférence -de la nature aux joies et aux souffrances de -l’humanité, notre incapacité de diriger notre -destin, la vanité des succès et des échecs -devant la fosse terminale, voilà quelques-uns -de leurs principes, et, chevillés à notre âme, -transformés en sensibilité, ils nous prédisposent -à l’impuissance.</p> - -<p>Je suis très frappé de ce que m’a dit un -médecin sur la fameuse question des sœurs -dans les hôpitaux. Après m’avoir expliqué -comment ces nobles femmes valent pour créer -une atmosphère, combien elles sont excellentes -près du lit d’un mourant, où la coquetterie -d’une jeune femme laïque pourrait être -abominable, cet homme compétent ajoutait: -«... Dans les services de chirurgie et quand -il s’agit qu’un fil ne soit pas contaminé, -<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span> -quand il faut prendre des précautions extrêmement -minutieuses, on ne peut pas compter -sur des créatures qui croient à l’intervention -d’en haut et qui disent: si Dieu veut le sauver, -il le sauvera bien!... Nulle bonne volonté -d’obéir n’y supplée: elles possèdent au plus -profond de leur être une loi, une foi, qui les -prédispose à ne pas tenir un compte suffisant -de nos méthodes antiseptiques.»</p> - -<p>Selon moi, ce raisonnement s’applique à -ceux qui ont laissé le romantisme et ses grands -thèmes lyriques descendre au fond d’eux-mêmes -et les constituer. Qu’est-ce qu’un -homme d’action qui s’est habitué à méditer -sur la mort? Mettriez-vous votre enjeu sur un -individu assez philosophe pour sourire des -précautions minutieuses d’un ambitieux, sous -prétexte qu’on ne peut guère prévoir utilement -plus de cinq ou six accidents et que le -nombre des possibles est illimité? Et comme -c’est agréable de s’embarquer avec un sage -qui nous déclare au moment critique: «Après -tout, les choses n’ont que l’importance que -nous leur donnons, et tourne qui tourne, il n’y -<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span> -aura rien de changé dans l’univers.» Je -reconnais que dans certaines circonstances de -ma vie active, je me serais évité des échecs, -si j’avais pu écraser cette petite manie raisonneuse -et dégoûtée qui fait si bon effet dans -les grands ramages littéraires. Vivent le bon -sens tout plat, la raison prosaïque, quand -leur tour est venu! Dans un plan où seul -le succès compte, les vérités supérieures -ne sont plus qu’une cause de chute, et s’y -élever, c’est précisément le fait d’un esprit -subalterne.</p> - -<p>Grande inconséquence de notre éducation -française, qu’elle nous donne le goût de l’activité -héroïque, la passion du pouvoir ou de la -gloire, qu’elle l’excite chaque jour par la lecture -des belles biographies et par la recherche -des cris les plus passionnés, et qu’en même -temps elle nous permette de considérer l’univers -et la vie sous un angle d’où trois cents -millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvana, -la Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme -scientifique! Cette contradiction ne -serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante -<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span> -impuissance de nos jeunes bacheliers -qu’on a signalée, qu’on n’a pas comprise et -qu’on a appelée décadence?</p> - -<p>De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène -détestable nous avait fait heureux. Nous -vivions de nos nerfs, sans connaître que nos -réserves s’épuisaient. Comment fûmes-nous -un jour placés en face de notre vide et de quel -côté avons-nous cherché une nourriture et un -terrain où prendre racine?</p> - -<p>Je suis excusable d’avoir jusqu’à ce moment -de mes souvenirs parlé autant de moi -que de mon ami. Je ne pouvais démêler, sans -en arracher des parties essentielles, nos jeunesses -et nos sentiments qui se développèrent -en s’enchevêtrant. En 1882, nous quittons -Nancy et dès lors nos vies vont se différencier. -Si je suis passé de la rêverie sur le moi -au goût de la psychologie sociale, c’est par -des voyages, par la poésie de l’histoire, c’est -surtout par la nécessité de me soustraire au -vague mortel et décidément insoutenable de -la contemplation nihiliste. Mais Guaita, ayant -cette originalité de n’être pas un analyste -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -dans une époque où nous le sommes tous, -évolua d’une façon autrement rare; il sortit de -la situation morale un peu critique où nous -nous trouvions par une porte magnifique et -singulière que nous franchirons avec lui d’un -élan impétueux, en ligne droite jusqu’à la -tombe, où il repose, réconcilié par la mort -avec les conditions générales de l’humanité.</p> - -<p class="sep2">Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il -ne sut guère en prendre l’esprit. Nous y débarquâmes -vers le même temps (novembre 1882, -janvier 1883); je courus au canon; après quelques -excursions de reconnaissance, il se cantonna -dans sa bibliothèque et dans ses tentatives -poétiques.</p> - -<p>De naissance il possédait un magnifique -sens religieux. On ne peut s’en faire une idée -complète sur ses recueils de vers, parce qu’il -trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même. -Pourtant <i lang="la" xml:lang="la">Mater dolorosa</i><a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, <i lang="la" xml:lang="la">Pueri -dum sumus</i>, <i>A la dédaignée</i>, <i>A Maurice -Barrès</i>, <i>Hymne à Cybèle</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, d’autres pièces -flottantes encore marquent une direction -<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span> -significative. Quelque chose à définir, le sentiment -du divin prenait possession de Guaita. -Peu à peu il perdit le goût de la création -pour s’abîmer dans la recherche des lois. -Nous avons vu de même un Sully-Prudhomme -se stériliser ou s’égarer dans les régions de la -pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien -candidat à l’École Polytechnique, possédait -une préparation spéciale et puis il inclinait -au positivisme où répugnait nettement mon -ami. Schiller parle d’une certaine tendance -philosophique qui caractérise les natures sentimentales; -il ajoute fort justement que ce -n’est qu’avec le secours de la philosophie -qu’on peut philosopher et que, privé de cette -base, on tombe infailliblement dans le mysticisme.</p> - -<p>Quand des hasards de lecture mirent Guaita -en présence des vieux mythes qui déjà par -leur pittoresque baroque devaient échauffer -ses instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de -systèmes où étaient traduits les efforts de -pures énergies spirituelles pour s’affranchir -de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir -<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -dans l’espace et le temps, pour se désincarner. -Il donna son adhésion immédiate à -une doctrine affirmant la liaison de tous les -phénomènes qui nous semblent séparés. Le -chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne -de l’unité de la matière, le rêveur qui avait -toujours usé instinctivement des procédés de -l’intuition et de l’analogie pour embrasser les -ensembles, trouva dans l’antique sentier des -mages les matériaux pour se dresser un abri -à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était -prédestiné; la grâce lui vint, je me le rappelle, -sur une lecture du <i>Vice suprême</i>. Il lut -Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre. -Dès lors ce fut fini de la versification; il -devint l’historien des sciences occultes. Et -ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes -lui donnèrent leur sagesse en échange -de sa santé dont il les ranima.</p> - -<p class="sep2">Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix, -que reste-t-il des cultes primitifs de -l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels -se greffèrent les doctrines néo-platoniciennes -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -et les systèmes du moyen âge?... J’essayerai -au moins de donner une impression des -études que mon ami venait d’aborder et qui -disciplinèrent sa vie.</p> - -<p>La mosquée, aujourd’hui cathédrale de -Cordoue, est une forêt de colonnes précieuses, -marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte -et violette. Jadis on en comptait quatorze -cent dix-neuf; sept cent cinquante subsistent. -Pour les accumuler, le calife Abderrhaman -razzia d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople, -de Rome et sans doute des ruines -de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois -leurs chapiteaux sont aussi barbares -que ceux des temples primitifs de l’Arabie, -et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des -mosquées du Caire, de Damas et de Ceifa. -Dans la demi-lumière de cette incomparable -<i>Djamy</i>, l’imagination s’enivre à s’associer au -voyage de ces belles indifférentes qui, vers -l’an 786, après avoir soutenu et paré durant -des siècles les palais asiatiques et africains, -vinrent, ballottées par les flots, dans cette -Cordoue où notre main les caresse, et qui, -<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -par un nouveau détour des destins, issues des -temples d’Astarté et de Janus, ayant cessé -de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au -prestige catholique.</p> - -<p>La beauté de ces courtisanes nous attire, -et, prolongée si tard dans la vieillesse, elle -nous trouble. Quand tous les dieux dont elles -portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient -encore des fidèles—artistes, archéologues, -tous ceux dont les cordes de l’imagination -s’ébranlent sous les doigts de la -mort—baiser leurs marbres polis par une -suite immense d’actes de foi...</p> - -<p>A chacun des <i>Essais de Sciences maudites</i> -qu’il me faisait parvenir, mon ami me pressait -d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais -les prendre que pour de magnifiques invitations -au voyage. Ces rêveries naquirent jadis dans -les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus -avant encore dans les siècles où notre regard -se perd; après avoir nourri Pythagore et ses -émules, après avoir fourni des notions à -Platon et retrouvé pour disciples les critiques -et les philosophes érudits d’Alexandrie, après -<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span> -avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza, -de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné -la conception de l’univers dont vit notre -siècle, elles luisent doucement—comme les -porphyres et les jaspes de Cordoue—dans -un canton délaissé de l’esprit moderne, où -Guaita trouva son contentement.</p> - -<p>Des doctrines qui ont été les colonnes des -temples les plus importants de l’humanité -s’imposent à notre vénération. Et, pesant -l’œuvre du compagnon de ma jeunesse, je -dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a -donné l’expression la plus récente de la plus -antique des littératures ecclésiastiques!»</p> - -<p>Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition -de l’occultisme se trouva fort compromise; -une terrible lutte venait d’éclater entre -les sociétés blanches (illuminés et martinistes) -et les sociétés rouges (jacobins); la Révolution -de 1789 fut un épisode de ces querelles. -(Je parle d’après le D<sup>r</sup> Encausse; je n’ai pas -besoin d’avertir que je suis loin d’attacher -à ces versions une valeur historique; mais -pour faire connaître superficiellement ces -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -doctrines, il faut indiquer leur partie légendaire -aussi bien que leur partie dogmatique.) -Les sociétés spiritualistes, diminuées, mais -non écrasées, s’attachèrent à conquérir les -intellectuels; la masse fut abandonnée aux -philosophes et aux athées. Fabre d’Olivet, -Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant et -Alcide Morin gardaient et augmentaient le -trésor de l’occultisme. De 1880 à 1887, les -initiés s’émurent, car des sociétés étrangères -intriguaient pour dépouiller la France et pour -porter à Londres la direction de l’occultisme -européen. Peut-être même voulait-on anéantir -l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! -C’est alors qu’intervint Guaita. Il se proposait -une triple tâche: l’étude des classiques de -l’occulte, la méditation ou effort pour entrer -en communion spirituelle avec l’unité divine, -enfin la propagande. Pour mener à bonne fin -cette reconstitution, cette «réforme», comme -disent ses disciples, il sortit des ténèbres l’<i>Ordre -kabbalistique de la Rose-Croix</i> qui comprend -trois grades, le baccalauréat, la licence -et le doctorat en Kabbale, accessibles par des -<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -examens. Il en fut le grand maître et il l’administrait -avec le concours d’un conseil suprême, -composé de trois chambres.</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«L’école matérialiste officielle, nous dit le D<sup>r</sup> Encausse, -menaçait de faire disparaître à jamais les -hauts enseignements des Hermétistes et des Kabbalistes -chrétiens. A côté des classiques du positivisme, -la Rose-Croix créa les classiques de la Kabbale, -Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit -à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob -Boehm, Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, -qui sont les seuls que la théosophie, digne -de ce véritable nom, connaîtra plus tard, comme ce -sont les seuls qui furent connus du <em>XV<sup>e</sup></em> au <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle. -Bientôt des élèves nombreux et déjà versés dans les -sciences et les lettres profanes, ingénieurs, médecins, -professeurs, littérateurs, accoururent. Cette -floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les -sociétés initiatiques de l’étranger par la publication -d’une belle série de thèses de doctorat en Kabbale. -C’est Guaita qui la dirigeait. Sa prodigieuse érudition -lui permettait d’indiquer en toute sûreté les -sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et -de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises. -Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable -aristocratie d’intellectuels était créée dans l’initiation, -un Collège de France de l’ésotérisme était -constitué et son influence s’étendait vite au loin.»</p> -</div> - -<p>Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -Guaita accomplir. Il a réformé leur petite -communauté; ils sont juges de l’accroissement -de forces qu’ils reçurent de son intervention. -Il laisse trois gros volumes: <i>Essais -de Sciences maudites</i>, qui semblent devoir se -placer auprès des grands classiques de l’Occulte, -respectés et consultés comme des -Bibles<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<p>Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut -transformer tel être ne saura rien dire à tel -autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur -son lecteur. On l’accorde des -traités de science et de philosophie où il faut -que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi -une instruction préalable. C’est vrai d’une façon -plus absolue encore pour des œuvres d’une -qualité religieuse qu’on ne peut aborder -qu’avec un état d’esprit spécial. Moi qui ne -distingue qu’une poussière dont je suis tout -incommodé sur la route royale des Boehm et -des Swedenborg, je suis indigne de décrire -les vastes espaces où mon ami avait installé -ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. -Si je trouve à ses <i>Essais</i> une forme très -<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -déterminée et un sens peu arrêté, c’est que je -ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: -«<i lang="la" xml:lang="la">Lege, lege, lege et relege, labora, ora -et invenies.</i>» Mais quoi! je l’ai aimé, je me -représente les états successifs de sa sensibilité. -Je sais qu’il fut un philosophe, si, comme je -le crois, la philosophie, c’est devant la vie le -sentiment et l’obsession de l’universel, et devant -la mort l’acceptation. J’avais pour devoir de -fixer quelques-uns des traits de cette noble et -chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, -je la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, -dans une étude sur Guaita, et parlant -de leurs maîtres communs, les Guillaume -Postel, les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas -Flamel et les Saint-Martin, le D<sup>r</sup> Marc Haven -a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent -d’âpres conquérants, en quête de la toison -d’or, refusant tout titre, toute sanction de -leurs contemporains, parlant de haut, parce -qu’ils étaient haut situés et <i>ne comptant que -sur les titres qu’on obtient de ses <ins id="cor_6" title="propre">propres</ins> descendants</i><a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span> -Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita -et moi, l’habitude de lire à haute voix, quand -nous passions une soirée ensemble. Une -année avant sa mort et comme il m’avait lu -une des autorités de l’Occulte, je pris l’incomparable -conversation de Pascal avec M. de Sacy, -qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes -est, pour mon goût, le sommet le plus -solide à l’œil, le plus fier et le plus caractéristique -du grand massif littéraire français. Mon -ami, familier des nuages, se trouvait là, je crois -bien, sur des coteaux trop modérés. Nous discutions, -et je lui répétais après Pascal: «Il faut -être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire -qu’il faut d’abord une analyse aiguë, puis -un raisonnement puissant, et, seulement après -une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le -stade religieux.» A bien y réfléchir, ma critique -ne portait pas complètement: Guaita -n’était point un enthousiaste sans assises. -Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix -une proportion notable d’éléments -scientifiques se mêlent à ces monstrueux amalgames -auxquels les superstitions de l’Orient -<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -et celles de l’Occident, les excès du sentiment -religieux et de la pensée philosophique, l’astrologie, -la magie, la théurgie et l’extase -donnent une couleur propre à enchanter un -ancien poète parnassien. Des vérités scientifiques -forment le canevas sur lequel se plaisent -à broder l’imagination, l’esprit de système et -une érudition peu critique. Guaita aimait à -s’autoriser d’une phrase de M. Berthelot: -«La philosophie de la nature qui a servi de -guide aux alchimistes est fondée sur l’hypothèse -de l’unité de la matière; elle est aussi -plausible au fond que les théories modernes les -plus réputées aujourd’hui. Les opinions auxquelles -les savants tendent à revenir sur la -constitution de la matière ne sont pas sans -analogie avec les vues profondes des premiers -alchimistes.»</p> - -<p>Le D<sup>r</sup> Paul Hartenberg, qui fut un des -familiers de Guaita dans les dernières années, -nous donne son témoignage: «Guaita aimait -à m’interroger sur le mécanisme <ins id="cor_7" title="psycholo-logique">psychologique</ins> -des idées fixes, des obsessions, des -hallucinations, qui ont une si grande part -<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span> -dans les préoccupations des occultistes. C’est -qu’il avait la conviction que le merveilleux et -le surnaturel ne présentent que des modalités, -encore inexpliquées, du phénoménisme naturel -et n’infirment en rien les grandes lois qui -régissent la vie universelle. Il savait que sous -les voiles complaisants des symboles se -cachent quelques vérités simples et éternelles. -Parfois même il regrettait toute cette terminologie -mystérieuse, tous ces attributs déconcertants -et surtout la rhétorique sonore dont -certains entourent les doctrines ésotériques.»</p> - -<p>Mais ne prendrais-je pas un souci superflu -et un peu puéril en voulant faire rentrer Guaita -dans les gros bataillons de la science? Ceux -qui essaient de définir l’infini et d’exprimer -l’ineffable sont entraînés à tracer des figures -insuffisantes et un peu ridicules. Il serait -injuste de s’arrêter à ce que les études des -occultistes semblent avoir de bistourné, de -confus et de verbal, puisque pour un groupe -d’hommes de valeur elles sont un langage -clair et un lien de haute moralité. Il serait criminel -de chercher à extirper ce qui nous -<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> -semble un peu charlatanesque dans ces doctrines, -car on risquerait avec ce faux purisme -d’atteindre leurs parties essentielles, les organes -de vie par lesquels elles adhèrent si -profondément à l’âme de leurs fidèles. Il me -semble que si l’on veut se placer juste au -point convenable pour apprécier un penseur -comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter -la belle formule gœthienne: «Ne rien -gâter, ne rien détruire.» C’est entendu, mon -ami ne marchait pas d’accord avec les idées à -la mode de son temps. C’est entendu encore, -ce mouvement général qui met aujourd’hui -chaque génération à la suite des livres de -classes arrêtés par M. le ministre de l’Instruction -publique ne laisse pas d’avoir du -grandiose, et un tel accord peut être interprété -comme un hommage à la Vérité. Cependant, -les types fortement accusés, s’ils n’ont -plus d’emploi dans une société où tout tend à -les réduire et qui marche en rang de collégiens, -doivent être recueillis par les gens de -culture. Les esprits vulgaires veulent que leur -état propre soit le type de l’intégrité intellectuelle. -<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> -Ils traitent d’aliénation la mélancolie -si raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces -grands hommes, en effet, ne possédèrent -jamais le magnifique équilibre des imbéciles. -La bizarre indépendance de mon ami, chez -qui il y avait du sang allemand, est un beau -legs du Nord à notre discipline latine.</p> - -<p>Si nous maintenons notre regard sur la -biographie de Guaita et si nous la fixons -avec ce sentiment généreux qui laisse les -images prendre dans l’esprit toute leur importance, -elle nous permettra de nous représenter -ce que furent dans le passé certaines vies -religieuses. J’ai lu de pitoyables notices sur -Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans -son portrait, nous devons marquer comme -ses dominantes sa parfaite simplicité de manières -et une sorte de beauté morale qui, ne -cherchant aucun effet, conquérait d’autant -plus fortement.</p> - -<p>Osons le mot dans une notice sur un théosophe: -Guaita s’enfermait dans la catégorie -de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en -faire une image plus épurée et pour cela de -<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -se perfectionner. Lui qui écrivit des livres où -la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, -il mêlait à tous les actes de sa vie le -sentiment religieux le plus noble, le plus -facile, le plus libre dans son développement. -Nous avons le droit de considérer comme un -culte permanent—peu arrêté, peu clair, mais -par là d’autant moins critiquable—sa délicatesse -de conscience, l’enthousiasme de ses -veilles, les scrupules qu’il apportait avec les -rares amis de sa solitude. Hors la beauté -morale, tout lui était étranger.</p> - -<p class="sep2">Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la -vie la plus hautement noble concordait d’une -façon excellente avec ses manières d’homme -parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans -deux cadres fort inégaux en agréments, mais -l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique. -Il passait cinq mois de l’année dans un -petit rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine, où -il recevait quelques occultistes. Il demeurait -parfois des semaines sans sortir. Il avait -<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span> -amassé là toute une bibliothèque étrange et -précieuse; des textes latins du moyen âge, des -vieux grimoires chargés de pantacles, des -parchemins enluminés de miniatures, les éditions -les plus estimées des Van Helmont, -Paracelse, Raymond Lulle, Saint-Martin, -Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa, -Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des -manuscrits d’Eliphas, des reliures signées -Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, -des ouvrages de science contemporaine. -«Dans cette atmosphère, habitée par les plus -audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit -un de ses visiteurs, semblaient flotter des -pensées et on respirait de l’intelligence.» On -y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement -les journaux, classait les hommes de -notre époque, non d’après leur personnalité -ou leur situation acquise, mais selon le profit -qu’il tirait de leurs œuvres. Cette manière -faite d’équité et d’égoïsme intellectuel l’amenait -à contredire nos raisons, nos modes et -aussi le sens commun. Dans cette faculté que -garda Guaita de vivre et de penser en dehors -<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -des conditions générales de l’époque, je -reconnais les habitudes que nous avions prises -au beau temps de notre jeunesse et quand -nous nous donnions nos fièvres cérébrales à -Nancy. De telles conceptions comportent bien -de la naïveté; on y reconnaît l’influence des -poètes qui nous formèrent le jugement et qui -pour la plupart ont écrit leur chef-d’œuvre -quand ils étaient tout jeunes, tout inexpérimentés. -Mais enfin, c’est une avoine, cette -illusion, et qui aide à trotter. Tout un petit -monde de travailleurs respirait de la force -dans cet air raréfié où Guaita se confinait -avenue Trudaine. J’y étais aimé sans variation -à craindre, puisque c’était pour notre -passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, -ce sont des témoins dont l’absence peut nous -faire perdre les plus graves procès: eux, -voyaient les racines et reconnaissaient la -nécessité de certains de nos actes, que les -étrangers dorénavant jugeront en bien ou en -mal, selon les convenances de leur politique.</p> - -<p>Les sept mois qu’il passait hors de Paris, -<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span> -Guaita les vivait à la campagne, auprès d’une -mère admirable, dans une intimité de sentiments -religieux qui correspondaient à sa conception -morale de l’univers. Le château -d’Alteville est situé dans la partie la plus -solitaire de la Lorraine allemande, parmi les -vastes paysages de l’étang de Lindre. Un ciel -le plus souvent bas, un horizon immobile, -un silence jamais troublé que par le cri des -paons, des bois de chênes toujours déserts, -un vieux parc avec quelques bancs bien placés, -des appartements où demeure le calme -des vies qui s’y développèrent, tout ce décor -immuable de son enfance favorisait ses méditations -larges et monotones. Il les poursuivait -durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi -ses réflexions voulait-il compenser la brièveté -de sa vie? Il lui plaisait au terme de ses -veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant -des épais rideaux, promesse que la -nature faisait à ce chercheur d’absolu et que la -mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville, -contre l’église de Tarquimpol, que Guaita -est enterré, le dernier, tout au moins pour la -<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span> -branche française, d’un nom estimé depuis -des générations<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<p>Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai -vécu depuis ma jeunesse, je n’y retrouve que -mes rêves. En remontant leur pente insensible, -je m’enfonce dans une demi-obscurité -qui leur est facile comme les nuits d’Orient. -Elle me laisse apercevoir seulement des ruines -et des feuillages; ce sont quelques images -illustres et des temples, que jadis j’ai interrogés, -et puis les lauriers, les chênes verts -d’Italie, les jardins parfumés d’Espagne, qui -m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit -chemin et dans cette atmosphère romanesque, -il ne manquait rien qu’un tombeau. Celui qui -dans un terme si court vient d’être élevé au -compagnon de ces grandes débauches de -poésie, pendant lesquelles nous avions presque -effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.</p> - -<p class="ralign">Juin 1898.</p> - - </div> - - <div class="newchap" id="Page_159"> - -<p class="cent cs12">UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE</p> - -<div class="dedic"> - -<p>A René Quinton, au savant biologiste -que nous remercions de quatre -pages inestimables sur la qualité fondamentale -et la suprématie de l’esprit -français.</p> - -</div> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_161"> - -<h2>UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE</h2> - -<p class="first">Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! -Par une fuite continuelle, par son -éventail interposé et par la pratique de la -restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort -cacher quel chef-d’œuvre ses propres soins -secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la -contemplons: sinon directement, du moins -telle qu’elle se réfléchit dans la mémoire d’un -jeune poète, tout préparé par son tempérament -et par les circonstances à ressentir la beauté.</p> - -<p>Le docteur Constantin Christomanos se -souvient que j’ai essayé de décrire une méthode -pour gouverner notre sensibilité, et -même, nous raconte-t-il, l’impératrice daignait -se plaire à ces petits romans dont il lui donnait -lecture. Il pense à juste titre que son mémorial -<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -d’une reine qui ne voulut d’autre royaume -que sa vie intérieure nous fournira la plus -abondante et la plus rare contribution au Culte -du Moi. Il nous demande de présenter au -public français son <i>Elisabeth de Bavière</i><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. -Mais qui sommes-nous pour manier ce poème -vraiment impérial où l’imagination du plus -pauvre lecteur amassera d’elle-même un -magnifique commentaire?</p> - -<p>La divine Antigone de Sophocle dit à sa -sœur Ismène: «Depuis longtemps je suis -morte à la vie, je ne peux plus servir que les -morts.» C’est une insensée, pense Créon. -«Prince, lui répond Ismène, jamais la raison -que la nature nous a donnée ne résiste à -l’excès du malheur.» On aime à trouver dans -la langue que préférait l’impératrice les mots -qui touchent sa plaie sans l’offenser.</p> - -<p>Du point de vue où nous nous plaçons, -nous devons bénir les souffrances d’Elisabeth -de Bavière. La jeune impératrice émerveillait -ses peuples et la haute société européenne, -mais, quel que fût le romanesque de sa première -beauté, on préférera celle que lui firent -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -les meurtrissures de la vie. L’impératrice -Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce -qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates -de la vie à leurs charmes de déesses?</p> - -<p>Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice -Elisabeth, le lecteur imaginatif—et celui-là -seul poursuivra cette lecture—voit, de ses -propres yeux, un confus amas d’horreurs -autour d’un trône chancelant! Sa sœur, la -duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au -Bazar de la Charité; une autre sœur qui perd -héroïquement aux murailles de Gaëte un -royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien -I<sup>er</sup>, fusillé à Queretaro; sa belle-sœur, -l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son -cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, -noyé dans le lac de Starnberg; son beau-frère, -le comte Louis de Trani, suicidé à -Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant -à ses dignités et se perdant en mer; -l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; -sa nièce, l’archiduchesse Mathilde, brûlée -vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc -Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> -le prince héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, -dans une nuit de débauche dont l’horreur -reste couverte d’un voile noir...</p> - -<p>Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la -Démence et le Crime semblent errer, comme -les Furies d’Hellas sous les portiques du -palais de Mycènes. Enfin une mort tragique -vient donner un suprême prestige à cette -âme que les coups acharnés du destin avaient -travaillée comme une matière rare.</p> - -<p>O sombre magnificence! M. Christomanos -ne nous décrit point ce <i lang="la" xml:lang="la">cursus honorum</i>. -On aimerait d’étudier les cruelles -étapes antérieures de cette fille d’une vieille -race, puis la lente altération qui la menait, -impératrice, dans les solitudes et qui, morte, -la sort de la foule vulgaire des ombres. Pour -nous rendre tout intelligible cette cousine de -Louis II<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, il faudrait une solide histoire -des Wittelsbach<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Les événements ne firent -sans doute que prêter leur pente à des inclinations -naturelles. Mais il ne s’agit point -aujourd’hui d’analyser cette prédestination. -Acceptons une part de mystère. Sur un fond -<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span> -d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la -figure de l’impératrice. Nous prendrons ici -Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice -de notre imagination, comme une nourriture -poétique et une hostie de beauté. Elle peut -faire un des refuges, un des sommets de notre -rêverie.</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_166"> - -<h3>I<br /> -UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE</h3> - -<p>Il faut d’abord que l’on sache d’où nous -viennent ces précieuses révélations. Examinons -l’instrument par lequel nous allons -voir.</p> - -<p>En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote -qui travaillait, tout le jour et fort avant -le soir, dans une maison triste et décente d’un -faubourg de Vienne. Seulement, quand il -cherchait des citations latines pour sa thèse -sur les «Institutions byzantines dans le droit -franc», parfois il rêvait et soupirait. Au soir, -un merle venait se poser sur le toit d’en face -et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité -noyât sa petite forme et sa petite voix. -Or, voici que l’impératrice d’Autriche eut le -caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune -<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span> -Hellène qui la suivît dans ses promenades. On -lui parla de l’étudiant. Elle le fit chercher par -une voiture de la cour.</p> - -<p>Vous distinguerez les défauts et les qualités -de M. Christomanos sur la première page -de son livre, charmante de jeunesse et de -perméabilité à tout ce qui est fastueux, -esthétique et rare. N’est-il point quelque -frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout -imprégné d’orientalisme?</p> - -<p class="sep2">«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut -à l’entrée du parc, et me dit que Sa Majesté -m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près -du château, et me laissa dans un bosquet, -parmi les pelouses, après s’être profondément -incliné. Subitement transporté de l’atmosphère -grise et du banal tous les jours de -Vienne dans cet impérial jardin fermé où ne -pénétraient pas les simples mortels, ébranlé -par l’attente d’un événement décisif, je me -trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi. -C’était comme si j’éprouvais tout cela en une -autre personne. J’avais le sentiment de rêver -<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span> -un rêve étrange et délicieux, et je craignais -qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le -désir impatient de ce qui allait venir m’exaspérait, -comme si je ne pouvais pas attendre le -réveil.</p> - -<p>«Je ne connaissais l’impératrice que par -ses portraits qui la représentaient presque -toujours le diadème au front. Quel indicible -émoi! Autour d’un buisson tremblant de -mimosa, des essaims d’abeilles bourdonnaient. -Certes, ces petites boules fleuries ne savaient -pas qu’elles étaient là pour moi autant que -pour les abeilles, pour que leur regard et leur -souffle embaumé me rendissent cette heure -inoubliable, autant que pour donner leur miel -aux abeilles. Les abeilles et mon sang bourdonnaient -à mes tempes, et je me disais: -«Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne -semble pas me connaître et qui, cependant, -d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.»</p> - -<p>«Je ressens encore la poésie de cette heure -de merveilleuse angoisse qui m’emportait loin -de moi-même vers un horizon de mystère -sans limites. J’attendais et mon cœur -<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span> -s’emplissait de plus en plus de la certitude que -j’étais sur le point de voir apparaître ce que -ma vie aurait de plus précieux... Soudain, elle -fut devant moi, sans que je l’eusse entendue -venir, svelte et noire.</p> - -<p>«Dès avant que son ombre m’eût atteint -pour me tirer en sursaut du rêve où je m’abîmais, -je sentis son approche. Elle se tenait -devant moi, un peu penchée en avant. Sa -tête se détachait sur le fond d’une ombrelle -blanche que traversaient les rayons du soleil, -ce qui mettait une sorte de nimbe léger autour -de son front. De la main gauche, elle tenait -un éventail noir légèrement incliné vers sa -joue. Ses yeux d’or clair me fixaient...</p> - -<p>«Je ne sus tout de suite qu’une chose: -c’était Elle. Comme elle ressemblait peu à -tous les portraits! C’était un être tout autre, -et pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions -les plus idéales et les plus tragiques -de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de -me le rappeler. Je balbutiai quelques phrases -sur ma joie et le grand honneur... Mais elle -dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span> -—Quand les Hellènes parlent leur langue, -c’est comme une musique.»</p> - -<p class="sep2">Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer -la jeune Esther, quand elle s’évanouit -devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime -cet enfant, le vers racinien:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?</div> -</div> - -<p>Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, -demeurera persuadé de cette fraternité poétique. -Il serait déplorable qu’une telle persuasion -l’eût amené à dénaturer dans son -journal les sentiments et les paroles de -l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver -sous la manière du jeune poète les mouvements -d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans -cette noble intimité que nous pénétrons à la -suite de ce guide follement sensible et qui -possède de naissance le goût des plus rares -fantaisies esthétiques.</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_171"> - -<h3>II<br /> -UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE</h3> - -<p>On doit regretter que le second Empire n’ait -pas chargé Théophile Gautier de parcourir le -monde pour en dresser le minutieux inventaire -pittoresque; plût au ciel que le destin -m’eût attaché à la personne de Bonaparte, -depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour -rendre témoignage des séances du Conseil -d’État, des enivrements du triomphe et des -tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances -qui permirent à M. Christomanos, -nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la -beauté, de ramasser à la Hofburg, dans sa -dix-neuvième année, tant de couleurs, de -parfums, de saveur, toute une chaude poésie -orientale, décorative et lyrique.</p> - -<p>Ce jeune homme installé près de la -<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span> -souveraine prit des notes au jour le jour.</p> - -<p>«Mon appartement, écrivait-il, est situé -dans l’aile léopoldine. On arrive du Franzensplatz, -à côté du corps de garde, par un -étroit escalier en colimaçon, jour et nuit -éclairé au gaz, «l’escalier des confiseurs», à -un long corridor tapissé de nattes, «le passage -des demoiselles». Une longue suite de -portes avec des noms de dames d’honneur -sur des cartons blancs. Tout au bout, des -gardes de la Burg qui vont et viennent lentement -avec des cliquetis de sabres. A ma surprise, -je lis sur une de ces portes mon nom: -voilà donc mon existence à venir étiquetée -dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. -Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. -Une grande double fenêtre donne sur la place -extérieure du château et sur le Volksgarten -que maintenant un crépuscule gris enveloppe. -Sur le parquet poli comme un miroir, le feu -du poêle envoie voleter des essaims de feux -follets. Les tentures et les meubles sont à -rayures grises et blanches. Un paravent de -soie rouge masque à demi le lit recouvert, -<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span> -lui aussi, d’une lourde soie. Le tout, -du reste, d’une simplicité de très grand air.</p> - -<p>«Dès ce premier soir, l’impératrice me -reçut. Un laquais du service privé vint m’avertir -que Sa Majesté avait su mon arrivée et me -priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, -à pas muets sur les nattes, tout le long du -couloir, parmi des laquais et des caméristes -qui chuchotaient, puis, après un coude, par -un corridor plus large, qui traverse l’aile dite -de l’impératrice Amélie. C’est la partie du -château qui regarde le Franzensplatz du gros -œil de son horloge flamboyant dans la nuit; -elle est habitée exclusivement par l’impératrice -et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai -au grand escalier d’honneur, puis, un étage -plus bas, sur un palier, où un garde de la -Burg en grand uniforme était planté immobile -devant une très grosse portière de velours. -Derrière cette draperie, un vestibule de style -empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres -princières où l’on gèle si atrocement -quand on n’est pas né laquais. Plusieurs -huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, -<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span> -s’inclinèrent devant moi jusqu’à terre, les -portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et -je me trouvai à l’improviste dans une seconde -pièce qui était encore plus somptueuse, mais -dont l’accueil me fut moins fermé et moins -hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment -de rang plus élevé, en habit noir, vint à -ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris -instinctivement une nouvelle allure, et que je -la soutenais avec une grande virtuosité; il -s’agit de marcher sans s’arrêter et sans hâte, -en glissant sur le parquet plutôt qu’en le -foulant, sans butter aux saluts ni aux révérences. -Le valet de chambre de l’impératrice, -également en noir (la livrée de deuil privée de -Sa Majesté), sortit de la porte opposée, s’inclina -profondément, et disparut aussitôt par -la même porte, sur la pointe des pieds, pour -m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur -souffle et leur âme, et n’étaient que frac et -pointes des pieds. La porte s’ouvrit à deux -battants, sans le moindre bruit. Derrière un -paravent de soie écarlate, j’entrai dans une -vaste salle brillamment éclairée. Sur les murs, -<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span> -des soies rouges, tout autour des meubles -dorés, de larges et profonds miroirs tenant des -panneaux entiers, puis, au milieu, de grands -lustres pendants. Une atmosphère d’une pureté -presque immatérielle s’exhalait vers moi.</p> - -<p>«D’une autre porte ouverte dans le fond et -qui laissait entrevoir un petit salon, l’impératrice -m’apparut, venant à ma rencontre...</p> - -<p>«... Les murs scintillaient de rouge sombre, -des flammes sans nombre ruisselaient sur les -dorures et rejaillissaient de la profondeur des -miroirs, les cristaux en losanges des lustres -étincelaient comme des pierres précieuses -suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir, se -tenait devant moi, souveraine de toute cette -splendeur. Elle me salua, d’abord, de loin, et -me dit qu’elle se réjouissait de me revoir près -d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et -que sa voix eut résonné, le rayonnement -autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle -était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait. -Je savais déjà, avant d’entrer, ce que -je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui. -Nous nous promenâmes, une heure durant, -<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span> -sur le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme -sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière -dont l’attouchement agissait comme un -air tiède, ou, mieux, comme une musique.</p> - -<p>«Tout autour, des meubles dorés se dressaient -à de longues distances, et dans un -calme parfait, comme des objets enchantés. -Nulle ligne ne bougeait. De grands miroirs -prolongeaient la pièce où la lumière rebondissait, -comme une buée fluide d’or et de sang. -L’atmosphère de l’étiquette espagnole baignait -les coins sombres, les portraits princiers dans -de lourds cadres dorés et les portes secrètes -tapissées de soie. Mais je sentis plus que je -ne vis, presque dissimulées par les lourdes -soies et les dentelles des rideaux, des azalées -grandes comme des arbres, épanouies, ô tendre -floraison, en innombrables calices blancs et -roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les -jeunes arbres se tiennent cachés pendant l’hiver, -en de semblables palais, chez quelque -fée exilée.»</p> - -<p class="sep2">Il ne faut jamais craindre en art de forcer -<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span> -le caractère. Dans ce portrait d’Elisabeth de -Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez -à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais -pourquoi citer ces trois peintres? Tout artiste, -dans toute création, place naturellement un -peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle -qui semble étrangère à la nature, qui nous -donne une commotion et qui, d’une manière -irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes -avenues. Si j’avais à considérer la vie d’Elisabeth -de Bavière comme un document, comme -le point de départ d’une invention artistique, -je saisirais avec vivacité, pour en faire un des -ferments de mon travail, le spectacle que cette -impératrice offrit au jeune Christomanos, certain -jour qu’elle l’avait appelé à Schœnbrunn. -Il vit des cordes, des appareils de gymnastique -et de suspension, fixés à la porte du -salon impérial: Sa Majesté était en train de -«faire des anneaux». Elle portait une robe de -soie noire à longue queue, bordée de superbes -plumes d’autruche, noires aussi. Le jeune -homme n’avait jamais vu la souveraine habillée -avec tant de pompe. «Suspendue aux -<span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span> -cordes, elle faisait un effet fantastique, comme -d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour -poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus -une corde tendue assez bas.</p> - -<p>«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne -désapprenne pas de sauter. Mon père était un -grand chasseur devant l’Éternel et il voulait -nous apprendre à sauter comme les chamois.»</p> - -<p>«Puis elle me pria de continuer la lecture -de l’<i>Odyssée</i><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.»</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_179"> - -<h3>III<br /> -UNE GRANDE RICHESSE d’ÉMOTIVITÉ</h3> - -<p>A travers le chant de ce page amoureux -d’une étoile, commence-t-on de soupçonner le -rythme singulier d’Elisabeth d’Autriche?</p> - -<p>Pour faire sentir l’humeur individuelle de -tous ses jugements et qu’on ne nous soupçonne -point de prendre son portrait dans notre -rêverie, il faut que sa ressemblance puisse se -former sous les yeux d’un lecteur patient. -Goutte à goutte, comme un parfum, laissons -s’épandre autour de nous, un peu au hasard, -cette sensibilité impériale. Qui donc plaindra -le temps qu’il y donne?</p> - -<p class="sep2">On ne doit pas errer sur l’élément fondamental -de cette impératrice. Dès les premiers -jours, ayant surpris sans doute quelque -<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span> -étonnement chez M. Christomanos, elle lui disait:</p> - -<p>—Quand une dame d’honneur est près de -moi, je suis tout autre, n’est-ce pas? Vous -l’avez remarqué. En effet, il me faut toujours -dire aux comtesses quelque chose qui leur -permette de répondre. C’est là exactement -leur office. Le plus grand effroi des rois est -de toujours interroger.</p> - -<p>Cette franchise saisissante nous introduit -au cœur du mystère que furent l’âme et la -vie d’Elisabeth de Bavière. Dans cette richesse -d’émotivité où nous allons nous éblouir -tout à l’aise, la satiété et le mépris, voilà -d’abord les deux caractères qui frappent. Cette -impératrice n’aimait qu’une chose, impossible -à trouver dans les cours: le pur, le simple, -la nature dépouillée de tout artifice.</p> - -<p>—Grâce à mes longues solitudes, dit-elle à -Christomanos, je reconnais que la lourdeur -de l’existence, on la sent surtout par le contact -avec les hommes. La mer et les arbres -enlèvent de nous tout ce qui est terrestre. -Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans -nombre. Tout commerce avec la société -<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span> -humaine nous fait dévier dans cette ascension -et aiguise la sensation de notre individualité, -ce qui fait toujours souffrir. Certains hommes -cependant me sont aussi agréables que les -arbres ou la mer. Je pense aux pêcheurs, aux -paysans et aux fous de village, gens qui se -meuvent peu parmi la foule des mortels et qui -commercent beaucoup avec les choses éternelles. -Ils me donnent plus qu’assurément je -ne pourrais jamais leur donner comme impératrice. -C’est pourquoi je les quitte toujours -avec une grande gratitude; ils me délivrent -de quelque chose d’étranger et d’angoissant -qui s’accroche à moi et m’oppresse.</p> - -<p class="sep2">Ceux qui ont quelque habitude des atténuations -que les personnes bien élevées se plaisent -à mettre sur leurs pensées, distingueraient -déjà derrière cette haute et poétique -philosophie une souveraine qui se dérobe, une -impératrice réfractaire, mais elle ne permet -point qu’aucun doute en subsiste; elle laisse -glisser à ses pieds, devant nous, le sceptre et -la couronne:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span> -—Nos sentiments intimes sont plus précieux, -dit-elle, que tous les titres et que toutes -les dignités, guenilles bariolées par lesquelles -on croit cacher des nudités...</p> - -<p>Elle complétait cette pensée, peu convenable -dans sa bouche, par une affirmation -magnifique et féconde à méditer:</p> - -<p>—Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons -de nos antérieures existences spirituelles.</p> - -<p>Cette vue commande toutes ses opinions. -C’est ainsi qu’elle dira: «Moins les femmes -apprennent, plus elles ont de prix, car elles -tirent d’elles-mêmes toute science. Le reste ne -fait que les égarer; elles désapprennent une -partie d’elles-mêmes pour s’approprier imparfaitement -de la grammaire ou de la logique. C’est -une illusion d’alléguer qu’ainsi cultivées elles -donneront des fils intellectuellement mieux -doués. Et puis, pour aider les hommes dans -leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler -des conseils et des pensées, mais, par leur seul -contact, elles doivent éveiller et faire mûrir -chez les hommes des idées et des résolutions.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span> -Si j’écarte le point de vue d’un sujet autrichien -qui veut qu’on tienne l’emploi d’impératrice -et reine, comment s’abstenir d’admirer ce -cerveau qui comprenait, à une époque où ces -simples notions sont étrangement méconnues, -que des êtres ne peuvent porter que les fruits -produits de toute éternité par leur souche? -Amenée d’instinct par sa délicatesse esthétique -à cette constatation des naturalistes, l’impératrice -disait un autre jour: «La culture se rencontre -même dans les déserts de l’Arabie, sur -les mers et les prairies solitaires. La civilisation -étouffe la culture; elle réclame pour soi -chaque être humain et nous met tous dans une -cage. La culture, chaque homme la porte en soi -comme un legs de toutes ses existences antérieures. -Souvent la civilisation et la culture -viennent de directions opposées et s’entre-choquent; -alors l’être humain est dégradé.» Elle -ajoutait, et il y a un enchantement de poésie -dans une phrase si forte de bon sens: «Les -pauvres, quelles victimes! On leur a pris la -culture, et, en retour, on leur montre la civilisation -dans un lointain inaccessible.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span> -Des vues aussi saines, où nous vérifions, -une fois de plus, la concordance de l’instinct -et de la science, la rendaient méprisante. Elle -aimait à réciter avec l’accent le plus ironique -ces vers de Heine: «Le monde et la vie sont -trop fragmentaires; je veux aller trouver le -professeur allemand. Celui-là sait harmoniser -la vie et il en fait un système intelligible: avec -ses bonnets de nuit et les pans de sa robe de -chambre, il bouche les trous de l’édifice du -monde.»</p> - -<p class="sep2">Ces accents stridents, ces états nerveux -qu’elle appréciait si fort chez Heine et qui -sont proprement des accès méphistophéliques, -lui étaient familiers. Ils naissent d’une sorte -de désespoir, où l’humilité et l’orgueil se combattent; -d’une nature hautaine qui raille les -conditions mêmes de l’humanité. Aspirer si -haut et se trouver si bas! Un jour, à Miramar, -contemplant le pavillon où sa parente -l’impératrice Charlotte, femme de Maximilien, -enferma sa folie à son retour du Mexique, elle -murmure, après une longue rêverie: «Un -<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span> -abîme de trente ans pleins d’horreur! Et avec -cela on dit qu’elle engraisse!»</p> - -<p>Des railleries de cette qualité et dans un -pareil moment offensent la piété des gens -simples. Mais ne semble-t-il pas au lecteur que -des états analogues existent chez le philosophe? -Épris des plus beaux cas de noblesse, -il vit dans le siècle, il en voit la duperie et -il devient dur. Il est amené à tirer de la vie -des moralités cruelles, parce qu’il regarde -d’un point où montent bien peu de personnes.</p> - -<p>—La plupart des hommes, disait l’impératrice, -ne veulent pas que les bandeaux soient -dénoués de leurs yeux; ils croient ainsi se -mettre à l’abri du péril... Ils sont malheureux -parce qu’ils se trouvent en perpétuel conflit -avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux -à sa guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. -Cela seul donne le repos, et le repos, -c’est la beauté de ce monde.</p> - -<p>Voilà une philosophie dont l’esprit animait -Leconte de Lisle et que ce grand poète de -l’Illusion, de la Mort et du Renoncement exprima -par magnifiques fragments, mais il ne -<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span> -sut point les lier dans une formule aussi -claire.</p> - -<p>Isolée dans cette conscience douloureuse, -l’impératrice Elisabeth s’appliquait à ne se -laisser posséder ni par les choses, ni par les -êtres. «Quand je me meus parmi les gens, je -n’emploie pour eux que la partie de moi-même -qui m’est commune avec eux. Ils -s’étonnent de notre ressemblance. Mais c’est -un vieux vêtement que, de temps en temps, je -tire de l’armoire pour le porter quelques -heures.»</p> - -<p>On sait qu’elle interposait constamment son -éventail, son ombrelle, entre son visage et -les regards. Ceux-ci paraissaient vraiment la -faire souffrir. Ils la privaient d’elle-même. -«Nous devons songer autant que possible à -sauver au moins quelques instants, pendant -lesquels, chacun à notre manière, nous puissions -pénétrer dans notre propre vie. Eh -bien, quand je me trouve toute seule dans un -site solitaire, dont je sais qu’il fut peu fréquenté, -je sens que mes rapports avec les -choses diffèrent absolument de ce qu’ils sont -<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span> -si des humains m’entourent. A cette différence -seulement, je me reconnais moi-même.»</p> - -<p>Un autre jour elle disait: «Nous n’avons -pas le temps d’aller jusqu’à nous, tout occupés -que nous sommes à des choses étrangères. -Nous n’avons pas le temps de regarder le -ciel qui attend nos regards.»</p> - -<p>Elle trouvait enfin cette magnifique image, -lourde et sombre et qui fait miroir à nos plus -secrètes pensées: «J’ai vu une fois à Tälz une -paysanne en train de distribuer la soupe aux -valets. Elle n’arriva pas à remplir sa propre -assiette.»</p> - -<p>L’émotion éveillée en nous par la femme -qui put, au hasard d’une promenade, laisser -s’évader de son âme une pensée d’un tel raccourci, -nous permet de vérifier sa théorie du -tragique. «Je crois, disait-elle, que les conflits -tragiques agissent parce qu’ils nous mettent -dans un état où nous croyons nous approcher -de quelque chose d’indéfini et que nous -attendons toujours dans notre vie... Ce n’est -point par le tragique du théâtre que nous -sommes pris, mais par des vues plus profondes -<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span> -qui ont été éveillées dans notre cœur.»</p> - -<p>Je me rappelle que la veuve de Napoléon III, -l’impératrice Eugénie, sollicitée d’accorder une -audience, déclarait un jour à son entourage: -«Oui, je sais, on vient me voir comme un -cinquième acte.» Il n’est guère d’hommes -assez sages pour se refuser d’<i>éveiller leur -cœur</i>, pour se détourner des figures tragiques. -On veut élargir sa vie. En essayant de nous -rendre intelligibles jusque dans leurs racines -les pensées de l’impératrice Elisabeth, nous -nous enrichissons certainement d’une très -belle, très rare et très dramatique interprétation -de la vie.</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_189"> - -<h3 style="margin-bottom: 1.5em;">IV<br /> -QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE!</h3> - -<div class="dedic"> - -<p>Sérieusement, mon cher, peux-tu -vivre de la vie politique ou de ce -qu’on appelle la vie réelle? Peux-tu -aimer de toute ton âme autre chose -que les choses parfaites que découvrent -la science et la réflexion intérieure? -(<i>Lettre de jeunesse</i> de Taine.)</p> - -</div> - -<p>Quelle détresse sous les pierreries de ce -diadème! Le lecteur fasciné s’arrête devant -cette âme de désirs qui ne sait où se porter. -N’eût-il pas mieux valu qu’elle maîtrisât -ces beaux frémissements et qu’au lieu d’entretenir -sa solitude et ses tristesses, elle -s’appliquât aux devoirs d’une souveraine, -puisqu’aussi bien ils lui proposaient une -discipline de vie?</p> - -<p class="sep2">Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice -<span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span> -et que Christomanos donne sa leçon de grec, -l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le -tapis comme dans une trappe et s’éloigne. -L’empereur invite l’étudiant à rester et cause -avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice -avait sur les traits une expression d’intense -attention; ses yeux regardaient devant -elle, comme s’ils voulaient saisir de façon -aiguë et pénétrante un infiniment petit objet; -elle répondait à l’empereur et l’interrompait -assez souvent. Parfois, elle haussait les -épaules et esquissait une petite grimace, ce -qui faisait rire l’empereur.» François-Joseph -sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit -en grec à Christomanos:</p> - -<p>—Je viens de faire de la politique avec -l’empereur. Je voudrais pouvoir être utile, -mais peut-être suis-je plus avancée en grec. -Et puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; -je ne la juge pas digne d’intérêt. Et -vous, vous y prenez intérêt?</p> - -<p>—Pas trop, Majesté; je la suis seulement -dans ses grandes phases, quand des ministres -tombent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span> -—Ils ne sont là que pour tomber, puis -d’autres viennent, dit-elle avec une nuance curieuse, -une sorte de rire intérieur dans la voix.</p> - -<p>—Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage -à la vie publique en France.</p> - -<p>—Elle est assurément plus amusante. Les -gens là-bas savent mieux jouer la comédie et -avec plus d’esprit.</p> - -<p>Au bout d’un instant elle ajouta:</p> - -<p>—Les politiciens croient conduire les -événements et sont toujours surpris par -eux. Chaque ministère porte en soi sa chute -et cela dès le premier instant. La diplomatie -n’est là que pour attraper quelque butin du -voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de -soi-même, par nécessité intérieure, par maturité. -Les diplomates ne font que constater -les faits.</p> - -<p class="sep2">Il faut avouer que ce déterminisme médiocre -fait un indigne prétexte d’abstention. -N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach -commandée par un impérieux besoin de -solitude, par l’amour de la fuite.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span> -Les frères de l’impératrice, le duc Louis -et le duc Charles-Théodore, ont renoncé aux -prérogatives de leur rang, le premier pour -retrouver la liberté de son cœur, l’autre pour -se rendre utile et donner ses soins aux malades. -Elle-même, née romanesque, avait été -fort mal élevée. C’est ce que M<sup>me</sup> Arvède -Barine a démêlé avec une admirable acuité -féminine:</p> - -<p>«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, -duc en Bavière, était un -parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. -Chargé d’enfants, absorbé par le souci -d’établir les aînés, il travaillait laborieusement -avec sa femme, la duchesse Ludovica, -à trouver deux maris pour leurs grandes filles. -On comptait s’occuper de la petite Elisabeth -plus tard, quand les grandes seraient casées. -Elisabeth se trouvait très bien de son rôle de -Cendrillon (c’était elle-même qui s’était baptisée -ainsi). Elle profitait de ce que personne -ne la surveillait pour courir le pays et se lier -avec tous les paysans des environs. Ce fut -l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit -<span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span> -en dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance -des sacrifices qu’elle exige de ses victimes, -les têtes couronnées. Les chaumières -où elle s’abritait familièrement pendant -l’averse, où elle venait demander un verre -de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien -dangereuse pour une future impératrice. Elle -y apprenait à connaître les joies simples des -humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait -à l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. -Ce n’était pas sa faute; personne ne -lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. -Ses parents croyaient avoir du temps -devant eux; Elisabeth portait encore des -robes courtes et ne dînait pas à la grande -table; on pouvait passer des semaines entières -chez eux, à leur château de Possenhoffen, -sans apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait -seize ans lorsqu’il survint un grand événement -dans sa famille. Le digne couple de -Possenhoffen avait été récompensé de ses -peines; la fille aînée venait d’être demandée -en mariage par l’empereur d’Autriche. On -attendait le jeune monarque au château pour -<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span> -célébrer les fiançailles. C’était à la fin de -l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph -arriva. Il avait vingt-quatre ans. -Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller se -promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie -a peut-être changé l’avenir de l’Autriche, -et d’une partie de l’Europe avec lui. -L’empereur vit venir à lui, sous les grands -arbres, une petite fée vêtue de blanc, d’une -beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient -pleins de lumière, sa chevelure flottante lui -tombait jusqu’aux genoux. Deux grands chiens -blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que -le jeune prince contemplait cette apparition, -la fée s’approcha et lui jeta sans façon les -deux bras autour du cou. C’était sa cousine -Elisabeth, qu’on ne lui avait jamais montrée et -qui avait reconnu son futur beau-frère d’après -ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche -déclarait à Maximilien-Joseph des -Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il -avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus -sa fille aînée, mais la petite Elisabeth.» (Arvède -Barine, <i>Les Débats</i>, 8 novembre 1899.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span> -Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le -plus facile était fait pour une créature aussi -séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter -le milieu et les charges d’une souveraine. Ce -fut où échoua cette impératrice de seize ans -qui trouva assommant le cérémonial minutieux -et compliqué de la cour de Vienne, qui eut -l’imprudence de le laisser voir et qui, c’est -pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de -bonheur tranquille et de fidélité bourgeoise.</p> - -<p class="sep2">C’est par la qualité particulière de sa sensibilité -qu’Elisabeth de Bavière a échoué -comme impératrice. Pourtant il lui arriva de -trahir des pensées politiques singulièrement -puissantes, vraiment issues de cette source -jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, -de passion et de sérieux.</p> - -<p>—Le bonheur que les hommes demandent -à la vérité est soumis, disait-elle, à des lois -tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme -de misère et de douleur. C’est l’abîme entre -notre état d’aujourd’hui et cet autre dans -lequel nous devrions nous trouver. Dès que -<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span> -nous voulons le franchir, nous nous y précipitons -et nous y fracassons. Quand ce gouffre -sera une fois rempli de souffrance humaine -et de cadavres de bonheur, alors on le traversera -sans danger.</p> - -<p>Peut-on pressentir avec plus de magnificence -poétique cette loi que les nationalistes -français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, -tout déclassement, tout déracinement -comporte les plus grandes chances de -désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. -Mais cette rançon payée, l’individu -qui est sorti de sa tradition pour aller à ce -qu’il jugeait la vérité peut se raciner derechef -et une société refleurir.</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_197"> - -<h3 style="margin-bottom: 1.5em;">V<br /> -L’ACHILLEION.</h3> - -<div class="dedic"> - -<p>C’était un conte de fées réalisé... Un -rêve de poète exécuté par un millionnaire -poétique, chose aussi rare qu’un poète -millionnaire, s’épanouissait comme -une fleur merveilleuse des contes arabes. -(<i>Fortunio</i>, Théophile Gautier.)</p> - -</div> - -<p>Où donc eussent été satisfaits les désirs -intimes de cette impératrice méprisante et -rassasiée?</p> - -<p>Ses déplacements n’avaient point la belle et -raisonnable régularité des migrations d’un -oiseau voyageur; c’était plutôt le tournoiement -d’un esprit perdu qui bat les airs, qui -ne se trouve plus de gîte et qu’aucune discipline -ne règle. «Elle s’était organisé un peu partout -des résidences fastueuses ou originales. -On la voyait errer perpétuellement des -<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span> -somptueux châteaux historiques des Habsbourg -aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. -De Schœnbrunn, le Versailles autrichien, -au pavillon de chasse de Lainz, élevé -par elle dans une profonde solitude forestière -et qu’elle avait baptisé le <i>Repos de la forêt</i>, -elle allait à Miramar, sur les bords de l’Adriatique, -dans ce palais de marbre si tristement -fameux par le souvenir de l’empereur Maximilien; -à Godollo, dont elle avait fait un petit -Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance -de Wiesbaden; au château de Sassetot-le-Mauconduit -dans le pays de Caux, près des -Petites-Dalles<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>; au cap Martin, où elle rencontrait -l’impératrice Eugénie; à <span lang="en" xml:lang="en">Strephill -Castle</span>, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou. -La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, -les roseaux du Nil, comme les bruyères -de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se -promener, à se perdre dans Paris. Son yacht, -le <i>Miramar</i>, un trois-mâts de dix huit cents -tonneaux et de quatre cent cinquante chevaux, -la menait de rive en rive.—Croirait-on -que, la dernière année de sa vie, c’est-à-dire -<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span> -de janvier à avril 1898, on l’aperçut à Biarritz, -à Paris, à San Remo, à Kissingen, à -Dresde, au château de Lainz, aux bains de -Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de -Genève?» (Ernest Tissot.) Sur tous ces chemins, -où peut-être elle regrettait le toit de son -enfance et la vie paisible de Possenhoffen, elle -n’oubliait pas l’antique maison où son mariage -l’avait introduite. On l’a vue rêver sous -les chênes qui entourent nos vénérables ruines -de Vaudémont. Elle y trouvait les mânes des -Habsbourg-Lorraine<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<p>C’était une branche d’un grand arbre, mais -une branche cassée. Des malentendus d’abord, -puis des catastrophes l’avaient détachée de sa -tradition propre. Les ancêtres dont elle était -la suite morale, le prolongement, ne pouvaient -plus lui parler utilement. Leurs conceptions -fondamentales ne savaient plus chanter -en sa conscience. Elle ne se connaissait plus -que comme un individu.</p> - -<p>On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon -de Possenhoffen qu’«on n’est pas -impératrice pour s’amuser, ni pour filer le -<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span> -parfait amour et qu’il y a après tout des compensations -à ce qui manque à la femme dans -la puissance pour le bien qui revient à la -souveraine». Ce joli thème d’éducation est -de M<sup>me</sup> Arvède Barine. Dès les premiers -temps de son mariage, la jeune souveraine -s’évada sur son yacht à travers la Méditerranée, -de peur d’être obligée d’entendre une -parole de raison de son mari, coupable, si l’on -veut, mais surtout étonné, qui se lançait à sa -poursuite. La duchesse Ludovica écrivit à sa -fille ainsi fugitive: «Vous avez agi comme si -c’était vous qui fussiez coupable, et non votre -mari... Plus nous sommes haut sur l’échelle -sociale, moins nous avons le droit de venger -nos offenses privées ou de nous libérer d’obligations -pénibles. Rappelez-vous le bon vieux -dicton: <i>Noblesse oblige</i>. Vous êtes partie -intégrante de l’honneur d’une grande nation; -vous manquez à vos devoirs et aux traditions -de vos aïeux en agissant ainsi pour une -offense personnelle et sous l’entraînement de -la passion.»</p> - -<p>Un autre jour, la voyant se ronger sans -<span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span> -trêve sur ceci et sur cela, cette mère infiniment -sage lui disait: «Mon enfant, il y a -deux espèces de femmes dans ce monde: -celles qui en viennent toujours à leurs fins, et -celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez -l’air d’appartenir à la seconde catégorie. Vous -êtes très intelligente, vous savez réfléchir et -vous ne manquez pas de caractère; mais -vous manquez de souplesse; vous ne savez -pas vous mettre au niveau des gens avec -lesquels il vous faut vivre, ni vous plier aux -exigences de la vie moderne. Vous êtes d’un -autre âge, du temps où il existait des saints et -des martyrs. Ne vous faites pas remarquer en -ayant trop l’air d’une sainte, et ne vous brisez -pas le cœur en vous imaginant que vous êtes -une martyre.»</p> - -<p>On voudrait surprendre quelque point où -cette fugitive, cette femme «d’un autre âge» -et qui, pour prendre l’expression mystique, -n’était point du siècle,—contentât son rêve -intérieur.</p> - -<p class="sep2">Il n’est personne qui n’ait visité, ou du -<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span> -moins qui ne connaisse sur des récits enthousiastes, -le palais de Corfou, le blanc palais -d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice -dans la baie de Benizze. M. Christomanos -y accompagna la souveraine. Quelle -bonne fortune de les suivre et de connaître -ce qui touchait Elisabeth de Bavière dans son -«Eldorado»!</p> - -<p class="sep2">...Le canot impérial aborda. L’impératrice -descendit sur le môle de marbre blanc où se -dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait -montré du vaisseau à Christomanos en disant:</p> - -<p>—Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant -qui me recevra le premier.</p> - -<p>La plage de Benizze, blanche de galets, -développait sa douce courbe et, dans son -creux, tenait le village entre les orangers et -les cyprès. L’impératrice, toujours en noir, -abritée par son ombrelle blanche, franchit la -porte de fer dentelé que surmonte l’inscription -<i>Achilleion</i> en caractères grecs. Sous l’allée de -citronniers en fleurs qui monte doucement -<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span> -vers le château le jeune poète enivré par ce -prodigieux printemps murmura:</p> - -<p>—Votre Majesté voit-elle comme ces arbres -se sont parés pour lui faire fête?</p> - -<p>—Ils ont endossé leurs robes de mariage, -répondit-elle en souriant.</p> - -<p>—Et ce parfum!</p> - -<p>—Le parfum aussi s’en ira, et les citrons, -après, sont fort aigres.</p> - -<p>L’ensemble de la propriété est défendu par -un mur de clôture très blanc et très haut, et -par un épais voile de feuilles d’olivier.</p> - -<p>—Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice; -ils se postent pendant des heures sur -la colline d’en face sans arriver à rien voir.</p> - -<p>Le palais est bâti dans la montagne même. -Sa façade, tournée vers la grand’route qui de -Corfou par Gasturi descend à Benizze et au -rivage, présente trois étages. Le premier fait -un portique en saillie, il soutient sur d’énormes -colonnes une large véranda, et comme -le second et le troisième étage sont bâtis en -retrait, il y a place pour deux loggias à droite -et à gauche de cette véranda centrale, dite -<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span> -«des centaures». Les élégantes colonnes -jumelles des loggias soutiennent elles-mêmes, -au troisième étage, des balcons.</p> - -<p>L’autre façade, tournée vers l’intérieur de -l’île, se compose d’un seul étage qui donne sur -une terrasse plantée d’arbres séculaires. Sa -longue véranda prend vue sur Gasturi et -sur Aji-Deka. Un Hermès ailé semble prêt à -s’envoler de l’extrême bord de la balustrade -par-dessus le bois d’oliviers.</p> - -<p>Pour apprécier cette construction, il faut la -mettre dans cette splendeur du paysage, de la -chaleur, de la lumière, des parfums, des nerfs -hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques. -Mais, dans un tel pays, l’inépuisable -source des plaisirs, ce sont les jardins. Un -escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux -adolescents, conduit des parterres du bas aux -terrasses plantées du haut. Un péristyle, tout -en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la -terrasse. La longue suite des colonnes en rectangle -qui portent le toit sont teintes à leur -partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux -sont richement dorés et peints en bleu et -<span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span> -rouge; leurs corps blancs se détachent merveilleusement -sur le mur pompéien du fond -où de grandes fresques évoquent tout l’Hellénisme -fabuleux. Du côté de la mer, à l’extrémité -nord du péristyle, on voit une figure -éblouissante de blancheur: c’est la Péri, la fée -de la lumière, qui, sur une aile de cygne, -glisse au-dessus de l’onde et sur son sein -presse l’enfant endormi. Devant chaque colonne -du péristyle se tiennent des muses, de -grandeur naturelle, et à leur tête, Apollon -Musagète.</p> - -<p>—La plupart sont des antiques, dit l’<ins id="cor_8" title="impépatrice">impératrice</ins>, -je les ai fait acheter à Rome. Elles -appartenaient au prince Borghèse, mais il a -fait banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses -dieux. N’est-ce pas que c’est affreux qu’aujourd’hui -les dieux même soient les esclaves -de l’argent?</p> - -<p>Tout près d’Apollon, dans ce cercle des -Piérides, l’impératrice désigne une statue de -Canova, la <i>Troisième danseuse</i>, dont on dit, -comme de la <i lang="la" xml:lang="la">Venus victrix</i>, qu’elle représente -Pauline Borghèse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span> -—J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; -j’espère qu’elles l’auront bien accueillie. -Apollon, tout au moins, la regarde fort tendrement.</p> - -<p>Une seule marche descend du péristyle à la -terrasse jardin.</p> - -<p>—«Le jardin des Muses», dit l’impératrice -à Christomanos. Ici, sans nul doute, des -poèmes en foule vous viendront à l’esprit.</p> - -<p>Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, -raides et vraiment hiératiques, et parmi les -magnolias, épanouis en fleurs géantes, l’impératrice -montrait des oliviers sauvages:</p> - -<p>—Je les ai laissés là exprès, parce que sur -l’Acropole il y avait aussi des oliviers consacrés -à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une -haute mission: ils sont chargés de retenir à -leurs sommets tous les rayons de soleil qui -glissent le long des cyprès.</p> - -<p>Nous ne pouvons suivre M. Christomanos -dans son inventaire de cette architecture et de -cette flore des jardins. La description la plus -précise suggère peu de choses à qui ne peut -la doubler de ses souvenirs. Après des -<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span> -parterres de roses et d’hyacinthes, à une extrémité -du jardin d’où la montagne glisse à la -mer, sous des vagues de feuillage, on atteint -un banc de marbre hémi-circulaire, comme -on en voit à Athènes au théâtre de Dionysos -et tel qu’Alma Tadema les peint. Des -taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là -que l’impératrice habillée de deuil contemple -la mer qui s’élève très haut à l’horizon, la mer -antique, passionnée, effrayante de mystère. -Plus haut encore, les montagnes violettes de -l’Albanie se fondent dans la buée du soleil.</p> - -<p>Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes -jardins suspendus», dit l’impératrice. La troisième -se nomme la «terrasse d’Achille», -parce que ses nombreuses allées couvertes de -plantes grimpantes rayonnent autour de la -statue d’<i>Achille mourant</i>.</p> - -<p>Si nous prenions la liberté—mais il faut laisser -quelque mystère—de parcourir l’intérieur -du palais, nous verrions dans le grand escalier -une colossale peinture décorative, le -<i>Triomphe d’Achille</i>, Achille traînant autour -des murs de Troie le cadavre d’Hector.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span> -—J’ai consacré mon palais à Achille, dit -l’impératrice, parce qu’il personnifie pour moi -l’âme grecque, la beauté de la Terre et des -hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si -rapide à la course. Il était fort et altier et -il a méprisé tous les rois et toutes les -traditions, et compté les foules humaines -pour rien, bonnes seulement à être fauchées -par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour -sacré que sa propre volonté, il n’a vécu que -pour ses rêves, et sa tristesse lui était plus -précieuse que la vie entière.</p> - -<p>Des indications de cette puissance relèvent -soudain le sens de ce palais où notre imagination -peut-être insuffisante serait tentée de se -dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. -Dans ses fameux châteaux de Bavière, -Louis II, par la faute des peintres, des sculpteurs -et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter -ses rêves, subit et nous inflige un pareil -échec. C’est qu’il n’est pas donné à des individus -de grouper pour leurs caprices magnifiques, -mais singuliers, cet ensemble d’ouvriers -que la France disciplinée par plusieurs -<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span> -siècles mit à la disposition des volontés -vraiment nationales de Louis XIV dans Versailles.</p> - -<p>Nous ne faisons pas cette distinction entre -l’individuel et le collectif pour diminuer la -qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous la -considérons elle-même comme un fruit historique -et comme le type expressif de cette -étrange et grande famille des Wittelsbach. -Et d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse -valeur sociale (encore que je ne méconnaisse -point ses dangers), quand il se hausse -jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, -l’emploi de héros.</p> - -<p>L’impératrice vécut vraiment dans une -obsession héroïque. Elle disait un jour: «Les -feuilles sont quelque chose d’accessoire, des -désirs morts, oubliés et inaccomplis, tandis -que les fruits sont le but direct de la création. -Homère a raison, quand il compare les -hommes qui combattent autour des héros aux -feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour -végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était -point la dupe de son imagination. Et voici -<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span> -son dernier mot sur ses «Eldorados», sur ses -rêves impuissants de vie héroïque:</p> - -<p>—Lors de mon premier séjour à Corfou, je -visitai souvent la villa de Baila. Délicieuse et -tout abandonnée au milieu de ses grands -arbres, elle m’attirait tellement que j’ai fait -d’elle l’<i>Achilleion</i>. Hélas! j’y ai détruit l’antique -mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je -regrette mon intervention: nos rêves sont -toujours plus beaux quand nous ne les réalisons -pas... C’est aussi à cause du voisinage de -l’Aja Kyriaki que j’ai si fort désiré d’habiter -ici. Je veux que l’on m’ensevelisse là-haut. Il -n’y aura que les étoiles au-dessus, et les -cyprès me donneront assez de soupirs, plus -que ne sauraient faire les hommes. Je trouverai -une plus sûre éternité dans ces lamentations -des cyprès que dans la mémoire de mes -sujets. Chez les cyprès, l’état de tristesse et -les plaintes sont une fonction vitale, comme -chez les hommes les méchants propos et les -calomnies.</p> - -<p>Quand elle eut fini de montrer son palais à -M. Christomanos, elle dit:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span> -—Nous passerons aussi peu que possible -notre temps à la maison. Il ne faut consumer -les précieuses heures de la vie entre les murs -qu’autant qu’il est indispensable. Quant à nos -logis, ils doivent être tels qu’ils ne puissent -jamais détruire les illusions que, chaque fois, -du dehors, nous y rapportons.</p> - -<p>Voilà qui nous donne la mesure précise de -l’importance qu’une Elisabeth de Bavière ou -encore qu’un Louis II donnent à leurs châteaux, -véritables rêves pétrifiés, sur lesquels -des littérateurs en voyage ont publié bien des -pages qui sentent le badaud. «Nos logis doivent -être tels qu’ils ne puissent détruire les illusions -que nous y apportons du dehors!» Je -prendrais cette phrase pour épigraphe, si -j’avais à récrire certain voyage que je fis -autrefois à Neu-Schwanstein, à Linderhof, à -Chiemsee, isolés aux forêts ou que baigne une -eau morte. Mon récit se terminait sur ces -mots que je vérifie dans l’<i>Achilleion</i>: «A qui -n’a pas l’état d’âme de Louis II, que servirait -de vivre aux châteaux de Bavière?»</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_212"> - -<h3 style="margin-bottom: 1.5em;">VI<br /> -SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE</h3> - -<div class="dedic"> - -<p>Je confesse que l’amour infini que -je porte au fond du cœur se trouve -toujours empêché dans son essor -lorsqu’il s’adresse aux réalisations -finies de l’essence parfaite. Je ne -sais quelle malheureuse clairvoyance -me montre que tous les êtres manquent -de ceci ou de cela et qu’ainsi <ins id="cor_9" title="il.">ils</ins> -ne peuvent pas donner prise à l’<ins id="cor_10" title="amours">amour.</ins> -Je dis la même chose de moi-même et -je sens que je ne mérite pas non plus -d’être complètement aimé. -(<i>Lettre de jeunesse</i> de Taine.)</p> - -</div> - -<p>Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait -fait peindre Titania caressant la tête d’âne. -«C’est la tête d’âne de nos illusions que nous -caressons sans cesse», disait-elle.</p> - -<p>Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle -toutes choses, comme fait Hamlet, d’après -la vie de cour? Une existence infiniment -<span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span> -luxueuse, une humanité infiniment fourbe, -développent chez le plus délicat des êtres -d’effroyables tristesses, des satiétés et des -aspirations heureusement inconnues à la foule -laborieuse.</p> - -<p>M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer -pour sujet de sa thèse de doctorat à Innsbruck, -interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus -je reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte -en moi la pensée que son existence vacille -entre deux mondes. Quand nous errons pendant -des heures sur la grève homérique, tandis -qu’elle glisse, le long du clair rivage de la -vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis -que les vagues éternelles nous assaillent -de leurs clameurs, j’ai le sentiment qu’elle -incarne quelque chose qui gît entre la mort -et la vie. Elle-même, dans la solennelle allocution -que la mer tient au sable, ne distingue -jamais rien que ceci: des forces et des puissances, -plus impérissables que celles que -nous connaissons sur cette île de la vie, nous -revendiquent pour elles.—Presque à chaque -fois que nous allons à la mer, l’impératrice -<span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span> -me dit: La mer veut me posséder toujours, -elle sait que je lui appartiens.—L’atmosphère -où vit l’impératrice est autre que celle où -nous respirons. De notre point de vue, sa vie -est vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire -qu’elle se trouve, en tant même que créature -vivante, dans un état qui exclut la vie.»</p> - -<p>On trouve dans le «journal» du jeune lecteur -quelques notes qui nous permettent de -comprendre à la française la vraie nature -morale de sa souveraine.</p> - -<p class="sep2">.... Elle semblait s’adoucir en se reportant -à son enfance. Un jour sur l’Aja Kyriaki, l’un -des sommets de Corfou, elle dit:</p> - -<p>—C’est ici seulement que je me plais tout à -fait. Ici je pourrais même renier mon principe -(de perpétuelle errante), et rester attachée -pour toujours à cette motte de terre... La mer -aujourd’hui est comme un lac... Je me sens si -bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de -penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen.</p> - -<p class="sep2">.... Dans l’une de ses longues promenades -<span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span> -de Corfou, elle surprit, sous un bois d’oliviers, -des jeunes filles qui dansaient. Les mains dans -les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient -lentement; une belle enfant aux -cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la -chaîne par un mouchoir de soie rouge. La -conductrice chantait, puis toutes les autres -reprenaient chaque strophe:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">J’ai perdu un mouchoir rouge,</div> - <div class="vers8">Je le portais sur mon sein—</div> - <div class="vers8">J’ai perdu un mouchoir rouge...</div> - <div class="vers8">(Ah! que j’ai froid au cœur!)...</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Je l’ai cherché sous le pommier</div> - <div class="vers8">Où longuement tu m’embrassas—</div> - <div class="vers8">Je l’ai cherché sous le pommier...</div> - <div class="vers8">(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?)</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Je m’élance vers la triste mer,</div> - <div class="vers8">Où j’ai tant et tant pleuré—</div> - <div class="vers8">Je m’élance vers la triste mer...</div> - <div class="vers8">(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)...</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Tu peux garder le mouchoir rouge,</div> - <div class="vers8">Mais rends-moi mon pauvre cœur.</div> -</div> -</div> - -<p>L’impératrice contempla ce spectacle avec -ravissement, puis elle dit:</p> - -<p>—Nous dansions de la même façon, mes -<span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span> -sœurs et moi, à Possenhoffen, bien que nous -ne fussions pas des grecques.</p> - -<p class="sep2">.... Une fois, M. Christomanos lui lisait <i>Peer -Gynt</i>. Ils arrivèrent au couplet de Solweig:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,</div> - <div class="vers6">Cher garçon, toujours loin,</div> - <div class="vers6">Quand viendras-tu?...</div> - <div class="vers6">—Je veux attendre, attendre,</div> - <div class="vers6">Si long que ce soit encore.</div> -</div> - -<p>—Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. -Peut-être n’était-il pas celui qu’elle devait -aimer et pour qui elle était née. On se trompe -si souvent dans ses jeunes années. Et l’on -veut faire soi-même sa destinée!... Il se peut -bien que le véritable élu l’attendait, lui aussi.</p> - -<p class="sep2">Il y a quelque chose encore à noter dans le -soin qu’elle mettait à prémunir son jeune lecteur -contre les intrigues de la cour: «Ces -gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les -jours de faisans et de perdrix, mais une heure -sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait: -«Ah! oui, certainement, on est très dévoué -<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span> -à l’impératrice. Mais chaque salut a son but, -chaque sourire veut être payé... Peut-être -même je dois remercier Dieu d’être impératrice, -autrement cela tournerait mal pour -moi.»</p> - -<p>Et montrant une petite chambre dont les -murs étaient littéralement couverts de portraits -de chevaux, elle les commentait ainsi:</p> - -<p>—Tous ces amis, je les ai perdus et je ne -gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de -ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce -que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient -plutôt m’assassiner...</p> - -<p>... Cette prévision déjà peut faire frissonner -le lecteur, mais voici la plus significative -anecdote.</p> - -<p class="sep2">Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et -Christomanos passèrent devant une hutte, un -peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands -arbres noirs. Une faible lueur passait par la -porte ouverte. Soudain, un cri, un seul cri strident -et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit -de nouveau et avec lui tout un chœur de -<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span> -sons gémissants. C’était une lamentation -de plusieurs femmes qui venait de la hutte -éclairée. Il y eut une pause, puis la -complainte reprit plus puissante, pour se -rompre encore une fois. Et au-dessus de ce -flot sauvage, fait de quelques notes, qui montait -et baissait comme la mer, de temps à -autre s’élevait une voix unique à qui rien ne -pouvait se comparer, qui surpassait toute terreur -en épouvante et toute épée en tranchant.</p> - -<p>—Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, -avec effroi.</p> - -<p>Et d’une voix que M. Christomanos ne lui -connaissait pas, elle commanda:</p> - -<p>—Allez, voyez ce qui est arrivé.</p> - -<p>Il vit sur un sol de terre battue plusieurs -femmes accroupies en cercle. Quelque chose -de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille -femme, ses cheveux gris en désordre, était -affaissée au milieu du cercle des autres -femmes. Il revint à l’impératrice.</p> - -<p>—Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire -des Grecs.</p> - -<p>Elle demanda qui était mort. Il répondit -<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span> -qu’il avait cru voir une vieille femme gisante -sur le lit.</p> - -<p>—Voilà que vous vous trompez, dit-elle -d’une voix basse. Ce doit être un enfant de -cette femme qui crie plus horriblement que -toutes les autres. Peut-être son fils. Allez vous -informer encore une fois.</p> - -<p>Mais elle le rappela aussitôt.</p> - -<p>—Non, ce n’est pas la peine; je sais que -c’est son fils.</p> - -<p>Ils continuèrent leur chemin. Après quelques -instants de silence, tout à coup elle dit:</p> - -<p>—Pour cette femme, plus rien, plus rien -que cela, plus de place en elle pour autre -chose que ce soit. Maintenant, elle épuise -toute son âme d’autrefois.</p> - -<p>Après ces mots incomparables, elle se tut -pour toute la soirée.</p> - -<p class="sep2">Ces pauvres anecdotes—pauvres, mais -suffisantes pour jeter de larges clartés—permettent, -me semble-t-il, de saisir les fils qui -relient cette personne d’exception à l’ordinaire -de l’humanité. Nous avons quelques -<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span> -mots de son cœur, la clef de sa première -nature.</p> - -<p>C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle -affichait pour Heine. Il aide pourtant à la -comprendre comme une désabusée.</p> - -<p>M. Christomanos lui demandant un jour quel -poème de Heine elle préférait, elle répondit:</p> - -<p>—Je les adore tous, car tous ne sont qu’un -seul poème: un et le même. L’incrédulité de -Heine quant à sa propre sentimentalité et à -son propre enthousiasme est ma croyance -aussi. Les journalistes me font un grand mérite -d’être son admiratrice; ils sont fiers que -j’aime leur Heine, mais j’aime en lui son infini -mépris de sa propre humanité et la tristesse -dont les choses de cette terre l’emplissaient.</p> - -<p>Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de -volupté et de solitude, un tel état d’esprit, -avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait -le tour. Un jour, à Madère<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, un vieillard -offrit à l’impératrice un bouquet de camélias -rouges; elle lui donna une pièce d’argent. -Plus loin, sur la route, une jeune et belle fille, -aux bras ronds et brunis, aux lèvres de fleurs -<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span> -de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un -second bouquet de camélias rouges; elle lui -donna une pièce d’or. Comme Christomanos -demandait pourquoi de l’argent au vieillard -et de l’or à la jeune fille, l’impératrice -répondit:</p> - -<p>—C’est qu’elle est belle!...</p> - -<p>Qu’il me soit permis de placer sous cette -histoire de qualité lyrique quelques réflexions -chagrines, et de signaler le revers de la médaille -que nous présentons dans son beau jour. -«La spécialisation excessive d’une faculté -aboutit au néant. Je comprends la fureur -des iconoclastes et des musulmans contre -les images. J’admets tous les remords de -saint Augustin sur le trop grand plaisir des -yeux. La folie de l’art est égale à l’abus de -l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre -la sottise, la dureté du cœur et une -immensité d’orgueil et d’égoïsme. Je me -rappelle avoir entendu dire à un artiste: -Ne donnez pas à ce pauvre-là, il est mal -drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.»</p> - -<p>D’où viennent ces lignes qui s’appliquent -<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span> -fortement à Elisabeth de Bavière? Je les extrais -d’une étude sur l’<i>École païenne</i> où Henri -Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature -pourrie <i>de sentimentalisme matérialiste</i>». -(Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra -curieux à certains lecteurs mal informés que -cette étude soit de Baudelaire. On veut voir -dans celui-ci le chef d’une école satanique, -quand il est souvent un voisin de Veuillot.</p> - -<p>Au moment de l’assassinat, Drumont publia -un magnifique article, intitulé <i>le Douzième -Arbre</i>, à la fois brutal et religieux, qui complète -et fortifie la thèse de Baudelaire: -«... L’impératrice emportait toujours en -voyage les œuvres de Heine, son auteur de -prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter -ses hommages à la baronne de Rothschild -(c’est en cours de route qu’elle fut assassinée), -cette descendante des Wittelsbach, devenue la -femme d’un Habsbourg, aura peut-être relu, -en écoutant le clapotement des eaux du lac, -cette pièce atroce (sur Marie-Antoinette de -Habsbourg-Lorraine) où le poète s’égaye sur -ces gorges de patriciennes dans lesquelles la -<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span> -hache du bourreau a fait une large entaille. -Elle se sera divertie, peut-être, de cette reine -qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus -de tête, et de cette dame d’honneur réduite à -faire la révérence avec son derrière... Derrière -le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste -était déjà embusqué et guettait... Il ne faut -pas trop rire à la <i>Belle Hélène</i>, lorsqu’on appartient -à la famille des Atrides et que l’on -est menacé par les Dieux d’avoir le sort de -Klytemnestra...»</p> - -<p>Je devais indiquer ce point de vue. Pour -bien embrasser un spectacle, il faut de temps -à autre que le spectateur se déplace d’un pas -à gauche, d’un pas à droite...</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_224"> - -<h3 style="margin-bottom: 1.5em;">VII<br /> -ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS.</h3> - -<div class="dedic"> - -<p>Il suit de là que mon amour tend -aux choses générales ou idéales. -Mon objet est le Dieu ou l’Être. -(<i>Lettre de jeunesse</i> de Taine.)</p> - -</div> - -<p>Ainsi empêchée dans son attrait vers des -réalités finies, où s’orientera cette âme en -détresse?</p> - -<p>Écoutez, regardez une belle scène à peine -indiquée. Un matin, traduisant Othello avec -son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la -<i>Chanson du Saule</i> de la touchante Desdémone.</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">La pauvre âme était assise près d’un sycomore,</div> - <div class="vers6">—Chantez tous le saule vert,</div> - <div class="vers11">Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux,</div> - <div class="vers10">—Chantez le saule, le saule, le saule...</div> -</div> - -<p>Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire:</p> - -<p>—Il y a cependant autre chose que la -<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span> -jalousie ou l’héroïsme, et ce sont les saules...</p> - -<p>Magnifique indication! Depuis que le monde -est monde, de telles sensibilités ardentes -voient la nature elle-même comme un immense -«buisson ardent». Elles se tournent vers les -forces sourdes, vers les puissances primitives, -vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer, -les sommets, l’ouragan, le réveil profond de -ses vies antérieures, nous avons bien vu que -c’étaient la vie véritable et le refuge constant -de l’impératrice.</p> - -<p>Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue -de l’Aji Deka. Rien que des granits solitaires, -quelques chênes nains, le soleil et un vent -furieux. Elle murmure:</p> - -<p>—Comme dans une île, bien que l’on soit -sur la terre ferme... Cette cime pourtant se -rattache aux montagnes, aux vallées, aux -hommes... Voilà à quoi l’on peut toujours -arriver, si l’on veut.</p> - -<p>—Qu’entend dire Votre Majesté? demande -Christomanos.</p> - -<p>—On peut toujours arriver à faire de soi -une île.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span> -—La cime ne peut interdire au vent de -venir jusqu’à elle.</p> - -<p>—Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en -priver, si j’étais la cime; ni des nuages non -plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie -tiède... Et quelle superbe lutte! Regardez ces -pauvres buissons qu’agite le vent; voyez -comme ils se cramponnent et se cachent: -pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? -Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne. -Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine.</p> - -<p>Une seconde après, elle dit en souriant:</p> - -<p>—Il y a quelque temps, un ermite habitait -ici. Les gens de Corfou prétendaient que -c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles, -les nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec -des sorcières. Peut-être, de son côté, tenait-il -les gens de Corfou pour des insensés. Mais le -vent l’a tué, lui aussi, tout de même.</p> - -<p class="sep2">Un soir au crépuscule, contemplant depuis -la grève solitaire de Corfou les montagnes -d’Albanie incendiées par le soleil couchant, elle -montrait deux gros nuages blancs qui descendaient -<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span> -d’un sommet lentement vers la mer:</p> - -<p>—Ces nuages sont comme nous; ils vont -aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence.</p> - -<p class="sep2">A la même heure, un autre jour, elle s’écriait:</p> - -<p>—Comme les nuages se précipitent avec -rage après le soleil! On dirait des sorcières -qui poursuivent une jeune fille aux cheveux -d’or.</p> - -<p>Puis elle ajouta:</p> - -<p>—Les passions du ciel que nous contemplons -tous les jours nous font oublier nos -propres soucis.</p> - -<p class="sep2">Des milliards d’hommes ont passé sur la -terre; ils tenaient des rôles variés, mais tous -cherchaient le bonheur.</p> - -<p>Eh bien! leur philosophie dernière ne varie -guère: le bonheur, c’est d’oublier la vie. Cette -merveilleuse impératrice, quand elle promène -sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, -s’accorde avec le vieux philosophe, -<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span> -disons le mot pour forcer le pittoresque, avec -le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant -les cent pas le long du lac du Bourget -en compagnie du sombre Maupassant et du -jeune Chevrillon, leur donna sa formule: -«Travailler toute la journée, et le soir nettoyer -ses instruments pour recommencer le -lendemain.»</p> - -<p>Contempler, travailler; il existe une troisième -méthode, la solution divine: le sacrifice. C’est -toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus -rien à inventer sous le soleil; nous mettons -nos pas dans les pas de nos pères. Mais l’impératrice -Elisabeth mêle à ses pensées les -feux des pierreries de son diadème et l’ardente -couleur du sang que les hommes voudraient -verser pour une beauté si défendue.</p> - -<p>La contemplation n’a jamais suffi pour -apaiser les déceptions et combler le vide de -la race de René. En dépit du calme qu’elle -célèbre et que marquent sa marche élastique -de Diane et son port de déesse, Elisabeth, -qui manque d’un principe de vie, se tourmente -et cherche où se faire dompter. Levez-vous -<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span> -vite, orages désirés. Celle qui fut d’abord une -Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir -comme un roi Lear, trahie par les rêveries, -filles de ses veilles, et qui court aux flagellations -de la tempête.</p> - -<p>Elle ne fit jamais de confidences; à peine -si, dans un éclair, son obsession se laisse -deviner. Voici, par exemple, une formule où -l’on peut trouver la définition de l’impératrice -par elle-même:</p> - -<p>—Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un -de nous pour en faire un poème magnifique, -ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de -Médée.</p> - -<p>On croit voir passer sur ce ciel sombre -d’orage des éclairs de prescience:</p> - -<p>—Je marche toujours à la recherche de ma -destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher -de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer. -Tous les hommes doivent, à un certain -moment, se mettre en route à la rencontre de -la destinée. Le destin, pendant longtemps, -tient ses yeux fermés, mais, un jour, il vous -aperçoit tout de même....</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_230"> - -<h3>VIII<br /> -LES VIOLONS CHANTENT: «<span lang="la" xml:lang="la">JAM TRANSIIT</span>».</h3> - -<p>Je ne sais rien de plus émouvant et qui -donne mieux l’impression d’une fièvre qui -veut s’éteindre, d’une génialité cherchant -éperdument un milieu favorable, que les fuites -continuelles de cette impératrice; et, par -exemple, ce jour où elle entraîna le jeune -Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie -de neige fondue, dans une tempête de vent, à -travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons -comme des grenouilles dans les marais, -disait-elle. Deux damnés semblent errer -dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup -de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est mon -temps préféré, car il n’est pas pour les autres, -je puis en jouir seule. Cela ressemble aux représentations -théâtrales que se faisait donner le -<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span> -pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est -beaucoup plus grandiose.» Et elle ajoutait: -«Certes, je voudrais que l’ouragan fût encore -plus enragé; on se sent alors si proche de -toutes les choses et comme en conversation -avec elles!»</p> - -<p>On touche ici aux parties les plus élevées -de cette rare nature. Avec le strident des violons -tsiganes qui pleurent et qui sourient, -Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes -et brûlantes poussées l’hymne panthéiste, -l’acceptation, la mort volontairement devancée. -Et ce chant, je ne sais s’il monte plus -haut dans l’atmosphère raréfiée des sommets -ou soutenu par les profondes clameurs de la -mer. «Sur la mer, dit-elle, ma respiration -s’élargit. Elle se règle sur la houle. Quand -les lames deviennent plus larges, je commence -à respirer plus profondément. La mer nous -déshumanise, elle ne souffre rien en nous de -l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois -souvent que je suis devenue moi-même une -vague écumante.»</p> - -<p>Les grands maîtres qui firent leur principale -<span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span> -étude d’accepter et de mourir, de mourir -continuellement, s’exprimèrent-ils jamais -avec plus de magnificence que le jour où cette -femme déclare: «L’idée de la mort purifie -et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise -herbe dans son jardin. Mais ce travailleur -veut toujours être seul et se fâche si des -curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je -me cache la figure derrière mon ombrelle et -mon éventail, pour que l’idée de la mort -puisse jardiner paisiblement en moi.»</p> - -<p>Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes -de ces brûlantes décharges qui devraient -suffire à susciter la grande vie spirituelle chez -l’être le plus morne! Songez que cette personne -extraordinaire faillit s’abîmer sans rien -nous trahir des puissances qu’avaient amassées -en elle la préparation des siècles et ses douleurs. -Mais pour contempler face à face l’idéal -qu’elle dénude à demi dans ces grandes vérités -voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments, -ses sensations, la vaste poussée des vagues -au-dessous de sa conscience claire. Une certaine -scène d’incomparable poésie eut pour -<span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span> -cadre la première aube sur la mer de Corfou -et les jardins d’Achille.</p> - -<p>«Au petit jour, écrit Christomanos, je me -suis levé et—sans savoir pourquoi—j’ai -monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur -la terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait -à l’est, derrière les croupes noires des -montagnes, dont les corps immergeaient dans -l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs -propres ombres. De la mer à peine visible -sous son immense pâleur, le matin montait -humide. Presque toutes les étoiles s’étaient -éteintes; Sirius seul, d’une terrifiante grandeur -et magnificence, était au zénith. Au-dessous -se dressait un grand cyprès noir, -incliné légèrement sous un souffle de brise -que l’on ne sentait ni entendait... Soudain, -je vis l’impératrice glisser, comme une ombre, -entre les colonnes du blanc palais. Extrêmement -surpris de la trouver là à cette heure, -je voulus me retirer; mais elle s’approcha, -rapide comme un ange noir qui aurait à défendre -un paradis, et me dit: «Je suis toujours -ici, avant le lever du soleil, pour voir -<span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span> -comme tout s’éveille<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Il ne faudra plus -monter jusqu’ici à cette heure. C’est le -seul moment où je sois tout à fait seule.»</p> - -<p>Magnifique témoignage, que nous laissons -retomber faute de documents sur des rêveries -si conjecturales! Sur ses hautes terrasses, -le sphinx a gardé le mot de son énigme. -Mais nous sentons bien autre chose que les -plaintes d’une allemande malheureuse: les -ravages de la satiété et la névrose des tout-puissants.</p> - -<p class="sep2">L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique -et fataliste, l’invincible dégoût de toutes -choses, la présence perpétuelle de l’idéal et -de la mort, et même ces enfantillages esthétiques -d’une mélancolie qui cherche à se délivrer, -me font tenir l’existence d’Elisabeth -d’Autriche comme le poème nihiliste le plus -puissant de parfum qu’on ait jamais respiré -dans nos climats. On croirait que des fusées -orientales vinrent, chez cette duchesse en -Bavière, irriter le fond romantique. Toutes -ses forces de rêve, elle les astreint à des -<span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span> -cadences que je trouve seulement chez ces -incomparables soufis persans qui couraient le -monde dans la familiarité de la mort. Et cette -satiété qui n’empêche aucun frémissement -évoque devant mon imagination certains rêveurs -mystérieux des trônes asiatiques.</p> - -<p>Bien entendu, je ne prétends point donner -par ces rapprochements une explication; mais—comme -un air de musique parfois nous -transporte dans un paysage—l’atmosphère -de silence, de fatalité et de beauté un peu -bizarre qui flotte autour de l’impératrice -évoque pour moi ces cours des khalifes où la -philosophie du néant, parfois avec mièvrerie, -développe ses sentences au milieu de drames -qui la justifient.</p> - -<p>Pourquoi poursuivrais-je davantage de -rendre intelligibles ces incomparables angoisses? -Ces psaumes monotones, ceux que -nous appelons les heureux de ce monde les -ont répétés à maintes reprises depuis Salomon. -Aussi bien, en dehors de l’atmosphère -des cours, nous avons entendu des pensées -analogues. Ces états de faiblesse irritable, ces -<span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span> -angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, -ces noires lycanthropies, c’est la sécrétion -particulière aux natures supérieures. Avec -une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir -les hommes assez imprudents pour s’attarder -à réfléchir sur notre effroyable impuissance, -nous mettons éternellement nos pas dans les -pas de nos prédécesseurs. Tous les grands -poètes ont souffert, comme Elisabeth d’Autriche, -de la vulgarité du siècle; ils se sont -sentis soulevés, au moins de désir, vers un -plus haut idéal; ils ont éprouvé un éloignement -pour les intelligences obtuses et courtes, -contentes d’être, satisfaites du monde et de la -destinée. C’est que, sans but et sans frein, -ils souffraient d’un manque de discipline. -D’un tel état peuvent sortir les grandes singularités -artistiques ou religieuses qui sont -l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond -des doctrines! C’est l’élan qui fait la morale. -Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour l’éternité», -c’est ce que nous appelons «s’observer, -comprendre le néant de la vie». Mais cette -satiété qui réclame à toutes les minutes les -<span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span> -assaisonnements de la mort, n’impressionne -jamais autant que chez une femme divinisée -par sa beauté, par son diadème, par son -malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle -méditation, et par son assassinat -qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé -la mort.</p> - -<p>Quand une brute menée par la Fatalité qui -préside aux tragédies antiques accosta l’impératrice -sur le trottoir du lac, près de -l’hôtel Beau-Rivage, sans doute celle-ci -participait toujours à ce que le vulgaire appelle -la vie, puisqu’elle réagissait encore, -mais, n’ayant plus de but, de volonté, ni -rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe, -une étrangère à l’existence et vraiment -une morte.</p> - -<p>M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui -mérite d’être recueilli: «L’homme qui assassina -l’impératrice d’Autriche obéit peut-être -à un instinct plus haut que son intelligence; -croyant tuer la force, il poignarda le dédain.» -Sans doute, mais encore, plutôt qu’une dédaigneuse, -c’est une absente. <i lang="la" xml:lang="la">Jam transiit</i>; <i>Déjà -<span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span> -elle avait passé outre</i>... L’imbécile Luccheni -a tué une morte.</p> - -<p>Le cœur percé de cette petite lame, elle -continue encore à marcher. C’est seulement -sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors -elle demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui -meurt, et elle demande: «Quoi?»</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_239"> - -<h3>IX<br /> -REJETONS LA COUPE A LA MER.</h3> - -<p>J’étais assis dans un bureau de rédaction, -à corriger les épreuves d’un article, quand -arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là -des écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis -«symbolique» ou «décadente», c’est-à-dire -qui se piquent de raffinement exquis, rejettent -toute discipline et ne mettent rien au-dessus -de l’art. Et l’un d’eux, avec une grande -autorité, en tournant sa face ronde vers les -cieux, déclara qu’«en somme, Luccheni était -infiniment plus intéressant que cette femme».</p> - -<p>Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, -me frappa vivement. Je sortis, sans mot dire, -pour aller la méditer dans une magnifique -promenade. Un tel mot demeure pour moi -une précieuse expérience; je le tiens pour -<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span> -un de ces documents qui nous débrouillent -les idées, qui nous font distinguer la véritable -nature des êtres sous les affectations et les -masques. C’est une autre question de savoir -si le point de vue esthétique et aristocratique -est le meilleur, mais le problème qui fut solutionné -pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce -qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, -les poètes qui préfèrent ce «héros» -à cette «héroïne». Je m’explique la misère -de notre littérature récente: c’est goujaterie -de l’âme.</p> - -<p>Celle qui régla sa vie sur les maximes que -nous avons recueillies est évidemment à cent -mille pieds au-dessus des diverses personnes -qui sont spécialement chargées d’avoir des -opinions intellectuelles aujourd’hui. Il semble -pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable -d’entendre le plus naïf roman de Walter Scott, -devrait être sensible à cette silhouette de fée -entrevue dans le brouillard allemand.</p> - -<p>Les personnes de cette nature, dans tous -les milieux, souffrent beaucoup de la sottise -des hommes; elles apprennent qu’il ne fait -<span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span> -pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, -elles se laissent aller parfois à manifester -ce qu’il y a de singulier dans leur vie -intérieure, elles le regrettent très vite; dès -lors, elles s’effacent volontairement derrière -le personnage qu’il leur faut faire et elles -renoncent à ce qui pourrait leur attirer la -haine ou la sympathie. D’ailleurs, cette solitude -claustrale, c’est encore moins prudence -devant la vie qu’obéissance à des instincts et -à des goûts de tristesse; il leur convient d’être -ce que tout le monde appelle «enseveli vivant.»</p> - -<p class="sep2">M. Constantin Christomanos avait-il le droit -d’arracher à cet <i>in pace</i> volontaire celle qu’il -livre à la société des poètes? Jeune, frémissant -de rêves et né pour leur donner un verbe, -il n’a pas su, auprès de cette impératrice -d’une si puissante poésie, crever ses yeux et -couper sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et -vraiment ne traduit-il pas en rythmes admirables -les enchantements dont il subit la -magie? Si, enflammé d’une telle approche, il -<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span> -a détourné quelque chose d’un brasier qui -aspirait à se consumer tout, on ne doit pas -l’accuser de rapt, mais de ravissement. Il n’a -pu rejeter à la mer la coupe qu’un hasard -providentiel, il doit le croire, lui permettait de -soustraire au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle -part qu’on blâmât les amis de Virgile, qui -refusèrent de détruire l’<i>Énéide</i>, comme à son -lit de mort il avait ordonné.</p> - -<p>Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond -du gouffre, la coupe du roi de Thulé irrite notre -sens du mystère et nous commande de tout -risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait -circuler parmi les convives recrutés sur la -place publique et déjà gorgés de boissons vulgaires? -Plaise au ciel que cette impératrice de -la solitude ne devienne pas un thème littéraire -et, comme on dira sans doute, une figure -esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son -cousin Louis II: un cadavre romantique -étendu sur la grève du lac Starnberg et -gâté par les commentaires qui s’y traînent en -colonies informes et visqueuses. Il faut le -granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, -<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span> -de Chateaubriand et de Napoléon pour résister -à ces parasites; ils déshonorent et déforment -très vite des figures un peu flottantes, capables -de susciter nos méditations, mais qui négligèrent -de se réaliser dans une forme d’art et -d’échanger leur mobilité séduisante contre -la fixité de la perfection.</p> - -<p>Si nous voulons maintenir autour de cette -impératrice l’isolement qu’elle aimait et qu’on -doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté, -prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme -vigoureuse ne ménage à ces natures qui -méconnaissent le sens de la vie, qui négligent -de se rendre utiles et qui se perdent dans les -problèmes insolubles, et par là puérils, de la -contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition -une formule mémorable qu’Auguste -Comte tenait de M<sup>me</sup> Clotilde de Vaux: «Il -est indigne des grands cœurs de répandre le -trouble qu’ils ressentent<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.» -<span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span></p> - - </div> - - <div class="newchap" id="Page_245"> - -<p class="cent cs12">SOUVENIR DE PAU EN BÉARN</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_247"> - -<h2>SOUVENIR DE PAU EN BÉARN</h2> - -<p class="first">Les noms heureux des belles villes du Sud -sont liés aux mornes images de la mort. Parmi -nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent -leur vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus -souvent jeunes encore. Et le soleil qui perce -l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient -pas que j’oublie des rayons prématurément -glacés.</p> - -<p>Les stations du littoral me semblent des -tombes fleuries que frappe un flot d’azur. -Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec -sa douceur qu’aucun souffle jamais n’excite, -prête à de mortelles rêveries.</p> - -<p class="sep2">C’est en octobre, novembre, quand la colchique -perce entre les feuilles mortes, que -<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span> -Pau fait le mieux sentir son caractère -dominant: un climat mol et qui cicatrise.</p> - -<p>Je ne sais rien de plus doucement agréable -que la suite des promenades aménagées au -flanc méridional de cette ville. Elles forment -un large balcon sur la verte vallée du Gave, -sur d’innombrables collines arrondies et, tout -au fond, sur la ligne dentelée des grandes -Pyrénées bleuâtres.</p> - -<p>On aboutit à un bois sur une colline. C’est -le parc du Château, du Château d’Henri IV. -M. Taine se promena dans cette allée solitaire, -sous la colonnade des chênes et des -châtaigniers, quand il avait vingt-six ans. -Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées -sur la pente, voilaient le Gave et la large -campagne. Comme aujourd’hui, l’air demeurait -immobile, sans un coin de ciel bleu, sans -un bruit animal. «On est bien ici, disait-il, et -cependant on sent au fond du cœur une vague -inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en <i>rêveries -tendres et tristes</i>.»</p> - -<p>Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que -de mêler des facéties brutales contre les -<span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span> -«philistins» à des extraits quelconques des -vieilles chroniques?</p> - -<p class="sep2">Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, -vivantes, elles fuyaient la mort, des ombres -errent indéfiniment. Elles étaient venues des -pays du Nord trouver dans Pau un air plus -tiède. Il ne les sauva point. Et maintenant -personne ne les veut plus connaître dans ces -maisons de passage où leur souvenir aggraverait -les insomnies des locataires qui leur -succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et -n’apaise ces morts étrangers; les lois du pays -commandent de les chasser par les plus savantes -fumigations.</p> - -<p>Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient -les païens, ces ombres malheureuses -s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci, -que ne distrait aucun soin, se livre à leur -confuse société. Chaque jour, elles m’attendaient -à l’entrée du parc. Instinctivement, -pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me -frôlaient, me chuchotaient une mystérieuse -plainte. J’ignore ce que furent leurs destinées -<span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span> -particulières, mais je ne me trompe pas sur -leur commune préoccupation. Deux phrases -du <i>Guide</i> qu’on trouve ici dans toutes les -mains me donnent le fil de leurs rêveries: -«Pour le malade il y a des jours mauvais -à Pau, comme dans tous les climats analogues, -et celui qui croirait pouvoir s’y livrer -à tous ses caprices s’apercevrait cruellement -de son erreur...» Et plus loin ce même -«<i>Guide</i>», énumérant les avantages locaux: -une atmosphère douce et calmante, de magnifiques -promenades, termine par ces mots, -durement ironiques: «Toutes les ressources -dont la classe riche est habituée à disposer.»</p> - -<p>Pauvres phrases, je le répète, et d’abord -trop plates, semble-t-il, pour arrêter le lecteur, -mais si j’étais poète, j’en tirerais deux -magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, -je les fondrais dans une seule symphonie.</p> - -<p>Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes -les voluptés et qui, dans le même instant, -nous obligerait à regretter cruellement de -nous en être rassasiés, voilà un lieu commun -irrésistible pour nous exciter et pour nous -<span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span> -déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément. -Il n’est point essentiel pour nous -émouvoir qu’un poème soit clair. Quant à la -musique, plus favorisée encore, elle peut nous -présenter plusieurs idées dans le même -moment; elle les fait chanter ensemble et par -cette complexité elle déchaîne nos puissances -profondes d’émotion que l’analyse littéraire -ne sait pas toucher. Des espaces pleins, -puis des élans, des repos, puis des enrichissements, -et des élans plus audacieux, et des -répétitions ornementales plus vastes, voilà les -seuls moyens pour nous rendre sensibles -certains états de l’âme. Ils se déformeraient au -point de s’anéantir si l’on prétendait les faire -entrer dans des formules. Ils inspirent et ne -s’expriment pas. Les promeneurs de la semaine -des morts, qui se prêtent aux nappes -de rêveries suspendues sous les chênes du -parc béarnais, ne peuvent s’expliquer ce qui -les met en branle.</p> - -<p class="sep2">Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, -je ne tardai pas à distinguer une voix qui -<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span> -m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, -mon aîné de douze ans, vint jadis demander -à ce ciel un sursis pour le mal dont il -mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà -sur la terre pour le maintenir au-dessus du -gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui l’abrita -quelques hivers. Dans le livre de mes dettes -morales, que j’aime à méditer, je l’ai inscrit -comme mon bienfaiteur à cause d’une phrase -qu’il dit devant moi quand j’avais quinze -ans.</p> - -<p>Il venait d’étudier la médecine à Paris; il -en rapportait une remarque très juste: -«L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près -les grands praticiens et qu’on admet alors de -les égaler un jour.» Ces mots tombés au hasard -d’une conversation s’étant fixés sur -l’heure dans mon esprit ne cessèrent pas de -s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée; -elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris -les maîtres. Qui oserait, en effet, lutter avec -des hommes mystérieux! Mais étudier un -homme en chair et en os, et prendre sa suite à -force de travail et de discipline, l’imagination -<span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span> -d’un adolescent courageux accepte que cela -soit possible.</p> - -<p>Aujourd’hui, je donne à cette phrase de -mon aîné un sens plus subtil et plus fort: je -pense qu’il faut aller aussi dans les endroits -où l’on meurt, pour apprendre à se résigner.</p> - -<p class="sep2">Quand le soleil, parfois, sans rompre la -solitude ni l’immobilité des choses, perce -les châtaigniers du parc, aussitôt sur les -branchages les bêtes de l’air chantent leurs -plumes sèches, leur bonne digestion et leur -confiance insensée dans la vie. Le promeneur -sort de son rêve; il écarte les morts qui le -pressent, et les morts, plus obsédants, qui -l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans -son cœur. Averti par ce brusque réveil de la -vie, il croit devoir s’intéresser à ces beaux -lieux et participer à leurs magnifiques largesses -pour qu’elles étendent son existence.</p> - -<p>Au pied de Pau se développe une vallée -heureuse de verdure et de grands arbres, où -fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent -ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons -<span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span> -de plaisance, des villages, d’innombrables -vergers enrichissent cette harmonie. -Et des collines à demi boisées, en bordant -cette vega, lui donnent la forme d’une conque -où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes -ne sont que des enfants au pied des -Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et -par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon -à la tranquillité générale.</p> - -<p>L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, -sur les cœurs sans tendresse ni pitié, s’étend -un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en -conclus qu’aucun homme inflexible ne vint -jamais à Pau, car de toute éternité nul n’y vit -un ciel d’airain.</p> - -<p>Quelle douceur, quel brisement de nerfs! -quel amour de la vie, quelle tristesse sans -voix de se savoir périssable! Entre cinq et six -surtout, quand le brouillard violet et tiède -tombe sur la vallée et que les lanternes du -gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!</p> - -<p class="sep2">Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme -<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span> -fait tout naturellement la part du cœur. -Ici Charles Maurras inventa une belle consolation -pour tous les déshérités.</p> - -<p>C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce -Château d’Henri IV, qu’en 1890 il advint à -notre ami de sentir la nécessité naturelle de la -soumission pour l’ordre et la beauté du -monde. Un paysage agréable où toutes les -parties se soumettent les unes aux autres, où -celles-ci vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun -espoir les pousse jamais dehors, tandis -que celles-là sont éternellement caressées des -feux du Jour et de la Nuit, amenèrent Charles -Maurras à constater allègrement que, malheur -ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité -sont des conditions nécessaires à la -qualité de chacun. «Le monde entier serait -moins bon s’il comportait un moins grand -nombre d’hosties mystérieuses amenées en -sacrifice à sa perfection. Hostie ou non, chacun -de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit -que rien n’est, si ce n’est dans l’ordre commun, -rend grâces de la forme qu’a revêtue son -sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les -<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span> -disgraciés turbulents dont le sort est sans forme -et que leur destinée entraîne à l’écoulement -infini.» (<i>Anthinea.</i>)</p> - -<p>Ce jeune philosophe de la santé, de la -saine raison, tout occupé à construire le roi, -n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, -le véritable homme songe à créer, non point -à guérir.</p> - -<p class="sep2">La vallée béarnaise prend un beau sens -historique si elle fit rêver M. Taine en -1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de -ses meilleurs fils. Son esprit, toutefois, non -plus que ses couleurs et ses formes, ne sauraient -me retenir.</p> - -<p>Il est des moments où notre pensée s’étend -et trouve partout à profiter; d’autres fois elle -se replie irrésistiblement sur ses réserves. Et -c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde -soumission, d’accepter ces minutes de -retrait où peut-être le ressort se bande pour -une action importante.</p> - -<p>Les voyageurs m’avaient bien prévenu que -le gave pyrénéen et l’épais ruban des -<span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span> -végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient -à mon torrent et à ma vallée -vosgienne. En vain ici les proportions sont-elles -plus vastes et le motif décoratif infiniment -multiplié: je vois à Pau la Moselle où -je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses côtes -boisées, à ma droite l’église de Charmes, et -plus loin, à ma gauche, Châtel, le bien situé, -c’est-à-dire tous les premiers objets qui me -possédèrent et dont je méconnus longtemps -ce qu’ils recèlent de discipline. Paysage plus -simple que le béarnais, plus court et plus -pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est -le mien où m’attachent chaque semaine davantage -des liens que ma raison n’a pas noués. -C’est lui qu’embellirait mon nom, si mon nom -quelque jour donnait de la beauté.</p> - -<p class="sep2">Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent -sous ce ciel nouveau et parmi ces -étrangers. Ils composent un arrière-fond à -toutes les images que le hasard me propose, -et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles s’harmonisent -avec ma terre et avec mes morts. -<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span> -C’est ainsi que se forme un désir ardent de -rompre tout ce qui nous distrait de nos idées -maîtresses.</p> - -<p class="ralign">Pau, 31 octobre 1901.</p> - - </div> - - <div class="newchap" id="Page_259"> - -<h2>LECONTE DE LISLE</h2> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_261"> - -<p class="cent sepb2 lsep">DISCOURS<br /> -<span class="cs8">PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION</span><br /> -<span class="cs6 esp">DE LA</span><br /> -<span class="esp" style="font-size: 1.4em;">STATUE DE LECONTE DE LISLE</span><br /> -<i>au Luxembourg, le 10 juillet 1898.</i></p> - -<p class="addr">Messieurs,</p> - -<p>Bien souvent les étudiants ont salué Leconte -de Lisle sur cette terrasse qu’il traversait -deux fois par jour. Sa structure, sa -manière de marcher, ses mouvements calmes, -fiers et grandioses, sa figure faite de plans -accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa -lenteur, sa solitude, tout son être et son -atmosphère constituaient d’ensemble un magnifique -animal humain.</p> - -<p>Quelques-uns de ces jeunes gens étaient -admis avec d’illustres artistes, le samedi soir, -dans ce salon glorieux et modeste de l’École -des Mines que présidait le <i>Moïse</i> cornu de -<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span> -Michel-Ange. Le maître les émerveillait par -le pittoresque serré de ses propos et par sa -justice distributive; il n’avait d’indulgence -que pour les débutants de lettres, qui sont -des lionceaux encore incapables de nuire.</p> - -<p>Comme un athlète exerce continuellement -ses muscles, ce grand travailleur, à ses heures -de délassement, se plaisait à faire jouer en lui -la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables -que la bonté à l’inspiration d’un poète -épris de relief, de couleur et de tumulte. Vous -vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, -nettes et lourdes! Et quel victorieux sourire -venait affiner encore la belle ligne de sa -bouche, découvrir ses dents éclatantes et le -rajeunir, tandis qu’il approchait son monocle -de son œil par l’instinct du sagittaire qui -veut voir sa flèche dans le but!</p> - -<p>De ses traits innombrables, il poursuivit -surtout ces romanciers encombrés et vulgaires, -alors favoris du public et dont il disait -qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, -pensions-nous, il épurait le monde littéraire. -Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions, -<span class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</span> -il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, -d’aller contre l’opinion dominante.</p> - -<p class="sep2">Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. -Il dut supporter les sarcasmes de la presse, -l’indifférence du public et la fortune des médiocres. -Son pathétique et son tragique ne -furent discernés que par ceux dont il fit -l’éducation et qui se groupent ici pour lui -rendre hommage.</p> - -<p>Déjà son école était fameuse pour avoir -ajouté des couleurs et des sonorités aux -gammes de notre langue, et l’on méconnaissait -encore son vrai titre poétique: c’est -d’avoir concentré dans de courts poèmes les -émotions qui accompagnent les grands travaux -de résurrection historique.</p> - -<p>Qu’un homme de ce temps s’attarde dans -les musées où nous avons entassé les colonnes -des temples, les membres des dieux et les -poupées des morts; qu’il écoute les savants -déchiffrer dans les textes les institutions et -les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse -son imagination avertie par les voyageurs -<span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span> -s’enivrer des horizons, du soleil et des feuillages -qui réjouirent des ancêtres épiques: il -voit, sur un fonds de nature qui n’a jamais -bougé, des groupes historiques s’échelonner, -qui tous portent leurs dieux, et par là nul de -ces groupes ne nous est étranger, car dans -leurs dieux, saugrenus parfois, ils mettent -des illusions toujours vivantes dans nos consciences.</p> - -<p>Autour de telles évocations, flotte une certaine -mélancolie vague et passive. Elle nous -dispose à mieux entendre le thème essentiel -de toute poésie: la caducité des choses -humaines, opposée à l’éternelle jeunesse de -la nature.</p> - -<p class="sep2">La marque d’un grand poète, c’est le besoin -qu’on ressent de son œuvre. A certaines heures, -semble-t-il, la France n’aurait pu se passer -d’un Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour -une élite que nos grandes écoles augmentent -chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte -de Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation -récemment retrouvés, qui troublent -<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span> -notre imagination et qui nous prêchent la -vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir -longuement son regard sur des ombres. -Sans se laisser alanguir par une atmosphère -de sépulcre, il les porta en pleine lumière et -les revêtit avec une exactitude minutieuse de -tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il nous -sort de la position fausse où nous nous trouvions -vis-à-vis de ces revenants: au lieu d’être -pour nous la cause d’évagations énervantes, -ils sont devenus les éléments les plus essentiels -de notre philosophie. Ces grandes rêveries -archéologiques, quand il les eut fait -entrer dans la poésie, s’épurèrent et devinrent -même un ressort de notre vie intellectuelle.</p> - -<p>Les poèmes splendides et monotones de -Leconte de Lisle, d’un abord si dur qu’on les -crut inhumains, ont une vertu réconfortante. -Ils <i>délivrent</i>, au sens d’Aristote et de Gœthe, -ceux qui, ayant pris une vue d’ensemble de -l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique -nihilisme par la vie active.</p> - -<p>Du moment qu’un grand poète a formulé -avec netteté les conclusions désespérantes -<span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span> -où nous amène l’enquête scientifique sur le -développement des civilisations, nous voilà -dispensés d’y revenir indéfiniment et de nous -éterniser en hésitations et en inquiétudes -stériles sur ce que la vie manque de but.</p> - -<p class="sep2">J’ignore si nos petits-fils retrouveront -quelque sens dans l’histoire, comme faisaient -les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique -qui crut pouvoir parler de justice immanente. -Aujourd’hui nous n’y découvrons nul chemin -tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. -L’œuvre de Leconte de Lisle nie la Providence, -la loi du Progrès et les revanches du -Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui -construisit les sociétés et les temples, apparaît -plus ou moins lumineuse sur des points -divers de l’espace et des siècles, sans qu’on -discerne la moindre trace d’un programme, ni -d’une marche en avant. L’esprit souffle où il -veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.</p> - -<p>Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient -à une génération enthousiaste qui a -élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme -<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span> -candide; on ne s’en aperçoit que s’il -parle de l’hellénisme. Un instant, pense-t-il, -autour de l’Acropole, la Liberté dompta la -Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit -pays, ce grand poète voit partout la Fatalité -planer au-dessus des hommes et des dieux, -qu’elle fait plier sous la loi sans appel de -son bon plaisir. Ce spectacle tragique lui -fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent -déjà Homère, Eschyle et Sophocle.</p> - -<p>Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur -dans la série des siècles, Leconte de Lisle en -cherche dans la série naturelle. A nulle étape -la vie n’a de quiétude. Il prend possession -des heures implacables du jour, de toutes les -solitudes et des grandes espèces condamnées, -pour leur faire exprimer sa philosophie héroïque -et morne. Les éléphants, les condors, -les panthères et les buffles, tous tragiques, que -ce gigantesque pasteur promène dans des paysages -d’airain, semblent une autobiographie. -Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action -n’est pas la sœur du rêve.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span> -Parfois le poète nous donne directement -son opinion sur l’être; c’est une imprécation -égale aux plus désespérées de ce christianisme -qu’il maudit d’avoir précipité les Olympes -païens.</p> - -<p>Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers -que les dieux. Il mettait à leur service -des accents et des allures d’une grandeur -sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; -il reconnut que les meilleurs n’étaient -pas immortels.</p> - -<p>Heureuse désillusion, car elle fait le centre -de sa poésie. Peut-être son génie se nourrit-il -d’une seule idée, mais inépuisable: la -mutabilité des formes du Divin.</p> - -<p class="sep2">L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu -trouver dans la suite des dieux, il croyait fermement -le tenir dans l’art. Il affirmait les lois -de l’esthétique et formulait des canons. Il -aura rempli l’office d’un Boileau. Il a donné -une discipline à la poésie française, quand le -génie des Musset, des Lamartine et des Victor -Hugo allait entraîner nos talents dans la -<span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span> -faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer -un sujet, d’ordonner des pensées et -d’appuyer la poésie sur quelque chose de réel. -Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas -une chose distincte du fond, et que bien écrire, -ce n’est rien autre que bien penser.</p> - -<p>Dans le même temps, c’est vrai, il créait -une manière, et son gaufrier commence seulement -à s’user. Le Parnasse, où personne n’a -pensé bassement, doit être loué comme une -école de travail minutieux et de respect. Des -esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez -les plus modestes des poètes qui apprirent -de Leconte de Lisle à travailler le vers et à -transformer en matière poétique les découvertes -de l’archéologie et de la philologie, un -anthologue peut trouver le chef-d’œuvre qui -sauve un nom et enrichit une littérature.</p> - -<p>Ne fermons point cette cérémonie sans -associer à la gloire du Maître ceux des bons -Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux -plus humbles fragments d’un marbre éclaté -sous l’action du génie, la postérité curieusement -honore la trace du ciseau magistral.</p> - - </div> - - <div class="newchap" id="Page_271"> - -<p class="cent cs12">LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_273"> - -<h2>LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE</h2> - -<p class="first">Le jour des Morts est la cime de l’année. -C’est de ce point que nous embrassons le plus -vaste espace. Quelle force d’émotion si la -visite aux trépassés se double d’un retour -à notre enfance! Un horizon qui n’a point -bougé prend une force divine sur une âme -qui s’use. Le 2 novembre en Lorraine, quand -sonnent les cloches de ma ville natale et -qu’une pensée se lève de chaque tombe, toutes -les idées viennent me battre et flotter sur un -ciel glacé, par lesquelles j’aime à rattacher -les soins de la vie à la mort.</p> - -<p>Monotone psaume, formules dont nous -savons l’apparente sécheresse, mais elles -ramènent notre esprit au point où il trouve -sa pente et s’enfonce dans des abîmes de -méditations... Une fois encore, faisons glisser -entre nos doigts ce chapelet.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span> -Certaines personnes se croient d’autant -mieux cultivées qu’elles ont étouffé la voix du -sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent -se régler sur des lois qu’elles ont choisies -délibérément et qui, fussent-elles très logiques, -risquent de contrarier nos énergies profondes. -Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile -anarchie, nous voulons nous relier à notre -terre et à nos morts.</p> - -<p>C’est une méthode dont je n’ai pas toujours -distingué la bienfaisance. J’étais un fameux -individualiste et j’en disais sans gêne les raisons. -J’ai «appliqué à mes propres émotions -la dialectique morale enseignée par les grands -religieux, par les François de Sales et les Ignace -de Loyola, et c’est toute la genèse de l’<i>Homme -libre</i><a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>»; j’ai prêché le développement de la -personnalité par une certaine discipline de méditations -et d’analyses. Mon sentiment chaque -jour plus profond de l’individu me contraignit -de connaître comment la société le supporte -et l’alimente tout. Un Napoléon lui-même, -qu’est-ce donc, sinon un groupe innombrable -d’événements et d’hommes? Et mon grand-père, -<span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span> -soldat obscur de la Grande-Armée, je -sais bien qu’il est une partie constitutive de -Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement -creusé l’idée du «Moi» avec la seule méthode -des poètes et des mystiques, par l’observation -intérieure, je descendis parmi des sables -sans résistance jusqu’à trouver au fond et -pour support la collectivité. Les étapes de -cet acheminement, je les ai franchies dans la -solitude morale. J’ai vécu les divers instants -d’une conscience qui se forme. Ici l’école ne -m’aida point. Je dois tout à cette logique -supérieure d’un arbre cherchant la lumière et -cédant avec une sincérité parfaite à sa nécessité -intérieure. Je proclame que, si je possède -l’élément le plus intime et le plus noble de -l’organisation sociale, à savoir le sentiment -vivant de l’intérêt général, c’est pour avoir -constaté que le «Moi», soumis à l’analyse -un peu sérieusement, s’anéantit et ne laisse -que la société dont il est l’éphémère produit.</p> - -<p>Voilà déjà qui nous rabat l’orgueil individuel. -Le «Moi» s’anéantit sous nos regards -<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span> -d’une manière plus terrifiante encore si nous -distinguons notre automatisme. Quelque chose -d’éternel gît en nous dont nous n’avons que -l’usufruit, mais cette jouissance même est -réglée par les morts. Tous les maîtres qui -nous ont précédés et que j’ai tant aimés, et -non seulement les Hugo, les Michelet, mais -ceux qui font transition, les Taine et les Renan, -croyaient à une raison indépendante existant -en chacun de nous et qui nous permet d’approcher -la vérité. L’individu, son intelligence, -sa faculté de saisir les lois de l’univers! Il -faut en rabattre. Nous ne sommes pas les -maîtres des pensées qui naissent en nous. -Elles sont des façons de réagir où se traduisent -de très anciennes dispositions physiologiques. -Selon le milieu où nous sommes -plongés, nous élaborons des jugements et des -raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles; -les idées même les plus rares, les -jugements même les plus abstraits, les sophismes -de la métaphysique la plus infatuée, -sont des façons de sentir générales et apparaissent -nécessairement chez tous les êtres de -<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span> -même organisme assiégés par les mêmes -images. Notre raison, cette reine enchaînée, -nous oblige à placer nos pas sur les pas de -nos prédécesseurs.</p> - -<p>Dans cet excès d’humiliation, une magnifique -douceur nous apaise, nous persuade -d’accepter nos esclavages: c’est, si l’on veut -bien comprendre,—et non pas seulement -dire du bout des lèvres, mais se représenter -d’une manière sensible,—que nous sommes -le prolongement et la continuité de nos pères -et mères.</p> - -<p>C’est peu de dire que les morts pensent et -parlent par nous; toute la suite des descendants -ne fait qu’un même être. Sans doute, -celui-ci, sous l’action de la vie ambiante, -pourra montrer une plus grande complexité, -mais elle ne le dénaturera point. C’est comme -un ordre architectural que l’on perfectionne: -c’est toujours le même ordre. C’est comme -une maison où l’on introduit d’autres dispositions: -non seulement elle repose sur les -mêmes assises, mais encore elle est faite des -mêmes moellons et c’est toujours la même -<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span> -maison. Celui qui se laisse pénétrer de ces -certitudes abandonne la prétention de sentir -mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que -ses père et mère; il se dit: «Je suis eux-mêmes.»</p> - -<p>De cette conscience, quelles conséquences -dans tous les ordres il tirera! Quelle acceptation! -Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige -délicieux où l’individu se défait pour se -ressaisir dans la famille, dans la race, dans la -nation, dans des milliers d’années que n’annule -pas le tombeau.</p> - -<p>«<i>Je dis au sépulcre: Vous serez mon père.</i>» -Parole abondante en sens magnifique! Je la -recueille de l’Église dans son sublime Office -des Morts. Toutes mes pensées, tous mes -actes essaimeront d’une telle prière,—effusion -et méditation,—sur la terre de mes -morts.</p> - -<p>Les ancêtres que nous prolongeons ne nous -transmettent intégralement l’héritage accumulé -de leurs âmes que par la permanence -de l’action terrienne. C’est en maintenant sous -nos yeux l’horizon qui cerna leurs travaux, -<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span> -leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons -le mieux ce qui nous est permis ou -défendu. De la campagne, en toute saison, -s’élève le chant des morts. Un vent léger le -porte et le disperse comme une senteur. Que -son appel nous oriente! Le cri et le vol des -oiseaux, la multiplicité des brins d’herbe, la -ramure des arbres, les teintes changeantes du -ciel et le silence des espaces nous rendent -sensible, en tous lieux, la loi de l’éternelle -décomposition, mais le climat, la végétation, -chaque aspect, les plus humbles influences de -notre pays natal nous révèlent et nous commandent -notre destin propre, nous forcent -d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos -limites enfin et une discipline, car les morts -auraient peu fait de nous donner la vie si la -terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait -aux lois de la vie.</p> - -<p>Chacun de nos actes qui dément notre terre -et nos morts nous enfonce dans un mensonge -qui nous stérilise. Comment ne serait-ce -point ainsi? En eux, je vivais depuis les -commencements de l’être, et des conditions -<span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span> -qui soutinrent ma vie obscure à travers les -siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent -assurément mieux que les expériences où -mon caprice a pu m’aventurer depuis une -trentaine d’années.</p> - -<p class="sep2">Dans le pays où les miens ont duré, la vallée -de la Moselle me paraît trop populeuse encore, -trop recouverte de passants pour que j’entende -bien ses leçons. J’aime à gravir les -faibles pentes qui la dessinent, à parcourir -indéfiniment, loin des centres d’habitation, le -vieux plateau lorrain et, par exemple, le Xaintois, -ancien pays historique où se dresse la -montagne de Sion-Vaudémont.</p> - -<p>Venant de Charmes-sur-Moselle, quand -j’atteins le haut de la côte sur Gripport, au -carrefour où passe la voie romaine, soudain -dans un coup de vent je reçois sur ma face -tout le secret de la Lorraine. Au loin s’étendent -devant moi les solitudes agricoles, et, -dans un ciel froid, brusquement, émerge, isolée -de toute part, la falaise que spiritualise -le mince clocher de Sion. Quel enchantement -<span class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</span> -sous mes yeux, quel air vivifiant me baigne, -quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline -nationale! Elle est l’autel du bon conseil. -Dans toutes les saisons elle nous répète ce -que Delphes disait aux démocrates mégariens: -de faire entrer dans le nombre souverain -leurs ancêtres, pour que la génération vivante -se considérât toujours comme la minorité. -Mais en novembre, quand d’épais nuages l’enserrent -et que le vent y jette les voix de -cent cloches rurales, je vais vers elle comme -vers l’arche salvatrice, qui porte sur les siècles -et dans le désastre lorrain tout ce qui survit à -la mort.</p> - -<p>Ma pensée française a trois sommets, trois -refuges: la montagne de Sion-Vaudémont, -Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de -Dôme régnait chez les Arvernes; il fut le -maître et le dieu du pays où j’ai pris mon -nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et -Sion de Lorraine président la double région -où je veux enclore ma vie; ils symbolisent -les vicissitudes de la résistance latine à la -pensée germanique. Pourquoi ne dirais-je pas -<span class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</span> -un jour les beaux dialogues que font ces trois -divinités, quand le massif central français -contrôle et redresse la pensée de nos hardis -bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite -à des soins plus étroits; ma piété familiale -ordonne qu’en ce jour je me préoccupe -d’adapter, mieux encore, mon esprit aux -vérités qui sont le fruit lentement mûri de la -terre de mes morts.</p> - -<p class="sep2">La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute -environ de deux cents mètres, se voit de tous -les monticules dans un rayon de vingt lieues. -Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son -extrémité méridionale, elle porte le château -démantelé des comtes de Vaudémont, d’où -sortit la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui -en Autriche, et, sur sa pointe septentrionale, -le couvent et l’église de Sion. C’est -ainsi qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier -lorrain la double tradition religieuse et -militaire que chacun de nous entretient dans -sa conscience.</p> - -<p>Elle fut le centre de notre nationalité. On y -<span class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</span> -vient toujours en pèlerinage. Elle survit au -duché de Lorraine,—qu’elle a longuement -précédé, puisque les Romains y trouvèrent un -dieu indigène. Elle est le point de continuité -de notre région.</p> - -<p>La plaine agricole, autour de ce sommet, a -été négligée de la grande civilisation: ses -cultures immuables disciplinent depuis des -siècles ses habitants, et sur cette terre antique, -l’énergie des autochtones n’a enregistré que -les grandes commotions historiques. Tout -s’est passé régulièrement. C’est ici un vieil -être héritier de lui-même.</p> - -<p>Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, -dans le recueillement, la pensée profonde -de la Lorraine. Mais, à donner comme -le fruit d’une seule journée ce qu’une longue -suite de méditations a gravé dans notre cœur, -je rendrais mal intelligible une discipline que -j’ai acquise lentement. Nous irons d’autres -fois de Sion à Vaudémont, du couvent à la -forteresse, par les hauteurs, en marchant sur -les ruines romaines. Je ne sais pas au monde -une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est -<span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span> -déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent -mal commode: ne quittons point le plateau -de l’église et la douce allée des tilleuls dont -l’ombrage enchante mes étés.</p> - -<p class="sep2">Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel -tourmenté de novembre, la vaste plaine avec -ses bosselures et cent villages pleins de méfiance. -O mon pays, ils disent que tes formes -sont mesquines! Je te connais chargé de poésie. -Je vois sur ton vaste camp des armes qui -reposent. Elles attendent qu’un bras fort les -vienne ressaisir.</p> - -<p>Je ne m’embarrasse point de savoir ce que -vaut un tel paysage pour un amateur étranger. -Si le vent de l’extrême automne ramassait par -millions les feuilles multicolores de nos forêts -pour les emporter à la mer, et quand même il -voilerait de leur beau nuage le soleil, le sein -de la mer—car elle ignore nos montagnes—n’en -aurait pas une palpitation plus forte; -mais un verger lorrain, admiré en juillet, que -novembre dépouille, c’est assez pour que fermente -en nous toute la série de nos aïeux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span> -Devant ces terres magnifiquement peignées -des sillons de la charrue, devant cette multitude -de petits champs bombés comme des -cuirasses, je prononce pieusement le <i lang="la" xml:lang="la">Salve, -magna parens frugum</i>... «Salut, terre féconde, -mère des hommes...»</p> - -<p>Quelle solitude pourtant! et, comment -dire? hostile. En 1698, le Père Vincent, «religieux -du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont -en Lorraine», louait Sion d’être une -solitude, tout autant que je fais deux siècles -après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de -tant de «solitudes affreuses», on trouve en -celle-ci «ce qu’il faut pour <i>satisfaire l’esprit -et la vue</i>... Il n’y a que Marie qui l’occupe et -quelques religieux dédiés à son service qui, -dans ce séjour charmant, éloignés du tumulte -du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille -et écoutent l’Époux de leurs âmes qui -leur parle cœur à cœur». Ce qu’aujourd’hui -nous entendons sur la haute terrasse n’est -point pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, -qui ne se connaît plus comme notre capitale, -se cache dans un pli du terrain. Les châteaux -<span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span> -d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, -de Mazerot, de Germiny, de Thélod, de -Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau -ne veulent plus animer Haroué. La brasserie -de Tantonville, où Pasteur conduisit ses études -sur les ferments, appelle mon attention, -mais le grand souvenir qu’elle évoque n’est -pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il, -cette plaine ne garde conscience de sa -destinée. Elle ne sait même point que l’on -s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir -la possession plénière des richesses morales -encloses dans ses cimetières.</p> - -<p class="sep2">Cette indéniable tristesse du paysage de -Sion, quelques-uns l’attribuent aux ravins -secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau -sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne -s’égaillent jamais confiantes dans la verdure -qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect -joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais -au comté de Vaudémont chaque village se -ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. -Tant de fois le flot étranger nous recouvrit, -<span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span> -sembla nous submerger! Tout fut ruiné, -épuisé, hormis la patience de cette bonne -terre.</p> - -<p>Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles -composent une multitude de dessins géométriques. -Tantôt étendus côte à côte, tantôt -placés en étoile, ce sont une série de petits -tapis de tous les verts, de tous les roux, plus -longs que larges: des tapis de prière. Humble -prière que chaque famille murmure depuis des -siècles: «Donnez-nous aujourd’hui notre pain -quotidien.»</p> - -<p>Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque -disent que, devant cette immense marqueterie, -ils croient avoir sous les yeux, plutôt -que la nature franche, une sorte de cadastre. -Mais le cadastre, quel livre excellent! Mon -ami Frédéric Amouretti employa longtemps -ses loisirs à lire le Bottin des départements. -On le moquait, mais ce sage avait sa -méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement -les personnages qui vivent dans nos -villes. Dans cette interminable lecture, il s’est -rendu compte du riche mécanisme de la vie -<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span> -française. Voyage-t-il? En traversant une -ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements -et même les noms de certains habitants, -des principaux industriels. Il croit avoir -tiré de ce livre mal fait plus d’informations -que de tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! -si nous disposons notre esprit à lire notre -paysage natal comme un cadastre, si nous -nous renseignons, si nous suivons, de ci, -de là, le morcellement des propriétés, leurs -évaluations successives, leurs mutations, voilà -de grands enseignements pour comprendre -notre formation.</p> - -<p>La motte de terre, qui paraît sans âme, est -pleine du passé, et son témoignage ébranle -les cordes de l’imagination. Plus que tout au -monde, j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, -les marais d’Aiguesmortes, de Ravenne et de -Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, -mais à toutes ces fameuses désolations je -préfère maintenant le modeste cimetière lorrain -où, devant moi, s’étale ma conscience -profonde.</p> - -<p>Cette colline, les légions l’assaillirent quand -<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span> -César les menait à la conquête du Xaintois, -déjà riche en blé et en guerriers. Puis elle -protégea la civilisation romaine, quatre siècles -environ, contre les flots barbares de Germanie. -Quelles divinités adoraient les propriétaires -gallo-romains et les esclaves ruraux sur -le sommet de Sion! Qu’est-ce que cet étrange -Mercure marié à la mystérieuse Rosmerte? A -quel Wodan succédaient-ils de qui le nom -demeure dans Vaudémont? Le christianisme -expropria les idoles impures au profit de la -vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, -de ce Saxon, de ce Chaouilley, de ce Praye, -tels que je les vois, et ni plus ni moins marqués -pour être des héros, partirent à pied pour -la première Croisade avec leur comte de -Vaudémont qui chevauchait... Par la suite -nous avons trop compté sur nous-mêmes; -nous frappions à tour de rôle sur les Allemands -et sur les Français, mais, ayant été les plus -faibles, nous acceptâmes de nous joindre à la -grande famille française... Du haut de Sion, -je vois monter de Vézelise une horde de -pillards: c’est 1793, et des idées venues -<span class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</span> -de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant -nous formons les régiments de fer que -la France oppose à la Germanie. C’est ainsi -que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà -la bataille, pour le compte de l’empire romain, -contre les barbares de l’Est, sont de nouveau -les grands bastions orientaux de la civilisation -latine. Au sud-est, voici la ligne des ballons -vosgiens que les vicissitudes de la guerre -attribuent aujourd’hui pour limites à la France; -à l’ouest, voici les forts de Toul. Les Français, -qui détruisirent les forteresses de Montfort et -de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée -militaire. Comme furent nos pères, nous sommes -des guetteurs. Qu’est-ce que la pensée -maîtresse de cette région? Une suite de -redoutes doublant la ligne du Rhin. Ce fut la -destinée constante de notre Lorraine de se -sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré -par nos voisins d’Alsace, ne dénaturât point -la civilisation latine.</p> - -<p>Aujourd’hui encore, les grands jours de -pèlerinage, quand l’antique plateau rassemble -une foule dont je connais les nuances et les -<span class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</span> -puissances politiques, je distingue éternellement -vivants les éléments de toutes ces grandes -choses. Hélas! je mesure aussi de quelles -énergies ces activités privèrent mon antique -Xaintois...</p> - -<p class="sep2">On dit que la Vierge de Sion guérit les -peines morales. Je puis en porter témoignage. -Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y -trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays -et ma race, je voyais mon poste véritable, le -but de mes efforts, ma prédestination. Jamais -je ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle -gonflât mon âme que je croyais abattue. -Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait -d’une préparation qui dure toute l’année.</p> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_293"> - -<h3 style="margin-bottom: 0;">NOTES</h3> - -<div class="footnotes"> -<p class="first" id="Footnote_1"><span class="label">[1]</span> -(<a href="#FNanchor_1">page 40</a>). Sturel a vu ces gondoliers de la -mort...</p> - -<p>«Guidé par cette sorte d’appétence morale qui -incite les âmes, comme vers des greniers, vers les -spectacles et vers les êtres où elles trouveront leur -nourriture propre, Sturel s’orientait toujours vers -ceux qui ont le sens le plus intense de la vie et qui -l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les -morts. Dans la société la plus grossière, sa sensibilité -trouvait à s’ébranler. Au croisé d’un enterrement -sur le Grand Canal, un gondolier l’émeut qui -pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on enterre; -s’il était riche, cela coûterait au moins trois -cents francs: il ne dépensera que quinze francs. Il -a de la musique, pourtant, et ses amis avec des -chandelles, car il est très connu. Arrêtons-nous un -peu, parce que, moi, j’aime à entendre la musique. -Les voilà qui partent par un petit canal vers San -Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... -A droite, vous avez le palais de la reine de Chypre, -qui appartient maintenant au Mont-de-Piété. Ici le -palais du comte de Chambord, racheté par le baron -Franchetti, dont la femme est Rothschild.»</p> - -<p class="ralign">(L’<i>Appel au Soldat</i>, chapitre premier.)</p> - -<p class="first" id="Footnote_2"><span class="label">[2]</span> -(<a href="#FNanchor_2">page 56</a>). «En Italie, pour un jeune homme -isolé et romantique, c’est Venise qui chante le grand -<span class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</span> -air. A demi dressée hors de l’eau, la sirène attire la -double cohorte de ceux qu’a touchés la maladie du -siècle: les déprimés et les malades par excès de -volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand, -Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures -beautés imaginaires... Un jour de l’hiver 1887, -comme Sturel parcourait la triste plage du Lido, il -arrêta son regard intérieur sur les personnages -fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour -les existences normales. Quand nous honorons un -lieu tel que les grands hommes le connurent et que -nous pouvons nous représenter les conditions de -leur séjour, ces réalités, qui, pour un instant, nous -sont communes avec eux, nous forment une pente -pour gagner leurs sommets; notre âme sans se -guinder approche de hauts modèles qu’elle croyait -inaccessibles, et, par un contact familier de quelques -heures, en tire un durable profit...</p> - -<p>Les ombres qui flottent sur les couchants de -l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, tendent -à commander les âmes qui les interrogent.</p> - -<p class="ralign">(L’<i>Appel au Soldat</i>, chapitre premier.)</p> - -<p class="first" id="Footnote_3"><span class="label">[3]</span> -(<a href="#FNanchor_3">page 73</a>). Il y a trois palais Mocenigo. Byron -occupait celui du milieu.</p> - -<p class="first" id="Footnote_4"><span class="label">[4]</span> -(<a href="#FNanchor_4">page 92</a>). <i>Scènes et Doctrines du Nationalisme</i>, -p. 15.</p> - -<p class="first" id="Footnote_5"><span class="label">[5]</span> -(<a href="#FNanchor_5">page 96</a>). <i>Les Déracinés</i>, p. 189.</p> - -<p class="first" id="Footnote_6"><span class="label">[6]</span> -(<a href="#FNanchor_6">page 101</a>). <i>Lettre de Wagner.</i></p> - -<p class="first" id="Footnote_7"><span class="label">[7]</span> -(<a href="#FNanchor_7">page 124</a>). Je me reprocherais pourtant de ne -point ici saluer notre maître, M. Albert Collignon, -<span class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</span> -alors professeur de rhétorique, pour qui Guaita professait -des sentiments que je garde.</p> - -<p class="first" id="Footnote_8"><span class="label">[8]</span> -(<a href="#FNanchor_8">page 138</a>). <i>La Muse noire</i> (1883).</p> - -<p class="first" id="Footnote_9"><span class="label">[9]</span> -(<a href="#FNanchor_9">page 138</a>). <i>Rosa Mystica</i> (1895), toutes pièces -écrites avant la fin de l’année 1884.</p> - -<p class="first" id="Footnote_10"><span class="label">[10]</span> -(<a href="#FNanchor_10">page 146</a>). On a dit et écrit que le <i>Problème -du Mal</i>, dernier volume de la série des <i>Essais des -Sciences maudites</i>, rédigé sur les notes de Guaita -par ses disciples, paraîtrait. C’est une erreur. Les -documents sont en lieu sûr. Notre ami supporta les -lents derniers mois de sa maladie avec une force -magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle. -S’il avait voulu que son œuvre fût complétée -après lui, il eût pris des dispositions pour en -assurer l’achèvement dans des conditions offrant de -sérieuses garanties. Son silence a dicté la conduite de -sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune -réimpression.</p> - -<p class="first" id="Footnote_11"><span class="label">[11]</span> -(<a href="#FNanchor_11">page 147</a>). Voici comment un initié, le D<sup>r</sup> Thorion, -apprécie l’œuvre du maître qui l’estimait et -dont il reçut l’enseignement:</p> - -<p>«Les <i>Essais des Sciences maudites</i>, dans leur -ensemble, étudient le drame de la Chute originelle, -en Eden. Le <i>Seuil du Mystère</i> nous promène parmi -ceux qui ont passé leur vie sous les branches du -pommier symbolique. Le <i>Serpent de la Genèse</i> élucide -le triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique -du mot <i>Nahash</i>, qui, dans le texte de Moïse, désigne -le tentateur.</p> - -<p>«Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse -<span class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</span> -quelconque qui, envahissant l’homme, le fait rouler -au mal. De là cette interprétation erronée du vulgaire -qui croit que l’esprit du mal s’est déguisé en -reptile. Le <i>Temple de Satan</i> est donc consacré à -l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la -Magie noire et ses hideuses pratiques, envoûtements -et maléfices. Guaita énumère les ressources infernales -de la sorcellerie, il expose des faits réels ou -légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même, et -sans souci d’en fournir une explication scientifique.</p> - -<p>«Au sens comparatif, Nahash est la lumière -astrale, agent suprême des œuvres ténébreuses de -la Goetie. Son étude donne la <i>Clef de la Magie -noire</i>, elle permet d’établir une théorie générale des -forces occultes, et d’analyser les causes et les effets -des rites et des phénomènes décrits dans le <i>Temple -de Satan</i>.</p> - -<p>«Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash -symbolise l’égoïsme primordial, ce mystérieux attrait -de Soi vers Soi, qui est le principe même de la divisibilité. -Cette force qui sollicite tout être à s’isoler -de l’unité originelle pour se faire centre et se complaire -dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. -En l’étudiant, Guaita eût abordé le <i>Problème du -Mal</i>, l’énigme de la chute humaine, chute collective -et individuelle dont le complément nécessaire est la -grande épopée de la Rédemption.»</p> - -<p>Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les -Papus, les Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les -Jollivet-Castelot, les Thorion, inclinent à croire que -l’audacieux penseur ne fut pas autorisé à faire ses -révélations suprêmes.</p> - -<p class="first" id="Footnote_12"><span class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</span> -<span class="label">[12]</span>(<a href="#FNanchor_12">page 157</a>). -Les Guaita seraient d’origine germanique, -venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, -durant tout le moyen âge ils ont exercé -la puissance féodale sur la délicieuse vallée qui, de -Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au lac de -Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns, -poètes. En 1715, le quatrième aïeul de -Stanislas de Guaita quitta cette belle région pour -s’établir dans la ville libre de Francfort; il épousa -une Brentano, de la famille du poète Clément Brentano -et de la romantique Bettina, la petite amie de -Gœthe. Deux générations de Guaita se sont succédées -à Francfort et mariées dans des familles allemandes. -Dès cette époque cependant l’administration -des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient copropriétaires, -les rapprochait de la France. Le grand-père -de Stanislas de Guaita prit du service pendant -les guerres du premier Empire et acquit la nationalité -française. Son fils, le père de l’occultiste, habitait -Nancy et le château d’Alteville, dans l’arrondissement -de Dieuze, qu’il représenta au conseil -général.</p> - -<p>Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de -Guaita, elle est toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle -le maréchal Mouton, comte de Lobau.</p> - -<p>Cette petite indication généalogique ne paraîtra -pas superflue à ceux qui admettent, comme nous -disons plus haut, que nous sommes les prolongements, -la suite de nos parents et que leurs concepts -fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce -jeune lorrain se continuaient des âmes allemandes et -italiennes.</p> - -<p class="first" id="Footnote_13"><span class="label"><span class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</span> -[13]</span> -(<a href="#FNanchor_13">page 162</a>). Dans leur forme primitive, ces -pages servirent de préface à «Elisabeth de Bavière, -impératrice d’Autriche, pages de journal, impressions, -conversations et souvenirs», par Constantin -Christomanos, traduit de l’allemand en français par -Gabriel Syveton.</p> - -<p class="first" id="Footnote_14"><span class="label">[14]</span> -(<a href="#FNanchor_14">page 164</a>). M. Jacques Bainville, dans son -<i>Louis II de Bavière</i> (1900), nous a donné la meilleure -«psychologie» de ce prince. «Regrettons, dit-il, que -les archives de Munich soient closes pour tout ce qui -touche le roi de Bavière; elles le resteront longtemps -encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit le pouvoir -dans des circonstances si extraordinaires, ne -semble pas pressé de communiquer les pièces intéressantes... -Qu’a-t-on fait des lettres nombreuses -du roi? Qu’est devenu ce <i>journal</i> qu’il avait écrit?... -Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la haute position -qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler! -Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna -dans ses voyages secrets à Paris, que de faits -intéressants il pourrait raconter, s’il ne craignait de -se compromettre!... Puisse le comte Dürckheim-Montmartin, -dernier favori du roi, fixer aussi ses -souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de -Kobell, de M. de Heigel et du chevalier de Haufingen, -de nombreux portraits faits par les contemporains -(et les lettres de Louis II à Wagner) fourniraient -des détails sûrs...»</p> - -<p class="first" id="Footnote_15"><span class="label">[15]</span> -(<a href="#FNanchor_15">page 164</a>). Le goût des arts se trouve chez les -Wittelsbach dès leur origine. Quelques-uns même -l’exagérèrent. «Ainsi, au <em>XVII<sup>e</sup></em> siècle, ce Ferdinand -<span class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</span> -dont la femme, Adélaïde de Savoie, écrivait des comédies -françaises, tandis que lui se retirait dans la plus -grande solitude, en son château de Schleissheim, -bâti sur le modèle de Versailles, pour y <i>peindre</i>, -<i>psaller</i>, composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas -un original aussi ce Charles-Albert qui, le jour où -on le couronna empereur, écrivit au comte Tœrring -qu’il était plus malheureux que Job? On reconnaît -quelques traits du caractère de Louis II dans Charles-Théodore, -de la branche palatine, qui, à Mannheim, -voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat -de sa cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs -et acteurs de l’Allemagne et fit jouer les premiers -drames de Schiller, mais il ruinait son Palatinat. Le -duc de Bavière étant mort sans enfants, ce Charles-Théodore -dut quitter son cher Mannheim et venir à -Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable. -Ennuyé, lassé, il songea à se mettre sous la -protection de l’Autriche pour être délivré du fardeau -des affaires. Il demeura pourtant souverain malgré -lui, par la volonté énergique de Frédéric le -Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de -l’Opéra de Munich un des meilleurs de l’Europe, au -dire de Stendhal.</p> - -<p>«Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre -branche) qui fut le premier roi de Bavière. Le fils -de celui-ci, Louis I<sup>er</sup>, fut un roi artiste. Il passa sa -jeunesse dans la société de peintres et de sculpteurs, -avec qui il fit de longs séjours en Italie. Poète lui-même, -il composait d’assez jolis vers. Dans son premier -recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la -Grèce. Ses poésies amoureuses et sentimentales ne -<span class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</span> -manquent pas d’un certain charme; on imprime -encore ses distiques sur les calendriers bleus que -consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi, -Louis I<sup>er</sup> s’adonna à ses goûts de construction. C’est -lui qui a fait de Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il -avait dit: «Je veux en faire une ville qui honore -tellement l’Allemagne que personne ne puisse se -vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu -Munich.» Mais s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre -étrangers, il ne put rien créer d’original. -L’<i>Athènes de l’Isar</i>, comme disent les Allemands, -n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit -des Odéons et des Propylées près d’un jardin du -Palais-Royal, avec ses arcades et ses jets d’eau. -L’église de la cour est copiée sur la <i lang="it" xml:lang="it">Capella Palatina</i> -de Palerme; la Galerie des Maréchaux, sur la -<i lang="it" xml:lang="it">Piazza dei Lanci</i> de Florence, etc. Il enrichit de -tableaux excellents les galeries de sa capitale.</p> - -<p>«Ce bon roi aimait toutes les manifestations de -l’art. Il avait surtout un goût particulier pour la -danse et pour les danseuses. Une aventurière, jolie -femme et femme d’esprit, Lola Montez, se fit remarquer -de Louis I<sup>er</sup> par ses talents chorégraphiques et -réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive -autorité. Très ambitieuse, elle voulut jouer les -premiers rôles et se prépara à mettre en ballet l’histoire -de Bavière. La favorite s’imposa bientôt à la -haute société de Munich. Et, non contente de ce -succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil -d’État, dont l’avis était indispensable, refusa. Elle -tint bon. Enfin, après de longues négociations, elle -fut nommée comtesse de Landsfeld. Voir ses -<span class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</span> -<i>Mémoires</i> amusants, mouvementés, mais peut-être -apocryphes.</p> - -<p>«Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs -ne prenait aucun soin de sa popularité. Quelques -jeunes nobles, qui s’étaient constitués ses -cavaliers servants et qui portaient ses couleurs, -molestèrent des railleurs dans la rue. Elle-même -distribua quelques coups de cravache. On faisait -courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses -projets de gouvernement. L’effervescence générale -de 1848 vint se joindre à ce mécontentement. Des -troubles éclatèrent à l’Université; on éleva des barricades -dans les rues. Pour éviter un conflit, Louis I<sup>er</sup> -renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre -qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble -singulièrement aux rapports de Louis II avec -Wagner.</p> - -<p>«Quelques jours après, la nouvelle se répandit que -Lola était revenue et l’émeute recommença. Alors, -lassé de la sottise et de l’ingratitude populaires, -Louis I<sup>er</sup> abdiqua, le 19 mars 1848, en faveur de son -fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni celles des -députations qui vinrent l’assurer de la fidélité de ses -sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa -parole. Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir -reconquis son indépendance et de pouvoir vivre en -artiste à sa guise. Il alla vivre à Rome où il se -sentait toujours attiré. Il y était connu et aimé: on -lui avait donné le surnom de <i lang="it" xml:lang="it">Re amante delle belle -arti</i>. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes -qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps -en temps en <i>Teutschland</i>, comme il disait archaïquement. -<span class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</span> -La bonne ville de Munich, dont il se proclamait -dans une lettre «le plus heureux habitant», -le recevait en triomphe comme le protecteur des -arts. Il était traité en roi, sans avoir les soucis du -pouvoir. Combien il devait remercier ces braves -gens d’émeutiers, et Lola Montez, cause indirecte de -tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne pour -surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est -là une <i>chose allemande</i> et qui lui tient à cœur; -tantôt il s’occupe du Musée Germanique de Nurenberg, -sa fondation, ou bien il fait élever une statue -à Claude Lorrain, son peintre favori.</p> - -<p>«Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps -encore, jusque sous le règne de son petit-fils, à qui -il ressemble par bien des traits, cet étrange souverain -volontairement détrôné.</p> - -<p>«Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé -après son abdication, fut aussi un prince original. -Il s’occupait moins des beaux-arts, mais beaucoup -plus de philosophie et de sciences. Jeune homme, il -se proposait d’imiter sur le trône Marc-Aurèle. Il -écrivit de petits traités moraux: <i>Questions à mon -Cœur</i>, le <i>Devoir et le Plaisir</i> et aussi des <i>Pensées</i>, -où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe -préféré, dont il annotait les ouvrages, et avec qui il -entretint une correspondance interrompue seulement -par les soucis du pouvoir. Le Roi s’y montre rongé -de mélancolie et de doutes métaphysiques: ce qui a -pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus longtemps, -il serait devenu fou comme ses deux fils. Il -paraît néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence: -à preuve ces causeries sur l’histoire qu’il -<span class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</span> -demandait à Ranke et après lesquelles il faisait de -curieuses remarques. On trouve ces sortes de dialogues -résumés dans le dernier volume de l’<i>Histoire -universelle</i>, de Ranke.</p> - -<p>«Louis I<sup>er</sup> avait voulu faire de Munich une cité -d’art. Max compléta son œuvre en le rendant centre -scientifique et en attirant autour de lui des savants. -Le chimiste Liebig fut son favori. Et c’était vraiment -une cour originale que celle des «élus» ou la <i>Table -Ronde du roi Max</i>, comme ils se nommaient eux-mêmes; -un jour ils allaient dans le laboratoire de -Liebig assister à ses expériences sur les gaz et, le -lendemain, ils entendaient une conférence de Dœnniges -sur les chansons populaires de l’Allemagne.</p> - -<p>«On voit que Louis II apportait en naissant, du côté -paternel, des qualités rares et singulières. Il y a en -puissance, chez ses ancêtres, d’inquiétantes dispositions -qui atteindront en lui et en son frère leur développement -parfait.</p> - -<p>«Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse -on la surnommait l’<i>Ange</i>, à cause de son -éclatante beauté: elle a donné à Louis II cette -expression idéale qui en a fait un véritable Prince -Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise de -Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer -que Napoléon lui rendrait Magdebourg contre une -rose.»</p> - -<p class="ralign">(<i>Louis II de Bavière</i>, chapitre premier,<br /> -Jacques Bainville.)</p> - -<p class="first" id="Footnote_16"><span class="label">[16]</span> -(<a href="#FNanchor_16">page 178</a>). L’impératrice devait recevoir quelques -archiduchesses. De là cette robe de cérémonie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</span> -—Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que -j’ai fait de la gymnastique en cet accoutrement, elles -seraient pétrifiées. Mais je ne l’ai fait qu’en passant; -d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de bon -matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au -sang royal.</p> - -<p class="first" id="Footnote_17"><span class="label">[17]</span> -(<a href="#FNanchor_17">page 198</a>). M. Adolphe Aderer se rappelle -avoir vu l’impératrice en 1875, quand elle habitait -ce château de Sassetot, qui regarde la mer et domine -l’étroite vallée des Petites-Dalles. «L’impératrice -Elisabeth franchissait à cheval un champ de blé qui -bordait la falaise. Les épis, grêlés et mêlés de coquelicots, -se tendaient vers le soleil pour se réchauffer -de la bise toujours froide envoyée par la mer voisine. -Hantée par les souvenirs des poètes antiques -qu’elle préférait, la cavalière, droite sur un grand -cheval, que les barbes des épis piquaient à ses flancs -vigoureux, se croyait plutôt la reine des Amazones -que la souveraine d’un vaste pays, aussi éloigné de -ses yeux que de sa pensée. Un frisson me saisit, -parce que la belle dame s’approcha si près du bord -de la falaise qu’il me parut qu’elle allait le dépasser: -un cri d’épouvante me vint à la gorge. Au même -instant, le cheval se retourna d’un bond, et il reprit -sa course de vertige à travers les épis blonds. Au -pays, on me dit que la souveraine se plaisait tous -les jours à ce jeu violent qui valait, le soir, au majordome -du château des réclamations apportées par les -propriétaires des champs traversés: réclamations -dont on ne parlait jamais à l’impératrice pour ne -point troubler son sport favori. L’écuyère passionnée -<span class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</span> -subissait aussi l’influence mystérieuse de la mer, -qu’elle adorait. On avait mis un yacht à sa disposition: -elle lui préférait une petite barque sur laquelle -elle partait seule, avec le fils du maître baigneur des -Petites-Dalles, un gamin de quinze ans. Elle allait -ainsi jusqu’à l’une des plagettes du voisinage, où -ses dames d’honneur, qu’on avait menées en voiture -au même endroit, l’attendaient.» Il est curieux de -recueillir ces images auxquelles nous restituons une -âme. On sait maintenant à quoi rêvait cette solitaire -dans ses grandes courses et sur la mer. Plus loin -(¿p. 217), nous l’entendrons parler de l’un de ces chevaux -auxquels elle demandait d’affronter la mort.</p> - -<p class="first" id="Footnote_18"><span class="label">[18]</span> -(<a href="#FNanchor_18">page 199</a>). Voir cette scène de l’impératrice au -pied de la Tour de Brunehaut, p. 127, <i>Scènes et -Doctrines du Nationalisme</i>.</p> - -<p class="first" id="Footnote_19"><span class="label">[19]</span> -(<a href="#FNanchor_19">page 220</a>). M. Christomanos n’a point écrit -dans son livre le voyage à Madère; il a raconté -cette anecdote dans la <i>Nouvelle Presse libre</i>, de -Vienne, en septembre 1898.</p> - -<p class="first" id="Footnote_20"><span class="label">[20]</span> -(<a href="#FNanchor_20">page 234</a>). <i>Le Régime de l’Impératrice.</i>—Que -l’on m’accuse de mauvais goût! Mais à titre d’indication -sur la physiologie de cette personne singulière -qui nous enlève si haut, loin de terre, et -pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le -régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait: -«Lever à cinq heures, bain d’eau distillée (massage -suédois, bain de vapeur parfois), une heure de -marche dehors, s’il fait beau; en cas de pluie, sous -une galerie ou le long d’un corridor. Vers six heures, -<span class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</span> -une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux heures -pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures, -déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf, -de quelques mets faciles à digérer, puis la grande -promenade de quatre ou cinq heures, et tous les -sports imaginables. (En escrime, en natation, en -équitation surtout, elle était de première force. Elle -préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on -ne servait jamais le dîner du soir; si elle avait des -hôtes, elle se bornait à le présider sans y toucher, -se contentant de lait glacé, d’œufs crus et de Porto.» -Et en dépit de cette discipline, des insomnies. -On le voit bien par cette belle scène du lever du -soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis -toujours ici avant le lever du soleil.»</p> - -<p class="first" id="Footnote_21"><span class="label">[21]</span> -(<a href="#FNanchor_21">page 243</a>). Je donne tout sec, aux gens d’imagination, -un fait qui peut leur fournir un départ -pour la rêverie.</p> - -<p>L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique -collier de grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla -de les remettre à la mer. Seule avec un vieux -moine du couvent de <i>Paléocastrizza</i>, qui est situé -sur un promontoire abrupt de la côte occidentale -de Corfou, elle monta dans une barque. Ils déposèrent -les perles malades dans les rochers marins -que dominent les ruines de l’<i>Angelokastron</i>, vieux -château fort des despotes byzantins de l’Epire. Le -vieux moine jura le secret. Il mourut dans le moment -même où l’impératrice fut assassinée. Le collier -repose sous la vague, dans le sublime horizon que -préférait cette errante. Ses pensées précieuses -<span class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</span> -trouvèrent-elles un cœur profond, très loin au-dessous -des tempêtes et des regards?]</p> - -<p class="first" id="Footnote_22"><span class="label">[22]</span> -(<a href="#FNanchor_22">page 274</a>). Ces méditations, ces analyses, c’est -une méthode intérieure à laquelle je suis resté -fidèle jusque dans la propagande politique (par -exemple, quand je fondais le nationalisme sur la <i>Terre -et les Morts</i>) et là encore je me trouvais peut-être en -opposition avec des coreligionnaires qui, pour servir -des idées analogues, employaient des moyens plus -extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi» -répondait certainement à une disposition de la jeunesse -dans les dernières années, à une disposition -qui n’avait pas encore été exprimée et satisfaite à ce -degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et -me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance, -mais qui n’acceptait pas ces dispositions -ou qui ne les retrouvait pas en lui, sentait bien -pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul Bourget -écrivait le 15 août 1890:</p> - -<p>«Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie -littéraire depuis 1880, M. Maurice Barrès est certainement -le plus célèbre. Il est aussi celui contre -lequel les plus violentes attaques ont déjà été dirigées. -C’est le sort de toutes les personnalités très -distinguées, et par suite très différentes, de passionner -l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt -qu’elles apparaissent en pleine lumière. Les âmes -originales sont rares, et le premier effort du vulgaire -est de s’acharner à les détruire, à les abaisser -du moins à son niveau. Il y réussit, hélas! bien souvent -et, même quand il semble échouer, l’effort de -résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop -<span class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</span> -d’exemples attestent cette difficulté pour un moderne -de rester lui-même, indépendant et sincère, ni soumis -au monde qui l’entoure, ni révolté contre lui.—Ah! -la destruction de notre vrai <i>moi</i> par l’esprit de -révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires préjugés, -qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus -pour leur épargner de reprendre la route où se sont -enlisés tant de beaux génies!...</p> - -<p>«Ce souci presque douloureux de l’indépendance -de son <i>moi</i>, d’une culture de ce <i>moi</i> d’après le type -natif, sans concession de faiblesse, sans outrance de -contraste, tel est le premier trait qui se dessine -dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès, dans ces -deux romans d’une si savoureuse nouveauté: <i>Sous -l’Œil des Barbares</i> et l’<i>Homme libre</i>. Et, comme -d’ordinaire cette simple syllabe: le <i>moi</i>, signifie -dans la conversation courante: les pires instincts du -cœur sans amour, il est devenu cela pour beaucoup -de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant -quels malentendus peut créer une petite formule. Si -M. Barrès, au lieu de parler de son <i>moi</i>, en philosophe -qui ne recule pas devant un terme un peu -technique, avait exprimé sa pensée ainsi: «Rien -n’est plus précieux pour un homme que de garder -intactes ses convictions à lui, ses passions à lui, son -Idéal enfin, et le grand travail de notre jeunesse doit -être de découvrir en soi ces convictions, ces passions, -cet Idéal», les mêmes critiques eussent bien -été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce jeune -homme si cher à Michelet,—un courageux, un fervent -dévot de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé -encore à ce malentendu: c’est le courage d’un Parisien -obligé de s’armer d’ironie pour se défendre -contre l’assaut des innombrables adversaires prêts à -railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la -<span class="pagenum" id="Page_309">[p. 309]</span> -ferveur d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins -de la vie morale palpitent et souffrent à vide, sans -cet aliment de la foi au mystère du monde, à la réalité -vivante et aimante de l’Inconnaissable, à Dieu, -pour tout dire,—et c’est le second trait de cette -nature si profondément éprise de l’indépendance -intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance -est en même temps une sorte de mystique -incroyant qui ne sait pas prier et qui met au-dessus -de tous les livres celui qui d’un bout à l’autre -n’est qu’une prière: l’<i>Imitation de Notre-Seigneur -Jésus-Christ</i>.</p> - -<p>«Ironique et méprisant par amour d’un Idéal -dont il n’aperçoit pas de principe extérieur à lui-même, -anxieux uniquement des choses de l’Ame et -n’acceptant pas la foi qui seule donne une interprétation -ample et profonde aux choses de l’Ame,—tel -se montre le romancier trop compliqué de <i>Sous -l’Œil des Barbares</i>, et il résulte de cette double disposition -une maladie morale très singulière, dont -un exemple déjà avait été donné par Benjamin -Constant, et qui réside dans l’intermittence de -l’émotion. L’homme qui met son Idéal infiniment -haut trouve sans cesse des défauts qui le froissent -dans les objets ou les êtres auxquels il s’attache, et -l’intensité de ses goûts est proportionnée à l’ardeur -de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,—car il -porte en lui-même un élément d’ironie, et il est -immanquable que cette ironie s’applique à ces objets -et à ces êtres aussitôt qu’il commence de voir ces -défauts. «Tout ce qui me faisait frémir d’amour -dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait presque -aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de -l’ironie et de l’amour devient même si rapide qu’elle -aboutit à la plus singulière des simultanéités et, -<span class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</span> -pour douloureuse qu’elle soit, elle ne tarde pas à -devenir aussi nécessaire, en vertu de cette loi des -réactions qui gouverne le monde moral comme le -monde physique. On se sent sentir davantage à sentir -par contradiction, mais il n’est pas de gymnastique -qui épuise davantage toutes les forces vitales -du cœur. Alors, à des dépenses excessives d’émotion -succèdent des atonies étranges, une mort intérieure -et cette triste, cette lourde sécheresse dont -<i>Adolphe</i> est le poème inimitable. Dans cette aridité -cependant que devenir, avec une sensibilité qui -souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de -galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés -pour échapper à l’<i>adolphisme</i>?—Il faut bien -créer des mots nouveaux pour des phénomènes -aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a conduit -M. Barrès à une audacieuse tentative pour -appliquer à ses propres émotions la dialectique -morale enseignée par les grands religieux, par les -François de Sales et les Ignace de Loyola, et c’est -toute la genèse de l’<i>Homme libre</i> que cette idée -dont je ne peux qu’indiquer ici le point de départ.</p> - -<p>«Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, -M. Maurice Barrès a trop de sincérité pour ne pas -le découvrir un jour. Ce jour-là, il prononcera la -phrase admirable de notre maître Michelet: «Je ne -peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares -de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. -Mais n’est-ce pas une communication avec un -hors de lui, n’est-ce pas une foi qu’il cherche quand -il parle de cet instinct des foules dont il a le si profond -amour? Ce besoin de l’action qui l’a saisi et -son socialisme attestent encore chez lui cette soif et -cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre -que lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une -<span class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</span> -vie morale, complète et féconde. Y parviendra-t-il? -Ce que l’action, telle qu’il l’a choisie, comporte de -médiocrités ambiantes n’est pas l’obstacle. Agir, -c’est toujours accepter la mesquinerie de conditions -autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient -que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques -notes qui demanderaient un long développement, -j’ajouterai que je ne doute pas qu’elles ne paraissent -ridiculement solennelles à beaucoup, étant -donné que pour le monde notre ami est simplement -un jeune romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est -fait nommer député de Nancy dans le parti révisionniste, -comme Alcibiade fit couper la queue de -son chien légendaire,—par goût du tapage. Ceux -qui jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas -le respect religieux de cette force saine qui est le -talent. Pour moi, celui qui a écrit certaine page sur -le Christ de Léonard de Vinci est un artiste d’une -telle supériorité de pathétique et si fièrement doué, -que je crois lui devoir de le prendre comme il se -donne, comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une -âme très sérieuse et très profonde, et si sincère -même dans ses ironies, et c’est à cause de cela que je -regarde avec une si fraternelle anxiété son chemin -vers de nouvelles expériences et que j’attends, -comme je n’attends guère de livre, sa prochaine -œuvre, ce <i lang="la" xml:lang="la">Qualis artifex pereo!</i> qui achèvera les -<i>Barbares</i> et l’<i>Homme libre</i>. Et il faudra bien voir -alors autre chose qu’un décadent ou qu’un dilettante -dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus -original qui ait paru depuis Baudelaire.»</p> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Paul Bourget.</span></p> -</div> - - </div> - - <div class="newpage" id="Page_313"> - -<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<hr class="hr10" /> - -<table summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><b>La Mort de Venise.</b></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">I.—</td> - <td class="tdl">Jusqu’à midi dans ses quartiers pauvres.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_23">23</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">II.—</td> - <td class="tdl">Une soirée dans le silence et le vent de -la mort.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_37">37</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">III.—</td> - <td class="tdl">Les ombres qui flottent sur les couchants -de l’Adriatique.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">IV.—</td> - <td class="tdl">Le chant d’une beauté qui s’en va vers -la mort.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_109">109</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><b>Stanislas de Guaita (1861-1898).</b></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><b>Une Impératrice de la Solitude.</b></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_161">161</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">I.—</td> - <td class="tdl">Un petit étudiant corfiote.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_166">166</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">II.—</td> - <td class="tdl">Un spectacle somptueux et bizarre.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">III.—</td> - <td class="tdl">Une grande richesse d’émotivité.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">IV.—</td> - <td class="tdl">Que ne faisait-elle l’Impératrice!</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">V.—</td> - <td class="tdl">L’Achilleion.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">VI.—</td> - <td class="tdl">Sentimentalisme matérialiste.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_212">212</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">VII.—</td> - <td class="tdl">Anecdotes chétives et larges clartés.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">VIII.—</td> - <td class="tdl">Les violons chantent: «<span lang="la" xml:lang="la">Jam transiit</span>».</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_230">230</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdt">IX.—</td> - <td class="tdl">Rejetons la coupe à la mer.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><b>Souvenir de Pau en Béarn.</b></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_247">247</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><b>Leconte de Lisle.</b></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_259">261</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><b>Le 2 Novembre en Lorraine.</b></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl high" colspan="2"><span class="smcap">Notes.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_293">293</a></td> -</tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="sep2 cent cs8">6757-02.—Corbeil. Imprimerie Éd. <span class="smcap">Crété</span>.</p> - - </div> - - <div class="newpage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/couverture-4.jpg" alt="" title="" width="400" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="box sep4"> - -<p class="ssrf noind" id="note">Au lecteur.</p> - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, -mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont -été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins title="comme ceci">en -pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur sur le mot pour voir -l'orthographe originale.</p> - - </div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Amori et dolori sacrum, by Maurice Barrès - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMORI ET DOLORI SACRUM *** - -***** This file should be named 61108-h.htm or 61108-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/1/0/61108/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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