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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même - Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin - -Author: Henri Ternaux-Compans - -Release Date: December 27, 2019 [EBook #61035] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE DON JUAN *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - LES AVENTURES - DE - DON JUAN DE VARGAS - RACONTÉES PAR LUI-MÊME - - Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit - PAR - CHARLES NAVARIN - - A PARIS - Chez P. Jannet, Libraire - - 1853 - - - - -L'éditeur se réserve tous droits de reproduction et de traduction. - - - - -Paris. Imprimerie Guiraudet et Jouaust, 338, rue S.-Honoré. - - - - -AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR. - - -_L'auteur de l'ouvrage que nous publions aujourd'hui n'est pas -complétement inconnu. Antonio Sinsal en parle dans sa _Chronique de -Jaen_, comme vivant encore de son temps, dans un âge très avancé, et -comme étant célèbre par ses voyages. Ambrosio Embustero en fait aussi -mention dans les _Hommes célèbres de l'Andalousie_. Mais tous deux -paraissent ignorer l'existence de sa relation. Le manuscrit, qui paraît -original, est un in-4º, fort mal écrit et rempli de ratures. Il m'a été -vendu par doña Hermenegilda Ajo, qui tient, _calle de los Duendes_, à -Baeza, une des premières librairies de l'Andalousie, à laquelle elle -joint un commerce assez étendu de vieille ferraille et de verre cassé. -Il me coûte 12 réaux de vellon. C'est au lecteur à décider si je l'ai -payé trop cher._ - - - - -LES AVENTURES DE DON JUAN DE VARGAS. - - - - -PREMIÈRE PARTIE. - - - - -CHAPITRE Ier. - -De la naissance de l'auteur et de ses premières années. - - -Retiré dans ma ville natale après avoir mené l'existence la plus -orageuse, j'occupe les dernières années de ma vieillesse à écrire cette -relation. J'ai parcouru les deux Indes, et concouru par mon épée au -triomphe de la croix et à l'augmentation des domaines du roi notre -seigneur, que Dieu protége. J'ai échappé à mille dangers, grâce à la -protection de Notre-Dame d'Atocha, à laquelle ma mère m'avait voué dès -mon enfance. Maintenant, vieux et cassé, sans récompense de mes -services, retiré dans la petite maison de mes ancêtres, je n'attends -rien des hommes, et je n'ai plus confiance qu'en la miséricorde de Dieu -et en l'intervention de Notre-Dame, ma protectrice et ma patronne. - -Mon père, don André de Vargas, descendait d'un des compagnons du -vaillant roi Pelage qui se réfugièrent dans les montagnes des Asturies, -plutôt que de plier sous le joug des ennemis de notre sainte loi; maints -champs de bataille furent teints du sang de mes ancêtres, sang versé -pour la défense de notre sainte foi catholique, et dont il leur est sans -doute tenu compte dans le ciel. L'un d'eux, Garci Perez de Vargas, -accompagna le saint roi Ferdinand à la conquête de Séville: dans un -combat sa lance se rompit; mais, arrachant une forte branche d'un -olivier voisin, il abattit tant de mécréants, qu'il reçut le surnom de -_machuca_ (massue). - -Un autre de mes ancêtres prit part à la conquête de Jaen, et reçut pour -sa récompense quelques terres aux environs de cette ville, où ma famille -vécut long-temps dans l'aisance; mais don André, mon père, poussé par la -noblesse de son sang, dépensa presque tout son bien au service des rois -catholiques. Il se distingua dans les guerres d'Italie, et fut un des -premiers qui plantèrent l'étendard de la croix sur les tours de -l'Alhambra. Blessé grièvement dans cette occasion, il se retira dans sa -patrie, n'emportant pour prix de ses exploits que ses blessures et la -croix d'Alcantara, récompense plus précieuse pour un gentilhomme -espagnol que ne l'auraient été tous les trésors des rois maures. - -De retour dans sa maison, qu'il trouva presqu'aussi délabrée par le -temps qu'il l'était par la vieillesse, il épousa doña Maria de -Caravajal, qui était comme lui mieux partagée du côté de la noblesse que -de la fortune; elle descendait de la maison de Caravajal, dont je -parlerai dans le chapitre suivant: car, s'il est permis au fils d'un -maltotier de décorer de bronze et de marbre le tombeau de celui dont il -roule le sang bourbeux, c'est un droit et un devoir pour un gentilhomme -de sang bleu[1] qui a méprisé les biens de la fortune d'employer sa -plume à célébrer la gloire de ses ancêtres. - - [1] L'orgueil castillan distingue dans la noblesse trois espèces de - sang: _sangre azul_ (sang bleu), se dit de la noblesse la plus - illustre; _sangre colorado_ (sang rouge), de la bonne noblesse; - _sangre amarillo_ (sang jaune), de celle qui a reçu quelque mélange - de sang plébéien. - - - - -CHAPITRE II. - -Histoire des Caravajal, famille de la mère de l'auteur. - - -Il est inutile de dire que la maison de Caravajal est d'une origine -aussi illustre que la nôtre: sans cela l'orgueil de mon père se fût -révolté à la seule idée de cette alliance. Cette maison s'était -également illustrée lors de la conquête de l'Andalousie. Vers la fin du -treizième siècle, deux frères jumeaux de ce nom, don Pedro et don Juan, -vivaient à la cour de Ferdinand IV, roi de Castille. Le premier devint -amoureux de doña Léonore Manrique de Lara, descendante des anciens -souverains de la Biscaye, et ses tendres soins furent payés de retour. -Leur union allait être bientôt célébrée quand le comte de Benavides, -favori du roi, aperçut doña Leonor, dans une course de taureaux par -laquelle on célébrait une victoire remportée sur les ennemis de la foi, -victoire qui était due en partie à la valeur des deux Caravajal. -Profitant de leur absence, Benavides demanda la main de la belle Leonor, -que sa famille n'osa refuser à un homme aussi puissant. - -Jamais taureau qui fait fuir tous les combattants devant lui n'égala la -fureur de don Pedro de Caravajal en apprenant cette nouvelle. Suivi de -son frère, il se rend à Palencia, où le comte s'était établi avec sa -jeune épouse; le soir même, le rencontrant accompagné d'un de ses -parents, les Caravajal les attaquent, et bientôt Benavides, frappé à -mort, tombe pour ne plus se relever. Les deux frères se réfugient dans -une église, et se hâtent d'envoyer un confesseur au mourant, un reste de -pitié les empêchant de tuer son âme avec son corps. La porte où ce -combat eut lieu s'appelle encore Puerta de los duelos, comme peuvent -s'en assurer ceux qui visitent cette ville. - -Les deux frères espéraient attendre dans ce saint asile le moment de se -justifier auprès du roi. Mais celui-ci avait une telle affection pour -Benavides, que, sans respect pour les saints, il fait saisir les deux -frères. Ferdinand refuse même d'entendre leur justification; malgré la -loyauté du combat, il les traite comme des assassins, et ordonne qu'on -les précipite du haut des tours du château. Alors les deux frères, se -voyant abandonnés des hommes, n'ont plus de confiance qu'en Dieu, citent -Ferdinand à comparaître dans trente jours à son tribunal, et s'élancent -dans les fossés de la forteresse. Le trentième jour au matin, Ferdinand -fut trouvé mort dans son lit. La mémoire des Caravajal fut réhabilitée -par son successeur, et c'est de don Juan que descendait la famille de ma -mère. Ce fait est rapporté par tous nos chroniqueurs, qui désignent -Ferdinand IV sous le nom de _el Emplazado_ ou l'Ajourné. J'ai cru -cependant devoir le consigner ici, afin que cette condamnation ne pût -jamais être reprochée à ma famille. S'il est du devoir d'un bon soldat -de nettoyer soigneusement ses armes, il doit avoir encore plus de soin -de ne pas laisser la moindre tache sur son écusson. - - - - -CHAPITRE III. - -De la jeunesse de l'auteur et de son éducation. - - -Quand je fus arrivé à l'âge de dix ans, mes parents m'envoyèrent à -l'église de Saint-André, notre paroisse, pour y étudier la lecture et la -doctrine chrétienne. Mon père me racontait ses campagnes et m'apprenait -à combattre avec l'épée et le poignard. Ma mère me donnait quelques -leçons sur une vieille mandoline, dont elle avait joué avec assez de -talent, et me faisait répéter les romances du Cid et celles qui -racontent nos anciennes guerres contre les Maures. C'est ainsi que -s'écoulait ma jeunesse, en attendant que j'eusse l'âge de porter les -armes, quand un événement que je vais raconter me força à quitter ma -ville natale; je ne devais la revoir qu'après de longues années. - -Près de notre maison vivait un vieux gentilhomme fort riche, marié tout -nouvellement avec une jeune femme dont il était excessivement jaloux. -Jamais elle ne sortait sans lui, et c'était à peine si, dans les -journées les plus chaudes, il lui permettait de respirer un peu l'air -sur un balcon qui donnait sur la rue. Un jour, c'était celui de la fête -du glorieux apôtre saint André, patron de notre paroisse, j'avais -accompagné ma mère à la messe solennelle qui se disait à cette occasion; -comme je passais sous le balcon de notre voisine, elle laissa tomber un -bouquet, que je m'empressai de ramasser, sans songer à mal. Je n'avais -alors que seize ans, et j'étais plus ignorant des choses de ce monde -qu'on ne l'est ordinairement à cet âge, car je quittais à peine la -société de mes vieux parents. - -Le vieux jaloux ne pensa pas de même; il vit dans cet événement la -preuve d'une intrigue entre moi et sa femme, et résolut de me faire -assassiner. Trois bandits payés par lui m'attendirent un soir dans la -petite ruelle qui longe l'église, et qui n'est guère fréquentée après -l'_Angelus_. Je me défendis de mon mieux; mais j'allais succomber sous -le nombre, quand, en m'appuyant, pour mieux résister, contre une petite -porte de l'église, je m'aperçus qu'elle était ouverte. Je me hâtai de me -réfugier dans le sanctuaire, où les bandits n'osèrent me suivre, et le -lendemain le bon curé de cette église, qui était un ami de la maison, me -ramena à ma mère. - -Me voilà donc sauvé pour cette fois; mais le danger me menaçait -toujours: tout faisait supposer qu'on n'en resterait pas là. Quoiqu'on -n'eût aucune preuve, il n'était pas difficile d'attribuer ce coup à -notre vieux voisin, dont la jalousie était connue, et qui ne passait pas -pour trop scrupuleux sur sa manière de se défaire de ses ennemis. Mais -il était puissant et rusé; j'étais pauvre et ignorant. Après s'être -consultés, mon père et le curé décidèrent qu'il fallait me faire quitter -Jaen et m'envoyer à Séville, près d'un oncle de ma mère, chanoine de la -cathédrale de cette ville. Mon paquet fut bientôt fait; mon père y -ajouta quelques réaux, et je me mis en route avec une petite valise et -la bénédiction de mes parents. C'était tout ce que leur pauvreté leur -permettait de me donner. - - - - -CHAPITRE IV. - -Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de s'enfuir à Carthagène. - - -Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de merveille, dit un vieux proverbe. -Qu'on juge donc de l'effet que produisit cette superbe cité sur moi, qui -sortais pour la première fois de ma famille. Mon vieil oncle -m'accueillit fort bien. Il vivait dans l'aisance; son grand âge ne lui -permettait guère de quitter son fauteuil, et, pourvu que je vinsse de -temps en temps lui tenir compagnie dans la soirée, il me laissait en -toute liberté. Je commençai à me lier avec des jeunes gens de mon âge. -Je fréquentai le manége et les écoles d'escrime; enfin, je me préparais -à soutenir un jour le nom de Vargas dans les rangs de nos invincibles -soldats. - -Au bout de quelque temps, je n'étais plus le jeune homme simple qui -était sorti de Jaen. La conversation de mes camarades, la lecture des -aventures d'Amadis, encore plus de celles de la bonne mère Célestine, -m'avaient inspiré de nouvelles idées. En face de la maison de mon oncle, -dans la rue de Xérez, demeurait une veuve d'une quarantaine d'années, de -celles que les vieillards trouvent passées et qui séduisent les jeunes -gens. Je m'étais aperçu qu'elle ne me regardait pas d'un trop mauvais -oeil. Tout plein de ma Célestine, je m'adressai à une vieille revendeuse -biscayenne, qui avait ses entrées libres dans la maison. Elle consentit -à protéger mes amours, et ne me fit pas languir, car dès le lendemain -elle me dit de frapper à minuit à la porte de la veuve, et qu'une -servante prévenue m'ouvrirait la porte. - -Jamais Amadis allant trouver la belle Oriane, Lancelot se rendant auprès -de la reine Genièvre, ou Tyran le Blanc conduit par la bonne dame -Quintagnone vers l'impératrice de Grèce, ne fut aussi fier de sa -conquête. Je rêvais d'une foule de dragons et de géants que j'aurais à -vaincre. Heureusement rien ne mit obstacle à mon rendez-vous. Je frappe, -la suivante est à son poste, et je pénètre sans difficulté dans le -château enchanté. - -La bonne veuve, quoiqu'elle ne sût pas le latin, avait sans doute -entendu parler du proverbe _Sine Baccho et Cerere Venus friget_. Elle -avait préparé un jambon d'Estramadure et quelques bouteilles de Xérez -auxquels nous nous empressâmes de faire honneur. Le reste de la nuit se -passa sans encombre, et au point du jour la discrète suivante me fit -sortir par où j'étais entré. - -Ce commerce amoureux durait depuis quelques semaines quand un vieux -Vingt-quatre[2], qui portait à la dame un intérêt plus que paternel, fut -averti de ce qui se passait. La veuve avait eu l'imprudence, dans un -marché avec sa revendeuse, de céder à celle-ci un vieux vertugadin de -damas jaune datant du jour de ses noces, qui depuis long-temps faisait -envie à la suivante, et qu'elle avait considéré comme devant lui -appartenir. En outre, celle-ci était fâchée de voir à sa maîtresse un -amant qui ne lui donnait rien, car j'étais trop pauvre pour le faire. -Elle nous dénonça donc au Vingt-quatre, dont la vengeance ne tarda pas à -se faire sentir. - - [2] On appelle ainsi les membres du conseil municipal de Séville, qui - sont au nombre de vingt-quatre. - -Un muletier avait été dévalisé entre Ecija et Carmona. Il avait porté -plainte et donné le signalement de ses agresseurs. Un de ces -signalements pouvait s'appliquer à moi. Le Vingt-quatre qui était chargé -de la police, le remarqua et résolut de me perdre en m'impliquant dans -cette affaire. Heureusement le greffier chargé du rapport était comme -moi de Jaen, et même un peu parent de ma famille. En toute autre -occasion je ne me serais pas félicité de cette parenté avec un greffier, -mais cette fois-ci je dois avouer qu'elle me sauva. Il vint avertir mon -oncle de la méchante affaire qu'on allait me susciter. Nous n'étions pas -de force à lutter avec un Vingt-quatre. Je commençais à être en état de -porter les armes; mon oncle me donna quelques écus, une lettre pour le -fils d'un de ses amis qui levait une compagnie à Carthagène, pour aller -au secours du royaume de Naples, alors menacé par les Français, et de -plus un long sermon sur le danger des liaisons illicites. Il avait -autrefois prêché ce sermon avec l'approbation générale dans l'église de -Sainte-Euphémie, et ce succès avait même contribué à lui faire obtenir -son canonicat. Il ne perdit donc pas une si bonne occasion de le placer, -ce qui contribua peut-être à le consoler de mon départ. En somme, -c'était un excellent homme; il ne m'a jamais fait que du bien, et, tous -les vendredis, je récite un chapelet pour le salut de son âme, que Dieu -ait dans sa gloire. - -Je pris donc la route de Carthagène, chargé d'argent à peu près comme un -crapaud de plumes, et je fis gaîment la route à pied, rêvant tantôt à la -belle que j'avais perdue, tantôt à la gloire que j'allais acquérir. -J'arrivai ainsi à Carthagène, et je me hâtai d'aller présenter ma lettre -au capitaine Diego Osorio. - - - - -CHAPITRE V. - -L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour Naples. - - -Le capitaine Diego Osorio était un grand homme sec et jaune, vieilli -sous le harnais. Il était sur le bord de la mer, occupé à surveiller -l'embarquement de sa compagnie, qui devait mettre le lendemain à la -voile pour Naples. Il me reçut du haut de sa grandeur, m'arracha presque -des mains la lettre que je lui présentais en tremblant, et, après -l'avoir lue, il me toisa des pieds à la tête et me dit: Mon petit jeune -homme, ton oncle me demande pour toi une enseigne dans ma compagnie; tu -lui servais sans doute d'enfant de choeur. Je ne te la donnerai pas pour -deux raisons: la première, parce que tu portes sur ta tête un bonnet de -soie brodé qui te donne plutôt l'air d'un godelureau que celui d'un -soldat, et la seconde, parce que tu n'as pas encore de barbe au menton. -Le bonnet était un don d'amour de ma veuve; j'y tenais beaucoup; -cependant, je pris bravement mon parti. Je le lançai à la mer en disant: -Capitaine, c'est ainsi que je me défais de mes ennemis. Ce bonnet est le -mien, puisqu'il me prive du bonheur de servir sous vos ordres. Quant à -la barbe, ce n'est pas pour être capucin que je demande une enseigne -dans votre compagnie. - -Le capitaine Osorio sourit, ce qui lui arrivait rarement, et reprit d'un -ton plus doux: Tu m'as cependant l'air d'un luron (_guapo_); je serais -fâché de te perdre. Es-tu le parent de Don André de Vargas, avec qui -j'ai servi jadis sous le grand capitaine[3]? Quand je lui eus dit que -j'étais son fils, il devint tout à fait gracieux, et me dit: Ecoute, je -ne saurais te donner une enseigne au détriment de tant de vieux soldats, -mais pars avec moi comme volontaire, et j'aurai soin de toi. - - [3] C'est ainsi que les Espagnols désignent par excellence Gonzalve de - Cordoue. - -J'acceptai. Je ne pouvais guère faire autrement, et d'ailleurs j'étais -pressé d'aller courir les aventures. Pendant tout le voyage, la galère -qui nous portait arrêtait tous les navires que nous rencontrions, pour -s'assurer s'ils n'étaient pas Français. Le roi de France eut dû de -grandes actions de grâce au commandant de notre galère, pour tous les -sujets qu'il lui découvrait: sans respect pour la géographie, Génois, -Vénitiens, Sardes et autres étaient déclarés sujets du roi François Ier, -et par conséquent de bonne prise. Je ne sais pas même s'il respectait -toujours le pavillon du Saint-Père. - -Après quelques jours d'une campagne plus fructueuse pour nous qu'utile -au vice-roi de Naples, qui attendait des renforts avec impatience, nous -découvrîmes, à la hauteur du cap Spartivento, à la pointe de l'île de -Sardaigne, un gros navire qui, dès qu'il nous aperçut, parut chercher à -nous éviter. Le commandant de notre galère en conclut qu'il devait être -français, c'est-à-dire richement chargé. Il lui donna chasse et -l'atteignit au bout de deux heures. C'était un vaisseau génois qui -revenait avec une cargaison de soie de Tripoli de Syrie. Il était mieux -armé que nous ne l'avions supposé, et sa prise nous coûta cher. Les -Génois furent déclarés Français, et, voulant éviter qu'ils n'allassent -fatiguer les oreilles du roi d'Espagne de leurs plaintes ridicules, on -les attacha à bord de leur navire, auquel on fit une voie d'eau après -l'avoir pillé. Notre galère, qui avait souffert considérablement dans le -combat, se dirigea sur Naples, où le capitaine ne manqua pas de se -vanter des victoires qu'il avait remportées sur les ennemis du roi -d'Espagne. Cette affaire ne fut pas malheureuse pour moi: j'y ramassai -quelques écus d'or qui traînaient dans un coin de la cabine du Génois, -et Osorio, fidèle à sa promesse, me donna la place d'un de ses deux -enseignes, qui avait été tué dans la dernière action. - - - - -CHAPITRE VI. - -L'auteur est obligé de s'enfuir pour avoir tué en duel un de ses -camarades. - - -Les troupes espagnoles vivaient à Naples dans la plus extrême licence, -et c'est avec un vif repentir que je pense aujourd'hui à la vie que nous -y menions. Grâce à Dieu et à ma sainte patronne, je ne cessai pas -cependant de fréquenter les églises, et de fuir la conversation des -hérétiques qui remplissaient les troupes allemandes dont la garnison -était en partie composée. Ils se raillaient même de nos saintes -pratiques, et les querelles devinrent si fréquentes que le vice-roi, qui -les protégeait, au mépris de Dieu et de saint Janvier, patron de la -bonne ville de Naples, envoya notre compagnie tenir garnison à Gaëte, -d'où elle partit bientôt après pour Milan. - -Je ne décrirai pas cette ville, non plus que celle de Naples. Je ne -ferai pas comme certains soldats retirés, qui ne savent parler que -d'Italie et de Flandres, et qui vous en assourdissent constamment les -oreilles. J'ai parcouru tant de pays éloignés et peu connus, que je -laisse ce soin à ceux qui n'ont pas autre chose à dire. Nous ne vivions -pas mieux à Milan que nous n'avions fait à Naples. Si nous étions peu -scrupuleux sur les moyens de nous procurer de l'argent, il ne moisissait -pas dans nos poches, et les tables de jeu en absorbaient la majeure -partie. - -Un jour il s'éleva une dispute sur un coup douteux entre moi et don -Estevan de Rada, l'autre enseigne de ma compagnie. Il osa me donner un -démenti, et bientôt mon épée lui eut prouvé qu'un Vargas n'en souffre -pas. Il tomba, et j'allai me cacher chez quelques amis, qui me donnèrent -les moyens de gagner Gênes. Il me restait encore assez d'argent pour -payer mon passage à bord d'un vaisseau qui partait pour Séville. J'avais -tout lieu d'espérer que mon affaire était apaisée, et d'ailleurs je -n'avais pas le choix. Je partis donc, et en arrivant j'appris de tristes -nouvelles. Mon oncle le chanoine était mort, et l'on n'avait rien trouvé -chez lui de quelque valeur. Une vieille femme qui le soignait et faisait -sa cuisine prétendit que c'était bien naturel, parce qu'il donnait tout -aux pauvres: il fallut bien se contenter de cette excuse. Ma veuve avait -perdu son protecteur et avait épousé un riche boucher. Je n'avais rien à -attendre de mes parents, qui avaient eux-mêmes bien de la peine à vivre. -Je ne savais que devenir, quand je rencontrai sur la plage de San-Lucar -un de mes camarades de Naples. Il me parla d'un nouveau pays, nommé -Temistitan, que Fernand Cortez, gentilhomme d'Estramadure, venait de -découvrir dans les Indes. Le bruit courait à Séville qu'on y avait -trouvé des villes toutes d'or et d'argent, et où les instruments les -plus vils étaient couverts de pierreries. Un vaisseau, envoyé par -Cortez, venait d'arriver, chargé de présents pour l'empereur, et celui -qui le commandait cherchait des hommes de bonne volonté. La proposition -était tentante pour un gentilhomme sans ressources et qui avait des -difficultés avec la justice. Je me laissai donc entraîner sans peine par -mon ancien camarade, qui se nommait don Luis Maldonado. - - - - -CHAPITRE VII. - -Départ de l'auteur pour Temistitan. Il est pris par un corsaire de -Barbarie et recouvre sa liberté. - - -Après quelques jours d'une navigation heureuse, nous arrivâmes à la -hauteur des Açores. Nous nous réjouissions de cet heureux début, quand -nous aperçûmes dans le lointain trois voiles que nous ne tardâmes pas à -reconnaître pour des corsaires barbaresques. Notre capitaine fit tous -ses préparatifs pour une résistance digne du nom castillan, ce qui -n'était pas chose facile à bord d'un navire encombré de marchandises et -de passagers hors d'état de porter les armes. Nous ne tardâmes pas à -être assaillis. Nous résistâmes de notre mieux; mais, après avoir -combattu plusieurs heures et perdu la plus grande partie de notre -équipage, il fallut céder au nombre. Les ennemis de notre foi coulèrent -notre navire, après en avoir enlevé les marchandises les plus précieuses -et les hommes qui pouvaient être vendus avantageusement comme esclaves. -Tous ceux qui furent jugés d'un mauvais débit, ainsi que les blessés, -trouvèrent une mort humide au milieu des flots. Que Dieu et sa sainte -mère leur soient en aide! - -Nous fûmes conduits à Tetuan. Maldonado et moi nous fûmes achetés par le -même maître, marchand juif né à Séville, et que la crainte salutaire de -la sainte inquisition avait forcé à s'enfuir au Maroc. Ce mécréant, bien -loin de nous considérer comme des compatriotes, nous faisait souffrir -mille maux, et semblait vouloir venger sur nous tous les porcs -(_marranos_) de sa race qui ont été brûlés sur la grande place de -Séville. Aussi depuis ce jour je n'ai jamais vu brûler un juif sans me -dire avec quel plaisir je verrais à sa place ce coquin d'Isaac. Nous -avions cependant un avantage sur nos compagnons d'infortune: comme notre -maître n'était pas musulman, il nous laissait tranquilles sur le -chapitre de la religion, tandis que les Maures faisaient souvent essuyer -aux esclaves chrétiens les traitements les plus affreux, pour les forcer -à renier la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ. - -Ce juif avait amené d'Espagne sa jeune fille nommée Rébecca. Comme, pour -se soustraire à la sainte inquisition, Isaac, lorsqu'il habitait -Séville, feignait d'être chrétien, il avait fait élever sa fille dans -notre sainte loi, qu'elle avait sincèrement embrassée. Quand Isaac se -fut décidé à s'établir en Afrique avec l'or dont il avait dépouillé les -chrétiens par les usures, il avait ouvertement professé sa maudite loi -et voulu forcer sa fille à faire de même; elle s'y était refusée, c'est -pourquoi il l'accablait de mauvais traitements. Rébecca se confia à -nous, et nous dit combien elle désirait se rendre en terre chrétienne, -si nous voulions favoriser sa fuite. Elle ne parla ni à des niais ni à -des sourds, et comme elle savait le moyen de puiser dans le coffre-fort -de son père, elle nous fournit de l'argent pour gagner un homme qui -devait nous attendre à la porte de la ville avec trois chevaux. Une -belle nuit, quelques coups de poignard nous assurèrent du silence du -père. Nous nous laissâmes couler du haut des remparts au moyen d'une -corde, et en peu d'heures les pieds légers de nos chevaux nous eurent -portés aux portes de Ceuta, où le valeureux D. Lope Manrique, qui y -commandait au nom de Sa Majesté, nous fit la meilleure réception. - -Rébecca reprit son nom chrétien d'Isabelle. Sa beauté avait touché mon -coeur ainsi que celui de Maldonado; tous les deux nous voulions -l'épouser, et nous étions sur le point de vider cette querelle les armes -à la main, quand un pieux religieux de la Merci, qui était venu à Ceuta -pour racheter des esclaves chrétiens, nous décida à remettre cette -question à la décision du Ciel. Nous jetâmes les dés, et quoique j'eusse -promis un cierge de trois livres à Notre-Dame d'Atocha si j'étais -favorisé par le sort, ce fut Maldonado qui l'emporta. Que ma sainte -patronne me pardonne les imprécations dont je la chargeai à cette -occasion! Le Ciel sait mieux que les faibles hommes ce qui leur -convient: Maldonado, que j'ai rencontré depuis aux Indes, m'a raconté -que, peu de temps après, elle l'avait quitté, après avoir dévalisé la -maison, pour suivre un renégat qui la conduisit à Fez. Ainsi, après -tout, ce fut moi qui fus le gagnant: c'est pourquoi j'ai ordonné dans -mon testament qu'on offrît un cierge de trois livres à Notre-Dame -d'Atocha. - -N'ayant plus rien à faire à Ceuta, je m'embarquai de nouveau pour -Séville. Mais l'impossibilité d'y subsister me força à prendre parti -dans une nouvelle expédition que l'on préparait pour le Mexique. Je -m'embarquai à San-Lucar sur la _Santa-Engracia_, et environ trois mois -après je débarquai à Vera-Cruz. - - - - -CHAPITRE VIII. - -Arrivée de l'auteur à Mexico. - - -Vera-Cruz était un ramassis de quelques cabanes. D'après ce que l'on m'a -raconté, elle est depuis devenue une belle ville. A notre arrivée, nous -fûmes accueillis par une foule d'Espagnols qui étaient venus de -différentes provinces du Mexique y chercher une occasion de s'embarquer -pour l'Europe, avec les trésors qu'ils avaient gagnés à la pointe de -leur épée. D'autres étaient venus acheter des marchandises pour les -conduire dans l'intérieur. Tous étaient chargés d'or et d'argent; ils -passaient les nuits à jouer et à boire du vin d'Espagne, dont ils -étaient privés depuis long-temps, et qu'ils payaient des prix -exorbitants. - -Quel spectacle c'était pour moi, dans les poches de qui un réal était -aussi rare qu'une perdrix dans les rues de Séville, de voir des poignées -d'or qu'on ne se donnait pas la peine de compter, et de penser que dans -peu de jours je pourrais en posséder autant! Toutes les marchandises que -notre vaisseau avait apportées furent bientôt vendues au prix qu'il plut -aux marchands de demander. Quelques jeunes filles, qui se disaient -nobles et vierges, ce que la charité chrétienne m'ordonne de croire, -quoiqu'elles fussent probablement plus connues des _Alcahuetas_ de -Triana que du curé de leur paroisse, trouvèrent bientôt des maris. Un -Père de Saint-François, qui avait acquis une grande dextérité en -baptisant quelquefois dix mille Indiens dans une après-midi, eut bientôt -expédié tous ces mariages. En peu de jours les navires reprirent la mer, -et ceux qui ne partirent pas avec eux se remirent en route pour -l'intérieur; de sorte que Vera-Cruz redevint presque désert jusqu'à -l'arrivée d'une nouvelle flotte. - -Le pays qui séparait Vera-Cruz de Mexico était entièrement soumis, et la -route était continuellement fréquentée par les Espagnols. Nous -traversâmes successivement Tlascala, dont les habitants furent les -premiers qui se déclarèrent en faveur de l'illustre Fernand Cortez et -qui lui restèrent toujours fidèles; Cholula, ville entièrement détruite -lors de l'infâme trahison des habitants, qui avaient formé le projet de -massacrer tous les Espagnols, et Otumba, illustrée par la victoire que -la valeur castillanne, protégée par le glorieux apôtre saint Jacques, -remporta sur la barbare furie d'une multitude innombrable de Mexicains. - -Les traces du long siége qu'avait soutenu Mexico s'effaçaient -rapidement; des palais comme ceux d'Espagne remplaçaient les anciennes -habitations des seigneurs mexicains; une magnifique cathédrale -commençait à s'élever; on avait assis les fondations sur les images de -pierre qu'on avait arrachées des temples du démon. Les rues étaient -remplies d'Indiens, dont les uns travaillaient à combler les canaux qui -faisaient autrefois de cette ville une autre Venise, les autres -apportaient de longues poutres ou traînaient d'énormes pierres. Un grand -nombre succombaient à la peine; mais ils en étaient bien dédommagés, car -les RR. PP. franciscains parcouraient les rues de la ville, et quand ils -voyaient un Indien près d'expirer, ils versaient sur son front l'eau -sainte du baptême, et l'envoyaient tout droit dans le séjour de la -gloire. Combien leur sort était différent de celui des Indiens qui -avaient péri pour la défense de leur fausse religion, et que les griffes -du démon avaient entraînés dans les flammes de l'enfer! quelle -consolation pour les propriétaires de ces magnifiques palais, pour les -fondateurs de ces églises et de ces saints monastères, d'avoir été la -cause du salut de tant d'âmes! - -Cependant, après avoir employé quelques jours à rassasier mes yeux d'un -spectacle tout nouveau pour moi, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il -n'était pas aussi facile de faire fortune à Mexico que je me l'étais -imaginé. Les trésors de Montezuma étaient partagés, les commanderies -étaient données, plusieurs expéditions qui avaient été tentées vers le -nord avaient assez mal réussi, et, comme dit le proverbe, ceux qui -avaient été chercher de la laine s'en étaient revenus tondus. Je me -décidai donc à me joindre à l'illustre Don Pedro de Alvarado, qui -réunissait des soldats pour aller à la conquête du Guatemala, pays situé -vers le sud, et dont on vantait beaucoup les richesses. - - - - -CHAPITRE IX. - -L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du Guatemala. - - -Notre armée se composait de cent cavaliers, de cent cinquante fantassins -dont je faisais partie, car ma pauvreté ne m'avait pas encore permis -d'acheter un cheval, et de six cents Indiens alliés. Nous marchâmes -pendant assez long-temps à travers des pays soumis, dont les habitants -ne nous offrirent aucune résistance. Nous arrivâmes ainsi à la rivière -de Michapoyat, dont les habitants d'une ville nommée Atiquipaque nous -disputèrent le passage. Les Indiens n'étaient plus si faciles à vaincre -qu'autrefois; ils redoutaient encore beaucoup les chevaux et les armes à -feu, mais ils ne regardaient plus ces animaux comme des monstres qui -vomissaient du feu et de la fumée. Notre général eut son cheval tué par -un Indien, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à le -remonter dans la mêlée. - -Après une rude affaire, nous pénétrâmes dans la ville, que nous -trouvâmes abandonnée; nous nous y établîmes, mais les Indiens y mirent -le feu pendant que nous étions livrés au sommeil, et nous assaillirent -de tous les côtés. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et après avoir -perdu un assez grand nombre des nôtres que nous parvînmes à les -repousser. Le lendemain, nous nous emparâmes, non sans combat, de la -ville de Taxisco, et plus tard de celles de Guazacapan et de Pazaco. -Notre marche était lente, car les Indiens, en parsemant la route de -cailloux aigus et de pointes de flèches, étaient parvenus à estropier -presque tous nos chevaux. Ce spectacle me consola de mon métier forcé de -fantassin: car si je n'avais pas de cheval pour me porter, je n'en avais -pas un à traîner derrière moi, comme la plupart des nôtres. Cependant -notre général imagina d'envelopper les pieds des chevaux dans des -morceaux de peau de cerf, qu'on renouvelait aussitôt qu'ils étaient -usés, et de cette manière ils furent bientôt guéris. - -Nous arrivâmes ainsi près de la grande ville de Xélaluh, sur le -territoire des Indiens Quiches. Ceux-ci nous attaquèrent dans une gorge -de montagne qu'on appelait alors Olintepeque, et qui, depuis cette -époque, a reçu le nom indien de Xéquigel (rivière de sang). Ils -combattirent toute la journée avec acharnement et en faisant rouler sur -nous d'énormes quartiers de rocher, ce qui, cette fois, fit mentir le -dicton que le bien nous vient d'en haut. Après une lutte acharnée, nous -forçâmes le passage, et nous arrivâmes dans la ville, dont tous les -habitants s'étaient réfugiés dans les bois. - -Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut, envoya une -ambassade à Alvarado pour lui demander la paix, en lui offrant une -grande quantité d'or. Il l'invitait à venir le voir à Ulatlan, sa -capitale. Alvarado, le croyant de bonne foi, se mit en route, mais il -hésita quand il vit la situation et la force de cette ville. Située au -sommet d'un rocher escarpé, on n'y pénétrait que par deux portes -auxquelles conduisaient des escaliers très rapides. Les rues en étaient -fort étroites et les maisons très élevées. Alvarado remarqua aussi que -l'on n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est un signe certain que -les Indiens méditent quelque trahison. Il n'hésita donc pas à donner le -signal de mettre le feu à la ville et de massacrer les habitants. - -Après avoir ainsi détruit la monarchie des Quiches, Alvarado nous -conduisit vers Guatemala. Le roi vint au devant de lui sur une litière -couverte d'ornements d'or et de plumes brillantes. Il nous fit -distribuer des vivres en abondance, tant il était joyeux de notre -victoire sur les Quiches, car une haine mortelle régnait entre les deux -nations. J'en raconterai la cause au chapitre suivant, telle que je l'ai -apprise du cacique de Xochitl, village qui me fut donné en -repartimiento[4]. Je dirai seulement ici que Don Pedro Alvarado, ayant, -par une rare prudence, soupçonné la fidélité du roi de Guatemala, le fit -mettre à mort. Après nous avoir partagé son trésor, il y fonda une ville -espagnole sous l'invocation du glorieux apôtre saint Jacques; je fus un -de ceux qui s'y établirent les premiers, et je reçus pour ma part 800 -castillans d'or et le village de Xochitl. J'aurais bien fait d'y rester. -Mais l'homme est un voyageur sur cette terre, et mon humeur vagabonde ne -me permettait pas de tenir en place. - - [4] On nomme ainsi les villages qui étaient distribués aux - conquérants, et dont les habitants étaient obligés de leur payer - tribut. - - - - -CHAPITRE X. - -Séjour de l'auteur à Guatemala. - - -Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado fit inscrire sur un registre le nom -de tous ceux qui voulaient s'établir à Guatemala, et leur distribua des -places pour y construire des maisons. On procéda ensuite aux élections -municipales, et je fus nommé un des deux alcaldes de la nouvelle ville. -Ma maison fut bientôt construite. J'avais fait venir de Xochitl quelques -jeunes Indiennes pour me servir, et je profitais de quelques moments de -repos pour leur enseigner la doctrine chrétienne. Elles m'avaient donné -quelques enfants, et tout alla bien tant que durèrent mes huit cents -castillans. - -Au bout de deux ans, tout le pays fut troublé par les réformes que -voulut introduire un certain Las Casas, nouvellement nommé évêque de -Chiapa, qui, armé d'un décret royal, voulait enlever les Indiens à ceux -qui les avaient gagnés au prix de leur sang. Pour la moindre chose on -commença à faire des procès aux conquérants. Si un Indien avait été -frappé d'un coup d'épée dans un moment de colère, ou s'il succombait en -portant des fardeaux ou en exploitant les mines, on commençait contre le -propriétaire des poursuites qui le ruinaient. La place n'était plus -tenable. - -Ces coquins d'Indiens avaient découvert que c'était l'or et l'argent qui -nous attiraient dans leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter -comme autrefois, ils le cachaient dans les endroits les plus -inaccessibles; on ne trouvait plus rien. Tout cela me dégoûta. Vers la -même époque, le bruit se répandit que Pizarro venait de découvrir dans -le sud un pays très riche. Alvarado réunissait des troupes pour prendre -part à cette conquête. Je vendis tout ce que je possédais à un camarade -qui avait ramassé une quantité d'or à la conquête du pays des Zutugils, -et je me joignis à cette vaillante troupe. - -Voici comment le vieux cacique de Xochitl me raconta, avant mon départ -du Guatemala, l'histoire de la querelle qui existait entre le roi de ce -pays et celui des Quiches quand les Espagnols y arrivèrent. Ce cacique, -nommé Ahbop, était un grand sorcier; il savait se changer en tigre et en -serpent pour parcourir les forêts et découvrir des trésors. Mais, avec -la malignité de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connaître, et -a fini par pousser la méchanceté jusqu'à mourir sous les coups plutôt -que de me les révéler. Dans les commencements, je le traitais bien, pour -tâcher de le prendre par la douceur, et ce fut alors qu'il me raconta -cette histoire. - -Le roi de Guatemala avait une fille jeune et belle, qui était prêtresse -de leurs dieux, et par conséquent sorcière. Le démon lui avait enseigné -l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux. Elle prenait souvent la -forme d'un quetzal[5], et allait voltiger aux environs de la ville. Le -roi des Quiches, qui était aussi magicien, prit la forme d'un aigle, et -profita d'une de ses excursions pour l'enlever et la transporter dans sa -capitale, où il la plaça au nombre de ses femmes. Le roi de Guatemala, -outré de cet affront, leva une grande armée pour marcher contre lui; -mais il ne put le vaincre, et c'était de là que datait l'inimitié entre -les deux nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu se rit des -oeuvres du démon. Car ce fut cette querelle qui prépara la voie à nos -conquêtes. On peut même dire qu'elle les annonça, car l'aigle est le -symbole de notre invincible empereur, et le quetzal peut être regardé -comme celui du Mexique. - - [5] Oiseaux d'un vert doré, des plumes duquel les Mexicains faisaient - leurs plus beaux ornements. - -Je dirai aussi quelques mots d'une aventure qui arriva à un soldat nommé -Roldan. Celui-ci avait trouvé dans le pillage d'un temple une grande -plaque d'or qui pesait plusieurs milliers de castillans. Forcé de partir -pour une autre expédition, et ne voulant pas la confier à sa femme, -qu'il connaissait pour très dépensière, il imagina de la noircir et de -la jeter dans un coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau de -métal sans valeur. Quelque temps après, l'évêque, voulant faire fondre -des cloches pour la nouvelle église, envoya de maison en maison, pour -demander des morceaux de cuivre inutiles. Cette femme aperçut cette -plaque, et la jeta dans le panier du quêteur; elle fut comprise dans la -fonte, qui réussit parfaitement bien. C'est même à ce mélange -considérable d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche. - -Quand le soldat fut revenu de son expédition, et qu'il ne trouva plus sa -plaque, jugez de sa colère. Sa femme sait probablement mieux que moi les -preuves qu'il en donna. Il voulut réclamer, mais il aurait fallu -refondre toute la cloche, et l'évêque, appuyé en cela par le gouverneur, -lui déclara que ce qui avait été donné à Dieu ne pouvait être repris. -Peut-être en aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a encore la -raillerie. Dès qu'on sonnait la cloche, tout le monde lui disait: -Roldan, entends-tu ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garçons qui -ne courussent après lui dans les rues en répétant ces paroles. Il en -conçut un tel dépit, qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit -avec nous pour le Pérou, dans l'espérance de refaire la fortune qu'il -avait perdue. - - - - -CHAPITRE XI. - -Expédition de Pedro d'Aharado au Pérou. - - -Alvarado avait obtenu de l'empereur le gouvernement de tous les pays -qu'il pourrait découvrir au Pérou, et qui ne faisaient pas déjà partie -du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua avec sa troupe, qui se -composait de 500 hommes, dont près de la moitié avaient des chevaux. -Nous touchâmes d'abord à Nicaragua, pour y prendre des renforts. Après -avoir débarqué à Puerto-Viejo, nous nous dirigeâmes vers Quito à travers -un pays inconnu. Quelquefois nous rencontrions des villages, où nous -nous procurions d'abondantes provisions de vivres; quelquefois aussi -nous en étions réduits aux herbes et aux racines que nous trouvions dans -les forêts. - -A mesure que nous avancions, le pays devenait plus sauvage et plus -montagneux. Nous marchâmes même pendant plusieurs heures sur de la -cendre chaude, provenant de l'éruption d'un volcan voisin, dont pendant -la nuit nous apercevions le feu, et qui semblait une des bouches de -l'enfer. Nous arrivâmes enfin dans des montagnes couvertes de neige. Les -Indiens, qui nous servaient de guides et de porteurs, succombaient par -troupes à la rigueur du climat, et, ce qui fut bien plus funeste, nos -chevaux ne tardèrent pas à éprouver le même sort. Nous savions bien que -nous pourrions remplacer nos Indiens aussitôt que nous arriverions dans -un pays habité, mais la perte des chevaux était irréparable. La descente -fut encore plus pénible que la montée. Nous étions obligés de nous -laisser glisser sur la neige, et malheur à celui qui déviait de la bonne -route: il allait se perdre dans des précipices sans fond. - -Quand nous fûmes arrivés à Pasi, au bas de la Cordillière, notre général -passa sa troupe en revue, et l'on trouva que près de cent Espagnols et -presque tous les chevaux avaient péri. Après nous être reposés pendant -quelque temps, nous nous remîmes en marche, et nous découvrîmes, à -quelques lieues de là, en approchant d'Ambato, des traces de chevaux qui -nous apprirent que nous approchions d'un endroit occupé par les -Espagnols. En effet, nous rencontrâmes peu après quelques cavaliers, qui -cherchèrent d'abord à nous échapper; mais on réussit à leur couper le -chemin; ils furent pris et conduits à Alvarado. D'après ce qu'ils lui -racontèrent, Diego d'Almagro, qui venait de conquérir le royaume de -Quito, avait appris sa venue par les Indiens, et, ne sachant à qui il -avait affaire, il avait abandonné sa nouvelle conquête pour marcher au -devant de lui. L'armée d'Almagro était campée à Rio-Bamba, à trois ou -quatre lieues de là. - -Les deux chefs se mirent en communication, mais ils ne pouvaient tomber -d'accord sur les limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils furent -sur le point d'en venir aux mains, et rien n'aurait pu empêcher une -solution sanglante, si de bons religieux de saint François, qui se -trouvaient dans les deux armées, ne fussent intervenus. La troupe -d'Almagro était moins nombreuse que la nôtre, car il n'avait que 250 -hommes. Mais ceux-ci étaient résolus à défendre jusqu'à la dernière -goutte de leur sang le fruit de leur conquête, tandis que les nôtres -étaient tout disposés à s'arranger avec eux, pourvu qu'on nous fît de -bons avantages. Alvarado n'était pas non plus sans inquiétude sur la -manière dont il serait jugé en Espagne s'il enlevait à ses compatriotes -une province déjà soumise, et qui peut-être serait perdue par sa faute. - -Grâce à l'intervention des bons Pères, les deux chefs conclurent un -traité, par lequel Alvarado vendit à Almagro sa flotte, son armée et ses -provisions de guerre et de bouche, moyennant la somme de 120,000 -castillans d'or, en s'engageant par serment à repartir pour son -gouvernement de Guatemala, et à ne jamais remettre les pieds au Pérou. -Il fut stipulé également que chacun de ses soldats recevrait une -certaine somme et serait traité comme les soldats d'Almagro, pour le -partage du butin que l'on ferait à l'avenir. La nouvelle de cet accord -fut reçue avec acclamation par les deux armées, qui se mêlèrent et se -régalèrent ensemble. Les soldats d'Almagro se firent un plaisir de -partager avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils avaient en -abondance. Ils avaient surtout de grands troupeaux d'une espèce de -petits chameaux qu'on nomme dans le pays _lamas_; tout cela était en si -grande quantité, qu'on eût eu facilement, pour un cheval, cent _lamas_ -ou cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient l'avantage de trouver -partout leur nourriture et d'en fournir à l'armée. Quant aux autres, -lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait du camp, après les -avoir baptisées, ce à quoi les religieux de Saint-François se montraient -fort zélés. Mais c'était un grand tort, selon moi: car une fois livrées -à elles-mêmes, elles devaient retomber dans leur idolâtrie; tandis que, -si on les eût mises à mort aussitôt après leur baptême, elles eussent -été tout droit dans le séjour des anges. J'en fis la proposition à -Almagro; mais, par une pitié mal placée, celui-ci ne voulut pas y -consentir. - - - - -CHAPITRE XII. - -Diverses expéditions au Pérou. - - -La première expédition à laquelle je pris part fut celle que Sebastien -de Benalcazar fut chargé de diriger contre le cacique Ruminahui, qui, -après la mort d'Atahualpa, s'était fait proclamer roi dans la province -de Quito. Ce barbare, avant de nous livrer bataille, fit massacrer les -femmes et les enfants, et nous attaqua ensuite comme un furieux, à la -tête de sa troupe. Nous en fîmes un grand carnage, et Ruminahui, blessé, -tomba entre nos mains avec plusieurs des principaux chefs. On avait -surtout recommandé de le prendre vivant, parce que lui seul connaissait -l'endroit où avaient été cachés les trésors de l'inga. Mais, avec la -malice ordinaire aux Indiens, il aima mieux se laisser brûler à petit -feu que de rien avouer. - -Ne voulant pas prendre part à une expédition que Benalcazar voulait -conduire vers le nord, je me rendis auprès de Pizarro, qui venait de -fonder la ville de Los Reyes, qu'on appelle aujourd'hui Lima. Il venait -d'y faire proclamer inga Mango, fils de Huaynacapac, au grand -contentement des Indiens, qu'il espérait par là gouverner plus -facilement; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé: ce -fantôme de roi entretenait chez eux le désir de se rendre indépendants, -ce qui obligea Pizarro à s'en débarrasser. On ne peut se figurer la -quantité d'or et d'argent qui se trouvait alors entre les mains des -Espagnols; aussi l'employaient-ils aux usages les plus vils. Ils -allaient jusqu'à en fabriquer des marmites et à en ferrer les chevaux. -L'un d'eux, qui avait eu pour sa part le soleil en or qui décorait le -grand temple de Cuzco, le joua et le perdit en une seule nuit; aussi -disait-on de lui: Il a trouvé moyen de perdre le soleil avant qu'il fût -levé. Je ne puis retenir mes larmes quand, dans ma pauvre résidence de -Jaen, où j'ai bien de la peine à vivre, je pense à tous les trésors que -j'ai dissipés. Il me suffirait d'en avoir la centième partie pour -adoucir le peu de jours qui me restent à vivre, et léguer à ma paroisse -une somme suffisante pour tirer mon âme du purgatoire. Mais je place -toute ma confiance dans l'intercession de Notre-Dame d'Atocha, ma sainte -patronne. La reine des anges me tiendra compte, je l'espère, du sang que -j'ai versé pour la propagation de notre sainte foi catholique. - -La bonne harmonie avait malheureusement cessé d'exister entre Almagro et -Pizarro. Ils ne pouvaient s'accorder sur les limites de leurs -gouvernements. Fr. Thomas de Berlanga, évêque de Terre-Ferme, qui avait -été envoyé par l'empereur pour régler leur différend, était évidemment -partial pour ce dernier. Gagné par le don d'une somme considérable que -lui fit Pizarro, l'évêque persuada à son rival d'entreprendre une -expédition contre le Chili, province située vers le sud. On disait -qu'elle abondait d'autant plus en or et en argent, qu'elle avait -toujours résisté aux attaques des ingas. Heureusement pour moi, je -souffrais encore d'une blessure qui m'empêcha de suivre Almagro, auquel -je m'étais attaché, car le résultat de cette expédition fut désastreux. - -Almagro emmenait avec lui le grand prêtre du soleil, et quelques uns des -ingas dont on se défiait, et qu'on était bien aise d'éloigner. Ils -avaient paru y consentir avec plaisir, mais ce n'était qu'une feinte. A -quelque distance de Cuzco, ils trouvèrent moyen de s'échapper, et furent -rejoints par d'autres chefs, qui, sous divers prétextes, avaient quitté -successivement la ville. En peu de jours tout le pays fut en armes, en -proclamant l'inga Mango, que Pizarro avait fait la faute de reconnaître, -et celle plus grande encore de laisser sortir de Cuzco pour aller -célébrer une fête dans la vallée de Yucai. Tous les Espagnols qui -étaient dispersés dans les villages furent massacrés par les Indiens. -Souvent même ils leur faisaient souffrir les plus horribles tourments. -Ils aimaient surtout à leur couler de l'or fondu dans la bouche, et leur -criaient par dérision: Voilà ce métal que vous aimez tant; maintenant -vous pouvez vous en rassasier. - - - - -CHAPITRE XIII. - -Siége de Cuzco par les Indiens. - - -Hernando Pizarro, qui commandait alors à Cuzco, avait toujours montré -beaucoup de faiblesse pour les Indiens, et s'était toujours opposé aux -mesures de rigueur que l'on avait voulu prendre contre eux. Il vit alors -que ce n'est que par la sévérité que l'on peut venir à bout de cette -maudite race; mais il était trop tard, et nous eûmes beaucoup à souffrir -de son excès d'indulgence. - -Aussitôt qu'il fut instruit de l'insurrection, Hernando fit une sortie -dans la direction de Yucai, espérant se rendre maître de la personne de -l'inga. Mais il le trouva à la tête de deux cent mille Indiens, et fut -forcé de rentrer dans la ville, où nous fûmes bientôt complétement -cernés. Les Indiens, qui n'osaient nous attaquer corps à corps, -profitèrent de ce que les maisons étaient couvertes en paille pour y -mettre le feu au moyen de flèches autour desquelles ils avaient -entortillé du coton enflammé. Toute la ville fut ainsi successivement -incendiée, et nous fûmes obligés de camper au milieu de la grande place -du marché, le seul endroit qui fût à l'abri du feu. Les Indiens nous -lançaient également, au moyen de machines, les têtes de ceux de nos -compatriotes qui étaient tombés sous leurs coups. Notre position était -terrible, car la forteresse, qu'Hernando Pizarro, dans sa folle -confiance, avait laissée presque sans garnison, était tombée, dès la -première attaque, entre les mains des Indiens. - -Dans cette situation, on convoqua un conseil de guerre. Les uns étaient -d'avis de s'ouvrir un passage les armes à la main, et de tâcher de -regagner la côte; les autres représentaient que, si l'on abandonnait -Cuzco, il ne fallait pas songer à embarrasser la marche par tous les -trésors qu'on y avait réunis, et qu'ils perdraient ainsi en un seul jour -le prix de leurs travaux. Ils ajoutaient que la prise de cette ville -encouragerait tellement les Indiens, que bientôt les chrétiens, forcés -de se rembarquer, iraient traîner dans leur patrie le reste de leurs -jours dans la pauvreté et le mépris universel. D'ailleurs, il était -probable que l'armée de l'inga ne resterait pas long-temps réunie, et -que le gouverneur Francisco Pizarro, aussitôt qu'il apprendrait notre -position, nous amènerait du secours. Ce dernier parti prévalut, et il -fut décidé qu'on attaquerait d'abord la forteresse, d'où les Indiens -nous incommodaient considérablement. - -Cette forteresse, construite de gros quartiers de rochers, n'était -abordable que par un seul côté. Nous l'attaquâmes pendant la nuit, afin -de surprendre les Indiens, car ils ne combattaient jamais après le -coucher du soleil, qu'ils regardaient comme leur dieu, et n'avaient pas -même l'idée de poser des sentinelles. Malgré cela ils montrèrent la plus -grande valeur et nous tuèrent bien du monde. Juan Pizarro, qui nous -commandait, fut blessé à la tête d'un coup de pierre, dont il mourut -quinze jours après. J'eus aussi deux ou trois côtes brisées, mais je fus -rétabli en peu de jours. Je dois citer ici la conduite de l'inga chargé -de la défense de cette forteresse. D'une taille gigantesque, il -combattit long-temps avec une massue garnie de pointes de cuivre. Ses -coups redoutables renversaient tous les assaillants. Jamais il ne fut -possible de pénétrer dans les retranchements par le côté qu'il -défendait. Voyant les Espagnols maîtres de la place, il lança au loin sa -massue, et, se croisant les bras, il se jeta du haut des remparts dans -un précipice, sans vouloir accepter la vie que ses ennemis lui -offraient. Exemple d'autant plus remarquable, que cette nation est -ordinairement faible et timide. - -Quelques uns assurent avoir aperçu le glorieux apôtre saint Jacques -monté sur un cheval blanc et combattant à la tête des Espagnols, mais -tant de bonheur n'était pas réservé à un pauvre pécheur comme moi. Je -n'ai rien aperçu, mais il est vrai que j'avais assez à faire de me -défendre avec mon bouclier contre les pierres qui pleuvaient sur moi de -tous les côtés. Cette faveur du ciel était réservée à d'autres, plus -heureux et sans doute plus purs que moi. - -Depuis la prise de la forteresse, nos affaires allaient toujours en -s'améliorant. L'inga, craignant une famine, avait été obligé de renvoyer -une grande partie de ses soldats pour cultiver les terres. Il ne nous -attaquait plus, et se contentait de nous bloquer. Nous respirions donc -un peu, et nous nous occupions à soigner nos blessures. Tout d'un coup -nous apprîmes qu'on avait aperçu un corps nombreux d'Espagnols à peu de -distance de Cuzco. - - - - -CHAPITRE XIV. - -Arrivée d'Almagro. Sa mort. - - -C'était l'illustre Almagro, qui revenait du Chili. Cette expédition -avait été très malheureuse. Après avoir souffert d'horribles maux dans -des pays déserts et dans des montagnes couvertes de neige, Almagro avait -été obligé, par le manque de vivres, de retourner sur ses pas, sans -pouvoir parvenir dans les riches pays qu'on lui avait fait espérer. -Exaspéré par ce mauvais succès, et par l'injustice qu'on commettait à -son égard en refusant de lui remettre Cuzco, qui faisait partie de son -gouvernement, il s'empara de vive force de la ville. Les Pizarro se -défendirent bravement dans leur maison; mais il les força d'en sortir en -mettant le feu au toit, qui était en paille, et les envoya prisonniers -dans la forteresse. Tous les amis d'Almagro, dont je faisais partie, se -réjouirent de cet heureux succès; mais ils tremblaient que les Indiens -ne profitassent de nos querelles pour nous attaquer de nouveau. -Heureusement pour nous il n'en fut rien: une fois que l'inga eut -dispersé son armée, il ne put jamais parvenir à la réunir. - -Si Almagro avait suivi notre conseil, il aurait sur-le-champ fait -trancher la tête aux deux Pizarro, car les morts ne mordent plus; mais -sa générosité le perdit: non seulement il les épargna, mais il les fit -garder avec tant de négligence qu'ils parvinrent à s'échapper et à -rejoindre, à Lima, leur frère Francisco. Celui-ci, qui nous avait -abandonnés pendant le siége, se réveilla quand il apprit que son -autorité était menacée; il leva des troupes et s'avança contre Almagro, -qui se hâta de marcher à sa rencontre: les deux armées se rencontrèrent -dans une plaine que l'on nomme de las Salinas, à quelques lieues de -Cuzco. - -Mes larmes tombent sur ma barbe blanche quand je pense à cette fatale -journée. Plusieurs de mes meilleurs amis restèrent sur le champ de -bataille. Ceux qui furent rapportés blessés à Cuzco furent lâchement -assassinés par les soldats de Pizarro. Nos maisons furent pillées comme -si nous avions été des Indiens révoltés. L'infortuné Almagro fut conduit -à Lima, où l'audacieux Pizarro lui fit faire son procès comme rebelle au -roi; tous les serpents de la haine et de l'envie l'enveloppèrent de -leurs replis. Pizarro fit condamner à mort un homme avec lequel il -s'était approché de la sainte table en jurant de le traiter en tout -temps comme son frère. - -Almagro fut étranglé dans sa prison, et ensuite son corps exposé sur un -échafaud public comme celui d'un traître. A peine eut-il le temps de -signer un acte par lequel il transmettait tous ses droits au fils qu'il -avait eu d'une Indienne. Tous ceux de ses amis qui ne purent s'échapper -furent jetés en prison, sans pouvoir même obtenir de s'embarquer pour -l'Espagne, où l'on craignait qu'il ne portassent leurs plaintes. -J'aurais partagé leur sort si je n'avais été sauvé par une Indienne avec -laquelle je vivais depuis long-temps, et qui me cacha dans d'immenses -souterrains qui faisaient autrefois partie du temple du Soleil. - - - - -CHAPITRE XV. - -Aventure de l'auteur dans les souterrains. - - -J'avais toujours bien traité cette femme, qui avait été avant la -conquête une des vierges consacrées au soleil. Elle avait appris assez -bien l'espagnol, et m'était fort attachée. Quand elle vit ma détresse -elle me dit: «Ce que je vais faire me coûtera probablement la vie, mais -je vais sauver la tienne. Jure-moi par le Dieu que tu portes à ton cou -de ne jamais révéler ce que tu verras, et suis-moi.» - -Elle se dirigea vers les ruines du temple qui avait été brûlé pendant le -siége, et s'enfonça dans une excavation tellement basse que nous étions -obligés de ramper sur les pieds et sur les mains. Après avoir marché -ainsi pendant une demi-heure, nous arrivâmes dans une espèce de caveau, -d'où nous descendîmes par un escalier de plus de trois cents marches. Il -nous conduisit dans une vaste caverne qui paraissait creusée dans le -roc. Dans les parois on avait pratiqué douze niches. Chacune contenait -ce que je pris d'abord pour des statues, mais ma conductrice m'apprit -que c'étaient les corps embaumés des douze ingas qui avaient précédé -Huascar. - -Chacun de ces corps était assis sur un trône d'or massif, et couvert de -pierres précieuses. Un immense soleil, également en or, couvrait le -plafond. Le sol était couvert, à une hauteur de plusieurs pieds, de -colliers, de bracelets, et d'autres bijoux que les chefs indiens -offraient aux mânes de leurs anciens souverains quand ils venaient -visiter ce lieu: il y avait là plus d'or qu'il n'en eût fallu pour -acheter toutes les Espagnes. - -Quand je fus un peu revenu de mon étonnement, l'Indienne me quitta en -promettant de revenir bientôt m'apporter des vivres. Elle revint en -effet, et pendant plus d'un mois elle m'en fournit autant que je pouvais -en consommer. - -Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer, puisque je n'apercevais -jamais le soleil, l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir -son sort, mais il est probable que quelque Espagnol l'avait tuée ou -vendue comme esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacrée pour -la punir d'avoir révélé leur secret, ils ne m'auraient pas épargné. Je -ne savais que faire; cependant, pressé par la faim, et espérant que la -persécution contre les amis d'Almagro se serait ralentie, impatient -d'ailleurs de jouir de l'immense richesse dont je me voyais possesseur, -je résolus de tenter la fortune. - -La chose n'était pas facile, car ma provision d'huile était épuisée en -même temps que mes vivres, et j'étais plongé dans l'obscurité la plus -profonde. Je réussis cependant à retrouver l'escalier et le souterrain, -dont j'eus soin, en sortant, de fermer l'extrémité extérieure avec une -grosse pierre, de crainte que quelqu'un ne fût tenté d'y pénétrer. Je -m'avançai ensuite vers la ville pour tâcher de gagner la maison d'un de -mes anciens amis; mais, pour mon malheur, je tombai sur une garde dont -le chef me connaissait pour un des partisans les plus zélés d'Almagro. -Il me conduisit en prison, et le lendemain, chargé de chaînes, je fus -envoyé à Lima. - -Nous marchâmes pendant plusieurs jours, et j'étais sur le point de -succomber à la fatigue, car il me fallait suivre à pied le pas des -chevaux de mes gardiens. A notre arrivée dans les défilés qui conduisent -à Xauxa, les Indiens, qui nous attendaient dans une embuscade, firent -rouler sur nous une grêle de rochers qui fut suivie d'une pluie de -flèches. Mes gardiens furent renversés de leurs chevaux et assaillis par -les Indiens, qui les achevèrent à coups de massue. Le cacique qui les -conduisait était assez au fait de nos discordes pour supposer, en me -voyant chargé de chaînes, que je devais être un ennemi de Pizarro. Il -ordonna donc de m'épargner, et fit panser quelques légères blessures que -les flèches m'avaient faites. Après avoir marché pendant plusieurs jours -à travers d'épaisses forêts, nous arrivâmes dans une forteresse indienne -construite de briques cuites au soleil, où demeurait alors l'inga Mango. -Cette forteresse était située au sommet d'un rocher inaccessible. On -montait jusqu'à une certaine hauteur par un escalier en pierre très -étroit et sans parapet; un homme déterminé aurait pu le défendre seul -contre une armée. L'escalier s'arrêtait à une plate-forme à cent pieds -au dessous de la forteresse. De là, ceux que l'inga admettait auprès de -lui étaient placés dans un grand panier, que l'on tirait du haut des -remparts à l'aide d'une corde de fil de palmier. - - - - -CHAPITRE XVI. - -Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango. - - -Les amis de l'infortuné Almagro étaient tous les jours plus maltraités; -on les appelait les Chilenos, parce qu'ils avaient presque tous pris -part à l'expédition du Chili. Pizarro ne leur permettait pas de -s'éloigner de Lima, dans la crainte d'une révolte; ils étaient en proie -à la plus affreuse misère, parce que, lors du sac de Cuzco, ils avaient -été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Peut-être aurait-il mieux -fait de leur laisser tenter quelque expédition pour refaire leur -fortune; mais Pizarro était persuadé que, dès qu'ils seraient réunis en -armes, ils se tourneraient contre lui. - -Les Chilenos s'étaient mis en rapport avec l'inga, et lui avaient promis -de le rétablir à Cuzco s'il voulait se réunir à eux. Je ne prétends pas -les excuser d'avoir ainsi manqué à ce qu'ils devaient au roi et aux -saints, mais ils étaient réduits au désespoir. Pour persuader l'inga, -ils lui avaient envoyé un certain Antonio Barduna, qui se trouvait alors -dans la forteresse. Comme il me connaissait depuis long-temps, il me -prit sous sa protection, et quand il eut terminé son traité avec l'inga, -il obtint de lui de m'emmener à Lima. - -Avant de parler de ce qui s'y passait, je veux dire quelques mots de -Mango inga. S'il avait voulu reconnaître les vérités de notre sainte -foi, il aurait été un prince accompli; mais il était l'ennemi mortel de -N. S. J.-C. et de sa sainte mère, et c'est sans doute pour cela que non -seulement il a subi sur la terre un supplice honteux, mais qu'il brûle -actuellement dans les flammes éternelles de l'enfer. Il était surtout -irrité contre Pizarro, qui avait fait tuer à coups de flèches, après -l'avoir attachée à un arbre, celle de ses femmes qu'il chérissait le -plus. - -Mango avait appris à se servir des armes des Espagnols; il montait même -assez bien à cheval, et se servait adroitement de l'épée. Lors de la -grande insurrection, les Indiens nous avaient pris une assez grande -quantité d'armes et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun usage des -fauconneaux et des arquebuses, parce qu'ils ignoraient la fabrication de -la poudre, mais leurs principaux chefs se servaient des chevaux, plus -hardis en cela que les Mexicains, qui, bien des années après la -conquête, n'osaient encore en approcher. Les Indiens avaient même su -réparer les casques et les armures qui étaient tombés entre leurs mains, -mais avec de l'or, seul métal qu'ils sussent bien travailler, de sorte -qu'on voyait souvent un casque ou une cuirasse rongés de rouille et -rapiécés avec des morceaux d'or fin. Plus il y avait d'or, moins les -Indiens l'estimaient. - -Les armes des Indiens sont des lances faites d'un bois très dur, qui -sont quelquefois garnies de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont -des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et des flèches, et, pour -combattre de près, des massues. Ils sont assez braves individuellement, -surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne savent pas combattre en -ordre, et leurs bataillons sont aisément rompus, surtout par le choc des -chevaux. - -Rien n'égale leur dévouement à leur inga. Jamais on n'a pu tirer d'eux, -ni par les menaces ni par les tortures, aucun renseignement sur ses -projets ni sur le lieu où il faisait son séjour. On ne peut non plus -leur faire découvrir les trésors cachés, comme le prouve celui qui est -au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux et dont je n'ai pu -m'emparer. Mon malheureux sort m'a toujours empêché de retourner dans -cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne traînerais pas le reste de -mes vieux jours dans la pauvreté. - - - - -CHAPITRE XVII. - -Mort du marquis Pizarro. - - -J'ai déjà dit quel était le malheureux sort des amis d'Almagro. On les -avait dépouillés de tout, et on ne leur permettait pas même de -s'éloigner pour chercher une meilleure fortune. Ils étaient si pauvres -au milieu de la richesse générale, que douze d'entre eux qui habitaient -une petite maison dans le faubourg de Lima ne possédaient qu'un seul -manteau, dont ils couvraient alternativement leurs haillons quand ils -allaient par la ville. Moi-même je n'avais pour me vêtir que les étoffes -communes que fabriquent les Indiens, et j'étais obligé de vivre de -racines, de fruits et de chicha, espèce de bière qu'on fabrique avec du -maïs. Nous n'avions pas même l'espérance d'obtenir justice en Espagne. -Le marquis avait défendu qu'aucun de nous s'embarquât, et avait envoyé à -la cour son frère Hernando, pour distribuer de riches présents à toutes -les personnes influentes, et raconter à sa manière tout ce qui s'était -passé. Mais Dieu et sa sainte mère ne permirent pas qu'il aveuglât le -conseil. Il fut renfermé dans la forteresse de Medina del Campo, où il -resta plus de vingt ans. - -Nous nous rassemblions quelquefois pour nous raconter nos misères, et, -n'y voyant pas de terme, nous résolûmes de tuer le marquis et de -proclamer à sa place le fils d'Almagro, encore jeune, mais qui -promettait d'avoir un jour les vertus de son père. Nous avions résolu -d'assaillir Pizarro au sortir de la messe, mais les saints qui nous -protégeaient nous épargnèrent ce sacrilége. Au moment de partir, nous -apprîmes qu'il ne s'y était pas rendu, sous prétexte qu'il était malade. -Nous fûmes très effrayés, et nous crûmes tout découvert. Beaucoup -d'entre nous parlaient de se séparer et d'attendre une meilleure -occasion, quand Juan de Herrada, s'élançant vers la porte, s'écria: Si -nous hésitons nous sommes perdus, dès ce soir nous serons dénoncés; je -vous déclare que si vous ne me suivez pas pour exécuter immédiatement -notre projet, je vais tout déclarer au marquis pour me soustraire au -supplice qui nous attend. - -Il n'y avait donc plus à hésiter. Tirant nos épées et criant: Vive le -roi, et meure le mauvais gouvernement! nous nous élançâmes vers la -maison qu'habitait Pizarro. Herrada, apercevant l'un de nous qui faisait -un détour pour ne pas traverser une flaque d'eau qui se trouvait au -milieu de la place, le renvoya en lui disant: «Comment! nous allons nous -baigner dans le sang, et tu as peur de te mouiller les pieds?» La porte -de la maison du marquis était heureusement ouverte; on entendait le -bruit que nous faisions sur l'escalier. Quelques uns de ses amis, qui -avaient dîné avec lui, se voyant sans armes, sautent par une fenêtre et -s'enfuient à travers le jardin. Il ne resta auprès du marquis que son -demi-frère Martin de Alcantara, Francisco de Chaves, et deux petits -pages. - -Chaves entr'ouvrit la porte pour nous demander ce que nous voulions; il -fut à l'instant percé de plusieurs coups d'épée. Nous lui passâmes sur -le corps, et nous aperçûmes le marquis se faisant boucler son armure par -son frère. Nous nous élançâmes vers lui en criant: Mort au tyran! Je -dois dire que tous deux se défendirent comme des gentilshommes -castillans. Plusieurs de nos amis furent blessés. Alcantara me donna un -coup de tranchant sur le bras, mais au même instant je lui plantai ma -dague dans la poitrine. Le coup fut tellement violent, que le pied me -glissa dans le sang; je tombai, et mes amis, me croyant mort, chargèrent -le marquis avec une nouvelle violence. Celui-ci se défendait comme un -lion; mais, ayant passé son épée au travers du corps de Narvaez, il ne -put la retirer assez vite, et tomba percé de plusieurs coups. Il eut à -peine le temps de tracer sur le sol une croix avec son sang; il -l'embrassa et rendit le dernier soupir. - -Aussitôt nous nous répandîmes dans la ville en brandissant nos épées -teintes de sang et en criant: Le tyran est mort, vive le roi et Almagro. -La maison du marquis et celles de ses principaux partisans furent mises -à sac; nous y trouvâmes des trésors immenses, et qui nous dédommagèrent -de nos misères passées. L'or y était dans une telle abondance qu'on -dédaignait d'emporter l'argent. Les partisans de Pizarro cherchèrent à -se réunir pour le venger, et l'on en serait venu aux mains dans toutes -les rues de la ville, si les religieux n'étaient sortis avec le saint -sacrement. Tous ceux qui se trouvaient sur leur passage les -accompagnèrent dévotement après s'être agenouillés; de cette manière -l'effusion du sang fut arrêtée, et l'ordre fut rétabli dans la ville. - -Ainsi périt le conquérant du Pérou et le meurtrier d'Almagro. Après -avoir vengé mon ami, je ne pus me défendre de verser quelques larmes sur -celui qui nous avait si souvent conduits à la victoire. Ce sentiment -était général parmi nous, et beaucoup se firent, comme moi, un devoir -d'employer la dîme de ce qu'ils avaient pris dans sa maison à faire dire -des messes pour le repos de son âme. Son corps fut enterré secrètement -par deux de ses domestiques, enveloppé dans un vieux manteau qu'on leur -donna par charité; mais on m'a raconté que, depuis peu de temps, on lui -a élevé un somptueux monument dans la cathédrale de Lima. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas. - - -Après avoir donné à la joie les premiers moments de notre délivrance, -nous nous empressâmes d'envoyer dans tout le Pérou la nouvelle de ce qui -s'était passé. Les partisans des Pizarro, et surtout Holguin, qui -commandait à Cuzco, se soulevèrent contre nous. Nous serions venus à -bout de les réduire; mais Dieu trouvait sans doute que nos péchés -étaient bien grands, car il nous envoya un nouveau fléau en la personne -du licencié Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne presque au moment de la -mort du marquis. - -Le licencié Vaca de Castro était chargé de pleins pouvoirs de S. M. S'il -était arrivé plus tôt il nous aurait sans doute fait rendre justice; -mais en apprenant la mort du marquis, il se déclara contre nous, et ne -voulut pas même entendre nos justifications. Comme tous les partisans -des Pizarro avaient couru au devant de lui, il eut bientôt réuni une -nombreuse armée. Dieu sait que nous n'avions aucune intention de nous -révolter contre lui; mais Vaca de Castro n'était entouré que de gens qui -lui demandaient vengeance, et nous dépeignaient comme les plus grands -scélérats. Il fallut donc nous préparer à la résistance. Nous n'aurions -pas même eu assez d'armes, si Mango inga, toujours fidèle à la mémoire -d'Almagro, n'eût consenti à nous rendre l'artillerie et les arquebuses -qui étaient tombées entre ses mains lors du siége de Cuzco. Il nous -envoya également un nombre de guerriers choisis, commandés par son frère -l'inga Paullo. - -Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Chupas. Notre parti -se distinguait par des écharpes blanches, celui des Pizarro par des -écharpes rouges. Le feu de notre artillerie fit éprouver à l'ennemi des -pertes considérables, et la victoire semblait se déclarer pour nous -quand Almagro, entraîné par la vivacité de l'âge, sortit de sa position -pour attaquer la cavalerie ennemie, commandée par Caravajal. Il était -parvenu à la mettre en déroute; mais, Vaca de Castro ayant profité d'un -moment de désordre pour le charger en flanc avec sa réserve, notre -cavalerie se débanda et entraîna l'infanterie dans sa fuite. Je fus -moi-même renversé avec mon cheval, et je restai sur le champ de bataille -sans pouvoir me relever. Le coucher du soleil mit fin au carnage, et, -pendant la nuit, les Indiens qui s'étaient tenus cachés dans les forêts -pendant le combat vinrent comme des loups enragés mutiler et dépouiller -les morts; ils égorgèrent tous les blessés qu'ils découvrirent; -heureusement j'étais parvenu à me traîner dans un épais buisson, et, au -milieu de l'obscurité, ils ne m'aperçurent pas. - -Tous ceux de nos malheureux compagnons, le jeune Almagro lui-même, qui -tombèrent entre les mains de Vaca de Castro, furent mis à mort sans -pitié; leurs propriétés furent distribuées aux vainqueurs. Heureusement -pour moi, je fus près de deux jours sans pouvoir me relever, et, quand -je fus en état de le faire, le champ de bataille était désert; il n'y -avait de vivant autour de moi que des bandes de vautours occupés à -dévorer les cadavres des hommes et des chevaux. Je gagnai avec bien de -la peine un village indien, où quelques uns des guerriers de Paullo inga -avaient déjà trouvé un refuge. Heureusement ils me reconnurent pour un -des leurs, de sorte que les Indiens m'épargnèrent, tandis qu'ils étaient -impitoyables envers tous les blessés du parti des Pizarro. - -Je passai quelques semaines dans ce village. Un Indien que j'avais -envoyé pour savoir ce qui se passait revint m'annoncer que Vaca de -Castro avait ordonné, sous les peines les plus sévères, de lui livrer -tous les partisans d'Almagro, et qu'il faisait exécuter impitoyablement -tous ceux qui tombaient entre ses mains. Je ne savais que devenir. -Rentrer au Pérou, c'était courir à une mort certaine; rester au milieu -des Indiens, c'était traîner une vie misérable que terminerait une mort -sans confession. Je résolus donc à tout hasard de me diriger vers le -nord, et, si je pouvais gagner un des ports du golfe du Mexique, de -m'embarquer de là pour l'Espagne. - - - - -CHAPITRE XIX. - -Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe. - - -Protégé par les Indiens, je gagnai d'abord la ville de Quito et ensuite -la province de Popayan, qui avait jadis été conquise par Sebastian de -Benalcazar. Je passai près d'un an à faire cette route. L'Indien qui me -conduisait, nommé Chuspa, avait été chasqui ou courrier au service de -l'inga. Il connaissait très bien tout le pays, et me faisait éviter tous -les endroits habités par des Espagnols, qui m'auraient livré à mes -ennemis. Nous souffrîmes souvent de la faim, et pendant tout ce temps -nous ne mangions presque que des serpents, des grenouilles, des racines -et l'écorce de certains arbres qu'il connaissait, et dont le goût -ressemble à celui de la cannelle. - -Quand nous approchâmes de Popayan, dernière limite des états de l'inga, -mon guide me déclara qu'il ne pouvait me conduire plus loin, le pays lui -étant complétement inconnu. Je me décidai donc à entrer dans la ville, -et mon premier soin fut d'aller entendre une messe et de me confesser. -Je m'approchai d'un religieux de la Merci, et, à mon grand étonnement, -quand il m'eut adressé la parole, je reconnus ce Maldonado que j'avais -laissé à Ceuta, marié avec la belle Juive. Nous nous racontâmes nos -aventures. Maldonado se conduisit envers moi en véritable ami. Il me dit -que je ne serais pas en sûreté à Popayan, mais qu'il allait partir pour -Santa-Fé de Bogota, dans le pays des Muyzcas, et qu'il m'emmènerait avec -lui. En attendant, il me cacha dans son couvent. - -Le voyage de Popayan à Santa-Fé passe pour rude et difficile; mais ce -n'était rien après toutes les fatigues que j'avais éprouvées. Don Alonso -Luis de Lugo, gouverneur de ce pays, que l'on avait surnommé la -Nouvelle-Grenade, me fit une très bonne réception. Je l'accompagnai dans -une expédition contre les Indiens Muzos, dont le pays est célèbre par -ses mines d'émeraudes. Mais nous perdîmes beaucoup de monde dans cette -occasion, sans avoir pu les soumettre. Il fallut y renoncer pour envoyer -des secours sur la côte: elle était alors menacée par des corsaires -français, qui avaient pillé et brûlé Sainte-Marthe et Carthagène. Je -profitai de cette occasion pour me rapprocher de l'Espagne, où j'avais -dessein de retourner. - -Pendant notre marche nous entendîmes parler d'une nation appelée les -Tayronas. On nous raconta que dans leur temple on voyait des images du -soleil et de la lune en or et en argent. Nous résolûmes de nous emparer -de ce village, qui était entouré d'une triple rangée de palissades -tournant sur elles-mêmes comme un colimaçon, et ne laissant au milieu -qu'un passage fort étroit. Nous l'attaquâmes au milieu de la nuit. Les -Indiens firent une courageuse résistance, et nous n'y pénétrâmes -qu'après avoir perdu un assez grand nombre des nôtres. Mais quand nous -entrâmes dans le temple, le soleil et la lune s'étaient éclipsés, soit -qu'ils n'eussent jamais existé, soit que les Indiens les eussent -emportés. Mon seul bénéfice dans cette affaire fut un coup de flèche -dans la cuisse. Heureusement qu'elle n'était pas empoisonnée. J'en fus -quitte pour boiter pendant quelque temps, tandis que j'ai souvent vu des -Espagnols mourir dans d'affreuses convulsions après avoir été blessés -par les flèches de ces sauvages. - -Arrivés à Sainte-Marthe, nous trouvâmes la ville dans le plus déplorable -état. Les corsaires de la Rochelle l'avaient réduite en cendres après -l'avoir pillée. Les habitants s'étaient enfuis dans les bois à leur -approche, mais ils y étaient revenus après leur départ, et y avaient -construit quelques huttes en branchages. Je m'y embarquai sur un -vaisseau destiné pour la Corogne, qui eut bien de la peine à se procurer -les vivres nécessaires pour la traversée, tant ils étaient rares dans la -ville. Après quelques jours de navigation nous nous trouvâmes au milieu -des corsaires français. Notre vaisseau était trop faible pour essayer de -se défendre. Nous tombâmes donc entre les mains des hérétiques, qui nous -conduisirent à la Rochelle. - - - - -CHAPITRE XX. - -Mariage de l'auteur; son retour à Jaen sa patrie. - - -Nous arrivâmes en quelques semaines à la Rochelle. C'est une ville très -forte, entourée d'un mur flanqué de hautes tours. Les habitants sont -devenus très riches par le commerce. Ils sont nominalement sous -l'autorité du roi de France, mais par le fait ils se gouvernent en -république. Cette ville est infectée d'hérésie, et les sectateurs de -Calvin en ont expulsé les catholiques. Aussi ils haïssent les Espagnols, -et leurs vaisseaux ne les épargnent pas quand ils les rencontrent dans -leurs courses. Ils ont successivement pillé presque toutes les côtes du -golfe du Mexique. - -Je dois dire cependant que le capitaine du vaisseau dont j'étais le -prisonnier se conduisit très bien à mon égard. Il me laissa mes hardes -et quelques objets à mon usage. Mais comme cela ne m'aurait pas fait -vivre long-temps, il me procura quelques leçons de mandoline, qui, si -elles ne m'enrichissaient pas, me faisaient au moins subsister. - -Parmi mes élèves se trouvait la fille d'un vieux marchand huguenot très -riche. Ce n'était pas qu'il approuvât cet amusement, qu'il traitait de -profane, mais il ne savait rien refuser à sa fille. Malgré cela elle -trouvait sa maison un séjour bien triste; les sons de ma musique firent -arriver l'amour dans son coeur, et, sur ma promesse de l'épouser, elle -consentit à fuir avec moi la maison paternelle pour se réfugier en -Espagne. Notre projet ne tarda pas à être mis à exécution. Nous fîmes -une copieuse saignée à la caisse du beau-père, et grâce à la protection -des saints, qui riaient sans doute de voir dévaliser un huguenot, nous -arrivâmes à Bordeaux. Comme nous craignions d'être poursuivis par la -justice, nous nous hâtâmes de quitter les terres de France. Aussitôt -notre arrivée à Bilbao, je me hâtai de tenir à ma Catherine la parole -que je lui avais donnée. Un Père de la Merci se chargea de la -réconcilier avec la sainte église catholique, et nous donna ensuite sa -bénédiction dans l'église de Saint-Isidoro. - -Nous avions encore un bien long voyage à faire par terre; nous -traversâmes Burgos, Madrid et les plaines de la Manche. En arrivant près -d'Anduxar, nous fûmes attaqués par une troupe de ces Maurisques qui -parcourent les Espagnes pour échapper aux édits, et complétement -dévalisés. Après nous avoir fait toutes sortes d'outrages, ils nous -abandonnèrent en nous attachant à des arbres, et nous aurions sans doute -péri, sans une troupe de bohémiens qui passa par là quelques heures -après et qui nous détacha. Nous avions tout perdu, et nous ne pûmes -gagner Jaen qu'en demandant l'aumône de village en village. J'y rentrai -après dix-huit ans, aussi pauvre que j'en étais parti. Mes parents -n'étaient pas dans une position plus heureuse, et l'âge ajoutait encore -à leurs souffrances. Ma pauvre femme ne put résister long-temps à ses -chagrins, et je la perdis peu de temps après. Je fis, mais en vain, -quelques efforts pour trouver de l'emploi. D'ailleurs mon caractère -aventureux ne me permettait pas de jouir d'une vie tranquille. Je rêvais -jour et nuit du trésor que je connaissais à Cuzco. Je pris donc la -résolution de tenter encore une fois la fortune, et de retourner aux -Indes. - - - - -DEUXIÈME PARTIE. - - - - -CHAPITRE I. - -Voyage de l'auteur en Allemagne. - - -Dans mon dessein de retourner aux Indes, je me dirigeai vers Séville, où -D. Estevan de Guevara levait des troupes pour le Mexique. C'était un de -mes anciens camarades du Pérou. Il me fit très bon accueil et me choisit -pour son lieutenant; sa compagnie était formée, et nous allions nous -embarquer quand notre destination changea tout à coup. Les hérétiques de -l'Allemagne, ayant à leur tête le duc de Saxe, s'étaient soulevés contre -notre magnanime empereur, et celui-ci appelait à son aide ses fidèles -Castillans. D. Estevan nous proposa de renoncer pour le moment à notre -expédition, et d'aller en Allemagne châtier les luthériens. Cette -proposition fut reçue avec des acclamations, et notre vaisseau se -dirigea vers Anvers. - -Cette ville, comme toutes celles des Pays-Bas, est très riche, mais tout -ce pays est infecté de mauvaises doctrines. Nous aurions volontiers -porté remède à ces deux inconvénients, mais le temps ne le permettait -pas, et, d'ailleurs, l'empereur avait une faiblesse incroyable pour ces -gens-là, peut-être parce qu'il était lui-même Flamand. Le bourgmestre -d'une petite ville nommée Malines fit pendre deux ou trois de nos -soldats qui s'étaient approprié de la vaisselle d'argent, et notre -capitaine, malgré ses plaintes réitérées, ne put pas en obtenir justice. -Quelques autres, s'étant écartés pour trouver des vivres, furent battus -et maltraités par les paysans; croirait-on que, dans ce pays de -bourgmestres, on s'avisa encore de donner raison à ceux-ci? - -Heureusement les choses changèrent quand nous fûmes entrés sur le -territoire de l'empire. Si l'on n'y buvait que du vin aigre et un -détestable mélange qu'ils nomment de la bière, et qui paraît sortir de -la cuisine de Lucifer, on avait du moins la satisfaction de les boire -souvent dans des vases d'argent, qu'on emportait pour se souvenir de ses -hôtes et pour n'en être pas oublié. Les vivres y sont aussi fort -abondants. Ces misérables hérétiques veulent faire leur paradis dans ce -monde; mais nous leur donnâmes un avant-goût de la réception qui les -attend dans l'autre. - -Nous rejoignîmes l'armée de l'empereur assez à temps pour assister à la -bataille de Mühlberg, où le duc de Saxe fut fait prisonnier, et où les -troupes espagnoles se couvrirent d'une gloire immortelle. La religion -catholique fut rétablie partout, et le _Te Deum_ chanté dans toutes les -églises. Ce pays est très fertile; on y trouve même des mines d'argent, -surtout dans une petite ville nommée Annaberg. Dans une autre ville, -nommée Vittemberg, nous trouvâmes le tombeau de l'archihérésiarque -Martin Luther. Nous voulions le détruire et jeter ses cendres au feu, -mais on nous en empêcha par l'ordre exprès de l'empereur. Il fut -toujours trop indulgent pour les hérétiques, et ce fut là son plus grand -défaut; on ne saurait le reprocher à notre glorieux monarque Philippe -II, actuellement régnant. - -Après sa victoire, l'empereur se rendit à Augsbourg, où devait se réunir -la diète germanique; il avait, dit-on, l'intention de faire élire son -fils pour son successeur à l'empire, mais il ne put y parvenir. Il était -bien étonnant pour nous autres vétérans des Indes, qui avions vu mettre -à mort les puissants souverains du Mexique et du Pérou par des officiers -de peu d'importance, de voir l'empereur obligé de se soumettre à la -volonté de quelques petits princes, et de solliciter leurs suffrages -sans pouvoir les obtenir. Qu'étaient le prince de Hesse et le marquis de -Brandebourg auprès du puissant Montezuma ou du grand Atabaliba, qui -auraient pu payer leur rançon avec les joyaux qui ornaient un de leurs -serviteurs? Cette réflexion, et la discipline qu'on cherchait à -introduire, me dégoûtaient de la guerre d'Europe et me faisaient désirer -de retourner aux Indes. - - - - -CHAPITRE II. - -Séjour de l'auteur en Allemagne. - - -Ce qui m'étonnait surtout, c'est que, parmi les soldats allemands de -l'empereur, il n'existait pas plus de foi que parmi les luthériens. -Jamais ils n'employaient la moindre partie de leur butin à faire dire -des messes ou à faire des offrandes à la vierge ou aux saints. Cependant -personne ne savait mieux qu'eux moissonner dans le champ d'autrui et -découvrir les cachettes. Je croyais qu'aux Indes nous avions trouvé tous -les moyens de faire parler les prisonniers, mais j'avoue qu'à cet égard -ils pouvaient nous en remontrer. Je les aurais même blâmés s'il ne se -fût agi d'hérétiques, race dévouée à tous les tourments. - -Quand ils s'étaient emparés d'un paysan, ils lui serraient le front avec -une corde, lui écrasaient les doigts avec la vis d'un mousquet, ou lui -mettaient les pieds sur des charbons ardents, après les lui avoir -frottés de lard. Nous avions employé tous ces moyens aux Indes; mais ils -avaient encore d'autres inventions: ils étendaient quelquefois le -patient la face sur un banc, et, prenant une cordelette garnie de -noeuds, ils la tiraient comme une scie sur la chair nue, de sorte -qu'elle parvenait enfin jusqu'aux os; ils appelaient cette opération -jouer de la contrebasse, et il était rare qu'elle ne fît pas avouer au -patient où il avait caché son argent. Ces Allemands avaient encore une -invention assez plaisante et dont nous nous sommes souvent amusés: après -avoir frotté les pieds de l'hérétique avec du sel mouillé, ils les -faisaient lécher par une chèvre. Le chatouillement produit par ce moyen -les faisait éclater d'un rire inextinguible, et qui aurait fini par les -tuer s'ils n'eussent terminé la plaisanterie d'une manière non moins -agréable pour nous, c'est-à-dire en nous livrant ce qu'ils voulaient -nous dérober. Cette méthode est très bonne et n'a qu'un inconvénient: -c'est qu'on n'a pas toujours une chèvre sous la main, et qu'il est très -difficile de prendre ces animaux une fois qu'ils sont sortis de leur -étable. - -Je ne dois pas oublier une querelle que j'eus avec un capitaine allemand -nommé Wolff. Cet homme, sans éducation, était d'une force prodigieuse. -On racontait qu'il était autrefois colporteur, employé par un marchand -de Cologne pour aller vendre de la verrerie dans les villages. Un jour -il fut rencontré par trois soldats qui voulaient le dépouiller. Il les -supplia de lui permettre de poser son paquet par terre, et quand il en -fut débarrassé il les assomma tous trois avec son bâton de voyage. -N'osant plus rentrer chez lui après ce bel exploit, il prit parti dans -les troupes et parvint au grade de capitaine. - -Bien qu'il ne crût guère ni à Dieu ni à ses saints, ce Wolff, au lieu de -les invoquer, avait recours à toutes sortes de sorcelleries; il portait -des amulettes et autres inventions du démon, pour se mettre à l'abri des -blessures. Il avait surtout la manie d'apprendre à connaître l'avenir, -et ses camarades avaient abusé plus d'une fois de cette manie et de sa -simplicité pour lui jouer des tours. Un jour nous étions logés dans un -village et couchés dans le même lit; il remit la conversation sur la -devinaille, et je finis par lui dire qu'en Espagne nous avions des -moyens de deviner qu'il ne connaissait pas. C'était le gratter où il lui -démangeait, et il me supplia de les lui enseigner. Après m'être -long-temps fait prier je feignis d'y consentir, et je lui dis de mettre -la tête sous la couverture, en prononçant certaines paroles. Il n'y -manqua pas, et je laissai échapper ce que je ne tenais pas avec les -mains. Il sauta en bas du lit en me disant un torrent d'injures, pendant -que je lui répétais, en éclatant de rire: Capitaine, vous avez deviné. -Cette aventure amusa toute la ville, et fut même racontée à la table du -général. Mais il fallut joindre un coup d'épée à cette pointe d'esprit -pour que Wolff fût complétement satisfait. Quoique gentilhomme, je ne -crus pas devoir lui refuser la satisfaction qu'il demandait. Nous nous -battîmes dans un petit bois près de la ville, et je lui passai mon épée -au travers du corps. Heureusement le général avait trop ri de la -plaisanterie pour me tourmenter à cause de cette affaire. - - - - -CHAPITRE III. - -Second mariage de l'auteur. - - -On nous envoya tenir garnison dans une petite ville nommé Landshut. -C'était un assez triste séjour, surtout en hiver, et ce fut là que je -vis pour la première fois la terre couverte de neige. Nos Espagnols ne -pouvaient s'accoutumer à ce triste climat. Un jour que nous traversions -un village, nous fûmes poursuivis par des chiens, et quand nous voulûmes -prendre des pierres pour les leur jeter, la gelée les avait si fortement -attachées à la terre que nous ne pûmes les arracher. L'un de nous -s'écria, et c'était bien notre sentiment à tous: Maudit pays, où on -lâche les chiens et où l'on attache les pierres! - -J'avais remarqué, près de la maison où j'étais logé, celle d'un vieux -colonel pensionné qui avait une fille charmante. A force de passer et de -repasser devant ses fenêtres, j'avais fini par m'en faire remarquer -aussi. Encouragé par l'attention qu'elle paraissait me témoigner, -j'allai, selon l'usage de l'Andalousie, chanter le soir sous ses -fenêtres, en m'accompagnant de la mandoline. Il fallait que mon amour -fût bien brûlant pour résister au froid terrible que j'avais à -supporter. Enveloppé de mon manteau, je passais chaque nuit quelques -heures sous sa fenêtre. Enfin elle se montra, et nous fûmes bientôt en -conversation réglée, car elle avait suivi son père dans les guerres -d'Italie, et je parlais la langue de ce pays. - -Peu à peu je gagnai du terrain. Le froid était tel, qu'il y aurait eu de -la cruauté à ne pas me laisser entrer dans la chambre, et de là au lit -il n'y avait pas assez loin pour qu'un voyageur comme moi n'eût bientôt -trouvé le chemin. Tout allait donc pour le mieux, quand, un matin, -réveillé par un bruit inattendu, j'aperçus le colonel au pied du lit, -accompagné de quatre Croates armés de mousquets, et d'un père capucin. -Il me déclara qu'il avait amené ce capucin pour me marier ou recevoir ma -confession de mort, à mon choix, car il ne voulait violenter personne. - -J'étais honteux comme un renard qu'une poule aurait pris au piége, -d'autant plus qu'en regardant la jeune fille je m'aperçus qu'elle -n'était nullement effrayée, c'est-à-dire qu'elle était complice de son -père. Je pensai que le mieux était de faire bonne mine à vilain jeu, et -de ne pas lutter contre un homme qui avait pour lui Manille, Spadille et -Basta[6]. Je consentis au mariage, qui fut célébré sans qu'on nous -laissât même sortir du lit, et le colonel se retira en nous souhaitant -une bonne nuit d'un air ironique. Je pensai probablement comme lui que -j'avais assez chanté pour ce jour-là, et, quoique ma mandoline fût dans -un des coins de la chambre, je n'étais nullement disposé à faire des -roulades. - - [6] Termes du jeu de l'hombre. - -Une fois marié, je résolus de quitter le service, d'autant plus que mon -histoire n'aurait pas manqué de se répandre, et que je redoutais -d'avance les railleries de mes camarades. Mais où la chèvre est attachée -il faut bien qu'elle broute. J'aimais ma femme, et après tout, en -supposant qu'elle fût complice de son père, je ne pouvais lui en vouloir -de m'avoir mis dans l'obligation de l'épouser, puisque je le lui avais -promis. Nous allâmes ensemble à Vienne, où, grâce à mes services et à -l'appui de quelques amis de mon beau-père, j'obtins une place d'écuyer -dans la maison de l'empereur. - - - - -CHAPITRE IV. - -Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages. - - -Mon séjour à Vienne dura environ une année. Cette ville est tellement -fréquentée par les Espagnols, qu'il est inutile de la décrire. On nous y -voit cependant avec jalousie, et les Allemands sont tellement -querelleurs, surtout quand ils ont bu, qu'il est bien difficile à nos -Espagnols d'éviter d'avoir quelques démêlés avec eux. Cependant je -m'acquittais tranquillement de mon emploi, et je vivais en assez bonne -harmonie avec mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me pardonner de -ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais probablement fini mes jours dans -cette ville, sans un événement qui a empoisonné le reste de ma vie. - -Un jour un des principaux officiers de l'empereur me fit appeler, et me -proposa une compagnie de cavalerie dans l'armée qu'on levait alors -contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter, mais, à mon grand -étonnement, quand je l'annonçai à ma femme, je crus m'apercevoir qu'elle -n'en était ni surprise ni fâchée. Cela éveilla mes soupçons. Je l'épiai, -et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle était d'intelligence avec cet -officier, et que c'était pour jouir plus tranquillement de leurs amours -qu'ils avaient résolu de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant, -tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison. - -Mon parti fut bientôt pris. Je feignis de partir, et au milieu de la -nuit un valet que j'avais mis dans la confidence me rouvrit la porte de -la maison. Je trouvai les deux amants occupés à fêter mon départ, et je -vis aussi clairement que possible que, si le saint était absent, la -chapelle n'était pas vacante. Je me vengeai comme il convient à un noble -Espagnol. Après avoir poignardé ma femme, je mis à mon ennemi la pointe -de ma dague sur le coeur, en lui jurant de le traiter de même s'il ne -reniait Dieu et sa sainte mère. Il y consentit lâchement, et j'eus la -consolation de l'envoyer dans l'autre monde chargé d'un péché mortel, et -de tuer son âme avec son corps. - -L'on n'est pas aussi indulgent à Vienne qu'en Espagne pour la juste -vengeance d'un mari outragé. D'ailleurs, j'étais sans amis et sans -protecteurs. Je ne savais que devenir, quand mon valet, qui craignait -lui-même d'être impliqué dans cette affaire, me proposa de me réfugier -chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou Czeclers. - -Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui s'étaient révoltés contre -l'Autriche. Ils habitent de vastes plaines, dont la possession est sans -cesse contestée entre les Turcs et les Allemands. Bien qu'ils se disent -chrétiens, ils pillent indistinctement les deux nations. Toujours prêts -à se réunir au plus fort, ils ne vivent que de butin, et vendent aux uns -ce qu'ils ont pris aux autres. Ils passent leur vie à cheval, et ne -donnent d'autre préparation à la viande que de la placer pendant une -heure ou deux sous la selle de leur cheval pour la mortifier un peu. -Voilà les gens chez lesquels je fus forcé de me réfugier, et encore nous -ne pûmes arriver chez eux qu'en traversant des montagnes désertes dans -lesquelles nous faillîmes périr plusieurs fois. - -Peu à peu je m'accoutumai à leur genre de vie. Notre demeure principale -était un ravin presque inaccessible, traversé par un torrent. Nous -pouvions former une troupe de deux ou trois cents cavaliers, et nous -n'en sortions que la nuit pour aller piller les villages turcs. Nos -déprédations finirent cependant par fatiguer ceux-ci; les plaintes -arrivèrent au sultan Soliman, qui régnait alors, et celui-ci ordonna au -pacha de Belgrade d'en finir avec nous à tout prix. - -Nos espions nous annoncèrent un jour le passage d'une riche caravane. -Nous allâmes l'attendre; mais au lieu de paisibles marchands nous -trouvâmes une troupe de janissaires, qui nous reçurent à coups de -mousquet. Nous essayâmes de battre en retraite; mais elle était coupée, -car nos espions nous avaient vendus aux Turcs. Chacun se dispersa pour -fuir de son mieux, mais, pour mon malheur, je m'embourbai dans un -marais. Un spahis cassa la tête de mon cheval d'un coup de pistolet, et -me força à me rendre. Il m'attacha à la queue de sa monture, me traîna -ainsi jusqu'à Belgrade, et le lendemain il me vendit pour un ducat à un -marchand d'esclaves, qui me conduisit à Constantinople. - -Je faisais partie d'une troupe de plusieurs centaines d'esclaves -chrétiens. On nous avait divisés par bandes de vingt, qui marchaient à -la file. Afin de nous empêcher de nous échapper, on nous avait rivé au -cou des fourches, dont chacun, pour pouvoir marcher, était obligé -d'appuyer le manche sur l'épaule de celui qui le précédait. On ne les -ôtait pas même la nuit. A mesure que nous avancions, on augmentait les -coups, en diminuant la nourriture, de sorte que quand nous arrivâmes à -Constantinople nous pouvions à peine nous tenir sur nos jambes. - - - - -CHAPITRE V. - -Histoire d'Aben-Humeya. - - -Quelques jours après mon arrivée, je fus vendu à un Turc, qui m'emmena -chez lui. Je fus bien étonné quand il m'adressa la parole en espagnol, -et bien davantage encore quand, en examinant ses traits, ils ne me -semblèrent pas inconnus. Il me regardait aussi avec étonnement, et -m'interrogea sur mon nom et ma patrie. Quand je lui eus répondu, il me -demanda: Ne te rappelles-tu pas un certain Thomas Corcobado, dont la -mère vendait des légumes dans la rue de _Los Caballeros_. A ces mots il -me tomba des yeux comme des écailles, et je reconnus un jeune Maurisque -avec lequel j'avais joué cent fois dans les rues de Jaen. - -Il me traita avec amitié, me fit ôter mes fers et me fit donner tout ce -dont j'avais besoin. Quand je fus remis par quelques jours de repos et -de bonne nourriture, il me raconta son histoire. Il était de la race des -Gazules, illustre dans les annales de Grenade. Comme la plupart des -Maurisques, son père, tout en feignant de se convertir à notre sainte -foi, pratiquait en secret ses superstitions idolâtres. Mais il ne put -échapper à la sainte inquisition, et fut brûlé lors de l'autodafé par -lequel on célébra l'avénement de notre glorieux empereur Charles V. Sa -mère se retira à Jaen, où ils vécurent assez pauvrement d'un petit -commerce de légumes. Quand les Maures se révoltèrent dans les Alpuxares, -Thomas alla les rejoindre, et quitta son nom chrétien de Thomas pour -reprendre celui d'Aben-Humeya. - -Tout le monde connaît les glorieuses victoires remportées sur les -Maurisques par le marquis de Mondexar, dans lesquelles la valeur -espagnole brilla d'un nouveau lustre. Aben-Humeya s'était distingué dans -plusieurs combats, et fut un de ceux qui, sous la conduite d'Aben-Farax, -défendirent si long-temps le château d'Albaycin. Contraints enfin de se -rendre, ils furent conduits prisonniers à Antequère et de là à Malaga, -où on les envoya raser Neptune avec un couteau de bois, comme on dit à -Séville, ou, pour parler plus clairement, ramer sur les galères de Sa -Majesté. Heureusement pour Thomas ou Aben-Humeya, sa galère fut prise -auprès de l'île de Chypre, où elle avait été envoyée porter des secours -aux Vénitiens qui défendaient Famagouste. Il fut mis en liberté, prit du -service, et devint bientôt capitaine de la même galère où jadis il avait -ramé. Il s'enrichit par des prises sur les Génois et les Vénitiens, et -était devenu l'un des plus riches Turcs de Constantinople, et l'un des -favoris de Soliman. Je dois lui rendre la justice qu'il me traita plutôt -comme son ami que comme son esclave. Mais il fit tous ses efforts pour -me convertir à sa fausse religion. Grâce à la protection de ma sainte -patronne, je résistai à tous ses efforts. Ce fut en vain qu'il m'offrit -la main d'une de ses filles et une partie de ses trésors. Je préférai à -toutes ses offres le salut de mon âme. J'essayais, de mon côté, de lui -persuader de rentrer en Espagne et de solliciter le pardon de notre mère -la sainte Eglise; mais il ne voulut pas non plus m'écouter. - -J'espérais qu'il se déciderait à me donner ma liberté et les moyens de -retourner en Espagne; mais, sans me refuser, il me remettait toujours. -Ses pensées se tournaient sans cesse vers son ancienne patrie, et il -était heureux d'avoir quelqu'un avec qui il pût en parler. -Malheureusement pour moi, il mourut peu de temps après; l'on vendit tous -ses effets, et par conséquent ses esclaves. Je fus acheté par un nommé -Ali, qui se préparait à faire le pèlerinage de la Mecque, et je -m'embarquai avec lui peu de jours après pour Tripoli de Syrie. Les -commencements de notre voyage furent heureux; mais, au moment d'entrer -dans le port, nous fûmes assaillis et pris par une galère de Malte. En -arrivant dans cette ville, on remit les esclaves chrétiens en liberté, -et les religieux de la Merci distribuèrent à chacun de nous dix écus -pour l'aider à regagner sa patrie. Le capitaine d'un navire espagnol me -prit à son bord par charité, et six semaines après j'étais à Séville. - - - - -CHAPITRE VI. - -Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage à la Bermude. - - -J'avais pris, comme on l'a vu, le plus long pour me rendre aux Indes, -mais je n'avais pas renoncé à mon projet. Le trésor des ingas me tenait -toujours au coeur, et je n'avais pas perdu l'espoir de le recouvrer. Je -m'embarquai donc pour Porto-Bello, d'où je devais, en traversant -l'isthme, me rendre à Panama, et de là au Pérou. - -Nous approchions du terme de notre voyage, quand nous fûmes assaillis -par une horrible tempête. Nous fûmes plusieurs jours sans savoir où nous -étions; enfin, nous aperçûmes la terre très près de nous, et presqu'en -même temps nous touchâmes sur un rocher. On se hâta de jeter la -cargaison par dessus le bord pour alléger le navire, et, le temps -s'étant un peu radouci, on s'occupa du sauvetage des passagers. Les uns -se jetaient tout nus à la mer et gagnaient la côte; les autres voulaient -sauver leurs effets les plus précieux et étaient engloutis par les -vagues. Nous employâmes le restant de la journée et celle du lendemain à -ramasser tous les objets que la mer jetait sur la rive; mais ce -n'étaient guère que des pièces de bois et quelques caisses de biscuit -avarié. Nous manquions surtout de vêtements, car nous étions presque -tous entièrement nus. Une jeune femme d'Antequère, qui accompagnait son -mari, revêtu de la charge de contador, eut tant de honte de se voir dans -cette position que, pour cacher sa nudité, elle exigea de son mari de -l'enterrer dans le sable; elle n'en voulut jamais sortir, et périt dans -cette position. Que la reine des anges ait pitié d'elle. - -Notre pilote nous annonça que nous étions dans l'île de la Bermude, et -que nous y péririons infailliblement, parce qu'on y manquait -complétement d'eau. Heureusement cette dernière prévision ne se réalisa -pas, et nous réussîmes à découvrir une source d'une eau qui, quoique -saumâtre, nous fit le plus grand plaisir. Nous parvînmes à allumer du -feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, méthode que -quelques uns d'entre nous avaient apprise des Indiens. Assurés de notre -existence, nous construisîmes quelques cabanes avec les débris du -navire, en attendant qu'il plût à Dieu de nous délivrer de cette -solitude. Nous prenions assez de tortues et de poissons pour suffire à -notre nourriture journalière. - -La discorde ne tarda pas à se mettre parmi nous. Les matelots, qui -faisaient bande à part, exigèrent qu'on leur abandonnât les femmes de -quelques passagers. Ceux-ci s'y étant refusés, ils nous livrèrent un -combat sanglant. Heureusement nous n'avions pas d'armes dangereuses. -Chacun s'arma des pièces de bois qui lui tombèrent sous la main, et il y -eut plus de têtes cassées que de vies perdues. Quelques religieux qui se -trouvaient parmi nous s'entremirent pour rétablir la paix, et il fut -convenu qu'on remettrait aux matelots quatre négresses qui avaient -accompagné quelques unes de nos passagères. Après avoir fait les -difficiles, elles s'accoutumèrent assez bien à leur sort. Mais ces -Hélènes couleur de suie furent sur le point de faire du camp des -matelots une seconde Troie. Nous fûmes obligés d'intervenir. Comme nous -avions placé un poste sur un rocher assez élevé, pour nous avertir s'il -passait quelque navire, et que personne ne voulait y aller à cause de -l'ardeur du soleil, il fut convenu qu'on y construirait une cabane pour -les négresses, et que ceux qui seraient chargés de faire le guet -jouiraient de leur société. Depuis ce temps, ce poste fut fort -recherché. - -Au bout de quelques semaines, nos guetteurs nous avertirent de -l'approche de cinq pirogues. Les Indiens abordèrent sur un autre point -de l'île sans nous avoir aperçus. Quelques uns d'entre nous se -glissèrent le long des rochers, et nous étions déjà dans leurs -embarcations quand ils nous aperçurent et coururent sur nous, en nous -lançant des flèches et en poussant de grands cris. Nous prîmes le large -sans plus attendre. Heureusement les pirogues contenaient quelques -provisions, et nous pûmes gagner en peu de jours le port de -Saint-Christoval de la Habana. Le commandant se hâta d'envoyer un petit -navire au secours de nos compagnons, mais on ne trouva que quelques -cadavres. D'autres Indiens avaient rejoint les premiers; tous ensemble -avaient attaqué les Espagnols et les avaient massacrés. Ils étaient -ensuite retournés probablement sur le continent, en emmenant les femmes, -car on n'en trouva pas une seule parmi les morts, de sorte que nos -pauvres passagères, après avoir évité les Carybdes à peau blanche, -avaient été la proie des Scyllas à peau rouge. J'espère que le supplice -qu'elles ont probablement subi leur comptera dans le ciel comme un -martyre. Les Indiens sont assez laids pour cela. - - - - -CHAPITRE VII. - -Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ pour le Mexique. - - -Pendant que nous étions à Saint-Christoval, un de nos compagnons, nommé -Vetanzos, fit un assez bon tour, mais qui finit par tourner au détriment -de son inventeur. Il répandit secrètement le bruit qu'il était -_visitador_ (inspecteur). On appelait ainsi les agents que l'empereur -envoyait dans les colonies pour examiner ce qui se passait et lui en -rendre compte. Ils étaient libres de garder l'incognito, et de ne -déployer leur caractère que quand ils le jugeaient convenable. C'était -sur leur rapport que les fonctionnaires des colonies étaient rappelés ou -recevaient de l'avancement. Vetanzos ajoutait qu'il avait perdu tous ses -papiers dans le naufrage, et qu'il avait écrit en Espagne pour en avoir -d'autres. - -Toute la ville donna dans le panneau. Chacun lui apportait des présents, -et il ne faudrait pas demander à certaines dames ce qu'elles lui -offrirent afin d'obtenir de l'avancement pour leur père ou pour leur -mari. Comme on lui donna beaucoup de cuir de boeuf, une des principales -productions de l'île, il y en eut bien quelques uns qui gardèrent les -cornes, probablement parce qu'elles étaient d'un transport plus -difficile. Il avait déjà ramassé, en échange de belles promesses, une -assez jolie cargaison, et avait frété un navire pour se rendre en -Espagne chercher son diplôme qui n'arrivait pas, quand un cavalier -espagnol nouvellement arrivé le rencontra et le reconnut pour un paysan -de Velez, à qui il avait vu couper les oreilles pour avoir volé une -bourrique à la foire de Carmona. - -Ce cavalier, tout étonné de le voir traiter avec respect, alla révéler à -l'audience royale ce qu'il en savait. On le fit arrêter, et, l'absence -des oreilles ayant été constatée, son procès ne fut pas long. Il fut -promené sur un âne dans toute la ville, la figure tournée du côté de la -queue, reçut deux cents coups de fouet, et fut condamné à dix ans de -galères. Décidément les bourriques lui portaient malheur; ce n'était -pourtant pas la faute de ses oreilles. Il conserva son sang-froid -pendant toute la cérémonie; il allongea même deux doigts de la main -droite en passant devant certain gentilhomme qui avait obtenu de lui, -par le crédit de sa femme, la promesse de la croix d'Alcantara. - -Pendant que je suis en train de raconter des histoires, je veux encore -en dire une autre, qui fait honneur à l'esprit d'un habitant. On avait -commencé depuis quelques années à introduire des esclaves nègres pour le -service des sucreries, mais il était très difficile de les conserver: -soit mal du pays, soit que les travaux fussent trop durs, ils se -pendaient presque tous. Un certain habitant, qui en avait déjà perdu -plusieurs de cette manière, en aperçut sept ou huit qui se dirigeaient -vers la forêt. Ne doutant pas de leur dessein, il met un morceau de -corde dans sa poche et tombe tout d'un coup au milieu d'eux, «Vous -allez, leur dit-il en leur montrant sa corde, dans le pays des esprits? -Eh bien! puisque tous mes esclaves y vont, j'y veux aller aussi, et là -nous verrons s'ils m'échapperont; je leur ferai bien payer la peine -qu'ils me donnent de courir après eux.» Les nègres furent si frappés de -cette menace, qu'ils retournèrent au travail et ne pensèrent plus à se -donner la mort. - -Après avoir séjourné quelques semaines à Saint-Christoval, nous -trouvâmes une occasion de nous embarquer, et bientôt après nous -arrivâmes à Mexico, qui avait alors pour vice-roi D. Antonio de Mendoza. - - - - -CHAPITRE VIII. - -Expédition contre Tamaulipas. - - -Je trouvai Mexico bien différent de ce qu'il était lors de mon premier -séjour. On avait comblé tous les canaux et tout reconstruit à -l'espagnole. Il ne restait plus de traces de la magnificence indienne, -mais celle des Espagnols surpassait toute description. On ne pouvait -plus, il est vrai, comme au temps de la conquête, gagner des sommes -immenses d'un coup d'épée; mais les familles nobles possédaient des -terres et des mines qui leur donnaient un produit régulier et -considérable. Les propriétaires de certaines mines surtout avaient des -revenus immenses. On me raconta que l'un d'eux, qui n'était qu'un pauvre -soldat, s'était égaré à la chasse, et que, surpris par la nuit, il avait -allumé du feu pour se garantir des bêtes sauvages. Le lendemain, il -aperçut de l'argent fondu dans les cendres, creusa dans cet endroit, et -se trouva au bout de quelques semaines un des plus riches mineurs de la -Nouvelle-Espagne. - -Grâce à quelques anciens amis que je retrouvai à Mexico, j'obtins une -compagnie d'infanterie. La première expédition à laquelle je pris part -était commandée par D. José de Bolea et dirigée contre les Indiens de -Tamaulipas. Ces Indiens, après avoir adopté notre sainte foi catholique, -s'étaient révoltés et avaient massacré leurs missionnaires. Ils -prétextaient que ceux-ci, au lieu de s'occuper de leur instruction -religieuse, les faisaient travailler aux mines à leur profit; cela -prouve bien que leur conversion était feinte: car, s'ils eussent été de -vrais chrétiens, ils auraient subi sans murmurer toutes les tribulations -qu'il plaisait à Dieu de leur envoyer. D'ailleurs, pouvait-on s'attendre -à ce que les bons pères négligeassent leurs intérêts particuliers, comme -s'ils étaient venus d'Espagne uniquement pour sauver l'âme de pareils -drôles? - -Ces Indiens étaient conduits par des nègres fugitifs qui avaient quelque -idée de l'art de la guerre. Ils s'étaient fortifiés au sommet d'un -rocher, où ils avaient amassé quantité de pierres et de gros troncs -d'arbres pour les faire rouler sur nous, de sorte qu'ils repoussèrent -deux ou trois assauts consécutifs, et que nous fûmes réduits à les -bloquer pour les prendre par la famine. Pour nous distraire un peu, nous -faisions presque chaque jour des battues. Nous prîmes peu d'hommes, -parce qu'ils s'étaient presque tous retirés dans la forteresse, mais il -nous tomba entre les mains quantité de femmes et d'enfants. Notre -général les fit tous pendre en vue de la forteresse, pour effrayer ses -défenseurs, de sorte que bientôt les arbres furent plus peuplés que les -villages. - -Au bout de quelque temps, les Indiens furent forcés de se rendre, faute -de vivres. Les chefs demandèrent une capitulation, et à cette occasion -notre général inventa un tour assez plaisant. Il les invita à un festin -de réconciliation, et ceux-ci, qui souffraient la faim depuis -long-temps, se hâtèrent d'accepter. On mêla dans leur boisson une -substance appelée opium, qui ne tarda pas à les endormir. Dès qu'ils -furent dans cet état, on les dépouilla entièrement nus et on les attacha -à des poteaux au milieu d'un tas de fagots. Rien n'était plus amusant -que la figure étonnée qu'ils firent en se réveillant. Le général leur -reprocha leur révolte, et comme il n'y avait pas de capitulation, il -ordonna qu'on mît le feu aux fagots et qu'on les brûlât comme des -renégats qu'ils étaient. Cependant notre aumônier eut soin de -s'approcher du bûcher pour donner l'absolution à tous ceux qui se -repentiraient à l'heure de la mort. Quant à la masse des Indiens qui -défendaient la place, ils demandèrent merci à genoux en apprenant la -mort de leurs chefs. Bolea usa d'indulgence à leur égard et les renvoya -chez eux, après leur avoir fait abattre le poignet droit d'un coup de -hache pour les mettre hors d'état de porter les armes. - -La guerre continua pendant quelque temps. Mais grâce à la précaution que -nous prîmes de ne pas nous charger de prisonniers, nous parvînmes à -battre successivement tous les caciques. Je ne saurais trop recommander -cette précaution à ceux qui font la guerre dans les Indes. Comme les -Espagnols ignorent la langue des habitants, il se trame toujours des -complots entre les prisonniers et les Indiens de service. Ils -embarrassent la marche et consomment les vivres. Il faut donc tuer ou -mutiler tous ceux qu'on peut saisir. Mais je n'ai pas besoin de dire à -des chrétiens qu'à moins qu'on ne soit pressé par le temps, il n'est -jamais permis de tuer un Indien sans avoir régénéré son âme par l'eau -sainte du baptême. Autrement, ce serait les traiter comme des animaux, -et je ne suis pas de ceux qui disent que Notre Seigneur Jésus-Christ -n'est pas mort sur la croix pour eux comme pour nous. - - - - -CHAPITRE IX. - -Expédition contre les Otomis. - - -Au bout de quelques semaines tout fut pacifié, et nous reprîmes la route -de Mexico. Deux ou trois jours avant d'entrer dans cette ville, nous -passâmes la nuit près d'une grande ferme appartenant à Christoval de -Olid, et régie par un majordome qui avait perdu un oeil. Celui-ci, pour -se consoler sans doute de son malheur, avait procuré la même infirmité à -tous les êtres vivants qui se trouvaient sur la ferme, de sorte que -chevaux, boeufs, Indiens, porcs, volailles, tout était borgne. - -On ne nous laissa pas long-temps reposer à Mexico, et nous reçûmes -l'ordre de marcher contre les Otomis, qui avaient pris les armes. D. -Jose Bolea, encouragé par des succès récents, espérait une victoire -facile, mais il se trompait, pour son malheur, car Satan, auquel ces -Indiens ne cessent de faire des sacrifices secrets, leur inspira une -ruse véritablement diabolique. Un soir on vint lui annoncer que l'on -apercevait auprès du camp un nombreux troupeau de cerfs. Il était fou de -la chasse: il prit une arquebuse légère et partit avec quelques -officiers comme lui sans armure. Il aperçut en effet les cerfs, qui, en -ayant l'air de paître tranquillement, s'enfonçaient peu à peu dans la -forêt. Il s'élance à leur poursuite, mais à peine a-t-il pénétré dans le -fourré qu'il est salué d'une grêle de flèches. C'étaient ces démons -d'Indiens qui s'étaient couverts de peaux de cerfs pour l'attirer dans -une embuscade. Presque tous ses compagnons tombèrent morts ou blessés, -et Bolea regagna le camp presque seul. Pendant toute la nuit, les Otomis -célébrèrent une grande fête. Ils massacrèrent les prisonniers et les -firent rôtir, ainsi que les cadavres des morts. Ils n'épargnèrent qu'un -religieux de Saint-François; encore le forcèrent-ils toute la nuit à -tourner la broche à laquelle rôtissaient les Espagnols. Ces Indiens ont -une sorte de répugnance à manger la chair des religieux; ils prétendent -qu'elle leur donne la diarrhée. Que cette idée soit vraie ou fausse, -elle lui sauva la vie. Ils se contentèrent de lui faire une amputation, -en lui disant qu'il leur avait souvent prêché, en leur prenant leurs -poules pour son couvent, qu'un vrai chrétien devait se défaire du -superflu. - -Quelques jours après, nous leur rendîmes un autre tour qui valait bien -celui-là. Nous avions mis le siége devant leur principale ville. Elle -était entourée d'une triple rangée de madriers, et, comme nous ne -pouvions la forcer faute d'artillerie, notre général leur fit proposer -un traité par lequel il leur promettait de se retirer s'ils consentaient -à lui payer un léger tribut. Les Otomis acceptèrent, et il fut convenu -que chaque maison lui paierait une paire de pigeons, oiseaux que les -Indiens élèvent en grande quantité. Au milieu de la nuit, nous lâchâmes, -après leur avoir attaché aux pattes une mèche de coton allumée, tous ces -pigeons, qui s'empressèrent de retourner à leur colombier. Comme toutes -les maisons sont couvertes en paille, peu de minutes après la ville fut -en flammes. Les Indiens, après avoir fait tous leurs efforts pour -éteindre l'incendie, cherchèrent à s'échapper. Mais c'était là que nous -les attendions. Nous avions placé devant la seule porte d'entrée un -énorme tas de fagots embrasés, et nous abattions à coups d'arquebuse -tous ceux qui cherchaient à le traverser. Il n'en échappa ni vieux, ni -jeune, ni homme, ni femme, ni grand, ni petit. Ce fut ainsi que nous -nous vengeâmes comme des hommes, tandis qu'ils s'étaient vengés comme -des chiens en dévorant nos infortunés soldats. En cherchant ensuite dans -les cendres, nous recueillîmes une grande quantité d'or, et nous en -donnâmes la dîme aux RR. PP. de Saint-François, afin qu'ils priassent -pour nos compagnons. - - - - -CHAPITRE X. - -Suite du précédent. - - -Après la prise de cette ville, nous n'eûmes plus qu'à châtier les Otomis -rebelles qui s'étaient dispersés dans les montagnes. Nous employions de -grands chiens dressés à cette sorte de chasse et qui savent découvrir -les Indiens dans les recoins les plus cachés; voici comment nous les -dressions, pour occuper nos soirées. On donnait à un prisonnier -complétement nu un long bâton, et on lâchait sur lui les jeunes chiens. -Dans les premiers temps, ils ne faisaient que tourner autour de lui en -aboyant sans oser s'approcher, de sorte que l'Indien les écartait -facilement avec son bâton, et croyait que ce n'était qu'un jeu; mais -quand on trouvait qu'il avait assez duré, on lâchait sur lui un -vigoureux mâtin qui l'avait bientôt éventré; on laissait alors les -jeunes chiens faire la curée. Cette manière de les dresser est -excellente; ils devenaient bientôt si âpres après les Indiens, que nous -avions de la peine à en préserver ceux qui étaient à notre service. -Quelques uns de ces chiens étaient si utiles qu'ils recevaient au profit -de leur maître la même paie que les soldats. - -Le vice-roi, excité sans doute par quelques uns de ces prêtres qui se -mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas et qui se firent l'organe -des plaintes des Indiens, blâma les mesures que nous avions prises et -rappela Bolea. Je ne prétends pas dire qu'il ne fut un peu sévère, mais -cela est nécessaire avec cette race maudite des Indiens, qu'on ne peut -faire marcher qu'à coups de bâton. Les religieux ont fait bien du mal -dans les Indes en se posant comme leurs protecteurs, et surtout ce Las -Casas, qui a publié contre les conquérants des livres pleins d'injures. -Il aurait dû se rappeler que c'était à leur épée qu'il devait son évêché -de Chiapa, qu'il n'est pas pressé de quitter: au lieu d'écrire contre -eux, il devrait prier pour eux à chaque messe qu'il dit; mais -l'ingratitude a toujours été le fléau de ce monde. - -Quelque temps après mon retour de cette expédition, je fus chargé par le -vice-roi d'une mission pour explorer le Popocatepetl, volcan situé près -de Mexico, et dont le nom signifie montagne fumante. On prétendait que -son cratère contenait une masse d'or en fusion. Déjà plusieurs -tentatives avaient été faites pour y pénétrer. Je partis accompagné de -trois cents Indiens, qui portaient tout ce dont j'avais besoin. Les -flancs inférieurs de la montagne sont assez bien cultivés; plus haut on -ne trouve plus que des rochers arides parsemés de sapins rabougris, et -enfin de vastes champs couverts de cendre et de lave. Nous mîmes trois -jours à faire cette ascension. - -Quand nous fûmes arrivés sur le bord du cratère, nous y plaçâmes une -longue poutre, dont une extrémité, garnie d'une poulie, dépassait le -bord de huit ou dix pieds; l'autre extrémité fut chargée de pierres pour -l'empêcher de basculer. Nous passâmes dans la poulie une longue corde au -bout de laquelle était attaché un grand panier; c'était par là que je -devais descendre. Après m'être mis à genoux sur le bord du cratère et -avoir adressé mes prières à Dieu et à ma sainte patronne, j'y entrai -résolument, la tête couverte d'un casque, pour me protéger contre les -pierres qui tombaient du haut du cratère en bondissant de rocher en -rocher. - -Arrivé à la profondeur d'environ cinquante brasses, je fus environné -d'une fumée sulfureuse si épaisse, qu'elle me prenait à la gorge et -m'empêchait de respirer. Je donnai en toute hâte le signal convenu pour -qu'on me remontât, et j'arrivai au sommet presque sans connaissance. Je -fis le lendemain une seconde tentative qui ne fut pas plus heureuse; il -fallut revenir à Mexico sans aucun résultat. Il n'est pas douteux que ce -ne soit le démon qui, pour empêcher le roi catholique de jouir des -trésors que renferme cette montagne et de les employer à la propagation -de la foi, ne les protége par cette fumée pestilentielle qu'il fait -sortir des soupiraux de l'enfer; d'autres ont prétendu que ce cratère -est une des entrées du purgatoire, et que souvent on y entend les cris -des âmes en peine. On a même fondé à mi-côte une petite chapelle où un -capucin prie pour elles, et qui est dédiée à _Nuestra Señora de los -Remedios_. Je ne sais pas si cette opinion est plus fondée que l'autre, -mais, dans tous les cas, ceux qui la combattent ne sont pas ceux qui -reçoivent l'argent des messes. - - - - -CHAPITRE XI. - -Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné dans une île sauvage. - - -Je n'avais pas renoncé à mon voyage du Pérou et au trésor des ingas. -N'ayant pas le moyen de faire le voyage, j'eus l'imprudence de me -confier à don Blas de Berlanga, neveu de l'ancien évêque du Pérou. Nous -convînmes qu'il fréterait un petit navire à Acapulco et paierait tous -les frais, et que nous partagerions. C'était certainement lui faire une -belle part, mais j'aurais dû me rappeler le proverbe, que l'avarice -finit par déchirer le sac. - -Après quinze jours de navigation, nous arrivâmes en vue d'une assez -grande île couverte de verdure. Nous résolûmes de nous y arrêter pour -prendre de l'eau et renouveler nos provisions, s'il était possible. Le -traître Berlanga s'embarqua avec moi dans une chaloupe. En arrivant nous -prîmes un léger repas; je ne sais s'il mêla quelque drogue dans mes -aliments, mais quand je me réveillai le soleil était sur le point de se -coucher, et les voiles du navire s'apercevaient à peine à l'horizon. Le -Ciel a sans doute puni sa perfidie: il s'éleva dans la nuit un ouragan -terrible, et jamais on n'a entendu parler de Berlanga ni de son -vaisseau. - -J'étais tellement occupé à regarder ma dernière espérance qui fuyait, -que je ne m'aperçus pas qu'un grand nombre d'Indiens s'étaient approchés -et avaient fini par m'entourer complétement. Je fus tiré de ma rêverie -par une explosion de cris sauvages mêlés du son d'instruments plus -sauvages encore. Sortant de ma stupeur, je levai les yeux et je me vis -entouré d'une troupe d'Indiens peints de diverses couleurs et la tête -couronnée de plumes, qui dansaient en se tenant par la main. Je crus ma -dernière heure arrivée, et je me prosternai en invoquant ma sainte -patronne pour obtenir le pardon de mes péchés; mais quelle était mon -erreur! Deux chefs, la tête humblement baissée vers la terre, me prirent -par les mains et m'emmenèrent, tandis que toute la foule nous suivait en -hurlant et en jouant de ses diaboliques instruments. On me conduisit -sous un grand hangar, et l'on me fit asseoir sur un banc placé sur une -espèce d'estrade. Un des chefs me fit un long discours auquel je ne -compris rien. Puis toute la foule, qui était restée, pendant qu'il -parlait, la face contre terre, recommença à chanter et à danser. Enfin -on apporta des brasiers que l'on plaça tout autour de moi, et sur -lesquels on jeta une espèce de gomme dont la fumée était tellement acre -qu'elle pensa m'étouffer et me fit éternuer plusieurs fois. En -l'entendant, la foule se dispersa en faisant de grandes acclamations. La -même cérémonie se renouvela le lendemain et les jours suivants. Tous les -matins on me présentait trois petits gâteaux de maïs sur un plateau -d'or. Une garde nombreuse, armée d'arcs et de flèches, veillait autour -du hangar et m'empêchait d'en sortir. - -Je ne comprenais rien à cette conduite et à cette manie de me faire -éternuer, qui paraissait le but principal de cette cérémonie. Comme la -langue que parlent ces Indiens ressemble beaucoup à celle du Mexique, je -parvins à me faire comprendre des prêtres. Je découvris que quelques -années auparavant un vaisseau espagnol avait abordé dans cette île, et -qu'un moine qui se trouvait à bord, après avoir prêché le christianisme -aux Indiens, leur avait donné une image en bois du glorieux apôtre saint -Jacques, dont ils avaient, dans leur ignorance, fait une idole. Me -voyant vêtu à peu près de la même manière, et ne comprenant pas comment -j'étais arrivé dans leur île, ils me crurent descendu du ciel, -m'installèrent dans leur temple comme leur dieu, et m'adressèrent des -prières. Regardant l'éternuement comme un acquiescement à leurs voeux, -ils ne cessaient leurs fumigations que quand ils l'avaient obtenu, de -sorte que toute la journée on me faisait éternuer à me faire sauter la -cervelle. C'était en vain que je cherchais à leur faire comprendre que -je n'étais pas un dieu, mais un homme, et que je ne pouvais leur -accorder ce qu'ils demandaient. Ils ne cessaient de m'implorer et de -m'enfumer que quand l'éternuement tant désiré leur faisait comprendre -que j'étais sensible à leurs prières. - - - - -CHAPITRE XII. - -Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique. - - -Au bout de quelque temps, à force de condescendre aux voeux des mortels, -les yeux me sortaient de la tête, et j'aurais fini par éternuer mon âme -si ma sainte patronne ne fût venue à mon secours. Un matin j'étais sur -mon trône, revêtu de brillants ornements de plumes rouges que m'avaient -fabriqués mes adorateurs, quand j'entendis retentir au loin quelques -coups de mousquet; bientôt une foule éperdue se précipita dans le -temple, suivie de plusieurs hommes vêtus à la mode castillane. Ils -allaient se jeter sur moi, me prenant pour une idole, qu'ils voulaient -briser selon leur louable habitude, quand tout d'un coup je me levai en -leur criant en espagnol: «Arrêtez, je suis chrétien comme vous.» - -Il serait difficile de peindre leur étonnement; les uns se frottaient -les yeux comme des hommes qui doutent s'ils sont bien éveillés, d'autres -dirigeaient sur moi leurs escopettes, et un moine commença à -m'exorciser. Je m'approchai d'eux et fis cesser leurs doutes en leur -racontant mon histoire, tandis que la foule des Indiens, surprise que -j'eusse pu d'un seul mot arrêter les Espagnols, se prosternait à mes -pieds et faisait retentir l'air de ses acclamations. - -Je me hâtai de profiter de cette occasion pour quitter l'île, et je -laissai, pour me remplacer, le saint Jacques de bois, que les Indiens -purent enfumer à leur aise sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir, ce -qui m'a fait sans doute regretter. Heureux celui qui, parvenu à un poste -élevé, excite le même sentiment quand il le quitte! Ma conscience m'a -quelquesfois reproché cette aventure: j'ai craint d'avoir commis une -profanation en recevant les adorations des Indiens. Mais de savants -casuistes m'ont rassuré à cet égard, puisque j'avais fait tous mes -efforts pour les en dissuader. Toujours est-il que, depuis ce temps, je -ne puis voir une tabatière sans me rappeler que j'ai été dieu. - -Les Espagnols avaient été à la recherche d'une île nommée Païtiti, que -l'on disait habitée par des Amazones et remplie d'or et d'argent. On -ajoutait même qu'il s'y trouvait une fontaine dont la vertu était telle, -que tous ceux qui s'y baignaient revenaient à l'âge de vingt ans. Ils -avaient erré long-temps avant d'arriver dans l'île où je me trouvais, -mais ils n'avaient rien découvert que quelques rochers habités seulement -par des oiseaux de mer. Après avoir pris des vivres et de l'eau, ils -continuèrent leurs recherches en remontant vers le nord pour se -rapprocher du Mexique, d'où ils étaient partis, et rentrèrent enfin à -Acapulco sans avoir rien découvert. - -Cette ville n'est, à proprement parler, qu'un village de pêcheurs; mais -il s'y tient tous les ans une foire très considérable à l'arrivée des -galions de Manille: ils y apportent des marchandises de la Chine et du -Japon, qu'ils échangent contre des métaux précieux et des productions -d'Europe. Quand cette foire est terminée, il est d'usage que les -marchands donnent un grand tonneau de vin aux porte-faix qui ont -travaillé à charger et décharger leurs ballots. Ceux-ci le placent sur -une espèce de corbillard, et, vêtus d'habits de deuil, ils parcourent -ainsi la ville en versant des larmes. On appelle cette cérémonie -enterrer la foire. Je n'ai pas besoin de dire que les porte-faix la -terminent en vidant le corps du défunt. - - - - -CHAPITRE XIII. - -Retour de l'auteur à Mexico. - - -J'achetai un cheval à Acapulco pour retourner à Mexico; mais je ne -tardai pas à être atteint d'une fièvre violente, qui me força à -m'arrêter dans un village nommé Tuzutepec. Le curé m'y reçut avec une -hospitalité toute castillane, et ne voulut me laisser partir que quand -je fus complétement rétabli. On voit auprès de Tuzutepec les ruines -d'une ville considérable, qui fut détruite lors de la conquête du pays. -Au milieu s'élève une haute pyramide, qui servait de temple aux Indiens: -c'était là qu'ils sacrifiaient au démon des victimes humaines. Le bon -curé y avait fait ériger une petite chapelle à la Vierge. - -Les Indiennes de cette province ont un usage particulier. Pendant leur -jeunesse, elles se livrent à peu près à tout venant, sans que personne y -trouve à redire. Quand elles ont atteint l'âge de vingt-cinq ans, elles -convoquent tous leurs amants et leur déclarent qu'elles ont assez joui -des plaisirs de la jeunesse, et qu'elles veulent choisir l'un d'eux pour -époux. Chacun, pour mériter la préférence, s'empresse d'apporter un -objet quelconque, qui doit servir à l'établissement du ménage futur; il -a soin de joindre à son présent une plume de perroquet rouge. La jeune -fille réunit alors tous ses amants, et, après les avoir remerciés de -leur générosité et leur avoir fait ses adieux, elle nomme celui qu'elle -a choisi pour époux, et rompt avec tous les autres. Mais dans les fêtes -elle place sur sa tête toutes les plumes de perroquet qu'elle a reçues, -et qui indiquent le nombre de ses anciens amants. Il y en a qui en ont -une telle quantité, que leur tête ressemble à un porc-épic enflammé. A -dater de leur mariage, elles observent envers leur mari une fidélité -inviolable. L'adultère est inconnu chez ces Indiens; il est vrai qu'il -faudrait être bien enclin au péché pour séduire les vieilles quand on -peut avoir toutes les jeunes. - -Les Indiens de Tuzutepec ont aussi une singulière façon de soigner les -malades. Ils s'imaginent que leur souffrance vient de ce que le mauvais -esprit est entré dans leur corps. Pour le faire sortir, ils les étendent -par terre et les piétinent tant qu'ils peuvent. Le malade meurt -ordinairement pendant l'opération, mais cela ne les empêche pas de -recommencer. Pendant que j'avais la fièvre, une vieille Indienne, que le -curé m'avait donnée pour me soigner, m'offrit d'en faire usage, mais je -me contentai de la remercier de sa bonne volonté. - -Cette vallée est extrêmement chaude, et le curé m'a raconté un usage que -les Indiens suivaient du temps de leurs anciens rois. Dans la salle du -conseil se trouvaient d'énormes cruches que l'on remplissait d'eau, et -quand le roi convoquait les caciques, ceux-ci, pour être plus au frais, -se mettaient chacun dans une de ces cruches avant de commencer la -délibération. On ne leur voyait que la tête, de sorte qu'ils ne -pouvaient contracter la mauvaise habitude de gesticuler en parlant, -comme le font certains prédicateurs, et encore moins en venir aux coups -dans la chaleur de la discussion. On peut rire de cette coutume, mais -j'ai vu faire pis chez les chrétiens, où quelquefois ce sont les cruches -seules qui sont appelées au conseil. - -Quand ma guérison fut complète, je pris congé du bon curé pour m'en -retourner à Mexico. J'y vécus quelque temps tranquille; mais la fortune -n'était pas encore lasse de me persécuter, et je ne tardai pas à me voir -compromis dans la malheureuse affaire du marquis del Valle, comme on le -verra au chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XIV. - -Affaire du marquis del Valle. - - -Tout le monde sait que D. Fernand Cortez, marquis del Valle et -conquérant du Mexique, que des envieux avaient rendu suspect à la cour, -ne put jamais obtenir la permission de revoir sa conquête, et qu'il -mourut en Espagne. On se montra plus clément à l'égard de son fils: -celui-ci, après de longues sollicitations, obtint la permission d'aller -prendre possession de son marquisat del Valle d'Oaxaca et des immenses -propriétés qu'il devait à la valeur de son père. Tous les descendants -des conquérants vinrent au devant de lui pour lui faire une brillante -réception. Il entra dans Mexico escorté de plus de quatre cents -gentilshommes couverts d'or et de pierreries. Les Indiens, n'oubliant -pas que son père les avait toujours protégés, se pressaient autour de -lui et semaient des fleurs dans tous les endroits où il devait passer. -Tout cet éclat lui attira des envieux, et l'audience commença à le -soupçonner, comme on en avait si injustement soupçonné son père, de -vouloir s'emparer de la couronne du Mexique. - -Quelque temps après, la marquise mit au monde deux jumeaux, et ce fut -une occasion pour les Espagnols et pour les Indiens de célébrer de -nouvelles fêtes. Elles durèrent pendant huit jours. Les Espagnols firent -des courses de bague et un carrousel. Les Indiens apportèrent une grande -quantité d'arbres et les plantèrent dans la grande place de Mexico, de -sorte qu'elle semblait une forêt toute couverte de verres de couleurs. -Ils y lâchèrent une quantité d'animaux sauvages de toutes espèces qu'ils -avaient pris au filet, et donnèrent ainsi le spectacle d'une grande -chasse. On faisait rôtir le gibier aussitôt qu'il était abattu, pour le -distribuer au peuple, en y joignant quantité de pulque, espèce de vin -qu'on extrait de l'aloës, de sorte que toute la place retentissait des -cris de vive le marquis et la marquise. - -Le lendemain on fit une grande mascarade qui représentait la première -entrée de Cortez à Mexico. Le marquis jouait le rôle de son père, et -Gonzalez Davila celui de Montézuma. On répéta toutes les cérémonies qui -avaient eu lieu à cette occasion, et au moment où Montézuma devait -embrasser Cortez et le présenter au peuple, Davila ôta une couronne d'or -qu'il avait sur la tête et la plaça sur celle du marquis. Toute la place -retentit alors de nouvelles acclamations. - -Le soir il y eut dans le palais du marquis un souper auquel assistèrent -les quatre cents gentilshommes qui avaient pris part à la fête, et parmi -lesquels je me trouvais pour mon malheur. Quand les têtes furent -échauffées par le vin, on commença à se plaindre des nouvelles -ordonnances, qui peu à peu avaient dépouillé les conquérants de tout ce -qu'ils avaient gagné à la pointe de leur épée. On but à la santé du -grand Cortez, et, pour terminer la fête, on improvisa une espèce de -trône sur lequel on promena son fils dans toutes les salles du palais, -ayant sur la tête la couronne de Montézuma. - -Tout cela n'était qu'une affaire de gens ivres qui n'aurait eu aucune -suite; il faut avouer cependant que ce jour-là les vins d'Estramadure -avaient chassé la prudence de nos têtes. Le souvenir des révoltes du -Pérou était encore tout frais; l'envie ne dormait pas, et alla nous -dénoncer à l'audience, qui gouvernait alors la Nouvelle-Espagne, parce -que le nouveau vice-roi n'était pas encore arrivé. Des traîtres lui -assurèrent que le lendemain nous devions nous saisir de l'étendard royal -et proclamer le marquis empereur du Mexique et successeur de Montézuma. - -Le lendemain matin on vint dire au marquis que l'audience avait reçu -d'Espagne des dépêches qu'elle devait lui communiquer. Sans aucune -défiance, il se hâta de se lever et de se rendre au palais du -Gouvernement, ne remarquant même pas que les alentours étaient garnis de -soldats. A peine fut-il entré dans la salle qu'un des auditeurs -s'approcha de lui en disant: Marquis, je t'arrête comme traître à Dieu -et au roi. Le marquis mit d'abord la main sur la garde de son épée; -mais, voyant des soldats qui s'approchaient de tous les côtés, il la -rendit sans mot dire. - -Presqu'au même instant, des soldats conduits par les auditeurs se -dirigèrent vers nos maisons, où nous dormions presque tous, fatigués des -plaisirs de la veille. Je fus arrêté et jeté dans un cachot, ainsi que -les trois frères Davila, D. Louis Ponce de Léon, D. Fernand de Cordoue, -D. José de Bolea, mon ancien général, et plus de deux cents autres -gentilshommes des premières familles de Mexico. - - - - -CHAPITRE XV. - -Retour de l'auteur en Espagne. - - -L'audience poursuivit notre procès avec vigueur. Peu de jours après, -Alonso et Gil Davila, ainsi que mon ancien général Bolea, furent -condamnés à mort et exécutés sur un échafaud recouvert en velours noir. -On prétendit avoir trouvé dans leurs papiers des preuves qu'ils avaient -tramé de longue main une conspiration pour rendre le Mexique -indépendant; mais rien n'établissait la culpabilité du marquis. Tous -trois moururent en héros. Un dominicain de l'école de ce fou de -Las-Casas voulut reprocher à Bolea sa conduite envers les Indiens, et -exiger qu'il en fît réparation; mais Bolea lui répondit: Je quitte ce -monde sans rien devoir à personne, si ce n'est quatre réaux, que j'ai -oublié de payer à mon cordonnier en quittant Séville; voilà tout ce que -j'ai sur la conscience. Leurs corps furent ensevelis dans l'église de -Saint-Augustin; quant à leurs têtes, les auditeurs les avaient d'abord -fait placer sur la porte de la maison de ville, ce qui pensa exciter une -sédition, parce qu'on regardait cela comme une accusation de trahison -contre la ville, de sorte que l'audience ordonna qu'on les enlevât et -qu'on les clouât au gibet. - -Bien d'autres gentilshommes auraient été victimes de la fureur de -l'audience, sans l'arrivée du nouveau vice-roi, D. Gaston de Peralta, -marquis de Falces. Il fit mettre en liberté le marquis et la plupart de -ses amis, et envoya les autres, parmi lesquels je me trouvais, en -Espagne, pour y être jugés. En débarquant, on nous envoya prisonniers au -château d'Ayamonte, sur les frontières du Portugal. - -Je ne pus m'empêcher, en me voyant dans cette forteresse, de me rappeler -le sort de Gonzalo Pizarro et d'autres conquérants, qui avaient gémi -quinze ou vingt ans dans les fers sans pouvoir obtenir qu'on terminât -leur procès. Je résolus donc de m'évader et de rejoindre en Portugal le -roi D. Sébastien, qui préparait alors une expédition contre les Maures -d'Afrique. Aidé de deux de mes compagnons, je fabriquai une échelle de -corde, et nous descendîmes par une des fenêtres de la tour dans laquelle -nous étions détenus. Arrivés sur les bords de la Guadiana, nous nous -cachâmes dans les roseaux. Le lendemain matin, nous aperçûmes un pêcheur -dans sa nacelle. Un de mes camarades se mit à imiter le cri du canard -sauvage. Le pêcheur s'approcha, croyant qu'un de ces oiseaux, blessé par -un chasseur, était tombé dans les roseaux. - -En un instant il fut poignardé, et sa barque nous transporta à Tavira, -dans le royaume des Algarves. Comme on nous traitait en prisonniers -d'état, on ne nous avait pas enlevé l'or que nous possédions: ce fut -chose facile de se procurer des chevaux et des armes. Nous nous mîmes en -route pour Lisbonne. Tout le long de la route nous rencontrions des -troupes de jeunes laboureurs qui allaient rejoindre l'armée du roi D. -Sébastien, et de temps en temps un seigneur couvert d'armes brillantes -et suivi de nombreux soldats. A mesure que l'on approchait de la -capitale, cette foule devenait plus compacte et plus joyeuse: on eut dit -qu'elle allait assister à une fête. Peu de jours se passèrent, et la -plaine d'Alcazarquivir était couverte de leurs cadavres. Les plus -heureux étaient esclaves chez les Maures. Mais j'ai tort de dire les -plus heureux, car j'y ai souffert mille morts, tandis que mes compagnons -d'armes recevaient dans le Ciel la couronne du martyre, due à tous les -guerriers chrétiens qui succombent dans un combat contre les infidèles. - - - - -TROISIÈME PARTIE. - - - - -CHAPITRE Ier. - -L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son expédition d'Afrique. - - -Le roi D. Sébastien, alors âgé de vingt-deux ans, était également -remarquable par sa force et par sa valeur. Il pouvait être considéré -comme le plus parfait cavalier de son royaume. On ne pouvait lui -reprocher d'autre défaut que le désir si naturel à son âge de courir les -aventures; il y était secrètement encouragé par le roi D. Philippe, son -oncle, qui, le voyant encore sans enfants, n'aurait pas été fâché de le -voir périr pour profiter de sa succession. Mais ce sont là de ces -matières d'état dont les hommes prudents font mieux de ne pas parler. - -Muley-Mohamed, roi de Maroc, chassé de son royaume, était venu le -trouver et lui avait promis de se reconnaître pour son vassal s'il -voulait d'aider à rentrer dans ses états. D. Sébastien avait réuni dans -ce but une nombreuse armée, dans laquelle je parvins à obtenir une -enseigne. C'était peu pour un ancien capitaine, mais beaucoup pour un -fugitif. - -Une flotte de plus de cent vaisseaux nous transporta en Afrique. Le -jeune roi, sans vouloir écouter l'avis de ses officiers les plus -expérimentés, s'avança rapidement dans l'intérieur, et bientôt nous nous -trouvâmes en présence d'une armée de plus de cent mille Maures, qui, se -déployant en croissant, nous enveloppèrent complétement. Le roi essaya -vainement de percer l'armée ennemie, à la tête de ses plus braves -chevaliers. Nous fûmes mis dans une déroute complète. Le roi eut trois -chevaux tués sous lui. Les Maures ne voulaient pas le tuer; ils ne le -connaissaient cependant pas, mais le voyant couvert d'une brillante -armure, ils le regardaient comme un prisonnier d'importance, et qui -pouvait payer une riche rançon. Ils allaient même en venir aux mains -entre eux, quand un chef lui fendit la tête en leur criant: «Comment! -chiens que vous êtes, quand Dieu vous accorde une si brillante victoire -sur les ennemis de notre foi, vous allez vous égorger pour la rançon -d'un prisonnier!» - -Tous les seigneurs portugais qui ne périrent pas dans la bataille -tombèrent entre les mains des Maures, et ceux-ci exigèrent d'eux une -rançon exorbitante. Un des plus heureux fut D. Antoine, prieur de Grato, -qui, depuis, se fit proclamer roi de Portugal. Pris par un Maurisque -renégat, il parvint à lui persuader que l'habit de chevalier de -Saint-Jean était un habit monastique, et qu'il était très pauvre. Il -s'entendit avec un juif, qui le racheta pour quelques ducats, et dont il -fit ensuite la fortune. Les autres seigneurs furent obligés de payer -cinq mille cruzades par tête. Quant à nous autres, nous fûmes rachetés -en masse par le roi D. Henri, successeur de D. Sébastien, non sans avoir -souffert toutes les misères imaginables, car on faisait si peu de cas de -nous qu'on ne prenait pas la peine de nous nourrir. On nous jouait pour -quelques maravedis, ou l'on nous échangeait contre les objets les plus -vils. Qui m'eût dit que je vivrais assez pour voir échanger dix -gentilshommes de nom et d'armes contre un porc ou un baudet? - -Peu de temps après mon retour à Lisbonne, le roi cardinal Henri mourut, -et, malgré les efforts de D. Antoine de Crato, le duc d'Albe, à la tête -d'une armée de nos invincibles Castillans, prit possession du royaume au -nom de S. M. Philippe II. J'étais fier de voir mon souverain ajouter une -nouvelle couronne à celles qui ornaient son front, mais je n'étais pas -pressé de retourner au château d'Ayamonte, en attendant qu'il plût à la -chancellerie de Grenade de juger mon procès; je profitai donc de l'offre -d'un marchand portugais, nommé Mendez de Silva, qui retournait à Goa et -qui m'offrait un passage à bord de son vaisseau. Je n'avais pas prospéré -dans le métier des armes. Je commençais à être d'un âge où l'on estime -la richesse et la gloire pour ce qu'elles valent, et, n'espérant pas -pouvoir retourner au Pérou, je résolus de tenter la fortune en me -livrant au commerce des Indes, qui enrichit le Portugal et qui fait de -Lisbonne la seule rivale de Séville. - - - - -CHAPITRE II. - -Séjour de l'auteur à Goa. - - -La ville de Goa, métropole des possessions portugaises dans les Indes, -renferme plus de 100,000 habitants. La grande ville de Mexico même -n'avait pu me donner l'idée du luxe qui y règne. On n'y voit peut-être -pas tant d'or et d'argent qu'à Mexico, mais on y rencontre à chaque -instant des caravanes d'éléphants et de chameaux couverts de tapis -précieux. Le moindre gentilhomme rougirait de s'y montrer autrement que -dans un palanquin et suivi de quinze ou vingt esclaves vêtus de soie. -Des navires richement chargés arrivent des points les plus éloignés des -Indes et encombrent le port; en un mot, c'est une nouvelle Tyr, qui a -sur l'ancienne l'avantage de voir tous les édifices publics surmontés de -la croix, emblème de notre salut. - -Mon protecteur, Mendez de Silva, passait pour un des plus riches -marchands de la ville. Il était père d'une fille charmante; rien ne -paraissait manquer à son bonheur. Mais c'était un nouveau chrétien, -c'est-à-dire un de ces juifs qui ont fait semblant de se convertir, sous -le règne du glorieux roi D. Emmanuel, pour ne pas être expulsés du -Portugal. Il observait en secret les cérémonies de la loi de Moïse. -Mais, malgré tous ses efforts, il ne put se cacher aux yeux de l'envie, -et fut dénoncé à la sainte inquisition. Un matin, les alguazils -entrèrent dans notre maison, s'emparèrent de tout ce qu'elle contenait, -et nous traînèrent en prison. - -Quelques jours après, Mendez, revêtu d'un san benito, faisait l'ornement -d'un auto-da-fé, et tous ses biens étaient confisqués. Un des -inquisiteurs, zélé pour la propagation de la foi, garda sa fille pendant -quinze jours, afin de l'instruire dans notre sainte religion, et -l'envoya ensuite dans un couvent de religieuses ursulines, offrir sa -virginité à Dieu en expiation des péchés de son père. Quant à moi, comme -j'étais vieux chrétien et que je ne possédais rien, l'inquisition me -renvoya, après m'avoir fait faire amende honorable devant la porte de la -cathédrale, pour avoir servi chez un juif. - -Cette aventure me rendit le séjour de Goa désagréable. Je m'embarquai -avec Thomas Lobo, dont le vaisseau était chargé de marchandises -destinées à la grande foire qui se tient tous les ans à Malacca. Nous y -arrivâmes sans encombre, et nous jetâmes l'ancre à côté d'une grosse -jonque qui ne nous offrait rien de suspect. Cette sécurité fit notre -malheur. Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des cris -terribles: plus de cent Malais, armés d'épées empoisonnées, avaient -envahi notre navire et massacré tous ceux qui se trouvaient sur le pont; -ils avaient ensuite fermé les écoutilles, de sorte qu'il nous fut -impossible de résister; ils ne nous laissaient sortir qu'un à un de -l'entrepont et nous chargeaient de chaînes. - -Cosa Geinal, qui les commandait, nous fit ensuite défiler devant lui. Il -choisit tous ceux qui lui parurent de bonne défaite. Les autres eurent -la tête tranchée et furent jetés à la mer. Il fit ensuite mettre le feu -à notre navire, après en avoir tiré tout ce qui pouvait lui être utile. -Sa joie ne fut pas de longue durée; notre navire brûlait encore quand un -vaisseau commandé par Antonio de Sousa et armé de trente pièces de canon -parut dans la rade. Reconnaissant le navire incendié pour Portugais, il -ne douta pas que l'autre ne fût un pirate, le salua d'une volée de canon -et ordonna l'abordage. Cosa Geinal, revêtu d'une armure de mailles, -combattit bravement à la tête des siens. Sa valeur était telle qu'il fût -peut-être parvenu à repousser les Portugais; mais, profitant de ce qu'on -nous oubliait dans la chaleur du combat, je tirai de ma poche un couteau -qu'on m'avait laissé, et, m'avançant lentement derrière lui, je lui -coupai le jarret droit. Il tomba sur la face, et aussitôt les siens se -débandèrent et se jetèrent à l'eau pour tâcher de gagner la rive à la -nage. Mais comme elle était encore assez éloignée et qu'ils étaient -embarrassés du poids de leur armure, ils se noyèrent presque tous. Sousa -fit aussitôt pendre aux vergues de son navire tous les pirates, morts ou -vifs, qui lui tombèrent entre les mains, et entra ainsi triomphant dans -le port de Malacca. - - - - -CHAPITRE III. - -Voyage de l'auteur à Borneo. - - -Ne pouvant distinguer nos marchandises de celles qui appartenaient aux -pirates, Sousa prit le parti de garder le tout, de sorte que nous ne -pûmes faire de grandes dépenses à la foire. Nous errions tristement, -Lobo et moi, au milieu des boutiques de marchandises. Les théâtres, les -bateleurs, les animaux savants, qui remplissaient toutes les places, -attiraient à peine nos regards, quand il rencontra un de ses -compatriotes nommé Fonseca. Celui-ci lui raconta qu'il était en grande -faveur à la cour du sultan de Borneo, qui l'avait envoyé à Malacca pour -acheter des marchandises d'Europe. Il nous proposa de l'accompagner, en -nous assurant que ce prince aimait beaucoup les Européens. Comme notre -sort pouvait difficilement devenir pire, nous acceptâmes sa proposition. - -Le sultan de Borneo nous reçut très bien, et se montra très satisfait de -ce que lui apportait Fonseca. Il nous fit revêtir de caftans d'honneur, -et nous renvoya en nous promettant de nous élever au rang de mandarin. -Le soir, nous causions, en buvant, de notre grandeur future, quand Lobo -s'écria: Pourvu qu'il ne vienne pas à l'idée du sultan de nous demander -d'embrasser le paganisme. Quant à moi, s'il me le propose, je lui -répondrai que je veux mourir chrétien. Il me fera les plus belles -offres, je les refuserai. Il me fera empaler, et j'obtiendrai la -couronne du martyre. Qu'est-ce à dire? lui répliqua Fonseca. Il sied -bien à un petit compagnon que j'ai tiré de la misère de vouloir avoir le -pas sur moi! Tu diras, tu feras! Apprends que c'est à moi à porter la -parole pour nous tous. C'est moi qui répondrai au sultan, et si nous -sommes empalés, j'entends l'être le premier. Si je ne me fusse pas -trouvé là, dans leur ferveur avinée ils en seraient venus aux coups, et -j'eus toutes les peines du monde à mettre le holà. - -Le lendemain, au lieu des récompenses que nous attendions, nous vîmes -entrer des gardes qui nous chargèrent de fers et nous traînèrent devant -le sultan. Voici ce qui causait notre disgrâce. Parmi les objets -d'Europe que Fonseca avait achetés à la foire de Malacca, se trouvait -une tapisserie de Flandre à personnages, représentant le sacrifice -d'Abraham. Le grand-prêtre persuada au sultan que cette figure qui -tenait le cimeterre levé était un personnage enchanté, et qu'il -descendrait la nuit de la tapisserie pour le massacrer. Nous eûmes -beaucoup de peine à le faire revenir de cette idée; mais, depuis cette -époque, il nous traita toujours avec défiance, et parut aussi pressé de -nous voir sortir de son île que nous étions peu désireux d'y rester. - -Nous ne pouvions pardonner au grand-prêtre le tour qu'il nous avait -joué; voici comment nous nous en vengeâmes. Les habitants de Borneo -adorent un grand singe couvert de poils qui est de la grandeur d'un -homme. Le matin d'une fête solennelle, je parvins à me glisser dans le -temple, qui n'était autre chose qu'une vaste cabane en bambou, et je -donnai au singe, qui les dévora avec avidité, des boulettes de sucre -dans lesquelles j'avais mêlé des drogues purgatives. Au moment où le -sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait devant lui, l'animal se -mit à faire des contorsions épouvantables, et, s'élançant sur les -poutres qui soutenaient le toit, il inonda toute l'assemblée de ses -malédictions. Le sultan lui-même ne fut pas épargné. A cette marque de -la colère du dieu, tout fuit épouvanté. Nous avions bien de la peine à -retenir nos rires; mais le grand-prêtre se tira d'affaire mieux que nous -ne l'avions espéré: il sut persuader au peuple et au sultan qu'il -fallait apaiser la colère du dieu par des présents, et ce fut lui qui -eut tout le profit de mon invention. - -Les habitants de Borneo sont très simples, et ce pays serait d'une -conquête facile, car ils ont un grand respect pour les blancs, qu'ils -regardent comme une race supérieure. Ils disent que, quand le grand -singe eut créé le premier homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses -trois enfants pénétrèrent dans le jardin du grand singe pour y voler des -bananes. Celui-ci les ayant poursuivis avec un bâton, l'aîné se réfugia -dans la maison: c'est pour cela qu'il a conservé la fraîcheur de son -teint. Le second grimpa sur le toit, où il fut brûlé par le soleil: il -est le père des races basanées. Le troisième se réfugia dans le four -encore chaud: c'est pour cela que les nègres sont noirs et ont les -cheveux crépus. - -Une autre particularité des habitants de Borneo, c'est qu'ils traitent -très mal leurs femmes et les méprisent. Ils répugnent même à épouser des -filles vierges; quand un jeune époux trouve sa fiancée dans cet état, il -dit que c'est une preuve que personne n'en a voulu, et quelquefois même -il la répudie. Si les RR. PP. franciscains avaient une mission dans -cette île, ils auraient bientôt rétabli la paix dans les familles. - - - - -CHAPITRE IV. - -L'auteur se fait corsaire. - - -Un jour que je me promenais avec mes deux compagnons à quelque distance -de la ville, nous aperçûmes une jonque chinoise qui s'approchait de la -rive. Ceux qui la montaient descendirent à terre et s'assirent -tranquillement sur l'herbe pour prendre leur repas. Nous vîmes que -c'était une occasion que Dieu et sa sainte mère nous envoyaient; comme -nous ne possédions autre chose que les habits que nous avions sur le -corps, nos malles furent bientôt faites. Nous nous glissâmes derrière -les buissons jusqu'à la planche que les Chinois avaient mise pour -descendre à terre. Nous montâmes à bord, coupâmes les câbles, et un vent -favorable nous éloigna de Borneo. Nous laissâmes les pauvres Chinois, -qui jetaient des cris de désespérés, profiter des faveurs du grand -singe. - -Au bout de quelques jours, nous aperçûmes un navire portugais à l'ancre -dans une petite baie. Nous nous hâtâmes de nous diriger de ce côté, et -bientôt nous fûmes au milieu de nos compatriotes. Ils étaient commandés -par Don Juan Botelho, gentilhomme portugais, qui, se croyant lésé par le -nouveau gouverneur que le roi Philippe II avait envoyé à Goa, s'était -décidé à exploiter la mer pour son compte. Il m'avait connu lors de -l'expédition d'Afrique, et m'offrit d'être un de ses officiers. Je me -hâtai d'accepter, car je m'étais aperçu que le commerce n'était pas mon -fait: puisqu'il ne fallait compter que sur la fortune pour vivre, -j'aimais mieux la chercher l'épée à la main que derrière un comptoir. - -Botelho avait à son bord soixante Portugais et près de deux cents -Malais, ce qui lui permettait de tenter de grandes entreprises; mais il -manquait de vivres. Nous abordâmes donc quelques jours après à un port -nommé Toubasoy, pour tâcher d'acheter des bestiaux. Le chef se montra -très disposé à nous en vendre; il fit conduire sur le bord de la mer un -troupeau de buffles, et s'éloigna après en avoir reçu le prix. Au moment -où nous allions les embarquer, nous entendîmes le son d'une espèce de -conque marine, et au même moment tous les buffles se précipitèrent comme -des furieux dans l'intérieur du pays, sans qu'il fût possible de les -arrêter. Ce rusé personnage les avait accoutumés à venir au son de cette -conque recevoir une distribution de sel, de sorte qu'après avoir vendu -et livré son troupeau aux navigateurs, il trouvait moyen de le ravoir. -Ce commerce ne laissait pas d'être avantageux, mais nous résolûmes d'y -mettre un terme et de ne pas être ses dupes. - -Nous feignîmes de mettre à la voile; mais, au milieu de la nuit, au -moment où il nous croyait bien loin, son village, cerné par nous, fut -attaqué de tous les côtés. Nous y mîmes le feu en lançant dans les toits -de paille des dards entourés de mèches allumées. Tout ce qui chercha à -s'échapper tomba sous nos coups. Le pillage fut peu de chose, mais nous -eûmes le plaisir de la vengeance. Quant au chef, qui tomba vivant entre -nos mains, voici le châtiment que nous lui infligeâmes. Après l'avoir -attaché à un poteau, nous tressâmes avec du coton ses longues moustaches -et la houpe de cheveux qu'il avait au sommet de la tête; puis, après -avoir enduit le tout d'un mélange de cire et de goudron, nous les -allumâmes, de sorte qu'il avait l'air d'un candélabre à trois branches. -Quand nous eûmes assez ri de la triste figure qu'il faisait, on jeta sur -lui quelques brassées de roseaux, et bientôt le tout fut consumé. - -Nous allâmes ensuite jeter l'ancre près de l'île Haynan, et nous prîmes -quelques jonques chargées de riz et d'autres provisions, qui nous furent -d'un grand secours. Nous eûmes soin de jeter à la mer ceux qui les -montaient, pour qu'ils n'allassent pas jeter l'alarme dans le pays. -C'est une bonne précaution. Plus d'une entreprise a échoué faute de -l'avoir observée, et notre négligence fit manquer notre attaque contre -l'île de Fan-si, comme on verra plus loin. - -Au bout de quelques jours, nous vîmes arriver quatre barques peintes et -dorées qui naviguaient au son des instruments: c'était la fille du -gouverneur d'Haynan; elle allait au devant d'un jeune seigneur du pays -qui devait l'épouser le jour même. Nous la laissâmes s'approcher, et -quand les barques furent à portée de mousquet nous leur criâmes de se -rendre. Il n'y avait pas moyen de faire autrement, Botelho prit pour lui -la mariée, et nous distribua les jeunes filles qui l'accompagnaient. Il -retint pour la manoeuvre vingt Chinois des plus robustes, et mit le -reste en liberté. Le lendemain, nous rencontrâmes la flottille du marié, -qui s'avançait toute pavoisée de bannières de soie; nous l'arrêtâmes -également, et pour le dédommager de la perte des présents de noce, que -nous gardâmes, nous lui rendîmes sa fiancée et ses compagnes, en lui -assurant que nous les avions toujours respectées, ce qu'elles ne -manquèrent pas de confirmer, de sorte qu'il partit enchanté de notre -générosité. Botelho, qui n'était pas cruel, crut pouvoir lui donner la -vie, parce que nous allions quitter ces parages. - - - - -CHAPITRE V. - -Expédition contre Fan-si. - - -Après avoir navigué pendant plusieurs jours le long de la côte, nous -aperçûmes une ville considérable. Le patron d'une petite barque que nous -arrêtâmes nous dit qu'elle se nommait Han-Tong et qu'on y tenait dans ce -moment une foire importante. Nous ne pouvions trouver une meilleure -occasion pour nous défaire de notre butin: aussi Botelho nous fit-il -réciter les litanies de la Vierge et dire notre chapelet pour remercier -le Ciel, qui nous protégeait si visiblement. Nous nous hâtâmes de nous -défaire de nos marchandises, pour lesquelles on nous remit plus de -50,000 taels en lingots d'argent; puis, nous apercevant que nous -commencions à exciter les soupçons des autorités, nous remîmes à la -voile. - -Quelques jours après, nous rencontrâmes un corsaire chinois, nommé -Yam-ti. Ce corsaire avait habituellement des rapports avec les -Portugais, il nous proposa d'associer notre fortune à la sienne pour -entreprendre une expédition contre l'île de Fan-si. Il nous assura que -cette île, située à peu de distance de la côte, n'était occupée que par -un temple desservi par quelques bonzes, et qui renfermait les tombeaux -des anciens rois de la Chine: ils étaient, disait-il, couverts de lames -d'or et remplis d'immenses richesses. Botelho ne se fit pas faire deux -fois une pareille offre, et nous naviguâmes de conserve en nous -dirigeant vers le nord. - -Après une longue attente, nous aperçûmes l'île que nous cherchions. Elle -est fort petite et entourée d'un mur de terrasse. De distance en -distance s'élèvent des idoles en cuivre, de la forme la plus grotesque; -elles tiennent dans leurs mains des chaînes du même métal qui les -réunissent les unes aux autres, de sorte qu'elles forment une espèce de -guirlande autour de l'île. Derrière ces idoles, nous vîmes briller au -soleil les pointes dorées des temples et des pagodes, dont les murs -étaient revêtus de porcelaines de diverses couleurs. - -Botelho descendit dans la chaloupe avec moi et trente soldats bien -armés. Nous arrivâmes bientôt au pied d'un escalier de marbre rouge, qui -conduisait au sommet de la terrasse; nous le montâmes, et nous nous -trouvâmes dans un bois d'orangers fort épais. Persuadés, par le silence -qui régnait autour de nous, que Yam-ti nous avait dit la vérité en nous -assurant que l'île n'était gardée que par quelques bonzes, et que sa -réputation de sainteté faisait toute sa défense, nous nous avançâmes, et -nous trouvâmes bientôt une espèce d'ermitage peint et doré, dans lequel -se trouvait un vieillard à barbe blanche, si âgé qu'il pouvait à peine -se traîner. Il était vêtu d'une longue robe de damas jaune, et coiffé -d'une espèce de mitre. Il fut si effrayé en voyant entrer une troupe de -gens armés, qu'il tomba presque sans connaissance. On parvint à le -rassurer, et les réponses qu'on en obtint convainquirent Botelho que -l'île renfermait d'immenses richesses et qu'elle était presque déserte. -Satisfait de ces renseignements, et voyant la nuit s'approcher, il -retourna à bord pour faire commencer le pillage au point du jour; mais -il commit la faute énorme de ne pas tuer le vieil ermite, ou du moins de -ne pas l'emmener avec lui. - -Les heureuses nouvelles apportées par notre chef ne tardèrent pas à se -répandre à notre bord, et l'espérance du butin que nous devions faire le -lendemain nous empêchait de fermer l'oeil. Tout d'un coup notre -attention fut attirée par un bruit effroyable de cloches et de gongs. -L'île entière paraissait illuminée par des feux que l'on avait allumés -de tous les côtés. Sans nul doute nous étions découverts. Le vieil -ermite, que nous avions eu la faiblesse d'épargner, avait sans doute -trouvé assez de force pour se traîner à la maison principale des bonzes -et donner l'alarme. Bientôt les gongs retentirent et les feux brillèrent -également tout le long de la côte: il n'était pas douteux qu'au point du -jour nous serions attaqués. La quantité immense des feux que nous -apercevions nous faisait assez connaître que nous aurions affaire à une -population très considérable. Notre seule ressource était donc de lever -l'ancre au plus vite. Nous partîmes en rugissant de colère et en nous -arrachant la barbe d'avoir manqué une si belle occasion de nous -enrichir, sans coup férir, pour le reste de nos jours. J'observai que, -dans notre ardeur du pillage nous avions eu le tort de ne pas promettre -la dîme du butin à un saint qui nous aurait protégés, et c'est sans -doute à cause de cela que le démon protecteur de ces païens prévalut -contre nous. - - - - -CHAPITRE VI. - -L'auteur devient prisonnier des Tartares. - - -Un malheur ne vient jamais sans l'autre, et l'expérience nous le prouva, -car à peine étions-nous éloignés d'une vingtaine de lieues de l'île de -Fan-si, que nous fûmes assaillis par une violente tempête, qu'on appelle -dans ce pays un typhon. Notre navire ne put y résister long-temps, -quoique pour l'alléger nous eussions lancé à la mer nos canons et -presque toutes nos richesses; il fut jeté sur un rocher et mis en pièces -en peu d'instants par la violence des vagues. Sept d'entre nous -échappèrent seuls au naufrage qui engloutit tous nos compagnons. Nous -trouvâmes sur le sable le corps de Botelho, auquel nous creusâmes une -fosse avec nos mains. Après l'avoir enterré de notre mieux, nous -plaçâmes sur sa tombe une petite croix de bois. - -Nous marchâmes pendant toute la journée, et vers le soir nous arrivâmes -à un petit village habité par des pêcheurs chinois. Ils nous donnèrent -un peu de riz et nous assurèrent qu'à quelque distance dans l'intérieur -se trouvait une grande ville appelée Quam-ti. Nous nous y rendîmes, et -les Chinois nous y laissèrent assez tranquilles, mais sans nous faire la -moindre charité; nous étions réduits pour subsister à aller chercher du -bois dans une forêt voisine. Un jour j'aperçus à la porte d'une maison -un vieillard qui me fit signe d'entrer. Je me défiais de lui, quand, -tirant de sa poitrine une petite croix d'argent, il me la fit apercevoir -à travers ses doigts. Je me jetai aussitôt entre ses bras, joyeux de -reconnaître un chrétien; il m'étonna bien davantage en m'adressant la -parole en langue portugaise. Cet homme me raconta qu'il avait fait -naufrage sur cette côte bien des années auparavant, et s'était marié -dans cette ville, où il jouissait d'une honnête aisance; mais depuis -cette époque c'était la première fois qu'il avait la joie de voir un -compatriote et un chrétien. - -Moscoso, c'était son nom, nous combla de bienfaits, mes compagnons et -moi, et s'occupa activement de nous trouver de l'emploi. Quant à moi, je -m'avisai de dire que j'étais médecin, et, appliquant aux Chinois -quelques remèdes de vétérinaire que j'avais appris lorsque je servais -dans la cavalerie allemande, j'étais en passe de faire une jolie -fortune, quand tout d'un coup la terreur se répandit dans la ville. On -apprit qu'un corps de cinquante mille cavaliers tartares avait franchi -la grande muraille, et qu'après avoir défait l'armée chinoise il se -dirigeait sur Quam-ti. - -En effet, au bout de quelques jours nous aperçûmes dans la plaine les -bannières tartares, écartelées de vert et de blanc. Le gouverneur de la -ville, suivi des principaux habitants, alla se jeter aux pieds du -général tartare, en le suppliant de recevoir la ville à merci. Celui-ci, -sentant le besoin de faire reposer son armée, y consentit assez -gracieusement. - -Le lendemain, les Tartares ouvrirent une espèce de marché, et vendirent -à vil prix tout ce qu'ils avaient pillé sur leur route. Ils avaient -enfermé dans des sacs toutes les femmes dont ils avaient pu s'emparer, -et, pour s'assurer le débit de toute leur marchandise, ils ne -permettaient pas de regarder dans le sac, qu'ils vendaient sur le pied -d'un quart d'écu. Je voulus prendre part à cette espèce de loterie; -j'achetai un sac, et, l'ayant ouvert à mon arrivée chez moi, je fus -stupéfait d'en voir sortir une vieille femme toute décrépite. J'allais -dans ma colère jeter mon acquisition dans la rivière, quand cette femme -me raconta qu'elle appartenait à une des principales familles de -Quam-ti, et me pria de la conduire chez un riche marchand: sur son -ordre, il n'hésita pas à me compter mille taels. Ravi de cette aubaine, -je voulus tenter de nouveau la fortune; j'allai acheter une quantité de -sacs, que je fis charger sur une charrette. Mais, en déballant mon -emplette, je ne trouvai que des paysannes, dont cinq ou six seulement -étaient passables. Je gardai seulement ces dernières; mais, comme elles -se disputaient toute la journée, je finis par les mettre à la porte à -coups de fouet. - -Au bout de quelques jours, le général tartare, nommé Natim-Khan, ayant -appris qu'il y avait dans la ville des étrangers venus d'un pays très -éloigné, me fit appeler, et m'adressa beaucoup de questions sur le -Portugal. Je lui répondis de manière à ne pas exciter sa méfiance, mais -cependant de manière à lui donner une haute idée de mon pays. Aussi me -traita-t-il avec une faveur qui fut encore augmentée quand je lui eus -rendu un signalé service, dont il sera question au chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE VII. - -Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan. - - -Les Tartares avaient remporté plusieurs grandes victoires sur les -Chinois, et conquis déjà la moitié du pays. L'empereur avait levé une -nouvelle armée, et s'avançait contre eux à marches forcées. Natim-Khan -ne laissait pas d'être inquiet; ce n'était pas qu'il ne méprisât avec -raison les troupes du céleste empire: elles étaient hors d'état de lui -résister, mais il redoutait les éléphants, dont les Chinois avaient un -grand nombre, parce que les chevaux craignent ces animaux, qui mettent -facilement en déroute la cavalerie tartare. - -Natim-Khan me demanda si je ne connaissais pas quelque moyen d'effrayer -les éléphants, et voici ce qu'il fit d'après mon conseil. L'armée -chinoise s'avançait contre nous au nombre de cent mille combattants, -précédée de cent vingt éléphants rangés sur une seule ligne. Natim-Khan -fit charger deux cents chameaux de fagots de paille et autres matières -combustibles; il les fit enduire de goudron depuis la tête jusqu'aux -pieds; puis, après y avoir mis le feu, il les lança contre les -éléphants. Ceux-ci, effrayés de cet incendie mobile, firent volte face, -et, sans que leurs conducteurs pussent les arrêter, ils foulèrent sous -leurs pieds l'infanterie chinoise. Natim-Khan la fit alors charger par -ses Tartares, et en peu d'instants il fut maître du champ de bataille. - -Après cette victoire, les Tartares marchèrent sur Nankin, et s'en -emparèrent. Ce qu'on remarque de plus curieux dans cette ville, c'est -une tour de la hauteur des clochers d'Europe les plus élevés, toute -couverte en porcelaine. On y a suspendu une multitude de clochettes -dorées, dont le son produit une espèce de carillon quand elles sont -agitées par le vent. Cette ville renfermait alors plus de cinq cent -mille habitants, et passait pour la plus commerçante de la Chine. - -Je ne fus pas moins utile à Natim-Khan lors de la prise d'un château -fort près de Nankin, où l'élite des troupes chinoises s'était retirée. -Je fis remplir un chariot de sacs de noix, et je m'avançai déguisé en -paysan chinois, suivi de plusieurs autres chariots dans lesquels étaient -cachés des soldats tartares. En arrivant à la porte, j'eus soin, en -arrêtant mon chariot pour que les Chinois pussent le visiter, de le -placer dans la porte de manière à ce qu'on ne pût la fermer. Pendant la -visite, je déliai un des sacs, de sorte que les noix se répandirent de -tous les côtés. Les Chinois se précipitent pour les ramasser; les -Tartares alors s'élancent hors des chariots le sabre à la main, et font -main basse sur eux. Une fois maîtres de cette porte, nous donnâmes -entrée à un corps de Tartares, qui attendait le résultat à peu de -distance. Les Chinois se comportèrent bravement dans cette occasion; ils -se firent tous tuer. - -Natim-Khan fut très satisfait de ce succès. Il me fit promener dans les -rues de Nankin monté sur un cheval blanc et revêtu d'une pelisse -d'honneur, et me donna le quart du butin qui fut fait dans la -forteresse. Je me trouvai donc riche de 10,000 onces d'or et de 50,000 -d'argent. Désireux de retourner en Espagne, où je pouvais vivre avec -cette fortune à l'égal des plus grands seigneurs, je demandai et -j'obtins mon congé, quoique Natim-Khan fît tous ses efforts pour me -retenir. Il m'offrit même de me créer mandarin de la première classe; -peut-être aurais-je accepté s'il y avait eu des prêtres catholiques à sa -cour. Mais comment rester dans un pays où je ne pouvais ni entendre la -messe, ni me confesser à l'heure de la mort? - -Parmi les ambassadeurs des rois vassaux de la Chine qui étaient venus à -la cour de Natim-Khan l'assurer de la soumission de leur maître, se -trouvait un envoyé du roi du Tonquin. Comme mon intention était de -gagner Malacca, j'obtins de Natim-Khan un ordre pour cet envoyé de me -conduire à la cour du roi son maître, et de protéger le reste de mon -voyage. Quand je pris congé de lui, il m'embrassa les larmes aux yeux, -et m'appela son ami; il me donna encore tant d'étoffes et d'objets -précieux, que je pus en charger plusieurs chameaux. - - - - -CHAPITRE VIII. - -Séjour de l'auteur au Tonquin. - - -Le voyage fut long, mais sans incidents remarquables. Le roi du Tonquin, -aussitôt qu'il eut appris de son ambassadeur que j'étais un des amis de -Natim-Khan, me fit la réception la plus brillante. Il vint au devant de -moi à deux lieues de la ville, monté sur un éléphant richement -caparaçonné, et m'y fit asseoir à côté de lui. A droite et à gauche -s'avançait sur deux files une garde formée des plus belles femmes du -pays, revêtues d'armures dorées, et portant des couronnes de plumes -d'autruche; en tête marchaient des joueurs d'instruments, précédés de -crieurs qui répétaient: Honneur et gloire à l'ami du grand Natim-Khan, -le vainqueur du grand dragon de la Chine. - -A mon arrivée, le roi me donna un palais avec de nombreux esclaves pour -me servir; ses éléphants, ses chevaux, tout était à mes ordres, et trois -fois par jour on me servait un festin somptueux. Tantôt le roi me menait -à de grandes chasses, tantôt on exécutait devant moi des danses et des -comédies. Je me plaisais tellement dans ce contraste avec la vie -misérable que j'avais toujours menée, que je commençais à oublier -l'Espagne. Mais ma sainte patronne veillait sur moi, et le châtiment du -ciel ne se fit pas attendre. - -Un matin, les gardes du roi entrèrent dans mon palais et me traînèrent -devant lui chargé de chaînes. Il venait d'apprendre que les Chinois -s'étaient révoltés, et qu'après avoir tué Natim-Khan ils avaient mis son -armée en déroute. Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus qu'un -chien de Tartare, et son ami qu'un misérable espion. Le roi, après -m'avoir accablé d'injures, me fit attacher à un poteau où l'on m'exposa -aux mouches après m'avoir frotté de miel. J'avais déjà subi ce supplice -pendant plus d'une heure et j'étais sur le point d'y succomber, quand on -vint me détacher pour me jeter dans un cachot. - -La nuit, une vieille esclave vint me trouver et me dit que le roi -m'avait accordé la vie sur les instances d'une de ses parentes. Elle -ajouta que Soleil-de-Beauté, c'est ainsi qu'elle la nommait, m'avait -aperçu à travers une jalousie, et était devenue éprise de ma personne; -elle prétendait avoir des droits à la couronne, et m'offrait de -m'épouser si je voulais la conduire à la cour du roi d'Arracan, son -oncle, qui lui avait promis de les faire valoir. Le bruit des exploits -des Portugais dans l'Inde était arrivé jusqu'à ses oreilles, et elle ne -doutait pas de la victoire si je voulais me mettre à la tête de son -armée. - -L'homme qui se noie ne choisit pas la branche à laquelle il s'accroche. -On peut donc se figurer si j'hésitai à accepter cette proposition. Le -lendemain, au milieu de la nuit, la même esclave, qui avait sans doute -gagné les gardes, me conduisit vers une petite barque couverte dans -laquelle m'attendait ma future épouse. Dès que j'y fus entré la barque -s'éloigna à force de rames. Je me précipitai aux pieds de la princesse -et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance, qu'elle -accueillit assez bien. Quand le jour fut venu, je la suppliai de rendre -mon bonheur complet en ôtant son voile. Elle y consentit après avoir -fait quelques façons, et je découvris, à mon grand étonnement, que -Soleil-de-Beauté était une petite vieille de soixante et dix ans, fort -peu ragoûtante. Bien qu'elle m'eût sauvé la vie, je ne savais si je -devais être satisfait de mon marché. - -Heureusement ses droits à la couronne du Tonquin étaient plus clairs que -ses yeux. Quand nous fûmes arrivés à Arracan, le roi se montra très -disposé à les soutenir, mais à son profit. Il l'épousa en grande pompe, -la relégua dans le vieux sérail, et déclara la guerre au roi du Tonquin -pour faire valoir les droits de sa nouvelle épouse. Quant à moi, il -voulait d'abord me faire empaler comme criminel de lèse-majesté, mais -enfin il céda aux prières de Soleil-de-Beauté, qui lui jura que je -l'avais toujours respectée. Cela était parfaitement vrai, et je n'avais -pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne pour conserver ma chasteté -dans cette occasion. Le roi me fit donc donner quelques écus, en -m'ordonnant de sortir sur-le-champ de ses états et de n'y jamais -rentrer. J'acceptai avec reconnaissance, et je me mis en marche en -compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait au Pégu, et qui pour un écu -consentit à me servir de guide. - - - - -CHAPITRE IX. - -Guerre pour un éléphant blanc. - - -Nous marchâmes pendant plusieurs semaines à travers d'immenses forêts de -bambous, dans lesquelles l'on ne rencontre que de rares villages; peu à -peu le pays devint plus peuplé, et enfin nous approchâmes de Pégu, dont -les environs sont très riches et très bien cultivés. Le roi, qui avait -déjà eu quelques rapports avec les Portugais, me reçut avec -bienveillance et m'offrit de l'emploi dans une armée qu'il levait pour -repousser les attaques du roi de Siam. - -Le sujet de cette guerre était un éléphant blanc que possédait le roi du -Pégu, et qui était adoré comme un dieu; il était dans une magnifique -écurie ornée d'ivoire et de porcelaine; on lui donnait à boire dans des -seaux d'argent, et ceux qui le servaient lui présentaient sa nourriture -à genoux, dans des plats d'or. La possession d'un animal de cette espèce -était considérée comme d'autant plus précieuse, qu'elle donnait au -prince qui en jouissait une espèce de suprématie sur les rois voisins. -C'était pour cela que le roi de Siam mettait tant d'importance à -l'enlever à celui du Pégu, beaucoup moins puissant que lui. - -Il le lui avait donc fait demander par un ambassadeur. Celui-ci se -distingua par un trait que je veux citer ici. Quand il entra dans la -salle d'audience, il s'aperçut qu'on n'avait pas préparé de siége pour -lui; sur un signe qu'il fit, un de ses esclaves se courba en avant en -s'appuyant sur les mains. Il s'assit tranquillement et prononça son -discours, dans lequel il menaçait le roi du Pégu de la vengeance de son -maître s'il ne consentait à lui céder l'éléphant blanc; mais ce dernier, -comptant sur la protection du dieu, le refusa sèchement. L'ambassadeur -se retira, et, comme on lui faisait observer qu'il laissait son esclave -au palais, il répondit avec hauteur: Les ambassadeurs du roi mon maître -n'ont pas l'habitude d'emporter leur siége. - -Malgré tous ses efforts, le roi du Pégu n'avait pu réunir qu'une armée -beaucoup moins nombreuse que celle de son ennemi; sa défaite était donc -imminente sans un expédient que je lui suggérai. Il fit apporter dans -son camp une immense quantité d'une espèce d'eau-de-vie fabriquée avec -du riz; puis, à la première attaque des Siamois, il fit semblant de -s'enfuir dans une déroute complète. Les Siamois se mirent aussitôt à -piller son camp et à s'enivrer: c'était ce que j'avais prévu. Quand ils -furent bien remplis d'eau-de-vie, nous les attaquâmes de nouveau et nous -en fîmes une horrible boucherie; le roi de Siam lui-même fut fait -prisonnier, et le roi de Pégu le condamna à nettoyer les ordures de -l'éléphant blanc dont il avait voulu s'emparer. Ce malheureux roi -n'avait pour vivre que le petit commerce qu'il faisait en vendant ces -ordures aux dévots de la classe du peuple, qui les considéraient comme -des reliques. - -Je ne veux point passer sous silence un usage singulier des habitants du -Pégu. Quand il y a plusieurs frères dans une famille, ils n'épousent -qu'une seule et même femme. Tous les soirs chacun passe son dard à -travers les fentes d'une natte qui forme les parois de la chambre; -l'épouse commune en saisit un au hasard, et c'est son propriétaire qui a -le droit de passer la nuit avec elle. Quand il y a plusieurs soeurs, -elles n'épousent aussi qu'un seul mari; mais alors celui-ci a le droit -de les prêter à ses amis, pourvu que ce soit gratuitement; si on peut -lui prouver qu'il a reçu de l'argent pour cela, il est vendu, ainsi que -ses femmes, au profit du roi. Il règne parmi eux une grande liberté de -moeurs: aussi ce ne sont pas les enfants du roi qui héritent de la -couronne, mais ses neveux, fils de ses soeurs; les Péguans disent que -c'est la seule manière d'être certain que leur roi est bien réellement -du sang royal. Cette idée ne me paraît pas mauvaise, et je ne sais si on -ne ferait pas bien, en Espagne, de l'appliquer aux majorats de la -grandesse: nous verrions moins de gentilshommes dégénérés. - -Outre l'éléphant blanc, les Péguans adorent une idole qu'ils nomment -Sommonocodon, et croient qu'elle accorde la fécondité aux femmes qui -passent la nuit dans son temple. Je ne crois pas que le démon puisse -faire de miracles, mais je dois avouer que pendant mon séjour dans ce -pays j'ai vu souvent ce moyen réussir, surtout quand la femme était -jolie, et le talapoint du temple jeune et vigoureux. Je regarde -cependant cela comme une superstition: il n'appartient qu'aux saints de -bénir le mariage de celles qui vont dévotement en pèlerinage à leur -chapelle. - - - - -CHAPITRE X. - -Naufrage de l'auteur aux Maldives. - - -Il y avait déjà près de dix ans que j'étais aux Indes; je devais espérer -que l'affaire du marquis del Valle serait oubliée; mes cheveux -commençaient à blanchir, et j'éprouvais un pressant désir de revoir ma -patrie. Je pris donc congé du roi du Pégu, qui me combla de bienfaits, -et je m'embarquai à bord d'un vaisseau commandé par Diego Veloso, pour -retourner à Goa. Nous abordâmes d'abord à Trinquemale, dans l'île de -Ceylan, pour y prendre des rafraîchissements. Un juif vint à bord nous -offrir ses services; il nous présenta une lettre de recommandation ainsi -conçue: «Ce juif nous a livrés au roi de Ceylan; je prie mes -compatriotes de me venger. Signé A. Barbosa.» Comme ces paroles étaient -en portugais, il ne les comprenait pas, et les regardait comme un -excellent certificat. Nous résolûmes de venger nos compatriotes, et -quand nous eûmes embarqué tout ce dont nous avions besoin, nous levâmes -l'ancre, emmenant le juif avec nous. Connaissant le goût de sa nation -pour le lard, nous le piquâmes comme une poularde et nous le lançâmes à -la mer dans un tonneau vide, pour lui laisser la chance d'être jeté sur -la côte et d'apprendre aux naturels comment se vengent les Portugais. - -Quelques jours après, une fumée épaisse commença à se répandre dans le -navire, et bientôt nous ne pûmes douter que le feu ne fût dans la cale. -Le danger était d'autant plus grand que nous avions à bord plus de cinq -cents barils d'eau-de-vie de dattes; aussi tous nos efforts pour arrêter -l'incendie étaient inutiles. Il ne fallut songer qu'à nous jeter dans -les embarcations; à peine étions-nous à mille pas du vaisseau, qu'il -éclata comme une bombe, en lançant des jets de flammes de tous les -côtés, et bientôt la mer fut couverte de ses débris. Veloso, supposant -avec raison que nous n'étions pas éloignés des îles Maldives, fit -gouverner à l'ouest, et nous y débarquâmes le troisième jour, après -avoir horriblement souffert de la soif et de la chaleur. - -A peine avions-nous touché la terre que nous fûmes entourés par les -habitants, armés de zagayes; ils nous enlevèrent le peu que nous avions -sauvé, et nous poussèrent vers leur village. Après nous avoir partagés -comme un vil troupeau, ils nous employèrent aux travaux les plus rudes -et les plus dégoûtants, et nous épargnèrent si peu les coups, qu'ils -m'ont bien rendu avec usure tous ceux que j'ai distribués dans ma vie. - -Les nobles des Maldives, bien qu'ils aillent presque nus et qu'ils ne -vivent que de poissons et de fruits, sont plus fiers de leur noblesse -que les premiers grands d'Espagne. Voici comment ils la confèrent: Le -récipiendaire est attaché à un poteau, et pendant trois jours on lui -fait souffrir tous les maux imaginables. Il reçoit des soufflets et des -coups de pieds; on lui crache à la figure, on lui jette des poignées de -fourmis et d'insectes venimeux, enfin on ne lui laisse de repos ni jour -ni nuit; seulement il n'est pas permis de faire couler son sang. S'il -succombe dans cette épreuve, il est noté d'infamie et n'a guère d'autre -ressource que de se suicider. S'il résiste, au contraire, on le porte -plutôt qu'on ne l'amène aux pieds du roi. Celui-ci l'inonde d'une -liqueur qu'il est inutile de nommer, et le voilà aussi noble que s'il -descendait du roi Rodrigue. - -Je m'acquis quelque faveur auprès du roi en découvrant celui qui lui -avait volé une bague à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne pouvait -retrouver. Je fis rassembler tous ses esclaves, et, après avoir fait une -foule de simagrées qu'ils prirent pour des opérations magiques, je leur -annonçai que j'apercevais une plume de perroquet sur le nez du voleur. -Celui-ci y porta la main pour voir si j'avais dit vrai, et je n'eus pas -de peine à le désigner. Il voulut nier, mais une volée de coups de bâton -l'eut bientôt ramené à la sincérité. Cette aventure m'attira la -réputation d'un grand devin, et me fit dispenser de tout travail -pénible. J'obtins même du roi de faire avertir à Caranganore quelques -marchands portugais qui s'y trouvaient, et ceux-ci furent assez généreux -pour avancer la petite somme qu'on réclamait pour notre rançon, et pour -nous conduire à Goa sans rien exiger pour notre passage. - - - - -CHAPITRE XI. - -Voyage de l'auteur à Bantam. - - -Je rentrai donc à Goa aussi pauvre que j'en étais parti. Pour tâcher de -relever ma fortune, j'acceptai les offres d'une compagnie de marchands, -qui me chargèrent d'aller vendre une cargaison à Achem pour leur -rapporter du poivre. Nous nous arrêtâmes quelque temps dans une petite -île nommée Talinkan, pour réparer quelques avaries que nous avions -éprouvées; elle fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous -entrâmes chez le souverain de cette petite île, nous fûmes très étonnés -de voir tous les assistants se retourner, relever leurs jaquettes, et -nous présenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire en compagnie. Nous -crûmes d'abord que c'était une insulte préméditée; mais notre interprète -nous expliqua que c'était au contraire la plus grande marque de -politesse qu'ils pussent nous donner; par là ils se déclaraient nos -esclaves et se montraient prêts à recevoir une fustigation. Nous nous -empressâmes de leur rendre leurs civilités, et après nous être ainsi -regardés sans nous voir pendant quelque temps, nous traitâmes de l'achat -des vivres dont nous avions besoin; après quoi nous prîmes congé d'eux -en répétant la même cérémonie. - -Nous étions depuis peu de jours à Achem quand une flotte hollandaise -parut devant cette ville, pour réclamer un vaisseau de cette nation qui -avait été saisi l'année précédente. Le roi demanda notre secours, que -nous lui accordâmes d'autant plus volontiers que les Hollandais -commençaient à nous disputer le commerce des Indes. Ceux-ci, de leur -côté, firent alliance avec les sultans du Palembang, de Bencoulen et -d'autres rois de Sumatra, jaloux de voir que tout le commerce de l'île -avec les Européens se concentrait à Achem. Le siége de cette ville dura -deux mois, et l'on combattit des deux côtés avec un égal acharnement. -Enfin le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la plus grande partie de -ses troupes et qu'il ne pouvait résister plus long-temps, ordonna de -mettre dans les canons tout ce qu'il possédait d'or et d'argent et de -bijoux, et fit faire une dernière décharge sur l'ennemi; il se renferma -ensuite dans son palais, auquel il mit le feu après avoir poignardé ses -femmes et ses enfants. Toute la population fut massacrée; les indigènes -ouvraient l'estomac à leurs prisonniers pour voir s'ils n'avaient pas -avalé des perles ou des diamants, et il y en eut qui trouvèrent de cette -manière des richesses considérables. Quant au petit nombre de Portugais -qui avaient survécu, les Hollandais consentirent à les recevoir à -quartier, mais à condition de les déposer dans les ports de l'Inde qui -leur conviendraient. - -Les Hollandais, après m'avoir long-temps promené sans me permettre de -sortir du vaisseau, me débarquèrent à Balassore; le capitaine eut même -la charité de me donner dix roupies, avec lesquelles je gagnai Benarès, -où j'arrivai absolument sans ressources. Ma misère était telle que je -fus forcé de me louer à un riche Banian qui avait fondé une espèce -d'hôpital pour les puces, les punaises et autres insectes. Les Banians -croient à la transmigration des âmes, et se font un point de religion -non seulement de ne rien manger de ce qui a eu vie, mais d'assister les -animaux comme leurs frères. Ce Banian me donnait donc une roupie par -jour pour me laisser sucer le sang par ces insectes. Quel métier pour un -gentilhomme! c'était un vrai martyre, et, comme je ne le souffrais pas -pour la foi, il ne me comptait pas pour le paradis. - -Au bout de quelque temps mon sort s'améliora. J'avais raccommodé tant -bien que mal un vieux mousquet de fabrique européenne, et, comme -personne dans la ville n'était en état d'en faire autant, j'abandonnai -mon état de restaurateur des puces et des punaises pour prendre celui -d'armurier. Cela me procura la connaissance d'un des principaux -officiers du Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner à Delhi. -J'acceptai d'autant plus volontiers que cela me rapprochait des états -européens. - - - - -CHAPITRE XII. - -Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol. - - -Achar-Khan, qui régnait alors à Delhi, avait conquis presque toute -l'Inde septentrionale. Rien de ce que j'avais vu jusque alors ne pouvait -donner une idée de la magnificence de sa cour. Son trône était d'or -massif et couvert de pierres précieuses; le dais qui le couvrait était -supporté par quatre colonnes d'argent, autour desquelles s'enroulait une -vigne d'or émaillée, dont les feuilles étaient formées par des émeraudes -et les grappes par des rubis. Il ne sortait jamais qu'avec une suite de -cent éléphants, couverts de housses de soie cramoisie brodée d'or, et de -deux mille gardes, dont les casques et les cuirasses étaient d'argent -doré. On prétend que son armée s'élève à plus de deux cent mille hommes. - -Les Mogols sont mahométans, mais les habitants des pays qu'ils ont -conquis sont presque tous païens; ils les traitent avec la plus grande -dureté, et les font mettre à mort sous le plus léger prétexte. Pendant -que j'étais à Benarès, le cheval du gouverneur s'abattit; on le releva -couvert de contusions. Il fit proclamer aussitôt que son médecin lui -avait ordonné des cataplasmes de pièces d'or, et exigea pour cet usage -mille sequins par jour, que la ville fut obligée de lui compter. Quand -les officiers mogols voyagent, non seulement ils se font fournir gratis -toutes les provisions dont ils ont besoin pour eux et pour leurs -chevaux, mais encore ils exigent le paiement d'une certaine somme pour -avoir usé leurs dents à les mâcher. - -Ce peuple est généralement très propre, et ne comprend pas la saleté -sainte que quelques uns de nos religieux observent sur leur personne. -Deux pères capucins étaient venus de Goa avec un passeport du Grand -Mogol pour lui proposer d'embrasser la religion chrétienne. Quand il les -vit, il fut furieux qu'ils osassent se présenter devant lui dans l'état -de saleté qui leur est habituel, et qui rend si respectable chez nous -l'habit de Saint-François. Il voulait d'abord les faire mettre à mort; -mais, comme ils invoquèrent son passeport, il ordonna qu'on les fît -tremper quatre heures dans de l'eau de savon. On les frotta ensuite de -toutes sortes d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux, si bien -qu'ils embaumaient comme des pommes de senteur. Quand cette opération -fut terminée, ils reçurent l'ordre de partir sur-le-champ, pour ne pas -mettre la peste dans la ville en retombant dans leur première faute. -Comme j'avais amassé quelque argent, je profitai de cette occasion pour -retourner à Goa. - -Pendant la route, il ne nous arriva rien de remarquable, si ce n'est un -combat que notre petite caravane eut à soutenir contre des singes dans -une forêt de cocotiers. Un de nous ayant tiré sur eux imprudemment et en -ayant blessé un, ses camarades firent pleuvoir sur nous une telle grêle -de noix, qui sont de la grosseur de la tête d'un homme, que nous fûmes -obligés de fuir jusqu'à ce que nous eussions gagné la rase campagne. -J'ai assisté à bien des combats sur terre et sur mer, mais je me suis -rarement trouvé à une affaire aussi chaude. Heureusement nous n'eûmes -pas de morts, mais plusieurs d'entre nous furent très dangereusement -blessés à la tête. - -Je ferai ici mention de la manière assez singulière dont les habitants -prennent les singes. Ils placent du maïs, dont ces animaux sont très -friands, dans des bouteilles de grès, dont le goulot est calculé de -manière à ce que les singes puissent y passer la main quand elle est -ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle est fermée. Le singe -ne manque pas d'y enfoncer le bras pour prendre une poignée de maïs, -mais il ne peut la retirer. Comme ils ne peuvent pas emporter la -bouteille, qui est trop lourde, ils restent dans cette position sans -vouloir lâcher leur proie. On en prend de cette manière de grandes -quantités. Il est presque impossible de les apprivoiser, mais les -habitants les assomment pour les manger. - - - - -CHAPITRE XIII. - -Voyage de l'auteur à Bagdad. - - -Découragé de voir la mauvaise fortune me poursuivre, je n'aspirais qu'à -retourner en Espagne. Puisque je devais finir mes jours dans la misère, -je voulais au moins que ce fût dans ma ville natale, où ma noblesse -était connue et où j'espérais retrouver ma maison paternelle. Je -m'embarquai à bord d'un navire indien qui allait à Mascate, dans le -golfe Persique. Nous fûmes assaillis par une horrible tempête. Les -passagers hindous et mahométans se persuadèrent qu'elle était excitée -par la présence d'un chrétien; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que -le Necoda ou capitaine les empêcha de me jeter à la mer. Nous perdîmes -nos mâts et notre gouvernail, et nous eûmes beaucoup de peine à entrer -dans le port de Mascate, d'où je me rendis à la célèbre ville d'Ormuz, -entrepôt de tout le commerce entre l'Inde et la Perse. Une particularité -de cette île, c'est qu'on y prend les crabes de mer sur les arbres: le -bord de la mer est couvert de mangliers, dont les branches trempent dans -l'eau comme celles des saules; quand la marée est basse, on n'a qu'à -secouer l'arbre pour en faire tomber des crabes en quantité. - -A Ormuz, je me joignis à une caravane qui allait à Shiraz, où le roi de -Perse tenait alors sa cour. Il me fit venir et me fit mille questions -sur l'Inde et le Portugal; dans son orgueil, regardant tous les -souverains du monde comme ses vassaux, après son repas il faisait -proclamer à son de trompe qu'ils pouvaient se mettre à table, parce -qu'il avait dîné. Ce prince s'avisa de me demander si, sur ma route, je -n'avais pas entendu les oiseaux même proclamer sa gloire et ses -conquêtes. Je crus voir un piége dans cette question, et je me tirai -d'affaire en lui répondant que j'avais en effet entendu les oiseaux, -mais que, comme j'ignorais leur langue, je ne pouvais lui répéter ce -qu'ils disaient. - -Je partis pour Bassorah avec une autre caravane. Il faut traverser un -pays infesté par un peuple sauvage, appelé les Turcomans, qui passent -pour les descendants des amours du démon avec une cavale blanche: aussi -sont-ils toujours à cheval. Ils ne vivent guère que de pillage, et -rançonnent toutes les caravanes; ils savent, par leur art magique, -produire une obscurité qui les écarte de leur route, ou faire entendre -le bruit des armes et des instruments guerriers. Ils inspirent un tel -effroi qu'une caravane de plusieurs milliers de personnes se laisse -piller par une trentaine de Turcomans. Le chef de la nôtre leur joua -pourtant un assez bon tour. Il était convenu d'une certaine somme pour -être escorté par eux; quand nous fûmes arrivés il la leur compta en -fausse monnaie bien brillante, qu'ils acceptèrent avec plaisir, car ils -sont très ignorants. Quand ils se seront aperçus de cette supercherie, -ils n'auront probablement pas fait des voeux pour l'heureuse -continuation de notre voyage. - -La ville de Bassorah, située à l'embouchure de l'Euphrate, un des quatre -fleuves qui arrosaient le paradis terrestre, contient plus de cent mille -habitants. Les environs, à une grande distance, sont couverts de jardins -ornés de fontaines jaillissantes. Je fus obligé d'y rester assez -long-temps pour attendre le départ de la grande caravane de Bagdad, car -l'Euphrate est tellement infesté de pirates qu'il n'est pas possible d'y -naviguer. Pour mon malheur, je fus saisi d'une fièvre si violente au -moment où la caravane se mit en marche, qu'il me fut impossible de la -suivre. Dès que je fus un peu mieux, je partis pour la joindre avec -quelques cavaliers en retard comme moi. Nous ne connaissions pas bien la -route, et nous manquâmes plusieurs puits, de sorte que nous fûmes sur le -point de mourir de soif. Nous aurions succombé sans la rencontre d'une -troupe d'Arabes errants, qui nous donnèrent une outre remplie d'eau -saumâtre en échange d'un peu de poudre. Ces Arabes sont naturellement -hospitaliers quand la tentation de dépouiller les étrangers n'est pas -trop forte, et comme nous n'avions aucune marchandise avec nous, ce fut -leur bienveillance naturelle qui l'emporta. Quand on leur reproche leurs -pillages, ils répondent que Dieu a donné la terre aux uns, la mer aux -autres, et que, puisqu'il ne leur a donné que le sable du désert, il -faut bien qu'ils en vivent. - - - - -CHAPITRE XIV. - -Retour de l'auteur en Europe. - - -Bien que Bagdad ne soit plus ce qu'elle était du temps des califes, qui -en ont été expulsés par les Turcs, c'est encore une ville importante et -considérable, habitée par un grand nombre de marchands fort riches. J'y -arrivai complétement sans argent, et je fus réduit à demander l'aumône -dans les caravansérails, en contrefaisant l'imbécile pour ne pas me -rendre suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait pas abandonné, et -m'envoya une ressource sur laquelle je ne comptais pas. - -D'après la loi musulmane, celui qui a répudié sa femme ne peut la -reprendre que quand elle a été mariée avec un autre. Quand un mari se -repent d'avoir divorcé d'avec sa femme, il cherche quelqu'un qui -consente à l'épouser et à la répudier le lendemain sans l'avoir -approchée. On fait ordinairement choix pour cela d'un étranger, qui -consent à quitter aussitôt la ville avec une récompense. C'est ce qu'on -appelle un hulla. Un jeune marchand qui demeurait dans notre -caravansérail, ayant répudié sa femme dans un accès de colère, me -proposa de lui servir de hulla. J'épousai donc cette belle inconnue; le -mari me retint toute la nuit à boire avec lui, et au point du jour il me -fit signer l'acte de divorce; pour ma peine, il me donna dix sequins -d'or, avec lesquels je me joignis à la caravane d'Alep. Pendant la -route, nous rencontrâmes une troupe d'Arabes qui firent mine de nous -attaquer, mais nous élevâmes une espèce de retranchement avec les -ballots de marchandises, et nous fîmes si bonne contenance qu'ils se -retirèrent, en se contentant de nous dire un torrent d'injures. - -En arrivant à Alep, j'eus le bonheur de rencontrer un marchand vénitien -qui m'avertit de cacher ma qualité d'Espagnol, parce que l'Espagne était -en guerre avec les Turcs, et qu'on m'arrêterait comme espion. Il me -reçut dans sa maison et me fit passer pour son compatriote. Je lui -donnai beaucoup de renseignements sur le commerce de l'Inde; pour me -récompenser, il me promit de me ramener en Europe, et me tint parole. -Après quelques semaines de séjour à Alep, nous partîmes ensemble pour -Alexandrie. Je dois faire ici mention d'un usage singulier. Les -marchands d'Alep qui vont en voyage emportent avec eux des cages -remplies de pigeons. De temps en temps ils en lâchent un, après lui -avoir attaché un petit billet à la patte. Le pigeon ne manque pas de -regagner à tire d'ailes son colombier. C'est de cette manière qu'ils -correspondent avec leur famille. - -D'Alexandrie nous nous embarquâmes pour Venise. Il y avait alors dans -les prisons de cette ville un homme qui se faisait passer pour le roi D. -Sébastien de Portugal. Comme le sénat cherchait à savoir la vérité sur -son compte, et que j'avais autrefois connu ce prince, on me le fit voir. -Je ne sais si c'était un imposteur, mais il est certain qu'il avait -beaucoup de ressemblance avec ce prince. Il fut plus tard livré au -gouverneur de Milan, qui le réclama au nom du roi d'Espagne. Je ne sais -ce qu'il est devenu. - -Mon généreux protecteur, qui était de la famille des Tiepolo, me donna -la somme nécessaire pour retourner dans ma patrie. J'allai m'embarquer à -Gênes sur une galère qui se rendait à Carthagène; mais il était dit que -je devais être malheureux jusqu'au bout: nous fûmes pris par les -Français et conduits à Marseille, où j'eus à subir une assez longue -captivité. Je ne recouvrai ma liberté qu'à la paix. On m'envoya à -Barcelonne, et de là je gagnai Jaen. Il y avait près de cinquante ans -que j'avais quitté cette ville pour la première fois. - -Mon père était allé depuis long-temps chercher au ciel la récompense de -ses vertus. Je retrouvai encore ma mère, presque centenaire, et qui ne -semblait avoir vécu que pour me conserver mon petit patrimoine, car elle -mourut peu de jours après. Quant à moi, je n'ai tiré de mes voyages -d'autre fruit que mon expérience. Je suis le dernier de mon nom, et je -n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse que d'écrire ce petit -livre. J'ai ramé plus de trois quarts de siècle sur la mer de ce monde, -et j'espère que, grâce à la protection de ma sainte patronne, je finirai -par jeter l'ancre dans le port d'une éternité bienheureuse. Amen. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Avertissement du traducteur. Page 5 - - PREMIÈRE PARTIE. - - CHAPITRE Ier. De la naissance de l'auteur et de ses premières - années. 7 - CHAPITRE II. Histoire des Caravajal, famille de la mère de - l'auteur. 10 - CHAPITRE III. De la jeunesse de l'auteur et de son éducation. 12 - CHAPITRE IV. Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de - s'enfuir à Carthagène. 15 - CHAPITRE V. L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour - Naples. 19 - CHAPITRE VI. L'auteur est obligé de s'enfuir, pour avoir tué en - duel un de ses camarades. 22 - CHAPITRE VII. Départ de l'auteur pour Témistitan. Il est pris - par un corsaire de Barbarie et recouvre sa liberté. 25 - CHAPITRE VIII. Arrivée de l'auteur à Mexico. 29 - CHAPITRE IX. L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du - Guatemala. 33 - CHAPITRE X. Séjour de l'auteur à Guatemala. 37 - CHAPITRE XI. Expédition de Pedro d'Alvarado au Pérou. 41 - CHAPITRE XII. Diverses expéditions au Pérou. 45 - CHAPITRE XIII. Siége de Cuzco par les Indiens. 49 - CHAPITRE XIV. Arrivée d'Almagro. Sa mort. 53 - CHAPITRE XV. Aventure de l'auteur dans les souterrains. 55 - CHAPITRE XVI. Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango. 59 - CHAPITRE XVII. Mort du marquis Pizarro. 62 - CHAPITRE XVIII. Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de - Chupas. 67 - CHAPITRE XIX. Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe. 70 - - CHAPITRE XX. Mariage de l'auteur. Son retour à Jaen, sa patrie. 74 - - DEUXIÈME PARTIE. - - CHAPITRE Ier. Voyage de l'auteur en Allemagne. 77 - CHAPITRE II. Séjour de l'auteur en Allemagne. 80 - CHAPITRE III. Second mariage de l'auteur. 84 - CHAPITRE IV. Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les - Hongrois sauvages. 87 - CHAPITRE V. Histoire d'Aben-Humeya. 91 - CHAPITRE VI. Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage - à la Bermude. 94 - CHAPITRE VII. Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ - pour le Mexique. 98 - CHAPITRE VIII. Expédition contre Tamaulipas. 101 - CHAPITRE IX. Expédition contre les Otomis. 105 - CHAPITRE X. Suite du précédent. 108 - CHAPITRE XI. Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné - dans une île sauvage. 112 - CHAPITRE XII. Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique. 115 - CHAPITRE XIII. Retour de l'auteur à Mexico. 118 - CHAPITRE XIV. Affaire du marquis del Valle. 121 - CHAPITRE XV. Retour de l'auteur en Espagne. 125 - - TROISIÈME PARTIE. - - CHAPITRE Ier. L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son - expédition d'Afrique. 129 - CHAPITRE II. Séjour de l'auteur à Goa. 132 - CHAPITRE III. Voyage de l'auteur à Bornéo. 136 - CHAPITRE IV. L'auteur se fait corsaire. 140 - CHAPITRE V. Expédition contre Fan-si. 144 - CHAPITRE VI. L'auteur devient prisonnier de Tartares. 148 - CHAPITRE VII. Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan. 152 - CHAPITRE VIII. Séjour de l'auteur au Tonquin. 155 - CHAPITRE IX. Guerre pour un éléphant blanc. 159 - CHAPITRE X. Naufrage de l'auteur aux Maldives. 163 - CHAPITRE XI. Voyage de l'auteur à Bantam. 166 - CHAPITRE XII. Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol. 170 - CHAPITRE XIII. Voyage de l'auteur à Bagdad. 173 - CHAPITRE XIV. Retour de l'auteur en Europe. 177 - - - - -Note sur la transcription électronique - -On a conservé l'orthographe de l'original, y compris ses variantes (par -ex. Sebastian/Sebastien/Sébastien). - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures de Don Juan de Vargas, -racontées par lui-même, by Henri Ternaux-Compans - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE DON JUAN *** - -***** This file should be named 61035-8.txt or 61035-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/0/3/61035/ - -Produced by Laurent Vogel (from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même - Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin - -Author: Henri Ternaux-Compans - -Release Date: December 27, 2019 [EBook #61035] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE DON JUAN *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1><b class="xlarge">LES AVENTURES</b><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<b class="large">DON JUAN DE VARGAS</b><br /> -<span class="small">RACONTÉES PAR LUI-MÊME</span></h1> - -<p class="c">Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit<br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -<span class="large">CHARLES NAVARIN</span></p> - -<p class="c gap">A PARIS<br /> -Chez <span class="sc">P. Jannet</span>, Libraire</p> - -<p class="c">1853</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">L'éditeur se réserve tous droits de reproduction et -de traduction.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em small">Paris. Imprimerie Guiraudet et Jouaust, 338, rue S.-Honoré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="avert">AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.</h2> - - -<p class="italic">L'auteur de l'ouvrage que nous publions -aujourd'hui n'est pas complétement -inconnu. Antonio Sinsal -en parle dans sa <i>Chronique de -Jaen</i>, comme vivant encore de son temps, dans -un âge très avancé, et comme étant célèbre -par ses voyages. Ambrosio Embustero en -fait aussi mention dans les <i>Hommes célèbres -de l'Andalousie</i>. Mais tous deux paraissent -ignorer l'existence de sa relation. Le manuscrit, -qui paraît original, est un in-4<sup>o</sup>, fort -mal écrit et rempli de ratures. Il m'a été vendu -par doña Hermenegilda Ajo, qui tient, <i lang="es" xml:lang="es">calle -de los Duendes</i>, à Baeza, une des premières -librairies de l'Andalousie, à laquelle elle joint -un commerce assez étendu de vieille ferraille -et de verre cassé. Il me coûte 12 réaux de -vellon. C'est au lecteur à décider si je l'ai -payé trop cher.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<div class="titre">LES AVENTURES DE DON JUAN DE VARGAS.</div> - - - -<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE.</h2> - - - - -<h3 id="p1ch1"><span class="chap">CHAPITRE I<sup>er</sup>.</span><br /> -De la naissance de l'auteur et de ses -premières années.</h3> - - -<p>Retiré dans ma ville natale après -avoir mené l'existence la plus orageuse, -j'occupe les dernières années -de ma vieillesse à écrire cette relation. -J'ai parcouru les deux Indes, et concouru -par mon épée au triomphe de la croix et à -l'augmentation des domaines du roi notre seigneur, -que Dieu protége. J'ai échappé à mille -dangers, grâce à la protection de Notre-Dame -d'Atocha, à laquelle ma mère m'avait voué -dès mon enfance. Maintenant, vieux et cassé, -sans récompense de mes services, retiré dans -la petite maison de mes ancêtres, je n'attends -rien des hommes, et je n'ai plus confiance -qu'en la miséricorde de Dieu et en l'intervention -de Notre-Dame, ma protectrice et ma patronne.</p> - -<p>Mon père, don André de Vargas, descendait -d'un des compagnons du vaillant roi Pelage -qui se réfugièrent dans les montagnes des Asturies, -plutôt que de plier sous le joug des ennemis -de notre sainte loi; maints champs de -bataille furent teints du sang de mes ancêtres, -sang versé pour la défense de notre sainte foi -catholique, et dont il leur est sans doute tenu -compte dans le ciel. L'un d'eux, Garci Perez -de Vargas, accompagna le saint roi Ferdinand -à la conquête de Séville: dans un combat sa -lance se rompit; mais, arrachant une forte -branche d'un olivier voisin, il abattit tant de -mécréants, qu'il reçut le surnom de <i lang="es" xml:lang="es">machuca</i> -(massue).</p> - -<p>Un autre de mes ancêtres prit part à la conquête -de Jaen, et reçut pour sa récompense -quelques terres aux environs de cette ville, où -ma famille vécut long-temps dans l'aisance; -mais don André, mon père, poussé par la noblesse -de son sang, dépensa presque tout son -bien au service des rois catholiques. Il se distingua -dans les guerres d'Italie, et fut un des -premiers qui plantèrent l'étendard de la croix -sur les tours de l'Alhambra. Blessé grièvement -dans cette occasion, il se retira dans sa patrie, -n'emportant pour prix de ses exploits que ses -blessures et la croix d'Alcantara, récompense -plus précieuse pour un gentilhomme espagnol -que ne l'auraient été tous les trésors des rois -maures.</p> - -<p>De retour dans sa maison, qu'il trouva presqu'aussi -délabrée par le temps qu'il l'était par -la vieillesse, il épousa doña Maria de Caravajal, -qui était comme lui mieux partagée du côté -de la noblesse que de la fortune; elle descendait -de la maison de Caravajal, dont je parlerai -dans le chapitre suivant: car, s'il est permis au -fils d'un maltotier de décorer de bronze et de -marbre le tombeau de celui dont il roule le -sang bourbeux, c'est un droit et un devoir -pour un gentilhomme de sang bleu<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> qui a -méprisé les biens de la fortune d'employer sa -plume à célébrer la gloire de ses ancêtres.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> L'orgueil castillan distingue dans la noblesse -trois espèces de sang: <i lang="es" xml:lang="es">sangre azul</i> (sang bleu), se dit -de la noblesse la plus illustre; <i lang="es" xml:lang="es">sangre colorado</i> (sang -rouge), de la bonne noblesse; <i lang="es" xml:lang="es">sangre amarillo</i> (sang -jaune), de celle qui a reçu quelque mélange de sang plébéien.</p> -</div> - - - -<h3 id="p1ch2"><span class="chap">CHAPITRE II.</span><br /> -Histoire des Caravajal, famille de la mère -de l'auteur.</h3> - - -<p>Il est inutile de dire que la maison -de Caravajal est d'une origine aussi -illustre que la nôtre: sans cela l'orgueil -de mon père se fût révolté à -la seule idée de cette alliance. Cette maison s'était -également illustrée lors de la conquête de -l'Andalousie. Vers la fin du treizième siècle, -deux frères jumeaux de ce nom, don Pedro et -don Juan, vivaient à la cour de Ferdinand IV, -roi de Castille. Le premier devint amoureux -de doña Léonore Manrique de Lara, descendante -des anciens souverains de la Biscaye, et -ses tendres soins furent payés de retour. Leur -union allait être bientôt célébrée quand le -comte de Benavides, favori du roi, aperçut -doña Leonor, dans une course de taureaux par -laquelle on célébrait une victoire remportée -sur les ennemis de la foi, victoire qui était -due en partie à la valeur des deux Caravajal. -Profitant de leur absence, Benavides demanda -la main de la belle Leonor, que sa famille n'osa -refuser à un homme aussi puissant.</p> - -<p>Jamais taureau qui fait fuir tous les combattants -devant lui n'égala la fureur de don Pedro -de Caravajal en apprenant cette nouvelle. -Suivi de son frère, il se rend à Palencia, où le -comte s'était établi avec sa jeune épouse; le -soir même, le rencontrant accompagné d'un -de ses parents, les Caravajal les attaquent, et -bientôt Benavides, frappé à mort, tombe pour -ne plus se relever. Les deux frères se réfugient -dans une église, et se hâtent d'envoyer un confesseur -au mourant, un reste de pitié les empêchant -de tuer son âme avec son corps. La -porte où ce combat eut lieu s'appelle encore -<span lang="es" xml:lang="es">Puerta de los duelos</span>, comme peuvent s'en assurer -ceux qui visitent cette ville.</p> - -<p>Les deux frères espéraient attendre dans ce -saint asile le moment de se justifier auprès du -roi. Mais celui-ci avait une telle affection pour -Benavides, que, sans respect pour les saints, -il fait saisir les deux frères. Ferdinand refuse -même d'entendre leur justification; malgré la -loyauté du combat, il les traite comme des assassins, -et ordonne qu'on les précipite du haut -des tours du château. Alors les deux frères, se -voyant abandonnés des hommes, n'ont plus de -confiance qu'en Dieu, citent Ferdinand à comparaître -dans trente jours à son tribunal, et s'élancent -dans les fossés de la forteresse. Le -trentième jour au matin, Ferdinand fut trouvé -mort dans son lit. La mémoire des Caravajal -fut réhabilitée par son successeur, et c'est de -don Juan que descendait la famille de ma -mère. Ce fait est rapporté par tous nos chroniqueurs, -qui désignent Ferdinand IV sous le -nom de <i>el Emplazado</i> ou l'Ajourné. J'ai cru -cependant devoir le consigner ici, afin que cette -condamnation ne pût jamais être reprochée à -ma famille. S'il est du devoir d'un bon soldat -de nettoyer soigneusement ses armes, il -doit avoir encore plus de soin de ne pas laisser -la moindre tache sur son écusson.</p> - - - - -<h3 id="p1ch3"><span class="chap">CHAPITRE III.</span><br /> -De la jeunesse de l'auteur et de son éducation.</h3> - - -<p>Quand je fus arrivé à l'âge de dix ans, -mes parents m'envoyèrent à l'église -de Saint-André, notre paroisse, -pour y étudier la lecture et la doctrine -chrétienne. Mon père me racontait ses campagnes -et m'apprenait à combattre avec l'épée et -le poignard. Ma mère me donnait quelques leçons -sur une vieille mandoline, dont elle avait -joué avec assez de talent, et me faisait répéter -les romances du Cid et celles qui racontent nos -anciennes guerres contre les Maures. C'est ainsi -que s'écoulait ma jeunesse, en attendant que -j'eusse l'âge de porter les armes, quand un événement -que je vais raconter me força à quitter -ma ville natale; je ne devais la revoir qu'après -de longues années.</p> - -<p>Près de notre maison vivait un vieux gentilhomme -fort riche, marié tout nouvellement -avec une jeune femme dont il était excessivement -jaloux. Jamais elle ne sortait sans lui, et -c'était à peine si, dans les journées les plus chaudes, -il lui permettait de respirer un peu l'air sur -un balcon qui donnait sur la rue. Un jour, c'était -celui de la fête du glorieux apôtre saint -André, patron de notre paroisse, j'avais accompagné -ma mère à la messe solennelle qui -se disait à cette occasion; comme je passais sous -le balcon de notre voisine, elle laissa tomber un -bouquet, que je m'empressai de ramasser, sans -songer à mal. Je n'avais alors que seize ans, et -j'étais plus ignorant des choses de ce monde -qu'on ne l'est ordinairement à cet âge, car je -quittais à peine la société de mes vieux parents.</p> - -<p>Le vieux jaloux ne pensa pas de même; il -vit dans cet événement la preuve d'une intrigue -entre moi et sa femme, et résolut de me -faire assassiner. Trois bandits payés par lui -m'attendirent un soir dans la petite ruelle qui -longe l'église, et qui n'est guère fréquentée après -l'<i>Angelus</i>. Je me défendis de mon mieux; mais -j'allais succomber sous le nombre, quand, en -m'appuyant, pour mieux résister, contre une -petite porte de l'église, je m'aperçus qu'elle -était ouverte. Je me hâtai de me réfugier dans -le sanctuaire, où les bandits n'osèrent me suivre, -et le lendemain le bon curé de cette église, -qui était un ami de la maison, me ramena à ma -mère.</p> - -<p>Me voilà donc sauvé pour cette fois; mais le -danger me menaçait toujours: tout faisait supposer -qu'on n'en resterait pas là. Quoiqu'on n'eût -aucune preuve, il n'était pas difficile d'attribuer -ce coup à notre vieux voisin, dont la jalousie -était connue, et qui ne passait pas pour -trop scrupuleux sur sa manière de se défaire de -ses ennemis. Mais il était puissant et rusé; j'étais -pauvre et ignorant. Après s'être consultés, -mon père et le curé décidèrent qu'il fallait me -faire quitter Jaen et m'envoyer à Séville, près -d'un oncle de ma mère, chanoine de la cathédrale -de cette ville. Mon paquet fut bientôt -fait; mon père y ajouta quelques réaux, et je -me mis en route avec une petite valise et la -bénédiction de mes parents. C'était tout ce que -leur pauvreté leur permettait de me donner.</p> - - - - -<h3 id="p1ch4"><span class="chap">CHAPITRE IV.</span><br /> -Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de -s'enfuir à Carthagène.</h3> - - -<p>Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de -merveille, dit un vieux proverbe. -Qu'on juge donc de l'effet que produisit -cette superbe cité sur moi, qui -sortais pour la première fois de ma famille. -Mon vieil oncle m'accueillit fort bien. Il vivait -dans l'aisance; son grand âge ne lui permettait -guère de quitter son fauteuil, et, pourvu que je -vinsse de temps en temps lui tenir compagnie -dans la soirée, il me laissait en toute liberté. Je -commençai à me lier avec des jeunes gens de -mon âge. Je fréquentai le manége et les écoles -d'escrime; enfin, je me préparais à soutenir un -jour le nom de Vargas dans les rangs de nos invincibles -soldats.</p> - -<p>Au bout de quelque temps, je n'étais plus -le jeune homme simple qui était sorti de Jaen. -La conversation de mes camarades, la lecture -des aventures d'Amadis, encore plus de celles de -la bonne mère Célestine, m'avaient inspiré de -nouvelles idées. En face de la maison de mon -oncle, dans la rue de Xérez, demeurait une -veuve d'une quarantaine d'années, de celles -que les vieillards trouvent passées et qui séduisent -les jeunes gens. Je m'étais aperçu -qu'elle ne me regardait pas d'un trop mauvais -œil. Tout plein de ma Célestine, je m'adressai -à une vieille revendeuse biscayenne, qui avait -ses entrées libres dans la maison. Elle consentit -à protéger mes amours, et ne me fit pas languir, -car dès le lendemain elle me dit de frapper -à minuit à la porte de la veuve, et qu'une servante -prévenue m'ouvrirait la porte.</p> - -<p>Jamais Amadis allant trouver la belle Oriane, -Lancelot se rendant auprès de la reine Genièvre, -ou Tyran le Blanc conduit par la bonne dame -Quintagnone vers l'impératrice de Grèce, -ne fut aussi fier de sa conquête. Je rêvais d'une -foule de dragons et de géants que j'aurais à -vaincre. Heureusement rien ne mit obstacle à -mon rendez-vous. Je frappe, la suivante est à -son poste, et je pénètre sans difficulté dans le -château enchanté.</p> - -<p>La bonne veuve, quoiqu'elle ne sût pas le -latin, avait sans doute entendu parler du proverbe -<i lang="la" xml:lang="la">Sine Baccho et Cerere Venus friget</i>. Elle -avait préparé un jambon d'Estramadure et -quelques bouteilles de Xérez auxquels nous -nous empressâmes de faire honneur. Le reste -de la nuit se passa sans encombre, et au point -du jour la discrète suivante me fit sortir par -où j'étais entré.</p> - -<p>Ce commerce amoureux durait depuis quelques -semaines quand un vieux Vingt-quatre<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, -qui portait à la dame un intérêt plus que paternel, -fut averti de ce qui se passait. La veuve -avait eu l'imprudence, dans un marché avec -sa revendeuse, de céder à celle-ci un vieux -vertugadin de damas jaune datant du jour de -ses noces, qui depuis long-temps faisait envie -à la suivante, et qu'elle avait considéré comme -devant lui appartenir. En outre, celle-ci -était fâchée de voir à sa maîtresse un amant -qui ne lui donnait rien, car j'étais trop pauvre -pour le faire. Elle nous dénonça donc au -Vingt-quatre, dont la vengeance ne tarda pas -à se faire sentir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On appelle ainsi les membres du conseil municipal -de Séville, qui sont au nombre de vingt-quatre.</p> -</div> -<p>Un muletier avait été dévalisé entre Ecija -et Carmona. Il avait porté plainte et donné le -signalement de ses agresseurs. Un de ces signalements -pouvait s'appliquer à moi. Le Vingt-quatre -qui était chargé de la police, le remarqua -et résolut de me perdre en m'impliquant -dans cette affaire. Heureusement le greffier -chargé du rapport était comme moi de Jaen, et -même un peu parent de ma famille. En toute -autre occasion je ne me serais pas félicité de -cette parenté avec un greffier, mais cette fois-ci -je dois avouer qu'elle me sauva. Il vint -avertir mon oncle de la méchante affaire qu'on -allait me susciter. Nous n'étions pas de force à -lutter avec un Vingt-quatre. Je commençais à -être en état de porter les armes; mon oncle me -donna quelques écus, une lettre pour le fils -d'un de ses amis qui levait une compagnie à -Carthagène, pour aller au secours du royaume -de Naples, alors menacé par les Français, et de -plus un long sermon sur le danger des liaisons -illicites. Il avait autrefois prêché ce sermon -avec l'approbation générale dans l'église de -Sainte-Euphémie, et ce succès avait même -contribué à lui faire obtenir son canonicat. Il -ne perdit donc pas une si bonne occasion de le -placer, ce qui contribua peut-être à le consoler -de mon départ. En somme, c'était un excellent -homme; il ne m'a jamais fait que du bien, et, -tous les vendredis, je récite un chapelet pour le -salut de son âme, que Dieu ait dans sa gloire.</p> - -<p>Je pris donc la route de Carthagène, chargé -d'argent à peu près comme un crapaud de -plumes, et je fis gaîment la route à pied, rêvant -tantôt à la belle que j'avais perdue, tantôt -à la gloire que j'allais acquérir. J'arrivai -ainsi à Carthagène, et je me hâtai d'aller présenter -ma lettre au capitaine Diego Osorio.</p> - - - - -<h3 id="p1ch5"><span class="chap">CHAPITRE V.</span><br /> -L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour Naples.</h3> - - -<p>Le capitaine Diego Osorio était un -grand homme sec et jaune, vieilli -sous le harnais. Il était sur le bord -de la mer, occupé à surveiller l'embarquement -de sa compagnie, qui devait mettre -le lendemain à la voile pour Naples. Il me -reçut du haut de sa grandeur, m'arracha -presque des mains la lettre que je lui présentais -en tremblant, et, après l'avoir lue, il me -toisa des pieds à la tête et me dit: Mon petit -jeune homme, ton oncle me demande pour toi -une enseigne dans ma compagnie; tu lui servais -sans doute d'enfant de chœur. Je ne te la -donnerai pas pour deux raisons: la première, -parce que tu portes sur ta tête un bonnet de soie -brodé qui te donne plutôt l'air d'un godelureau -que celui d'un soldat, et la seconde, parce que -tu n'as pas encore de barbe au menton. Le bonnet -était un don d'amour de ma veuve; j'y tenais -beaucoup; cependant, je pris bravement -mon parti. Je le lançai à la mer en disant: Capitaine, -c'est ainsi que je me défais de mes -ennemis. Ce bonnet est le mien, puisqu'il me -prive du bonheur de servir sous vos ordres. -Quant à la barbe, ce n'est pas pour être capucin -que je demande une enseigne dans votre -compagnie.</p> - -<p>Le capitaine Osorio sourit, ce qui lui arrivait -rarement, et reprit d'un ton plus doux: Tu -m'as cependant l'air d'un luron (<i>guapo</i>); je serais -fâché de te perdre. Es-tu le parent de -Don André de Vargas, avec qui j'ai servi jadis -sous le grand capitaine<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>? Quand je lui eus -dit que j'étais son fils, il devint tout à fait gracieux, -et me dit: Ecoute, je ne saurais te -donner une enseigne au détriment de tant de -vieux soldats, mais pars avec moi comme volontaire, -et j'aurai soin de toi.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C'est ainsi que les Espagnols désignent par excellence -Gonzalve de Cordoue.</p> -</div> -<p>J'acceptai. Je ne pouvais guère faire autrement, -et d'ailleurs j'étais pressé d'aller courir -les aventures. Pendant tout le voyage, la galère -qui nous portait arrêtait tous les navires -que nous rencontrions, pour s'assurer s'ils n'étaient -pas Français. Le roi de France eut dû -de grandes actions de grâce au commandant -de notre galère, pour tous les sujets qu'il lui -découvrait: sans respect pour la géographie, -Génois, Vénitiens, Sardes et autres étaient déclarés -sujets du roi François I<sup>er</sup>, et par conséquent -de bonne prise. Je ne sais pas même s'il -respectait toujours le pavillon du Saint-Père.</p> - -<p>Après quelques jours d'une campagne plus -fructueuse pour nous qu'utile au vice-roi de -Naples, qui attendait des renforts avec impatience, -nous découvrîmes, à la hauteur du cap -Spartivento, à la pointe de l'île de Sardaigne, -un gros navire qui, dès qu'il nous aperçut, parut -chercher à nous éviter. Le commandant de -notre galère en conclut qu'il devait être français, -c'est-à-dire richement chargé. Il lui donna -chasse et l'atteignit au bout de deux heures. -C'était un vaisseau génois qui revenait avec -une cargaison de soie de Tripoli de Syrie. Il -était mieux armé que nous ne l'avions supposé, -et sa prise nous coûta cher. Les Génois furent -déclarés Français, et, voulant éviter qu'ils n'allassent -fatiguer les oreilles du roi d'Espagne de -leurs plaintes ridicules, on les attacha à bord -de leur navire, auquel on fit une voie d'eau après -l'avoir pillé. Notre galère, qui avait souffert considérablement -dans le combat, se dirigea sur -Naples, où le capitaine ne manqua pas de se -vanter des victoires qu'il avait remportées sur -les ennemis du roi d'Espagne. Cette affaire ne -fut pas malheureuse pour moi: j'y ramassai -quelques écus d'or qui traînaient dans un coin -de la cabine du Génois, et Osorio, fidèle à sa -promesse, me donna la place d'un de ses deux -enseignes, qui avait été tué dans la dernière -action.</p> - - - - -<h3 id="p1ch6"><span class="chap">CHAPITRE VI.</span><br /> -L'auteur est obligé de s'enfuir pour avoir tué -en duel un de ses camarades.</h3> - - -<p>Les troupes espagnoles vivaient à Naples -dans la plus extrême licence, et -c'est avec un vif repentir que je pense -aujourd'hui à la vie que nous y -menions. Grâce à Dieu et à ma sainte patronne, -je ne cessai pas cependant de fréquenter les -églises, et de fuir la conversation des hérétiques -qui remplissaient les troupes allemandes dont -la garnison était en partie composée. Ils se -raillaient même de nos saintes pratiques, et les -querelles devinrent si fréquentes que le vice-roi, -qui les protégeait, au mépris de Dieu et de -saint Janvier, patron de la bonne ville de Naples, -envoya notre compagnie tenir garnison -à Gaëte, d'où elle partit bientôt après pour -Milan.</p> - -<p>Je ne décrirai pas cette ville, non plus que -celle de Naples. Je ne ferai pas comme certains -soldats retirés, qui ne savent parler que d'Italie -et de Flandres, et qui vous en assourdissent -constamment les oreilles. J'ai parcouru tant de -pays éloignés et peu connus, que je laisse ce -soin à ceux qui n'ont pas autre chose à dire. -Nous ne vivions pas mieux à Milan que nous -n'avions fait à Naples. Si nous étions peu scrupuleux -sur les moyens de nous procurer de -l'argent, il ne moisissait pas dans nos poches, et -les tables de jeu en absorbaient la majeure -partie.</p> - -<p>Un jour il s'éleva une dispute sur un coup -douteux entre moi et don Estevan de Rada, -l'autre enseigne de ma compagnie. Il osa me -donner un démenti, et bientôt mon épée lui eut -prouvé qu'un Vargas n'en souffre pas. Il tomba, -et j'allai me cacher chez quelques amis, qui me -donnèrent les moyens de gagner Gênes. Il me -restait encore assez d'argent pour payer mon -passage à bord d'un vaisseau qui partait pour -Séville. J'avais tout lieu d'espérer que mon -affaire était apaisée, et d'ailleurs je n'avais pas -le choix. Je partis donc, et en arrivant j'appris -de tristes nouvelles. Mon oncle le chanoine -était mort, et l'on n'avait rien trouvé chez lui -de quelque valeur. Une vieille femme qui le -soignait et faisait sa cuisine prétendit que c'était -bien naturel, parce qu'il donnait tout aux -pauvres: il fallut bien se contenter de cette -excuse. Ma veuve avait perdu son protecteur -et avait épousé un riche boucher. Je n'avais -rien à attendre de mes parents, qui avaient eux-mêmes -bien de la peine à vivre. Je ne savais -que devenir, quand je rencontrai sur la plage -de San-Lucar un de mes camarades de Naples. -Il me parla d'un nouveau pays, nommé Temistitan, -que Fernand Cortez, gentilhomme d'Estramadure, -venait de découvrir dans les Indes. -Le bruit courait à Séville qu'on y avait trouvé -des villes toutes d'or et d'argent, et où les -instruments les plus vils étaient couverts de -pierreries. Un vaisseau, envoyé par Cortez, -venait d'arriver, chargé de présents pour l'empereur, -et celui qui le commandait cherchait -des hommes de bonne volonté. La proposition -était tentante pour un gentilhomme sans ressources -et qui avait des difficultés avec la justice. -Je me laissai donc entraîner sans peine par -mon ancien camarade, qui se nommait don Luis -Maldonado.</p> - - - - -<h3 id="p1ch7"><span class="chap">CHAPITRE VII.</span><br /> -Départ de l'auteur pour Temistitan. Il est pris -par un corsaire de Barbarie et recouvre sa -liberté.</h3> - - -<p>Après quelques jours d'une navigation -heureuse, nous arrivâmes à la -hauteur des Açores. Nous nous réjouissions -de cet heureux début, -quand nous aperçûmes dans le lointain trois voiles -que nous ne tardâmes pas à reconnaître pour -des corsaires barbaresques. Notre capitaine fit -tous ses préparatifs pour une résistance digne -du nom castillan, ce qui n'était pas chose facile -à bord d'un navire encombré de marchandises -et de passagers hors d'état de porter les -armes. Nous ne tardâmes pas à être assaillis. -Nous résistâmes de notre mieux; mais, après -avoir combattu plusieurs heures et perdu la -plus grande partie de notre équipage, il fallut -céder au nombre. Les ennemis de notre foi -coulèrent notre navire, après en avoir enlevé -les marchandises les plus précieuses et les hommes -qui pouvaient être vendus avantageusement -comme esclaves. Tous ceux qui furent -jugés d'un mauvais débit, ainsi que les blessés, -trouvèrent une mort humide au milieu des -flots. Que Dieu et sa sainte mère leur soient en -aide!</p> - -<p>Nous fûmes conduits à Tetuan. Maldonado -et moi nous fûmes achetés par le même maître, -marchand juif né à Séville, et que la crainte -salutaire de la sainte inquisition avait forcé à -s'enfuir au Maroc. Ce mécréant, bien loin de -nous considérer comme des compatriotes, nous -faisait souffrir mille maux, et semblait vouloir -venger sur nous tous les porcs (<i>marranos</i>) de -sa race qui ont été brûlés sur la grande place -de Séville. Aussi depuis ce jour je n'ai jamais -vu brûler un juif sans me dire avec quel plaisir -je verrais à sa place ce coquin d'Isaac. -Nous avions cependant un avantage sur nos -compagnons d'infortune: comme notre maître -n'était pas musulman, il nous laissait tranquilles -sur le chapitre de la religion, tandis que les -Maures faisaient souvent essuyer aux esclaves -chrétiens les traitements les plus affreux, pour -les forcer à renier la foi de Notre Seigneur -Jésus-Christ.</p> - -<p>Ce juif avait amené d'Espagne sa jeune -fille nommée Rébecca. Comme, pour se soustraire -à la sainte inquisition, Isaac, lorsqu'il -habitait Séville, feignait d'être chrétien, il -avait fait élever sa fille dans notre sainte loi, -qu'elle avait sincèrement embrassée. Quand -Isaac se fut décidé à s'établir en Afrique -avec l'or dont il avait dépouillé les chrétiens -par les usures, il avait ouvertement professé -sa maudite loi et voulu forcer sa fille à -faire de même; elle s'y était refusée, c'est -pourquoi il l'accablait de mauvais traitements. -Rébecca se confia à nous, et nous dit combien -elle désirait se rendre en terre chrétienne, si -nous voulions favoriser sa fuite. Elle ne parla -ni à des niais ni à des sourds, et comme elle -savait le moyen de puiser dans le coffre-fort -de son père, elle nous fournit de l'argent pour -gagner un homme qui devait nous attendre à -la porte de la ville avec trois chevaux. Une -belle nuit, quelques coups de poignard nous -assurèrent du silence du père. Nous nous laissâmes -couler du haut des remparts au moyen -d'une corde, et en peu d'heures les pieds légers -de nos chevaux nous eurent portés aux portes -de Ceuta, où le valeureux D. Lope Manrique, -qui y commandait au nom de Sa Majesté, -nous fit la meilleure réception.</p> - -<p>Rébecca reprit son nom chrétien d'Isabelle. -Sa beauté avait touché mon cœur ainsi que -celui de Maldonado; tous les deux nous voulions -l'épouser, et nous étions sur le point de -vider cette querelle les armes à la main, quand -un pieux religieux de la Merci, qui était venu -à Ceuta pour racheter des esclaves chrétiens, -nous décida à remettre cette question à la décision -du Ciel. Nous jetâmes les dés, et quoique -j'eusse promis un cierge de trois livres à Notre-Dame -d'Atocha si j'étais favorisé par le -sort, ce fut Maldonado qui l'emporta. Que ma -sainte patronne me pardonne les imprécations -dont je la chargeai à cette occasion! Le Ciel sait -mieux que les faibles hommes ce qui leur convient: -Maldonado, que j'ai rencontré depuis aux -Indes, m'a raconté que, peu de temps après, -elle l'avait quitté, après avoir dévalisé la maison, -pour suivre un renégat qui la conduisit à Fez. -Ainsi, après tout, ce fut moi qui fus le gagnant: -c'est pourquoi j'ai ordonné dans mon testament -qu'on offrît un cierge de trois livres à Notre-Dame -d'Atocha.</p> - -<p>N'ayant plus rien à faire à Ceuta, je m'embarquai -de nouveau pour Séville. Mais l'impossibilité -d'y subsister me força à prendre -parti dans une nouvelle expédition que l'on -préparait pour le Mexique. Je m'embarquai à -San-Lucar sur la <i>Santa-Engracia</i>, et environ -trois mois après je débarquai à Vera-Cruz.</p> - - - - -<h3 id="p1ch8"><span class="chap">CHAPITRE VIII.</span><br /> -Arrivée de l'auteur à Mexico.</h3> - - -<p>Vera-Cruz était un ramassis de quelques -cabanes. D'après ce que l'on -m'a raconté, elle est depuis devenue -une belle ville. A notre arrivée, -nous fûmes accueillis par une foule d'Espagnols -qui étaient venus de différentes provinces du -Mexique y chercher une occasion de s'embarquer -pour l'Europe, avec les trésors qu'ils -avaient gagnés à la pointe de leur épée. D'autres -étaient venus acheter des marchandises -pour les conduire dans l'intérieur. Tous étaient -chargés d'or et d'argent; ils passaient les nuits -à jouer et à boire du vin d'Espagne, dont ils -étaient privés depuis long-temps, et qu'ils -payaient des prix exorbitants.</p> - -<p>Quel spectacle c'était pour moi, dans les -poches de qui un réal était aussi rare qu'une -perdrix dans les rues de Séville, de voir des -poignées d'or qu'on ne se donnait pas la peine -de compter, et de penser que dans peu de jours -je pourrais en posséder autant! Toutes les marchandises -que notre vaisseau avait apportées -furent bientôt vendues au prix qu'il plut aux -marchands de demander. Quelques jeunes -filles, qui se disaient nobles et vierges, ce que -la charité chrétienne m'ordonne de croire, quoiqu'elles -fussent probablement plus connues des -<i>Alcahuetas</i> de Triana que du curé de leur paroisse, -trouvèrent bientôt des maris. Un Père -de Saint-François, qui avait acquis une grande -dextérité en baptisant quelquefois dix mille -Indiens dans une après-midi, eut bientôt expédié -tous ces mariages. En peu de jours les -navires reprirent la mer, et ceux qui ne partirent -pas avec eux se remirent en route pour -l'intérieur; de sorte que Vera-Cruz redevint -presque désert jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle -flotte.</p> - -<p>Le pays qui séparait Vera-Cruz de Mexico -était entièrement soumis, et la route était continuellement -fréquentée par les Espagnols. Nous -traversâmes successivement Tlascala, dont les -habitants furent les premiers qui se déclarèrent -en faveur de l'illustre Fernand Cortez et qui -lui restèrent toujours fidèles; Cholula, ville -entièrement détruite lors de l'infâme trahison -des habitants, qui avaient formé le projet de -massacrer tous les Espagnols, et Otumba, illustrée -par la victoire que la valeur castillanne, -protégée par le glorieux apôtre saint Jacques, -remporta sur la barbare furie d'une multitude -innombrable de Mexicains.</p> - -<p>Les traces du long siége qu'avait soutenu -Mexico s'effaçaient rapidement; des palais -comme ceux d'Espagne remplaçaient les anciennes -habitations des seigneurs mexicains; -une magnifique cathédrale commençait à s'élever; -on avait assis les fondations sur les -images de pierre qu'on avait arrachées des -temples du démon. Les rues étaient remplies -d'Indiens, dont les uns travaillaient à combler -les canaux qui faisaient autrefois de cette ville -une autre Venise, les autres apportaient de -longues poutres ou traînaient d'énormes pierres. -Un grand nombre succombaient à la peine; -mais ils en étaient bien dédommagés, car les -<abbr title="révérends pères">RR. PP.</abbr> -franciscains parcouraient les rues -de la ville, et quand ils voyaient un Indien -près d'expirer, ils versaient sur son front l'eau -sainte du baptême, et l'envoyaient tout droit -dans le séjour de la gloire. Combien leur sort -était différent de celui des Indiens qui avaient -péri pour la défense de leur fausse religion, et -que les griffes du démon avaient entraînés -dans les flammes de l'enfer! quelle consolation -pour les propriétaires de ces magnifiques -palais, pour les fondateurs de ces églises et de -ces saints monastères, d'avoir été la cause du -salut de tant d'âmes!</p> - -<p>Cependant, après avoir employé quelques -jours à rassasier mes yeux d'un spectacle tout -nouveau pour moi, je ne tardai pas à m'apercevoir -qu'il n'était pas aussi facile de faire fortune -à Mexico que je me l'étais imaginé. Les -trésors de Montezuma étaient partagés, les -commanderies étaient données, plusieurs expéditions -qui avaient été tentées vers le nord -avaient assez mal réussi, et, comme dit le proverbe, -ceux qui avaient été chercher de la -laine s'en étaient revenus tondus. Je me décidai -donc à me joindre à l'illustre Don Pedro -de Alvarado, qui réunissait des soldats pour -aller à la conquête du Guatemala, pays situé -vers le sud, et dont on vantait beaucoup les richesses.</p> - - - - -<h3 id="p1ch9"><span class="chap">CHAPITRE IX.</span><br /> -L'auteur accompagne Alvarado à la conquête -du Guatemala.</h3> - - -<p>Notre armée se composait de cent cavaliers, -de cent cinquante fantassins -dont je faisais partie, car ma pauvreté -ne m'avait pas encore permis -d'acheter un cheval, et de six cents Indiens alliés. -Nous marchâmes pendant assez long-temps -à travers des pays soumis, dont les habitants -ne nous offrirent aucune résistance. Nous -arrivâmes ainsi à la rivière de Michapoyat, -dont les habitants d'une ville nommée Atiquipaque -nous disputèrent le passage. Les Indiens -n'étaient plus si faciles à vaincre qu'autrefois; -ils redoutaient encore beaucoup les chevaux et -les armes à feu, mais ils ne regardaient plus -ces animaux comme des monstres qui vomissaient -du feu et de la fumée. Notre général eut -son cheval tué par un Indien, et ce ne fut -qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à le -remonter dans la mêlée.</p> - -<p>Après une rude affaire, nous pénétrâmes -dans la ville, que nous trouvâmes abandonnée; -nous nous y établîmes, mais les Indiens y -mirent le feu pendant que nous étions livrés -au sommeil, et nous assaillirent de tous les -côtés. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et -après avoir perdu un assez grand nombre des -nôtres que nous parvînmes à les repousser. Le -lendemain, nous nous emparâmes, non sans -combat, de la ville de Taxisco, et plus tard de -celles de Guazacapan et de Pazaco. Notre -marche était lente, car les Indiens, en parsemant -la route de cailloux aigus et de pointes -de flèches, étaient parvenus à estropier presque -tous nos chevaux. Ce spectacle me consola de -mon métier forcé de fantassin: car si je n'avais -pas de cheval pour me porter, je n'en avais -pas un à traîner derrière moi, comme la plupart -des nôtres. Cependant notre général imagina -d'envelopper les pieds des chevaux dans des -morceaux de peau de cerf, qu'on renouvelait -aussitôt qu'ils étaient usés, et de cette manière -ils furent bientôt guéris.</p> - -<p>Nous arrivâmes ainsi près de la grande ville -de Xélaluh, sur le territoire des Indiens -Quiches. Ceux-ci nous attaquèrent dans une -gorge de montagne qu'on appelait alors Olintepeque, -et qui, depuis cette époque, a reçu le -nom indien de Xéquigel (rivière de sang). Ils -combattirent toute la journée avec acharnement -et en faisant rouler sur nous d'énormes -quartiers de rocher, ce qui, cette fois, fit mentir -le dicton que le bien nous vient d'en haut. -Après une lutte acharnée, nous forçâmes le -passage, et nous arrivâmes dans la ville, dont -tous les habitants s'étaient réfugiés dans les -bois.</p> - -<p>Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut, -envoya une ambassade à Alvarado -pour lui demander la paix, en lui offrant une -grande quantité d'or. Il l'invitait à venir le -voir à Ulatlan, sa capitale. Alvarado, le -croyant de bonne foi, se mit en route, mais -il hésita quand il vit la situation et la force de -cette ville. Située au sommet d'un rocher escarpé, -on n'y pénétrait que par deux portes auxquelles -conduisaient des escaliers très rapides. -Les rues en étaient fort étroites et les maisons -très élevées. Alvarado remarqua aussi que l'on -n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est -un signe certain que les Indiens méditent -quelque trahison. Il n'hésita donc pas à donner -le signal de mettre le feu à la ville et de massacrer -les habitants.</p> - -<p>Après avoir ainsi détruit la monarchie des -Quiches, Alvarado nous conduisit vers Guatemala. -Le roi vint au devant de lui sur une -litière couverte d'ornements d'or et de plumes -brillantes. Il nous fit distribuer des vivres en -abondance, tant il était joyeux de notre victoire -sur les Quiches, car une haine mortelle régnait -entre les deux nations. J'en raconterai la cause -au chapitre suivant, telle que je l'ai apprise du -cacique de Xochitl, village qui me fut donné -en repartimiento<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Je dirai seulement ici -que Don Pedro Alvarado, ayant, par une rare -prudence, soupçonné la fidélité du roi de Guatemala, -le fit mettre à mort. Après nous avoir -partagé son trésor, il y fonda une ville espagnole -sous l'invocation du glorieux apôtre saint -Jacques; je fus un de ceux qui s'y établirent -les premiers, et je reçus pour ma part -800 castillans d'or et le village de Xochitl. -J'aurais bien fait d'y rester. Mais l'homme est -un voyageur sur cette terre, et mon humeur -vagabonde ne me permettait pas de tenir en -place.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> On nomme ainsi les villages qui étaient distribués -aux conquérants, et dont les habitants étaient -obligés de leur payer tribut.</p> -</div> - - - -<h3 id="p1ch10"><span class="chap">CHAPITRE X.</span><br /> -Séjour de l'auteur à Guatemala.</h3> - - -<p>Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado -fit inscrire sur un registre le nom de -tous ceux qui voulaient s'établir à -Guatemala, et leur distribua des places -pour y construire des maisons. On procéda -ensuite aux élections municipales, et je fus nommé -un des deux alcaldes de la nouvelle ville. -Ma maison fut bientôt construite. J'avais fait -venir de Xochitl quelques jeunes Indiennes -pour me servir, et je profitais de quelques moments -de repos pour leur enseigner la doctrine -chrétienne. Elles m'avaient donné quelques -enfants, et tout alla bien tant que durèrent -mes huit cents castillans.</p> - -<p>Au bout de deux ans, tout le pays fut troublé -par les réformes que voulut introduire un -certain Las Casas, nouvellement nommé évêque -de Chiapa, qui, armé d'un décret royal, voulait -enlever les Indiens à ceux qui les avaient -gagnés au prix de leur sang. Pour la moindre -chose on commença à faire des procès aux conquérants. -Si un Indien avait été frappé d'un -coup d'épée dans un moment de colère, ou s'il -succombait en portant des fardeaux ou en exploitant -les mines, on commençait contre le -propriétaire des poursuites qui le ruinaient. La -place n'était plus tenable.</p> - -<p>Ces coquins d'Indiens avaient découvert que -c'était l'or et l'argent qui nous attiraient dans -leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter -comme autrefois, ils le cachaient dans les -endroits les plus inaccessibles; on ne trouvait -plus rien. Tout cela me dégoûta. Vers la même -époque, le bruit se répandit que Pizarro venait -de découvrir dans le sud un pays très riche. -Alvarado réunissait des troupes pour prendre -part à cette conquête. Je vendis tout ce que je -possédais à un camarade qui avait ramassé une -quantité d'or à la conquête du pays des Zutugils, -et je me joignis à cette vaillante troupe.</p> - -<p>Voici comment le vieux cacique de Xochitl me -raconta, avant mon départ du Guatemala, l'histoire -de la querelle qui existait entre le roi de -ce pays et celui des Quiches quand les Espagnols -y arrivèrent. Ce cacique, nommé Ahbop, -était un grand sorcier; il savait se changer en -tigre et en serpent pour parcourir les forêts et -découvrir des trésors. Mais, avec la malignité -de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connaître, -et a fini par pousser la méchanceté jusqu'à -mourir sous les coups plutôt que de me -les révéler. Dans les commencements, je le -traitais bien, pour tâcher de le prendre par la -douceur, et ce fut alors qu'il me raconta cette -histoire.</p> - -<p>Le roi de Guatemala avait une fille jeune et -belle, qui était prêtresse de leurs dieux, et par -conséquent sorcière. Le démon lui avait enseigné -l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux. -Elle prenait souvent la forme d'un quetzal<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, -et allait voltiger aux environs de la -ville. Le roi des Quiches, qui était aussi magicien, -prit la forme d'un aigle, et profita d'une -de ses excursions pour l'enlever et la transporter -dans sa capitale, où il la plaça au nombre -de ses femmes. Le roi de Guatemala, outré de -cet affront, leva une grande armée pour marcher -contre lui; mais il ne put le vaincre, et -c'était de là que datait l'inimitié entre les deux -nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu -se rit des œuvres du démon. Car ce fut cette -querelle qui prépara la voie à nos conquêtes. -On peut même dire qu'elle les annonça, car -l'aigle est le symbole de notre invincible empereur, -et le quetzal peut être regardé comme -celui du Mexique.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Oiseaux d'un vert doré, des plumes duquel les -Mexicains faisaient leurs plus beaux ornements.</p> -</div> -<p>Je dirai aussi quelques mots d'une aventure -qui arriva à un soldat nommé Roldan. Celui-ci -avait trouvé dans le pillage d'un temple une -grande plaque d'or qui pesait plusieurs milliers -de castillans. Forcé de partir pour une autre -expédition, et ne voulant pas la confier à sa -femme, qu'il connaissait pour très dépensière, -il imagina de la noircir et de la jeter dans un -coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau -de métal sans valeur. Quelque temps après, -l'évêque, voulant faire fondre des cloches pour -la nouvelle église, envoya de maison en maison, -pour demander des morceaux de cuivre -inutiles. Cette femme aperçut cette plaque, et -la jeta dans le panier du quêteur; elle fut -comprise dans la fonte, qui réussit parfaitement -bien. C'est même à ce mélange considérable -d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche.</p> - -<p>Quand le soldat fut revenu de son expédition, -et qu'il ne trouva plus sa plaque, jugez -de sa colère. Sa femme sait probablement mieux -que moi les preuves qu'il en donna. Il voulut -réclamer, mais il aurait fallu refondre toute la -cloche, et l'évêque, appuyé en cela par le gouverneur, -lui déclara que ce qui avait été donné -à Dieu ne pouvait être repris. Peut-être en -aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a -encore la raillerie. Dès qu'on sonnait la cloche, -tout le monde lui disait: Roldan, entends-tu -ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garçons -qui ne courussent après lui dans les rues en répétant -ces paroles. Il en conçut un tel dépit, -qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit -avec nous pour le Pérou, dans l'espérance de -refaire la fortune qu'il avait perdue.</p> - - - - -<h3 id="p1ch11"><span class="chap">CHAPITRE XI.</span><br /> -Expédition de Pedro d'Aharado au Pérou.</h3> - - -<p>Alvarado avait obtenu de l'empereur -le gouvernement de tous les -pays qu'il pourrait découvrir au -Pérou, et qui ne faisaient pas déjà -partie du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua -avec sa troupe, qui se composait de 500 hommes, -dont près de la moitié avaient des chevaux. -Nous touchâmes d'abord à Nicaragua, pour y -prendre des renforts. Après avoir débarqué à -Puerto-Viejo, nous nous dirigeâmes vers Quito -à travers un pays inconnu. Quelquefois nous -rencontrions des villages, où nous nous procurions -d'abondantes provisions de vivres; quelquefois -aussi nous en étions réduits aux herbes -et aux racines que nous trouvions dans les forêts.</p> - -<p>A mesure que nous avancions, le pays devenait -plus sauvage et plus montagneux. Nous -marchâmes même pendant plusieurs heures sur -de la cendre chaude, provenant de l'éruption -d'un volcan voisin, dont pendant la nuit -nous apercevions le feu, et qui semblait une -des bouches de l'enfer. Nous arrivâmes enfin -dans des montagnes couvertes de neige. Les -Indiens, qui nous servaient de guides et de -porteurs, succombaient par troupes à la rigueur -du climat, et, ce qui fut bien plus funeste, -nos chevaux ne tardèrent pas à éprouver -le même sort. Nous savions bien que nous -pourrions remplacer nos Indiens aussitôt que -nous arriverions dans un pays habité, mais la -perte des chevaux était irréparable. La descente -fut encore plus pénible que la montée. Nous -étions obligés de nous laisser glisser sur la neige, -et malheur à celui qui déviait de la bonne -route: il allait se perdre dans des précipices -sans fond.</p> - -<p>Quand nous fûmes arrivés à Pasi, au bas de -la Cordillière, notre général passa sa troupe en -revue, et l'on trouva que près de cent Espagnols -et presque tous les chevaux avaient péri. -Après nous être reposés pendant quelque temps, -nous nous remîmes en marche, et nous découvrîmes, -à quelques lieues de là, en approchant -d'Ambato, des traces de chevaux qui -nous apprirent que nous approchions d'un endroit -occupé par les Espagnols. En effet, nous -rencontrâmes peu après quelques cavaliers, qui -cherchèrent d'abord à nous échapper; mais on -réussit à leur couper le chemin; ils furent pris -et conduits à Alvarado. D'après ce qu'ils lui -racontèrent, Diego d'Almagro, qui venait de -conquérir le royaume de Quito, avait appris sa -venue par les Indiens, et, ne sachant à qui il -avait affaire, il avait abandonné sa nouvelle -conquête pour marcher au devant de lui. L'armée -d'Almagro était campée à Rio-Bamba, à -trois ou quatre lieues de là.</p> - -<p>Les deux chefs se mirent en communication, -mais ils ne pouvaient tomber d'accord sur les -limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils -furent sur le point d'en venir aux mains, et -rien n'aurait pu empêcher une solution sanglante, -si de bons religieux de saint François, -qui se trouvaient dans les deux armées, ne fussent -intervenus. La troupe d'Almagro était moins -nombreuse que la nôtre, car il n'avait que 250 -hommes. Mais ceux-ci étaient résolus à défendre -jusqu'à la dernière goutte de leur sang le -fruit de leur conquête, tandis que les nôtres -étaient tout disposés à s'arranger avec eux, -pourvu qu'on nous fît de bons avantages. Alvarado -n'était pas non plus sans inquiétude sur la -manière dont il serait jugé en Espagne s'il -enlevait à ses compatriotes une province déjà -soumise, et qui peut-être serait perdue par sa -faute.</p> - -<p>Grâce à l'intervention des bons Pères, les -deux chefs conclurent un traité, par lequel Alvarado -vendit à Almagro sa flotte, son armée et -ses provisions de guerre et de bouche, moyennant -la somme de 120,000 castillans d'or, en -s'engageant par serment à repartir pour son -gouvernement de Guatemala, et à ne jamais remettre -les pieds au Pérou. Il fut stipulé également -que chacun de ses soldats recevrait une -certaine somme et serait traité comme les soldats -d'Almagro, pour le partage du butin que l'on -ferait à l'avenir. La nouvelle de cet accord fut -reçue avec acclamation par les deux armées, qui -se mêlèrent et se régalèrent ensemble. Les soldats -d'Almagro se firent un plaisir de partager -avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils -avaient en abondance. Ils avaient surtout de -grands troupeaux d'une espèce de petits chameaux -qu'on nomme dans le pays <i>lamas</i>; -tout cela était en si grande quantité, qu'on eût -eu facilement, pour un cheval, cent <i>lamas</i> ou -cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient -l'avantage de trouver partout leur nourriture -et d'en fournir à l'armée. Quant aux autres, -lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait -du camp, après les avoir baptisées, ce à quoi -les religieux de Saint-François se montraient -fort zélés. Mais c'était un grand tort, selon moi: -car une fois livrées à elles-mêmes, elles devaient -retomber dans leur idolâtrie; tandis que, si on -les eût mises à mort aussitôt après leur baptême, -elles eussent été tout droit dans le séjour des -anges. J'en fis la proposition à Almagro; mais, -par une pitié mal placée, celui-ci ne voulut pas -y consentir.</p> - - - - -<h3 id="p1ch12"><span class="chap">CHAPITRE XII.</span><br /> -Diverses expéditions au Pérou.</h3> - - -<p>La première expédition à laquelle je -pris part fut celle que Sebastien -de Benalcazar fut chargé de diriger -contre le cacique Ruminahui, -qui, après la mort d'Atahualpa, s'était -fait proclamer roi dans la province de Quito. Ce -barbare, avant de nous livrer bataille, fit massacrer -les femmes et les enfants, et nous attaqua -ensuite comme un furieux, à la tête de sa troupe. -Nous en fîmes un grand carnage, et Ruminahui, -blessé, tomba entre nos mains avec -plusieurs des principaux chefs. On avait surtout -recommandé de le prendre vivant, parce -que lui seul connaissait l'endroit où avaient été -cachés les trésors de l'inga. Mais, avec la malice -ordinaire aux Indiens, il aima mieux se -laisser brûler à petit feu que de rien avouer.</p> - -<p>Ne voulant pas prendre part à une expédition -que Benalcazar voulait conduire vers le -nord, je me rendis auprès de Pizarro, qui venait -de fonder la ville de Los Reyes, qu'on appelle -aujourd'hui Lima. Il venait d'y faire -proclamer inga Mango, fils de Huaynacapac, -au grand contentement des Indiens, qu'il espérait -par là gouverner plus facilement; mais il ne -tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé: ce -fantôme de roi entretenait chez eux le désir de -se rendre indépendants, ce qui obligea Pizarro -à s'en débarrasser. On ne peut se figurer la -quantité d'or et d'argent qui se trouvait alors -entre les mains des Espagnols; aussi l'employaient-ils -aux usages les plus vils. Ils allaient -jusqu'à en fabriquer des marmites et à en ferrer -les chevaux. L'un d'eux, qui avait eu pour sa -part le soleil en or qui décorait le grand temple -de Cuzco, le joua et le perdit en une seule -nuit; aussi disait-on de lui: Il a trouvé moyen -de perdre le soleil avant qu'il fût levé. Je ne -puis retenir mes larmes quand, dans ma pauvre -résidence de Jaen, où j'ai bien de la peine -à vivre, je pense à tous les trésors que j'ai dissipés. -Il me suffirait d'en avoir la centième partie -pour adoucir le peu de jours qui me restent -à vivre, et léguer à ma paroisse une somme -suffisante pour tirer mon âme du purgatoire. -Mais je place toute ma confiance dans l'intercession -de Notre-Dame d'Atocha, ma sainte patronne. -La reine des anges me tiendra compte, -je l'espère, du sang que j'ai versé pour la propagation -de notre sainte foi catholique.</p> - -<p>La bonne harmonie avait malheureusement -cessé d'exister entre Almagro et Pizarro. Ils ne -pouvaient s'accorder sur les limites de leurs -gouvernements. Fr. Thomas de Berlanga, évêque -de Terre-Ferme, qui avait été envoyé par -l'empereur pour régler leur différend, était évidemment -partial pour ce dernier. Gagné par -le don d'une somme considérable que lui fit -Pizarro, l'évêque persuada à son rival d'entreprendre -une expédition contre le Chili, province -située vers le sud. On disait qu'elle abondait -d'autant plus en or et en argent, qu'elle avait -toujours résisté aux attaques des ingas. Heureusement -pour moi, je souffrais encore d'une -blessure qui m'empêcha de suivre Almagro, auquel -je m'étais attaché, car le résultat de cette -expédition fut désastreux.</p> - -<p>Almagro emmenait avec lui le grand prêtre -du soleil, et quelques uns des ingas dont on se -défiait, et qu'on était bien aise d'éloigner. Ils -avaient paru y consentir avec plaisir, mais ce -n'était qu'une feinte. A quelque distance de Cuzco, -ils trouvèrent moyen de s'échapper, et -furent rejoints par d'autres chefs, qui, sous divers -prétextes, avaient quitté successivement la -ville. En peu de jours tout le pays fut en armes, -en proclamant l'inga Mango, que Pizarro avait -fait la faute de reconnaître, et celle plus grande -encore de laisser sortir de Cuzco pour aller -célébrer une fête dans la vallée de Yucai. Tous -les Espagnols qui étaient dispersés dans les -villages furent massacrés par les Indiens. Souvent -même ils leur faisaient souffrir les plus -horribles tourments. Ils aimaient surtout à leur -couler de l'or fondu dans la bouche, et leur -criaient par dérision: Voilà ce métal que vous -aimez tant; maintenant vous pouvez vous en -rassasier.</p> - - - - -<h3 id="p1ch13"><span class="chap">CHAPITRE XIII.</span><br /> -Siége de Cuzco par les Indiens.</h3> - - -<p>Hernando Pizarro, qui commandait -alors à Cuzco, avait toujours montré -beaucoup de faiblesse pour les Indiens, -et s'était toujours opposé aux -mesures de rigueur que l'on avait voulu prendre -contre eux. Il vit alors que ce n'est que par -la sévérité que l'on peut venir à bout de cette -maudite race; mais il était trop tard, et nous -eûmes beaucoup à souffrir de son excès d'indulgence.</p> - -<p>Aussitôt qu'il fut instruit de l'insurrection, -Hernando fit une sortie dans la direction de -Yucai, espérant se rendre maître de la personne -de l'inga. Mais il le trouva à la tête de -deux cent mille Indiens, et fut forcé de rentrer -dans la ville, où nous fûmes bientôt complétement -cernés. Les Indiens, qui n'osaient nous -attaquer corps à corps, profitèrent de ce que les -maisons étaient couvertes en paille pour y mettre -le feu au moyen de flèches autour desquelles -ils avaient entortillé du coton enflammé. -Toute la ville fut ainsi successivement incendiée, -et nous fûmes obligés de camper au milieu -de la grande place du marché, le seul endroit -qui fût à l'abri du feu. Les Indiens nous -lançaient également, au moyen de machines, les -têtes de ceux de nos compatriotes qui étaient -tombés sous leurs coups. Notre position était terrible, -car la forteresse, qu'Hernando Pizarro, -dans sa folle confiance, avait laissée presque -sans garnison, était tombée, dès la première -attaque, entre les mains des Indiens.</p> - -<p>Dans cette situation, on convoqua un conseil -de guerre. Les uns étaient d'avis de s'ouvrir -un passage les armes à la main, et de tâcher -de regagner la côte; les autres représentaient -que, si l'on abandonnait Cuzco, il ne fallait -pas songer à embarrasser la marche par tous -les trésors qu'on y avait réunis, et qu'ils perdraient -ainsi en un seul jour le prix de leurs -travaux. Ils ajoutaient que la prise de cette ville -encouragerait tellement les Indiens, que bientôt -les chrétiens, forcés de se rembarquer, iraient -traîner dans leur patrie le reste de leurs jours -dans la pauvreté et le mépris universel. D'ailleurs, -il était probable que l'armée de l'inga -ne resterait pas long-temps réunie, et que le -gouverneur Francisco Pizarro, aussitôt qu'il -apprendrait notre position, nous amènerait du -secours. Ce dernier parti prévalut, et il fut -décidé qu'on attaquerait d'abord la forteresse, -d'où les Indiens nous incommodaient considérablement.</p> - -<p>Cette forteresse, construite de gros quartiers -de rochers, n'était abordable que par un seul -côté. Nous l'attaquâmes pendant la nuit, afin de -surprendre les Indiens, car ils ne combattaient -jamais après le coucher du soleil, qu'ils regardaient -comme leur dieu, et n'avaient pas même -l'idée de poser des sentinelles. Malgré cela ils -montrèrent la plus grande valeur et nous tuèrent -bien du monde. Juan Pizarro, qui nous -commandait, fut blessé à la tête d'un coup de -pierre, dont il mourut quinze jours après. J'eus -aussi deux ou trois côtes brisées, mais je fus -rétabli en peu de jours. Je dois citer ici la conduite -de l'inga chargé de la défense de cette -forteresse. D'une taille gigantesque, il combattit -long-temps avec une massue garnie de pointes -de cuivre. Ses coups redoutables renversaient -tous les assaillants. Jamais il ne fut possible -de pénétrer dans les retranchements par le -côté qu'il défendait. Voyant les Espagnols maîtres -de la place, il lança au loin sa massue, et, se -croisant les bras, il se jeta du haut des remparts -dans un précipice, sans vouloir accepter la vie -que ses ennemis lui offraient. Exemple d'autant -plus remarquable, que cette nation est ordinairement -faible et timide.</p> - -<p>Quelques uns assurent avoir aperçu le glorieux -apôtre saint Jacques monté sur un cheval -blanc et combattant à la tête des Espagnols, -mais tant de bonheur n'était pas réservé à un -pauvre pécheur comme moi. Je n'ai rien aperçu, -mais il est vrai que j'avais assez à faire de me -défendre avec mon bouclier contre les pierres -qui pleuvaient sur moi de tous les côtés. Cette -faveur du ciel était réservée à d'autres, plus -heureux et sans doute plus purs que moi.</p> - -<p>Depuis la prise de la forteresse, nos affaires -allaient toujours en s'améliorant. L'inga, craignant -une famine, avait été obligé de renvoyer -une grande partie de ses soldats pour cultiver -les terres. Il ne nous attaquait plus, et se contentait -de nous bloquer. Nous respirions donc -un peu, et nous nous occupions à soigner nos -blessures. Tout d'un coup nous apprîmes qu'on -avait aperçu un corps nombreux d'Espagnols -à peu de distance de Cuzco.</p> - - - - -<h3 id="p1ch14"><span class="chap">CHAPITRE XIV.</span><br /> -Arrivée d'Almagro. Sa mort.</h3> - - -<p>C'était l'illustre Almagro, qui revenait -du Chili. Cette expédition -avait été très malheureuse. Après -avoir souffert d'horribles maux -dans des pays déserts et dans des montagnes couvertes -de neige, Almagro avait été obligé, par le -manque de vivres, de retourner sur ses pas, sans -pouvoir parvenir dans les riches pays qu'on lui -avait fait espérer. Exaspéré par ce mauvais succès, -et par l'injustice qu'on commettait à son -égard en refusant de lui remettre Cuzco, qui -faisait partie de son gouvernement, il s'empara -de vive force de la ville. Les Pizarro se défendirent -bravement dans leur maison; mais il les -força d'en sortir en mettant le feu au toit, qui -était en paille, et les envoya prisonniers dans -la forteresse. Tous les amis d'Almagro, dont je -faisais partie, se réjouirent de cet heureux succès; -mais ils tremblaient que les Indiens ne -profitassent de nos querelles pour nous attaquer -de nouveau. Heureusement pour nous il n'en -fut rien: une fois que l'inga eut dispersé son -armée, il ne put jamais parvenir à la réunir.</p> - -<p>Si Almagro avait suivi notre conseil, il aurait -sur-le-champ fait trancher la tête aux deux -Pizarro, car les morts ne mordent plus; mais -sa générosité le perdit: non seulement il les -épargna, mais il les fit garder avec tant de négligence -qu'ils parvinrent à s'échapper et à rejoindre, -à Lima, leur frère Francisco. Celui-ci, -qui nous avait abandonnés pendant le siége, se -réveilla quand il apprit que son autorité était -menacée; il leva des troupes et s'avança contre -Almagro, qui se hâta de marcher à sa rencontre: -les deux armées se rencontrèrent dans -une plaine que l'on nomme de las Salinas, à -quelques lieues de Cuzco.</p> - -<p>Mes larmes tombent sur ma barbe blanche -quand je pense à cette fatale journée. Plusieurs -de mes meilleurs amis restèrent sur le -champ de bataille. Ceux qui furent rapportés -blessés à Cuzco furent lâchement assassinés -par les soldats de Pizarro. Nos maisons furent -pillées comme si nous avions été des Indiens -révoltés. L'infortuné Almagro fut conduit -à Lima, où l'audacieux Pizarro lui fit -faire son procès comme rebelle au roi; tous les -serpents de la haine et de l'envie l'enveloppèrent -de leurs replis. Pizarro fit condamner à -mort un homme avec lequel il s'était approché -de la sainte table en jurant de le traiter en tout -temps comme son frère.</p> - -<p>Almagro fut étranglé dans sa prison, et ensuite -son corps exposé sur un échafaud public -comme celui d'un traître. A peine eut-il le -temps de signer un acte par lequel il transmettait -tous ses droits au fils qu'il avait eu d'une -Indienne. Tous ceux de ses amis qui ne purent -s'échapper furent jetés en prison, sans pouvoir -même obtenir de s'embarquer pour l'Espagne, -où l'on craignait qu'il ne portassent leurs plaintes. -J'aurais partagé leur sort si je n'avais été -sauvé par une Indienne avec laquelle je vivais -depuis long-temps, et qui me cacha dans d'immenses -souterrains qui faisaient autrefois partie -du temple du Soleil.</p> - - - - -<h3 id="p1ch15"><span class="chap">CHAPITRE XV.</span><br /> -Aventure de l'auteur dans les souterrains.</h3> - - -<p>J'avais toujours bien traité cette femme, -qui avait été avant la conquête -une des vierges consacrées au soleil. -Elle avait appris assez bien l'espagnol, -et m'était fort attachée. Quand elle vit -ma détresse elle me dit: «Ce que je vais faire -me coûtera probablement la vie, mais je vais -sauver la tienne. Jure-moi par le Dieu que tu -portes à ton cou de ne jamais révéler ce que tu -verras, et suis-moi.»</p> - -<p>Elle se dirigea vers les ruines du temple qui -avait été brûlé pendant le siége, et s'enfonça -dans une excavation tellement basse que nous -étions obligés de ramper sur les pieds et sur -les mains. Après avoir marché ainsi pendant -une demi-heure, nous arrivâmes dans une espèce -de caveau, d'où nous descendîmes par un -escalier de plus de trois cents marches. Il nous -conduisit dans une vaste caverne qui paraissait -creusée dans le roc. Dans les parois on avait -pratiqué douze niches. Chacune contenait ce -que je pris d'abord pour des statues, mais ma -conductrice m'apprit que c'étaient les corps embaumés -des douze ingas qui avaient précédé -Huascar.</p> - -<p>Chacun de ces corps était assis sur un trône -d'or massif, et couvert de pierres précieuses. -Un immense soleil, également en or, couvrait -le plafond. Le sol était couvert, à une hauteur -de plusieurs pieds, de colliers, de bracelets, -et d'autres bijoux que les chefs indiens offraient -aux mânes de leurs anciens souverains -quand ils venaient visiter ce lieu: il y avait là -plus d'or qu'il n'en eût fallu pour acheter toutes -les Espagnes.</p> - -<p>Quand je fus un peu revenu de mon étonnement, -l'Indienne me quitta en promettant de -revenir bientôt m'apporter des vivres. Elle revint -en effet, et pendant plus d'un mois elle -m'en fournit autant que je pouvais en consommer.</p> - -<p>Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer, -puisque je n'apercevais jamais le soleil, -l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir -son sort, mais il est probable que quelque -Espagnol l'avait tuée ou vendue comme -esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacrée -pour la punir d'avoir révélé leur secret, -ils ne m'auraient pas épargné. Je ne savais -que faire; cependant, pressé par la faim, et espérant -que la persécution contre les amis d'Almagro -se serait ralentie, impatient d'ailleurs -de jouir de l'immense richesse dont je me voyais -possesseur, je résolus de tenter la fortune.</p> - -<p>La chose n'était pas facile, car ma provision -d'huile était épuisée en même temps que mes -vivres, et j'étais plongé dans l'obscurité la -plus profonde. Je réussis cependant à retrouver -l'escalier et le souterrain, dont j'eus soin, -en sortant, de fermer l'extrémité extérieure -avec une grosse pierre, de crainte que quelqu'un -ne fût tenté d'y pénétrer. Je m'avançai -ensuite vers la ville pour tâcher de gagner la -maison d'un de mes anciens amis; mais, pour -mon malheur, je tombai sur une garde dont -le chef me connaissait pour un des partisans -les plus zélés d'Almagro. Il me conduisit en prison, -et le lendemain, chargé de chaînes, je fus -envoyé à Lima.</p> - -<p>Nous marchâmes pendant plusieurs jours, -et j'étais sur le point de succomber à la fatigue, -car il me fallait suivre à pied le pas des -chevaux de mes gardiens. A notre arrivée dans -les défilés qui conduisent à Xauxa, les Indiens, -qui nous attendaient dans une embuscade, -firent rouler sur nous une grêle de rochers qui -fut suivie d'une pluie de flèches. Mes gardiens -furent renversés de leurs chevaux et assaillis -par les Indiens, qui les achevèrent à coups de -massue. Le cacique qui les conduisait était assez -au fait de nos discordes pour supposer, en -me voyant chargé de chaînes, que je devais -être un ennemi de Pizarro. Il ordonna donc -de m'épargner, et fit panser quelques légères -blessures que les flèches m'avaient faites. -Après avoir marché pendant plusieurs jours -à travers d'épaisses forêts, nous arrivâmes dans -une forteresse indienne construite de briques -cuites au soleil, où demeurait alors l'inga Mango. -Cette forteresse était située au sommet d'un -rocher inaccessible. On montait jusqu'à une -certaine hauteur par un escalier en pierre très -étroit et sans parapet; un homme déterminé -aurait pu le défendre seul contre une armée. -L'escalier s'arrêtait à une plate-forme à cent -pieds au dessous de la forteresse. De là, ceux -que l'inga admettait auprès de lui étaient placés -dans un grand panier, que l'on tirait du -haut des remparts à l'aide d'une corde de fil de -palmier.</p> - - - - -<h3 id="p1ch16"><span class="chap">CHAPITRE XVI.</span><br /> -Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.</h3> - - -<p>Les amis de l'infortuné Almagro -étaient tous les jours plus maltraités; -on les appelait les Chilenos, parce -qu'ils avaient presque tous pris part -à l'expédition du Chili. Pizarro ne leur permettait -pas de s'éloigner de Lima, dans la -crainte d'une révolte; ils étaient en proie à -la plus affreuse misère, parce que, lors du -sac de Cuzco, ils avaient été dépouillés de tout -ce qu'ils possédaient. Peut-être aurait-il mieux -fait de leur laisser tenter quelque expédition -pour refaire leur fortune; mais Pizarro était -persuadé que, dès qu'ils seraient réunis en armes, -ils se tourneraient contre lui.</p> - -<p>Les Chilenos s'étaient mis en rapport avec -l'inga, et lui avaient promis de le rétablir à -Cuzco s'il voulait se réunir à eux. Je ne prétends -pas les excuser d'avoir ainsi manqué à -ce qu'ils devaient au roi et aux saints, mais ils -étaient réduits au désespoir. Pour persuader -l'inga, ils lui avaient envoyé un certain Antonio -Barduna, qui se trouvait alors dans la forteresse. -Comme il me connaissait depuis long-temps, -il me prit sous sa protection, et quand -il eut terminé son traité avec l'inga, il obtint -de lui de m'emmener à Lima.</p> - -<p>Avant de parler de ce qui s'y passait, je -veux dire quelques mots de Mango inga. S'il -avait voulu reconnaître les vérités de notre -sainte foi, il aurait été un prince accompli; mais -il était l'ennemi mortel de N. S. J.-C. et de -sa sainte mère, et c'est sans doute pour cela -que non seulement il a subi sur la terre un supplice -honteux, mais qu'il brûle actuellement -dans les flammes éternelles de l'enfer. Il était -surtout irrité contre Pizarro, qui avait fait tuer -à coups de flèches, après l'avoir attachée à un -arbre, celle de ses femmes qu'il chérissait le -plus.</p> - -<p>Mango avait appris à se servir des armes -des Espagnols; il montait même assez bien à -cheval, et se servait adroitement de l'épée. Lors -de la grande insurrection, les Indiens nous -avaient pris une assez grande quantité d'armes -et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun -usage des fauconneaux et des arquebuses, parce -qu'ils ignoraient la fabrication de la poudre, -mais leurs principaux chefs se servaient des -chevaux, plus hardis en cela que les Mexicains, -qui, bien des années après la conquête, n'osaient -encore en approcher. Les Indiens avaient même -su réparer les casques et les armures qui -étaient tombés entre leurs mains, mais avec -de l'or, seul métal qu'ils sussent bien travailler, -de sorte qu'on voyait souvent un casque -ou une cuirasse rongés de rouille et -rapiécés avec des morceaux d'or fin. Plus -il y avait d'or, moins les Indiens l'estimaient.</p> - -<p>Les armes des Indiens sont des lances faites -d'un bois très dur, qui sont quelquefois garnies -de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont -des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et -des flèches, et, pour combattre de près, des massues. -Ils sont assez braves individuellement, -surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne -savent pas combattre en ordre, et leurs bataillons -sont aisément rompus, surtout par le choc -des chevaux.</p> - -<p>Rien n'égale leur dévouement à leur inga. -Jamais on n'a pu tirer d'eux, ni par les menaces -ni par les tortures, aucun renseignement sur -ses projets ni sur le lieu où il faisait son séjour. -On ne peut non plus leur faire découvrir -les trésors cachés, comme le prouve celui qui -est au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux -et dont je n'ai pu m'emparer. Mon malheureux -sort m'a toujours empêché de retourner -dans cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne -traînerais pas le reste de mes vieux jours dans -la pauvreté.</p> - - - - -<h3 id="p1ch17"><span class="chap">CHAPITRE XVII.</span><br /> -Mort du marquis Pizarro.</h3> - - -<p>J'ai déjà dit quel était le malheureux -sort des amis d'Almagro. On les -avait dépouillés de tout, et on ne leur -permettait pas même de s'éloigner -pour chercher une meilleure fortune. Ils étaient -si pauvres au milieu de la richesse générale, -que douze d'entre eux qui habitaient une petite -maison dans le faubourg de Lima ne possédaient -qu'un seul manteau, dont ils couvraient -alternativement leurs haillons quand ils allaient -par la ville. Moi-même je n'avais pour me vêtir -que les étoffes communes que fabriquent les -Indiens, et j'étais obligé de vivre de racines, -de fruits et de chicha, espèce de bière qu'on fabrique -avec du maïs. Nous n'avions pas même -l'espérance d'obtenir justice en Espagne. Le -marquis avait défendu qu'aucun de nous s'embarquât, -et avait envoyé à la cour son frère Hernando, -pour distribuer de riches présents à toutes -les personnes influentes, et raconter à sa manière -tout ce qui s'était passé. Mais Dieu et sa -sainte mère ne permirent pas qu'il aveuglât le -conseil. Il fut renfermé dans la forteresse de Medina -del Campo, où il resta plus de vingt ans.</p> - -<p>Nous nous rassemblions quelquefois pour -nous raconter nos misères, et, n'y voyant pas -de terme, nous résolûmes de tuer le marquis et -de proclamer à sa place le fils d'Almagro, encore -jeune, mais qui promettait d'avoir un jour -les vertus de son père. Nous avions résolu d'assaillir -Pizarro au sortir de la messe, mais les -saints qui nous protégeaient nous épargnèrent -ce sacrilége. Au moment de partir, nous apprîmes -qu'il ne s'y était pas rendu, sous prétexte -qu'il était malade. Nous fûmes très effrayés, -et nous crûmes tout découvert. Beaucoup -d'entre nous parlaient de se séparer et -d'attendre une meilleure occasion, quand Juan -de Herrada, s'élançant vers la porte, s'écria: -Si nous hésitons nous sommes perdus, dès ce -soir nous serons dénoncés; je vous déclare que -si vous ne me suivez pas pour exécuter immédiatement -notre projet, je vais tout déclarer au -marquis pour me soustraire au supplice qui -nous attend.</p> - -<p>Il n'y avait donc plus à hésiter. Tirant nos -épées et criant: Vive le roi, et meure le mauvais -gouvernement! nous nous élançâmes vers la -maison qu'habitait Pizarro. Herrada, apercevant -l'un de nous qui faisait un détour pour ne -pas traverser une flaque d'eau qui se trouvait -au milieu de la place, le renvoya en lui disant: -«Comment! nous allons nous baigner dans le -sang, et tu as peur de te mouiller les pieds?» -La porte de la maison du marquis était heureusement -ouverte; on entendait le bruit que nous -faisions sur l'escalier. Quelques uns de ses amis, -qui avaient dîné avec lui, se voyant sans -armes, sautent par une fenêtre et s'enfuient à -travers le jardin. Il ne resta auprès du marquis -que son demi-frère Martin de Alcantara, Francisco -de Chaves, et deux petits pages.</p> - -<p>Chaves entr'ouvrit la porte pour nous demander -ce que nous voulions; il fut à l'instant -percé de plusieurs coups d'épée. Nous lui passâmes -sur le corps, et nous aperçûmes le marquis -se faisant boucler son armure par son -frère. Nous nous élançâmes vers lui en criant: -Mort au tyran! Je dois dire que tous deux -se défendirent comme des gentilshommes castillans. -Plusieurs de nos amis furent blessés. -Alcantara me donna un coup de tranchant sur -le bras, mais au même instant je lui plantai ma -dague dans la poitrine. Le coup fut tellement -violent, que le pied me glissa dans le sang; je -tombai, et mes amis, me croyant mort, chargèrent -le marquis avec une nouvelle violence. -Celui-ci se défendait comme un lion; mais, -ayant passé son épée au travers du corps de -Narvaez, il ne put la retirer assez vite, et tomba -percé de plusieurs coups. Il eut à peine le -temps de tracer sur le sol une croix avec son -sang; il l'embrassa et rendit le dernier soupir.</p> - -<p>Aussitôt nous nous répandîmes dans la ville -en brandissant nos épées teintes de sang et en -criant: Le tyran est mort, vive le roi et Almagro. -La maison du marquis et celles de ses -principaux partisans furent mises à sac; nous -y trouvâmes des trésors immenses, et qui nous -dédommagèrent de nos misères passées. L'or -y était dans une telle abondance qu'on dédaignait -d'emporter l'argent. Les partisans de -Pizarro cherchèrent à se réunir pour le venger, -et l'on en serait venu aux mains dans toutes les -rues de la ville, si les religieux n'étaient sortis -avec le saint sacrement. Tous ceux qui se trouvaient -sur leur passage les accompagnèrent dévotement -après s'être agenouillés; de cette manière -l'effusion du sang fut arrêtée, et l'ordre fut -rétabli dans la ville.</p> - -<p>Ainsi périt le conquérant du Pérou et le -meurtrier d'Almagro. Après avoir vengé mon -ami, je ne pus me défendre de verser quelques -larmes sur celui qui nous avait si souvent conduits -à la victoire. Ce sentiment était général -parmi nous, et beaucoup se firent, comme moi, -un devoir d'employer la dîme de ce qu'ils -avaient pris dans sa maison à faire dire des -messes pour le repos de son âme. Son corps -fut enterré secrètement par deux de ses domestiques, -enveloppé dans un vieux manteau qu'on -leur donna par charité; mais on m'a raconté -que, depuis peu de temps, on lui a élevé un -somptueux monument dans la cathédrale de -Lima.</p> - - - - -<h3 id="p1ch18"><span class="chap">CHAPITRE XVIII.</span><br /> -Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas.</h3> - - -<p>Après avoir donné à la joie les premiers -moments de notre délivrance, -nous nous empressâmes d'envoyer -dans tout le Pérou la nouvelle de -ce qui s'était passé. Les partisans des Pizarro, -et surtout Holguin, qui commandait à Cuzco, se -soulevèrent contre nous. Nous serions venus à -bout de les réduire; mais Dieu trouvait sans -doute que nos péchés étaient bien grands, car -il nous envoya un nouveau fléau en la personne -du licencié Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne -presque au moment de la mort du marquis.</p> - -<p>Le licencié Vaca de Castro était chargé de -pleins pouvoirs de S. M. S'il était arrivé plus -tôt il nous aurait sans doute fait rendre justice; -mais en apprenant la mort du marquis, il se déclara -contre nous, et ne voulut pas même entendre -nos justifications. Comme tous les partisans -des Pizarro avaient couru au devant -de lui, il eut bientôt réuni une nombreuse armée. -Dieu sait que nous n'avions aucune intention -de nous révolter contre lui; mais Vaca -de Castro n'était entouré que de gens qui lui -demandaient vengeance, et nous dépeignaient -comme les plus grands scélérats. Il fallut donc -nous préparer à la résistance. Nous n'aurions -pas même eu assez d'armes, si Mango inga, -toujours fidèle à la mémoire d'Almagro, n'eût -consenti à nous rendre l'artillerie et les arquebuses -qui étaient tombées entre ses mains -lors du siége de Cuzco. Il nous envoya également -un nombre de guerriers choisis, commandés -par son frère l'inga Paullo.</p> - -<p>Les deux armées se rencontrèrent dans la -plaine de Chupas. Notre parti se distinguait -par des écharpes blanches, celui des Pizarro -par des écharpes rouges. Le feu de notre artillerie -fit éprouver à l'ennemi des pertes considérables, -et la victoire semblait se déclarer pour -nous quand Almagro, entraîné par la vivacité de -l'âge, sortit de sa position pour attaquer la cavalerie -ennemie, commandée par Caravajal. Il était -parvenu à la mettre en déroute; mais, Vaca de -Castro ayant profité d'un moment de désordre -pour le charger en flanc avec sa réserve, notre cavalerie -se débanda et entraîna l'infanterie dans -sa fuite. Je fus moi-même renversé avec mon -cheval, et je restai sur le champ de bataille sans -pouvoir me relever. Le coucher du soleil mit -fin au carnage, et, pendant la nuit, les Indiens -qui s'étaient tenus cachés dans les forêts pendant -le combat vinrent comme des loups enragés -mutiler et dépouiller les morts; ils égorgèrent -tous les blessés qu'ils découvrirent; heureusement -j'étais parvenu à me traîner dans un -épais buisson, et, au milieu de l'obscurité, ils -ne m'aperçurent pas.</p> - -<p>Tous ceux de nos malheureux compagnons, -le jeune Almagro lui-même, qui tombèrent -entre les mains de Vaca de Castro, furent mis à -mort sans pitié; leurs propriétés furent distribuées -aux vainqueurs. Heureusement pour moi, -je fus près de deux jours sans pouvoir me relever, -et, quand je fus en état de le faire, le -champ de bataille était désert; il n'y avait -de vivant autour de moi que des bandes de -vautours occupés à dévorer les cadavres des -hommes et des chevaux. Je gagnai avec bien -de la peine un village indien, où quelques uns -des guerriers de Paullo inga avaient déjà trouvé -un refuge. Heureusement ils me reconnurent -pour un des leurs, de sorte que les Indiens -m'épargnèrent, tandis qu'ils étaient impitoyables -envers tous les blessés du parti des Pizarro.</p> - -<p>Je passai quelques semaines dans ce village. -Un Indien que j'avais envoyé pour savoir ce -qui se passait revint m'annoncer que Vaca de -Castro avait ordonné, sous les peines les -plus sévères, de lui livrer tous les partisans -d'Almagro, et qu'il faisait exécuter impitoyablement -tous ceux qui tombaient entre ses -mains. Je ne savais que devenir. Rentrer au -Pérou, c'était courir à une mort certaine; rester -au milieu des Indiens, c'était traîner une -vie misérable que terminerait une mort sans -confession. Je résolus donc à tout hasard de -me diriger vers le nord, et, si je pouvais gagner -un des ports du golfe du Mexique, de -m'embarquer de là pour l'Espagne.</p> - - - - -<h3 id="p1ch19"><span class="chap">CHAPITRE XIX.</span><br /> -Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe.</h3> - - -<p>Protégé par les Indiens, je gagnai -d'abord la ville de Quito et ensuite -la province de Popayan, qui avait -jadis été conquise par Sebastian -de Benalcazar. Je passai près d'un an à faire -cette route. L'Indien qui me conduisait, -nommé Chuspa, avait été chasqui ou courrier -au service de l'inga. Il connaissait très bien -tout le pays, et me faisait éviter tous les endroits -habités par des Espagnols, qui m'auraient -livré à mes ennemis. Nous souffrîmes -souvent de la faim, et pendant tout ce temps -nous ne mangions presque que des serpents, -des grenouilles, des racines et l'écorce de certains -arbres qu'il connaissait, et dont le goût -ressemble à celui de la cannelle.</p> - -<p>Quand nous approchâmes de Popayan, dernière -limite des états de l'inga, mon guide me -déclara qu'il ne pouvait me conduire plus -loin, le pays lui étant complétement inconnu. -Je me décidai donc à entrer dans la ville, et -mon premier soin fut d'aller entendre une -messe et de me confesser. Je m'approchai -d'un religieux de la Merci, et, à mon grand -étonnement, quand il m'eut adressé la parole, -je reconnus ce Maldonado que j'avais laissé à -Ceuta, marié avec la belle Juive. Nous nous racontâmes -nos aventures. Maldonado se conduisit -envers moi en véritable ami. Il me dit que -je ne serais pas en sûreté à Popayan, mais qu'il -allait partir pour Santa-Fé de Bogota, dans le -pays des Muyzcas, et qu'il m'emmènerait avec -lui. En attendant, il me cacha dans son couvent.</p> - -<p>Le voyage de Popayan à Santa-Fé passe -pour rude et difficile; mais ce n'était rien après -toutes les fatigues que j'avais éprouvées. Don -Alonso Luis de Lugo, gouverneur de ce pays, -que l'on avait surnommé la Nouvelle-Grenade, -me fit une très bonne réception. Je l'accompagnai -dans une expédition contre les Indiens Muzos, -dont le pays est célèbre par ses mines d'émeraudes. -Mais nous perdîmes beaucoup de -monde dans cette occasion, sans avoir pu les -soumettre. Il fallut y renoncer pour envoyer des -secours sur la côte: elle était alors menacée par -des corsaires français, qui avaient pillé et brûlé -Sainte-Marthe et Carthagène. Je profitai de -cette occasion pour me rapprocher de l'Espagne, -où j'avais dessein de retourner.</p> - -<p>Pendant notre marche nous entendîmes parler -d'une nation appelée les Tayronas. On nous -raconta que dans leur temple on voyait des -images du soleil et de la lune en or et en argent. -Nous résolûmes de nous emparer de ce -village, qui était entouré d'une triple rangée de -palissades tournant sur elles-mêmes comme un -colimaçon, et ne laissant au milieu qu'un passage -fort étroit. Nous l'attaquâmes au milieu -de la nuit. Les Indiens firent une courageuse -résistance, et nous n'y pénétrâmes qu'après avoir -perdu un assez grand nombre des nôtres. Mais -quand nous entrâmes dans le temple, le soleil et -la lune s'étaient éclipsés, soit qu'ils n'eussent -jamais existé, soit que les Indiens les eussent -emportés. Mon seul bénéfice dans cette affaire -fut un coup de flèche dans la cuisse. Heureusement -qu'elle n'était pas empoisonnée. J'en fus -quitte pour boiter pendant quelque temps, tandis -que j'ai souvent vu des Espagnols mourir -dans d'affreuses convulsions après avoir été -blessés par les flèches de ces sauvages.</p> - -<p>Arrivés à Sainte-Marthe, nous trouvâmes la -ville dans le plus déplorable état. Les corsaires -de la Rochelle l'avaient réduite en cendres après -l'avoir pillée. Les habitants s'étaient enfuis -dans les bois à leur approche, mais ils y étaient -revenus après leur départ, et y avaient construit -quelques huttes en branchages. Je m'y embarquai -sur un vaisseau destiné pour la Corogne, -qui eut bien de la peine à se procurer les -vivres nécessaires pour la traversée, tant ils -étaient rares dans la ville. Après quelques jours -de navigation nous nous trouvâmes au milieu des -corsaires français. Notre vaisseau était trop faible -pour essayer de se défendre. Nous tombâmes -donc entre les mains des hérétiques, qui nous -conduisirent à la Rochelle.</p> - - - - -<h3 id="p1ch20"><span class="chap">CHAPITRE XX.</span><br /> -Mariage de l'auteur; son retour à Jaen sa patrie.</h3> - - -<p>Nous arrivâmes en quelques semaines -à la Rochelle. C'est une ville -très forte, entourée d'un mur flanqué -de hautes tours. Les habitants -sont devenus très riches par le commerce. Ils sont -nominalement sous l'autorité du roi de France, -mais par le fait ils se gouvernent en république. -Cette ville est infectée d'hérésie, et les sectateurs -de Calvin en ont expulsé les catholiques. -Aussi ils haïssent les Espagnols, et leurs vaisseaux -ne les épargnent pas quand ils les rencontrent -dans leurs courses. Ils ont successivement -pillé presque toutes les côtes du golfe du -Mexique.</p> - -<p>Je dois dire cependant que le capitaine du -vaisseau dont j'étais le prisonnier se conduisit -très bien à mon égard. Il me laissa mes hardes -et quelques objets à mon usage. Mais comme -cela ne m'aurait pas fait vivre long-temps, il -me procura quelques leçons de mandoline, qui, -si elles ne m'enrichissaient pas, me faisaient au -moins subsister.</p> - -<p>Parmi mes élèves se trouvait la fille d'un -vieux marchand huguenot très riche. Ce n'était -pas qu'il approuvât cet amusement, qu'il traitait -de profane, mais il ne savait rien refuser à -sa fille. Malgré cela elle trouvait sa maison -un séjour bien triste; les sons de ma musique -firent arriver l'amour dans son cœur, et, sur -ma promesse de l'épouser, elle consentit à -fuir avec moi la maison paternelle pour se -réfugier en Espagne. Notre projet ne tarda -pas à être mis à exécution. Nous fîmes une -copieuse saignée à la caisse du beau-père, et -grâce à la protection des saints, qui riaient -sans doute de voir dévaliser un huguenot, nous -arrivâmes à Bordeaux. Comme nous craignions -d'être poursuivis par la justice, nous nous hâtâmes -de quitter les terres de France. Aussitôt -notre arrivée à Bilbao, je me hâtai de tenir à -ma Catherine la parole que je lui avais donnée. -Un Père de la Merci se chargea de la réconcilier -avec la sainte église catholique, et nous donna -ensuite sa bénédiction dans l'église de Saint-Isidoro.</p> - -<p>Nous avions encore un bien long voyage à -faire par terre; nous traversâmes Burgos, Madrid -et les plaines de la Manche. En arrivant -près d'Anduxar, nous fûmes attaqués par une -troupe de ces Maurisques qui parcourent les -Espagnes pour échapper aux édits, et complétement -dévalisés. Après nous avoir fait toutes -sortes d'outrages, ils nous abandonnèrent en -nous attachant à des arbres, et nous aurions -sans doute péri, sans une troupe de bohémiens -qui passa par là quelques heures après et qui -nous détacha. Nous avions tout perdu, et nous -ne pûmes gagner Jaen qu'en demandant l'aumône -de village en village. J'y rentrai après -dix-huit ans, aussi pauvre que j'en étais parti. -Mes parents n'étaient pas dans une position -plus heureuse, et l'âge ajoutait encore à leurs -souffrances. Ma pauvre femme ne put résister -long-temps à ses chagrins, et je la perdis peu -de temps après. Je fis, mais en vain, quelques -efforts pour trouver de l'emploi. D'ailleurs mon -caractère aventureux ne me permettait pas de -jouir d'une vie tranquille. Je rêvais jour et -nuit du trésor que je connaissais à Cuzco. Je -pris donc la résolution de tenter encore une -fois la fortune, et de retourner aux Indes.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE.</h2> - - - - -<h3 id="p2ch1"><span class="chap">CHAPITRE I.</span><br /> -Voyage de l'auteur en Allemagne.</h3> - - -<p>Dans mon dessein de retourner aux -Indes, je me dirigeai vers Séville, -où D. Estevan de Guevara levait -des troupes pour le Mexique. C'était -un de mes anciens camarades du Pérou. Il -me fit très bon accueil et me choisit pour son -lieutenant; sa compagnie était formée, et nous -allions nous embarquer quand notre destination -changea tout à coup. Les hérétiques de -l'Allemagne, ayant à leur tête le duc de Saxe, -s'étaient soulevés contre notre magnanime empereur, -et celui-ci appelait à son aide ses fidèles -Castillans. D. Estevan nous proposa de renoncer -pour le moment à notre expédition, et -d'aller en Allemagne châtier les luthériens. -Cette proposition fut reçue avec des acclamations, -et notre vaisseau se dirigea vers Anvers.</p> - -<p>Cette ville, comme toutes celles des Pays-Bas, -est très riche, mais tout ce pays est infecté -de mauvaises doctrines. Nous aurions volontiers -porté remède à ces deux inconvénients, -mais le temps ne le permettait pas, et, d'ailleurs, -l'empereur avait une faiblesse incroyable pour -ces gens-là, peut-être parce qu'il était lui-même -Flamand. Le bourgmestre d'une petite ville -nommée Malines fit pendre deux ou trois de nos -soldats qui s'étaient approprié de la vaisselle -d'argent, et notre capitaine, malgré ses plaintes -réitérées, ne put pas en obtenir justice. -Quelques autres, s'étant écartés pour trouver -des vivres, furent battus et maltraités par les -paysans; croirait-on que, dans ce pays de bourgmestres, -on s'avisa encore de donner raison à -ceux-ci?</p> - -<p>Heureusement les choses changèrent quand -nous fûmes entrés sur le territoire de l'empire. -Si l'on n'y buvait que du vin aigre et un détestable -mélange qu'ils nomment de la bière, et -qui paraît sortir de la cuisine de Lucifer, on -avait du moins la satisfaction de les boire souvent -dans des vases d'argent, qu'on emportait -pour se souvenir de ses hôtes et pour n'en -être pas oublié. Les vivres y sont aussi fort -abondants. Ces misérables hérétiques veulent -faire leur paradis dans ce monde; mais nous -leur donnâmes un avant-goût de la réception -qui les attend dans l'autre.</p> - -<p>Nous rejoignîmes l'armée de l'empereur assez -à temps pour assister à la bataille de Mühlberg, -où le duc de Saxe fut fait prisonnier, et -où les troupes espagnoles se couvrirent d'une -gloire immortelle. La religion catholique fut -rétablie partout, et le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> chanté dans -toutes les églises. Ce pays est très fertile; on y -trouve même des mines d'argent, surtout dans -une petite ville nommée Annaberg. Dans une -autre ville, nommée Vittemberg, nous trouvâmes -le tombeau de l'archihérésiarque Martin Luther. -Nous voulions le détruire et jeter ses cendres -au feu, mais on nous en empêcha par l'ordre -exprès de l'empereur. Il fut toujours trop -indulgent pour les hérétiques, et ce fut là son -plus grand défaut; on ne saurait le reprocher à -notre glorieux monarque Philippe II, actuellement -régnant.</p> - -<p>Après sa victoire, l'empereur se rendit à Augsbourg, -où devait se réunir la diète germanique; -il avait, dit-on, l'intention de faire élire son -fils pour son successeur à l'empire, mais il ne -put y parvenir. Il était bien étonnant pour -nous autres vétérans des Indes, qui avions -vu mettre à mort les puissants souverains du -Mexique et du Pérou par des officiers de peu -d'importance, de voir l'empereur obligé de se -soumettre à la volonté de quelques petits princes, -et de solliciter leurs suffrages sans pouvoir -les obtenir. Qu'étaient le prince de Hesse et le -marquis de Brandebourg auprès du puissant -Montezuma ou du grand Atabaliba, qui auraient -pu payer leur rançon avec les joyaux qui ornaient -un de leurs serviteurs? Cette réflexion, et -la discipline qu'on cherchait à introduire, me -dégoûtaient de la guerre d'Europe et me faisaient -désirer de retourner aux Indes.</p> - - - - -<h3 id="p2ch2"><span class="chap">CHAPITRE II.</span><br /> -Séjour de l'auteur en Allemagne.</h3> - - -<p>Ce qui m'étonnait surtout, c'est que, -parmi les soldats allemands de -l'empereur, il n'existait pas plus de -foi que parmi les luthériens. Jamais -ils n'employaient la moindre partie de leur butin -à faire dire des messes ou à faire des offrandes -à la vierge ou aux saints. Cependant -personne ne savait mieux qu'eux moissonner -dans le champ d'autrui et découvrir les cachettes. -Je croyais qu'aux Indes nous avions trouvé -tous les moyens de faire parler les prisonniers, -mais j'avoue qu'à cet égard ils pouvaient nous -en remontrer. Je les aurais même blâmés s'il ne -se fût agi d'hérétiques, race dévouée à tous les -tourments.</p> - -<p>Quand ils s'étaient emparés d'un paysan, ils -lui serraient le front avec une corde, lui écrasaient -les doigts avec la vis d'un mousquet, ou -lui mettaient les pieds sur des charbons ardents, -après les lui avoir frottés de lard. Nous avions -employé tous ces moyens aux Indes; mais ils -avaient encore d'autres inventions: ils étendaient -quelquefois le patient la face sur un banc, -et, prenant une cordelette garnie de nœuds, ils -la tiraient comme une scie sur la chair nue, de -sorte qu'elle parvenait enfin jusqu'aux os; ils -appelaient cette opération jouer de la contrebasse, -et il était rare qu'elle ne fît pas avouer au -patient où il avait caché son argent. Ces Allemands -avaient encore une invention assez plaisante -et dont nous nous sommes souvent amusés: -après avoir frotté les pieds de l'hérétique avec -du sel mouillé, ils les faisaient lécher par une chèvre. -Le chatouillement produit par ce moyen -les faisait éclater d'un rire inextinguible, et qui -aurait fini par les tuer s'ils n'eussent terminé la -plaisanterie d'une manière non moins agréable -pour nous, c'est-à-dire en nous livrant ce -qu'ils voulaient nous dérober. Cette méthode -est très bonne et n'a qu'un inconvénient: c'est -qu'on n'a pas toujours une chèvre sous la main, -et qu'il est très difficile de prendre ces animaux -une fois qu'ils sont sortis de leur étable.</p> - -<p>Je ne dois pas oublier une querelle que j'eus -avec un capitaine allemand nommé Wolff. Cet -homme, sans éducation, était d'une force prodigieuse. -On racontait qu'il était autrefois colporteur, -employé par un marchand de Cologne -pour aller vendre de la verrerie dans les villages. -Un jour il fut rencontré par trois soldats -qui voulaient le dépouiller. Il les supplia de lui -permettre de poser son paquet par terre, et -quand il en fut débarrassé il les assomma tous -trois avec son bâton de voyage. N'osant plus -rentrer chez lui après ce bel exploit, il prit -parti dans les troupes et parvint au grade de -capitaine.</p> - -<p>Bien qu'il ne crût guère ni à Dieu ni à ses -saints, ce Wolff, au lieu de les invoquer, avait -recours à toutes sortes de sorcelleries; il portait des -amulettes et autres inventions du démon, pour -se mettre à l'abri des blessures. Il avait surtout la -manie d'apprendre à connaître l'avenir, et ses -camarades avaient abusé plus d'une fois de cette -manie et de sa simplicité pour lui jouer des -tours. Un jour nous étions logés dans un village -et couchés dans le même lit; il remit la conversation -sur la devinaille, et je finis par lui -dire qu'en Espagne nous avions des moyens de -deviner qu'il ne connaissait pas. C'était le gratter -où il lui démangeait, et il me supplia de les -lui enseigner. Après m'être long-temps fait prier -je feignis d'y consentir, et je lui dis de mettre la -tête sous la couverture, en prononçant certaines -paroles. Il n'y manqua pas, et je laissai -échapper ce que je ne tenais pas avec les mains. -Il sauta en bas du lit en me disant un torrent -d'injures, pendant que je lui répétais, en éclatant -de rire: Capitaine, vous avez deviné. Cette -aventure amusa toute la ville, et fut même racontée -à la table du général. Mais il fallut joindre -un coup d'épée à cette pointe d'esprit pour -que Wolff fût complétement satisfait. Quoique -gentilhomme, je ne crus pas devoir lui refuser -la satisfaction qu'il demandait. Nous nous battîmes -dans un petit bois près de la ville, et je -lui passai mon épée au travers du corps. Heureusement -le général avait trop ri de la plaisanterie -pour me tourmenter à cause de cette affaire.</p> - - - - -<h3 id="p2ch3"><span class="chap">CHAPITRE III.</span><br /> -Second mariage de l'auteur.</h3> - - -<p>On nous envoya tenir garnison dans -une petite ville nommé Landshut. -C'était un assez triste séjour, surtout -en hiver, et ce fut là que je vis pour -la première fois la terre couverte de neige. Nos -Espagnols ne pouvaient s'accoutumer à ce triste -climat. Un jour que nous traversions un village, -nous fûmes poursuivis par des chiens, et quand -nous voulûmes prendre des pierres pour les -leur jeter, la gelée les avait si fortement attachées -à la terre que nous ne pûmes les arracher. -L'un de nous s'écria, et c'était bien notre -sentiment à tous: Maudit pays, où on lâche -les chiens et où l'on attache les pierres!</p> - -<p>J'avais remarqué, près de la maison où j'étais -logé, celle d'un vieux colonel pensionné qui -avait une fille charmante. A force de passer et -de repasser devant ses fenêtres, j'avais fini par -m'en faire remarquer aussi. Encouragé par l'attention -qu'elle paraissait me témoigner, j'allai, -selon l'usage de l'Andalousie, chanter le soir -sous ses fenêtres, en m'accompagnant de la -mandoline. Il fallait que mon amour fût bien -brûlant pour résister au froid terrible que j'avais -à supporter. Enveloppé de mon manteau, je -passais chaque nuit quelques heures sous sa fenêtre. -Enfin elle se montra, et nous fûmes -bientôt en conversation réglée, car elle avait -suivi son père dans les guerres d'Italie, et je -parlais la langue de ce pays.</p> - -<p>Peu à peu je gagnai du terrain. Le froid -était tel, qu'il y aurait eu de la cruauté à ne -pas me laisser entrer dans la chambre, et de là -au lit il n'y avait pas assez loin pour qu'un -voyageur comme moi n'eût bientôt trouvé le -chemin. Tout allait donc pour le mieux, quand, -un matin, réveillé par un bruit inattendu, j'aperçus -le colonel au pied du lit, accompagné de -quatre Croates armés de mousquets, et d'un père -capucin. Il me déclara qu'il avait amené ce -capucin pour me marier ou recevoir ma confession -de mort, à mon choix, car il ne voulait -violenter personne.</p> - -<p>J'étais honteux comme un renard qu'une -poule aurait pris au piége, d'autant plus qu'en -regardant la jeune fille je m'aperçus qu'elle -n'était nullement effrayée, c'est-à-dire qu'elle -était complice de son père. Je pensai que le -mieux était de faire bonne mine à vilain jeu, et -de ne pas lutter contre un homme qui avait -pour lui Manille, Spadille et Basta<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Je consentis -au mariage, qui fut célébré sans qu'on -nous laissât même sortir du lit, et le colonel se -retira en nous souhaitant une bonne nuit d'un -air ironique. Je pensai probablement comme -lui que j'avais assez chanté pour ce jour-là, et, -quoique ma mandoline fût dans un des coins de -la chambre, je n'étais nullement disposé à faire -des roulades.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Termes du jeu de l'hombre.</p> -</div> -<p>Une fois marié, je résolus de quitter le service, -d'autant plus que mon histoire n'aurait -pas manqué de se répandre, et que je redoutais -d'avance les railleries de mes camarades. Mais -où la chèvre est attachée il faut bien qu'elle -broute. J'aimais ma femme, et après tout, en -supposant qu'elle fût complice de son père, je -ne pouvais lui en vouloir de m'avoir mis dans -l'obligation de l'épouser, puisque je le lui avais -promis. Nous allâmes ensemble à Vienne, où, -grâce à mes services et à l'appui de quelques -amis de mon beau-père, j'obtins une place d'écuyer -dans la maison de l'empereur.</p> - - - - -<h3 id="p2ch4"><span class="chap">CHAPITRE IV.</span><br /> -Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages.</h3> - - -<p>Mon séjour à Vienne dura environ -une année. Cette ville est tellement -fréquentée par les Espagnols, qu'il -est inutile de la décrire. On nous y -voit cependant avec jalousie, et les Allemands -sont tellement querelleurs, surtout quand ils ont -bu, qu'il est bien difficile à nos Espagnols d'éviter -d'avoir quelques démêlés avec eux. Cependant -je m'acquittais tranquillement de mon emploi, -et je vivais en assez bonne harmonie avec -mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me -pardonner de ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais -probablement fini mes jours dans cette ville, -sans un événement qui a empoisonné le reste -de ma vie.</p> - -<p>Un jour un des principaux officiers de l'empereur -me fit appeler, et me proposa une compagnie -de cavalerie dans l'armée qu'on levait -alors contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter, -mais, à mon grand étonnement, quand je -l'annonçai à ma femme, je crus m'apercevoir -qu'elle n'en était ni surprise ni fâchée. Cela -éveilla mes soupçons. Je l'épiai, et je ne tardai -pas à m'apercevoir qu'elle était d'intelligence -avec cet officier, et que c'était pour jouir plus -tranquillement de leurs amours qu'ils avaient résolu -de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant, -tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison.</p> - -<p>Mon parti fut bientôt pris. Je feignis de partir, -et au milieu de la nuit un valet que j'avais -mis dans la confidence me rouvrit la porte de -la maison. Je trouvai les deux amants occupés -à fêter mon départ, et je vis aussi clairement -que possible que, si le saint était absent, la chapelle -n'était pas vacante. Je me vengeai comme -il convient à un noble Espagnol. Après avoir -poignardé ma femme, je mis à mon ennemi la -pointe de ma dague sur le cœur, en lui jurant -de le traiter de même s'il ne reniait Dieu et sa -sainte mère. Il y consentit lâchement, et j'eus la -consolation de l'envoyer dans l'autre monde -chargé d'un péché mortel, et de tuer son âme -avec son corps.</p> - -<p>L'on n'est pas aussi indulgent à Vienne qu'en -Espagne pour la juste vengeance d'un mari outragé. -D'ailleurs, j'étais sans amis et sans protecteurs. -Je ne savais que devenir, quand mon -valet, qui craignait lui-même d'être impliqué -dans cette affaire, me proposa de me réfugier -chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou -Czeclers.</p> - -<p>Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui -s'étaient révoltés contre l'Autriche. Ils habitent -de vastes plaines, dont la possession est sans -cesse contestée entre les Turcs et les Allemands. -Bien qu'ils se disent chrétiens, ils pillent indistinctement -les deux nations. Toujours prêts à -se réunir au plus fort, ils ne vivent que de butin, -et vendent aux uns ce qu'ils ont pris aux -autres. Ils passent leur vie à cheval, et ne donnent -d'autre préparation à la viande que de la -placer pendant une heure ou deux sous la selle -de leur cheval pour la mortifier un peu. Voilà -les gens chez lesquels je fus forcé de me réfugier, -et encore nous ne pûmes arriver chez eux -qu'en traversant des montagnes désertes dans -lesquelles nous faillîmes périr plusieurs fois.</p> - -<p>Peu à peu je m'accoutumai à leur genre de -vie. Notre demeure principale était un ravin -presque inaccessible, traversé par un torrent. -Nous pouvions former une troupe de deux ou -trois cents cavaliers, et nous n'en sortions que -la nuit pour aller piller les villages turcs. Nos -déprédations finirent cependant par fatiguer -ceux-ci; les plaintes arrivèrent au sultan Soliman, -qui régnait alors, et celui-ci ordonna au -pacha de Belgrade d'en finir avec nous à tout -prix.</p> - -<p>Nos espions nous annoncèrent un jour le -passage d'une riche caravane. Nous allâmes -l'attendre; mais au lieu de paisibles marchands -nous trouvâmes une troupe de janissaires, qui -nous reçurent à coups de mousquet. Nous essayâmes -de battre en retraite; mais elle était -coupée, car nos espions nous avaient vendus -aux Turcs. Chacun se dispersa pour fuir de son -mieux, mais, pour mon malheur, je m'embourbai -dans un marais. Un spahis cassa la tête de -mon cheval d'un coup de pistolet, et me força -à me rendre. Il m'attacha à la queue de sa monture, -me traîna ainsi jusqu'à Belgrade, et le -lendemain il me vendit pour un ducat à un -marchand d'esclaves, qui me conduisit à Constantinople.</p> - -<p>Je faisais partie d'une troupe de plusieurs -centaines d'esclaves chrétiens. On nous avait -divisés par bandes de vingt, qui marchaient à -la file. Afin de nous empêcher de nous échapper, -on nous avait rivé au cou des fourches, dont -chacun, pour pouvoir marcher, était obligé -d'appuyer le manche sur l'épaule de celui qui -le précédait. On ne les ôtait pas même la nuit. -A mesure que nous avancions, on augmentait -les coups, en diminuant la nourriture, de sorte -que quand nous arrivâmes à Constantinople -nous pouvions à peine nous tenir sur nos jambes.</p> - - - - -<h3 id="p2ch5"><span class="chap">CHAPITRE V.</span><br /> -Histoire d'Aben-Humeya.</h3> - - -<p>Quelques jours après mon arrivée, je -fus vendu à un Turc, qui m'emmena -chez lui. Je fus bien étonné quand il -m'adressa la parole en espagnol, et -bien davantage encore quand, en examinant ses -traits, ils ne me semblèrent pas inconnus. Il me -regardait aussi avec étonnement, et m'interrogea -sur mon nom et ma patrie. Quand je lui -eus répondu, il me demanda: Ne te rappelles-tu -pas un certain Thomas Corcobado, dont la -mère vendait des légumes dans la rue de <i lang="es" xml:lang="es">Los -Caballeros</i>. A ces mots il me tomba des yeux -comme des écailles, et je reconnus un jeune -Maurisque avec lequel j'avais joué cent fois dans -les rues de Jaen.</p> - -<p>Il me traita avec amitié, me fit ôter mes fers -et me fit donner tout ce dont j'avais besoin. -Quand je fus remis par quelques jours de repos -et de bonne nourriture, il me raconta son histoire. -Il était de la race des Gazules, illustre -dans les annales de Grenade. Comme la plupart -des Maurisques, son père, tout en feignant -de se convertir à notre sainte foi, pratiquait en -secret ses superstitions idolâtres. Mais il ne put -échapper à la sainte inquisition, et fut brûlé -lors de l'autodafé par lequel on célébra l'avénement -de notre glorieux empereur Charles V. -Sa mère se retira à Jaen, où ils vécurent assez -pauvrement d'un petit commerce de légumes. -Quand les Maures se révoltèrent dans les Alpuxares, -Thomas alla les rejoindre, et quitta son -nom chrétien de Thomas pour reprendre celui -d'Aben-Humeya.</p> - -<p>Tout le monde connaît les glorieuses victoires -remportées sur les Maurisques par le -marquis de Mondexar, dans lesquelles la valeur -espagnole brilla d'un nouveau lustre. Aben-Humeya -s'était distingué dans plusieurs combats, -et fut un de ceux qui, sous la conduite -d'Aben-Farax, défendirent si long-temps le -château d'Albaycin. Contraints enfin de se rendre, -ils furent conduits prisonniers à Antequère -et de là à Malaga, où on les envoya raser -Neptune avec un couteau de bois, comme -on dit à Séville, ou, pour parler plus clairement, -ramer sur les galères de Sa Majesté. -Heureusement pour Thomas ou Aben-Humeya, -sa galère fut prise auprès de l'île de -Chypre, où elle avait été envoyée porter des -secours aux Vénitiens qui défendaient Famagouste. -Il fut mis en liberté, prit du service, et -devint bientôt capitaine de la même galère où -jadis il avait ramé. Il s'enrichit par des prises -sur les Génois et les Vénitiens, et était devenu -l'un des plus riches Turcs de Constantinople, et -l'un des favoris de Soliman. Je dois lui rendre -la justice qu'il me traita plutôt comme son ami -que comme son esclave. Mais il fit tous ses efforts -pour me convertir à sa fausse religion. -Grâce à la protection de ma sainte patronne, je -résistai à tous ses efforts. Ce fut en vain qu'il -m'offrit la main d'une de ses filles et une partie -de ses trésors. Je préférai à toutes ses offres le -salut de mon âme. J'essayais, de mon côté, de -lui persuader de rentrer en Espagne et de solliciter -le pardon de notre mère la sainte Eglise; -mais il ne voulut pas non plus m'écouter.</p> - -<p>J'espérais qu'il se déciderait à me donner ma -liberté et les moyens de retourner en Espagne; -mais, sans me refuser, il me remettait toujours. -Ses pensées se tournaient sans cesse vers son -ancienne patrie, et il était heureux d'avoir -quelqu'un avec qui il pût en parler. Malheureusement -pour moi, il mourut peu de temps -après; l'on vendit tous ses effets, et par conséquent -ses esclaves. Je fus acheté par un nommé -Ali, qui se préparait à faire le pèlerinage -de la Mecque, et je m'embarquai avec lui peu -de jours après pour Tripoli de Syrie. Les commencements -de notre voyage furent heureux; -mais, au moment d'entrer dans le port, nous -fûmes assaillis et pris par une galère de Malte. -En arrivant dans cette ville, on remit les esclaves -chrétiens en liberté, et les religieux de -la Merci distribuèrent à chacun de nous dix -écus pour l'aider à regagner sa patrie. Le capitaine -d'un navire espagnol me prit à son bord -par charité, et six semaines après j'étais à Séville.</p> - - - - -<h3 id="p2ch6"><span class="chap">CHAPITRE VI.</span><br /> -Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage -à la Bermude.</h3> - - -<p>J'avais pris, comme on l'a vu, le -plus long pour me rendre aux Indes, -mais je n'avais pas renoncé à -mon projet. Le trésor des ingas -me tenait toujours au cœur, et je n'avais pas -perdu l'espoir de le recouvrer. Je m'embarquai -donc pour Porto-Bello, d'où je devais, -en traversant l'isthme, me rendre à Panama, -et de là au Pérou.</p> - -<p>Nous approchions du terme de notre voyage, -quand nous fûmes assaillis par une horrible -tempête. Nous fûmes plusieurs jours sans savoir -où nous étions; enfin, nous aperçûmes la -terre très près de nous, et presqu'en même temps -nous touchâmes sur un rocher. On se hâta de -jeter la cargaison par dessus le bord pour alléger -le navire, et, le temps s'étant un peu radouci, -on s'occupa du sauvetage des passagers. -Les uns se jetaient tout nus à la mer et gagnaient -la côte; les autres voulaient sauver -leurs effets les plus précieux et étaient engloutis -par les vagues. Nous employâmes le restant -de la journée et celle du lendemain à ramasser -tous les objets que la mer jetait sur la rive; mais -ce n'étaient guère que des pièces de bois et quelques -caisses de biscuit avarié. Nous manquions -surtout de vêtements, car nous étions presque -tous entièrement nus. Une jeune femme d'Antequère, -qui accompagnait son mari, revêtu de -la charge de contador, eut tant de honte de se -voir dans cette position que, pour cacher sa -nudité, elle exigea de son mari de l'enterrer -dans le sable; elle n'en voulut jamais sortir, et -périt dans cette position. Que la reine des anges -ait pitié d'elle.</p> - -<p>Notre pilote nous annonça que nous étions -dans l'île de la Bermude, et que nous y péririons -infailliblement, parce qu'on y manquait complétement -d'eau. Heureusement cette dernière -prévision ne se réalisa pas, et nous réussîmes à -découvrir une source d'une eau qui, quoique -saumâtre, nous fit le plus grand plaisir. Nous -parvînmes à allumer du feu en frottant deux -morceaux de bois l'un contre l'autre, méthode -que quelques uns d'entre nous avaient apprise -des Indiens. Assurés de notre existence, nous -construisîmes quelques cabanes avec les débris -du navire, en attendant qu'il plût à Dieu de -nous délivrer de cette solitude. Nous prenions -assez de tortues et de poissons pour suffire à -notre nourriture journalière.</p> - -<p>La discorde ne tarda pas à se mettre parmi -nous. Les matelots, qui faisaient bande à part, -exigèrent qu'on leur abandonnât les femmes -de quelques passagers. Ceux-ci s'y étant refusés, -ils nous livrèrent un combat sanglant. Heureusement -nous n'avions pas d'armes dangereuses. -Chacun s'arma des pièces de bois qui -lui tombèrent sous la main, et il y eut plus de -têtes cassées que de vies perdues. Quelques religieux -qui se trouvaient parmi nous s'entremirent -pour rétablir la paix, et il fut convenu -qu'on remettrait aux matelots quatre négresses -qui avaient accompagné quelques unes de nos -passagères. Après avoir fait les difficiles, elles -s'accoutumèrent assez bien à leur sort. Mais ces -Hélènes couleur de suie furent sur le point de -faire du camp des matelots une seconde Troie. -Nous fûmes obligés d'intervenir. Comme nous -avions placé un poste sur un rocher assez élevé, -pour nous avertir s'il passait quelque navire, -et que personne ne voulait y aller à cause de -l'ardeur du soleil, il fut convenu qu'on y construirait -une cabane pour les négresses, et que -ceux qui seraient chargés de faire le guet jouiraient -de leur société. Depuis ce temps, ce -poste fut fort recherché.</p> - -<p>Au bout de quelques semaines, nos guetteurs -nous avertirent de l'approche de cinq pirogues. -Les Indiens abordèrent sur un autre point -de l'île sans nous avoir aperçus. Quelques uns -d'entre nous se glissèrent le long des rochers, et -nous étions déjà dans leurs embarcations quand -ils nous aperçurent et coururent sur nous, en -nous lançant des flèches et en poussant de grands -cris. Nous prîmes le large sans plus attendre. -Heureusement les pirogues contenaient quelques -provisions, et nous pûmes gagner en peu de jours -le port de Saint-Christoval de la Habana. Le -commandant se hâta d'envoyer un petit navire -au secours de nos compagnons, mais on ne trouva -que quelques cadavres. D'autres Indiens avaient -rejoint les premiers; tous ensemble avaient attaqué -les Espagnols et les avaient massacrés. Ils -étaient ensuite retournés probablement sur le -continent, en emmenant les femmes, car on n'en -trouva pas une seule parmi les morts, de sorte -que nos pauvres passagères, après avoir évité -les Carybdes à peau blanche, avaient été la proie -des Scyllas à peau rouge. J'espère que le supplice -qu'elles ont probablement subi leur comptera -dans le ciel comme un martyre. Les Indiens -sont assez laids pour cela.</p> - - - - -<h3 id="p2ch7"><span class="chap">CHAPITRE VII.</span><br /> -Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ pour le Mexique.</h3> - - -<p>Pendant que nous étions à Saint-Christoval, -un de nos compagnons, -nommé Vetanzos, fit un assez bon -tour, mais qui finit par tourner au -détriment de son inventeur. Il répandit secrètement -le bruit qu'il était <i lang="es" xml:lang="es">visitador</i> (inspecteur). -On appelait ainsi les agents que l'empereur envoyait -dans les colonies pour examiner ce qui se -passait et lui en rendre compte. Ils étaient libres -de garder l'incognito, et de ne déployer leur caractère -que quand ils le jugeaient convenable. -C'était sur leur rapport que les fonctionnaires des -colonies étaient rappelés ou recevaient de l'avancement. -Vetanzos ajoutait qu'il avait perdu -tous ses papiers dans le naufrage, et qu'il avait -écrit en Espagne pour en avoir d'autres.</p> - -<p>Toute la ville donna dans le panneau. Chacun -lui apportait des présents, et il ne faudrait -pas demander à certaines dames ce qu'elles lui -offrirent afin d'obtenir de l'avancement pour -leur père ou pour leur mari. Comme on lui -donna beaucoup de cuir de bœuf, une des principales -productions de l'île, il y en eut bien -quelques uns qui gardèrent les cornes, probablement -parce qu'elles étaient d'un transport -plus difficile. Il avait déjà ramassé, en échange -de belles promesses, une assez jolie cargaison, -et avait frété un navire pour se rendre en Espagne -chercher son diplôme qui n'arrivait pas, -quand un cavalier espagnol nouvellement arrivé -le rencontra et le reconnut pour un paysan -de Velez, à qui il avait vu couper les oreilles -pour avoir volé une bourrique à la foire de -Carmona.</p> - -<p>Ce cavalier, tout étonné de le voir traiter -avec respect, alla révéler à l'audience royale -ce qu'il en savait. On le fit arrêter, et, l'absence -des oreilles ayant été constatée, son procès ne -fut pas long. Il fut promené sur un âne dans -toute la ville, la figure tournée du côté de la -queue, reçut deux cents coups de fouet, et fut -condamné à dix ans de galères. Décidément les -bourriques lui portaient malheur; ce n'était -pourtant pas la faute de ses oreilles. Il conserva -son sang-froid pendant toute la cérémonie; -il allongea même deux doigts de la main -droite en passant devant certain gentilhomme -qui avait obtenu de lui, par le crédit de sa -femme, la promesse de la croix d'Alcantara.</p> - -<p>Pendant que je suis en train de raconter des -histoires, je veux encore en dire une autre, qui -fait honneur à l'esprit d'un habitant. On avait -commencé depuis quelques années à introduire -des esclaves nègres pour le service des sucreries, -mais il était très difficile de les conserver: -soit mal du pays, soit que les travaux fussent -trop durs, ils se pendaient presque tous. Un -certain habitant, qui en avait déjà perdu plusieurs -de cette manière, en aperçut sept ou -huit qui se dirigeaient vers la forêt. Ne doutant -pas de leur dessein, il met un morceau de -corde dans sa poche et tombe tout d'un coup -au milieu d'eux, «Vous allez, leur dit-il en -leur montrant sa corde, dans le pays des esprits? -Eh bien! puisque tous mes esclaves y -vont, j'y veux aller aussi, et là nous verrons -s'ils m'échapperont; je leur ferai bien payer la -peine qu'ils me donnent de courir après eux.» -Les nègres furent si frappés de cette menace, -qu'ils retournèrent au travail et ne pensèrent -plus à se donner la mort.</p> - -<p>Après avoir séjourné quelques semaines à -Saint-Christoval, nous trouvâmes une occasion -de nous embarquer, et bientôt après nous arrivâmes -à Mexico, qui avait alors pour vice-roi -D. Antonio de Mendoza.</p> - - - - -<h3 id="p2ch8"><span class="chap">CHAPITRE VIII.</span><br /> -Expédition contre Tamaulipas.</h3> - - -<p>Je trouvai Mexico bien différent -de ce qu'il était lors de mon premier -séjour. On avait comblé tous -les canaux et tout reconstruit à l'espagnole. -Il ne restait plus de traces de la magnificence -indienne, mais celle des Espagnols -surpassait toute description. On ne pouvait -plus, il est vrai, comme au temps de la conquête, -gagner des sommes immenses d'un coup -d'épée; mais les familles nobles possédaient des -terres et des mines qui leur donnaient un produit -régulier et considérable. Les propriétaires -de certaines mines surtout avaient des revenus -immenses. On me raconta que l'un d'eux, qui -n'était qu'un pauvre soldat, s'était égaré à la -chasse, et que, surpris par la nuit, il avait allumé -du feu pour se garantir des bêtes sauvages. -Le lendemain, il aperçut de l'argent fondu -dans les cendres, creusa dans cet endroit, et se -trouva au bout de quelques semaines un des -plus riches mineurs de la Nouvelle-Espagne.</p> - -<p>Grâce à quelques anciens amis que je retrouvai -à Mexico, j'obtins une compagnie d'infanterie. -La première expédition à laquelle je pris -part était commandée par D. José de Bolea et -dirigée contre les Indiens de Tamaulipas. Ces -Indiens, après avoir adopté notre sainte foi catholique, -s'étaient révoltés et avaient massacré -leurs missionnaires. Ils prétextaient que -ceux-ci, au lieu de s'occuper de leur instruction -religieuse, les faisaient travailler aux mines -à leur profit; cela prouve bien que leur -conversion était feinte: car, s'ils eussent été de -vrais chrétiens, ils auraient subi sans murmurer -toutes les tribulations qu'il plaisait à Dieu -de leur envoyer. D'ailleurs, pouvait-on s'attendre -à ce que les bons pères négligeassent -leurs intérêts particuliers, comme s'ils étaient -venus d'Espagne uniquement pour sauver l'âme -de pareils drôles?</p> - -<p>Ces Indiens étaient conduits par des nègres -fugitifs qui avaient quelque idée de l'art -de la guerre. Ils s'étaient fortifiés au sommet -d'un rocher, où ils avaient amassé quantité -de pierres et de gros troncs d'arbres pour les -faire rouler sur nous, de sorte qu'ils repoussèrent -deux ou trois assauts consécutifs, et que -nous fûmes réduits à les bloquer pour les prendre -par la famine. Pour nous distraire un peu, -nous faisions presque chaque jour des battues. -Nous prîmes peu d'hommes, parce qu'ils s'étaient -presque tous retirés dans la forteresse, -mais il nous tomba entre les mains quantité -de femmes et d'enfants. Notre général les fit -tous pendre en vue de la forteresse, pour effrayer -ses défenseurs, de sorte que bientôt les -arbres furent plus peuplés que les villages.</p> - -<p>Au bout de quelque temps, les Indiens furent -forcés de se rendre, faute de vivres. Les chefs -demandèrent une capitulation, et à cette occasion -notre général inventa un tour assez plaisant. -Il les invita à un festin de réconciliation, et ceux-ci, -qui souffraient la faim depuis long-temps, se -hâtèrent d'accepter. On mêla dans leur boisson -une substance appelée opium, qui ne tarda pas -à les endormir. Dès qu'ils furent dans cet état, -on les dépouilla entièrement nus et on les attacha -à des poteaux au milieu d'un tas de fagots. -Rien n'était plus amusant que la figure étonnée -qu'ils firent en se réveillant. Le général leur -reprocha leur révolte, et comme il n'y avait pas -de capitulation, il ordonna qu'on mît le feu -aux fagots et qu'on les brûlât comme des renégats -qu'ils étaient. Cependant notre aumônier -eut soin de s'approcher du bûcher pour donner -l'absolution à tous ceux qui se repentiraient à -l'heure de la mort. Quant à la masse des Indiens -qui défendaient la place, ils demandèrent -merci à genoux en apprenant la mort de -leurs chefs. Bolea usa d'indulgence à leur -égard et les renvoya chez eux, après leur avoir -fait abattre le poignet droit d'un coup de hache -pour les mettre hors d'état de porter les armes.</p> - -<p>La guerre continua pendant quelque temps. -Mais grâce à la précaution que nous prîmes de -ne pas nous charger de prisonniers, nous parvînmes -à battre successivement tous les caciques. -Je ne saurais trop recommander cette -précaution à ceux qui font la guerre dans les -Indes. Comme les Espagnols ignorent la langue -des habitants, il se trame toujours des complots -entre les prisonniers et les Indiens de service. -Ils embarrassent la marche et consomment -les vivres. Il faut donc tuer ou mutiler -tous ceux qu'on peut saisir. Mais je n'ai pas besoin -de dire à des chrétiens qu'à moins qu'on -ne soit pressé par le temps, il n'est jamais permis -de tuer un Indien sans avoir régénéré -son âme par l'eau sainte du baptême. Autrement, -ce serait les traiter comme des animaux, -et je ne suis pas de ceux qui disent que Notre -Seigneur Jésus-Christ n'est pas mort sur la -croix pour eux comme pour nous.</p> - - - - -<h3 id="p2ch9"><span class="chap">CHAPITRE IX.</span><br /> -Expédition contre les Otomis.</h3> - - -<p>Au bout de quelques semaines tout -fut pacifié, et nous reprîmes la -route de Mexico. Deux ou trois -jours avant d'entrer dans cette -ville, nous passâmes la nuit près d'une grande -ferme appartenant à Christoval de Olid, et régie -par un majordome qui avait perdu un œil. Celui-ci, -pour se consoler sans doute de son malheur, -avait procuré la même infirmité à tous les -êtres vivants qui se trouvaient sur la ferme, de -sorte que chevaux, bœufs, Indiens, porcs, -volailles, tout était borgne.</p> - -<p>On ne nous laissa pas long-temps reposer à -Mexico, et nous reçûmes l'ordre de marcher -contre les Otomis, qui avaient pris les armes. -D. Jose Bolea, encouragé par des succès récents, -espérait une victoire facile, mais il se -trompait, pour son malheur, car Satan, auquel -ces Indiens ne cessent de faire des sacrifices -secrets, leur inspira une ruse véritablement diabolique. -Un soir on vint lui annoncer que l'on -apercevait auprès du camp un nombreux troupeau -de cerfs. Il était fou de la chasse: il prit -une arquebuse légère et partit avec quelques -officiers comme lui sans armure. Il aperçut en -effet les cerfs, qui, en ayant l'air de paître tranquillement, -s'enfonçaient peu à peu dans la forêt. -Il s'élance à leur poursuite, mais à peine -a-t-il pénétré dans le fourré qu'il est salué d'une -grêle de flèches. C'étaient ces démons d'Indiens -qui s'étaient couverts de peaux de cerfs pour -l'attirer dans une embuscade. Presque tous ses -compagnons tombèrent morts ou blessés, et -Bolea regagna le camp presque seul. Pendant -toute la nuit, les Otomis célébrèrent une grande -fête. Ils massacrèrent les prisonniers et les firent -rôtir, ainsi que les cadavres des morts. Ils n'épargnèrent -qu'un religieux de Saint-François; -encore le forcèrent-ils toute la nuit à tourner -la broche à laquelle rôtissaient les Espagnols. -Ces Indiens ont une sorte de répugnance à -manger la chair des religieux; ils prétendent -qu'elle leur donne la diarrhée. Que cette idée -soit vraie ou fausse, elle lui sauva la vie. Ils se -contentèrent de lui faire une amputation, en lui -disant qu'il leur avait souvent prêché, en leur -prenant leurs poules pour son couvent, qu'un -vrai chrétien devait se défaire du superflu.</p> - -<p>Quelques jours après, nous leur rendîmes un -autre tour qui valait bien celui-là. Nous avions -mis le siége devant leur principale ville. Elle -était entourée d'une triple rangée de madriers, -et, comme nous ne pouvions la forcer faute d'artillerie, -notre général leur fit proposer un traité -par lequel il leur promettait de se retirer s'ils -consentaient à lui payer un léger tribut. Les -Otomis acceptèrent, et il fut convenu que chaque -maison lui paierait une paire de pigeons, -oiseaux que les Indiens élèvent en grande -quantité. Au milieu de la nuit, nous lâchâmes, -après leur avoir attaché aux pattes une mèche -de coton allumée, tous ces pigeons, qui s'empressèrent -de retourner à leur colombier. Comme -toutes les maisons sont couvertes en paille, -peu de minutes après la ville fut en flammes. -Les Indiens, après avoir fait tous leurs efforts -pour éteindre l'incendie, cherchèrent à s'échapper. -Mais c'était là que nous les attendions. -Nous avions placé devant la seule porte d'entrée -un énorme tas de fagots embrasés, et nous -abattions à coups d'arquebuse tous ceux qui -cherchaient à le traverser. Il n'en échappa ni -vieux, ni jeune, ni homme, ni femme, ni -grand, ni petit. Ce fut ainsi que nous nous -vengeâmes comme des hommes, tandis qu'ils -s'étaient vengés comme des chiens en dévorant -nos infortunés soldats. En cherchant ensuite -dans les cendres, nous recueillîmes une -grande quantité d'or, et nous en donnâmes la -dîme aux RR. PP. de Saint-François, afin -qu'ils priassent pour nos compagnons.</p> - - - - -<h3 id="p2ch10"><span class="chap">CHAPITRE X.</span><br /> -Suite du précédent.</h3> - - -<p>Après la prise de cette ville, nous -n'eûmes plus qu'à châtier les Otomis -rebelles qui s'étaient dispersés -dans les montagnes. Nous employions -de grands chiens dressés à cette sorte -de chasse et qui savent découvrir les Indiens -dans les recoins les plus cachés; voici comment -nous les dressions, pour occuper nos soirées. On -donnait à un prisonnier complétement nu un -long bâton, et on lâchait sur lui les jeunes chiens. -Dans les premiers temps, ils ne faisaient que -tourner autour de lui en aboyant sans oser s'approcher, -de sorte que l'Indien les écartait facilement -avec son bâton, et croyait que ce n'était -qu'un jeu; mais quand on trouvait qu'il avait -assez duré, on lâchait sur lui un vigoureux -mâtin qui l'avait bientôt éventré; on laissait -alors les jeunes chiens faire la curée. Cette manière -de les dresser est excellente; ils devenaient -bientôt si âpres après les Indiens, que -nous avions de la peine à en préserver ceux -qui étaient à notre service. Quelques uns de -ces chiens étaient si utiles qu'ils recevaient au -profit de leur maître la même paie que les soldats.</p> - -<p>Le vice-roi, excité sans doute par quelques -uns de ces prêtres qui se mêlent toujours de ce -qui ne les regarde pas et qui se firent l'organe -des plaintes des Indiens, blâma les mesures -que nous avions prises et rappela Bolea. Je ne -prétends pas dire qu'il ne fut un peu sévère, -mais cela est nécessaire avec cette race maudite -des Indiens, qu'on ne peut faire marcher qu'à -coups de bâton. Les religieux ont fait bien du -mal dans les Indes en se posant comme leurs -protecteurs, et surtout ce Las Casas, qui a publié -contre les conquérants des livres pleins -d'injures. Il aurait dû se rappeler que c'était à -leur épée qu'il devait son évêché de Chiapa, -qu'il n'est pas pressé de quitter: au lieu d'écrire -contre eux, il devrait prier pour eux à chaque -messe qu'il dit; mais l'ingratitude a toujours -été le fléau de ce monde.</p> - -<p>Quelque temps après mon retour de cette -expédition, je fus chargé par le vice-roi d'une -mission pour explorer le Popocatepetl, volcan -situé près de Mexico, et dont le nom signifie -montagne fumante. On prétendait que -son cratère contenait une masse d'or en fusion. -Déjà plusieurs tentatives avaient été faites pour -y pénétrer. Je partis accompagné de trois cents -Indiens, qui portaient tout ce dont j'avais besoin. -Les flancs inférieurs de la montagne sont -assez bien cultivés; plus haut on ne trouve plus -que des rochers arides parsemés de sapins rabougris, -et enfin de vastes champs couverts -de cendre et de lave. Nous mîmes trois jours -à faire cette ascension.</p> - -<p>Quand nous fûmes arrivés sur le bord du -cratère, nous y plaçâmes une longue poutre, -dont une extrémité, garnie d'une poulie, dépassait -le bord de huit ou dix pieds; l'autre extrémité -fut chargée de pierres pour l'empêcher -de basculer. Nous passâmes dans la poulie -une longue corde au bout de laquelle était attaché -un grand panier; c'était par là que je -devais descendre. Après m'être mis à genoux -sur le bord du cratère et avoir adressé mes -prières à Dieu et à ma sainte patronne, j'y entrai -résolument, la tête couverte d'un casque, -pour me protéger contre les pierres qui tombaient -du haut du cratère en bondissant de rocher -en rocher.</p> - -<p>Arrivé à la profondeur d'environ cinquante -brasses, je fus environné d'une fumée sulfureuse -si épaisse, qu'elle me prenait à la gorge -et m'empêchait de respirer. Je donnai en toute -hâte le signal convenu pour qu'on me remontât, -et j'arrivai au sommet presque sans connaissance. -Je fis le lendemain une seconde tentative -qui ne fut pas plus heureuse; il fallut -revenir à Mexico sans aucun résultat. Il n'est -pas douteux que ce ne soit le démon qui, -pour empêcher le roi catholique de jouir des -trésors que renferme cette montagne et de les -employer à la propagation de la foi, ne les -protége par cette fumée pestilentielle qu'il fait -sortir des soupiraux de l'enfer; d'autres ont -prétendu que ce cratère est une des entrées du -purgatoire, et que souvent on y entend les cris -des âmes en peine. On a même fondé à mi-côte -une petite chapelle où un capucin prie -pour elles, et qui est dédiée à <i lang="es" xml:lang="es">Nuestra Señora -de los Remedios</i>. Je ne sais pas si cette opinion -est plus fondée que l'autre, mais, dans tous les -cas, ceux qui la combattent ne sont pas ceux -qui reçoivent l'argent des messes.</p> - - - - -<h3 id="p2ch11"><span class="chap">CHAPITRE XI.</span><br /> -Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné -dans une île sauvage.</h3> - - -<p>Je n'avais pas renoncé à mon voyage -du Pérou et au trésor des ingas. -N'ayant pas le moyen de faire le -voyage, j'eus l'imprudence de me -confier à don Blas de Berlanga, neveu de -l'ancien évêque du Pérou. Nous convînmes -qu'il fréterait un petit navire à Acapulco et -paierait tous les frais, et que nous partagerions. -C'était certainement lui faire une belle part, -mais j'aurais dû me rappeler le proverbe, que -l'avarice finit par déchirer le sac.</p> - -<p>Après quinze jours de navigation, nous arrivâmes -en vue d'une assez grande île couverte -de verdure. Nous résolûmes de nous y arrêter -pour prendre de l'eau et renouveler nos provisions, -s'il était possible. Le traître Berlanga -s'embarqua avec moi dans une chaloupe. En -arrivant nous prîmes un léger repas; je ne -sais s'il mêla quelque drogue dans mes aliments, -mais quand je me réveillai le soleil -était sur le point de se coucher, et les voiles -du navire s'apercevaient à peine à l'horizon. -Le Ciel a sans doute puni sa perfidie: il s'éleva -dans la nuit un ouragan terrible, et jamais -on n'a entendu parler de Berlanga ni de -son vaisseau.</p> - -<p>J'étais tellement occupé à regarder ma dernière -espérance qui fuyait, que je ne m'aperçus -pas qu'un grand nombre d'Indiens s'étaient approchés -et avaient fini par m'entourer complétement. -Je fus tiré de ma rêverie par une explosion -de cris sauvages mêlés du son d'instruments -plus sauvages encore. Sortant de ma -stupeur, je levai les yeux et je me vis entouré -d'une troupe d'Indiens peints de diverses couleurs -et la tête couronnée de plumes, qui dansaient -en se tenant par la main. Je crus ma dernière -heure arrivée, et je me prosternai en invoquant -ma sainte patronne pour obtenir le -pardon de mes péchés; mais quelle était mon -erreur! Deux chefs, la tête humblement baissée -vers la terre, me prirent par les mains et m'emmenèrent, -tandis que toute la foule nous suivait -en hurlant et en jouant de ses diaboliques -instruments. On me conduisit sous un grand -hangar, et l'on me fit asseoir sur un banc placé -sur une espèce d'estrade. Un des chefs me fit -un long discours auquel je ne compris rien. Puis -toute la foule, qui était restée, pendant qu'il parlait, -la face contre terre, recommença à chanter -et à danser. Enfin on apporta des brasiers que -l'on plaça tout autour de moi, et sur lesquels on -jeta une espèce de gomme dont la fumée était -tellement acre qu'elle pensa m'étouffer et me fit -éternuer plusieurs fois. En l'entendant, la foule -se dispersa en faisant de grandes acclamations. -La même cérémonie se renouvela le lendemain -et les jours suivants. Tous les matins on me -présentait trois petits gâteaux de maïs sur un -plateau d'or. Une garde nombreuse, armée -d'arcs et de flèches, veillait autour du hangar et -m'empêchait d'en sortir.</p> - -<p>Je ne comprenais rien à cette conduite et à -cette manie de me faire éternuer, qui paraissait -le but principal de cette cérémonie. Comme la -langue que parlent ces Indiens ressemble beaucoup -à celle du Mexique, je parvins à me faire -comprendre des prêtres. Je découvris que quelques -années auparavant un vaisseau espagnol -avait abordé dans cette île, et qu'un moine qui -se trouvait à bord, après avoir prêché le christianisme -aux Indiens, leur avait donné une -image en bois du glorieux apôtre saint Jacques, -dont ils avaient, dans leur ignorance, fait une -idole. Me voyant vêtu à peu près de la même -manière, et ne comprenant pas comment j'étais -arrivé dans leur île, ils me crurent descendu du -ciel, m'installèrent dans leur temple comme -leur dieu, et m'adressèrent des prières. Regardant -l'éternuement comme un acquiescement à -leurs vœux, ils ne cessaient leurs fumigations -que quand ils l'avaient obtenu, de sorte que -toute la journée on me faisait éternuer à me faire -sauter la cervelle. C'était en vain que je cherchais -à leur faire comprendre que je n'étais -pas un dieu, mais un homme, et que je ne pouvais -leur accorder ce qu'ils demandaient. Ils ne -cessaient de m'implorer et de m'enfumer que -quand l'éternuement tant désiré leur faisait -comprendre que j'étais sensible à leurs prières.</p> - - - - -<h3 id="p2ch12"><span class="chap">CHAPITRE XII.</span><br /> -Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique.</h3> - - -<p>Au bout de quelque temps, à force -de condescendre aux vœux des -mortels, les yeux me sortaient de -la tête, et j'aurais fini par éternuer -mon âme si ma sainte patronne ne fût venue à -mon secours. Un matin j'étais sur mon trône, revêtu -de brillants ornements de plumes rouges -que m'avaient fabriqués mes adorateurs, quand -j'entendis retentir au loin quelques coups de -mousquet; bientôt une foule éperdue se précipita -dans le temple, suivie de plusieurs hommes -vêtus à la mode castillane. Ils allaient se jeter -sur moi, me prenant pour une idole, qu'ils -voulaient briser selon leur louable habitude, -quand tout d'un coup je me levai en leur criant -en espagnol: «Arrêtez, je suis chrétien comme -vous.»</p> - -<p>Il serait difficile de peindre leur étonnement; -les uns se frottaient les yeux comme des -hommes qui doutent s'ils sont bien éveillés, -d'autres dirigeaient sur moi leurs escopettes, et -un moine commença à m'exorciser. Je m'approchai -d'eux et fis cesser leurs doutes en leur -racontant mon histoire, tandis que la foule des -Indiens, surprise que j'eusse pu d'un seul mot -arrêter les Espagnols, se prosternait à mes -pieds et faisait retentir l'air de ses acclamations.</p> - -<p>Je me hâtai de profiter de cette occasion pour -quitter l'île, et je laissai, pour me remplacer, -le saint Jacques de bois, que les Indiens purent -enfumer à leur aise sans qu'il eût l'air de s'en -apercevoir, ce qui m'a fait sans doute regretter. -Heureux celui qui, parvenu à un poste -élevé, excite le même sentiment quand il le -quitte! Ma conscience m'a quelquesfois reproché -cette aventure: j'ai craint d'avoir commis -une profanation en recevant les adorations des -Indiens. Mais de savants casuistes m'ont rassuré -à cet égard, puisque j'avais fait tous mes -efforts pour les en dissuader. Toujours est-il -que, depuis ce temps, je ne puis voir une tabatière -sans me rappeler que j'ai été dieu.</p> - -<p>Les Espagnols avaient été à la recherche -d'une île nommée Païtiti, que l'on disait habitée -par des Amazones et remplie d'or et d'argent. -On ajoutait même qu'il s'y trouvait une -fontaine dont la vertu était telle, que tous ceux -qui s'y baignaient revenaient à l'âge de vingt -ans. Ils avaient erré long-temps avant d'arriver -dans l'île où je me trouvais, mais ils n'avaient -rien découvert que quelques rochers habités -seulement par des oiseaux de mer. Après -avoir pris des vivres et de l'eau, ils continuèrent -leurs recherches en remontant vers le nord -pour se rapprocher du Mexique, d'où ils étaient -partis, et rentrèrent enfin à Acapulco sans -avoir rien découvert.</p> - -<p>Cette ville n'est, à proprement parler, qu'un -village de pêcheurs; mais il s'y tient tous les -ans une foire très considérable à l'arrivée des -galions de Manille: ils y apportent des marchandises -de la Chine et du Japon, qu'ils -échangent contre des métaux précieux et des -productions d'Europe. Quand cette foire est -terminée, il est d'usage que les marchands donnent -un grand tonneau de vin aux porte-faix -qui ont travaillé à charger et décharger leurs -ballots. Ceux-ci le placent sur une espèce de -corbillard, et, vêtus d'habits de deuil, ils parcourent -ainsi la ville en versant des larmes. On -appelle cette cérémonie enterrer la foire. Je -n'ai pas besoin de dire que les porte-faix la terminent -en vidant le corps du défunt.</p> - - - - -<h3 id="p2ch13"><span class="chap">CHAPITRE XIII.</span><br /> -Retour de l'auteur à Mexico.</h3> - - -<p>J'achetai un cheval à Acapulco pour -retourner à Mexico; mais je ne tardai -pas à être atteint d'une fièvre -violente, qui me força à m'arrêter -dans un village nommé Tuzutepec. Le curé m'y -reçut avec une hospitalité toute castillane, et -ne voulut me laisser partir que quand je fus -complétement rétabli. On voit auprès de Tuzutepec -les ruines d'une ville considérable, qui fut -détruite lors de la conquête du pays. Au milieu -s'élève une haute pyramide, qui servait de -temple aux Indiens: c'était là qu'ils sacrifiaient -au démon des victimes humaines. Le bon curé -y avait fait ériger une petite chapelle à la -Vierge.</p> - -<p>Les Indiennes de cette province ont un usage -particulier. Pendant leur jeunesse, elles se livrent -à peu près à tout venant, sans que personne -y trouve à redire. Quand elles ont atteint -l'âge de vingt-cinq ans, elles convoquent -tous leurs amants et leur déclarent qu'elles ont -assez joui des plaisirs de la jeunesse, et qu'elles -veulent choisir l'un d'eux pour époux. Chacun, -pour mériter la préférence, s'empresse -d'apporter un objet quelconque, qui doit servir -à l'établissement du ménage futur; il a soin de -joindre à son présent une plume de perroquet -rouge. La jeune fille réunit alors tous ses amants, -et, après les avoir remerciés de leur générosité -et leur avoir fait ses adieux, elle nomme -celui qu'elle a choisi pour époux, et rompt -avec tous les autres. Mais dans les fêtes elle -place sur sa tête toutes les plumes de perroquet -qu'elle a reçues, et qui indiquent le nombre de -ses anciens amants. Il y en a qui en ont une -telle quantité, que leur tête ressemble à un -porc-épic enflammé. A dater de leur mariage, -elles observent envers leur mari une fidélité inviolable. -L'adultère est inconnu chez ces Indiens; -il est vrai qu'il faudrait être bien enclin -au péché pour séduire les vieilles quand on -peut avoir toutes les jeunes.</p> - -<p>Les Indiens de Tuzutepec ont aussi une singulière -façon de soigner les malades. Ils s'imaginent -que leur souffrance vient de ce que le -mauvais esprit est entré dans leur corps. Pour -le faire sortir, ils les étendent par terre et les -piétinent tant qu'ils peuvent. Le malade meurt -ordinairement pendant l'opération, mais cela -ne les empêche pas de recommencer. Pendant -que j'avais la fièvre, une vieille Indienne, que -le curé m'avait donnée pour me soigner, m'offrit -d'en faire usage, mais je me contentai de la remercier -de sa bonne volonté.</p> - -<p>Cette vallée est extrêmement chaude, et le curé -m'a raconté un usage que les Indiens suivaient -du temps de leurs anciens rois. Dans la salle du -conseil se trouvaient d'énormes cruches que l'on -remplissait d'eau, et quand le roi convoquait -les caciques, ceux-ci, pour être plus au frais, -se mettaient chacun dans une de ces cruches -avant de commencer la délibération. On ne -leur voyait que la tête, de sorte qu'ils ne pouvaient -contracter la mauvaise habitude de gesticuler -en parlant, comme le font certains prédicateurs, -et encore moins en venir aux coups dans -la chaleur de la discussion. On peut rire de -cette coutume, mais j'ai vu faire pis chez les -chrétiens, où quelquefois ce sont les cruches -seules qui sont appelées au conseil.</p> - -<p>Quand ma guérison fut complète, je pris congé -du bon curé pour m'en retourner à Mexico. -J'y vécus quelque temps tranquille; mais la -fortune n'était pas encore lasse de me persécuter, -et je ne tardai pas à me voir compromis -dans la malheureuse affaire du marquis del -Valle, comme on le verra au chapitre suivant.</p> - - - - -<h3 id="p2ch14"><span class="chap">CHAPITRE XIV.</span><br /> -Affaire du marquis del Valle.</h3> - - -<p>Tout le monde sait que D. Fernand -Cortez, marquis del Valle et conquérant -du Mexique, que des envieux -avaient rendu suspect à la cour, ne -put jamais obtenir la permission de revoir sa -conquête, et qu'il mourut en Espagne. On se -montra plus clément à l'égard de son fils: celui-ci, -après de longues sollicitations, obtint la permission -d'aller prendre possession de son marquisat -del Valle d'Oaxaca et des immenses propriétés -qu'il devait à la valeur de son père. Tous -les descendants des conquérants vinrent au -devant de lui pour lui faire une brillante réception. -Il entra dans Mexico escorté de plus -de quatre cents gentilshommes couverts d'or et -de pierreries. Les Indiens, n'oubliant pas que -son père les avait toujours protégés, se pressaient -autour de lui et semaient des fleurs dans tous -les endroits où il devait passer. Tout cet éclat -lui attira des envieux, et l'audience commença -à le soupçonner, comme on en avait si injustement -soupçonné son père, de vouloir s'emparer -de la couronne du Mexique.</p> - -<p>Quelque temps après, la marquise mit au -monde deux jumeaux, et ce fut une occasion -pour les Espagnols et pour les Indiens de célébrer -de nouvelles fêtes. Elles durèrent pendant -huit jours. Les Espagnols firent des courses -de bague et un carrousel. Les Indiens apportèrent -une grande quantité d'arbres et les plantèrent -dans la grande place de Mexico, de sorte -qu'elle semblait une forêt toute couverte de -verres de couleurs. Ils y lâchèrent une quantité -d'animaux sauvages de toutes espèces qu'ils -avaient pris au filet, et donnèrent ainsi le spectacle -d'une grande chasse. On faisait rôtir le -gibier aussitôt qu'il était abattu, pour le distribuer -au peuple, en y joignant quantité de pulque, -espèce de vin qu'on extrait de l'aloës, de -sorte que toute la place retentissait des cris de -vive le marquis et la marquise.</p> - -<p>Le lendemain on fit une grande mascarade -qui représentait la première entrée de Cortez à -Mexico. Le marquis jouait le rôle de son père, -et Gonzalez Davila celui de Montézuma. On répéta -toutes les cérémonies qui avaient eu lieu -à cette occasion, et au moment où Montézuma -devait embrasser Cortez et le présenter au peuple, -Davila ôta une couronne d'or qu'il avait -sur la tête et la plaça sur celle du marquis. -Toute la place retentit alors de nouvelles acclamations.</p> - -<p>Le soir il y eut dans le palais du marquis -un souper auquel assistèrent les quatre cents -gentilshommes qui avaient pris part à la fête, et -parmi lesquels je me trouvais pour mon malheur. -Quand les têtes furent échauffées par le -vin, on commença à se plaindre des nouvelles -ordonnances, qui peu à peu avaient dépouillé -les conquérants de tout ce qu'ils avaient gagné -à la pointe de leur épée. On but à la santé -du grand Cortez, et, pour terminer la fête, on -improvisa une espèce de trône sur lequel on -promena son fils dans toutes les salles du palais, -ayant sur la tête la couronne de Montézuma.</p> - -<p>Tout cela n'était qu'une affaire de gens ivres -qui n'aurait eu aucune suite; il faut avouer cependant -que ce jour-là les vins d'Estramadure -avaient chassé la prudence de nos têtes. Le -souvenir des révoltes du Pérou était encore -tout frais; l'envie ne dormait pas, et alla nous -dénoncer à l'audience, qui gouvernait alors -la Nouvelle-Espagne, parce que le nouveau -vice-roi n'était pas encore arrivé. Des traîtres -lui assurèrent que le lendemain nous devions -nous saisir de l'étendard royal et proclamer -le marquis empereur du Mexique et successeur -de Montézuma.</p> - -<p>Le lendemain matin on vint dire au marquis -que l'audience avait reçu d'Espagne des -dépêches qu'elle devait lui communiquer. Sans -aucune défiance, il se hâta de se lever et de -se rendre au palais du Gouvernement, ne remarquant -même pas que les alentours étaient -garnis de soldats. A peine fut-il entré dans la -salle qu'un des auditeurs s'approcha de lui en -disant: Marquis, je t'arrête comme traître à -Dieu et au roi. Le marquis mit d'abord la main -sur la garde de son épée; mais, voyant des -soldats qui s'approchaient de tous les côtés, il la -rendit sans mot dire.</p> - -<p>Presqu'au même instant, des soldats conduits -par les auditeurs se dirigèrent vers nos -maisons, où nous dormions presque tous, fatigués -des plaisirs de la veille. Je fus arrêté et -jeté dans un cachot, ainsi que les trois frères -Davila, D. Louis Ponce de Léon, D. Fernand -de Cordoue, D. José de Bolea, mon ancien général, -et plus de deux cents autres gentilshommes -des premières familles de Mexico.</p> - - - - -<h3 id="p2ch15"><span class="chap">CHAPITRE XV.</span><br /> -Retour de l'auteur en Espagne.</h3> - - -<p>L'audience poursuivit notre procès -avec vigueur. Peu de jours après, -Alonso et Gil Davila, ainsi que mon -ancien général Bolea, furent condamnés -à mort et exécutés sur un échafaud recouvert -en velours noir. On prétendit avoir -trouvé dans leurs papiers des preuves qu'ils -avaient tramé de longue main une conspiration -pour rendre le Mexique indépendant; -mais rien n'établissait la culpabilité du marquis. -Tous trois moururent en héros. Un dominicain -de l'école de ce fou de Las-Casas voulut -reprocher à Bolea sa conduite envers les -Indiens, et exiger qu'il en fît réparation; mais -Bolea lui répondit: Je quitte ce monde sans -rien devoir à personne, si ce n'est quatre réaux, -que j'ai oublié de payer à mon cordonnier en -quittant Séville; voilà tout ce que j'ai sur la -conscience. Leurs corps furent ensevelis dans -l'église de Saint-Augustin; quant à leurs têtes, -les auditeurs les avaient d'abord fait placer sur -la porte de la maison de ville, ce qui pensa -exciter une sédition, parce qu'on regardait cela -comme une accusation de trahison contre la -ville, de sorte que l'audience ordonna qu'on -les enlevât et qu'on les clouât au gibet.</p> - -<p>Bien d'autres gentilshommes auraient été -victimes de la fureur de l'audience, sans l'arrivée -du nouveau vice-roi, D. Gaston de Peralta, -marquis de Falces. Il fit mettre en liberté -le marquis et la plupart de ses amis, et -envoya les autres, parmi lesquels je me trouvais, -en Espagne, pour y être jugés. En débarquant, -on nous envoya prisonniers au château -d'Ayamonte, sur les frontières du Portugal.</p> - -<p>Je ne pus m'empêcher, en me voyant dans -cette forteresse, de me rappeler le sort de -Gonzalo Pizarro et d'autres conquérants, qui -avaient gémi quinze ou vingt ans dans les fers -sans pouvoir obtenir qu'on terminât leur procès. -Je résolus donc de m'évader et de rejoindre en -Portugal le roi D. Sébastien, qui préparait -alors une expédition contre les Maures d'Afrique. -Aidé de deux de mes compagnons, je fabriquai -une échelle de corde, et nous descendîmes -par une des fenêtres de la tour dans laquelle -nous étions détenus. Arrivés sur les -bords de la Guadiana, nous nous cachâmes -dans les roseaux. Le lendemain matin, nous -aperçûmes un pêcheur dans sa nacelle. Un de -mes camarades se mit à imiter le cri du canard -sauvage. Le pêcheur s'approcha, croyant qu'un -de ces oiseaux, blessé par un chasseur, était -tombé dans les roseaux.</p> - -<p>En un instant il fut poignardé, et sa barque -nous transporta à Tavira, dans le royaume des -Algarves. Comme on nous traitait en prisonniers -d'état, on ne nous avait pas enlevé l'or -que nous possédions: ce fut chose facile de se -procurer des chevaux et des armes. Nous nous -mîmes en route pour Lisbonne. Tout le long -de la route nous rencontrions des troupes de -jeunes laboureurs qui allaient rejoindre l'armée -du roi D. Sébastien, et de temps en temps un -seigneur couvert d'armes brillantes et suivi de -nombreux soldats. A mesure que l'on approchait -de la capitale, cette foule devenait plus -compacte et plus joyeuse: on eut dit qu'elle -allait assister à une fête. Peu de jours se passèrent, -et la plaine d'Alcazarquivir était couverte -de leurs cadavres. Les plus heureux -étaient esclaves chez les Maures. Mais j'ai tort -de dire les plus heureux, car j'y ai souffert -mille morts, tandis que mes compagnons d'armes -recevaient dans le Ciel la couronne du martyre, -due à tous les guerriers chrétiens qui succombent -dans un combat contre les infidèles.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE.</h2> - - - - -<h3 id="p3ch1"><span class="chap">CHAPITRE I<sup>er</sup>.</span><br /> -L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son expédition d'Afrique.</h3> - - -<p>Le roi D. Sébastien, alors âgé de -vingt-deux ans, était également remarquable -par sa force et par sa -valeur. Il pouvait être considéré -comme le plus parfait cavalier de son royaume. -On ne pouvait lui reprocher d'autre défaut que -le désir si naturel à son âge de courir les aventures; -il y était secrètement encouragé par le -roi D. Philippe, son oncle, qui, le voyant encore -sans enfants, n'aurait pas été fâché de le -voir périr pour profiter de sa succession. Mais -ce sont là de ces matières d'état dont les hommes -prudents font mieux de ne pas parler.</p> - -<p>Muley-Mohamed, roi de Maroc, chassé de son -royaume, était venu le trouver et lui avait promis -de se reconnaître pour son vassal s'il voulait -d'aider à rentrer dans ses états. D. Sébastien -avait réuni dans ce but une nombreuse armée, -dans laquelle je parvins à obtenir une enseigne. -C'était peu pour un ancien capitaine, -mais beaucoup pour un fugitif.</p> - -<p>Une flotte de plus de cent vaisseaux nous -transporta en Afrique. Le jeune roi, sans vouloir -écouter l'avis de ses officiers les plus expérimentés, -s'avança rapidement dans l'intérieur, -et bientôt nous nous trouvâmes en présence -d'une armée de plus de cent mille Maures, qui, -se déployant en croissant, nous enveloppèrent -complétement. Le roi essaya vainement de -percer l'armée ennemie, à la tête de ses plus -braves chevaliers. Nous fûmes mis dans une -déroute complète. Le roi eut trois chevaux -tués sous lui. Les Maures ne voulaient pas le -tuer; ils ne le connaissaient cependant pas, -mais le voyant couvert d'une brillante armure, -ils le regardaient comme un prisonnier d'importance, -et qui pouvait payer une riche rançon. -Ils allaient même en venir aux mains entre -eux, quand un chef lui fendit la tête en leur -criant: «Comment! chiens que vous êtes, -quand Dieu vous accorde une si brillante victoire -sur les ennemis de notre foi, vous allez -vous égorger pour la rançon d'un prisonnier!»</p> - -<p>Tous les seigneurs portugais qui ne périrent -pas dans la bataille tombèrent entre les mains des -Maures, et ceux-ci exigèrent d'eux une rançon -exorbitante. Un des plus heureux fut D. Antoine, -prieur de Grato, qui, depuis, se fit proclamer -roi de Portugal. Pris par un Maurisque -renégat, il parvint à lui persuader que l'habit -de chevalier de Saint-Jean était un habit monastique, -et qu'il était très pauvre. Il s'entendit -avec un juif, qui le racheta pour quelques ducats, -et dont il fit ensuite la fortune. Les autres -seigneurs furent obligés de payer cinq mille cruzades -par tête. Quant à nous autres, nous fûmes -rachetés en masse par le roi D. Henri, successeur -de D. Sébastien, non sans avoir souffert -toutes les misères imaginables, car on faisait si -peu de cas de nous qu'on ne prenait pas la -peine de nous nourrir. On nous jouait pour -quelques maravedis, ou l'on nous échangeait -contre les objets les plus vils. Qui m'eût dit -que je vivrais assez pour voir échanger dix gentilshommes -de nom et d'armes contre un porc -ou un baudet?</p> - -<p>Peu de temps après mon retour à Lisbonne, -le roi cardinal Henri mourut, et, malgré les -efforts de D. Antoine de Crato, le duc d'Albe, -à la tête d'une armée de nos invincibles Castillans, -prit possession du royaume au nom de -S. M. Philippe II. J'étais fier de voir mon souverain -ajouter une nouvelle couronne à celles -qui ornaient son front, mais je n'étais pas pressé -de retourner au château d'Ayamonte, en attendant -qu'il plût à la chancellerie de Grenade -de juger mon procès; je profitai donc de l'offre -d'un marchand portugais, nommé Mendez -de Silva, qui retournait à Goa et qui m'offrait -un passage à bord de son vaisseau. Je n'avais -pas prospéré dans le métier des armes. Je commençais -à être d'un âge où l'on estime la richesse -et la gloire pour ce qu'elles valent, et, -n'espérant pas pouvoir retourner au Pérou, je -résolus de tenter la fortune en me livrant au -commerce des Indes, qui enrichit le Portugal -et qui fait de Lisbonne la seule rivale de Séville.</p> - - - - -<h3 id="p3ch2"><span class="chap">CHAPITRE II.</span><br /> -Séjour de l'auteur à Goa.</h3> - - -<p>La ville de Goa, métropole des possessions -portugaises dans les Indes, -renferme plus de 100,000 habitants. -La grande ville de Mexico -même n'avait pu me donner l'idée du luxe qui -y règne. On n'y voit peut-être pas tant d'or et -d'argent qu'à Mexico, mais on y rencontre à -chaque instant des caravanes d'éléphants et de -chameaux couverts de tapis précieux. Le moindre -gentilhomme rougirait de s'y montrer autrement -que dans un palanquin et suivi de -quinze ou vingt esclaves vêtus de soie. Des navires -richement chargés arrivent des points les -plus éloignés des Indes et encombrent le port; -en un mot, c'est une nouvelle Tyr, qui a sur -l'ancienne l'avantage de voir tous les édifices -publics surmontés de la croix, emblème de -notre salut.</p> - -<p>Mon protecteur, Mendez de Silva, passait -pour un des plus riches marchands de la ville. -Il était père d'une fille charmante; rien ne paraissait -manquer à son bonheur. Mais c'était -un nouveau chrétien, c'est-à-dire un de ces -juifs qui ont fait semblant de se convertir, sous -le règne du glorieux roi D. Emmanuel, pour -ne pas être expulsés du Portugal. Il observait -en secret les cérémonies de la loi de Moïse. -Mais, malgré tous ses efforts, il ne put se cacher -aux yeux de l'envie, et fut dénoncé à la -sainte inquisition. Un matin, les alguazils entrèrent -dans notre maison, s'emparèrent de -tout ce qu'elle contenait, et nous traînèrent en -prison.</p> - -<p>Quelques jours après, Mendez, revêtu d'un -san benito, faisait l'ornement d'un auto-da-fé, -et tous ses biens étaient confisqués. Un des inquisiteurs, -zélé pour la propagation de la foi, -garda sa fille pendant quinze jours, afin de -l'instruire dans notre sainte religion, et l'envoya -ensuite dans un couvent de religieuses -ursulines, offrir sa virginité à Dieu en expiation -des péchés de son père. Quant à moi, comme -j'étais vieux chrétien et que je ne possédais -rien, l'inquisition me renvoya, après m'avoir -fait faire amende honorable devant la porte de -la cathédrale, pour avoir servi chez un juif.</p> - -<p>Cette aventure me rendit le séjour de Goa -désagréable. Je m'embarquai avec Thomas -Lobo, dont le vaisseau était chargé de marchandises -destinées à la grande foire qui se tient -tous les ans à Malacca. Nous y arrivâmes sans -encombre, et nous jetâmes l'ancre à côté d'une -grosse jonque qui ne nous offrait rien de suspect. -Cette sécurité fit notre malheur. Au milieu -de la nuit, nous fûmes réveillés par des -cris terribles: plus de cent Malais, armés d'épées -empoisonnées, avaient envahi notre navire -et massacré tous ceux qui se trouvaient sur le -pont; ils avaient ensuite fermé les écoutilles, -de sorte qu'il nous fut impossible de résister; -ils ne nous laissaient sortir qu'un à un de -l'entrepont et nous chargeaient de chaînes.</p> - -<p>Cosa Geinal, qui les commandait, nous fit ensuite -défiler devant lui. Il choisit tous ceux qui -lui parurent de bonne défaite. Les autres eurent -la tête tranchée et furent jetés à la mer. -Il fit ensuite mettre le feu à notre navire, après -en avoir tiré tout ce qui pouvait lui être utile. -Sa joie ne fut pas de longue durée; notre navire -brûlait encore quand un vaisseau commandé -par Antonio de Sousa et armé de trente pièces -de canon parut dans la rade. Reconnaissant -le navire incendié pour Portugais, il ne -douta pas que l'autre ne fût un pirate, le salua -d'une volée de canon et ordonna l'abordage. -Cosa Geinal, revêtu d'une armure de mailles, -combattit bravement à la tête des siens. Sa valeur -était telle qu'il fût peut-être parvenu à -repousser les Portugais; mais, profitant de ce -qu'on nous oubliait dans la chaleur du combat, -je tirai de ma poche un couteau qu'on m'avait -laissé, et, m'avançant lentement derrière lui, -je lui coupai le jarret droit. Il tomba sur la face, -et aussitôt les siens se débandèrent et se jetèrent -à l'eau pour tâcher de gagner la rive à la -nage. Mais comme elle était encore assez éloignée -et qu'ils étaient embarrassés du poids de -leur armure, ils se noyèrent presque tous. Sousa -fit aussitôt pendre aux vergues de son navire -tous les pirates, morts ou vifs, qui lui tombèrent -entre les mains, et entra ainsi triomphant -dans le port de Malacca.</p> - - - - -<h3 id="p3ch3"><span class="chap">CHAPITRE III.</span><br /> -Voyage de l'auteur à Borneo.</h3> - - -<p>Ne pouvant distinguer nos marchandises -de celles qui appartenaient -aux pirates, Sousa prit le parti de -garder le tout, de sorte que nous ne -pûmes faire de grandes dépenses à la foire. -Nous errions tristement, Lobo et moi, au milieu -des boutiques de marchandises. Les théâtres, -les bateleurs, les animaux savants, qui -remplissaient toutes les places, attiraient à peine -nos regards, quand il rencontra un de ses compatriotes -nommé Fonseca. Celui-ci lui raconta -qu'il était en grande faveur à la cour du sultan -de Borneo, qui l'avait envoyé à Malacca pour -acheter des marchandises d'Europe. Il nous -proposa de l'accompagner, en nous assurant -que ce prince aimait beaucoup les Européens. -Comme notre sort pouvait difficilement devenir -pire, nous acceptâmes sa proposition.</p> - -<p>Le sultan de Borneo nous reçut très bien, et -se montra très satisfait de ce que lui apportait -Fonseca. Il nous fit revêtir de caftans d'honneur, -et nous renvoya en nous promettant de nous -élever au rang de mandarin. Le soir, nous causions, -en buvant, de notre grandeur future, -quand Lobo s'écria: Pourvu qu'il ne vienne pas -à l'idée du sultan de nous demander d'embrasser -le paganisme. Quant à moi, s'il me le propose, -je lui répondrai que je veux mourir chrétien. -Il me fera les plus belles offres, je les refuserai. -Il me fera empaler, et j'obtiendrai la couronne -du martyre. Qu'est-ce à dire? lui répliqua Fonseca. -Il sied bien à un petit compagnon que -j'ai tiré de la misère de vouloir avoir le pas -sur moi! Tu diras, tu feras! Apprends que -c'est à moi à porter la parole pour nous tous. -C'est moi qui répondrai au sultan, et si nous -sommes empalés, j'entends l'être le premier. -Si je ne me fusse pas trouvé là, dans leur ferveur -avinée ils en seraient venus aux coups, et j'eus -toutes les peines du monde à mettre le holà.</p> - -<p>Le lendemain, au lieu des récompenses que -nous attendions, nous vîmes entrer des gardes -qui nous chargèrent de fers et nous traînèrent -devant le sultan. Voici ce qui causait notre disgrâce. -Parmi les objets d'Europe que Fonseca -avait achetés à la foire de Malacca, se trouvait -une tapisserie de Flandre à personnages, représentant -le sacrifice d'Abraham. Le grand-prêtre -persuada au sultan que cette figure qui tenait -le cimeterre levé était un personnage enchanté, -et qu'il descendrait la nuit de la tapisserie pour -le massacrer. Nous eûmes beaucoup de peine à -le faire revenir de cette idée; mais, depuis cette -époque, il nous traita toujours avec défiance, -et parut aussi pressé de nous voir sortir de son -île que nous étions peu désireux d'y rester.</p> - -<p>Nous ne pouvions pardonner au grand-prêtre -le tour qu'il nous avait joué; voici -comment nous nous en vengeâmes. Les habitants -de Borneo adorent un grand singe couvert -de poils qui est de la grandeur d'un -homme. Le matin d'une fête solennelle, je parvins -à me glisser dans le temple, qui n'était -autre chose qu'une vaste cabane en bambou, et -je donnai au singe, qui les dévora avec avidité, -des boulettes de sucre dans lesquelles j'avais -mêlé des drogues purgatives. Au moment où -le sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait -devant lui, l'animal se mit à faire des contorsions -épouvantables, et, s'élançant sur les poutres -qui soutenaient le toit, il inonda toute l'assemblée -de ses malédictions. Le sultan lui-même -ne fut pas épargné. A cette marque de -la colère du dieu, tout fuit épouvanté. Nous -avions bien de la peine à retenir nos rires; -mais le grand-prêtre se tira d'affaire mieux que -nous ne l'avions espéré: il sut persuader au -peuple et au sultan qu'il fallait apaiser la colère -du dieu par des présents, et ce fut lui qui -eut tout le profit de mon invention.</p> - -<p>Les habitants de Borneo sont très simples, et -ce pays serait d'une conquête facile, car ils ont -un grand respect pour les blancs, qu'ils regardent -comme une race supérieure. Ils disent -que, quand le grand singe eut créé le premier -homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses -trois enfants pénétrèrent dans le jardin du -grand singe pour y voler des bananes. Celui-ci -les ayant poursuivis avec un bâton, l'aîné se -réfugia dans la maison: c'est pour cela qu'il a -conservé la fraîcheur de son teint. Le second -grimpa sur le toit, où il fut brûlé par le soleil: -il est le père des races basanées. Le troisième -se réfugia dans le four encore chaud: c'est pour -cela que les nègres sont noirs et ont les cheveux -crépus.</p> - -<p>Une autre particularité des habitants de -Borneo, c'est qu'ils traitent très mal leurs -femmes et les méprisent. Ils répugnent même -à épouser des filles vierges; quand un jeune -époux trouve sa fiancée dans cet état, il dit -que c'est une preuve que personne n'en a voulu, -et quelquefois même il la répudie. Si les -RR. PP. franciscains avaient une mission -dans cette île, ils auraient bientôt rétabli la -paix dans les familles.</p> - - - - -<h3 id="p3ch4"><span class="chap">CHAPITRE IV.</span><br /> -L'auteur se fait corsaire.</h3> - - -<p>Un jour que je me promenais avec -mes deux compagnons à quelque -distance de la ville, nous aperçûmes -une jonque chinoise qui -s'approchait de la rive. Ceux qui la montaient -descendirent à terre et s'assirent tranquillement -sur l'herbe pour prendre leur repas. -Nous vîmes que c'était une occasion que Dieu -et sa sainte mère nous envoyaient; comme -nous ne possédions autre chose que les habits -que nous avions sur le corps, nos malles furent -bientôt faites. Nous nous glissâmes derrière les -buissons jusqu'à la planche que les Chinois -avaient mise pour descendre à terre. Nous -montâmes à bord, coupâmes les câbles, et un -vent favorable nous éloigna de Borneo. Nous -laissâmes les pauvres Chinois, qui jetaient des -cris de désespérés, profiter des faveurs du grand -singe.</p> - -<p>Au bout de quelques jours, nous aperçûmes -un navire portugais à l'ancre dans une petite -baie. Nous nous hâtâmes de nous diriger de ce -côté, et bientôt nous fûmes au milieu de nos -compatriotes. Ils étaient commandés par Don -Juan Botelho, gentilhomme portugais, qui, -se croyant lésé par le nouveau gouverneur que -le roi Philippe II avait envoyé à Goa, s'était -décidé à exploiter la mer pour son compte. Il -m'avait connu lors de l'expédition d'Afrique, et -m'offrit d'être un de ses officiers. Je me hâtai -d'accepter, car je m'étais aperçu que le commerce -n'était pas mon fait: puisqu'il ne fallait -compter que sur la fortune pour vivre, j'aimais -mieux la chercher l'épée à la main que derrière -un comptoir.</p> - -<p>Botelho avait à son bord soixante Portugais -et près de deux cents Malais, ce qui lui permettait -de tenter de grandes entreprises; mais -il manquait de vivres. Nous abordâmes donc -quelques jours après à un port nommé Toubasoy, -pour tâcher d'acheter des bestiaux. Le chef -se montra très disposé à nous en vendre; il fit -conduire sur le bord de la mer un troupeau de -buffles, et s'éloigna après en avoir reçu le prix. -Au moment où nous allions les embarquer, -nous entendîmes le son d'une espèce de conque -marine, et au même moment tous les buffles se -précipitèrent comme des furieux dans l'intérieur -du pays, sans qu'il fût possible de les arrêter. -Ce rusé personnage les avait accoutumés -à venir au son de cette conque recevoir une -distribution de sel, de sorte qu'après avoir -vendu et livré son troupeau aux navigateurs, -il trouvait moyen de le ravoir. Ce commerce -ne laissait pas d'être avantageux, mais nous -résolûmes d'y mettre un terme et de ne pas -être ses dupes.</p> - -<p>Nous feignîmes de mettre à la voile; mais, -au milieu de la nuit, au moment où il nous -croyait bien loin, son village, cerné par nous, fut -attaqué de tous les côtés. Nous y mîmes le feu -en lançant dans les toits de paille des dards -entourés de mèches allumées. Tout ce qui chercha -à s'échapper tomba sous nos coups. Le pillage -fut peu de chose, mais nous eûmes le plaisir -de la vengeance. Quant au chef, qui tomba -vivant entre nos mains, voici le châtiment que -nous lui infligeâmes. Après l'avoir attaché à -un poteau, nous tressâmes avec du coton ses -longues moustaches et la houpe de cheveux -qu'il avait au sommet de la tête; puis, après -avoir enduit le tout d'un mélange de cire et de -goudron, nous les allumâmes, de sorte qu'il -avait l'air d'un candélabre à trois branches. -Quand nous eûmes assez ri de la triste figure -qu'il faisait, on jeta sur lui quelques brassées -de roseaux, et bientôt le tout fut consumé.</p> - -<p>Nous allâmes ensuite jeter l'ancre près de -l'île Haynan, et nous prîmes quelques jonques -chargées de riz et d'autres provisions, -qui nous furent d'un grand secours. Nous -eûmes soin de jeter à la mer ceux qui les montaient, -pour qu'ils n'allassent pas jeter l'alarme -dans le pays. C'est une bonne précaution. Plus -d'une entreprise a échoué faute de l'avoir observée, -et notre négligence fit manquer notre attaque -contre l'île de Fan-si, comme on verra -plus loin.</p> - -<p>Au bout de quelques jours, nous vîmes arriver -quatre barques peintes et dorées qui naviguaient -au son des instruments: c'était la -fille du gouverneur d'Haynan; elle allait au -devant d'un jeune seigneur du pays qui devait -l'épouser le jour même. Nous la laissâmes s'approcher, -et quand les barques furent à portée -de mousquet nous leur criâmes de se rendre. -Il n'y avait pas moyen de faire autrement, -Botelho prit pour lui la mariée, et nous distribua -les jeunes filles qui l'accompagnaient. Il -retint pour la manœuvre vingt Chinois des plus -robustes, et mit le reste en liberté. Le lendemain, -nous rencontrâmes la flottille du marié, -qui s'avançait toute pavoisée de bannières de -soie; nous l'arrêtâmes également, et pour le -dédommager de la perte des présents de noce, -que nous gardâmes, nous lui rendîmes sa fiancée -et ses compagnes, en lui assurant que nous -les avions toujours respectées, ce qu'elles ne -manquèrent pas de confirmer, de sorte qu'il -partit enchanté de notre générosité. Botelho, -qui n'était pas cruel, crut pouvoir lui donner la -vie, parce que nous allions quitter ces parages.</p> - - - - -<h3 id="p3ch5"><span class="chap">CHAPITRE V.</span><br /> -Expédition contre Fan-si.</h3> - - -<p>Après avoir navigué pendant plusieurs -jours le long de la côte, nous -aperçûmes une ville considérable. -Le patron d'une petite barque que -nous arrêtâmes nous dit qu'elle se nommait -Han-Tong et qu'on y tenait dans ce moment -une foire importante. Nous ne pouvions trouver -une meilleure occasion pour nous défaire -de notre butin: aussi Botelho nous fit-il réciter -les litanies de la Vierge et dire notre -chapelet pour remercier le Ciel, qui nous protégeait -si visiblement. Nous nous hâtâmes de -nous défaire de nos marchandises, pour lesquelles -on nous remit plus de 50,000 taels en lingots -d'argent; puis, nous apercevant que nous -commencions à exciter les soupçons des autorités, -nous remîmes à la voile.</p> - -<p>Quelques jours après, nous rencontrâmes un -corsaire chinois, nommé Yam-ti. Ce corsaire -avait habituellement des rapports avec les -Portugais, il nous proposa d'associer notre fortune -à la sienne pour entreprendre une expédition -contre l'île de Fan-si. Il nous assura que -cette île, située à peu de distance de la côte, -n'était occupée que par un temple desservi par -quelques bonzes, et qui renfermait les tombeaux -des anciens rois de la Chine: ils étaient, -disait-il, couverts de lames d'or et remplis d'immenses -richesses. Botelho ne se fit pas faire -deux fois une pareille offre, et nous naviguâmes -de conserve en nous dirigeant vers le -nord.</p> - -<p>Après une longue attente, nous aperçûmes -l'île que nous cherchions. Elle est fort petite et -entourée d'un mur de terrasse. De distance en -distance s'élèvent des idoles en cuivre, de la -forme la plus grotesque; elles tiennent dans -leurs mains des chaînes du même métal qui les -réunissent les unes aux autres, de sorte qu'elles -forment une espèce de guirlande autour de l'île. -Derrière ces idoles, nous vîmes briller au soleil -les pointes dorées des temples et des pagodes, -dont les murs étaient revêtus de porcelaines de -diverses couleurs.</p> - -<p>Botelho descendit dans la chaloupe avec -moi et trente soldats bien armés. Nous arrivâmes -bientôt au pied d'un escalier de marbre -rouge, qui conduisait au sommet de la terrasse; -nous le montâmes, et nous nous trouvâmes -dans un bois d'orangers fort épais. Persuadés, -par le silence qui régnait autour de nous, que -Yam-ti nous avait dit la vérité en nous assurant -que l'île n'était gardée que par quelques bonzes, -et que sa réputation de sainteté faisait toute -sa défense, nous nous avançâmes, et nous trouvâmes -bientôt une espèce d'ermitage peint et -doré, dans lequel se trouvait un vieillard à -barbe blanche, si âgé qu'il pouvait à peine se -traîner. Il était vêtu d'une longue robe de damas -jaune, et coiffé d'une espèce de mitre. Il -fut si effrayé en voyant entrer une troupe de -gens armés, qu'il tomba presque sans connaissance. -On parvint à le rassurer, et les réponses -qu'on en obtint convainquirent Botelho que -l'île renfermait d'immenses richesses et qu'elle -était presque déserte. Satisfait de ces renseignements, -et voyant la nuit s'approcher, il retourna -à bord pour faire commencer le pillage -au point du jour; mais il commit la faute énorme -de ne pas tuer le vieil ermite, ou du moins -de ne pas l'emmener avec lui.</p> - -<p>Les heureuses nouvelles apportées par notre -chef ne tardèrent pas à se répandre à notre -bord, et l'espérance du butin que nous devions -faire le lendemain nous empêchait de fermer -l'œil. Tout d'un coup notre attention fut attirée -par un bruit effroyable de cloches et de -gongs. L'île entière paraissait illuminée par des -feux que l'on avait allumés de tous les côtés. -Sans nul doute nous étions découverts. Le -vieil ermite, que nous avions eu la faiblesse -d'épargner, avait sans doute trouvé assez de -force pour se traîner à la maison principale des -bonzes et donner l'alarme. Bientôt les gongs -retentirent et les feux brillèrent également tout -le long de la côte: il n'était pas douteux -qu'au point du jour nous serions attaqués. La -quantité immense des feux que nous apercevions -nous faisait assez connaître que nous aurions -affaire à une population très considérable. -Notre seule ressource était donc de lever -l'ancre au plus vite. Nous partîmes en rugissant -de colère et en nous arrachant la barbe -d'avoir manqué une si belle occasion de nous -enrichir, sans coup férir, pour le reste de nos -jours. J'observai que, dans notre ardeur du pillage -nous avions eu le tort de ne pas promettre -la dîme du butin à un saint qui nous aurait -protégés, et c'est sans doute à cause de cela -que le démon protecteur de ces païens prévalut -contre nous.</p> - - - - -<h3 id="p3ch6"><span class="chap">CHAPITRE VI.</span><br /> -L'auteur devient prisonnier des Tartares.</h3> - - -<p>Un malheur ne vient jamais sans -l'autre, et l'expérience nous le -prouva, car à peine étions-nous -éloignés d'une vingtaine de lieues -de l'île de Fan-si, que nous fûmes assaillis par -une violente tempête, qu'on appelle dans ce -pays un typhon. Notre navire ne put y résister -long-temps, quoique pour l'alléger nous eussions -lancé à la mer nos canons et presque toutes -nos richesses; il fut jeté sur un rocher et mis -en pièces en peu d'instants par la violence des -vagues. Sept d'entre nous échappèrent seuls au -naufrage qui engloutit tous nos compagnons. -Nous trouvâmes sur le sable le corps de Botelho, -auquel nous creusâmes une fosse avec -nos mains. Après l'avoir enterré de notre -mieux, nous plaçâmes sur sa tombe une petite -croix de bois.</p> - -<p>Nous marchâmes pendant toute la journée, et -vers le soir nous arrivâmes à un petit village -habité par des pêcheurs chinois. Ils nous donnèrent -un peu de riz et nous assurèrent qu'à -quelque distance dans l'intérieur se trouvait -une grande ville appelée Quam-ti. Nous nous -y rendîmes, et les Chinois nous y laissèrent assez -tranquilles, mais sans nous faire la moindre -charité; nous étions réduits pour subsister à -aller chercher du bois dans une forêt voisine. -Un jour j'aperçus à la porte d'une maison un -vieillard qui me fit signe d'entrer. Je me défiais -de lui, quand, tirant de sa poitrine une -petite croix d'argent, il me la fit apercevoir -à travers ses doigts. Je me jetai aussitôt entre -ses bras, joyeux de reconnaître un chrétien; -il m'étonna bien davantage en m'adressant la -parole en langue portugaise. Cet homme me raconta -qu'il avait fait naufrage sur cette côte -bien des années auparavant, et s'était marié -dans cette ville, où il jouissait d'une honnête -aisance; mais depuis cette époque c'était la -première fois qu'il avait la joie de voir un compatriote -et un chrétien.</p> - -<p>Moscoso, c'était son nom, nous combla de -bienfaits, mes compagnons et moi, et s'occupa -activement de nous trouver de l'emploi. Quant -à moi, je m'avisai de dire que j'étais médecin, -et, appliquant aux Chinois quelques remèdes -de vétérinaire que j'avais appris lorsque je -servais dans la cavalerie allemande, j'étais en -passe de faire une jolie fortune, quand tout d'un -coup la terreur se répandit dans la ville. On -apprit qu'un corps de cinquante mille cavaliers -tartares avait franchi la grande muraille, -et qu'après avoir défait l'armée chinoise il se -dirigeait sur Quam-ti.</p> - -<p>En effet, au bout de quelques jours nous -aperçûmes dans la plaine les bannières tartares, -écartelées de vert et de blanc. Le gouverneur -de la ville, suivi des principaux habitants, -alla se jeter aux pieds du général tartare, en le -suppliant de recevoir la ville à merci. Celui-ci, -sentant le besoin de faire reposer son armée, y -consentit assez gracieusement.</p> - -<p>Le lendemain, les Tartares ouvrirent une -espèce de marché, et vendirent à vil prix tout -ce qu'ils avaient pillé sur leur route. Ils avaient -enfermé dans des sacs toutes les femmes dont -ils avaient pu s'emparer, et, pour s'assurer le -débit de toute leur marchandise, ils ne permettaient -pas de regarder dans le sac, qu'ils -vendaient sur le pied d'un quart d'écu. Je voulus -prendre part à cette espèce de loterie; j'achetai -un sac, et, l'ayant ouvert à mon arrivée -chez moi, je fus stupéfait d'en voir sortir une -vieille femme toute décrépite. J'allais dans ma -colère jeter mon acquisition dans la rivière, -quand cette femme me raconta qu'elle appartenait -à une des principales familles de Quam-ti, -et me pria de la conduire chez un riche marchand: -sur son ordre, il n'hésita pas à me -compter mille taels. Ravi de cette aubaine, je -voulus tenter de nouveau la fortune; j'allai acheter -une quantité de sacs, que je fis charger sur -une charrette. Mais, en déballant mon emplette, -je ne trouvai que des paysannes, dont -cinq ou six seulement étaient passables. Je gardai -seulement ces dernières; mais, comme elles -se disputaient toute la journée, je finis par les -mettre à la porte à coups de fouet.</p> - -<p>Au bout de quelques jours, le général tartare, -nommé Natim-Khan, ayant appris qu'il -y avait dans la ville des étrangers venus d'un -pays très éloigné, me fit appeler, et m'adressa -beaucoup de questions sur le Portugal. Je lui -répondis de manière à ne pas exciter sa méfiance, -mais cependant de manière à lui donner -une haute idée de mon pays. Aussi me -traita-t-il avec une faveur qui fut encore augmentée -quand je lui eus rendu un signalé service, -dont il sera question au chapitre suivant.</p> - - - - -<h3 id="p3ch7"><span class="chap">CHAPITRE VII.</span><br /> -Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan.</h3> - - -<p>Les Tartares avaient remporté plusieurs -grandes victoires sur les Chinois, -et conquis déjà la moitié du -pays. L'empereur avait levé une -nouvelle armée, et s'avançait contre eux à -marches forcées. Natim-Khan ne laissait pas -d'être inquiet; ce n'était pas qu'il ne méprisât -avec raison les troupes du céleste empire: elles -étaient hors d'état de lui résister, mais il redoutait -les éléphants, dont les Chinois avaient -un grand nombre, parce que les chevaux craignent -ces animaux, qui mettent facilement en -déroute la cavalerie tartare.</p> - -<p>Natim-Khan me demanda si je ne connaissais -pas quelque moyen d'effrayer les éléphants, -et voici ce qu'il fit d'après mon conseil. L'armée -chinoise s'avançait contre nous au nombre -de cent mille combattants, précédée de cent -vingt éléphants rangés sur une seule ligne. -Natim-Khan fit charger deux cents chameaux -de fagots de paille et autres matières combustibles; -il les fit enduire de goudron depuis la -tête jusqu'aux pieds; puis, après y avoir mis -le feu, il les lança contre les éléphants. Ceux-ci, -effrayés de cet incendie mobile, firent volte -face, et, sans que leurs conducteurs pussent les -arrêter, ils foulèrent sous leurs pieds l'infanterie -chinoise. Natim-Khan la fit alors charger -par ses Tartares, et en peu d'instants il fut -maître du champ de bataille.</p> - -<p>Après cette victoire, les Tartares marchèrent -sur Nankin, et s'en emparèrent. Ce qu'on -remarque de plus curieux dans cette ville, c'est -une tour de la hauteur des clochers d'Europe -les plus élevés, toute couverte en porcelaine. -On y a suspendu une multitude de clochettes -dorées, dont le son produit une espèce de carillon -quand elles sont agitées par le vent. Cette -ville renfermait alors plus de cinq cent mille -habitants, et passait pour la plus commerçante -de la Chine.</p> - -<p>Je ne fus pas moins utile à Natim-Khan lors -de la prise d'un château fort près de Nankin, -où l'élite des troupes chinoises s'était retirée. -Je fis remplir un chariot de sacs de noix, et je -m'avançai déguisé en paysan chinois, suivi de -plusieurs autres chariots dans lesquels étaient -cachés des soldats tartares. En arrivant à la -porte, j'eus soin, en arrêtant mon chariot -pour que les Chinois pussent le visiter, de le -placer dans la porte de manière à ce qu'on ne -pût la fermer. Pendant la visite, je déliai un -des sacs, de sorte que les noix se répandirent -de tous les côtés. Les Chinois se précipitent -pour les ramasser; les Tartares alors s'élancent -hors des chariots le sabre à la main, et font -main basse sur eux. Une fois maîtres de cette -porte, nous donnâmes entrée à un corps de -Tartares, qui attendait le résultat à peu de -distance. Les Chinois se comportèrent bravement -dans cette occasion; ils se firent tous tuer.</p> - -<p>Natim-Khan fut très satisfait de ce succès. -Il me fit promener dans les rues de Nankin monté -sur un cheval blanc et revêtu d'une pelisse -d'honneur, et me donna le quart du butin -qui fut fait dans la forteresse. Je me trouvai -donc riche de 10,000 onces d'or et de 50,000 -d'argent. Désireux de retourner en Espagne, -où je pouvais vivre avec cette fortune à l'égal -des plus grands seigneurs, je demandai et j'obtins -mon congé, quoique Natim-Khan fît tous ses efforts -pour me retenir. Il m'offrit même de me -créer mandarin de la première classe; peut-être -aurais-je accepté s'il y avait eu des prêtres catholiques -à sa cour. Mais comment rester dans -un pays où je ne pouvais ni entendre la messe, -ni me confesser à l'heure de la mort?</p> - -<p>Parmi les ambassadeurs des rois vassaux de -la Chine qui étaient venus à la cour de Natim-Khan -l'assurer de la soumission de leur maître, -se trouvait un envoyé du roi du Tonquin. Comme -mon intention était de gagner Malacca, -j'obtins de Natim-Khan un ordre pour cet envoyé -de me conduire à la cour du roi son maître, -et de protéger le reste de mon voyage. -Quand je pris congé de lui, il m'embrassa les -larmes aux yeux, et m'appela son ami; il me -donna encore tant d'étoffes et d'objets précieux, -que je pus en charger plusieurs chameaux.</p> - - - - -<h3 id="p3ch8"><span class="chap">CHAPITRE VIII.</span><br /> -Séjour de l'auteur au Tonquin.</h3> - - -<p>Le voyage fut long, mais sans incidents -remarquables. Le roi du Tonquin, -aussitôt qu'il eut appris de -son ambassadeur que j'étais un des -amis de Natim-Khan, me fit la réception la -plus brillante. Il vint au devant de moi à deux -lieues de la ville, monté sur un éléphant richement -caparaçonné, et m'y fit asseoir à côté de -lui. A droite et à gauche s'avançait sur deux -files une garde formée des plus belles femmes -du pays, revêtues d'armures dorées, et portant -des couronnes de plumes d'autruche; en tête -marchaient des joueurs d'instruments, précédés -de crieurs qui répétaient: Honneur et gloire à -l'ami du grand Natim-Khan, le vainqueur du -grand dragon de la Chine.</p> - -<p>A mon arrivée, le roi me donna un palais -avec de nombreux esclaves pour me servir; ses -éléphants, ses chevaux, tout était à mes ordres, -et trois fois par jour on me servait un festin -somptueux. Tantôt le roi me menait à de grandes -chasses, tantôt on exécutait devant moi des -danses et des comédies. Je me plaisais tellement -dans ce contraste avec la vie misérable que -j'avais toujours menée, que je commençais à -oublier l'Espagne. Mais ma sainte patronne -veillait sur moi, et le châtiment du ciel ne se fit -pas attendre.</p> - -<p>Un matin, les gardes du roi entrèrent dans -mon palais et me traînèrent devant lui chargé -de chaînes. Il venait d'apprendre que les Chinois -s'étaient révoltés, et qu'après avoir tué Natim-Khan -ils avaient mis son armée en déroute. -Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus -qu'un chien de Tartare, et son ami qu'un misérable -espion. Le roi, après m'avoir accablé -d'injures, me fit attacher à un poteau où -l'on m'exposa aux mouches après m'avoir frotté -de miel. J'avais déjà subi ce supplice pendant -plus d'une heure et j'étais sur le point d'y succomber, -quand on vint me détacher pour me -jeter dans un cachot.</p> - -<p>La nuit, une vieille esclave vint me trouver -et me dit que le roi m'avait accordé la vie sur -les instances d'une de ses parentes. Elle ajouta -que Soleil-de-Beauté, c'est ainsi qu'elle la nommait, -m'avait aperçu à travers une jalousie, -et était devenue éprise de ma personne; elle -prétendait avoir des droits à la couronne, -et m'offrait de m'épouser si je voulais la conduire -à la cour du roi d'Arracan, son oncle, qui -lui avait promis de les faire valoir. Le bruit -des exploits des Portugais dans l'Inde était arrivé -jusqu'à ses oreilles, et elle ne doutait pas -de la victoire si je voulais me mettre à la tête -de son armée.</p> - -<p>L'homme qui se noie ne choisit pas la branche -à laquelle il s'accroche. On peut donc se -figurer si j'hésitai à accepter cette proposition. -Le lendemain, au milieu de la nuit, la même esclave, -qui avait sans doute gagné les gardes, me -conduisit vers une petite barque couverte dans -laquelle m'attendait ma future épouse. Dès que -j'y fus entré la barque s'éloigna à force de rames. -Je me précipitai aux pieds de la princesse -et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance, -qu'elle accueillit assez bien. Quand -le jour fut venu, je la suppliai de rendre mon -bonheur complet en ôtant son voile. Elle y -consentit après avoir fait quelques façons, et je -découvris, à mon grand étonnement, que -Soleil-de-Beauté était une petite vieille de -soixante et dix ans, fort peu ragoûtante. Bien -qu'elle m'eût sauvé la vie, je ne savais si je -devais être satisfait de mon marché.</p> - -<p>Heureusement ses droits à la couronne du -Tonquin étaient plus clairs que ses yeux. Quand -nous fûmes arrivés à Arracan, le roi se montra -très disposé à les soutenir, mais à son profit. -Il l'épousa en grande pompe, la relégua -dans le vieux sérail, et déclara la guerre au roi -du Tonquin pour faire valoir les droits de sa -nouvelle épouse. Quant à moi, il voulait d'abord -me faire empaler comme criminel de lèse-majesté, -mais enfin il céda aux prières de Soleil-de-Beauté, -qui lui jura que je l'avais toujours -respectée. Cela était parfaitement vrai, et je n'avais -pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne -pour conserver ma chasteté dans cette -occasion. Le roi me fit donc donner quelques -écus, en m'ordonnant de sortir sur-le-champ de -ses états et de n'y jamais rentrer. J'acceptai avec -reconnaissance, et je me mis en marche en -compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait -au Pégu, et qui pour un écu consentit à -me servir de guide.</p> - - - - -<h3 id="p3ch9"><span class="chap">CHAPITRE IX.</span><br /> -Guerre pour un éléphant blanc.</h3> - - -<p>Nous marchâmes pendant plusieurs -semaines à travers d'immenses forêts -de bambous, dans lesquelles -l'on ne rencontre que de rares villages; -peu à peu le pays devint plus peuplé, et -enfin nous approchâmes de Pégu, dont les environs -sont très riches et très bien cultivés. Le -roi, qui avait déjà eu quelques rapports avec -les Portugais, me reçut avec bienveillance et -m'offrit de l'emploi dans une armée qu'il levait -pour repousser les attaques du roi de Siam.</p> - -<p>Le sujet de cette guerre était un éléphant -blanc que possédait le roi du Pégu, et qui -était adoré comme un dieu; il était dans une -magnifique écurie ornée d'ivoire et de porcelaine; -on lui donnait à boire dans des seaux -d'argent, et ceux qui le servaient lui présentaient -sa nourriture à genoux, dans des plats -d'or. La possession d'un animal de cette espèce -était considérée comme d'autant plus précieuse, -qu'elle donnait au prince qui en jouissait une -espèce de suprématie sur les rois voisins. C'était -pour cela que le roi de Siam mettait tant d'importance -à l'enlever à celui du Pégu, beaucoup -moins puissant que lui.</p> - -<p>Il le lui avait donc fait demander par un -ambassadeur. Celui-ci se distingua par un trait -que je veux citer ici. Quand il entra dans la -salle d'audience, il s'aperçut qu'on n'avait pas -préparé de siége pour lui; sur un signe qu'il -fit, un de ses esclaves se courba en avant en -s'appuyant sur les mains. Il s'assit tranquillement -et prononça son discours, dans lequel il -menaçait le roi du Pégu de la vengeance de -son maître s'il ne consentait à lui céder l'éléphant -blanc; mais ce dernier, comptant sur la -protection du dieu, le refusa sèchement. L'ambassadeur -se retira, et, comme on lui faisait -observer qu'il laissait son esclave au palais, il -répondit avec hauteur: Les ambassadeurs du -roi mon maître n'ont pas l'habitude d'emporter -leur siége.</p> - -<p>Malgré tous ses efforts, le roi du Pégu n'avait -pu réunir qu'une armée beaucoup moins -nombreuse que celle de son ennemi; sa défaite -était donc imminente sans un expédient que je -lui suggérai. Il fit apporter dans son camp une -immense quantité d'une espèce d'eau-de-vie -fabriquée avec du riz; puis, à la première -attaque des Siamois, il fit semblant de s'enfuir -dans une déroute complète. Les Siamois -se mirent aussitôt à piller son camp et à s'enivrer: -c'était ce que j'avais prévu. Quand -ils furent bien remplis d'eau-de-vie, nous les -attaquâmes de nouveau et nous en fîmes une -horrible boucherie; le roi de Siam lui-même -fut fait prisonnier, et le roi de Pégu le condamna -à nettoyer les ordures de l'éléphant blanc -dont il avait voulu s'emparer. Ce malheureux -roi n'avait pour vivre que le petit commerce -qu'il faisait en vendant ces ordures aux dévots -de la classe du peuple, qui les considéraient -comme des reliques.</p> - -<p>Je ne veux point passer sous silence un usage -singulier des habitants du Pégu. Quand il y a -plusieurs frères dans une famille, ils n'épousent -qu'une seule et même femme. Tous les soirs -chacun passe son dard à travers les fentes -d'une natte qui forme les parois de la chambre; -l'épouse commune en saisit un au hasard, et -c'est son propriétaire qui a le droit de passer la -nuit avec elle. Quand il y a plusieurs sœurs, -elles n'épousent aussi qu'un seul mari; mais -alors celui-ci a le droit de les prêter à ses amis, -pourvu que ce soit gratuitement; si on peut lui -prouver qu'il a reçu de l'argent pour cela, il est -vendu, ainsi que ses femmes, au profit du roi. Il -règne parmi eux une grande liberté de mœurs: -aussi ce ne sont pas les enfants du roi qui héritent -de la couronne, mais ses neveux, fils de -ses sœurs; les Péguans disent que c'est la seule -manière d'être certain que leur roi est bien -réellement du sang royal. Cette idée ne me -paraît pas mauvaise, et je ne sais si on ne ferait -pas bien, en Espagne, de l'appliquer aux majorats -de la grandesse: nous verrions moins -de gentilshommes dégénérés.</p> - -<p>Outre l'éléphant blanc, les Péguans adorent -une idole qu'ils nomment Sommonocodon, -et croient qu'elle accorde la fécondité aux femmes -qui passent la nuit dans son temple. Je -ne crois pas que le démon puisse faire de miracles, -mais je dois avouer que pendant mon -séjour dans ce pays j'ai vu souvent ce moyen -réussir, surtout quand la femme était jolie, et -le talapoint du temple jeune et vigoureux. Je -regarde cependant cela comme une superstition: -il n'appartient qu'aux saints de bénir le -mariage de celles qui vont dévotement en pèlerinage -à leur chapelle.</p> - - - - -<h3 id="p3ch10"><span class="chap">CHAPITRE X.</span><br /> -Naufrage de l'auteur aux Maldives.</h3> - - -<p>Il y avait déjà près de dix ans que -j'étais aux Indes; je devais espérer -que l'affaire du marquis del Valle -serait oubliée; mes cheveux commençaient -à blanchir, et j'éprouvais un pressant -désir de revoir ma patrie. Je pris donc -congé du roi du Pégu, qui me combla de bienfaits, -et je m'embarquai à bord d'un vaisseau -commandé par Diego Veloso, pour retourner à -Goa. Nous abordâmes d'abord à Trinquemale, -dans l'île de Ceylan, pour y prendre des rafraîchissements. -Un juif vint à bord nous offrir -ses services; il nous présenta une lettre de recommandation -ainsi conçue: «Ce juif nous a livrés -au roi de Ceylan; je prie mes compatriotes -de me venger. Signé A. Barbosa.» Comme ces -paroles étaient en portugais, il ne les comprenait -pas, et les regardait comme un excellent -certificat. Nous résolûmes de venger nos compatriotes, -et quand nous eûmes embarqué tout -ce dont nous avions besoin, nous levâmes l'ancre, -emmenant le juif avec nous. Connaissant -le goût de sa nation pour le lard, nous le piquâmes -comme une poularde et nous le lançâmes -à la mer dans un tonneau vide, pour lui -laisser la chance d'être jeté sur la côte et d'apprendre -aux naturels comment se vengent les -Portugais.</p> - -<p>Quelques jours après, une fumée épaisse -commença à se répandre dans le navire, et bientôt -nous ne pûmes douter que le feu ne fût dans -la cale. Le danger était d'autant plus grand que -nous avions à bord plus de cinq cents barils d'eau-de-vie -de dattes; aussi tous nos efforts pour arrêter -l'incendie étaient inutiles. Il ne fallut -songer qu'à nous jeter dans les embarcations; -à peine étions-nous à mille pas du vaisseau, -qu'il éclata comme une bombe, en lançant -des jets de flammes de tous les côtés, et bientôt -la mer fut couverte de ses débris. Veloso, supposant -avec raison que nous n'étions pas éloignés -des îles Maldives, fit gouverner à l'ouest, -et nous y débarquâmes le troisième jour, après -avoir horriblement souffert de la soif et de la -chaleur.</p> - -<p>A peine avions-nous touché la terre que nous -fûmes entourés par les habitants, armés de zagayes; -ils nous enlevèrent le peu que nous -avions sauvé, et nous poussèrent vers leur -village. Après nous avoir partagés comme un -vil troupeau, ils nous employèrent aux travaux -les plus rudes et les plus dégoûtants, et -nous épargnèrent si peu les coups, qu'ils m'ont -bien rendu avec usure tous ceux que j'ai distribués -dans ma vie.</p> - -<p>Les nobles des Maldives, bien qu'ils aillent -presque nus et qu'ils ne vivent que de poissons -et de fruits, sont plus fiers de leur noblesse -que les premiers grands d'Espagne. -Voici comment ils la confèrent: Le récipiendaire -est attaché à un poteau, et pendant trois -jours on lui fait souffrir tous les maux imaginables. -Il reçoit des soufflets et des coups de pieds; -on lui crache à la figure, on lui jette des poignées -de fourmis et d'insectes venimeux, enfin -on ne lui laisse de repos ni jour ni nuit; seulement -il n'est pas permis de faire couler son -sang. S'il succombe dans cette épreuve, il est -noté d'infamie et n'a guère d'autre ressource que -de se suicider. S'il résiste, au contraire, on le -porte plutôt qu'on ne l'amène aux pieds du roi. -Celui-ci l'inonde d'une liqueur qu'il est inutile -de nommer, et le voilà aussi noble que s'il descendait -du roi Rodrigue.</p> - -<p>Je m'acquis quelque faveur auprès du roi en -découvrant celui qui lui avait volé une bague -à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne pouvait -retrouver. Je fis rassembler tous ses esclaves, -et, après avoir fait une foule de simagrées -qu'ils prirent pour des opérations magiques, je -leur annonçai que j'apercevais une plume de -perroquet sur le nez du voleur. Celui-ci y porta -la main pour voir si j'avais dit vrai, et je n'eus -pas de peine à le désigner. Il voulut nier, mais -une volée de coups de bâton l'eut bientôt ramené -à la sincérité. Cette aventure m'attira la -réputation d'un grand devin, et me fit dispenser -de tout travail pénible. J'obtins même du -roi de faire avertir à Caranganore quelques -marchands portugais qui s'y trouvaient, et ceux-ci -furent assez généreux pour avancer la petite -somme qu'on réclamait pour notre rançon, et -pour nous conduire à Goa sans rien exiger -pour notre passage.</p> - - - - -<h3 id="p3ch11"><span class="chap">CHAPITRE XI.</span><br /> -Voyage de l'auteur à Bantam.</h3> - - -<p>Je rentrai donc à Goa aussi pauvre -que j'en étais parti. Pour tâcher de -relever ma fortune, j'acceptai les -offres d'une compagnie de marchands, -qui me chargèrent d'aller vendre une -cargaison à Achem pour leur rapporter du poivre. -Nous nous arrêtâmes quelque temps dans -une petite île nommée Talinkan, pour réparer -quelques avaries que nous avions éprouvées; elle -fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous -entrâmes chez le souverain de cette petite île, -nous fûmes très étonnés de voir tous les assistants -se retourner, relever leurs jaquettes, et -nous présenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire -en compagnie. Nous crûmes d'abord que -c'était une insulte préméditée; mais notre interprète -nous expliqua que c'était au contraire -la plus grande marque de politesse qu'ils pussent -nous donner; par là ils se déclaraient nos -esclaves et se montraient prêts à recevoir une -fustigation. Nous nous empressâmes de leur -rendre leurs civilités, et après nous être ainsi -regardés sans nous voir pendant quelque temps, -nous traitâmes de l'achat des vivres dont nous -avions besoin; après quoi nous prîmes congé -d'eux en répétant la même cérémonie.</p> - -<p>Nous étions depuis peu de jours à Achem -quand une flotte hollandaise parut devant cette -ville, pour réclamer un vaisseau de cette nation -qui avait été saisi l'année précédente. Le roi -demanda notre secours, que nous lui accordâmes -d'autant plus volontiers que les Hollandais -commençaient à nous disputer le commerce -des Indes. Ceux-ci, de leur côté, firent alliance -avec les sultans du Palembang, de Bencoulen -et d'autres rois de Sumatra, jaloux -de voir que tout le commerce de l'île avec les -Européens se concentrait à Achem. Le siége -de cette ville dura deux mois, et l'on combattit -des deux côtés avec un égal acharnement. Enfin -le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la -plus grande partie de ses troupes et qu'il ne -pouvait résister plus long-temps, ordonna de -mettre dans les canons tout ce qu'il possédait -d'or et d'argent et de bijoux, et fit faire une -dernière décharge sur l'ennemi; il se renferma -ensuite dans son palais, auquel il mit le feu -après avoir poignardé ses femmes et ses enfants. -Toute la population fut massacrée; les indigènes -ouvraient l'estomac à leurs prisonniers pour -voir s'ils n'avaient pas avalé des perles ou des -diamants, et il y en eut qui trouvèrent de cette -manière des richesses considérables. Quant au -petit nombre de Portugais qui avaient survécu, -les Hollandais consentirent à les recevoir à -quartier, mais à condition de les déposer dans -les ports de l'Inde qui leur conviendraient.</p> - -<p>Les Hollandais, après m'avoir long-temps -promené sans me permettre de sortir du vaisseau, -me débarquèrent à Balassore; le capitaine -eut même la charité de me donner dix -roupies, avec lesquelles je gagnai Benarès, où -j'arrivai absolument sans ressources. Ma misère -était telle que je fus forcé de me louer à un -riche Banian qui avait fondé une espèce d'hôpital -pour les puces, les punaises et autres insectes. -Les Banians croient à la transmigration -des âmes, et se font un point de religion non -seulement de ne rien manger de ce qui a eu -vie, mais d'assister les animaux comme leurs -frères. Ce Banian me donnait donc une roupie -par jour pour me laisser sucer le sang par ces -insectes. Quel métier pour un gentilhomme! -c'était un vrai martyre, et, comme je ne le -souffrais pas pour la foi, il ne me comptait -pas pour le paradis.</p> - -<p>Au bout de quelque temps mon sort s'améliora. -J'avais raccommodé tant bien que mal -un vieux mousquet de fabrique européenne, -et, comme personne dans la ville n'était en état -d'en faire autant, j'abandonnai mon état de -restaurateur des puces et des punaises pour -prendre celui d'armurier. Cela me procura la -connaissance d'un des principaux officiers du -Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner -à Delhi. J'acceptai d'autant plus volontiers que -cela me rapprochait des états européens.</p> - - - - -<h3 id="p3ch12"><span class="chap">CHAPITRE XII.</span><br /> -Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.</h3> - - -<p>Achar-Khan, qui régnait alors à -Delhi, avait conquis presque toute -l'Inde septentrionale. Rien de ce -que j'avais vu jusque alors ne pouvait -donner une idée de la magnificence de sa -cour. Son trône était d'or massif et couvert de -pierres précieuses; le dais qui le couvrait était -supporté par quatre colonnes d'argent, autour -desquelles s'enroulait une vigne d'or émaillée, -dont les feuilles étaient formées par des émeraudes -et les grappes par des rubis. Il ne sortait -jamais qu'avec une suite de cent éléphants, -couverts de housses de soie cramoisie brodée -d'or, et de deux mille gardes, dont les casques -et les cuirasses étaient d'argent doré. On prétend -que son armée s'élève à plus de deux -cent mille hommes.</p> - -<p>Les Mogols sont mahométans, mais les habitants -des pays qu'ils ont conquis sont presque tous -païens; ils les traitent avec la plus grande dureté, -et les font mettre à mort sous le plus léger prétexte. -Pendant que j'étais à Benarès, le cheval -du gouverneur s'abattit; on le releva couvert -de contusions. Il fit proclamer aussitôt que -son médecin lui avait ordonné des cataplasmes -de pièces d'or, et exigea pour cet usage mille -sequins par jour, que la ville fut obligée de lui -compter. Quand les officiers mogols voyagent, -non seulement ils se font fournir gratis toutes -les provisions dont ils ont besoin pour eux et -pour leurs chevaux, mais encore ils exigent -le paiement d'une certaine somme pour avoir -usé leurs dents à les mâcher.</p> - -<p>Ce peuple est généralement très propre, et -ne comprend pas la saleté sainte que quelques -uns de nos religieux observent sur leur personne. -Deux pères capucins étaient venus de Goa -avec un passeport du Grand Mogol pour lui -proposer d'embrasser la religion chrétienne. -Quand il les vit, il fut furieux qu'ils osassent -se présenter devant lui dans l'état de saleté qui -leur est habituel, et qui rend si respectable -chez nous l'habit de Saint-François. Il voulait -d'abord les faire mettre à mort; mais, comme -ils invoquèrent son passeport, il ordonna qu'on -les fît tremper quatre heures dans de l'eau de -savon. On les frotta ensuite de toutes sortes -d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux, -si bien qu'ils embaumaient comme des -pommes de senteur. Quand cette opération fut -terminée, ils reçurent l'ordre de partir sur-le-champ, -pour ne pas mettre la peste dans la -ville en retombant dans leur première faute. -Comme j'avais amassé quelque argent, je profitai -de cette occasion pour retourner à Goa.</p> - -<p>Pendant la route, il ne nous arriva rien de -remarquable, si ce n'est un combat que notre -petite caravane eut à soutenir contre des singes -dans une forêt de cocotiers. Un de nous -ayant tiré sur eux imprudemment et en ayant -blessé un, ses camarades firent pleuvoir sur -nous une telle grêle de noix, qui sont de la -grosseur de la tête d'un homme, que nous fûmes -obligés de fuir jusqu'à ce que nous eussions -gagné la rase campagne. J'ai assisté à bien des -combats sur terre et sur mer, mais je me suis -rarement trouvé à une affaire aussi chaude. -Heureusement nous n'eûmes pas de morts, -mais plusieurs d'entre nous furent très dangereusement -blessés à la tête.</p> - -<p>Je ferai ici mention de la manière assez singulière -dont les habitants prennent les singes. -Ils placent du maïs, dont ces animaux sont -très friands, dans des bouteilles de grès, dont -le goulot est calculé de manière à ce que les -singes puissent y passer la main quand elle est -ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle -est fermée. Le singe ne manque pas d'y enfoncer -le bras pour prendre une poignée de -maïs, mais il ne peut la retirer. Comme ils ne -peuvent pas emporter la bouteille, qui est trop -lourde, ils restent dans cette position sans vouloir -lâcher leur proie. On en prend de cette -manière de grandes quantités. Il est presque -impossible de les apprivoiser, mais les habitants -les assomment pour les manger.</p> - - - - -<h3 id="p3ch13"><span class="chap">CHAPITRE XIII.</span><br /> -Voyage de l'auteur à Bagdad.</h3> - - -<p>Découragé de voir la mauvaise fortune -me poursuivre, je n'aspirais -qu'à retourner en Espagne. Puisque -je devais finir mes jours dans -la misère, je voulais au moins que ce fût -dans ma ville natale, où ma noblesse était -connue et où j'espérais retrouver ma maison -paternelle. Je m'embarquai à bord d'un navire -indien qui allait à Mascate, dans le golfe Persique. -Nous fûmes assaillis par une horrible -tempête. Les passagers hindous et mahométans -se persuadèrent qu'elle était excitée par la présence -d'un chrétien; ce ne fut qu'avec beaucoup -de peine que le Necoda ou capitaine les -empêcha de me jeter à la mer. Nous perdîmes -nos mâts et notre gouvernail, et nous eûmes -beaucoup de peine à entrer dans le port de -Mascate, d'où je me rendis à la célèbre ville -d'Ormuz, entrepôt de tout le commerce entre -l'Inde et la Perse. Une particularité de -cette île, c'est qu'on y prend les crabes de mer -sur les arbres: le bord de la mer est couvert de -mangliers, dont les branches trempent dans -l'eau comme celles des saules; quand la marée -est basse, on n'a qu'à secouer l'arbre pour en -faire tomber des crabes en quantité.</p> - -<p>A Ormuz, je me joignis à une caravane qui -allait à Shiraz, où le roi de Perse tenait alors sa -cour. Il me fit venir et me fit mille questions -sur l'Inde et le Portugal; dans son orgueil, regardant -tous les souverains du monde comme -ses vassaux, après son repas il faisait proclamer -à son de trompe qu'ils pouvaient se -mettre à table, parce qu'il avait dîné. Ce prince -s'avisa de me demander si, sur ma route, je -n'avais pas entendu les oiseaux même proclamer -sa gloire et ses conquêtes. Je crus voir un -piége dans cette question, et je me tirai d'affaire -en lui répondant que j'avais en effet entendu -les oiseaux, mais que, comme j'ignorais -leur langue, je ne pouvais lui répéter ce qu'ils -disaient.</p> - -<p>Je partis pour Bassorah avec une autre caravane. -Il faut traverser un pays infesté par -un peuple sauvage, appelé les Turcomans, -qui passent pour les descendants des amours -du démon avec une cavale blanche: aussi -sont-ils toujours à cheval. Ils ne vivent guère -que de pillage, et rançonnent toutes les -caravanes; ils savent, par leur art magique, -produire une obscurité qui les écarte de leur -route, ou faire entendre le bruit des armes et -des instruments guerriers. Ils inspirent un tel -effroi qu'une caravane de plusieurs milliers de -personnes se laisse piller par une trentaine de -Turcomans. Le chef de la nôtre leur joua pourtant -un assez bon tour. Il était convenu d'une -certaine somme pour être escorté par eux; -quand nous fûmes arrivés il la leur compta en -fausse monnaie bien brillante, qu'ils acceptèrent -avec plaisir, car ils sont très ignorants. -Quand ils se seront aperçus de cette supercherie, -ils n'auront probablement pas fait des vœux -pour l'heureuse continuation de notre voyage.</p> - -<p>La ville de Bassorah, située à l'embouchure -de l'Euphrate, un des quatre fleuves qui arrosaient -le paradis terrestre, contient plus de cent -mille habitants. Les environs, à une grande -distance, sont couverts de jardins ornés de fontaines -jaillissantes. Je fus obligé d'y rester assez -long-temps pour attendre le départ de la -grande caravane de Bagdad, car l'Euphrate -est tellement infesté de pirates qu'il n'est pas -possible d'y naviguer. Pour mon malheur, je -fus saisi d'une fièvre si violente au moment où -la caravane se mit en marche, qu'il me fut impossible -de la suivre. Dès que je fus un peu -mieux, je partis pour la joindre avec quelques -cavaliers en retard comme moi. Nous ne connaissions -pas bien la route, et nous manquâmes -plusieurs puits, de sorte que nous fûmes sur le -point de mourir de soif. Nous aurions succombé -sans la rencontre d'une troupe d'Arabes errants, -qui nous donnèrent une outre remplie -d'eau saumâtre en échange d'un peu de poudre. -Ces Arabes sont naturellement hospitaliers -quand la tentation de dépouiller les étrangers -n'est pas trop forte, et comme nous n'avions -aucune marchandise avec nous, ce fut leur -bienveillance naturelle qui l'emporta. Quand -on leur reproche leurs pillages, ils répondent -que Dieu a donné la terre aux uns, la mer -aux autres, et que, puisqu'il ne leur a donné -que le sable du désert, il faut bien qu'ils en -vivent.</p> - - - - -<h3 id="p3ch14"><span class="chap">CHAPITRE XIV.</span><br /> -Retour de l'auteur en Europe.</h3> - - -<p>Bien que Bagdad ne soit plus ce -qu'elle était du temps des califes, -qui en ont été expulsés par les -Turcs, c'est encore une ville importante -et considérable, habitée par un grand -nombre de marchands fort riches. J'y arrivai -complétement sans argent, et je fus réduit à demander -l'aumône dans les caravansérails, en -contrefaisant l'imbécile pour ne pas me rendre -suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait -pas abandonné, et m'envoya une ressource sur -laquelle je ne comptais pas.</p> - -<p>D'après la loi musulmane, celui qui a répudié -sa femme ne peut la reprendre que quand -elle a été mariée avec un autre. Quand un -mari se repent d'avoir divorcé d'avec sa femme, -il cherche quelqu'un qui consente à l'épouser -et à la répudier le lendemain sans l'avoir approchée. -On fait ordinairement choix pour cela -d'un étranger, qui consent à quitter aussitôt la -ville avec une récompense. C'est ce qu'on appelle -un hulla. Un jeune marchand qui demeurait -dans notre caravansérail, ayant répudié -sa femme dans un accès de colère, me proposa -de lui servir de hulla. J'épousai donc cette -belle inconnue; le mari me retint toute la nuit -à boire avec lui, et au point du jour il me fit signer -l'acte de divorce; pour ma peine, il me -donna dix sequins d'or, avec lesquels je me joignis -à la caravane d'Alep. Pendant la route, -nous rencontrâmes une troupe d'Arabes qui firent -mine de nous attaquer, mais nous élevâmes -une espèce de retranchement avec les ballots -de marchandises, et nous fîmes si bonne -contenance qu'ils se retirèrent, en se contentant -de nous dire un torrent d'injures.</p> - -<p>En arrivant à Alep, j'eus le bonheur de rencontrer -un marchand vénitien qui m'avertit -de cacher ma qualité d'Espagnol, parce que -l'Espagne était en guerre avec les Turcs, et -qu'on m'arrêterait comme espion. Il me reçut -dans sa maison et me fit passer pour son compatriote. -Je lui donnai beaucoup de renseignements -sur le commerce de l'Inde; pour me récompenser, -il me promit de me ramener en Europe, -et me tint parole. Après quelques semaines -de séjour à Alep, nous partîmes ensemble -pour Alexandrie. Je dois faire ici mention -d'un usage singulier. Les marchands d'Alep -qui vont en voyage emportent avec eux des cages -remplies de pigeons. De temps en temps -ils en lâchent un, après lui avoir attaché un -petit billet à la patte. Le pigeon ne manque -pas de regagner à tire d'ailes son colombier. -C'est de cette manière qu'ils correspondent -avec leur famille.</p> - -<p>D'Alexandrie nous nous embarquâmes pour -Venise. Il y avait alors dans les prisons de -cette ville un homme qui se faisait passer pour le -roi D. Sébastien de Portugal. Comme le sénat -cherchait à savoir la vérité sur son compte, -et que j'avais autrefois connu ce prince, on me -le fit voir. Je ne sais si c'était un imposteur, -mais il est certain qu'il avait beaucoup de ressemblance -avec ce prince. Il fut plus tard livré -au gouverneur de Milan, qui le réclama -au nom du roi d'Espagne. Je ne sais ce qu'il -est devenu.</p> - -<p>Mon généreux protecteur, qui était de la -famille des Tiepolo, me donna la somme nécessaire -pour retourner dans ma patrie. J'allai -m'embarquer à Gênes sur une galère qui se -rendait à Carthagène; mais il était dit que je -devais être malheureux jusqu'au bout: nous -fûmes pris par les Français et conduits à Marseille, -où j'eus à subir une assez longue captivité. -Je ne recouvrai ma liberté qu'à la paix. -On m'envoya à Barcelonne, et de là je gagnai -Jaen. Il y avait près de cinquante ans que -j'avais quitté cette ville pour la première fois.</p> - -<p>Mon père était allé depuis long-temps chercher -au ciel la récompense de ses vertus. Je -retrouvai encore ma mère, presque centenaire, -et qui ne semblait avoir vécu que pour me -conserver mon petit patrimoine, car elle mourut -peu de jours après. Quant à moi, je n'ai -tiré de mes voyages d'autre fruit que mon expérience. -Je suis le dernier de mon nom, et je -n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse -que d'écrire ce petit livre. J'ai ramé plus de -trois quarts de siècle sur la mer de ce monde, et -j'espère que, grâce à la protection de ma sainte -patronne, je finirai par jeter l'ancre dans le -port d'une éternité bienheureuse. Amen.</p> - - -<p class="c gap small g">FIN.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES.</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td><i>Avertissement du traducteur.</i></td> -<td class="num">Page <a href="#avert">5</a></td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c topbot1em">PREMIÈRE PARTIE.</td></tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. De la naissance de l'auteur et de ses premières -années.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch1">7</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> II. Histoire des Caravajal, famille de la mère de -l'auteur.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch2">10</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> III. De la jeunesse de l'auteur et de son éducation.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch3">12</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IV. Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de -s'enfuir à Carthagène.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch4">15</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> V. L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour -Naples.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch5">19</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VI. L'auteur est obligé de s'enfuir, pour avoir tué en -duel un de ses camarades.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch6">22</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VII. Départ de l'auteur pour Témistitan. Il est pris -par un corsaire de Barbarie et recouvre sa liberté.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch7">25</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VIII. Arrivée de l'auteur à Mexico.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch8">29</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IX. L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du -Guatemala.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch9">33</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> X. Séjour de l'auteur à Guatemala.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch10">37</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XI. Expédition de Pedro d'Alvarado au Pérou.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch11">41</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XII. Diverses expéditions au Pérou.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch12">45</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIII. Siége de Cuzco par les Indiens.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch13">49</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIV. Arrivée d'Almagro. Sa mort.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch14">53</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XV. Aventure de l'auteur dans les souterrains.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch17">55</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XVI. Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch16">59</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XVII. Mort du marquis Pizarro.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch17">62</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XVIII. Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de -Chupas.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch18">67</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIX. Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch19">70</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XX. Mariage de l'auteur. Son retour à Jaen, sa patrie.</td> -<td class="num"><a href="#p1ch20">74</a></td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c topbot1em">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. Voyage de l'auteur en Allemagne.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch1">77</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> II. Séjour de l'auteur en Allemagne.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch2">80</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> III. Second mariage de l'auteur.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch3">84</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IV. Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les -Hongrois sauvages.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch4">87</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> V. Histoire d'Aben-Humeya.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch5">91</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VI. Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage -à la Bermude.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch6">94</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VII. Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ -pour le Mexique.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch7">98</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VIII. Expédition contre Tamaulipas.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch8">101</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IX. Expédition contre les Otomis.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch9">105</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> X. Suite du précédent.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch10">108</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XI. Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné -dans une île sauvage.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch11">112</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XII. Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch12">115</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIII. Retour de l'auteur à Mexico.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch13">118</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIV. Affaire du marquis del Valle.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch14">121</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XV. Retour de l'auteur en Espagne.</td> -<td class="num"><a href="#p2ch15">125</a></td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c topbot1em">TROISIÈME PARTIE.</td></tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son -expédition d'Afrique.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch1">129</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> II. Séjour de l'auteur à Goa.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch2">132</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> III. Voyage de l'auteur à Bornéo.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch3">136</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IV. L'auteur se fait corsaire.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch4">140</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> V. Expédition contre Fan-si.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch5">144</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VI. L'auteur devient prisonnier de Tartares.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch6">148</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VII. Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch7">152</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VIII. Séjour de l'auteur au Tonquin.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch8">155</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IX. Guerre pour un éléphant blanc.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch9">159</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> X. Naufrage de l'auteur aux Maldives.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch10">163</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XI. Voyage de l'auteur à Bantam.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch11">166</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XII. Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch12">170</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIII. Voyage de l'auteur à Bagdad.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch13">173</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIV. Retour de l'auteur en Europe.</td> -<td class="num"><a href="#p3ch14">177</a></td> -</tr> -</table> -<div class="break"></div> -<div class="trnote"> - - - -<h2>Note sur la transcription électronique</h2> - -<p>On a conservé l'orthographe de l'original, y compris ses variantes -(par ex. Sebastian/Sebastien/Sébastien).</p> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures de Don Juan de Vargas, -racontées par lui-même, by Henri Ternaux-Compans - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE DON JUAN *** - -***** This file should be named 61035-h.htm or 61035-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/0/3/61035/ - -Produced by Laurent Vogel (from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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