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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: OEuvres complètes de Marmontel, tome 8 - Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou - -Author: Jean-François Marmontel - -Release Date: January 3, 2020 [EBook #61088] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE MARMONTEL, TOME 8 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - - OEUVRES - COMPLÈTES - DE MARMONTEL. - - TOME VIII. - - _LES INCAS_, - OU - _LA DESTRUCTION DE L'EMPIRE DU PÉROU_. - - Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant - tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience - tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les - hommes par une douce persuasion. - - (FÉNELON, _Direction pour la conscience d'un Roi_.) - - - - - DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, - IMPRIMEUR DU ROI, DE L'INSTITUT ET DE LA MARINE, - RUE JACOB, Nº 24. - - - - - OEUVRES - COMPLÈTES - DE MARMONTEL, - DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. - - NOUVELLE ÉDITION - ORNÉE DE TRENTE-HUIT GRAVURES. - - TOME VIII. - - [F D] - - A PARIS, - CHEZ VERDIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR. - QUAI DES AUGUSTINS, Nº 25. - - 1819. - - - - -AU ROI DE SUÈDE. - - -SIRE, - -Cet hommage de la reconnaissance ne sera point souillé par l'adulation. -C'est à la Suède, heureuse de vous avoir remis le dépôt de sa liberté, à -la Suède, où règne à-présent la tranquillité, la concorde, la douce -autorité des lois, à la place des factions et des troubles de -l'anarchie; c'est à ce peuple trop long-temps divisé par des intérêts -étrangers, et tout-à-coup éclairé sur les siens, réuni, rendu à -lui-même, enfin délivré des entraves qui retenaient captives sa force et -sa vertu, c'est à lui, SIRE, à vous louer. - -J'espère bien consigner dans les fastes de vos augustes alliés cette -grande et première époque du règne de VOTRE MAJESTÉ, cette révolution si -évidemment nécessaire au bonheur de vos États, SIRE, puisqu'elle s'est -faite sans violence d'un côté, et sans résistance de l'autre. Mais ce -témoignage, que je rendrai au libérateur, au bienfaiteur de la Suède, ne -sera publié que lorsque je ne vivrai plus, et que la tombe, inaccessible -à l'espérance et à la crainte, garantira ma sincérité. - -Aujourd'hui, SIRE, c'est de ma propre gloire que je m'occupe, en -suppliant VOTRE MAJESTÉ de permettre que cet ouvrage paraisse au jour -sous ses auspices, comme un monument des bontés dont elle daigne -m'honorer. - -Que dis-je? Est-ce à moi, SIRE, est-ce à ma vaine gloire que je dois -penser dans ce moment? La moitié du globe opprimée, dévastée par le -fanatisme, est le tableau que je présente aux yeux de VOTRE MAJESTÉ; je -rouvre la plus grande plaie qu'ait jamais faite au genre humain le -glaive des persécuteurs; je dénonce à la religion le plus grand crime -que le faux zèle ait jamais commis en son nom: puis-je ne pas m'oublier -moi-même? - -C'est l'humanité, SIRE, outragée et foulée aux pieds par son plus cruel -ennemi, que je mets aujourd'hui sous la protection d'un roi sensible et -juste, ou plutôt de tous les bons rois, de tous les rois qui vous -ressemblent. Les attentats du fanatisme ne sont pas de ceux qu'il suffit -de déférer à la rigueur des lois: car les lois ne sont plus quand le -fanatisme domine. Tous les autres crimes ont à redouter ou le châtiment -ou l'opprobre; les siens portent un caractère qui en impose à -l'autorité, à la force, à l'opinion: un saint respect les garantit trop -souvent de la peine, et toujours de la honte; leur atrocité même imprime -une religieuse terreur; et si quelquefois ils sont punis, ils n'en sont -que plus révérés. Le fanatisme se regarde comme l'ange exterminateur. -Chargé des vengeances du ciel, il ne reconnaît ni frein, ni loi, ni juge -sur la terre. Au trône il oppose l'autel, aux rois il parle au nom d'un -dieu, aux cris de la nature et de l'humanité il répond par des -anathèmes. Alors tout se tait devant lui; l'horreur qu'il inspire est -muette. Tyran des ames et des esprits, il y étouffe le sentiment et la -lumière naturelle; il en chasse la honte, la pitié, le remords; plus -d'opprobre, plus de supplice capable de l'intimider: tout est pour lui -gloire et triomphe. Que lui opposer, même du haut du trône qu'il regarde -du haut des cieux? Peuples et rois, tout se confond devant celui qui ne -distingue parmi les hommes que ses esclaves et ses victimes. C'est -sur-tout aux rois qu'il s'adresse, soit pour en faire ses ministres, -soit pour en faire des exemples plus éclatants de ses fureurs: car ils -ne sont sacrés pour lui, qu'autant qu'il est sacré pour eux. Aussi les -a-t-on vus cent fois le servir en le détestant, et de peur d'attirer sa -rage sur eux-mêmes, lui laisser dévorer sa proie, et lui livrer des -millions d'hommes pour l'assouvir et l'appaiser. Quel ennemi, SIRE, pour -les souverains, pour les pères des nations, qu'un monstre qui, jusques -dans leurs bras, déchire leurs enfants, sans qu'ils osent les lui -arracher! C'est donc aux rois à se liguer d'un bout du monde à l'autre, -pour l'étouffer dès sa naissance, ou plutôt avant sa naissance, avec la -superstition qui en est le germe et l'aliment. - -Vous êtes né, SIRE, pour donner de grands exemples à vos pareils; mais -peut-être ne serez-vous jamais plus utile et plus cher au monde, qu'en -invitant les rois à soutenir, d'une protection éclatante, les écrivains -qui prémunissent les générations futures contre les séductions et les -fureurs du fanatisme, et qui jettent dans les esprits cette lumière -vraiment céleste, ces grands principes d'humanité et de concorde -universelle, ces maximes enfin d'indulgence et d'amour, dont la -religion, ainsi que la nature, a fait l'abrégé de ses lois et l'essence -de sa morale. - - Je suis avec le plus profond respect, - SIRE, - DE VOTRE MAJESTÉ, - Le très-humble et très-obéissant serviteur, - MARMONTEL. - - - - -PRÉFACE. - - -Toutes les nations ont eu leurs brigands et leurs fanatiques, leurs -temps de barbarie, leurs accès de fureur. Les plus estimables sont -celles qui s'en accusent. Les Espagnols ont eu cette sincérité, si digne -de leur caractère. - -Jamais l'histoire n'a rien tracé de plus touchant, de plus terrible, que -les malheurs du Nouveau-Monde dans le livre de Las-Casas[1]. Cet apôtre -de l'Inde, ce vertueux prélat, ce témoin qu'a rendu célèbre sa sincérité -courageuse, compare les Indiens à des agneaux[2], et les Espagnols à des -tigres, à des loups dévorants, à des lions pressés d'une longue faim. -Tout ce qu'il dit dans son livre, il l'avait dit aux rois, au conseil de -Castille, au milieu d'une cour vendue à ces brigands qu'il accusait. -Jamais on n'a blâmé son zèle; on l'a même honoré: preuve bien éclatante -que les crimes qu'il dénonçait n'étaient ni permis par le prince, ni -avoués par la nation. - - [1] _La découverte des Indes Occidentales_, publiée en Espagne en - 1542, traduite en français, et imprimée à Paris, en 1687. - - [2] Christophe Colomb rendait aux Indiens le même témoignage. «Je - jure, disait-il à Ferdinand dans une de ses lettres, je jure à votre - majesté qu'il n'y a pas au monde un peuple plus doux.» - -On sait que la volonté d'Isabelle, de Ferdinand, de Ximenès, de -Charles-Quint, fut constamment de ménager les Indiens: c'est ce -qu'attestent toutes les ordonnances, tous les réglements faits pour -eux[3]. - - [3] «Ce que je vous pardonne le moins, disait Isabelle à Christophe - Colomb, c'est d'avoir ôté, malgré mes défenses, la liberté à un - grand nombre d'Indiens.» - - Le réglement de Ximenès portait que les Indiens seraient séparés des - Espagnols; qu'on les occuperait utilement, mais sans rigueur; qu'on - en formerait plusieurs villages; qu'on assignerait à chaque famille - un héritage qu'elle cultiverait à son profit, en payant un tribut - équitablement imposé. - - Dans une assemblée de théologiens et de jurisconsultes, qui se tint - à Burgos, le roi catholique, Ferdinand, déclara que les habitants du - Nouveau-Monde étaient libres, et qu'on devait les traiter comme - tels. «Votre majesté, dit Las-Casas à Charles-Quint, ordonna encore - la même chose l'an 1523.» Même décision en 1529, d'après une - conférence et de longs débats dans le conseil. - -Quant à ces crimes, dont l'Espagne s'est lavée en les publiant elle-même -et en les dévouant au blâme, on va voir que par-tout ailleurs les mêmes -circonstances auraient trouvé des hommes capables des mêmes excès. - -Les peuples de la zone tempérée, transplantés entre les tropiques, ne -peuvent, sous un ciel brûlant, soutenir de rudes travaux. Il fallait -donc, ou renoncer à conquérir le Nouveau-Monde, ou se borner à un -commerce paisible avec les Indiens, ou les contraindre, par la force, de -travailler à la fouille des mines et à la culture des champs. - -Pour renoncer à la conquête, il eût fallu une sagesse que les peuples -n'ont jamais eue, et que les rois ont rarement. Se borner à un libre -échange de secours mutuels eût été le plus juste: par de nouveaux -besoins et de nouveaux plaisirs, l'Indien serait devenu plus laborieux, -plus actif; et la douceur eût obtenu de lui ce que n'a pu la violence. -Mais le fort, à l'égard du faible, dédaigne ces ménagements: l'égalité -le blesse; il domine, il commande, il veut recevoir sans donner. Chacun, -en abordant aux Indes, était pressé de s'enrichir; et l'échange était un -moyen trop lent pour leur impatience. L'équité naturelle avait beau leur -crier: «Si vous ne pouvez pas vous-mêmes tirer du sein d'une terre -sauvage les productions, les métaux, les richesses qu'elle renferme, -abandonnez-la; soyez pauvres, et ne soyez pas inhumains.» Fainéants et -avares, ils voulurent avoir, dans leur oisiveté superbe, des esclaves et -des trésors. Les Portugais avaient déja trouvé l'affreuse ressource des -nègres; les Espagnols ne l'avaient pas: les Indiens, naturellement -faibles, accoutumés à vivre de peu, sans désirs, presque sans besoins, -amollis dans l'oisiveté, regardaient comme intolérables les travaux -qu'on leur imposait; leur patience se lassait et s'épuisait avec leur -force; la fuite, leur seule défense, les dérobait à l'oppression; il -fallut donc les asservir. Voilà tout naturellement les premiers pas de -la tyrannie. - -Les Castillans qui passèrent dans l'Inde avec Christophe Colomb, étaient -la lie de la nation, le rebut de la populace[4]. La misère, l'avidité, -la dissolution, la débauche, un courage déterminé, mais sans frein comme -sans pudeur, mêlé d'orgueil et de bassesse, formaient le caractère de -cette soldatesque, indigne de porter les drapeaux et le nom d'un peuple -noble et généreux. A la tête de ces hommes perdus, marchaient des -volontaires sans discipline et sans moeurs, qui ne connaissaient -d'honneur que celui de la bravoure, de droit que celui de l'épée, -d'objet digne de leurs travaux que le pillage et le butin; et ce fut à -ces hommes que l'amiral Colomb eut la malheureuse imprudence -d'abandonner les peuples qui se livraient à lui. - - [4] On y joignit les malfaiteurs. - -Les habitants de l'île Haïti[5] avaient reçu les Castillans comme des -dieux. Enchantés de les voir, empressés à leur plaire, ils venaient leur -offrir leurs biens avec la plus naïve joie et un respect qui tenait du -culte. Il dépendait des Castillans d'en être toujours adorés. Mais -Colomb voulut aller lui-même porter à la cour d'Espagne la nouvelle de -ses succès. Il partit[6], et laissa dans l'île, au milieu des Indiens, -une troupe de scélérats qui leur prirent de force leurs filles et leurs -femmes, en abusèrent à leurs yeux, et par toute sorte d'indignités, leur -ayant donné le courage du désespoir, se firent massacrer. - - [5] L'île espagnole, ou Saint-Domingue. - - [6] Il eut peur qu'un de ses lieutenants, appelé Pinçon, qui s'était - détaché de lui avec son navire, n'allât le premier en Espagne porter - la nouvelle de la découverte, et s'en attribuer l'honneur. - -Colomb, à son retour, apprit leur mort: elle était juste; il aurait dû -la pardonner: il la vengea par une perfidie. Il tendit un piége au -cacique[7] qui avait délivré l'île de ces brigands, le fit prendre par -trahison, le fit embarquer pour l'Espagne. Toute l'île se souleva; mais -une multitude d'hommes nus, sans discipline et sans armes, ne put tenir -contre des hommes vaillants, aguerris, bien armés: le plus grand nombre -des Insulaires fut égorgé, le reste prit la fuite, ou subit le joug des -vainqueurs. Ce fut là que Colomb apprit aux Espagnols à faire poursuivre -et dévorer les Indiens par des chiens affamés, qu'on exerçait à cette -chasse[8]. - - [7] Le cacique s'appelait Caonabo. Le navire où il était embarqué, et - cinq autres navires prêts à mettre à la voile, furent brisés et - engloutis par une horrible tempête, avant d'être sortis du port. - - [8] «Ils leur sautaient à la gorge avec d'horribles hurlements, les - étranglaient d'abord, et les mettaient en pièces après les avoir - terrassés.» (_Las-Casas._) Croirait-on que les historiens ont pris - plaisir à faire un magnifique éloge de l'un de ces chiens, appelé - _Bézerillo_, «lequel, pour sa férocité et sa sagacité singulière à - distinguer un Indien d'avec un Espagnol, avait la même portion qu'un - soldat, non-seulement en vivres, mais en or, en esclaves, etc.»? Les - autres chiens n'avaient que la demi-paie; mais ils se nourrissaient - de la chair des Indiens qu'ils égorgeaient, ou que l'on égorgeait - pour eux. «On a vu, dit Las-Casas, des Espagnols assez inhumains - pour donner à manger de petits enfants à leurs chiens affamés. Ils - prenaient ces enfants par les deux jambes, et les mettaient en - quartiers.» - -Les Indiens, assujétis, gémirent quelque temps sous les dures lois que -les vainqueurs leur imposaient. Enfin, excédés, rebutés, ils se -sauvèrent sur les montagnes. Les Espagnols les poursuivirent, et en -tuèrent un grand nombre; mais ce massacre ne remédiait point à la -nécessité pressante où l'on était réduit: plus de cultivateurs, et -dès-lors plus de subsistance. On distribua aux Espagnols des terres que -les Indiens furent chargés de cultiver pour eux. La contrainte fut -effroyable. Colomb voulut la modérer; sa sévérité révolta une partie de -sa troupe: les coupables, selon l'usage, noircirent leur accusateur et -le perdirent à la cour. - -Celui qui vint prendre la place de Colomb[9], et qui le renvoya en -Espagne chargé de fers, pour avoir voulu mettre un frein à la licence, -se garda bien de l'imiter: il vit que le plus sûr moyen de s'attacher -des hommes ennemis de toute discipline, c'était de donner un champ libre -au désordre et au brigandage, dont il partagerait les fruits. Ce fut là -sa conduite. - - [9] François de Bovadilla. - -De la corvée à la servitude le passage est facile: ce tyran le franchit. -Les malheureux insulaires, dont on fit le dénombrement, furent divisés -par classes, et distribués comme un bétail dans les possessions -espagnoles, pour travailler aux mines et cultiver les champs. Réduits au -plus dur esclavage, ils y succombaient tous, et l'île allait être -déserte. La cour, informée de la dureté impitoyable du gouverneur, le -rappela; et par un événement qu'on regarde comme une vengeance du ciel, -à peine fut-il embarqué qu'il périt à la vue de l'île. Vingt-un navires -chargés de l'énorme quantité d'or qu'il avait fait tirer des mines, -furent abymés avec lui. Jamais l'océan, dit l'histoire, n'avait englouti -tant de richesses; j'ajouterai, ni un plus méchant homme. - -Son successeur[10] fut plus adroit, et ne fut pas moins inhumain. La -liberté avait été rendue aux insulaires; et dès-lors le travail des -mines et leur produit avaient cessé. Le nouveau tyran écrivit à -Isabelle, calomnia les Indiens, leur fit un crime de s'enfuir à -l'approche des Espagnols, et d'aimer mieux être vagabonds, que de vivre -avec des chrétiens, pour se faire enseigner leur loi: _comme s'ils -eussent été obligés de deviner_, observe Las-Casas, _qu'il y avait une -loi nouvelle_. - - [10] Nicolas Ovando. - -La reine donna dans le piége. Elle ne savait pas qu'en s'éloignant des -Espagnols, les Indiens fuyaient de cruels oppresseurs; elle ne savait -pas que, pour aller chercher et servir ces maîtres barbares, il fallait -que les Indiens quittassent leurs cabanes, leurs femmes, leurs enfants, -laissassent leurs terres incultes, et se rendissent au lieu marqué à -travers des déserts immenses, exposés à périr de fatigue et de faim. -Elle ordonna qu'on les obligerait à vivre en société et en commerce avec -les Espagnols, et que chacun de leurs caciques serait tenu de fournir un -certain nombre d'hommes pour les travaux qu'on leur imposerait. - -Il n'en fallut pas davantage. C'est la méthode des tyrans subalternes, -pour s'assurer l'impunité, de surprendre des ordres vagues, qui servent -au besoin de sauve-garde au crime, comme l'ayant autorisé. Le gouverneur -s'étant délivré, par la plus noire trahison, du seul peuple de l'île qui -pouvait se défendre[11], tout le reste fut opprimé[12]; et dans les -mines de Cibao il en périt un si grand nombre, que l'île fut bientôt -changée en solitude. Ce fut là comme le modèle de la conduite des -Espagnols dans tous les pays du Nouveau-Monde. De l'exemple on fit un -usage, et de l'usage un droit de tout exterminer. - - [11] Le peuple de Xaragua. - - [12] «Ceux qu'Ovando avait mis à la tête des troupes, avec ordre - d'ôter pour jamais aux Indiens le pouvoir de lui causer de - l'inquiétude, les réduisirent à de si cruelles extrémités, que ces - malheureux s'enfonçaient de rage leurs flèches dans le corps, les - retiraient, les mordaient, les brisaient, et en jetaient les débris - aux chrétiens, dont ils croyaient s'être vengés par cette insulte.» - (Herrera.) - -Or, que dans ces contrées, comme par-tout ailleurs, le fort ait subjugué -le faible; que pour avoir de l'or on ait versé du sang; que la paresse -et la cupidité aient fait réduire en servitude des peuples enclins au -repos, pour les forcer aux travaux les plus durs, ce sont des vérités -communes. On sait que l'amour des richesses et de l'oisiveté engendre -les brigands; on sait que dans l'éloignement les lois sont sans appui, -l'autorité sans force, la discipline sans vigueur; que les rois qu'on -trompe de près, on les trompe encore mieux de loin; qu'il est aisé d'en -obtenir, par le mensonge et la surprise, des ordres dont ils -frémiraient, s'ils en prévoyaient les abus. - -Mais ce qui n'est pas dans la nature des hommes, même les plus pervers, -c'est ce que je vais rappeler. La plume m'est tombée de la main plus -d'une fois en l'écrivant; mais je supplie le lecteur de se faire un -moment la violence que je me suis faite. Il m'importe, avant d'exposer -le dessein de mon ouvrage, que l'objet en soit bien connu. C'est -Barthélemi de Las-Casas qui raconte ce qu'il a vu, et qui parle au -conseil des Indes. - -«Les Espagnols, montés sur de beaux chevaux, armés de lances et d'épées, -n'avaient que du mépris pour des ennemis si mal équipés; ils en -faisaient impunément d'horribles boucheries; ils ouvraient le ventre aux -femmes enceintes, pour faire périr leur fruit avec elles; ils faisaient -entre eux des gageures, à qui fendrait un homme avec le plus d'adresse -d'un seul coup d'épée, ou à qui lui enlèverait la tête de meilleure -grâce de dessus les épaules; ils arrachaient les enfants des bras de -leur mère, et leur brisaient la tête en les lançant contre des -rochers... Pour faire mourir les principaux d'entre ces nations, ils -élevaient un échafaud de perches. Après les y avoir étendus, ils -allumaient sous l'échafaud un petit feu, pour faire mourir lentement ces -malheureux, qui rendaient l'ame avec d'horribles hurlements, pleins de -rage et de désespoir. Je vis un jour quatre ou cinq des plus illustres -de ces insulaires qu'on brûlait de la sorte; mais, comme les cris -effroyables qu'ils jetaient dans les tourments étaient incommodes à un -capitaine espagnol, et l'empêchaient de dormir, il commanda qu'on les -étranglât promptement. Un officier dont je connais le nom, et dont on -connaît les parents à Séville, leur mit un bâillon à la bouche, pour les -empêcher de crier, et pour avoir le plaisir de les faire griller à son -aise, jusqu'à ce qu'ils eussent rendu l'ame dans ce tourment. J'ai été -témoin oculaire de toutes ces cruautés, et d'une infinité d'autres que -je passe sous silence.» - -Le volume d'où j'ai tiré cet amas d'abominations, n'est qu'un recueil de -récits tout semblables; et quand on a lu ce qui s'est passé dans l'île -espagnole, on sait ce qui s'est pratiqué dans toutes les îles du Golfe; -sur les côtes qui l'environnent, au Mexique, et dans le Pérou. - -Quelle fut la cause de tant d'horreurs dont la nature est épouvantée? Le -fanatisme: il en est seul capable; elles n'appartiennent qu'à lui. - -Par le fanatisme, j'entends l'esprit d'intolérance et de persécution, -l'esprit de haine et de vengeance, pour la cause d'un Dieu que l'on -croit irrité, et dont on se fait les ministres. Cet esprit régnait en -Espagne, et il avait passé en Amérique avec les premiers conquérants. -Mais, comme si on eût craint qu'il ne se ralentît, on fit un dogme de -ses maximes, un précepte de ses fureurs. Ce qui d'abord n'était qu'une -opinion, fut réduit en système. Un pape y mit le sceau de la puissance -apostolique, dont l'étendue était alors sans bornes: il traça une ligne -d'un pôle à l'autre, et de sa pleine autorité, il partagea le -Nouveau-Monde entre deux couronnes exclusivement[13]. Il réservait au -Portugal tout l'orient de la ligne tracée; donnait tout l'occident à -l'Espagne, et autorisait ses rois à subjuguer, _avec l'aide de la divine -clémence_, et amener à la foi chrétienne les habitants de toutes les -îles et terre-ferme qui seraient de ce côté-là. La bulle[14] est de -l'année 1493, la première du pontificat d'Alexandre VI. - - [13] On sait que François Ier demandait à voir l'article du testament - d'Adam qui avait exclu le roi de France du partage du Nouveau-Monde. - - [14] _Decretum et indultum Alexandri Sexti, super expeditione in - Barbaros Novi Orbis, quos _Indos_ vocant_. - -Or on va voir quel fut le système élevé sur cette base, et que de tous -les crimes des Borgia, cette bulle fut le plus grand. - -Le droit de subjuguer les Indiens une fois établi, on envoya d'Espagne -en Amérique une formule pour les sommer de se rendre[15]. Dans cette -formule, approuvée et vraisemblablement dictée par des docteurs en -théologie, il était dit que Dieu avait donné le gouvernement et la -souveraineté du monde à un homme appelé Pierre; qu'à lui seul avait été -attribué le nom de _Pape_, parce qu'il est père et gardien de tous les -hommes; que ceux qui vivaient en ce temps-là lui obéissaient et -l'avaient reconnu pour le maître du monde; qu'au même titre, l'un de ses -successeurs avait fait donation aux rois de Castille de ces îles et -terre-ferme de la mer océane; que tous les peuples auxquels cette -donation avait été notifiée, s'étaient soumis au pouvoir de ces rois, et -avaient embrassé le christianisme de bonne volonté, sans condition ni -récompense. «Si vous faites de même, ajoutait l'Espagnol qui parlait -dans cette formule, vous vous en trouverez bien, comme presque tous les -habitants des autres îles s'en sont bien trouvés... Mais, au contraire, -si vous ne le faites pas, ou si par malice vous apportez du retardement -à le faire, je vous déclare et vous assure qu'_avec l'aide de Dieu_, je -vous ferai la guerre à toute outrance; que je vous attaquerai de toutes -parts et de toutes mes forces; que je vous assujettirai sous le joug de -l'obéissance de l'église et du roi. Je prendrai vos femmes et vos -enfants, je les rendrai esclaves, je les vendrai, ou les emploierai -suivant la volonté du roi; j'enlèverai vos biens et vous ferai _tous les -maux imaginables_; comme à des sujets rebelles et désobéissants; et je -proteste que _les massacres et tous les maux qui en résulteront_, ne -viendront que de votre faute, non de celle du roi, ni de la mienne, ni -des seigneurs qui m'ont accompagné.» - - [15] Le premier qui employa cette formule fut Alfonse Ojeda, en 1510. - «Elle a servi, dit Herrera, dans toutes les autres occasions où les - Castillans ont voulu s'ouvrir l'entrée de quelques pays.» - -Ainsi fut réduit en système le droit d'asservir, d'opprimer, -d'exterminer les Indiens; et toutes les fois que cette grande cause fut -débattue devant les rois d'Espagne, le conseil vit en même temps des -théologiens réclamer, au nom du ciel, les droits de la nature, et des -théologiens opposer à ces droits l'intérêt de la foi, l'exemple des -Hébreux, celui des Grecs et des Romains, et l'autorité d'Aristote, -lequel décidait, disait-on, que les Indiens étaient nés pour être -esclaves des Castillans[16]. - - [16] Dans la fameuse conférence de Barthélemi de Las-Casas avec - l'évêque du Darien, Dom Juan de Quévédo, l'évêque osa déclarer que - les Indiens lui avaient tous paru nés pour la servitude. - - Le docteur Sépulvéda, gagné par les grands de la cour, qui avaient - des possessions dans l'Inde, fit un livre où il soutenait que les - guerres des Espagnols dans le Nouveau-Monde étaient non-seulement - permises, mais nécessaires pour y établir la foi, et que les - Espagnols étaient fondés en droit pour subjuguer les Indiens. - - Las-Casas, que l'on mit aux prises avec ce docteur forcené, - répondait que les Indiens étaient capables de recevoir la foi, de - prendre de bonnes habitudes, et d'exercer les actes de toutes les - vertus; mais qu'il fallait les y engager par la persuasion et par de - bons exemples; et il proposait pour modèles les apôtres et les - martyrs. Mais Sépulvéda lui opposa le _Compelle intrare_, et le - Deutéronome, où il est dit: «Quand vous vous présenterez pour - attaquer une place, vous offrirez d'abord la paix aux habitants, et - s'ils l'acceptent, et qu'ils vous livrent les portes de la ville, - vous ne leur ferez aucun mal, et vous les recevrez au nombre de vos - tributaires; mais s'ils prennent les armes pour se défendre, vous - les passerez tous au fil de l'épée, sans épargner les femmes ni les - enfants.» - -Or, dès qu'une question de cette importance dégénère en controverse, on -sent quelle est, dans les conseils, l'incertitude et l'irrésolution sur -le parti que l'on doit prendre, et combien le plus violent a d'avantage -sur le plus modéré[17]. La cause de la justice et de la vérité n'a pour -elle que leurs amis, et c'est le petit nombre; la cause des passions a -pour elle tous les hommes qu'elle intéresse ou qu'elle peut intéresser, -d'autant plus ardents à saisir l'opinion favorable au désordre, qu'elle -les sauve de la honte, leur assure l'impunité, et les délivre du -remords. - - [17] On en vit un exemple lorsque les moines Jéronimites furent - chargés, en qualité de commissaires, de faire exécuter le réglement - de Ximenès. Ce réglement portait que les départements où l'on avait - distribué les Indiens, seraient abolis. Cet article, d'où dépendait - le salut des Indiens, fut sans effet; et la servitude subsista par - la faiblesse et l'infidélité de ces indignes commissaires. - -C'est cette opinion, combinée avec l'orgueil et l'avarice, qui, dans -l'ame des Castillans, ferma, pour ainsi dire, tout accès à l'humanité; -en sorte que les Indiens ne furent à leurs yeux qu'une espèce de bêtes -brutes, condamnées par la nature à obéir et à souffrir; qu'une race -impie et rebelle, qui, par ses erreurs et ses crimes, méritait tous les -maux dont on l'accablerait; en un mot, que les ennemis d'un Dieu qui -demandait vengeance, et auquel on se croyait sûr de plaire en les -exterminant. - -Je laisse à la cupidité, à la licence, à la débauche, toute la part -qu'elles ont eue aux forfaits de cette conquête; je n'en réserve au -fanatisme que ce qui lui est propre, la cruauté froide et tranquille, -l'atrocité qui se complaît dans l'excès des maux qu'elle invente, la -rage aiguisée à plaisir[18]. Est-il concevable en effet que la douceur, -la patience, l'humilité des Indiens, l'accueil si tendre et si touchant -qu'ils avaient fait aux Espagnols, ne les eussent point désarmés, si le -fanatisme ne fût venu les endurcir et les pousser au crime? Et à quelle -autre cause imputer leur furie? Le brigandage, sans mélange de -superstition, peut-il aller jusqu'à déchirer les entrailles aux femmes -enceintes, jusqu'à égorger les vieillards et les enfants à la mamelle, -jusqu'à se faire un jeu d'un massacre inutile, et une émulation -diabolique de la rage des Phalaris? La nature, dans ses erreurs, peut -quelquefois produire un semblable monstre; mais des troupes d'hommes -atroces pour le plaisir de l'être, des colonies d'hommes-tigres passent -les bornes de la nature. Les forcenés! en égorgeant, en faisant brûler -tout un peuple, ils invoquaient Dieu et ses saints! Ils élevaient treize -gibets et y attachaient treize Indiens, en l'honneur, disaient-ils, de -Jésus-Christ et des douze apôtres! Était-ce impiété, ou fanatisme? Il -n'y a point de milieu; et l'on sait bien que les Espagnols, dans ce -temps-là comme dans celui-ci, n'étaient rien moins que des impies. J'ai -donc eu raison d'attribuer au fanatisme ce que toute la malice du coeur -humain n'eût jamais fait sans lui; et à qui se refuserait encore à -l'évidence, je demanderais si les Espagnols, en guerre avec des -catholiques, en auraient donné la chair à dévorer à leurs chiens? s'ils -auraient tenu boucherie ouverte des membres de Jésus-Christ? - - [18] Les cruautés que les sauvages du Canada exercent sur leurs - captifs sont réciproques, et du moins leur furie est aiguisée par la - vengeance. Mais que des hommes soient pires que des tigres envers - des hommes plus doux que des agneaux, c'est ce que la nature n'a - jamais produit sans le concours du fanatisme; et il faut croire que - les Espagnols qui passaient en Amérique, étaient une espèce de - monstres unique dans l'univers, ou reconnaître une cause qui les - avait dénaturés. - -Les partisans du fanatisme s'efforcent de le confondre avec la religion: -c'est là leur sophisme éternel. Les vrais amis de la religion la -séparent du fanatisme, et tâchent de la délivrer de ce serpent caché et -nourri dans son sein. Tel est le dessein qui m'anime. - -Ceux qui pensent que la victoire est décidée sans retour en faveur de la -vérité, que le fanatisme est aux abois, que les autels qu'il embrassait -ne sont plus pour lui un asyle, regarderont mon ouvrage comme tardif et -superflu: fasse le ciel qu'ils aient raison! Je serais indigne de -défendre une si belle cause, si j'étais jaloux du succès qu'elle aurait -eu avant moi et sans moi. Je sais que l'esprit dominant de l'Europe n'a -jamais été si modéré; mais je répète ici ce que j'ai déja dit, qu'_il -faut prendre le temps où les eaux sont basses, pour travailler aux -digues_. - -Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce sans détour, de -contribuer, si je le puis, à faire détester de plus en plus ce fanatisme -destructeur; d'empêcher, autant qu'il est en moi, qu'on ne le confonde -jamais avec une religion compâtissante et charitable, et d'inspirer pour -elle autant de vénération et d'amour, que de haine et d'exécration pour -son plus cruel ennemi. - -J'ai mis sur la scène, d'après l'histoire, des fourbes et des -fanatiques; mais je leur ai opposé de vrais chrétiens. Barthélemi de -Las-Casas est le modèle de ceux que je révère: c'est en lui que j'ai -voulu peindre la foi, la piété, le zèle pur et tendre, enfin l'esprit du -christianisme dans toute sa simplicité. Fernand de Luques, Davila, -Vincent de Valverde, Requelme, sont les exemples du fanatisme qui -dénature l'homme et qui pervertit le chrétien: c'est en eux que j'ai mis -ce zèle absurde, atroce, impitoyable, que la religion désavoue, et qui, -s'il était pris pour elle, la ferait détester. Voilà, je crois, mon -intention assez clairement exposée, pour convaincre de mauvaise foi ceux -qui feraient semblant de s'y être mépris. - - - - -LES INCAS. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - -L'empire du Mexique était détruit; celui du Pérou fleurissait encore; -mais, en mourant, l'un de ses monarques l'avait partagé entre ses deux -fils. Cusco avait son roi, Quito avait le sien. Le fier Huascar, roi de -Cusco, avait été cruellement blessé d'un partage qui lui enlevait la -plus belle de ses provinces, et ne voyait dans Ataliba qu'un usurpateur -de ses droits. Cependant un reste de vénération pour la mémoire du roi -son père réprimait son ressentiment; et au sein d'une paix trompeuse et -peu durable, tout l'empire allait célébrer la grande fête du soleil[19]. - - [19] A l'équinoxe de septembre. On appelait cette fête _Citua Raïmi_. - Voyez _Garcilasso, liv. 2, chap. 22_. - -Le jour marqué pour cette fête, était celui où le dieu des incas, le -soleil, en s'éloignant du nord, passait sur l'équateur, et se reposait, -disait-on, sur les colonnes de ses temples. La joie universelle annonce -l'arrivée de ce beau jour; mais c'est sur-tout dans les murs de Quito, -dans ses délicieux vallons, que cette sainte joie éclate. De tous les -climats de la terre, aucun ne reçoit du soleil une si favorable et si -douce influence; aucun peuple aussi ne lui rend un hommage plus -solennel. - -Le roi, les incas, et le peuple, sur le vestibule du temple où son image -est adorée, attendent son lever dans un religieux silence. Déja l'étoile -de Vénus, que les Indiens nomment l'_astre à la brillante -chevelure_[20], et qu'ils révèrent comme le favori du soleil, donne le -signal du matin. A peine ses feux argentés étincellent sur l'horizon, un -doux frémissement se fait entendre autour du temple. Bientôt l'azur du -ciel pâlit vers l'orient; des flots de pourpre et d'or peu-à-peu s'y -répandent, la pourpre à son tour se dissipe, l'or seul, comme une mer -brillante, inonde les plaines du ciel. L'oeil attentif des Indiens -observe ces gradations, et leur émotion s'accroît à chaque nuance -nouvelle. On dirait que la naissance du jour est un prodige nouveau pour -eux; et leur attente est aussi timide que si elle était incertaine. - - [20] _Chasca_, chevelue. - -Soudain la lumière à grands flots s'élance de l'horizon vers les voûtes -du firmament; l'astre qui la répand s'élève; et la cime du Cayambur[21] -est couronnée de ses rayons. C'est alors que le temple s'ouvre, et que -l'image du soleil, en lames d'or, placée au fond du sanctuaire, devient -elle-même resplendissante à l'aspect du dieu qui la frappe de son -immortelle clarté. Tout se prosterne, tout l'adore; et le pontife[22], -au milieu des incas et du choeur des vierges sacrées, entonne l'hymne -solennelle, l'hymne auguste, qu'au même instant des millions de voix -répètent, et qui, de montagne en montagne, retentit des sommets de -Pambamarca jusques par-delà le Potose. - - [21] Cayamburo ou Cayamburco, montagne au nord de Quito. - - [22] Le sacerdoce résidait dans la famille des incas. Le grand-prêtre - du soleil devait être oncle ou frère du roi. On l'appelait _Villuma_ - ou _Villacuma_, diseur d'oracles. - -CHOEUR DES INCAS. - -Ame de l'univers! toi qui, du haut des cieux, ne cesses de verser au -sein de la nature, dans un océan de lumière, la chaleur, et la vie, et -la fécondité; soleil, reçois les voeux de tes enfants et d'un peuple -heureux qui t'adore. - -LE PONTIFE, _seul_. - -O roi, dont le trône sublime brille d'un éclat immortel, avec quelle -imposante majesté tu domines dans le vaste empire des airs! Quand tu -parais dans ta splendeur, et que tu agites sur ta tête ton diadème -étincelant, tu es l'orgueil du ciel et l'amour de la terre. Que sont-ils -devenus, ces feux qui parsemaient les voiles de la nuit? Ont-ils pu -soutenir un rayon de ta gloire? Si tu ne t'éloignais, pour leur céder la -place, ils resteraient ensevelis dans l'abyme de ta lumière; ils -seraient dans le ciel comme s'ils n'étaient pas. - -CHOEUR DES VIERGES. - -O délices du monde! heureuses les épouses qui forment ta céleste -cour[23]! que ton réveil est beau! quelle magnificence dans l'appareil -de ton lever! quel charme répand ta présence! les compagnes de ton -sommeil soulèvent les rideaux de pourpre du pavillon où tu reposes, et -tes premiers regards dissipent l'immense obscurité des cieux. O! quelle -dut être la joie de la nature, lorsque tu l'éclairas pour la première -fois! Elle s'en souvient; et jamais elle ne te revoit sans ce -tressaillement qu'éprouve une fille tendre au retour d'un père adoré, -dont l'absence l'a fait languir. - - [23] Il nous reste une hymne péruvienne, adressée à une fille céleste, - qui, dans la mythologie du pays, faisait l'office des Hyades. On va - voir dans cette hymne quel était le tour et le caractère de la - poésie des Péruviens: «Belle fille, ton malin frère vient de casser - ta petite urne, où étaient enfermés l'éclair, le tonnerre et la - foudre, et d'où ils se sont échappés. Pour toi, tu ne verses sur - nous que la neige et les douces pluies. C'est le soin que t'a confié - celui qui régit l'univers.» - -LE PONTIFE, _seul_. - -Ame de l'univers! sans toi le vaste océan n'était qu'une masse immobile -et glacée; la terre, qu'un stérile amas de sable et de limon; l'air, -qu'un espace ténébreux. Tu pénétras les éléments de ta chaleur vive et -féconde; l'air devint fluide et subtil, les ondes souples et mobiles, la -terre fertile et vivante; tout s'anima, tout s'embellit: ces éléments, -qu'un froid repos tenait dans l'engourdissement, firent une heureuse -alliance: le feu se glisse au sein de l'onde; l'onde, divisée en -vapeurs, s'exhale et se filtre dans l'air; l'air dépose au sein de la -terre les germes précieux de la fécondité; la terre enfante et reproduit -sans cesse les fruits de cet amour, sans cesse renaissant, que tes -rayons ont allumé. - -CHOEUR DES INCAS. - -Ame de l'univers, ô soleil! es-tu seul l'auteur de tous les biens que tu -nous fais? n'es-tu que le ministre d'une cause première, d'une -intelligence au-dessus de toi? Si tu n'obéis qu'à ta volonté, reçois nos -voeux reconnaissants; mais si tu accomplis la loi d'un être invisible et -suprême[24], fais passer nos voeux jusqu'à lui: il doit se plaire à être -adoré dans sa plus éclatante image. - - [24] Ce dieu inconnu s'appelait _Pacha-Camac_, celui qui anime le - monde. Les Incas avaient laissé subsister son temple dans la vallée - de son nom, à trois lieues de Lima, où il était adoré. Les Indiens, - ses adorateurs, ne lui offraient point de sacrifices. - -LE PEUPLE. - -Ame de l'univers, père de Manco, père de nos rois, ô soleil! protége ton -peuple, et fais prospérer tes enfants! - - - - -CHAPITRE II. - - -Le premier des Incas, fondateur de Cusco, avait institué, en l'honneur -du soleil, quatre fêtes qui répondaient aux quatre saisons de -l'année[25]; mais elles rappelaient à l'homme des objets plus -intéressants, la naissance, le mariage, la paternité, et la mort. - - [25] Quoique les saisons ne soient pas distinctes dans les climats du - Pérou, on ne laissait pas d'y diviser l'année par les deux solstices - et les deux équinoxes: ce qui répond à nos quatre saisons. - -La fête qu'on célébrait alors était celle de la naissance; et les -cérémonies de cette fête consacraient l'autorité des lois, l'état des -citoyens, l'ordre et la sûreté publique. - -D'abord il se forme autour de l'Inca vingt cercles de jeunes époux qui -lui présentent, dans des corbeilles, les enfants nouvellement nés. Le -monarque leur donne le salut paternel. «Enfants, dit-il, votre père -commun, le fils du soleil, vous salue. Puisse le don de la vie vous être -cher jusqu'à la fin! puissiez-vous ne jamais pleurer le moment de votre -naissance! Croissez, pour m'aider à vous faire tout le bien qui dépend -de moi, et à vous épargner ou adoucir les maux qui dépendent de la -nature.» - -Alors les dépositaires des lois en déploient le livre auguste. Ce livre -est composé de cordons de mille couleurs[26]; des noeuds en sont les -caractères; et ils suffisent à exprimer des lois simples comme les -moeurs et les intérêts de ces peuples. Le pontife en fait la lecture; le -prince et les sujets entendent de sa bouche quels sont leurs devoirs et -leurs droits. - - [26] Ces cordons s'appelaient _Quippos_, et ceux qui les gardaient - _Quippocamaïs_, chargés des _Quippos_. - -La première de ces lois leur prescrit le culte. Ce n'est qu'un tribut -solennel de reconnaissance et d'amour: rien d'inhumain, rien de pénible; -des prières, des voeux, quelques offrandes pures; des fêtes où la piété -se concilie avec la joie: tel est ce culte, la plus douce erreur, la -plus excusable, sans doute, où pût s'égarer la raison. - -La seconde loi s'adresse au monarque: elle lui fait un devoir d'être -équitable comme le soleil, qui dispense à tous sa lumière; d'étendre, -comme lui, son heureuse influence, et de communiquer à ce qui -l'environne sa bienfaisante activité; de voyager dans son empire, car la -terre fleurit sous les pas d'un bon roi; d'être accessible et populaire, -afin que, sous son règne, l'homme injuste ne dise pas: _que m'importent -les cris du faible?_ de ne point détourner la vue à l'approche des -malheureux, car s'il est affligé d'en voir, il se reprochera d'en faire; -et celui-là craint d'être bon, qui ne veut pas être attendri. Elle lui -recommande un amour généreux, un saint respect pour la vérité, guide et -conseil de la justice, et un mépris mêlé d'horreur pour le mensonge, -complice de l'iniquité. Elle l'exhorte à conquérir, à dominer par les -bienfaits, à épargner le sang des hommes, à user de ménagement et de -patience envers les rebelles, de clémence envers les vaincus. - -La même loi s'adresse encore à la famille des Incas: elle les oblige à -donner l'exemple de l'obéissance et du zèle, à user avec modestie des -priviléges de leur rang, à fuir l'orgueil et la mollesse; car l'homme -oisif pèse à la terre, et l'orgueilleux la fait gémir. - -La troisième imposait aux peuples le plus inviolable respect pour la -famille du soleil, une obéissance filiale envers celui de ses enfants -qui régnait sur eux en son nom, un dévouement religieux au bien commun -de son empire. - -Après cette loi, venait celle qui cimentait les noeuds du sang et de -l'hymen, et qui, sur des peines sévères, assurait la foi conjugale[27] -et l'autorité paternelle, les deux supports des bonnes moeurs. - - [27] L'Inca lui seul, afin d'étendre et de perpétuer la branche aînée - de la famille du Soleil, pouvait épouser plusieurs femmes. - -La loi du partage des terres prescrivait aussi le tribut. De trois -parties égales du terrain cultivé, l'une appartenait au soleil, l'autre -à l'Inca, et l'autre au peuple. Chaque famille avait son apanage; et -plus elle croissait en nombre, plus on étendait les limites du champ qui -devait la nourrir. C'est à ces biens que se bornaient les richesses d'un -peuple heureux. Il possédait en abondance les plus précieux des métaux, -mais il les réservait pour décorer ses temples et les palais de ses -rois. L'homme, en naissant, doté par la patrie[28], vivait riche de son -travail, et rendait en mourant ce qu'il avait reçu. Si le peuple, pour -vivre dans une douce aisance, n'avait pas assez de ses biens, ceux du -soleil y suppléaient[29]. Ces biens n'étaient point engloutis par le -luxe du sacerdoce; il n'en restait dans les mains pures des saints -ministres des autels que ce qu'en exigeaient les besoins de la vie: non -que la loi leur en fixât l'usage, mais leur piété modeste et simple ne -voyait rien que d'avilissant dans le faste et dans la mollesse; ils -avaient mis leur dignité dans l'innocence et la vertu. - - [28] A chaque enfant mâle, une portion de terrain égale à celle du - père; à chaque fille, une moitié. - - [29] La laine des troupeaux du Soleil et de l'Inca était distribuée au - peuple. Le coton se distribuait de même dans les pays où il fallait - être plus légèrement vêtu. - -La loi du tribut n'exigeait que le travail et l'industrie. Ce tribut se -payait d'abord à la nature: jusqu'à cinq lustres accomplis, le fils se -devait à son père, et l'aidait dans tous ses travaux. Les champs des -orphelins, des veuves, des infirmes étaient cultivés par le peuple[30]. -Au nombre des infirmités était comprise la vieillesse: les pères qui -avaient la douleur de survivre à leurs enfants, ne languissaient pas -sans secours; la jeunesse de leur tribu était pour eux une famille: la -loi les consolait du malheur de vieillir. Quand le soldat était sous les -armes, on cultivait pour lui son champ; ses enfants jouissaient du droit -des orphelins, sa femme de celui des veuves; et s'il mourait dans les -combats, l'État lui-même prenait pour eux les soins d'un père et d'un -époux. - - [30] Le peuple occupé à ces travaux se nourrissait à ses dépens. - -Le peuple cultivait d'abord le domaine du soleil, puis l'héritage de la -veuve, de l'orphelin, et de l'infirme; après cela, chacun vaquait à la -culture de son champ. Les terres de Inca terminaient les travaux: le -peuple s'y rendait en foule, et c'était pour lui une fête. Paré comme -aux jours solennels, il remplissait l'air de ses chants[31]. - - [31] Le refrain de ces chants était _Hailli_, triomphe. - -La tâche des travaux publics était distribuée avec une équité qui la -rendait légère. Aucun n'en était dispensé; tous y apportaient le même -zèle. Les temples et les forteresses, les ponts d'osier qui traversaient -les fleuves, les voies publiques, qui s'étendaient du centre de l'empire -jusqu'à ses frontières, étaient des monuments, non pas de servitude, -mais d'obéissance et d'amour. Ils ajoutaient à ce tribut celui des -armes, dont on faisait d'effrayants amas pour la guerre: c'étaient des -haches, des massues, des lances, des flèches, des arcs, de frêles -boucliers: vaine défense, hélas! contre ses foudres de l'Europe qu'ils -virent bientôt éclater! - -Tout, dans les moeurs, était réduit en lois: ces lois punissaient la -paresse et l'oisiveté[32], comme celles d'Athènes; mais, en imposant le -travail, elles écartaient l'indigence; et l'homme, forcé d'être utile, -pouvait du moins espérer d'être heureux. Elles protégeaient la pudeur, -comme une chose inviolable et sainte; la liberté, comme le droit le plus -sacré de la nature; l'innocence, l'honneur, le repos domestique, comme -des dons du ciel qu'il fallait révérer. - - [32] Chez les Péruviens, ni les aveugles, ni les muets, n'étaient - dispensés du travail; les enfants mêmes, dès l'âge de cinq ans, - étaient occupés à éplucher le coton et à égrener le maïs. - -La loi qui faisait grâce aux enfants encore dans l'âge de l'innocence, -portait sa rigueur sur les pères, et punissait en eux le vice qu'ils -avaient nourri, ou qu'ils n'avaient point étouffé. Mais jamais le crime -des pères ne retombait sur les enfants: le fils du coupable puni le -remplaçait sans honte et sans reproche; on ne lui en retraçait l'exemple -que pour l'instruire à l'éviter. - -Ce fut par-tout le caractère de la théocratie d'exagérer la rigueur des -peines: mais chez un peuple laborieux, occupé, satisfait de son égalité, -sûr d'un bien-être simple et doux, sans ambition, sans envie, exempt de -nos besoins fantasques et de nos vices raffinés, ami de l'ordre, qui -n'était que le bonheur public distribué sur tous, attaché par -reconnaissance au gouvernement juste et sage qui faisait sa félicité, -l'habitude des bonnes moeurs rendait les lois comme inutiles: elles -étaient préservatives, et presque jamais vengeresses. - -On en voyait l'exemple dans cette loi terrible, qui regardait la -violation du voeu des vierges du soleil. O! comment, chez un peuple si -modéré, si doux, pouvait-il exister une loi si cruelle? Le fanatisme ne -croit jamais venger assez le dieu dont il est le ministre; et c'était -lui qui, chez ce peuple, le plus humain qui fût au monde, avait prononcé -cette loi. Pour expier l'injure d'un amour sacrilége, et appaiser un -dieu jaloux, non-seulement il avait voulu que l'infidèle prêtresse fût -ensevelie vivante[33], et le séducteur dévoué au supplice le plus -honteux; il enveloppait dans le crime la famille des criminels: pères, -mères, frères et soeurs, jusqu'aux enfants à la mamelle, tout devait -périr dans les flammes; le lieu même de la naissance des deux impies -devait être à jamais désert. Aussi quand le pontife, en prononçant la -loi, nomma le crime et dit quelle en serait la peine, il frissonna, -glacé d'horreur; son front pâlit, ses cheveux blancs se hérissèrent sur -sa tête, et ses regards, attachés à la terre, n'osèrent de long-temps se -tourner vers le ciel. - - [33] C'est une chose remarquable, que la superstition eût imaginé le - même supplice à Rome et à Cusco, pour punir la même faiblesse dans - les vierges de Vesta et dans celles du Soleil. - -Après la lecture des lois, le monarque levant les mains: «O soleil, -dit-il, ô mon père! si je violais tes lois saintes, cesse de m'éclairer; -commande au ministre de ta colère, au terrible _Illapa_[34], de me -réduire en poudre, et à l'oubli de m'effacer de la mémoire des mortels. -Mais, si je suis fidèle à ce dépôt sacré, fais que mon peuple, en -m'imitant, m'épargne la douleur de te venger moi-même; car le plus -triste des devoirs d'un monarque, c'est de punir.» - - [34] Sous le nom d'_Illapa_ étaient compris l'éclair, le tonnerre, et - la foudre. On les appelait les exécuteurs de la justice du Soleil. - -Alors les Incas, les caciques, les juges, les vieillards députés du -peuple, renouvellent tous la promesse de vivre et de mourir fidèles au -culte et aux lois du soleil. - -Les surveillants s'avancent à leur tour: leur titre[35] annonce -l'importance des fonctions dont ils sont chargés: ce sont les envoyés du -prince qui, revêtus d'un caractère aussi inviolable que la majesté même, -vont observer dans les provinces les dépositaires des lois, voir si le -peuple n'est point foulé; et au faible à qui le puissant a fait injure -ou violence, à l'indigent qu'on abandonne, à l'homme affligé qui gémit, -ils demandent: _Quel est le sujet de ta plainte? qui cause ta peine et -tes pleurs?_ Ils s'avancent donc, et ils jurent, à la face du soleil, -d'être équitables comme lui. L'Inca les embrasse, et leur dit: «Tuteurs -du peuple, c'est à vous que son bonheur est confié. Soleil, ajoute-t-il, -reçois le serment des tuteurs du peuple. Punis-moi, si je cesse de -protéger en eux la droiture et la vigilance; punis-moi, si je leur -pardonne la faiblesse ou l'iniquité.» - - [35] _Cucui-riroc_, ceux qui ont l'oeil à tout. - - - - -CHAPITRE III. - - -Un nouveau spectacle succède: c'est l'élite de la jeunesse, des choeurs -de filles et de garçons, tous d'une beauté singulière, tenant dans leurs -mains des guirlandes, dont ils viennent orner les colonnes sacrées, en -dansant alentour, et chantant les louanges du soleil et de ses enfants. -Leur robe, d'un tissu léger, formé du duvet d'un arbuste[36] qui croît -dans ces riches vallons, est égale en blancheur aux neiges des -montagnes: ses plis flottants laissent à la beauté toute la gloire de -ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux climats, tient lieu de -voile à la nature: le mystère est enfant du vice; et ce n'est point aux -yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir. - - [36] Le cotonnier. - -Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent de leurs -guirlandes, et cette chaîne mystérieuse exprime les douceurs de la -société, dont les lois forment les liens. - -Mais déja l'ombre des colonnes s'est retirée vers leur base; elle -s'abrége encore, et va s'évanouir. Alors éclatent de nouveau les chants -d'adoration et de réjouissance; et l'Inca, tombant à genoux au pied de -celle des colonnes où le trône d'or de son père étincelle de mille feux: -«Source intarissable de tous les biens; ô soleil, dit-il, ô mon père! il -n'est pas au pouvoir de tes enfants de te faire aucun don qui ne vienne -de toi. L'offrande même de tes bienfaits est inutile à ton bonheur comme -à ta gloire: tu n'as besoin, pour ranimer ton incorruptible lumière, ni -des vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos sacrifices. Les -moissons abondantes que ta chaleur mûrit, les fruits que tes rayons -colorent, les troupeaux à qui tu prépares les sucs des herbes et des -fleurs, ne sont des trésors que pour nous: les répandre, c'est t'imiter: -c'est le vieillard infirme, la veuve et l'orphelin qui les reçoivent en -ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un autel, que nous devons en -déposer l'hommage. Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que -comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour; pour moi, c'est un -engagement; pour les malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable -des droits qu'ils ont à mes bienfaits.» - -Tout le peuple, à ces mots, rend grâces au soleil, qui lui donne de si -bons rois; et le monarque, précédé du pontife, des prêtres, et des -vierges sacrées, va dans le temple offrir au dieu le sacrifice -accoutumé. - -Sur le vestibule du temple, se présentèrent aux yeux du prince trois -jeunes vierges nouvellement choisies, que leurs parents venaient -consacrer au soleil. Un léger tissu de coton les dérobait aux regards -des profanes: la nature, dans ces climats, n'avait jamais rien formé de -si beau. Les trois Incas, leurs pères, les menaient par la main; et -leurs mères, à leur côté, tenaient le bout de la ceinture, signe et gage -sacré de la chaste pudeur dont leur sagesse avait pris soin. - -Le roi, les saluant d'un air religieux, les introduit dans le temple; le -grand-prêtre les suit, et le temple est fermé. D'abord les trois vierges -s'inclinent devant l'image de leur époux, et au même instant le -grand-prêtre détache le voile qui les couvre. Le voile tombe; et que -d'attraits il expose à l'éclat du jour! Le monarque se crut ravi dans la -cour du soleil son père; il crut voir les femmes célestes, avec qui ce -dieu bienfaisant se délasse du soin d'éclairer l'univers. - -Deux de ces filles avaient la sérénité du bonheur peinte sur le visage, -et leur coeur, tout plein de leur gloire, ne mêlait au doux sentiment -d'une piété tendre et pure, l'amertume d'aucun regret; l'autre, et la -plus belle des trois, quoique avec la même candeur et la même innocence -qu'elles, laissait voir la mélancolie et la tristesse dans ses yeux. -Cora (c'était le nom de la jeune Indienne), avant de prononcer le voeu -qui la détachait des mortels, saisit les mains de son père, et les -baisant avec ardeur, ne laissa échapper d'abord qu'un timide et profond -soupir; mais bientôt, relevant ses beaux yeux sur sa mère, elle se jette -dans ses bras, elle inonde son sein de larmes, et s'écrie -douloureusement: «Ah! ma mère!» Ses parents, aveuglés par une piété -cruelle, ne virent, dans l'émotion et dans les regrets de leur fille, -que l'attendrissement de ses derniers adieux, et le combat d'un coeur -qui se détache de tout ce qu'il a de plus cher; elle-même n'attribua -qu'à la force des noeuds du sang et au pouvoir de la nature la douleur -qu'elle ressentait. «O le plus tendre et le meilleur des pères! ô mère -mille fois plus chère que la vie! il faut vous quitter pour jamais!» -Elle ne croyait pas sentir d'autres regrets: le prêtre y fut trompé -comme elle; et il lui laissa consommer son téméraire et cruel -dévouement. - -Cependant, lorsqu'on fit entendre à ces trois jeunes vierges la loi qui -attachait des peines si terribles à l'infraction de leur voeu, les deux -compagnes de Cora l'écoutèrent sans trouble et presque sans émotion; -elle seule, par un instinct qui lui présageait son malheur, sentit son -coeur saisi d'effroi: on vit ses couleurs s'effacer, ses yeux se couvrir -d'un nuage, les roses mêmes de sa bouche pâlir, se faner, et s'éteindre; -et ses lèvres tremblèrent en prononçant le voeu que son coeur devait -abjurer. Ce pressentiment n'éclaira ni ses parents, ni le pontife. On -soutint sa faiblesse, on appaisa son trouble, on l'enivra de la gloire -d'avoir un dieu pour époux; et Cora suivit ses compagnes dans -l'inviolable asyle des épouses du soleil. - -Alors le temple fut ouvert; et les Incas, ministres des autels, -commencèrent le sacrifice. - -Ce sacrifice est innocent et pur. Ce n'est plus ce culte féroce, qui -arrosait de sang humain les forêts de ces bords sauvages, lorsque une -mère déchirait elle-même les entrailles de ses enfants sur l'autel du -lion, du tigre, ou du vautour. L'offrande agréable au soleil, ce sont -les prémices des fruits, des moissons, et des animaux, que la nature a -destinés à servir d'aliments à l'homme. Une faible partie de cette -offrande est consumée sur l'autel; le reste est réservé au festin -solennel que le soleil donne à son peuple. - -Sous un portique de feuillages dont le temple est environné, le roi, les -Incas, les caciques, se distribuent parmi la foule, pour présider aux -tables où le peuple est assis. La première est celle des veuves, des -orphelins, et des vieillards; l'Inca l'honore de sa présence, comme père -des malheureux[37]. Tito Zoraï, son fils aîné, y est assis à sa droite. -Ce jeune prince, dont la beauté annonce une origine céleste, a rempli -son troisième lustre: il est dans l'âge où se fait l'épreuve du courage -et de la vertu[38]. Son père, qui en fait ses délices, s'applaudit de le -voir croître et s'élever sous ses yeux: jeune encore lui-même, il espère -laisser un sage sur le trône. Hélas! son espérance est vaine; les pleurs -de son vertueux fils n'arroseront point son tombeau. - - [37] L'un de ses titres était _Huaccha-cuyac_, ami des pauvres. - - [38] C'était l'âge de seize ans. - - - - -CHAPITRE IV. - - -Au festin succèdent les jeux. C'est là que les jeunes Incas, destinés à -donner l'exemple du courage et de la constance, s'exercent dans l'art -des combats. - -Ils commencent, au son des conques, par la flèche et le javelot; et le -vainqueur, dès qu'il est proclamé, voit le héros qui lui a donné le jour -s'avancer vers lui plein de joie et lui tendre les bras, en lui disant: -«Mon fils, tu me rappelles ma jeunesse, et tu honores mes vieux ans.» - -Vient ensuite la lutte; et c'est là que l'on voit tout ce que l'habitude -peut donner de ressort et d'énergie à la nature: c'est là qu'on voit des -combattants agiles et robustes s'élancer, se saisir, se presser -tour-à-tour, plier, se raffermir, et redoubler d'efforts pour s'enlever -ou pour s'abattre; s'échapper, pour reprendre haleine, revoler au -combat, se serrer de nouveau des noeuds de leurs bras vigoureux; -tour-à-tour immobiles, tour-à-tour chancelants, tomber, se rouler, se -débattre, et arroser l'herbe flétrie, des ruisseaux de sueur dont ils -sont inondés. - -Le combat, long-temps incertain, fait flotter l'ame de leurs parents -entre la crainte et l'espérance. La victoire enfin se déclare; mais les -vieillards, en décernant le prix du combat aux vainqueurs, ne dédaignent -pas de donner aux vaincus quelques louanges consolantes: car ils savent -que la louange est, dans les ames généreuses, le germe et l'aliment de -l'émulation. - -Dans le nombre de ceux à qui leur adversaire avait fait plier les -genoux, était le fils même du roi et son successeur à l'empire, le -sensible et fier Zoraï. Aucun des prix n'a honoré ses mains; il en verse -des larmes de dépit et de honte. L'un des vieillards s'en aperçoit, et -lui dit, pour le consoler: «Prince, le Soleil notre père est juste; il -donne la force et l'adresse à ceux qui doivent obéir, l'intelligence et -la sagesse à celui qui doit commander.» Le monarque entendit ces -paroles. «Vieillard, dit-il, laisse mon fils s'affliger et rougir de se -trouver plus faible et moins adroit que ses rivaux. Le crois-tu fait -pour languir sur le trône et pour vieillir dans le repos?» - -Le jeune prince, à cette voix, jeta un coup-d'oeil de reproche sur le -vieillard qui l'avait flatté, et se précipita aux genoux de son père, -qui, le serrant tendrement dans ses bras, lui dit: «Mon fils, la plus -juste et la plus impérieuse des lois, c'est l'exemple. Vous ne serez -jamais servi avec plus de zèle et d'ardeur que lorsque, pour vous obéir, -on n'aura qu'à vous imiter.» - -Après qu'on eut laissé respirer les lutteurs, on vit cette illustre -jeunesse se disposer au combat de la course. C'est leur épreuve la plus -pénible. La lice est de cinq mille pas. Le terme est un voile de pourpre -que le vainqueur doit enlever. Dans l'intervalle de la barrière au -terme, le peuple, rangé en deux lignes, appelle des yeux les -combattants. Le signal est donné, ils partent tous ensemble; et des deux -côtés de la lice, on voit les pères et les mères animer leurs enfants du -geste et de la voix. Aucun ne donne à ses parents la douleur de le voir -succomber dans sa course; ils remplissent tous leur carrière, et presque -tous en même temps. - -Zoraï avait devancé le plus grand nombre de ses rivaux. Un seul, le même -qui l'avait vaincu au combat de la lutte, avait sur lui quelque -avantage, et n'était qu'à cent pas du terme. «Non, s'écria le prince, tu -n'auras pas la gloire de me vaincre une seconde fois.» Aussitôt, -ranimant ses forces, il s'élance, le passe, et lui enlève le prix. - -Ceux qui l'ont suivi de plus près ont quelque part à son triomphe. De ce -nombre étaient les vainqueurs aux exercices de la lutte, de la flèche, -et du javelot. Zoraï s'avance à leur tête, tenant en main la lance où -flotte suspendu le trophée de sa victoire, et avec eux il se présente -devant le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent et les proclament -dignes du nom d'_Incas_[39], de vrais fils du soleil. - - [39] Auparavant on les appelait _Auqui_, _infans_, comme le traduit - Garcilasso. - -Alors leurs mères et leurs soeurs viennent, d'un air tendre et modeste, -attacher à leurs pieds agiles, au lieu de la tresse d'écorce[40] qui -fait les sandales du peuple, une natte de laine plus légère et plus -douce, dont elles ont fait le tissu. - - [40] D'un arbre appelé _Manguey_. Ce détail est pris de l'histoire. - -Ils vont de là, conduits par les vieillards, se prosterner devant le -roi, qui, du haut de son trône d'or, environné de sa famille, les reçoit -avec la majesté d'un Dieu et la tendre bonté d'un père. Son fils, en -qualité de vainqueur dans le plus pénible des jeux, tombe le premier à -ses pieds. Le monarque s'efforce de ne montrer pour lui ni préférence, -ni faiblesse: mais la nature le trahit; et en lui attachant le bandeau -des Incas, ses mains tremblent, son coeur s'émeut et s'attendrit; il -laisse échapper quelques larmes: le front du jeune prince en est arrosé: -il les sent, il en est saisi, et de ses mains il presse les genoux -paternels. Ces larmes d'amour et de joie sont la seule distinction que -l'héritier du trône obtient sur ses émules. L'Inca leur donne de sa main -la marque la plus glorieuse de noblesse et de dignité: il leur perce -l'oreille, et y suspend un anneau d'or, faveur réservée à leur race, -mais que n'obtient jamais celui qui trahit sa naissance, et qui n'en a -pas les vertus. - -Enfin le roi prend la parole, et s'adressant aux nouveaux Incas: «Le -plus sage des rois, leur dit-il, Manco, votre aïeul et le mien, fut -aussi le plus vigilant, le plus courageux des mortels. Quand le Soleil, -son père, l'envoya fonder cet empire, il lui dit: «Prends-moi pour -exemple: je me lève, et ce n'est pas pour moi; je répands ma lumière, et -ce n'est pas pour moi; je remplis ma vaste carrière, je la marque par -mes bienfaits; l'univers en jouit, et je ne me réserve que la douceur de -l'en voir jouir: va, sois heureux, si tu peux l'être; mais songe à faire -des heureux.» Incas, fils du Soleil, voilà votre leçon. Quand il plaira -à votre père que vous soyez heureux sans fatigue et sans trouble, il -vous rappellera vers lui. Jusques-là, sachez que la vie est une course -laborieuse, que vos vertus doivent rendre utile, non pas à vous, mais à -ce monde où vous passez. Le lâche s'endort sur la route; il faut que la -mort, par pitié, lui vienne abréger son travail. L'homme courageux -supporte le sien, et d'un pas sûr et libre il arrive au terme où la -mort, la mère du repos, l'attend.» - -«O toi, mon fils, dit-il au prince, tu vois cet astre qui va finir son -cours: que de biens, depuis son aurore, n'a-t-il pas faits à la nature! -Ce qui lui ressemble le plus sur la terre, c'est un bon roi.» - -A ces mots, il se lève, et marche, accompagné de sa famille et de son -peuple, pour aller avec le pontife, sur le vestibule du temple, observer -l'aspect du soleil à son couchant, et en recueillir les oracles. - - - - -CHAPITRE V. - - -Le peuple et les Incas se tiennent rangés en silence au-delà du parvis. -Le roi seul monte les degrés du vestibule où l'attend le grand-prêtre, -qui ne doit révéler qu'à lui les secrets du sombre avenir[41]. - - [41] Il ne lui était pas permis de divulguer ce qu'il savait de - science divine. (_Garcil._) - -Le ciel était serein, l'air calme et sans vapeurs; et l'on eût pris dans -ce moment l'horizon du couchant pour celui de l'aurore. Mais bientôt, du -sein de la mer pacifique, s'élève au-dessus de Palmar[42] un nuage -pareil à des vagues sanglantes; présage épouvantable dans ce jour -solennel. Le grand-prêtre en frémit; cependant il espère qu'avant le -coucher du soleil ces vapeurs vont se dissiper. Elles redoublent, elles -s'entassent comme les sommets des montagnes, et en s'élevant, elles -semblent défier le dieu qui s'avance, de rompre la vaste barrière -qu'elles opposent à son cours. Il descend avec majesté, et, des rayons -qui l'environnent, perçant de tous côtés ces flots de pourpre, il les -entr'ouvre; mais soudain l'abyme est comblé. Vingt fois il écarte les -vagues, qui vingt fois retombent sur lui. Submergé, renaissant, il -épuise les traits de sa défaillante lumière, et lassé du combat, il -reste enseveli comme dans une mer de sang. - - [42] Promontoire sous l'équateur. - -Un signe encore plus terrible se manifeste dans le ciel: c'est un de ces -astres que l'on croyait errants, avant que l'oeil perçant de -l'astronomie eût démêlé leur route dans l'immensité de l'espace. Une -comète, semblable à un dragon qui vomit des feux, et dont la brûlante -crinière se hérisse autour de sa tête, paraît venir de l'orient et voler -après le soleil. Ce n'est dans le céleste azur qu'une étincelle aux yeux -du peuple; mais le grand-prêtre, plus attentif, y croit distinguer tous -les traits de ce monstre prodigieux: il lui voit respirer la flamme; il -lui voit secouer ses ailes embrasées; il voit sa brûlante prunelle -suivre, du haut des cieux, la trace du soleil, dans l'ardeur de -l'atteindre et de le dévorer. Mais dissimulant la terreur dont ce -prodige le pénètre: «Prince, dit-il au roi, suivez-moi dans le temple;» -et là, recueilli en lui-même, après avoir été quelque temps immobile et -en silence devant l'Inca, il lui parle en ces mots: - -«Digne fils du dieu que je sers, si l'avenir était inévitable, ce dieu -bienfaisant nous épargnerait la douleur de le prévoir; et sans nous -affliger d'avance du pressentiment de nos maux, il laisserait à l'esprit -humain son aveuglement salutaire, et au temps son obscurité. Puisqu'il -daigne nous éclairer, ce n'est pas inutilement; et les malheurs qu'il -nous annonce peuvent encore se détourner. Ne vous effrayez point de ceux -qui vous menacent. Ils sont affreux, s'il en faut croire les signes que -je viens d'observer dans le ciel. Ces signes ne s'accordent pas: l'un me -dit que c'est du couchant que doit venir une guerre sanglante; l'autre -m'annonce un ennemi terrible, qui fond sur nous de l'orient: mais l'un -et l'autre est un avis de ce dieu qui veille sur nous. Prince, -armez-vous donc de constance. Être innocent et courageux, ne pas mériter -son malheur, et le souffrir; voilà la tâche que la nature impose à -l'homme: le reste est au-dessus de nous.» - -Le prêtre consterné n'en dit pas davantage; et le monarque, renfermant -la tristesse au fond de son coeur, sortit du temple, et se montra au -peuple avec un front calme et serein. «Notre dieu, lui dit-il, sera -toujours le même; il veille au sort de son empire, et il protége ses -enfants.» - -Alors on lui vint annoncer que des infortunés, chassés de leur patrie, -lui demandaient l'hospitalité. «Qu'ils paraissent, répond l'Inca: jamais -les malheureux ne trouveront mon coeur inaccessible, ni mon palais fermé -pour eux.» - -Les étrangers s'avancent: c'est le triste débris de la famille de -Montezume, fuyant le joug des Espagnols, et qui, de rivage en rivage, -cherche un refuge impénétrable aux poursuites de ses tyrans. - -Un jeune cacique se présente à la tête de ces illustres fugitifs. A sa -démarche, à sa noble assurance, on reconnaît en lui, tout suppliant -qu'il est, l'habitude de commander. Un chagrin profond et cruel paraît -empreint sur son visage; mais sa beauté, quoique ternie, est touchante -dans sa langueur: en intéressant, elle étonne; et l'altération de ses -traits annonce moins l'abattement, que la souffrance d'une ame fière et -indignée de son malheur. - -L'Inca lui dit: «Jeune étranger, apprenez-moi qui vous êtes, d'où vous -venez, et quel coup du sort vous fait chercher un asyle en ces lieux.» - -«Inca, lui répond Orozimbo (c'était le nom du mexicain), tu vois en nous -les déplorables restes d'un empire au moins aussi vaste, aussi -florissant que le tien. Cet empire est détruit. Le sort ne nous laissait -que la fuite ou que l'esclavage; nous avons préféré la fuite. Deux -hivers nous ont vus errants sur les montagnes. Las de vivre dans les -forêts et parmi les bêtes féroces, nous avons pris la résolution d'aller -chercher des hommes moins malheureux que nous, et moins cruels que nos -tyrans. Il y a trois mois qu'à la merci des flots, nous parcourons, à -travers mille écueils, les détours d'un rivage immense. Les maux que -nous avons soufferts nous auraient accablés; le bruit de tes vertus a -soutenu notre espérance. On te dit juste et bienfaisant; nous venons -éprouver si la renommée en impose. Après toi, notre unique ressource, -celle qui, dans le malheur, ne manque jamais qu'à des lâches, c'est le -courage de mourir.» - -«Étrangers, reprit le monarque, vous n'aurez pas en vain mis votre -confiance en moi. Venez dans mon palais vous reposer et réparer vos -forces. Je suis impatient d'entendre le récit de votre infortune, mais -je désire encore plus de vous la faire oublier.» - -Le cacique et ses compagnons, conduits au palais de l'Inca, y sont -servis avec respect; mais il défend qu'on étale à leurs yeux une vaine -magnificence: car l'ostentation de la prospérité est une insulte pour -les malheureux. Un bain pur, des vêtements frais, une table abondante et -simple, des asyles pour le sommeil, où règne un tranquille silence, sont -les premiers secours de l'hospitalité qu'exerce envers eux ce monarque. - -Le lendemain il les reçoit au milieu de sa famille, vertueuse et -paisible cour, les fait asseoir autour de son trône, et parlant au jeune -Orozimbo avec tous les ménagements que l'on doit aux infortunés, il -l'invite à soulager son coeur du poids accablant de ses peines, en lui -racontant ses malheurs. - -«Le souvenir en est cruel, dit le cacique mexicain, avec un triste et -profond soupir; mais je te dois l'effort d'en retracer la désolante -image. Écoute-moi, généreux prince, et puisse l'exemple de ma patrie -t'apprendre à garantir ces bords du fléau qui l'a ravagée.» A ces mots, -le silence règne dans l'assemblée des Incas; et le cacique reprend -ainsi. - - - - -CHAPITRE VI. - - -Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit tous les ans. Il est -à-présent sur vos têtes, il y a trois lunes qu'il se levait de même sur -le pays où je suis né. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait pour roi -Montezume, dont nous sommes les neveux. Montezume avait des vertus, un -coeur droit, généreux, fidèle. Mais, trop souvent, du sein de la -prospérité naissent l'orgueil et l'indolence. Après avoir oublié qu'il -était homme, il oublia qu'il était roi. Sa dureté superbe éloigna ses -amis; sa faiblesse et son imprudence le livrèrent aux mains d'un ennemi -perfide, et causèrent tous ses malheurs. - -Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de fertiles provinces, étaient -réunis sous ses lois. Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa -fortune, ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait ses ministres, en -abusèrent en son nom; et de ses provinces foulées, les unes, secouant le -joug, avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles ou plus -timides, gémissaient en silence, et, pour se déclarer rebelles, -attendaient qu'il fût malheureux; lorsqu'on apprit que vers l'aurore, -dans une enceinte où le rivage se courbe et embrasse la mer[43], une -race d'hommes qu'on prenait pour des dieux, étaient venus de l'orient -sur des châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre; que de ces -forteresses flottantes sur les eaux, dès qu'elles touchaient le rivage, -on voyait s'élancer des animaux terribles, qui portaient sur leurs dos -ces hommes immortels. Mille autres témoins assuraient que le quadrupède -et l'homme n'étaient qu'un; que ses pas rapides devançaient les vents; -que ses regards lançaient la mort, et une mort inévitable; que ses deux -têtes, d'homme et de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu de ses -regards avait épargné, et que la pointe de nos flèches s'émoussait sur -la dure écaille dont tout son corps était couvert. - - [43] Le golfe du Mexique. - -Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme universel retentit -jusqu'à Mexico (c'était le siége de l'empire). Montezume en parut -troublé; mais la même faiblesse qui lui faisait tout craindre, lui fit -d'abord tout négliger. - -Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser par de riches -offrandes; il espéra les adoucir. Il députa vers eux deux hommes honorés -parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans les camps, l'autre -dans les conseils. Douze caciques (j'étais du nombre) accompagnaient -cette ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, chargés de riches -présents; vingt captifs, choisis parmi ceux que l'on engraissait dans -nos temples pour être immolés à nos dieux, terminaient ce nombreux -cortége. - -Nous arrivons au camp des Espagnols (car c'est ainsi que ces brigands se -nomment); et quel est notre étonnement, en voyant que cinq cents hommes -épouvantaient des nations! Oui, je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient -que cinq cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions d'hommes -tremblaient. - -Nous parûmes devant leur chef... Ah! le perfide! sous quel air -majestueux et tranquille il sut déguiser sa noirceur! - -Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle ainsi: «Le monarque du -Mexique, le puissant Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de toi -qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux. Si tu es un dieu propice et -bienfaisant, voilà des parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant et -sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un homme, voilà des fruits -pour te nourrir, des vêtements pour ton usage, et des plumes pour te -parer.» - -«Non, nous ne sommes point des dieux, nous répondit Cortès (car tel -était son nom); mais, par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la -force, l'intelligence, et le courage, nous avons sur les Indiens des -avantages et des droits que vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos -présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et me servir, non pour -être offerts en victimes; car mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se -nourrit point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains lui ont élevé; -soyez témoins du culte que nous allons lui rendre. Pour la première fois -il descend sur ces bords.» - -L'autel était simple et rustique; un feuillage, en forme de temple, -l'environnait de son ombre, un vase d'or en faisait l'ornement; un pain -léger, d'une extrême blancheur, et quelques gouttes d'une liqueur que -nous prîmes d'abord pour du sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit -délicieux, étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte n'avait à nos yeux -rien d'effrayant, rien de terrible; te l'avouerai-je cependant? soit par -la force de l'exemple, soit par le charme des paroles que proférait le -sacrificateur, et par l'ascendant invincible que leur Dieu prenait sur -nos dieux, le respect de ces étrangers, prosternés devant leur autel, -nous frappa, nous saisit de crainte. - -Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les pavillons de Cortès. Il -nous reçut avec cet air d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui -commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, le Dieu que j'adore, le -seul que l'on doit adorer, puisqu'il a créé l'univers, qu'il le -gouverne, et le soutient, vient de descendre sur ces bords; et il -commande à vos idoles de s'anéantir devant lui. C'est lui qui nous -envoie pour abolir leur culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez -vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, et cessez -d'outrager le ciel par des offrandes qu'il abhorre; ou voyez en nous ses -vengeurs.» - -Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous annonçait était le dieu -de la nature entière, il avait l'empire des coeurs comme celui des -éléments; qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt connu et adoré dans -ces contrées; qu'il était bien sûr qu'à sa voix ce monde se -prosternerait; que c'était le supposer faible que de s'armer pour sa -défense; que celui dont la volonté seule était toute-puissante, n'avait -pas besoin de secours; et que c'était en faire un homme et s'ériger -soi-même en dieu, que de s'établir son vengeur. Il ajouta, que si ces -étrangers, plus éclairés, plus sages, et plus heureux que nous, -venaient, par la seule puissance de l'exemple et de la raison, nous -détromper et nous instruire, nous croirions qu'en effet un dieu se -servait de leur entremise; mais que la menace et la violence étaient les -armes du mensonge, indignes de la vérité. - -Cortès étonné répliqua que les desseins de son Dieu étaient -impénétrables; qu'il n'en devait pas compte aux hommes; qu'il -commandait, et que c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura -cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à l'appui de la vérité. -Il ne doutait pas, disait-il, que Montezume et tous les sages de ses -conseils et de sa cour ne reconnussent aisément combien monstrueux et -barbare était le culte des idoles qu'on arrosait de sang humain; mais le -peuple, endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé dès l'enfance à -trembler devant ses faux dieux, avait besoin qu'on le forçât, par une -heureuse violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance et de -l'erreur. - -Alors on servit un festin. Cortès nous admit à sa table. Il nous vit -regarder avec inquiétude les viandes qu'on nous présentait; car nous -savions qu'on avait égorgé un grand nombre de nos amis. Il pénétra notre -pensée; et nous lui en fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est -en horreur parmi nous; et ni la faim la plus cruelle, ni la plus -dévorante soif, ne vaincraient notre répugnance pour la chair et le sang -humain...» Quelle répugnance, grands dieux! Ils ne dévorent pas les -hommes; mais les en égorgent-ils moins? Et qu'importe lequel des deux, -du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent? - -Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle de leurs exercices -guerriers. Les cruels! on voit bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel -art profond ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux, sur ces -animaux redoutables que, d'une main, ils savent gouverner, tandis que -l'autre fait voler autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme -l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux que leur -donnent sur nous la fougue, la vîtesse, la force de ces animaux, fiers -esclaves de l'homme, et qui combattent sous lui. - -Mais cet avantage étonnant l'est moins que celui de leurs armes: -puisses-tu, grand roi, ne jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du -feu, et d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent, les insensés! et -auquel ils préfèrent l'or, inutile à notre défense. Puisses-tu ne jamais -entendre cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant nous. Le -tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, lorsqu'il roule sur les -nuages. Inca, c'est le génie de la destruction qui leur a fait ce don -fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, ce fut l'intelligence et -l'accord de leurs mouvements, pour l'attaque et pour la défense. Cet art -de marcher sans se rompre, de se déployer à propos, de se rallier au -besoin, cet art, changé en habitude, est ce qui les rend invincibles. -Nous défions la mort, nous la bravons comme eux; nous ne savons pas la -donner... A ces mots, le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses -genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, dit-il à l'Inca, -une rage, hélas! impuissante. Il est des maux contre lesquels jamais le -coeur ne s'endurcit. - -Avant de nous congédier, Cortès, en échange de l'or, des perles, des -tissus qu'on lui avait offerts, nous fit quelques présents futiles, mais -que leur nouveauté nous rendit précieux. - -«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il, qu'au nom du Dieu -qui m'a choisi pour renverser vos idoles, et pour lui élever des temples -sur les débris de leurs autels; mais vous voyez encore en moi le -ministre d'un roi puissant, d'un roi qui, vers les bords d'où le soleil -se lève, règne sur des États plus vastes, plus riches, et plus -florissants que l'empire de Montezume. Il veut bien cependant l'avoir -pour allié. Dites à Montezume que je viens à sa cour pour lui offrir -cette alliance, et que Charles d'Autriche, monarque d'Orient, ne doute -pas qu'on ne lui rende, dans la personne de son ministre, tout ce qu'on -doit à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.» - -Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître était si riche et si -puissant, on s'étonnait qu'il envoyât chercher si loin des alliés et des -amis; que Montezume serait sans doute honoré de cette ambassade; mais -qu'il fallait du moins attendre son aveu, pour pénétrer dans ses États. - -«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le voir, j'ai traversé les -mers; que l'honneur de mon roi exige qu'il m'entende; que, sans lui -faire injure, il ne peut refuser de me recevoir dans sa cour; et que je -serais trop indigne de ce titre d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si -je m'en retournais chargé de ses mépris, sans en avoir tiré vengeance.» - - - - -CHAPITRE VII. - - -La réponse de Montezume ne se fit pas long-temps attendre. Il crut, par -de nouveaux présents, adoucir le refus qu'il faisait à Cortès de le -laisser pénétrer plus avant. Mais Cortès reçut les présents, et persista -dans sa demande. - -Il avait su quelle était la haine des caciques pour Montezume; il leur -avait promis d'abaisser son orgueil, d'assurer leur indépendance; et -déja reçu en ami dans le palais de Zampola[44], nous le trouvâmes -environné d'une foule de rois, tous vassaux de l'empire, dont il avait -formé sa cour. - - [44] _Zampoala._ - -«Vous voyez, lui dit Teutilé, avec quelle magnificence Montezume répond -à l'amitié d'un roi qui veut bien rechercher la sienne. Mais les moeurs, -les usages, les lois de son empire, ne lui permettent rien de plus; et, -à moins de vous déclarer ses ennemis, vous ne pouvez tarder à quitter ce -rivage.» - -Cortès, à ces mots, regardant les caciques ses alliés avec un air riant -et fier, sembla vouloir les rassurer; et puis, composant son visage: -«Rendez-vous, nous dit-il, demain au port où mes vaisseaux m'attendent; -vous y apprendrez ma résolution.» - -A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur peinte dans les yeux, -vinrent lui parler en secret. Il écoute, et soudain, avec emportement, -il nous ordonne de le suivre. - -Il marche au temple, où l'on menait de jeunes captifs destinés à être -immolés à nos dieux; car c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au -moment qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. «Arrêtez, -dit-il, arrêtez, hommes stupides et féroces. Vous offensez le ciel en -croyant l'honorer.» A ces mots, s'élançant lui-même entre le prêtre et -les victimes, il commande qu'on les dégage, et qu'on les garde auprès de -lui. - -Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés, criaient au -sacrilége, et demandaient vengeance pour leurs dieux outragés; un -murmure confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement; Cortès -n'attend pas qu'il éclate. Accompagné de quelques-uns des siens, il -monte, et force le cacique à monter les degrés du temple; et là, -saisissant d'une main ce prince interdit et tremblant, et de l'autre -levant sur lui son glaive prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au -peuple, d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et je vais -commander à l'instant qu'on égorge tout sans pitié.» - -Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès, sa menace, son étonnante -résolution, glacent tous les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment -ne pas craindre celui qui brave impunément les dieux? A son courage, à -sa fierté, il paraissait un dieu lui-même. Il se fait amener les -sacrificateurs, qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh bien, -dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent, vous et leur temple? -Qui les retient? qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que ne -m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, vos dieux sont -impuissants; ils ne sont rien que les fantômes du délire et de la -frayeur. Des dieux avides de carnage, et nourris de chair et de sang! -pouvez-vous bien y croire? Et si vous y croyez, pouvez-vous adorer les -plus méchants des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez, pour -le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses que vous nous allez voir -briser.» - -Il dit, et profitant de la terreur profonde dont tout le peuple était -frappé, il commande à sa troupe de renverser nos dieux du haut de leurs -autels, et de les rouler hors du temple. - -A ce comble d'impiété, nous espérions tous que le temple s'écroulerait -sur les profanateurs. Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés, -roulés dans la poussière, se laissèrent fouler aux pieds. - -L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille: «Peuple, dit-il, -voilà vos dieux. C'est à ces simulacres vains que vous avez sacrifié des -millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et frémissez.» Ensuite il -fit venir les jeunes Indiens arrachés de la main des prêtres. «Mes -enfants, leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes; rendez-la -douce, tranquille, heureuse, à ceux dont vous l'avez reçue; et gardez-en -le sacrifice pour le moment où votre prince, votre patrie, et vos amis, -vous le demanderont dans les combats.» - -«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la parole, que j'ai quelque -raison de vouloir pénétrer jusqu'à la cour de Montezume. A demain. -Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent qu'il persiste dans -ses refus.» - -Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine qui se fit dans tous -les esprits, quand le peuple fut assuré de la ruine de ses dieux. -Imagine-toi des esclaves flétris, courbés dès leur naissance sous les -chaînes de leurs tyrans, et qui, tout-à-coup délivrés de cette longue -servitude, respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel fut le peuple -de Zampola. D'abord un reste de frayeur troublait et réprimait sa joie. -Il semblait craindre que la vengeance de ses dieux ne fût qu'assoupie, -et ne vînt à se réveiller. Mais, quand il les vit mutilés et dispersés -hors de leur temple, il se livra à des transports qui firent bien voir -que son culte n'avait jamais été que celui de la crainte, et qu'il -détestait dans son coeur les dieux que sa bouche implorait. - -«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans l'homme, d'aimer, d'adorer -autre chose qu'un être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient, -que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers, dont je conçois une autre -opinion que vous.» Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent un -tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu de paix, un dieu propice et -débonnaire; c'est un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu est -cruel[45], implacable, et mille fois plus altéré de sang que tous les -dieux qu'il a vaincus. - - [45] Barthélemi de Las-Casas, après avoir fait à Charles-Quint la - peinture des cruautés commises dans le Nouveau-Monde: «Voilà, - dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du Dieu que nous adorons, et - persistent opiniâtrément dans leur incrédulité: ils croient que le - Dieu des chrétiens est le plus méchant des dieux, parce que les - chrétiens qui le servent et qui l'adorent sont les plus méchants et - les plus corrompus de tous les hommes.» (_Découverte des Indes - occidentales_, page 180.) - -Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immolé plus d'un million de -victimes; qu'en son nom ils ont fait couler des flots de larmes et de -sang; qu'il n'en est point rassasié, et qu'il leur en demande encore. -Mais laisse-moi poursuivre: tu vas bientôt connaître et détester ces -imposteurs. - -Le lendemain on nous mena au port, où était la flotte de Cortès; et l'on -nous dit de l'y attendre. Mille pensées nous agitaient. Ce que nous -avions vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant que prenait -cet homme inconcevable sur l'esprit des caciques et sur l'ame des -peuples, l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole, la chûte -de nos dieux, le triomphe du sien, tout nous plongeait dans des -réflexions accablantes sur l'avenir. - -Cependant du haut du rivage nous admirions ces canots immenses, dont la -structure était un prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un -assemblage de bois solides, qu'on a courbés et façonnés comme des joncs -flexibles; leurs ailes sont des tissus d'écorce, suspendus à des tiges -d'arbres aussi élevés que nos cèdres; ces tissus, flottants dans les -airs, se laissent enfler par les vents. Ainsi c'est aux vents qu'obéit -cette forteresse mouvante; une seule rame, attachée à l'extrémité du -canot, lui sert à diriger son cours. - -Comme nous étions occupés de cette effrayante industrie, Cortès arrive, -accompagné des siens. A l'instant ses soldats se jettent sur les -barques. Nous croyons les voir s'éloigner; mais cette fausse joie est -tout-à-coup suivie de la plus profonde douleur. Nous voyons dépouiller -ces vastes édifices: bois, métaux, voiles et cordages, on enlève tout; -et Cortès, donnant l'exemple à sa troupe, s'élance, la flamme à la main, -embrase l'un de ses canots, et les fait tous réduire en cendre. - -Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe et les consume, Cortès, -avec une tranquillité insultante, nous regarde, et nous parle ainsi: -«Tant que j'aurais eu le moyen de m'éloigner de ce rivage, Montezume -aurait pu douter si je persisterais dans ma résolution: Mexicains, -dites-lui ce que vous avez vu; et qu'il se prépare à me recevoir en ami, -ou en ennemi.» Ce fut avec cette arrogance qu'il nous renvoya -consternés. - - - - -CHAPITRE VIII. - - -Montezume attendait notre retour avec impatience. Il assembla ses -ministres et ses prêtres pour nous entendre. La présence des prêtres -nous fit dissimuler l'humiliation et l'opprobre dont le Dieu de Cortès -avait couvert nos dieux; tout le reste fut exposé dans un récit fidèle -et simple, et quelques figures tracées nous aidèrent à faire entendre ce -qui ne pouvait s'exprimer. Le monarque nous écoutait avec cet étonnement -stupide, qui semble interdire à l'ame la pensée et la volonté. «Ces -étrangers, dit-il, ont sur nous, je l'avoue, un ascendant qui -m'épouvante. Tout ce que vous m'en racontez, me semble tenir du prodige; -et j'y vois quelque chose au-dessus de l'humain.» - -«Ils sont plus éclairés sans doute, et plus industrieux que nous, lui -dit Pilpatoé; mais toutes leurs lumières ne les rendent pas immortels. -La fatigue, la faim, le sommeil, la douleur, tous les besoins, tous les -maux de la vie sont faits pour eux comme pour nous. Leur ame s'écoule -avec leur sang par la piqûre d'une flèche, comme celle d'un Indien: -c'est ce que je voulais savoir; le reste est de peu d'importance.» - -Montezume, à qui ce discours devait inspirer du courage, n'en parut -point touché. Il regardait les prêtres, et il semblait chercher à lire -dans leurs yeux. - -Alors le pontife se lève, et d'un air imposant: «Seigneur, dit-il à -Montezume, ne vous étonnez pas de la faiblesse de nos dieux et de la -décadence où tombe leur empire. Nous avons évoqué le puissant dieu du -mal, le formidable Telcalépulca. Il nous est apparu sur le faîte du -temple, dans les ténèbres de la nuit, au milieu des nuages que -sillonnait la foudre. Sa tête énorme touchait au ciel; ses bras, qui -s'étendaient du midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la terre; sa -bouche était remplie du venin de la peste, qu'elle menaçait d'exhaler; -dans ses yeux sombres et cavés pétillait le feu dévorant de la famine et -de la rage; il tenait d'une main les trois dards de la guerre, de -l'autre il secouait les chaînes de la captivité. Sa voix, pareille au -bruit des vents et des tempêtes, nous a fait entendre ces mots: On me -dédaigne; on ne fait plus couler sur mes autels que le sang de quelques -victimes, que l'on néglige d'engraisser. Qu'est devenu le temps où vingt -mille captifs étaient égorgés dans mon temple? Ses voûtes ne -retentissaient que de gémissements et de cris douloureux, qui -remplissaient mon coeur de joie; mes autels nageaient dans le sang; mon -parvis regorgeait d'offrandes. Montezume a-t-il oublié que je suis -Telcalépulca, et que tous les fléaux du ciel sont les ministres de ma -colère? Qu'il laisse tous les autres dieux languir, tomber de -défaillance; leur indulgence les expose au mépris; en le souffrant, ils -l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence de négliger le dieu -du mal.» - -Épouvanté d'un tel prodige, Montezume ordonne à l'instant que, parmi les -captifs, on en choisisse mille pour les immoler à ce dieu; que dans son -temple tout abonde pour les engraisser à la hâte; et qu'il en soit fait -incessamment un sacrifice solennel. - -A ce récit, l'Inca s'écrie en frémissant, «Quoi! dans un jour, mille -victimes!» Que veux-tu? lui dit le cacique. Tant de calamités ont -affligé la terre, que l'homme, faible et malheureux, a regardé le dieu -du mal comme le plus puissant des dieux; et pour le désarmer, il croit -devoir lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte enfin qui lui -ressemble. Je te l'ai dit, ces étrangers lui sacrifient comme nous. Et à -quelle autre divinité offriraient-ils tant d'homicides? C'est là le -secret qu'ils nous cachent; et c'est par-là, sans doute, qu'ils gagnent -la faveur de ce dieu altéré de larmes et de sang. - -Quoi qu'il en soit, notre faible monarque croyait avoir pourvu à tout, -en ordonnant ce sacrifice; mais son ennemi s'avançait. Vainqueur de nos -voisins[46], et secondé par les vaincus, il parut avec une armée. - - [46] Le peuple de Tlascala. - -Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus son découragement. Il -voulut essayer encore avec les Espagnols la force des bienfaits; il leur -offrit de partager avec eux ses trésors immenses, et de faire pour eux -les frais d'une nouvelle flotte, s'ils voulaient s'éloigner. Misérable -ressource! C'était leur montrer sa faiblesse, accroître leur orgueil, et -irriter encore leur insatiable avarice. Aussi Cortès, plus obstiné et -plus arrogant que jamais, déclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'éblouir -par des présents qu'il méprisait; que l'or n'effaçait point les taches -que faisait l'injure; et que l'affront qu'il avait reçu ne se lavait que -dans le sang. - -Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines, la malheureuse Mexico, -s'élevait au milieu d'un lac, comme sortant du sein des eaux; on y -arrivait par des digues, qu'on pouvait couper aisément; celle par où -venait Cortès traversait la ville où régnait mon père, et pour disputer -ce passage, mon père ne demandait que l'aveu de Montezume; il ne put -l'obtenir: il fallut recevoir ces étrangers comme nos maîtres, nous -humilier devant eux... O combien je frémis! combien je détestai l'ordre -absolu qui nous forçait à cet abaissement! Quel vice, dans un roi, qu'un -excès de faiblesse! Il vient lui-même, désarmé, au-devant de ses -ennemis, s'efforçant de cacher sa honte sous sa vaine magnificence; il -les reçoit avec toutes les marques de la joie et de l'amitié, les comble -de présents, les invite à loger dans le palais du roi son père[47]; et -inaccessible pour nous, n'est plus visible que pour eux. Cortès, le plus -dissimulé des hommes, le flatte, l'éblouit, gagne sa confiance, et -l'attire (adresse incroyable!) dans ce palais changé en forteresse, -qu'ils occupaient lui et les siens. - - [47] Le palais d'Axayaca. - -Ah! c'est ici, s'écria le cacique, le comble de la perfidie, de -l'insolence et de l'outrage. Au milieu de sa ville, au milieu de son -peuple, et dans le palais de son père, Montezume lui-même est retenu -captif, en ôtage, par ces brigands. Ils font plus, et pour achever -d'abattre et d'avilir son ame, ils l'enchaînent comme un esclave, ou -plutôt comme un criminel. Montezume, que son orgueil et son courage -avaient abandonné, tendit les mains, et sans se plaindre reçut ces liens -flétrissants. Il porta la bassesse jusqu'à se réjouir lorsqu'on daigna -l'en délivrer. - -Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher à son peuple, à sa cour, à -ses ministres même. Il dit qu'il venait d'expier, par une peine -volontaire, la mort de quelques-uns des soldats de Cortès[48], tués dans -les champs de Zampola; il permit que, devant ses yeux, on fît brûler -vifs ceux des siens qui avaient puni leur insolence. Je vis ce brave -Colpoca, qui, dans l'émeute de ces brigands, en avait tué deux de sa -main, et qui s'était montré à nous, de la droite portant la tête d'un -Castillan[49], et de la gauche la flèche encore sanglante dont il -l'avait percé; je le vis, ce brave homme, à qui jamais la peur n'avait -fait baisser la paupière, cet homme tel, que si le Mexique en avait eu -vingt comme lui, le Mexique eût été sauvé; je le vis périr dans les -flammes. Cortès l'y fit jeter vivant. Regarde ce jeune homme qui pleure -en m'écoutant, c'est son frère: il allait se brûler avec lui; je le -retins, et je lui dis: «Que fais-tu, Naïrco? tu nous abandonnes! tu veux -mourir; et tu n'es pas vengé!» - - [48] Descalante, et sept Espagnols, du nombre de ceux qu'on avait - laissés à la Véra-Cruz. Ils avaient pris parti pour des mutins - contre les troupes de l'empire. - - [49] Ce Castillan s'appelait Arguello. - -Montezume dévora tout, les affronts et les violences; il se loua de la -bonté, de la noblesse de Cortès; il feignit d'être heureux et libre au -milieu de ses gardes qui le faisaient trembler, et qu'il appelait ses -amis. Le malheureux invitait son peuple à venir leur donner des fêtes, -et sa cour à les honorer. Le bien de son empire, le maintien de la paix, -l'avantage de cette alliance, qui déguisait sa servitude, les avis -secrets de ses dieux, il mit tout en usage pour nous en imposer. Il -voulut même paraître libre à ceux dont il était l'esclave. Il prévenait -leur volonté, pour se dispenser de la suivre, et s'imposait les plus -dures lois, de peur qu'on ne les lui dictât. A l'avarice de ses maîtres -il prodiguait des monceaux d'or. Il offrit de rendre à leur prince un -hommage que leur orgueil eût à peine exigé de lui. Il croyait donner à -cet acte de faiblesse et de dépendance l'apparence de la justice et de -la magnanimité; et il se consolait de s'avilir lui-même, pourvu qu'on ne -vît pas qu'il y était forcé. Ses dieux, qui le trompaient, qui l'avaient -tous trahi, furent les seuls qu'il défendit avec une noble constance; -tout le reste, l'honneur, la liberté, les biens de son peuple et de sa -couronne, tout fut abandonné à ses insolents oppresseurs. - -Il espérait qu'à la fin, comblés de ses présents, adoucis par ses -complaisances, rassasiés de notre honte et de leur gloire, ils -consentiraient à nous délivrer d'eux. Ils le promirent; et le ciel -sembla vouloir les y contraindre; car on apprit que de nouveaux -brigands, partis des mêmes régions, venaient leur ravir leur conquête; -et Cortès, obligé de les aller combattre, ne pouvait laisser dans nos -murs qu'un très-petit nombre des siens. Mais tel était l'étonnement, -l'abattement de Montezume, que ce petit nombre suffit pour le retenir -parmi eux. On le pressa de consentir à sa délivrance; il en fut offensé. -Il dit qu'il n'était point captif; que sa conduite était volontaire et -plus sage qu'on ne pensait; qu'il lui en avait assez coûté pour -s'attacher de tels amis, et qu'il ne voulait pas s'exposer au reproche -de leur avoir manqué de foi. «J'ai leur parole, ajouta-t-il, qu'après -s'être assurés de la nouvelle flotte, ils vont s'éloigner de ces bords.» - -Montezume était si frappé de cette illusion, que toute la scélératesse -du crime dont tu vas frémir, put à peine le détromper. On célébrait -l'une de nos fêtes; et il était d'usage, dans ces solennités, de rendre -hommage aux dieux par des danses publiques. La fleur de la jeune -noblesse s'y distinguait par sa magnificence; et Montezume, sur la foi -de la paix, voulut que ces brigands qu'il appelait ses hôtes, fussent -présents à ce spectacle. Ils étaient en petit nombre, mais ils étaient -armés; et nous étions sans armes comme sans défiance. Qu'on s'imagine -voir des lynx, des léopards errants autour d'un pâturage où bondit un -faible troupeau de chevreuils ou de daims paisibles. La soif du sang qui -les dévore, s'irrite sourdement au fond de leurs entrailles: ils -approchent sans bruit, dissimulant leur rage; mais leurs regards avides -la décèlent; et tout-à-coup, s'y abandonnant, ils s'élancent sur le -troupeau, dont ils font un carnage horrible. Tels on voyait les -Castillans, témoins de nos paisibles jeux, nous entourer, nous observer -avec des yeux où l'avarice étincelait comme une fièvre ardente. L'or, -les perles, les diamants dont nous étions parés, viles richesses qu'ils -adorent, allumèrent en eux cette ardeur furieuse pour laquelle rien -n'est sacré. Éperdus, forcenés, se donnant l'un à l'autre le signal[50] -du meurtre et de la rapine, ils tirent le glaive; et fondant sur les -Indiens, ils égorgent tout ce que la frayeur, l'épouvante et la fuite ne -dérobent pas à leurs coups. Maîtres de ce champ de carnage, on les -voyait dépouiller leur proie, et s'applaudir de leur butin, aussi peu -sensibles aux plaintes des mourants, que le sont les bêtes féroces au -cri des animaux tremblants qu'elles déchirent, et dont elles boivent le -sang. - - [50] Ce signal était le nom de saint Jacques. - -Après ce crime atroce, il fallait ou périr, ou nous délivrer de ces -traîtres. Montezume eut beau colorer la noirceur de leur attentat, on ne -l'écouta plus: l'emportement du peuple et sa fureur étaient au comble. -Il vint au palais de mon père le supplier de prendre sa défense, et de -l'aider à délivrer son roi. O mon père, si la valeur, la prudence, la -fermeté, avaient pu sauver ta patrie, qui mieux que toi eût mérité d'en -être le libérateur? Sous lui le trouble et le tumulte font place à -l'ordre et au conseil. A la tête du peuple, il force l'ennemi à se -retirer dans l'enceinte du palais qui lui sert d'asyle, le réduit à ne -plus paraître, et l'assiége de toutes parts. Alors on nous annonce le -retour de Cortès. - - - - -CHAPITRE IX. - - -Cet heureux brigand, délivré d'un rival[51] qui venait lui disputer sa -proie, avait tiré de nouvelles forces du parti opposé au sien[52]. Plus -fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence profond l'étonne à -son entrée dans nos murs. Il pénètre avec défiance jusqu'aux portes de -son palais, et s'y enferme avec ses compagnons. - - [51] Narvaëz. - - [52] La conduite de Cortès, dans cette occasion, est regardée comme le - plus beau trait de sa vie. (_Voyez_ Antonio de Solis.) - -Mon père les suivait des yeux; il entendit leurs cris de joie. «Demain, -dit-il, demain, si le ciel nous seconde, nous changerons ces cris en des -cris de douleur.» En effet, dès le jour suivant, tout le peuple fut sous -les armes, et mon père ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible. -S'il ne nous eût fallu franchir que des murs hérissés de lances et -d'épées, ce péril ne serait pas digne d'être rappelé; mais peins-toi un -mur de feu, un rempart foudroyant, d'où partaient sans cesse, à travers -des tourbillons de fumée et de flamme, une grêle homicide et d'horribles -tonnerres, dont tous les coups étaient marqués par un vide affreux dans -nos rangs. Ce vide était rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs -amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient sur des monceaux de -morts: c'était le courage effréné de la haine, de la vengeance et du -désespoir réunis. On travaillait obstinément à briser les murs et les -portes; on se faisait, avec des lances, des échelons pour s'élever; les -Indiens blessés servaient, en expirant, de degrés à leurs compagnons, -pour atteindre au haut des murailles: le trouble, l'effroi, l'épouvante, -régnaient au-dedans, la fureur au-dehors. C'en était fait, si le soleil, -en nous dérobant sa lumière, n'eût pas terminé le combat. - -La nuit, des flèches enflammées embrasèrent les toits de ce palais -funeste; l'horreur de l'incendie en écarta le sommeil; et tandis qu'au -milieu des siens, Cortès travaillait à l'éteindre, nous prîmes un peu de -repos. Mais l'aurore du jour suivant nous vit les armes à la main. - -L'ennemi sort; la ville entière devient un champ de bataille. Notre sang -l'inonda; mais nous vîmes aussi, et avec des transports de joie, couler -celui des Castillans. La nuit fit cesser le carnage. L'ennemi rentra -dans ses murs. - -Il fallut donner quelques jours aux devoirs de la sépulture; et l'ennemi -les employa à construire des tours mouvantes, pour combattre à l'abri -d'une grêle de pierres qu'on lui lançait du haut des toits. Cependant -mon père appliquait tous ses soins à éviter, dans le combat, ce désordre -qui nous perdait; à donner à nos mouvements plus d'accord et -d'intelligence; à établir ses postes, disposer ses attaques, ménager pas -à pas une retraite à ses troupes, et l'interdire à l'ennemi. La ville, -bâtie au milieu d'un lac, était coupée de canaux, dont les ponts, -faciles à rompre, pouvaient laisser après nous de larges fossés à -franchir. C'est sur-tout de cet avantage qu'il voulait qu'on sût -profiter. - -«O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de cette ardeur aveugle qui -vous ôte la liberté d'agir ensemble et de concert. La foule est toujours -faible; et dans les flots pressés d'un peuple qui charge en tumulte, le -nombre nuit à la valeur. Observez dans vos mouvements l'ordre que je -vous ai prescrit, je vous réponds de la victoire: elle coûtera cher; -mais ce n'est pas ici le moment de nous ménager. Il serait indigne de -nous de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend sous nos toits, -dans les bras de nos enfants et de nos femmes. Mais la liberté, la -vengeance, la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre roi, vous -ne les trouverez qu'avec moi, au milieu de vos ennemis terrassés.» - -Enfin, du palais de Cortès, on vit sortir ces tours pleines d'hommes -armés, que traînaient de fiers quadrupèdes, et dont la cime chancelante -lançait de rapides feux. Mais des pierres énormes, tombant du haut des -toits, les eurent bientôt fracassées. On combattit à découvert, sans -trouble et sans confusion. Le meurtre était affreux, mais tranquille. A -travers l'incendie de nos palais, où l'ennemi portait la flamme, la -fureur marchait en silence; la mort s'avançait à pas lents. Chaque -tranchée était un poste, attaqué, défendu avec acharnement. L'avantage -des armes, de ces armes terribles qui sont l'image de la foudre, était -le seul qu'eût l'ennemi sur nous; mais quel nombre, ou quelle valeur -peut compenser cet avantage? Ce fut ce qui rendit douteux le succès d'un -combat si long et si sanglant. L'ennemi nous céda la place, mais plutôt -lassé que vaincu. - -Mon père, en nous montrant parmi les morts quarante de ces furieux[53], -nous faisait espérer d'exterminer le reste. «Encore deux combats comme -celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est délivré.» - - [53] Les deux tiers des Espagnols, et Cortès lui-même, avaient été - blessés dans ce combat. - -Le peuple regardait d'un oeil avide les Castillans étendus à ses pieds. -«Ils ne sont pas immortels,» disait-il en comptant leurs blessures. -Chacun s'attribuait la gloire d'avoir porté l'un de ces coups. - -Encouragé par ce spectacle, on attendit avec impatience l'assaut remis -au lendemain. Il fut tel que les assiégés ne pouvaient plus le soutenir. -On approchait des murs; on allait bientôt les franchir, et gagner la -première enceinte; Cortès alors désespéré força Montezume à paraître, -pour nous ordonner de cesser. Montezume se montre, et du haut des -murailles, il fait signe de l'écouter. Sa présence suspend l'assaut. Le -peuple, saisi de respect, se prosterne, et prête silence. Le monarque -éleva la voix: il remercia ses sujets d'avoir tenté sa délivrance; mais -il leur dit qu'il était libre et au milieu de ses amis. «Du reste, ils -consentent, dit-il, à se retirer dès demain, pourvu qu'à l'instant même -l'on mette bas les armes, et que, pour signe de la paix, on cesse toute -hostilité. Je le veux, je vous le commande. Obéissez à votre roi.» - -La multitude, à cette voix, était incertaine et flottante. Mon père la -détermina. - -«Si tu es libre, grand roi, dit-il à Montezume, sors de ta prison, et -viens régner sur nous. Jusques-là nous n'écoutons point un monarque -opprimé, qu'on force à se trahir lui-même. Non, peuple, ce n'est pas -votre roi qui vous parle; c'est un captif que l'on menace, et qui subit -la loi de la nécessité. Sa bouche demande la paix; son coeur implore la -vengeance. Vengez-le donc, sans écouter ce que lui dictent ses tyrans.» - -A ces mots, l'assaut recommence. On crie au roi de s'éloigner. L'ennemi -l'arrête, et l'expose à nos coups. Mon père, qui tremble pour lui, veut -détourner l'attaque... Il n'est plus temps. Une pierre fatale a frappé -Montezume. Il chancelle, et tombe expirant dans les bras de ses ennemis. -En le voyant tomber, le peuple jette un cri de douleur, s'épouvante, et -s'enfuit, comme chargé d'un parricide. Bientôt l'ennemi nous renvoie son -corps pâle et défiguré. Une multitude éplorée accourt, s'empresse, -l'environne, et détestant la main qui l'a frappé, remplit l'air de ses -hurlements, et baigne son roi de ses larmes. - -Les caciques s'assemblent, et mon père est élu pour succéder à -Montezume. Alors un nouveau plan d'attaque et de défense achève de -déconcerter et d'effrayer nos ennemis. - -Mon père, aux assauts meurtriers, préféra les lenteurs d'un siége. Dans -une enceinte inaccessible au feu des Espagnols, il les fit entourer de -tranchées et de remparts. Les travaux avançaient. Cortès s'en épouvante, -et il médite sa retraite. C'était le moment décisif. Il lui fallait, -pour s'échapper, repasser sur l'une des digues dont le lac était -traversé; et mon père, ayant bien prévu que Cortès choisirait les ombres -de la nuit pour favoriser son passage, fit rompre les ponts de la digue, -la borda d'une multitude de canots remplis d'Indiens, habiles à tirer de -l'arc et de la fronde; et, à la tête de ses caciques, il voulut lui-même -charger la colonne des ennemis. Tout fut exécuté, mais avec trop -d'ardeur. Des canots, on voulut s'élancer sur la digue. Cette imprudence -coûta la vie à une foule d'Indiens. Deux cents des soldats de Cortès et -mille de ses alliés tombèrent sous nos coups; un pont volant sauva le -reste; et quand le jour vint éclairer le carnage de la nuit, on trouva -ceux des Castillans dont la mort nous avait vengés, on les trouva -chargés de l'or qu'ils étaient venus nous ravir, et dont le poids les -avait accablés. Ainsi l'or une fois fut utile à notre défense. - -Dans ce combat, où le lac du Mexique avait été rougi de sang, mon père -avait reçu deux blessures mortelles. A son heure dernière il m'appela, -et il me dit: «Mon fils, tu vois le fruit d'un mauvais règne. Ces -brigands reviendront plus forts secondés de ces mêmes peuples que -Montezume a fait gémir. Hélas! je prévois, en mourant, la ruine de ma -patrie, moins malheureux de ne pas lui survivre, et d'avoir fait, -jusqu'au dernier soupir, ce que j'ai pu pour la sauver. Défends-la comme -moi, défends-la même sans espérance; et sois le dernier à combattre sur -ses débris.» A ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et de ses -lèvres éteintes m'ayant donné le baiser paternel, il expira. - -Ce souvenir cruel et tendre émut si vivement le héros mexicain, que sa -voix en fut étouffée; et les Incas, les yeux attachés sur un fils si -vertueux et si sensible, attendirent en silence que son coeur se fût -soulagé. - - - - -CHAPITRE X. - - -Pour succéder à mon vertueux père, reprit Orozimbo, le choix des -caciques tomba sur le jeune Guatimozin, son neveu, mon ami, le plus -vaillant des hommes. Hélas! il se montra bien digne de ce choix; mais le -sort trahit son courage. - -Cortès revint au bord du lac avec des forces redoutables. A mille -Castillans[54] sa fortune avait joint plus de cent mille auxiliaires: -telle était l'ardeur de nos peuples à voler au-devant du joug. - - [54] Il avait reçu d'Espagne de nouveaux secours. - -L'épouvante se répandit dans toutes les villes voisines. Les unes se -rangèrent du côté de Cortès, et prirent les armes pour lui; d'autres se -trouvèrent désertes; et leurs habitants éperdus, ou se sauvèrent dans -nos murs, ou s'enfuirent vers les montagnes. - -Dans peu, sur le lac du Mexique, nous vîmes lancer une flotte[55] -semblable à celle qui sur nos bords avait apporté ces brigands. La -multitude de nos canots eut beau l'environner et l'assaillir de toute -part; brisés, engloutis par le choc de ces barques énormes, ils -faisaient périr avec eux les Mexicains dont ils étaient chargés. - - [55] Composée de treize brigantins. - -Le génie et l'activité de notre jeune roi firent des efforts inouis pour -suppléer à l'avantage que les barques des ennemis avaient sur nos frêles -canots. Son ardeur, son intelligence, se signalèrent encore plus à la -défense de nos digues. Dans les travaux, dans les dangers, par-tout et -sans cesse présent, il était l'ame de son peuple. Le feu de son courage -enflammait tous les coeurs. Les obstacles qu'il opposa aux approches des -Castillans, lassèrent enfin leur constance. Effrayés des périls et des -fatigues d'un long siége, ils nous proposèrent la paix. Tout le peuple -la demandait; le roi y consentait lui-même; la famine qui nous pressait, -y disposait tous les esprits; les prêtres, au nom de leurs dieux, furent -les seuls qui s'y opposèrent. Ils avaient abattu l'ame de Montezume; ils -flattèrent imprudemment l'audace de Guatimozin. Une ombre de péril les -avait d'abord consternés, une apparence de succès les rendit aussi -arrogants qu'il avaient été lâches. - -Sur la foi d'un oracle, nous refusâmes la paix. Crédulité fatale! un -dieu plus fort que tous nos dieux démentit leur vaine promesse. Il fit -descendre des montagnes les peuples les plus indomptés[56]; il changea -leur féroce orgueil en un zèle ardent et docile; et Cortès n'eut pas -plutôt vu grossir son camp de leurs fiers bataillons, qu'il résolut de -nous livrer l'assaut[57]. - - [56] Les Otomies. - - [57] Cortès se vit à la tête de deux cent mille hommes: ce n'est donc - pas avec cinq cents hommes, comme on l'a dit tant de fois, qu'il - prit la ville de Mexico. - -Le passage sur les trois digues fut ouvert, malgré les efforts d'un -courage déterminé. L'ennemi ayant pénétré dans nos murs, s'y établit -parmi des ruines. Il s'avança, précédé du carnage que faisaient devant -lui ses foudroyantes armes; et, par trois routes opposées, parvint enfin -jusqu'au centre de cette ville, où, depuis trois jours, régnaient -l'épouvante et la mort... A ces mots, il s'interrompit par un -frémissement de rage. «O souvenir affreux!» s'écria-t-il; et ses yeux -semblaient indignés de voir encore la lumière. - -L'Inca tâchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux prince, tu vas -juger toi-même si ma douleur est juste. Je combattais près de mon roi, -j'avais quitté le palais de mes pères; et dans ce palais assiégé j'avais -abandonné ma soeur, une soeur adorée, à qui moi-même j'étais plus cher -que la lumière du jour. Pour sa garde et pour sa défense, j'avais -laissé, à la tête de quelques Indiens, le brave Télasco, le fidèle ami -de mon coeur, celui de tous les hommes que j'ai le plus aimé, à qui ma -soeur était promise. Ce digne ami se défendait avec tout le courage de -l'amour et du désespoir; il l'inspirait à ses soldats: chacun d'eux -semblait, comme lui, protéger les jours d'une amante. Aucune de leurs -flèches ne partait en vain; le vestibule du palais était inondé de sang, -la mort en défendait l'approche. Mais des palais voisins, que l'ennemi -avait embrasés, l'incendie atteint celui-ci. Les assiégés y sont -enveloppés d'un noir tourbillon de fumée; la flamme perce à travers ce -nuage; elle s'attache aux lambris de cèdre, et s'y répand à flots -pressés. - -Le péril de ma soeur occupe seul mon ami: il la cherche au milieu de -l'embrasement; et dans ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous -côtés, défendent l'enceinte, il appelle, avec des cris perçants, sa -chère Amazili. Il la trouve éperdue, courant échevelée, et le cherchant -pour l'embrasser, avant de périr dans les feux. «O chère moitié de mon -ame! lui dit-il en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut -mourir, ou être esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.--Il faut -mourir, lui répondit ma soeur.» Aussitôt il tire une flèche de son -carquois, pour se percer le coeur. «Arrête! lui dit-elle, arrête! -commence par moi: je me défie de ma main, et je veux mourir de la -tienne.» - -[Illustration: O chère moitié de mon ame! lui dit Télasco en la -saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir...] - -A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant sa bouche de celle de -son amant, pour y laisser son dernier soupir, elle lui découvre son -sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'eût pas manqué de courage! Mon -ami tremblant la regarde, et rencontre des yeux dont la langueur eût -désarmé le dieu du mal. Il détourne les siens, et relève le bras sur -elle; son bras tremblant retombe sans frapper. Trois fois son amante -l'implore, et trois fois sa main se refuse à percer ce coeur dont il est -adoré. Ce combat lui donna le temps de changer de résolution. «Non, non, -dit-il, je ne puis achever.--Et ne vois-tu pas, lui dit-elle, les -flammes qui nous environnent, et devant nous l'esclavage et la honte, si -nous ne savons pas mourir?--Je vois aussi, lui répond-il, la liberté, la -gloire, si nous pouvons nous échapper.» Alors appelant ses soldats: -«Amis, leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un passage.» Il fait -environner ma soeur, commande que les portes du palais soient ouvertes, -et s'élance à travers la foule des ennemis épouvantés. - -Celui qui m'a peint ce combat en frémissait lui-même. Un énorme rocher, -qui se détache et roule du haut des monts au sein des mers, chasse les -vagues mugissantes, et s'ouvre à grand bruit un abyme à travers les -flots courroucés: tel, en sortant du palais de mon père, se présenta le -formidable Télasco. Les flots d'ennemis qu'il avait écartés, en -retombant sur lui, allaient l'accabler sous le nombre. Il les repousse -encore; une lourde massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les -lances et les glaives, et, comme un tourbillon rapide, renverse tout ce -qu'elle atteint. Au milieu d'un rempart de morts, mon ami, couvert de -blessures, et le corps sillonné de ruisseaux de sang, se défend et -combat jusqu'à l'épuisement du peu de forces qui lui restent. Enfin ses -bras laissent tomber la massue et le bouclier; bientôt il chancelle, il -succombe... Il respirait encore. Il fut pris vivant; et ma soeur suivit -le sort de mon ami. Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur de -lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir. Peut-être, ô ciel! dans ce -moment, il gémit sous les coups d'un maître inflexible. Ma soeur -peut-être... Ah! loin de moi cette épouvantable pensée; elle rallume en -vain toute ma rage, et fait le tourment de mon coeur. - -L'Inca, qui lui voyait étouffer ses soupirs et dévorer ses larmes, le -pressait d'interrompre ce récit désolant. Non, dit le cacique, achevons: -puisque j'ai pu survivre à mes malheurs, je dois avoir la force d'en -soutenir l'image. - -Tous nos postes forcés livraient la ville en proie à nos vainqueurs. Le -roi n'avait plus pour asyle que son palais, où sa noblesse lui offrait -de s'ensevelir. Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les montagnes -les Indiens que la frayeur et la fuite avaient dispersés, il voulut -s'échapper lui-même, pour revenir assiéger à son tour et accabler nos -ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa fuite, nos canots -occupaient la flotte de Cortès par un combat désespéré. Monarque -infortuné! tout le sang prodigué pour lui ne put le sauver: il fut -pris... C'est encore ici que mon courage m'abandonne. Alors un délire -stupide se saisissant d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa bouche -entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient l'épouvante et l'horreur. -Sa voix s'ouvre enfin un passage; il s'écrie: O Guatimozin! ô le plus -magnanime, ô le meilleur des rois! Un brasier, des charbons ardents!... -C'est sur ce lit qu'ils l'étendirent. «O barbarie atroce!» s'écrie à ce -récit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le cacique, attends; tu vas -mieux les connaître. Tandis que le feu pénétrait jusqu'à la moelle des -os, Cortès, d'un oeil tranquille, observait les progrès de la douleur, -et il disait au roi: «Si tu es las de souffrir, déclare où tu as caché -tes trésors.» - -Soit qu'il n'eût rien caché, soit qu'il trouvât honteux de céder à la -violence, le héros du Mexique honora sa patrie par sa constance dans les -tourments. Il attache un oeil indigné sur le tyran; et il lui dit: -«Homme féroce et sanguinaire, connais-tu pour moi de supplice égal à -celui de te voir?» Il ne lui échappa ni plainte, ni prière, ni aucun mot -qui implorât une humiliante pitié. - -Sur le brasier était aussi un fidèle ami de ce prince. Cet ami, plus -faible, avait peine à résister à la douleur; et prêt à succomber, il -tournait vers son maître des regards plaintifs et touchants. «Et moi, -lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de roses?» Ces paroles -étouffèrent le soupir au fond de son coeur[58]. - - [58] Cortès ayant fait cesser l'exécution, Guatimozin vécut encore - deux ans. Il finit par être pendu, sur la déposition d'un Indien, - qui l'accusa d'avoir conspiré contre les Espagnols. - -Tu frémis, Inca; ce n'est rien que tout ce que tu viens d'entendre. Tu -n'as vu ces brigands que dans l'ardeur du carnage. Pour en juger, il -faut les voir au sein de la paix, au milieu des peuples qu'ils ont -désarmés, dont les uns vont au-devant d'eux avec une joie ingénue, et -les autres d'un air timide et suppliant; qui leur présentent de plein -gré ce qu'ils ont de plus précieux; qui s'empressent à les servir, à les -loger dans leurs cabanes; qui supportent pour eux les travaux les plus -rudes; qui courbent le dos, sans se plaindre, sous le faix dont ils les -accablent, sous les coups dont ils les meurtrissent; qui se laissent -flétrir, avec un fer brûlant, des marques de la servitude: c'est là que -s'est montrée la cruauté des Castillans. Tout ce que tu peux concevoir -des excès de la tyrannie et des rigueurs de l'esclavage, n'approche pas -encore des maux que ces hommes dénaturés font souffrir aux plus doux des -hommes. - -Ceux-ci, épouvantés par le supplice de leur roi, par le saccagement de -leur ville et de leurs campagnes, ne s'occupaient qu'à fléchir les -vainqueurs: ils opposaient la douceur des agneaux à la férocité des -tigres: leurs caresses, leurs larmes, l'abandon volontaire du peu de -bien qu'ils possédaient, une obéissance muette, une aveugle soumission, -le dernier et le plus pénible de tous les sacrifices que l'homme puisse -faire à l'homme, celui de sa liberté, rien n'adoucit ces coeurs -farouches. Si leurs esclaves surchargés, dans une longue et pénible -route, osent gémir sous le fardeau, un châtiment soudain leur impose -silence; et s'ils succombent sous l'excès du travail et de la misère, un -bras impitoyable achève de leur arracher le dernier soupir. «Cruels! -disent ces innocents, que vous avons-nous fait? Notre vie n'est employée -qu'à vous servir, pourquoi nous l'arracher? Épargnez du moins nos -enfants et nos femmes.» Les monstres sont sourds à ces plaintes. _De -l'or, de l'or_, c'est leur cri de rage; on ne peut les en assouvir. Un -peuple en vain se hâte d'apporter à leurs pieds le peu qu'il a de ce -métal funeste. Ce n'est jamais assez; et tandis qu'à genoux, les mains -au ciel, les yeux en pleurs, il proteste qu'il n'en a plus, on -l'enchaîne, on le livre à d'horribles tourments, pour l'obliger à -découvrir ce qu'il peut en avoir encore. Leur avarice a inventé des -tortures inconcevables et des supplices inouis. Ingénieuse à compliquer -et à prolonger les douleurs, elle donne à la mort mille formes -horribles, que la mort ne connaissait pas. - -Mais ce qui révolte le plus de leur atrocité, c'est sa froideur -tranquille. La nature est muette dans ces coeurs endurcis. Autour des -bûchers où la flamme dévore une famille entière, au milieu d'un hameau -dont les toits embrasés fondent sur les femmes enceintes, sur les -faibles vieillards, sur les enfants à la mamelle, au pied des échafauds -où un feu lent consume de faibles innocents, déchirés avant de mourir; -on les voit, ces hommes féroces, on les voit, riants et moqueurs, se -réjouir et insulter aux victimes de leur furie. - -Inca, ne nous reproche point d'avoir vu tant de maux, sans mourir de -douleur, ajouta le cacique en versant des ruisseaux de larmes, et d'une -voix entrecoupée par les sanglots qui l'étouffaient: si nous supportons -nos malheurs, si nous vivons, si nous fuyons notre déplorable patrie, -c'est pour lui chercher des vengeurs. - -«Ah! vous en méritez sans doute, lui dit l'Inca en l'embrassant. Je sens -vos maux, je les partage. Si je ne puis les réparer, j'espère au moins -les adoucir. Demeurez parmi nous, illustres malheureux, et que ma cour -soit votre asyle. Hélas! si j'en crois des présages qui commencent à -s'avérer, le temps approche où j'aurai besoin de votre expérience et de -votre courage.--Ah! s'écrient les caciques, la vie est l'unique bien que -le destin nous laisse: généreux prince, elle est à toi, et tu peux en -être prodigue; sans toi, le désespoir en eût déja tranché le cours.» - - - - -CHAPITRE XI. - - -Tandis que la paix, la justice, l'humanité, régnaient encore dans ces -régions fortunées, sous les lois des fils du soleil, la tyrannie des -Castillans s'étendait comme un incendie: la ruine et la solitude en -marquaient par-tout les progrès. - -Le nord de l'Amérique était dévasté; le midi commençait à l'être. En -vain ce pieux solitaire, cet ami courageux et tendre des malheureux -Indiens, Barthélemi de Las-Casas, avait fait retentir le cri de la -nature jusqu'au fond de l'ame des rois[59]; une pitié stérile, une -volonté faible de remédier à tant de maux, fut tout ce qu'il obtint. On -fit des lois: ces lois, sans force, ne purent de si loin réprimer la -licence; la cupidité secoua le frein qu'on voulait lui donner; et sous -des rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage, l'Indien fut -toujours esclave, l'Espagnol toujours oppresseur. - - [59] Ferdinand et Charles-Quint. - -Barthélemi, s'humiliant devant l'éternelle sagesse, pleurait au bord de -l'Ozama[60], dans une retraite profonde, l'impuissance de ses efforts. - - [60] Rivière sur laquelle Barthélemi Colomb, frère de l'amiral, avait - fait bâtir la ville de Saint-Domingue. - -Cependant l'isthme était en proie au plus inhumain des tyrans. Ce -barbare était Davila. Sa cruauté l'avait rendu l'effroi des peuples des -montagnes qui joignent les deux Amériques. A travers les rochers, les -forêts, et les précipices, ses soldats, ses chiens dévorants furent -lancés contre les sauvages. Pour les détruire, il n'en coûta que la -peine de les poursuivre, et celle de les égorger. Ainsi fut ouvert le -passage de l'océan du nord à la mer Pacifique. - -Là, de nouveaux bords se découvrent; et l'ambition des conquêtes y voit -un champ vaste à courir. Balboa[61], digne précurseur du sanguinaire -Davila, a déja voulu pénétrer dans ces régions du midi; et des flots de -sang indien ont inondé les bords où il a tenté de descendre. Après lui, -de nouveaux brigands ont risqué de plus longues courses; mais la -constance ou la fortune leur a manqué dans ces travaux. - - [61] Vasco Nugnès de Balboa. Il avait découvert la mer du Sud en 1513. - Ce fut à lui qu'un Indien répondit _Béru_, _Pelu_, je m'appelle - _Béru_, et j'habite le bord de _la rivière_: de là le nom de - _Pérou_. Balboa était gendre de Davila. Celui-ci lui fit trancher la - tête. - -Il fallait que, pour la ruine de cette partie du Nouveau-Monde, la -nature eût formé un homme d'une résolution, d'une intrépidité à -l'épreuve de tous les maux; un homme endurci au travail, à la misère, à -la souffrance; qui sût manquer de tout et se passer de tout, s'animer -contre les périls, se roidir contre les obstacles, s'affermir encore -sous les coups de la plus dure adversité. Cet homme étonnant fut -Pizarre; et cette force d'ame, que rien ne put dompter, n'était pas sa -seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple et grand, noble et -populaire, sévère quand il le fallait, indulgent lorsqu'il pouvait -l'être, et modérant, par la douceur d'un commerce libre et facile, la -rigueur de la discipline et le poids de l'autorité, prodigue de sa -propre vie, attachant un grand prix à celle d'un soldat; libéral, -généreux, sensible, il n'avait point pour lui cette cupidité qui -déshonorait ses pareils: l'ambition de s'illustrer, la gloire d'avoir -entrepris et fait une immense conquête, étaient plus dignes de son -coeur. Il vit entasser à ses pieds des monceaux d'or dans des flots de -sang; cet or ne l'éblouit jamais, il ne se plut qu'à le répandre. Sobre -et frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre à sa mort. Tel fut l'homme -que la fortune avait tiré de l'état le plus vil[62], pour en faire le -conquérant du plus riche empire du monde. - - [62] La première condition de Pizarre avait été la même que celle de - Sixte-Quint. - -Connu, par sa bravoure, du vice-roi de l'isthme[63], il en obtint le -droit d'aller chercher, par delà l'équateur, des régions nouvelles et de -nouveaux trésors. Un seul des vaisseaux qui restaient de la flotte de -Balboa, lui suffit pour son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et -le bruit s'en répand bientôt jusqu'à l'île Espagnole[64], à cette île -fameuse par la conquête de Colomb, et dont on avait fait depuis le siége -de la tyrannie. - - [63] Dom Pèdre Arias Davila. - - [64] Saint-Domingue. - -Au nom de Pizarre, une fière jeunesse demande à s'aller joindre à lui. -Leur chef, Alonzo de Molina, magnanime et vaillant jeune homme, mais -d'un courage trop bouillant et d'un naturel trop sensible, avait gagné, -par sa candeur, l'estime et l'amitié du vertueux Las-Casas. Il voulut, -avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu. - -«Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des Castillans n'est donc pas -encore assouvie; et vous allez chercher pour eux de nouveaux bords à -ravager!--Le ciel m'est témoin, répondit Alonzo, que c'est la gloire qui -me conduit.--La gloire! ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les -assassins? en est-il à tomber sur un troupeau timide d'hommes nus, -faibles, désarmés, à les égorger sans péril, avec une cruauté lâche? -Votre gloire est celle du vautour, lorsqu'il déchire la colombe. Non, -mon ami, je vous le dis, la honte et la douleur dans l'ame, rien ne peut -effacer l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent leur -Dieu, leur prince, leur patrie; et leur avarice insensée se trompe, en -croyant s'assouvir. Hélas! s'ils avaient bien voulu ménager leur -conquête, l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait opulente; mais, par -l'abus honteux qu'ils font de la victoire, ils auront épuisé l'Espagne -et ruiné l'Inde sans fruit. - -«Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment de les éclairer. Je ne -connais Pizarre que par sa renommée; mais on me l'a peint généreux. Il -est digne peut-être, ô mon ami, d'entendre de votre bouche la voix de -l'humanité. Pourquoi ne demandez-vous pas à le suivre dans sa conquête? -Venez. Vos conseils, votre zèle, vous rendront respectable et cher à mes -compagnons comme à moi.» - -Aux instances d'Alonzo, Barthélemi s'émeut; il sent réveiller dans son -coeur son activité bienfaisante; et l'espoir d'être utile aux hommes -ranime son ardeur. Mais la réflexion, la triste prévoyance, le -découragent de nouveau. «Molina, dit-il au jeune homme, vous connaissez -mon coeur. Je ne verrai jamais patiemment faire du mal aux Indiens; je -parlerais pour eux sans ménagement et sans crainte; et vous-même -peut-être, exposé à la haine de ceux que j'aurais offensés, vous vous -plaindriez de mon zèle.--Venez, lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien -que votre présence peut faire. Qui sait les crimes et les maux que vous -épargnerez au monde? Et quel reproche ne vous feriez-vous pas de n'avoir -eu qu'à vous montrer, pour sauver des millions d'hommes, et de ne -l'avoir pas voulu?--C'en est assez, lui dit Las-Casas. Je ne vous -laisserai pas croire que j'aie renoncé par faiblesse à l'espérance -d'être utile à ces infortunés. Je vous suivrai. Fasse le ciel que -Pizarre daigne m'entendre!» - -Ils partent ensemble; et bientôt le vaisseau qui les a reçus, aborde au -rivage de l'isthme. On y débarque à l'embouchure du fleuve des -Lézards[65]; et pour le remonter, on s'élance sur des canots. Chacun de -ces canots, formé du creux d'un cèdre, porte vingt rameurs Indiens, -qu'un farouche Espagnol commande. Mais ces rameurs, animés par les cris -d'une jeunesse impatiente, redoublent en vain leurs efforts; le fleuve -leur oppose tant de rapidité, qu'ils ont peine à le vaincre, et ne vont -contre le torrent qu'avec une extrême lenteur. Celui qui les commande, -semble leur faire un crime de la violence des eaux. Leur corps, -ruisselant de sueur, est meurtri de verges sanglantes. Hors d'haleine et -presque aux abois, ils souffrent leurs maux sans se plaindre; seulement -des larmes muettes tombent sur leur rame, et se mêlent avec les gouttes -de sueur qu'on voit distiller de leur sein; et quelquefois ils lèvent -sur celui qui les frappe un regard douloureux et tendre, qui semble -implorer sa pitié. - - [65] Aujourd'hui _la Chagre_, qui, des montagnes de l'isthme, descend - dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par heure. - -Las-Casas, témoin de tant de barbarie, éprouve le tourment d'un père qui -voit déchirer ses enfants. «Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter -ces malheureux, qui se consument en efforts pour votre service. -Voulez-vous les voir expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frères; ils -sont enfants du même Dieu que vous.» Alors s'adressant au plus jeune et -au plus faible des rameurs: «Mon ami, lui dit-il, respirez un moment, je -vais ramer à votre place.» - -Les jeunes Espagnols, touchés de ce spectacle, s'empressèrent tous à -l'envi de soulager les Indiens. Ceux-ci tendaient les mains à l'homme -bienfaisant qui leur procurait ce relâche, le comblaient de -bénédictions, et lui donnaient ce tendre nom de père qu'il avait si bien -mérité! - -Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui dit tout bas, avec un -mouvement de joie: «Eh bien, mon père, vous repentez-vous à-présent de -nous avoir suivis? Barthélemi le regarda d'un oeil où la tendre -compassion et la tristesse étaient peintes, et ne lui répondit que par -un profond soupir. - -Il est un village, connu sous le nom de Crucès, où le fleuve cesse -d'être navigable. Ce fut là qu'obligé de quitter les canots, on suivit, -à travers les bois, une longue et pénible route. Mais toute pénible -qu'elle est, la fatigue en est adoucie, quand, du haut des coteaux, le -regard se promène sur des vallons que la nature se plaît à parer de ses -mains; où la variété des arbres et des fruits, la multitude des oiseaux -peints des couleurs les plus brillantes, forment un coup-d'oeil -enchanteur. Hélas! dans ces climats si beaux, tout ce qui respire est -heureux; l'homme opprimé, souffrant et misérable, y gémit seul sous le -joug de l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires qui le -cachent à son tyran. - -De montagne en montagne, on s'élève, on parvient jusqu'au sommet qui les -domine, et d'où la vue, au loin, s'étend vers l'un et l'autre bord, sur -l'immense abyme des eaux. De là se découvrent à-la-fois[66], d'un côté -l'océan du nord, de l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le -lointain, s'unit avec l'azur du ciel. «Compagnons, leur dit Molina, -saluons cette mer, cette terre inconnue, où nous allons porter la gloire -de nos armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour avoir seulement -reconnu ces pays immenses, quelle sera la renommée de ceux qui les -auront soumis[67]?» - - [66] On préfère ici le témoignage de M. de La Condamine à celui de - Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit de l'isthme on ne - découvre à-la-fois les deux mers. - - [67] Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise de Pizarre - en 1524. - -Il descend la montagne, et bientôt, approchant des murs où Davila -commande, il lui fait annoncer cent jeunes Castillans qui viennent -s'offrir à Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et les -dangers. - -Le farouche tyran de l'isthme était plongé dans la douleur. Il venait de -perdre son fils unique à la poursuite des sauvages. «Soyez les -bien-venus, dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part à la désolation -d'un père, dont ces féroces Indiens ont dévoré le fils. Oui, les cruels -l'ont dévoré, ce fils, mon unique espérance. Ah! tout leur sang peut-il -jamais rassasier ma fureur? Poursuivez, massacrez cette race impie et -funeste. S'il en échappe un seul, je ne me croirai point vengé.» - -Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux compagnons que lui amenait -la fortune. Il les reçut sur son vaisseau, avec cet air plein de -franchise et d'affabilité qui lui gagnait les coeurs; et après les -éloges qu'il devait à leur zèle, il leur présenta ses amis. «Voilà, -dit-il, le généreux Almagre et le pieux Fernand de Luques[68], qui -consacrent, à mon exemple, leur fortune à cette entreprise; Almagre, -assez connu par sa valeur, et Fernand par les dignités qu'il remplit -dans le sacerdoce. Près de lui vous voyez Valverde, zélé ministre des -autels: c'est lui qui sera parmi nous l'interprète du ciel, l'organe de -la foi, l'apôtre de la vérité, chez ces nations idolâtres. Ce guerrier -est Salcédo, noble et vaillant jeune homme: c'est à ses mains que -l'étendard de la Castille est confié, et c'est lui qui nous conduira -dans le chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruïz un savant pilote, à -qui cette mer est connue, et qui le premier a tenté d'en parcourir les -écueils, sous l'intrépide Balboa.» Il leur nomma de même avec éloge -Péralte, Ribéra, Séraluze, Aléon, Candie, Oristan, Salamon, et tous ceux -qui l'accompagnaient. - - [68] Augustin Zarate prétend qu'Almagre était fils naturel de Fernand - de Luques. (_Découverte et conquête du Pérou_, l. 1.) - -Alonzo lui nomme à son tour les Castillans qu'il lui amène, tels que le -jeune et beau Mendoce, l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux -Pennate, et Valasquès plus froidement superbe, et le magnanime Moscose, -et Moralès, qui le premier devait périr en abordant. Infortuné jeune -homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un immortel! Pizarre en -connaît un grand nombre, ou par leur renommée, ou par celle de leurs -aïeux. Il leur témoigne à tous combien il est sensible à l'honneur de -les commander. Ses regards s'attachent enfin sur l'humble et pieux -solitaire qu'il voit à côté d' Alonzo. «Est-ce encore là, demande-t-il, -un messager de la foi, que son zèle engage à nous suivre?» - -Au nom de Las-Casas, au nom de ce héros de la religion et de l'humanité, -que l'Espagne avait honoré du nom de _Protecteur de l'Inde_, Pizarre est -saisi de respect, et se prosternant devant lui, croit adorer la vertu -même. «Est-ce vous, lui dit-il, vénérable et pieux mortel, est-ce vous -qui venez bénir et encourager nos travaux? Quel présage pour moi de la -faveur du ciel, et du succès de mon entreprise!» - -«Vaillant et généreux Pizarre, lui répondit le solitaire, le seul -témoignage assuré de la faveur du ciel est dans le coeur de l'homme -juste. Méritez-la par vos vertus; et n'enviez point aux méchants, des -succès dont le ciel s'irrite. La gloire d'être humain, sensible, et -bienfaisant, sera pure, et d'autant plus belle, que vous aurez peu de -rivaux.» - - - - -CHAPITRE XII. - - -Le vaisseau, pour mettre à la voile, attendait un vent favorable. On fit -des voeux pour l'obtenir. Le plus auguste de nos mystères fut célébré -sur la poupe par ce même Fernand de Luques, intéressé avec Almagre dans -les risques de l'entreprise, et comme lui associé dans le partage du -butin... O superstition! Ce prêtre sacrilége, pour rendre les autels -garants de ses vils intérêts, suspend le divin sacrifice, au moment de -le consommer; et tenant dans ses mains la victime pure et céleste, il se -tourne vers l'assistance. Sur son front chauve et sillonné de rides, -l'austérité paraît empreinte; il soulève un sourcil épais, dont son oeil -morne est ombragé; et d'une voix semblable à celle qui, du creux des -autels, prononçait les oracles: «Venez, Pizarre, et vous, Almagre, -venez, dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre et sainte -alliance.» Alors rompant l'hostie en trois[69], il s'en réserve une -partie, et en donnant une à chacun de ses associés interdits et -tremblants: «Ainsi, dit-il, soit partagée la dépouille des Indiens.» Tel -fut leur serment mutuel, tel fut le pacte de l'avarice. Barthélemi en -fut épouvanté. - - [69] Ce trait-là est historique. _Pigliarono l'hostia consacrata del - santissimo sacramento, giorando di non romper mai la fede._ - (BENZONI, l. 3.) - -Le même jour on tint conseil; et là on entendit Pizarre exposer son -plan, ses moyens, ses mesures et ses ressources. Fernand de Luques, -chargé du soin de pourvoir aux besoins de la flotte, devait rester à -Panama, tandis qu'Almagre voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux -bords où l'on allait descendre, et y mènerait les secours: rien n'avait -été négligé; et la prudence de Pizarre, en prévoyant tous les obstacles, -semblait les avoir applanis: tel fut l'éloge unanime qu'elle reçut dans -le conseil. - -Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les Indiens vassaux des -Castillans, ou plutôt leurs esclaves, destinés aux plus durs travaux, ne -put renfermer sa douleur. Il demande à parler; on lui prête silence; et, -la tristesse dans les yeux: «J'entends, dit-il, qu'on se propose de -distribuer les Indiens comme de vils troupeaux. On l'a fait dans les -îles; les îles ne sont plus que d'effrayantes solitudes. Des millions -d'infortunés ont péri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et -ferez-vous périr de même les peuples de ces bords?» - -Chacun s'empressa de répondre qu'on les ménagerait. «Il n'en est qu'un -moyen, continua le solitaire; c'est de ne laisser à personne le pouvoir -de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais sujets libres. Le même roi, -la même loi, et, comme je l'espère, le même Dieu que nous; mais jamais -d'autre dépendance: voilà leur droit, que je réclame au nom de la -nature, à la face du ciel.» - -«Vertueux Las-Casas, lui répondit Pizarre, vos voeux et les miens sont -d'accord. Faire adorer mon Dieu, faire obéir à mon roi, imposer à ces -peuples un tribut modéré, établir entre eux et l'Espagne un commerce -utile pour eux, autant qu'avantageux pour elle; voilà ce que je me -propose. Fasse le ciel que, sans user de contrainte et de violence, je -puisse l'obtenir!--Je vous en suis garant, reprit vivement Las-Casas. -Mais, Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont dociles, s'ils -souscrivent à des lois justes, s'ils ne demandent qu'à s'instruire, ils -seront libres comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur repos, -seront protégés par vos armes; que l'honnêteté, la pudeur, la timide et -faible innocence, auront en vous un défenseur, un vengeur.--Je vous le -promets.--Que vous ne souffrirez jamais qu'on les arrache à leur patrie, -qu'on les condamne à des travaux, qu'on exige d'eux, par la crainte, la -menace, et les châtiments, au-delà du tribut imposé par -vous-même.--Telle est ma résolution.--Eh bien, jurez-le donc au Dieu que -vous avez reçu, et que tous vos amis le jurent.» - -A ce discours, un bruit confus se répandit dans l'assemblée; et Fernand -de Luques prenant la parole: «Quoi, dit-il à Barthélemi, jurer à Dieu de -ménager des barbares qui le blasphèment, qui brûlent devant les idoles -un encens qui n'est dû qu'à lui! Jurons plutôt de les exterminer, s'ils -osent défendre leurs temples, et s'ils refusent d'adorer le Dieu que -nous leur annonçons. L'Amérique nous appartient au même titre que Canaan -appartenait aux Hébreux: le droit du glaive qu'ils avaient sur -l'idolâtre Amalécite[70], nous l'avons sur des infidèles, plus aveuglés, -plus abrutis dans leurs détestables erreurs. Ils se plaignent qu'on leur -impose un trop rigoureux esclavage; mais eux-mêmes, sont-ils plus doux, -plus humains envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang, ils -leur déchirent les entrailles; ils se partagent, par lambeaux, leurs -membres encore palpitants; ils les dévorent, les barbares; ils en sont -les vivants tombeaux. Et c'est pour cette race impie qu'on parle avec -tant de chaleur! Si les châtiments les effraient, qu'ils cessent de nous -dérober cet or stérile dans leurs mains, et qui nous a déja coûté tant -de périls et de fatigues. Quoi! n'avez-vous franchi les mers, -n'avez-vous bravé les tempêtes, et cherché ce malheureux monde à travers -tant d'écueils, que pour abandonner l'unique fruit de vos travaux, vous -en retourner les mains vides, et ne rapporter en Espagne que la honte et -la pauvreté? L'or est un don de la nature; inutile à ces peuples, il -nous est nécessaire: c'est donc à nous qu'il appartient; et leur malice, -opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait seule assez coupables -pour justifier nos rigueurs. Quant à leur esclavage, il est la pénitence -des crimes dont les a souillés un culte impie et sanguinaire. Ce ne sont -pas les creux des mines, où ils sont enfermés vivants, que l'on doit -redouter pour eux. Ils méritent d'autres ténèbres que celles de ces -noirs cachots; et pourvu qu'ils y meurent résignés et contrits, ils -béniront un jour les mains qui les auront chargés de chaînes.» - - [70] Cette comparaison a été faite par le missionnaire Gumilla et par - bien d'autres fanatiques. - -Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas, qui, d'un oeil immobile -d'horreur, le regardait et l'écoutait, lui répondit: «Prêtre d'un Dieu -de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout-à-l'heure, ont-elles -proféré ce que je viens d'entendre? Est-ce du haut du bois arrosé de son -sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa bouche expirante implorait -la grâce de ses ennemis; est-ce du haut de cette croix qu'il vous a -dicté ce langage? Vous, chrétien, vous parlez d'exterminer un peuple qui -ne vous a fait aucun mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous -dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux Hébreux, et ce peuple -aux Amalécites! Laissez, laissez-là ces exemples, dont on n'a que trop -abusé. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais dérogé aux saintes lois de -la nature, il a parlé, il a donné un décret formel, authentique, dans -toute la solennité que sa volonté doit avoir, pour forcer l'homme à lui -obéir plutôt qu'à la voix de son coeur; et ce décret n'a pu s'étendre -au-delà des termes précis où lui-même il l'a renfermé: l'ordre accompli, -la loi qu'il avait suspendue, a repris son cours éternel. Dieu parlait -aux Israélites; mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous-en donc à la -loi qu'il a donnée à tous les hommes: _Aimez-moi, aimez vos semblables_: -voilà sa loi, Fernand. Sont-ce là vos tortures, et vos chaînes, et vos -bûchers? - -«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre eux des cruautés bien -condamnables; mais, fussent-ils plus inhumains, est-ce à vous de les -imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des dieux sanguinaires. Si, -au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils -seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'élevé dès -l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, l'exemple de ses pères, les -lois de son pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous le même -joug? Plaignez donc, sans les condamner, ces esclaves de l'habitude, ces -victimes du préjugé. Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les mêmes, -et quel mal avaient fait les peuples de l'Espagnole et de Cuba? Rien de -plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute -leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient pas même des flèches -pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est là -que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les -enfants, égorger les vieillards, se saisir des femmes enceintes, leur -déchirer les flancs, en arracher le fruit... O religion sainte, voilà -donc tes ministres! O Dieu de la nature, voilà donc tes vengeurs! -Enfermer un peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y faire -périr de misère, de fatigue, et d'épuisement, pour accumuler vos -richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices, enfants du -luxe, de l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence que -vous imposez à ces peuples! Écartez ce masque hypocrite, qui vous gêne -sans nous tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, c'est -l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre bouche, outrage ici -l'humanité, et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire, -et des maux qu'elle fait.» - -Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait cessé de frémir et de rouler -sur l'assemblée des yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre -le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible d'un sage -conciliateur. Cet homme, le plus noir, le plus dissimulé que l'Espagne -eût produit, pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans son coeur -tous les vices; mais il les couvait sourdement; et le masque de -l'hypocrisie, qu'il ne quittait jamais, en imposait à tous les yeux. - -«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les intérêts de Dieu même: -car l'homme n'est rien devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses -ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie; vous ne le désavouerez -pas. Comment donc celui qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il -être aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent chrétiens; la -charité nous lie. Mais jusques-là Dieu les exclut du nombre de ses -enfants. C'est à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles, et de -conquérants pour la foi, que ce monde nous appartient. Le souverain -pontife en a fait le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui de -qui tout dépend[71]. Mais quelles que soient les richesses que profanent -les Indiens, quelque abus même qu'ils en fassent, le droit d'en -dépouiller les temples et les autels de leurs idoles, pour en faire un -plus digne usage, n'est pas ce qui doit nous toucher. Oublions ces -fragiles biens; ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, ou -de laisser périr celles de tous ces malheureux. Voulez-vous les -abandonner, ou les retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne plaise -que je veuille que l'on préfère les moyens les plus violents. Dans les -îles peut-être on a été trop loin; on n'a pas assez modéré la première -ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux de captiver les Indiens, -qu'un esclavage salutaire, comme vous je demande qu'on daigne l'essayer. -Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits rebelles une heureuse -nécessité de subir le joug de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que -d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur? C'est ce que je ne -puis penser. Attendons que les circonstances nous éclairent et nous -décident, sans renoncer au droit divin de commander et de contraindre, -mais avec la ferme assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois, ce -que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille à des héros chrétiens.» - - [71] Les termes de la bulle: _De nostrâ merâ liberalitate, et ex certâ - scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine... Autoritate - omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ... donamus, - concedimus et assignamus._ - -L'assemblée était satisfaite du parti modéré que proposait Valverde. -Mais Las-Casas ne vit en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De -toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au monde est celle qui -fait voir à l'homme, dans ceux qui n'ont pas sa croyance, autant -d'ennemis de son Dieu: car elle étouffe dans les coeurs tout sentiment -d'humanité; et Valverde a raison: comment peut-on aimer l'éternel objet -des vengeances et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris qu'on -a conçu pour les sauvages, et souvent cette joie atroce qu'on ressent à -les opprimer. Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant que l'homme -respire, puisse le haïr un moment. Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage -de ses mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour être heureux. -Toujours le même, il veut encore ce qu'il voulut en les créant; et, -infini dans sa puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens qui nous -sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants. - -«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: la charité, l'égalité, le -droit naturel et sacré de la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec -la nature, la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne présente aux yeux du -chrétien que des frères et des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage -est le seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous le joug de la -foi!... Juste ciel! l'esclavage, la honte et le scandale de la religion, -est le seul moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore, qui la -rend odieuse, et qui la détruirait, si l'enfer pouvait la détruire. Il -fut cruel chez tous les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le -savez, vous avez vu le fils arraché à son père, la femme à son époux, la -mère à ses enfants; vous avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des -troupeaux d'hommes enchaînés, y croupir entassés, consumés par la faim; -vous avez vu ceux qui sortaient de cet exécrable tombeau, pâles, abattus -de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les plus accablants. Et -c'est là, dit-on, le moyen de gagner les esprits! En a-t-on tenté -d'autre? a-t-on daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire? -veut-on même qu'ils soient instruits? On veut qu'ils vivent et qu'ils -meurent comme des animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu -vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser par la douceur, -l'attirer par la confiance, et la vaincre par les bienfaits. C'est -l'exemple qui prouve; et le plus digne apôtre de la religion, c'est la -vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez écoutés. Je connais bien ce -Nouveau-Monde! Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau de la -foi dans ces régions désolées, où l'on a commis tant de maux. -Demandez-leur quel doux empire a sur l'ame des Indiens la raison, -l'équité, la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur -s'il fut jamais de peuple moins jaloux de ses opinions, plus empressé -d'ouvrir les yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais au moment -qu'on leur prêchait un Dieu clément et débonnaire, ils voyaient arriver -des ravisseurs perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom de ce -même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient, leur faisaient souffrir -mille outrages. Pouvaient-ils ne pas accuser de fourberie et d'imposture -ceux qui leur annonçaient la douceur de sa loi? Ce que je dis là, je -l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est pas devant moi qu'il faut calomnier ces -peuples. - -«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans leurs erreurs, est-ce -pour vous une raison de les réduire au rang des bêtes? On espère adoucir -pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a promis cent fois; a-t-on -pu s'y résoudre? J'ai vu Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès -s'indigner; j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je leur faisais -la peinture. Ils y ont voulu remédier; et, avec toute leur puissance, -ils l'ont voulu en vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi de -sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut l'en détacher. Non, -mes amis, point de milieu: il faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le -nom de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit de faire des -esclaves. Cet avilissement honteux, où le plus fort tient le plus -faible, est outrageant pour la nature, révoltant pour l'humanité, mais -abominable sur-tout aux yeux de la religion. _Mon frère, tu es mon -esclave_, est une absurdité dans la bouche d'un homme, un parjure et un -blasphème dans la bouche d'un chrétien. - -«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? _Conquérants pour la -foi!_ La foi ne nous demande que des coeurs librement soumis. -Qu'a-t-elle de commun avec notre avarice, nos rapines, nos brigandages? -Le Dieu que nous servons est-il affamé d'or? _Un pontife a partagé -l'Inde!_ Mais l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le droit -qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier ce monde à qui prendrait soin -de l'instruire, mais non pas le livrer en proie à qui voudrait le -ravager. Le titre de sa concession est fait pour un peuple d'apôtres, -non pour un peuple de brigands. - -«L'Inde n'est donc à vous que par droit de conquête; et le droit de -conquête, tyrannique en lui-même, ne peut être légitimé que par le -bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence, la bonté, qui le -justifient; et l'usage de la victoire va vous donner la renommée, ou -d'un brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos bienfaits. Ah! -croyez-moi, n'attendez pas le moment de l'ivresse et de l'emportement, -pour mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour vous, consacré à -des résolutions saintes. Tous ces guerriers, disposés comme vous à -écouter la voix de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils sont -jeunes, sensibles, et la corruption ne les a point gagnés encore: j'en -ai fait l'épreuve récente; je crois même les voir touchés des malheurs -que je vous ai peints. Je vous conjure, au nom de la religion, au nom de -la patrie et de l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner les -peuples soumis, de respecter leurs biens, leur liberté, leur vie. C'est -un lien sacré dont vous aurez besoin peut-être, pour vous épargner de -grands crimes; c'est du moins un gage de paix, qu'au nom des Indiens, -leur ami, dirai-je leur père, vous demande à genoux, et les larmes aux -yeux.» A ces mots il se prosterna. - -«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte déshonorant. Tant de -précaution marque pour nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son -devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas besoin qu'on le gêne par -les entraves du serment.» - -«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement Las-Casas, le serment le -plus redoutable vient d'être exigé par vous-même; et pour le salut de -ces peuples, le serment vous paraît inutile et injurieux!» - -Fernand se sentit confondu, et n'en devint que plus atroce. Il se -répandit en injures contre le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir -son roi, sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les noms odieux de -délateur, de partisan du crime et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme -violent et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment qu'il le -perdait. Il commença par l'appaiser, et puis, s'adressant à Las-Casas, -lui dit d'un air respectueux, que son zèle méritait bien la gloire qu'il -lui avait acquise; que ses conseils et ses maximes lui seraient à jamais -présents; qu'il les suivrait autant qu'il lui serait possible; mais -qu'il croyait que sa parole était un gage suffisant. - -Le solitaire consterné se retire avec Alonzo. «Vous voyez, dit-il, mon -ami, qu'ici mon zèle est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette -épreuve m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois connaître assez -Pizarre: il serait juste et modéré, si chacun consentait à l'être: mais -il veut réussir; et son ambition fera céder aux circonstances sa -droiture et son équité. Je ne vous propose point de renoncer à le -suivre; ce serait affaiblir le nombre et le parti des gens de bien. Mais -moi, dont la présence est déja importune, et serait bientôt odieuse, je -n'ai plus désormais qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez -tourner cette conquête en brigandage, prenez conseil de votre coeur, il -vous conduira toujours bien.» - -Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était passé, fut sur-tout -indigné de voir qu'on se délivrait de Las-Casas; et lui-même il l'aurait -suivi, si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu. «Mon ami, lui -dit-il, je reste, je vous obéis à mon tour: mais j'observerai la -conduite et les intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il tient -ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur d'être avec des brigands, -soyez bien assuré que je n'y serai pas long-temps.» - - - - -CHAPITRE XIII. - - -Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des Lézards. Il monte une barque -indienne, et la rapidité du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre et -seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait de leurs caresses -naïves, il tâchait de les consoler. - -L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous aimes et tu nous plains. -Nous savons tout ce que tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu -porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils savent que nous t'avons -vu: Capana, le chef de nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te -posséder un moment. Viens le voir. Le sentier qui mène à sa retraite est -rude, étroit, entrecoupé de torrents et de précipices; mais, sur des -tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.» - -A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de Las-Casas; et -tant de courses d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux qu'il -avait essuyés pour eux, tout fut récompensé. - -«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens libres encore! Ah! du -moins sont-ils bien cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas les -découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les sauvages; nous seuls en -connaissons la route; et le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous -taire et mourir. - -Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot dans une anse du -fleuve; et à travers d'épais buissons on s'enfonce dans ces déserts. - -Comme ils passaient un défilé entre deux hautes montagnes, un cri fit -retentir les bois. Les Indiens pâlirent, leurs cheveux se dressèrent. -C'était le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles et en silence, -ils écoutèrent; le même cri se fait entendre de plus près. Alors, -jugeant que le péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils se -rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. «Laisse-nous -t'entourer, lui disent-ils, et ne crains rien, ne crains rien; il n'en -prendra qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal féroce, pour -franchir le vallon, ne fait que trois élans, et, saisissant un Indien, -l'emporte dans les bois, sans ralentir sa course[72]. Le pieux solitaire -lève les mains au ciel, en poussant un cri lamentable, et tombe oppressé -de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, et se retrouvant au milieu -de ses Indiens qui le rappellent à la vie: «Ah! mes amis, qu'ai-je vu? -leur dit-il.--Allons, mon père, prends courage, lui répondent ces -malheureux; ce n'est rien.--Ce n'est rien, grand Dieu!--Non, ce n'est -rien que les tigres, en comparaison des Espagnols. O race impie et -féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas: vous réduisez les -Indiens à ne pas se plaindre des tigres!» - - [72] On lit dans l'_Histoire générale des Voyageurs_, que dans la - province de Vénézuéla les tigres sont si terribles, qu'il n'est pas - rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, saisir un homme, - et l'emporter dans leur gueule aussi facilement qu'un chat emporte - une souris. - -Enfin, de rochers en abymes, ils approchent de la vallée. Elle était -entourée d'un cercle de montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui, -de tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une masse énorme et profonde, -sans laisser soupçonner le vide que leur enceinte renfermait. - -A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on gravit, on franchit -enfin les montagnes. Tout-à-coup, aux yeux de Las-Casas, se découvre un -riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre de la plaine -s'élevait un hameau, et au milieu du hameau la cabane du cacique. -Barthélemi, à cette vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre -peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le ciel que ton asyle -soit à jamais impénétrable!» - -A l'approche des Indiens, leurs compagnons accourent, impatients -d'apprendre ce qu'ils leur viennent annoncer. «Nous vous amenons notre -père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est lui, c'est -Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut exprimer l'allégresse de ce peuple -reconnaissant. Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de le -porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique a déja su l'arrivée -de Las-Casas. - -Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les bras: «Viens, lui -dit-il, mon père, viens consoler tes enfants de tous les maux qu'on leur -a faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas jouissait du bonheur -le plus doux que puisse goûter sur la terre un coeur vertueux et -sensible. «O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour, si -vous m'aimez si tendrement, moi qui ne vous ai fait aucun bien; quel -n'eût pas été votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire à vous -donner des arts utiles, de sages lois, de bonnes moeurs, et un culte -agréable au Dieu de l'univers!--Ah! mon père, dit le cacique, nous -aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les regrets inutiles. Le seul -homme, entre ces barbares, qui ait été juste et bienfaisant, nous le -possédons. Je ne veux t'occuper que de notre joie.» - -Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise de Barthélemi, en y -voyant sur un autel une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient -ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est toi, mon père, oui, c'est -toi-même. Un de nos Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours -présent, m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit par-tout, c'est elle -que nous invoquons dans toutes nos entreprises; et depuis que nous la -possédons, tout nous a réussi.» - -Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre d'un mouvement de -reconnaissance, se reprocha ce sentiment; et parlant au cacique d'un air -doux et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un simple mortel n'est -pas digne de votre vénération.» A ces mots, il allait saisir la statue, -pour la briser. Le cacique la défendit, comme il eût défendu ses enfants -et sa femme. «Ah! lui dit-il, laisse-nous cette chère ombre de toi-même. -Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants, à nos neveux, le -seul ami que nous ayons eu parmi nos cruels oppresseurs.» - -Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, et demande à voir -Las-Casas. Il se montre, et l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le -voilà l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il nous aime, il -nous plaint, il vient voir ses amis. Qu'il reste avec nous, l'homme -juste: nos coeurs et nos biens sont à lui.» - -«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se pourrait-il que des coeurs -si vrais, si doux, si simples, si sensibles, ne fussent pas innocents -devant toi!» - -Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus dans la plaine, les uns -perçant les oiseaux de l'air de leurs flèches inévitables, les autres -forçant à la course les chevreuils, moins agiles qu'eux. La proie arrive -en affluence; et le festin est préparé. - -Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille, Las-Casas -s'instruit de leurs lois, de leurs moeurs, et de leur police. La nature -est leur guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement, -éviter de se nuire; honorer leurs parents, obéir à leur roi; s'attacher -à une compagne qui les soulage dans leurs travaux, et qui leur donne des -enfants, sans que le soupçon même de l'infidélité trouble cette union -paisible; cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer les -fruits: telle était leur société. - -Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon Dieu, qu'il a gravée dans -vos ames: vous le servez sans le connaître; et c'est sa voix qui vous -conduit. - -«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; il est le dieu des -Espagnols.--Le dieu des Espagnols n'est point votre ennemi: il est le -Dieu de la nature entière; et nous sommes tous ses enfants.--Ah! s'il -est vrai, dit le cacique, nous cherchons un Dieu qui nous aime; celui de -Las-Casas doit être juste et bon, et nous voulons bien l'adorer. -Hâte-toi, fais-le-nous connaître.» Alors, se livrant à son zèle, -Las-Casas leur fit de son Dieu une peinture si sublime et si touchante, -que le cacique, se levant avec transport, s'écria: «Dieu de Las-Casas, -reçois nos voeux!» Et tout son peuple répéta ces mots après lui. - -Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, crut voir sur son -visage un éclat tout divin: car la piété l'animait; il était rayonnant -de joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il jamais voir aux -hommes?--Ils l'ont vu, répondit Las-Casas; il a même daigné habiter -parmi eux.--Sous quels traits?--Sous les traits d'un homme.--Achève. -N'es-tu pas toi-même ce dieu qui vient nous consoler?--Moi!--Si tu l'es, -cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. Parle. Nous allons -t'adorer.» - -Barthélemi se confondit dans une humilité profonde, et rejeta loin cette -erreur. Mais, avant d'exposer des vérités sublimes à l'incrédulité de -ces faibles esprits, il voulut savoir quel était leur culte. «Hélas! dit -le cacique, nous adorions le tigre, comme le plus terrible de tous les -animaux. Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. C'était le culte de -la crainte, et non pas celui de l'amour.--Allons, allons, dit Las-Casas, -renverser cette horrible idole.» Et les Indiens, animés du zèle qu'il -leur inspirait, couraient au temple sur ses pas. - - - - -CHAPITRE XIV. - - -D'une grotte profonde, voisine de ce temple, Barthélemi crut entendre -sortir des gémissements. «Qu'est-ce? demanda-t-il.--Passons, dit le -cacique. Épargne à tes amis la honte de te montrer des malheureux.» Sans -vouloir insister, Barthélemi s'avance jusqu'à ce temple abominable, où -l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi de sang. «Quel est le sang, -demanda-t-il encore, qu'on a versé sur cet autel?--Celui des animaux, -répondit le cacique, et quelquefois...--Achève.--Celui des -Espagnols.--Des Espagnols!--Lorsqu'ils pénètrent jusqu'au centre de ces -forêts, il faut bien les tuer, ou les prendre vivants. Et que faire de -ces captifs, à moins que de les immoler? S'il s'en échappait un seul, -notre asyle serait connu, et notre perte inévitable. Tu viens d'entendre -la plainte d'un malheureux jeune homme qui nous fait compassion. Je ne -puis me résoudre à le faire mourir. Cependant il faut bien qu'il meure; -car, s'il nous échappait, il irait nous trahir.» - -Las-Casas demande à le voir; et après avoir fait briser l'autel et -l'idole du tigre, il retourne vers la prison où le jeune homme est -enfermé. - -Le captif, en voyant entrer ce religieux vénérable, ne douta point que -ce ne fût encore un nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler. «O -mon père, venez, dit-il, m'encourager par votre exemple; venez apprendre -à un jeune homme à se détacher de la vie, à mourir courageusement.» - -Mais dès qu'il s'aperçut que le solitaire était libre; qu'il commandait -aux Indiens de s'éloigner, et que ceux-ci lui obéissaient: «Ah! -reprit-il, que vois-je? et quel est cet empire que vous exercez parmi -eux? Êtes-vous un ange du ciel, descendu pour ma délivrance? Parlez. -Dites-moi qui vous êtes. Je sens revenir l'espérance dans ce coeur -qu'elle abandonnait.» - -«Je suis Espagnol comme vous, lui dit le solitaire; mais, n'ayant jamais -trempé dans les crimes de ma patrie, je suis libre et chéri parmi les -Indiens.--Hélas! et moi, lui dit Gonsalve (c'était le nom du jeune -homme), qu'ai-je fait, que je n'aie dû faire, et dont j'aie pu me -dispenser? Je suis le fils de Davila, du gouverneur de l'isthme: il -m'avait envoyé à la poursuite des sauvages. Mes compagnons et moi, à -travers les forêts, nous avons pénétré dans ce vallon; les Indiens nous -ont enveloppés, nous ont accablés sous le nombre; les plus heureux des -miens ont péri dans le combat, le reste a été pris, et sur l'autel du -tigre je les ai vus tous immolés. Moi seul ils m'épargnent encore: soit -que ma jeunesse ait touché ces inhumains, et que mes larmes leur -inspirent quelque pitié; soit que leur cruauté m'ait voulu réserver pour -un nouveau sacrifice; ils me laissent languir dans ce triste abandon, et -dans l'attente de la mort, plus cruelle que la mort même. Hélas! -pardonnez à mon âge un excès de faiblesse, dont je rougis en l'avouant. -La vie m'est chère; il m'est affreux de la quitter à son aurore. Elle -devait avoir tant de charmes pour moi! Il m'eût été si doux de revoir ma -patrie! Et quand je pense que ces beaux jours, ces jours délicieux que -j'y devais passer, sont évanouis pour jamais, je tombe dans le -désespoir. Si du moins j'étais mort au milieu des combats, et par les -mains d'un ennemi digne d'honorer mon courage! Mais ici, mais sur les -autels d'un peuple stupide et féroce, me sentir tout vivant déchirer les -entrailles, et voir, aux pieds du tigre, allumer mon bûcher! Cette -destinée est affreuse. Ah! s'il se peut, délivrez-moi de ces mains -inhumaines; rendez-moi à mon père. Il n'a que moi, je suis son unique -espérance; ces barbares l'en ont privé.» - -«Mon ami, lui dit Las-Casas, que vous êtes loin encore d'être changé par -le malheur! Vous, fils de Davila, vous appelez barbares ces peuples, -dont lui-même il fait, depuis dix ans, le massacre le plus horrible! -Hélas! combien de pères, privés par ses fureurs de leur seule et douce -espérance, se sont vus égorgés eux-mêmes, en implorant à ses genoux la -grâce de leurs enfants! Il a versé plus de flots de sang que vous n'en -avez de gouttes dans les veines; et le peuple enfermé dans ces forêts -profondes, n'est que le malheureux débris de ceux qu'il a exterminés. -Vous voyez qu'il poursuit encore ce qui lui en est échappé. Ils sont -perdus, s'il les découvre; et lui rendre son fils, vous l'avouerez -vous-même, ce serait risquer qu'un secret, d'où leur salut dépend, ne -lui fût révélé.--Ah! gardez-vous, lui dit Gonsalve, de leur apprendre -qui je suis.--Moi! dit Las-Casas, les tromper! leur cacher le péril de -votre délivrance! Non; ce serait leur tendre un piége. Si je parle pour -vous, je dirai qui vous êtes; on saura ce que je demande, ce qu'on -risque à me l'accorder. Ou mon silence, ou ma franchise; c'est à vous de -choisir.--Choisir! De tous côtés je ne vois que la mort. Je m'abandonne -à vous.--Reprenez donc courage. Mais tirez de l'état où vous êtes -réduit, cette utile et grande leçon, que le droit de la force est un -droit odieux; que si les Indiens l'exerçaient à leur tour, et se -permettaient la vengeance, il n'est point de supplice auquel ne dût -s'attendre le fils du cruel Davila; que l'état naturel de l'homme est la -faiblesse; qu'à votre place, il n'en est point qui ne fût timide et -tremblant; que l'orgueil, dans un être si voisin du malheur, est le -comble de la démence; et qu'exposé lui-même chaque jour à devenir un -objet de pitié, il est aussi insensé que méchant, lorsqu'il ose être -impitoyable.» - -Las-Casas, de retour auprès de Capana: «Cacique, lui dit-il, n'es-tu pas -soulagé, comme d'un joug triste et pénible, de ne plus adorer un être -malfaisant, et de servir un Dieu clément et juste?--Il est vrai, lui dit -le cacique, que nos coeurs, flétris par la crainte, semblent ranimés par -l'amour.--Oui, mon ami, l'homme est fait pour aimer. La haine, la -vengeance, toutes les passions cruelles sont pour lui un état de gêne, -d'angoisse et d'avilissement. Il se sent élever, il sent qu'il se -rapproche de l'être excellent qui l'a fait, à mesure qu'il est plus -doux, plus magnanime. Étouffer son ressentiment et triompher de sa -colère, opposer les bienfaits à l'injure qu'on a reçue, en accabler son -ennemi; c'est un plaisir vraiment divin.--Je le conçois, dit le -cacique.--Non, tu ne peux le concevoir avant de l'avoir éprouvé. Mais il -ne tient qu'à toi de jouir pleinement de ce plaisir pur et céleste. Fais -venir ce jeune captif qui tremble et gémit dans tes chaînes, et dis lui, -en le délivrant: Fils du désolateur de l'isthme, fils du meurtrier de -nos pères, de nos femmes, de nos enfants, fils de Davila, je pardonne à -ton âge et à ta faiblesse. Vis, apprends d'un sauvage à imiter ton -Dieu.--Le fils de Davila! s'écria le cacique; quoi! c'est lui que je -tiens captif!» A ces mots, ses yeux irrités s'enflammèrent comme la -foudre. «Oui, c'est le fils de Davila, reprit le solitaire avec un air -tranquille, c'est lui que tu peux déchirer, dévorer même si tu veux. -Mais écoute-moi. A peine ta vengeance sera-t-elle assouvie, tu seras -triste, et tu diras: Le voilà égorgé, et son sang répandu ne rend la vie -à aucun des miens: ma fureur est donc inutile: j'ai fait périr le -faible, peut-être l'innocent; et je suis coupable sans fruit... Sa vie -est dans tes mains; choisis de renoncer à mon Dieu ou à ta vengeance; et -reprends le culte du tigre, si tu veux t'abreuver de sang.» - -«J'adore le Dieu de Las-Casas, dit le cacique. Mais toi-même, crois-tu -qu'il me commande de laisser impunis tous les maux qu'un barbare nous -fait depuis dix ans?--Oui, la loi de mon Dieu te prescrit le pardon et -l'amour de tes ennemis.--L'amour!--Ne sont-ils pas ses enfants comme -toi? ne les aime-t-il pas lui-même? Et peux-tu adorer le père, sans -aimer les enfants? Plains-les d'être coupables, et souhaite qu'ils -cessent d'être méchants; mais ne sois pas méchant comme eux, et mérite, -par ta clémence, que ton Dieu en use envers toi.» - -«Tu me confonds; mais tu me touches, dit le cacique. Allons, -qu'exiges-tu de moi? Qu'au fils du cruel Davila je pardonne comme à mon -frère? J'y consens. Qu'on l'amène ici. Je briserai sa chaîne, et je -l'embrasserai. Mais qu'en ferai-je, après lui avoir permis de vivre? -S'il s'échappe, il divulguera le secret de notre asyle; et tu auras -perdu tes amis.--J'ai cette crainte comme toi, lui répondit le -solitaire; et je ne veux, quant-à-présent, qu'adoucir sa captivité.» - -Gonsalve attendait avec impatience le retour de Las-Casas. «Eh bien, lui -dit-il en tremblant, qu'avez-vous obtenu?--Qu'on vous laisse la -vie.--Ah! mon père! Et la liberté, l'ai-je perdue pour jamais?--Je vous -ai dit que le salut de ces malheureux Indiens tient au secret de leur -asyle.--Je le sais; mais répondez-leur qu'il ne sera jamais trahi par -moi.--Comment répondrais-je de vous? dit le solitaire. A votre âge on ne -répond pas de soi-même. C'est à vous de gagner l'estime du cacique, et -d'obtenir, avec le temps, qu'il daigne se fier à vous.--Et lui avez-vous -dit qui je suis? demanda Gonsalve.--Oui, sans doute.--Je suis -perdu.--Non, vous ne l'êtes pas. Je vais vous mener devant lui.» - -«Jeune homme, lui dit le cacique en le voyant, adores-tu le Dieu -qu'adore Las-Casas?--Oui, répond Davila.--Crois-tu que nous soyons -enfants de ce Dieu, comme toi?--Je le crois.--Nous sommes donc frères? -Pourquoi venir tremper tes mains dans notre sang?--J'obéissais.--A -qui?--Vous le savez assez.--Oui, je sais que tu es né du plus méchant -des hommes, et du plus cruel envers nous. Mais Las-Casas me dit que son -Dieu et le mien m'ordonne de te pardonner. Je te pardonne. Viens, -embrasse ton ami.» Le jeune homme, à ces mots, tombe aux pieds du -cacique. «Que fais-tu? lui dit le sauvage; ne sommes-nous pas frères? -N'es-tu pas mon égal?» Il dit; et lui tendant la main, il le délivra de -ses chaînes. Barthélemi, témoin de ce spectacle, avait le coeur saisi de -joie et d'attendrissement. «Davila, dit-il au jeune homme, voilà, voilà -de vrais chrétiens!» - - - - -CHAPITRE XV. - - -Gonsalve fut, dès ce moment, parmi les Indiens, comme dans sa patrie, et -comme au sein de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte; et la -seule liberté qu'il n'eût pas, était celle de s'échapper. Las-Casas le -voyait sans cesse. Il eût voulu lui faire aimer la vie heureuse et -simple de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne l'écoutait qu'en -poussant de profonds soupirs. «Me voilà, disait-il, instruit par le -malheur, par vos leçons, par leur exemple; qu'ils daignent se fier à -moi, et me mettre en état de détromper mon père, de le fléchir, de lui -apprendre à les connaître, à les aimer. Ils m'ont déja laissé la vie; je -leur devrai la liberté. Ces bienfaits toucheront un père. Il cédera aux -larmes de son fils.» - -A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art et de noirceur, et -Las-Casas ne doutait pas que Gonsalve ne fût sincère; mais il le -connaissait trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous êtes sans -doute à-présent bien déterminé, lui dit-il, à ne pas trahir ce bon -peuple; mais je prévois tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai -jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre ou d'arracher votre secret. -Ce que je vous dis là, je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le -péril regarde, c'est à lui de se consulter.» - -«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans l'affliction. Il soupire -ardemment pour la liberté. Je t'ai fait voir tout le danger de le -renvoyer à son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage de ce -bienfait. Il peut arriver que son père vous découvre; et alors vous -auriez pour appui ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait un -devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour paternel a des droits -sur les tyrans les plus farouches. C'est le dernier endroit sensible par -où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi sur le parti que tu dois -prendre: j'ignore comme toi quel serait le plus sage, et tu sais -aussi-bien que moi quel serait le plus généreux. - -«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer ici nos augustes mystères, -d'y établir le sacerdoce, et d'y perpétuer le culte des autels, je vais -vous chercher des pasteurs, et peut-être vous assurer un repos plus -tranquille. Adieu. Je demande au ciel, et j'espère de vous revoir avant -de descendre au tombeau.» - -La désolation du jeune Davila fut extrême, quand il apprit que Las-Casas -l'abandonnait. Il alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il, -pourquoi te défier d'un malheureux qui te doit tout? La nature m'a fait -un coeur sensible comme à toi; mais eût-elle mis à la place le coeur du -tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. Tu m'as appelé ton -ami, tu m'as embrassé comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je -ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du salut de tes amis, -que ton asyle soit inconnu; il le sera par mon silence. J'en atteste mon -Dieu, ce Dieu qui est devenu le tien.» - -«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; mais tu es faible; et -l'homme faible est toujours à la veille d'être méchant. Comment -braverais-tu l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la mort.--La -mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue, dit le jeune homme en se levant -avec fierté; mais si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un crime, -tu aurais vu lequel des deux m'aurait le plus épouvanté. Puisque je n'ai -pas ton estime, je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté; je -te dispense même de me laisser la vie.» A ces mots il se retira. - -Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le voyait abattu de -tristesse, sentit lui-même, comme un poids dont son coeur était -oppressé, la dureté de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène avec -toi ce jeune homme, lui dit-il: sa douleur me pèse et me fatigue; la -présence d'un malheureux est insupportable pour moi.--As-tu bien -réfléchi? lui dit le solitaire.--Oui, je sais qu'un mot de sa bouche -nous perd, mon peuple et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié -l'emporte sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.» - -Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles de leur père, d'un -père tendre et bien-aimé, c'est l'image de la douleur des Indiens, au -départ de Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage abattu, les -yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent en silence jusqu'au -bord de la forêt. Là, il fallut se séparer. - -Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait sa joie. Le cacique, -ôtant son collier, le jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui -dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais pressé par nos -tyrans de leur découvrir où nous sommes, regarde ce collier, -souviens-toi de Las-Casas, et demande à ton coeur si tu dois nous -trahir.» - -Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, s'en allant à travers -les bois, se retraçaient les moeurs et le naturel des sauvages. Vint un -moment où Las-Casas, regardant le jeune Davila: «Vous voyez, lui dit-il, -si, comme on le prétend, ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est -malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est indocile que pour ce qui -répugne au sentiment de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui -le consolent, qui le soulagent dans ses peines, et qui lui font chérir -ces deux présents du ciel, la vie et la société. Que ces vérités passent -sa faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son coeur, il en sera -persuadé; il croit tout ce qu'il aime à croire. Toute la nature à ses -yeux est un mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant de ses -bienfaits il lui reproche l'obscurité de ses moyens? Il en sera de même -de la religion; plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera -d'incrédules.» - -«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce qu'elle a d'affligeant, ce -qu'elle a d'effrayant pour l'homme?--Elle n'a rien que d'attrayant, -d'encourageant pour la vertu, de consolant pour l'innocence, lui -répondit le solitaire; et je n'en veux pas davantage pour la faire -adorer par-tout. De bonnes lois gênent le vice, épouvantent le crime, -affligent les méchants; et l'on aime de bonnes lois, parce qu'il dépend -de chacun d'en recueillir les fruits et d'être heureux par elles. On -aimera de même une religion qui, comme ces lois salutaires, est -favorable aux gens de bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux -faibles. Mais, en la professant dans cette pureté, on ne peut opprimer -personne; on ne s'abreuve point de sang; on est obligé d'être humain, -juste, patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de joindre -l'exemple au précepte, d'instruire par ses bonnes oeuvres, et de prouver -par ses vertus. L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à ces -ménagements; le droit du glaive est plus commode; et avec d'odieux -prétextes, dont les passions s'autorisent, on se permet la violence, la -rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les plus criants...» Le -solitaire, à ces mots, s'aperçut que le fils de Davila baissait les -yeux, et que la rougeur de la honte se répandait sur son visage. -«Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. C'est le ciel qui te -l'a donné, ce père rigoureux. Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais de -l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement ne l'imite pas.» - -On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent; Barthélemi et Gonsalve, au -moment de se séparer, s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir ton -père, dit le solitaire au jeune homme; souviens-toi du cacique, daigne -penser à moi. Je n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent; -et ton coeur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.» - -Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend le fleuve jusqu'à la -côte orientale, où un navire le reçoit, et va le porter au rivage que -baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le sein du vaste océan. - - - - -CHAPITRE XVI. - - -Dom Pèdre Davila pleurait l'héritier de son nom avec les larmes de -l'orgueil, de la rage, et du désespoir. En le voyant, il se livra à tous -les transports de la joie. «Le ciel, lui dit-il, ô mon fils, le ciel te -rend aux voeux d'un père. Mais tous ces braves Castillans qui -t'accompagnaient, que sont-ils devenus?--Ils sont morts, répondit -Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont enfin résisté; et nous avons -succombé sous le nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui j'étais; -et leur chef m'a laissé la vie, et m'a rendu la liberté. O mon père! si -vous m'aimez, qu'un procédé si généreux vous touche et vous désarme...» -Le tyran ne l'écoutait pas. Interdit, indigné de voir qu'après le vaste -et long carnage qu'il avait fait des Indiens, ils se défendissent -encore, il ne cherchait que le moyen d'achever leur ruine, sans être -sensible au bienfait qui seul aurait dû le toucher. «Oui, dit-il, je -reconnaîtrai ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi où tu les as -laissés, et où s'est passé le combat.» - -«Il serait malaisé de retrouver mes traces dans ces déserts, lui -répondit Gonsalve, et je me suis laissé conduire, sans savoir moi-même -où j'allais, d'où je venais...» - -«J'entends, reprit le père en observant son trouble: ils t'ont fait -promettre sans doute de ne pas m'indiquer leur marche et leur retraite; -et tu te crois lié par tes serments?» - -«Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le jeune homme: et je leur -dois assez pour ne pas les trahir.» - -«Des noeuds plus sacrés vous engagent à votre Dieu, à votre roi, à votre -patrie, à moi-même, insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les coups -des sauvages la moitié des miens; voulez-vous qu'ils en exterminent le -reste? En vous laissant la vie, ont-ils brisé leurs arcs? ont-ils promis -de ne plus tremper leurs traits dans ce venin mortel qu'ils ont inventé, -les perfides? Obéissez à votre père, et demain soyez prêt à nous servir -de guide; car je veux marcher sur leurs pas.» - -Gonsalve, réduit au choix, ou de trahir les sauvages, ou de tromper son -père, ou de refuser d'obéir, prit le parti de la franchise, et déclara -que de sa vie il ne contribuerait au mal qu'on ferait à ses -bienfaiteurs. Davila devint furieux; mais son fils, avec modestie, -soutint sa résolution; et le reproche et la menace n'ayant pu -l'ébranler, on eut recours à l'artifice. - -Fernand de Luques fut choisi pour ce ministère odieux. Il alla trouver -le jeune homme. «Davila, lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air -pénétré, vous ferez mourir votre père. Il vous aime; j'ai vu couler pour -vous ses larmes paternelles; et vous ne lui êtes rendu que pour -l'accabler de douleur.--Ah! répondit le jeune homme, qu'il me demande ma -vie, et non pas une trahison.--Si c'était une trahison, serait-ce moi, -dit le perfide, qui vous presserais d'obéir? Le sort des Indiens me -touche autant que vous. Mais, en irritant votre père, vous les perdez; -et c'est sur eux que sa colère tombera. Il est mortellement blessé de -votre résistance. Mon fils me méprise et me hait, dit-il: plus attaché à -ce peuple barbare qu'à son prince, qu'à moi, et qu'à son Dieu lui-même, -il ne connaît plus qu'un devoir, celui de la rébellion; il n'ose se fier -à ma reconnaissance, et il me croit moins généreux qu'un misérable -Indien. Non, Davila, ce n'était pas ainsi qu'il fallait servir les -sauvages. Touché de leur humanité, et plus sensible encore à votre -confiance, je sais que votre père se fût laissé fléchir. Mais si, par -eux, il a perdu l'estime et l'amour de son fils, peut-il leur pardonner -jamais?» - -«Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon coeur, reprit Gonsalve: -mon respect, mon amour pour lui, sont les mêmes. Qu'il daigne ne me -demander rien que d'innocent et de juste, il est bien sûr d'être obéi. -Mais que veut-il de moi? et pourquoi s'obstiner à me rendre ingrat et -perfide? S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux, ce n'est pas -à moi d'éclairer ses recherches impitoyables; et s'il consent à -l'épargner, il n'a pas besoin de savoir en quels lieux il respire en -paix. Pour prix du salut de son fils, les sauvages ne lui demandent que -de vivre éloignés de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli sera -pour eux le plus grand de tous les bienfaits.» - -«Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand, que répandus dans les forêts, -on ne peut les instruire; qu'ils vivent sans culte et sans lois?--Ils -sont chrétiens, dit le jeune homme. Qu'on leur laisse adorer, dans leur -simplicité, un Dieu qu'ils servent mieux que nous.--Ils sont chrétiens! -Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous qu'on n'use envers eux -d'indulgence et de ménagement? Reposez-vous sur moi du soin du salut de -nos frères. Je les protégerai, je les porterai dans mon sein.--Eh bien, -protégez-les, en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent rien de -plus.» - -«Ah! Gonsalve, vous voulez donc être chargé d'un parricide! Ils -sortiront de leurs forêts, ils nous dresseront des embûches; votre père, -que sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui l'aurez livré en leurs -mains. La flèche empoisonnée qui percera son coeur, ce sera vous qui -l'aurez lancée.» - -A ces mots, Gonsalve frémit. Mais, se rappelant Las-Casas: «M'aurait-il -conseillé un crime? dit-il en lui-même. Ah! je sens que la nature est -d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il, en parlant au fourbe. -La voix intime de mon coeur s'élève contre vos reproches, et me parle -plus haut que vous.» - -Fernand, interdit et confus de l'inutilité de son odieuse entremise, dit -à Davila que son fils était tombé dans l'endurcissement; qu'il fallait -qu'on l'eût perverti; et que tant d'obstination était au-dessus de son -âge. - -Dès ce moment Gonsalve, odieux à son père, pleurait nuit et jour son -malheur. - -«Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce père inexorable, après une -nouvelle épreuve, va-t'en; fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir -tes outrages, ni ta présence. Malheur à ceux qui de mon fils, d'un fils -obéissant, respectueux, fidèle, ont fait un rebelle obstiné!» - -«Ah! mon père, dit le jeune homme en tombant à ses pieds, tout baigné de -ses larmes, est-il possible que le refus d'être ingrat, perfide, et -parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous de moi? Quelle -haine obstinée portez-vous à ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur -roi briser ma chaîne, m'embrasser, m'appeler son ami, son frère, me -demander avec douceur quel mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on -oublie qu'ils sont des hommes comme nous; vous-même, oui, vous-même, mon -père, vous me feriez un crime de l'infidélité dont vous me faites une -loi. Il m'est affreux de vous déplaire; mais il me serait, je l'avoue, -plus affreux de vous obéir. Ne me réduisez point à ces extrémités. Ayez -pitié d'un fils que votre haine accable, et qui, même en vous irritant, -se croit digne de votre amour.--Non, je n'ai plus de fils, et tu n'as -plus de père. Délivre-moi d'un traître que je ne puis souffrir.» - -Gonsalve, abattu, consterné, sortit du palais de son père, et lui fit -demander quel lieu il lui marquait pour son exil, «Les forêts, les -cavernes qui recèlent sans doute les lâches qu'il m'a préférés,» -répondit le père inflexible. - -Le jeune homme reprit le chemin de Crucès; et en s'en allant, à travers -le vaste silence des bois, il pleurait; mais il se disait à lui-même: -«Je désobéis à mon père, je l'afflige et l'irrite au point qu'il -m'éloigne à jamais de lui, et je ne sens dans ma douleur aucune atteinte -de remords; au lieu qu'en lui obéissant et en poursuivant les sauvages, -mon coeur en était dévoré. Il est donc des devoirs plus saints que la -soumission aux volontés d'un père! Notre première qualité, sans doute, -est celle d'homme; notre premier devoir est d'être humain.» - -L'abandon où il était réduit, la douleur où il était plongé, -l'imprudence et la bonne foi de son âge ne lui permirent pas de voir le -piége qu'on lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu même -l'avaient vu avec Las-Casas, ne se défiaient pas de lui: il leur avoua -son malheur, sans en dissimuler la cause. «Eh bien, lui dirent-ils, -pourquoi, si tu ne veux que vivre en paix et sans reproche, ne pas -retourner au vallon? Une cabane, une douce compagne, notre amitié, ton -innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique aura soin de te faire -oublier l'injustice d'un mauvais père.» Il suivit ce conseil funeste. -Mais lorsqu'il eut percé l'obscurité des bois, et qu'en revoyant le -vallon, son coeur soulagé commençait à sentir renaître la joie, quels -furent son étonnement et sa douleur, de se voir tout-à-coup entouré -d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom du vice-roi son père, de -retourner avec eux à Crucès. A la vue des Espagnols, deux Indiens, qu'il -avait pris pour guides, se sauvèrent dans le vallon, et y répandirent -l'alarme. Dès ce moment plus de sûreté pour le cacique et pour son -peuple; leur asyle était découvert. - -Le malheureux jeune homme, ramené à Crucès, prenait la terre et le ciel -à témoin de son innocence. Il apprit qu'un navire allait faire voile -pour l'île Espagnole. Il fit demander à son père qu'il lui fût permis -d'y passer, pour lui épargner, disait-il, le spectacle de sa douleur. Le -père y consentit, soit pour se délivrer d'un témoin dont la vue -l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser exhaler dans cet exil -volontaire l'amertume de ses regrets. «Ah! dit Gonsalve en quittant ce -rivage, je ne reverrai plus mon père. Il m'a surpris; il m'a rendu -parjure et traître aux yeux de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.» - -Il arrive à l'île Espagnole; il demande où est Las-Casas, il va se jeter -dans son sein, et lui dit son malheur, qu'il appelle son crime, avec -tous les regrets d'un coeur coupable et consterné. - -«Mon ami, lui dit Las-Casas après l'avoir entendu, vous avez fait une -imprudence; mais votre coeur est innocent. Ce doit être un supplice -affreux pour un fils honnête et sensible, de voir les maux que fait son -père; vous n'en serez plus le témoin. Désormais rendu à vous-même, c'est -en Espagne qu'il faut aller vous offrir à votre patrie, et, si elle a -besoin de votre sang, le verser pour elle sans crime contre de justes -ennemis. Sollicitez votre départ; et attendez ici que le roi y -consente.» - -Gonsalve, après avoir épanché sa douleur au sein du pieux solitaire, -sentit son courage renaître, et il resta auprès de son ami, en attendant -que le monarque lui eût permis de quitter ces bords. - - - - -CHAPITRE XVII. - - -Cependant Pizarre avait mis à la voile; et déja loin du rivage de -l'isthme, il s'avançait vers l'équateur. A travers les écueils d'une mer -inconnue encore, sa course était pénible et lente; la disette le -menaçait; et il fallut bientôt risquer l'abord de ces côtes -sauvages[73]; mais il trouva par-tout des hommes aguerris. Dès qu'un -village est attaqué, ses voisins accourent en foule, et se présentent au -combat. Le feu des armes les disperse; mais leur courage les rassemble. -On en fait tous les jours un nouveau carnage; et tous les jours ces -malheureux, dans l'espérance de venger leurs amis, reviennent périr avec -eux. Le fer des Espagnols s'émousse, leurs bras se lassent d'égorger. - - [73] On a donné à cette plage le nom de _Pueblo quemado_, peuple - brûlé. - -Un vieux cacique, autrefois renommé par sa valeur et sa prudence, mais -alors accablé par les travaux et les années, était couché au fond d'un -antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris de rage, de douleur et -d'effroi retentirent jusqu'à lui. Il vit revenir ses deux fils couverts -de sang et de poussière, et qui, s'arrachant les cheveux, lui dirent: -«C'en est fait, mon père, c'en est fait; nous sommes perdus.--Eh quoi! -dit le vieillard en soulevant sa tête, sont-ils en si grand nombre, ou -sont-ils immortels? Est-ce la race de ces géants[74] qui, du temps de -nos pères, étaient descendus sur ces bords?--Non, lui répond l'un de ses -fils; ils sont en petit nombre, et semblables à nous, à la réserve d'un -poil épais qui leur couvre à demi la face: mais sans doute ce sont des -dieux; car les éclairs les environnent, le tonnerre part de leurs mains: -nos amis écrasés nous ont couverts de leur sang; en voilà les marques -fumantes.» - - [74] _Voyez_ Garcil. liv. 9, chap. 9. - -«Je veux demain les voir de près: portez-moi, dit le vieux cacique, sur -cette roche escarpée, d'où j'observerai le combat.» - -Les Indiens, dès le point du jour, se rassemblèrent dans la plaine. Les -Castillans les attendaient. Pizarre en parcourait les rangs avec un air -grave et tranquille; sous lui commandait Aléon, plus superbe et plus -menaçant; Molina était à la tête des jeunes Espagnols qu'il avait -amenés. Ses yeux étaient baissés, son visage était abattu, non de -crainte, mais de pitié: on croyait entendre l'humanité gémir au fond du -coeur de ce jeune homme. - -Un cri formé de mille cris fut le signal des Indiens; et à l'instant une -nuée de flèches obscurcit l'air sur la tête des Castillans. Mais de ces -flèches égarées, presque aucune, en tombant, ne porta son atteinte. -Pizarre se laisse approcher, et fait sur eux un feu terrible, dont tous -les coups sont meurtriers: ceux du canon font des vides affreux dans la -masse profonde des bataillons sauvages. Trois fois elle en est ébranlée, -mais la présence du vieux cacique soutient le courage des siens. Ils -s'affermissent, ils s'avancent, et se déployant sur les ailes, ils vont -envelopper le petit nombre des Castillans. Pizarre fond sur eux avec son -escadron rapide; et ces flots épais d'Indiens sont entr'ouverts et -dissipés. Leur fuite ne présente plus que le pitoyable spectacle d'un -massacre d'hommes épars, qui, désarmés et suppliants, tendent la gorge -au coup mortel. Les bois et les montagnes servirent de refuge à tout ce -qui put s'échapper. - -Le vieillard, du haut du rocher, contemple ce désastre d'un oeil pensif -et morne. Il a vu le plus jeune de ses fils brisé comme un roseau par la -foudre des Castillans. Son coeur paternel en a été meurtri; mais -l'impression de ce malheur domestique est effacée par le sentiment plus -profond de la calamité publique. Il fait rassembler autour de lui ses -Indiens, et il leur dit: «Enfants du tigre et du lion, il faut avouer -que ces brigands nous surpassent dans l'art de nuire. Ce feu meurtrier, -ces tonnerres, ces animaux rapides qui combattent sous l'homme, tout -cela est prodigieux. Mais revenez de l'étonnement que vous causent ces -nouveautés. L'avantage du lieu et du nombre est à vous; profitez-en. Qui -vous presse d'aller vous jeter en foule au-devant de vos ennemis? -Pourquoi leur disputer la plaine? Est-elle couverte de moissons? Ne -voyez-vous pas la famine, avec ses dents aiguës et ses ongles -tranchants, qui se traîne vers eux? Elle va les saisir, sucer tout le -sang de leurs veines, et les laisser étendus sur le sable, exténués et -défaillants. Tenez-vous en défense, mais dans l'étroit vallon qui -serpente entre ces collines. Là, s'ils viennent vous attaquer, nous -verrons quel usage ils feront de ces foudres et de ces animaux qui -combattent pour eux.» - -Le sage conseil du vieillard fut exécuté la nuit même; et quand le jour -vint éclairer ces bords, les Espagnols, épouvantés du silence et de la -solitude qui régnaient au loin dans la plaine, n'y trouvèrent plus -d'ennemis que la faim, le plus cruel de tous. - -Pizarre à peine eut découvert la trace des Indiens, il résolut de les -poursuivre. Les Indiens s'y attendaient. Dans tous les détours du -vallon, le vieillard les avait postés par intervalle et en petit nombre. -«Vous êtes assurés, dit-il, d'échapper à vos ennemis; et les fatiguer, -c'est les vaincre. Protégés contre leurs tonnerres par les angles de ces -collines, vous les attendrez au détour. Là, je vous demande, non pas de -tenir ferme devant eux, mais de lancer de près votre première flèche, et -de fuir jusqu'au poste qui vous succédera, et qui les attend au détour. -Je me tiendrai au dernier défilé; et vous vous rallierez à moi.» Tel fut -l'ordre qu'il établit. - -Dès que la tête des Castillans se montre au premier détroit du vallon, -il part une volée de flèches; et l'arc à peine est détendu, les Indiens -sont dissipés. On les poursuit; et on rencontre une nouvelle troupe qui -se dissipe encore, après avoir lancé ses traits. - -Pizarre, frémissant de voir que l'ennemi et la victoire lui échappent à -chaque instant, part avec la rapidité de l'éclair, et commande à son -escadron de le suivre. Le vieillard avait tout prévu. Les Indiens, dès -qu'ils entendent la terre retentir sous les pas des chevaux, gagnent les -deux bords du vallon; et l'escadron, après une course inutile, est -assailli de traits lancés comme par d'invisibles mains. - -Les Castillans s'irritent de voir couler leur sang, moins furieux encore -de leurs blessures que de celles de leurs coursiers. Celui de Pizarre, à -travers sa crinière épaisse et flottante, a senti le coup pénétrer. -Impatient du trait qui lui est resté dans la plaie, il agite ses crins -sanglants; il se dresse, il écume, il bondit de douleur. Pizarre, en -arrachant le trait, est renversé sur la poussière. Mais, d'un cri -menaçant, dont les forêts retentissent, il étonne et rend immobile le -coursier tremblant à sa voix. En se relevant, il commande à la moitié -des siens de mettre pied à terre, de gravir, l'épée à la main, sur la -pente des deux collines, et d'en chasser les Indiens. On lui obéit, on -les attaque; et soudain ils sont dispersés. - -On les poursuivait; et Pizarre recommandait sur-tout qu'on en prît un -vivant, pour savoir de lui en quel lieu on trouverait des subsistances; -car ces peuples avaient caché leurs moissons, leur unique bien. - -Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard, après une assez -longue course, hors d'haleine, accablés par ce pesant fardeau, virent -bientôt qu'ils allaient être pris. Le vieillard leur dit: «Laissez-moi. -Sans me sauver, vous vous perdriez vous-mêmes. Laissez-moi. Je n'ai plus -que quelques jours à vivre. Ce n'est pas la peine de priver vos enfants -de leurs pères, et vos femmes de leurs époux. Si mon fils demande -pourquoi vous m'avez abandonné, répondez-lui que je l'ai voulu.» - -«Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours le plus sage des hommes.» -A ces mots, l'ayant déposé au pied d'un arbre, ils l'embrassèrent en -pleurant, et se sauvèrent dans les bois. - -Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde sans étonnement ni -frayeur. Ils lui demandent où est la retraite des Indiens? Il montre les -bois. Ils lui demandent où est le toit qu'il habite? Il montre le ciel. -Ils lui proposent de le porter dans sa demeure; et d'un coup-d'oeil fier -et moqueur, il fait signe que c'est la terre. - -Pour l'obliger à rompre ce silence obstiné, d'abord ils employèrent les -caresses perfides; il n'en fut point ému. Ils eurent recours aux -menaces; il n'en fut point épouvanté. Leur impatience à la fin se change -en fureur. Ils dressent aux yeux du vieillard tout l'appareil de son -supplice. Il y jette un oeil de mépris. «Les insensés, disait-il avec un -sourire amer et dédaigneux, ils pensent rendre la mort effrayante pour -la vieillesse! Ils prétendent imaginer un plus grand mal que de -vieillir!» Les Castillans, outrés de ses insultes, l'attachèrent à un -poteau, et allumèrent alentour un feu lent, pour le consumer. - -Le vieillard, dès qu'il sent les atteintes du feu, s'arme d'un courage -invincible: son visage, où se peint la fierté d'une ame libre, devient -auguste et radieux; et il commence son chant de mort. - -«Quand je vins au monde, dit-il, la douleur se saisit de moi; et je -pleurais, car j'étais enfant. J'avais beau voir que tout souffrait, que -tout mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul, ne pas souffrir; -j'aurais voulu ne pas mourir; et comme un enfant que j'étais je me -livrais à l'impatience. Je devins homme; et la douleur me dit: Luttons -ensemble. Si tu es le plus fort, je céderai; mais si tu te laisses -abattre, je te déchirerai, je planerai sur toi, et je battrai des ailes, -comme le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je à mon tour, il -faut lutter ensemble; et nous nous prîmes corps à corps. Il y a soixante -ans que ce combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas versé une -larme. J'ai vu mes amis tomber sous vos coups, et dans mon coeur j'ai -étouffé la plainte. J'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux -paternels ne se sont point mouillés. Que me veut encore la douleur? Ne -sait-elle pas qui je suis? La voilà qui, pour m'ébranler, rassemble -enfin toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de lui voir -hâter mon trépas, qui me délivre à jamais d'elle. Viendra-t-elle encore -agiter ma cendre? La cendre des morts est impalpable à la douleur. Et -vous, lâches, vous, qu'elle emploie à m'éprouver, vous vivrez; vous -serez sa proie à votre tour. Vous venez pour nous dépouiller; vous vous -arracherez nos misérables dépouilles. Vos mains, trempées dans le sang -indien, se laveront dans votre sang; et vos ossements et les nôtres, -confusément épars dans nos champs désolés, feront la paix, reposeront -ensemble, et mêleront leur poussière, comme des ossements amis. En -attendant, brûlez, déchirez, tourmentez ce corps, que je vous abandonne; -dévorez ce que la vieillesse n'en a pas consumé. Voyez-vous ces oiseaux -voraces qui planent sur nos têtes? Vous leur dérobez un repas; mais vous -leur engraissez une autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui -vous repaître; mais demain ce sera leur tour.» - -Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur redoublait, plus il -redoublait ses insultes. Un Espagnol (c'était Moralès) ne put soutenir -plus long-temps les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on lui -avait laissé, le tendit, et perça le vieillard d'une flèche. L'Indien, -qui se sentit mortellement blessé, regarda Moralès d'un oeil fier et -tranquille: «Ah! jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds, par ton -impatience, une belle occasion d'apprendre à souffrir!» Il expira; et -les Espagnols consternés passèrent la nuit dans les bois, sans pouvoir -retrouver leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour et au bruit du -signal que fit donner Pizarre, qu'ils se rallièrent à lui. Mais on -s'aperçut que la vengeance du ciel avait choisi sa victime. Moralès, -perdu dans les bois, ne reparut jamais. - - - - -CHAPITRE XVIII. - - -Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés, marquait encore de la -constance, et cachait, sous un front serein, les noirs chagrins qui lui -rongeaient le coeur. Mais se voyant réduits au choix de périr par la -faim, ou par les flèches des sauvages, ils remontent sur leur navire, -et, à force de voile, ils cherchent des bords plus heureux. - -Ils découvrent une campagne riante et cultivée, où tout annonce -l'industrie et la paix: c'est la côte de Catamès, pays fertile et -abondant, dont le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y -descendent; et ce peuple exerce envers eux les devoirs naturels de -l'hospitalité. Mais lui-même, exposé sans cesse aux ravages de ses -voisins, il avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait mal assuré. -«Étrangers, leur dit le cacique, la nature, qui nous a faits doux et -paisibles, nous a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout de -même les bons sont en proie aux méchants.--Chez nous, lui dit Pizarre, -le ciel a réuni la douceur avec l'audace, la force avec la -bonté.--Retournez donc chez vous, lui dit tristement le cacique; car les -bons, parmi nous, sont faibles et timides, et les méchants, forts et -hardis.» Pizarre l'en crut aisément, et il se retira dans une île -voisine[75], où, peu de temps après, Almagre vint lui porter quelques -secours. - - [75] L'île _del Gallo_. - -Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila n'avait pu survivre à la -honte et à la douleur d'être abandonné par son fils. Il était mort dans -les angoisses du remords et du désespoir. Son successeur[76] s'était -laissé persuader que les compagnons de Pizarre ne demandaient que leur -retour, et que lui-même il ne s'obstinait dans sa malheureuse entreprise -que par un orgueil insensé. Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la -conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener les mécontents. - - [76] Pèdre de Los-rios. - -A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à pleines voiles, Pizarre -tressaillit de joie. Mais cette joie fit bientôt place à la plus -profonde douleur. - -«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait l'ordre dont il était -chargé, quel est le fourbe qui, pour me nuire, a fait parler mes -compagnons; mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces nobles Castillans -s'attendaient, comme moi, à des périls, à des travaux dignes d'éprouver -leur constance. Si l'entreprise n'eût demandé que des coeurs lâches et -timides, on l'aurait achevée avant nous, et sans nous. C'est parce -qu'elle est pénible, qu'elle nous est réservée: les dangers en feront la -gloire, quand nous les aurons surmontés. On a donc fait injure à mes -amis, lorsqu'on a dit au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se -déshonorer. Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves gens, tels que je -les crois tous, ne demanderont qu'à me suivre; et les hommes sans coeur, -s'il y en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets. Faites tracer une -ligne au milieu de mon vaisseau. Vous serez à la proue; je serai à la -poupe avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront se séparer de moi, -n'auront qu'un pas à faire de la gloire à la honte.» - -Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement et la douleur de -Pizarre, lorsqu'il vit presque tous les siens passer du côté de Tafur! -Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait d'un oeil fixe. L'un -d'eux le regarde à son tour; et voyant sur son front une noble -tristesse, une froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple -l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons! Je ne puis -m'y résoudre; et j'aime mieux mourir avec cet homme-là, que de vivre -avec des perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté de Pizarre, et -jure, en l'embrassant, de ne le plus quitter. Ce guerrier était Aléon. -Quelques-uns l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux -chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement généreux. Il ne lui -était échappé contre les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais -lorsqu'il vit que douze Castillans voulaient bien lui rester fidèles, -résolus à mourir pour lui, plutôt que de l'abandonner, son coeur soulagé -s'attendrit; il les embrasse, et la reconnaissance lui fait verser des -larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. «Tu vois, dit-il à Tafur, -que mon navire brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des -tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je puis vous ramener, -dit-il; mais je ne puis rien de plus.--Ainsi, lui dit Pizarre, on met de -braves gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur et leur -perte inévitable! Va, notre choix n'est pas douteux. Laisse-nous -seulement des munitions et des armes. Celui qui t'envoie aura honte de -nous avoir abandonnés.» - -Au moment fatal où Tafur mit à la voile et quitta le rivage, Pizarre fut -près de tomber dans le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul, -sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, abandonné de sa -patrie, faible jouet des éléments, en butte à des dangers horribles, en -proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre ou la vie ou la -mort. Son ame eut besoin de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur -du coup dont il était frappé. Ses compagnons, qui l'environnaient, -gardaient un morne silence; et le héros, pour relever leur courage -abattu, rappela tout le sien. - -Il commence d'abord par les éloigner du rivage, d'où ils suivaient des -yeux les voiles de Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes amis, -félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés de cette foule d'hommes -timides qui nous auraient mal secondés; la fortune me laisse ceux que -j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous déterminés, mais tous unis -par l'amitié, la confiance, et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne nous -vienne des compagnons jaloux de notre renommée; car dès ce moment elle -vole aux bords d'où nous sommes partis: les déserteurs vont l'y -répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, treize hommes qui, seuls, -délaissés sur des bords inconnus, chez des peuples féroces, persistent -dans la résolution et l'espérance de les dompter, sont déja bien sûrs de -leur gloire. Qui nous a rassemblés? La noble ambition de rendre nos noms -immortels? Ils le sont: l'événement même est désormais indifférent. -Heureux ou malheureux, il sera vrai du moins que nous aurons donné au -monde un exemple encore inoui d'audace et d'intrépidité. Plaignons notre -patrie d'avoir produit des lâches; mais félicitons-nous de l'éclat que -leur honte va donner à notre valeur. Après tout, que hasardons-nous? La -vie? Et cent fois, à vil prix, nous en avons été prodigues. Mais, avant -de la perdre, il est pour nous encore des moyens de la signaler. -Commençons par nous procurer un asyle moins exposé aux surprises des -Indiens. Ici nous manquerions de tout. L'île de la Gorgone est déserte -et fertile; la vue en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien n'ose -y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est là le digne asyle de treize -hommes abandonnés et séparés de l'univers. - -L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle est l'effroi de la -nature. Un ciel chargé d'épais nuages, où mugissent les vents, où les -tonnerres grondent, où tombent, presque sans relâche, des pluies -orageuses, des grêles meurtrières, parmi les foudres et les éclairs; des -montagnes couvertes de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la -terre, et dont les branches entrelacées ne forment qu'un épais tissu, -impénétrable à la clarté; des vallons fangeux, où sans cesse roulent -d'impétueux torrents; des bords hérissés de rochers, où se brisent, en -gémissant, les flots émus par les tempêtes; le bruit des vents dans les -forêts, semblable aux hurlements des loups et au glapissement des -tigres; d'énormes couleuvres qui rampent sous l'herbe humide des marais, -et qui de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; une -multitude d'insectes, qu'engendre un air croupissant, et dont l'avidité -ne cherche qu'une proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut -l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons. - -Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir séjour, et Pizarre en -frémit lui-même; mais ils n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût -pas résisté à une course plus longue. En abordant, il déguisa donc, sous -l'apparence de la joie, l'horreur dont il était saisi. - -Son premier soin fut de chercher une colline où la terre ne fût jamais -inondée, et qui, voisine de la mer, permît de donner le signal aux -vaisseaux. Malgré l'humidité des bois dont la colline était couverte, il -s'y fit jour avec la flamme. Un vent rapide alluma l'incendie; et le -sommet fut dépouillé. Pizarre s'y établit, y éleva des cabanes -environnées d'une enceinte. - -«Amis, dit-il, nous voilà bien. Ici la nature est sauvage, mais féconde. -Les bois y sont peuplés d'oiseaux; la mer y abonde en poissons; l'eau -douce y coule des montagnes. Parmi les fruits que la nature nous -présente, il en est d'assez savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est -humide dans les vallons; il l'est moins sur cette éminence; et des feux -sans cesse allumés vont le purifier encore. Sous des toits épais de -feuillages, nous serons garantis de la pluie et des vents. Quant à ces -noirs orages, nous les contemplerons comme un spectacle magnifique; car -les horreurs de la nature en augmentent la majesté. C'est ici qu'elle -est imposante. Ce désordre a je ne sais quoi de merveilleux qui agrandit -l'ame, et l'affermit en l'élevant. Oui, mes amis, nous sortirons d'ici -avec un sentiment plus sublime et plus fort de la nature et de -nous-mêmes. Il manquait à notre courage d'avoir été mis à l'épreuve du -choc de ces fiers éléments. Du reste, n'imaginez pas que leur guerre -soit sans relâche: nous aurons des jours plus sereins; et pendant le -silence des vents et des tempêtes, le soin de notre subsistance sera -moins pour nous un travail, qu'un exercice intéressant.» - -Ce fut ainsi que d'un séjour affreux, Pizarre fit à ses compagnons une -peinture consolante. L'imagination empoisonne les biens les plus doux de -la vie, et adoucit les plus grands maux. - -Les Castillans eurent bientôt construit un canot, dans lequel, quand la -mer était calme, ils se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement -d'une pêche abondante. La chasse ne l'était pas moins: car, avant que -les animaux d'un naturel doux et timide aient appris à connaître -l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette confiance, ils tombent -dans ses piéges, et vont au-devant de ses coups. Ce n'est qu'après avoir -éprouvé mille fois sa malice et sa perfidie, qu'épouvantés de son -approche, ils s'instruisent l'un l'autre à fuir devant leur ennemi -commun. - -Trois mois s'écoulèrent, sans que Pizarre et ses compagnons vissent -paraître aucun vaisseau. Leurs yeux, tournés du côté du nord, se -fatiguaient à parcourir la solitude immense d'une mer sans rivages. Tous -les jours l'espérance renaissait et mourait dans leurs coeurs plus -découragés. Pizarre seul les relevait, les animait à la constance. -«Donnons à nos amis le temps de pourvoir à tout, disait-il. Je crains -moins leur lenteur que leur impatience. Le vaisseau que j'attends serait -trop tôt parti, s'il ne m'apportait que des hommes levés à la hâte et -sans choix. S'il est chargé de braves gens, il mérite bien qu'on -l'attende.» - -Il était loin d'avoir lui-même la confiance qu'il inspirait. La rigueur -du climat de l'île, son influence inévitable sur la santé de ses amis, -la ruine de son vaisseau, que la vague battait sans cesse, et qu'elle -achevait de briser, l'incertitude et la faiblesse du secours qu'il -pouvait attendre, son état présent, l'avenir, pour lui plus effrayant -encore, tout cela formait dans son ame un noir tourbillon de pensées, où -quelques lueurs d'espérance se laissaient à peine entrevoir. - -Ses amis, moins déterminés, se lassaient de souffrir. L'air humide -qu'ils respiraient, et dont ils étaient pénétrés, déposait dans leur -sein le germe d'une langueur contagieuse; et leur courage, avec leur -force, diminuait tous les jours. «Nous ne te demandons, disaient-ils à -Pizarre, qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous respirer; -sauve-nous de cette maligne influence; allons chercher des hommes qu'on -puisse fléchir ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui du moins, -en expirant, nous puissions venger notre mort.» - -Pizarre cède à leurs instances; et des débris de leur navire, il leur -fait construire une barque, pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y -travaille avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du haut du rivage, -apercevoir dans le lointain les voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri -de surprise et de joie, et tous les yeux se tournent vers le nord. Ce -n'est d'abord qu'une faible apparence: on craint de se tromper; on doute -si ce qu'on a pris pour la voile, n'est pas un nuage léger; on observe -long-temps encore; et peu-à-peu, l'espérance, en croissant, affaiblit la -crainte, comme la lumière naissante pénètre l'ombre et la dissipe au -crépuscule du matin. Toute incertitude enfin cesse: on distingue la -voile, on reconnaît le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors -répété que des plaintes et des gémissements, retentit de cris -d'allégresse. Mais le vaisseau, en abordant, étouffe bientôt ces -transports. Les matelots qui le conduisent, sont l'unique secours qu'on -envoie à Pizarre; et, ce qui l'afflige encore plus, lui-même on le -rappelle, on l'oblige à partir. Il en est outré de douleur. «Eh quoi! -dit-il, on nous envie jusques au triste honneur de mourir sur ces -bords!» Et puis, rappelant son courage: «Nous y reviendrons, reprit-il; -et je ne veux m'en éloigner qu'après avoir marqué moi-même le rivage où -nous descendrons.» Avant de quitter la Gorgone, il voulut y laisser un -monument de sa gloire. Il écrivit sur un rocher, au bas duquel les flots -se brisent: _Ici treize hommes_ (et ils étaient nommés), _abandonnés de -la nature entière, ont éprouvé qu'il n'est point de maux que le courage -ne surmonte. Que celui qui veut tout oser, apprenne donc à tout -souffrir._» - -Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait, ils s'avancent jusqu'au -rivage de Tumbès. - - - - -CHAPITRE XIX. - - -Là, tout ce qui s'offre à leurs yeux annonce un peuple industrieux et -riche. Pizarre fait dire à ce peuple qu'il recherche son amitié; et -bientôt il le voit s'assembler en foule sur le port. Il voit son navire -entouré de radeaux[77] chargés de présents: ce sont des grains, des -fruits, et des breuvages, dont les vases d'or sont remplis. Sensible à -la bonté, à la magnificence de ce peuple doux et paisible, Pizarre -s'applaudit d'avoir enfin trouvé des hommes; mais ses compagnons -s'applaudissent d'avoir trouvé de l'or. - - [77] Ces radeaux s'appelaient des _balzes_. - -Les Indiens, sans défiance comme sans artifice, sollicitaient les -Castillans à descendre sur le rivage. Pizarre le permit, mais seulement -à deux des siens, à Candie et à Molina. A peine sont-ils descendus, -qu'une foule empressée et caressante les environne. Le cacique lui-même -les conduit dans sa ville, les introduit dans son palais, et leur fait -parcourir les demeures tranquilles de ses Indiens fortunés. Ces hommes -simples les reçoivent comme des amis tendres reçoivent des amis; et avec -l'ingénuité, la sécurité de l'enfance, ils leur étalent ces richesses -qu'ils auraient dû ensevelir. - -«Quoi de plus touchant, disait Molina, que l'innocence de ce peuple?--Il -est vrai qu'il est simple, et facile à civiliser, disait Candie;» et -cependant, le crayon à la main, au milieu des sauvages, il levait le -plan de la ville et des murs qui l'environnaient. Les Indiens, enchantés -de l'art ingénieux avec lequel sa main traçait comme l'ombre de leurs -murailles, ne se lassaient pas d'admirer ce prodige nouveau pour eux. -Ils étaient loin de soupçonner que ce fût une perfidie. «Que -faites-vous? lui demande Alonzo.--J'examine, répond Candie, par où l'on -peut les attaquer.--Les attaquer? Quoi! dans le moment même qu'ils vous -comblent de biens, qu'ils se livrent à vous sans crainte et sur la foi -de l'hospitalité, vous méditez le noir projet de les surprendre dans -leurs murs! Êtes-vous assez lâche?...--Et vous, reprit Candie, êtes-vous -assez insensé pour croire qu'on passe les mers et qu'on vienne d'un -monde à l'autre pour s'attendrir, comme des enfants, sur l'imbécillité -d'un peuple de sauvages? On ferait de belles conquêtes avec vos timides -vertus.--Peut-être, dit Alonzo. Mais est-ce bien Pizarre qui fait lever -le plan de ces murs?--C'est lui-même.--J'en doute encore.--Vous -m'insultez.--Je l'estime trop pour vous croire.» Et à ces mots, -l'impétueux jeune homme arrache des mains de Candie le dessin qu'il -avait tracé. - -Tout-à-coup, se lançant l'un à l'autre un regard de colère, ils écartent -la foule; et l'épée étincelle comme un éclair dans leurs vaillantes -mains. Les sauvages, persuadés que ce combat n'était qu'un jeu, -applaudissaient d'abord, avec les regards de la joie et les signes naïfs -de l'admiration, à l'adresse dont l'un et l'autre paraient les coups les -plus rapides. Mais, lorsqu'ils virent le sang couler, ils jetèrent des -cris perçants de douleur et d'effroi; et leur roi, se précipitant -lui-même entre les deux épées, s'écrie: «Arrête! arrête! C'est mon hôte, -c'est mon ami, c'est le sang de ton frère que tu fais couler.» On -s'empresse, on les retient, on les désarme, on les mène sur le vaisseau. - -Pizarre, instruit de leur querelle, les reprit tous les deux; mais, -quelque égalité qu'il affectât dans ses reproches, Alonzo crut -s'apercevoir que Candie était approuvé. Un noir chagrin s'empara de son -ame. Il se rappela les conseils du vertueux Barthélemi; il se retraça le -supplice du vieillard indien qu'on avait fait brûler, la guerre injuste -et meurtrière qu'on avait livrée à ces peuples, l'avidité impatiente de -ses compagnons à la vue de l'or. Enfin l'exemple du passé ne lui fit -voir dans l'avenir que le meurtre et que le ravage; et dès-lors il se -repentit de s'être engagé si avant. - -Comme il était chéri des Indiens, c'était lui que Pizarre chargeait le -plus souvent d'aller pourvoir aux besoins du navire. Un jour qu'il était -descendu, il fut accueilli par ce peuple avec une amitié si naïve et si -tendre, qu'il ne put retenir ses pleurs. «Dans quelques mois peut-être, -disait-il en lui-même, les fertiles bords de ce fleuve, ces champs -couverts de moissons, ces vallons peuplés de troupeaux, seront tous -ravagés; les mains qui les cultivent seront chargées de chaînes; et de -ces Indiens si doux et si paisibles, des milliers seront égorgés, et le -reste, réduit au plus dur esclavage, périra misérablement dans les -travaux des mines d'or. Peuple innocent et malheureux! non, je ne puis -t'abandonner; je me sens attaché à toi, comme par un charme invincible. -Je ne trahis point ma patrie en me déclarant l'ennemi des brigands qui -la déshonorent, et en cherchant moi-même à lui gagner les coeurs.» Telle -fut sa résolution; et il écrivit à Pizarre: «J'aime les Indiens; je -reste parmi eux, parce qu'ils sont bons et justes. Adieu. Vous trouverez -en moi un médiateur, un ami, si vous respectez avec eux les droits de la -nature; un ennemi, si, par la force, le brigandage et la rapine, vous -violez ces droits sacrés.» - -Pizarre, affligé de la perte d'Alonzo, le fit presser de revenir. On le -trouva au milieu des sauvages, éclairant leur raison, et jouissant de -leurs caresses. «Racontez à Pizarre ce que vous avez vu, dit-il à ceux -qui venaient le chercher; et que mon exemple lui apprenne que le plus -sûr moyen de captiver ces peuples, c'est d'être juste et bienfaisant.» - -L'un des regrets de Pizarre, en quittant ces bords, fut d'y laisser ce -vaillant jeune homme. Mais celui-ci n'avait jamais été plus heureux que -dans ce moment. Se voyant au milieu d'un peuple naturellement simple et -doux, il jouissait du calme des passions; il respirait l'air pur de -l'innocence; il prenait plaisir à l'entendre célébrer les vertus des -Incas, enfants du soleil, et mettre au rang de leurs bienfaits -l'heureuse révolution qui s'était faite dans ses moeurs, lorsque, par la -raison, plus que par la force des armes, les Incas l'avaient obligé de -suivre leur culte et leurs lois. Alonzo, à son tour, leur donnait une -idée de nos moeurs et de nos usages, des progrès de nos connaissances, -et des prodiges de nos arts. Ce merveilleux les étonnait. Le cacique lui -demanda ce qui l'avait engagé à se séparer de ses amis, et à demeurer -sur ces bords. «Ceux avec qui je suis venu, lui répondit Alonzo, m'ont -dit: Allons faire du bien aux habitants du Nouveau-Monde; aussitôt je -les ai suivis. J'ai vu qu'ils ne pensaient qu'à vous faire du mal, et je -les ai abandonnés.» Il lui raconta le sujet de sa querelle avec Candie. -L'Indien en fut pénétré de reconnaissance pour lui. Il le regardait avec -une admiration douce et tendre; et il disait tout bas: «Il en est digne, -il en est plus digne que moi.» L'heure du sommeil approchait; le cacique -prit congé d'Alonzo; mais, en s'en allant, il retournait vers lui les -yeux, et levait les mains vers le ciel. - -Le lendemain, il vient le trouver dès l'aurore. «Éveille-toi, roi de -Tumbès, lui dit-il en lui présentant son diadème et ses armes, -éveille-toi; reçois de ma main la couronne. J'y ai bien pensé, je te la -dois. J'ai ton courage et ta bonté, mais je n'ai pas tes lumières. -Prends ma place, règne sur nous. Je serai ton premier sujet. L'Inca -l'approuvera lui-même.» Alonzo, confondu de voir dans un sauvage cet -exemple inoui de modestie et de magnanimité, sentit, ce que l'orgueil -ignore, que la véritable grandeur et la simplicité se touchent, et qu'il -est rare qu'un coeur droit ne soit pas un coeur élevé. Il rendit grâces -au cacique, et lui dit: «Tu es juste et bon: tu dois être aimé de ton -peuple. Laissons-lui son roi. D'autres soins doivent occuper ton ami.» - -Bientôt après, il vit venir les plus heureuses mères, celles qui -pouvaient s'applaudir d'avoir les filles les plus belles, et qui, les -menant par la main, les lui présentaient à l'envi. «Daigne agréer, lui -disaient-elles, cette jeune et douce compagne. Elle excelle à filer la -laine, elle en fait les plus beaux tissus; elle est sensible, elle -t'aimera. Tous les matins, à son réveil, elle soupire après un époux; et -du moment qu'elle t'a vu, tu es l'époux que son coeur désire. Tous mes -enfants ont été beaux; les siens le seront encore plus: car tu seras -leur père; et jamais nos campagnes n'ont rien vu de si beau que toi.» - -Molina se fût livré sans peine aux charmes de la beauté, de l'innocence, -et de l'amour. Mais se donner une compagne, c'était lui-même s'engager; -et ses desseins demandaient un coeur libre. Il avait appris du cacique -qu'au-delà des montagnes, deux Incas, deux fils du soleil se -partageaient un vaste empire; et dès-lors il avait formé la résolution -de se rendre à leur cour. «L'Inca, roi de Cusco, lui disait le cacique, -est superbe, inflexible; il se fait redouter. Celui de Quito, bien plus -doux, se fait adorer de ses peuples. Je suis du nombre des caciques que -son père a mis sous ses lois.» Alonzo, pour se rendre à la cour de -Quito, demanda deux fidèles guides. Le cacique aurait bien voulu le -retenir encore. «Quoi! si-tôt, tu veux nous quitter! lui disait-il. Et -dans quel lieu seras-tu plus aimé, plus révéré que parmi nous?--Je vais -pourvoir à ton salut, lui répondit Alonzo, et engager l'Inca à prendre -avec moi ta défense; car vos ennemis vont dans peu revenir sur ces -bords. Mais ne t'alarme point. Je viendrai moi-même, à la tête des -Indiens, te secourir.» Ce zèle attendrit le cacique; et les larmes de -l'amitié accompagnèrent ses adieux. Lui-même il choisit les deux guides -que son ami lui demandait; et avec eux Alonzo, traversant les vallées, -suivit la rive du Dolé, qui prend sa source vers le nord. - - - - -CHAPITRE XX. - - -Après une marche pénible, ils approchaient de l'équateur, et allaient -passer un torrent qui se jette dans l'Émeraude; lorsqu'Alonzo vit ses -deux guides, interdits et troublés, se parler l'un à l'autre avec des -mouvements d'effroi. Il leur en demanda la cause. «Regarde, lui dit l'un -d'eux, au sommet de la montagne. Vois-tu ce point noir dans le ciel? Il -va grossir et former un affreux orage.» En effet peu d'instants après, -ce point nébuleux s'étendit; et le sommet de la montagne fut couvert -d'un nuage sombre. - -Les sauvages se hâtent de passer le torrent. L'un d'eux le traverse à la -nage, et attache au bord opposé un long tissu de liane[78], auquel -Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe rapidement; l'autre -Indien le suit; et dans le même instant, un murmure profond donne le -signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout-à-coup leur -fureur s'annonce par d'effroyables sifflements. Une épaisse nuit -enveloppe le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en déchirant -ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur; cent tonnerres qui -roulent, et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, en se -succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse et -qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne -reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, elle s'entr'ouvre; et -de ses flancs, avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les -animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine; et, à la clarté -de la foudre, les trois voyageurs pâlissants voyaient passer à côté -d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants -qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de la nature, il n'y a plus de -férocité; et la crainte a tout adouci. - - [78] Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espèce d'osier. - -L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur, gagné la cime d'une -roche. Un torrent, qui se précipite en bondissant, la déracine et -l'entraîne; et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle dans les -flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d'un -arbre; mais une colonne de feu, dont le sommet touche à la nue, descend -sur l'arbre, et le consume avec le malheureux qui s'y était sauvé. - -Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la violence des eaux: il -gravissait dans les ténèbres, saisissant tour-à-tour les branches, les -racines des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, sans autre -sentiment que le soin de sa propre vie: car il est des moments d'effroi, -où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, n'est plus -sensible que pour lui. - -Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpée; et, à la lueur -des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur -l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se -jette au fond de cet antre; et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans -l'accablement. - -L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents cessent d'ébranler la -montagne; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus -alentour, et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil. -Mais un bruit plus terrible que celui des tempêtes, le frappe, au moment -même qu'il allait s'endormir. - -Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude de -serpents[79], dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue; et -entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans leurs mouvements, ce bruit -qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est le plus -subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines, un -feu qui dévore et consume, au milieu des douleurs les plus intolérables, -le malheureux qui en est atteint. Il les entend; il croit les voir -rampants autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes, -et prêts à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe; son sang se -glace de frayeur; à peine il ose respirer. S'il veut se traîner hors de -l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces -dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile, environné de mille -morts, il passe la plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant, -frémissant de revoir la lumière, se reprochant la crainte qui le tient -enchaîné, et faisant sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter -cette faiblesse. - - [79] Les serpents à sonnettes. - -Le jour qui vint l'éclairer, justifia sa frayeur. Il vit réellement tout -le danger qu'il avait pressenti; il le vit plus horrible encore. Il -fallait mourir, ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu de forces -qui lui restent; il se soulève avec lenteur, se courbe, et les mains -appuyées sur ses genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi défait, -aussi pâle qu'un spectre qui sortirait de son tombeau. Le même orage qui -l'avait jeté dans le péril, l'en préserva; car les serpents en avaient -eu autant de frayeur que lui-même; et c'est l'instinct de tous les -animaux, dès que le péril les occupe, de cesser d'être malfaisants. - -Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre, -échappée comme d'un naufrage, en offrait par-tout les débris. Des -forêts, qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient courbées -vers la terre; d'autres semblaient se hérisser encore d'horreur. Des -collines, qu'Alonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure, -entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De -vieux arbres déracinés, précipités du haut des monts, le pin, le -palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la -couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées. Des -dents de rochers, détachées, marquaient la trace des torrents; leur lit -profond était bordé d'un nombre effrayant d'animaux, doux, cruels, -timides, féroces, qui avaient été submergés et revomis par les eaux. - -Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois et les campagnes se -ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix -avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui -respirait encore, recommençait à jouir de la vie, les oiseaux, les bêtes -sauvages avaient oublié leur effroi; car le prompt oubli des maux est un -don que la nature leur a fait, et qu'elle a refusé à l'homme. - -Le coeur d'Alonzo, quoique flétri par la crainte et par la douleur, -sentit un mouvement de joie. Mais, en cessant de craindre pour lui-même, -il trembla pour ses compagnons. Sa voix, à grands cris, les appelle; ses -yeux les cherchent vainement; il ne les revoit plus; et les échos seuls -lui répondent. «Hélas! s'écria-t-il, mes guides! mes amis! c'en est donc -fait? ils ont péri sans doute. Et moi, que vais-je devenir?» Le jeune -homme, à ces mots, se croyant poursuivi par un malheur inévitable, -retomba dans l'abattement. Pour comble de calamité, il ne retrouva plus -le peu de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le besoin, par -l'épuisement de ses forces. La nature y pourvut; les mangles, les -bananes, l'oca, furent ses aliments[80]. - - [80] L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les bananes sont - des fruits. - -Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il cherchait des lieux habités; -il n'en voyait aucun indice; son courage était épuisé. Enfin il découvre -un sentier pratiqué entre deux montagnes. Heureux de voir des traces -d'hommes, l'espérance et la joie se raniment en lui; l'obscurité de -cette route, où des rochers, suspendus sur sa tête, laissent à peine un -étroit passage à la lumière, ne lui inspire aucune horreur. L'instinct, -qui semblait l'attirer vers un lieu où il espérait de trouver ses -semblables, précipitait ses pas, et le rendait insensible à la fatigue -et au danger. Il sort enfin de ce sentier profond, et il découvre une -campagne semée çà-et-là de cabanes et de troupeaux. Il respire; et -tendant les mains au ciel, il lui rend grâce. - -A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent avec des cris et des -transports qu'il prend pour des signes de joie. Il s'approche, et leur -tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la simple et naïve -douceur des peuples de Tumbès: leur sourire même est cruel, leur regard -lui paraît moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout caressant qu'il -est, a je ne sais quoi d'effrayant. Cependant Alonzo s'y livre. -«Indiens, leur dit-il, je suis un étranger, mais un étranger qui vous -aime. Ayez pitié de l'abandon où je me vois réduit.» Comme il disait ces -mots, il se voit chargé de liens; les cris d'allégresse redoublent; et -il est conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes, tenant par la -main leurs enfants. Elles entourent le poteau où Molina est attaché; et -on le laisse au milieu d'elles. - -Il vit bien qu'il était tombé chez un peuple d'anthropophages. En lui -liant les mains, on l'avait dépouillé, triste présage de son sort! Il -entendait les sauvages, répandus dans le hameau, s'inviter l'un l'autre -à la fête; et les chansons des femmes, qui se réjouissaient et qui -dansaient autour de lui, ne lui déguisaient pas ce qui allait se passer. -«Enfants, disaient-elles, chantez: vos pères sont tombés sur une bonne -proie. Chantez; vous serez du festin.» - -Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux Alonzo, pâle, -tremblant, les regardait de l'oeil dont le cerf aux abois regarde la -meute affamée. La nature fit un effort sur elle-même; il rassembla le -peu de forces que lui laissait la peur dont il était saisi, et -s'adressant à ces femmes sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il, -sont suspendus à vos mamelles, et que leur père les caresse et vous -sourit avec amour, combien ne serait pas cruel celui qui viendrait, dans -vos bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez déchirer? La -nature vous a donné des ennemis dans les bêtes sauvages; vous pouvez -leur livrer la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais moi, je suis -un homme innocent et paisible, qui ne vous ai fait aucun mal. Une femme -semblable à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri de son lait. -Si elle était ici, vous la verriez tremblante, vous conjurer, par vos -entrailles, d'épargner son malheureux fils. Résisteriez-vous à ses -pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans les bras de sa mère? La -vie est pour moi peu de chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est le -péril qui vous menace, et le soin de votre défense contre une puissance -terrible qui va venir vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous, -implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous, je me suis exposé, -dans ce pénible et long voyage, au danger d'être pris, d'être déchiré -par vos mains. Femmes indiennes, croyez que je suis votre ami, celui de -vos enfants, celui même de vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de -votre ami, boire le sang de votre frère?» - -Ces femmes, étonnées, le contemplaient en l'écoutant; et par degré leur -coeur farouche était ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour -tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils se trouvent -réunis: c'est la jeunesse et la beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa -pâleur s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son teint avaient -repris tout leur éclat, ses beaux yeux noirs ne jetaient point ces -traits de feu dont ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la -joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient que plus tendres. -Les ondes de ses longs cheveux, flottantes sur l'ivoire de ses bras -enchaînés, en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille, dont -l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient un accord ravissant, ne -laissait rien imaginer au-dessus d'un si beau modèle. Dans la cour -d'Espagne, au milieu de la plus brillante jeunesse, Molina l'aurait -effacée. Combien plus rare et plus frappant devait être, chez des -sauvages, le prodige de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles. La -surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement à l'ivresse. -Ces enfants qu'elles amenaient pour les abreuver de son sang, elles les -prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur, et pleurent en -voyant qu'il leur sourit avec tendresse, et qu'il leur donne des -baisers. - -Dans ce moment, les Indiens se rassemblent en plus grand nombre. Armés -de ces pierres tranchantes qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur -la victime, impatients de lui ouvrir les veines, et d'en voir ruisseler -le sang. Plus tremblantes qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec -des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages: «Arrêtez! épargnez -ce malheureux jeune homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous -aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel qui vient vous attaquer. -Il allait implorer pour vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le -vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet étrange langage, -étonnèrent les Indiens. Mais leur instinct féroce les pressait. Ils -dévoraient des yeux Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de leurs -compagnes, pour se jeter sur lui. «Non, tigres, non, s'écrièrent-elles, -vous ne boirez pas son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces hommes -farouches s'arrêtent; ils se regardent entre eux, immobiles -d'étonnement. «Dans quel délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos -femmes? Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour s'échapper, -il vous flatte? Éloignez-vous, et nous laissez dévorer en paix notre -proie.--Si vous y touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le -coeur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos enfants, de les -déchirer à vos yeux, et de les dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus -furieuses, saisissant leurs enfants par les cheveux, et d'une main les -tenant suspendus aux yeux de leurs maris, grinçaient les dents et -rugissaient. Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils, puisque -vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo. - -«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes l'art des -enchantements; mais du moins apprends-nous quel ennemi nous menace?--Un -peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.--Et tu allais, disent -nos femmes, demander au roi des montagnes de venir à notre -secours?--Oui, c'est dans ce dessein que je suis parti de Tumbès; mais -j'ai perdu mes guides.--Nous t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au -fleuve, au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à sa source. Mais -assiste à notre festin.» - -A ce festin, où des béliers sanglants étaient déchirés, dévorés, comme -lui-même il devait l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut -cependant le courage de demander au cacique s'il ne sentait pas la -nature se soulever, lorsqu'il mangeait la chair, ou qu'il buvait le sang -des hommes? «Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour moi, n'est -qu'un animal dangereux. Pour m'en délivrer, je le tue; quand je l'ai -tué, je le mange. Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort -qu'aux vautours.» - -Après le festin, le cacique invitait Alonzo à passer la nuit dans sa -cabane, lorsque les femmes vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en. -Ils sont assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils s'éveillent et -que la faim les presse. Nous les connaissons. Fuis; tu serais dévoré.» -Cet avis salutaire pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin avec -son nouveau guide, non sans avoir baisé cent fois les mains qui -l'avaient délivré. - - - - -CHAPITRE XXI. - - -En arrivant au bord de l'Émeraude, il fut surpris de voir à l'autre rive -un peuple nombreux s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur une -flotte de canots. Il ordonne à son guide de passer à la nage, et de -demander à ce peuple s'il descend vers Atacamès, ou s'il remonte -l'Émeraude, et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots un étranger, -ami des Indiens. - -Le chef de cette colonie lui fit répondre qu'il remontait le fleuve; -qu'il ne refusait point un homme qui s'annonçait en ami, et qu'il lui -envoyait un canot pour venir lui parler lui-même. - -Le jeune homme, après les périls auxquels il venait d'échapper, ne -voyait plus rien à craindre. Il prend congé de son guide, entre sans -défiance dans le canot, et passe à l'autre bord. - -«Tu es Espagnol, et tu t'annonces comme l'ami des Indiens! lui dit, en -le voyant, le chef de cette troupe de sauvages.--Je suis Espagnol, lui -répondit Alonzo; et je donnerais tout mon sang pour le salut des -Indiens. C'est leur intérêt qui m'engage...» Comme il disait ces mots, -ses yeux furent frappés d'une figure que les Indiens portaient à côté du -cacique. A cette vue, Alonzo se trouble; la surprise, la joie, et -l'attendrissement suspendent son récit, et lui coupent la voix. Dans -cette image, il entrevoit les traits, il reconnaît du moins le vêtement -et l'attitude de Las-Casas. «Ah! dit-il d'une voix tremblante, est-ce -Las-Casas? est-ce lui qu'on révère ici comme un dieu?» Et il embrasse la -statue. «C'est lui-même, dit le cacique. Est-il connu de toi?--S'il est -connu de moi? lui, dont les soins, l'exemple, et les leçons ont formé ma -jeunesse! Ah! vous êtes tous mes amis, puisque ses vertus vous sont -chères, et que vous en gardez le souvenir.» A ces mots il se jette dans -les bras du cacique. «D'où venez-vous? ajouta-t-il; où l'avez-vous -laissé? et quel prodige nous rassemble?» Deux frères, qu'une amitié -sainte aurait unis dès le berceau, n'auraient pas éprouvé des mouvements -plus doux, en se réunissant, après une cruelle absence. - -«Peuple, dit Capana, c'est l'ami de Las-Casas que je rencontre sur ces -bords.» Aussitôt le peuple s'empresse à témoigner au Castillan le -plaisir de le posséder. «Tu es l'ami de Las-Casas! viens, que nous te -servions,» lui disent les femmes indiennes; et d'un air simple et -caressant elles l'invitent à se reposer. Cependant l'une va puiser, au -bord du fleuve, une eau plus fraîche et plus pure que le crystal, et -revient lui laver les pieds; l'autre démêle, arrange, attache sur sa -tête les ondes de ses longs cheveux; l'autre, en essuyant la poussière -dont son visage est couvert, s'arrête et l'admire en silence. - -Alonzo attendrit le cacique en lui faisant l'éloge de Las-Casas; et le -cacique lui raconta le voyage de l'homme juste dans le vallon qui leur -servait d'asyle. «Hélas! ajouta le sauvage, le croiras-tu? Cet Espagnol -que nous avions sauvé, à la prière de Las-Casas, c'est lui qui nous a -perdus.--Lui?--Lui-même.--Le malheureux vous a trahis!--Oh non: ce jeune -homme était bon. Mais son père était un perfide. Il l'a fait épier, -comme il revenait parmi nous; et notre asyle découvert, il a fallu -l'abandonner. Las d'être poursuivis, nous cherchons un refuge dans le -royaume des Incas. C'est à Quito que nous allons; et pour éviter les -montagnes, nous avons pris ce long détour.--C'est aussi à Quito que j'ai -dessein d'aller, dit Molina;» et il lui apprit comment, ayant quitté -Pizarre, touché des maux qui menaçaient les peuples de ces bords, il -avait résolu d'aller trouver Ataliba, pour l'appeler à leur secours. -«Ah! lui dit le cacique, je reconnais en toi le digne ami de l'homme -juste; il me semble voir dans tes yeux une étincelle de son ame. Sois -notre guide; présente-nous à l'Inca comme tes amis, et réponds-lui de -notre zèle.» - -La colonie s'embarque, on remonte le fleuve; et lorsque affaibli vers sa -source, il ne porte plus les canots, on suit le sentier qui pénètre à -travers l'épaisseur des bois. Les racines, les fruits sauvages, les -oiseaux blessés dans leur vol par les flèches des Indiens, le chevreuil -et le daim timides, atteints de même dans leur course, ou pris dans des -liens tendus et cachés sous leurs pas, servent de nourriture à ce peuple -nombreux. - -Après avoir franchi cent fois les torrents et les précipices, on voit -les forêts s'éclaircir, et la stérilité succède à l'excès importun de la -fécondité. Au lieu de ces bois si touffus, où la terre, trop vigoureuse, -prodigue et perd les fruits d'une folle abondance, l'oeil ne découvre -plus au loin que des sables arides et que des rochers calcinés. Les -Indiens en sont épouvantés; Alonzo en frémit lui-même. Mais à peine il -sont arrivés sur la croupe de la montagne, il semble qu'un rideau se -lève, et ils découvrent le vallon de Quito, les délices de la nature. -Jamais ce vallon ne connut l'alternative des saisons; jamais l'hiver n'a -dépouillé ses riants coteaux; jamais l'été n'a brûlé ses campagnes. Le -laboureur y choisit le temps de la culture et de la moisson. Un sillon y -sépare le printemps de l'automne. La naissance et la maturité s'y -touchent; l'arbre, sur le même rameau, réunit les fleurs et les fruits. - -Les Indiens, Molina à leur tête, marchent vers les murs de Quito, l'arc -pendu au carquois, et tenant par la main leurs enfants et leurs femmes, -signes naturels de la paix. Ce fut aux portes de la ville un spectacle -nouveau, que de voir tout un peuple demander l'hospitalité. L'Inca, dès -qu'il lui est annoncé, ordonne qu'on l'introduise, et qu'on l'amène -devant lui. Il sort lui-même, avec la dignité d'un roi, de l'intérieur -de son palais, suivi d'une nombreuse cour, s'avance jusqu'au vestibule, -et y reçoit ces étrangers. - -Le jeune Espagnol, qui marchait à côté du cacique, saluait le monarque, -et allait lui parler; mais il fut prévenu par les frémissements et par -les cris des Mexicains. «Ciel! dirent-ils, un de nos oppresseurs! Oui, -poursuivit Orozimbo, je reconnais les traits, les vêtements de ces -barbares. Inca, cet homme est Castillan. Laisse-moi venger ma patrie.» -En disant ces mots, il avait l'arc tendu, et allait percer Molina. -L'Inca mit la main sur la flèche. Cacique, lui dit-il, modérez cet -emportement. Innocent ou coupable, tout homme suppliant mérite au moins -d'être entendu. Parle, dit-il à Molina; dis-nous qui tu es, d'où tu -viens, ce qui t'amène, ce que tu veux de moi. Garde sur-tout d'en -imposer; et, si tu es Castillan, ne sois point étonné de l'horreur que -ta vue inspire à la famille de Montezume.» - -«Ah! s'il est vrai, lui dit Alonzo, leur ressentiment est trop juste; et -ce serait peu de mon sang pour tout celui qu'on a versé. Oui, je suis -Castillan; je suis l'un des barbares qui ont porté la flamme et le fer -sur ce malheureux continent; mais je déteste leurs fureurs. Je viens -d'abandonner leur flotte. Je suis l'ami des Indiens. J'ai traversé des -déserts pour venir jusqu'à toi, et pour t'avertir des malheurs dont ta -patrie est menacée. Inca, si, comme on nous l'assure, la justice règne -avec toi, si l'humanité bienfaisante est l'ame de tes lois et la vertu -de ton empire, je t'offre le coeur d'un ami, le bras d'un guerrier, les -conseils d'un homme instruit des dangers que tu cours. Mais si je -trouve, dans ces climats, la nature outragée par des lois tyranniques, -par un culte impie et sanglant, je t'abandonne, et je vais vivre dans le -fond des déserts, au milieu des bêtes farouches, moins cruelles que les -humains. Quant au peuple que je t'amène, je ne connais de lui que sa -vénération pour un Castillan, mon ami, et le plus vertueux des hommes. -Je l'ai trouvé portant l'image de ce respectable mortel. La voilà: je -l'ai reconnue; et dès-lors j'ai été l'ami d'un peuple vertueux lui-même, -puisqu'il adore la vertu. C'est par ses secours généreux que je suis -venu jusqu'à toi. Je te réponds qu'il est sensible, intéressant, digne -de l'appui qu'il implore. Il fuit son pays qu'on ravage; et voilà son -cacique, homme généreux, simple et juste, dont tu te feras un ami, si tu -sens le prix d'un grand coeur.» - -La franchise et la grandeur d'ame ont un caractère si fier et si -imposant par lui-même, qu'en se montrant, elles écartent la défiance et -les soupçons. Dès que Molina eut parlé, Ataliba lui tendit la main. -«Viens, lui dit-il; le guerrier et l'ami, le courage de l'un, les -conseils de l'autre, tout sera bien reçu de moi. Ton estime pour ce -cacique et pour son peuple me répond de leur foi; et je n'en veux point -d'autre gage.» - -Il ordonna qu'on eût soin de pourvoir à tous les besoins de ses nouveaux -sujets. Un hameau s'éleva pour eux dans une fertile vallée; et Molina et -le cacique, reçus, logés dans le palais des enfants du soleil, -partagèrent la confiance et la faveur du monarque avec les héros -mexicains. - - - - -CHAPITRE XXII. - - -Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait trouvé que des coeurs glacés -et rebutés par ses malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence à -l'envie, et pour inspirer son courage à des esprits intimidés, sa voix -seule serait trop faible; il prit la résolution de se rendre lui-même à -la cour d'Espagne, où il serait mieux écouté. - -Ce long voyage donna le temps à un rival ambitieux de tenter la même -entreprise. - -Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Cortès, et celui de ses -lieutenants qui s'était le plus signalé dans la conquête du Mexique. - -La province de Gatimala était le prix de ses exploits; il la gouvernait, -ou plutôt il y dominait en monarque. Mais, toujours plus insatiable de -richesses et de gloire, il regardait d'un oeil avide les régions du -midi. - -Dans son partage étaient tombés Amazili et Télasco, la soeur et l'ami -d'Orozimbo: amants heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer -ensemble, de partager la même chaîne, et de s'aider à la porter. Il les -tenait captifs; et il avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les -neveux de Montezume, échappés au fer des vainqueurs, allaient chercher -une retraite chez ces monarques du midi, dont on lui vantait les -richesses. Il en conçut une espérance qui alluma son ambition. - -Il avait près de lui un Castillan appelé Gomès, homme actif, ardent, -intrépide, aussi prudent qu'audacieux. «J'ai formé, lui dit-il, un grand -dessein: c'est à toi que je le confie. Nous n'avons encore travaillé -l'un et l'autre que pour la gloire de Cortès: nos noms se perdent dans -l'éclat du sien. Il s'agit, pour nous, d'égaler l'honneur de sa -conquête, et peut-être de l'effacer. Au midi de ce Nouveau-Monde, est un -empire plus étendu, plus opulent que celui du Mexique: c'est le royaume -des Incas. Les neveux de Montezume ont espéré d'y trouver un asyle; -c'est par eux que je veux gagner la confiance du monarque dont ils vont -implorer l'appui. Le jeune et vaillant Orozimbo est à leur tête; sa -soeur et l'amant de sa soeur sont au nombre de mes esclaves: rien de -plus vif et de plus tendre que leur mutuelle amitié; et celui qui leur -promettra de les réunir, en obtiendra tout aisément. Un vaisseau -t'attend au rivage, avec cent Castillans des plus déterminés. Emmène -avec toi mes captifs, Amazili et Télasco; emploie avec eux la douceur, -les ménagements, les caresses; aborde aux côtes du midi; envoie à la -cour des Incas donner avis à Orozimbo que la liberté de sa soeur et de -son ami dépend de toi et de lui-même; qu'ils l'attendent sur ton navire; -et que la faveur des Incas, l'accès de leur pays, l'heureuse -intelligence qu'il peut établir entre nous, est le prix que je lui -demande pour la rançon des deux esclaves que tu es chargé de lui rendre. -Tu sens bien de quelle importance est l'art de ménager cette -négociation, et avec quel soin les ôtages doivent être gardés jusqu'à -l'événement. Je m'en repose sur ta prudence; et dès demain tu peux -partir.» - -Il fit venir les deux amants. «Allez retrouver Orozimbo, leur dit-il; je -vous rends à lui. Votre rançon est dans ses mains.» - -La surprise d'Amazili et de Télasco fut extrême: elle tint leur ame un -moment suspendue entre la joie que leur causait cette étrange -révolution, et la frayeur que ce ne fût un piége. Ils tremblaient, ils -se regardaient, ils levaient les yeux sur leur maître, cherchant à lire -dans les siens. Amazili lui dit: «Souverain de nos destinées, que tu es -cruel, si tu nous trompes! Mais que ton coeur est généreux, si c'est lui -qui nous a parlé!--Je ne vous trompe point, reprit le Castillan. Il -n'appartient qu'à des lâches d'insulter à la faiblesse, et de se jouer -du malheur; je sais respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet -empire, et je vous plains encore plus, vous, de qui la fortune passée -rend la chûte plus accablante. Osez donc croire à mes promesses, que -vous allez voir s'accomplir.--Ah! lui dit Télasco, je t'ai vu porter la -flamme dans le palais de mes pères; j'ai vu tes mains rougies du sang de -mes amis; enfin tu m'as chargé de chaînes, et c'est le comble de -l'opprobre: mais quelques maux que tu m'aies faits, ils seront oubliés; -je te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais, je te chéris et te -révère. Vois à quel point tu m'attendris. Moi, qui jamais ne t'ai -demandé que la mort, je tombe à tes pieds, je les baise, je les arrose -de mes pleurs.» - -Alvarado les embrassa avec une apparence de sensibilité. «Si vous êtes -reconnaissants de mes bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en -attendre, c'est que vous m'en soyez témoins auprès du vaillant Orozimbo. -Dites-lui que, si je sais vaincre, je sais aussi mériter la victoire, et -ménager mes ennemis, quand la paix les a désarmés.» Alors les deux -captifs, emmenés au rivage, s'embarquèrent sur le vaisseau qui leva -l'ancre au point du jour. - -La course fut assez paisible[81] jusques vers les îles Galapes; mais là, -on sentit s'élever, entre l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il -fallut obéir, et se voir pousser sur des mers qui n'avaient point encore -vu de voiles. Dix fois le soleil fit son tour, sans que le vent fût -appaisé. Il tombe enfin; et bientôt après un calme profond lui succède. -Les ondes, violemment émues, se balancent long-temps encore après que le -vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent; et sur -une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans -les airs un souffle qui l'ébranle; la voile, cent fois déployée, retombe -cent fois sur les mâts. L'onde, le ciel, un horizon vague, où la vue a -beau s'enfoncer dans l'abyme de l'étendue, un vide profond et sans -bornes, le silence et l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce -triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent -au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel, devenu d'airain comme la -mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours, -les nuits s'écoulent dans ce repos funeste. Ce soleil, dont l'éclat -naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers -aiment à voir briller les feux étincelants; ce liquide crystal des eaux, -qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit -la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle -funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne -porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort. - - [81] Dans un conte très-intéressant, intitulé _Ziméo_, imprimé à la - suite du poëme des _Saisons_, se trouve une description assez - semblable à celle-ci. Mais j'ai pris soin de constater que cette - partie de mon ouvrage était écrite et connue de mes amis avant que - le conte de _Ziméo_ fût fait. L'auteur l'a reconnu lui-même, et m'a - permis de l'en prendre à témoin. - -Cependant les vivres s'épuisent. On les réduit, on les dispense d'une -main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les sources de la vie, -en devient plus avide; et plus les secours diminuent, plus on sent -croître les besoins. A la disette enfin succède la famine, fléau -terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme -des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut -abuser la douleur et soutenir le courage; mais au milieu d'une mer -immense, écarté, solitaire, et environné du néant, l'homme, dans -l'abandon de toute la nature, n'a pas même l'illusion pour le sauver du -désespoir: il voit comme un abyme l'espace épouvantable qui l'éloigne de -tout secours; sa pensée et ses voeux s'y perdent; la voix même de -l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui. - -Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau: cruelle -alternative de douleur et de rage, où l'on voyait des malheureux étendus -sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes -lamentables, ou courir éperdus et furieux de la proue à la poupe, et -demander au moins que la mort vînt finir leurs maux. Gomès, pâle et -défait, se montre au milieu de ces spectres, dont il partage les -tourments; mais, par un effort de courage, il fait violence à la nature. -Il parle à ses soldats, les soutient, les appaise, et tâche de leur -inspirer un reste d'espérance, que lui-même il n'a plus. - -Son autorité, son exemple, le respect qu'il imprime, suspend un moment -leur fureur. Mais bientôt elle se rallume comme le feu d'un incendie; et -l'un de ces malheureux, s'adressant au capitaine, lui parle en ces -terribles mots: - -«Nous avons égorgé, sans besoin, sans crime, ou du moins sans remords, -des milliers de Mexicains: Dieu nous les avait livrés, disait-on, comme -des victimes, dont nous pouvions verser le sang. Un infidèle, une bête -farouche, sont égaux devant lui; on nous l'a répété cent fois. Tu tiens -en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrémité où nous sommes réduits; -la faim dévore nos entrailles. Livre-nous ces infortunés qui n'ont plus, -comme nous, que quelques moments à vivre; et auxquels ta religion -t'ordonne de nous préférer.» - -«Si cette ressource pouvait vous sauver, leur répondit Gomès, je -n'hésiterais pas; je céderais, en frémissant, à l'affreuse nécessité; -mais ce n'est pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir quelques -jours de plus. Mes amis, ne nous flattons point: à moins d'un miracle -évident, il faut périr. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons le -secours du ciel.» Cette réponse les consterna; et chacun, s'éloignant -dans un morne silence, alla s'abandonner au désespoir qui lui rongeait -le coeur. - -Dans un coin du vaisseau languissaient en silence Amazili et Télasco. -Plus accoutumés à la souffrance, ils la supportaient sans se plaindre; -seulement ils se regardaient d'un oeil attendri et mourant, et ils se -disaient l'un à l'autre: «Je ne verrai plus mon frère; je ne verrai plus -mon ami.» - -Les Castillans, d'un air sombre et farouche, errants sans cesse autour -d'eux, les regardaient avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment -les progrès de leur défaillance. A l'approche des Castillans, à leurs -regards avides, à leurs frémissements, aux mouvements de rage qu'ils -retenaient à peine, Télasco, qui croyait les voir comme des tigres -affamés, prêts à déchirer son amante, se tenait près d'elle avec -l'inquiétude de la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux étincelants -étaient sans cesse ouverts sur eux, et les observaient sans relâche. Si -quelquefois il se sentait forcé de céder au sommeil, il frémissait, il -serrait dans ses bras sa tendre Amazili. «Je succombe, lui disait-il; -mes yeux se ferment malgré moi; je ne puis plus veiller à ta défense. -Les cruels saisiront peut-être l'instant de mon sommeil, pour se saisir -de leur proie. Tenons-nous embrassés, ma chère Amazili; que du moins tes -cris me réveillent.» - -Gomès, qui lui-même observait les mouvements des Espagnols, leur fit -donner quelque soulagement, du peu de vivres qui restaient, et les -contint pendant ce jour funeste. La nuit vint, et ne fut troublée que -par des gémissements. Tout était consterné, tout resta immobile. - -Amazili, d'une main défaillante, pressant la main de Télasco: «Mon ami, -si nous étions seuls, je te demanderais, dit-elle, de m'épargner une -mort lente, de me tuer pour te nourrir, heureuse d'avoir pour tombeau le -sein de mon amant, et d'ajouter mes jours aux tiens! Mais ces brigands -t'arracheraient mes membres palpitants; et, à ton exemple, ils -croiraient pouvoir te déchirer toi-même, et te dévorer après moi. C'est -là ce qui me fait frémir.--O toi, lui répondit Télasco, ô toi, qui me -fais encore aimer la vie, et résister à tant de maux, que t'ai-je fait, -pour désirer que je te survive un moment? Si je croyais que ce fût un -bien de prolonger les jours de ce qu'on aime, en lui sacrifiant les -siens, crois-tu que j'eusse tant tardé à me percer le sein, à me couper -les veines, et à t'abreuver de mon sang? Il faut mourir ensemble; c'est -l'unique douceur que notre affreux destin nous laisse. Tu es la plus -faible, et sans doute tu succomberas la première; alors, s'il m'en reste -la force, je collerai mes lèvres sur tes lèvres glacées, et, pour te -sauver des outrages de ces barbares affamés, je te traînerai sur la -poupe, je te serrerai dans mes bras, et nous tomberons dans les flots, -où nous serons ensevelis.» Cette pensée adoucit leur peine; et l'abyme -des eaux, prêt à les engloutir, devint pour eux comme un port assuré. - -Avec le jour enfin se lève un vent frais, qui ramène l'espérance et la -joie dans l'ame des Castillans. Quelle espérance, hélas! ce vent -s'oppose encore à leur retour vers l'orient, et va les pousser plus -avant sur un océan sans rivages. Mais il les tire de ce repos, plus -horrible que tout le reste; et quelque route qu'il faille suivre, elle -est pour eux comme une voie de délivrance et de salut. - -On présente la voile à ce vent si désiré; il l'enfle: le vaisseau -s'ébranle, et sur la surface ondoyante de cette mer, si long-temps -immobile, il trace un vaste sillon. L'air ne retentit point de cris: la -faiblesse des matelots ne leur permit que des soupirs et que des -mouvements de joie. On vogue, on fend la plaine humide, les yeux errants -sur le lointain, pour découvrir, s'il est possible, quelque apparence de -rivage. Enfin, de la cime du mât, le matelot croit apercevoir un point -fixe vers l'horizon. Tous les yeux se dirigent vers ce point éminent, et -qui leur paraît immobile. C'est une île; on l'ose espérer, le pilote -même l'assure. Les coeurs flétris s'épanouissent; les larmes de la joie -commencent à couler; et plus la distance s'abrége, plus la confiance -s'accroît. - -Tout occupé du soin de ranimer ses soldats défaillants, Gomès leur fait -distribuer le peu de vivres qu'on réservait pour le soutien des -matelots. «Amis, dit-il, avant la nuit nous aurons embrassé la terre; -là, nous oublierons tous nos maux.» - -Ces secours furent inutiles au plus grand nombre des Espagnols. Les -organes, trop affaiblis, avaient perdu leur activité. Les uns mouraient -en dévorant le pain dont ils étaient avides; les autres, en frémissant -de rage de ne pouvoir plus engloutir l'aliment qu'on leur présentait, et -en maudissant la pitié qui les avait fait s'abstenir de la chair et du -sang humain. Quelques-uns, adoucis par la faiblesse et la souffrance, -libres de passions, rendus à la nature, guéris de ce délire affreux où -le fanatisme et l'orgueil les avaient plongés, détestaient leurs -erreurs, leurs préjugés barbares; et devenus humains, voyaient enfin des -hommes dans ces malheureux Indiens qu'ils avaient si cruellement et si -lâchement tourmentés. Ceux-là, tendant les mains au ciel, imploraient sa -miséricorde; ceux-ci tournaient leurs yeux mourants vers les esclaves -mexicains; et les traits douloureux du repentir étaient empreints sur -leur visage. L'un d'eux, faisant un dernier effort, se traîne aux pieds -de Télasco, et d'une voix entrecoupée par les sanglots de l'agonie: -«Pardonne-moi, mon frère, lui dit-il, demande pour moi à notre Dieu -qu'il me pardonne.» En achevant ces mots, il expira. - - - - -CHAPITRE XXIII. - - -Cependant le rivage approche. On voit des forêts verdoyantes s'élever -au-dessus des eaux; c'étaient les îles qui depuis sont devenues célèbres -sous le nom de _Mendoce_. On aborde, et on voit sortir d'un canal qui -sépare ces îles fortunées, une multitude de barques qui environnent le -vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages d'une gaieté et d'une -beauté ravissante, presque nus, désarmés, et portant dans la main des -rameaux verts, où flotte un voile blanc, en signe de paix et de -bienveillance. - -Le malheur avait amolli le coeur des Castillans, et brisé leur orgueil -farouche. L'éloignement et l'abandon leur avaient appris à aimer les -hommes; car le sentiment du besoin est le premier lien de la société. -Pour être humain, il faut s'être reconnu faible. Attendris de l'accueil -plein de bonté que leur font les sauvages, ils y répondent par les -signes de la joie et de l'amitié. Les insulaires, sans défiance, -s'élancent à l'envi de leurs barques sur le vaisseau; et voyant sur tous -les visages la langueur et la défaillance, ils en paraissent attendris: -leur empressement et leurs caresses expriment la compassion, et le désir -de soulager leurs hôtes. - -Le capitaine n'hésita point à se livrer à leur bonne foi. Un port formé -par la nature servit d'asyle à son vaisseau; et lui et les siens -descendirent dans celle de ces îles[82] dont le bord leur parut le plus -riche et le plus riant. - - [82] On l'a nommée depuis l'île Christine. A neuf degrés de latitude - méridionale. Cet épisode était écrit long-temps avant la découverte - de l'île Ataïti, d'après les anciennes relations des voyages faits - dans la mer du sud. - -Les insulaires enchantés les conduisent dans leur village, au bas d'une -colline, sur le bord d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec -abondance, et serpente dans un vallon dont la nature a fait le plus -riant verger. Les cabanes de ce hameau sont revêtues de feuillages; -l'industrie éclairée par le besoin, y a réuni tous les agréments de la -simplicité. Le noeud fragile, qui, pendant la nuit, ferme l'entrée de -ces cabanes, est le symbole heureux de la sécurité, compagne de la bonne -foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus sous ces toits paisibles, -n'annoncent qu'un peuple chasseur: la guerre lui est inconnue. - -D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se reposer; et à l'instant, -de jeunes filles, belles comme les nymphes, et comme elles à demi-nues, -apportent dans des corbeilles les fruits que leurs mains ont cueillis. -Il en est un[83] que la nature semble avoir destiné, comme un lait -nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la vieillesse ou par la -maladie. Ce fruit si délicat, si sain, sembla faire couler la vie dans -les veines des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas salutaire; et -le peuple, autour des cabanes, se tint dans le silence, tandis que ses -hôtes dormaient. - - [83] Les voyageurs l'appellent _blanc-manger_. - -A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant le soir sous des -palmiers plantés au milieu du hameau, les inviter à son repas. Des -légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse dont ils font un -pain nourrissant, des tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et -des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits l'hameçon; une eau pure, -quelques liqueurs qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font un -doux mélange: tels sont les mets et les breuvages dont ce peuple heureux -se nourrit. - -Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité du climat réparaient les -forces des Castillans, Gomès observait à loisir les moeurs, ou plutôt le -naturel des insulaires; car ils ne connaissaient de lois que celles de -l'instinct. L'affluence de tous les biens, la facilité d'en jouir, ne -laissait jamais au désir le temps de s'irriter dans leurs ames. -S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un à l'autre, aurait -passé pour un délire. Le méchant, parmi eux, était un insensé, et le -coupable un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité -dépravée, le seul qui fût connu de ce peuple, était la douleur. La mort -même n'en était pas un; ils l'appelaient _le long sommeil_. - -L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux, jaloux, avare, de -concevoir rien au-delà de sa félicité présente, devaient rendre ce -peuple facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient le conseil de -la république; et comme l'âge distinguait seul les rangs entre les -citoyens, et que le droit de gouverner était donné par la vieillesse, il -ne pouvait être envié. - -L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et l'intelligence d'une -société si douce; mais paisible lui-même, il y était soumis à l'empire -de la beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant du plaisir, -avait l'heureux pouvoir de varier, de multiplier ses conquêtes, sans -captiver l'amant favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur, -parmi eux, était un prodige; et la beauté, ce don par-tout si rare, -l'était si peu dans ce climat, que le changement n'avait rien -d'humiliant ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant un coeur -sensible et mille attraits, l'amant délaissé n'avait pas le temps de -s'affliger de sa disgrâce, et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on -lui préférait. Le noeud qui liait deux époux, était solide ou fragile à -leur gré. Le goût, le désir le formait; le caprice pouvait le rompre; -sans rougir on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de plaire: -dans les coeurs la haine cruelle ne succédait point à l'amour; tous les -amants étaient rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de leurs -compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, autant d'heureux qu'elle -avait faits ou qu'elle ferait à son tour. Ainsi la qualité de mère était -la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour paternel embrassait -toute la race naissante, et par-là les liens du sang, moins étroits et -plus étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une seule et même -famille. - -Les Espagnols ne cessaient d'admirer des moeurs si nouvelles pour eux. -La nuit, ce peuple hospitalier, leur cédant ses cabanes, n'en avait -réservé que quelques-unes pour les vieillards, pour les enfants, et pour -les mères. La jeunesse, au bord du ruisseau qui serpentait dans la -prairie, n'eut pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le -feuillage du platane et du peuplier. On les vit, dans leurs danses, se -choisir deux à deux, s'enchaîner de fleurs l'un à l'autre; et quand le -jour cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu des étoiles, -fit briller son arc argenté, cette foule d'amants, répandue sur un beau -tapis de verdure, ne fit que passer doucement de la joie à l'amour, et -des plaisirs au sommeil. - -Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, dès le jour suivant, fit -place à des amours nouvelles. La marque d'amour la plus tendre qu'une -jeune insulaire pût donner à son amant, était d'engager ses compagnes à -le choisir à leur tour. Il eût été humiliant pour elle de le posséder -seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui procurait de nouvelles -conquêtes, plus il était enchanté d'elle et lui revenait glorieux. - -Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple? On désirait de s'en -instruire; on crut enfin le démêler. On vit dans une enceinte que l'on -prit pour un temple, quelques statues révérées. Gomès voulut savoir -quelle idée ces insulaires y attachaient. Le vieillard qu'il -interrogeait, lui répondit: «Tu vois nos cabanes; voilà l'image de celui -qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc et ce carquois; voilà -l'inventeur de ces armes. Tu nous as vus tirer du feu du froissement du -bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le premier découvrit à nos -pères ce secret merveilleux. Regarde ces tissus d'écorce, dont nous -sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous est venu de celui-ci. -Celui-là nous apprit à nouer les filets où les oiseaux et les poissons -s'engagent. Près de lui se présente l'industrieux mortel qui nous a -montré l'art de creuser les canots et de fendre l'onde à la rame. Cet -autre imagina de transplanter les arbres, et il forma ce beau portique -dont le hameau est ombragé. Enfin tous se sont signalés par quelque -bienfait rare; et nous honorons les images qui nous représentent leurs -traits.» - - - - -CHAPITRE XXIV. - - -Des malheureux, à peine échappés aux dangers les plus effroyables, ayant -trouvé dans cette île enchantée le repos, l'abondance, l'égalité, la -paix, devaient être peu disposés à la quitter, pour traverser les mers, -où les mêmes horreurs les attendaient peut-être encore. Un nouveau -charme vint s'offrir, et acheva de les captiver. - -On les invita aux danses nuptiales, à ces danses qui, sur le soir, -rassemblaient dans la prairie les jeunes amants du hameau, et dans -lesquelles un nouveau choix variait tous les jours les noeuds et les -charmes de l'hyménée. Gomès s'opposa vainement aux instances des -Indiens; il vit qu'il les affligerait, et qu'il révolterait sa flotte, -s'il obligeait les siens à résister aux plaisirs qui les appelaient. -Tout ce qu'il put lui-même, fut de se refuser à cet attrait si -dangereux, et de ne pas donner l'exemple. - -Amazili et Télasco, depuis leur séjour dans cette île, rappelés à la -vie, chéris des Indiens, libres parmi les Espagnols, ne respiraient que -pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient ensemble des -douceurs de ce beau climat, des délices de leur asyle: il ne manquait à -leur bonheur que de posséder Orozimbo. Ils furent aussi conviés aux -danses de la prairie. Jamais Amazili ne voulut consentir à s'y mêler. -«S'il n'y avait que des sauvages, dit-elle à Télasco, je n'hésiterais -pas. Ils laissent à leurs femmes la liberté du choix; et tu serais bien -sûr du mien. Si une plus belle que moi te choisissait aussi, je serais -préférée, je le crois; et s'il arrivait qu'elle fût plus belle à tes -yeux, je reviendrais pleurer dans la cabane, et je dirais: Il est -heureux avec une autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible; et ce -n'est pas la crainte de te voir infidèle qui m'inquiète et me retient; -c'est l'orgueil jaloux de nos maîtres, que je ne veux pas irriter. -Quelqu'un d'eux prétendrait peut-être au choix de ton amante: ils sont -fiers, violents; ils seraient offensés de voir préférer leur esclave. -Ah! leur esclave sera toujours le maître absolu de mon coeur. Fais donc -entendre aux insulaires que notre choix est fait, que nous sommes -heureux d'être uniquement l'un à l'autre; ou, si quelqu'une de ces -beautés te touche plus que moi, va te montrer au milieu d'elles: tous -leurs voeux se réuniront; tu n'auras qu'à choisir; et moi je te serai -fidèle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de me laisser songer à -toi.» Cette seule pensée faisait couler ses larmes. Le cacique les -essuya par mille baisers consolants. «Qui, moi? dit-il, que je respire, -que mon coeur palpite un instant pour une autre qu'Amazili! Ne le crains -pas; ce serait une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister à ces -danses, pour me voir préférer par toi: car tu sais que j'aime la gloire; -et il est doux d'être envié. Mais puisque tu crains d'exciter la -jalousie des Castillans, je cède à tes raisons. Soyons fidèlement unis, -et laissons à ces malheureux, qui ne connaissent point l'amour, les -vains plaisirs de l'inconstance.» On fut surpris de leur refus; mais on -n'en fut point offensé. - -L'enchantement des Espagnols, dans cette fête voluptueuse, se conçoit -mieux qu'on ne peut l'exprimer. Environnés d'une foule de jeunes femmes, -belles de leurs simples attraits, sans parure et presque sans voile, -faites par les mains de l'amour, douées des grâces de la nature, vives, -légères, animées par le feu de la joie et l'attrait du plaisir, souriant -à leurs hôtes, et leur tendant la main avec des regards enflammés, ils -étaient comme dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au délire -du plus délicieux sommeil. - -Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient toutes se disputer la -conquête des Castillans: ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalité. -Ils firent donc un choix eux-mêmes; mais, le jour suivant, la beauté -reprit ses droits, et choisit à son tour. Alors ce caprice bizarre que -notre orgueil a engendré, et que nous appelons l'amour, cette passion -triste, inquiète, et jalouse, commence à verser ses poisons dans l'ame -des Castillans. Ils prétendent détruire la liberté du choix, en usurper -les droits eux-mêmes. Ils menacent les insulaires, ils intimident leurs -compagnes, ils effarouchent les plaisirs. - -Gomès reçut, à son réveil, les justes plaintes des Indiens. «Tu nous as -amené, lui dirent-ils, des bêtes féroces, et non pas des hommes. Nous -les rappelons à la vie; nous partageons avec eux les dons que nous fait -la nature; nous les invitons à nos jeux, à nos festins, à nos plaisirs; -et les voilà qui nous menacent et qui nous glacent de frayeur. Ils -veulent, entre nos compagnes, choisir, et se voir préférés. Qu'ils -sachent que le premier droit de la beauté c'est d'être libre. Nos femmes -sont toutes charmantes, et c'est leur faire injure, que de vouloir gêner -leur choix. Si tes compagnons veulent vivre en bonne intelligence avec -nous, qu'ils tâchent de nous ressembler; qu'ils soient bienfaisants et -paisibles. S'ils sont méchants, remmène-les.» - -Gomès sentit tout le danger de la licence qu'il avait donnée, et vit les -suites qu'elle aurait, s'il tardait à les prévenir. Mais l'ivresse, -l'égarement où les esprits étaient plongés, rendit ses efforts inutiles. -Au mépris de la discipline, le désordre allait en croissant. Les soldats -se disaient entre eux, que leur retour était impossible vers le rivage -américain; que le vent d'orient, qui régnait sur ces mers, s'opposerait -à leur passage; que, par un miracle visible, le ciel les avait conduits -dans un asyle fortuné, où l'on vivait exempt de fatigue et de soins, et -au milieu de l'abondance; que résolus de s'y fixer, ils n'avaient plus -d'autre patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel ils dussent -obéir. C'en était fait, si les insulaires, révoltés de l'ingratitude et -de l'orgueil des Castillans, n'avaient pris eux-mêmes la résolution et -le moyen de s'en délivrer. - -Une nuit, forcés de céder à l'arrogance impérieuse de leurs hôtes, et -les laissant s'abandonner aux charmes des plaisirs, aux douceurs du -sommeil, ils se saisirent de leurs armes, et les jetèrent dans la mer. - -Gomès, instruit de ce désastre, assembla les siens, et leur dit: «Nos -armes nous sont enlevées. Ce peuple se venge: il s'est lassé de vos -mépris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait aussi courageux. -Mieux que nous il ferait usage de la flèche et du javelot. Il connaît -les retranchements de ses bois et de ses montagnes; et des îles -voisines, les peuples ses amis l'aideraient à nous accabler. Laissez-moi -donc vous ménager une retraite assurée; et, en attendant, évitez tout ce -qui peut troubler la paix.» - -A ce discours, les Castillans furent interdits et troublés. Les plus -intrépides pâlirent, les plus impétueux se sentirent glacés. Alors un -vieillard se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y eut, du -temps de nos pères, un méchant parmi eux: il voulait dominer; il voulait -que tout lui cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères le -saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui lièrent les pieds et -les mains avec la branche du saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y -avons jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez en paix. Nous -voulons être heureux et libres. Vous avez cette plaine immense de -l'océan à traverser; nous vous donnerons, pour le voyage, du bois, de -l'eau, des vivres; mais ne différez pas. Pour vous, dit-il aux deux -Mexicains, vous avez le choix de rester avec nous, ou de partir avec -eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, devient libre -comme nous-mêmes. Ici la force n'est employée qu'à protéger la liberté.» - -Les Castillans indignés de s'entendre faire la loi, se plaignirent, et -accusèrent les Indiens de trahison. «Nous ne vous avons point trahis, -reprit le vieillard indien. Vos armes vous donnaient sur nous trop -d'avantage; et vous en avez abusé. Nous vous avons réduits, comme il est -juste, à l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix? Nous -l'aimons; et vous partirez de ces bords sans avoir reçu de nous la plus -légère offense. Voulez-vous la guerre? Nous la détestons, mais la -liberté nous est plus chère que la vie. Vous aurez le choix du combat. -Nous partagerons avec vous nos flèches et nos javelots; et nous nous -détruirons, jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous pour nous faire -injure, ou aucun de nous pour la souffrir.» - -Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme qu'un sentiment de -supériorité, abandonna les Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné -un peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès de les -réconcilier ensemble. Gomès n'eut garde d'engager les Indiens à se -laisser fléchir; et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux -peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en étaient pas moins -observés. La même abondance régnait dans les cabanes des Castillans, et -leur navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur du voyage. - -Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à se consulter. -«Renoncerons-nous à revoir ton frère et mon ami? dit Télasco à son -amante. Non, dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais sûre -de ne le revoir jamais. Gomès nous donne l'espérance de nous rejoindre à -lui; partons.» - -Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir les vents de l'aurore céder -à celui du couchant[84]. Gomès fut long-temps à l'attendre; et lorsqu'il -le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel, comme d'un prodige opéré -pour favoriser son retour. Il assemble les siens. «Compagnons, leur -dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le vent nous seconde; -partons, et partons sans regret: cette terre inconnue n'eût été pour -nous qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas vivre. Être oublié, -c'est être enseveli. Allons chercher des travaux qui laissent de nous -quelque trace. L'influence de l'homme sur le destin du monde, est la -seule existence honorable pour lui, la seule au moins digne de nous.» - - [84] Cela n'arrive qu'au décours de la lune. - -L'homme se fait par habitude un cercle de témoins, dont la voix est pour -lui l'organe de la renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de leur -opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui, ce commerce qui l'agrandit, -qui le répand hors de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est le -plonger dans une nuit profonde. Aussi ces mots que prononça Gomès -frappèrent-ils les Castillans d'un trait foudroyant de lumière; et ils -ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste du monde, au rang des -morts, dont le nom même et la mémoire avaient péri. - -Ce moment était favorable; et Gomès le saisit pour précipiter son -départ. On le suit, on s'embarque, on dégage les ancres, on livre les -voiles au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur le rivage, voyant -le vaisseau s'éloigner, disaient en soupirant: «Que vont-ils devenir? -Ils étaient si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en paix? Ils -nous appelaient leurs amis, et nous ne demandions qu'à l'être. Mais non: -ils sont méchants; qu'ils partent. Ils nous auraient rendus méchants.» - -Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette île charmante. Tous les -yeux y étaient attachés, tous les coeurs gémissaient de la voir -s'éloigner. Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un long et -pénible voyage viennent se mêler aux regrets d'avoir quitté ce fortuné -séjour. - - - - -CHAPITRE XXV. - - -Bientôt l'inconstance des vents se fit sentir, et tint la flotte dans de -continuelles alarmes; mais ils ne firent que décliner alternativement -vers l'un ou l'autre pôle; et l'art du pilote ne s'exerça qu'à diriger -sa course vers l'aurore, sans s'écarter de l'équateur. - -Le trajet fut long, mais tranquille, jusqu'à la vue du Pérou. Le -naufrage les attendait au port, et le ciel voulut qu'Orozimbo fût témoin -du désastre qui vengeait sa patrie sur ces malheureux Castillans. - -Alonzo, dans l'attente du retour de Pizarre, avait pressé l'Inca, roi de -Quito, de se mettre en défense. «Il n'est pas besoin, disait-il, -d'élever des remparts solides; des murs de sable et de gazon suffisent -pour rebuter les Castillans. De tous les dangers de la guerre ils ne -craignent que les lenteurs. C'est à Tumbès qu'ils vont descendre; c'est -ce port qu'il faut protéger.» - -Ce plan de défense approuvé, Alonzo se chargea lui-même d'aller présider -aux travaux. Orozimbo voulut le suivre; et par les champs de Tumibamba, -ils se rendirent à Tumbès. Le retour du jeune Espagnol chez ce peuple, -son premier hôte, fut célébré par des transports de reconnaissance et -d'amour. «Eh quoi! lui dit le bon cacique, tu ne m'as donc pas oublié? -Tu as bien raison! Mon peuple et moi, nous n'avons cessé de parler du -généreux et cher Alonzo. Ils m'ont demandé que le jour où tu vins parmi -nous, fût célébré, tous les ans, comme une fête. Tu crois bien que j'y -ai consenti. C'en est une de te revoir; et les larmes de joie que tu -nous vois répandre, en sont de fidèles témoins.» - -Les travaux qu'Alonzo dirige, commencent dès le jour suivant, et sont -poussés avec ardeur. Ils s'avançaient; le fort qui dominait la plaine, -et qui menaçait le rivage, excitait l'admiration des Indiens qui -l'avaient élevé. Un soir qu'avec Orozimbo et le cacique de Tumbès, -Alonzo parcourait l'enceinte de la forteresse, et s'entretenait avec eux -de cette fureur de conquête qui avait saisi les Espagnols, et qui -dépeuplait leurs pays pour dévaster un nouveau monde, il aperçut de loin -le vaisseau de Gomès qui s'avançait à voiles déployées. Il regarde, et -ne doutant pas que ce ne fût le vaisseau de Pizarre: «Les voilà, les -voilà, dit-il. Quelle diligence incroyable a si fort pressé leur retour? -Le ciel les seconde, les vents semblent leur obéir.» Comme il disait ces -mots, tout-à-coup, au milieu d'une sérénité perfide, un tourbillon de -vent s'élève sur la mer. Les flots, qu'il roule sur eux-mêmes, s'enflent -en écumant, et semblent bouillonner. Dans le même instant, un nuage, -roulé comme les flots, s'abaisse, s'étend, s'arrondit, se prolonge en -colonne; et cette colonne fluide, dont la base touche à la mer, forme -une pompe, où l'onde émue, cédant au poids de l'air qui la presse -alentour, monte jusqu'au nuage, et va lui servir d'aliment. - -Molina reconnut ce prodige, si redouté des matelots, qui lui ont donné -le nom de _trombe_; et, à la vue du danger qui menaçait les Castillans, -il oublia leurs crimes, les maux qu'ils avaient faits, les maux qu'ils -allaient faire encore; il se souvint seulement que leur patrie était la -sienne, et son coeur fut saisi de crainte et de compassion. - -Gomès eut beau se hâter de faire ployer les voiles, pour ne pas donner -prise au tourbillon rapide qui enveloppait son vaisseau, le vent le -saisit, l'entraîna jusques sous la colonne d'eau, qui, rompue par les -antennes, tomba comme un déluge sur le navire, et l'engloutit. - -«Le ciel est juste, s'écria Orozimbo. Qu'ainsi périssent tous les -brigands qui ont ravagé, détruit, inondé de sang ma patrie! Cacique, lui -dit Molina, réservez votre haine et vos malédictions pour les heureux -coupables. Le malheur a le droit sacré de purifier ses victimes; et -celui que le ciel punit, devient comme innocent pour nous.» Orozimbo -rougit de la joie inhumaine qu'il venait de faire éclater. «Pardon, -dit-il; j'ai tant souffert! j'ai tant vu souffrir mes amis!» - -Le calme renaît. La colonne et le navire avaient disparu. Mais, peu -d'instants après, on aperçut de loin deux malheureux, échappés du -naufrage, qui nageaient à l'aide d'un banc dont ils s'étaient saisis. -«Ah! s'écrie Orozimbo, ils respirent encore, il faut les secourir. -Cacique, hâtez-vous; détachez des canots pour les sauver, s'il est -possible. Je vais au-devant d'eux.» Il dit, et soudain se jette à la -nage. Un canot le suivit de près, et le joignit avant qu'il eût atteint -le bois flottant au gré de l'onde, que ces malheureux embrassaient. - -Ces malheureux étaient sa soeur et son ami, qui, prévoyant la chûte de -la trombe, s'étaient élancés dans les eaux, plus hardis que les -Castillans, et plus exercés à la nage. «On vient à nous, courage, ma -chère Amazili, disait Télasco: soutiens-toi; nous touchons au -salut.--Ah! je succombe, disait-elle; ma faiblesse est extrême; mes -défaillantes mains vont abandonner leur appui. Si l'on tarde un moment -encore, c'en est fait, tu ne me verras plus.» - -Cependant leur libérateur, monté sur le canot, fait redoubler l'effort -des rames. Il arrive, il se penche, il tend les bras: «Venez, dit-il, ô -qui que vous soyez, vous êtes nos amis, puisque vous êtes malheureux.» -Le péril, le trouble, l'effroi, l'image de la mort présente empêcha de -le reconnaître. Amazili saisit la main qu'il lui tendait. Il la prend -dans ses bras, l'enlève, et reconnaît sa soeur; une soeur adorée. Il -jette un cri. «Ciel! est-ce toi? ma soeur! ma chère Amazili! Ah! -laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante, et sauve Télasco.» A ce nom, -Orozimbo, la laissant étendue au milieu des rameurs, s'élance dans les -flots, où son ami surnage encore; il le saisit par les cheveux, dans le -moment qu'il enfonçait, regagne la barque, y remonte, et y enlève son -ami. - -Télasco, qui l'a reconnu, succombe à sa joie; il l'embrasse, et sentant -ses genoux ployer, il tombe auprès d'Amazili. Orozimbo, qui croit les -voir expirer l'un et l'autre, les appelle à grands cris. Télasco revient -le premier d'un long évanouissement, mais c'est pour partager la crainte -et la douleur de son ami. Livide, glacée, étendue entre son frère et son -amant, Amazili respire à peine. Orozimbo sur ses genoux soutient sa tête -languissante, dont les yeux sont fermés encore, et sur ce visage, où se -peint la pâleur de la mort, il verse un déluge de larmes. Télasco -cherche inutilement, à travers sa paupière, quelques étincelles de vie. -«Tu respires, lui disait-il; mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends -plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'éteindre, et ton coeur se glacer? -Après tant de périls, après t'avoir sauvée, ô moitié de mon ame! la -mort, la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon cher Orozimbo, le -jour qui nous rassemble sera-t-il le plus malheureux de tes jours et des -miens! N'as-tu revu ta soeur que pour l'ensevelir? n'as-tu embrassé ton -ami, ne l'as-tu retiré des flots, que pour le voir, désespéré, s'y -précipiter pour jamais?» - -Cependant le canot avait abordé au rivage, et le cacique et Molina ne -savaient que penser de cet événement. «Ah! vous voyez le plus heureux -des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante, leur dit Orozimbo: -c'est ma soeur; voilà cet ami dont je vous ai tant de fois parlé. Le -ciel réunit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au monde. Ah! s'il -est possible, aidez-moi à rendre la vie à ma soeur.» - -Lorsqu'Amazili, ranimée, ouvrit les yeux à la lumière, elle crut, au -sortir d'un pénible sommeil, être abusée par un songe. Elle regarde -autour d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. «Quoi! dit-elle, est-ce -vous? mon frère! mon ami! Parlez, rassurez-moi.--Oui, tu revois -Télasco.--Tous mes sens sont troublés; mon ame est égarée; je ne sais -encore où je suis. Télasco! j'étais avec toi, et nous allions périr -ensemble. Mais mon frère!--Il est dans tes bras. Notre bonheur est un -prodige.--Hélas! je suis trop faible pour l'excès de ma joie. Viens, -Télasco, retiens mon ame sur mes lèvres; je sens qu'elle va s'échapper.» -Elle achève à peine ces mots; et sans un déluge de larmes qui soulagea -son coeur, elle allait expirer. Télasco recueillit ces larmes. Rends le -calme à tes sens, respire, ô mon unique bien! lui disait-il, vis pour -aimer, pour rendre heureux un frère, un époux, qui t'adorent.--Mon ami! -mon frère! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur tendant les -mains; je retrouve tout ce que j'aime! Dites-moi sur quels bords et quel -prodige nous rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?--Vraiment ami, -lui dit Alonzo; et je vous réponds de son zèle. Voilà son roi qui nous -est dévoué; et plus loin, par-delà ces hautes montagnes, règne un -monarque plus puissant, qui nous comble de ses bienfaits.» - -La joie et le ravissement de ces trois Mexicains ne peut se concevoir. -Ils ne se lassaient point d'entendre mutuellement leurs aventures; et le -souvenir retracé des dangers qu'ils avaient courus, les faisait frémir -tour-à-tour. - -Cependant le rempart s'élève; Alonzo le voit s'achever. Il instruit, il -exerce le cacique et son peuple à la défense de leurs murs; et après -avoir tout prévu, tout disposé pour leur défense, il retourne auprès de -l'Inca, suivi de ses trois Mexicains. - -Ataliba reçut avec tant de bonté la soeur et l'ami d'Orozimbo, qu'en se -voyant dans son palais, ils croyaient être au sein de leur patrie, dans -la cour des rois leurs aïeux. - -Mais ce monarque généreux était loin de jouir lui-même du repos qu'il -leur procurait. Une profonde mélancolie s'est emparée de son ame. -Puissant, aimé, révéré de son peuple, il fait des heureux, et il ne -l'est point. La fortune, envieuse de ses propres dons, a mêlé l'amertume -des chagrins domestiques aux douceurs apparentes de la prospérité. - - - - -CHAPITRE XXVI. - - -La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher dans son ame le -secret de cette tristesse dont il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il, -j'appréhende que le danger qui te menace, et dont j'ai voulu t'avertir, -ne t'ait frappé trop vivement.» - -«Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant ma tristesse. Je -n'osais t'affliger; cependant j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi. -Écoute. Il s'agit de mes droits au trône que j'occupe, et d'où l'Inca, -roi de Cusco, s'obstine à vouloir me chasser. J'aurais besoin, auprès de -lui, d'un ministre éclairé, et d'un médiateur habile; et j'ai jeté les -yeux sur toi. Veux-tu l'être?--Oui, répond Alonzo, si ta cause est -juste.--Elle est juste; et tu vas toi-même en juger. Apprends donc quel -fut le génie de cet empire dès sa naissance; dans quelle vue il a été -fondé; et comment, destiné à s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans -s'affaiblir, n'être pas enfin partagé. - -«Autrefois ce pays immense était habité par des peuples sans lois, sans -discipline, et sans moeurs. Errants dans les forêts, ils vivaient de -leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait produire par -pitié. Leur chasse était une guerre que l'homme faisait à l'homme. Les -vaincus servaient de pâture aux vainqueurs. Ils n'attendaient pas le -dernier soupir de celui qu'ils avaient blessé, pour boire le sang de ses -veines[85]; ils le déchiraient tout vivant. Ils faisaient des captifs, -et ils les engraissaient pour leurs festins abominables. Si ces captifs -avaient des femmes, ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient -eux-mêmes leurs esclaves fécondes, et ils dévoraient les enfants. - - [85] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 12. - -«Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de la reconnaissance, -adoraient, dans la nature, tout ce qui leur faisait du bien, les -montagnes mères des fleuves, les fleuves mêmes et les fontaines qui -arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres qui donnaient du -bois à leurs foyers, les animaux doux et timides dont la chair était -leur pâture, la mer abondante en poissons, et qu'ils appelaient leur -nourrice[86]. Mais le culte de la terreur était celui du plus grand -nombre. - - [86] _Mama Cocha_, mère mer. - -«Ils s'étaient fait des dieux de tout ce qu'il y avait de plus hideux, -de plus horrible; car il semble que l'homme se plaise à s'effrayer. Ils -adoraient le tigre, le lion, le vautour, les grandes couleuvres; ils -adoraient les éléments, les orages, les vents, la foudre, les cavernes, -les précipices; ils se prosternaient devant les torrents dont le bruit -imprimait la crainte, devant les forêts ténébreuses, au pied de ces -volcans terribles qui vomissaient sur eux des tourbillons de flamme et -des rochers brûlants. - -«Après avoir imaginé des dieux cruels et sanguinaires, il fallut bien -leur rendre un culte barbare comme eux. L'un crut leur plaire en se -perçant le sein, en se déchirant les entrailles; l'autre, plus forcené, -arracha ses enfants de la mamelle de leur mère, et les égorgea sur -l'autel de ses dieux altérés de sang. Plus la nature frémissait, plus la -divinité devait se réjouir. On croyait pouvoir tout attendre des dieux à -qui l'on immolait tout ce qu'on avait de plus cher[87]. - - [87] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 2. - -«Celui dont les rayons animent la nature, vit cet égarement; et il en -eut pitié. Il n'est pas étonnant, dit-il, que des insensés soient -méchants. Au lieu de les punir de s'égarer dans les ténèbres, -envoyons-leur la vérité; ils marcheront à sa lumière. Il ne m'est pas -plus difficile d'éclairer leur intelligence, que d'éclairer leurs yeux. - -«Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages deux de ses enfants bien -aimés, le sage et vertueux Manco, et la belle Oello, sa soeur et son -épouse[88]. - - [88] Garcil. liv. 1, chap. 15. - -«Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit célèbre et révéré où ces enfants -du soleil descendirent[89]. Les sauvages, répandus dans les forêts -d'alentour, se rassemblèrent à leur voix. Manco apprit aux hommes à -labourer la terre, à la semer, à diriger le cours des eaux, pour -l'arroser; Oello instruisit les femmes à filer, à ourdir la laine, à se -vêtir de ses tissus, à vaquer aux soins domestiques, à servir leurs -époux avec un zèle tendre, à élever leurs enfants. - - [89] Au bord d'un lac, à une lieue de Cusco. Les Incas y avaient élevé - un magnifique temple au soleil. - -«Au don des arts, ces fondateurs ajoutèrent le don des lois. Le culte du -soleil leur père, ce culte inspiré par l'amour, fondé sur la -reconnaissance, et qui ne coûta jamais un soupir à la nature, ni un -murmure à la raison, fut la première de ces lois et l'ame de toutes les -autres. - -«L'homme, étonné de voir si près de lui des biens qu'il ne soupçonnait -pas, l'abondance, la sûreté, la paix, crut recevoir un nouvel être. Ses -besoins satisfaits, ses terreurs dissipées, le plaisir d'adorer un Dieu -propice et bienfaisant, le devoir d'être juste et bon à son exemple, la -facilité d'être heureux, la bienveillance mutuelle, le charme enfin -d'une innocente et paisible société captiva tous les coeurs. Honteux -d'avoir été aveugles et barbares, ces peuples se laissèrent apprivoiser -sans peine, et ranger sous de douces lois. Cusco fut bâti par leurs -mains; cent villages l'environnèrent[90]; et le vénérable Manco, avant -d'aller se reposer auprès du soleil son père, vit prospérer, dès sa -naissance, l'empire qu'il avait fondé. - - [90] Treize à l'orient, trente à l'occident, vingt au nord, quarante - au midi. - -«Son fils aîné lui succéda[91]; et, comme lui, par la douceur, la -persuasion, les bienfaits, il recula les bornes de cet heureux empire. - - [91] SINCHI ROCA, deuxième roi. Il conquit vingt lieues de pays, au - midi. - -«Le fils aîné de celui-ci[92] fit respecter ses armes, mais ne les -employa qu'à rendre ses voisins dociles, sans tremper ses mains dans -leur sang. - - [92] LOQUE YUPANGUÉ, troisième roi. Il conquit quarante lieues de pays - du nord au sud, et vingt du couchant au levant. - -«Son successeur[93] fut moins heureux: les peuples qu'il voulait gagner, -le forcèrent de les combattre[94]. Le premier combat fut sanglant; mais -le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner sa victoire. Sa valeur -apprit à le craindre; sa clémence apprit à l'aimer. - - [93] MAÏTA CAPAC, quatrième roi, conquit quatre-vingt-dix lieues - d'étendue, dans le pays de _Cunti Suyu_. - - [94] Ceux de _Cayaviri_, peuple du midi, qu'il assiégea sur leur - montagne. Il combattit aussi les _Collas_ au passage d'une rivière, - les peuples des montagnes d'_Atom-Puna_, et ceux de _Villili_ et - _Dallia_ au couchant. - -«Le fils aîné de ce héros[95] fit des conquêtes encore plus vastes, sans -coûter ni larmes ni sang aux peuples qu'il soumit à son obéissance. Son -retour à Cusco fut le plus beau triomphe: il y fut porté par des rois. - - [95] CAPAC YUPANGUÉ, cinquième roi. Ses conquêtes s'étendaient, au - couchant, jusqu'à la mer; au midi, jusqu'à _Tatira_, au pays des - _Charcas_; à l'orient, jusqu'au pied de la montagne des _Antis_; au - nord, jusqu'à _Racuna_, dans la province de _Chinca_. - -«Les Incas qui lui succédèrent[96], furent obligés quelquefois, pour -dompter des peuples féroces, d'assiéger leur retraite, de les y -repousser, et de leur laisser prendre conseil de la nécessité. Mais nos -armes les attendaient, et ne les provoquaient jamais. On avait pour -maxime de les abandonner, plutôt que de les détruire, s'ils -s'obstinaient à vivre indépendants et malheureux. La paix allait -au-devant d'eux, toujours indulgente et facile, et n'exigeant de ces -rebelles que de consentir à goûter les biens qu'elle leur -présentait[97]. Engager le monde à être heureux, fut le grand projet des -Incas. Un culte pur, de sages lois, des lumières, des arts utiles, -étaient les fruits de la victoire; et ils les laissaient aux vaincus. -Telle a été, pendant onze règnes, leur ambition et leur gloire; tel a -été le prix de leurs travaux. - - [96] ROCA, surnommé _Pleure-sang_, sixième roi. - - Septième, VIRACOCHA. - - Huitième, PACHACUTEC. - - Neuvième, YUPANGUÉ. - - Dixième, TUPAC YUPANGUÉ. - - Onzième, HUAÏNA CAPAC, père des deux Incas régnants. - - [97] Lorsque assiégés sur leurs montagnes, ils manquaient de - subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs femmes - paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait à manger et on - les renvoyait, chargés de vivres, vers leurs pères et leurs maris, - avec des offres de paix et d'amitié. - -«Cependant, plus on étendait les limites de cet empire, plus on avait de -peine à les garder. Dans tout l'espace de dix règnes, l'empire n'avait -vu qu'une seule révolte. Mon père, le plus doux et le plus juste des -rois, en vit trois, l'une vers le nord, deux au midi de ces montagnes. -Les extrémités reculées n'étaient plus sous les yeux du monarque. Vers -l'aurore, on avait franchi la haute barrière des Andes[98]; on touchait -à la mer dans les régions du couchant; vers le nord et vers le midi, -nous avions encore à pénétrer dans des déserts profonds et vastes; enfin -le plan de nos conquêtes embrassait tout ce continent. Il exigeait donc -un partage entre les enfants du soleil. - - [98] Montagnes des Antis, depuis appelées _Cordelières_. - -«Mon père, après avoir conquis cette vaste et riche province, a cru que -le moment du partage était arrivé. Il avait épousé deux femmes; l'une -était Ocello, sa soeur; l'autre, Zulma, fille du sang des rois[99]. -Huascar est l'aîné des enfants d'Ocello; il possède Cusco, la ville du -soleil, et l'empire de nos ancêtres. Je suis l'aîné des enfants de -Zulma; et la province de Quito, ce fruit des exploits de mon père, est -l'héritage qu'en mourant il a bien voulu me laisser. - - [99] Des caciques, rois de _Quito_, avant la conquête de cette - province. - -«A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait que de lui-même, qu'il ne -devait qu'à sa valeur? C'est ce qui cause, entre mon frère et moi, des -débats qui seront sanglants, s'il me force à prendre les armes. - -«Mon frère est altier et superbe. Son froid orgueil ne sut jamais -fléchir. Au mépris de la volonté et de la mémoire d'un père, il exige de -moi que je descende du trône, et que je me range sous ses lois. Tu sens -si je puis m'y résoudre. J'aime mon frère; il m'est affreux de voir sa -haine me poursuivre; il m'est affreux de penser que son peuple et le -mien vont être ennemis l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique, -allumée entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus, à un oppresseur -étranger. Mais ce sceptre, ce diadème, c'est de mon père que je les -tiens; laisserai-je outrager mon père? Il n'est rien qu'à titre d'égal, -d'allié, de frère et d'ami, Huascar n'obtienne de moi. Veut-il étendre -ses conquêtes par-delà les bords du Mauli[100], ou sur le fleuve des -Couleuvres[101]? Je le seconderai. Lui reste-t-il encore, dans les -vallées de Nasca ou de Pisco, quelques rebelles à dompter? Je l'aiderai -à les soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais pourquoi demander ma -honte? pourquoi vouloir déshonorer et avilir son propre sang? Les larmes -que tu vois s'échapper de mes yeux, te sont témoins de ma franchise. Je -désire ardemment la paix: je suis sensible, mais je suis violent, et je -me crains sur-tout moi-même. C'est à toi, cher Alonzo, à nous sauver des -maux dont la discorde nous menace. Va trouver mon frère à Cusco. -L'humanité réside dans ton coeur, et la vérité sur tes lèvres; ta -candeur, ta droiture, l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits, -enfin ce charme si touchant que tu donnes à tes paroles, le fléchira -peut-être, et nous épargnera d'effroyables calamités. Ne crains pas -d'exprimer trop vivement l'horreur que me fait la guerre civile; mais -aussi ne crains pas d'assurer que jamais je n'abandonnerai mes droits. -Mon père, en mourant, m'a placé sur un trône élevé, affermi par -lui-même; il faut m'en arracher sanglant.» - - [100] Rivière du Chili. - - [101] _Amarumayu_, aujourd'hui la rivière de la _Plata_. - -Alonzo sentit l'importance et les difficultés d'une telle entremise; -mais il voulut bien s'en charger; et tout fut préparé dans peu pour -donner à son ambassade une splendeur qui répondît à la majesté des deux -rois. - - - - -CHAPITRE XXVII. - - -Avant le départ d'Alonzo, l'Inca, pour entreprendre l'ouvrage de la paix -sous de favorables auspices, fit un sacrifice au soleil. Les Mexicains y -assistèrent, et Alonzo lui-même, sans y participer, crut pouvoir en être -témoin. - -Les vierges du soleil, admises dans son temple, servaient le pontife à -l'autel. C'est de leur main qu'il recevait le pain du sacrifice[102]; et -l'une d'elles, après l'offrande, le présentait aux Incas. - - [102] Ce pain était fait du maïs le plus pur; on l'appelait _Cancu_. - -La destinée de Cora voulut qu'en ce jour solennel ce fût elle qui dût -remplir ce ministère si funeste. - -Alonzo, par une faveur signalée du monarque, était placé auprès de lui. -La prêtresse s'avance, un voile sur la tête, et le front couronné de -fleurs. Ses yeux étaient baissés; mais ses longues paupières en -laissaient échapper des feux étincelants. Ses belles mains tremblaient; -ses lèvres palpitantes, son sein vivement agité, tout en elle exprimait -l'émotion d'un coeur sensible. Heureuse si ses yeux timides ne s'étaient -pas levés sur Alonzo! Un regard la perdit; ce regard imprudent lui fit -voir le plus redoutable ennemi de son repos et de son innocence. Lui, -dont la grâce et la beauté, chez les féroces anthropophages, avaient -apprivoisé des coeurs nourris de sang, quel charme n'eut-il pas pour le -coeur d'une vierge, simple, tendre, ingénue, et faite pour aimer! Ce -sentiment, dont la nature avait mis dans son sein le germe dangereux, se -développa tout-à-coup. - -Dans le tressaillement que lui causa la vue de ce mortel, dont la parure -relevait encore la beauté, peu s'en fallut que la corbeille d'or qui -contenait l'offrande, ne lui tombât des mains. Elle pâlit; son coeur -suspendit tout-à-coup et redoubla ses battements. Un frisson rapide est -suivi d'un feu brûlant qui coule dans ses veines; et sur ses genoux -défaillants elle a peine à se soutenir. - -Son ministère enfin rempli, elle retourne vers l'autel. Mais Alonzo, -présent à ses esprits, semble l'être encore à ses yeux. Interdite et -confuse de son égarement, elle jette un regard suppliant sur l'image du -soleil; elle y croit voir les traits d'Alonzo. «O dieu! dit-elle, ô -dieu! quel est donc ce délire? Quel trouble ce jeune étranger a mis dans -tous mes sens! Je ne me connais plus.» - -Le sacrifice et les voeux offerts, l'Inca, suivi de sa cour, se retire; -les prêtresses sortent du temple, et rentrent dans l'asyle inviolable et -saint qui les cache aux yeux des mortels. - -Cette retraite, où Cora voyait couler ses jours dans une paisible -langueur, fut pour elle, dès ce moment, une prison triste et funeste. -Elle sentit tout le poids de sa chaîne; et son coeur ne désira plus -qu'un désert et la liberté, un désert où fût Alonzo: car elle ne cessait -de le voir, de l'entendre, de lui parler, et de se plaindre à lui, comme -s'il eût été présent. «Quoi! jamais, jamais, disait-elle, l'illusion que -je me fais ne sera qu'une illusion! Ah! pourquoi t'ai-je vu, charme -unique de ma pensée, si je suis condamnée à ne plus te revoir? Ah! du -moins, avant que j'expire, viens, mortel adoré, viens voir quel ravage -ta seule vue a causé dans un faible coeur; viens voir et plaindre ta -victime. Où es-tu? Daignes-tu penser à moi, à moi, qui brûle, qui me -meurs du désir, sans espoir, de te revoir encore? Hélas! quel malheur -est le mien! Je sens qu'un pouvoir invincible m'attire sans cesse vers -lui; sans cesse mon ame s'élance hors de ces murs pour le chercher; dans -la veille et dans le sommeil, lui seul occupe mes esprits; je donnerais -ma vie pour qu'un seul de mes songes pût se réaliser, ne fût-ce qu'un -moment, et ce moment, on l'a retranché de ma vie! O dieu bienfaisant! -est-ce toi qui te plais à tyranniser, à déchirer un coeur sensible? Tu -sais si le mien consentait au serment que t'a fait ma bouche. Un pouvoir -absolu me l'a fait prononcer; mais la nature, par un cri qui a dû -s'élever jusqu'à toi, réclamait dans le même instant contre une injuste -violence. Mon coeur n'est point parjure; il ne t'a rien promis. -Rends-moi donc à moi-même. Hélas! suis-je digne de toi? Trop faible, -trop fragile, un seul moment, tu le vois, un seul regard a mis le -trouble dans mon ame: éperdue, insensée, je ne commande plus à ma raison -ni à mes sens.» A ces mots, prosternée, et n'osant plus voir la lumière -du dieu qu'elle croyait trahir, elle se couvrait le visage de son voile -arrosé de larmes. Mais bientôt l'image d'Alonzo, et cette pensée -accablante, _Je ne le verrai plus_, venant s'offrir encore, faisaient -éclater sa douleur. «O mon père! qu'avez-vous fait? que vous avais-je -fait moi-même? pourquoi me séparer de vous? pourquoi m'ensevelir -vivante? Hélas! j'avais pour vous une vénération si tendre! je vous -aurais servi avec tant de zèle et d'amour! O mon père! mon père! vous -m'auriez vue auprès de vous, douce consolation de votre paisible -vieillesse, partager avec mon époux le devoir de vous rendre heureux, -élever sous vos yeux mes enfants... Mes enfants! ah! jamais je ne serai -mère; jamais ce nom cher et sacré ne fera tressaillir mon coeur. Ce -coeur est mort aux sentiments les plus tendres de la nature: ses -penchants les plus doux, ses plaisirs les plus purs me sont interdits -pour jamais.» - -Cet éclair rapide et terrible, qui embrase à-la-fois deux coeurs faits -l'un pour l'autre, avait frappé le jeune Espagnol au même instant que la -jeune Indienne. Étonné de voir tant de charmes, ému, troublé jusqu'à -l'ivresse, d'un seul regard qu'elle lui avait lancé, il la suivit des -yeux au fond du temple; et il fut jaloux du dieu même, en le lui voyant -adorer. - -Sombre, inquiet, impatient, il retourne au palais. Tout l'afflige et le -gêne. Il veut rappeler sa raison; il se reproche un fol amour, il le -condamne, il en rougit, il veut l'éloigner de son ame; vain reproche! -efforts inutiles! La réflexion même enfonce plus avant le trait qu'il -voudrait arracher. Un seul regard de la prêtresse a versé au fond de son -coeur le doux poison de l'espérance. Des voeux indissolubles, un étroit -esclavage, une garde incorruptible et vigilante, une austère prison, il -voit tout; et il espère encore. Il lui est impossible de posséder Cora, -mais non pas d'avoir su lui plaire; «et si elle m'aimait, disait-il, si -elle savait que je l'adore, si nos deux coeurs, d'intelligence, -pouvaient du moins s'entendre, ah! ce serait assez.» - -En s'occupant d'elle sans cesse, il passait mille fois le jour par tous -les mouvements d'un amour insensé. Mais la réflexion le rendait à -lui-même, et lui faisait voir l'imprudence et la honte de ses -transports. Chez un peuple religieux, oser tenter un sacrilége! dans la -cour d'un roi, son ami, violer les droits de l'hospitalité! exposer -celle qu'il aimait à l'opprobre et au châtiment qui suivraient l'oubli -de ses voeux! C'étaient autant de crimes, dont un seul eût suffi pour -faire frémir Alonzo. Il en repoussait la pensée, bien résolu de n'y -jamais céder. - -Seulement il allait nourrir sa profonde mélancolie autour de l'enceinte -sacrée des murs qui renfermaient Cora. L'enclos des vierges était vaste -et ombragé d'arbres épais, dont la hauteur majestueuse ajoutait encore -au respect qu'imprimait ce lieu révéré. «C'est sous ces arbres, -disait-il, que la belle Cora respire. Hélas! peut-être elle y gémit; et -ni la pitié ni l'amour n'oseraient entreprendre de rompre ses liens. Ces -murs sont élevés, la garde en est sévère; mais combien ne serait-il pas -facile encore d'y pénétrer! C'est leur sainteté qui les garde. L'amour, -cet ennemi fatal du repos et de l'innocence, l'amour, tel que je le -ressens, n'est point connu de ce bon peuple. L'habitude à ne désirer que -les biens qui lui sont permis, le fait marcher paisiblement dans -l'étroit sentier de ses lois. Qu'elles sont cruelles ces lois, dont la -jeunesse, la beauté, l'amour, sont les tristes victimes! Qu'il serait -juste et généreux de les en affranchir!» A ces mots, effrayé lui-même de -sentir tressaillir son coeur, il s'éloignait. «Ah! disait-il, est-ce là -ce projet si beau, si magnanime qui m'avait amené à la cour de l'Inca! -Je m'annonce comme un héros; je finis par être un perfide, un faible et -lâche ravisseur!» - -Ainsi sa vertu combattait; elle aurait triomphé sans doute. Mais un -événement terrible la fit céder aux mouvements de la crainte et de la -pitié. - - - - -CHAPITRE XXVIII. - - -Heureux les peuples qui cultivent les vallées et les collines que la mer -forma dans son sein, des sables que roulent ses flots, et des dépouilles -de la terre! Le pasteur y conduit ses troupeaux sans alarmes; le -laboureur y sème et y moissonne en paix. Mais malheur aux peuples -voisins de ces montagnes sourcilleuses, dont le pied n'a jamais trempé -dans l'océan, et dont la cime s'élève au-dessus des nues! Ce sont des -soupiraux que le feu souterrain s'est ouverts, en brisant la voûte des -fournaises profondes où sans cesse il bouillonne. Il a formé ces monts, -des rochers calcinés, des métaux brûlants et liquides, des flots de -cendres et de bitume qu'il lançait, et qui, dans leur chûte, -s'accumulaient aux bords de ces gouffres ouverts. Malheur aux peuples -que la fertilité de ce terrain perfide attache: les fleurs, les fruits, -et les moissons, couvrent l'abyme sous leurs pas. Ces germes de -fécondité, dont la terre est pénétrée, sont les exhalaisons du feu qui -la dévore; sa richesse, en croissant, présage sa ruine; et c'est au sein -de l'abondance qu'on lui voit engloutir ses heureux possesseurs. Tel est -le climat de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible[103], -qui, par de fréquentes secousses, en ébranle les fondements. - - [103] Pichencha. Voyez la description de ce volcan et ses éruptions en - 1538 et 1660, dans la relation du voyage de M. de La Condamine. - -Un jour que le peuple indien, répandu dans les campagnes, labourait, -semait, moissonnait (car ce riche vallon présente tous ces travaux -à-la-fois), et que les filles du soleil, dans l'intérieur de leur -palais, étaient occupées les unes à filer, les autres à ourdir les -précieux tissus de laine dont le pontife et le roi sont vêtus, un bruit -sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles du volcan. Ce bruit, -semblable à celui de la mer, lorsqu'elle conçoit les tempêtes, -s'accroît, et se change bientôt en un mugissement profond. La terre -tremble, le ciel gronde, de noires vapeurs l'enveloppent; le temple et -les palais chancellent et menacent de s'écrouler; la montagne s'ébranle, -et sa cime entr'ouverte vomit, avec les vents enfermés dans son sein, -des flots de bitume liquide, et des tourbillons de fumée qui rougissent, -s'enflamment, et lancent dans les airs des éclats de rocher brûlants -qu'ils ont détachés de l'abyme: superbe et terrible spectacle, de voir -des rivières de feu bondir à flots étincelants à travers des monceaux de -neige, et s'y creuser un lit vaste et profond. - -Dans les murs, hors des murs, la désolation, l'épouvante, le vertige de -la terreur se répandent en un instant. Le laboureur regarde, et reste -immobile. Il n'oserait entamer la terre, qu'il sent comme une mer -flottante sous ses pas. Parmi les prêtres du soleil, les uns, -tremblants, s'élancent hors du temple; les autres, consternés, -embrassent l'autel de leur dieu. Les vierges éperdues sortent de leur -palais, dont les toits menacent de fondre sur leur tête; et courant dans -leur vaste enclos, pâles, échevelées, elles tendent leurs mains timides -vers ces murs, d'où la pitié même n'ose approcher pour les secourir. - -Alonzo seul, errant autour de cette enceinte, entend leurs gémissantes -voix. Dans le péril de la nature entière, il ne tremble que pour Cora. -Les cris qui frappent son oreille, lui semblent tous être les siens. -Égaré, frémissant de douleur et de crainte, et pareil au ramier qui, -d'une aile tremblante, voltige autour de la prison où sa palombe est -enfermée, ou tel plutôt que la lionne, qui, l'oeil étincelant, rode et -rugit autour du piége où l'on a pris ses lionceaux, il cherche, il -découvre à la fin des ruines et un passage. Transporté de joie, il -gravit sur les débris du mur sacré. Il pénètre dans cet asyle où nul -mortel jamais n'osa pénétrer avant lui. Les ténèbres le favorisent: un -jour lugubre et sombre a fait place à la nuit; la nuit n'est éclairée -que par les flots brûlants qui s'élancent de la montagne; et cette -effroyable lueur, pareille à celle de l'Érèbe, ne laisse voir aux yeux -d'Alonzo que comme des ombres errantes, les prêtresses du soleil courant -épouvantées dans les jardins de leur palais. - -D'autres yeux que ceux d'un amant, tout occupé de l'objet qu'il adore, -chercheraient inutilement l'une d'elles entre ses compagnes. Alonzo -reconnaît Cora. Les grâces qui, dans la frayeur, ne l'ont point -abandonnée, la lui font distinguer de loin. Il retient ses premiers -transports, de peur de l'effrayer. Il s'avance d'un pas timide. «Cora, -lui dit-il de la voix la plus douce et la plus sensible, un dieu veille -sur vous, et prend soin de vos jours.» A cette voix, Cora s'arrête -intimidée; et à l'instant la terre tremble, et la montagne, avec éclat, -jette une colonne de flamme, qui, dans l'obscurité, découvre aux yeux de -la prêtresse son amant qui lui tend les bras. - -Soit par un mouvement soudain de frayeur, ou d'amour peut-être, Cora se -précipite et tombe évanouie dans les bras du jeune Espagnol. Il la -soutient, il la ranime, il tâche de la rassurer. «O toi, lui dit-il, que -j'adore depuis que je t'ai vue au temple, toi pour qui seule je respire, -Cora, ne crains rien: c'est le ciel qui t'envoie un libérateur. -Suis-moi, quittons ces lieux funestes; laisse-moi te sauver.» - -Cora, faible et tremblante, s'abandonne à son guide. Il l'emporte; il -franchit sans peine les débris du mur écroulé; et le premier asyle qui -s'offre à sa pensée, est le vallon de Capana, du cacique ami de -Las-Casas. - -«Où vais-je? lui disait Cora; la frayeur a troublé mes sens. Je ne sais -où je suis; je ne sais même qui vous êtes. Que vais-je devenir? Ayez -pitié de moi.--Vous êtes, lui dit Alonzo, sous la garde d'un homme qui -ne respire que pour vous. Je vous mène loin du danger, dans un vallon -délicieux, où un cacique, mon ami, vous recevra comme sa fille.--Ah! -cachez-moi plutôt, dit-elle, à tous les yeux. Il y va de ma vie; il y va -de bien plus! Vous ignorez la loi terrible que vous me faites violer. Me -voilà hors de cet asyle où je devais vivre cachée. Je suis les pas d'un -homme, après avoir fait voeu de fuir à jamais tous les hommes. A quoi -m'exposez-vous? Ah! plutôt laissez-moi périr.» - -«Cora, lui répondit Alonzo, le premier devoir de tout ce qui respire, -comme son premier sentiment, c'est le soin de sa propre vie; et dans un -moment où la mort vous environne et vous poursuit, il n'est ni voeu ni -loi qui doivent s'opposer à ce mouvement invincible. Quand tout sera -calmé, demain avant l'aurore, vous rentrerez dans ces jardins, où vos -compagnes effrayées auront passé la nuit sans doute, et le secret de -votre absence ne sera jamais révélé.» - -Cependant le péril s'éloigne, et bientôt il s'évanouit. La terre cesse -de trembler, le volcan cesse de mugir. Cette pyramide de feu, qui -s'élevait du sommet de la montagne, s'émousse, et paraît s'enfoncer; les -noirs tourbillons de fumée dont le ciel était obscurci, commencent à se -dissiper; un vent d'orient les chasse vers la mer. L'azur du ciel -s'épure; et l'astre de la nuit, par sa consolante clarté, semble vouloir -rassurer la nature. - -Dans ce moment Alonzo et sa tendre compagne traversaient de belles -prairies, où mille arbres, chargés de fruits, entrelaçaient leurs -rameaux. Les rayons tremblants de la lune, perçant à travers le -feuillage, allaient nuancer la verdure, et se jouer parmi les fleurs. -«Respire, ma chère Cora, dit Alonzo, repose-toi; et dans le calme et le -silence d'une nuit qui nous favorise, laisse-moi me rassasier du plaisir -de te voir, d'adorer tant de charmes.» Cora consentit à s'asseoir. Le -premier soin d'Alonzo fut de cueillir des fruits, qu'il vint lui -présenter. Le doux savinte, le palta, d'un goût plus ravissant encore, -la moelle du coco, son jus délicieux, furent les mets de ce festin. - -Assis aux genoux de Cora, Alonzo respirait à peine. Le trouble, le -saisissement, cette timidité craintive qui se mêle aux brûlants désirs, -et dont l'émotion redouble aux approches du bonheur, suspendent son -impatience. Il presse de ses mains, il presse de ses lèvres la main -tremblante de Cora. «Fille du ciel, lui disait-il, est-ce bien toi que -je possède, toi, l'unique objet de mes voeux? Qui m'eût dit qu'un -prodige, dont frémit la nature, s'opérait pour nous réunir, et qu'il -n'épouvantait la terre, que pour nous dérober aux yeux de tes -surveillants inhumains? Un dieu, sans doute, a pris pitié de mon amour -et de mes peines. Ah! profitons de sa faveur. Nous voilà seuls, libres, -cachés, et n'ayant pour témoin que la nuit, qui jamais n'a trahi les -tendres amants. Mais ces instants si précieux s'écoulent; n'en perdons -plus aucun; et, si je te suis cher, dis-moi: Sois heureux.»--«Sois -heureux, dit-elle;» et dès ce moment un nuage se répandit sur l'avenir. - -A leurs yeux tout s'est embelli. La sérénité de la nuit, la solitude, le -silence, ont pour eux un charme nouveau. «Ah! le délicieux séjour! -disait Cora. Pourquoi chercher un autre asyle? Cette douce clarté, ces -gazons, ces feuillages semblent nous dire: Où voulez-vous aller? où -serez-vous mieux qu'avec nous?--O douce moitié de moi-même, dit Alonzo, -ainsi toujours puisses-tu te plaire avec moi! Passons ici la nuit, et -demain, dès l'aube du jour, fuyons des lieux où tu es captive. Allons... -que sais-je? où le destin nous conduira: fût-ce dans un antre sauvage, -j'y vivrais heureux avec toi; et sans toi, je ne puis plus vivre.» Ainsi -le fol amour faisait parler Alonzo. Cora le pressait dans ses bras; et -il sentait tomber sur son visage les larmes qu'elle répandait. «Mon ami, -lui dit-elle, éloignons, s'il se peut, une prévoyance affligeante. Je -suis avec toi, je ne veux m'occuper que de toi: qu'un bien que j'ai tant -souhaité ne soit pas mêlé d'amertume.» - -Cora ne savait point encore le nom de son amant; elle désira de -l'entendre, et le répéta mille fois. Il lui parla de sa patrie; il -voulut même la flatter de la douce espérance de voir un jour avec lui -les bords où il était né. Elle n'en fut point abusée, et la réflexion -cruelle écarta cette illusion. Enfin le sommeil suspendit tous les -mouvements de leurs ames; et Cora, aux genoux d'Alonzo, reposa jusqu'au -point du jour. - -L'étoile du matin éveille les oiseaux, et leurs chants éveillent Alonzo. -Il ouvre les yeux, et il voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes. -Il approche sa bouche de ses lèvres de rose, où la volupté lui sourit; -il en respire l'haleine; et son ame y vole, attirée par un souffle -délicieux. - -[Illustration: Il ouvre les yeux et il voit Cora: ses yeux parcourent -mille charmes.] - -Cora s'éveille; un tressaillement mêlé de frayeur et de joie, exprime -son émotion. «Est-ce toi, dit-elle en se précipitant dans le sein -d'Alonzo, est-ce bien toi que je retrouve? Ah! je croyais t'avoir -perdu.--Non, Cora, non; rassure-toi: nous ne serons point séparés. Mais -hâtons-nous: voici l'aube du jour; gagnons le détroit des montagnes; et -sur la foi de la nature, qui nourrit les hôtes des bois, cherche avec -moi, dans leur asyle, la liberté, le premier des biens après -l'amour.--Ah! cher Alonzo, dit Cora, que ne suis-je seule, avec toi, -dans ces forêts où elle règne! que n'y suis-je inconnue au reste des -mortels!» Et, en disant ces mots, elle le serrait dans ses bras; elle -frémissait; et ses yeux, attachés sur ceux de son amant, se -remplissaient de larmes. Attendri et troublé lui-même, il la presse de -lui avouer ce qui l'agite. Elle s'effraie du coup qu'elle va lui porter; -mais elle cède enfin. «Délices de mon ame, mon cher Alonzo, lui -dit-elle, mon coeur est déchiré; le tien va l'être; mais pardonne: un -devoir sacré, un devoir terrible m'enchaîne; il va m'arracher de tes -bras; voici le moment d'un éternel adieu.--Ah! que dis-tu, -cruelle?--Écoute. En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de -ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des voeux que -j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice; mon crime -retomberait sur eux; et ils en porteraient la peine: telle est la -rigueur de la loi.--O dieu!--Tu frémis!--Malheureuse! qu'as-tu fait? -qu'ai-je fait moi-même? s'écria-t-il en se précipitant le front contre -terre et en s'arrachant les cheveux. Que ne m'as-tu montré plutôt -l'abyme où je tombais, où je t'entraînais?... Laisse-moi. Ton amour, ta -douleur, tes larmes redoublent l'horreur où je suis... Que veux-tu? que -je te remmène? Tu veux ma mort... Te retenir! oh! non; je ne suis pas un -monstre. Je ne souffrirai pas que tu sois parricide; je ne le souffrirai -jamais. Va-t'en... cruelle!... Arrête! arrête! Je me meurs.» - -Cora, désolée et tremblante, était revenue à ses cris, était tombée à -ses genoux. Il la regarde, il la prend dans ses bras, l'arrose de ses -pleurs, se sent baigner des siens, lui jure un éternel amour; et, dans -l'excès de sa douleur, il s'égare et s'oublie encore. «Que faisons-nous? -lui dit Cora; voilà le jour. Si nous tardons, il ne sera plus temps; et -mon père, et ma mère, et leurs enfants, tout va périr. Je vois le bûcher -qui s'allume.--Viens donc, viens, lui dit-il, avec le regard sombre, -l'air farouche du désespoir;» et tout-à-coup s'armant de force, de cette -force courageuse qui foule aux pieds les passions, il la prend par la -main, et, marchant à grands pas, la remmène, pâle et tremblante, -jusqu'au pied de ces murs, où elle va cacher son crime, son amour, et -son désespoir. - -L'amour, dans l'ame de Cora, n'avait été, jusqu'au moment de cette -fatale entrevue, qu'un délire confus et vague: elle n'en connut bien la -force que lorsqu'elle en eut possédé l'objet. Sa passion, en -s'éclairant, a redoublé de violence; le souvenir et le regret en sont -devenus l'aliment; et le désir, sans espérance, toujours trompé, -toujours plus vif et plus ardent, en est le supplice éternel. - -Mais du moins elle est sans remords et sans frayeur sur l'avenir. Le -désordre de cette nuit, où chacun tremblait pour soi-même, n'a pas -permis qu'on s'aperçût de sa fuite et de son absence; elle ne se fait -point un crime de l'égarement où l'ont précipitée le péril, la crainte, -et l'amour. Sa plus cruelle prévoyance est d'être en proie au feu qui la -consume, et qui ne s'éteindra jamais. Son amant est plus malheureux. Il -éprouve les mêmes peines, et de plus un souci rongeur qui le tourmente -incessamment. - -Oh! sous combien de formes, diversement cruelles, l'amour tyrannise les -coeurs! Alonzo tremblait d'être père; et ce danger, que l'innocence -dérobait aux yeux de Cora, était sans cesse présent aux siens. Il se -rappelle avec effroi les plus doux moments de sa vie, et déteste l'amour -qui l'a rendu heureux. Cependant il fallut partir. Mais, en s'éloignant -de Quito, il sentit son ame, attirée par une force irrésistible, se -détacher de lui, s'élancer vers les murs où son amante gémissait. - - - - -CHAPITRE XXIX. - - -Une route immense, applanie d'une extrémité de l'empire à l'autre, à -travers les hautes montagnes, les abymes, et les torrents[104], monument -prodigieux de la grandeur des Incas; et sur cette route les arsenaux -distribués par intervalles, les hospices sans cesse ouverts aux -voyageurs, les forteresses et les temples, les canaux qui dans les -campagnes faisaient circuler l'eau des fleuves[105], les merveilles de -la nature, dans des climats nouveaux pour le jeune Espagnol, rien ne put -effacer Cora de sa pensée. Son image, qu'en soupirant il écartait -toujours, lui revenait sans cesse. - - [104] La route de Quito à Cusco, et par-delà, avait cinq cents lieues. - Elle fut faite sous le règne de _Huaïna Capac_. Sous le même règne, - l'on en fit une de la même étendue dans le plat pays, et plusieurs - autres qui traversaient l'empire du centre aux extrémités. C'étaient - des levées de terre de quarante pieds de largeur, qui mettaient les - vallées au niveau des collines. - - [105] Un de ces canaux, dans les plaines du couchant, avait cent - cinquante lieues de longueur du sud au nord. - -Enfin l'impérieuse voix de l'amitié se fit entendre. Alonzo tout-à-coup -sortit comme d'un long délire; et, en approchant de Cusco, les soins -dont il était chargé commencèrent à l'occuper. Il se fit précéder par -trois caciques, et s'annonça au monarque en ces mots: «Un homme né -par-delà les mers, et vers les bords d'où le soleil se lève, un -Castillan, reçu dans la cour de ton frère, vient te voir, et t'apporte -des paroles de paix.» - -La renommée des Castillans était parvenue à Cusco; et ce nom, devenu -terrible, frappa le superbe Huascar. Il envoya au-devant d'Alonzo une -partie de sa cour, et le reçut lui-même dans toute la splendeur de la -majesté des Incas, élevé sur un trône d'or, dans un palais dont les -lambris, les murs mêmes, étaient revêtus de ce métal éblouissant, ayant -à ses pieds vingt caciques, et à ses côtés vingt tribus d'Incas -descendants de Manco. - -Alonzo, qui jamais n'avait rien vu de si auguste, en fut saisi -d'étonnement. Le prince, avec une bonté majestueuse, lui fit signe de -s'approcher, et de parler. - -«Inca, lui dit Alonzo, c'est un présent du ciel, qu'un frère vertueux et -tendre; c'est un don du ciel, non moins rare, qu'un véritable ami. -Réjouis-toi: le ciel t'a donné l'un et l'autre dans le roi de Quito. Son -ame m'est connue, et mon coeur, qui jamais n'a su mentir, répond du -sien. Vous êtes tous deux menacés par un ennemi redoutable, qui s'avance -de l'orient. Vous avez besoin l'un de l'autre pour résister à ses -efforts. Réunis, vous pouvez le vaincre; divisés, vous êtes perdus. -L'Inca ton frère demande ton secours, et t'offre celui de ses armes. Tel -est l'objet de l'ambassade dont il m'honore auprès de toi.» - -«J'ai bien voulu t'entendre, lui répondit l'Inca, quoique envoyé par un -rebelle; mais, avant tout, n'es-tu pas toi-même un de ces étrangers -nouvellement descendus sur nos bords, et qui, dans les campagnes -d'Acatamès, ont semé l'épouvante? Tu te dis Castillan; c'est, je crois, -le nom qu'on leur donne; ils viennent, dit-on, comme toi, des bords de -l'orient.» - -«Oui, je suis du nombre de ceux que l'on a vus sur ce rivage, lui dit -Alonzo. Je cherchais la gloire sur leurs pas: je n'ai vu que le crime; -et je les ai abandonnés. J'aime la bonne foi, j'honore la droiture et la -grandeur d'ame; et c'est ce qui m'attache à ce généreux prince qui te -parle ici par ma voix. Tous les deux nés du même sang, enfants du même -père, aimez-vous, et vivez en paix; vous serez heureux et puissants.» - -«S'il se souvient, reprit Huascar, de quel père nous sommes nés, qu'il -se rappelle aussi quels rangs nous a marqués la naissance. Le soleil n'a -donné qu'un maître à cet empire; le règne de son fils doit être l'image -du sien. Il n'a point d'égal dans le ciel; et je n'en veux point sur la -terre.» - -«Inca, lui répondit Alonzo, je veux bien parler ton langage, et supposer -ce que tu crois. N'aimes-tu pas assez les hommes, et n'estimes-tu pas -assez les lois de tes aïeux, pour souhaiter que l'univers fût rangé sous -ces lois paisibles?» - -«Sans doute, répondit l'Inca, je le souhaite, et je l'espère: c'est la -volonté du soleil; les temps la verront s'accomplir.» - -«Et alors, poursuivit Alonzo, le monde n'aura-t-il qu'un roi, comme il -n'a qu'un soleil? La sagesse d'un homme étendra-t-elle ses regards aussi -loin que l'astre du jour étend l'éclat de sa lumière? Tu n'oserais le -croire; ose donc avouer que ta vigilance a des bornes, que ta puissance -en doit avoir, et qu'il serait injuste de vouloir envahir ce que l'on ne -peut gouverner.» - -«Étranger, quelle est ton audace, interrompit l'Inca, de venir me -marquer les limites de ma puissance?» - -«Ce n'est pas moi, lui dit Alonzo, c'est la nature qui les a marquées; -je ne dis que ce qu'elle a fait. Je t'avertis que tu es homme par ta -faiblesse, quand tu veux être un dieu par ton ambition.» - -«Je suis homme, mais je suis roi, reprit l'Inca; et ce nom seul -t'apprend le respect qui m'est dû.» - -«Sache, lui dit Alonzo, que mes pareils parlent aux rois sans les -flatter, et les respectent sans les craindre. Il ne tient qu'à toi de me -voir à tes pieds; mais commence par être juste, et par honorer la -mémoire d'un père qui fut roi lui-même. C'est de sa main que ton frère a -reçu le sceptre que tu lui disputes; et en désavouant le don qu'il lui a -fait, tu l'insultes dans son tombeau, et tu foules aux pieds sa cendre.» - -L'Inca frémit; mais son orgueil l'emporta sur sa piété. «Mon père, -dit-il, a vieilli; et dans cet état de défaillance, l'homme est crédule -et facile à tromper. Il a cédé aux artifices d'une femme ambitieuse; et -pour le fils de l'étrangère, il a déshérité celui que les sages lois de -Manco lui avaient donné pour successeur.» - -«Il t'a remis, lui dit Alonzo, tout ce qu'il avait reçu: il n'a disposé -que de sa conquête.» - -«Si, comme lui, chacun de nos rois, dit le prince, eût dissipé ce qu'il -avait acquis, où serait leur empire? L'unité de pouvoir en fait la -grandeur et la force; et mon père, qui, sans partage, l'avait reçu de -ses aïeux, devait le laisser sans partage. On l'a surpris; et sans -cesser d'honorer ses vertus, de révérer sa cendre, je puis désavouer un -moment de faiblesse, qui lui fit oublier mes droits.» - -«Apprends, lui dit Alonzo, qu'au nord de ces climats, un empire aussi -vaste, plus puissant que le tien, vient d'être ravagé, détruit, inondé -du sang de ses peuples, pour avoir été divisé. Ses princes, à peine -échappés au glaive du vainqueur, se sont réfugiés dans la cour de l'Inca -ton frère; et leur malheur atteste ce que je te prédis. Un ennemi -terrible va vous trouver tous deux affaiblis, défaits l'un par l'autre. -Ah! songe à sauver ton empire; et quand la foudre est sur ta tête et -l'abyme à tes pieds, tremble, malheureux prince, tremble toi-même, au -lieu de menacer.» - -Toute la cour qui l'entendait, parut troublée à ce langage; l'Inca -lui-même en fut ému. Mais dissimulant sa frayeur sous les dehors de la -fierté: «C'est, dit-il, à l'usurpateur à prévenir les maux dont il -serait la cause, et à se ranger sous mes lois.» - -«Ne l'espère pas, dit Alonzo, consterné de sa résistance. Ataliba, -couronné par un père expirant, ne croira jamais avoir usurpé ce qu'il a -reçu de son père. Il regarde sa volonté comme une inviolable loi. Il -faut, pour le chasser du trône, l'en arracher sanglant: je te répète ses -paroles. C'est à toi de voir si tu veux te baigner dans le sang d'un -frère vertueux, qui t'aime, qui fait sa gloire et son bonheur d'être ton -allié, ton ami le plus tendre; qui te conjure, au nom d'un père, de ne -pas révoquer les dons qu'il lui a faits; qui te conjure, au nom de son -peuple et du tien, de ne pas le forcer à une guerre impie. Dispose de -lui, de ses armes: il ne craint point la guerre; il a sous ses drapeaux -un peuple fidèle et vaillant; il a vingt rois autour de lui, tous aussi -dévoués que moi. Tout ce qu'il craint, c'est de verser le sang de ses -amis, de sa famille, de ces peuples, qui, sujets de vos pères, nés sous -les mêmes lois, sont ses enfants comme les tiens. Consulte, comme lui, -ton coeur; il doit être bon, magnanime, sensible au moins à la pitié. Il -ne s'agit pas de régler entre nous tes droits et les siens; de pareils -débats n'ont jamais été vidés que par les armes. Il s'agit de savoir -lequel des deux perd le plus à céder. Il y va, pour lui, d'un royaume; -pour toi, d'une province inutile à ta gloire, à ta puissance, à ta -grandeur. Il défend, avec sa couronne, l'honneur de son père et le sien; -et à ces intérêts qu'opposes-tu? l'orgueil de ne point souffrir de -partage! Vois si cela mérite d'allumer entre vous les feux d'une guerre -civile, au moment qu'un péril commun vous presse de vous réunir.» - -Le fier Huascar n'en voulut pas entendre davantage. Mais la franchise -courageuse, la noble fermeté d'Alonzo, laissèrent dans tous les esprits -l'étonnement et le respect; l'Inca lui-même en fut saisi. - -«Je ne sais, disait-il, mais cette race d'hommes a quelque chose -d'imposant et de supérieur à nous. Je veux gagner la bienveillance et -l'estime de celui-ci. Qu'on lui rende tous les honneurs qui sont dus à -son ministère et à la dignité dont il est revêtu.» - -Il l'admit à sa table; et prenant avec lui le ton de l'amitié: -«Castillan, lui dit-il, je veux bien accéder, autant que je le puis sans -honte, à la paix que tu me proposes. Qu'Ataliba garde son apanage; qu'il -règne à Quito, j'y consens, mais tributaire de l'empire, et obligé de -rendre hommage à l'aîné des fils du soleil.» - -Quoiqu'il y eût peu d'apparence qu'Ataliba subît cette condition, Alonzo -ne crut pas devoir la rejeter sans l'en instruire; et, en attendant sa -réponse, il eut le temps de voir tout ce qui décorait, et au-dedans et -au-dehors, la florissante ville du soleil. - - - - -CHAPITRE XXX. - - -Le temple du soleil, le palais du monarque, ceux des Incas, celui des -vierges, la forteresse à triple enceinte qui dominait la ville et qui la -protégeait, les canaux qui, du haut des montagnes voisines, y -répandaient en abondance les eaux vives et salutaires, l'étendue et la -magnificence des places qui la décoraient, ces monuments, dont il ne -reste plus que de déplorables ruines, le frappaient d'admiration. «Sans -le fer, disait-il, sans l'art des mécaniques, la main de l'homme a opéré -tous ces prodiges! Elle a roulé ces rochers énormes; elle en a formé ces -murailles dont la structure m'épouvante, dont la solidité ne cédera -jamais qu'aux lentes secousses du temps et à l'écroulement du globe. On -peut donc suppléer à tout par le travail et la constance?» - -Mais il voyait avec effroi cet amas incroyable d'or, qui, dans le temple -et les palais, tenait lieu du fer, du bois, et de l'argile, et, sous -mille formes diverses, éblouissait par-tout les yeux[106]. «Ah! -disait-il, en soupirant, si jamais l'avarice européenne vient à -découvrir ces richesses, avec quelle avide fureur elle va les dévorer!» - - [106] Les historiens ont poussé jusqu'à l'extravagance l'exagération - de ces richesses. Il y avait, dit Garcilasso, des bûchers de lingots - d'or en forme de bûches, des greniers remplis de grains d'or, etc. - -Le culte du soleil avait à Cusco une majesté sans égale. La magnificence -du temple, la splendeur de la cour, l'affluence des peuples, l'ordre des -prêtres du soleil, et le choeur des vierges choisies[107] plus nombreux -et plus imposant, donnaient, dans cette ville, à la pompe du culte un -caractère si auguste, qu'Alonzo même en fut pénétré de respect. - - [107] A Cusco elles étaient au nombre de 1500. - -Il y avait dans toutes les fêtes, des rites, des jeux, des festins, des -sacrifices usités. Ce qui distinguait celle du mariage, c'était le don -du feu céleste. Alonzo la vit célébrer. C'était le jour où le soleil, -terminant sa course au midi, se repose sur le tropique, pour revenir sur -ses pas vers le nord. - -On observait l'instant où le flambeau du jour étant sur son déclin, les -colonnes mystérieuses formaient, vers l'orient, une ombre égale à -elles-mêmes; et alors l'Inca, prosterné devant le soleil son père: «Dieu -bienfaisant, lui disait-il, tu vas t'éloigner de nous, et rendre la vie -et la joie aux peuples d'un autre hémisphère, que l'hiver, enfant de la -nuit, afflige loin de toi; nous n'en murmurons pas. Tu ne serais pas -juste si tu n'aimais que nous, et si, pour tes enfants, tu oubliais le -reste du monde. Suis ton penchant; mais laisse-nous, comme un gage de ta -bonté, une émanation de toi-même; et que le feu de tes rayons, nourri -sur tes autels, répandu chez ton peuple, le console de ton absence et -l'assure de ton retour.» - -Il dit, et présente au soleil la surface creuse et polie d'un -crystal[108] enchâssé dans l'or: artifice mystérieux qu'on avait grand -soin de cacher au peuple, et qui n'était connu que des Incas. Les rayons -croisés en un point tombent sur un bûcher du cèdre et d'aloès, qui -tout-à-coup s'enflamme, et répand dans les airs le plus délicieux -parfum. - - [108] Ils avaient le crystal de roche. Garcilasso dit que l'on tirait - le feu céleste avec une petite coupe d'or, _comme la moitié d'une - orange_, que le grand-prêtre portait en bracelet. - -C'était ainsi que le sage Manco avait fait attester aux Indiens, par le -soleil lui-même, qu'il l'envoyait pour leur donner des lois. «O soleil, -lui dit-il, si je suis né de toi, que tes rayons, du haut des cieux, -allument ce bûcher que ma main te consacre;» et le bûcher fut allumé. - -La multitude, en voyant ce prodige se renouveler tous les ans, fait -éclater les transports de sa joie; chacun s'empresse à recueillir une -parcelle du feu céleste; le monarque le distribue à la famille des -Incas; ceux-ci le font passer au peuple; et les prêtres veillent au soin -de l'entretenir sur l'autel. - -Alors s'avancent les amants que l'âge appelle aux devoirs d'époux[109]; -et rien de plus majestueux que ce cercle immense, formé d'une -florissante jeunesse, la force et l'espoir de l'État, qui demande à se -reproduire, et à l'enrichir à son tour d'une postérité nouvelle. La -santé, fille du travail et de la tempérance, y règne, et s'y joint avec -la beauté, ou supplée à la beauté même. - - [109] Vingt-cinq ans pour les garçons, et vingt ans pour les filles. - (GARCILASSO.) - -«Enfants de l'État, dit le prince, c'est à-présent qu'il attend de vous -le prix de votre naissance. Tout homme qui regarde la vie comme un bien, -est obligé de la transmettre et d'en multiplier le don. Celui-là seul -est dispensé de faire naître son semblable, pour qui c'est un malheur -que de vivre et que d'être né. S'il en est quelqu'un parmi vous, qu'il -élève la voix; qu'il dise ce qui lui fait haïr le jour; c'est à moi -d'écouter ses plaintes. Mais si chacun de vous jouit paisiblement des -bienfaits du soleil mon père, venez, en vous donnant une foi mutuelle, -vous engager à reproduire et à perpétuer le nombre des heureux.» - -On n'entendit pas une plainte; et mille couples, tour-à-tour, se -présentèrent devant lui. «Aimez-vous, observez les lois, adorez le -soleil mon père,» leur dit le prince; et pour symbole des travaux et des -soins qu'ils allaient partager, il leur faisait toucher, en se donnant -la main, la bêche antique de Manco, et la quenouille d'Oello, sa -laborieuse compagne. - -Alonzo, parcourant des yeux ce cercle de jeunes beautés, soupira, et dit -en lui-même: «Ah! si dans cette fête, Cora, tu paraissais, fille -céleste, tous ces charmes seraient effacés par les tiens.» - -L'une des jeunes épouses, en approchant de l'Inca, avait les yeux -mouillés de pleurs. Le prince, qui s'en aperçoit, lui demande ce qui -l'afflige. Elle gardait encore un timide et triste silence. L'Inca -daigne la rassurer. «Hélas! dit-elle, j'espérais consoler l'amant de ma -soeur: car ma soeur est si belle, qu'on la réserve pour le temple; et le -malheureux Ircilo, à qui mon père la refuse, venait pleurer auprès de -moi. Élina, me dit-il un jour, tu n'es pas aussi belle, mais tu es aussi -douce: ton coeur est bon, il est sensible; tu aimes tendrement Méloé; je -sais combien tu lui es chère; je croirai la voir dans sa soeur: -tiens-moi lieu d'elle, par pitié. Je refusai d'abord: Méloé, tout en -pleurs, me pressa de prendre sa place. Qui le consolera, si ce n'est -toi? me dit-elle. Vois comme il est affligé. Je le veux bien, lui -dis-je, si cela le console. Il le croyait; il le promit. Eh bien, il -vient de m'avouer qu'il ne peut jamais aimer qu'elle, et qu'il la -pleurera toujours.» - -L'Inca fit appeler le père d'Élina et de Méloé. «Amenez-moi Méloé, lui -dit-il. Vous la réservez pour le temple; mais le soleil veut des coeurs -libres, et le sien ne l'est pas. Elle aime ce jeune homme; et je veux -qu'il soit son époux. Pour Élina, je prendrai soin de lui en choisir un -digne d'elle.» - -Le père obéit. Méloé s'avance affligée et tremblante. Mais dès qu'elle -voit Ircilo, et qu'elle entend que c'est à lui qu'on accorde sa main, sa -beauté se ranime; un doux ravissement éclate sur son front; et levant -ses yeux attendris sur les yeux de son jeune amant: «Tu ne seras donc -plus affligé? lui dit-elle. C'est tout ce que je souhaitais.» - -Un nouveau couple se présente; et tout-à-coup un jeune homme éperdu fend -la foule, s'élance entre les deux époux, et tombant aux pieds de l'Inca: -«Fils du soleil, s'écria-t-il, empêchez Osaï de manquer à la foi qu'elle -m'a donnée: c'est moi qu'elle aime. Elle va faire son malheur, en -faisant le mien.» - -Le roi, surpris de son audace, mais touché de son désespoir, lui permit -de parler. «Inca, dit-il, daigne m'entendre. C'était le temps de la -moisson; je faisais celle de mon père; on annonça celle du sien. Hélas! -disais-je, c'est demain qu'on moissonne le champ du père d'Osaï; mes -rivaux s'y rendront en foule, quel malheur si je n'y suis pas! -Hâtons-nous, redoublons d'ardeur pour achever la moisson de mon père. -J'en vins à bout; j'étais épuisé de fatigue; j'allai me reposer: le -sommeil me trompa; et quand je m'éveillai, votre père éclairait le -monde. Désolé, j'arrive; et je trouve Osaï dans les champs, avec le -jeune Mayobé, qui, dès l'aube du jour, avait moissonné avec elle. Va, -Nelti, tu ne m'aimes point, et tu ne chéris point mon père, me dit-elle -avec mépris: l'amour et l'amitié auraient été plus diligents. Elle ne -voulut point m'entendre; et depuis, elle n'a cessé de m'éviter et de me -fuir. Mais elle m'aime encore; oui, sois sûr qu'elle m'aime: car elle, -qui jamais ne trompe, m'a dit souvent: Nelti, je n'aimerai que toi.» - -«Osaï, demanda le prince, est-il vrai?--Non, jamais je n'eusse aimé que -lui; mais l'ingrat! il a négligé la moisson de mon père, qui l'aimait -comme son enfant.» A ces mots elle s'attendrit. Tu l'aimes, et tu lui -pardonnes, reprit l'Inca. Reçois sa main. Et toi, dit-il à Mayobé, -cède-lui son amante; et pour te consoler, regarde: celle-ci n'est-elle -pas assez belle?--Ah! si belle, qu'Osaï même ne l'efface point à mes -yeux, dit le jeune homme.--Eh bien, si tu lui plais, je te la donne, dit -le prince. Y consentez-vous, Élina?--Je le veux bien, dit-elle, pourvu -qu'il ne s'afflige pas: car c'est la joie du mari qui fait la gloire de -la femme. Ma mère me l'a dit souvent, et mon coeur me le dit aussi.» - -Tels étaient, parmi ce bon peuple, les plus grands troubles de l'amour. - -Au milieu des chants et des danses qui précédaient les sacrifices, un -prodige parut dans l'air; et il attira tous les yeux. On vit un aigle -assailli et déchiré par des milans, qui, tour-à-tour, fondaient sur lui -d'un vol rapide[110]. L'aigle, après s'être débattu sous leurs griffes -tranchantes, tombe, épuisé de sang, au pied du trône de l'Inca et au -milieu de sa famille. Le roi, comme le peuple, en fut d'abord saisi -d'étonnement et de frayeur; mais avec cette fermeté qui ne l'abandonnait -jamais: «Pontife, dit-il, immolez sur l'autel du soleil mon père, cet -oiseau, l'image frappante de l'ennemi qui nous menace, et qui vient -tomber sous nos coups.» - - [110] Ce trait est pris de Garcilasso. - -Le pontife invita le prince à venir dans le sanctuaire. «Je vous suis, -lui dit Huascar; mais cachez la frayeur qui se peint sur votre visage. -Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de trembler.» - -«Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer dans le temple, ces -trois cercles empreints sur le front pâlissant de l'épouse du soleil.» -La lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement trois -cercles marqués sur son disque, l'un couleur de sang, l'autre noir, -l'autre nébuleux, et semblable à une trace de fumée. - -«Prince, lui dit le prêtre, ne nous déguisons pas la vérité de ces -présages. Ce cercle de sang est la guerre; le cercle noir annonce les -revers; et ce trait de fumée, plus effrayant encore, est le présage de -la ruine.» - -«Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il révélé ce malheureux -avenir?--Je l'entrevois, dit le pontife; le soleil ne m'a point -parlé.--Laissez-moi donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste à -l'homme, l'espérance, qui l'encourage et le soutient dans ses malheurs. -Tout ce qui peut n'être qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se -doit jamais expliquer comme un signe prodigieux, à moins qu'il ne soit -à-propos d'en intimider le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.» - - - - -CHAPITRE XXXI. - - -Huascar, loin de laisser paraître le trouble élevé dans son ame, se -montra aux yeux d'Alonzo plus ferme et plus résolu que jamais; il le -mena le lendemain dans ces jardins[111] éblouissants, où l'on voyait, -imités en or et avec assez d'industrie, les plantes, les fleurs, et les -fruits qui naissent dans ces climats. Ce qui eût été parmi nous un -exemple inoui de luxe, n'annonçait là que l'abondance et l'inutilité de -l'or. - - [111] Ceci est historique. - -De ces jardins, où l'art s'était joué à copier la nature, l'Inca fit -passer Alonzo dans ceux où la nature même étalait ses propres richesses. -Ils occupaient un vallon charmant, au bord du fleuve Apurimac. Ces -jardins étaient l'abrégé des campagnes du Nouveau-Monde. Des touffes -d'arbres majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs rameaux, -formaient par la variété de leur bois et de leur feuillage, un mélange -rare et frappant. Plus loin, des bosquets, composés d'arbustes couronnés -de fleurs, attiraient et charmaient la vue. Là, des prairies odorantes -répandaient les plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger, ployant -sous le poids de leurs fruits, étendaient et ployaient leurs branches -au-devant de la main dont ils sollicitaient le choix. Là, des plantes, -d'une vertu ou d'une saveur précieuse, semblaient présenter à l'envi des -secours à la maladie et des plaisirs à la santé. - -Alonzo parcourait ces jardins enchantés, d'un oeil triste et -compâtissant. «Ces beaux lieux, disait-il, ces asyles sacrés de la paix -et de la sagesse seront-ils violés par nos brigands d'Europe? et sous la -hache impie les verrai-je tomber, ces arbres dont l'antique ombrage a -couvert la tête des rois?» - -Non loin de Cusco est un lac que le peuple indien révère: car ce fut, -dit-on, sur ses bords que Manco descendit avec Oello sa compagne; et au -milieu du lac est une île riante, où les Incas ont élevé un superbe -temple au soleil. Cette île est un lieu de délices; et sa fertilité -semble tenir de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, où l'on voyait -bondir les troupeaux du soleil, ni les champs de Colcampara, dont la -moisson lui était consacrée, ni la vallée de Youcaï, qu'on appelait le -jardin de l'Empire, n'égalaient cette île en beauté. Là, mûrissaient les -fruits les plus délicieux; là, se recueillait le maïs, dont la main des -vierges choisies faisait le pain des sacrifices. - -Le roi voulut aussi lui-même y conduire Alonzo. Le jeune Castillan ne -pouvait se lasser d'y admirer, à chaque pas, les prodiges de la culture. - -Il vit les prêtres du soleil labourer eux-mêmes leurs champs. Il -s'adresse à l'un d'eux, que sa vieillesse et son air vénérable lui -avaient fait remarquer. «Inca, lui dit-il, serait-ce à vous de vaquer à -ces durs travaux? N'en êtes-vous pas dispensé par votre ministère -auguste? et n'est-ce point le profaner, que de vous dégrader ainsi?» - -Quoique Alonzo parlât la langue des Incas, celui-ci crut ne pas -l'entendre. Appuyé sur sa bêche, il le regarde avec étonnement. «Jeune -homme, lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu d'avilissant dans -l'art de rendre la terre fertile? Ne sais-tu pas que, sans cet art -divin, les hommes, épars dans les bois, seraient encore réduits à -disputer la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi que l'agriculture a -fondé la société, et qu'elle a, de ses nobles mains, élevé nos murs et -nos temples.» - -«Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur de l'art, mais -l'exercice n'en est pas moins humiliant et bas, autant qu'il est -pénible: c'est du moins ainsi que l'on pense dans les climats où je suis -né.» - -«Dans vos climats, dit le vieillard, il doit être honteux de vivre, -puisqu'on attache de la honte à travailler pour se nourrir. Ce travail, -sans doute, est pénible, et c'est pour cela que chacun y doit -contribuer; mais il est honorable autant qu'il est utile; et parmi nous, -rien ne dégrade que le vice et l'oisiveté.» - -«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que des mains qui se -consacrent aux autels, et qui viennent d'y présenter les parfums et les -sacrifices, prennent, l'instant d'après, la bêche et le hoyau, et que la -terre soit labourée par les enfants du soleil.» - -«Les enfants du soleil font ce que fait leur père, dit le prêtre. Ne -vois-tu pas qu'il est tout le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu -l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses enfants de l'imiter -dans leurs travaux!» - -Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant encore. «Mais le -peuple, dit-il, n'est-il pas obligé de cultiver pour vous les champs qui -vous nourrissent?» - -«Le peuple est obligé de venir à notre aide, dit le vieillard; mais -c'est à nous d'être avares de sa sueur.» - -«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses peines; et votre -superflu...--Nous n'en avons jamais, dit le vieillard.--Comment! ces -richesses immenses!--Ces richesses ont leur emploi. Si tu as vu nos -sacrifices, ils consistent dans une offrande pure, dont la plus légère -partie est consumée sur l'autel: le reste en est distribué au peuple. -Tel est l'emploi que le soleil veut que l'on fasse de ses biens. C'est -lui rendre le culte le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère -que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits, le reste de nos -biens n'est plus à nous: c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme. -Le prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser: car personne -ne doit mieux connaître les besoins du peuple, que le père du peuple.» - -«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous point de la -vénération qu'aurait pour vous la multitude, si elle vous voyait -vous-même répandre avec magnificence ces richesses, qui vous échappent -obscurément et sans éclat?» - -Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement, et ses mains -reprirent la bêche. - -«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de mon âge: je vois que je -vous fais pitié; mais je ne cherche qu'à m'instruire.» - -«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le faste et la -magnificence inspireraient autant de vénération que la simplicité d'une -vie innocente; mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller de -nos biens: car, en nous flattant d'être aimés et honorés pour nos -richesses, nous nous dispenserions peut-être de nous décorer de vertus.» - -Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété, et pénétré de sa -sagesse. - -Il témoigna le désir de voir les sources de cet or, dont l'abondance -l'étonnait; et l'Inca voulut bien lui-même l'accompagner sur l'Abitanis, -la plus riche des mines que l'on connût encore. Un peuple nombreux, -répandu sur la croupe de la montagne, y travaillait à tirer l'or des -veines du rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperçut qu'à peine on -daignait effleurer la terre, et qu'on abandonnait les veines les plus -riches, dès qu'il fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs -rameaux. «Ah! dit-il, que les Castillans pousseront ces travaux avec -bien plus d'ardeur! Peuple timide et faible, ils te feront pénétrer dans -les entrailles de la terre, en déchirer les flancs, en sonder les -abymes, t'y creuser un vaste tombeau. Encore n'assouviras-tu point leur -impitoyable avarice. Tes maîtres opulents, paresseux, et superbes, -deviendront tributaires des talents et des arts de leurs laborieux -voisins; ils verseront dans l'Europe les trésors de l'Amérique; et ce -sera comme le bitume jeté dans la fournaise ardente: la cupidité, -irritée par la richesse et par le luxe, s'étonnera de voir ses besoins -renaissants ramener toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant, -s'avilira bientôt lui-même; le prix du travail, en croissant, suivra le -progrès des richesses; leur stérile abondance, dans des mains plus -avides, fera moins que leur rareté; et toi, malheureux peuple, et ta -postérité, vous aurez péri dans ces mines, épuisées par vos travaux, -sans avoir enrichi l'Europe. Hélas! peut-être même en aurez-vous accru -la misère avec les besoins, et les malheurs avec les crimes.» - - - - -CHAPITRE XXXII. - - -Alonzo, de retour à la ville du soleil, y reçut la réponse d'Ataliba; -elle était conçue en ces mots: «Si le roi de Cusco a oublié la volonté -de son père, celui de Quito s'en souvient. Il désire d'être l'ami et -l'allié de son frère, mais il ne sera jamais au nombre de ses vassaux.» - -Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment où la guerre allait -s'allumer, voulut préparer Huascar au refus de l'Inca son frère; et -l'ayant attiré au temple où étaient les tombeaux des rois: -«Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel privilége ton père est le -seul, entre tous ces rois, qui regarde en face l'image du soleil?--C'est -comme son enfant chéri, lui répondit l'Inca, qu'il a seul cette -gloire.--_Son enfant chéri!_ N'est-ce pas la complaisance et le mensonge -qui l'ont décoré de ce titre?--Tout son peuple le lui a donné, et tout -un peuple n'est point flatteur.--Crois-moi, fais cesser, dit Alonzo, -cette injuste distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas -digne.--Étranger, dit l'Inca, respecte et ma présence et sa -mémoire.--Comment veux-tu, reprit Alonzo, que je respecte un roi que son -fils va demain déclarer insensé, parjure, et sacrilége? N'a-t-il pas -couronné ton frère? n'a-t-il pas violé les lois? Celui dont les derniers -soupirs ont allumé les feux de la guerre civile entre les enfants du -soleil, a-t-il mérité d'avoir place dans le temple du soleil et de le -regarder en face? Ou tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton -crime, ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est résolu de s'en tenir -à la volonté de son père.» - -Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus étonné du frein qu'un -maître habile et courageux lui a mis pour la première fois, que ne le -fut le fier Inca, de l'intérêt puissant qu'opposait Alonzo à sa colère -impétueuse. «Tu as donc reçu, dit-il au jeune Castillan, la réponse de -ce rebelle?--Oui, dit Alonzo, et, grâce au ciel, il est digne, par sa -constance, d'être ton ami et le mien. Je le désavouerais, si, légitime -roi, il se fût rendu tributaire.» - -Huascar, plein de colère, rentra dans son palais. Le ressentiment, la -vengeance, furent les premiers mouvements qui s'élevèrent dans son -coeur. Mais en y cédant, il fallait déshonorer son père, outrager sa -mémoire; c'était, dans les moeurs des Incas, le comble de l'impiété. La -nature se soulevait à cette effroyable pensée; et l'ame d'Huascar, -tour-à-tour emportée par deux sentiments opposés, ne savait, dans le -trouble où elle était plongée, auquel des deux s'abandonner. - -Ce fut dans ce combat pénible que son épouse favorite, la belle et -modeste Idali, le trouva livré à lui-même, et si violemment agité, -qu'elle n'approcha qu'en tremblant. Idali menait par la main le jeune -Xaïra, son fils, destiné à l'empire; et ses yeux, tendrement baissés sur -cet enfant, versaient des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard -triste et sombre, la voit pleurer, lui tend la main, et lui demande le -sujet de ses larmes. «Hélas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'étais -avec mon fils; je caressais l'image d'un époux adoré. Ocello, votre -auguste mère, arrive pâle et désolée, le trouble et l'effroi dans les -yeux. Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu te complais dans -cet enfant, ton unique espérance; tu t'applaudis de sa destinée; mais, -hélas! qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle à l'empire -est mal assuré désormais! Voilà qu'une paix odieuse met la volonté des -Incas à la place de nos lois saintes; et l'exemple une fois donné, tout -leur sera permis. Le caprice d'un homme, l'adresse d'une femme, le -charme de la nouveauté, la séduction d'un moment suffit pour renverser -toutes nos espérances. Le sceptre des Incas passera dans les mains de -celle qui aura surpris un dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le -fils de l'étrangère couronné dans Quito, et reconnu roi légitime, rien -ne peut plus être sacré. Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en -pressant mon fils dans ses bras, puisse ton père, après avoir autorisé -le parjure de ton aïeul, ne pas s'en prévaloir lui-même! Ainsi a parlé -votre mère; et elle demande à vous voir.» - -A l'instant Ocello parut; et aux reproches de l'Inca, qui s'offensait de -ses alarmes, elle ne répondit qu'en l'accablant lui-même des reproches -les plus amers. - -Rivale de Zulma, rivale abandonnée, elle gardait au fils la haine -qu'elle avait eue pour la mère. Le nom d'Ataliba lui était odieux. -L'amour jaloux a beau s'affaiblir avec l'âge; même en mourant, il laisse -son venin dans la plaie: on cesse d'aimer l'infidèle; on ne cesse point -de haïr l'objet de l'infidélité. C'est avec cette haine pour le sang de -Zulma, que la plus fière des Pallas[112] s'efforça d'animer son fils à -la vengeance. - - [112] C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang royal. - -«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à l'orgueil rebelle de -l'usurpateur de vos droits? Venez-vous d'annoncer au monde que les lois -du soleil doivent toutes fléchir devant les volontés d'un homme? que -l'ivresse, l'égarement, le caprice d'un roi fait le sort d'un État? -qu'un père injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel la nature -l'appelle, et en disposer à son gré?» - -«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca, à ces dangereuses -maximes; et si je dissimule l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois -forcé.» Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son -ressentiment. - -«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère, m'en cachent deux, que je -pénètre, et que vous n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour -il vous sera permis de mettre la passion à la place des lois; et déja de -fières rivales partagent entre leurs enfants les débris de votre -héritage et de l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient, -c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre les armes, et la -frayeur d'être vaincu: ainsi du moins va le penser tout un peuple, -témoin de cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront pas. -Le règne de tous vos aïeux a été marqué par la gloire; le vôtre le sera -par une honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé, qu'ils ont -étendu, affermi par leur courage et leur constance, vous, par votre -faiblesse, vous l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence et la -ruine; le sang aura perdu ses droits; et le premier exemple de ce lâche -abandon, c'est mon fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire -d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux, et pour ce dieu lui-même, -dont vous êtes issu, le plus coupable des outrages, n'est-ce pas -d'avilir leur sang? Si votre père eut des vertus, imitez-les: s'il eut -un moment de faiblesse, avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez -cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit par les caresses -d'une femme; et, après cet aveu, faites céder aux lois, qui sont -toujours sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le caprice -passager, que le regret désavoue et condamne.» - -L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait la guerre civile. -«Non, non, dit-elle; allez souscrire à cette paix déshonorante que -l'usurpateur vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir, mettez votre -sceptre à ses pieds. O malheureux enfant! s'écria-t-elle enfin en -embrassant le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût dit qu'un -jour tu aurais à rougir de ton père!» A ces mots, elle s'éloigna. - -L'Inca, mortellement blessé de ces reproches, sortit, et fit dire à -l'instant à l'ambassadeur de Quito, que la guerre était déclarée, et -qu'il se hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il voulût bien le -voir encore; mais ses instances furent vaines, et le soir même il fut -remmené au-delà de l'Abancaï. - - - - -CHAPITRE XXXIII. - - -Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais succès de l'entremise -d'Alonzo. Il s'enferme seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi -superbe, s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir; tu veux ou ma honte -ou ma perte! Le ciel est plus juste que toi, et il punira ton orgueil.» -A ces mots, se précipitant dans les bras du jeune Espagnol: «O mon ami! -dit-il, que de sang tu vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par -l'autre!... Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais la peine suivra le -crime.» - -«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même ardeur que j'implorais la -paix, laisse-moi repousser la guerre; et quelque soit le sort des armes, -permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à tes côtés.» - -«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne veux point t'associer aux -forfaits d'une guerre impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes -de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune homme, pour -commander des parricides. C'est bien assez que j'y sois condamné. Toi -seul, et quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines, vous lisez au -fond de mon coeur. Le reste du monde, en voyant la discorde armer les -deux frères, confondra l'innocent avec le criminel. Laisse-moi ma honte -à moi seul; et ménage tes jours, pour ne partager que ma gloire.» - -Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages voulaient aussi -s'armer pour sa défense. Mais il les refusa de même; et il ne leur -permit, comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner jusqu'aux champs -d'Alausi sur les confins des deux royaumes. - -Cependant, à l'un des sommets du mont Ilinissa, l'Inca de Quito fit -arborer l'étendard de la guerre; et ses peuples, à ce signal, se mirent -tous en mouvement. - -C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils s'assemblent; et les -premiers qui se présentent, sont les peuples de ces campagnes, -qu'enferment, du nord au midi, deux longues chaînes de montagnes: -vallons délicieux, et plus voisins du ciel, que la cime des -Pyrénées[113]. - - [113] Le sol du vallon de Quito est élevé au-dessus du niveau de la - mer de quatorze cent soixante toises, c'est-à-dire plus que le - Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes des Pyrénées. - (M. DE LA CONDAMINE.) - -Du pied du Sangaï, dont le sommet brûlant fume sans cesse au-dessus des -nuages, du mugissant Cotopaxi[114], du terrible Latacunga[115], du -Chimboraço, près duquel l'Émus, le Caucase, l'Atlas, ne seraient que -d'humbles collines[116], du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute -au Chimboraço, tous ces peuples courent aux armes pour la défense de -leur roi. - - [114] Ses éruptions ont été terribles en 1738, 1743, 1744, 1750, et - 1753. En 1753, la flamme s'élevait à cinq cents toises au-dessus du - sommet de la montagne. En 1743, le bruit de l'éruption se fit - entendre à cent vingt lieues. Le volcan a lancé à trois lieues dans - la plaine des éclats de rocher de douze à quinze toises cubes. (M. - DE LA CONDAMINE.) - - [115] En 1738, le tremblement de cette montagne renversa le bourg de - son nom et celui de Hambato. Les habitants furent presque tous - ensevelis sous les ruines. - - [116] La hauteur du Chimboraço est de trois mille deux cent vingt - toises au-dessus du niveau de la mer. - -Des régions du nord s'avancent ceux d'Ibara et de Carangué, peuple -indigent, fourbe et féroce, avant qu'il eût été dompté, mais depuis -heureux et fidèle. Il avait jadis égorgé sur l'autel de ses dieux, et -dévoré dans ses festins les Incas qu'on lui avait laissés pour -l'apprivoiser et l'instruire. Ce crime fut suivi d'un châtiment -épouvantable; et le lac où furent jetés les corps mutilés des -perfides[117], s'est appelé le lac de Sang[118]. - - [117] Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de vingt mille - selon Pedro de Cieça. - - [118] _Yahuar-Cocha._ - -A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile[119], et sillonné de -mille ruisseaux, qui, sous un ciel brûlant, répandent dans les plaines -une salutaire fraîcheur. - - [119] La terre y produit cent-cinquante pour un. - -Des rivages du couchant, depuis Acatamès jusques aux champs de Sullana, -tous les peuples de ces vallées qu'arrosent l'Émeraude, la Saya, le -Dolé, et les rameaux du fleuve dont la rapidité refoule les flots du -golfe de Tumbès, viennent, le carquois sur l'épaule et la lance à la -main, se rendre où l'Inca les appelle; et dès qu'il les voit -assemblés[120] il leur parle en ces mots: - - [120] Ils étaient au nombre de trente mille. - -«Peuple que mon père a soumis par ses bienfaits autant que par ses -armes, vous souvient-il de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son -air vénérable, s'asseoir au milieu de vous, et vous dire: Soyez heureux; -c'est tout le prix de ma victoire? Il est mort ce bon roi; il a laissé -deux fils, et il leur a dit en mourant: Régnez en paix, l'un au midi, et -l'autre au nord de mon empire. Mon frère, alors content de ce partage, a -dit à ce père expirant: Ta volonté sera pour nous une loi sainte. Il l'a -dit, et il se dément, et il prétend me dépouiller de l'héritage de mon -père. Peuples, je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi, si j'ai -tort; si j'ai raison, défendez-moi.--Tu as raison, s'écrièrent-ils d'une -commune voix; et nous embrassons ta défense.--Voilà mon fils, reprit -l'Inca, celui qui me doit succéder, et me surpasser en sagesse; car il -a, comme moi, l'exemple des rois nos aïeux, et de plus il aura le -mien.--Qu'il vive, répondent ces peuples; et quand tu ne seras plus, -qu'il nous rappelle son père.--Venez donc, poursuivit l'Inca, défendre -mes droits et les siens. Mon frère, plus puissant que moi, me dédaigne, -et fait à loisir les apprêts d'une guerre dont sans doute il se flatte -que le signal me fait trembler; je veux le prévenir, avant qu'il ait pu -rassembler ses forces. Demain nous marchons à Cusco.» - -Dès le jour suivant, il s'avance, par les champs d'Alausi, vers les murs -de Cannare, ville célèbre encore par sa magnificence et par ses trésors -enfouis. Les Incas, en la décorant de murs, de palais, et de temples, en -avaient fait une forteresse, pour dominer sur les Chancas. - -Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie, et puissante, embrasse une -foule de peuples. Les uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et de -Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient leurs pères, se -présentent, encore vêtus de la dépouille de leur dieu, le front couvert -de sa crinière, et portant dans les yeux son orgueil menaçant. D'autres, -comme ceux de Sulla, de Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'être -nés, ceux-là d'une montagne, ceux-ci d'une caverne, ou d'un lac, ou d'un -fleuve, à qui leurs pères immolaient les premiers-nés de leurs enfants. -Ce culte horrible est aboli; mais on n'a pu les détromper de leur -fabuleuse origine, et cette erreur soutient leur courage guerrier. - -A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris sans défense, lui firent -demander pourquoi, les armes à la main, il pénétrait dans leur pays? «Je -vais, leur répondit l'Inca, supplier le roi de Cusco de m'accorder son -alliance, et lui jurer, s'il y consent, sur le tombeau de notre père, -une inviolable amitié.» - -Rien ne ressemblait moins à un roi suppliant, que ce prince à la tête -d'une puissante armée; mais on fit semblant de le croire; et, trompé par -les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il vit entrer dans -sa tente l'un des caciques du pays. Ce cacique, qu'avait blessé -l'orgueil de l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce langage: -«Tu crois passer en sûreté chez un peuple à qui tu défends qu'on fasse -injure et violence; apprends que dans un conseil, où je viens -d'assister, on a conspiré contre toi. Je t'aime, parce qu'on m'assure -que tu es affable et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur et -superbe. Il m'a humilié. Je suis fils du lion; je ne veux pas qu'on -m'humilie.» - -Ataliba rendit grâce au cacique, et consulta ses lieutenants sur l'avis -qu'il avait reçu. Ses lieutenants étaient Palmore et Corambé, tous deux -nourris dans les combats, sous les drapeaux du roi son père, et révérés -des troupes, qu'ils avaient aguerries dans la conquête de Quito. -«Prince, lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines où s'élèvent des monceaux -d'ossements ensevelis sous l'herbe; ce sont les restes honorables de -vingt mille Chancas, morts dans une bataille[121] en défendant leur -liberté. Leurs enfants ne sont point des hommes sans courage. -Vainqueurs, nous leur imposerons, je le crois; mais le sort des combats -est trompeur; et celui-là est insensé qui n'en prévoit pas -l'inconstance. J'ose espérer de vaincre, sans me dissimuler que nous -pouvons être vaincus; et alors je les vois, ces peuples, enhardis par -notre défaite, tomber sur une armée éparse et fugitive, et achever de -l'accabler. Ne négligez donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de -Cannare est un point d'appui, de défense, et de ralliement au besoin. Ce -poste, auquel le salut de l'armée est attaché, ne peut être remis en des -mains trop fidèles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est à vous-même à le -garder.» - - [121] Sous le règne de l'Inca Roca: il resta sur la place trente mille - hommes, huit mille du côté des Incas. La plaine Sascahuana, où se - donna cette bataille, fut appelée _Yahuar Pampa_, _Campagne de - sang_. Voyez le chapitre 30. - -L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que l'intention de le laisser en -un lieu sûr; et il le prit pour une offense. «Si ma présence vous fait -ombrage, dit-il à Corambé, vous me connaissez mal. Votre âge, vos -exploits, l'estime de mon père, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai -jamais su la donner à demi. Vous commanderez; je serai votre premier -soldat: on apprendra de moi à vous obéir avec zèle; et si la victoire -est à nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en dérobe le mérite. -Quant au soin de mes jours, ce n'est pas le moment de nous en occuper. -Ce sont mes droits qu'on va défendre; il serait honteux que, sans moi, -l'on combattît pour moi. Ne me parlez donc plus de me tenir loin des -combats.» - -«Non, prince, lui dit Corambé, je vous servirais mal, si je vous croyais -lâche; mais moi, vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire. Vous -vous reprocherez d'avoir fait cette injure au zèle d'un ami, que votre -père a mieux connu.» - -«Ah! généreux vieillard, pardonne, lui dit l'Inca en l'embrassant. J'ai -été un moment injuste. Mais pourquoi vouloir me laisser oisif à l'ombre -de ces murs?» - -«J'y resterai, lui dit Corambé. Laissez-moi trois mille hommes, et ces -vaillants caciques, et cet étranger, qui, comme eux, ne demande qu'à -vous servir.» L'Inca n'hésita point. Alonzo, Capana, le vaillant -Orozimbo, les sauvages, les Mexicains applaudirent tous avec joie, -résolus de verser leur sang pour la défense de l'Inca. Ayant donc laissé -avec eux trois mille hommes d'élite dans les murs de Cannare, il fit -avancer son armée vers les champs de Tumibamba. - - - - -CHAPITRE XXXIV. - - -Cependant le roi de Cusco se hâtait d'assembler ses troupes; et tous les -peuples d'alentour quittaient leurs champs, volaient aux armes, et se -rendaient auprès de lui. - -Des bords de ce lac célèbre[122] où Manco descendit, les peuples -d'Assilo, d'Avancani, d'Uma, d'Urco, de Cayavir, de Mullama, d'Assan, de -Cancola et d'Hillavi, compris sous le nom de Collas, quittent leurs -riants pâturages, où ils adoraient autrefois un bélier blanc, comme le -dieu de leurs troupeaux et la source de leurs richesses. Ils se disent -nés de ce lac que leurs cabanes environnent; et c'est le Léthé, où leurs -ames se replongent après la vie, pour revoir un jour la lumière, et -passer dans de nouveaux corps. - - [122] Le lac de Collao. - -De son côté s'avance la fière et courageuse nation des Charcas. C'est la -raison qui l'a soumise, et non pas la force des armes. Lorsque les Incas -lui annoncèrent qu'ils venaient lui donner des lois, ses jeunes -guerriers, pleins d'ardeur, demandèrent tous à combattre, et à mourir, -s'il le fallait, pour la défense de leur liberté. Les vieillards leur -firent l'éloge de la sagesse des Incas et de leur bonté généreuse; les -armes leur tombèrent des mains; et ils allèrent tous en foule se -prosterner aux pieds de ce fils du soleil qui voulait bien régner sur -eux. - -Plus sage encore avait été le vaillant peuple de Chayanta. Sa réduction -volontaire sous la puissance des Incas est le modèle des bons conseils. -Le prince qui l'allait soumettre, lui fit dire qu'il lui apportait des -lois, des moeurs, une police, un culte, une façon de vivre enfin plus -raisonnable et plus heureuse. «S'il est vrai, répondirent les Chayantas -aux députés, votre roi n'a pas besoin d'une armée pour nous réduire. -Qu'il la laisse sur nos frontières; qu'il vienne, et qu'il nous -persuade; nous lui serons soumis; c'est au plus sage à commander. Mais -qu'il promette aussi de nous laisser en paix, si, après l'avoir entendu, -nous ne voyons pas comme lui, à changer de culte et de moeurs, -l'avantage qu'il nous annonce.» A des conditions si justes, l'Inca vint -presque sans escorte; il parla, il fut écouté; et quand ce peuple eut -bien compris qu'il était utile pour lui de se ranger sous les lois des -Incas, il se soumit et rendit grâces. Tels étaient ces sauvages, que les -Européens n'ont cru pouvoir apprivoiser que par le meurtre et -l'esclavage. - -En plus petit nombre s'avancent les peuples qui, vers l'orient, -cultivent le pied des montagnes inaccessibles des Antis. Leurs aïeux -adoraient d'énormes couleuvres[123], dont ce pays sauvage abonde. Ils -adoraient aussi le tigre, à cause de sa cruauté. Ils en ont abjuré le -culte, mais ils font toujours gloire d'en porter la dépouille, et leur -coeur n'en a point encore oublié la férocité. Chez les Antis, dont ils -descendent, la mère, avant de présenter la mamelle à son nourrisson, la -trempe dans le sang humain, afin qu'ayant sucé le sang avec le lait, les -enfants en soient plus avides. - - [123] Elles ont jusqu'à vingt-cinq et trente pieds de longueur. - -Du côté du nord, se replient vers les bords de l'Apurimac, les peuples -de Tumibamba, de Cassamarca, de Zamore, et cette nation farouche, dont -les murs ont gardé le nom du Contour[124], le dieu de ses pères. Un -panache des plumes de cet oiseau terrible[125] distingue les enfants de -ses adorateurs, et flotte sur leur tête altière. - - [124] Cuntur-Marca. - - [125] Il est noir et blanc comme la pie. La nature lui a refusé des - serres; mais il a le bec si dur et si fort, que d'un seul coup il - perce le cuir d'un taureau. Ses ailes déployées ont plus de vingt - pieds d'étendue. Deux de ces oiseaux suffisent pour tuer un taureau, - et pour le dévorer. - -Après eux vient l'élite des peuples de Sura, pays fertile, où germe -l'or; de Rucana, où la beauté semble être un des dons du climat, tant la -nature en est prodigue; et des champs de Pumalacta[126], autrefois -repaire sauvage des lions que l'homme adorait. - - [126] Dépôt du lion. - -Des plaines du couchant se rassemblent en foule les vaillants peuples -d'Imata, de Collapampa, de Quéva, par qui l'empire fut sauvé de la -révolte des Chancas[127], et qui portent encore les marques de leur -gloire. Ces marques sont pour eux les mêmes que pour les enfants du -soleil[128]. - - [127] Sous l'Inca Roca. _Voyez_ les chapitres 30 et 34. - - [128] Les cheveux coupés, les oreilles percées, et la frange _Lautu_ - sur le front. - -Enfin venaient les habitants des riches vallées d'Yca, de Pisco, -d'Acari, de Nasca, de Rimac, docilement soumis; et ceux d'Huaman, plus -rebelles, mais enfin réduits à leur tour. Lorsqu'on leur avait proposé -de recevoir le culte et les lois des Incas, ils avaient répondu qu'ils -adoraient la mer, divinité féconde et libérale; qu'ils ne défendaient -point aux peuples des montagnes d'adorer le soleil, qui leur faisait du -bien, et dont la chaleur tempérait l'âpreté de leurs froids climats; -mais que pour eux qu'il consumait, et dont il brûlait les campagnes, ils -n'en feraient jamais leur dieu; qu'ils étaient contents de leur roi -comme de leur divinité, et qu'au prix de leur sang ils étaient résolus à -les défendre l'un et l'autre. La guerre fut longue et terrible; mais -l'ennemi, pour les réduire, ayant fait couper les canaux qui arrosaient -leurs sillons arides, la nécessité fit la loi; et la douce équité du -règne des Incas justifia leur violence. - -Ces nations à peine étaient rendues sous les murailles de Cusco, -lorsqu'on apprit que le roi de Quito s'avançait vers Tumibamba. Huascar -voulait aller l'attendre au passage du fleuve qui baigne ces campagnes. -Mais la fortune le servit mieux que la prudence et le conseil. - -Ataliba avait passé le fleuve; et sur la colline opposée il voulait -établir son camp. Le jour penchait vers son déclin. L'armée de Quito -avait fait une longue marche; et le soldat, excédé de fatigue, n'eût -demandé que le repos. Mais ranimé par la voix de l'Inca, il montait la -colline avec sécurité. Tout-à-coup, sur la cime, se présente en colonne -l'armée du roi de Cusco. A la vue de l'ennemi, elle se déploie; à -l'instant le signal du combat se donne. L'avantage du lieu, du nombre, -sur des troupes déja vaincues par l'épuisement de leurs forces, rendit -leur courage inutile. Ceux de Quito, vingt fois ralliés et rompus, ne -durent leur salut qu'aux ombres de la nuit, qui favorisa leur retraite. -Il fallut repasser le fleuve; et le roi, qui voulut en personne protéger -ce passage, s'étant laissé envelopper, fut pris et enlevé par l'ennemi. - -Huascar dédaigna de le voir. «Il aura le sort d'un rebelle, dit-il; -qu'on le garde avec soin dans le fort de Tumibamba.» - -Ce désastre porta la désolation dans l'armée du roi captif. Tout le camp -était en tumulte. Le fils d'Ataliba y courait éperdu, et criait à ces -peuples en leur tendant les bras: «Mes amis! rendez-moi mon père.» Sa -douleur, son égarement, redoublaient encore la tristesse dont les -esprits étaient frappés. - -Palmore affligé, mais tranquille, va au-devant de Zoraï, et le ramenant -dans sa tente, lui dit: «Prince, modérez-vous; rien n'est désespéré. Vos -peuples sont fidèles. Votre père est vivant. Il vous sera rendu.--Vous -me flattez, dit le jeune homme tremblant de frayeur et de joie.--Je ne -vous flatte point; il vous sera rendu, dit le vieillard. Allez, et -donnez à vos peuples l'exemple de la fermeté.» - -La nuit vint; un silence morne, répandu dans toute l'armée, marquait la -consternation. Palmore seul, enfermé dans sa tente, veillant et -méditant, se disait à lui-même: «Que ferai-je? Si par la force je tente -de délivrer mon roi, je connais bien son ennemi, il le fera périr plutôt -que de le rendre; et si je laisse voir de l'irrésolution, de la -faiblesse, et de la crainte, le découragement s'empare de l'armée: elle -va tout abandonner.» - -Comme il était plongé dans ses tristes pensées, un vieux soldat se -présente à lui. «Me reconnais-tu? lui dit-il. J'ai combattu sous tes -enseignes dans la conquête de Quito. Tu vois encore mes cicatrices. -Quand le cacique de Tacmar fut vaincu, pris, et enfermé dans le fort de -Tumibamba, je fus l'un de ses gardes. On vint pour l'enlever; et par une -longue caverne, on allait percer sa prison. L'entreprise fut découverte; -et Tacmar, réduite à se rendre, obtint que son cacique fût mis en -liberté. La paix fit oublier la guerre; et l'on négligea de combler le -chemin creusé sous le fort: seulement d'épais mangliers en dérobent -l'entrée; mais elle m'est connue; et si la prison de l'Inca est, comme -je le crois, la prison du cacique, je ne veux que dix hommes d'un -courage éprouvé, pour le délivrer cette nuit.» - -Palmore applaudit à son zèle, lui dit de se choisir lui-même des -compagnons dignes de lui, et dans le plus profond silence il les voit -s'éloigner du camp; mais il passe la nuit dans les plus cruelles -alarmes. Il craint, il espère, il médite l'incertitude, l'apparence, le -danger de l'événement. Il y va de la liberté et de la vie de son roi. Il -l'aura sauvé ou perdu. Ce moment fatal en décide. - -Cependant le roi de Quito gémit sous le poids de ses chaînes, plus -tourmenté par la pensée de ses peuples et de son fils, que par le -sentiment de son propre malheur. - -Tout-à-coup, au milieu de ces réflexions où son ame était abymée, il -entend un bruit souterrain. Il écoute; ce bruit approche. Il sent frémir -la terre sous ses pas. Il recule, il la voit s'écrouler. A l'instant -s'élève, comme d'un tombeau, un homme qui, sans lui parler, lui fait le -geste du silence, et l'ayant saisi par la main, l'entraîne dans l'abyme -qui vient de s'ouvrir devant lui. Ataliba, sans résistance, se livre à -son guide; il le suit, et, à l'issue de la caverne, il se voit entouré -de soldats qui lui disent: «Venez, prince; vous êtes libre. Venez; vos -peuples vous attendent. Rendez-leur la vie et l'espoir.--Je suis libre! -et par vous! O mes libérateurs, leur dit-il en les embrassant, que ne -vous dois-je pas! Serai-je assez puissant pour vous récompenser jamais? -Achevez. Il s'agit de frapper les esprits par l'apparence d'un prodige. -Cachez-leur que c'est vous qui m'avez délivré.» Ils lui promettent le -silence; et, à la faveur de la nuit, Ataliba passe le fleuve, arrive -dans son camp, et pénètre sans bruit jusqu'à la tente de Palmore. - -Le vieillard, qu'avait épuisé le tourment de l'inquiétude, en revoyant -son maître, se jette à ses genoux. L'Inca le relève et l'embrasse. -«Soldats, que l'un de vous, sans bruit, coure annoncer au prince le -retour de son père,» dit Palmore; et l'instant d'après arrive, dans -l'égarement de la surprise et de la joie, ce fils si tendre et si chéri. -Les transports mutuels du jeune Inca et de son père furent interrompus, -au réveil de l'armée, par les cris d'une multitude empressée à revoir -son roi. Il parut; les cris redoublèrent: «Le voilà, c'est lui, c'est -lui-même. Il est libre. Il nous est rendu. - -Oui, peuple, dit Ataliba, le soleil mon père a trompé la vigilance de -mes ennemis. Il m'a fait échapper des murs qui m'enfermaient. Ma -délivrance est son ouvrage.» - -A ce récit, la multitude ajoute (car elle aime à exagérer l'objet de son -étonnement), elle ajoute qu'Ataliba, pour s'échapper de sa prison, a été -changé en serpent[129]. Ce bruit vole de bouche en bouche. On le croit, -et on le publie comme un signe éclatant de la faveur du ciel. - - [129] Ce trait-là est d'après l'histoire. - -«Palmore, dit le roi, voilà bien le moment de surprendre mes ennemis, et -de réparer ma disgrâce.» - -«Non, prince, non, lui dit Palmore, vous ne vous exposerez plus. C'est -assez des frayeurs que cette nuit nous a causées. Allez vous joindre à -ceux qui défendent Cannare, et me renvoyez Corambé.» Le roi céda à ses -instances; et il fit appeler son fils. - -«Prince, lui dit-il, je vous laisse sous la conduite de mes amis, et -sous la garde de mes peuples. Souvenez-vous de vos aïeux. Ils portèrent -dans les combats une sage intrépidité. Imitez leur prudence, ou plutôt -consultez celle des chefs qui vous commandent. Une sage docilité pour -les conseils de ceux que les ans ont instruits, est la prudence de votre -âge. Mes amis, dit-il à Palmore et aux guerriers qui l'entouraient, je -vous le confie, et sur lui je vous donne les droits d'un père. Adieu, -mon fils; reviens digne de toute ma tendresse.» A ces mots, pressant -dans ses bras ce jeune homme, dont la beauté, noble avec modestie, et -fière avec douceur, était l'image de la vertu dans l'ingénue -adolescence, le roi laissa échapper quelques larmes; et fixant sur -Palmore et sur les caciques un regard qui leur exprimait toute l'émotion -de son coeur paternel, il leur remit son fils, et détourna les yeux. - - - - -CHAPITRE XXXV. - - -Tandis qu'Ataliba, pour retourner à Cannare, traversait les champs de -Loxa, la révolte des Cannarins venait d'éclater. Tout un peuple -environnait la citadelle, et menaçait de couper les canaux des fontaines -qui l'abreuvaient. L'extrémité était pressante. Pour forcer ce peuple -aguerri à lever le siége, il fallait sortir des murs, et l'attaquer, au -risque d'être enveloppé et d'être accablé sous le nombre. - -Alors parut le plus étonnant des phénomènes de la nature. L'astre adoré -dans ces climats s'obscurcit tout-à-coup au milieu d'un ciel sans nuage. -Une nuit soudaine et profonde investit la terre. L'ombre ne venait point -de l'orient; elle tomba du haut des cieux, et enveloppa l'horizon. Un -froid humide a saisi l'atmosphère. Les animaux, subitement privés de la -chaleur qui les anime, de la lumière qui les conduit, dans une -immobilité morne, semblent se demander la cause de cette nuit inopinée. -Leur instinct qui compte les heures, leur dit que ce n'est pas encore -celle de leur repos. Dans les bois, ils s'appellent d'une voix -frémissante, étonnés de ne pas se voir; dans les vallons, ils se -rassemblent et se pressent en frissonnant. Les oiseaux, qui, sur la foi -du jour, ont pris leur essor dans les airs, surpris par les ténèbres, ne -savent où voler. - -La tourterelle se précipite au-devant du vautour, qui s'épouvante à sa -rencontre. Tout ce qui respire est saisi d'effroi. Les végétaux -eux-mêmes se ressentent de cette crise universelle. On dirait que l'ame -du monde va se dissiper ou s'éteindre; et dans ses rameaux infinis, le -fleuve immense de la vie semble avoir ralenti son cours. - -Et l'homme!... ah! c'est pour lui que la réflexion ajoute aux frayeurs -de l'instinct le trouble et les perplexités d'une prévoyance -impuissante. Aveugle et curieux, il se fait des fantômes de tout ce -qu'il ne conçoit pas, et se remplit de noirs présages, aimant mieux -craindre qu'ignorer. Heureux, dans ce moment, les peuples à qui des -sages ont révélé les mystères de la nature! Ils ont vu sans inquiétude -l'astre du jour, à son midi, dérober sa lumière au monde; sans -inquiétude ils attendent l'instant marqué où notre globe sortira de -l'obscurité. Mais comment exprimer la terreur, l'épouvante dont ce -phénomène a frappé les adorateurs du soleil! Dans une pleine sérénité, -au moment où leur dieu, dans toute sa splendeur, s'élève au plus haut de -sa sphère, il s'évanouit! et la cause de ce prodige, et sa durée, ils -l'ignorent profondément. La ville de Quito, la ville du soleil, Cusco, -les camps des deux Incas, tout gémit, tout est consterné. - -A Cannare, une horreur subite avait glacé tous les esprits. Les -assiégés, les assiégeants avaient le front dans la poussière. Alonzo, -tranquille au milieu de ces Indiens éperdus, observait avec un -étonnement mêlé de compassion, ce que peuvent sur l'homme l'ignorance et -la peur. Il voyait pâlir et trembler les guerriers les plus intrépides. -«Amis, dit-il, écoutez-moi. Le temps presse; il est important que votre -erreur soit dissipée. Ce qui se passe dans le ciel n'est point un -prodige funeste. Rien de plus naturel: vous l'allez concevoir, vous -allez cesser de le craindre.» Les Indiens, que ce langage commence à -rassurer, prêtent une oreille attentive; et Alonzo poursuit. «Lorsqu'à -l'ombre d'une montagne, vous ne voyez point le soleil; sans vous en -effrayer, vous dites: La montagne me le dérobe; ce n'est pas lui, c'est -moi qui suis dans l'ombre; il est le même dans le ciel. Eh bien, au lieu -d'une montagne, c'est un globe épais et solide, un monde semblable à la -terre, qui dans ce moment passe au-dessous du soleil. Mais ce monde, qui -suit sa route dans l'espace, va s'éloigner; et le soleil va reparaître -plus beau, plus brillant que jamais. N'ayez donc plus de peur d'une -ombre passagère, et profitez de l'épouvante dont vos ennemis sont -frappés.» - -Le caractère de l'erreur, chez les peuples du Nouveau-Monde, est de -n'avoir point de racines. Elle tient si peu aux esprits, que le premier -souffle de la vérité l'en détache. Ils l'ont prise sans examen, ils -l'abandonnent sans résistance. Alonzo, par le seul moyen d'une image -claire et sensible a détrompé tous les esprits, et a ranimé tous les -coeurs. On vit en effet le soleil qui, comme un cercle d'or brillant au -bord de l'ombre, commençait à se dégager. «Quoi! ce n'est donc ni -défaillance, ni colère dans notre dieu?» s'écrièrent-ils. A ces mots, -Corambé achevant de dissiper leur crainte: «Soldats, dit-il, j'ai déja -vu arriver ce qu'il nous annonce. Il est plus éclairé que nous. -Hâtez-vous donc, prenez vos armes, sortons, et chassons ces rebelles que -la frayeur a déja vaincus.» - -Aux cris des assiégés, qui, dès le crépuscule du jour renaissant, -s'élançaient hors des murs de la citadelle, les Cannarins -s'abandonnèrent à une terreur insensée. On fit main basse sur leur camp; -un instant le mit en déroute; et le soleil, éclairant ces campagnes, les -vit jonchées de mourants et de morts. - -Alonzo, dans cette sortie, n'avait point quitté Capana; et à la tête des -sauvages, ils achevaient de dissiper les bataillons qu'ils avaient -rompus, lorsqu'ils virent de loin un autre combat s'engager. «Voilà, je -crois, dit Alonzo, une troupe de nos amis, sur qui les Cannarins se -vengent. Volons à leur secours.» Ils traversent la plaine avec la -rapidité d'un vent orageux; et un tourbillon de poussière marque la -trace de leurs pas. Ils arrivent. C'était le roi, c'était l'Inca -lui-même, qu'une vaillante escorte environnait, et défendait contre une -foule d'ennemis. - -Au bandeau qui lui ceint la tête, à l'éclat de son bouclier, et plus -encore à son courage, Alonzo reconnaît le roi de Quito. L'éclair fend le -nuage avec moins de vîtesse que le glaive du Castillan n'entr'ouvre -l'épais bataillon qui presse Ataliba. Celui-ci voit Alonzo, et croit -voir la victoire. Il ne se trompait pas. Leur efforts réunis enfoncent, -repoussent, renversent tout ce qui s'oppose à leurs coups. - -Dès que les Cannarins, dispersés devant eux, ont pris la fuite, Ataliba, -se jetant dans les bras d'Alonzo: «Qu'il m'est doux, lui dit-il, ô mon -ami, de te devoir ma délivrance! Mais je suis blessé. Je te laisse le -soin de rallier mes troupes. Fais grâce aux vaincus désarmés.» A ces -mots, pâle et chancelant, il se fit porter dans le fort. - -Sa blessure était douloureuse, mais elle ne fut pas mortelle. La gomme -du mulli, ce baume précieux, dont la nature a fait présent à ces -climats, comme pour expier le crime d'y avoir fait germer l'or, ce -baume, versé dans la plaie, en fut la guérison, et rendit ce malheureux -prince à la vie et à la douleur. - -Corambé porta dans le camp la nouvelle de la victoire de l'Inca sur les -Cannarins. Mais Palmore voulut attendre qu'elle fût répandue dans le -camp ennemi, et qu'elle y eût jeté l'alarme. Alors il s'y rendit -lui-même; et parlant au roi de Cusco: «L'Inca ton frère, lui dit-il, t'a -demandé la paix; et tu lui as déclaré la guerre. Il est venu au-devant -de la guerre, et il demande encore la paix. Un moment d'imprudence qui -t'a donné sur nous l'avantage d'une surprise, ne nous a point -découragés, et ne doit point t'enorgueillir. Nous souhaitons la paix, -uniquement par amour de la paix, et par la juste horreur que nous fait -la guerre civile. Inca, pèse bien ta réponse. Nos lances sont baissées, -nos arcs sont détendus, la flèche de la mort repose dans le carquois; -songe, avant qu'elle soit tirée, aux malheurs qu'un mot de ta bouche -peut prévenir, ou peut causer. C'est ici sur-tout que la parole est -meurtrière, et que la langue d'un roi est un dard à cent mille pointes. -Tu réponds au soleil ton père du sang de ses enfants et de celui de tes -sujets. L'égalité, l'indépendance, mais la concorde et l'union, voilà ce -que le roi ton frère me charge de t'offrir et de te demander.» - -Le monarque lui répondit, que les Incas ses aïeux n'avaient jamais reçu -la loi. Palmore, en gémissant, lui dit: «Eh bien, tu le veux!... A -demain.» Et il retourna dans son camp. - -L'aube du jour vit les deux armées se déployer dans la campagne. C'était -la première fois, depuis onze règnes, qu'on voyait arborer, dans les -deux camps, l'étendard de Manco. C'est le gage de la victoire; et le -centre, où il est placé, est le point le plus important de l'attaque et -de la défense. - -Loin de ce centre périlleux, et sur une éminence, du côté de Cusco, -étincelle, aux rayons du jour, le trône d'Huascar, porté par vingt -caciques, et ombragé d'un pavillon de plumes de mille couleurs. Huascar, -du haut de ce trône, domine sur la campagne, et semble présider au sort -du combat qui va se donner. - -Les deux armées, d'un pas égal, marchent l'une à l'autre; et soudain le -cri de guerre de ces peuples, ce mot formidable, _Illapa_[130], répété -par cent mille voix, fait retentir les bois et les montagnes. A ce cri -redoublé se joint le sifflement des flèches qui vont se tremper dans le -sang. - - [130] On a déja dit que ce mot signifiait _l'éclair, le tonnerre, et - la foudre_. - -Mais bientôt les carquois s'épuisent; et la flèche, dès ce moment, fait -place au javelot, qui, lancé de plus près, porte des coups plus assurés. -Bientôt on voit les bataillons flottants s'éclaircir et se resserrer -pour remplir et cacher leurs vides. La douleur étouffe ses cris, la mort -est farouche et muette; et pour ne pas donner à l'ennemi la joie -d'entendre de honteuses plaintes, l'Indien renferme en lui-même jusques -à ses derniers soupirs. - -Au javelot succèdent la hache et la massue: armes terribles chez des -peuples à qui le fer et le salpêtre, ces présents des furies, sont -encore inconnus. Jusques-là une égale intrépidité avait rendu le combat -douteux: la victoire, incertaine entre les deux armées, planant sur le -champ de bataille, trempait, des deux cotés, ses ailes dans le sang. -Mais le moment de la mêlée fit voir quel avantage avaient des peuples -aguerris sur des peuples long-temps paisibles. Ce que l'armée de Cusco -avait de plus vaillant défendait la colline. Le reste, composé de -pasteurs amollis dans une douce oisiveté, avait l'avantage du nombre, -qui ne peut balancer long-temps celui de la valeur. De nouveaux -bataillons se présentaient en foule à la place de ceux qui, rompus et -défaits, tournaient le dos à l'ennemi; mais ils succombaient à leur -tour. Pas à pas ceux de Quito s'avancent, et menacent d'envelopper le -corps qui défend l'étendard. Le roi de Cusco voit de loin fléchir le -centre de son armée; il détache de la colline l'élite des peuples -guerriers qui gardaient sa personne. C'est ce qu'attendait Corambé; et -tandis que ce corps détaché vole au centre, lui-même, avec des -bataillons qu'il a choisis et réservés, il marche droit à la colline, -enfonce l'enceinte affaiblie du trône de l'Inca, s'ouvre par le carnage -un chemin sanglant jusqu'à lui, le fait prendre vivant, le fait charger -de liens, et l'entraîne. - -Aussitôt mille cris funestes avertissent de ce malheur. Le bruit s'en -répand dans l'armée, et y porte le désespoir. Tout s'épouvante et se -disperse. On ne voit que des peuples désolés, éperdus, jeter leurs armes -et s'enfuir. La douleur, le trouble, l'effroi leur interdit même la -fuite: ils tombent épars dans la plaine, et vaincus, ils n'ont plus -d'espoir qu'en la clémence des vainqueurs; mais c'est vainement qu'ils -l'implorent. Plus de pitié: l'aveugle rage transporte ceux d'Ataliba. -Les deux vieillards qui les commandent, ont beau leur crier de cesser, -d'épargner le sang; le sang coule et ne peut les rassasier. Jamais ils -ne croiront avoir assez vengé la perte qui les rend furieux et barbares. -Leur prince, le fils de leur roi, Zoraï ne vit plus. O père infortuné! -que tu vas pleurer ta victoire! - -A l'attaque de l'étendard, Zoraï s'avançait à la tête des siens, qu'il -animait par son exemple. A sa jeunesse, à sa beauté, au feu de son -courage, tous les coeurs se sentaient émus. L'ennemi, le voyant -s'exposer à ses coups, l'admirait, le plaignait, oubliait de le -craindre, et aucun n'osait le frapper. Un seul, et ce fut l'un des -féroces Antis, au moment que le jeune prince, au fort de la mêlée, -venait de saisir l'étendard, lui lance une flèche homicide. Le caillou -dont elle est armée lui perce le sein. Il chancelle: ses Indiens -s'empressent de le soutenir, mais, hélas! inutilement. Le feu de ses -regards s'éteint, l'éclat de sa beauté s'efface, le frisson de la mort -commence à se répandre dans ses veines. Tel, sur le bord d'une forêt, un -jeune cèdre, déraciné par un coup de vent furieux, ne fait que se -pencher sur les cèdres voisins, qui le soutiennent dans sa chûte. On le -croirait encore vivant; mais la langueur de ses rameaux et la pâleur de -son feuillage annoncent qu'il est détaché de la terre qui l'a nourri. -Tel, appuyé sur ses soldats, parut le jeune Inca, mortellement blessé. -«O mon père! dit-il d'une voix défaillante, ô quelle sera ta douleur! -Amis, achevez. Que mon sang lui ait au moins acquis la victoire. Vous -envelopperez mon corps dans ce drapeau qui m'a coûté la vie, pour -dérober aux yeux d'un père une image trop affligeante, et pour le -consoler, en l'assurant que je suis mort digne de lui.» - -Le cri de la douleur, le cri de la vengeance retentissaient autour du -jeune prince. «Non, dit-il, c'est assez de vaincre; je ne veux point -être vengé. Je suis Inca, et je pardonne.» On l'emporte loin du combat, -dont la fureur se renouvelle; et peu d'instants après, soulevant sa -paupière vers les montagnes de Quito, il prononce encore une fois le -nom, le tendre nom de père, et il rend le dernier soupir. C'est dans ce -moment même que des cris lamentables annoncent à ceux de Cusco que leur -roi vient d'être enlevé. - -D'un côté l'épouvante, de l'autre côté la fureur, ne présentent -dès-lors, dans les champs de Tumibamba, que la déroute et le carnage. -Cusco fut prise et saccagée; l'aîné des frères de son roi, le vaillant -et sage Mango, qui la défendait, vit enfin qu'il fallait périr, ou -céder: il fit sa retraite en combattant, et se sauva vers les montagnes. -A peine la fière Ocello, la belle et touchante Idali, avec cet enfant -précieux[131] que sa naissance avait destiné à l'empire, eurent le temps -de s'échapper; et les généraux d'Ataliba, après des efforts inouis pour -faire cesser le ravage, rallièrent enfin leurs troupes sur le bord de -l'Apurimac. - - [131] Xaïra. - - - - -CHAPITRE XXXVI. - - -C'est là que frémissait Huascar, sous une garde inexorable. Palmore et -Corambé, en entrant dans sa tente, se prosternent, selon l'usage, et, -par des paroles de paix, tâchent de l'adoucir. Il soulève à peine sa -tête; et d'un oeil indigné regardant ses vainqueurs: «Traîtres, dit-il, -rompez mes chaînes, ou trempez vos mains dans mon sang. C'est insulter à -mon malheur, que de mêler ainsi le respect à l'outrage. Si je suis roi, -rendez-moi libre; alors vous vous prosternerez. Mais si je ne suis qu'un -esclave, que ne me foulez-vous aux pieds?» - -A peine il achevait ces mots, que son oreille fut frappée de cris et de -gémissements. «Tu n'es pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba -vient de perdre son fils.--Ah! je le verrai donc pleurer, s'écria -Huascar avec une joie inhumaine. Puisse le ciel lui rendre tous les maux -qu'il m'a faits.» - -Les peuples de Quito, rassemblés dans leur camp, ont demandé à voir le -corps du jeune prince, que l'on dérobait à leurs yeux; et ce sont leurs -cris de douleur et de rage qu'on vient d'entendre. On les appaise, on -les retient, on les engage à repasser le fleuve; et la marche de cette -armée victorieuse et conquérante ressemble à la pompe funèbre d'un jeune -homme, que sa famille, dont il aurait été l'espoir, accompagnerait au -tombeau. La consternation, le deuil et le silence environnaient le -pavois où le prince était étendu, enveloppé dans cette enseigne, triste -et glorieux monument de sa valeur. Après lui, le roi de Cusco, porté sur -un siége pareil, jouissait au fond de son coeur, de la calamité -publique. - -Les deux généraux d'Ataliba accompagnaient le lit funèbre, l'oeil morne, -le front abattu, oubliant qu'ils venaient de conquérir un empire, et ne -pensant qu'à la douleur dont ce malheureux père allait être frappé. - -«Hélas! disait Palmore, il nous l'a confié; il l'attend; ses bras -paternels seront ouverts pour l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps -glacé que nous allons lui rendre! Comment paraître devant lui?» - -«Il est homme, dit Corambé; son fils était mortel: je le plains; mais, -au lieu de flatter sa faiblesse, je veux lui donner le courage de -résister à son malheur. Laissez-moi devancer l'armée, et le voir, avant -que le bruit de cette mort soit répandu.» - -Ataliba, guéri de sa blessure, mais faible encore et languissant, avait -eu le chagrin d'apprendre que la défaite des Chancas ne l'avait que trop -bien vengé. Il gémissait sur sa victoire, roulant dans sa pensée, avec -inquiétude, les dangers qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis, et -ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrivée de Corambé. -Surpris, impatient d'apprendre quel sujet peut le ramener, il ordonne -qu'on l'introduise. Corambé paraît devant lui. «Inca, lui dit-il, c'en -est fait; l'empire est à toi sans partage: tes ennemis sont tous -détruits ou désarmés: Huascar est le seul qui te reste; il est captif, -on te l'amène.» - -A peine il achevait ces mots, Ataliba, transporté de joie, se lève, -l'embrasse, et lui dit: «Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et -de celui qui te seconde; mais ce prodige a passé mon attente et les -voeux que j'osais former. Achève de mettre le comble au bonheur de ton -roi. Il est père; il ressent les alarmes d'un père. Où est mon fils? où -l'as-tu laissé? pourquoi n'est-il pas avec toi?--Ton fils... il a vu des -dangers dont le plus courageux s'étonne.--Et sans doute il les a bravés? -Réponds. Ce silence est terrible.--Que te dirai-je, hélas! pour la -première fois il voyait l'horreur des batailles. La nature a des -mouvements que la vertu ne peut dompter.--Ciel! qu'entends-je? Il a fui! -il s'est couvert de honte! il a déshonoré son père!--Eût-il mieux valu -qu'exposé à une mort inévitable, il s'y fût livré?--Plût au ciel!--Eh -bien, console-toi. Il s'est comblé de gloire, et il est mort digne de -toi.--Il est mort!--Ton armée te l'apporte en pleurant: il en fut -l'amour et l'exemple. Jamais, dans un âge si tendre, on n'a montré tant -de valeur.» - -Ce coup terrible pénétra jusqu'au fond de l'ame d'un père; mais il la -soulagea, même en la déchirant. Il tombe accablé de douleur; et alors -deux sources de larmes coulent de ses yeux. «Ah! cruel, par quelle -épreuve, disait-il, vous avez préparé mon coeur à la constance! Vous -avez pu calomnier mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher enfant! -pardonne: des larmes éternelles expieront mon erreur. La gloire même de -ta mort ne me la rend que plus cruelle. Jour désastreux! combat funeste! -ah! c'est ainsi que le ciel venge le crime d'une guerre impie: les -vaincus, les vainqueurs en partagent la peine horrible; et sa colère les -confond.» - -Il fallut prendre, pour ce père affligé, le soin de son nouvel empire. -Cette riche et vaste conquête, fruit des travaux de onze règnes, et -qu'il avait faite en un jour, Cusco, réduite sous ses lois, son rival -même prisonnier et mis en son pouvoir, rien ne le touche. Il demande son -fils. Le cortége s'avance. Le corps enveloppé dans l'enseigne fatale est -déposé sous ses yeux. L'Inca le regarde en silence. Il fait signe au -cortége et à sa cour de s'éloigner. On lui obéit; et seul au fond de son -palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme; il approche, et d'une -main tremblante il soulève le voile, il découvre ce corps sanglant; il -jette un cri, et se renverse, comme frappé du coup mortel. Immobile et -glacé lui-même, il est sans couleur et sans voix; et quand il a repris -ses sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne tout entier. -Cent fois il embrasse son fils, cent fois, collant sa bouche sur ses -lèvres éteintes, et de son sein pressant ce coeur qui ne bat plus contre -le sien, il demande au ciel de pouvoir le ranimer, en expirant lui-même. -Tantôt, contemplant la blessure, il lave de ses pleurs le sang qui s'en -est épanché; tantôt ses regards immobiles, fixés sur les yeux de son -fils, semblent y rechercher la vie. «Ah! dit-il, si ce corps glacé -pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir! Hélas! plus -d'espérance! Ils sont fermés ces yeux; ils le sont pour jamais. Ses -grâces, sa beauté, ses vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un -fils qui faisait ma gloire et ma félicité, voilà ce qui me reste!» C'est -ainsi qu'oubliant ses prospérités, son triomphe, il s'abymait dans sa -douleur. - -Après qu'elle fut épuisée, et que la nature affaiblie fut tombée de cet -accès dans un stupide abattement, ce père malheureux se laissa détacher -des tristes restes de son fils. Ses amis, et sur-tout Alonzo, essayaient -de le consoler. «Ah! laissez-moi, disait-il, payer à la nature le tribut -d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur, j'en ai épuisé les -délices; l'amertume est au fond, je veux m'en abreuver. Mon fils, mon -cher fils m'a donné tant de douces illusions! tant de flatteuses -espérances! La douleur suit la joie; hélas! elle sera plus longue. C'est -sans retour, c'est pour jamais que la joie a quitté mon coeur.» - -On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir, des moyens de la -conserver. «Qu'en ferais-je, dit-il, de cette puissance accablante? -Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense, pour être sans -cesse et par-tout présent à ses besoins? Qu'on m'amène mon frère. Oui, -je veux l'appaiser; je veux que, témoin de mes larmes, il en soit -touché, qu'il me plaigne, et qu'il me trouve encore plus malheureux que -lui.» - -Huascar, chargé de liens, parut devant Ataliba. «Vois, lui dit ce père -affligé, vois, cruel, ce que tu me coûtes.--Il te sied bien, répond le -farouche Huascar, de me reprocher une mort, quand dix mille Incas -égorgés sont les victimes de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois; -mais est-ce là ce que tu pleures? Va voir le meurtre qu'on a fait des -peuples sujets de tes pères, Cusco, ses palais et ses temples regorger -du sang des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses murs -saccagés, ses campagnes, qui ne sont plus que des tombeaux; et pleure -ton fils, si tu l'oses.» - -Ces terribles mots étouffèrent dans le coeur d'Ataliba le sentiment de -son propre malheur: le roi prit la place du père. Il regarde ses -lieutenants, et les interroge des yeux. Leur silence même est l'aveu de -ce qu'il vient d'entendre. «Il est donc vrai, dit-il, et par une aveugle -fureur on m'a rendu exécrable à la terre! Cela seul manquait à mes -maux.» Alors, renversé sur son trône, et détournant les yeux pour ne pas -voir la lumière, il reste dans l'accablement, et ne respire que par de -longs sanglots. «Jusqu'à l'instant où ton fils a péri, lui dit Palmore -avec tristesse, j'ai pu commander à tes peuples; mais, du moment qu'ils -l'ont vu tomber, leur douleur, transformée en rage, n'a plus connu de -frein. Punis-les, si tu veux, de l'avoir trop aimé; ou pardonne à leur -désespoir, dont la cause n'est que trop juste, et dont l'excuse est dans -ton coeur. Ils ont vengé ton fils, comme l'aurait vengé son père.» - -«Huascar, reprit Ataliba après un long et douloureux silence, voilà les -excès effroyables où se portent les nations, lorsque une fois la -discorde et la guerre ont rompu les noeuds les plus saints, et chassé -des coeurs la nature. Étouffons ces fureurs dans nos embrassements. -Reprends ton sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes malheurs.» - -Huascar indigné le repousse, et lui dit: «Va, meurtrier de ma famille, -va régner sur des morts, t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en -contemplant des massacres et des débris. Tel est l'empire que tu -m'offres. Je ne veux de toi que la mort. Garde tes présents, ta pitié; -garde les fruits de tes forfaits; qu'ils en éternisent la honte; et que, -pour mieux te détester, les malheureux que je te laisse soient condamnés -à t'obéir.» - -«Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que tu m'imputes ne sont pas -les miens, tu le sais; mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au -temps à la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai détesté la -guerre, que je t'ai demandé la paix, que je te la demande encore, plus -pénétré, plus accablé que toi des maux que nous nous sommes faits. Alors -tu retrouveras ton frère tel que tu le vois aujourd'hui, traitable, -humain, sensible et juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il -est vrai; mais n'ayant qu'à vouloir, pour cesser de l'être. Le jour même -que, sur l'autel du soleil notre père, tu consentiras, avec moi, à nous -jurer une alliance et une paix inviolable, ton trône, ton empire, tout -te sera rendu.» - - - - -CHAPITRE XXXVII. - - -La citadelle de Cannare fut la prison du roi captif. Le vainqueur y -laissa une garde fidèle sous le sévère Corambé. Il envoya Palmore -gouverner en son nom les états de Cusco; et lui, rendant, sur son -passage, aux vallons de Riobamba, de Muliambo, d'Iliniça, les laboureurs -qu'il en avait tirés, il retourne à Quito sans pompe, accompagné du lit -funèbre qui portait son malheureux fils. - -L'arrivée d'Ataliba fut le tableau le plus touchant d'une désolation -publique. Sa famille éplorée vient au-devant de lui; un peuple nombreux -l'accompagne: mais aucune voix ne s'élève pour féliciter le vainqueur, -on n'est occupé que du père; et si la nuit dérobait à ses yeux tout ce -peuple qui l'environne, aux gémissements échappés à travers un vaste -silence, il se croirait dans un désert, où quelques malheureux égarés et -plaintifs implorent le secours du ciel. - -Dans cette foule, et au milieu de la famille de l'Inca, paraît une femme -éperdue. Ses voiles déchirés, sa tête échevelée, son sein meurtri, ses -yeux égarés, sa pâleur, les convulsions de la douleur dans tous les -traits de son visage, ses mains qu'elle tend vers le ciel, tout annonce -une mère, et une mère au désespoir. - -Du plus loin que l'Inca la voit, il descend de son siége, il va -au-devant d'elle; et la recevant dans ses bras: «Ma bien-aimée, lui -dit-il, le soleil notre père a rappelé ton fils; il dispose de ses -enfants. Heureux celui que l'innocence, la vertu, la gloire, l'amour -accompagnent jusqu'au tombeau! Il a fait la moisson, il quitte le champ -de la vie. Ton fils a peu vécu pour nous, mais assez pour lui-même: il -emporte avec lui ce que les ans donnent à peine, et ce qu'un instant -peut ravir, les regrets et l'amour du monde. Affligeons-nous de lui -survivre: l'homme à plaindre est celui qui pleure, et non pas celui qui -est pleuré. Mais, par un excès de douleur, n'accusons pas la destinée; -ne reprochons pas au soleil d'avoir repris un de ses dons.» Vérités -consolantes pour de moindres douleurs, mais trop faible soulagement pour -le coeur d'une mère! Elle demande à voir son fils; on apporte à ses -pieds ce que la mort lui en a laissé; et à l'instant, avec un cri qui -part du fond de ses entrailles, elle se jette sur ce corps inanimé, elle -l'embrasse, elle le serre étroitement, elle l'inonde de ses larmes, -jusqu'à ce qu'elle-même, étouffée, expirante, elle ait perdu le -sentiment de la vie et de la douleur. - -L'Inca, dans les bras d'Alonzo, sentait rouvrir, à cette vue, toutes les -plaies de son coeur; le jeune homme mêlait ses larmes aux larmes de son -ami; et les neveux de Montezume, témoins de la désolation d'une auguste -famille, pensaient à leurs propres malheurs. - -Aciloé (c'était le nom de cette mère infortunée) fut portée dans son -palais; et l'Inca se rendit au temple, où le corps de son fils, arrosé -de parfums, fut déposé, en attendant le jour destiné à ses funérailles. - -Après un humble sacrifice pour rendre grâces au soleil, l'Inca sortit du -temple; et sous le portique, où son peuple l'environnait, il éleva la -voix et demanda silence. «Ma cause était juste, dit-il, et notre dieu -l'a protégée; mais l'aveugle ardeur de mes troupes à nous venger, mon -fils et moi, a déshonoré ma victoire; et c'est moi qui porte la peine -des excès commis en mon nom. Peuple, je veux bien expier ce qu'on a fait -d'injuste et d'inhumain. Mais c'est assez pour votre roi d'être -malheureux; n'achevez pas de l'accabler en le croyant coupable. Il ne -l'est point. J'étais expirant à Cannare, lorsqu'on y a versé tant de -sang; j'étais éloigné de Cusco, lorsqu'on l'a saccagée; et j'ai détesté -ces fureurs. Je vous conjure, au nom du dieu qui m'en punit, de m'en -épargner le reproche. Puisse mon nom être effacé de la mémoire des -hommes, avant qu'on y ajoute le surnom de cruel! Le roi mon frère, que -le sort a mis entre mes mains, sera, malgré lui-même, un exemple de ma -clémence. Cependant si le cri de la calamité retentit jusqu'à vous, et -s'il vous fait entendre qu'Ataliba fut violent et sanguinaire; ô mon -peuple! élevez la voix, et répondez qu'Ataliba fut malheureux.» - -Le soir même, avec Alonzo, soulageant son ame oppressée: «Mon ami, lui -dit-il, tu sais toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient; -l'événement a passé mes craintes; et dans cet abyme de maux, je vois -trop s'accomplir mes funestes pressentiments. Vouloir la guerre, c'est -vouloir tous les crimes et tous les malheurs à-la-fois. Dire à des -meurtriers, qu'on assemble pour l'être, d'user de modération, c'est dire -aux torrents des montagnes de suspendre leur chûte et de régler leur -cours. Aucun roi ne sera jamais plus résolu que je l'étais à réprimer -l'emportement et les abus de la victoire; et voilà cependant que des -millions d'hommes me regardent comme un fléau.» - -«Hélas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en proie à ses passions, est si -faible contre lui-même et si peu sûr de se dompter! comment pourrait-il -s'assurer d'une multitude effrénée, à qui lui-même il a donné l'affreuse -liberté du mal! Mais tout cet empire est témoin que l'inflexible roi de -Cusco vous a forcé de tirer le glaive. Ne vous accablez point vous-même -d'un injuste reproche; et si les malheureux que la guerre a faits, vous -accusent, laissez à vos vertus répondre de votre innocence, et repoussez -l'injure par la clémence et les bienfaits.» - -Ces mots consolants relevèrent le courage d'Ataliba; et sa douleur fut -suspendue jusqu'au jour qu'il avait marqué pour les funérailles de son -fils. C'était la fête du soleil, lorsque, repassant l'équateur, il -rentre dans notre hémisphère, et revient donner le printemps et l'été -aux climats du nord. C'était aussi la fête de la paternité. - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - - -Après les cantiques, les voeux, et les offrandes accoutumées, le -monarque, assis sur son trône, au milieu d'un parvis[132] immense, ayant -à ses pieds les caciques, et les vieillards, juges des moeurs[133], voit -s'avancer les pères de famille, qui mènent, chacun devant soi, leurs -enfants parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent devant -l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui porte en ses mains un -faisceau de palmes, les distribue à ceux de ses enfants qui ont -fidèlement rempli les saints devoirs de la nature. Ces palmes sont les -monuments de la piété filiale. Tous les ans, chacun des enfants, dont -l'obéissance et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à son trophée; et -de ces palmes réunies, qu'il recueille dans sa jeunesse, il compose le -dais du siége paternel, d'où lui-même il dominera un jour sur sa -postérité. Ce siége est dans chaque famille comme un autel inviolable: -le chef a seul le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent, -rappelant ses vertus, disent à ses enfants: Obéissez à celui qui sut -obéir; révérez celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort -s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable trophée, il y -rend le dernier soupir; et, au moment de sa sépulture, ses enfants -détachent ses palmes, pour en ombrager son tombeau. La menace la plus -terrible d'un père à son fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que -fais-tu, malheureux? Si tu es indigne de mon amour, tu n'auras point de -palmes sur ta tombe.» C'est donc là le signe et le gage que chaque père -vient donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance, du zèle, et -de l'amour de ses enfants. - - [132] Cette place s'appelait _Cuci-pata_, lieu de réjouissance. - - [133] _Lacta-Camayu_ était le nom de ces magistrats. - -Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces pieux devoirs, la palme lui -est refusée. Le père, en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de -l'accuser. Une plainte sincère et tendre échappe à regret de sa bouche; -et si le sujet en est grave, l'enfant rebelle est exilé de la maison de -son père. Condamné, durant son exil, à la honte d'être inutile, attachée -à l'oisiveté, il n'est admis à la culture ni du domaine du soleil, ni -des champs de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, et des -infirmes; le champ même qui nourrit son père est interdit à ses profanes -mains. Ce temps d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux jeune -homme en compte les moments; et on le voit, seul, étranger à ses amis, à -sa famille, errer sans cesse autour de la demeure paternelle, dont il -n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait avec l'année -révolue, rentrait ce jour-là même en grâce; les décurions[134] le -ramenaient devant le trône du monarque; son père lui tendait les bras en -signe de réconciliation; à l'instant il s'y précipitait avec la même -ardeur qu'un malheureux, long-temps agité sur les mers par les vents et -par les tempêtes, embrasse le rivage où le jettent les flots. Dès-lors -il était rétabli dans tous les droits de l'innocence; car on ne -connaissait point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter au coupable -puni tout espoir de retour dans l'estime des hommes. La faute une fois -expiée, il n'en restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, en était -effacé. - - [134] _Chinca-Camayu_, qui a charge de dix. - -Après que la clémence et la sévérité ont donné d'utiles leçons, le -monarque prend la parole. «Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je -suis père; je le suis encore avec vous: vos enfants sont les miens. Et -la royauté est-elle autre chose qu'une paternité publique? C'est là le -titre le plus auguste que le soleil, père de la nature, ait pu donner à -ses enfants. Je viens donc, comme le garant de vos droits, vous les -confirmer; mais je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous en -instruire: car vos devoirs fondent vos droits, et vos bienfaits en sont -les titres. La vie est un présent du ciel, qui seul la dispense à son -gré. Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige opéré par vous, et -sachez où vous commencez à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant -reçu des mains de la nature le nouveau né de votre sang, et l'ayant -remis dans les bras de celle qui doit le nourrir, vous veillez sur les -jours et de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer leur repos -et de pourvoir à leurs besoins. Jusques-là même encore vous ne faites -pour eux que ce que font pour leurs petits le vautour, le serpent, le -tigre, les plus cruels des animaux. Ce qui, dans l'homme, distingue et -consacre la paternité, c'est l'éducation, c'est le soin de semer, de -cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli soi-même, l'expérience, -le seul gain de la vie, et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule -nous dédommage de la peine d'avoir vécu. Former, dès l'âge le plus -tendre, par votre exemple et vos leçons, une ame honnête, un coeur -sensible, un citoyen docile aux lois, un époux, un ami fidèle, un père à -son tour révéré, chéri de ses enfants, un homme enfin selon le voeu de -la nature et de la société: ce sont là vos devoirs, vos bienfaits et vos -titres; c'est là ce qui fonde vos droits. - -«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature n'a prolongé la faiblesse -et l'imbécillité de l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux -dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le besoin, une longue et -douce habitude d'en dépendre et de les aimer. Si elle eût voulu le -dispenser de ce tribut d'amour et de reconnaissance, elle l'eût pourvu -des moyens de vivre indépendant presque aussitôt qu'il serait né, et de -se suffire à lui-même. Sa longue enfance est dénuée de force et -d'intelligence; sa faiblesse n'a pour ressource ni l'agilité, ni la -ruse, ni la finesse de l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour -forcer l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble qu'elle ait -voulu l'abandonner à leurs soins, pour leur en laisser le mérite, et -qu'elle ait consenti à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute -leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, en lui refusant -tout, elle supplée à tout par l'amour paternel. Rappelez-vous donc votre -enfance; et tout ce qui vous a manqué dans ce long état de faiblesse, -pour vous dérober aux besoins, aux périls qui vous assiégeaient, songez -que c'est de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature, en vous -jetant parmi les écueils de la vie, s'est reposée sur leur amour du soin -de vous en garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur tendresse -vigilante, c'est de vous avoir éclairés sur les moyens de vivre heureux; -c'est de vous avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de l'équité, -de la raison, de la sagesse. Sans les soins qu'ils ont pris de vous, -vous seriez sauvages, stupides, féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos -parents, pour vous avoir appris l'usage du don de la vie, dont -l'innocence fait le charme, et dont la vertu fait le prix.» - -A ces mots, des larmes de joie et d'amour coulent de tous les yeux. Les -enfants, aux genoux des pères, s'attendrissent et rendent grâces; les -pères, en les embrassant, s'applaudissent de leurs bienfaits. L'Inca, -témoin de ce spectacle, sent plus vivement que jamais la perte de son -fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans tes fureurs, je -partagerais l'allégresse et la gloire de ces bons pères. Il serait là, -il aurait reçu de ma main la première palme. Qui la méritait mieux que -lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots lui étouffaient la voix. -Il fut quelques instants muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il -enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne veux pas qu'il soit frustré de ce -dernier tribut d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra la -voix gémissante d'un père; il me plaindra d'être privé de lui.» - -On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté le lit funèbre où -reposait le corps de Zoraï. «Peuple, s'écria le monarque en s'y -précipitant, le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà le plus -tendre, le plus respectueux, le plus aimable des enfants. Oui, depuis sa -naissance, il l'a été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des -jouissances délicieuses, des espérances encore plus douces, et tout ce -que l'ame d'un père peut éprouver de joie et de consolation, tel était -le prix de mes soins, et le présage du bonheur qui vous attendait sous -son règne. Il était impossible qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi. -Le goût du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité lui -étaient naturels. Il n'estimait dans la gloire que la compagne de la -vertu; il détestait le mensonge comme le complaisant du vice; il adorait -la vérité. Magnanime sans faste, et modeste avec dignité, il était -simple, et il aimait tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans sa -naissance que la destination et que le dévouement de sa vie au bonheur -du monde; et le nom de fils du soleil, loin de l'enorgueillir, -l'humiliait sans cesse, en lui faisant sentir le poids des devoirs qu'il -lui imposait. Si quelqu'un des jeunes Incas se montre plus digne que moi -de régir cet empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent, de vous -remplacer sur le trône; c'est à moi de le lui céder. Jugez, s'il eût -fait des heureux. Vous l'auriez été sous son règne; et son père, encore -plus heureux, serait mort sans inquiétude dans les bras d'un tel -successeur. Un Dieu juste n'a pas voulu que cette ame sensible ait vu -les crimes et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste. Mon fils -eût arrosé de larmes ce trophée de ma victoire, cet étendard qu'on a -trempé dans un déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, moi, le -plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux prince. Soumettons-nous, -et allons lui rendre les tristes honneurs du tombeau.» - -Alors le monarque, à la tête de sa famille et de son peuple, accompagna -le corps de son fils jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut -placé en face de l'image du soleil, ayant à ses pieds l'étendard qui lui -avait coûté la vie, et dans sa main la palme de l'amour filial. - -Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha des yeux; et ne -l'ayant point aperçue, il en fut pénétré d'effroi. - -Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. «Mon ami, lui dit-il, -mes tristes devoirs sont remplis. Il est temps que le père cède la place -au roi, et que je me mette en défense contre cet ennemi terrible dont tu -nous as menacés. C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton expérience, -ta valeur, voilà mon espoir.--Je le remplirai, dit Alonzo; et plût au -ciel que la défense et le salut de cet empire ne dût te coûter que mon -sang! Je le verserais avec joie.--O mon ami! qu'ai-je donc fait, lui dit -l'Inca en l'embrassant, pour avoir mérité de toi un zèle si noble et si -tendre?...» A ces mots, on vient dire au roi que le grand-prêtre du -soleil demande à lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible, -chercher dans le sommeil un soulagement à ses peines, et aux -pressentiments terribles dont il venait d'être frappé. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - - -Pour une ame abandonnée à l'orage des passions, l'incertitude est le -plus grand des maux. Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et -de la crainte, le courage n'a point de prise; la résolution même d'être -malheureux n'a point de terme où se fixer. - -Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue et pénible nuit. Enfin, le -sommeil, par pitié, laissait tomber quelques pavots sur sa paupière -appesantie. Un bruit le frappe; il se lève, et, à la faible lueur du -crépuscule du matin, il voit paraître un vieillard vénérable, le front -couvert de cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres, mais -conservant dans sa douleur un air noble et majestueux. «Je suis le père -de Cora, lui dit-il. Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que -j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, et laisse-nous les maux -que tu nous fais. Tu as porté l'opprobre et la mort dans une famille -innocente, qui, sans toi, le serait encore.» A ces mots, le vieillard -sentit ses genoux qui ployaient sous lui, et il tomba de défaillance. -Alonzo, pâle et frémissant, lui tend les bras, et le relève. «Parlez, -lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur suis-je la cause?--Cruel! -peux-tu le demander? peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un père? -Tu nous annonçais des vertus: la bonté, la candeur, étaient peintes sur -ton visage; le crime et la trahison se cachaient au fond de ton coeur. -Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, hélas! pour avoir pu -se sauver de tes artifices, ma fille vient de me révéler le parjure et -le sacrilége qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle n'a pu cacher -qu'elle allait être mère; et demain notre honte éclate: demain, elle, sa -mère, et moi, ses soeurs, ses frères innocents, nous serons menés au -supplice. La solitude, l'infamie, une éternelle stérilité, marqueront la -place où ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous n'aurons pas -même un tombeau. Va-t'en: ma fille t'en conjure. La malheureuse t'aime -encore; et, en me confiant le secret de son ame, elle m'a fait promettre -de ne le point trahir. Mais elle craint que ta douleur ne te décèle et -ne t'accuse; et le seul prix qu'elle demande de sa mort, dont tu es la -cause, c'est que tu n'en sois pas témoin.» - -Tandis que l'Indien parlait, le remords et le désespoir déchiraient le -coeur d'Alonzo. Ses yeux attachés à la terre, ses cheveux hérissés -d'horreur, son immobilité stupide, tout annonçait un criminel condamné -par son juge; et son juge était dans son coeur. Il tombe aux pieds du -vieillard, et, d'une voix étouffée, il prononce à peine ces mots: «O mon -père! tu sais mon crime; sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré -moi? Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et l'égarement m'ont -livré ta fille mourante, et l'ont fait tomber dans mes bras? J'atteste -mon Dieu et le tien, que dans ce péril effroyable mon unique résolution -était de la sauver. Nous nous sommes perdus, et nous t'avons perdu -toi-même. Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein, voilà mon épée. -Frappe; venge-toi.--Me venger! Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que -la vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint le crime, et ne -soulage que les méchants? Va, ton sang ne racheterait ni la mère ni les -enfants. Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. Laisse-moi -du moins l'innocence: tout le reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je -le crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand tu le serais, nous -avons dans le ciel un Dieu pour juger et punir.» - -«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables, tu me confonds... Et -l'opprobre, et la mort, et le dernier supplice, seraient le prix de tes -vertus! Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente que toi!... -Non, vous ne mourrez point. Ne me méprise pas assez pour croire que je -veuille me cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai tout, -j'embrasserai votre défense, je vous tirerai de l'abyme où je vous ai -précipités, ou bien j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner -avec ta femme et tes enfants.» - -«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle contre les lois et -contre les remords qui suivraient le parjure? J'ai promis au soleil de -rester soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont pour moi des liens -plus forts que ne seraient des chaînes. Un Inca n'en connaît point -d'autres; et je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point engagé sous -ces lois redoutables, éloigne-toi; donne à ma fille la consolation de te -savoir hors de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.--Va, dit -Alonzo pénétré de respect, de douleur et de reconnaissance, va lui jurer -que jamais son amant ne l'abandonnera. Je suis époux et père. Il n'est -point de danger au-dessus d'un courage à-la-fois animé par l'amour et -par la nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard encore -frémissant. «Mon père, lui dit-il, mon père, embrasse-moi, ou perce-moi -le coeur. Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe dans son -sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; et des torrents de larmes se -confondent dans leurs adieux. - -Cependant le bruit se répand que l'asyle des vierges a été profané; que -l'une d'elles a violé ses voeux; qu'elle porte le fruit d'un amour -sacrilége; et que le soleil, irrité de ce parjure abominable, en demande -l'expiation. Un crime inoui jusque alors remplit d'horreur tous les -esprits. Les malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être il est la -cause, les feux de la guerre civile allumés entre les deux frères, tout -le sang qu'elle a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône -enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce long amas de crimes et de -calamités se retrace à-la-fois comme des signes de colère, que le -soleil, en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés. On craint même -qu'un dieu jaloux ne soit pas encore appaisé, et ne se venge sur tout un -peuple de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le peuple le plus -doux, le plus humain de l'univers, criait vengeance au nom d'un Dieu -dont il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il eut appris -que le pontife avait dénoncé la criminelle au tribunal suprême; que déja -l'on creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher. - - - - -CHAPITRE XL. - - -Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages; et ce deuil sombre de -la nature ajoutait encore à l'effroi dont tous les coeurs étaient -frappés. Le roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. Une -multitude tremblante environnait le trône; et à travers les flots de ce -peuple assemblé, le pontife, les prêtres, les ministres des lois, se -faisant ouvrir un passage, amenèrent devant l'Inca la jeune et timide -prêtresse. Son père accablé de douleur, sa mère pâle et défaillante, -deux soeurs plus jeunes, aussi belles, trois frères, l'espérance d'une -auguste famille, victimes de la même loi, venaient tous s'offrir au -supplice. - -Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible et tremblante, -tomba sans force et sans couleur en paraissant devant son juge. On la -ranime; il l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut, dit-elle, -dans cette nuit horrible, où le volcan menaçait d'ensevelir ces murs: ma -frayeur me précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon malheur et -mon crime. Fils du soleil, s'il est possible d'en adoucir la peine, -écoute la nature qui réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que -j'implore ta clémence: il faut que je meure, je le sais. Mais regarde un -père, une mère, des soeurs, des frères innocents; c'est pour eux seuls -qu'en mourant je demande grâce.» - -Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans un moment d'égarement -et de terreur, ma fille a été faible, imprudente et fragile: c'est au -Dieu qui voit dans les coeurs à la juger; mais c'est à moi d'accuser -l'auteur de sa perte. Ce premier coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a -dévoué ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en victime. Dans -le moment du sacrifice j'ai entendu gémir son coeur; et, religieusement -cruel, le mien s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes, je l'ai -vue se précipiter dans le sein de sa mère, y chercher un asyle contre la -violence du pouvoir paternel; et moi, sans pitié, sans remords, j'ai -consommé le parricide. Son crime, hélas! son premier crime fut de -m'obéir; son respect, son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau -de ma fille. Je la traîne au supplice!» En prononçant ces mots, le -vieillard embrassait sa fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son -coeur se brisait de douleur; et les larmes de sang qui coulaient de ses -yeux, inondaient le sein de Cora. Tous les coeurs étaient déchirés. - -Le monarque attendri lui-même, mais contraint par la loi à user de -rigueur, poursuit, et ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son -complice. - -Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule réponse; mais les -instances de son juge la forcèrent enfin de prononcer ces mots: «Fils du -soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la loi? La loi me -condamne à la mort; j'y traîne avec moi ma famille. N'est-ce pas assez? -Te faut-il encore un nouveau parricide? Veux-tu que, portant dans la -tombe, où je vais descendre vivante, le fruit de mon funeste amour, -j'accuse encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir mes -entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant épouvanté s'arracher des -flancs de sa mère?» - -Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression la plus terrible; -et, sans insister davantage, il ordonnait, en gémissant, au dépositaire -des lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup Alonzo -fendre la foule et se précipiter au pied du trône de l'Inca. «C'est moi -qui suis le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente: ne punis -que son ravisseur.» A cette vue, à ces paroles que le désespoir animait, -le roi frémit, le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora tremblante -et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant, je n'aurai donc pu le -sauver!--Non, reprit Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai -mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir ni résister à son -malheur.» - -L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui dit-il, notre culte n'est -pas le vôtre; vous ne connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est -un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je n'ai pas droit de punir. -Éloignez-vous. Nos lois n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes -imprudent, mais vous n'êtes point criminel, à moins que vous n'ayez usé -de violence; et Cora seule a droit de vous en accuser.--Non, non, -dit-elle; un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée à lui. Cesse, -Alonzo, cesse de t'imputer mon crime. Tu me fais mourir mille -fois.--Loin de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle vous -déclare innocent.--Puis-je l'être, s'écrie Alonzo, après avoir égaré sa -jeunesse, après avoir creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous -allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! Elle s'ouvre cette -tombe effroyable, elle s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je -suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son père, sa mère, tous -les siens vont périr; et moi, l'auteur de tant de maux, juste ciel, je -suis innocent! Inca, ton amitié pour moi t'a mis un bandeau sur les -yeux; et tu ne veux pas voir mon crime. Plus juste que toi, je le sens, -et je m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses victimes d'un amour -insensé, pardon! Je n'aurai pas du moins la honte et la douleur de vous -survivre; et si je vous mène à la mort, je vous devancerai; j'irai sur -ce bûcher me livrer le premier aux flammes. Là, ce fer qui devait -défendre un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus digne d'appeler -mon ami, ce fer me percera le coeur. Je ne demande, avant ma mort, que -la grâce d'être entendu. - -«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec fermeté. Reçu dans la cour -de l'Inca, honoré de sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai -jamais eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis jeune, ardent, -trop sensible. J'ai vu Cora, mon coeur s'est enflammé pour elle; mais -j'ai respecté son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où la montagne -mugissante lançait un déluge de feu, où le ciel embrasé, où la terre -tremblante n'offraient par-tout que les horreurs de mille morts -inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers les débris des murs -de l'enceinte sacrée, j'ai cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora. - -«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas cédé comme elle? Est-ce -assez d'une loi pour étouffer en nous les sentiments de la nature, pour -en vaincre les mouvements? Vous exigez de la jeunesse la froideur d'un -âge avancé! Vous exigez de la faiblesse le triomphe le plus pénible de -la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition qui vous commande, au -nom d'un Dieu, d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous que le Dieu -que vous adorez est à vos yeux la bonté même? Quoi! le soleil, la source -de la fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait un crime de -l'amour! Et l'amour n'est lui-même que l'émanation de cet astre qui vous -anime. C'est ce même feu répandu au sein des métaux et des plantes, dans -les veines des animaux, et sur-tout dans le coeur de l'homme, c'est ce -feu que vous adorez dans son intarissable source. Vous condamnez son -influence; et parce qu'une vierge innocente, faible, et craintive, aura -cédé aux mouvements les plus naturels, les plus doux d'un coeur que le -ciel lui a donné, son père, sa mère, ses soeurs, ses frères, seront -condamnés à mourir avec elle au milieu des supplices! Non, peuple, j'en -atteste votre Dieu et le mien, car le soleil en est l'image: ces -horreurs ne peuvent lui plaire; et la loi qui vous les commande ne -saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle vous vient de quelque -roi jaloux, superbe, et tyrannique, qui attribuait à son dieu un coeur -comme le sien. - -«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse un crime d'être -mère, et qu'il fallait, pour expier ce crime, les supplices les plus -affreux; on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de le croire! -Ah! peuple, on avait dit de même à vos aïeux que leurs dieux, le -serpent, le vautour, et le tigre, demandaient qu'une mère versât sur -leurs autels le sang de l'innocent qu'elle allaitait; et, comme vous, -pieusement crédule, la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli ce -culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore plus insensé.» - -Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu, et comme si ce Dieu avait -parlé par sa bouche: «Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par -d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du ciel, d'avec l'erreur, -qui vient des hommes. Jetez les yeux sur la nature: voyez son ordre et -son dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet ordre immuable -établi par lui-même, il y a conformé ses lois. Et qu'importe à l'ordre -éternel le voeu qu'a fait imprudemment une jeune et faible mortelle de -sécher, comme une plante oisive, dans la langueur de la stérilité? -Est-ce là ce qu'en la formant lui a recommandé la nature? Voyez, dit-il -en saisissant les voiles de Cora, et en les déchirant avec une audace -imposante, voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son Dieu sur -elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez le droit, le devoir -sacré d'être mère. C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui n'a -rien fait en vain.» - -Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure confus, élevé dans la -multitude, annonça la révolution qui se faisait dans les esprits; et le -monarque saisit l'instant de la décider sans retour. «Il a raison, -dit-il; et la raison est au-dessus de la loi. Non, peuple, il faut que -je l'avoue, cette loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses -successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu dont elle vengerait -l'injure; ils se sont trompés. L'erreur cesse; la vérité reprend ses -droits. Rendons grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous éclaire, et -nous fait révoquer une loi inhumaine. C'est un bienfait trop signalé, -pour ne pas effacer une malheureuse imprudence. Que les prêtresses du -soleil n'aient plus d'autre lien qu'un zèle pur et libre; et que celle -qui désavoue la témérité de ses voeux, en soit dès l'instant dégagée. Un -Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve à regret; et ses autels ne -sont pas faits pour être environnés d'esclaves.» - -Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de détruire un abus -funeste, et de conserver un ami. Le vieillard, père de Cora, se -prosterne, avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout le peuple, les -mains au ciel, pousse des cris de joie; Alonzo triomphant se jette aux -pieds de son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras de sa mère, -ses yeux, obscurcis d'un nuage, n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant -se dévouer pour elle, le trouble, l'attendrissement, la frayeur, -l'avaient accablée. Froide, tremblante, inanimée, laissant ployer sous -elle ses genoux défaillants, elle s'était penchée dans le sein de sa -mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière fois, n'avait pas eu la -cruauté de la rappeler à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du -sein des pères, des mères, et de tout un peuple attendri, s'éleva -jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui ranima ses sens. Elle revient du -sommeil de la mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans les -bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en l'embrassant: «Vis, chère -amante; tu es à moi; la loi fatale est abolie.--Que dis-tu? que fais-tu? -Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse mourir.--Non, tu vivras, -reprit Alonzo. La nature et l'amour l'emportent; les saints noms de père -et de mère ne sont plus un crime pour nous.» A ces mots, Cora, dans -l'excès de la surprise et de la joie, soupire, serre dans ses bras son -amant, son libérateur; et, trop faible pour soutenir une révolution si -violente et si soudaine, succombe une seconde fois. - -Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse à les voir, à se -réjouir avec eux. Un père, une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent -encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend avec peine l'usage de -la vie et du sentiment; le trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant, -qui craint de la voir expirer, la joie et le ravissement du peuple qui -les environne, forment un spectacle si doux, que le roi, les Incas, les -héros mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. Amazili, sur-tout, et -son fidèle Télasco en jouissent avec transport. «Ah! Télasco, disait -cette fille charmante, que ces amants vont être heureux! Ils passent, -comme nous, de l'excès du malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont -bien s'aimer!--Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel a fait pour eux deux -coeurs tout semblables aux nôtres.» - -La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec les Incas, étant rentré -dans le palais, Cora et son amant sont appelés, et le prêtre leur parle -ainsi: «Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, ne peut exiger -la contrainte; et j'ai la joie, avant de descendre au tombeau, de voir -du nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, qui n'était pas digne -de lui. Mais devant lui la sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut -qu'en sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre les noeuds.--Ah! -le ciel et la terre me sont témoins, s'écrie Alonzo, que je suis l'époux -de Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle a reçu ma foi; que -mes jours sont à elle; et que mon devoir le plus saint est de mériter -son amour. Seulement je demande, sages et vertueux Incas, que nous -voyions, de votre culte ou de celui de ma patrie, quel est le plus digne -du Dieu que l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous n'aurons -plus qu'un même autel; et ce sera au pied de cet autel, sous les yeux de -l'Être suprême, que la religion sanctifiera les voeux de la nature et de -l'amour.» - - - - -CHAPITRE XLI. - - -La superstition[135], qui par toute la terre va traînant ses chaînes -sacrées, dont elle charge les nations, frémit de rage, en voyant abolir -la seule loi qu'elle eût dictée aux adorateurs du soleil. Mais pour s'en -consoler, elle jeta les yeux sur l'Europe, où elle dominait, sur -l'Espagne, où elle avait placé le siége affreux de son empire. Son -triomphe s'y préparait, on y allait célébrer sa fête abominable, lorsque -le vaisseau de Pizarre, ayant franchi les vastes mers, entra dans ce -golfe[136] célèbre par où l'Océan s'est ouvert un passage jusqu'aux -bords de l'Égypte et de la Scythie. - - [135] Le fanatisme est la frénésie du zèle. La superstition est le - délire de la piété. L'un est la maladie des esprits violents, - l'autre celle des ames faibles. Tous les deux outragent la religion, - l'un par ses fureurs, et l'autre par ses craintes. - - [136] Le golfe de Cadix. - -Ce grand homme, tout occupé de l'importance de ses desseins, en méditait -profondément les difficultés effrayantes. L'une de ces difficultés était -l'état de sa fortune. Le peu d'or qu'il avait recueilli de sa première -course, s'était perdu et dissipé dans les mains de ses compagnons. Son -entreprise, qui d'abord avait passé pour insensée, n'avait plus aucun -partisan. La confiance était perdue; et les secours en dépendaient. Il -fallait, pour la ranimer, l'éclat de la faveur du prince. Mais quelle -horreur la cour d'Espagne ne devait-elle pas avoir des ravages, des -cruautés qui s'exerçaient en Amérique! Ces brigands, ces fléaux de -l'Inde n'étaient-ils pas en exécration à leur patrie, épouvantée des -excès qu'ils avaient commis? Un jeune roi, sur-tout, que la cupidité -n'avait pas corrompu encore, devait les détester; et dans l'opinion -qu'il avait de ces coeurs féroces, il allait confondre celui qui -solliciterait le droit d'imiter leur exemple, et de rendre odieux son -règne aux peuples d'un autre hémisphère. Le cri plaintif de la nature, -le cri de la religion, ses ministres tonnants, et lançant l'anathème sur -les profanateurs qui la rendaient complice de leurs sacriléges fureurs; -c'est là ce que Pizarre roulait dans sa pensée, lorsqu'un vent -favorable, l'amenant vers les bords de la fertile Andalousie, le fit -entrer dans le port de Palos, dans ce port d'où était parti l'intrépide -Colomb, quand, sur la foi d'un nautonnier que les tempêtes avaient -instruit[137], il était allé découvrir ce malheureux Nouveau-Monde. - - [137] En 1484, Alonzo Sanchès de Huelua, en allant des Canaries à - Madère, avait été, dit-on, poussé sur la côte de Saint-Domingue. Il - revint à Tercère, n'ayant plus avec lui que quatre de ses - compagnons. Dans cette île, un fameux pilote, Génois de naissance, - appelé Christophe Colomb, leur donna l'asyle. Ils moururent tous - dans sa maison; et ce fut, dit-on, sur leurs mémoires qu'il - entreprit la découverte de l'Amérique. - -Pizarre, en abordant, prit soin de mander à Truxillo (c'était le lieu de -sa naissance) la nouvelle de son retour; et il se rendit à Séville. Le -jeune roi y tenait sa cour; et Pizarre, pour observer les moeurs et le -génie de cette cour nouvelle, arrivait inconnu. Tout lui parut changé -dans sa déplorable patrie. En la revoyant, il gémit. - -Le premier objet de son étonnement fut la solitude des villes et -l'abandon des campagnes, où la contagion semblait avoir passé. «Eh quoi! -se disait-il à lui-même, est-ce pour se jeter dans les déserts du -Nouveau-Monde, qu'on a quitté des champs si fertiles, si fortunés?» Il -ne fut pas moins interdit de la réserve austère et de la gravité -mystérieuse et taciturne de ce peuple, autrefois brillant, ingénieux, -plein de candeur et de franchise, noble jusques dans ses plaisirs, et -magnifique dans ses fêtes. La tristesse, l'abattement étaient peints sur -tous les visages; la défiance était dans tous les yeux; la crainte avait -resserré tous les coeurs. - -A peine arrivé dans Séville, il veut la parcourir; et il la voit plongée -dans le silence et dans le deuil. Il se trouve au milieu d'une place -publique, lieu vaste et décoré avec magnificence par les temples et les -palais dont il était environné. Au centre un grand bûcher s'élève, et -non loin du bûcher, un trône resplendissant de pourpre et d'or. A cet -appareil imposant, il s'arrête. Il voit arriver un peuple nombreux sans -tumulte, et gardant un silence morne, tel que l'impose la terreur. Il -interroge autour de lui; il demande quel sacrilége, quel parricide on va -punir avec tant de solennité, et si le roi vient présider au supplice -des criminels, comme la pompe de ce trône l'annonce. Mais personne ne -lui répond. «Qui que tu sois, lui dit enfin un vieillard qu'il -interrogeait, ou cesse de nous tendre un piége, ou, si tu es de bonne -foi, regarde, écoute, et tremble comme nous.» - -Bientôt Pizarre voit paraître le cortége effrayant des juges et des -vengeurs de la foi. Il les voit monter et s'asseoir sur ce trône -terrible. Le calme est peint sur leur visage; la joie éclate dans leurs -yeux. - -Les victimes s'avancent; le bûcher s'allume. Une foule de malheureux, -pâles, tremblants, courbés sous le poids de leurs chaînes, viennent -recevoir leur sentence; et ce décret qui les condamne à être brûlés -vivants, ce décret leur est prononcé du ton affectueux et tendre de la -charité secourable et de l'indulgente bonté. - -Le jeune roi avait demandé qu'au moins, dans ce moment terrible, en -présence du peuple, à la face du ciel, lorsqu'ils entendraient leur -sentence, il leur fût permis de parler, de se défendre, et de se -plaindre: faible adoucissement qu'il aurait voulu mettre aux rigueurs de -ce tribunal, mais qui, ayant révolté les juges, fut traité de scandale, -et n'eut lieu qu'une fois. - -Dans le nombre était un vieillard qu'on avait surpris observant les -pratiques du judaïsme. Les séductions, les menaces le lui avaient fait -abjurer au temps de sa faible jeunesse. Imbu de la foi de ses pères, le -regret de l'avoir quittée vint le troubler; il la reprit; et dans le -silence et la crainte, il adressait au ciel les voeux de l'antique Sion. -Son crime était connu; sur le bord de sa tombe, il n'avait pas même -daigné le désavouer; il marchait au supplice, comme une victime à -l'autel. Mais lorsqu'il entendit que tous ses biens, livrés à l'avidité -de ses juges, étaient ravis à ses enfants, sa constance l'abandonna. -«Cruels, dit-il, c'est donc ainsi que vous dévorez votre proie! J'ai -mérité la mort, quand j'ai trahi mon ame, quand j'ai désavoué de bouche -ce que j'adorais dans le coeur; mais qu'ont fait mes enfants, pour être -dépouillés du peu de bien que je leur laisse? Ils ont subi, dès le -berceau, le joug de votre loi nouvelle; je vous les ai livrés. Ah! -laissez à leur mère, pour nourrir ces infortunés, un pain arrosé de mon -sang, et qu'ils tremperont dans leurs larmes.» - -«Eh quoi! lui répond d'un air serein le chef du tribunal terrible, ne -sais-tu pas que Dieu poursuit dans les enfants l'iniquité des pères; que -la dépouille des criminels de lèze-majesté divine appartient aux -ministres des vengeances divines, comme les entrailles de la victime -appartenaient au sacrificateur; que l'esclave n'a rien qui ne soit à son -maître, et qu'enfin tes pareils sont nés esclaves parmi les chrétiens? -Si l'on se réserve des biens qui n'étaient pas à toi, c'est pour en -faire un digne usage; et quel plus digne usage du bien des infidèles, -que de servir de récompense aux défenseurs de la foi? Si chacun vit de -son travail, celui de poursuivre l'erreur sera-t-il privé de salaire? et -n'est-il pas bien juste qu'une race funeste paie, en mourant, le soin -pénible et salutaire que l'on prend de l'exterminer?» - -«Hommes sans pudeur et sans foi, s'écria le vieillard, la force vous -seconde, et votre hypocrisie abuse insolemment du pouvoir de nous -opprimer. Mais tremblez que le ciel enfin ne se lasse...» On ne permit -pas au vieillard d'achever; et il fut jeté dans les flammes. - -Après lui, se présente devant le tribunal un jeune homme simple et -timide, né parmi les chrétiens, élevé dans leur croyance, et n'ayant pas -même l'idée des erreurs qu'on lui attribuait. Il aimait une fille aussi -simple que lui, aussi pieuse, aussi docile; il en était aimé: un rival -furieux l'avait accusé d'hérésie; et ce fourbe avait pour complice un -confident digne de lui. Dans les cachots, dans les tortures, l'infortuné -jeune homme avait pris mille fois la terre et le ciel à témoin de sa -foi, de son innocence; on ne l'avait point écouté. En paraissant devant -ses juges, et à la vue du bûcher, ses plaintes, ses cris redoublèrent. -«Ministres du dieu que j'adore, et vous, peuple, dit-il, je proteste en -mourant, que j'ai vécu fidèle à la religion de mes pères. Je crois tout -ce que nos pasteurs, dès l'enfance, m'ont enseigné. Qu'on me dise dans -quelle erreur j'ai pu tomber sans le vouloir; je l'abjure et je la -déteste. Que voulez-vous de plus?--Nous voulons que vous-même vous -fassiez le sincère aveu de votre impiété.--Je ne la connais pas. -Opposez-moi du moins mes accusateurs; qu'ils paraissent, qu'ils me -confondent à vos yeux.--Non, lui dit-on encore: l'intérêt de la foi ne -permet pas que l'on décèle ceux qui veillent à sa défense, et qui nous -dénoncent l'erreur. N'avez-vous pas déclaré vous-même que vous n'aviez -point d'ennemis?--Hélas! non: je ne hais personne; j'ignore qui peut me -haïr.--Eh bien, ce n'est donc pas la haine, mais le zèle qui vous -accuse; et le zèle est digne de foi.--O mon père, dit le jeune homme à -un religieux qui l'exhortait à la mort, je suis attaché à la vie; ce -supplice me fait frémir. Dites-moi quel aveu l'on attend que je fasse; -et, tout innocent que je suis, je veux bien me calomnier.--Moi! vous -enseigner le mensonge! lui dit cet homme pieusement cruel. A Dieu ne -plaise. Non, mon fils, mourez martyr, plutôt que d'en imposer à vos -juges. Après tout, ne vous flattez pas que cet aveu tardif pût vous -sauver. Il n'est plus temps. C'est dans les fers que l'on doit s'avouer -coupable. Mais, à l'approche du supplice, ce n'est plus un vrai -repentir, c'est la frayeur qui parle; on ne l'écoute plus.» Ce fut alors -que le jeune homme, s'abandonnant à sa douleur, et versant des torrents -de larmes, en fit couler de tous les yeux. «O Dieu! dit-il, on -m'annonçait ta religion pure et sainte comme l'appui de l'innocence; et -tes ministres!...» On l'interrompit, pour le traîner sur le bûcher. - -Tandis qu'un tourbillon de feu l'enveloppait vivant, et que ses cris -déchiraient tous les coeurs, un Maure à-peu-près du même âge, mais plus -ferme et plus courageux, fut condamné comme blasphémateur, pour avoir -murmuré contre le fanatisme et son tribunal odieux. On lui prononça sa -sentence, en l'exhortant à déclarer, devant Dieu et devant les hommes, -qui pouvait l'avoir soulevé contre les vengeurs de la foi. «Peuple, -s'écria-t-il avec indignation, savez-vous qui l'on veut que j'accuse? -Mon père. On me l'a nommé dans les fers, ce complice dont on s'efforce -de me rendre le délateur. C'est lui qu'on veut que je traîne au -supplice. On m'a promis d'user envers moi d'indulgence, si j'étais assez -lâche, assez dénaturé pour noircir et calomnier celui qui m'a donné le -jour. Ah! loin de l'accuser, j'atteste toutes les puissances du ciel, -que ce vieillard est innocent. Il gémit comme vous, mais dans le fond de -son ame; et, à moins que des larmes n'offensent nos tyrans, il ne les -offensa jamais. Plus impatient, j'ai parlé, je l'ai détestée hautement, -cette tyrannie odieuse. J'ai demandé, au nom du ciel, par quelle haine -de la vérité, par quelle horreur de l'innocence, on refusait à l'accusé -le droit naturel et sacré d'une défense légitime; pourquoi le délateur, -dispensé de paraître, portant ses coups dans l'ombre, comme un lâche -assassin, et se tenant enveloppé dans le manteau du juge, était compté -au nombre des témoins? Cette procédure infernale, cet appareil -d'iniquité, des fers, des cachots, des ténèbres, un silence affreux, -tous les piéges de l'artifice et du mensonge, pour surprendre, ou pour -effrayer un malheureux abandonné à la calomnie, à la fraude la plus -subtile et la plus noire; voilà ce qui m'a révolté. Je l'ai dit; ma -franchise les a blessés; ils m'en punissent; mais un jour ces fourbes -seront démasqués; et leurs crimes retomberont sur eux, comme un déluge, -avec les vengeances du ciel.» - -A ces mots s'arrachant des bras de celui qui l'accompagnait: -«Laisse-moi, lui dit-il, je ne reconnais point le dieu que mes bourreaux -adorent. Dieu juste, Dieu clément, père de tous les hommes, -s'écria-t-il, reçois mon ame.» Et lui-même, en traînant ses chaînes, il -s'élança sur le bûcher. - -Après lui, venait une foule d'adolescents de l'un et de l'autre sexe, -élevés en silence sous la loi musulmane, et livrés pour ce crime aux -inquisiteurs de la foi. On leur avait promis, s'ils se faisaient -chrétiens, qu'on les sauverait du supplice. Faibles, timides et -crédules, ils s'étaient faits chrétiens; et on les menait au supplice. -Ils réclamèrent la promesse sur la foi de laquelle ils avaient abjuré. -«Cette promesse, leur dit-on, va s'accomplir dans l'autre vie. Vous -serez sauvés du supplice, mais d'un supplice au prix duquel celui-ci -n'est rien. Mes enfants, ne pensez qu'à mourir fidèles; et trop heureux -de n'avoir à subir qu'une expiation passagère, résignez-vous sans -murmurer.» Leurs larmes furent inutiles; et du milieu des flammes, où -ils furent jetés, leurs bras s'étendirent en vain: leurs bras suppliants -retombèrent; et bientôt tout fut consumé. - -Pizarre, qui, placé trop loin du tribunal, n'avait entendu que des cris, -en voyant toutes ces victimes entassées sur le bûcher et dévorées par -les flammes, tandis que l'air retentissait de saints cantiques -d'allégresse, et que de pieux fanatiques, levant les mains au ciel, lui -offraient pour encens la fumée du sacrifice; Pizarre, saisi de terreur -et de compassion, se disait à lui-même: «l'Espagne a-t-elle changé de -culte? et lui a-t-on rapporté de l'Inde les dieux qu'adorent les -sauvages, et qu'ils abreuvent de leur sang?» Il vit la foule s'écouler, -pensive et consternée; il imita le peuple; et de retour chez lui, il y -trouva l'un de ses frères, Gonzale, qui venait d'arriver à Séville, -impatient de le revoir. - - - - -CHAPITRE XLII. - - -Après les premiers mouvements de la tendresse et de la joie, Pizarre, -ayant bien observé qu'aucun témoin ne pût entendre leur entretien, ni le -troubler, commença par faire à Gonzale le récit de ses aventures. Il lui -expose ensuite l'objet de son voyage; et finit par lui demander quelle -étrange révolution s'est faite, depuis son absence, dans le génie, dans -les moeurs, dans le culte de sa patrie; et quelle est cette horrible -fête dont il vient d'être le témoin? - -«Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitté ces bords, lui dit -Gonzale, tu n'as pu voir préparer ces événements; mais aujourd'hui que -ta fortune en dépend, je dois t'en instruire. Écoute, mon frère, et -gémis.» - -«Les Maures, nos vainqueurs, s'étaient répandus dans l'Espagne; ils y -avaient apporté les arts, l'agriculture et le commerce; et en éclairant -les esprits, ils avaient adouci les moeurs. La prospérité, la grandeur, -l'opulence de ce royaume, cultivé, enrichi, décoré par leurs mains, -méritait de faire oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus et -soumis à leur tour, il ne demandaient qu'à jouir d'une liberté légitime, -qu'à vivre sujets de nos rois, en conservant le culte de leurs pères; et -si la superstition ne se fût emparée de l'esprit d'Isabelle, jamais -règne n'eût été plus heureux, ni plus florissant que le sien. Mais cette -reine, que son génie et son courage auraient placée au rang de plus -grands hommes, eut le malheur d'être trompée par un confident -fanatique[138], qui, dès la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un faux -zèle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur le trône, d'employer le -fer et le feu pour exterminer l'hérésie et faire triompher la foi. Ce -fut pour accomplir cette téméraire promesse, qu'elle érigea ce tribunal -de sang.» - - [138] Thomas Torquémada, dominicain. - -«Armé d'une puissance énorme, affranchi de toutes les lois protectrices -de l'innocence, et consacré par un pontife[139] qui lui confiait tous -ses droits, ce tyran des esprits les remplit d'une sainte horreur[140]. -C'est ici, dans Séville même, que fut célébré le premier de ces -sacrifices barbares, que l'on appelle _Actes de foi_[141]. Ce jour -exécrable coûta vingt mille sujets à l'Espagne: ils s'enfuirent -épouvantés; et l'Afrique fut leur refuge. Dans la Castille et dans Léon -de nouveaux bûchers s'allumèrent; et on y jeta dans les flammes des -milliers de malheureux. Le même fléau s'étendit dans l'Arragon, et y fit -les mêmes ravages. L'Espagne entière en fut frappée, et d'un royaume à -l'autre la superstition voyait, comme autant de signaux, les feux qui -dévoraient ses innombrables victimes. Des multitude de proscrits, -échappés à la rage de leurs persécuteurs, s'abandonnaient à la merci des -flots; et l'Afrique en fut repeuplée. Enfin la Grenade conquise sur les -Maures, devint à son tour le théâtre de ces déplorables fureurs[142]. -Ah! Pizarre, quelle province le fanatisme a désolée! Un peuple -industrieux, vaillant, éclairé, mêlant aux travaux le charme consolant -des fêtes; plus de trente villes superbes, où fleurissaient les arts; -cent autres villes moins opulentes, mais toutes riches et peuplées; deux -mille villages remplis de cultivateurs fortunés; les plus belles -campagnes, les plus riches de l'univers, tout est perdu, tout est -détruit; la mort, l'effroi, la solitude y règne; la tyrannie des -esprits, la plus odieuse de toutes, comme la plus injuste et la plus -violente, en a fait de vastes tombeaux, où elle domine en silence sur -des cendres et des débris.» - - [139] Sixte IV. - - [140] En quatre ans l'Inquisition fit le procès à cent mille - personnes, dont six mille furent brûlées. - - [141] _Auto-da-fe._ Le premier à Séville en 1480. - - [142] Premier édit contre les juifs, en 1492. Cet édit les obligeait à - se convertir, ou à quitter l'Espagne. Cent mille familles se - convertirent ou feignirent de se convertir; huit cent mille juifs se - retirèrent en Portugal, en Afrique, ou dans l'orient. - - Second édit contre les Maures en 1501, qui les forçait à se faire - baptiser, ou à sortir du royaume en trois mois, sons peine d'être - faits esclaves. Une assemblée de théologiens et de jurisconsultes - avait décidé qu'on pouvait en venir à cette violence, malgré la foi - du plus solennel des traités. Le pape Clément VII releva l'empereur - Charles-Quint du serment fait par lui, ou par ses prédécesseurs, de - permettre aux Maures le libre exercice de leur religion; et il - l'exhorta à chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient - d'embrasser le christianisme. - -«Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les cruautés que l'on exerce -en Amérique étonnent peu l'Espagne?--Elle y est endurcie par ses propres -malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi veux-tu qu'elle s'étonne et -s'épouvante? Parmi nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes -les plus odieux. L'humanité n'a plus de droits, le sang n'a plus de -priviléges. Que le fils accuse son père, le père ses enfants, la femme -son époux; c'est le triomphe du faux zèle. Ils sont accueillis, écoutés; -et l'accusé périt sur leur délation. Un simple soupçon fait saisir, -traîner dans les cachots la faible et timide innocence; et l'imposture -qui l'accuse, protégée à l'abri d'un silence éternel, est sûre de -l'impunité. La seule ressource du faible, la fuite, est réputée une -preuve du crime; et l'anathème qui poursuit le transfuge, rompt pour lui -les noeuds les plus saints. En lui, ses amis méconnaissent leur ami, ses -enfants leur père, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de refuge -assuré pour lui, pas même au sein de la nature. La main qui lui perce le -coeur est innocente; elle a vengé le ciel. Tout chrétien est, de droit -divin, le juge et le bourreau d'un infidèle fugitif. Telle est la loi du -fanatisme; et je t'épargne le détail de mille atrocités pareilles, qui -forment son code infernal[143]. Ne crains donc plus de voir les esprits -soulevés de ce qui se passe dans l'Inde.» - - [143] Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on en a - donné sous le titre de Manuel des Inquisiteurs. - -«Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaquée de ce délire?--La cour -ne pense, lui répondit Gonzale, qu'à tirer avantage de nos calamités. -Que le peuple tremble et fléchisse, c'est tout ce qu'elle veut; et les -malheurs de l'Inde ne la touchent que faiblement. Les grands, avec -pleine licence, opprimaient autrefois le peuple: les juges leur étaient -vendus; les lois se taisaient devant eux; et, sans frein comme sans -pudeur, ils exerçaient impunément les vexations les plus criantes. Le -peuple est rentré dans ses droits; la régence de Ximenès l'a tiré de -l'oppression: il est armé, discipliné, ligué pour sa propre défense; la -force est du côté des lois; et le peuple, qu'elles protégent, les -protége à son tour contre les attentats des grands, leurs ennemis -communs. Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans les -ressources du brigandage, a rendu les grands plus avides des richesses -du dehors; et l'espérance de partager les dépouilles du Nouveau-Monde, -en fait de zélés partisans au premier qui promet d'en payer le tribut à -leur orgueilleuse avarice. Tout est vénal sous ce nouveau règne; et -quand l'or est le prix de tout, on obtient tout avec de l'or: c'est ce -que j'ai voulu t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidité; ce sont -elles qui nous dominent. Elles président dans les conseils, elles ont -l'oreille du prince, elles sont l'ame de la cour. La religion même est -ici leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand elle prétend -les gêner. Rome, le siége de l'église, vient d'être prise et saccagée; -le souverain pontife a été mis aux fers...--Sans doute par les -infidèles? demanda Pizarre.--Par nous, reprit Gonzale, par ce jeune -empereur qui lui-même a porté le deuil de sa victoire. Va le trouver; -annonce-lui une vaste et riche conquête. Il gémira peut-être sur le -malheur de l'Inde; mais si ce malheur est utile à sa grandeur, à sa -puissance, il le laissera consommer.» - -Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale, eut sans peine accès -à la cour. On le présente à l'empereur, et au milieu du conseil -assemblé, ce jeune prince ayant daigné l'entendre, le guerrier lui parle -en ces mots: - -«Puissant et glorieux monarque, vous voyez l'un des premiers soldats -qui, sous le règne de Ferdinand, ont porté les armes de la Castille dans -le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo m'a vu naître le plus -obscur de vos sujets, mais j'ai l'ambition, peut-être le moyen de faire -oublier ma naissance. Sur la côte de Carthagène et vers les bords du -Darien, je suivis Alphonse Ojeda, l'homme le plus déterminé qui fut -jamais. J'appris à son école qu'il n'est point de dangers que le courage -ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a mis à l'épreuve de tous les maux. -Après lui ce fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que je conçus -l'espérance d'égaler Colomb et Cortès. - -«On vous a vanté les richesses de l'Amérique; et moi, je vous annonce -qu'on ne les connaît pas. Les îles dont la découverte a fait la gloire -de Colomb, le royaume dont la conquête a rendu Cortès si fameux, ne sont -rien en comparaison des pays que j'ai découverts, et dont je viens vous -faire hommage. C'est le royaume des Incas, peuple adorateur du soleil, -dont ses rois se disent les enfants. Et qui ne le croirait leur père, en -voyant les richesses que ses rayons répandent dans ces heureux climats? - -«C'est une chaîne de montagnes d'or, qui s'étend depuis l'équateur -jusqu'au tropique du midi; et parmi ces montagnes, les plus riants -coteaux et les vallons les plus fertiles. Le même jour y présente toutes -les saisons réunies; la même terre y produit à-la-fois les fleurs, les -fruits, et les moissons. - -«Les peuples de ces contrées sont vaillants mais presque sans armes. Il -est facile de les vaincre, plus facile de les gagner par la clémence et -la douceur. J'avais abordé sur leurs côtes, je pénétrais dans leur pays; -et avec un vaisseau et moins de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos -lois un florissant empire, et à vos pieds des monceaux d'or. Le vice-roi -de Panama, jaloux d'une entreprise commencée avant lui, et dont il -n'avait pas la gloire, a rappelé mes compagnons; il ne m'en est resté -que douze; et avec eux j'ai soutenu, dans une île déserte, au milieu des -tempêtes, les plus rudes épreuves de la nécessité. J'attendais un faible -secours; on me l'a refusé, et on m'a rappelé moi-même. J'ai obéi, sans -renoncer à ma glorieuse entreprise; et, pour vous soumettre un pays le -plus riche de l'univers, je ne demande que l'honneur dont jouit Cortès -au Mexique, l'honneur de commander pour vous, et de n'obéir qu'à vous -seul.» - -Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le récit de ses aventures, -attesté par ses compagnons; et ce récit, quoique très-simple, ne fut pas -lu sans étonnement. Mais, soit que le jeune empereur voulût encore -éprouver Pizarre, soit que, par sa naissance, il ne le crût pas digne du -titre auquel il aspirait: «L'audace de ton entreprise, lui dit-il, -semble autoriser celle de ton ambition; mais sois content de partager -les richesses que tu m'annonces, et ne demande rien de plus.--Des -richesses? lui dit Pizarre d'un air chagrin et dédaigneux; mes matelots -et mes soldats en reviendront chargés. Il me faut de la gloire. Le reste -est au-dessous de moi. Si je ne suis pas digne de gouverner, je ne suis -pas digne de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer; je -l'instruirai: mon plan, mes projets, mes découvertes, je lui -communiquerai tout, excepté mon courage... dont j'ai besoin pour dévorer -l'humiliation d'un refus.» - -Cette franchise brusque et fière ne déplut point au jeune monarque. «Il -me servira bien, dit-il, puisqu'il ne sait pas me flatter.» Il lui -accorda sa demande; et Pizarre, dès ce moment, vit une foule de -courtisans l'entourer, le féliciter, briguer l'honneur de protéger ses -cruautés et ses rapines, et mendier le prix infâme de l'appui qu'ils lui -promettaient. Il vit une jeunesse ardente, ambitieuse, se disputer la -gloire de le suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice -elle-même s'empresser, à l'appât du gain, de lui équiper une flotte, et -risquer, en tremblant, les frais d'une entreprise dont elle attendait -des trésors. - -Pizarre, sans croire en imposer à ceux qui se fiaient à lui, leur -prodigua les espérances, se ménagea l'appui des grands, s'attira la -faveur du peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats -déterminés, et, parmi les plus braves, prit vingt hommes d'élite pour -commander sous lui. Ses frères furent de ce nombre[144]. Le jeune -Gonsalve Davila ne fut point oublié: Charles daigna recommander à -Pizarre de l'emmener avec lui en passant à l'île Espagnole. - - [144] Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre. - -Ainsi, tout secondant ses voeux, Pizarre, dans le même temple[145] et -sur le même autel où Magellan avait fait le serment d'obéissance et de -fidélité à la couronne de Castille, Pizarre, dans les mains de Charles, -prononça le même serment. - - [145] Dans l'église de Notre-Dame de la Victoire. - -«Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond tous les droits; -chacun, selon ses intérêts ou ses opinions, fait pencher la balance -entre les Indiens et nous[146]. Fatigué de tous ces débats, je te -recommande deux choses: l'une, de faire à ton pays tout le bien que tu -croiras juste et qui dépendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens le -moins de mal qu'il te sera possible: car si je veux en être obéi, je -désire encore plus d'en être aimé.» A ces mots, il lui ceignit l'épée, -cette épée qui devait être la marque de sa dignité[147], et qui ne fut -pour lui qu'une trop faible défense contre de lâches assassins. - - [146] On sait que la cour était composée de Flamands et d'Espagnols. - Les Flamands étaient pour les Indiens, et voulaient qu'on les - laissât libres. Les Espagnols avaient des intérêts et des principes - opposés. - - [147] Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-général. - -Cependant sa flotte à la rade, et ses compagnons rassemblés dans le port -de Palos, n'attendent que lui et les vents. Il arrive; les vents -l'invitent à partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre, et part aux -acclamations de tout un peuple qui l'exhorte à revenir, chargé des -richesses de l'Amérique, déposer les dépouilles des temples du soleil au -pied des autels du vrai Dieu. - - - - -CHAPITRE XLIII. - - -En abordant à l'île Espagnole, Pizarre apprit que Las-Casas, attaqué -d'une maladie que l'on croyait mortelle, languissait au bord du tombeau. -Il l'alla voir. Gonsalve Davila était auprès de lui, et le servait avec -ce zèle tendre qu'un fils aurait eu pour son père. - -Le solitaire, en revoyant Pizarre, se sentit vivement ému. Sur son -visage, où étaient peintes la douleur, la faiblesse, et la sérénité, se -répandit un rayon de joie. «Mon ami, dit-il à Pizarre en lui tendant la -main, je vais le voir ce Dieu qui nous a tous fait naître pour nous -aimer mutuellement, pour vivre en paix, nous secourir et nous soulager -dans nos peines. Voyez combien l'image de la mort est tranquille et -riante pour l'homme simple et doux qui se dit à lui-même: Je n'ai jamais -fait gémir l'innocent. Voyez avec quelle confiance mes yeux, avant de se -fermer, se lèvent encore vers le ciel; avec quelle consolation mes bras -s'étendent vers mon père. Il me voit expirant, et il dit: Celui-là fut -bien faible, mais il ne fut pas méchant; son sein renferme un coeur -sensible; ses yeux n'ont jamais vu les larmes des malheureux sans y -mêler des larmes; ces mains, qu'il tend vers moi, il les tendait de même -vers les infortunés qu'il pouvait secourir: je serai miséricordieux -envers l'homme compâtissant. Ah! Pizarre! je vous souhaite une mort -semblable à la mienne. Méritez-la en exerçant la justice et l'humanité.» - -A cette voix faible et touchante, à ce langage qu'animait une piété vive -et tendre, à ces regards où semblait éclater la dernière étincelle de la -vie et du sentiment, Pizarre fut ému; il pressa dans ses mains la main -de l'homme juste. «O mon père, dit-il, vivez, pour me voir pratiquer ce -que votre exemple m'enseigne, ce que m'inspirent vos vertus. Pour vous -répondre de moi, j'avais besoin d'être revêtu d'une autorité imposante: -je le suis; et j'espère apprendre à ma patrie à conquérir sans -opprimer.» - -Le solitaire lui demanda des nouvelles de son ami, du vertueux Alonzo. -«Il m'a quitté, lui répondit Pizarre avec douleur; il s'est jeté parmi -les sauvages.» - -«Le bon jeune homme! dit Las-Casas, il les aima toujours; il est digne -d'en être aimé. Mais dites-moi quel est à leur égard l'esprit de la -nouvelle cour d'Espagne?--Elle est partagée, lui dit Pizarre; mais le -parti de l'avarice et de la tyrannie est toujours le plus fort. J'ai -même vu dans le sacerdoce des hommes dévoués à ce parti cruel. Ils -s'autorisent de la cause de Dieu, pour conseiller la violence; et ils -l'exercent en Espagne avec une rigueur que je n'ai pu voir sans frémir.» -Alors il lui fit le tableau de cette fête abominable, à laquelle -lui-même il avait assisté. «Les monstres!» s'écria Las-Casas avec un -sentiment d'horreur si profond, si passionné, qu'il en oublia sa -faiblesse. «O mon ami! daignez en croire le témoignage d'une bouche -expirante: car les craintes, les espérances, et tous les intérêts -humains s'évanouissent devant celui qui ne va plus laisser au monde -qu'une poussière inanimée; et c'est ce moment que je saisis pour rendre -gloire à la religion. Vous avez entendu, vous entendrez encore -autoriser, au nom du ciel, les plus détestables excès. L'orgueil, -l'ambition, la cupidité, la passion insatiable de dominer et d'envahir, -ont trouvé dans le sanctuaire et jusqu'au pied des autels, de lâches -partisans, de féroces apologistes; et, par une bassesse indigne d'un -ministère auguste et saint, on a cru devoir se ranger du côté du -puissant, du fort, et de l'injuste, pour s'assurer de leur appui. Mais, -mon ami, Dieu est immuable, la vérité l'est comme lui. Ni l'un ni -l'autre n'a besoin de la faveur d'une cour avare et d'une populace -avide. Le glaive de la tyrannie, le sceptre de l'iniquité, seront -réduits en poudre; les trônes mêmes ne seront plus; et Dieu sera, et la -vérité avec lui. J'atteste donc ici ce Dieu devant lequel je vais -paraître, qu'il condamne dans ses ministres cette honteuse politique, -vile esclave des passions; je l'atteste qu'il n'a donné à aucun homme -sur la terre le droit de forcer la croyance et d'annoncer sa loi le -poignard à la main; que celui qui a créé les ames des Maures et des -Indiens, n'a pas besoin de nos tortures pour les changer et les réduire; -et que le Dieu qui fait lever le soleil sur ces régions, y fera luire -aussi, quand bon lui semblera, le flambeau de la vérité. Ainsi, toutes -les fois que vous verrez des hommes sacriléges remettre le fer et le feu -dans les mains des rois et des peuples, et puis lever les mains au ciel, -et dire: Elles sont innocentes, elles n'ont point versé le sang; fuyez -ces fourbes hypocrites. Qu'ils soient bourreaux eux-mêmes, s'ils veulent -des martyrs. Mais gardez-vous d'attribuer à la religion la dureté, -l'orgueil, la cruauté de ses ministres. La paix, l'indulgence, et -l'amour, voilà son esprit, son essence. C'est à ce caractère immuable, -éternel, qu'on la reconnaîtra toujours. Mon ami, je l'ai dit aux rois, -je l'ai dit aux tyrans de l'Inde; et si Dieu prolongeait mes jours, -j'irais le dire à ce jeune monarque dont on égare la raison; je -monterais sur ce bûcher où l'on fait périr, dites-vous, tant de -malheureuses victimes; et de là je demanderais à ce tribunal -sanguinaire, si c'est sur l'autel de l'agneau qu'il a pris ces tisons -ardents? Je demanderais à ce roi, qui l'a rendu le juge des pensées et -le tyran des ames? et si ces prêtres fanatiques ont pu lui conférer un -pouvoir qu'ils n'ont pas? Ils le renverseraient ce bûcher infernal, ou -m'y feraient brûler vivant.» - -«Homme juste, lui dit Pizarre, calmez-vous; et n'abrégez point des jours -qui nous sont précieux. Vous avez assez fait; et ce zèle héroïque va -même au-delà des devoirs que vous impose votre état.--Mon état! et qui -rendra gloire à la religion, si ce n'est son ministre? Qui la vengera de -l'injure qu'un fanatisme atroce lui fait en l'invoquant? Les voilà nos -devoirs, sans doute. Tant que les peuples et les rois ne mêlent point -les intérêts du ciel dans leurs projets d'iniquité, ils peuvent nous -fermer la bouche; mais dès qu'ils s'autorisent de la cause de Dieu pour -être injustes et cruels, c'est à nous, à travers les lances et les -épées, de crier que Dieu désavoue les crimes commis en son nom. Malheur -à nous, si par notre silence on l'en croyait complice. Eh quoi! le zèle -ne saura-t-il jamais qu'opprimer et détruire? La charité, comme la foi, -n'aura-t-elle pas ses martyrs?» - -Tandis que Las-Casas, d'une voix ranimée par l'amour de l'humanité, -tenait ce langage à Pizarre, la nuit avait enveloppé l'île Espagnole de -ses ombres; le silence y régnait; tout reposait, jusqu'aux esclaves; on -n'entendait que le bruit des flots qui se brisaient contre le rivage -avec un murmure plaintif, qui semblait imiter celui de la nature, -opprimée dans ces climats. - -Alors on entendit frapper à la porte du solitaire. Le jeune Davila se -lève, va, et revient avec inquiétude; et se penchant sur le lit de -Las-Casas, il le consulte en secret. «Oui, qu'il entre, dit Las-Casas. -Pizarre est magnanime; et ce serait lui faire injure, que de nous méfier -de lui. Vous allez voir, lui dit-il, un cacique, qui, s'étant retiré -depuis plus de dix ans dans les montagnes de l'île[148], s'y conduit -avec une valeur et une bonté sans exemple. Par lui sa retraite sauvage -est devenue inaccessible; et c'est le refuge assuré de tous les -insulaires qui échappent à leurs tyrans. Il a discipliné trois cents -hommes pleins de courage, et il les contient dans les bornes d'une -défense légitime. Vigilant, actif, plein d'ardeur, et aussi prudent -qu'intrépide, il se tient sur ses gardes, et il n'attaque jamais. Il a -vu massacrer ses amis, sa famille entière; il a vu brûler vifs son père -et son aïeul[149]; et s'il lui tombe entre les mains un des bourreaux de -sa patrie, il le désarme et le renvoie: son ennemi le plus cruel, dès -qu'il est pris vivant, est assuré de son salut: il ne voit plus en lui -qu'un homme. Heureusement, et pour la gloire de la religion, il est -chrétien. J'ai eu le bonheur de l'instruire; il s'en souvient; il m'aime -tendrement. Il a su que j'étais malade; et vous voyez à quels dangers il -s'est exposé pour me voir.» - - [148] Les montagnes de Baoruco. - - [149] A Xaragua, sous le gouvernement d'Ovando. - -Barthélemi achevait à peine, lorsque le jeune Davila revint, suivi du -cacique, qu'une Indienne accompagnait. Henri (c'était le nom de ce héros -sauvage) se précipite avec transport sur le lit de Las-Casas, et lui -baisant mille fois les mains avec un attendrissement inexprimable: «O -mon père, dit-il, mon père! je te revois. Qu'il me tardait! Mais je te -revois souffrant; et ta main brûle sous mes lèvres! Mes frères, tes -enfants, alarmés de ton mal, sont venus affliger mon ame. Je n'ai pu -résister à l'impatience de te voir. Si j'étais pris, je sais ce qui -m'attend; mais j'ai voulu m'y exposer, pour venir embrasser mon père. -Écoute, ajouta le sauvage en soulevant sa tête, ils disent que tu es -attaqué d'une maladie à laquelle le lait de femme est salutaire. Je -t'amène ici ma compagne. Elle a perdu son enfant; elle a pleuré sur lui; -elle a baigné du lait de ses mamelles la poussière qui le couvre; il ne -lui demande plus rien. La voilà. Viens, ma femme, et présente à mon père -ces deux sources de la santé. Je donnerais pour lui ma vie; et si tu -prolonges la sienne, je chérirai jusqu'au dernier soupir le sein qui -l'aura allaité.» - -Barthélemi, les yeux attachés sur Pizarre, jouissait de l'impression que -faisait sur le coeur du Castillan la bonté du cacique; le jeune Davila, -présent, versait de douces larmes; et l'Indienne, d'une beauté céleste -et d'une modestie encore plus ravissante, regardant Las-Casas d'un oeil -respectueux et tendre, n'attendait qu'un mot de sa bouche pour y porter -son chaste sein. - -Las-Casas, pénétré jusqu'au fond de l'ame, voulut refuser ce secours. -«Ah! cruel! s'écria le cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel -est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous n'avons que toi pour -consolation, pour espoir; si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je -te suis cher moi-même, accorde-moi ce que je viens te demander au péril -de ma tête, au milieu de mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon -père, et que ton sein force sa bouche à y puiser la vie.» En achevant -ces mots, il prend sa femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur -le lit de Las-Casas: «Adieu, mon père, lui dit-il. Je laisse auprès de -toi la moitié de moi-même, et je ne veux la revoir que lorsqu'elle -t'aura rendu à la vie et à notre amour.» - -Cette jeune et belle Indienne, à genoux devant Las-Casas, lui dit à son -tour: «Que crains-tu, homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta -fille? n'es-tu pas notre père? Mon bien-aimé me l'a tant dit! Il -donnerait pour toi son sang. Moi, je t'offre mon lait. Daigne puiser la -vie dans ce sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on me -racontait les prodiges de ta bonté.» - -Trop attendri pour rejeter une prière si touchante, trop vertueux pour -rougir d'y céder, le solitaire, avec la même innocence que le bienfait -lui était offert, le reçut; il permit à la jeune Indienne de ne plus -s'éloigner de lui; et ce fut à la piété de Henri et de sa compagne, que -la terre dut le bonheur de posséder encore long-temps cet homme juste. - -«Ange tutélaire de ce Nouveau-Monde, lui dit Pizarre, que vous êtes -heureux d'y régner ainsi sur les coeurs! D'autres auront subjugué -l'Inde; mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant de la -vertu.» - -L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer de Pizarre; et -Las-Casas le lui nomma. «Fils d'un père trop ennemi des Indiens, lui dit -Pizarre, vous voyez des exemples bien différents du sien!» Il lui apprit -que l'empereur l'avait recommandé à lui, et qu'il était destiné à le -suivre. Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se résoudre à se -séparer de Las-Casas. - -«Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est d'obéir. J'aimerais -mieux vous voir obscur que de vous savoir coupable. Mais la confiance -que Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modère mes craintes. Je -vous conseille de le suivre, et vous invite à l'imiter. Venez me voir -encore demain: j'écrirai à mon cher Alonzo; je vous chargerai de ma -lettre; et si Pizarre peut savoir où ce bon jeune homme respire, il la -lui fera parvenir.» - -En écrivant cette lettre fatale, qui lui eût dit qu'il allait signer la -ruine des Indiens? - - - - -CHAPITRE XLIV. - - -Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre, au premier souffle d'un -vent favorable, mit à la voile, et partit de l'île Espagnole. Son -arrivée à Panama rendit l'espérance et la joie à ses amis. On s'empressa -de lui armer une flotte, et dès qu'elle fut équipée, il s'embarqua, avec -la résolution d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus. Mais il -fut forcé par les vents d'aborder au port de Coaque, non loin du -promontoire de Palmar; et de là, pour ne plus dépendre de l'inconstance -des flots, il marcha le long au rivage, ayant commandé à sa flotte de le -joindre au port de Tumbès. - -Des sables, des vallons remplis de bois hérissés et touffus, dont la -ronce et le manglier font un tissu impénétrable, des torrents, des -fleuves rapides, un air embrasé, les horreurs d'une solitude profonde, -tout ce que la nature a de plus effrayant s'oppose à son passage, et ne -peut arrêter ses pas. Il marche sous un ciel de feu, il foule une terre -brûlante. Ses compagnons, qu'il encourage au nom de la gloire et de -l'or, s'enfoncent avec lui dans ces bois où jamais les serpents -venimeux, dont ils étaient jonchés, n'avaient vu les traces de l'homme. -Il s'élance dans les torrents, il enseigne à ses compagnons à les -traverser à la nage, et ceux que le danger rebute, ou que les forces -abandonnent, il les anime, il les soutient, il les dispute aux flots qui -les entraînent, et luttant d'une main, les soulevant de l'autre, il les -amène au bord. Intrépide et infatigable, il s'avance, il découvre enfin -des champs cultivés, des cabanes, des hameaux peuplés d'Indiens; et la -terreur qu'il y répand fait bientôt passer à Quito la nouvelle de son -retour. Mais le cruel état des choses, dans le royaume des Incas, -n'avait pas permis de veiller à la défense des vallées. - -Huascar était captif dans les murs de Cannare; mais l'un de ses frères, -Mango, réfugié dans les détroits des montagnes de l'orient, avec les -restes de sa famille et les débris de son armée, méditait le hardi -dessein de rentrer dans Cusco, et d'en chasser Palmore. Il voyait même -tous les jours son camp se grossir de nouveaux transfuges, qu'effrayait -la domination de l'usurpateur de l'empire et de l'oppresseur de leur -roi. - -Tels, lorsque un vaste incendie se répand dans une forêt, les animaux -qui l'habitaient, chassés de leur retraite par la rapidité des flammes, -que pousse un vent impétueux, se retirent, en mugissant, sur des rochers -inaccessibles; et de là, fixant un oeil morne sur la forêt que le feu -dévore, ils semblent murmurer entre eux leur épouvante et leur douleur. - -Bientôt l'intrépide Mango descend, à la tête des siens, des montagnes de -l'orient. La renommée, qui le précède, a semé le bruit de sa marche. Le -courage, dans tous les coeurs, se ranime avec l'espérance; dans Cusco le -peuple commence à s'émouvoir, et le bruit sourd et menaçant de la -révolte se fait entendre. - -Au signal d'un soulèvement et à l'approche d'une armée, Palmore -abandonne la ville. Il fait pourvoir abondamment la citadelle qui la -domine[150], et s'y enferme avec les siens. - - [150] Tupac Yupangué, dixième Inca, avait fait construire cette - citadelle avec les matériaux amassés par son père Yupangué. - -Mango trouve la ville ouverte; il y entre comme en triomphe; et fier -d'une nombreuse armée qu'il fait camper autour des murs, il envoie à la -citadelle sommer Palmore de se rendre. Celui-ci répond que la paix, ou -la mort le désarmera. On le presse, on lui fait entendre que tout -l'empire est soulevé, qu'Ataliba est perdu sans ressource, et que -lui-même il n'a d'espoir qu'en la clémence de Mango. «Je ne sais point -ce qui se passe hors des remparts que je défends, répond ce généreux -guerrier. Ataliba est homme, il peut éprouver des revers; mais puisqu'il -lui reste avec moi deux mille sujets fidèles, il n'a pas tout perdu. -S'il n'était plus lui-même, peut-être alors prendrais-je conseil de la -nécessité, mais tant qu'il est vivant, je ne dépends que de lui seul; et -je laisse Mango exercer sa clémence sur des malheureux, s'il en est -d'assez lâches pour l'implorer.» - -Cependant, comme il s'aperçut que quelques-uns des siens étaient -troublés de ces menaces: «Quand il serait vrai, leur dit-il, qu'Ataliba -fût malheureux, lui en serions-nous moins fidèles? Ressemblerions-nous -aux oiseaux qui s'envolent d'un arbre, dès qu'il est ébranlé par quelque -tourbillon rapide? L'arbre est courbé; il se relèvera: laissons passer -l'orage.» Alors, choisissant parmi eux un messager intelligent et sûr: -«Cherche Ataliba, lui dit-il; apprends-lui que la forteresse de Cusco -est à nous encore; que c'est moi qui la garde, et que j'ai avec moi deux -mille hommes déterminés à verser pour lui tout leur sang. Voilà, dit-il -en se tournant vers ses soldats qui l'écoutaient, voilà comme il faut -que l'on parle à ses amis dans le malheur; et le meilleur ami d'un bon -peuple, c'est un bon roi.» - -Sur les premiers avis qu'on avait reçus du soulèvement de Cusco, le roi -de Quito s'avançait au secours de Palmore; et Alonzo avait voulu le -suivre, malgré les larmes de Cora. Ils avaient passé les plaines de -Loxa, vu les sources de l'Amazone, et du haut des monts qui dominent le -fleuve Abancaï, ils découvraient les campagnes que ce beau fleuve -arrose, quand le messager de Palmore vint au-devant d'Ataliba, l'avertit -que Mango venait à lui, que Palmore, avec deux mille hommes, gardait -encore la citadelle, et que le chef et les soldats lui étaient dévoués. -Molina l'entendit, et dans le moment même il prit sa résolution. -«Laisse-moi, dit-il à l'Inca, te choisir, non loin de ce fleuve, un camp -facile à retrancher, où ton armée se repose; et profitons de l'avantage -que le sort nous a ménagé.» Il fit donc avancer l'armée sur le coteau -qui dominait la plaine, lui traça lui-même son camp; et vers la nuit il -appela le messager de Palmore, l'instruisit, et le renvoya. - -Mango passe l'Abancaï, s'avance, et voyant l'ennemi retranché dans son -camp, l'insulte, et l'appelle au combat. - -Ataliba, vivement offensé, s'indignait de ne pas sortir; il se croyait -couvert de honte, et s'en plaignait à son ami. «Ne vois-tu pas, lui dit -Alonzo, que ces désirs et ces menaces n'annoncent dans tes ennemis -qu'imprudence et légèreté? Laisse venir le jour que j'ai marqué pour -leur défaite; alors nous répondrons en hommes à ces témérités -d'enfants.» - -Deux jours après, l'aurore ayant éclairé l'horizon, le roi de Quito vit -paraître, au-delà du camp ennemi, sur une colline opposée, le drapeau -flottant de Palmore. «Voici le moment, prince, dit le jeune Espagnol; et -si Palmore fait son devoir, l'empire est à toi sans partage.» Il dit; et -le signal donné, l'armée abandonne son camp, et va se ranger dans la -plaine. - -Alonzo se réserve deux mille combattants armés de haches et de massues, -pour charger lui-même à leur tête. C'est la troupe de Capana; et ce -cacique anime ses sauvages à mériter l'honneur de combattre sous Alonzo. -Cependant la flèche et la fronde engagent le combat. On s'approche; et -bientôt une horrible mêlée confond les coups, et fait couler ensemble -des flots du sang des deux partis. - -Alors, du haut de l'éminence où Palmore s'est reposé, il fond sur -l'armée ennemie; et d'une ardeur égale, l'impétueux Alonzo marche à la -tête du corps terrible qu'il réservait pour ce moment. - -Entre ces deux attaques soudaines et rapides, Mango, surpris, épouvanté, -dissimule en vain son effroi. Le trouble a gagné son armée. Tout se -disperse, tout s'enfuit. La légion des Incas résiste seule et se tient -immobile, comme un rocher au milieu des vagues qui le couvrent de leur -écume. En vain ses pertes l'affaiblissent, en vain elle se voit accabler -sous le nombre: trois fois on l'invite à se rendre, trois fois, avec un -fier mépris, elle rejette son salut. Sa résistance, et le carnage -qu'elle fait en se défendant, achèvent d'étouffer un reste de compassion -dans les bataillons qui la pressent. Elle succombe enfin; aucun de ses -guerriers ne quitte son rang; ils périssent dans la place où ils -combattaient; et ce qui reste des vaincus, cherchant leur salut dans la -fuite, laissent sur le champ de bataille Ataliba, vainqueur et -consterné, parcourir ces plaines de sang, et se reprocher sa victoire. -Hélas! cette victoire qui lui arrachait des larmes, était pour lui le -terme de la prospérité, et comme le dernier sourire, le sourire cruel et -traître de la fortune qui l'abandonnait. - -Ce même jour, ce jour funeste vit arriver Pizarre sur la rive du fleuve -qui baigne les champs de Tumbès. - - - - -CHAPITRE XLV. - - -Vers l'embouchure de ce fleuve est une île sauvage[151], où Pizarre -avait résolu de se ménager un refuge. Il y passa sur des canots; car il -avait devancé sa flotte. Mais cette île était la demeure d'un peuple -indomptable et féroce. Pizarre, dédaignant de perdre, à réduire ce -peuple, un temps qui lui était précieux, n'attendit que sa flotte, pour -revenir camper sur le rivage et devant le fort de Tumbès. - - [151] L'île de Puna. - -Dans ce fort étaient enfermés mille Indiens détachés de l'armée -d'Ataliba. Orozimbo était à leur tête. Sous lui commandait Télasco. La -belle et tendre Amazili, l'arc à la main, le carquois sur l'épaule, -telle et plus fière en son maintien et plus légère dans sa course qu'on -ne peint Diane elle-même, avait suivi son frère et son amant, digne, par -son courage, de partager leur gloire. Pizarre se souvint du peuple de -Tumbès, de l'accueil plein d'humanité[152], de candeur, et de -bienveillance qu'il en avait reçu; il résolut de bonne foi d'achever de -gagner l'estime et l'amitié de ce bon peuple. Il assembla donc ses -guerriers, et leur tint ce discours: - - [152] L'histoire attribue ici au peuple de Tumbès une trahison sans - vraisemblance. _Il immola_, dit-on, _à ses idoles trois Espagnols - qui s'étaient confiés à lui_. Le peuple de Tumbès n'avait plus - d'idoles; il n'adorait que le soleil; et on ne faisait point au - soleil des sacrifices de sang humain. Cette absurde imputation est - encore plus démentie par les moeurs de ce peuple, par sa candeur et - sa bonté. - -«Castillans, je vous ai promis des richesses et de la gloire. De ces -deux biens, l'un vous est assuré, l'autre dépend de vous. Ceux de vous -qui veulent de l'or, s'en retourneront chargés d'or: je vous en suis -garant: ne vous abaissez pas jusqu'au soin vil d'en amasser. Pour la -gloire, c'est autre chose: une haute entreprise la promet, ne l'assure -pas. Celui-là seul l'obtient, qui la mérite: jamais le crime ne la -donne. Les conquérants de l'Amérique ont fait tout ce qu'on peut -attendre de l'audace et de la valeur. Ils ne seront pourtant jamais -qu'au nombre des brigands insignes. L'homme étonnant à qui l'Espagne a -dû le Nouveau-Monde, Colomb s'est dégradé par une trahison; Cortès, par -une perfidie plus noire et plus infâme encore; et c'est lui qu'ont -flétri les fers dont il a chargé Montezume. Le reste s'est déshonoré par -les plus indignes excès. Il dépend de nous, mes amis, d'en partager -l'opprobre, ou de nous en laver, nous et notre patrie, par une conduite -opposée: nous en avons encore le choix. Il s'agit de ranger sous la -puissance de l'Espagne la plus riche moitié de ce Nouveau-Monde; et il -en est deux moyens, la douceur et la violence. La violence est inutile; -et chez des nations guerrières, où nous sommes en petit nombre, elle -serait aussi dangereuse qu'injuste. Le danger n'est rien, je le sais; -mais la gloire, la gloire est tout; et quand nous aurions opprimé, -dévasté, changé ces contrées en des déserts sanglants, en de vastes -tombeaux, oserions-nous repasser les mers, chargés de trésors et de -crimes, et poursuivis par les remords? Les malédictions d'un monde, les -reproches de l'autre, la colère du ciel, enfin les cris de la nature et -de l'humanité, tout cela fait horreur. Ni les grandeurs, ni les -richesses ne consolent d'être odieux: c'est un courage qui me manque; -vous ne l'avez pas plus que moi. Faisons-nous des prospérités dont nous -n'ayons point à rougir, ou un malheur qui nous honore. Rien n'est si -beau que ce qui est juste, rien n'est si juste sur la terre que l'empire -de la vertu. Tâchons de dominer par elle. Quelle conquête, mes amis, que -celle qui n'aurait coûté ni larmes ni sang! Quel triomphe que celui qui -ne serait dû qu'au pouvoir des bienfaits! La reconnaissance et l'amour -nous livreraient tous les biens de ces peuples: pour les vaincre et les -captiver, nos armes seraient inutiles; et c'est alors qu'elles seraient -dignes d'orner les temples de ce dieu que nous venons faire adorer.» - -Toute la jeunesse applaudit; mais ceux des guerriers castillans qui -avaient servi sous Davila, et dont les mains s'étaient déja trempées -dans le sang des peuples de l'isthme, tirèrent un mauvais présage de ce -qu'ils appelaient mollesse dans leur général. Vincent de Valverde, -sur-tout, ce prêtre ardent et fanatique, fut indigné de reconnaître dans -le langage de Pizarre les sentiments de Las-Casas, et fronçant un -sourcil atroce: «Ils fléchiront, disait-il en lui-même, ils fléchiront -sous le joug de la foi, ou ils seront exterminés.» - -Sans écouter cet odieux murmure, Pizarre marcha vers Tumbès, et fit -demander au cacique de le recevoir en ami. Mais le cacique, enfermé dans -sa ville, répondit qu'elle dépendait d'Ataliba, roi de Quito, qui -l'avait prise sous sa garde; et que le fort la protégeait. - -Il fallait attaquer ce fort. Pizarre s'approche; il l'observe; et quel -est son étonnement, lorsqu'à cette enceinte, à ces angles, à ces murs de -gazon, faits pour être à l'épreuve de ses plus foudroyantes armes, il -reconnaît l'art des Européens! «C'est Molina, c'est lui qui enseigne aux -Indiens à se retrancher devant nous, dit Pizarre: il a fait construire -ces remparts; peut-être il les défend lui-même.» Impatient de s'en -instruire, il demande à parler au commandant du fort; et Orozimbo se -présente. «Espagnol, je suis Mexicain, je suis neveu de Montezume. Juge -si je dois te connaître, si je puis me fier à toi. C'est ici mon dernier -asyle; ce sera mon tombeau, si ce n'est pas le tien.» - -Des Mexicains dans le fort de Tumbès! Rien n'était plus inconcevable: -Pizarre ne pouvait le croire. Cependant il fallut céder aux instances -des Castillans. Indignés d'une résistance qu'ils regardaient comme une -insulte, ils murmuraient, ils demandaient l'assaut. Pizarre le promit. -Mais afin qu'il fût moins sanglant, il voulut agir de surprise, et à la -faveur de la nuit. On se plaignit de sa prudence; elle faisait injure à -ceux qu'elle paraissait ménager: ses guerriers, ses soldats eux-mêmes se -seraient crus déshonorés par ces précautions timides: ce n'était pas -devant ces troupeaux d'indiens qu'il fallait craindre le grand jour, si -favorable à la valeur. Le héros gémit, et céda. - -L'attaque fut vive et rapide. Les foudres de l'Europe volaient sur les -remparts; les Indiens épouvantés n'osaient paraître; et la fascine -amoncelée allait applanir le fossé. Orozimbo, qui voit la terreur dont -tous les esprits sont frappés, les ranime et les encourage. «Eh quoi! -mes amis, leur dit-il, qu'a donc ce bruit qui vous effraie? Est-ce le -bruit qui tue? et faut-il tant d'efforts pour rompre le fil de la vie? -Ces bouches brûlantes sans doute vomissent la mort; mais la mort est -aussi au bout d'une flèche; et l'arc, dans la main d'un brave homme, est -terrible comme le feu. Chacun de vous n'a qu'une mort à craindre, et il -en a mille à donner: vos carquois en sont pleins. Paraissez donc, et -repoussez une troupe d'hommes hardis, mais faibles, vulnérables et -mortels comme vous.» - -Il dit, et à l'instant une grêle de traits répond au feu des Castillans. -L'approche du fossé, la route du soldat qui vient y jeter sa fascine, -commence à être périlleuse. Plus d'une flèche, mais sur-tout celles des -Mexicains, se trempent dans le sang. Un oeil vengeur les guide, et -choisit ses victimes. Pennates, Mendès, et Salcédo se retirent blessés; -l'intrépide Lerma entend siffler à travers son panache le trait qui lui -était destiné. Le vaillant Péralte s'étonne de voir une flèche rapide -percer son épais bouclier, et venir effleurer son sein. Le bras nerveux -de Télasco l'avait lancée; mais l'airain l'émoussa: elle tomba sans -force aux pieds du superbe Espagnol. - -Bénalcasar, qui devait être l'un des fléaux de ces contrées, du haut de -son coursier fougueux, pressait les travaux des soldats. Une flèche qui -part de la main d'Orozimbo, atteint le coursier dans le flanc. L'animal -indompté se dresse, frappe l'air de ses pieds, se renverse, et sous lui -foule son guide étendu sur le sable. Orozimbo, qui le voit tomber, en -pousse un cri de joie. «Ombres de Montezume et de Guatimozin! ombre de -mon père! dit-il, ombres de mes amis! recevez ce tribut, ce faible -tribut de vengeance. Je ne mourrai donc pas sans avoir fait vomir le -sang et l'ame à l'un de nos tyrans!» Il se trompait: la molle arène céda -sous le poids du coursier; le Castillan y fut enseveli, mais se releva -de sa chûte, plus furieux, plus implacable, plus altéré du sang des -Indiens. - -Le plomb mortel qui portait sur les murs de plus inévitables coups, ne -vengeait que trop bien Pizarre, mais ne le consolait pas. Pour lui la -plus légère perte était funeste. Il s'affligeait sur-tout de voir les -Indiens s'aguerrir et s'accoutumer à ce bruit, à ce feu des armes qui -par-tout avait répandu tant d'effroi dans ce Nouveau-Monde. Il fallait, -ou les rendre encore plus intrépides, en cédant à leur résistance, ou -faire tout dépendre du hasard d'un moment. Le fossé, dans sa profondeur, -était comblé de l'un à l'autre bord, et l'escalade était possible. -Pizarre s'y résout, et l'ordonne. A l'instant le feu redouble et la -protége. - -Orozimbo ne perd point courage. Il défend à ses Indiens de s'exposer au -feu: «Imitez-nous, dit-il: Télasco, mes amis et moi, nous allons vous -donner l'exemple.» Il eut seulement soin d'écarter du lieu de l'assaut -sa soeur, qui lui tendait les bras, et le conjurait par ses larmes de la -souffrir auprès de lui. - -Alors, s'armant de haches et de lourdes massues, ils attendent, tête -baissée, les plus hardis des assaillants. - -Il en parut trois à-la-fois, Moscose, Alvare, et Fernand, le jeune frère -de Pizarre. Ils s'élèvent, tenant le glaive d'une main, le bouclier de -l'autre, et portant dans les yeux un courage déterminé. - -Télasco s'adresse à Moscose, et d'un coup de massue lui brisant sur la -tête l'écu qui lui sert de défense, le renverse du haut des murs. Il -tombe comme foudroyé sur ses soldats qui allaient le suivre, et roule -sur leurs boucliers. - -Fernand Pizarre va s'élancer de l'échelle sur le rempart; mais encore -chancelant sur un appui fragile, il ne peut ni parer ni porter des coups -assurés. Orozimbo, l'ayant saisi au bras dont il tenait le glaive, le -désarme et l'entraîne à lui. Il se débat; mais il est terrassé. Son -vainqueur lui laisse la vie; et le soldat qui prend sa place reçoit pour -lui le coup mortel. - -Alvare, dans l'instant qu'il s'attache au bord du mur pour le franchir, -sent tomber sur son casque la hache meurtrière; et le coup, en glissant, -le blesse au bras qui lui servait d'appui. Il est précipité sanglant; et -ses soldats voyant sur leur tête la massue levée pour les frapper, -n'osent s'exposer après lui à une mort inévitable. - -Pizarre croit avoir perdu le plus tendre, le plus aimable, le plus -vertueux de ses frères; mais il dévore sa douleur. Il voit la -consternation de ceux qu'il a trop écoutés; et, sans y ajouter le -reproche, il fit interrompre l'assaut. - -Le premier soin d'Orozimbo, après que l'ennemi se fut retiré dans son -camp, fut de faire réduire en cendres ce vaste monceau de fascines dont -on avait comblé le fossé du rempart; et tandis que des tourbillons de -fumée et de flammes s'élevaient au-dessus des murs: «Viens, dit-il au -jeune Pizarre, et vois ce bûcher allumé. Quand je t'y jetterais vivant, -quand j'y ferais brûler avec toi tous tes compagnons, et avec eux leurs -pères, leurs enfants, et leurs femmes, je ne vous rendrais pas les maux -que ta nation nous a faits... Va-t'en, va dire à ces barbares que les -neveux de Montezume ayant à leurs pieds un brasier, et dans leurs mains -un Castillan... Va-t'en, te dis-je, et ne tarde pas; car je crois -entendre les plaintes de l'ombre de Guatimozin.» - -Fernand Pizarre s'en allait, le coeur flétri, l'ame abattue, n'osant -s'avouer à lui-même qu'il respirait par la clémence d'un Indien, d'un -Indien neveu de Montezume! Dans la plaine qui séparait le camp des -Espagnols du fort de Tumbès, il rencontre un vieillard étendu sur le -sable et baigné dans son sang. Ce vieillard respirait encore, et tendant -les bras au jeune homme, il l'appelait à son secours. Pizarre approche. -L'Indien lève sur lui un oeil mourant, lui montre son flanc déchiré, et -fait un signe vers le rivage, un autre signe vers le ciel, comme pour -indiquer le crime et le vengeur. - -Le guerrier attendri lui donne tous les soins de l'humanité; il étanche -le sang de sa blessure; et l'aidant à se soulever et à se soutenir, il -paraît vouloir le mener au camp. Le vieillard, frissonnant d'horreur, le -conjurait, en lui baisant les mains, de prendre une route opposée. «Non, -disait-il; c'est de côté-là qu'ils sont allés.--Qui donc? lui demanda -Pizarre.--Les meurtriers, dit le vieillard. Ils étaient vêtus comme toi; -ils te ressemblaient... Non, pardonne, je ne veux pas te faire injure; -tu es aussi bon qu'ils sont méchants. Ils venaient du fort, ils allaient -vers le rivage de la mer; et moi, je traversais la plaine; je ne leur -faisais aucun mal. L'un d'eux m'a regardé d'un oeil menaçant et -farouche. Je tremblais; je l'ai salué pour l'adoucir; et lui, tirant son -glaive, il me l'a plongé dans le flanc.» - -«Ah, les barbares! s'écria le jeune homme saisi d'horreur. Et moi, et -moi, dans le moment qu'ils t'assassinaient!...» Il n'en put dire -davantage, les sanglots lui étouffaient la voix. Il embrasse, il baigne -de pleurs le vieillard Indien.» Ah! si tu savais, reprit-il, combien je -déteste leur crime! combien je le dois abhorrer! Bon vieillard, tes -jours me sont chers: je ne t'abandonnerai pas. Dis-moi, où faut-il te -conduire?--A ce village que tu vois, dit l'Indien. C'est là que mes -enfants m'attendent. Au nom de ton père, aide-moi à me traîner vers ma -cabane: je ne demande au ciel que de voir encore une fois mes enfants, -et de mourir entre leurs bras.» Il n'eut pas même cette joie. A quelques -pas de là, ses genoux s'affaiblirent; il sentit son corps défaillir; et -se laissant tomber dans le sein de Pizarre, il fixa ses yeux sur les -siens, lui serra la main tendrement, regarda le ciel, et tournant sa vue -attendrie et mourante vers son village, il expira. - -Fernand, accablé de tristesse, retourne au camp des Espagnols. Le -conseil était assemblé dans la tente du général; et quel fut le -ravissement de ce héros, en revoyant son frère, un frère tendrement -chéri, qu'il croyait perdu pour jamais! Il se lève, il l'embrasse. Les -deux autres guerriers du même sang témoignent les mêmes transports; et -tout le conseil s'intéresse à leur joie et à son retour. On l'interroge. -Il dit ce qu'il a vu, et la valeur des Mexicains, et la clémence de leur -chef, et la rencontre du vieillard. Son ame se répand dans ce récit qui -la soulage; son attendrissement s'exprime par des larmes, et il en fait -couler. «O mon frère! dit-il enfin en s'adressant au général, c'est nous -qui apprenons aux sauvages à être cruels et perfides; et ils ne peuvent -nous apprendre à être bons et généreux! Quelle honte pour nous! Je -demande vengeance du meurtre de cet Indien; je la demande au nom du ciel -et au nom de l'humanité. Découvrez quel est parmi nous l'homme assez -lâche, assez féroce, pour avoir plongé son épée dans le sein d'un homme -paisible, d'un faible et timide vieillard.» - -Il y avait, dans ce conseil, des hommes durs, qui, en souriant, disaient -tout bas, que le jeune Pizarre mettait un grand prix à la vie, puisqu'en -daignant la lui laisser, on l'avait si fort attendri. Il s'aperçut de ce -sourire, et il en était indigné; mais le général, imposant à son -impatience, lui dit de prendre place dans l'assemblée. - -Le grand intérêt des Castillans était de ménager leurs forces. Ils -étaient en trop petit nombre pour hasarder encore de s'affaiblir par un -nouvel assaut. Il fallait donc, ou laisser en arrière la ville et le -fort de Tumbès, ou chercher une plage d'un abord plus facile, ou -réduire, par un long siége, les défenseurs de celle-ci aux plus dures -extrémités. - -Le parti de former le siége parut le plus sage et le plus glorieux: il -réunit toutes les voix. Le général lui seul, recueilli en lui-même, et -profondément occupé, semblait encore irrésolu. Sa tête, long-temps -appuyée sur ses deux mains, se relève avec majesté, et des yeux -parcourant lentement l'assemblée: «Castillans, dit-il, j'ai voulu vous -donner, par ma déférence, une marque de mon estime. J'ai permis -l'attaque du fort; l'événement a démontré l'imprudence de l'entreprise. -Vous voulez assiéger ces murs, vous le voulez, et j'y consens encore. -Mais chez des peuples qui, sans nous, et loin de nous, vivaient -paisibles, sur des bords où, quoi qu'on en dise, nous portons une guerre -injuste, ne vous attendez pas que je fasse éprouver à une ville entière -les dernières extrémités de la disette et de la faim. Je veux bien les -leur faire craindre; mais si ce peuple a le courage de les attendre, je -n'aurai pas la barbarie de les lui laisser endurer. Lorsque dans un -combat je risque et je défends mes jours et ceux de mes amis, le danger -auquel je m'expose compense le mal que je fais; et je puis me le -pardonner. Mais sans péril être inhumain! mais voir languir devant ses -yeux une multitude affamée, l'enfant sur le sein de sa mère, le -vieillard dans les bras de son fils expirant! les voir se déchirer, les -voir se dévorer entre eux, dans les accès de la douleur, de la rage, et -du désespoir! Je ne m'y résoudrai jamais; je vous en avertis. Jusques-là -je ferai tout ce que la guerre autorise.» - - - - -CHAPITRE XLVI. - - -Ce que Pizarre avait prévu ne tarda point à arriver. Le trésor des -moissons était déposé dans les villages; la disette fut dans les murs. -Il fallait, pour faciliter les secours du dehors, attaquer et forcer les -lignes. Orozimbo voulut commander ces sorties; et ni sa soeur ni son ami -ne voulurent l'abandonner. - -Les Espagnols, trop affaiblis par l'étendue de leur enceinte, surpris, -attaqués dans la nuit, avaient d'abord cédé au nombre. La première -sortie avait, pour quelques jours, rendu la vie aux assiégés; mais la -seconde fut fatale aux héros mexicains: l'un et l'autre y perdirent ce -qu'ils avaient de plus cher au monde. - -L'attaque avait été si vive, que les lignes forcées, le secours -introduit, les Indiens se retiraient sans être poursuivis. Ce fut dans -ce moment qu'Amazili crut voir, à l'incertaine clarté de l'astre de la -nuit, un jeune Indien se débattre entre deux soldats espagnols. Ils -l'avaient pris; ils l'entraînaient. Télasco n'est pas avec elle, et ce -jeune homme lui ressemble. Elle approche. C'est lui. Éperdue, elle crie -au secours; on ne l'entend point. Il n'a qu'elle pour sa défense. Il -faut le sauver ou périr. Elle tend son arc. Mais va-t-elle percer le -sein d'un ennemi? percer le coeur de son amant? Son oeil est sûr, mais -sa main tremble; et la crainte ajoute au danger. Deux fois elle vise, et -deux fois son amant se présente devant la flèche qui va partir. Un -frisson mortel la saisit; ses genoux chancelants fléchissent; son arc va -lui tomber des mains; il ne lui reste plus que la force de le détendre. -La nature et l'amour font pour elle un de ces efforts réservés aux -périls extrêmes. Elle saisit l'instant où l'un des deux Espagnols sert -de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe; le bras -de Télasco, le bras qui tient la hache est dégagé; l'autre ennemi en -éprouve l'effort terrible; et délivré comme par un prodige, Télasco va -rejoindre ses compagnons qui rentrent dans les murs... Que fais-tu, -malheureux? Tu laisses ton amante au pouvoir de tes ennemis. - -[Illustration: Elle saisit l'instant où l'un des Espagnols sert de -bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe...] - -A peine la flèche est partie, à peine Amazili a pu voir son amant se -dégager et s'enfuir, elle n'a plus la force de le suivre. Cette frayeur -de réflexion qui suit les grands périls et qui reste dans l'ame lorsque -le péril est passé, s'est emparée de son coeur épuisé de courage, et l'a -saisie si violemment, qu'une défaillance mortelle l'a fait tomber -évanouie. Elle ne se ranime, elle n'ouvre les yeux que pour se voir -environnée de soldats castillans que le bruit de l'attaque a fait -accourir dans ce lieu. Ils la trouvent sans mouvement; ils en sont émus; -ils s'empressent de la rappeler à la vie. Sa beauté, en se ranimant, -leur imprime un tendre respect. Coeurs féroces! du moins la beauté vous -désarme; c'est un droit que sur vous encore la nature n'a point perdu. - -Le jeune et valeureux Mendoce, monté sur un coursier superbe, rencontre, -au milieu des soldats, cette jeune guerrière; il en est ébloui. Le -panache de plumes dont elle est couronnée, son carquois d'or suspendu à -une chaîne d'émeraudes, riche présent d'Ataliba, le tissu dont sa taille -est ceinte, et qui presse au-dessus des flancs les plis de sa robe -flottante, mais sur-tout la noble fierté de son air et de son maintien -la trahit, et annonce une illustre origine. - -«Jeune beauté, lui dit Mendoce, quel malheur, ou quelle imprudence vous -fait tomber entre nos mains?--La vengeance et l'amour, dit-elle, les -deux passions de mon coeur.--Êtes-vous la fille, ou l'épouse du roi de -Tumbès?--Non, dit-elle: je suis née en d'autres climats. Ces murs ont -été mon refuge. La liberté, qui m'est ravie, était mon unique bien.--Il -vous sera rendu, lui dit Mendoce; daignez vous confier à moi;» et -l'ayant fait asseoir sur la croupe de son coursier, il la mène au camp -de Pizarre. - -Le jour répandait sa lumière; et Pizarre, au milieu du camp, se faisait -instruire des événements de la nuit. Mendoce arrive, et lui présente la -jeune Indienne captive. Le héros la reçoit avec cette bonté noble, -modeste, et consolante qu'on doit à l'infortune, et que l'on a toujours -pour la faiblesse et l'innocence, protégées par la beauté. - -Mais le malheur qui poursuivait Amazili, voulut qu'elle fût reconnue par -le jeune Fernand Pizarre, qu'elle avait vu dans le fort de Tumbès. «Ah! -mon frère! s'écria-t-il, c'est elle-même, c'est la soeur de ce vaillant -cacique, de ce généreux Mexicain qui m'a sauvé la vie et m'a rendu la -liberté. Acquittez-moi, je vous conjure.» Pizarre allait la renvoyer, -mais le plus grand nombre des Espagnols en firent éclater leurs -plaintes. Était-ce avec des Mexicains qu'il fallait se piquer de -frivoles égards et de ménagements timides? Un Espagnol espérait-il s'en -faire des amis? Il avait dans ses mains le sûr moyen, le seul peut-être -de les obliger à se rendre; et il le laissait échapper! Aimait-il mieux -voir deux cents hommes qui s'étaient confiés à lui, manquant de tout sur -ce rivage, et n'ayant pas même un asyle, périr autour de ces remparts, -ou de fatigue, ou de misère, ou par les flèches des sauvages? Voulait-il -les sacrifier? - -Le général eût méprisé ces plaintes, si l'échange des deux captifs ne -l'eût pas touché de si près. Mais un intérêt personnel eût rendu odieux -ce qui n'était que juste; et il voulut se mettre au-dessus du soupçon. -Il fit donc appeler Valverde, le seul homme, qui, par état, pût être -chargé décemment de la garde de sa captive; il la lui confia, et lui -remit le soin de la mener sur le vaisseau. Le même jour il fit savoir au -commandant du fort, que sa soeur était prisonnière; qu'il lui avait -donné son vaisseau pour asyle; que tous les égards, tous les soins qui -pouvaient adoucir le sort d'une captive, il les aurait pour elle; mais -qu'un devoir encore plus saint que la reconnaissance lui défendait de la -lui rendre, à moins que, renonçant lui-même à une résistance inutilement -obstinée, il ne le reçût dans le fort. - -Dès que les héros mexicains s'étaient aperçus de l'absence d'Amazili, -ils en avaient poussé des cris de douleur et de rage. Ils la cherchaient -des yeux; ils l'appelaient; ils parcouraient toute l'enceinte du rempart -qui les séparait d'elle, prêts à s'élancer à travers mille morts, s'ils -avaient entendu ses cris. L'un d'eux, et c'était son amant, osa même -sortir du fort, et la chercher dans la campagne. Enfin désespéré, et la -croyant perdue, ils la pleuraient ensemble, lorsque l'envoyé de Pizarre -leur annonça qu'elle vivait. Leur premier mouvement fut donné à la joie; -mais cette joie était trompeuse: la douleur la suivit de près. - -Amazili dans l'esclavage et au pouvoir des Espagnols, sans qu'il fût -possible de la délivrer, à moins de leur rendre les armes! C'était un -genre de malheur aussi cruel que celui de sa mort. Mais l'indignation, -dans le coeur d'Orozimbo, ayant ranimé le courage, il répondit avec -fierté, que sa soeur lui était bien chère, mais que pour elle il ne -trahirait pas un roi, son bienfaiteur, son hôte, et son ami; qu'il -rendait grâce au chef des Castillans, des ménagements qu'il avait pour -une princesse captive; mais qu'en lui renvoyant son frère, il croyait -lui avoir donné un exemple plus généreux. - -Lorsque Pizarre entendit la réponse d'Orozimbo, il regarda d'un oeil -sévère les Castillans qui l'entouraient. «Voyez-vous, leur dit-il, -combien ces hommes-là sont au-dessus de nous, et combien, auprès d'eux, -nous sommes vils, méchants, et lâches? Apprenons à rougir, et à les -imiter.» Dès ce moment, il résolut de renvoyer Amazili, et de charger -Fernand lui-même de la ramener à son frère. Le jour baissait; il crut -pouvoir différer jusqu'au lendemain. - -Cependant le fourbe hypocrite à qui elle était confiée, l'ayant menée -sur le vaisseau, et s'y voyant seul avec elle, sentit s'allumer dans ses -veines le plus noir poison de l'amour. Il s'approche d'elle, et d'abord -il feint de vouloir la consoler. «Ma fille, lui dit-il, modérez vos -douleurs. Le ciel veille sur vous; et l'asyle qu'il vous procure, le -gardien qu'il vous choisit, sont des signes de sa bonté. Sous cet habit -simple et modeste, savez-vous qui je suis, et tout ce que je puis pour -vous? Je n'ai point d'armes, mais je commande à ceux qui sont armés. Je -n'ai qu'à leur dire de verser le sang, le sang sera versé. Je n'ai qu'à -dire au glaive de s'arrêter, et le glaive s'arrêtera. Les peuples, les -armées, les rois eux-mêmes, tout est soumis à mes pareils; et nous -dominons sur les hommes, comme sur de faibles enfants.» - -Amazili, qui se souvenait des prêtres du Mexique, comprit que Valverde -exerçait ce ministère redoutable. «Vous êtes donc, lui dit-elle, un des -interprètes des dieux?--Des dieux! reprit Valverde; sachez qu'il n'en -est qu'un: c'est celui que je sers. Tout tremble devant lui; et il m'a -remis sa puissance. Mon esprit est le sien; ma voix est son organe; je -parle, et c'est lui qu'on entend; c'est sa volonté que j'annonce; et sa -volonté change quand et comme il me plaît: car il m'écoute; ma prière -l'irrite, ou l'appaise à mon gré.» - -«Veuillez donc, lui dit-elle, que votre Dieu soit juste, et qu'il cesse -enfin de poursuivre des malheureux, qui, ne l'ayant point connu, n'ont -jamais pu l'offenser.» - -«Votre malheur, je l'avoue, est digne de pitié, lui dit Valverde; et -sans un prodige, vous ne pouvez guère sortir du précipice où je vous -vois. On sait que vous êtes la soeur du guerrier qui défend ces murs; on -lui propose de se rendre: votre rançon est à ce prix. S'il vous aime -assez pour souscrire à cette indigne loi, vous serez réunis, mais dans -la honte et l'esclavage: je dis dans la honte, ma fille; car il n'est -plus qu'un perfide et qu'un lâche, s'il trahit pour vous son devoir.» - -Amazili, en l'écoutant, était tremblante et consternée. «Eh bien, -reprit-il, croyez-vous que s'il venait du ciel un être bienfaisant, qui, -vous ombrageant de ses ailes, frappât vos ennemis de confusion et de -terreur, et vous enlevât de leurs mains, il fallût dédaigner ses soins -et refuser son assistance?--Et quel sera, demanda-t-elle, cet être -secourable?--Moi, répondit Valverde.--Ah! vous serez pour nous, -dit-elle, un dieu libérateur.--Il dépend de vous seule que je le sois, -reprit le fourbe; et c'est à vous de m'y engager.--Hélas! -comment?--Pensez au bienheureux moment où ce frère si désiré, où cet -amant plus désiré encore, vous voyant arriver, se précipiteraient dans -vos bras.--Je succomberais à ma joie.--Je le crois. Je me peins cette -bienheureuse entrevue. Fille aimable, je crois vous voir voler dans leur -sein, les combler de vos plus touchantes caresses; je vois vos charmes -s'animer, et briller d'un éclat céleste; je vois votre coeur palpiter, -votre sein tressaillir; je vois vos yeux lancer les étincelles de la -joie, et bientôt répandre les larmes de la plus douce volupté. Oui, je -vous le rendrai cet amant, cet heureux amant. Goûtez d'avance les -délices d'une réunion qui sera mon ouvrage, et laissez-m'en jouir -moi-même, en vous faisant l'illusion que je me fais. Croyez le voir, qui -vous appelle, qui vous voit, qui fait éclater sa joie et son amour. -Jetez-vous dans ses bras, et partagez l'égarement, l'ivresse, le délire -où vous le plongez.» A ces mots, les yeux enflammés, il s'élançait... -Elle s'échappe, et portant la main sur son arc, qu'elle arme d'une -flèche: «Arrête! lui dit-elle, d'un air où l'indignation se mêle avec la -frayeur; arrête, homme faux et cruel! Je t'entends, je vois à quel prix -tu mets ton indigne pitié. Je suis faible, je suis captive et livrée à -nos oppresseurs; mais j'ai dans ma faiblesse une force qui me soutient. -Cette force, au-dessus de celle des tyrans, est un fier mépris de la -mort.» - -«Imprudente! reprit Valverde, ne vois-tu que la mort à craindre? Et un -éternel esclavage? et le malheur de ne plus voir ce que tu as de plus -cher au monde? et le malheur plus effroyable encore d'avoir entraîné -dans les fers ton frère et ton amant?... Tremble, et tombe à genoux pour -fléchir ma colère; ou ces transfuges d'un pays que nous avons réduit en -cendres, ton frère, ton amant, toi-même, vous subirez à votre tour le -sort que vos rois ont subi.» - -«Va, lui dit-elle avec horreur, quand je verrais là, sous mes yeux, le -brasier de Guatimozin, j'aimerais mieux m'y jeter vivante, qu'aux pieds -d'un fourbe que j'abhorre.» Et en parlant, elle tenait son arc tendu -pour le percer. Valverde, confondu, s'éloigne plein de rage, mais sans -remords. - -Abandonnée à elle-même, la malheureuse se plongea dans l'abyme de sa -douleur. Se voir séparée à jamais de son frère et de son amant, ou les -voir se livrer eux-mêmes aux meurtriers de leurs parents, aux -destructeurs de leur patrie! Ils ne s'y résoudraient jamais; et quand -ils pourraient s'y résoudre, en seraient-ils plus épargnés? On avait -appris à les craindre; on n'aurait garde de laisser au Mexique de si -redoutables vengeurs. - -Dans le silence de la nuit, ces réflexions, animées par l'image de sa -patrie qui s'offrait sanglante à ses yeux, l'agitèrent si violemment, -qu'il n'était rien de plus affreux pour elle, que de penser que, pour sa -délivrance, on pût vouloir la loi des Castillans. - -Mais non, ce n'était pas ainsi qu'Orozimbo et Télasco méditaient de la -délivrer. Choisir une nuit sombre, sortir de leurs remparts, attaquer le -camp ennemi, périr ensemble, ou pénétrer jusqu'au vaisseau où Amazili -était captive, et l'enlever; tel était le digne conseil qu'ils avaient -pris du désespoir. - -Tous deux brûlaient d'impatience que le jour éclairât le port. Ils -espéraient qu'Amazili paraîtrait sur la poupe, où, du haut des remparts, -ils auraient pu la reconnaître. Leur espoir ne fut pas trompé. - -Amazili, l'ame encore pleine du trouble de la nuit, attendait sur la -poupe que la clarté, qui commençait à se répandre, fût plus vive; et -cependant ses yeux, à travers le mélange des ombres et de la lumière, se -fatiguaient à découvrir le fort qui dominait la mer. D'abord elle croit -l'entrevoir; elle le voit enfin; et sur le mur elle découvre deux hommes -que son coeur lui assure être son frère et son amant. «Ils me cherchent -des yeux, dit-elle; ils ne peuvent vivre sans moi. Je les rendrai -faibles et lâches, perfides envers leur patrie, infidèles envers un roi, -leur bienfaiteur et leur ami. Non, non, je ne mets point ce funeste prix -à ma vie; et si elle est pour eux une honteuse chaîne, je saurai les en -délivrer.» Alors, pour fixer leurs regards, elle détache sa ceinture, et -la fait voltiger dans l'air. L'un des deux, c'est son cher Télasco, -répond à ce signal, en faisant voltiger de même le panache de plumes -dont il ornait sa tête; et, lorsqu'elle est bien assurée que leurs yeux, -attachés sur elle, observent tous ses mouvements, elle tire une flèche -de son carquois, lève le bras, et dit, mais sans espoir d'être entendue: -«Adieu, mon frère, adieu, malheureux Télasco. Pleurez-moi, sur-tout -vengez-moi, vengez le Mexique.» A ces mots, se perçant le sein, elle -s'élance dans la mer.» - -«O ciel! ma soeur! Amazili!... C'en est fait. Je l'ai vue se frapper et -tomber. J'ai vu, s'écrie Orozimbo, les flots s'ouvrir, se refermer sur -elle. Ma soeur, ma chère Amazili n'est plus. Elle n'est plus! et nous -vivons! et les monstres qui l'ont réduite à se donner la mort!... Ah! -nous la vengerons. Mon frère! mon ami! oui, nous la vengerons; c'est -notre dernière espérance.» A ces mots, pâles, frémissants, étouffés de -sanglots et inondés de larmes, ils s'embrassent l'un l'autre, ils se -laissent tomber, ils se roulent sur la poussière, et leur douleur -s'exhale par des frémissements qu'interrompt un affreux silence. Revenus -à eux-mêmes, ils forment le projet de sortir dès la nuit suivante, et de -porter dans le camp ennemi l'effroi, le carnage, et la mort. Hélas! vain -projet! La fortune, avant la fin du jour, eut tout changé sur ce rivage. - -On vit les peuples des vallées d'Ica, de Pisco, d'Acari, accourir en -foule au-devant des Espagnols, leur rendre hommage, et les engager à -venir descendre au port de Rimac, sur ces bords où, dans peu, s'éleva la -ville des rois[153]. Cette révolution soudaine était l'ouvrage de Mango. -Pizarre en profite avec joie: il se rembarque avec les siens; et les -Mexicains, désolés de voir les Castillans se dérober à leur vengeance, -reprennent tristement le chemin des hautes montagnes par les champs de -Tumibamba. - - [153] Lima. - - - - -CHAPITRE XLVII. - - -Ataliba, qui, depuis sa victoire, avait appris l'arrivée des Espagnols, -laissait reposer son armée sur les bords du fleuve Zamore; et alors le -soleil, au tropique du nord, ayant atteint cette limite qu'une loi -éternelle a marquée à sa course et que jamais il ne franchit, ce fut -dans une vaste plaine et au milieu d'un camp nombreux que sa fête fut -célébrée. Les peuples y vinrent en foule; la cour de l'Inca s'y rendit -du palais de Riobamba, où ce prince l'avait laissée; la plus chérie de -ses femmes, la belle et tendre Aciloé, y vint, les yeux encore baignés -des larmes que le souvenir de son fils lui faisait répandre, et que le -temps ne pouvait tarir. Cora, dont les malheurs avaient sensiblement -touché cette princesse, qui l'avait admise à sa cour, Cora -l'accompagnait. Elle revit Alonzo, glorieuse et charmée de porter dans -son sein le gage de leur tendre amour. - -Toutes les fêtes du soleil avaient un grand objet de morale publique. -Celle-ci, la plus sérieuse et la plus imposante, était la fête de la -mort. Ce qui distinguait cette fête de celles que l'on a décrites, -c'était l'hymne que l'on y chantait. Le pontife, d'un air serein, et -portant sur le front une majestueuse tranquillité, entonnait cette hymne -funèbre; les Incas répondaient; le peuple écoutait en silence, et -méditait la mort. - -«Homme destiné au travail, à la peine, et à la douleur, console-toi, car -tu es mortel. Le matin, tu te lèves pour sentir le besoin; tu te couches -le soir, lassé, abattu de fatigue. Console-toi; car la mort t'attend, et -dans son sein est le repos. - -«Tu vois une barque agitée par la tempête, gagner la rade paisible et se -sauver dans le port. Cette mer sans cesse battue par la tourmente, c'est -la vie; ce port tranquille et sûr, d'où jamais les orages n'ont -approché, c'est le tombeau. - -«Tu vois le timide enfant que sa mère a laissé loin d'elle, pour lui -faire essayer ses forces. Il court à elle d'un pas chancelant, en lui -tendant ses faibles bras; il arrive, il se précipite dans son sein; et -il ne sent plus sa faiblesse. Cet enfant, c'est l'homme; et cette mère -tendre, c'est la nature, qu'en ce moment le vulgaire appelle la mort. - -«Homme fragile, pendant ta vie tu es l'esclave de la nécessité, le jouet -des événements. La mort brisera tes liens: tu seras libre; et il -n'existera pour toi, dans l'immensité, que toi-même et le Dieu qui t'a -fait. - -«Que ce Dieu qui anime le monde, laisse échapper un souffle; c'est la -vie. Qu'il le retire; c'est la mort. Qu'a d'étonnant la vîtesse d'un -souffle qui passe dans ton sein, comme le vent à travers le feuillage? -Le feuillage est-il étonné de n'avoir pu fixer le vent? - -«Tu as vu expirer ton semblable; ses convulsions t'ont fait peur; et ces -efforts de la douleur, au moment de lâcher sa proie, tu les attribues à -la mort. La mort est impassible; et au bord de la tombe est une digue où -s'accumulent les restes des maux de la vie; mais au-delà c'est un calme -éternel. - -«Ne trouves-tu pas que le temps est lent à s'écouler? C'est que le temps -amène la mort, et que la mort est le terme où tend la nature inquiète, -et impatiente de la vie. Quel homme ne désire pas d'être à demain? C'est -qu'aujourd'hui c'est la vie, et que demain c'est la mort. - -«La vieillesse qui dénoue tous les liens de l'âme, l'alternative -inévitable de la caducité ou du trépas, la douceur du sommeil, qui n'est -que l'oubli de soi-même, l'ennui, ce sentiment pénible d'une existence -froide et lente, tout nous dispose, nous invite, et nous habitue à la -mort. - -«Homme, d'où te vient donc cette répugnance pour un bien vers lequel tu -es entraîné par une pente invincible? C'est que tu te crois plus sage -que la nature, meilleur que le Dieu qui t'a fait; c'est que tu prends -pour un abyme les ténèbres de l'avenir. - -«Et qui voudrait souffrir la vie, si le passage était moins effrayant? -La nature nous intimide, afin de nous retenir. C'est un fossé profond -qu'elle a creusé sur les confins de la vie et de la mort, pour empêcher -la désertion. - -«S'il était un Dieu assez inexorable pour vouloir désespérer l'homme, il -le condamnerait à ne jamais mourir. Le dégoût, la tristesse, -affligeraient son ame, et la nécessité de vivre, semblable à un rocher -hérissé de pointes aiguës, l'écraserait incessamment. Le signe de la -réconciliation entre le ciel et l'homme, c'est la mort. - -«Il n'est qu'un seul moyen de rendre la vie plus précieuse que la mort -même: c'est de vivre pour sa patrie, fidèle à son culte, à ses lois, -utile à sa prospérité, digne de sa reconnaissance; et de pouvoir dire en -mourant: Je n'ai respiré que pour elle; elle aura mon dernier soupir.» - -Ainsi chantaient les enfants du soleil; et ces chants, qui -retentissaient dans l'ame des jeunes guerriers, les élevaient au-dessus -d'eux-mêmes. Mais les femmes et les enfants regardant leurs époux, leurs -pères, avec des yeux où la tendresse et la frayeur étaient peintes, -semblaient les conjurer d'aimer, ou du moins de souffrir la vie, et -opposaient les mouvements les plus naïfs de la nature à cet enthousiasme -qui défiait la mort. - -Le monarque, après ce cantique, ayant fait, par tribus, l'éloge des -braves Indiens qui avaient péri pour sa défense: «Nous avons pleuré sur -les morts; tout est consommé, reprit-il. Laissons le passé, qui n'est -plus; et ne pensons qu'à l'avenir, qui pour nous est un nouvel être. Des -brigands, les fléaux des bords où ils descendent, viennent d'arriver à -Tumbès. Je crois avoir mis cette ville en état de les occuper. Des héros -la défendent; mais ce n'est point assez, demain je vole à son secours. -Peuples, c'est là que nous appellent des dangers dignes d'éprouver le -plus intrépide courage. Vous allez voir des animaux rapides porter -l'homme dans les combats; vous allez voir l'image du terrible -Illapa[154] dans les armes de ces brigands. Ils ont su donner à la mort -un appareil épouvantable. Mais ce n'est jamais que la mort; et vous -venez d'entendre si la mort est à craindre. Du reste, ces brigands sont -périssables comme nous; et ils sont en si petit nombre, que si vous les -enveloppez, ils seront au milieu de vous, comme les feuilles agitées par -le tourbillon des tempêtes. Voilà, poursuivit-il en leur montrant -Alonzo, celui qui sait comment on peut les vaincre: c'est à lui de vous -commander.» - - [154] La foudre. - - - - -CHAPITRE XLVIII. - - -Ainsi parlait Ataliba; et il inspirait son courage. Mais sur la fin du -jour il voit arriver dans son camp les guerriers mexicains, qui lui -racontent leur disgrâce. Ils lui apprennent que Mango, réduit au -désespoir, suppose et fait répandre parmi les Indiens un oracle du roi -son père[155], lequel, en mourant, a prédit l'arrivée des Castillans, et -recommandé à ses peuples d'aller au-devant d'eux et de les adorer; que -Mango, à l'appui de cette opinion, a lui-même donné l'exemple, et envoyé -une ambassade au général des Castillans, pour implorer son assistance en -faveur du roi de Cusco, contre l'usurpateur du trône des Incas, -l'exterminateur de leur race, l'oppresseur de l'Inca son frère, captif -dans les murs de Cannare. - - [155] Huaïna Capac. - -Les mêmes nouvelles arrivaient de tous côtés en même temps, et se -répandaient dans l'armée; l'inquiétude et la frayeur s'emparaient de -tous les esprits; quand le cacique de Rimac vint remettre à l'Inca des -lettres dont le général espagnol l'avait chargé pour Alonzo. Pizarre, en -lui envoyant la lettre de Las-Casas, lui écrivit lui-même en ces mots: - -«Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie, voici le moment de lui -épargner des crimes. Si vous aimez les Indiens, voici le moment de leur -épargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami que vous avez -abandonné. Ce qui vous affligeait, m'affligeait encore plus moi-même. -Mais sans titres et sans pouvoir pour me faire obéir et craindre, je -dissimulais malgré moi ce que je ne pouvais punir. J'ai fait depuis un -voyage en Espagne. J'en arrive enfin revêtu de toute la puissance de -notre invincible monarque. Ce jeune prince aime les hommes. Il veut -qu'on use d'indulgence et de ménagement envers les Indiens. Il m'a -recommandé, pour eux, les soins et la bonté d'un père. Heureux, si je -remplis ses vues! Soyez bien sûr que mon penchant est d'accord avec mon -devoir. Mais vous savez combien l'autorité commise s'affaiblit dans -l'éloignement, et avec quelle précaution je dois en user sur des hommes -violents et déterminés. Dans le nombre il en est dont l'ame est -désintéressée, le coeur sensible et généreux; il est aisé de les -conduire. Mais la foule est aveugle, inquiète, et sur-tout avide; et -c'est elle, je vous l'avoue, que je crains de voir m'échapper. Mon ami, -je n'en réponds plus, si les hostilités l'irritent. Un doux accueil de -la part de vos peuples est le seul moyen d'établir la concorde et -l'intelligence. C'est à vous de me seconder, en y disposant les esprits. -Je vois la moitié de l'empire empressée à s'unir à moi. J'ai plus de -force qu'il n'en fallait pour répandre ici le ravage; mais sans vos bons -offices, je n'en ai pas assez pour maintenir l'ordre et la paix. Je -marche vers Cassamalca, où l'Inca de Quito a, dit-on, rassemblé ses -forces. On lui impute bien des crimes; mais seriez-vous l'ami d'un -tyran? Je ne le puis penser; et votre estime est son apologie. Venez -au-devant de moi. Nous nous concerterons ensemble pour conquérir sans -opprimer. - -«Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi le mien, le vertueux -Las-Casas, que j'ai laissé mourant à l'île Espagnole, a voulu vous -écrire. Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon cher Alonzo, que -ce ne soit un dernier adieu.» - -La douleur dont Alonzo avait été saisi en lisant ces mots, redoubla, -lorsqu'il jeta les yeux sur la lettre de Las-Casas. - -«Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous êtes encore parmi nos Indiens, -et si Pizarre vous retrouve sur les bords où il va descendre, recevez de -sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte amitié. Je suis mourant. -Je n'ai vécu que pour gémir. Dieu a permis que, dans le court espace de -ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes et tous les malheurs -rassemblés. Quel regret puis-je avoir au monde? - -«Je vous ai confié mes craintes sur l'entreprise de Pizarre; elles -viennent d'être calmées par les vertus de ce héros. Oui, mon ami, le -ciel a touché sa grande ame. Pizarre pense comme nous. Il sent qu'il est -plus beau d'être le protecteur et le père des Indiens, que leur -vainqueur et leur tyran. Unissez-vous à lui, pour lui concilier leur -estime et leur bienveillance: il en est digne comme vous. Adieu. Je -crois sentir que mon heure approche. Demain peut-être je serai devant le -trône de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer sa clémence, ce sera -pour ces Espagnols qui l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces -Indiens égarés dans l'erreur, mais simples, doux, et bienfaisants, qu'il -a créés, qu'il aime, et qu'il ne veut pas rendre éternellement -malheureux. Protégez-les, voyez en eux mes plus chers amis, après vous, -que j'aimerai au-delà du tombeau.» - -Cette lettre fut arrosée des larmes de l'amitié. Alonzo la baisa cent -fois avec un saint respect. Ataliba ne put l'entendre sans partager -l'émotion, l'attendrissement du jeune homme. «Quel est donc, lui -demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme juste?--Ah! dit Alonzo, demandez à -ce cacique et à son peuple.» Ce cacique était Capana. Il avait entendu -la lettre de Las-Casas; et appuyé sur sa massue, ses yeux baissés -fondaient en pleurs. «Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est un être -céleste envoyé de son Dieu, pour adoucir les tigres et pour consoler les -hommes. Nous l'aurions adoré, s'il nous l'avait permis.» - -Ce témoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo, l'emporta sur les -impressions terribles que l'exemple de Montezume et tous les malheurs du -Mexique avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. «Je m'abandonne à vous, -dit-il à son fidèle Alonzo. Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de -ses intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce, répondez-lui de -la droiture et de la bonne foi d'un prince votre ami, qui désire d'être -le sien.» - -Des Indiens chargés des plus magnifiques présents formaient le cortége -d'Alonzo; et ces richesses[156] disposèrent favorablement les esprits. -Mais telle était la soif de l'or qui dévorait les Castillans, que ce qui -aurait dû l'appaiser, l'irritait, au lieu de l'éteindre. - - [156] Ce fut là que les Indiens s'étant aperçus que les chevaux - rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les métaux; et dans - cette persuasion, qu'on n'avait garde de détruire, ils - s'empressaient de mettre devant ces animaux des vases remplis de - grains d'or. - -La conférence de Pizarre avec Alonzo fut l'épanchement de deux coeurs -pleins de noblesse et de franchise. Des deux côtés l'état des choses fut -exposé avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca de Cusco qu'un excès -d'orgueil sans prudence, et dans Ataliba que la noble fierté d'un coeur -sensible et généreux. De son côté, Alonzo reconnut le danger d'irriter -dans les Castillans cette soif de l'or et du sang, qui n'était jamais -qu'assoupie, et qu'un fanatisme barbare ne demandait qu'à rallumer. Il -fut réglé que Molina précéderait Pizarre dans les champs de Cassamalca; -que le général espagnol s'avancerait avec ses deux cents hommes, et -qu'il laisserait en arrière les Indiens de son parti. Également sûrs -l'un et l'autre de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassèrent; et -Alonzo retourna au camp indien. - -Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et l'impatience. Mais il fut -bientôt rassuré; et il assembla ses guerriers pour leur faire part de sa -joie. Les Péruviens se réjouirent; mais les Mexicains, d'un air sombre -et l'oeil attaché à la terre, écoutaient en silence les paroles de paix -qu'apportait Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber l'Inca dans un -piége funeste, voulut l'en garantir. «Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu -donc oublié le sort de Montezume et celui du Mexique? Tu abandonnes ton -pays à ces mêmes brigands qui ont désolé le nôtre, et qui l'ont inondé -de sang! Tu te livres aux mains qui ont enchaîné nos rois, qui les ont -fait brûler vivants! Ah! que notre exemple t'éclaire et t'épouvante. -Trop averti par nos malheurs, sois sage à nos dépens. Ne vois-tu pas ici -le même enchaînement dans les causes de ta ruine, que dans celles de -notre perte? Notre empire était divisé; celui-ci l'est de même. Un -oracle menteur nous faisait une loi honteuse de fléchir devant nos -tyrans; un même oracle vous l'ordonne. Notre roi, séduit et trompé par -des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance, se perdit, et -perdit ses peuples; et toi, malheureux prince, tu veux te livrer comme -lui! Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et courageuse que tu nous -as fait voir, il aurait sauvé le Mexique. Pourquoi donc te laisser -abattre, et te présenter sous le joug? Es-tu sans espoir, sans -ressource? Éloigne-toi. Laisse Palmore à la tête de ton armée. Qu'il -fasse tête aux Indiens. Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes, -nous chargerons les Castillans; et nous prendrons le chemin le plus -court de la vengeance ou de la mort.» - -Alonzo crut devoir répondre. «Inca, dit-il, le caractère de ma nation -est d'être fière et brave. Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa -passion est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans peine. Le reste -est personnel: le vice et la vertu naissent dans les mêmes climats: le -peuple, qui en est un mélange, devient méchant ou bon, suivant l'exemple -qu'on lui donne. Son ame est celle du brigand, ou du héros qui le -conduit. Cortès a détruit sa conquête et déshonoré ses exploits. -Pizarre, plus humain, plus sincère, plus généreux, peut vouloir ménager, -rendre heureux et paisible le monde qu'il aura soumis, et se faire une -renommée sans reproches et sans remords. Pizarre est Espagnol; mais ne -le suis-je pas moi-même? Me connais-tu fourbe, avide et féroce? Non, tu -me crois sincère et bienfaisant. Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au -moins Pizarre me ressemble? Tu répondrais de moi; je réponds de lui; et -j'en réponds sur la foi de Las-Casas, sur la foi de cet Espagnol, le -plus vrai, le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et sur-tout -le meilleur ami que les Indiens aient au monde. Celui-là ne peut me -tromper; mais il peut se tromper lui-même; on peut lui en avoir imposé. -Sois donc prudent, sans être injuste. Tends les mains à la paix, sans -toutefois quitter les armes; et, au milieu d'un camp nombreux, ose -recevoir deux cents hommes qui se présentent en amis.» - -L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait Alonzo, n'eût pas même -voulu songer à se mettre en défense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il -lui fit un cortége de huit mille Indiens d'une valeur reconnue. A l'aile -droite, et en avant des tentes de l'Inca, il établit les Mexicains, avec -la même troupe qu'ils avaient commandée. Les sauvages de Capana -formaient l'aile opposée; et Palmore, avec son armée, occupait le -centre, et formait une enceinte autour du trône de son roi. «Prince, je -fais des voeux au ciel, dit le jeune homme, pour que la bonne foi -préside à cette conférence, et forme, entre Pizarre et toi, les noeuds -d'une solide paix. Si je suis trompé dans mes voeux, si je le suis dans -mon attente, je verserai pour toi mon sang. C'est tout ce que je puis. -Je n'ai rien donné au hasard; je ne me reprocherai rien.» - - - - -CHAPITRE XLIX. - - -La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux de craintes et -d'espérances qu'une incertitude pénible et des pressentiments confus -faisaient naître dans les esprits. Mais ces mouvements, appaisés par le -sommeil, se renouvelèrent, lorsqu'aux premiers rayons du jour on vit de -loin la troupe de Pizarre qui s'avançait, et qu'il était aisé de -reconnaître au brillant éclat de ses armes. Elle approche; le roi -l'attend, élevé sur son trône d'or, que soutiennent douze caciques. Les -Espagnols, déployés sur deux lignes, dont la cavalerie occupe les ailes, -ayant à leur tête Pizarre, et vingt guerriers, qui, comme lui, montent -des coursiers belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave, à la -portée du javelot. Pizarre alors commande qu'on s'arrête; et accompagné -de Valverde et de six de ses lieutenants, il se présente, avec une noble -assurance, devant le trône de l'Inca. - -On fait silence; et du haut d'un coursier qui l'élève au niveau du -trône, le héros castillan parle au roi en ces mots: «Grand prince, tu -sais qui nous sommes. Et plût au ciel que le nom espagnol fût moins -fameux dans ce Nouveau-Monde, puisqu'il ne doit sa renommée qu'à -d'horribles calamités! Mais le reproche et la honte du crime ne doivent -tomber que sur le criminel; et si la renommée les a étendus sur -l'innocent, elle est injuste; et tu ne dois pas l'être. Si j'en croyais -tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare des tyrans. Mais -tes amis m'ont répondu de ton équité; je les crois. Traite-nous de même; -ou du moins, avant de nous juger, commence à nous connaître, et ne fais -pas retomber sur nous les maux que nous n'avons pas faits. - -«Lorsque les Incas tes aïeux ont fondé cet empire, et rangé sous leurs -lois les peuples de ce continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons -un culte, des arts, et des lois qui vous rendront meilleurs et plus -heureux. Voilà le titre de leur conquête. Ce titre est le mien; et comme -eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas de peine à te -persuader que nous sommes supérieurs, par l'industrie et les lumières, à -tous les peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois mille ans de -travaux et d'expérience, dont nous venons vous enrichir. Dans vos lois, -je ne changerai que ce que tu croiras toi-même utile d'y changer, pour -le bien de tes peuples; et ces lois, et l'autorité qui en est l'appui, -resteront dans tes mains: tes peuples n'auront pas le malheur de perdre -un bon roi. Protégé par le mien, tu seras son ami, son allié, son -tributaire; et ce tribut, léger pour toi, n'est que le partage d'un bien -que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a refusé. En échange de -l'or, nous vous apportons le fer, présent inestimable, et pour vous -mille fois plus utile et plus précieux. Nos fruits, nos moissons, nos -troupeaux, ces richesses de nos climats; des animaux, les uns délicieux -au goût, servant de nourriture à l'homme, les autres à-la-fois robustes -et dociles, faits pour partager ses travaux; les productions de nos arts -qui font le charme de la vie, des secrets pour aider nos sens et pour -multiplier nos forces; des secrets pour guérir ou pour soulager nos -maux; mille larcins que l'homme industrieux a faits à la nature, mille -découvertes nouvelles pour subvenir à ses besoins, pour ajouter à ses -plaisirs: voilà ce que je te promets, en échange de ce métal, de cette -poussière brillante, dont vous êtes assez heureux pour ne pas sentir le -besoin. Inca, tel est l'accord paisible et le commerce mutuel que mon -maître Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient, m'a chargé de -t'offrir.» - -Ataliba, le coeur rempli de joie et de reconnaissance, répondit à -Pizarre qu'il justifiait bien l'opinion qu'on lui avait donnée de sa -droiture et de sa générosité; qu'à tout ce qu'il lui proposait, il ne -voyait rien que de juste; que les montagnes où germait l'or seraient -ouvertes aux Castillans; et qu'il ne croirait pas assez payer encore -l'amitié d'un peuple éclairé, qui lui apportait ses lumières et -l'alliance d'un grand roi. - -«La plus sublime de nos lumières, reprit le héros castillan, c'est la -connaissance d'un Dieu, dont la terre, le ciel, le soleil même sont -l'ouvrage. Inca, ne t'en offense point: ce bel astre, dont tes aïeux se -disaient les enfants, est sans doute la plus frappante des merveilles de -la nature; mais il est lui-même sorti des mains de l'être créateur; et -il ne fait que lui obéir, en donnant sa lumière au monde. C'est donc ce -Dieu, qui, d'un coup-d'oeil, a prescrit au soleil sa course, à la mer -ses limites, son repos à la terre, aux cieux leurs révolutions, à la -nature entière ses mouvements divers, son ordre, ses lois éternelles; -c'est lui seul qu'il faut adorer.» - -«Le Dieu que tu m'annonces, lui répondit l'Inca, ne nous était pas -inconnu: il a un temple parmi nous: ce temple est dédié à celui qui -anime le monde[157]. Mais pourquoi cet être sublime ne serait-il pas le -soleil? Cet éclat, cette majesté sont, je crois, bien dignes de lui.» - - [157] Pacha Camac. - -«Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrémité de ton empire à l'autre, -je voyais tous les ans un voyageur aller et revenir, sans jamais -ralentir sa course, sans se reposer un moment, sans jamais s'écarter -d'un pas, le prendrais-je pour le roi du pays, ou pour un de ses -messagers? Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite, ni d'espace -déterminé; il est sans cesse et par-tout présent. Celui qu'obscurcit un -nuage, et qui ne saurait éclairer une moitié du globe, sans laisser -l'autre dans la nuit, n'est point le dieu de l'univers. Autrefois, -m'a-t-on dit, tes peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes. -Tout cela, comme le soleil, tient sa place dans la nature; mais tout -cela ne fait qu'obéir et servir. Adorons celui qui commande; et pour en -avoir une idée, infiniment trop faible encore, écoute ce que nos sages -nous ont depuis peu révélé. Ces hommes, exercés à voir ce qui se passe -dans les cieux, sont tous persuadés que le monde où nous sommes n'est -pas le seul monde habité; qu'il en est mille dans l'espace; et que -chacune des étoiles est un soleil plus éloigné de nous, fait pour -éclairer d'autres mondes. Laisse aller ta pensée dans cette immensité, -et vois ces soleils et ces mondes tous soumis à la même loi. Celui qui -les gouverne tous, à qui tous obéissent, est le Dieu que j'adore. Juge -combien ce Dieu est encore au-dessus du tien.» - -«Tu me confonds, mais tu m'éclaires, dit l'Inca. Je commence à croire -qu'on avait trompé mes aïeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est juste et -bon, et si sa loi fait à l'homme un devoir de l'être?--Il est, lui -répondit Pizarre, la justice et la bonté même; et l'unique devoir de -l'homme est de lui ressembler.--Je ne te demande plus rien, reprit -l'Inca. Viens nous instruire, nous éclairer de ta raison, nous enrichir -de ta sagesse; et sois sûr de trouver des coeurs dociles et -reconnaissants.» - -Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe et fougueux Valverde -demande à parler à son tour. «Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu -viens d'entendre est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit -à-présent d'oublier ta propre raison, ou de l'humilier sous le joug de -la foi. Voici ce que la foi t'enseigne.» Alors l'imprudent[158] -s'enfonça dans la profonde obscurité de nos redoutables mystères, au -nombre desquels il comprit l'autorité d'un homme préposé par Dieu même -pour commander aux rois, dominer sur les peuples, disposer des -couronnes, comme de tous les biens des souverains et des sujets, et -faire exterminer tous ceux qui ne lui seraient pas soumis. - - [158] «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu en un - instant quelque grand théologien.» _Pensando forse che il rè fosse - un qualche gran theologo divenuto._ (Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.) - -Le monarque péruvien, étonné d'un langage si étrange pour lui, demande -avec douceur à celui qui vient de parler, où il a pris toutes ces -choses. «Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein d'arrogance, dans -ce livre inspiré, dicté par l'Esprit saint lui-même.» L'Inca, sans -s'émouvoir, prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté les -yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le conçois, dit-il; je le -croirai sans nulle peine. Mais ce que tu me dis, je ne saurais le -concevoir; et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit pas davantage.» -Il ajouta, dit-on, quelques mots offensants[159] pour cet homme qui -s'arrogeait le droit de commander aux rois et de disposer des empires; -et, soit mépris ou négligence, en rendant le livre à Valverde, il le -laissa tomber. - - [159] «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de donner ainsi - libéralement ce qui n'était pas à lui.» _E che il pontifice doveva - essere un qualche gran pazzo, poi che dava cosi liberamente quello - d'altri._ (BENZONI, Hist. du Nouveau-Monde, liv. 3.) - -Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique, transporté de fureur, -se tourne vers les Espagnols, et se met à crier vengeance pour la -religion, que ce barbare foule aux pieds[160]. - - [160] _Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio._ - (BENZONI, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.) - -A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, l'arquebuse annonce la -guerre, et donne le signal du plus noir des forfaits. Le bataillon -s'ouvre; et du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au bruit de ces -volcans d'airain qui s'embrasent et qui mugissent, au massacre imprévu -que d'invisibles coups font devant le trône du roi, il se trouble; il -voit à ses pieds sa garde éperdue et tremblante, se serrer pour toute -défense, et périr sous ses yeux, comme un troupeau timide, au milieu -duquel le feu dévorant de la foudre serait tombé. L'Inca leur avait -défendu toute espèce d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo, -furieux, les presse de le suivre, et de fondre en désespérés sur cette -troupe d'assassins. «Vengez-vous, vengez-moi des traîtres qui -déshonorent ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant jeune -homme, à ces mots, se sent blessé; il tombe. L'Inca le voit tomber, et -pousse des cris lamentables. - -«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer ces monstres. Suivez-moi, mes -amis, et emparons-nous de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des -princes de son sang et de ses deux mille Indiens, il marche, sans -détour, vers ces bouches brûlantes qui tonnent devant lui; il ne les -entend point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang; les lambeaux de -leur chair, les débris de leurs os tombent sur lui de toutes parts; sa -fureur l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit. Amis -infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur la batterie: une -explosion formidable les met en poudre; ils disparaissent dans un -tourbillon de fumée; et de leur brave et malheureuse troupe, le glaive -castillan moissonne ce que le feu n'a pas détruit. - -Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que la pensée, ne décourage ni -Palmore, ni Capana: tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. Mais -c'est dans ce moment que partent, avec une fougue indomptable, les deux -escadrons castillans. Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du soldat, -s'y laissent emporter. Ils volent à travers un nuage de flèches. Les -chevaux en sont hérissés; mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent -les bataillons, bondissent à travers les lances, écrasent une foule -d'Indiens terrassés; et le fer, trempé dans le sang, redouble cet -affreux carnage. - -De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont massacrés; tout le reste va -l'être. Ceux qui portent le trône ont à peine le temps de se succéder; -tous périssent; et le mourant tombe soudain sur le mort qu'il a -remplacé. Pizarre, qui, pour retenir une rage effrénée, s'était jeté à -travers ses soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se faire -obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver la vie à l'Inca. Il se met -lui-même à la tête des meurtriers, il les devance, pénètre, arrive -jusqu'au trône, écarte d'une main le fer qui va frapper Ataliba, et dont -il est blessé lui-même, de l'autre main saisit ce prince, l'entraîne, le -jette à ses pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le prenne -vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot en impose à la rage. - -Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe, et se voit baigné dans -des flots de sang indien. Il reconnaît les corps de ses amis, brisés, -meurtris, percés de coups; il les embrasse avec des cris si douloureux, -que leurs bourreaux en sont émus. Dans la foule, il découvre Alonzo. -«Cher et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a trompé: ton -malheur est d'avoir eu l'ame d'un Indien.» A ces mots, s'étant aperçu -qu'Alonzo respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre, sauve du moins -celui qui m'a livré à toi.» - -Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge Fernand de les -garder, d'en prendre soin; et lui, s'élançant dans la plaine, il vole et -va sauver les déplorables restes de la légion de Palmore, sur laquelle -on est acharné. Là, Valverde[161], au milieu du meurtre, une croix à la -main, la bouche écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez, -achevez, l'ange exterminateur vous guide. Ne frappez que de pointe, pour -ménager vos glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»--«Éloigne-toi, -monstre exécrable, lui dit Pizarre, éloigne-toi, ou je te fais vomir ton -ame atroce.» Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant. «Arrêtez, -cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux soldats, ou tournez contre moi -vos armes.» - - [161] Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa, tant que - le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer les soudards, - leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, et ne s'amuser à tirer - des taillades et coups fendants, de peur qu'ils ne rompissent leurs - épées.» _Perche di taglio non rompessero le spade._ (BENZONI, Hist. - du Nouv. Monde, liv. 3.) - -Soit respect, soit épuisement de leur force et de leur fureur, ils -obéissent; et Pizarre les fait retourner sur leurs pas. - -Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité eut un moment. Capana, -voyant le combat désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre de ses -sauvages. Un escadron qui le poursuit, va l'atteindre et l'envelopper. -Le cacique désespéré se tourne, tend son arc, et choisit d'un oeil -étincelant le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve Davila. La -flèche part; et le jeune homme tombe mortellement blessé. On environne -le cacique, on le saisit, et on le traîne aux pieds de Davila, pour le -déchirer devant lui. Gonsalve entr'ouvre un oeil mourant, et reconnaît -celui qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé la vie, et lui -a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux Capana? lui dit-il en lui -tendant ses bras tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu m'avais -fait grâce une fois; je respirais par ta clémence; j'étais libre par ta -bonté. J'en ai fait un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi -pour m'arracher tes propres dons. Castillans, écoutez-moi, et redoutez, -à mon exemple, la main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet -Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et qu'il soit libre avec -les siens. Viens, mon frère, mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami, -viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais apprendre de toi la -justice et l'humanité.» Ces mots furent bientôt suivis de son dernier -soupir; et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà des -montagnes de l'orient, chez les Moxes, libres encore, ou chez les -féroces Antis, qui s'abreuvaient du sang des hommes, un asyle contre la -rage d'un peuple encore plus inhumain. - - - - -CHAPITRE L. - - -Les Espagnols, fatigués de meurtre, et chargés des dépouilles qu'ils -avaient enlevées du camp des Indiens, s'étaient presque tous rassemblés -dans les murs de Cassamalca. Les uns, c'était le petit nombre, retirés -en silence, honteux et consternés, se reprochaient le sang qu'ils -venaient de répandre. D'abord, pour éviter la honte d'abandonner leurs -compagnons, ils avaient cédé à l'exemple; mais l'honneur satisfait les -avait livrés au remords. Les autres, fiers et glorieux, -s'applaudissaient d'avoir vengé la foi, et, par un exemple terrible, -épouvanté ces nations. Ce fut à ceux-ci que Valverde alla se plaindre de -Pizarre avec la violence d'un séditieux forcené. - -«Castillans, leur dit-il, vous venez de venger votre religion, qu'avait -outragée un barbare. Armez-vous de constance; car ce zèle héroïque est -mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde comme des assassins -dignes du dernier supplice; et s'il en avait le pouvoir, comme il en a -la volonté, il vous y ferait traîner tous. En se saisissant de ce roi, -qu'il fait garder dans ce palais, il n'a fait que vous le soustraire; il -n'a voulu que le sauver. C'était par lui qu'il espérait se rendre -indépendant et absolu. Le traître Alonzo, leur agent mutuel, ménageait -cette intelligence, et avait tramé ce complot. Vous n'avez pas entendu -Pizarre parler à ce sauvage; vous en auriez frémi. Charles paraissait -suppliant devant Ataliba. Au lieu d'une conquête, c'était une alliance, -un commerce au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement. Et la -religion!... C'est là ce qui vous aurait révoltés. Pizarre en a parlé -comme font les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait de nos -mystères; lui-même, aux yeux des infidèles, il n'osait paraître -chrétien. Indigné, j'ai pris la parole; j'ai élevé ma voix; j'ai dit ce -qu'un chrétien ne peut ni déguiser ni taire. Vous avez vu par quel -outrage Ataliba m'a répondu. Et c'est là ce que son ami, son allié, son -protecteur vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui suis odieux; et -je me console de l'être. J'ai vu fouler aux pieds le dépôt sacré de la -foi, et je vous ai crié vengeance: voilà mon crime. Il eût fallu -dissimuler le sacrilége, applaudir au blasphème, et trahir la religion -en faveur de l'impiété; je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me -plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil, peut-être le -martyre!...» A peine il achevait, cent voix s'élèvent et répondent qu'il -sera protégé, défendu, révéré comme le vengeur de la foi. - -Ce soulèvement des esprits s'accrut encore à l'arrivée de Pizarre. -Rangés sur son passage, ses soldats ne lui marquent ni crainte, ni -confusion; ils le regardent d'un oeil fixe, prêts à se révolter s'il lui -échappe un mot de colère et d'emportement. Plus loin, Valverde, -environné de séditieux fanatiques, lui montre encore plus d'assurance, -et d'un front où l'audace est peinte, soutient ses regards menaçants. -Pizarre traverse la foule en gardant un morne silence. Il demande où est -Ataliba. On le conduit à sa prison; et là, autour de ce malheureux -prince, il voit un petit nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixés à -la terre, ressemblent moins à des vainqueurs qu'à des criminels -condamnés. - -Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez de fermeté pour n'avoir -pas daigné se plaindre. Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se -renverse, et détournant les yeux avec horreur, il le repousse, et se -refuse à ses embrassements. «Tu me crois perfide et parjure, lui dit -Pizarre; mais regarde, regarde cette main déchirée et sanglante, qui t'a -sauvé le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi? Je t'ai enlevé de ce -trône, où vingt glaives t'allaient percer; je t'ai pris pour te dérober -à des furieux que je n'avais pu désarmer, que je n'aurais pu retenir. -Demande à ces guerriers si, durant ce massacre horrible, je n'ai pas -fait, pour l'arrêter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu? que -peut un seul homme? On m'a désobéi; on fera plus encore: tout me -l'annonce, et je m'y attends. Mais jusques-là, sois sûr, malheureux -prince, que je protégerai tes jours, même aux dépens des miens.» - -A ces mots, l'Inca le regarde avec des yeux où la colère fait place à -l'attendrissement; et il laisse échapper des larmes. «En te voyant, je -t'ai aimé, lui dit-il; et mon ame, asservie à la tienne, t'a soumis -jusqu'à ma pensée et jusqu'à ma volonté. Pourquoi donc m'aurais-tu -trahi? pourquoi aurais-tu voulu voir massacrer des hommes paisibles, qui -te recevaient comme un dieu? Non, non, tu ne l'as pas voulu. Tu pleures! -Viens, embrasse-moi. Ta pitié soulage le coeur d'un malheureux qui -t'aime encore. Mais dis-moi: tout est-il détruit? en est-ce fait de mon -armée? J'en ai sauvé tout ce que j'ai pu, lui répondit le héros. S'il -est possible, reprit l'Inca, tire-moi des mains de ces traîtres: leurs -cris de joie me déchirent; leur approche me fait horreur. Épargne-moi -l'affreux supplice de les entendre et de les voir. Rassasiés de sang, -ils sont affamés d'or; je veux bien les en assouvir. Je m'engage, pour -ma rançon, d'en remplir l'enceinte où nous sommes jusqu'à la hauteur où -tu vois que mon bras s'étend. Qu'ils emportent ces richesses -pernicieuses, et qu'ils nous laissent vivre en paix.» - -«Ta cause est la mienne, lui dit Pizarre; et je ferai pour toi tout ce -qu'on peut attendre du zèle d'un ami. Donnons à la fureur le temps de -s'appaiser; et armons-nous, toi de constance, et moi de résolution. Je -te laisse. Je vais prendre soin d'Alonzo, dont l'état m'afflige et -m'alarme.» - -Pizarre, en sortant de la prison d'Ataliba, se sentait le coeur déchiré; -mais un spectacle plus cruel encore l'attendait dans le lieu où expirait -Alonzo. - -Avant que ce jeune homme fût revenu de la défaillance mortelle où il -était tombé, on avait pansé sa blessure. Mais la douleur l'ayant ranimé, -il s'était vu au milieu d'une foule de Castillans, encore fumants de -carnage. Il en frémit d'horreur; et ramassant un reste de force: -«Barbares, leur dit-il, osez-vous m'approcher et me rappeler à la vie? -Vous me l'avez rendue affreuse. Il est bien temps de vous montrer -compâtissants et secourables, après vingt mille assassinats commis sur -la foi de la paix! Les voilà, ces héros chrétiens, teints de sang, -haletants de rage. O monstres fanatiques! Le ciel, le juste ciel ne -laissera pas sans vengeance un si exécrable attentat. Ce n'est pas au -remords, c'est à votre furie que je vous dévoue en mourant. Je vous -connais. Je vois l'orgueil et l'avarice allumer entre vous les feux -d'une haine infernale. Armés l'un contre l'autre, vous vous déchirerez -comme des bêtes carnassières. Vous vous arracherez ces entrailles avides -et ces coeurs altérés de sang, que n'ont jamais pu émouvoir ni les -larmes de l'innocence, ni les cris de l'humanité. Retirez-vous, brigands -infâmes, lâches meurtriers, laissez-moi, laissez-moi mourir.» Et à ces -mots, arrachant l'appareil de sa plaie, il la déchira de ses mains. - -Pizarre le trouva baigné dans son sang; et les Castillans indignés -s'éloignèrent à son approche. Alonzo lui tendit les mains, leva les yeux -au ciel, comme pour implorer le pardon de sa violence, et rendit le -dernier soupir. - -A l'instant, Gonzale Pizarre vint parler en secret au général. «Que -fais-tu là? lui dit-il. On conspire, on va se révolter, et nommer un -chef à ta place. Parais, dissipe ce complot, calme et ramène les -esprits, ou nous sommes perdus.» - -Pizarre vit les deux écueils qu'il fallait éviter dans ce pas dangereux, -la violence et la faiblesse. Il se montra aux portes du palais, y fit -assembler ses soldats, et portant sur le front une tristesse -majestueuse, il leur dit: «Castillans, vous venez d'égorger un peuple -innocent et paisible, qui se livrait à vous, qui vous comblait de biens, -qui révérait en vous ses hôtes, et qui, renonçant à son culte, ne -demandait qu'à s'éclairer, pour embrasser le culte et la loi des -chrétiens. Son roi lui avait interdit toute hostilité envers vous. Loin -d'en commettre aucune, il s'est vu massacrer sans avoir tiré une flèche, -et avant d'avoir répandu une goutte de votre sang. Il est couché sur la -poussière, à la face du ciel, du ciel, votre juge et le sien. Le -massacre de vingt mille hommes, fût-ce vingt mille criminels, serait -affreux à voir; combien plus il doit l'être, quand ce sont vingt mille -innocents! Leur roi vous demande pour eux la sépulture. Accordez-leur -cette marque d'humanité; on ne la refuse pas même à ses plus cruels -ennemis.» - -Au lieu des plaintes, des reproches, des menaces qu'on attendait d'un -chef justement irrité, ce langage si modéré fit une impression profonde. -Les soldats répondirent qu'ils ne refusaient pas d'ensevelir les morts, -si ce qui restait d'Indiens dans les villages d'alentour voulaient s'y -employer avec eux. «Ils vous aideront, dit Pizarre: demain, dans ces -plaines sanglantes, ils seront assemblés au point du jour. Allez vous -reposer: vous devez être fatigués de meurtre.» - -Dès ce moment, tous les esprits, frappés de ce tableau funèbre, se -sentirent glacés d'horreur. La nature insensiblement reprit ses droits; -et le remords se saisit du coeur des coupables. - -Il ne restait dans les villages que des vieillards, des femmes, des -enfants. Pizarre leur fit commander de venir, dès l'aube du jour, aider -à inhumer les morts. Tous ces malheureux obéirent. Dès que la lumière -naissante put éclairer les travaux de la sépulture, les Castillans -virent ces femmes, ces enfants, ces vieillards, consternés et -tremblants, se rendre à ce triste devoir. Leur douleur profonde et -muette, leur pâleur, leur abattement, portèrent la compassion dans les -ames les plus farouches. Mais lorsque leurs yeux reconnurent, dans la -foule des morts, ceux qui leur étaient chers, qu'on les vit se jeter, -avec des cris perçants, sur ces corps sanglants et glacés, les serrer -dans leurs bras, les arroser de leurs larmes, coller leurs bouches -sanglotantes, tantôt sur les lèvres livides, tantôt sur la plaie -entr'ouverte d'un époux, d'un père ou d'un fils; les meurtriers ne -purent soutenir ce spectacle, sans jeter eux-mêmes des cris de douleur -et de repentir. L'assassin du père embrassait les enfants; des mains -trempées dans le sang du fils et de l'époux, retiraient l'épouse et la -mère de la fosse où elles voulaient s'ensevelir avec eux. C'est ainsi -que fut varié, durant ce jour lamentable, le long supplice du remords. - -De retour à Cassamalca, les Castillans, le front baissé, les yeux -attachés à la terre, le coeur abattu et flétri, se présentent devant -Pizarre. «En est-ce fait? demanda-t-il, et cette malheureuse terre -a-t-elle caché dans son sein jusqu'aux traces de nos fureurs?--Oui, c'en -est fait.--Eh bien, reprit le général, hommes insensés et cruels, vous -l'avez donc vu ce carnage dont la nature a dû frémir? C'est vous qui -l'avez fait... Mais non, s'écria-t-il, ce crime abominable, le plus noir -et le plus atroce qu'ait jamais inspiré la rage des enfers, ce n'est pas -vous que j'en accuse; en voilà l'exécrable auteur. C'est lui, c'est ce -tigre affamé, cette ame hypocrite et féroce, c'est Valverde, qui, par -vos mains, a versé des torrents de sang. Apprenez qu'au moment qu'il -vous criait vengeance au nom d'un dieu qu'on outrageait, disait-il, ce -peuple et son roi l'adoraient avec nous, ce dieu, et tressaillaient en -écoutant les merveilles de sa puissance. Je vous le jure, et j'en -atteste ces guerriers qui m'accompagnaient. Ils ont entendu quel hommage -lui rendait le vertueux prince que ce fourbe a calomnié. Chargez-le donc -seul des forfaits dont son imposture est la cause; et, comme une victime -impure, qu'il aille, loin de nous, dans quelque île déserte, expier, -s'il le peut, vingt mille assassinats dont le traître a souillé vos -mains. Que les vautours et les vipères rongent ce coeur dénaturé, ce -coeur digne de les nourrir.» - -Valverde alors voulut parler et se défendre. «Misérable! lui dit Pizarre -en le saisissant avec force et en le traînant à ses pieds, viens, parle, -et dis si tu espérais qu'un roi qui ne t'a jamais vu, comprît ce que -toi-même tu ne saurais comprendre, et que, sur ta parole, il crût -aveuglément ce qui confondait sa raison. Ton livre était sacré pour toi; -mais comment aurait-il pu l'être pour celui qui ne sait, ni quel est, ni -d'où vient, ni ce que renferme ce livre? Il le laisse tomber; et pour -cet accident, hélas! peut-être involontaire, tu fais égorger tout un -peuple! et je t'entends, au milieu du carnage, crier, Qu'il n'en échappe -aucun! Va, monstre, je te laisse, pour ton supplice, une vie odieuse; -mais va la traîner loin de nous, en horreur au ciel, à la terre, et à -toi-même, s'il te reste un coeur capable de remords.» A ces mots, -prononcés du ton d'un juge inexorable, les plus hardis des amis de -Valverde n'osèrent prendre sa défense. On le saisit pâle et tremblant; -et l'ordre à l'instant fut donné pour s'en délivrer à jamais. - -«Enfin, reprit le général, nous voilà rendus à nous-mêmes; et la raison, -l'humanité, la gloire, vont présider à nos conseils. Le roi demande à -payer sa rançon; et vous serez épouvantés du monceau d'or qu'il offre de -faire accumuler dans la prison qui le renferme. Castillans, je vous l'ai -promis: vos vaisseaux s'en retourneront chargés de richesses immenses. -Mais, au nom du dieu qui nous juge, au nom du roi que nous servons, plus -de cruautés: faisons grâce au moins à des peuples soumis.» - -Dès-lors on ne fut occupé que des promesses d'Ataliba. Ce roi, -conservant dans les fers une égalité d'ame qui tenait le milieu entre -l'orgueil et la bassesse, commandait à ses peuples du fond de sa prison; -et ses peuples lui obéissaient, comme s'il eût été sur le trône. De -toutes parts on les voyait arriver à Cassamalca, les uns courbés sous le -poids de l'or dont ils avaient dépouillé les palais et les temples; les -autres, portant dans leurs mains les grains de ce métal qu'ils avaient -amassés, et dont leurs femmes et leurs enfants se paraient aux jours -solennels. Sur le seuil du palais où leur roi était enfermé, ils -quittaient leurs sandales, ils baisaient la poussière à la porte de sa -prison; et, en déposant leur fardeau, ils se prosternaient à ses pieds, -et ils les arrosaient de larmes. Il semblait que le malheur même le leur -eût rendu plus sacré. - -On avait tracé une ligne à la hauteur des murs où devait s'élever le -monceau d'or qu'il avait promis; et, quelque amas qu'on en eût fait, il -s'en fallait encore que l'espace ne fût comblé. Le roi s'aperçut des -murmures que l'avarice impatiente laissait échapper devant lui. Il -représenta qu'il était impossible de faire plus de diligence; que -l'éloignement de Cusco[162] était la cause inévitable des lenteurs dont -on se plaignait; mais que cette ville avait seule de quoi acquitter sa -promesse. On y envoya deux Castillans[163], pour savoir s'il en -imposait; et ce fut dans cet intervalle qu'une révolution funeste acheva -de précipiter les Indiens dans le malheur, et les Castillans dans le -crime. - - [162] Deux cent cinquante lieues. - - [163] Soto, et Pierre de Varco. - - - - -CHAPITRE LI. - - -Almagre, avec de nouvelles forces, venait de Panama au secours de -Pizarre. En débarquant[164], il avait appris le désastre des Indiens, et -tels qu'on voit les restes d'une meute affamée, au son du cor qui leur -annonce que le cerf est aux abois, oublier la fatigue et redoubler leur -course, haletants de joie et d'ardeur; tels, pour avoir part à la proie, -Almagre et ses compagnons s'avançaient vers Cassamalca. Sur sa route, il -rencontre ce fourbe fanatique, Valverde, qu'une sûre escorte remmenait -au port de Rimac. L'état où il le voyait réduit excita sa compassion; et -il lui demanda quel crime avait pu causer sa disgrâce. «Le zèle qui fait -les martyrs,» répondit le perfide avec cet air simple et tranquille qui -annonce la paix du coeur. Il ajouta que si Almagre voulait l'entendre, -il le prenait pour juge, bien sûr d'être innocent et même louable à ses -yeux. - - [164] A _Puerto viejo_. Vieux port. - -Impatient d'en tirer des lumières utiles à ses intérêts, Almagre -demanda, et il obtint sans peine qu'on permît à ce malheureux de lui -parler un moment sans témoins; et tandis que l'escorte et la nouvelle -troupe se livraient à la joie de se trouver ensemble dans un pays dont -la conquête les enrichirait à jamais, Valverde, assis auprès d'Almagre, -sous l'ombrage d'un vieux cyprès, lui communiquait en ces mots le poison -des furies dont lui-même il était rempli. - -«Fidèle et généreux ami du plus ambitieux des hommes, ses succès, et sa -gloire, et son élévation, et l'autorité qu'il exerce, et la faveur dont -il jouit, il vous doit tout: votre fortune s'est épuisée à lui armer des -flottes; votre courage a soutenu, a relevé le sien, que lassaient les -obstacles et que rebutait le malheur. Nous vous avons vu, à travers les -tempêtes et les écueils, passer, repasser sans relâche du port de Panama -sur ces bords dangereux, où, sans vous, il allait périr; et par des -secours imprévus, nous rendre à tous la vie et l'espérance. Sans vous, -il n'eût été célèbre que par une imprudence aveugle, ou plutôt il serait -encore dans sa première obscurité. Vous allez voir quelle reconnaissance -il réserve à tant de bienfaits. Il a été à la cour d'Espagne; il a -obtenu de l'empereur les grâces les plus signalées, les honneurs les -plus éclatants; mais pour qui? pour lui seul. Avez-vous vu ses titres? y -êtes-vous seulement nommé? A-t-il pensé à demander son ami, son associé, -le créateur de sa fortune, au moins pour commander sous lui? Ce n'est -pas oubli: non, Pizarre ne vous a point oublié, il vous craint. Il veut -régner; et un lieutenant tel que vous eût gêné son ambition, et -peut-être obscurci sa gloire. Apprenez ce qu'il a grand soin de dérober -à tous les yeux, mais ce que j'ai su découvrir. L'étendue de sa -puissance, dans ces climats, n'est pas sans bornes; et ses titres ne lui -accordent que la moitié de cet empire, coupé en deux par l'équateur. La -ville impériale, la superbe Cusco, est au-delà de ses limites; et le -premier qui oserait lui en disputer la conquête, y aurait autant de -droits que lui. Pizarre l'a prévu; et sur le vain prétexte de la rançon -d'un roi son allié, qu'il feint de tenir prisonnier dans les murs de -Cassamalca, il fait enlever de Cusco tous les trésors qu'elle renferme. -Allez, Almagre, allez le trouver; mais sur-tout gardez-vous de lui -rappeler ni vos bienfaits, ni ses promesses; gardez-vous de prétendre au -partage de l'or qu'il fait accumuler: c'est la rançon d'un Indien que, -sans vous, on a fait captif: vous n'avez point droit au partage; et -Pizarre l'a déclaré.» - -A ces mots, l'orgueil et l'envie s'allumèrent dans le coeur d' Almagre. -Mais il feignit de douter encore que son ami pût être ingrat. «Comment -ne trahirait-il pas l'amitié, la reconnaissance? reprit le fourbe; il -trahit bien son roi, sa patrie, et son Dieu.» Alors il répéta toutes les -calomnies dont il avait chargé le héros castillan. «Et savez-vous, -ajouta-t-il, quel est ce roi, l'ami, l'allié de Pizarre? Un usurpateur, -un perfide qui a fait égorger sans pitié toute la race des Incas, qui -s'est baigné dans le sang des peuples de Cusco, a chassé son frère du -trône, l'a fait charger de chaînes, et le tient enfermé dans la plus -étroite prison. C'est là ce que nous ont appris les Indiens de ces -vallées, qui, sous le joug d'Ataliba, pleurent le malheur de leur -roi.--Et où est la prison de ce roi? lui demanda l'ambitieux -Almagre.--Elle est, répond Valverde, dans le fort de Cannare, ville -située sur la route de Quito à Cassamalca.--Allez, c'est assez, dit -Almagre: rendez-vous au port de Rimac. Vous n'en partirez point, sans y -avoir reçu des marques de reconnaissance d'un homme qui hait les -ingrats, et qui ne le sera jamais.» - -Almagre, qui, dès ce moment, devint le plus mortel ennemi de Pizarre, -vit que la délivrance de l'Inca de Cusco était pour lui un moyen sûr et -prompt de se faire un parti puissant, et d'enlever à son rival la plus -belle moitié de sa conquête. Il prit sa route vers Cannare, où la -nouvelle du massacre des Indiens avait répandu la terreur. Il voit les -peuples, à son approche, s'enfuir épouvantés; il attaque le fort, et -menace de ravager, d'exterminer tout sans pitié, si l'on refuse, à -l'instant même, de lui livrer l'Inca, roi de Cusco, qu'il prend, dit-il, -sous sa défense. - -Quoique réduit au désespoir, l'intrépide Corambé répond avec fierté, -qu'Ataliba respire encore, et qu'il n'obéira qu'à lui. - -Alors on fit tonner l'artillerie, et les portes de la citadelle -commencèrent à s'ébranler. A ce bruit, à l'effroi qu'il répand dans les -murs, le farouche Huascar s'écrie, transporté de joie et de rage: «Les -voilà, mes vengeurs! Qu'il meure, au prix de ma couronne, qu'il meure, -le perfide, le sanguinaire Ataliba.» Corambé l'entendit; et rendu -furieux par l'excès du malheur: «Toi, qui préfères, lui dit-il, -l'oppression de ces brigands à l'amitié de ton frère, et la ruine de ton -pays à la paix qui l'aurait sauvé, cruel, tu ne jouiras point de ton -implacable vengeance.» A ces mots, de la hache dont il était armé, il -lui porta le coup mortel. - -A peine il eut frappé, que, voyant Huascar se débattre à ses pieds et se -rouler dans une sanglante poussière, il s'effraya du crime qu'il venait -de commettre. Éperdu, égaré, il s'éloigne, il commande à ses Indiens de -le suivre, et se jette en désespéré dans le bataillon ennemi. Il fut -bientôt percé de coups; mais, en cherchant la mort, il s'ouvrit un -passage; et le plus grand nombre des siens put s'échapper. Quelques-uns -furent pris vivants. - -Almagre, impatient d'enlever Huascar, se jeta dans le fort; il y trouva -ce roi massacré, baigné dans son sang, luttant contre une mort cruelle, -et qui, par des rugissements de douleur et de rage, lui demandait -vengeance. Il le vit expirer; il en fut outré de douleur; et perdant -l'espérance de diviser l'empire, il résolut dès ce moment, d'ôter à son -rival l'appui d'Ataliba, l'appui d'un roi qui, dans les fers, commandait -encore à ses peuples. Il fit donc enlever et porter à sa suite le corps -de l'Inca de Cusco, et se rendit à Cassamalca. - -Pizarre le reçut avec l'empressement de l'amitié reconnaissante. Mais à -ce mouvement de joie succède un mouvement d'horreur, lorsqu'au milieu -des Castillans, aux yeux d'Ataliba lui-même, Almagre fait lever le voile -qui couvre le corps d'Huascar. «Le reconnais-tu?» lui dit-il du ton d'un -juge menaçant. Ataliba regarde; il frémit, il recule épouvanté; et -jetant un cri de douleur: «O mon frère! dit-il, le glaive impitoyable -n'a donc rien épargné! ils massacrent les rois!» A ces mots, soit -tendresse, soit retour sur lui-même et pressentiment de son sort, il ne -peut retenir ses larmes; les sanglots lui étouffent la voix. «Tu le -pleures, lui dit Almagre, après l'avoir assassiné!--Moi!--Toi-même, -perfide, et par la main d'un traître, qui, poursuivi par les remords, -est venu tomber sous nos coups. Pizarre, ajouta-t-il, vous l'avez -oublié, ce roi, dont les sujets fidèles étaient venus jusqu'à Tumbès -vous implorer; et cependant son ennemi, le meurtrier de sa famille et de -ses peuples, du fond de sa prison, l'a fait assassiner. J'ai su le -danger qu'il courait, et j'ai volé à sa défense. Je n'ai fait que hâter -sa perte; et le barbare Ataliba n'a été que trop bien servi.» - -«O céleste justice! s'écrie Ataliba, révolté de se voir chargé d'un -parricide. Moi! l'assassin d'un frère! Ah! cruels! c'est à vous que sont -réservés ces grands crimes. C'est pour vous que rien n'est sacré. Il ne -vous manquait plus que ce dernier trait de noirceur. Vous m'avez -lâchement trompé; vous m'avez attiré dans un piége effroyable; vous avez -violé la bonne foi, la paix, l'hospitalité, l'amitié, tout ce qu'il y a -de plus saint, même parmi les plus cruels des hommes; vous avez égorgé -mes peuples; vous m'avez chargé de liens; vous avez mis à prix ma -liberté, mes jours: n'en est-ce point assez? Ni les pleurs, ni le sang, -ni l'or, rien n'assouvit donc votre rage! Pour me porter un coup plus -cruel que la mort, vous m'accusez d'un parricide! Eh, grand Dieu! que -vous ai-je fait, que du bien, dans le moment même que vous nous -accabliez de maux? Que me demandez-vous encore? Est-ce mon sang que vous -voulez? Il est à vous. Trempez-y vos mains, j'y consens; mais -qu'avez-vous besoin de me trouver coupable? Je suis faible, je suis -enchaîné, sans défense, abandonné du monde entier; nous n'avons que le -ciel pour juge, et le ciel me laisse accabler. Frappez. Vous n'avez ni -témoins ni vengeurs à craindre. Frappez. Terminez mes malheurs; mais -épargnez mon innocence. Percez ce coeur, sans l'outrager.» - -Ces mots, entrecoupés de larmes, avaient ému les Castillans, lorsque -Almagre fit avancer les Indiens qu'on avait pris, et qui attestaient le -parricide. Ces malheureux tremblaient; ils gardaient le silence; ils ne -savaient s'ils devaient dire ou taire ce qu'ils avaient vu: mais, forcés -par leur roi lui-même de parler sans déguisement, ils avouèrent que leur -chef, le lieutenant d'Ataliba et le gardien d'Huascar, se voyant pressé -de le rendre, l'avait tué de sa main. Il n'en fallut pas davantage; et -la calomnie, appuyée des apparences d'un complot, fit croire ce qu'elle -voulut. Intimidés par les menaces, ces mêmes Indiens laissèrent échapper -quelques mots que l'on expliqua dans le sens le plus odieux; et d'un -soupçon d'intelligence entre les Indiens de Cannare et leur roi, on fit -une preuve formelle de la plus noire trahison. Ataliba fut convaincu, -dans l'esprit de la multitude, d'avoir conspiré sourdement contre les -Castillans eux-mêmes; et cent voix s'élevèrent pour demander sa mort. - -Pizarre, qui voyait, à travers ces nuages, l'innocence d'Ataliba, eut -encore, avec ses amis, le courage de le défendre; mais la haine et -l'envie en prirent avantage pour réveiller dans les esprits les soupçons -que Valverde avait déja fait naître; et dans ce zèle généreux, on crut -voir l'intérêt se déceler lui-même, et l'ambition se trahir. - -A la tête des factieux était Alfonce de Requelme[165], fanatique sombre -et farouche, de meilleure foi que Valverde, mais non moins violent que -lui. Almagre, plus dissimulé, ne se déclarait pas de même. Il gémissait -avec Pizarre du trouble qu'il avait causé, et se reprochait, disait-il, -une imprudence malheureuse. Mais Pizarre, à travers sa dissimulation, -s'aperçut trop bien que le fourbe triomphait au fond de son coeur. - - [165] Trésorier pour l'empereur. - -Cependant le trouble, en croissant, allait allumer la discorde. Ataliba -lui-même en excitait les feux par la fierté de sa défense et l'amertume -des reproches dont il accablait ses tyrans. Cruellement blessé, son -coeur avait repris le ressort que donne au courage l'injure portée à -l'excès. Il n'écoutait plus ses amis, qui l'exhortaient à la patience. -«Ah! j'ai trop souffert, disait-il; et pourquoi dissimulerais-je? Si la -douceur pouvait toucher ces coeurs farouches, ne seraient-ils pas -amollis? Pizarre, ils veulent que je meure, ils veulent perdre ton ami: -je le vois. Mais il est indigne de la vertu calomniée de baisser un -front suppliant.» - -Trop faible, au milieu d'une troupe de factieux déterminés, pour imposer -par la menace, Pizarre se faisait violence à lui-même; et semblable au -pilote surpris par la tempête dans un détroit semé d'écueils, tantôt -cédant, tantôt résistant à l'orage, il évitait de se briser. La hauteur -ferme et courageuse d' Ataliba, et plus encore l'imprudente chaleur dont -le jeune Fernand embrassait la défense de ce malheureux prince, ne -faisaient qu'aigrir les esprits. Pizarre commença par éloigner Fernand. -Ce fut lui qu'il choisit pour aller en Espagne porter la rançon de -l'Inca. Le partage en fut annoncé; et il fallut savoir si la troupe -d'Almagre serait admise à ce partage. Pizarre le propose. Une rumeur -s'élève; et on déclare hautement que, n'ayant pas contribué à la -conquête, il n'est pas juste qu'elle en vienne usurper les fruits. - -Almagre vit qu'il allait perdre ses nouveaux partisans, s'il disputait -la proie. «Dissimulons, dit-il aux siens; car c'est un piége qu'on nous -tend.» Aussitôt il prit la parole, et dit qu'ils venaient partager des -travaux, non pas des dépouilles, et que dans un pays immense où germait -l'or, l'or ne méritait pas de diviser des hommes que l'estime, -l'honneur, le devoir, unissaient. Le perfide, avec ce langage, eut l'art -de tout pacifier. Il s'attacha de plus en plus, par sa modération -feinte, un parti nombreux et puissant; et Pizarre, perdant l'espoir de -l'affaiblir, chercha, mais inutilement, à le gagner par des -largesses[166]. Il fit peser l'or et l'argent qu'on avait entassés, il -les distribua; son armée en fut enrichie. La part[167] qu'il avait -réservée à l'empereur, fut envoyée au port où Fernand devait -s'embarquer; et Fernand, pressé de s'y rendre, vint, la tristesse dans -l'ame, prendre congé d'Ataliba. - - [166] Zarate assure que Pizarre fit donner à chacun des Espagnols qui - accompagnaient Almagre, mille _pesos_ d'or, ou vingt marcs. Benzoni - dit _cinq cents ducats aux uns, et à d'autres mille_. _A tal cinque - cento, e a tal mille ducati._ - - [167] Le quint. - -Il avait conçu pour l'Inca cette amitié noble et tendre que la vertu -dans le malheur inspire aux ames généreuses: doux appui que le ciel -ménage quelquefois à l'homme juste qu'on opprime, pour l'aider à porter -le poids de l'accablante adversité. «Je viens te dire adieu; l'on -m'envoie en Espagne: mon devoir m'éloigne de toi, lui dit-il; mais -j'emporte avec moi l'espérance de te servir, de te revoir, libre, -justifié, rétabli sur le trône, et d'y embrasser un héros que j'ai -respecté dans les fers.--Ah! généreux ami! lui dit Ataliba en -l'enveloppant dans ses chaînes et en le serrant dans ses bras, vous me -quittez! je suis perdu.--Eh quoi! lui dit Fernand, mes frères, nos -amis!--Ils n'auront pas votre courage; et Pizarre, pour me sauver, ne -s'exposera pas à se perdre avec moi. Voyez, ajouta-t-il, cet homme -arrogant et superbe, qui paraît engraissé de sang (c'était Alfonce de -Requelme), et cet autre qui d'un oeil morne nous observe (c'était -Almagre); ils n'attendent que votre absence pour me faire périr. Nous ne -nous verrons plus. Adieu, pour la dernière fois.» - - - - -CHAPITRE LII. - - -Après de si tristes adieux, Fernand se rendit à Rimac. Il y trouva -l'implacable Valverde, qui, sous les dehors d'une humilité volontaire, -déguisait sa honte et sa rage. Il parut aux yeux de Fernand. «Trop de -zèle a pu m'égarer, lui dit-il; je dois expier tous les maux dont je -suis la cause; et quand vous m'aurez exposé, dans une île déserte, aux -animaux voraces, je ne serai pas trop puni. Que le ciel me donne la -force d'expirer sans me plaindre; et je vous bénirai. Mais si cette -force me manque, et si le désespoir se saisit de mon ame, elle est -perdue. Ah! laissez-moi la sauver par la pénitence. Qu'avez-vous à -craindre de moi? Proscrit, abandonné, quand je serais méchant, j'ai -perdu le pouvoir de nuire. La grâce que j'implore est d'expier mon crime -par les plus pénibles travaux; d'aller parmi les Indiens les plus -sauvages de ces bords, répandre au moins quelque lumière, quelque -semence de la foi. Je ne veux que mourir martyr.» A ces mots, de -perfides larmes coulaient de ses yeux hypocrites. - -Le jeune homme, simple et crédule, comme tous les coeurs généreux, se -laissa toucher et séduire. Il lui rendit la liberté; et le tigre, en -rompant sa chaîne, frémit de joie et de fureur. - -Les richesses prodigieuses que l'on venait de partager n'étaient qu'une -faible partie de la rançon d'Ataliba[168]. Pour remplir sa promesse, on -allait enlever cet amas incroyable d'or que la florissante Cusco avait -vu, pendant onze règnes, s'accumuler dans le palais des rois et dans le -temple du soleil. Almagre en frémissait de rage. Cette ville superbe, -sur laquelle est fondée son espérance ambitieuse, sera ruinée à jamais; -et quand la rançon de l'Inca n'épuiserait pas ces richesses, Pizarre en -disposerait seul, tant que ce roi serait vivant. Ce fut là le grand -intérêt qui fit solliciter sa perte, et la presser avec ardeur. - - [168] La cinquième partie. - -D'abord, par de feintes promesses d'user d'indulgence envers lui, on -voulut l'engager à faire l'aveu de son crime, pour en obtenir le pardon. -Mais ce malheureux prince conservant dans les fers la noble fierté de -son sang: «C'est aux criminels qu'on pardonne, dit-il; et je suis -innocent.» On lui parla de la clémence du prince au nom duquel on allait -le juger. «Il en aura besoin, dit-il, pour pardonner ma mort à mes -accusateurs; mais envers un roi son égal, qui ne l'a jamais offensé, sa -clémence lui est inutile. Qu'il soit juste; et je ne crains rien.» - -A des esprits frappés de la persuasion que son crime était manifeste, -cet orgueil parut révoltant. On s'écria qu'il fût jugé, puisqu'il avait -l'audace de demander à l'être; et ce fut alors que Pizarre fit les plus -généreux efforts pour le sauver. Il exposa que le conseil établi dans -son camp n'était pas fait pour juger les rois; qu'un lieutenant -d'Ataliba avait pu croire le servir, en se chargeant, pour lui, d'un -parricide, sans que ce prince en fût instruit, sans qu'il y eût donné -son aveu; qu'on avait pu de même, à son insu, vouloir tenter sa -délivrance, et que, loin d'être criminel, ce zèle était juste et -louable; que la conduite de l'Inca, pleine de dignité, de candeur, de -droiture, ne laissait aucune apparence aux soupçons qui l'avaient -noirci; mais que, fût-il coupable, c'était à l'empereur qu'il était -réservé de lui donner des juges, et qu'il réclamait en son nom ce -privilége auguste et saint. Il ajouta que, dans ses lettres à -l'empereur, il l'informait de tout ce qui s'était passé; qu'il lui -déférait cette cause; qu'il attendrait sa volonté, et que tout serait -suspendu jusqu'au retour de Fernand. - -Requelme alors prit la parole. «Vous allez informer l'empereur, lui -dit-il; et de quoi? de votre opinion, sans doute, et de celle d'un petit -nombre de vos amis, qui, comme vous, ont pu se laisser abuser? Est-ce -donc ainsi, Pizarre, que doit s'instruire une si grande cause? Et moi, -je demande que le conseil entende et juge Ataliba, et que le procès, -revêtu de l'authenticité des lois, soit déféré au tribunal suprême, où -sera décidé le sort de cet usurpateur, que vous appelez roi.» - -Cet avis parut sage et modéré au plus grand nombre; et Pizarre, voyant -que ses amis eux-mêmes penchaient à le suivre, y céda. Mais comme il -avait éprouvé que la nature avait encore des droits sur les coeurs qu'il -voulait fléchir, il pensa qu'il fallait d'abord les émouvoir; et sous un -prétexte apparent de prudence et de sûreté, il fit venir de Riobamba la -famille du roi captif, pour les rassembler tous dans la même prison. - -Ce fut un spectacle, en effet, bien digne de compassion, que de voir ces -enfants, ces femmes arriver, chargés de liens, au palais de Cassamalca. -L'innocence dans le malheur est toujours si intéressante! Mais lorsque, -sur le front des malheureux, il reste quelque trace de gloire, et qu'on -voit dans l'abaissement les objets de l'hommage et de la vénération des -mortels, le malheur paraît plus injuste, parce qu'il est plus accablant. -Aussi la première impression de la pitié, à cette vue, fut-elle sensible -et profonde dans l'esprit de la multitude. - -On les voyait ces illustres captifs, tristes, abattus, gémissants, les -yeux baissés et pleins de larmes; on les voyait s'avancer à pas lents -dans ces campagnes désolées et toutes fumantes encore du sang qu'on y -avait répandu. La compagne d'Aciloé, Cora, ne pleurait point: une pâleur -mortelle était répandue sur son visage; et le feu sombre et dévorant -dont ses yeux étaient allumés, avait tari la source de ses larmes. Ses -regards, tantôt fixes et tantôt égarés, cherchaient, dans ces plaines -funèbres, l'ombre errante de son époux. «Où est-il mort? en quel lieu -repose mon cher Alonzo? disait-elle. En quel lieu s'est fait le carnage -de ceux qui gardaient notre roi?» Un Indien lui répondit: «Vous y -touchez. C'est là, dans ce lieu même, qu'était le trône de l'Inca; c'est -là qu'autour de lui tous ses amis sont morts; c'est là qu'ils sont -ensevelis. Alonzo était à leur tête; et cette petite éminence que vous -voyez, c'est son tombeau. «A ces mots, qui percent le coeur de la tendre -épouse d'Alonzo, un cri déchirant part du fond de ses entrailles. Elle -se précipite, elle tombe égarée sur cette terre humide encore, que -l'herbe n'avait pas couverte, elle l'embrasse avec l'amour dont elle eût -embrassé le corps de son époux; elle résiste au soin qu'on prend de -l'arracher de ce tombeau; et lorsqu'on veut lui faire violence, il -semble, à ses cris douloureux, qu'on va lui déchirer le coeur. Enfin -l'excès de la douleur rompant les noeuds dont la nature retenait encore -dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour, elle expire en devenant -mère. Mais cet accès de désespoir n'a pas été mortel pour elle seule; et -l'enfant qu'elle a mis au monde en est frappé. Il s'éteint, sans ouvrir -les yeux à la lumière, sans avoir senti ses malheurs. - -[Illustration: Enfin, l'excès de la douleur rompant les noeuds dont la -nature retenait encore dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour, -elle expire en devenant mère.] - -La constance d'Ataliba avait, jusques-là, dédaigné d'adoucir ses -persécuteurs; mais cette ame, que l'infortune avait élevée, affermie, et -dont la tranquille fierté défiait les revers, s'abattit tout-à-coup, -lorsque, dans sa prison, il vit ses femmes, ses enfants, chargés de -chaînes comme lui, se jeter dans ses bras, tomber en foule à ses genoux. -Il se trouble, ses yeux se remplissent de larmes; il reçoit dans son -sein, avec une douleur profonde, ses épouses et ses enfants; il mêle ses -soupirs à leur plainte; il oublie que sa faiblesse a pour témoins ses -ennemis; ou plutôt il ne rougit point de se montrer époux et père. - -Pizarre, observant dans les yeux de ses compagnons attendris la même -compassion qu'il éprouvait lui-même, s'en applaudit, et d'autant plus, -qu'il voyait aussi tomber l'orgueil d'Ataliba; mais, pour donner à son -courage le temps de s'amollir encore, il ordonna qu'on le laissât seul -avec ses femmes et ses enfants. - -Ce fut alors que la nature abandonnée à elle-même donna un libre cours à -tous les mouvements de la douleur et de l'amour. Baigné d'un déluge de -larmes, Ataliba voit ses enfants l'environner, baiser ses chaînes, -demander quel mal ils ont fait, quel est le crime de leurs mères, et si -c'est pour mourir ensemble qu'on les a réunis? Tendre époux et bon père, -il jette un regard languissant sur sa famille désolée; et son coeur -oppressé de douleur, de pitié, de crainte, ne répond que par des -sanglots. - - - - -CHAPITRE LIII. - - -Le jour fatal arrive, et le conseil est assemblé. Il était formé des -plus anciens et des plus élevés en grade parmi les guerriers castillans. -Pizarre y présidait; mais Almagre et Requelme étaient assis à ses côtés. -Un silence terrible régnait dans l'assemblée. On fait paraître Ataliba, -on l'interroge; et il répond avec cette noble candeur qui accompagne -l'innocence. On lui rappelle le massacre de la famille des Incas; on lui -oppose les témoins du meurtre du roi de Cusco, et du projet formé pour -l'enlever lui-même du palais de Cassamalca. La vérité fait sa défense. -Il leur expose en peu de mots la cause et les malheurs de la guerre -civile, ce qu'il a fait pour désarmer l'inflexible orgueil de son frère; -ce qu'il a fait pour l'appaiser, même depuis qu'il l'a vaincu. «Si -j'avais pu vouloir sa mort, dit-il, c'est lorsqu'il soulevait ses -peuples contre moi, et que du fond de sa prison, il rallumait les feux -d'une guerre impie et funeste; c'est alors que ce crime, utile à ma -grandeur et au repos de cet empire, aurait dû me tenter. Je n'ai point -méconnu mon sang, je n'ai point voulu le répandre; et si, dans les -combats, sans moi, loin de moi, malgré moi, l'aveugle ardeur de mes -soldats n'a rien épargné, c'est le crime de celui qui, pour ma défense, -m'a forcé de leur mettre les armes à la main. Castillans, ma victoire -m'a coûté plus de larmes que tous les malheurs que j'éprouve ne m'en -feront jamais verser. Voyez, poursuivit-il, si j'ai rendu mon régne -odieux à mes peuples. Je suis tombé du trône; mon sceptre est brisé; -tous mes amis sont morts; je suis seul dans les chaînes, avec des femmes -et des enfants; ou n'a plus rien à craindre, à espérer de moi. C'est là, -c'est dans l'extrémité du malheur et de la faiblesse, qu'on peut -discerner un bon roi d'avec un tyran; c'est alors qu'éclate la haine -publique, ou que se signale l'amour. Voyez donc ce que j'ai laissé dans -les coeurs, et si c'est ainsi qu'on traite un méchant, un coupable. Ce -respect si tendre et si pur, cette fidélité constante, cette obéissance -à-la-fois si profonde et si volontaire, enfin cet amour de mes peuples -envers un malheureux captif, voilà mes témoignages contre la calomnie; -et je vous demande à vous-mêmes si ce triomphe est réservé pour le crime -ou pour la vertu? Ce moment, juge de ma vie, est sous vos yeux; et j'en -appelle à lui. Non, quoi que l'on vous dise, vous ne croirez jamais que -celui qui de sa prison, dans l'indigne état où je suis, fait encore -adorer sa volonté sans force, et voit ses peuples prosternés venir, en -lui obéissant, arroser ses chaînes de larmes, ait été, sur le trône, -injuste et sanguinaire. Vous m'avez connu dans les fers tel que l'on m'a -vu sur le trône, simple et vrai, sensible à l'injure, mais plus sensible -à l'amitié. On m'accuse d'avoir tenté ma délivrance et voulu soulever -mes peuples contre vous! Je n'en ai pas eu la pensée; mais si je l'avais -eue, m'en feriez-vous un crime? Regardez ces plaines sanglantes; voyez -les chaînes dont vous avez flétri les mains innocentes d'un roi; et -jugez si, pour me sauver, tout n'eût pas été légitime? Ah! vous n'avez -que trop justifié vous-mêmes ce que le désespoir aurait pu m'inspirer. -Cependant j'atteste le ciel que Pizarre m'ayant donné sa parole et la -vôtre de m'accorder la vie, de me rendre la liberté, de faire épargner -ma famille, et de laisser en paix le reste de mes peuples infortunés, -j'ai mis en lui mon espérance, et ne me suis plus occupé qu'à faire -amasser l'or promis pour ma rançon. Mon dieu, qui sans doute est le -vôtre, lit dans mon coeur, et m'est témoin que je vous dis la vérité. -Mais si c'est peu de l'innocence, pour vous toucher, voyez mes malheurs. -Je suis père, je suis époux, et je suis roi. Jugez des peines de mon -coeur. Vous m'avez voulu voir suppliant; je le suis, et j'apporte à vos -pieds les larmes de mes peuples, de mes faibles enfants, de leurs -sensibles mères. Ceux-là du moins sont innocents.» - -Ce langage simple et touchant attendrit quelques-uns des juges; et -Pizarre ne douta point qu'il ne les eût persuadés. On fit sortir -Ataliba; et les juges s'étant levés, on recueillit les voix... Quelle -fut la surprise de Pizarre et de ses amis, en entendant que le plus -grand nombre opinait à la mort! Aussitôt ils réclament contre cette -sentence inique, et ils rappellent au conseil la parole qu'il a donnée -de renvoyer la cause, après l'avoir instruite, au tribunal de -l'empereur. Requelme l'avait proposé; tout le conseil y avait souscrit; -aucun n'osait désavouer ce consentement unanime; et Ataliba condamné -avait du moins l'espérance de passer en Espagne, et d'y être entendu et -jugé par un roi. Mais la noire furie qui poursuivait ses jours, n'eut -garde de lâcher sa proie. - -Valverde, échappé de sa chaîne et mis en liberté, revient, la rage au -fond du coeur, se déguise, et entre, inconnu, au milieu d'une nuit -obscure, dans les murs de Cassamalca. C'était l'heure où Almagre, avec -ses partisans, formait ses complots ténébreux. Le fourbe paraît à leur -vue. - -«Amis, dit-il, reconnaissez la fidélité des promesses de celui qui a dit -au juste: _Tu fouleras aux pieds l'aspic et le lion._ Vous m'avez vu -chargé de chaînes, proscrit, envoyé sur la flotte pour être abandonné -dans quelque île déserte, où je serais la proie des animaux voraces; me -voilà au milieu de vous. Dieu a rompu les piéges du méchant; il s'est -joué des conseils de l'impie; il a tendu la main au faible, innocent et -persécuté. Mais vous, guerriers, qu'il a choisis pour défendre sa cause, -et qu'il a revêtus de force et de courage pour le venger, que -faites-vous? Vous consentez que Pizarre envoie en Espagne un tyran, son -ami, votre accusateur, celui qui peut, par ses richesses, gagner la cour -et le conseil, celui qui, s'il est écouté, vous dénoncera tous comme de -vils brigands, comme de lâches assassins, faits pour le meurtre et la -rapine, sans foi, sans pudeur, sans pitié, indignes du nom d'hommes et -du nom de chrétiens! Y pensez-vous? Et de quel droit dérober le crime au -supplice? Cet usurpateur, ce tyran, ce parricide est convaincu; il est -jugé; pourquoi ne pas exécuter la sentence qui le condamne? Qu'il meure; -et tout est consommé.» - -L'atrocité de ce conseil étonna les plus intrépides. Mais Valverde, sans -leur donner le temps de balancer: «Il y va, leur dit-il, et de la vie et -de l'honneur. Il y va de bien plus, il y va de la gloire de la religion, -des intérêts du ciel; et le Dieu vengeur qui m'envoie, vous défend de -délibérer. Pizarre dort, tout est tranquille; et Requelme, par qui le -procès est instruit, a droit de voir Ataliba, de l'interroger à toute -heure; qu'il me fasse ouvrir la prison; je ne veux, avec lui et moi, que -deux hommes déterminés.» - -L'importance du crime en fit disparaître l'horreur; et par un silence -coupable on consentit, en frémissant, à ce qu'on n'osait approuver. -Alors, d'une voix radoucie, Valverde reprit la parole. «En ôtant la vie -à un infidèle, dit-il, amis, ne perdons pas de vue le soin de son salut. -Je veux, en le purifiant dans les eaux saintes du baptême, lui rendre à -lui-même sa mort précieuse autant qu'elle est juste, et sanctifier -l'homicide qui nous est prescrit par la loi.» - -La famille d'Ataliba, les yeux épuisés de larmes et le coeur lassé de -sanglots, dormait alors autour de lui. Mais ce prince, agité de funestes -pressentiments, n'avait pu fermer la paupière. Il entend ouvrir sa -prison. Il voit entrer Requelme, et avec lui trois hommes enveloppés de -longs manteaux, qui ne laissent voir que leurs yeux, dont le regard lui -semble atroce. Un mouvement d'effroi le saisit; il se lève, et -surmontant cette faiblesse, il vient au-devant d'eux. «Inca, lui dit -Requelme, éloignons-nous: n'éveillons point ces femmes et ces enfants. -Il est bien juste que l'innocence repose en paix. Écoutez-nous. Vous -êtes jugé, condamné. Le feu serait votre supplice, suivant la rigueur de -la loi. Mais il dépend de vous de vous sauver des flammes; et cet homme -religieux, que vous allez entendre, vient vous en offrir un moyen.» - -Le prince l'écoute et pâlit. «Je sais, dit-il, que le conseil a -prononcé; mais ne doit-on pas m'envoyer à la cour d'Espagne, et -réserver à votre roi un droit qui n'appartient qu'à lui?--Croyez-moi, -les moments sont chers, poursuivit Requelme: écoutez cet homme -pieux et sage, qui s'intéresse à vos malheurs.» Valverde alors -prit la parole. «Ne voulez-vous point, lui dit-il, adorer le Dieu des -chrétiens?--Assurément, dit le malheureux prince, si ce Dieu, comme on -nous l'annonce, est un Dieu bienfaisant, un Dieu puissant et juste, -si la nature est son ouvrage, si le soleil lui-même est un de ses -bienfaits, je l'adore avec la nature. Quel ingrat, ou quel insensé peut -lui refuser son amour?--Et vous désirez d'être instruit, lui demande -encore le perfide, des saintes vérités qu'il nous a révélées, de -connaître son culte et de suivre sa loi?--Je le désire avec ardeur, -répond l'Inca; je vous l'ai dit. Impatient d'ouvrir les yeux à la -lumière, que l'on m'éclaire, et je croirai.--Grâces au ciel, reprit -Valverde, le voilà disposé comme je souhaitais. Implorez-le donc à -genoux ce Dieu de bonté, de clémence; et recevez l'eau salutaire qui -régénère ses enfants.» L'Inca, d'un esprit humble et d'une volonté -docile, s'incline et reçoit à genoux l'eau sainte du baptême. «Le ciel -est ouvert, dit Valverde, et les moments sont précieux.» A l'instant -il fait signe à ses deux satellites; et le lien fatal étouffe les -derniers soupirs de l'Inca. - -Ce fut par les cris lamentables de ses enfants et de leurs mères, que la -nouvelle de sa mort se répandit au lever du jour. Quelques Espagnols en -frémirent; mais la multitude applaudit à l'audace des assassins; et l'on -crut faire assez que de laisser la vie aux enfants et aux femmes de ce -malheureux prince, abandonnés, dès ce moment, à la pitié des Indiens. - -Pizarre, indigné, rebuté, las de lutter contre le crime, après avoir -chargé de malédictions ces exécrables assassins et leurs partisans -fanatiques, se retira dans la ville des rois[169], qui commençait à -s'élever. La licence, le brigandage, la rapacité furieuse, le meurtre et -le saccagement furent sans frein; l'on ne vit plus, sur la surface de ce -continent, que des peuplades d'Indiens tomber, en fuyant, dans les -piéges et sous le fer des Espagnols. Des bords du Mexique arriva ce même -Alvarado, cet ami de Cortès, ce fléau des deux Amériques. Rival des -nouveaux conquérants, il vint se jeter sur leur proie, et s'assouvir -d'or et de sang. Dans toute l'étendue de cet empire immense, tout fut -ravagé, dévasté. Une multitude innombrable d'Indiens fut égorgée; -presque tout le reste enchaîné, alla périr dans les creux des mines, et -envia mille fois le sort de ceux qu'on avait massacrés. - - [169] Lima. - -Enfin quand ces loups dévorants se furent enivrés du carnage des -Indiens, leur rage forcenée se tourna contre eux-mêmes. Le cri du sang -d'Ataliba s'était élevé jusques au ciel. Presque tous ceux qui avaient -contribué au crime de sa mort, en portèrent la peine; et tandis que les -uns, pris par les Indiens dans des lieux écartés, expiraient sous le -noeud fatal, les autres, justes une fois, s'égorgèrent entre eux. -L'exécrable Valverde[170], en menant une bande de ces brigands à la -poursuite des Indiens qui s'étaient sauvés dans les bois, tombe aux -mains des anthropophages, et brûlé, déchiré vivant, dévoré par lambeaux -avant que d'expirer, il meurt, le blasphème à la bouche, dans la rage et -le désespoir. Parjure et traître[171] envers Pizarre, Almagre fut puni -du plus honteux supplice; et sa lâcheté mit le comble au juste opprobre -de sa mort. Pizarre, dont le crime était d'avoir ouvert la barrière à -tant de forfaits, Pizarre, trahi par les siens, mourut assassiné. -Accablé sous le nombre, il succomba, mais en grand homme qui dédaignait -la vie et qui bravait la mort. La guerre, après lui, s'alluma entre ses -rivaux et ses frères. Cusco, saccagée et déserte, vit ses plaines -jonchées des corps de ses tyrans. Les flots de l'Amazone furent rougis -du sang de ceux qu'elle avait vus désoler ses rivages; et le fanatisme, -entouré de massacres et de débris, assis sur des monceaux de morts, -promenant ses regards sur de vastes ruines, s'applaudit, et loua le ciel -d'avoir couronné ses travaux. - - [170] Ici la vérité ferait horreur; j'y substitue la justice. - - [171] Almagre avait juré de nouveau, sur une hostie consacrée, de ne - rien entreprendre sur les droits de Pizarre, et sa promesse avait - été énoncée en ces termes: _Seigneur, si je viole le serment que je - fais ici, je veux que tu me confondes et que tu me punisses dans mon - corps et dans mon ame._ Il fut parjure à ce serment. - - -FIN DES INCAS. - - - - -TABLE - -DES CHAPITRES. - - - PRÉFACE PAGE 7 - - CHAPITRE Ier. État des choses dans le royaume des Incas. Fête du - soleil à l'équinoxe d'automne. Lever du soleil le jour de sa - fête. Hymne au soleil 29 - - CHAPITRE II. Le même jour, fête de la naissance. Ataliba, roi de - Quito, reçoit les enfants nouveaux-nés sous la tutelle des lois 35 - - CHAPITRE III. Adoration du soleil à son midi. Présentation de - trois vierges consacrées au soleil. Cora, l'une des trois, se - dévoue à regret. Sacrifice au soleil. Festin donné au peuple - après le sacrifice 44 - - CHAPITRE IV. Jeux célébrés après le festin 50 - - CHAPITRE V. Coucher du soleil. Présages funestes. Arrivée des - Mexicains, neveux de Montezume, qui viennent demander un asyle - à l'Inca 56 - - CHAPITRE VI. Orozimbo, l'un des caciques mexicains, raconte à - l'Inca les malheurs de sa patrie 62 - - CHAPITRES VII, VIII, IX, X. Suite de ce récit 70, 77, 86, 93 - - CHAPITRE XI. Les Espagnols étendent leurs ravages vers le midi - de l'Amérique. Caractère de Pizarre, et son entreprise. Cent - jeunes Castillans partent de l'île Espagnole, pour s'aller - joindre à lui. Alonzo de Molina est à leur tête. Il emmène - avec lui Barthélemi de Las-Casas. Leur voyage, leur arrivée - à Panama 103 - - CHAPITRE XII. Conseil tenu avant le départ de Pizarre. Las-Casas - y défend les droits de la nature et la cause des Indiens 114 - - CHAPITRE XIII. En retournant à l'île Espagnole, Las-Casas va - voir les sauvages réfugiés dans les montagnes de l'isthme 129 - - CHAPITRES XIV, XV, XVI. Suite de ce voyage 136, 144, 150 - - CHAPITRE XVII. Pizarre part du port de Panama. Il aborde à la - côte appelée Pueblo quemado. Guerre avec les sauvages. Chant - de mort d'un vieillard Indien que les Espagnols font brûler 158 - - CHAPITRE XVIII. Descente de Pizarre sur la côte de Catamès. Il - passe à l'île del Gallo. Presque tous ses compagnons - l'abandonnent. Il ne lui en reste que douze, avec lesquels - il se retire dans l'île de la Gorgone, pour y attendre du - secours; mais il est rappelé lui-même 167 - - CHAPITRE XIX. Avant de s'en retourner, il va reconnaître la côte - et le port de Tumbès. Accueil qu'il y reçoit. Molina se sépare - de lui, et reste parmi les Indiens. Molina prend la résolution - d'aller à Quito, pour avertir Ataliba du danger qui le menace, - et l'aider à s'en garantir 178 - - CHAPITRE XX. Voyage de Molina de Tumbès à Quito 185 - - CHAPITRE XXI. Suite de ce voyage. Arrivée de Molina à Quito 196 - - CHAPITRE XXII. Pizarre de retour à Panama, prend la résolution - de se rendre en Espagne, pour faire autoriser et seconder son - entreprise. Pendant son voyage, Alvarado, gouverneur de la - province de Gatimala dans le Mexique, forme le dessein de - tenter la conquête du Pérou. Il y envoie un vaisseau avec deux - Mexicains, la soeur et l'ami d'Orozimbo. Ce vaisseau est - poussé sur la mer du Sud, et il y éprouve un long calme 203 - - CHAPITRE XXIII. Il aborde à l'île Christine 214 - - CHAPITRE XXIV. Séjour des Espagnols et des deux Mexicains dans - cette île 220 - - CHAPITRE XXV. Le vaisseau retourne vers le Pérou. Il fait - naufrage à la vue du port de Tumbès. Les deux Mexicains se - sauvent à la nage et retrouvent Orozimbo 229 - - CHAPITRE XXVI. La guerre civile menace de s'allumer dans le - royaume des Incas. Ataliba, pour engager son frère à le - laisser en paix, veut employer la médiation d'Alonzo de - Molina; et dans cette vue, il lui raconte comment ce royaume - a été fondé; ses accroissements; le partage qu'en a fait - entre ses deux fils le roi, père des deux Incas 237 - - CHAPITRE XXVII. Dans un sacrifice fait au soleil, pour le - succès de l'ambassade, Alonzo voit Cora, l'une des vierges - sacrées: il l'aime, et il en est aimé 247 - - CHAPITRE XXVIII. Éruption du volcan de Quito. Alonzo enlève - Cora de l'asyle des vierges; il la séduit; il la ramène 254 - - CHAPITRE XXIX. Ambassade d'Alonzo de Molina à la cour de Cusco 265 - - CHAPITRE XXX. Suite de ce voyage. Description de Cusco; ses - richesses. Fête du mariage, célébrée à Cusco au solstice - d'hiver 273 - - CHAPITRE XXXI. Description des dehors de Cusco. Entretien - d'Alonzo avec un prêtre du soleil, qu'il trouve labourant - la terre 282 - - CHAPITRE XXXII. Les espérances de la paix sont tout-à-coup - renversées. La guerre se déclare entre les deux Incas 288 - - CHAPITRE XXXIII. Ataliba, roi de Quito, assemble son armée. - Il sort de ses États, s'assure du fort de Cannare, et va - au-devant de l'ennemi 294 - - CHAPITRE XXXIV. Huascar, roi de Cusco, marche à la tête de ses - peuples. Bataille de Tumibamba. L'armée de Quito est vaincue; - Ataliba est fait prisonnier. Il s'échappe de sa prison 302 - - CHAPITRE XXXV. Les Cannarins, soulevés en faveur du roi de - Cusco, assiégent dans leur forteresse les troupes du roi de - Quito. Éclipse du soleil. Défaite des Cannarins. Bataille de - Sascahuana. Le roi de Cusco est vaincu. Il est pris. Le fils - aîné du roi de Quito est tué dans cette bataille 312 - - CHAPITRE XXXVI. Le corps du jeune prince est apporté au roi - son père. Entrevue d'Ataliba et d'Huascar, son prisonnier 323 - - CHAPITRE XXXVII. Retour d'Ataliba à Quito, avec le corps du - jeune prince 331 - - CHAPITRE XXXVIII. Fête de la paternité, à l'équinoxe du - printemps. Funérailles du jeune Inca 336 - - CHAPITRE XXXIX. Cora est convaincue d'avoir violé ses voeux. - Son père va trouver Alonzo, lui apprend le malheur de sa - fille, et lui dit de se dérober au supplice qui les attend 344 - - CHAPITRE XL. Cora paraît devant son juge. Alonzo s'accuse - lui-même, la défend, et la fait absoudre 349 - - CHAPITRE XLI. Voyage de Pizarre en Espagne. Son arrivée à - Séville. Il y voit célébrer un _auto-da-fé_ 359 - - CHAPITRE XLII. Gonzale, frère de Pizarre, vient le trouver à - Séville. Leur entretien. Pizarre est présenté à l'empereur; - il en obtient le gouvernement des pays qu'il va conquérir. - Il s'en retourne en Amérique 370 - - CHAPITRE XLIII. En arrivant à Saint-Domingue, Pizarre y trouve - Las-Casas attaqué d'une maladie que l'on croit mortelle. - Nouvelle marque de l'amour des Indiens pour Las-Casas. - Pizarre en est témoin 381 - - CHAPITRE XLIV. Pizarre part de Saint-Domingue, se rend à - Panama, s'embarque sur la mer du Sud, descend au port de - Coaque, et se rend par terre à Tumbès. État des choses dans - le Pérou à l'arrivée de Pizarre. Bataille sur l'Abancaï, où - le parti du roi de Cusco est presque entièrement détruit 390 - - CHAPITRE XLV. Un fort qu'Alonzo de Molina a fait élever à - Tumbès, est attaqué par les Espagnols, et défendu par les - Mexicains 397 - - CHAPITRE XLVI. L'assaut n'ayant pas réussi, on assiége le - fort. Amazili, soeur d'Orozimbo, est prise par les Espagnols. - Sa résolution généreuse et sa mort. Les peuples du midi se - rangent sous la puissance des Espagnols. Pizarre se rembarque, - et de Tumbès il va descendre au port de Rimac 410 - - CHAPITRE XLVII. Ataliba fait camper son armée sur les bords du - fleuve Zamore. Fête de la mort au solstice d'été 422 - - CHAPITRE XLVIII. Alonzo, dans le camp indien, reçoit des lettres - de Pizarre et de Las-Casas. Sur la foi de l'un et de l'autre, - il propose à l'Inca d'entrer en conciliation. Il va au-devant - de Pizarre, confère et s'accorde avec lui, revient au camp - d'Ataliba, et malgré l'avis et l'exemple des Mexicains, il - persuade à l'Inca d'accorder à Pizarre l'entrevue qu'il lui - demande 427 - - CHAPITRE XLIX. Entrevue de Pizarre et d'Ataliba. Massacre des - Indiens, causé par le fanatique Valverde. La troupe des - Mexicains est détruite. Alonzo est blessé. Gonsalve Davila - est tué par Capana. Ataliba est enfermé dans le palais de - Cassamalca 435 - - CHAPITRE L. Pizarre va voir Ataliba dans sa prison. Mort - d'Alonzo de Molina. Valverde soulève les Castillans contre - Pizarre. Celui-ci les appaise, bannit Valverde, et l'envoie - à Rimac, pour y être embarqué, et de là transporté dans une - île déserte. Ataliba demande à se racheter, et sa demande est - acceptée 446 - - CHAPITRE LI. Almagre arrive de Panama. Il rencontre Valverde. - Leur entretien. Mort d'Huascar dans sa prison. Ataliba en est - accusé. Persuadé de son innocence, Pizarre veut le sauver. - Partage des trésors qu'Ataliba a fait amasser pour sa rançon. - Fernand Pizarre est envoyé en Espagne 457 - - CHAPITRE LII. Arrivé au port de Rimac, Fernand se laisse - toucher par le faux repentir de Valverde, et lui accorde la - liberté d'aller vivre chez les sauvages. Résolution prise - dans le conseil, d'instruire le procès d'Ataliba. Sa famille - est transférée dans la même prison que lui. Mort de Cora sur - la tombe d'Alonzo. La constance d'Ataliba l'abandonne dès - qu'il se voit au milieu de sa famille 468 - - CHAPITRE LIII. Jugement d'Ataliba. Quel usage Valverde fait de - sa liberté. Ataliba est étranglé dans sa prison. Pizarre se - retire à Lima. Le Pérou est en proie aux ravages des - Espagnols. Ceux-ci se détruisent entre eux. Pizarre meurt - assassiné 474 - - -FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. - - - - -_Livres de fonds du même Libraire._ - -(On trouve dans son magasin un assortiment considérable de bons ouvrages -dans tous les genres.) - - -OEUVRES DE LA HARPE, de l'Académie Française, accompagnées d'une notice -sur sa vie et sur ses ouvrages, 15 vol. in-8º imprimés par FIRMIN DIDOT, -et ornés d'un portrait de l'auteur gravé par Migneret, et de figures -d'après les dessins de nos meilleurs artistes. 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