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-The Project Gutenberg EBook of Les aventures de Don Juan de Vargas,
-racontées par lui-même, by Henri Ternaux-Compans
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même
- Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin
-
-Author: Henri Ternaux-Compans
-
-Release Date: December 27, 2019 [EBook #61035]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE DON JUAN ***
-
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-
-
-Produced by Laurent Vogel (from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- LES AVENTURES
- DE
- DON JUAN DE VARGAS
- RACONTÉES PAR LUI-MÊME
-
- Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit
- PAR
- CHARLES NAVARIN
-
- A PARIS
- Chez P. Jannet, Libraire
-
- 1853
-
-
-
-
-L'éditeur se réserve tous droits de reproduction et de traduction.
-
-
-
-
-Paris. Imprimerie Guiraudet et Jouaust, 338, rue S.-Honoré.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.
-
-
-_L'auteur de l'ouvrage que nous publions aujourd'hui n'est pas
-complétement inconnu. Antonio Sinsal en parle dans sa _Chronique de
-Jaen_, comme vivant encore de son temps, dans un âge très avancé, et
-comme étant célèbre par ses voyages. Ambrosio Embustero en fait aussi
-mention dans les _Hommes célèbres de l'Andalousie_. Mais tous deux
-paraissent ignorer l'existence de sa relation. Le manuscrit, qui paraît
-original, est un in-4º, fort mal écrit et rempli de ratures. Il m'a été
-vendu par doña Hermenegilda Ajo, qui tient, _calle de los Duendes_, à
-Baeza, une des premières librairies de l'Andalousie, à laquelle elle
-joint un commerce assez étendu de vieille ferraille et de verre cassé.
-Il me coûte 12 réaux de vellon. C'est au lecteur à décider si je l'ai
-payé trop cher._
-
-
-
-
-LES AVENTURES DE DON JUAN DE VARGAS.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
-
-
-
-CHAPITRE Ier.
-
-De la naissance de l'auteur et de ses premières années.
-
-
-Retiré dans ma ville natale après avoir mené l'existence la plus
-orageuse, j'occupe les dernières années de ma vieillesse à écrire cette
-relation. J'ai parcouru les deux Indes, et concouru par mon épée au
-triomphe de la croix et à l'augmentation des domaines du roi notre
-seigneur, que Dieu protége. J'ai échappé à mille dangers, grâce à la
-protection de Notre-Dame d'Atocha, à laquelle ma mère m'avait voué dès
-mon enfance. Maintenant, vieux et cassé, sans récompense de mes
-services, retiré dans la petite maison de mes ancêtres, je n'attends
-rien des hommes, et je n'ai plus confiance qu'en la miséricorde de Dieu
-et en l'intervention de Notre-Dame, ma protectrice et ma patronne.
-
-Mon père, don André de Vargas, descendait d'un des compagnons du
-vaillant roi Pelage qui se réfugièrent dans les montagnes des Asturies,
-plutôt que de plier sous le joug des ennemis de notre sainte loi; maints
-champs de bataille furent teints du sang de mes ancêtres, sang versé
-pour la défense de notre sainte foi catholique, et dont il leur est sans
-doute tenu compte dans le ciel. L'un d'eux, Garci Perez de Vargas,
-accompagna le saint roi Ferdinand à la conquête de Séville: dans un
-combat sa lance se rompit; mais, arrachant une forte branche d'un
-olivier voisin, il abattit tant de mécréants, qu'il reçut le surnom de
-_machuca_ (massue).
-
-Un autre de mes ancêtres prit part à la conquête de Jaen, et reçut pour
-sa récompense quelques terres aux environs de cette ville, où ma famille
-vécut long-temps dans l'aisance; mais don André, mon père, poussé par la
-noblesse de son sang, dépensa presque tout son bien au service des rois
-catholiques. Il se distingua dans les guerres d'Italie, et fut un des
-premiers qui plantèrent l'étendard de la croix sur les tours de
-l'Alhambra. Blessé grièvement dans cette occasion, il se retira dans sa
-patrie, n'emportant pour prix de ses exploits que ses blessures et la
-croix d'Alcantara, récompense plus précieuse pour un gentilhomme
-espagnol que ne l'auraient été tous les trésors des rois maures.
-
-De retour dans sa maison, qu'il trouva presqu'aussi délabrée par le
-temps qu'il l'était par la vieillesse, il épousa doña Maria de
-Caravajal, qui était comme lui mieux partagée du côté de la noblesse que
-de la fortune; elle descendait de la maison de Caravajal, dont je
-parlerai dans le chapitre suivant: car, s'il est permis au fils d'un
-maltotier de décorer de bronze et de marbre le tombeau de celui dont il
-roule le sang bourbeux, c'est un droit et un devoir pour un gentilhomme
-de sang bleu[1] qui a méprisé les biens de la fortune d'employer sa
-plume à célébrer la gloire de ses ancêtres.
-
- [1] L'orgueil castillan distingue dans la noblesse trois espèces de
- sang: _sangre azul_ (sang bleu), se dit de la noblesse la plus
- illustre; _sangre colorado_ (sang rouge), de la bonne noblesse;
- _sangre amarillo_ (sang jaune), de celle qui a reçu quelque mélange
- de sang plébéien.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Histoire des Caravajal, famille de la mère de l'auteur.
-
-
-Il est inutile de dire que la maison de Caravajal est d'une origine
-aussi illustre que la nôtre: sans cela l'orgueil de mon père se fût
-révolté à la seule idée de cette alliance. Cette maison s'était
-également illustrée lors de la conquête de l'Andalousie. Vers la fin du
-treizième siècle, deux frères jumeaux de ce nom, don Pedro et don Juan,
-vivaient à la cour de Ferdinand IV, roi de Castille. Le premier devint
-amoureux de doña Léonore Manrique de Lara, descendante des anciens
-souverains de la Biscaye, et ses tendres soins furent payés de retour.
-Leur union allait être bientôt célébrée quand le comte de Benavides,
-favori du roi, aperçut doña Leonor, dans une course de taureaux par
-laquelle on célébrait une victoire remportée sur les ennemis de la foi,
-victoire qui était due en partie à la valeur des deux Caravajal.
-Profitant de leur absence, Benavides demanda la main de la belle Leonor,
-que sa famille n'osa refuser à un homme aussi puissant.
-
-Jamais taureau qui fait fuir tous les combattants devant lui n'égala la
-fureur de don Pedro de Caravajal en apprenant cette nouvelle. Suivi de
-son frère, il se rend à Palencia, où le comte s'était établi avec sa
-jeune épouse; le soir même, le rencontrant accompagné d'un de ses
-parents, les Caravajal les attaquent, et bientôt Benavides, frappé à
-mort, tombe pour ne plus se relever. Les deux frères se réfugient dans
-une église, et se hâtent d'envoyer un confesseur au mourant, un reste de
-pitié les empêchant de tuer son âme avec son corps. La porte où ce
-combat eut lieu s'appelle encore Puerta de los duelos, comme peuvent
-s'en assurer ceux qui visitent cette ville.
-
-Les deux frères espéraient attendre dans ce saint asile le moment de se
-justifier auprès du roi. Mais celui-ci avait une telle affection pour
-Benavides, que, sans respect pour les saints, il fait saisir les deux
-frères. Ferdinand refuse même d'entendre leur justification; malgré la
-loyauté du combat, il les traite comme des assassins, et ordonne qu'on
-les précipite du haut des tours du château. Alors les deux frères, se
-voyant abandonnés des hommes, n'ont plus de confiance qu'en Dieu, citent
-Ferdinand à comparaître dans trente jours à son tribunal, et s'élancent
-dans les fossés de la forteresse. Le trentième jour au matin, Ferdinand
-fut trouvé mort dans son lit. La mémoire des Caravajal fut réhabilitée
-par son successeur, et c'est de don Juan que descendait la famille de ma
-mère. Ce fait est rapporté par tous nos chroniqueurs, qui désignent
-Ferdinand IV sous le nom de _el Emplazado_ ou l'Ajourné. J'ai cru
-cependant devoir le consigner ici, afin que cette condamnation ne pût
-jamais être reprochée à ma famille. S'il est du devoir d'un bon soldat
-de nettoyer soigneusement ses armes, il doit avoir encore plus de soin
-de ne pas laisser la moindre tache sur son écusson.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-De la jeunesse de l'auteur et de son éducation.
-
-
-Quand je fus arrivé à l'âge de dix ans, mes parents m'envoyèrent à
-l'église de Saint-André, notre paroisse, pour y étudier la lecture et la
-doctrine chrétienne. Mon père me racontait ses campagnes et m'apprenait
-à combattre avec l'épée et le poignard. Ma mère me donnait quelques
-leçons sur une vieille mandoline, dont elle avait joué avec assez de
-talent, et me faisait répéter les romances du Cid et celles qui
-racontent nos anciennes guerres contre les Maures. C'est ainsi que
-s'écoulait ma jeunesse, en attendant que j'eusse l'âge de porter les
-armes, quand un événement que je vais raconter me força à quitter ma
-ville natale; je ne devais la revoir qu'après de longues années.
-
-Près de notre maison vivait un vieux gentilhomme fort riche, marié tout
-nouvellement avec une jeune femme dont il était excessivement jaloux.
-Jamais elle ne sortait sans lui, et c'était à peine si, dans les
-journées les plus chaudes, il lui permettait de respirer un peu l'air
-sur un balcon qui donnait sur la rue. Un jour, c'était celui de la fête
-du glorieux apôtre saint André, patron de notre paroisse, j'avais
-accompagné ma mère à la messe solennelle qui se disait à cette occasion;
-comme je passais sous le balcon de notre voisine, elle laissa tomber un
-bouquet, que je m'empressai de ramasser, sans songer à mal. Je n'avais
-alors que seize ans, et j'étais plus ignorant des choses de ce monde
-qu'on ne l'est ordinairement à cet âge, car je quittais à peine la
-société de mes vieux parents.
-
-Le vieux jaloux ne pensa pas de même; il vit dans cet événement la
-preuve d'une intrigue entre moi et sa femme, et résolut de me faire
-assassiner. Trois bandits payés par lui m'attendirent un soir dans la
-petite ruelle qui longe l'église, et qui n'est guère fréquentée après
-l'_Angelus_. Je me défendis de mon mieux; mais j'allais succomber sous
-le nombre, quand, en m'appuyant, pour mieux résister, contre une petite
-porte de l'église, je m'aperçus qu'elle était ouverte. Je me hâtai de me
-réfugier dans le sanctuaire, où les bandits n'osèrent me suivre, et le
-lendemain le bon curé de cette église, qui était un ami de la maison, me
-ramena à ma mère.
-
-Me voilà donc sauvé pour cette fois; mais le danger me menaçait
-toujours: tout faisait supposer qu'on n'en resterait pas là. Quoiqu'on
-n'eût aucune preuve, il n'était pas difficile d'attribuer ce coup à
-notre vieux voisin, dont la jalousie était connue, et qui ne passait pas
-pour trop scrupuleux sur sa manière de se défaire de ses ennemis. Mais
-il était puissant et rusé; j'étais pauvre et ignorant. Après s'être
-consultés, mon père et le curé décidèrent qu'il fallait me faire quitter
-Jaen et m'envoyer à Séville, près d'un oncle de ma mère, chanoine de la
-cathédrale de cette ville. Mon paquet fut bientôt fait; mon père y
-ajouta quelques réaux, et je me mis en route avec une petite valise et
-la bénédiction de mes parents. C'était tout ce que leur pauvreté leur
-permettait de me donner.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de s'enfuir à Carthagène.
-
-
-Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de merveille, dit un vieux proverbe.
-Qu'on juge donc de l'effet que produisit cette superbe cité sur moi, qui
-sortais pour la première fois de ma famille. Mon vieil oncle
-m'accueillit fort bien. Il vivait dans l'aisance; son grand âge ne lui
-permettait guère de quitter son fauteuil, et, pourvu que je vinsse de
-temps en temps lui tenir compagnie dans la soirée, il me laissait en
-toute liberté. Je commençai à me lier avec des jeunes gens de mon âge.
-Je fréquentai le manége et les écoles d'escrime; enfin, je me préparais
-à soutenir un jour le nom de Vargas dans les rangs de nos invincibles
-soldats.
-
-Au bout de quelque temps, je n'étais plus le jeune homme simple qui
-était sorti de Jaen. La conversation de mes camarades, la lecture des
-aventures d'Amadis, encore plus de celles de la bonne mère Célestine,
-m'avaient inspiré de nouvelles idées. En face de la maison de mon oncle,
-dans la rue de Xérez, demeurait une veuve d'une quarantaine d'années, de
-celles que les vieillards trouvent passées et qui séduisent les jeunes
-gens. Je m'étais aperçu qu'elle ne me regardait pas d'un trop mauvais
-oeil. Tout plein de ma Célestine, je m'adressai à une vieille revendeuse
-biscayenne, qui avait ses entrées libres dans la maison. Elle consentit
-à protéger mes amours, et ne me fit pas languir, car dès le lendemain
-elle me dit de frapper à minuit à la porte de la veuve, et qu'une
-servante prévenue m'ouvrirait la porte.
-
-Jamais Amadis allant trouver la belle Oriane, Lancelot se rendant auprès
-de la reine Genièvre, ou Tyran le Blanc conduit par la bonne dame
-Quintagnone vers l'impératrice de Grèce, ne fut aussi fier de sa
-conquête. Je rêvais d'une foule de dragons et de géants que j'aurais à
-vaincre. Heureusement rien ne mit obstacle à mon rendez-vous. Je frappe,
-la suivante est à son poste, et je pénètre sans difficulté dans le
-château enchanté.
-
-La bonne veuve, quoiqu'elle ne sût pas le latin, avait sans doute
-entendu parler du proverbe _Sine Baccho et Cerere Venus friget_. Elle
-avait préparé un jambon d'Estramadure et quelques bouteilles de Xérez
-auxquels nous nous empressâmes de faire honneur. Le reste de la nuit se
-passa sans encombre, et au point du jour la discrète suivante me fit
-sortir par où j'étais entré.
-
-Ce commerce amoureux durait depuis quelques semaines quand un vieux
-Vingt-quatre[2], qui portait à la dame un intérêt plus que paternel, fut
-averti de ce qui se passait. La veuve avait eu l'imprudence, dans un
-marché avec sa revendeuse, de céder à celle-ci un vieux vertugadin de
-damas jaune datant du jour de ses noces, qui depuis long-temps faisait
-envie à la suivante, et qu'elle avait considéré comme devant lui
-appartenir. En outre, celle-ci était fâchée de voir à sa maîtresse un
-amant qui ne lui donnait rien, car j'étais trop pauvre pour le faire.
-Elle nous dénonça donc au Vingt-quatre, dont la vengeance ne tarda pas à
-se faire sentir.
-
- [2] On appelle ainsi les membres du conseil municipal de Séville, qui
- sont au nombre de vingt-quatre.
-
-Un muletier avait été dévalisé entre Ecija et Carmona. Il avait porté
-plainte et donné le signalement de ses agresseurs. Un de ces
-signalements pouvait s'appliquer à moi. Le Vingt-quatre qui était chargé
-de la police, le remarqua et résolut de me perdre en m'impliquant dans
-cette affaire. Heureusement le greffier chargé du rapport était comme
-moi de Jaen, et même un peu parent de ma famille. En toute autre
-occasion je ne me serais pas félicité de cette parenté avec un greffier,
-mais cette fois-ci je dois avouer qu'elle me sauva. Il vint avertir mon
-oncle de la méchante affaire qu'on allait me susciter. Nous n'étions pas
-de force à lutter avec un Vingt-quatre. Je commençais à être en état de
-porter les armes; mon oncle me donna quelques écus, une lettre pour le
-fils d'un de ses amis qui levait une compagnie à Carthagène, pour aller
-au secours du royaume de Naples, alors menacé par les Français, et de
-plus un long sermon sur le danger des liaisons illicites. Il avait
-autrefois prêché ce sermon avec l'approbation générale dans l'église de
-Sainte-Euphémie, et ce succès avait même contribué à lui faire obtenir
-son canonicat. Il ne perdit donc pas une si bonne occasion de le placer,
-ce qui contribua peut-être à le consoler de mon départ. En somme,
-c'était un excellent homme; il ne m'a jamais fait que du bien, et, tous
-les vendredis, je récite un chapelet pour le salut de son âme, que Dieu
-ait dans sa gloire.
-
-Je pris donc la route de Carthagène, chargé d'argent à peu près comme un
-crapaud de plumes, et je fis gaîment la route à pied, rêvant tantôt à la
-belle que j'avais perdue, tantôt à la gloire que j'allais acquérir.
-J'arrivai ainsi à Carthagène, et je me hâtai d'aller présenter ma lettre
-au capitaine Diego Osorio.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour Naples.
-
-
-Le capitaine Diego Osorio était un grand homme sec et jaune, vieilli
-sous le harnais. Il était sur le bord de la mer, occupé à surveiller
-l'embarquement de sa compagnie, qui devait mettre le lendemain à la
-voile pour Naples. Il me reçut du haut de sa grandeur, m'arracha presque
-des mains la lettre que je lui présentais en tremblant, et, après
-l'avoir lue, il me toisa des pieds à la tête et me dit: Mon petit jeune
-homme, ton oncle me demande pour toi une enseigne dans ma compagnie; tu
-lui servais sans doute d'enfant de choeur. Je ne te la donnerai pas pour
-deux raisons: la première, parce que tu portes sur ta tête un bonnet de
-soie brodé qui te donne plutôt l'air d'un godelureau que celui d'un
-soldat, et la seconde, parce que tu n'as pas encore de barbe au menton.
-Le bonnet était un don d'amour de ma veuve; j'y tenais beaucoup;
-cependant, je pris bravement mon parti. Je le lançai à la mer en disant:
-Capitaine, c'est ainsi que je me défais de mes ennemis. Ce bonnet est le
-mien, puisqu'il me prive du bonheur de servir sous vos ordres. Quant à
-la barbe, ce n'est pas pour être capucin que je demande une enseigne
-dans votre compagnie.
-
-Le capitaine Osorio sourit, ce qui lui arrivait rarement, et reprit d'un
-ton plus doux: Tu m'as cependant l'air d'un luron (_guapo_); je serais
-fâché de te perdre. Es-tu le parent de Don André de Vargas, avec qui
-j'ai servi jadis sous le grand capitaine[3]? Quand je lui eus dit que
-j'étais son fils, il devint tout à fait gracieux, et me dit: Ecoute, je
-ne saurais te donner une enseigne au détriment de tant de vieux soldats,
-mais pars avec moi comme volontaire, et j'aurai soin de toi.
-
- [3] C'est ainsi que les Espagnols désignent par excellence Gonzalve de
- Cordoue.
-
-J'acceptai. Je ne pouvais guère faire autrement, et d'ailleurs j'étais
-pressé d'aller courir les aventures. Pendant tout le voyage, la galère
-qui nous portait arrêtait tous les navires que nous rencontrions, pour
-s'assurer s'ils n'étaient pas Français. Le roi de France eut dû de
-grandes actions de grâce au commandant de notre galère, pour tous les
-sujets qu'il lui découvrait: sans respect pour la géographie, Génois,
-Vénitiens, Sardes et autres étaient déclarés sujets du roi François Ier,
-et par conséquent de bonne prise. Je ne sais pas même s'il respectait
-toujours le pavillon du Saint-Père.
-
-Après quelques jours d'une campagne plus fructueuse pour nous qu'utile
-au vice-roi de Naples, qui attendait des renforts avec impatience, nous
-découvrîmes, à la hauteur du cap Spartivento, à la pointe de l'île de
-Sardaigne, un gros navire qui, dès qu'il nous aperçut, parut chercher à
-nous éviter. Le commandant de notre galère en conclut qu'il devait être
-français, c'est-à-dire richement chargé. Il lui donna chasse et
-l'atteignit au bout de deux heures. C'était un vaisseau génois qui
-revenait avec une cargaison de soie de Tripoli de Syrie. Il était mieux
-armé que nous ne l'avions supposé, et sa prise nous coûta cher. Les
-Génois furent déclarés Français, et, voulant éviter qu'ils n'allassent
-fatiguer les oreilles du roi d'Espagne de leurs plaintes ridicules, on
-les attacha à bord de leur navire, auquel on fit une voie d'eau après
-l'avoir pillé. Notre galère, qui avait souffert considérablement dans le
-combat, se dirigea sur Naples, où le capitaine ne manqua pas de se
-vanter des victoires qu'il avait remportées sur les ennemis du roi
-d'Espagne. Cette affaire ne fut pas malheureuse pour moi: j'y ramassai
-quelques écus d'or qui traînaient dans un coin de la cabine du Génois,
-et Osorio, fidèle à sa promesse, me donna la place d'un de ses deux
-enseignes, qui avait été tué dans la dernière action.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-L'auteur est obligé de s'enfuir pour avoir tué en duel un de ses
-camarades.
-
-
-Les troupes espagnoles vivaient à Naples dans la plus extrême licence,
-et c'est avec un vif repentir que je pense aujourd'hui à la vie que nous
-y menions. Grâce à Dieu et à ma sainte patronne, je ne cessai pas
-cependant de fréquenter les églises, et de fuir la conversation des
-hérétiques qui remplissaient les troupes allemandes dont la garnison
-était en partie composée. Ils se raillaient même de nos saintes
-pratiques, et les querelles devinrent si fréquentes que le vice-roi, qui
-les protégeait, au mépris de Dieu et de saint Janvier, patron de la
-bonne ville de Naples, envoya notre compagnie tenir garnison à Gaëte,
-d'où elle partit bientôt après pour Milan.
-
-Je ne décrirai pas cette ville, non plus que celle de Naples. Je ne
-ferai pas comme certains soldats retirés, qui ne savent parler que
-d'Italie et de Flandres, et qui vous en assourdissent constamment les
-oreilles. J'ai parcouru tant de pays éloignés et peu connus, que je
-laisse ce soin à ceux qui n'ont pas autre chose à dire. Nous ne vivions
-pas mieux à Milan que nous n'avions fait à Naples. Si nous étions peu
-scrupuleux sur les moyens de nous procurer de l'argent, il ne moisissait
-pas dans nos poches, et les tables de jeu en absorbaient la majeure
-partie.
-
-Un jour il s'éleva une dispute sur un coup douteux entre moi et don
-Estevan de Rada, l'autre enseigne de ma compagnie. Il osa me donner un
-démenti, et bientôt mon épée lui eut prouvé qu'un Vargas n'en souffre
-pas. Il tomba, et j'allai me cacher chez quelques amis, qui me donnèrent
-les moyens de gagner Gênes. Il me restait encore assez d'argent pour
-payer mon passage à bord d'un vaisseau qui partait pour Séville. J'avais
-tout lieu d'espérer que mon affaire était apaisée, et d'ailleurs je
-n'avais pas le choix. Je partis donc, et en arrivant j'appris de tristes
-nouvelles. Mon oncle le chanoine était mort, et l'on n'avait rien trouvé
-chez lui de quelque valeur. Une vieille femme qui le soignait et faisait
-sa cuisine prétendit que c'était bien naturel, parce qu'il donnait tout
-aux pauvres: il fallut bien se contenter de cette excuse. Ma veuve avait
-perdu son protecteur et avait épousé un riche boucher. Je n'avais rien à
-attendre de mes parents, qui avaient eux-mêmes bien de la peine à vivre.
-Je ne savais que devenir, quand je rencontrai sur la plage de San-Lucar
-un de mes camarades de Naples. Il me parla d'un nouveau pays, nommé
-Temistitan, que Fernand Cortez, gentilhomme d'Estramadure, venait de
-découvrir dans les Indes. Le bruit courait à Séville qu'on y avait
-trouvé des villes toutes d'or et d'argent, et où les instruments les
-plus vils étaient couverts de pierreries. Un vaisseau, envoyé par
-Cortez, venait d'arriver, chargé de présents pour l'empereur, et celui
-qui le commandait cherchait des hommes de bonne volonté. La proposition
-était tentante pour un gentilhomme sans ressources et qui avait des
-difficultés avec la justice. Je me laissai donc entraîner sans peine par
-mon ancien camarade, qui se nommait don Luis Maldonado.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Départ de l'auteur pour Temistitan. Il est pris par un corsaire de
-Barbarie et recouvre sa liberté.
-
-
-Après quelques jours d'une navigation heureuse, nous arrivâmes à la
-hauteur des Açores. Nous nous réjouissions de cet heureux début, quand
-nous aperçûmes dans le lointain trois voiles que nous ne tardâmes pas à
-reconnaître pour des corsaires barbaresques. Notre capitaine fit tous
-ses préparatifs pour une résistance digne du nom castillan, ce qui
-n'était pas chose facile à bord d'un navire encombré de marchandises et
-de passagers hors d'état de porter les armes. Nous ne tardâmes pas à
-être assaillis. Nous résistâmes de notre mieux; mais, après avoir
-combattu plusieurs heures et perdu la plus grande partie de notre
-équipage, il fallut céder au nombre. Les ennemis de notre foi coulèrent
-notre navire, après en avoir enlevé les marchandises les plus précieuses
-et les hommes qui pouvaient être vendus avantageusement comme esclaves.
-Tous ceux qui furent jugés d'un mauvais débit, ainsi que les blessés,
-trouvèrent une mort humide au milieu des flots. Que Dieu et sa sainte
-mère leur soient en aide!
-
-Nous fûmes conduits à Tetuan. Maldonado et moi nous fûmes achetés par le
-même maître, marchand juif né à Séville, et que la crainte salutaire de
-la sainte inquisition avait forcé à s'enfuir au Maroc. Ce mécréant, bien
-loin de nous considérer comme des compatriotes, nous faisait souffrir
-mille maux, et semblait vouloir venger sur nous tous les porcs
-(_marranos_) de sa race qui ont été brûlés sur la grande place de
-Séville. Aussi depuis ce jour je n'ai jamais vu brûler un juif sans me
-dire avec quel plaisir je verrais à sa place ce coquin d'Isaac. Nous
-avions cependant un avantage sur nos compagnons d'infortune: comme notre
-maître n'était pas musulman, il nous laissait tranquilles sur le
-chapitre de la religion, tandis que les Maures faisaient souvent essuyer
-aux esclaves chrétiens les traitements les plus affreux, pour les forcer
-à renier la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ.
-
-Ce juif avait amené d'Espagne sa jeune fille nommée Rébecca. Comme, pour
-se soustraire à la sainte inquisition, Isaac, lorsqu'il habitait
-Séville, feignait d'être chrétien, il avait fait élever sa fille dans
-notre sainte loi, qu'elle avait sincèrement embrassée. Quand Isaac se
-fut décidé à s'établir en Afrique avec l'or dont il avait dépouillé les
-chrétiens par les usures, il avait ouvertement professé sa maudite loi
-et voulu forcer sa fille à faire de même; elle s'y était refusée, c'est
-pourquoi il l'accablait de mauvais traitements. Rébecca se confia à
-nous, et nous dit combien elle désirait se rendre en terre chrétienne,
-si nous voulions favoriser sa fuite. Elle ne parla ni à des niais ni à
-des sourds, et comme elle savait le moyen de puiser dans le coffre-fort
-de son père, elle nous fournit de l'argent pour gagner un homme qui
-devait nous attendre à la porte de la ville avec trois chevaux. Une
-belle nuit, quelques coups de poignard nous assurèrent du silence du
-père. Nous nous laissâmes couler du haut des remparts au moyen d'une
-corde, et en peu d'heures les pieds légers de nos chevaux nous eurent
-portés aux portes de Ceuta, où le valeureux D. Lope Manrique, qui y
-commandait au nom de Sa Majesté, nous fit la meilleure réception.
-
-Rébecca reprit son nom chrétien d'Isabelle. Sa beauté avait touché mon
-coeur ainsi que celui de Maldonado; tous les deux nous voulions
-l'épouser, et nous étions sur le point de vider cette querelle les armes
-à la main, quand un pieux religieux de la Merci, qui était venu à Ceuta
-pour racheter des esclaves chrétiens, nous décida à remettre cette
-question à la décision du Ciel. Nous jetâmes les dés, et quoique j'eusse
-promis un cierge de trois livres à Notre-Dame d'Atocha si j'étais
-favorisé par le sort, ce fut Maldonado qui l'emporta. Que ma sainte
-patronne me pardonne les imprécations dont je la chargeai à cette
-occasion! Le Ciel sait mieux que les faibles hommes ce qui leur
-convient: Maldonado, que j'ai rencontré depuis aux Indes, m'a raconté
-que, peu de temps après, elle l'avait quitté, après avoir dévalisé la
-maison, pour suivre un renégat qui la conduisit à Fez. Ainsi, après
-tout, ce fut moi qui fus le gagnant: c'est pourquoi j'ai ordonné dans
-mon testament qu'on offrît un cierge de trois livres à Notre-Dame
-d'Atocha.
-
-N'ayant plus rien à faire à Ceuta, je m'embarquai de nouveau pour
-Séville. Mais l'impossibilité d'y subsister me força à prendre parti
-dans une nouvelle expédition que l'on préparait pour le Mexique. Je
-m'embarquai à San-Lucar sur la _Santa-Engracia_, et environ trois mois
-après je débarquai à Vera-Cruz.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-Arrivée de l'auteur à Mexico.
-
-
-Vera-Cruz était un ramassis de quelques cabanes. D'après ce que l'on m'a
-raconté, elle est depuis devenue une belle ville. A notre arrivée, nous
-fûmes accueillis par une foule d'Espagnols qui étaient venus de
-différentes provinces du Mexique y chercher une occasion de s'embarquer
-pour l'Europe, avec les trésors qu'ils avaient gagnés à la pointe de
-leur épée. D'autres étaient venus acheter des marchandises pour les
-conduire dans l'intérieur. Tous étaient chargés d'or et d'argent; ils
-passaient les nuits à jouer et à boire du vin d'Espagne, dont ils
-étaient privés depuis long-temps, et qu'ils payaient des prix
-exorbitants.
-
-Quel spectacle c'était pour moi, dans les poches de qui un réal était
-aussi rare qu'une perdrix dans les rues de Séville, de voir des poignées
-d'or qu'on ne se donnait pas la peine de compter, et de penser que dans
-peu de jours je pourrais en posséder autant! Toutes les marchandises que
-notre vaisseau avait apportées furent bientôt vendues au prix qu'il plut
-aux marchands de demander. Quelques jeunes filles, qui se disaient
-nobles et vierges, ce que la charité chrétienne m'ordonne de croire,
-quoiqu'elles fussent probablement plus connues des _Alcahuetas_ de
-Triana que du curé de leur paroisse, trouvèrent bientôt des maris. Un
-Père de Saint-François, qui avait acquis une grande dextérité en
-baptisant quelquefois dix mille Indiens dans une après-midi, eut bientôt
-expédié tous ces mariages. En peu de jours les navires reprirent la mer,
-et ceux qui ne partirent pas avec eux se remirent en route pour
-l'intérieur; de sorte que Vera-Cruz redevint presque désert jusqu'à
-l'arrivée d'une nouvelle flotte.
-
-Le pays qui séparait Vera-Cruz de Mexico était entièrement soumis, et la
-route était continuellement fréquentée par les Espagnols. Nous
-traversâmes successivement Tlascala, dont les habitants furent les
-premiers qui se déclarèrent en faveur de l'illustre Fernand Cortez et
-qui lui restèrent toujours fidèles; Cholula, ville entièrement détruite
-lors de l'infâme trahison des habitants, qui avaient formé le projet de
-massacrer tous les Espagnols, et Otumba, illustrée par la victoire que
-la valeur castillanne, protégée par le glorieux apôtre saint Jacques,
-remporta sur la barbare furie d'une multitude innombrable de Mexicains.
-
-Les traces du long siége qu'avait soutenu Mexico s'effaçaient
-rapidement; des palais comme ceux d'Espagne remplaçaient les anciennes
-habitations des seigneurs mexicains; une magnifique cathédrale
-commençait à s'élever; on avait assis les fondations sur les images de
-pierre qu'on avait arrachées des temples du démon. Les rues étaient
-remplies d'Indiens, dont les uns travaillaient à combler les canaux qui
-faisaient autrefois de cette ville une autre Venise, les autres
-apportaient de longues poutres ou traînaient d'énormes pierres. Un grand
-nombre succombaient à la peine; mais ils en étaient bien dédommagés, car
-les RR. PP. franciscains parcouraient les rues de la ville, et quand ils
-voyaient un Indien près d'expirer, ils versaient sur son front l'eau
-sainte du baptême, et l'envoyaient tout droit dans le séjour de la
-gloire. Combien leur sort était différent de celui des Indiens qui
-avaient péri pour la défense de leur fausse religion, et que les griffes
-du démon avaient entraînés dans les flammes de l'enfer! quelle
-consolation pour les propriétaires de ces magnifiques palais, pour les
-fondateurs de ces églises et de ces saints monastères, d'avoir été la
-cause du salut de tant d'âmes!
-
-Cependant, après avoir employé quelques jours à rassasier mes yeux d'un
-spectacle tout nouveau pour moi, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il
-n'était pas aussi facile de faire fortune à Mexico que je me l'étais
-imaginé. Les trésors de Montezuma étaient partagés, les commanderies
-étaient données, plusieurs expéditions qui avaient été tentées vers le
-nord avaient assez mal réussi, et, comme dit le proverbe, ceux qui
-avaient été chercher de la laine s'en étaient revenus tondus. Je me
-décidai donc à me joindre à l'illustre Don Pedro de Alvarado, qui
-réunissait des soldats pour aller à la conquête du Guatemala, pays situé
-vers le sud, et dont on vantait beaucoup les richesses.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du Guatemala.
-
-
-Notre armée se composait de cent cavaliers, de cent cinquante fantassins
-dont je faisais partie, car ma pauvreté ne m'avait pas encore permis
-d'acheter un cheval, et de six cents Indiens alliés. Nous marchâmes
-pendant assez long-temps à travers des pays soumis, dont les habitants
-ne nous offrirent aucune résistance. Nous arrivâmes ainsi à la rivière
-de Michapoyat, dont les habitants d'une ville nommée Atiquipaque nous
-disputèrent le passage. Les Indiens n'étaient plus si faciles à vaincre
-qu'autrefois; ils redoutaient encore beaucoup les chevaux et les armes à
-feu, mais ils ne regardaient plus ces animaux comme des monstres qui
-vomissaient du feu et de la fumée. Notre général eut son cheval tué par
-un Indien, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à le
-remonter dans la mêlée.
-
-Après une rude affaire, nous pénétrâmes dans la ville, que nous
-trouvâmes abandonnée; nous nous y établîmes, mais les Indiens y mirent
-le feu pendant que nous étions livrés au sommeil, et nous assaillirent
-de tous les côtés. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et après avoir
-perdu un assez grand nombre des nôtres que nous parvînmes à les
-repousser. Le lendemain, nous nous emparâmes, non sans combat, de la
-ville de Taxisco, et plus tard de celles de Guazacapan et de Pazaco.
-Notre marche était lente, car les Indiens, en parsemant la route de
-cailloux aigus et de pointes de flèches, étaient parvenus à estropier
-presque tous nos chevaux. Ce spectacle me consola de mon métier forcé de
-fantassin: car si je n'avais pas de cheval pour me porter, je n'en avais
-pas un à traîner derrière moi, comme la plupart des nôtres. Cependant
-notre général imagina d'envelopper les pieds des chevaux dans des
-morceaux de peau de cerf, qu'on renouvelait aussitôt qu'ils étaient
-usés, et de cette manière ils furent bientôt guéris.
-
-Nous arrivâmes ainsi près de la grande ville de Xélaluh, sur le
-territoire des Indiens Quiches. Ceux-ci nous attaquèrent dans une gorge
-de montagne qu'on appelait alors Olintepeque, et qui, depuis cette
-époque, a reçu le nom indien de Xéquigel (rivière de sang). Ils
-combattirent toute la journée avec acharnement et en faisant rouler sur
-nous d'énormes quartiers de rocher, ce qui, cette fois, fit mentir le
-dicton que le bien nous vient d'en haut. Après une lutte acharnée, nous
-forçâmes le passage, et nous arrivâmes dans la ville, dont tous les
-habitants s'étaient réfugiés dans les bois.
-
-Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut, envoya une
-ambassade à Alvarado pour lui demander la paix, en lui offrant une
-grande quantité d'or. Il l'invitait à venir le voir à Ulatlan, sa
-capitale. Alvarado, le croyant de bonne foi, se mit en route, mais il
-hésita quand il vit la situation et la force de cette ville. Située au
-sommet d'un rocher escarpé, on n'y pénétrait que par deux portes
-auxquelles conduisaient des escaliers très rapides. Les rues en étaient
-fort étroites et les maisons très élevées. Alvarado remarqua aussi que
-l'on n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est un signe certain que
-les Indiens méditent quelque trahison. Il n'hésita donc pas à donner le
-signal de mettre le feu à la ville et de massacrer les habitants.
-
-Après avoir ainsi détruit la monarchie des Quiches, Alvarado nous
-conduisit vers Guatemala. Le roi vint au devant de lui sur une litière
-couverte d'ornements d'or et de plumes brillantes. Il nous fit
-distribuer des vivres en abondance, tant il était joyeux de notre
-victoire sur les Quiches, car une haine mortelle régnait entre les deux
-nations. J'en raconterai la cause au chapitre suivant, telle que je l'ai
-apprise du cacique de Xochitl, village qui me fut donné en
-repartimiento[4]. Je dirai seulement ici que Don Pedro Alvarado, ayant,
-par une rare prudence, soupçonné la fidélité du roi de Guatemala, le fit
-mettre à mort. Après nous avoir partagé son trésor, il y fonda une ville
-espagnole sous l'invocation du glorieux apôtre saint Jacques; je fus un
-de ceux qui s'y établirent les premiers, et je reçus pour ma part 800
-castillans d'or et le village de Xochitl. J'aurais bien fait d'y rester.
-Mais l'homme est un voyageur sur cette terre, et mon humeur vagabonde ne
-me permettait pas de tenir en place.
-
- [4] On nomme ainsi les villages qui étaient distribués aux
- conquérants, et dont les habitants étaient obligés de leur payer
- tribut.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-Séjour de l'auteur à Guatemala.
-
-
-Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado fit inscrire sur un registre le nom
-de tous ceux qui voulaient s'établir à Guatemala, et leur distribua des
-places pour y construire des maisons. On procéda ensuite aux élections
-municipales, et je fus nommé un des deux alcaldes de la nouvelle ville.
-Ma maison fut bientôt construite. J'avais fait venir de Xochitl quelques
-jeunes Indiennes pour me servir, et je profitais de quelques moments de
-repos pour leur enseigner la doctrine chrétienne. Elles m'avaient donné
-quelques enfants, et tout alla bien tant que durèrent mes huit cents
-castillans.
-
-Au bout de deux ans, tout le pays fut troublé par les réformes que
-voulut introduire un certain Las Casas, nouvellement nommé évêque de
-Chiapa, qui, armé d'un décret royal, voulait enlever les Indiens à ceux
-qui les avaient gagnés au prix de leur sang. Pour la moindre chose on
-commença à faire des procès aux conquérants. Si un Indien avait été
-frappé d'un coup d'épée dans un moment de colère, ou s'il succombait en
-portant des fardeaux ou en exploitant les mines, on commençait contre le
-propriétaire des poursuites qui le ruinaient. La place n'était plus
-tenable.
-
-Ces coquins d'Indiens avaient découvert que c'était l'or et l'argent qui
-nous attiraient dans leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter
-comme autrefois, ils le cachaient dans les endroits les plus
-inaccessibles; on ne trouvait plus rien. Tout cela me dégoûta. Vers la
-même époque, le bruit se répandit que Pizarro venait de découvrir dans
-le sud un pays très riche. Alvarado réunissait des troupes pour prendre
-part à cette conquête. Je vendis tout ce que je possédais à un camarade
-qui avait ramassé une quantité d'or à la conquête du pays des Zutugils,
-et je me joignis à cette vaillante troupe.
-
-Voici comment le vieux cacique de Xochitl me raconta, avant mon départ
-du Guatemala, l'histoire de la querelle qui existait entre le roi de ce
-pays et celui des Quiches quand les Espagnols y arrivèrent. Ce cacique,
-nommé Ahbop, était un grand sorcier; il savait se changer en tigre et en
-serpent pour parcourir les forêts et découvrir des trésors. Mais, avec
-la malignité de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connaître, et
-a fini par pousser la méchanceté jusqu'à mourir sous les coups plutôt
-que de me les révéler. Dans les commencements, je le traitais bien, pour
-tâcher de le prendre par la douceur, et ce fut alors qu'il me raconta
-cette histoire.
-
-Le roi de Guatemala avait une fille jeune et belle, qui était prêtresse
-de leurs dieux, et par conséquent sorcière. Le démon lui avait enseigné
-l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux. Elle prenait souvent la
-forme d'un quetzal[5], et allait voltiger aux environs de la ville. Le
-roi des Quiches, qui était aussi magicien, prit la forme d'un aigle, et
-profita d'une de ses excursions pour l'enlever et la transporter dans sa
-capitale, où il la plaça au nombre de ses femmes. Le roi de Guatemala,
-outré de cet affront, leva une grande armée pour marcher contre lui;
-mais il ne put le vaincre, et c'était de là que datait l'inimitié entre
-les deux nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu se rit des
-oeuvres du démon. Car ce fut cette querelle qui prépara la voie à nos
-conquêtes. On peut même dire qu'elle les annonça, car l'aigle est le
-symbole de notre invincible empereur, et le quetzal peut être regardé
-comme celui du Mexique.
-
- [5] Oiseaux d'un vert doré, des plumes duquel les Mexicains faisaient
- leurs plus beaux ornements.
-
-Je dirai aussi quelques mots d'une aventure qui arriva à un soldat nommé
-Roldan. Celui-ci avait trouvé dans le pillage d'un temple une grande
-plaque d'or qui pesait plusieurs milliers de castillans. Forcé de partir
-pour une autre expédition, et ne voulant pas la confier à sa femme,
-qu'il connaissait pour très dépensière, il imagina de la noircir et de
-la jeter dans un coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau de
-métal sans valeur. Quelque temps après, l'évêque, voulant faire fondre
-des cloches pour la nouvelle église, envoya de maison en maison, pour
-demander des morceaux de cuivre inutiles. Cette femme aperçut cette
-plaque, et la jeta dans le panier du quêteur; elle fut comprise dans la
-fonte, qui réussit parfaitement bien. C'est même à ce mélange
-considérable d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche.
-
-Quand le soldat fut revenu de son expédition, et qu'il ne trouva plus sa
-plaque, jugez de sa colère. Sa femme sait probablement mieux que moi les
-preuves qu'il en donna. Il voulut réclamer, mais il aurait fallu
-refondre toute la cloche, et l'évêque, appuyé en cela par le gouverneur,
-lui déclara que ce qui avait été donné à Dieu ne pouvait être repris.
-Peut-être en aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a encore la
-raillerie. Dès qu'on sonnait la cloche, tout le monde lui disait:
-Roldan, entends-tu ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garçons qui
-ne courussent après lui dans les rues en répétant ces paroles. Il en
-conçut un tel dépit, qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit
-avec nous pour le Pérou, dans l'espérance de refaire la fortune qu'il
-avait perdue.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-Expédition de Pedro d'Aharado au Pérou.
-
-
-Alvarado avait obtenu de l'empereur le gouvernement de tous les pays
-qu'il pourrait découvrir au Pérou, et qui ne faisaient pas déjà partie
-du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua avec sa troupe, qui se
-composait de 500 hommes, dont près de la moitié avaient des chevaux.
-Nous touchâmes d'abord à Nicaragua, pour y prendre des renforts. Après
-avoir débarqué à Puerto-Viejo, nous nous dirigeâmes vers Quito à travers
-un pays inconnu. Quelquefois nous rencontrions des villages, où nous
-nous procurions d'abondantes provisions de vivres; quelquefois aussi
-nous en étions réduits aux herbes et aux racines que nous trouvions dans
-les forêts.
-
-A mesure que nous avancions, le pays devenait plus sauvage et plus
-montagneux. Nous marchâmes même pendant plusieurs heures sur de la
-cendre chaude, provenant de l'éruption d'un volcan voisin, dont pendant
-la nuit nous apercevions le feu, et qui semblait une des bouches de
-l'enfer. Nous arrivâmes enfin dans des montagnes couvertes de neige. Les
-Indiens, qui nous servaient de guides et de porteurs, succombaient par
-troupes à la rigueur du climat, et, ce qui fut bien plus funeste, nos
-chevaux ne tardèrent pas à éprouver le même sort. Nous savions bien que
-nous pourrions remplacer nos Indiens aussitôt que nous arriverions dans
-un pays habité, mais la perte des chevaux était irréparable. La descente
-fut encore plus pénible que la montée. Nous étions obligés de nous
-laisser glisser sur la neige, et malheur à celui qui déviait de la bonne
-route: il allait se perdre dans des précipices sans fond.
-
-Quand nous fûmes arrivés à Pasi, au bas de la Cordillière, notre général
-passa sa troupe en revue, et l'on trouva que près de cent Espagnols et
-presque tous les chevaux avaient péri. Après nous être reposés pendant
-quelque temps, nous nous remîmes en marche, et nous découvrîmes, à
-quelques lieues de là, en approchant d'Ambato, des traces de chevaux qui
-nous apprirent que nous approchions d'un endroit occupé par les
-Espagnols. En effet, nous rencontrâmes peu après quelques cavaliers, qui
-cherchèrent d'abord à nous échapper; mais on réussit à leur couper le
-chemin; ils furent pris et conduits à Alvarado. D'après ce qu'ils lui
-racontèrent, Diego d'Almagro, qui venait de conquérir le royaume de
-Quito, avait appris sa venue par les Indiens, et, ne sachant à qui il
-avait affaire, il avait abandonné sa nouvelle conquête pour marcher au
-devant de lui. L'armée d'Almagro était campée à Rio-Bamba, à trois ou
-quatre lieues de là.
-
-Les deux chefs se mirent en communication, mais ils ne pouvaient tomber
-d'accord sur les limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils furent
-sur le point d'en venir aux mains, et rien n'aurait pu empêcher une
-solution sanglante, si de bons religieux de saint François, qui se
-trouvaient dans les deux armées, ne fussent intervenus. La troupe
-d'Almagro était moins nombreuse que la nôtre, car il n'avait que 250
-hommes. Mais ceux-ci étaient résolus à défendre jusqu'à la dernière
-goutte de leur sang le fruit de leur conquête, tandis que les nôtres
-étaient tout disposés à s'arranger avec eux, pourvu qu'on nous fît de
-bons avantages. Alvarado n'était pas non plus sans inquiétude sur la
-manière dont il serait jugé en Espagne s'il enlevait à ses compatriotes
-une province déjà soumise, et qui peut-être serait perdue par sa faute.
-
-Grâce à l'intervention des bons Pères, les deux chefs conclurent un
-traité, par lequel Alvarado vendit à Almagro sa flotte, son armée et ses
-provisions de guerre et de bouche, moyennant la somme de 120,000
-castillans d'or, en s'engageant par serment à repartir pour son
-gouvernement de Guatemala, et à ne jamais remettre les pieds au Pérou.
-Il fut stipulé également que chacun de ses soldats recevrait une
-certaine somme et serait traité comme les soldats d'Almagro, pour le
-partage du butin que l'on ferait à l'avenir. La nouvelle de cet accord
-fut reçue avec acclamation par les deux armées, qui se mêlèrent et se
-régalèrent ensemble. Les soldats d'Almagro se firent un plaisir de
-partager avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils avaient en
-abondance. Ils avaient surtout de grands troupeaux d'une espèce de
-petits chameaux qu'on nomme dans le pays _lamas_; tout cela était en si
-grande quantité, qu'on eût eu facilement, pour un cheval, cent _lamas_
-ou cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient l'avantage de trouver
-partout leur nourriture et d'en fournir à l'armée. Quant aux autres,
-lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait du camp, après les
-avoir baptisées, ce à quoi les religieux de Saint-François se montraient
-fort zélés. Mais c'était un grand tort, selon moi: car une fois livrées
-à elles-mêmes, elles devaient retomber dans leur idolâtrie; tandis que,
-si on les eût mises à mort aussitôt après leur baptême, elles eussent
-été tout droit dans le séjour des anges. J'en fis la proposition à
-Almagro; mais, par une pitié mal placée, celui-ci ne voulut pas y
-consentir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-Diverses expéditions au Pérou.
-
-
-La première expédition à laquelle je pris part fut celle que Sebastien
-de Benalcazar fut chargé de diriger contre le cacique Ruminahui, qui,
-après la mort d'Atahualpa, s'était fait proclamer roi dans la province
-de Quito. Ce barbare, avant de nous livrer bataille, fit massacrer les
-femmes et les enfants, et nous attaqua ensuite comme un furieux, à la
-tête de sa troupe. Nous en fîmes un grand carnage, et Ruminahui, blessé,
-tomba entre nos mains avec plusieurs des principaux chefs. On avait
-surtout recommandé de le prendre vivant, parce que lui seul connaissait
-l'endroit où avaient été cachés les trésors de l'inga. Mais, avec la
-malice ordinaire aux Indiens, il aima mieux se laisser brûler à petit
-feu que de rien avouer.
-
-Ne voulant pas prendre part à une expédition que Benalcazar voulait
-conduire vers le nord, je me rendis auprès de Pizarro, qui venait de
-fonder la ville de Los Reyes, qu'on appelle aujourd'hui Lima. Il venait
-d'y faire proclamer inga Mango, fils de Huaynacapac, au grand
-contentement des Indiens, qu'il espérait par là gouverner plus
-facilement; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé: ce
-fantôme de roi entretenait chez eux le désir de se rendre indépendants,
-ce qui obligea Pizarro à s'en débarrasser. On ne peut se figurer la
-quantité d'or et d'argent qui se trouvait alors entre les mains des
-Espagnols; aussi l'employaient-ils aux usages les plus vils. Ils
-allaient jusqu'à en fabriquer des marmites et à en ferrer les chevaux.
-L'un d'eux, qui avait eu pour sa part le soleil en or qui décorait le
-grand temple de Cuzco, le joua et le perdit en une seule nuit; aussi
-disait-on de lui: Il a trouvé moyen de perdre le soleil avant qu'il fût
-levé. Je ne puis retenir mes larmes quand, dans ma pauvre résidence de
-Jaen, où j'ai bien de la peine à vivre, je pense à tous les trésors que
-j'ai dissipés. Il me suffirait d'en avoir la centième partie pour
-adoucir le peu de jours qui me restent à vivre, et léguer à ma paroisse
-une somme suffisante pour tirer mon âme du purgatoire. Mais je place
-toute ma confiance dans l'intercession de Notre-Dame d'Atocha, ma sainte
-patronne. La reine des anges me tiendra compte, je l'espère, du sang que
-j'ai versé pour la propagation de notre sainte foi catholique.
-
-La bonne harmonie avait malheureusement cessé d'exister entre Almagro et
-Pizarro. Ils ne pouvaient s'accorder sur les limites de leurs
-gouvernements. Fr. Thomas de Berlanga, évêque de Terre-Ferme, qui avait
-été envoyé par l'empereur pour régler leur différend, était évidemment
-partial pour ce dernier. Gagné par le don d'une somme considérable que
-lui fit Pizarro, l'évêque persuada à son rival d'entreprendre une
-expédition contre le Chili, province située vers le sud. On disait
-qu'elle abondait d'autant plus en or et en argent, qu'elle avait
-toujours résisté aux attaques des ingas. Heureusement pour moi, je
-souffrais encore d'une blessure qui m'empêcha de suivre Almagro, auquel
-je m'étais attaché, car le résultat de cette expédition fut désastreux.
-
-Almagro emmenait avec lui le grand prêtre du soleil, et quelques uns des
-ingas dont on se défiait, et qu'on était bien aise d'éloigner. Ils
-avaient paru y consentir avec plaisir, mais ce n'était qu'une feinte. A
-quelque distance de Cuzco, ils trouvèrent moyen de s'échapper, et furent
-rejoints par d'autres chefs, qui, sous divers prétextes, avaient quitté
-successivement la ville. En peu de jours tout le pays fut en armes, en
-proclamant l'inga Mango, que Pizarro avait fait la faute de reconnaître,
-et celle plus grande encore de laisser sortir de Cuzco pour aller
-célébrer une fête dans la vallée de Yucai. Tous les Espagnols qui
-étaient dispersés dans les villages furent massacrés par les Indiens.
-Souvent même ils leur faisaient souffrir les plus horribles tourments.
-Ils aimaient surtout à leur couler de l'or fondu dans la bouche, et leur
-criaient par dérision: Voilà ce métal que vous aimez tant; maintenant
-vous pouvez vous en rassasier.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-Siége de Cuzco par les Indiens.
-
-
-Hernando Pizarro, qui commandait alors à Cuzco, avait toujours montré
-beaucoup de faiblesse pour les Indiens, et s'était toujours opposé aux
-mesures de rigueur que l'on avait voulu prendre contre eux. Il vit alors
-que ce n'est que par la sévérité que l'on peut venir à bout de cette
-maudite race; mais il était trop tard, et nous eûmes beaucoup à souffrir
-de son excès d'indulgence.
-
-Aussitôt qu'il fut instruit de l'insurrection, Hernando fit une sortie
-dans la direction de Yucai, espérant se rendre maître de la personne de
-l'inga. Mais il le trouva à la tête de deux cent mille Indiens, et fut
-forcé de rentrer dans la ville, où nous fûmes bientôt complétement
-cernés. Les Indiens, qui n'osaient nous attaquer corps à corps,
-profitèrent de ce que les maisons étaient couvertes en paille pour y
-mettre le feu au moyen de flèches autour desquelles ils avaient
-entortillé du coton enflammé. Toute la ville fut ainsi successivement
-incendiée, et nous fûmes obligés de camper au milieu de la grande place
-du marché, le seul endroit qui fût à l'abri du feu. Les Indiens nous
-lançaient également, au moyen de machines, les têtes de ceux de nos
-compatriotes qui étaient tombés sous leurs coups. Notre position était
-terrible, car la forteresse, qu'Hernando Pizarro, dans sa folle
-confiance, avait laissée presque sans garnison, était tombée, dès la
-première attaque, entre les mains des Indiens.
-
-Dans cette situation, on convoqua un conseil de guerre. Les uns étaient
-d'avis de s'ouvrir un passage les armes à la main, et de tâcher de
-regagner la côte; les autres représentaient que, si l'on abandonnait
-Cuzco, il ne fallait pas songer à embarrasser la marche par tous les
-trésors qu'on y avait réunis, et qu'ils perdraient ainsi en un seul jour
-le prix de leurs travaux. Ils ajoutaient que la prise de cette ville
-encouragerait tellement les Indiens, que bientôt les chrétiens, forcés
-de se rembarquer, iraient traîner dans leur patrie le reste de leurs
-jours dans la pauvreté et le mépris universel. D'ailleurs, il était
-probable que l'armée de l'inga ne resterait pas long-temps réunie, et
-que le gouverneur Francisco Pizarro, aussitôt qu'il apprendrait notre
-position, nous amènerait du secours. Ce dernier parti prévalut, et il
-fut décidé qu'on attaquerait d'abord la forteresse, d'où les Indiens
-nous incommodaient considérablement.
-
-Cette forteresse, construite de gros quartiers de rochers, n'était
-abordable que par un seul côté. Nous l'attaquâmes pendant la nuit, afin
-de surprendre les Indiens, car ils ne combattaient jamais après le
-coucher du soleil, qu'ils regardaient comme leur dieu, et n'avaient pas
-même l'idée de poser des sentinelles. Malgré cela ils montrèrent la plus
-grande valeur et nous tuèrent bien du monde. Juan Pizarro, qui nous
-commandait, fut blessé à la tête d'un coup de pierre, dont il mourut
-quinze jours après. J'eus aussi deux ou trois côtes brisées, mais je fus
-rétabli en peu de jours. Je dois citer ici la conduite de l'inga chargé
-de la défense de cette forteresse. D'une taille gigantesque, il
-combattit long-temps avec une massue garnie de pointes de cuivre. Ses
-coups redoutables renversaient tous les assaillants. Jamais il ne fut
-possible de pénétrer dans les retranchements par le côté qu'il
-défendait. Voyant les Espagnols maîtres de la place, il lança au loin sa
-massue, et, se croisant les bras, il se jeta du haut des remparts dans
-un précipice, sans vouloir accepter la vie que ses ennemis lui
-offraient. Exemple d'autant plus remarquable, que cette nation est
-ordinairement faible et timide.
-
-Quelques uns assurent avoir aperçu le glorieux apôtre saint Jacques
-monté sur un cheval blanc et combattant à la tête des Espagnols, mais
-tant de bonheur n'était pas réservé à un pauvre pécheur comme moi. Je
-n'ai rien aperçu, mais il est vrai que j'avais assez à faire de me
-défendre avec mon bouclier contre les pierres qui pleuvaient sur moi de
-tous les côtés. Cette faveur du ciel était réservée à d'autres, plus
-heureux et sans doute plus purs que moi.
-
-Depuis la prise de la forteresse, nos affaires allaient toujours en
-s'améliorant. L'inga, craignant une famine, avait été obligé de renvoyer
-une grande partie de ses soldats pour cultiver les terres. Il ne nous
-attaquait plus, et se contentait de nous bloquer. Nous respirions donc
-un peu, et nous nous occupions à soigner nos blessures. Tout d'un coup
-nous apprîmes qu'on avait aperçu un corps nombreux d'Espagnols à peu de
-distance de Cuzco.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-Arrivée d'Almagro. Sa mort.
-
-
-C'était l'illustre Almagro, qui revenait du Chili. Cette expédition
-avait été très malheureuse. Après avoir souffert d'horribles maux dans
-des pays déserts et dans des montagnes couvertes de neige, Almagro avait
-été obligé, par le manque de vivres, de retourner sur ses pas, sans
-pouvoir parvenir dans les riches pays qu'on lui avait fait espérer.
-Exaspéré par ce mauvais succès, et par l'injustice qu'on commettait à
-son égard en refusant de lui remettre Cuzco, qui faisait partie de son
-gouvernement, il s'empara de vive force de la ville. Les Pizarro se
-défendirent bravement dans leur maison; mais il les força d'en sortir en
-mettant le feu au toit, qui était en paille, et les envoya prisonniers
-dans la forteresse. Tous les amis d'Almagro, dont je faisais partie, se
-réjouirent de cet heureux succès; mais ils tremblaient que les Indiens
-ne profitassent de nos querelles pour nous attaquer de nouveau.
-Heureusement pour nous il n'en fut rien: une fois que l'inga eut
-dispersé son armée, il ne put jamais parvenir à la réunir.
-
-Si Almagro avait suivi notre conseil, il aurait sur-le-champ fait
-trancher la tête aux deux Pizarro, car les morts ne mordent plus; mais
-sa générosité le perdit: non seulement il les épargna, mais il les fit
-garder avec tant de négligence qu'ils parvinrent à s'échapper et à
-rejoindre, à Lima, leur frère Francisco. Celui-ci, qui nous avait
-abandonnés pendant le siége, se réveilla quand il apprit que son
-autorité était menacée; il leva des troupes et s'avança contre Almagro,
-qui se hâta de marcher à sa rencontre: les deux armées se rencontrèrent
-dans une plaine que l'on nomme de las Salinas, à quelques lieues de
-Cuzco.
-
-Mes larmes tombent sur ma barbe blanche quand je pense à cette fatale
-journée. Plusieurs de mes meilleurs amis restèrent sur le champ de
-bataille. Ceux qui furent rapportés blessés à Cuzco furent lâchement
-assassinés par les soldats de Pizarro. Nos maisons furent pillées comme
-si nous avions été des Indiens révoltés. L'infortuné Almagro fut conduit
-à Lima, où l'audacieux Pizarro lui fit faire son procès comme rebelle au
-roi; tous les serpents de la haine et de l'envie l'enveloppèrent de
-leurs replis. Pizarro fit condamner à mort un homme avec lequel il
-s'était approché de la sainte table en jurant de le traiter en tout
-temps comme son frère.
-
-Almagro fut étranglé dans sa prison, et ensuite son corps exposé sur un
-échafaud public comme celui d'un traître. A peine eut-il le temps de
-signer un acte par lequel il transmettait tous ses droits au fils qu'il
-avait eu d'une Indienne. Tous ceux de ses amis qui ne purent s'échapper
-furent jetés en prison, sans pouvoir même obtenir de s'embarquer pour
-l'Espagne, où l'on craignait qu'il ne portassent leurs plaintes.
-J'aurais partagé leur sort si je n'avais été sauvé par une Indienne avec
-laquelle je vivais depuis long-temps, et qui me cacha dans d'immenses
-souterrains qui faisaient autrefois partie du temple du Soleil.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-Aventure de l'auteur dans les souterrains.
-
-
-J'avais toujours bien traité cette femme, qui avait été avant la
-conquête une des vierges consacrées au soleil. Elle avait appris assez
-bien l'espagnol, et m'était fort attachée. Quand elle vit ma détresse
-elle me dit: «Ce que je vais faire me coûtera probablement la vie, mais
-je vais sauver la tienne. Jure-moi par le Dieu que tu portes à ton cou
-de ne jamais révéler ce que tu verras, et suis-moi.»
-
-Elle se dirigea vers les ruines du temple qui avait été brûlé pendant le
-siége, et s'enfonça dans une excavation tellement basse que nous étions
-obligés de ramper sur les pieds et sur les mains. Après avoir marché
-ainsi pendant une demi-heure, nous arrivâmes dans une espèce de caveau,
-d'où nous descendîmes par un escalier de plus de trois cents marches. Il
-nous conduisit dans une vaste caverne qui paraissait creusée dans le
-roc. Dans les parois on avait pratiqué douze niches. Chacune contenait
-ce que je pris d'abord pour des statues, mais ma conductrice m'apprit
-que c'étaient les corps embaumés des douze ingas qui avaient précédé
-Huascar.
-
-Chacun de ces corps était assis sur un trône d'or massif, et couvert de
-pierres précieuses. Un immense soleil, également en or, couvrait le
-plafond. Le sol était couvert, à une hauteur de plusieurs pieds, de
-colliers, de bracelets, et d'autres bijoux que les chefs indiens
-offraient aux mânes de leurs anciens souverains quand ils venaient
-visiter ce lieu: il y avait là plus d'or qu'il n'en eût fallu pour
-acheter toutes les Espagnes.
-
-Quand je fus un peu revenu de mon étonnement, l'Indienne me quitta en
-promettant de revenir bientôt m'apporter des vivres. Elle revint en
-effet, et pendant plus d'un mois elle m'en fournit autant que je pouvais
-en consommer.
-
-Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer, puisque je n'apercevais
-jamais le soleil, l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir
-son sort, mais il est probable que quelque Espagnol l'avait tuée ou
-vendue comme esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacrée pour
-la punir d'avoir révélé leur secret, ils ne m'auraient pas épargné. Je
-ne savais que faire; cependant, pressé par la faim, et espérant que la
-persécution contre les amis d'Almagro se serait ralentie, impatient
-d'ailleurs de jouir de l'immense richesse dont je me voyais possesseur,
-je résolus de tenter la fortune.
-
-La chose n'était pas facile, car ma provision d'huile était épuisée en
-même temps que mes vivres, et j'étais plongé dans l'obscurité la plus
-profonde. Je réussis cependant à retrouver l'escalier et le souterrain,
-dont j'eus soin, en sortant, de fermer l'extrémité extérieure avec une
-grosse pierre, de crainte que quelqu'un ne fût tenté d'y pénétrer. Je
-m'avançai ensuite vers la ville pour tâcher de gagner la maison d'un de
-mes anciens amis; mais, pour mon malheur, je tombai sur une garde dont
-le chef me connaissait pour un des partisans les plus zélés d'Almagro.
-Il me conduisit en prison, et le lendemain, chargé de chaînes, je fus
-envoyé à Lima.
-
-Nous marchâmes pendant plusieurs jours, et j'étais sur le point de
-succomber à la fatigue, car il me fallait suivre à pied le pas des
-chevaux de mes gardiens. A notre arrivée dans les défilés qui conduisent
-à Xauxa, les Indiens, qui nous attendaient dans une embuscade, firent
-rouler sur nous une grêle de rochers qui fut suivie d'une pluie de
-flèches. Mes gardiens furent renversés de leurs chevaux et assaillis par
-les Indiens, qui les achevèrent à coups de massue. Le cacique qui les
-conduisait était assez au fait de nos discordes pour supposer, en me
-voyant chargé de chaînes, que je devais être un ennemi de Pizarro. Il
-ordonna donc de m'épargner, et fit panser quelques légères blessures que
-les flèches m'avaient faites. Après avoir marché pendant plusieurs jours
-à travers d'épaisses forêts, nous arrivâmes dans une forteresse indienne
-construite de briques cuites au soleil, où demeurait alors l'inga Mango.
-Cette forteresse était située au sommet d'un rocher inaccessible. On
-montait jusqu'à une certaine hauteur par un escalier en pierre très
-étroit et sans parapet; un homme déterminé aurait pu le défendre seul
-contre une armée. L'escalier s'arrêtait à une plate-forme à cent pieds
-au dessous de la forteresse. De là, ceux que l'inga admettait auprès de
-lui étaient placés dans un grand panier, que l'on tirait du haut des
-remparts à l'aide d'une corde de fil de palmier.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.
-
-
-Les amis de l'infortuné Almagro étaient tous les jours plus maltraités;
-on les appelait les Chilenos, parce qu'ils avaient presque tous pris
-part à l'expédition du Chili. Pizarro ne leur permettait pas de
-s'éloigner de Lima, dans la crainte d'une révolte; ils étaient en proie
-à la plus affreuse misère, parce que, lors du sac de Cuzco, ils avaient
-été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Peut-être aurait-il mieux
-fait de leur laisser tenter quelque expédition pour refaire leur
-fortune; mais Pizarro était persuadé que, dès qu'ils seraient réunis en
-armes, ils se tourneraient contre lui.
-
-Les Chilenos s'étaient mis en rapport avec l'inga, et lui avaient promis
-de le rétablir à Cuzco s'il voulait se réunir à eux. Je ne prétends pas
-les excuser d'avoir ainsi manqué à ce qu'ils devaient au roi et aux
-saints, mais ils étaient réduits au désespoir. Pour persuader l'inga,
-ils lui avaient envoyé un certain Antonio Barduna, qui se trouvait alors
-dans la forteresse. Comme il me connaissait depuis long-temps, il me
-prit sous sa protection, et quand il eut terminé son traité avec l'inga,
-il obtint de lui de m'emmener à Lima.
-
-Avant de parler de ce qui s'y passait, je veux dire quelques mots de
-Mango inga. S'il avait voulu reconnaître les vérités de notre sainte
-foi, il aurait été un prince accompli; mais il était l'ennemi mortel de
-N. S. J.-C. et de sa sainte mère, et c'est sans doute pour cela que non
-seulement il a subi sur la terre un supplice honteux, mais qu'il brûle
-actuellement dans les flammes éternelles de l'enfer. Il était surtout
-irrité contre Pizarro, qui avait fait tuer à coups de flèches, après
-l'avoir attachée à un arbre, celle de ses femmes qu'il chérissait le
-plus.
-
-Mango avait appris à se servir des armes des Espagnols; il montait même
-assez bien à cheval, et se servait adroitement de l'épée. Lors de la
-grande insurrection, les Indiens nous avaient pris une assez grande
-quantité d'armes et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun usage des
-fauconneaux et des arquebuses, parce qu'ils ignoraient la fabrication de
-la poudre, mais leurs principaux chefs se servaient des chevaux, plus
-hardis en cela que les Mexicains, qui, bien des années après la
-conquête, n'osaient encore en approcher. Les Indiens avaient même su
-réparer les casques et les armures qui étaient tombés entre leurs mains,
-mais avec de l'or, seul métal qu'ils sussent bien travailler, de sorte
-qu'on voyait souvent un casque ou une cuirasse rongés de rouille et
-rapiécés avec des morceaux d'or fin. Plus il y avait d'or, moins les
-Indiens l'estimaient.
-
-Les armes des Indiens sont des lances faites d'un bois très dur, qui
-sont quelquefois garnies de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont
-des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et des flèches, et, pour
-combattre de près, des massues. Ils sont assez braves individuellement,
-surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne savent pas combattre en
-ordre, et leurs bataillons sont aisément rompus, surtout par le choc des
-chevaux.
-
-Rien n'égale leur dévouement à leur inga. Jamais on n'a pu tirer d'eux,
-ni par les menaces ni par les tortures, aucun renseignement sur ses
-projets ni sur le lieu où il faisait son séjour. On ne peut non plus
-leur faire découvrir les trésors cachés, comme le prouve celui qui est
-au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux et dont je n'ai pu
-m'emparer. Mon malheureux sort m'a toujours empêché de retourner dans
-cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne traînerais pas le reste de
-mes vieux jours dans la pauvreté.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-Mort du marquis Pizarro.
-
-
-J'ai déjà dit quel était le malheureux sort des amis d'Almagro. On les
-avait dépouillés de tout, et on ne leur permettait pas même de
-s'éloigner pour chercher une meilleure fortune. Ils étaient si pauvres
-au milieu de la richesse générale, que douze d'entre eux qui habitaient
-une petite maison dans le faubourg de Lima ne possédaient qu'un seul
-manteau, dont ils couvraient alternativement leurs haillons quand ils
-allaient par la ville. Moi-même je n'avais pour me vêtir que les étoffes
-communes que fabriquent les Indiens, et j'étais obligé de vivre de
-racines, de fruits et de chicha, espèce de bière qu'on fabrique avec du
-maïs. Nous n'avions pas même l'espérance d'obtenir justice en Espagne.
-Le marquis avait défendu qu'aucun de nous s'embarquât, et avait envoyé à
-la cour son frère Hernando, pour distribuer de riches présents à toutes
-les personnes influentes, et raconter à sa manière tout ce qui s'était
-passé. Mais Dieu et sa sainte mère ne permirent pas qu'il aveuglât le
-conseil. Il fut renfermé dans la forteresse de Medina del Campo, où il
-resta plus de vingt ans.
-
-Nous nous rassemblions quelquefois pour nous raconter nos misères, et,
-n'y voyant pas de terme, nous résolûmes de tuer le marquis et de
-proclamer à sa place le fils d'Almagro, encore jeune, mais qui
-promettait d'avoir un jour les vertus de son père. Nous avions résolu
-d'assaillir Pizarro au sortir de la messe, mais les saints qui nous
-protégeaient nous épargnèrent ce sacrilége. Au moment de partir, nous
-apprîmes qu'il ne s'y était pas rendu, sous prétexte qu'il était malade.
-Nous fûmes très effrayés, et nous crûmes tout découvert. Beaucoup
-d'entre nous parlaient de se séparer et d'attendre une meilleure
-occasion, quand Juan de Herrada, s'élançant vers la porte, s'écria: Si
-nous hésitons nous sommes perdus, dès ce soir nous serons dénoncés; je
-vous déclare que si vous ne me suivez pas pour exécuter immédiatement
-notre projet, je vais tout déclarer au marquis pour me soustraire au
-supplice qui nous attend.
-
-Il n'y avait donc plus à hésiter. Tirant nos épées et criant: Vive le
-roi, et meure le mauvais gouvernement! nous nous élançâmes vers la
-maison qu'habitait Pizarro. Herrada, apercevant l'un de nous qui faisait
-un détour pour ne pas traverser une flaque d'eau qui se trouvait au
-milieu de la place, le renvoya en lui disant: «Comment! nous allons nous
-baigner dans le sang, et tu as peur de te mouiller les pieds?» La porte
-de la maison du marquis était heureusement ouverte; on entendait le
-bruit que nous faisions sur l'escalier. Quelques uns de ses amis, qui
-avaient dîné avec lui, se voyant sans armes, sautent par une fenêtre et
-s'enfuient à travers le jardin. Il ne resta auprès du marquis que son
-demi-frère Martin de Alcantara, Francisco de Chaves, et deux petits
-pages.
-
-Chaves entr'ouvrit la porte pour nous demander ce que nous voulions; il
-fut à l'instant percé de plusieurs coups d'épée. Nous lui passâmes sur
-le corps, et nous aperçûmes le marquis se faisant boucler son armure par
-son frère. Nous nous élançâmes vers lui en criant: Mort au tyran! Je
-dois dire que tous deux se défendirent comme des gentilshommes
-castillans. Plusieurs de nos amis furent blessés. Alcantara me donna un
-coup de tranchant sur le bras, mais au même instant je lui plantai ma
-dague dans la poitrine. Le coup fut tellement violent, que le pied me
-glissa dans le sang; je tombai, et mes amis, me croyant mort, chargèrent
-le marquis avec une nouvelle violence. Celui-ci se défendait comme un
-lion; mais, ayant passé son épée au travers du corps de Narvaez, il ne
-put la retirer assez vite, et tomba percé de plusieurs coups. Il eut à
-peine le temps de tracer sur le sol une croix avec son sang; il
-l'embrassa et rendit le dernier soupir.
-
-Aussitôt nous nous répandîmes dans la ville en brandissant nos épées
-teintes de sang et en criant: Le tyran est mort, vive le roi et Almagro.
-La maison du marquis et celles de ses principaux partisans furent mises
-à sac; nous y trouvâmes des trésors immenses, et qui nous dédommagèrent
-de nos misères passées. L'or y était dans une telle abondance qu'on
-dédaignait d'emporter l'argent. Les partisans de Pizarro cherchèrent à
-se réunir pour le venger, et l'on en serait venu aux mains dans toutes
-les rues de la ville, si les religieux n'étaient sortis avec le saint
-sacrement. Tous ceux qui se trouvaient sur leur passage les
-accompagnèrent dévotement après s'être agenouillés; de cette manière
-l'effusion du sang fut arrêtée, et l'ordre fut rétabli dans la ville.
-
-Ainsi périt le conquérant du Pérou et le meurtrier d'Almagro. Après
-avoir vengé mon ami, je ne pus me défendre de verser quelques larmes sur
-celui qui nous avait si souvent conduits à la victoire. Ce sentiment
-était général parmi nous, et beaucoup se firent, comme moi, un devoir
-d'employer la dîme de ce qu'ils avaient pris dans sa maison à faire dire
-des messes pour le repos de son âme. Son corps fut enterré secrètement
-par deux de ses domestiques, enveloppé dans un vieux manteau qu'on leur
-donna par charité; mais on m'a raconté que, depuis peu de temps, on lui
-a élevé un somptueux monument dans la cathédrale de Lima.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas.
-
-
-Après avoir donné à la joie les premiers moments de notre délivrance,
-nous nous empressâmes d'envoyer dans tout le Pérou la nouvelle de ce qui
-s'était passé. Les partisans des Pizarro, et surtout Holguin, qui
-commandait à Cuzco, se soulevèrent contre nous. Nous serions venus à
-bout de les réduire; mais Dieu trouvait sans doute que nos péchés
-étaient bien grands, car il nous envoya un nouveau fléau en la personne
-du licencié Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne presque au moment de la
-mort du marquis.
-
-Le licencié Vaca de Castro était chargé de pleins pouvoirs de S. M. S'il
-était arrivé plus tôt il nous aurait sans doute fait rendre justice;
-mais en apprenant la mort du marquis, il se déclara contre nous, et ne
-voulut pas même entendre nos justifications. Comme tous les partisans
-des Pizarro avaient couru au devant de lui, il eut bientôt réuni une
-nombreuse armée. Dieu sait que nous n'avions aucune intention de nous
-révolter contre lui; mais Vaca de Castro n'était entouré que de gens qui
-lui demandaient vengeance, et nous dépeignaient comme les plus grands
-scélérats. Il fallut donc nous préparer à la résistance. Nous n'aurions
-pas même eu assez d'armes, si Mango inga, toujours fidèle à la mémoire
-d'Almagro, n'eût consenti à nous rendre l'artillerie et les arquebuses
-qui étaient tombées entre ses mains lors du siége de Cuzco. Il nous
-envoya également un nombre de guerriers choisis, commandés par son frère
-l'inga Paullo.
-
-Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Chupas. Notre parti
-se distinguait par des écharpes blanches, celui des Pizarro par des
-écharpes rouges. Le feu de notre artillerie fit éprouver à l'ennemi des
-pertes considérables, et la victoire semblait se déclarer pour nous
-quand Almagro, entraîné par la vivacité de l'âge, sortit de sa position
-pour attaquer la cavalerie ennemie, commandée par Caravajal. Il était
-parvenu à la mettre en déroute; mais, Vaca de Castro ayant profité d'un
-moment de désordre pour le charger en flanc avec sa réserve, notre
-cavalerie se débanda et entraîna l'infanterie dans sa fuite. Je fus
-moi-même renversé avec mon cheval, et je restai sur le champ de bataille
-sans pouvoir me relever. Le coucher du soleil mit fin au carnage, et,
-pendant la nuit, les Indiens qui s'étaient tenus cachés dans les forêts
-pendant le combat vinrent comme des loups enragés mutiler et dépouiller
-les morts; ils égorgèrent tous les blessés qu'ils découvrirent;
-heureusement j'étais parvenu à me traîner dans un épais buisson, et, au
-milieu de l'obscurité, ils ne m'aperçurent pas.
-
-Tous ceux de nos malheureux compagnons, le jeune Almagro lui-même, qui
-tombèrent entre les mains de Vaca de Castro, furent mis à mort sans
-pitié; leurs propriétés furent distribuées aux vainqueurs. Heureusement
-pour moi, je fus près de deux jours sans pouvoir me relever, et, quand
-je fus en état de le faire, le champ de bataille était désert; il n'y
-avait de vivant autour de moi que des bandes de vautours occupés à
-dévorer les cadavres des hommes et des chevaux. Je gagnai avec bien de
-la peine un village indien, où quelques uns des guerriers de Paullo inga
-avaient déjà trouvé un refuge. Heureusement ils me reconnurent pour un
-des leurs, de sorte que les Indiens m'épargnèrent, tandis qu'ils étaient
-impitoyables envers tous les blessés du parti des Pizarro.
-
-Je passai quelques semaines dans ce village. Un Indien que j'avais
-envoyé pour savoir ce qui se passait revint m'annoncer que Vaca de
-Castro avait ordonné, sous les peines les plus sévères, de lui livrer
-tous les partisans d'Almagro, et qu'il faisait exécuter impitoyablement
-tous ceux qui tombaient entre ses mains. Je ne savais que devenir.
-Rentrer au Pérou, c'était courir à une mort certaine; rester au milieu
-des Indiens, c'était traîner une vie misérable que terminerait une mort
-sans confession. Je résolus donc à tout hasard de me diriger vers le
-nord, et, si je pouvais gagner un des ports du golfe du Mexique, de
-m'embarquer de là pour l'Espagne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe.
-
-
-Protégé par les Indiens, je gagnai d'abord la ville de Quito et ensuite
-la province de Popayan, qui avait jadis été conquise par Sebastian de
-Benalcazar. Je passai près d'un an à faire cette route. L'Indien qui me
-conduisait, nommé Chuspa, avait été chasqui ou courrier au service de
-l'inga. Il connaissait très bien tout le pays, et me faisait éviter tous
-les endroits habités par des Espagnols, qui m'auraient livré à mes
-ennemis. Nous souffrîmes souvent de la faim, et pendant tout ce temps
-nous ne mangions presque que des serpents, des grenouilles, des racines
-et l'écorce de certains arbres qu'il connaissait, et dont le goût
-ressemble à celui de la cannelle.
-
-Quand nous approchâmes de Popayan, dernière limite des états de l'inga,
-mon guide me déclara qu'il ne pouvait me conduire plus loin, le pays lui
-étant complétement inconnu. Je me décidai donc à entrer dans la ville,
-et mon premier soin fut d'aller entendre une messe et de me confesser.
-Je m'approchai d'un religieux de la Merci, et, à mon grand étonnement,
-quand il m'eut adressé la parole, je reconnus ce Maldonado que j'avais
-laissé à Ceuta, marié avec la belle Juive. Nous nous racontâmes nos
-aventures. Maldonado se conduisit envers moi en véritable ami. Il me dit
-que je ne serais pas en sûreté à Popayan, mais qu'il allait partir pour
-Santa-Fé de Bogota, dans le pays des Muyzcas, et qu'il m'emmènerait avec
-lui. En attendant, il me cacha dans son couvent.
-
-Le voyage de Popayan à Santa-Fé passe pour rude et difficile; mais ce
-n'était rien après toutes les fatigues que j'avais éprouvées. Don Alonso
-Luis de Lugo, gouverneur de ce pays, que l'on avait surnommé la
-Nouvelle-Grenade, me fit une très bonne réception. Je l'accompagnai dans
-une expédition contre les Indiens Muzos, dont le pays est célèbre par
-ses mines d'émeraudes. Mais nous perdîmes beaucoup de monde dans cette
-occasion, sans avoir pu les soumettre. Il fallut y renoncer pour envoyer
-des secours sur la côte: elle était alors menacée par des corsaires
-français, qui avaient pillé et brûlé Sainte-Marthe et Carthagène. Je
-profitai de cette occasion pour me rapprocher de l'Espagne, où j'avais
-dessein de retourner.
-
-Pendant notre marche nous entendîmes parler d'une nation appelée les
-Tayronas. On nous raconta que dans leur temple on voyait des images du
-soleil et de la lune en or et en argent. Nous résolûmes de nous emparer
-de ce village, qui était entouré d'une triple rangée de palissades
-tournant sur elles-mêmes comme un colimaçon, et ne laissant au milieu
-qu'un passage fort étroit. Nous l'attaquâmes au milieu de la nuit. Les
-Indiens firent une courageuse résistance, et nous n'y pénétrâmes
-qu'après avoir perdu un assez grand nombre des nôtres. Mais quand nous
-entrâmes dans le temple, le soleil et la lune s'étaient éclipsés, soit
-qu'ils n'eussent jamais existé, soit que les Indiens les eussent
-emportés. Mon seul bénéfice dans cette affaire fut un coup de flèche
-dans la cuisse. Heureusement qu'elle n'était pas empoisonnée. J'en fus
-quitte pour boiter pendant quelque temps, tandis que j'ai souvent vu des
-Espagnols mourir dans d'affreuses convulsions après avoir été blessés
-par les flèches de ces sauvages.
-
-Arrivés à Sainte-Marthe, nous trouvâmes la ville dans le plus déplorable
-état. Les corsaires de la Rochelle l'avaient réduite en cendres après
-l'avoir pillée. Les habitants s'étaient enfuis dans les bois à leur
-approche, mais ils y étaient revenus après leur départ, et y avaient
-construit quelques huttes en branchages. Je m'y embarquai sur un
-vaisseau destiné pour la Corogne, qui eut bien de la peine à se procurer
-les vivres nécessaires pour la traversée, tant ils étaient rares dans la
-ville. Après quelques jours de navigation nous nous trouvâmes au milieu
-des corsaires français. Notre vaisseau était trop faible pour essayer de
-se défendre. Nous tombâmes donc entre les mains des hérétiques, qui nous
-conduisirent à la Rochelle.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-Mariage de l'auteur; son retour à Jaen sa patrie.
-
-
-Nous arrivâmes en quelques semaines à la Rochelle. C'est une ville très
-forte, entourée d'un mur flanqué de hautes tours. Les habitants sont
-devenus très riches par le commerce. Ils sont nominalement sous
-l'autorité du roi de France, mais par le fait ils se gouvernent en
-république. Cette ville est infectée d'hérésie, et les sectateurs de
-Calvin en ont expulsé les catholiques. Aussi ils haïssent les Espagnols,
-et leurs vaisseaux ne les épargnent pas quand ils les rencontrent dans
-leurs courses. Ils ont successivement pillé presque toutes les côtes du
-golfe du Mexique.
-
-Je dois dire cependant que le capitaine du vaisseau dont j'étais le
-prisonnier se conduisit très bien à mon égard. Il me laissa mes hardes
-et quelques objets à mon usage. Mais comme cela ne m'aurait pas fait
-vivre long-temps, il me procura quelques leçons de mandoline, qui, si
-elles ne m'enrichissaient pas, me faisaient au moins subsister.
-
-Parmi mes élèves se trouvait la fille d'un vieux marchand huguenot très
-riche. Ce n'était pas qu'il approuvât cet amusement, qu'il traitait de
-profane, mais il ne savait rien refuser à sa fille. Malgré cela elle
-trouvait sa maison un séjour bien triste; les sons de ma musique firent
-arriver l'amour dans son coeur, et, sur ma promesse de l'épouser, elle
-consentit à fuir avec moi la maison paternelle pour se réfugier en
-Espagne. Notre projet ne tarda pas à être mis à exécution. Nous fîmes
-une copieuse saignée à la caisse du beau-père, et grâce à la protection
-des saints, qui riaient sans doute de voir dévaliser un huguenot, nous
-arrivâmes à Bordeaux. Comme nous craignions d'être poursuivis par la
-justice, nous nous hâtâmes de quitter les terres de France. Aussitôt
-notre arrivée à Bilbao, je me hâtai de tenir à ma Catherine la parole
-que je lui avais donnée. Un Père de la Merci se chargea de la
-réconcilier avec la sainte église catholique, et nous donna ensuite sa
-bénédiction dans l'église de Saint-Isidoro.
-
-Nous avions encore un bien long voyage à faire par terre; nous
-traversâmes Burgos, Madrid et les plaines de la Manche. En arrivant près
-d'Anduxar, nous fûmes attaqués par une troupe de ces Maurisques qui
-parcourent les Espagnes pour échapper aux édits, et complétement
-dévalisés. Après nous avoir fait toutes sortes d'outrages, ils nous
-abandonnèrent en nous attachant à des arbres, et nous aurions sans doute
-péri, sans une troupe de bohémiens qui passa par là quelques heures
-après et qui nous détacha. Nous avions tout perdu, et nous ne pûmes
-gagner Jaen qu'en demandant l'aumône de village en village. J'y rentrai
-après dix-huit ans, aussi pauvre que j'en étais parti. Mes parents
-n'étaient pas dans une position plus heureuse, et l'âge ajoutait encore
-à leurs souffrances. Ma pauvre femme ne put résister long-temps à ses
-chagrins, et je la perdis peu de temps après. Je fis, mais en vain,
-quelques efforts pour trouver de l'emploi. D'ailleurs mon caractère
-aventureux ne me permettait pas de jouir d'une vie tranquille. Je rêvais
-jour et nuit du trésor que je connaissais à Cuzco. Je pris donc la
-résolution de tenter encore une fois la fortune, et de retourner aux
-Indes.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-Voyage de l'auteur en Allemagne.
-
-
-Dans mon dessein de retourner aux Indes, je me dirigeai vers Séville, où
-D. Estevan de Guevara levait des troupes pour le Mexique. C'était un de
-mes anciens camarades du Pérou. Il me fit très bon accueil et me choisit
-pour son lieutenant; sa compagnie était formée, et nous allions nous
-embarquer quand notre destination changea tout à coup. Les hérétiques de
-l'Allemagne, ayant à leur tête le duc de Saxe, s'étaient soulevés contre
-notre magnanime empereur, et celui-ci appelait à son aide ses fidèles
-Castillans. D. Estevan nous proposa de renoncer pour le moment à notre
-expédition, et d'aller en Allemagne châtier les luthériens. Cette
-proposition fut reçue avec des acclamations, et notre vaisseau se
-dirigea vers Anvers.
-
-Cette ville, comme toutes celles des Pays-Bas, est très riche, mais tout
-ce pays est infecté de mauvaises doctrines. Nous aurions volontiers
-porté remède à ces deux inconvénients, mais le temps ne le permettait
-pas, et, d'ailleurs, l'empereur avait une faiblesse incroyable pour ces
-gens-là, peut-être parce qu'il était lui-même Flamand. Le bourgmestre
-d'une petite ville nommée Malines fit pendre deux ou trois de nos
-soldats qui s'étaient approprié de la vaisselle d'argent, et notre
-capitaine, malgré ses plaintes réitérées, ne put pas en obtenir justice.
-Quelques autres, s'étant écartés pour trouver des vivres, furent battus
-et maltraités par les paysans; croirait-on que, dans ce pays de
-bourgmestres, on s'avisa encore de donner raison à ceux-ci?
-
-Heureusement les choses changèrent quand nous fûmes entrés sur le
-territoire de l'empire. Si l'on n'y buvait que du vin aigre et un
-détestable mélange qu'ils nomment de la bière, et qui paraît sortir de
-la cuisine de Lucifer, on avait du moins la satisfaction de les boire
-souvent dans des vases d'argent, qu'on emportait pour se souvenir de ses
-hôtes et pour n'en être pas oublié. Les vivres y sont aussi fort
-abondants. Ces misérables hérétiques veulent faire leur paradis dans ce
-monde; mais nous leur donnâmes un avant-goût de la réception qui les
-attend dans l'autre.
-
-Nous rejoignîmes l'armée de l'empereur assez à temps pour assister à la
-bataille de Mühlberg, où le duc de Saxe fut fait prisonnier, et où les
-troupes espagnoles se couvrirent d'une gloire immortelle. La religion
-catholique fut rétablie partout, et le _Te Deum_ chanté dans toutes les
-églises. Ce pays est très fertile; on y trouve même des mines d'argent,
-surtout dans une petite ville nommée Annaberg. Dans une autre ville,
-nommée Vittemberg, nous trouvâmes le tombeau de l'archihérésiarque
-Martin Luther. Nous voulions le détruire et jeter ses cendres au feu,
-mais on nous en empêcha par l'ordre exprès de l'empereur. Il fut
-toujours trop indulgent pour les hérétiques, et ce fut là son plus grand
-défaut; on ne saurait le reprocher à notre glorieux monarque Philippe
-II, actuellement régnant.
-
-Après sa victoire, l'empereur se rendit à Augsbourg, où devait se réunir
-la diète germanique; il avait, dit-on, l'intention de faire élire son
-fils pour son successeur à l'empire, mais il ne put y parvenir. Il était
-bien étonnant pour nous autres vétérans des Indes, qui avions vu mettre
-à mort les puissants souverains du Mexique et du Pérou par des officiers
-de peu d'importance, de voir l'empereur obligé de se soumettre à la
-volonté de quelques petits princes, et de solliciter leurs suffrages
-sans pouvoir les obtenir. Qu'étaient le prince de Hesse et le marquis de
-Brandebourg auprès du puissant Montezuma ou du grand Atabaliba, qui
-auraient pu payer leur rançon avec les joyaux qui ornaient un de leurs
-serviteurs? Cette réflexion, et la discipline qu'on cherchait à
-introduire, me dégoûtaient de la guerre d'Europe et me faisaient désirer
-de retourner aux Indes.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Séjour de l'auteur en Allemagne.
-
-
-Ce qui m'étonnait surtout, c'est que, parmi les soldats allemands de
-l'empereur, il n'existait pas plus de foi que parmi les luthériens.
-Jamais ils n'employaient la moindre partie de leur butin à faire dire
-des messes ou à faire des offrandes à la vierge ou aux saints. Cependant
-personne ne savait mieux qu'eux moissonner dans le champ d'autrui et
-découvrir les cachettes. Je croyais qu'aux Indes nous avions trouvé tous
-les moyens de faire parler les prisonniers, mais j'avoue qu'à cet égard
-ils pouvaient nous en remontrer. Je les aurais même blâmés s'il ne se
-fût agi d'hérétiques, race dévouée à tous les tourments.
-
-Quand ils s'étaient emparés d'un paysan, ils lui serraient le front avec
-une corde, lui écrasaient les doigts avec la vis d'un mousquet, ou lui
-mettaient les pieds sur des charbons ardents, après les lui avoir
-frottés de lard. Nous avions employé tous ces moyens aux Indes; mais ils
-avaient encore d'autres inventions: ils étendaient quelquefois le
-patient la face sur un banc, et, prenant une cordelette garnie de
-noeuds, ils la tiraient comme une scie sur la chair nue, de sorte
-qu'elle parvenait enfin jusqu'aux os; ils appelaient cette opération
-jouer de la contrebasse, et il était rare qu'elle ne fît pas avouer au
-patient où il avait caché son argent. Ces Allemands avaient encore une
-invention assez plaisante et dont nous nous sommes souvent amusés: après
-avoir frotté les pieds de l'hérétique avec du sel mouillé, ils les
-faisaient lécher par une chèvre. Le chatouillement produit par ce moyen
-les faisait éclater d'un rire inextinguible, et qui aurait fini par les
-tuer s'ils n'eussent terminé la plaisanterie d'une manière non moins
-agréable pour nous, c'est-à-dire en nous livrant ce qu'ils voulaient
-nous dérober. Cette méthode est très bonne et n'a qu'un inconvénient:
-c'est qu'on n'a pas toujours une chèvre sous la main, et qu'il est très
-difficile de prendre ces animaux une fois qu'ils sont sortis de leur
-étable.
-
-Je ne dois pas oublier une querelle que j'eus avec un capitaine allemand
-nommé Wolff. Cet homme, sans éducation, était d'une force prodigieuse.
-On racontait qu'il était autrefois colporteur, employé par un marchand
-de Cologne pour aller vendre de la verrerie dans les villages. Un jour
-il fut rencontré par trois soldats qui voulaient le dépouiller. Il les
-supplia de lui permettre de poser son paquet par terre, et quand il en
-fut débarrassé il les assomma tous trois avec son bâton de voyage.
-N'osant plus rentrer chez lui après ce bel exploit, il prit parti dans
-les troupes et parvint au grade de capitaine.
-
-Bien qu'il ne crût guère ni à Dieu ni à ses saints, ce Wolff, au lieu de
-les invoquer, avait recours à toutes sortes de sorcelleries; il portait
-des amulettes et autres inventions du démon, pour se mettre à l'abri des
-blessures. Il avait surtout la manie d'apprendre à connaître l'avenir,
-et ses camarades avaient abusé plus d'une fois de cette manie et de sa
-simplicité pour lui jouer des tours. Un jour nous étions logés dans un
-village et couchés dans le même lit; il remit la conversation sur la
-devinaille, et je finis par lui dire qu'en Espagne nous avions des
-moyens de deviner qu'il ne connaissait pas. C'était le gratter où il lui
-démangeait, et il me supplia de les lui enseigner. Après m'être
-long-temps fait prier je feignis d'y consentir, et je lui dis de mettre
-la tête sous la couverture, en prononçant certaines paroles. Il n'y
-manqua pas, et je laissai échapper ce que je ne tenais pas avec les
-mains. Il sauta en bas du lit en me disant un torrent d'injures, pendant
-que je lui répétais, en éclatant de rire: Capitaine, vous avez deviné.
-Cette aventure amusa toute la ville, et fut même racontée à la table du
-général. Mais il fallut joindre un coup d'épée à cette pointe d'esprit
-pour que Wolff fût complétement satisfait. Quoique gentilhomme, je ne
-crus pas devoir lui refuser la satisfaction qu'il demandait. Nous nous
-battîmes dans un petit bois près de la ville, et je lui passai mon épée
-au travers du corps. Heureusement le général avait trop ri de la
-plaisanterie pour me tourmenter à cause de cette affaire.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-Second mariage de l'auteur.
-
-
-On nous envoya tenir garnison dans une petite ville nommé Landshut.
-C'était un assez triste séjour, surtout en hiver, et ce fut là que je
-vis pour la première fois la terre couverte de neige. Nos Espagnols ne
-pouvaient s'accoutumer à ce triste climat. Un jour que nous traversions
-un village, nous fûmes poursuivis par des chiens, et quand nous voulûmes
-prendre des pierres pour les leur jeter, la gelée les avait si fortement
-attachées à la terre que nous ne pûmes les arracher. L'un de nous
-s'écria, et c'était bien notre sentiment à tous: Maudit pays, où on
-lâche les chiens et où l'on attache les pierres!
-
-J'avais remarqué, près de la maison où j'étais logé, celle d'un vieux
-colonel pensionné qui avait une fille charmante. A force de passer et de
-repasser devant ses fenêtres, j'avais fini par m'en faire remarquer
-aussi. Encouragé par l'attention qu'elle paraissait me témoigner,
-j'allai, selon l'usage de l'Andalousie, chanter le soir sous ses
-fenêtres, en m'accompagnant de la mandoline. Il fallait que mon amour
-fût bien brûlant pour résister au froid terrible que j'avais à
-supporter. Enveloppé de mon manteau, je passais chaque nuit quelques
-heures sous sa fenêtre. Enfin elle se montra, et nous fûmes bientôt en
-conversation réglée, car elle avait suivi son père dans les guerres
-d'Italie, et je parlais la langue de ce pays.
-
-Peu à peu je gagnai du terrain. Le froid était tel, qu'il y aurait eu de
-la cruauté à ne pas me laisser entrer dans la chambre, et de là au lit
-il n'y avait pas assez loin pour qu'un voyageur comme moi n'eût bientôt
-trouvé le chemin. Tout allait donc pour le mieux, quand, un matin,
-réveillé par un bruit inattendu, j'aperçus le colonel au pied du lit,
-accompagné de quatre Croates armés de mousquets, et d'un père capucin.
-Il me déclara qu'il avait amené ce capucin pour me marier ou recevoir ma
-confession de mort, à mon choix, car il ne voulait violenter personne.
-
-J'étais honteux comme un renard qu'une poule aurait pris au piége,
-d'autant plus qu'en regardant la jeune fille je m'aperçus qu'elle
-n'était nullement effrayée, c'est-à-dire qu'elle était complice de son
-père. Je pensai que le mieux était de faire bonne mine à vilain jeu, et
-de ne pas lutter contre un homme qui avait pour lui Manille, Spadille et
-Basta[6]. Je consentis au mariage, qui fut célébré sans qu'on nous
-laissât même sortir du lit, et le colonel se retira en nous souhaitant
-une bonne nuit d'un air ironique. Je pensai probablement comme lui que
-j'avais assez chanté pour ce jour-là, et, quoique ma mandoline fût dans
-un des coins de la chambre, je n'étais nullement disposé à faire des
-roulades.
-
- [6] Termes du jeu de l'hombre.
-
-Une fois marié, je résolus de quitter le service, d'autant plus que mon
-histoire n'aurait pas manqué de se répandre, et que je redoutais
-d'avance les railleries de mes camarades. Mais où la chèvre est attachée
-il faut bien qu'elle broute. J'aimais ma femme, et après tout, en
-supposant qu'elle fût complice de son père, je ne pouvais lui en vouloir
-de m'avoir mis dans l'obligation de l'épouser, puisque je le lui avais
-promis. Nous allâmes ensemble à Vienne, où, grâce à mes services et à
-l'appui de quelques amis de mon beau-père, j'obtins une place d'écuyer
-dans la maison de l'empereur.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages.
-
-
-Mon séjour à Vienne dura environ une année. Cette ville est tellement
-fréquentée par les Espagnols, qu'il est inutile de la décrire. On nous y
-voit cependant avec jalousie, et les Allemands sont tellement
-querelleurs, surtout quand ils ont bu, qu'il est bien difficile à nos
-Espagnols d'éviter d'avoir quelques démêlés avec eux. Cependant je
-m'acquittais tranquillement de mon emploi, et je vivais en assez bonne
-harmonie avec mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me pardonner de
-ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais probablement fini mes jours dans
-cette ville, sans un événement qui a empoisonné le reste de ma vie.
-
-Un jour un des principaux officiers de l'empereur me fit appeler, et me
-proposa une compagnie de cavalerie dans l'armée qu'on levait alors
-contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter, mais, à mon grand
-étonnement, quand je l'annonçai à ma femme, je crus m'apercevoir qu'elle
-n'en était ni surprise ni fâchée. Cela éveilla mes soupçons. Je l'épiai,
-et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle était d'intelligence avec cet
-officier, et que c'était pour jouir plus tranquillement de leurs amours
-qu'ils avaient résolu de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant,
-tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison.
-
-Mon parti fut bientôt pris. Je feignis de partir, et au milieu de la
-nuit un valet que j'avais mis dans la confidence me rouvrit la porte de
-la maison. Je trouvai les deux amants occupés à fêter mon départ, et je
-vis aussi clairement que possible que, si le saint était absent, la
-chapelle n'était pas vacante. Je me vengeai comme il convient à un noble
-Espagnol. Après avoir poignardé ma femme, je mis à mon ennemi la pointe
-de ma dague sur le coeur, en lui jurant de le traiter de même s'il ne
-reniait Dieu et sa sainte mère. Il y consentit lâchement, et j'eus la
-consolation de l'envoyer dans l'autre monde chargé d'un péché mortel, et
-de tuer son âme avec son corps.
-
-L'on n'est pas aussi indulgent à Vienne qu'en Espagne pour la juste
-vengeance d'un mari outragé. D'ailleurs, j'étais sans amis et sans
-protecteurs. Je ne savais que devenir, quand mon valet, qui craignait
-lui-même d'être impliqué dans cette affaire, me proposa de me réfugier
-chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou Czeclers.
-
-Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui s'étaient révoltés contre
-l'Autriche. Ils habitent de vastes plaines, dont la possession est sans
-cesse contestée entre les Turcs et les Allemands. Bien qu'ils se disent
-chrétiens, ils pillent indistinctement les deux nations. Toujours prêts
-à se réunir au plus fort, ils ne vivent que de butin, et vendent aux uns
-ce qu'ils ont pris aux autres. Ils passent leur vie à cheval, et ne
-donnent d'autre préparation à la viande que de la placer pendant une
-heure ou deux sous la selle de leur cheval pour la mortifier un peu.
-Voilà les gens chez lesquels je fus forcé de me réfugier, et encore nous
-ne pûmes arriver chez eux qu'en traversant des montagnes désertes dans
-lesquelles nous faillîmes périr plusieurs fois.
-
-Peu à peu je m'accoutumai à leur genre de vie. Notre demeure principale
-était un ravin presque inaccessible, traversé par un torrent. Nous
-pouvions former une troupe de deux ou trois cents cavaliers, et nous
-n'en sortions que la nuit pour aller piller les villages turcs. Nos
-déprédations finirent cependant par fatiguer ceux-ci; les plaintes
-arrivèrent au sultan Soliman, qui régnait alors, et celui-ci ordonna au
-pacha de Belgrade d'en finir avec nous à tout prix.
-
-Nos espions nous annoncèrent un jour le passage d'une riche caravane.
-Nous allâmes l'attendre; mais au lieu de paisibles marchands nous
-trouvâmes une troupe de janissaires, qui nous reçurent à coups de
-mousquet. Nous essayâmes de battre en retraite; mais elle était coupée,
-car nos espions nous avaient vendus aux Turcs. Chacun se dispersa pour
-fuir de son mieux, mais, pour mon malheur, je m'embourbai dans un
-marais. Un spahis cassa la tête de mon cheval d'un coup de pistolet, et
-me força à me rendre. Il m'attacha à la queue de sa monture, me traîna
-ainsi jusqu'à Belgrade, et le lendemain il me vendit pour un ducat à un
-marchand d'esclaves, qui me conduisit à Constantinople.
-
-Je faisais partie d'une troupe de plusieurs centaines d'esclaves
-chrétiens. On nous avait divisés par bandes de vingt, qui marchaient à
-la file. Afin de nous empêcher de nous échapper, on nous avait rivé au
-cou des fourches, dont chacun, pour pouvoir marcher, était obligé
-d'appuyer le manche sur l'épaule de celui qui le précédait. On ne les
-ôtait pas même la nuit. A mesure que nous avancions, on augmentait les
-coups, en diminuant la nourriture, de sorte que quand nous arrivâmes à
-Constantinople nous pouvions à peine nous tenir sur nos jambes.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-Histoire d'Aben-Humeya.
-
-
-Quelques jours après mon arrivée, je fus vendu à un Turc, qui m'emmena
-chez lui. Je fus bien étonné quand il m'adressa la parole en espagnol,
-et bien davantage encore quand, en examinant ses traits, ils ne me
-semblèrent pas inconnus. Il me regardait aussi avec étonnement, et
-m'interrogea sur mon nom et ma patrie. Quand je lui eus répondu, il me
-demanda: Ne te rappelles-tu pas un certain Thomas Corcobado, dont la
-mère vendait des légumes dans la rue de _Los Caballeros_. A ces mots il
-me tomba des yeux comme des écailles, et je reconnus un jeune Maurisque
-avec lequel j'avais joué cent fois dans les rues de Jaen.
-
-Il me traita avec amitié, me fit ôter mes fers et me fit donner tout ce
-dont j'avais besoin. Quand je fus remis par quelques jours de repos et
-de bonne nourriture, il me raconta son histoire. Il était de la race des
-Gazules, illustre dans les annales de Grenade. Comme la plupart des
-Maurisques, son père, tout en feignant de se convertir à notre sainte
-foi, pratiquait en secret ses superstitions idolâtres. Mais il ne put
-échapper à la sainte inquisition, et fut brûlé lors de l'autodafé par
-lequel on célébra l'avénement de notre glorieux empereur Charles V. Sa
-mère se retira à Jaen, où ils vécurent assez pauvrement d'un petit
-commerce de légumes. Quand les Maures se révoltèrent dans les Alpuxares,
-Thomas alla les rejoindre, et quitta son nom chrétien de Thomas pour
-reprendre celui d'Aben-Humeya.
-
-Tout le monde connaît les glorieuses victoires remportées sur les
-Maurisques par le marquis de Mondexar, dans lesquelles la valeur
-espagnole brilla d'un nouveau lustre. Aben-Humeya s'était distingué dans
-plusieurs combats, et fut un de ceux qui, sous la conduite d'Aben-Farax,
-défendirent si long-temps le château d'Albaycin. Contraints enfin de se
-rendre, ils furent conduits prisonniers à Antequère et de là à Malaga,
-où on les envoya raser Neptune avec un couteau de bois, comme on dit à
-Séville, ou, pour parler plus clairement, ramer sur les galères de Sa
-Majesté. Heureusement pour Thomas ou Aben-Humeya, sa galère fut prise
-auprès de l'île de Chypre, où elle avait été envoyée porter des secours
-aux Vénitiens qui défendaient Famagouste. Il fut mis en liberté, prit du
-service, et devint bientôt capitaine de la même galère où jadis il avait
-ramé. Il s'enrichit par des prises sur les Génois et les Vénitiens, et
-était devenu l'un des plus riches Turcs de Constantinople, et l'un des
-favoris de Soliman. Je dois lui rendre la justice qu'il me traita plutôt
-comme son ami que comme son esclave. Mais il fit tous ses efforts pour
-me convertir à sa fausse religion. Grâce à la protection de ma sainte
-patronne, je résistai à tous ses efforts. Ce fut en vain qu'il m'offrit
-la main d'une de ses filles et une partie de ses trésors. Je préférai à
-toutes ses offres le salut de mon âme. J'essayais, de mon côté, de lui
-persuader de rentrer en Espagne et de solliciter le pardon de notre mère
-la sainte Eglise; mais il ne voulut pas non plus m'écouter.
-
-J'espérais qu'il se déciderait à me donner ma liberté et les moyens de
-retourner en Espagne; mais, sans me refuser, il me remettait toujours.
-Ses pensées se tournaient sans cesse vers son ancienne patrie, et il
-était heureux d'avoir quelqu'un avec qui il pût en parler.
-Malheureusement pour moi, il mourut peu de temps après; l'on vendit tous
-ses effets, et par conséquent ses esclaves. Je fus acheté par un nommé
-Ali, qui se préparait à faire le pèlerinage de la Mecque, et je
-m'embarquai avec lui peu de jours après pour Tripoli de Syrie. Les
-commencements de notre voyage furent heureux; mais, au moment d'entrer
-dans le port, nous fûmes assaillis et pris par une galère de Malte. En
-arrivant dans cette ville, on remit les esclaves chrétiens en liberté,
-et les religieux de la Merci distribuèrent à chacun de nous dix écus
-pour l'aider à regagner sa patrie. Le capitaine d'un navire espagnol me
-prit à son bord par charité, et six semaines après j'étais à Séville.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage à la Bermude.
-
-
-J'avais pris, comme on l'a vu, le plus long pour me rendre aux Indes,
-mais je n'avais pas renoncé à mon projet. Le trésor des ingas me tenait
-toujours au coeur, et je n'avais pas perdu l'espoir de le recouvrer. Je
-m'embarquai donc pour Porto-Bello, d'où je devais, en traversant
-l'isthme, me rendre à Panama, et de là au Pérou.
-
-Nous approchions du terme de notre voyage, quand nous fûmes assaillis
-par une horrible tempête. Nous fûmes plusieurs jours sans savoir où nous
-étions; enfin, nous aperçûmes la terre très près de nous, et presqu'en
-même temps nous touchâmes sur un rocher. On se hâta de jeter la
-cargaison par dessus le bord pour alléger le navire, et, le temps
-s'étant un peu radouci, on s'occupa du sauvetage des passagers. Les uns
-se jetaient tout nus à la mer et gagnaient la côte; les autres voulaient
-sauver leurs effets les plus précieux et étaient engloutis par les
-vagues. Nous employâmes le restant de la journée et celle du lendemain à
-ramasser tous les objets que la mer jetait sur la rive; mais ce
-n'étaient guère que des pièces de bois et quelques caisses de biscuit
-avarié. Nous manquions surtout de vêtements, car nous étions presque
-tous entièrement nus. Une jeune femme d'Antequère, qui accompagnait son
-mari, revêtu de la charge de contador, eut tant de honte de se voir dans
-cette position que, pour cacher sa nudité, elle exigea de son mari de
-l'enterrer dans le sable; elle n'en voulut jamais sortir, et périt dans
-cette position. Que la reine des anges ait pitié d'elle.
-
-Notre pilote nous annonça que nous étions dans l'île de la Bermude, et
-que nous y péririons infailliblement, parce qu'on y manquait
-complétement d'eau. Heureusement cette dernière prévision ne se réalisa
-pas, et nous réussîmes à découvrir une source d'une eau qui, quoique
-saumâtre, nous fit le plus grand plaisir. Nous parvînmes à allumer du
-feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, méthode que
-quelques uns d'entre nous avaient apprise des Indiens. Assurés de notre
-existence, nous construisîmes quelques cabanes avec les débris du
-navire, en attendant qu'il plût à Dieu de nous délivrer de cette
-solitude. Nous prenions assez de tortues et de poissons pour suffire à
-notre nourriture journalière.
-
-La discorde ne tarda pas à se mettre parmi nous. Les matelots, qui
-faisaient bande à part, exigèrent qu'on leur abandonnât les femmes de
-quelques passagers. Ceux-ci s'y étant refusés, ils nous livrèrent un
-combat sanglant. Heureusement nous n'avions pas d'armes dangereuses.
-Chacun s'arma des pièces de bois qui lui tombèrent sous la main, et il y
-eut plus de têtes cassées que de vies perdues. Quelques religieux qui se
-trouvaient parmi nous s'entremirent pour rétablir la paix, et il fut
-convenu qu'on remettrait aux matelots quatre négresses qui avaient
-accompagné quelques unes de nos passagères. Après avoir fait les
-difficiles, elles s'accoutumèrent assez bien à leur sort. Mais ces
-Hélènes couleur de suie furent sur le point de faire du camp des
-matelots une seconde Troie. Nous fûmes obligés d'intervenir. Comme nous
-avions placé un poste sur un rocher assez élevé, pour nous avertir s'il
-passait quelque navire, et que personne ne voulait y aller à cause de
-l'ardeur du soleil, il fut convenu qu'on y construirait une cabane pour
-les négresses, et que ceux qui seraient chargés de faire le guet
-jouiraient de leur société. Depuis ce temps, ce poste fut fort
-recherché.
-
-Au bout de quelques semaines, nos guetteurs nous avertirent de
-l'approche de cinq pirogues. Les Indiens abordèrent sur un autre point
-de l'île sans nous avoir aperçus. Quelques uns d'entre nous se
-glissèrent le long des rochers, et nous étions déjà dans leurs
-embarcations quand ils nous aperçurent et coururent sur nous, en nous
-lançant des flèches et en poussant de grands cris. Nous prîmes le large
-sans plus attendre. Heureusement les pirogues contenaient quelques
-provisions, et nous pûmes gagner en peu de jours le port de
-Saint-Christoval de la Habana. Le commandant se hâta d'envoyer un petit
-navire au secours de nos compagnons, mais on ne trouva que quelques
-cadavres. D'autres Indiens avaient rejoint les premiers; tous ensemble
-avaient attaqué les Espagnols et les avaient massacrés. Ils étaient
-ensuite retournés probablement sur le continent, en emmenant les femmes,
-car on n'en trouva pas une seule parmi les morts, de sorte que nos
-pauvres passagères, après avoir évité les Carybdes à peau blanche,
-avaient été la proie des Scyllas à peau rouge. J'espère que le supplice
-qu'elles ont probablement subi leur comptera dans le ciel comme un
-martyre. Les Indiens sont assez laids pour cela.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ pour le Mexique.
-
-
-Pendant que nous étions à Saint-Christoval, un de nos compagnons, nommé
-Vetanzos, fit un assez bon tour, mais qui finit par tourner au détriment
-de son inventeur. Il répandit secrètement le bruit qu'il était
-_visitador_ (inspecteur). On appelait ainsi les agents que l'empereur
-envoyait dans les colonies pour examiner ce qui se passait et lui en
-rendre compte. Ils étaient libres de garder l'incognito, et de ne
-déployer leur caractère que quand ils le jugeaient convenable. C'était
-sur leur rapport que les fonctionnaires des colonies étaient rappelés ou
-recevaient de l'avancement. Vetanzos ajoutait qu'il avait perdu tous ses
-papiers dans le naufrage, et qu'il avait écrit en Espagne pour en avoir
-d'autres.
-
-Toute la ville donna dans le panneau. Chacun lui apportait des présents,
-et il ne faudrait pas demander à certaines dames ce qu'elles lui
-offrirent afin d'obtenir de l'avancement pour leur père ou pour leur
-mari. Comme on lui donna beaucoup de cuir de boeuf, une des principales
-productions de l'île, il y en eut bien quelques uns qui gardèrent les
-cornes, probablement parce qu'elles étaient d'un transport plus
-difficile. Il avait déjà ramassé, en échange de belles promesses, une
-assez jolie cargaison, et avait frété un navire pour se rendre en
-Espagne chercher son diplôme qui n'arrivait pas, quand un cavalier
-espagnol nouvellement arrivé le rencontra et le reconnut pour un paysan
-de Velez, à qui il avait vu couper les oreilles pour avoir volé une
-bourrique à la foire de Carmona.
-
-Ce cavalier, tout étonné de le voir traiter avec respect, alla révéler à
-l'audience royale ce qu'il en savait. On le fit arrêter, et, l'absence
-des oreilles ayant été constatée, son procès ne fut pas long. Il fut
-promené sur un âne dans toute la ville, la figure tournée du côté de la
-queue, reçut deux cents coups de fouet, et fut condamné à dix ans de
-galères. Décidément les bourriques lui portaient malheur; ce n'était
-pourtant pas la faute de ses oreilles. Il conserva son sang-froid
-pendant toute la cérémonie; il allongea même deux doigts de la main
-droite en passant devant certain gentilhomme qui avait obtenu de lui,
-par le crédit de sa femme, la promesse de la croix d'Alcantara.
-
-Pendant que je suis en train de raconter des histoires, je veux encore
-en dire une autre, qui fait honneur à l'esprit d'un habitant. On avait
-commencé depuis quelques années à introduire des esclaves nègres pour le
-service des sucreries, mais il était très difficile de les conserver:
-soit mal du pays, soit que les travaux fussent trop durs, ils se
-pendaient presque tous. Un certain habitant, qui en avait déjà perdu
-plusieurs de cette manière, en aperçut sept ou huit qui se dirigeaient
-vers la forêt. Ne doutant pas de leur dessein, il met un morceau de
-corde dans sa poche et tombe tout d'un coup au milieu d'eux, «Vous
-allez, leur dit-il en leur montrant sa corde, dans le pays des esprits?
-Eh bien! puisque tous mes esclaves y vont, j'y veux aller aussi, et là
-nous verrons s'ils m'échapperont; je leur ferai bien payer la peine
-qu'ils me donnent de courir après eux.» Les nègres furent si frappés de
-cette menace, qu'ils retournèrent au travail et ne pensèrent plus à se
-donner la mort.
-
-Après avoir séjourné quelques semaines à Saint-Christoval, nous
-trouvâmes une occasion de nous embarquer, et bientôt après nous
-arrivâmes à Mexico, qui avait alors pour vice-roi D. Antonio de Mendoza.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-Expédition contre Tamaulipas.
-
-
-Je trouvai Mexico bien différent de ce qu'il était lors de mon premier
-séjour. On avait comblé tous les canaux et tout reconstruit à
-l'espagnole. Il ne restait plus de traces de la magnificence indienne,
-mais celle des Espagnols surpassait toute description. On ne pouvait
-plus, il est vrai, comme au temps de la conquête, gagner des sommes
-immenses d'un coup d'épée; mais les familles nobles possédaient des
-terres et des mines qui leur donnaient un produit régulier et
-considérable. Les propriétaires de certaines mines surtout avaient des
-revenus immenses. On me raconta que l'un d'eux, qui n'était qu'un pauvre
-soldat, s'était égaré à la chasse, et que, surpris par la nuit, il avait
-allumé du feu pour se garantir des bêtes sauvages. Le lendemain, il
-aperçut de l'argent fondu dans les cendres, creusa dans cet endroit, et
-se trouva au bout de quelques semaines un des plus riches mineurs de la
-Nouvelle-Espagne.
-
-Grâce à quelques anciens amis que je retrouvai à Mexico, j'obtins une
-compagnie d'infanterie. La première expédition à laquelle je pris part
-était commandée par D. José de Bolea et dirigée contre les Indiens de
-Tamaulipas. Ces Indiens, après avoir adopté notre sainte foi catholique,
-s'étaient révoltés et avaient massacré leurs missionnaires. Ils
-prétextaient que ceux-ci, au lieu de s'occuper de leur instruction
-religieuse, les faisaient travailler aux mines à leur profit; cela
-prouve bien que leur conversion était feinte: car, s'ils eussent été de
-vrais chrétiens, ils auraient subi sans murmurer toutes les tribulations
-qu'il plaisait à Dieu de leur envoyer. D'ailleurs, pouvait-on s'attendre
-à ce que les bons pères négligeassent leurs intérêts particuliers, comme
-s'ils étaient venus d'Espagne uniquement pour sauver l'âme de pareils
-drôles?
-
-Ces Indiens étaient conduits par des nègres fugitifs qui avaient quelque
-idée de l'art de la guerre. Ils s'étaient fortifiés au sommet d'un
-rocher, où ils avaient amassé quantité de pierres et de gros troncs
-d'arbres pour les faire rouler sur nous, de sorte qu'ils repoussèrent
-deux ou trois assauts consécutifs, et que nous fûmes réduits à les
-bloquer pour les prendre par la famine. Pour nous distraire un peu, nous
-faisions presque chaque jour des battues. Nous prîmes peu d'hommes,
-parce qu'ils s'étaient presque tous retirés dans la forteresse, mais il
-nous tomba entre les mains quantité de femmes et d'enfants. Notre
-général les fit tous pendre en vue de la forteresse, pour effrayer ses
-défenseurs, de sorte que bientôt les arbres furent plus peuplés que les
-villages.
-
-Au bout de quelque temps, les Indiens furent forcés de se rendre, faute
-de vivres. Les chefs demandèrent une capitulation, et à cette occasion
-notre général inventa un tour assez plaisant. Il les invita à un festin
-de réconciliation, et ceux-ci, qui souffraient la faim depuis
-long-temps, se hâtèrent d'accepter. On mêla dans leur boisson une
-substance appelée opium, qui ne tarda pas à les endormir. Dès qu'ils
-furent dans cet état, on les dépouilla entièrement nus et on les attacha
-à des poteaux au milieu d'un tas de fagots. Rien n'était plus amusant
-que la figure étonnée qu'ils firent en se réveillant. Le général leur
-reprocha leur révolte, et comme il n'y avait pas de capitulation, il
-ordonna qu'on mît le feu aux fagots et qu'on les brûlât comme des
-renégats qu'ils étaient. Cependant notre aumônier eut soin de
-s'approcher du bûcher pour donner l'absolution à tous ceux qui se
-repentiraient à l'heure de la mort. Quant à la masse des Indiens qui
-défendaient la place, ils demandèrent merci à genoux en apprenant la
-mort de leurs chefs. Bolea usa d'indulgence à leur égard et les renvoya
-chez eux, après leur avoir fait abattre le poignet droit d'un coup de
-hache pour les mettre hors d'état de porter les armes.
-
-La guerre continua pendant quelque temps. Mais grâce à la précaution que
-nous prîmes de ne pas nous charger de prisonniers, nous parvînmes à
-battre successivement tous les caciques. Je ne saurais trop recommander
-cette précaution à ceux qui font la guerre dans les Indes. Comme les
-Espagnols ignorent la langue des habitants, il se trame toujours des
-complots entre les prisonniers et les Indiens de service. Ils
-embarrassent la marche et consomment les vivres. Il faut donc tuer ou
-mutiler tous ceux qu'on peut saisir. Mais je n'ai pas besoin de dire à
-des chrétiens qu'à moins qu'on ne soit pressé par le temps, il n'est
-jamais permis de tuer un Indien sans avoir régénéré son âme par l'eau
-sainte du baptême. Autrement, ce serait les traiter comme des animaux,
-et je ne suis pas de ceux qui disent que Notre Seigneur Jésus-Christ
-n'est pas mort sur la croix pour eux comme pour nous.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-Expédition contre les Otomis.
-
-
-Au bout de quelques semaines tout fut pacifié, et nous reprîmes la route
-de Mexico. Deux ou trois jours avant d'entrer dans cette ville, nous
-passâmes la nuit près d'une grande ferme appartenant à Christoval de
-Olid, et régie par un majordome qui avait perdu un oeil. Celui-ci, pour
-se consoler sans doute de son malheur, avait procuré la même infirmité à
-tous les êtres vivants qui se trouvaient sur la ferme, de sorte que
-chevaux, boeufs, Indiens, porcs, volailles, tout était borgne.
-
-On ne nous laissa pas long-temps reposer à Mexico, et nous reçûmes
-l'ordre de marcher contre les Otomis, qui avaient pris les armes. D.
-Jose Bolea, encouragé par des succès récents, espérait une victoire
-facile, mais il se trompait, pour son malheur, car Satan, auquel ces
-Indiens ne cessent de faire des sacrifices secrets, leur inspira une
-ruse véritablement diabolique. Un soir on vint lui annoncer que l'on
-apercevait auprès du camp un nombreux troupeau de cerfs. Il était fou de
-la chasse: il prit une arquebuse légère et partit avec quelques
-officiers comme lui sans armure. Il aperçut en effet les cerfs, qui, en
-ayant l'air de paître tranquillement, s'enfonçaient peu à peu dans la
-forêt. Il s'élance à leur poursuite, mais à peine a-t-il pénétré dans le
-fourré qu'il est salué d'une grêle de flèches. C'étaient ces démons
-d'Indiens qui s'étaient couverts de peaux de cerfs pour l'attirer dans
-une embuscade. Presque tous ses compagnons tombèrent morts ou blessés,
-et Bolea regagna le camp presque seul. Pendant toute la nuit, les Otomis
-célébrèrent une grande fête. Ils massacrèrent les prisonniers et les
-firent rôtir, ainsi que les cadavres des morts. Ils n'épargnèrent qu'un
-religieux de Saint-François; encore le forcèrent-ils toute la nuit à
-tourner la broche à laquelle rôtissaient les Espagnols. Ces Indiens ont
-une sorte de répugnance à manger la chair des religieux; ils prétendent
-qu'elle leur donne la diarrhée. Que cette idée soit vraie ou fausse,
-elle lui sauva la vie. Ils se contentèrent de lui faire une amputation,
-en lui disant qu'il leur avait souvent prêché, en leur prenant leurs
-poules pour son couvent, qu'un vrai chrétien devait se défaire du
-superflu.
-
-Quelques jours après, nous leur rendîmes un autre tour qui valait bien
-celui-là. Nous avions mis le siége devant leur principale ville. Elle
-était entourée d'une triple rangée de madriers, et, comme nous ne
-pouvions la forcer faute d'artillerie, notre général leur fit proposer
-un traité par lequel il leur promettait de se retirer s'ils consentaient
-à lui payer un léger tribut. Les Otomis acceptèrent, et il fut convenu
-que chaque maison lui paierait une paire de pigeons, oiseaux que les
-Indiens élèvent en grande quantité. Au milieu de la nuit, nous lâchâmes,
-après leur avoir attaché aux pattes une mèche de coton allumée, tous ces
-pigeons, qui s'empressèrent de retourner à leur colombier. Comme toutes
-les maisons sont couvertes en paille, peu de minutes après la ville fut
-en flammes. Les Indiens, après avoir fait tous leurs efforts pour
-éteindre l'incendie, cherchèrent à s'échapper. Mais c'était là que nous
-les attendions. Nous avions placé devant la seule porte d'entrée un
-énorme tas de fagots embrasés, et nous abattions à coups d'arquebuse
-tous ceux qui cherchaient à le traverser. Il n'en échappa ni vieux, ni
-jeune, ni homme, ni femme, ni grand, ni petit. Ce fut ainsi que nous
-nous vengeâmes comme des hommes, tandis qu'ils s'étaient vengés comme
-des chiens en dévorant nos infortunés soldats. En cherchant ensuite dans
-les cendres, nous recueillîmes une grande quantité d'or, et nous en
-donnâmes la dîme aux RR. PP. de Saint-François, afin qu'ils priassent
-pour nos compagnons.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-Suite du précédent.
-
-
-Après la prise de cette ville, nous n'eûmes plus qu'à châtier les Otomis
-rebelles qui s'étaient dispersés dans les montagnes. Nous employions de
-grands chiens dressés à cette sorte de chasse et qui savent découvrir
-les Indiens dans les recoins les plus cachés; voici comment nous les
-dressions, pour occuper nos soirées. On donnait à un prisonnier
-complétement nu un long bâton, et on lâchait sur lui les jeunes chiens.
-Dans les premiers temps, ils ne faisaient que tourner autour de lui en
-aboyant sans oser s'approcher, de sorte que l'Indien les écartait
-facilement avec son bâton, et croyait que ce n'était qu'un jeu; mais
-quand on trouvait qu'il avait assez duré, on lâchait sur lui un
-vigoureux mâtin qui l'avait bientôt éventré; on laissait alors les
-jeunes chiens faire la curée. Cette manière de les dresser est
-excellente; ils devenaient bientôt si âpres après les Indiens, que nous
-avions de la peine à en préserver ceux qui étaient à notre service.
-Quelques uns de ces chiens étaient si utiles qu'ils recevaient au profit
-de leur maître la même paie que les soldats.
-
-Le vice-roi, excité sans doute par quelques uns de ces prêtres qui se
-mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas et qui se firent l'organe
-des plaintes des Indiens, blâma les mesures que nous avions prises et
-rappela Bolea. Je ne prétends pas dire qu'il ne fut un peu sévère, mais
-cela est nécessaire avec cette race maudite des Indiens, qu'on ne peut
-faire marcher qu'à coups de bâton. Les religieux ont fait bien du mal
-dans les Indes en se posant comme leurs protecteurs, et surtout ce Las
-Casas, qui a publié contre les conquérants des livres pleins d'injures.
-Il aurait dû se rappeler que c'était à leur épée qu'il devait son évêché
-de Chiapa, qu'il n'est pas pressé de quitter: au lieu d'écrire contre
-eux, il devrait prier pour eux à chaque messe qu'il dit; mais
-l'ingratitude a toujours été le fléau de ce monde.
-
-Quelque temps après mon retour de cette expédition, je fus chargé par le
-vice-roi d'une mission pour explorer le Popocatepetl, volcan situé près
-de Mexico, et dont le nom signifie montagne fumante. On prétendait que
-son cratère contenait une masse d'or en fusion. Déjà plusieurs
-tentatives avaient été faites pour y pénétrer. Je partis accompagné de
-trois cents Indiens, qui portaient tout ce dont j'avais besoin. Les
-flancs inférieurs de la montagne sont assez bien cultivés; plus haut on
-ne trouve plus que des rochers arides parsemés de sapins rabougris, et
-enfin de vastes champs couverts de cendre et de lave. Nous mîmes trois
-jours à faire cette ascension.
-
-Quand nous fûmes arrivés sur le bord du cratère, nous y plaçâmes une
-longue poutre, dont une extrémité, garnie d'une poulie, dépassait le
-bord de huit ou dix pieds; l'autre extrémité fut chargée de pierres pour
-l'empêcher de basculer. Nous passâmes dans la poulie une longue corde au
-bout de laquelle était attaché un grand panier; c'était par là que je
-devais descendre. Après m'être mis à genoux sur le bord du cratère et
-avoir adressé mes prières à Dieu et à ma sainte patronne, j'y entrai
-résolument, la tête couverte d'un casque, pour me protéger contre les
-pierres qui tombaient du haut du cratère en bondissant de rocher en
-rocher.
-
-Arrivé à la profondeur d'environ cinquante brasses, je fus environné
-d'une fumée sulfureuse si épaisse, qu'elle me prenait à la gorge et
-m'empêchait de respirer. Je donnai en toute hâte le signal convenu pour
-qu'on me remontât, et j'arrivai au sommet presque sans connaissance. Je
-fis le lendemain une seconde tentative qui ne fut pas plus heureuse; il
-fallut revenir à Mexico sans aucun résultat. Il n'est pas douteux que ce
-ne soit le démon qui, pour empêcher le roi catholique de jouir des
-trésors que renferme cette montagne et de les employer à la propagation
-de la foi, ne les protége par cette fumée pestilentielle qu'il fait
-sortir des soupiraux de l'enfer; d'autres ont prétendu que ce cratère
-est une des entrées du purgatoire, et que souvent on y entend les cris
-des âmes en peine. On a même fondé à mi-côte une petite chapelle où un
-capucin prie pour elles, et qui est dédiée à _Nuestra Señora de los
-Remedios_. Je ne sais pas si cette opinion est plus fondée que l'autre,
-mais, dans tous les cas, ceux qui la combattent ne sont pas ceux qui
-reçoivent l'argent des messes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné dans une île sauvage.
-
-
-Je n'avais pas renoncé à mon voyage du Pérou et au trésor des ingas.
-N'ayant pas le moyen de faire le voyage, j'eus l'imprudence de me
-confier à don Blas de Berlanga, neveu de l'ancien évêque du Pérou. Nous
-convînmes qu'il fréterait un petit navire à Acapulco et paierait tous
-les frais, et que nous partagerions. C'était certainement lui faire une
-belle part, mais j'aurais dû me rappeler le proverbe, que l'avarice
-finit par déchirer le sac.
-
-Après quinze jours de navigation, nous arrivâmes en vue d'une assez
-grande île couverte de verdure. Nous résolûmes de nous y arrêter pour
-prendre de l'eau et renouveler nos provisions, s'il était possible. Le
-traître Berlanga s'embarqua avec moi dans une chaloupe. En arrivant nous
-prîmes un léger repas; je ne sais s'il mêla quelque drogue dans mes
-aliments, mais quand je me réveillai le soleil était sur le point de se
-coucher, et les voiles du navire s'apercevaient à peine à l'horizon. Le
-Ciel a sans doute puni sa perfidie: il s'éleva dans la nuit un ouragan
-terrible, et jamais on n'a entendu parler de Berlanga ni de son
-vaisseau.
-
-J'étais tellement occupé à regarder ma dernière espérance qui fuyait,
-que je ne m'aperçus pas qu'un grand nombre d'Indiens s'étaient approchés
-et avaient fini par m'entourer complétement. Je fus tiré de ma rêverie
-par une explosion de cris sauvages mêlés du son d'instruments plus
-sauvages encore. Sortant de ma stupeur, je levai les yeux et je me vis
-entouré d'une troupe d'Indiens peints de diverses couleurs et la tête
-couronnée de plumes, qui dansaient en se tenant par la main. Je crus ma
-dernière heure arrivée, et je me prosternai en invoquant ma sainte
-patronne pour obtenir le pardon de mes péchés; mais quelle était mon
-erreur! Deux chefs, la tête humblement baissée vers la terre, me prirent
-par les mains et m'emmenèrent, tandis que toute la foule nous suivait en
-hurlant et en jouant de ses diaboliques instruments. On me conduisit
-sous un grand hangar, et l'on me fit asseoir sur un banc placé sur une
-espèce d'estrade. Un des chefs me fit un long discours auquel je ne
-compris rien. Puis toute la foule, qui était restée, pendant qu'il
-parlait, la face contre terre, recommença à chanter et à danser. Enfin
-on apporta des brasiers que l'on plaça tout autour de moi, et sur
-lesquels on jeta une espèce de gomme dont la fumée était tellement acre
-qu'elle pensa m'étouffer et me fit éternuer plusieurs fois. En
-l'entendant, la foule se dispersa en faisant de grandes acclamations. La
-même cérémonie se renouvela le lendemain et les jours suivants. Tous les
-matins on me présentait trois petits gâteaux de maïs sur un plateau
-d'or. Une garde nombreuse, armée d'arcs et de flèches, veillait autour
-du hangar et m'empêchait d'en sortir.
-
-Je ne comprenais rien à cette conduite et à cette manie de me faire
-éternuer, qui paraissait le but principal de cette cérémonie. Comme la
-langue que parlent ces Indiens ressemble beaucoup à celle du Mexique, je
-parvins à me faire comprendre des prêtres. Je découvris que quelques
-années auparavant un vaisseau espagnol avait abordé dans cette île, et
-qu'un moine qui se trouvait à bord, après avoir prêché le christianisme
-aux Indiens, leur avait donné une image en bois du glorieux apôtre saint
-Jacques, dont ils avaient, dans leur ignorance, fait une idole. Me
-voyant vêtu à peu près de la même manière, et ne comprenant pas comment
-j'étais arrivé dans leur île, ils me crurent descendu du ciel,
-m'installèrent dans leur temple comme leur dieu, et m'adressèrent des
-prières. Regardant l'éternuement comme un acquiescement à leurs voeux,
-ils ne cessaient leurs fumigations que quand ils l'avaient obtenu, de
-sorte que toute la journée on me faisait éternuer à me faire sauter la
-cervelle. C'était en vain que je cherchais à leur faire comprendre que
-je n'étais pas un dieu, mais un homme, et que je ne pouvais leur
-accorder ce qu'ils demandaient. Ils ne cessaient de m'implorer et de
-m'enfumer que quand l'éternuement tant désiré leur faisait comprendre
-que j'étais sensible à leurs prières.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique.
-
-
-Au bout de quelque temps, à force de condescendre aux voeux des mortels,
-les yeux me sortaient de la tête, et j'aurais fini par éternuer mon âme
-si ma sainte patronne ne fût venue à mon secours. Un matin j'étais sur
-mon trône, revêtu de brillants ornements de plumes rouges que m'avaient
-fabriqués mes adorateurs, quand j'entendis retentir au loin quelques
-coups de mousquet; bientôt une foule éperdue se précipita dans le
-temple, suivie de plusieurs hommes vêtus à la mode castillane. Ils
-allaient se jeter sur moi, me prenant pour une idole, qu'ils voulaient
-briser selon leur louable habitude, quand tout d'un coup je me levai en
-leur criant en espagnol: «Arrêtez, je suis chrétien comme vous.»
-
-Il serait difficile de peindre leur étonnement; les uns se frottaient
-les yeux comme des hommes qui doutent s'ils sont bien éveillés, d'autres
-dirigeaient sur moi leurs escopettes, et un moine commença à
-m'exorciser. Je m'approchai d'eux et fis cesser leurs doutes en leur
-racontant mon histoire, tandis que la foule des Indiens, surprise que
-j'eusse pu d'un seul mot arrêter les Espagnols, se prosternait à mes
-pieds et faisait retentir l'air de ses acclamations.
-
-Je me hâtai de profiter de cette occasion pour quitter l'île, et je
-laissai, pour me remplacer, le saint Jacques de bois, que les Indiens
-purent enfumer à leur aise sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir, ce
-qui m'a fait sans doute regretter. Heureux celui qui, parvenu à un poste
-élevé, excite le même sentiment quand il le quitte! Ma conscience m'a
-quelquesfois reproché cette aventure: j'ai craint d'avoir commis une
-profanation en recevant les adorations des Indiens. Mais de savants
-casuistes m'ont rassuré à cet égard, puisque j'avais fait tous mes
-efforts pour les en dissuader. Toujours est-il que, depuis ce temps, je
-ne puis voir une tabatière sans me rappeler que j'ai été dieu.
-
-Les Espagnols avaient été à la recherche d'une île nommée Païtiti, que
-l'on disait habitée par des Amazones et remplie d'or et d'argent. On
-ajoutait même qu'il s'y trouvait une fontaine dont la vertu était telle,
-que tous ceux qui s'y baignaient revenaient à l'âge de vingt ans. Ils
-avaient erré long-temps avant d'arriver dans l'île où je me trouvais,
-mais ils n'avaient rien découvert que quelques rochers habités seulement
-par des oiseaux de mer. Après avoir pris des vivres et de l'eau, ils
-continuèrent leurs recherches en remontant vers le nord pour se
-rapprocher du Mexique, d'où ils étaient partis, et rentrèrent enfin à
-Acapulco sans avoir rien découvert.
-
-Cette ville n'est, à proprement parler, qu'un village de pêcheurs; mais
-il s'y tient tous les ans une foire très considérable à l'arrivée des
-galions de Manille: ils y apportent des marchandises de la Chine et du
-Japon, qu'ils échangent contre des métaux précieux et des productions
-d'Europe. Quand cette foire est terminée, il est d'usage que les
-marchands donnent un grand tonneau de vin aux porte-faix qui ont
-travaillé à charger et décharger leurs ballots. Ceux-ci le placent sur
-une espèce de corbillard, et, vêtus d'habits de deuil, ils parcourent
-ainsi la ville en versant des larmes. On appelle cette cérémonie
-enterrer la foire. Je n'ai pas besoin de dire que les porte-faix la
-terminent en vidant le corps du défunt.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-Retour de l'auteur à Mexico.
-
-
-J'achetai un cheval à Acapulco pour retourner à Mexico; mais je ne
-tardai pas à être atteint d'une fièvre violente, qui me força à
-m'arrêter dans un village nommé Tuzutepec. Le curé m'y reçut avec une
-hospitalité toute castillane, et ne voulut me laisser partir que quand
-je fus complétement rétabli. On voit auprès de Tuzutepec les ruines
-d'une ville considérable, qui fut détruite lors de la conquête du pays.
-Au milieu s'élève une haute pyramide, qui servait de temple aux Indiens:
-c'était là qu'ils sacrifiaient au démon des victimes humaines. Le bon
-curé y avait fait ériger une petite chapelle à la Vierge.
-
-Les Indiennes de cette province ont un usage particulier. Pendant leur
-jeunesse, elles se livrent à peu près à tout venant, sans que personne y
-trouve à redire. Quand elles ont atteint l'âge de vingt-cinq ans, elles
-convoquent tous leurs amants et leur déclarent qu'elles ont assez joui
-des plaisirs de la jeunesse, et qu'elles veulent choisir l'un d'eux pour
-époux. Chacun, pour mériter la préférence, s'empresse d'apporter un
-objet quelconque, qui doit servir à l'établissement du ménage futur; il
-a soin de joindre à son présent une plume de perroquet rouge. La jeune
-fille réunit alors tous ses amants, et, après les avoir remerciés de
-leur générosité et leur avoir fait ses adieux, elle nomme celui qu'elle
-a choisi pour époux, et rompt avec tous les autres. Mais dans les fêtes
-elle place sur sa tête toutes les plumes de perroquet qu'elle a reçues,
-et qui indiquent le nombre de ses anciens amants. Il y en a qui en ont
-une telle quantité, que leur tête ressemble à un porc-épic enflammé. A
-dater de leur mariage, elles observent envers leur mari une fidélité
-inviolable. L'adultère est inconnu chez ces Indiens; il est vrai qu'il
-faudrait être bien enclin au péché pour séduire les vieilles quand on
-peut avoir toutes les jeunes.
-
-Les Indiens de Tuzutepec ont aussi une singulière façon de soigner les
-malades. Ils s'imaginent que leur souffrance vient de ce que le mauvais
-esprit est entré dans leur corps. Pour le faire sortir, ils les étendent
-par terre et les piétinent tant qu'ils peuvent. Le malade meurt
-ordinairement pendant l'opération, mais cela ne les empêche pas de
-recommencer. Pendant que j'avais la fièvre, une vieille Indienne, que le
-curé m'avait donnée pour me soigner, m'offrit d'en faire usage, mais je
-me contentai de la remercier de sa bonne volonté.
-
-Cette vallée est extrêmement chaude, et le curé m'a raconté un usage que
-les Indiens suivaient du temps de leurs anciens rois. Dans la salle du
-conseil se trouvaient d'énormes cruches que l'on remplissait d'eau, et
-quand le roi convoquait les caciques, ceux-ci, pour être plus au frais,
-se mettaient chacun dans une de ces cruches avant de commencer la
-délibération. On ne leur voyait que la tête, de sorte qu'ils ne
-pouvaient contracter la mauvaise habitude de gesticuler en parlant,
-comme le font certains prédicateurs, et encore moins en venir aux coups
-dans la chaleur de la discussion. On peut rire de cette coutume, mais
-j'ai vu faire pis chez les chrétiens, où quelquefois ce sont les cruches
-seules qui sont appelées au conseil.
-
-Quand ma guérison fut complète, je pris congé du bon curé pour m'en
-retourner à Mexico. J'y vécus quelque temps tranquille; mais la fortune
-n'était pas encore lasse de me persécuter, et je ne tardai pas à me voir
-compromis dans la malheureuse affaire du marquis del Valle, comme on le
-verra au chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-Affaire du marquis del Valle.
-
-
-Tout le monde sait que D. Fernand Cortez, marquis del Valle et
-conquérant du Mexique, que des envieux avaient rendu suspect à la cour,
-ne put jamais obtenir la permission de revoir sa conquête, et qu'il
-mourut en Espagne. On se montra plus clément à l'égard de son fils:
-celui-ci, après de longues sollicitations, obtint la permission d'aller
-prendre possession de son marquisat del Valle d'Oaxaca et des immenses
-propriétés qu'il devait à la valeur de son père. Tous les descendants
-des conquérants vinrent au devant de lui pour lui faire une brillante
-réception. Il entra dans Mexico escorté de plus de quatre cents
-gentilshommes couverts d'or et de pierreries. Les Indiens, n'oubliant
-pas que son père les avait toujours protégés, se pressaient autour de
-lui et semaient des fleurs dans tous les endroits où il devait passer.
-Tout cet éclat lui attira des envieux, et l'audience commença à le
-soupçonner, comme on en avait si injustement soupçonné son père, de
-vouloir s'emparer de la couronne du Mexique.
-
-Quelque temps après, la marquise mit au monde deux jumeaux, et ce fut
-une occasion pour les Espagnols et pour les Indiens de célébrer de
-nouvelles fêtes. Elles durèrent pendant huit jours. Les Espagnols firent
-des courses de bague et un carrousel. Les Indiens apportèrent une grande
-quantité d'arbres et les plantèrent dans la grande place de Mexico, de
-sorte qu'elle semblait une forêt toute couverte de verres de couleurs.
-Ils y lâchèrent une quantité d'animaux sauvages de toutes espèces qu'ils
-avaient pris au filet, et donnèrent ainsi le spectacle d'une grande
-chasse. On faisait rôtir le gibier aussitôt qu'il était abattu, pour le
-distribuer au peuple, en y joignant quantité de pulque, espèce de vin
-qu'on extrait de l'aloës, de sorte que toute la place retentissait des
-cris de vive le marquis et la marquise.
-
-Le lendemain on fit une grande mascarade qui représentait la première
-entrée de Cortez à Mexico. Le marquis jouait le rôle de son père, et
-Gonzalez Davila celui de Montézuma. On répéta toutes les cérémonies qui
-avaient eu lieu à cette occasion, et au moment où Montézuma devait
-embrasser Cortez et le présenter au peuple, Davila ôta une couronne d'or
-qu'il avait sur la tête et la plaça sur celle du marquis. Toute la place
-retentit alors de nouvelles acclamations.
-
-Le soir il y eut dans le palais du marquis un souper auquel assistèrent
-les quatre cents gentilshommes qui avaient pris part à la fête, et parmi
-lesquels je me trouvais pour mon malheur. Quand les têtes furent
-échauffées par le vin, on commença à se plaindre des nouvelles
-ordonnances, qui peu à peu avaient dépouillé les conquérants de tout ce
-qu'ils avaient gagné à la pointe de leur épée. On but à la santé du
-grand Cortez, et, pour terminer la fête, on improvisa une espèce de
-trône sur lequel on promena son fils dans toutes les salles du palais,
-ayant sur la tête la couronne de Montézuma.
-
-Tout cela n'était qu'une affaire de gens ivres qui n'aurait eu aucune
-suite; il faut avouer cependant que ce jour-là les vins d'Estramadure
-avaient chassé la prudence de nos têtes. Le souvenir des révoltes du
-Pérou était encore tout frais; l'envie ne dormait pas, et alla nous
-dénoncer à l'audience, qui gouvernait alors la Nouvelle-Espagne, parce
-que le nouveau vice-roi n'était pas encore arrivé. Des traîtres lui
-assurèrent que le lendemain nous devions nous saisir de l'étendard royal
-et proclamer le marquis empereur du Mexique et successeur de Montézuma.
-
-Le lendemain matin on vint dire au marquis que l'audience avait reçu
-d'Espagne des dépêches qu'elle devait lui communiquer. Sans aucune
-défiance, il se hâta de se lever et de se rendre au palais du
-Gouvernement, ne remarquant même pas que les alentours étaient garnis de
-soldats. A peine fut-il entré dans la salle qu'un des auditeurs
-s'approcha de lui en disant: Marquis, je t'arrête comme traître à Dieu
-et au roi. Le marquis mit d'abord la main sur la garde de son épée;
-mais, voyant des soldats qui s'approchaient de tous les côtés, il la
-rendit sans mot dire.
-
-Presqu'au même instant, des soldats conduits par les auditeurs se
-dirigèrent vers nos maisons, où nous dormions presque tous, fatigués des
-plaisirs de la veille. Je fus arrêté et jeté dans un cachot, ainsi que
-les trois frères Davila, D. Louis Ponce de Léon, D. Fernand de Cordoue,
-D. José de Bolea, mon ancien général, et plus de deux cents autres
-gentilshommes des premières familles de Mexico.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-Retour de l'auteur en Espagne.
-
-
-L'audience poursuivit notre procès avec vigueur. Peu de jours après,
-Alonso et Gil Davila, ainsi que mon ancien général Bolea, furent
-condamnés à mort et exécutés sur un échafaud recouvert en velours noir.
-On prétendit avoir trouvé dans leurs papiers des preuves qu'ils avaient
-tramé de longue main une conspiration pour rendre le Mexique
-indépendant; mais rien n'établissait la culpabilité du marquis. Tous
-trois moururent en héros. Un dominicain de l'école de ce fou de
-Las-Casas voulut reprocher à Bolea sa conduite envers les Indiens, et
-exiger qu'il en fît réparation; mais Bolea lui répondit: Je quitte ce
-monde sans rien devoir à personne, si ce n'est quatre réaux, que j'ai
-oublié de payer à mon cordonnier en quittant Séville; voilà tout ce que
-j'ai sur la conscience. Leurs corps furent ensevelis dans l'église de
-Saint-Augustin; quant à leurs têtes, les auditeurs les avaient d'abord
-fait placer sur la porte de la maison de ville, ce qui pensa exciter une
-sédition, parce qu'on regardait cela comme une accusation de trahison
-contre la ville, de sorte que l'audience ordonna qu'on les enlevât et
-qu'on les clouât au gibet.
-
-Bien d'autres gentilshommes auraient été victimes de la fureur de
-l'audience, sans l'arrivée du nouveau vice-roi, D. Gaston de Peralta,
-marquis de Falces. Il fit mettre en liberté le marquis et la plupart de
-ses amis, et envoya les autres, parmi lesquels je me trouvais, en
-Espagne, pour y être jugés. En débarquant, on nous envoya prisonniers au
-château d'Ayamonte, sur les frontières du Portugal.
-
-Je ne pus m'empêcher, en me voyant dans cette forteresse, de me rappeler
-le sort de Gonzalo Pizarro et d'autres conquérants, qui avaient gémi
-quinze ou vingt ans dans les fers sans pouvoir obtenir qu'on terminât
-leur procès. Je résolus donc de m'évader et de rejoindre en Portugal le
-roi D. Sébastien, qui préparait alors une expédition contre les Maures
-d'Afrique. Aidé de deux de mes compagnons, je fabriquai une échelle de
-corde, et nous descendîmes par une des fenêtres de la tour dans laquelle
-nous étions détenus. Arrivés sur les bords de la Guadiana, nous nous
-cachâmes dans les roseaux. Le lendemain matin, nous aperçûmes un pêcheur
-dans sa nacelle. Un de mes camarades se mit à imiter le cri du canard
-sauvage. Le pêcheur s'approcha, croyant qu'un de ces oiseaux, blessé par
-un chasseur, était tombé dans les roseaux.
-
-En un instant il fut poignardé, et sa barque nous transporta à Tavira,
-dans le royaume des Algarves. Comme on nous traitait en prisonniers
-d'état, on ne nous avait pas enlevé l'or que nous possédions: ce fut
-chose facile de se procurer des chevaux et des armes. Nous nous mîmes en
-route pour Lisbonne. Tout le long de la route nous rencontrions des
-troupes de jeunes laboureurs qui allaient rejoindre l'armée du roi D.
-Sébastien, et de temps en temps un seigneur couvert d'armes brillantes
-et suivi de nombreux soldats. A mesure que l'on approchait de la
-capitale, cette foule devenait plus compacte et plus joyeuse: on eut dit
-qu'elle allait assister à une fête. Peu de jours se passèrent, et la
-plaine d'Alcazarquivir était couverte de leurs cadavres. Les plus
-heureux étaient esclaves chez les Maures. Mais j'ai tort de dire les
-plus heureux, car j'y ai souffert mille morts, tandis que mes compagnons
-d'armes recevaient dans le Ciel la couronne du martyre, due à tous les
-guerriers chrétiens qui succombent dans un combat contre les infidèles.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE.
-
-
-
-
-CHAPITRE Ier.
-
-L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son expédition d'Afrique.
-
-
-Le roi D. Sébastien, alors âgé de vingt-deux ans, était également
-remarquable par sa force et par sa valeur. Il pouvait être considéré
-comme le plus parfait cavalier de son royaume. On ne pouvait lui
-reprocher d'autre défaut que le désir si naturel à son âge de courir les
-aventures; il y était secrètement encouragé par le roi D. Philippe, son
-oncle, qui, le voyant encore sans enfants, n'aurait pas été fâché de le
-voir périr pour profiter de sa succession. Mais ce sont là de ces
-matières d'état dont les hommes prudents font mieux de ne pas parler.
-
-Muley-Mohamed, roi de Maroc, chassé de son royaume, était venu le
-trouver et lui avait promis de se reconnaître pour son vassal s'il
-voulait d'aider à rentrer dans ses états. D. Sébastien avait réuni dans
-ce but une nombreuse armée, dans laquelle je parvins à obtenir une
-enseigne. C'était peu pour un ancien capitaine, mais beaucoup pour un
-fugitif.
-
-Une flotte de plus de cent vaisseaux nous transporta en Afrique. Le
-jeune roi, sans vouloir écouter l'avis de ses officiers les plus
-expérimentés, s'avança rapidement dans l'intérieur, et bientôt nous nous
-trouvâmes en présence d'une armée de plus de cent mille Maures, qui, se
-déployant en croissant, nous enveloppèrent complétement. Le roi essaya
-vainement de percer l'armée ennemie, à la tête de ses plus braves
-chevaliers. Nous fûmes mis dans une déroute complète. Le roi eut trois
-chevaux tués sous lui. Les Maures ne voulaient pas le tuer; ils ne le
-connaissaient cependant pas, mais le voyant couvert d'une brillante
-armure, ils le regardaient comme un prisonnier d'importance, et qui
-pouvait payer une riche rançon. Ils allaient même en venir aux mains
-entre eux, quand un chef lui fendit la tête en leur criant: «Comment!
-chiens que vous êtes, quand Dieu vous accorde une si brillante victoire
-sur les ennemis de notre foi, vous allez vous égorger pour la rançon
-d'un prisonnier!»
-
-Tous les seigneurs portugais qui ne périrent pas dans la bataille
-tombèrent entre les mains des Maures, et ceux-ci exigèrent d'eux une
-rançon exorbitante. Un des plus heureux fut D. Antoine, prieur de Grato,
-qui, depuis, se fit proclamer roi de Portugal. Pris par un Maurisque
-renégat, il parvint à lui persuader que l'habit de chevalier de
-Saint-Jean était un habit monastique, et qu'il était très pauvre. Il
-s'entendit avec un juif, qui le racheta pour quelques ducats, et dont il
-fit ensuite la fortune. Les autres seigneurs furent obligés de payer
-cinq mille cruzades par tête. Quant à nous autres, nous fûmes rachetés
-en masse par le roi D. Henri, successeur de D. Sébastien, non sans avoir
-souffert toutes les misères imaginables, car on faisait si peu de cas de
-nous qu'on ne prenait pas la peine de nous nourrir. On nous jouait pour
-quelques maravedis, ou l'on nous échangeait contre les objets les plus
-vils. Qui m'eût dit que je vivrais assez pour voir échanger dix
-gentilshommes de nom et d'armes contre un porc ou un baudet?
-
-Peu de temps après mon retour à Lisbonne, le roi cardinal Henri mourut,
-et, malgré les efforts de D. Antoine de Crato, le duc d'Albe, à la tête
-d'une armée de nos invincibles Castillans, prit possession du royaume au
-nom de S. M. Philippe II. J'étais fier de voir mon souverain ajouter une
-nouvelle couronne à celles qui ornaient son front, mais je n'étais pas
-pressé de retourner au château d'Ayamonte, en attendant qu'il plût à la
-chancellerie de Grenade de juger mon procès; je profitai donc de l'offre
-d'un marchand portugais, nommé Mendez de Silva, qui retournait à Goa et
-qui m'offrait un passage à bord de son vaisseau. Je n'avais pas prospéré
-dans le métier des armes. Je commençais à être d'un âge où l'on estime
-la richesse et la gloire pour ce qu'elles valent, et, n'espérant pas
-pouvoir retourner au Pérou, je résolus de tenter la fortune en me
-livrant au commerce des Indes, qui enrichit le Portugal et qui fait de
-Lisbonne la seule rivale de Séville.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Séjour de l'auteur à Goa.
-
-
-La ville de Goa, métropole des possessions portugaises dans les Indes,
-renferme plus de 100,000 habitants. La grande ville de Mexico même
-n'avait pu me donner l'idée du luxe qui y règne. On n'y voit peut-être
-pas tant d'or et d'argent qu'à Mexico, mais on y rencontre à chaque
-instant des caravanes d'éléphants et de chameaux couverts de tapis
-précieux. Le moindre gentilhomme rougirait de s'y montrer autrement que
-dans un palanquin et suivi de quinze ou vingt esclaves vêtus de soie.
-Des navires richement chargés arrivent des points les plus éloignés des
-Indes et encombrent le port; en un mot, c'est une nouvelle Tyr, qui a
-sur l'ancienne l'avantage de voir tous les édifices publics surmontés de
-la croix, emblème de notre salut.
-
-Mon protecteur, Mendez de Silva, passait pour un des plus riches
-marchands de la ville. Il était père d'une fille charmante; rien ne
-paraissait manquer à son bonheur. Mais c'était un nouveau chrétien,
-c'est-à-dire un de ces juifs qui ont fait semblant de se convertir, sous
-le règne du glorieux roi D. Emmanuel, pour ne pas être expulsés du
-Portugal. Il observait en secret les cérémonies de la loi de Moïse.
-Mais, malgré tous ses efforts, il ne put se cacher aux yeux de l'envie,
-et fut dénoncé à la sainte inquisition. Un matin, les alguazils
-entrèrent dans notre maison, s'emparèrent de tout ce qu'elle contenait,
-et nous traînèrent en prison.
-
-Quelques jours après, Mendez, revêtu d'un san benito, faisait l'ornement
-d'un auto-da-fé, et tous ses biens étaient confisqués. Un des
-inquisiteurs, zélé pour la propagation de la foi, garda sa fille pendant
-quinze jours, afin de l'instruire dans notre sainte religion, et
-l'envoya ensuite dans un couvent de religieuses ursulines, offrir sa
-virginité à Dieu en expiation des péchés de son père. Quant à moi, comme
-j'étais vieux chrétien et que je ne possédais rien, l'inquisition me
-renvoya, après m'avoir fait faire amende honorable devant la porte de la
-cathédrale, pour avoir servi chez un juif.
-
-Cette aventure me rendit le séjour de Goa désagréable. Je m'embarquai
-avec Thomas Lobo, dont le vaisseau était chargé de marchandises
-destinées à la grande foire qui se tient tous les ans à Malacca. Nous y
-arrivâmes sans encombre, et nous jetâmes l'ancre à côté d'une grosse
-jonque qui ne nous offrait rien de suspect. Cette sécurité fit notre
-malheur. Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des cris
-terribles: plus de cent Malais, armés d'épées empoisonnées, avaient
-envahi notre navire et massacré tous ceux qui se trouvaient sur le pont;
-ils avaient ensuite fermé les écoutilles, de sorte qu'il nous fut
-impossible de résister; ils ne nous laissaient sortir qu'un à un de
-l'entrepont et nous chargeaient de chaînes.
-
-Cosa Geinal, qui les commandait, nous fit ensuite défiler devant lui. Il
-choisit tous ceux qui lui parurent de bonne défaite. Les autres eurent
-la tête tranchée et furent jetés à la mer. Il fit ensuite mettre le feu
-à notre navire, après en avoir tiré tout ce qui pouvait lui être utile.
-Sa joie ne fut pas de longue durée; notre navire brûlait encore quand un
-vaisseau commandé par Antonio de Sousa et armé de trente pièces de canon
-parut dans la rade. Reconnaissant le navire incendié pour Portugais, il
-ne douta pas que l'autre ne fût un pirate, le salua d'une volée de canon
-et ordonna l'abordage. Cosa Geinal, revêtu d'une armure de mailles,
-combattit bravement à la tête des siens. Sa valeur était telle qu'il fût
-peut-être parvenu à repousser les Portugais; mais, profitant de ce qu'on
-nous oubliait dans la chaleur du combat, je tirai de ma poche un couteau
-qu'on m'avait laissé, et, m'avançant lentement derrière lui, je lui
-coupai le jarret droit. Il tomba sur la face, et aussitôt les siens se
-débandèrent et se jetèrent à l'eau pour tâcher de gagner la rive à la
-nage. Mais comme elle était encore assez éloignée et qu'ils étaient
-embarrassés du poids de leur armure, ils se noyèrent presque tous. Sousa
-fit aussitôt pendre aux vergues de son navire tous les pirates, morts ou
-vifs, qui lui tombèrent entre les mains, et entra ainsi triomphant dans
-le port de Malacca.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-Voyage de l'auteur à Borneo.
-
-
-Ne pouvant distinguer nos marchandises de celles qui appartenaient aux
-pirates, Sousa prit le parti de garder le tout, de sorte que nous ne
-pûmes faire de grandes dépenses à la foire. Nous errions tristement,
-Lobo et moi, au milieu des boutiques de marchandises. Les théâtres, les
-bateleurs, les animaux savants, qui remplissaient toutes les places,
-attiraient à peine nos regards, quand il rencontra un de ses
-compatriotes nommé Fonseca. Celui-ci lui raconta qu'il était en grande
-faveur à la cour du sultan de Borneo, qui l'avait envoyé à Malacca pour
-acheter des marchandises d'Europe. Il nous proposa de l'accompagner, en
-nous assurant que ce prince aimait beaucoup les Européens. Comme notre
-sort pouvait difficilement devenir pire, nous acceptâmes sa proposition.
-
-Le sultan de Borneo nous reçut très bien, et se montra très satisfait de
-ce que lui apportait Fonseca. Il nous fit revêtir de caftans d'honneur,
-et nous renvoya en nous promettant de nous élever au rang de mandarin.
-Le soir, nous causions, en buvant, de notre grandeur future, quand Lobo
-s'écria: Pourvu qu'il ne vienne pas à l'idée du sultan de nous demander
-d'embrasser le paganisme. Quant à moi, s'il me le propose, je lui
-répondrai que je veux mourir chrétien. Il me fera les plus belles
-offres, je les refuserai. Il me fera empaler, et j'obtiendrai la
-couronne du martyre. Qu'est-ce à dire? lui répliqua Fonseca. Il sied
-bien à un petit compagnon que j'ai tiré de la misère de vouloir avoir le
-pas sur moi! Tu diras, tu feras! Apprends que c'est à moi à porter la
-parole pour nous tous. C'est moi qui répondrai au sultan, et si nous
-sommes empalés, j'entends l'être le premier. Si je ne me fusse pas
-trouvé là, dans leur ferveur avinée ils en seraient venus aux coups, et
-j'eus toutes les peines du monde à mettre le holà.
-
-Le lendemain, au lieu des récompenses que nous attendions, nous vîmes
-entrer des gardes qui nous chargèrent de fers et nous traînèrent devant
-le sultan. Voici ce qui causait notre disgrâce. Parmi les objets
-d'Europe que Fonseca avait achetés à la foire de Malacca, se trouvait
-une tapisserie de Flandre à personnages, représentant le sacrifice
-d'Abraham. Le grand-prêtre persuada au sultan que cette figure qui
-tenait le cimeterre levé était un personnage enchanté, et qu'il
-descendrait la nuit de la tapisserie pour le massacrer. Nous eûmes
-beaucoup de peine à le faire revenir de cette idée; mais, depuis cette
-époque, il nous traita toujours avec défiance, et parut aussi pressé de
-nous voir sortir de son île que nous étions peu désireux d'y rester.
-
-Nous ne pouvions pardonner au grand-prêtre le tour qu'il nous avait
-joué; voici comment nous nous en vengeâmes. Les habitants de Borneo
-adorent un grand singe couvert de poils qui est de la grandeur d'un
-homme. Le matin d'une fête solennelle, je parvins à me glisser dans le
-temple, qui n'était autre chose qu'une vaste cabane en bambou, et je
-donnai au singe, qui les dévora avec avidité, des boulettes de sucre
-dans lesquelles j'avais mêlé des drogues purgatives. Au moment où le
-sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait devant lui, l'animal se
-mit à faire des contorsions épouvantables, et, s'élançant sur les
-poutres qui soutenaient le toit, il inonda toute l'assemblée de ses
-malédictions. Le sultan lui-même ne fut pas épargné. A cette marque de
-la colère du dieu, tout fuit épouvanté. Nous avions bien de la peine à
-retenir nos rires; mais le grand-prêtre se tira d'affaire mieux que nous
-ne l'avions espéré: il sut persuader au peuple et au sultan qu'il
-fallait apaiser la colère du dieu par des présents, et ce fut lui qui
-eut tout le profit de mon invention.
-
-Les habitants de Borneo sont très simples, et ce pays serait d'une
-conquête facile, car ils ont un grand respect pour les blancs, qu'ils
-regardent comme une race supérieure. Ils disent que, quand le grand
-singe eut créé le premier homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses
-trois enfants pénétrèrent dans le jardin du grand singe pour y voler des
-bananes. Celui-ci les ayant poursuivis avec un bâton, l'aîné se réfugia
-dans la maison: c'est pour cela qu'il a conservé la fraîcheur de son
-teint. Le second grimpa sur le toit, où il fut brûlé par le soleil: il
-est le père des races basanées. Le troisième se réfugia dans le four
-encore chaud: c'est pour cela que les nègres sont noirs et ont les
-cheveux crépus.
-
-Une autre particularité des habitants de Borneo, c'est qu'ils traitent
-très mal leurs femmes et les méprisent. Ils répugnent même à épouser des
-filles vierges; quand un jeune époux trouve sa fiancée dans cet état, il
-dit que c'est une preuve que personne n'en a voulu, et quelquefois même
-il la répudie. Si les RR. PP. franciscains avaient une mission dans
-cette île, ils auraient bientôt rétabli la paix dans les familles.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-L'auteur se fait corsaire.
-
-
-Un jour que je me promenais avec mes deux compagnons à quelque distance
-de la ville, nous aperçûmes une jonque chinoise qui s'approchait de la
-rive. Ceux qui la montaient descendirent à terre et s'assirent
-tranquillement sur l'herbe pour prendre leur repas. Nous vîmes que
-c'était une occasion que Dieu et sa sainte mère nous envoyaient; comme
-nous ne possédions autre chose que les habits que nous avions sur le
-corps, nos malles furent bientôt faites. Nous nous glissâmes derrière
-les buissons jusqu'à la planche que les Chinois avaient mise pour
-descendre à terre. Nous montâmes à bord, coupâmes les câbles, et un vent
-favorable nous éloigna de Borneo. Nous laissâmes les pauvres Chinois,
-qui jetaient des cris de désespérés, profiter des faveurs du grand
-singe.
-
-Au bout de quelques jours, nous aperçûmes un navire portugais à l'ancre
-dans une petite baie. Nous nous hâtâmes de nous diriger de ce côté, et
-bientôt nous fûmes au milieu de nos compatriotes. Ils étaient commandés
-par Don Juan Botelho, gentilhomme portugais, qui, se croyant lésé par le
-nouveau gouverneur que le roi Philippe II avait envoyé à Goa, s'était
-décidé à exploiter la mer pour son compte. Il m'avait connu lors de
-l'expédition d'Afrique, et m'offrit d'être un de ses officiers. Je me
-hâtai d'accepter, car je m'étais aperçu que le commerce n'était pas mon
-fait: puisqu'il ne fallait compter que sur la fortune pour vivre,
-j'aimais mieux la chercher l'épée à la main que derrière un comptoir.
-
-Botelho avait à son bord soixante Portugais et près de deux cents
-Malais, ce qui lui permettait de tenter de grandes entreprises; mais il
-manquait de vivres. Nous abordâmes donc quelques jours après à un port
-nommé Toubasoy, pour tâcher d'acheter des bestiaux. Le chef se montra
-très disposé à nous en vendre; il fit conduire sur le bord de la mer un
-troupeau de buffles, et s'éloigna après en avoir reçu le prix. Au moment
-où nous allions les embarquer, nous entendîmes le son d'une espèce de
-conque marine, et au même moment tous les buffles se précipitèrent comme
-des furieux dans l'intérieur du pays, sans qu'il fût possible de les
-arrêter. Ce rusé personnage les avait accoutumés à venir au son de cette
-conque recevoir une distribution de sel, de sorte qu'après avoir vendu
-et livré son troupeau aux navigateurs, il trouvait moyen de le ravoir.
-Ce commerce ne laissait pas d'être avantageux, mais nous résolûmes d'y
-mettre un terme et de ne pas être ses dupes.
-
-Nous feignîmes de mettre à la voile; mais, au milieu de la nuit, au
-moment où il nous croyait bien loin, son village, cerné par nous, fut
-attaqué de tous les côtés. Nous y mîmes le feu en lançant dans les toits
-de paille des dards entourés de mèches allumées. Tout ce qui chercha à
-s'échapper tomba sous nos coups. Le pillage fut peu de chose, mais nous
-eûmes le plaisir de la vengeance. Quant au chef, qui tomba vivant entre
-nos mains, voici le châtiment que nous lui infligeâmes. Après l'avoir
-attaché à un poteau, nous tressâmes avec du coton ses longues moustaches
-et la houpe de cheveux qu'il avait au sommet de la tête; puis, après
-avoir enduit le tout d'un mélange de cire et de goudron, nous les
-allumâmes, de sorte qu'il avait l'air d'un candélabre à trois branches.
-Quand nous eûmes assez ri de la triste figure qu'il faisait, on jeta sur
-lui quelques brassées de roseaux, et bientôt le tout fut consumé.
-
-Nous allâmes ensuite jeter l'ancre près de l'île Haynan, et nous prîmes
-quelques jonques chargées de riz et d'autres provisions, qui nous furent
-d'un grand secours. Nous eûmes soin de jeter à la mer ceux qui les
-montaient, pour qu'ils n'allassent pas jeter l'alarme dans le pays.
-C'est une bonne précaution. Plus d'une entreprise a échoué faute de
-l'avoir observée, et notre négligence fit manquer notre attaque contre
-l'île de Fan-si, comme on verra plus loin.
-
-Au bout de quelques jours, nous vîmes arriver quatre barques peintes et
-dorées qui naviguaient au son des instruments: c'était la fille du
-gouverneur d'Haynan; elle allait au devant d'un jeune seigneur du pays
-qui devait l'épouser le jour même. Nous la laissâmes s'approcher, et
-quand les barques furent à portée de mousquet nous leur criâmes de se
-rendre. Il n'y avait pas moyen de faire autrement, Botelho prit pour lui
-la mariée, et nous distribua les jeunes filles qui l'accompagnaient. Il
-retint pour la manoeuvre vingt Chinois des plus robustes, et mit le
-reste en liberté. Le lendemain, nous rencontrâmes la flottille du marié,
-qui s'avançait toute pavoisée de bannières de soie; nous l'arrêtâmes
-également, et pour le dédommager de la perte des présents de noce, que
-nous gardâmes, nous lui rendîmes sa fiancée et ses compagnes, en lui
-assurant que nous les avions toujours respectées, ce qu'elles ne
-manquèrent pas de confirmer, de sorte qu'il partit enchanté de notre
-générosité. Botelho, qui n'était pas cruel, crut pouvoir lui donner la
-vie, parce que nous allions quitter ces parages.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-Expédition contre Fan-si.
-
-
-Après avoir navigué pendant plusieurs jours le long de la côte, nous
-aperçûmes une ville considérable. Le patron d'une petite barque que nous
-arrêtâmes nous dit qu'elle se nommait Han-Tong et qu'on y tenait dans ce
-moment une foire importante. Nous ne pouvions trouver une meilleure
-occasion pour nous défaire de notre butin: aussi Botelho nous fit-il
-réciter les litanies de la Vierge et dire notre chapelet pour remercier
-le Ciel, qui nous protégeait si visiblement. Nous nous hâtâmes de nous
-défaire de nos marchandises, pour lesquelles on nous remit plus de
-50,000 taels en lingots d'argent; puis, nous apercevant que nous
-commencions à exciter les soupçons des autorités, nous remîmes à la
-voile.
-
-Quelques jours après, nous rencontrâmes un corsaire chinois, nommé
-Yam-ti. Ce corsaire avait habituellement des rapports avec les
-Portugais, il nous proposa d'associer notre fortune à la sienne pour
-entreprendre une expédition contre l'île de Fan-si. Il nous assura que
-cette île, située à peu de distance de la côte, n'était occupée que par
-un temple desservi par quelques bonzes, et qui renfermait les tombeaux
-des anciens rois de la Chine: ils étaient, disait-il, couverts de lames
-d'or et remplis d'immenses richesses. Botelho ne se fit pas faire deux
-fois une pareille offre, et nous naviguâmes de conserve en nous
-dirigeant vers le nord.
-
-Après une longue attente, nous aperçûmes l'île que nous cherchions. Elle
-est fort petite et entourée d'un mur de terrasse. De distance en
-distance s'élèvent des idoles en cuivre, de la forme la plus grotesque;
-elles tiennent dans leurs mains des chaînes du même métal qui les
-réunissent les unes aux autres, de sorte qu'elles forment une espèce de
-guirlande autour de l'île. Derrière ces idoles, nous vîmes briller au
-soleil les pointes dorées des temples et des pagodes, dont les murs
-étaient revêtus de porcelaines de diverses couleurs.
-
-Botelho descendit dans la chaloupe avec moi et trente soldats bien
-armés. Nous arrivâmes bientôt au pied d'un escalier de marbre rouge, qui
-conduisait au sommet de la terrasse; nous le montâmes, et nous nous
-trouvâmes dans un bois d'orangers fort épais. Persuadés, par le silence
-qui régnait autour de nous, que Yam-ti nous avait dit la vérité en nous
-assurant que l'île n'était gardée que par quelques bonzes, et que sa
-réputation de sainteté faisait toute sa défense, nous nous avançâmes, et
-nous trouvâmes bientôt une espèce d'ermitage peint et doré, dans lequel
-se trouvait un vieillard à barbe blanche, si âgé qu'il pouvait à peine
-se traîner. Il était vêtu d'une longue robe de damas jaune, et coiffé
-d'une espèce de mitre. Il fut si effrayé en voyant entrer une troupe de
-gens armés, qu'il tomba presque sans connaissance. On parvint à le
-rassurer, et les réponses qu'on en obtint convainquirent Botelho que
-l'île renfermait d'immenses richesses et qu'elle était presque déserte.
-Satisfait de ces renseignements, et voyant la nuit s'approcher, il
-retourna à bord pour faire commencer le pillage au point du jour; mais
-il commit la faute énorme de ne pas tuer le vieil ermite, ou du moins de
-ne pas l'emmener avec lui.
-
-Les heureuses nouvelles apportées par notre chef ne tardèrent pas à se
-répandre à notre bord, et l'espérance du butin que nous devions faire le
-lendemain nous empêchait de fermer l'oeil. Tout d'un coup notre
-attention fut attirée par un bruit effroyable de cloches et de gongs.
-L'île entière paraissait illuminée par des feux que l'on avait allumés
-de tous les côtés. Sans nul doute nous étions découverts. Le vieil
-ermite, que nous avions eu la faiblesse d'épargner, avait sans doute
-trouvé assez de force pour se traîner à la maison principale des bonzes
-et donner l'alarme. Bientôt les gongs retentirent et les feux brillèrent
-également tout le long de la côte: il n'était pas douteux qu'au point du
-jour nous serions attaqués. La quantité immense des feux que nous
-apercevions nous faisait assez connaître que nous aurions affaire à une
-population très considérable. Notre seule ressource était donc de lever
-l'ancre au plus vite. Nous partîmes en rugissant de colère et en nous
-arrachant la barbe d'avoir manqué une si belle occasion de nous
-enrichir, sans coup férir, pour le reste de nos jours. J'observai que,
-dans notre ardeur du pillage nous avions eu le tort de ne pas promettre
-la dîme du butin à un saint qui nous aurait protégés, et c'est sans
-doute à cause de cela que le démon protecteur de ces païens prévalut
-contre nous.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-L'auteur devient prisonnier des Tartares.
-
-
-Un malheur ne vient jamais sans l'autre, et l'expérience nous le prouva,
-car à peine étions-nous éloignés d'une vingtaine de lieues de l'île de
-Fan-si, que nous fûmes assaillis par une violente tempête, qu'on appelle
-dans ce pays un typhon. Notre navire ne put y résister long-temps,
-quoique pour l'alléger nous eussions lancé à la mer nos canons et
-presque toutes nos richesses; il fut jeté sur un rocher et mis en pièces
-en peu d'instants par la violence des vagues. Sept d'entre nous
-échappèrent seuls au naufrage qui engloutit tous nos compagnons. Nous
-trouvâmes sur le sable le corps de Botelho, auquel nous creusâmes une
-fosse avec nos mains. Après l'avoir enterré de notre mieux, nous
-plaçâmes sur sa tombe une petite croix de bois.
-
-Nous marchâmes pendant toute la journée, et vers le soir nous arrivâmes
-à un petit village habité par des pêcheurs chinois. Ils nous donnèrent
-un peu de riz et nous assurèrent qu'à quelque distance dans l'intérieur
-se trouvait une grande ville appelée Quam-ti. Nous nous y rendîmes, et
-les Chinois nous y laissèrent assez tranquilles, mais sans nous faire la
-moindre charité; nous étions réduits pour subsister à aller chercher du
-bois dans une forêt voisine. Un jour j'aperçus à la porte d'une maison
-un vieillard qui me fit signe d'entrer. Je me défiais de lui, quand,
-tirant de sa poitrine une petite croix d'argent, il me la fit apercevoir
-à travers ses doigts. Je me jetai aussitôt entre ses bras, joyeux de
-reconnaître un chrétien; il m'étonna bien davantage en m'adressant la
-parole en langue portugaise. Cet homme me raconta qu'il avait fait
-naufrage sur cette côte bien des années auparavant, et s'était marié
-dans cette ville, où il jouissait d'une honnête aisance; mais depuis
-cette époque c'était la première fois qu'il avait la joie de voir un
-compatriote et un chrétien.
-
-Moscoso, c'était son nom, nous combla de bienfaits, mes compagnons et
-moi, et s'occupa activement de nous trouver de l'emploi. Quant à moi, je
-m'avisai de dire que j'étais médecin, et, appliquant aux Chinois
-quelques remèdes de vétérinaire que j'avais appris lorsque je servais
-dans la cavalerie allemande, j'étais en passe de faire une jolie
-fortune, quand tout d'un coup la terreur se répandit dans la ville. On
-apprit qu'un corps de cinquante mille cavaliers tartares avait franchi
-la grande muraille, et qu'après avoir défait l'armée chinoise il se
-dirigeait sur Quam-ti.
-
-En effet, au bout de quelques jours nous aperçûmes dans la plaine les
-bannières tartares, écartelées de vert et de blanc. Le gouverneur de la
-ville, suivi des principaux habitants, alla se jeter aux pieds du
-général tartare, en le suppliant de recevoir la ville à merci. Celui-ci,
-sentant le besoin de faire reposer son armée, y consentit assez
-gracieusement.
-
-Le lendemain, les Tartares ouvrirent une espèce de marché, et vendirent
-à vil prix tout ce qu'ils avaient pillé sur leur route. Ils avaient
-enfermé dans des sacs toutes les femmes dont ils avaient pu s'emparer,
-et, pour s'assurer le débit de toute leur marchandise, ils ne
-permettaient pas de regarder dans le sac, qu'ils vendaient sur le pied
-d'un quart d'écu. Je voulus prendre part à cette espèce de loterie;
-j'achetai un sac, et, l'ayant ouvert à mon arrivée chez moi, je fus
-stupéfait d'en voir sortir une vieille femme toute décrépite. J'allais
-dans ma colère jeter mon acquisition dans la rivière, quand cette femme
-me raconta qu'elle appartenait à une des principales familles de
-Quam-ti, et me pria de la conduire chez un riche marchand: sur son
-ordre, il n'hésita pas à me compter mille taels. Ravi de cette aubaine,
-je voulus tenter de nouveau la fortune; j'allai acheter une quantité de
-sacs, que je fis charger sur une charrette. Mais, en déballant mon
-emplette, je ne trouvai que des paysannes, dont cinq ou six seulement
-étaient passables. Je gardai seulement ces dernières; mais, comme elles
-se disputaient toute la journée, je finis par les mettre à la porte à
-coups de fouet.
-
-Au bout de quelques jours, le général tartare, nommé Natim-Khan, ayant
-appris qu'il y avait dans la ville des étrangers venus d'un pays très
-éloigné, me fit appeler, et m'adressa beaucoup de questions sur le
-Portugal. Je lui répondis de manière à ne pas exciter sa méfiance, mais
-cependant de manière à lui donner une haute idée de mon pays. Aussi me
-traita-t-il avec une faveur qui fut encore augmentée quand je lui eus
-rendu un signalé service, dont il sera question au chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan.
-
-
-Les Tartares avaient remporté plusieurs grandes victoires sur les
-Chinois, et conquis déjà la moitié du pays. L'empereur avait levé une
-nouvelle armée, et s'avançait contre eux à marches forcées. Natim-Khan
-ne laissait pas d'être inquiet; ce n'était pas qu'il ne méprisât avec
-raison les troupes du céleste empire: elles étaient hors d'état de lui
-résister, mais il redoutait les éléphants, dont les Chinois avaient un
-grand nombre, parce que les chevaux craignent ces animaux, qui mettent
-facilement en déroute la cavalerie tartare.
-
-Natim-Khan me demanda si je ne connaissais pas quelque moyen d'effrayer
-les éléphants, et voici ce qu'il fit d'après mon conseil. L'armée
-chinoise s'avançait contre nous au nombre de cent mille combattants,
-précédée de cent vingt éléphants rangés sur une seule ligne. Natim-Khan
-fit charger deux cents chameaux de fagots de paille et autres matières
-combustibles; il les fit enduire de goudron depuis la tête jusqu'aux
-pieds; puis, après y avoir mis le feu, il les lança contre les
-éléphants. Ceux-ci, effrayés de cet incendie mobile, firent volte face,
-et, sans que leurs conducteurs pussent les arrêter, ils foulèrent sous
-leurs pieds l'infanterie chinoise. Natim-Khan la fit alors charger par
-ses Tartares, et en peu d'instants il fut maître du champ de bataille.
-
-Après cette victoire, les Tartares marchèrent sur Nankin, et s'en
-emparèrent. Ce qu'on remarque de plus curieux dans cette ville, c'est
-une tour de la hauteur des clochers d'Europe les plus élevés, toute
-couverte en porcelaine. On y a suspendu une multitude de clochettes
-dorées, dont le son produit une espèce de carillon quand elles sont
-agitées par le vent. Cette ville renfermait alors plus de cinq cent
-mille habitants, et passait pour la plus commerçante de la Chine.
-
-Je ne fus pas moins utile à Natim-Khan lors de la prise d'un château
-fort près de Nankin, où l'élite des troupes chinoises s'était retirée.
-Je fis remplir un chariot de sacs de noix, et je m'avançai déguisé en
-paysan chinois, suivi de plusieurs autres chariots dans lesquels étaient
-cachés des soldats tartares. En arrivant à la porte, j'eus soin, en
-arrêtant mon chariot pour que les Chinois pussent le visiter, de le
-placer dans la porte de manière à ce qu'on ne pût la fermer. Pendant la
-visite, je déliai un des sacs, de sorte que les noix se répandirent de
-tous les côtés. Les Chinois se précipitent pour les ramasser; les
-Tartares alors s'élancent hors des chariots le sabre à la main, et font
-main basse sur eux. Une fois maîtres de cette porte, nous donnâmes
-entrée à un corps de Tartares, qui attendait le résultat à peu de
-distance. Les Chinois se comportèrent bravement dans cette occasion; ils
-se firent tous tuer.
-
-Natim-Khan fut très satisfait de ce succès. Il me fit promener dans les
-rues de Nankin monté sur un cheval blanc et revêtu d'une pelisse
-d'honneur, et me donna le quart du butin qui fut fait dans la
-forteresse. Je me trouvai donc riche de 10,000 onces d'or et de 50,000
-d'argent. Désireux de retourner en Espagne, où je pouvais vivre avec
-cette fortune à l'égal des plus grands seigneurs, je demandai et
-j'obtins mon congé, quoique Natim-Khan fît tous ses efforts pour me
-retenir. Il m'offrit même de me créer mandarin de la première classe;
-peut-être aurais-je accepté s'il y avait eu des prêtres catholiques à sa
-cour. Mais comment rester dans un pays où je ne pouvais ni entendre la
-messe, ni me confesser à l'heure de la mort?
-
-Parmi les ambassadeurs des rois vassaux de la Chine qui étaient venus à
-la cour de Natim-Khan l'assurer de la soumission de leur maître, se
-trouvait un envoyé du roi du Tonquin. Comme mon intention était de
-gagner Malacca, j'obtins de Natim-Khan un ordre pour cet envoyé de me
-conduire à la cour du roi son maître, et de protéger le reste de mon
-voyage. Quand je pris congé de lui, il m'embrassa les larmes aux yeux,
-et m'appela son ami; il me donna encore tant d'étoffes et d'objets
-précieux, que je pus en charger plusieurs chameaux.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-Séjour de l'auteur au Tonquin.
-
-
-Le voyage fut long, mais sans incidents remarquables. Le roi du Tonquin,
-aussitôt qu'il eut appris de son ambassadeur que j'étais un des amis de
-Natim-Khan, me fit la réception la plus brillante. Il vint au devant de
-moi à deux lieues de la ville, monté sur un éléphant richement
-caparaçonné, et m'y fit asseoir à côté de lui. A droite et à gauche
-s'avançait sur deux files une garde formée des plus belles femmes du
-pays, revêtues d'armures dorées, et portant des couronnes de plumes
-d'autruche; en tête marchaient des joueurs d'instruments, précédés de
-crieurs qui répétaient: Honneur et gloire à l'ami du grand Natim-Khan,
-le vainqueur du grand dragon de la Chine.
-
-A mon arrivée, le roi me donna un palais avec de nombreux esclaves pour
-me servir; ses éléphants, ses chevaux, tout était à mes ordres, et trois
-fois par jour on me servait un festin somptueux. Tantôt le roi me menait
-à de grandes chasses, tantôt on exécutait devant moi des danses et des
-comédies. Je me plaisais tellement dans ce contraste avec la vie
-misérable que j'avais toujours menée, que je commençais à oublier
-l'Espagne. Mais ma sainte patronne veillait sur moi, et le châtiment du
-ciel ne se fit pas attendre.
-
-Un matin, les gardes du roi entrèrent dans mon palais et me traînèrent
-devant lui chargé de chaînes. Il venait d'apprendre que les Chinois
-s'étaient révoltés, et qu'après avoir tué Natim-Khan ils avaient mis son
-armée en déroute. Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus qu'un
-chien de Tartare, et son ami qu'un misérable espion. Le roi, après
-m'avoir accablé d'injures, me fit attacher à un poteau où l'on m'exposa
-aux mouches après m'avoir frotté de miel. J'avais déjà subi ce supplice
-pendant plus d'une heure et j'étais sur le point d'y succomber, quand on
-vint me détacher pour me jeter dans un cachot.
-
-La nuit, une vieille esclave vint me trouver et me dit que le roi
-m'avait accordé la vie sur les instances d'une de ses parentes. Elle
-ajouta que Soleil-de-Beauté, c'est ainsi qu'elle la nommait, m'avait
-aperçu à travers une jalousie, et était devenue éprise de ma personne;
-elle prétendait avoir des droits à la couronne, et m'offrait de
-m'épouser si je voulais la conduire à la cour du roi d'Arracan, son
-oncle, qui lui avait promis de les faire valoir. Le bruit des exploits
-des Portugais dans l'Inde était arrivé jusqu'à ses oreilles, et elle ne
-doutait pas de la victoire si je voulais me mettre à la tête de son
-armée.
-
-L'homme qui se noie ne choisit pas la branche à laquelle il s'accroche.
-On peut donc se figurer si j'hésitai à accepter cette proposition. Le
-lendemain, au milieu de la nuit, la même esclave, qui avait sans doute
-gagné les gardes, me conduisit vers une petite barque couverte dans
-laquelle m'attendait ma future épouse. Dès que j'y fus entré la barque
-s'éloigna à force de rames. Je me précipitai aux pieds de la princesse
-et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance, qu'elle
-accueillit assez bien. Quand le jour fut venu, je la suppliai de rendre
-mon bonheur complet en ôtant son voile. Elle y consentit après avoir
-fait quelques façons, et je découvris, à mon grand étonnement, que
-Soleil-de-Beauté était une petite vieille de soixante et dix ans, fort
-peu ragoûtante. Bien qu'elle m'eût sauvé la vie, je ne savais si je
-devais être satisfait de mon marché.
-
-Heureusement ses droits à la couronne du Tonquin étaient plus clairs que
-ses yeux. Quand nous fûmes arrivés à Arracan, le roi se montra très
-disposé à les soutenir, mais à son profit. Il l'épousa en grande pompe,
-la relégua dans le vieux sérail, et déclara la guerre au roi du Tonquin
-pour faire valoir les droits de sa nouvelle épouse. Quant à moi, il
-voulait d'abord me faire empaler comme criminel de lèse-majesté, mais
-enfin il céda aux prières de Soleil-de-Beauté, qui lui jura que je
-l'avais toujours respectée. Cela était parfaitement vrai, et je n'avais
-pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne pour conserver ma chasteté
-dans cette occasion. Le roi me fit donc donner quelques écus, en
-m'ordonnant de sortir sur-le-champ de ses états et de n'y jamais
-rentrer. J'acceptai avec reconnaissance, et je me mis en marche en
-compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait au Pégu, et qui pour un écu
-consentit à me servir de guide.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-Guerre pour un éléphant blanc.
-
-
-Nous marchâmes pendant plusieurs semaines à travers d'immenses forêts de
-bambous, dans lesquelles l'on ne rencontre que de rares villages; peu à
-peu le pays devint plus peuplé, et enfin nous approchâmes de Pégu, dont
-les environs sont très riches et très bien cultivés. Le roi, qui avait
-déjà eu quelques rapports avec les Portugais, me reçut avec
-bienveillance et m'offrit de l'emploi dans une armée qu'il levait pour
-repousser les attaques du roi de Siam.
-
-Le sujet de cette guerre était un éléphant blanc que possédait le roi du
-Pégu, et qui était adoré comme un dieu; il était dans une magnifique
-écurie ornée d'ivoire et de porcelaine; on lui donnait à boire dans des
-seaux d'argent, et ceux qui le servaient lui présentaient sa nourriture
-à genoux, dans des plats d'or. La possession d'un animal de cette espèce
-était considérée comme d'autant plus précieuse, qu'elle donnait au
-prince qui en jouissait une espèce de suprématie sur les rois voisins.
-C'était pour cela que le roi de Siam mettait tant d'importance à
-l'enlever à celui du Pégu, beaucoup moins puissant que lui.
-
-Il le lui avait donc fait demander par un ambassadeur. Celui-ci se
-distingua par un trait que je veux citer ici. Quand il entra dans la
-salle d'audience, il s'aperçut qu'on n'avait pas préparé de siége pour
-lui; sur un signe qu'il fit, un de ses esclaves se courba en avant en
-s'appuyant sur les mains. Il s'assit tranquillement et prononça son
-discours, dans lequel il menaçait le roi du Pégu de la vengeance de son
-maître s'il ne consentait à lui céder l'éléphant blanc; mais ce dernier,
-comptant sur la protection du dieu, le refusa sèchement. L'ambassadeur
-se retira, et, comme on lui faisait observer qu'il laissait son esclave
-au palais, il répondit avec hauteur: Les ambassadeurs du roi mon maître
-n'ont pas l'habitude d'emporter leur siége.
-
-Malgré tous ses efforts, le roi du Pégu n'avait pu réunir qu'une armée
-beaucoup moins nombreuse que celle de son ennemi; sa défaite était donc
-imminente sans un expédient que je lui suggérai. Il fit apporter dans
-son camp une immense quantité d'une espèce d'eau-de-vie fabriquée avec
-du riz; puis, à la première attaque des Siamois, il fit semblant de
-s'enfuir dans une déroute complète. Les Siamois se mirent aussitôt à
-piller son camp et à s'enivrer: c'était ce que j'avais prévu. Quand ils
-furent bien remplis d'eau-de-vie, nous les attaquâmes de nouveau et nous
-en fîmes une horrible boucherie; le roi de Siam lui-même fut fait
-prisonnier, et le roi de Pégu le condamna à nettoyer les ordures de
-l'éléphant blanc dont il avait voulu s'emparer. Ce malheureux roi
-n'avait pour vivre que le petit commerce qu'il faisait en vendant ces
-ordures aux dévots de la classe du peuple, qui les considéraient comme
-des reliques.
-
-Je ne veux point passer sous silence un usage singulier des habitants du
-Pégu. Quand il y a plusieurs frères dans une famille, ils n'épousent
-qu'une seule et même femme. Tous les soirs chacun passe son dard à
-travers les fentes d'une natte qui forme les parois de la chambre;
-l'épouse commune en saisit un au hasard, et c'est son propriétaire qui a
-le droit de passer la nuit avec elle. Quand il y a plusieurs soeurs,
-elles n'épousent aussi qu'un seul mari; mais alors celui-ci a le droit
-de les prêter à ses amis, pourvu que ce soit gratuitement; si on peut
-lui prouver qu'il a reçu de l'argent pour cela, il est vendu, ainsi que
-ses femmes, au profit du roi. Il règne parmi eux une grande liberté de
-moeurs: aussi ce ne sont pas les enfants du roi qui héritent de la
-couronne, mais ses neveux, fils de ses soeurs; les Péguans disent que
-c'est la seule manière d'être certain que leur roi est bien réellement
-du sang royal. Cette idée ne me paraît pas mauvaise, et je ne sais si on
-ne ferait pas bien, en Espagne, de l'appliquer aux majorats de la
-grandesse: nous verrions moins de gentilshommes dégénérés.
-
-Outre l'éléphant blanc, les Péguans adorent une idole qu'ils nomment
-Sommonocodon, et croient qu'elle accorde la fécondité aux femmes qui
-passent la nuit dans son temple. Je ne crois pas que le démon puisse
-faire de miracles, mais je dois avouer que pendant mon séjour dans ce
-pays j'ai vu souvent ce moyen réussir, surtout quand la femme était
-jolie, et le talapoint du temple jeune et vigoureux. Je regarde
-cependant cela comme une superstition: il n'appartient qu'aux saints de
-bénir le mariage de celles qui vont dévotement en pèlerinage à leur
-chapelle.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-Naufrage de l'auteur aux Maldives.
-
-
-Il y avait déjà près de dix ans que j'étais aux Indes; je devais espérer
-que l'affaire du marquis del Valle serait oubliée; mes cheveux
-commençaient à blanchir, et j'éprouvais un pressant désir de revoir ma
-patrie. Je pris donc congé du roi du Pégu, qui me combla de bienfaits,
-et je m'embarquai à bord d'un vaisseau commandé par Diego Veloso, pour
-retourner à Goa. Nous abordâmes d'abord à Trinquemale, dans l'île de
-Ceylan, pour y prendre des rafraîchissements. Un juif vint à bord nous
-offrir ses services; il nous présenta une lettre de recommandation ainsi
-conçue: «Ce juif nous a livrés au roi de Ceylan; je prie mes
-compatriotes de me venger. Signé A. Barbosa.» Comme ces paroles étaient
-en portugais, il ne les comprenait pas, et les regardait comme un
-excellent certificat. Nous résolûmes de venger nos compatriotes, et
-quand nous eûmes embarqué tout ce dont nous avions besoin, nous levâmes
-l'ancre, emmenant le juif avec nous. Connaissant le goût de sa nation
-pour le lard, nous le piquâmes comme une poularde et nous le lançâmes à
-la mer dans un tonneau vide, pour lui laisser la chance d'être jeté sur
-la côte et d'apprendre aux naturels comment se vengent les Portugais.
-
-Quelques jours après, une fumée épaisse commença à se répandre dans le
-navire, et bientôt nous ne pûmes douter que le feu ne fût dans la cale.
-Le danger était d'autant plus grand que nous avions à bord plus de cinq
-cents barils d'eau-de-vie de dattes; aussi tous nos efforts pour arrêter
-l'incendie étaient inutiles. Il ne fallut songer qu'à nous jeter dans
-les embarcations; à peine étions-nous à mille pas du vaisseau, qu'il
-éclata comme une bombe, en lançant des jets de flammes de tous les
-côtés, et bientôt la mer fut couverte de ses débris. Veloso, supposant
-avec raison que nous n'étions pas éloignés des îles Maldives, fit
-gouverner à l'ouest, et nous y débarquâmes le troisième jour, après
-avoir horriblement souffert de la soif et de la chaleur.
-
-A peine avions-nous touché la terre que nous fûmes entourés par les
-habitants, armés de zagayes; ils nous enlevèrent le peu que nous avions
-sauvé, et nous poussèrent vers leur village. Après nous avoir partagés
-comme un vil troupeau, ils nous employèrent aux travaux les plus rudes
-et les plus dégoûtants, et nous épargnèrent si peu les coups, qu'ils
-m'ont bien rendu avec usure tous ceux que j'ai distribués dans ma vie.
-
-Les nobles des Maldives, bien qu'ils aillent presque nus et qu'ils ne
-vivent que de poissons et de fruits, sont plus fiers de leur noblesse
-que les premiers grands d'Espagne. Voici comment ils la confèrent: Le
-récipiendaire est attaché à un poteau, et pendant trois jours on lui
-fait souffrir tous les maux imaginables. Il reçoit des soufflets et des
-coups de pieds; on lui crache à la figure, on lui jette des poignées de
-fourmis et d'insectes venimeux, enfin on ne lui laisse de repos ni jour
-ni nuit; seulement il n'est pas permis de faire couler son sang. S'il
-succombe dans cette épreuve, il est noté d'infamie et n'a guère d'autre
-ressource que de se suicider. S'il résiste, au contraire, on le porte
-plutôt qu'on ne l'amène aux pieds du roi. Celui-ci l'inonde d'une
-liqueur qu'il est inutile de nommer, et le voilà aussi noble que s'il
-descendait du roi Rodrigue.
-
-Je m'acquis quelque faveur auprès du roi en découvrant celui qui lui
-avait volé une bague à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne pouvait
-retrouver. Je fis rassembler tous ses esclaves, et, après avoir fait une
-foule de simagrées qu'ils prirent pour des opérations magiques, je leur
-annonçai que j'apercevais une plume de perroquet sur le nez du voleur.
-Celui-ci y porta la main pour voir si j'avais dit vrai, et je n'eus pas
-de peine à le désigner. Il voulut nier, mais une volée de coups de bâton
-l'eut bientôt ramené à la sincérité. Cette aventure m'attira la
-réputation d'un grand devin, et me fit dispenser de tout travail
-pénible. J'obtins même du roi de faire avertir à Caranganore quelques
-marchands portugais qui s'y trouvaient, et ceux-ci furent assez généreux
-pour avancer la petite somme qu'on réclamait pour notre rançon, et pour
-nous conduire à Goa sans rien exiger pour notre passage.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-Voyage de l'auteur à Bantam.
-
-
-Je rentrai donc à Goa aussi pauvre que j'en étais parti. Pour tâcher de
-relever ma fortune, j'acceptai les offres d'une compagnie de marchands,
-qui me chargèrent d'aller vendre une cargaison à Achem pour leur
-rapporter du poivre. Nous nous arrêtâmes quelque temps dans une petite
-île nommée Talinkan, pour réparer quelques avaries que nous avions
-éprouvées; elle fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous
-entrâmes chez le souverain de cette petite île, nous fûmes très étonnés
-de voir tous les assistants se retourner, relever leurs jaquettes, et
-nous présenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire en compagnie. Nous
-crûmes d'abord que c'était une insulte préméditée; mais notre interprète
-nous expliqua que c'était au contraire la plus grande marque de
-politesse qu'ils pussent nous donner; par là ils se déclaraient nos
-esclaves et se montraient prêts à recevoir une fustigation. Nous nous
-empressâmes de leur rendre leurs civilités, et après nous être ainsi
-regardés sans nous voir pendant quelque temps, nous traitâmes de l'achat
-des vivres dont nous avions besoin; après quoi nous prîmes congé d'eux
-en répétant la même cérémonie.
-
-Nous étions depuis peu de jours à Achem quand une flotte hollandaise
-parut devant cette ville, pour réclamer un vaisseau de cette nation qui
-avait été saisi l'année précédente. Le roi demanda notre secours, que
-nous lui accordâmes d'autant plus volontiers que les Hollandais
-commençaient à nous disputer le commerce des Indes. Ceux-ci, de leur
-côté, firent alliance avec les sultans du Palembang, de Bencoulen et
-d'autres rois de Sumatra, jaloux de voir que tout le commerce de l'île
-avec les Européens se concentrait à Achem. Le siége de cette ville dura
-deux mois, et l'on combattit des deux côtés avec un égal acharnement.
-Enfin le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la plus grande partie de
-ses troupes et qu'il ne pouvait résister plus long-temps, ordonna de
-mettre dans les canons tout ce qu'il possédait d'or et d'argent et de
-bijoux, et fit faire une dernière décharge sur l'ennemi; il se renferma
-ensuite dans son palais, auquel il mit le feu après avoir poignardé ses
-femmes et ses enfants. Toute la population fut massacrée; les indigènes
-ouvraient l'estomac à leurs prisonniers pour voir s'ils n'avaient pas
-avalé des perles ou des diamants, et il y en eut qui trouvèrent de cette
-manière des richesses considérables. Quant au petit nombre de Portugais
-qui avaient survécu, les Hollandais consentirent à les recevoir à
-quartier, mais à condition de les déposer dans les ports de l'Inde qui
-leur conviendraient.
-
-Les Hollandais, après m'avoir long-temps promené sans me permettre de
-sortir du vaisseau, me débarquèrent à Balassore; le capitaine eut même
-la charité de me donner dix roupies, avec lesquelles je gagnai Benarès,
-où j'arrivai absolument sans ressources. Ma misère était telle que je
-fus forcé de me louer à un riche Banian qui avait fondé une espèce
-d'hôpital pour les puces, les punaises et autres insectes. Les Banians
-croient à la transmigration des âmes, et se font un point de religion
-non seulement de ne rien manger de ce qui a eu vie, mais d'assister les
-animaux comme leurs frères. Ce Banian me donnait donc une roupie par
-jour pour me laisser sucer le sang par ces insectes. Quel métier pour un
-gentilhomme! c'était un vrai martyre, et, comme je ne le souffrais pas
-pour la foi, il ne me comptait pas pour le paradis.
-
-Au bout de quelque temps mon sort s'améliora. J'avais raccommodé tant
-bien que mal un vieux mousquet de fabrique européenne, et, comme
-personne dans la ville n'était en état d'en faire autant, j'abandonnai
-mon état de restaurateur des puces et des punaises pour prendre celui
-d'armurier. Cela me procura la connaissance d'un des principaux
-officiers du Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner à Delhi.
-J'acceptai d'autant plus volontiers que cela me rapprochait des états
-européens.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.
-
-
-Achar-Khan, qui régnait alors à Delhi, avait conquis presque toute
-l'Inde septentrionale. Rien de ce que j'avais vu jusque alors ne pouvait
-donner une idée de la magnificence de sa cour. Son trône était d'or
-massif et couvert de pierres précieuses; le dais qui le couvrait était
-supporté par quatre colonnes d'argent, autour desquelles s'enroulait une
-vigne d'or émaillée, dont les feuilles étaient formées par des émeraudes
-et les grappes par des rubis. Il ne sortait jamais qu'avec une suite de
-cent éléphants, couverts de housses de soie cramoisie brodée d'or, et de
-deux mille gardes, dont les casques et les cuirasses étaient d'argent
-doré. On prétend que son armée s'élève à plus de deux cent mille hommes.
-
-Les Mogols sont mahométans, mais les habitants des pays qu'ils ont
-conquis sont presque tous païens; ils les traitent avec la plus grande
-dureté, et les font mettre à mort sous le plus léger prétexte. Pendant
-que j'étais à Benarès, le cheval du gouverneur s'abattit; on le releva
-couvert de contusions. Il fit proclamer aussitôt que son médecin lui
-avait ordonné des cataplasmes de pièces d'or, et exigea pour cet usage
-mille sequins par jour, que la ville fut obligée de lui compter. Quand
-les officiers mogols voyagent, non seulement ils se font fournir gratis
-toutes les provisions dont ils ont besoin pour eux et pour leurs
-chevaux, mais encore ils exigent le paiement d'une certaine somme pour
-avoir usé leurs dents à les mâcher.
-
-Ce peuple est généralement très propre, et ne comprend pas la saleté
-sainte que quelques uns de nos religieux observent sur leur personne.
-Deux pères capucins étaient venus de Goa avec un passeport du Grand
-Mogol pour lui proposer d'embrasser la religion chrétienne. Quand il les
-vit, il fut furieux qu'ils osassent se présenter devant lui dans l'état
-de saleté qui leur est habituel, et qui rend si respectable chez nous
-l'habit de Saint-François. Il voulait d'abord les faire mettre à mort;
-mais, comme ils invoquèrent son passeport, il ordonna qu'on les fît
-tremper quatre heures dans de l'eau de savon. On les frotta ensuite de
-toutes sortes d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux, si bien
-qu'ils embaumaient comme des pommes de senteur. Quand cette opération
-fut terminée, ils reçurent l'ordre de partir sur-le-champ, pour ne pas
-mettre la peste dans la ville en retombant dans leur première faute.
-Comme j'avais amassé quelque argent, je profitai de cette occasion pour
-retourner à Goa.
-
-Pendant la route, il ne nous arriva rien de remarquable, si ce n'est un
-combat que notre petite caravane eut à soutenir contre des singes dans
-une forêt de cocotiers. Un de nous ayant tiré sur eux imprudemment et en
-ayant blessé un, ses camarades firent pleuvoir sur nous une telle grêle
-de noix, qui sont de la grosseur de la tête d'un homme, que nous fûmes
-obligés de fuir jusqu'à ce que nous eussions gagné la rase campagne.
-J'ai assisté à bien des combats sur terre et sur mer, mais je me suis
-rarement trouvé à une affaire aussi chaude. Heureusement nous n'eûmes
-pas de morts, mais plusieurs d'entre nous furent très dangereusement
-blessés à la tête.
-
-Je ferai ici mention de la manière assez singulière dont les habitants
-prennent les singes. Ils placent du maïs, dont ces animaux sont très
-friands, dans des bouteilles de grès, dont le goulot est calculé de
-manière à ce que les singes puissent y passer la main quand elle est
-ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle est fermée. Le singe
-ne manque pas d'y enfoncer le bras pour prendre une poignée de maïs,
-mais il ne peut la retirer. Comme ils ne peuvent pas emporter la
-bouteille, qui est trop lourde, ils restent dans cette position sans
-vouloir lâcher leur proie. On en prend de cette manière de grandes
-quantités. Il est presque impossible de les apprivoiser, mais les
-habitants les assomment pour les manger.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-Voyage de l'auteur à Bagdad.
-
-
-Découragé de voir la mauvaise fortune me poursuivre, je n'aspirais qu'à
-retourner en Espagne. Puisque je devais finir mes jours dans la misère,
-je voulais au moins que ce fût dans ma ville natale, où ma noblesse
-était connue et où j'espérais retrouver ma maison paternelle. Je
-m'embarquai à bord d'un navire indien qui allait à Mascate, dans le
-golfe Persique. Nous fûmes assaillis par une horrible tempête. Les
-passagers hindous et mahométans se persuadèrent qu'elle était excitée
-par la présence d'un chrétien; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que
-le Necoda ou capitaine les empêcha de me jeter à la mer. Nous perdîmes
-nos mâts et notre gouvernail, et nous eûmes beaucoup de peine à entrer
-dans le port de Mascate, d'où je me rendis à la célèbre ville d'Ormuz,
-entrepôt de tout le commerce entre l'Inde et la Perse. Une particularité
-de cette île, c'est qu'on y prend les crabes de mer sur les arbres: le
-bord de la mer est couvert de mangliers, dont les branches trempent dans
-l'eau comme celles des saules; quand la marée est basse, on n'a qu'à
-secouer l'arbre pour en faire tomber des crabes en quantité.
-
-A Ormuz, je me joignis à une caravane qui allait à Shiraz, où le roi de
-Perse tenait alors sa cour. Il me fit venir et me fit mille questions
-sur l'Inde et le Portugal; dans son orgueil, regardant tous les
-souverains du monde comme ses vassaux, après son repas il faisait
-proclamer à son de trompe qu'ils pouvaient se mettre à table, parce
-qu'il avait dîné. Ce prince s'avisa de me demander si, sur ma route, je
-n'avais pas entendu les oiseaux même proclamer sa gloire et ses
-conquêtes. Je crus voir un piége dans cette question, et je me tirai
-d'affaire en lui répondant que j'avais en effet entendu les oiseaux,
-mais que, comme j'ignorais leur langue, je ne pouvais lui répéter ce
-qu'ils disaient.
-
-Je partis pour Bassorah avec une autre caravane. Il faut traverser un
-pays infesté par un peuple sauvage, appelé les Turcomans, qui passent
-pour les descendants des amours du démon avec une cavale blanche: aussi
-sont-ils toujours à cheval. Ils ne vivent guère que de pillage, et
-rançonnent toutes les caravanes; ils savent, par leur art magique,
-produire une obscurité qui les écarte de leur route, ou faire entendre
-le bruit des armes et des instruments guerriers. Ils inspirent un tel
-effroi qu'une caravane de plusieurs milliers de personnes se laisse
-piller par une trentaine de Turcomans. Le chef de la nôtre leur joua
-pourtant un assez bon tour. Il était convenu d'une certaine somme pour
-être escorté par eux; quand nous fûmes arrivés il la leur compta en
-fausse monnaie bien brillante, qu'ils acceptèrent avec plaisir, car ils
-sont très ignorants. Quand ils se seront aperçus de cette supercherie,
-ils n'auront probablement pas fait des voeux pour l'heureuse
-continuation de notre voyage.
-
-La ville de Bassorah, située à l'embouchure de l'Euphrate, un des quatre
-fleuves qui arrosaient le paradis terrestre, contient plus de cent mille
-habitants. Les environs, à une grande distance, sont couverts de jardins
-ornés de fontaines jaillissantes. Je fus obligé d'y rester assez
-long-temps pour attendre le départ de la grande caravane de Bagdad, car
-l'Euphrate est tellement infesté de pirates qu'il n'est pas possible d'y
-naviguer. Pour mon malheur, je fus saisi d'une fièvre si violente au
-moment où la caravane se mit en marche, qu'il me fut impossible de la
-suivre. Dès que je fus un peu mieux, je partis pour la joindre avec
-quelques cavaliers en retard comme moi. Nous ne connaissions pas bien la
-route, et nous manquâmes plusieurs puits, de sorte que nous fûmes sur le
-point de mourir de soif. Nous aurions succombé sans la rencontre d'une
-troupe d'Arabes errants, qui nous donnèrent une outre remplie d'eau
-saumâtre en échange d'un peu de poudre. Ces Arabes sont naturellement
-hospitaliers quand la tentation de dépouiller les étrangers n'est pas
-trop forte, et comme nous n'avions aucune marchandise avec nous, ce fut
-leur bienveillance naturelle qui l'emporta. Quand on leur reproche leurs
-pillages, ils répondent que Dieu a donné la terre aux uns, la mer aux
-autres, et que, puisqu'il ne leur a donné que le sable du désert, il
-faut bien qu'ils en vivent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-Retour de l'auteur en Europe.
-
-
-Bien que Bagdad ne soit plus ce qu'elle était du temps des califes, qui
-en ont été expulsés par les Turcs, c'est encore une ville importante et
-considérable, habitée par un grand nombre de marchands fort riches. J'y
-arrivai complétement sans argent, et je fus réduit à demander l'aumône
-dans les caravansérails, en contrefaisant l'imbécile pour ne pas me
-rendre suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait pas abandonné, et
-m'envoya une ressource sur laquelle je ne comptais pas.
-
-D'après la loi musulmane, celui qui a répudié sa femme ne peut la
-reprendre que quand elle a été mariée avec un autre. Quand un mari se
-repent d'avoir divorcé d'avec sa femme, il cherche quelqu'un qui
-consente à l'épouser et à la répudier le lendemain sans l'avoir
-approchée. On fait ordinairement choix pour cela d'un étranger, qui
-consent à quitter aussitôt la ville avec une récompense. C'est ce qu'on
-appelle un hulla. Un jeune marchand qui demeurait dans notre
-caravansérail, ayant répudié sa femme dans un accès de colère, me
-proposa de lui servir de hulla. J'épousai donc cette belle inconnue; le
-mari me retint toute la nuit à boire avec lui, et au point du jour il me
-fit signer l'acte de divorce; pour ma peine, il me donna dix sequins
-d'or, avec lesquels je me joignis à la caravane d'Alep. Pendant la
-route, nous rencontrâmes une troupe d'Arabes qui firent mine de nous
-attaquer, mais nous élevâmes une espèce de retranchement avec les
-ballots de marchandises, et nous fîmes si bonne contenance qu'ils se
-retirèrent, en se contentant de nous dire un torrent d'injures.
-
-En arrivant à Alep, j'eus le bonheur de rencontrer un marchand vénitien
-qui m'avertit de cacher ma qualité d'Espagnol, parce que l'Espagne était
-en guerre avec les Turcs, et qu'on m'arrêterait comme espion. Il me
-reçut dans sa maison et me fit passer pour son compatriote. Je lui
-donnai beaucoup de renseignements sur le commerce de l'Inde; pour me
-récompenser, il me promit de me ramener en Europe, et me tint parole.
-Après quelques semaines de séjour à Alep, nous partîmes ensemble pour
-Alexandrie. Je dois faire ici mention d'un usage singulier. Les
-marchands d'Alep qui vont en voyage emportent avec eux des cages
-remplies de pigeons. De temps en temps ils en lâchent un, après lui
-avoir attaché un petit billet à la patte. Le pigeon ne manque pas de
-regagner à tire d'ailes son colombier. C'est de cette manière qu'ils
-correspondent avec leur famille.
-
-D'Alexandrie nous nous embarquâmes pour Venise. Il y avait alors dans
-les prisons de cette ville un homme qui se faisait passer pour le roi D.
-Sébastien de Portugal. Comme le sénat cherchait à savoir la vérité sur
-son compte, et que j'avais autrefois connu ce prince, on me le fit voir.
-Je ne sais si c'était un imposteur, mais il est certain qu'il avait
-beaucoup de ressemblance avec ce prince. Il fut plus tard livré au
-gouverneur de Milan, qui le réclama au nom du roi d'Espagne. Je ne sais
-ce qu'il est devenu.
-
-Mon généreux protecteur, qui était de la famille des Tiepolo, me donna
-la somme nécessaire pour retourner dans ma patrie. J'allai m'embarquer à
-Gênes sur une galère qui se rendait à Carthagène; mais il était dit que
-je devais être malheureux jusqu'au bout: nous fûmes pris par les
-Français et conduits à Marseille, où j'eus à subir une assez longue
-captivité. Je ne recouvrai ma liberté qu'à la paix. On m'envoya à
-Barcelonne, et de là je gagnai Jaen. Il y avait près de cinquante ans
-que j'avais quitté cette ville pour la première fois.
-
-Mon père était allé depuis long-temps chercher au ciel la récompense de
-ses vertus. Je retrouvai encore ma mère, presque centenaire, et qui ne
-semblait avoir vécu que pour me conserver mon petit patrimoine, car elle
-mourut peu de jours après. Quant à moi, je n'ai tiré de mes voyages
-d'autre fruit que mon expérience. Je suis le dernier de mon nom, et je
-n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse que d'écrire ce petit
-livre. J'ai ramé plus de trois quarts de siècle sur la mer de ce monde,
-et j'espère que, grâce à la protection de ma sainte patronne, je finirai
-par jeter l'ancre dans le port d'une éternité bienheureuse. Amen.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Avertissement du traducteur. Page 5
-
- PREMIÈRE PARTIE.
-
- CHAPITRE Ier. De la naissance de l'auteur et de ses premières
- années. 7
- CHAPITRE II. Histoire des Caravajal, famille de la mère de
- l'auteur. 10
- CHAPITRE III. De la jeunesse de l'auteur et de son éducation. 12
- CHAPITRE IV. Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de
- s'enfuir à Carthagène. 15
- CHAPITRE V. L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour
- Naples. 19
- CHAPITRE VI. L'auteur est obligé de s'enfuir, pour avoir tué en
- duel un de ses camarades. 22
- CHAPITRE VII. Départ de l'auteur pour Témistitan. Il est pris
- par un corsaire de Barbarie et recouvre sa liberté. 25
- CHAPITRE VIII. Arrivée de l'auteur à Mexico. 29
- CHAPITRE IX. L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du
- Guatemala. 33
- CHAPITRE X. Séjour de l'auteur à Guatemala. 37
- CHAPITRE XI. Expédition de Pedro d'Alvarado au Pérou. 41
- CHAPITRE XII. Diverses expéditions au Pérou. 45
- CHAPITRE XIII. Siége de Cuzco par les Indiens. 49
- CHAPITRE XIV. Arrivée d'Almagro. Sa mort. 53
- CHAPITRE XV. Aventure de l'auteur dans les souterrains. 55
- CHAPITRE XVI. Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango. 59
- CHAPITRE XVII. Mort du marquis Pizarro. 62
- CHAPITRE XVIII. Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de
- Chupas. 67
- CHAPITRE XIX. Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe. 70
-
- CHAPITRE XX. Mariage de l'auteur. Son retour à Jaen, sa patrie. 74
-
- DEUXIÈME PARTIE.
-
- CHAPITRE Ier. Voyage de l'auteur en Allemagne. 77
- CHAPITRE II. Séjour de l'auteur en Allemagne. 80
- CHAPITRE III. Second mariage de l'auteur. 84
- CHAPITRE IV. Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les
- Hongrois sauvages. 87
- CHAPITRE V. Histoire d'Aben-Humeya. 91
- CHAPITRE VI. Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage
- à la Bermude. 94
- CHAPITRE VII. Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ
- pour le Mexique. 98
- CHAPITRE VIII. Expédition contre Tamaulipas. 101
- CHAPITRE IX. Expédition contre les Otomis. 105
- CHAPITRE X. Suite du précédent. 108
- CHAPITRE XI. Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné
- dans une île sauvage. 112
- CHAPITRE XII. Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique. 115
- CHAPITRE XIII. Retour de l'auteur à Mexico. 118
- CHAPITRE XIV. Affaire du marquis del Valle. 121
- CHAPITRE XV. Retour de l'auteur en Espagne. 125
-
- TROISIÈME PARTIE.
-
- CHAPITRE Ier. L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son
- expédition d'Afrique. 129
- CHAPITRE II. Séjour de l'auteur à Goa. 132
- CHAPITRE III. Voyage de l'auteur à Bornéo. 136
- CHAPITRE IV. L'auteur se fait corsaire. 140
- CHAPITRE V. Expédition contre Fan-si. 144
- CHAPITRE VI. L'auteur devient prisonnier de Tartares. 148
- CHAPITRE VII. Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan. 152
- CHAPITRE VIII. Séjour de l'auteur au Tonquin. 155
- CHAPITRE IX. Guerre pour un éléphant blanc. 159
- CHAPITRE X. Naufrage de l'auteur aux Maldives. 163
- CHAPITRE XI. Voyage de l'auteur à Bantam. 166
- CHAPITRE XII. Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol. 170
- CHAPITRE XIII. Voyage de l'auteur à Bagdad. 173
- CHAPITRE XIV. Retour de l'auteur en Europe. 177
-
-
-
-
-Note sur la transcription électronique
-
-On a conservé l'orthographe de l'original, y compris ses variantes (par
-ex. Sebastian/Sebastien/Sébastien).
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures de Don Juan de Vargas,
-racontées par lui-même, by Henri Ternaux-Compans
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE DON JUAN ***
-
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-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Les aventures de Don Juan de Vargas, by Don Juan de Vargas.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les aventures de Don Juan de Vargas,
-racontées par lui-même, by Henri Ternaux-Compans
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même
- Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin
-
-Author: Henri Ternaux-Compans
-
-Release Date: December 27, 2019 [EBook #61035]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE DON JUAN ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1><b class="xlarge">LES AVENTURES</b><br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-<b class="large">DON JUAN DE VARGAS</b><br />
-<span class="small">RACONTÉES PAR LUI-MÊME</span></h1>
-
-<p class="c">Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit<br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="large">CHARLES NAVARIN</span></p>
-
-<p class="c gap">A PARIS<br />
-Chez <span class="sc">P. Jannet</span>, Libraire</p>
-
-<p class="c">1853</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">L'éditeur se réserve tous droits de reproduction et
-de traduction.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">Paris. Imprimerie Guiraudet et Jouaust, 338, rue S.-Honoré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="avert">AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.</h2>
-
-
-<p class="italic">L'auteur de l'ouvrage que nous publions
-aujourd'hui n'est pas complétement
-inconnu. Antonio Sinsal
-en parle dans sa <i>Chronique de
-Jaen</i>, comme vivant encore de son temps, dans
-un âge très avancé, et comme étant célèbre
-par ses voyages. Ambrosio Embustero en
-fait aussi mention dans les <i>Hommes célèbres
-de l'Andalousie</i>. Mais tous deux paraissent
-ignorer l'existence de sa relation. Le manuscrit,
-qui paraît original, est un in-4<sup>o</sup>, fort
-mal écrit et rempli de ratures. Il m'a été vendu
-par doña Hermenegilda Ajo, qui tient, <i lang="es" xml:lang="es">calle
-de los Duendes</i>, à Baeza, une des premières
-librairies de l'Andalousie, à laquelle elle joint
-un commerce assez étendu de vieille ferraille
-et de verre cassé. Il me coûte 12 réaux de
-vellon. C'est au lecteur à décider si je l'ai
-payé trop cher.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<div class="titre">LES AVENTURES DE DON JUAN DE VARGAS.</div>
-
-
-
-<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE.</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch1"><span class="chap">CHAPITRE I<sup>er</sup>.</span><br />
-De la naissance de l'auteur et de ses
-premières années.</h3>
-
-
-<p>Retiré dans ma ville natale après
-avoir mené l'existence la plus orageuse,
-j'occupe les dernières années
-de ma vieillesse à écrire cette relation.
-J'ai parcouru les deux Indes, et concouru
-par mon épée au triomphe de la croix et à
-l'augmentation des domaines du roi notre seigneur,
-que Dieu protége. J'ai échappé à mille
-dangers, grâce à la protection de Notre-Dame
-d'Atocha, à laquelle ma mère m'avait voué
-dès mon enfance. Maintenant, vieux et cassé,
-sans récompense de mes services, retiré dans
-la petite maison de mes ancêtres, je n'attends
-rien des hommes, et je n'ai plus confiance
-qu'en la miséricorde de Dieu et en l'intervention
-de Notre-Dame, ma protectrice et ma patronne.</p>
-
-<p>Mon père, don André de Vargas, descendait
-d'un des compagnons du vaillant roi Pelage
-qui se réfugièrent dans les montagnes des Asturies,
-plutôt que de plier sous le joug des ennemis
-de notre sainte loi; maints champs de
-bataille furent teints du sang de mes ancêtres,
-sang versé pour la défense de notre sainte foi
-catholique, et dont il leur est sans doute tenu
-compte dans le ciel. L'un d'eux, Garci Perez
-de Vargas, accompagna le saint roi Ferdinand
-à la conquête de Séville: dans un combat sa
-lance se rompit; mais, arrachant une forte
-branche d'un olivier voisin, il abattit tant de
-mécréants, qu'il reçut le surnom de <i lang="es" xml:lang="es">machuca</i>
-(massue).</p>
-
-<p>Un autre de mes ancêtres prit part à la conquête
-de Jaen, et reçut pour sa récompense
-quelques terres aux environs de cette ville, où
-ma famille vécut long-temps dans l'aisance;
-mais don André, mon père, poussé par la noblesse
-de son sang, dépensa presque tout son
-bien au service des rois catholiques. Il se distingua
-dans les guerres d'Italie, et fut un des
-premiers qui plantèrent l'étendard de la croix
-sur les tours de l'Alhambra. Blessé grièvement
-dans cette occasion, il se retira dans sa patrie,
-n'emportant pour prix de ses exploits que ses
-blessures et la croix d'Alcantara, récompense
-plus précieuse pour un gentilhomme espagnol
-que ne l'auraient été tous les trésors des rois
-maures.</p>
-
-<p>De retour dans sa maison, qu'il trouva presqu'aussi
-délabrée par le temps qu'il l'était par
-la vieillesse, il épousa doña Maria de Caravajal,
-qui était comme lui mieux partagée du côté
-de la noblesse que de la fortune; elle descendait
-de la maison de Caravajal, dont je parlerai
-dans le chapitre suivant: car, s'il est permis au
-fils d'un maltotier de décorer de bronze et de
-marbre le tombeau de celui dont il roule le
-sang bourbeux, c'est un droit et un devoir
-pour un gentilhomme de sang bleu<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> qui a
-méprisé les biens de la fortune d'employer sa
-plume à célébrer la gloire de ses ancêtres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> L'orgueil castillan distingue dans la noblesse
-trois espèces de sang: <i lang="es" xml:lang="es">sangre azul</i> (sang bleu), se dit
-de la noblesse la plus illustre; <i lang="es" xml:lang="es">sangre colorado</i> (sang
-rouge), de la bonne noblesse; <i lang="es" xml:lang="es">sangre amarillo</i> (sang
-jaune), de celle qui a reçu quelque mélange de sang plébéien.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="p1ch2"><span class="chap">CHAPITRE II.</span><br />
-Histoire des Caravajal, famille de la mère
-de l'auteur.</h3>
-
-
-<p>Il est inutile de dire que la maison
-de Caravajal est d'une origine aussi
-illustre que la nôtre: sans cela l'orgueil
-de mon père se fût révolté à
-la seule idée de cette alliance. Cette maison s'était
-également illustrée lors de la conquête de
-l'Andalousie. Vers la fin du treizième siècle,
-deux frères jumeaux de ce nom, don Pedro et
-don Juan, vivaient à la cour de Ferdinand IV,
-roi de Castille. Le premier devint amoureux
-de doña Léonore Manrique de Lara, descendante
-des anciens souverains de la Biscaye, et
-ses tendres soins furent payés de retour. Leur
-union allait être bientôt célébrée quand le
-comte de Benavides, favori du roi, aperçut
-doña Leonor, dans une course de taureaux par
-laquelle on célébrait une victoire remportée
-sur les ennemis de la foi, victoire qui était
-due en partie à la valeur des deux Caravajal.
-Profitant de leur absence, Benavides demanda
-la main de la belle Leonor, que sa famille n'osa
-refuser à un homme aussi puissant.</p>
-
-<p>Jamais taureau qui fait fuir tous les combattants
-devant lui n'égala la fureur de don Pedro
-de Caravajal en apprenant cette nouvelle.
-Suivi de son frère, il se rend à Palencia, où le
-comte s'était établi avec sa jeune épouse; le
-soir même, le rencontrant accompagné d'un
-de ses parents, les Caravajal les attaquent, et
-bientôt Benavides, frappé à mort, tombe pour
-ne plus se relever. Les deux frères se réfugient
-dans une église, et se hâtent d'envoyer un confesseur
-au mourant, un reste de pitié les empêchant
-de tuer son âme avec son corps. La
-porte où ce combat eut lieu s'appelle encore
-<span lang="es" xml:lang="es">Puerta de los duelos</span>, comme peuvent s'en assurer
-ceux qui visitent cette ville.</p>
-
-<p>Les deux frères espéraient attendre dans ce
-saint asile le moment de se justifier auprès du
-roi. Mais celui-ci avait une telle affection pour
-Benavides, que, sans respect pour les saints,
-il fait saisir les deux frères. Ferdinand refuse
-même d'entendre leur justification; malgré la
-loyauté du combat, il les traite comme des assassins,
-et ordonne qu'on les précipite du haut
-des tours du château. Alors les deux frères, se
-voyant abandonnés des hommes, n'ont plus de
-confiance qu'en Dieu, citent Ferdinand à comparaître
-dans trente jours à son tribunal, et s'élancent
-dans les fossés de la forteresse. Le
-trentième jour au matin, Ferdinand fut trouvé
-mort dans son lit. La mémoire des Caravajal
-fut réhabilitée par son successeur, et c'est de
-don Juan que descendait la famille de ma
-mère. Ce fait est rapporté par tous nos chroniqueurs,
-qui désignent Ferdinand IV sous le
-nom de <i>el Emplazado</i> ou l'Ajourné. J'ai cru
-cependant devoir le consigner ici, afin que cette
-condamnation ne pût jamais être reprochée à
-ma famille. S'il est du devoir d'un bon soldat
-de nettoyer soigneusement ses armes, il
-doit avoir encore plus de soin de ne pas laisser
-la moindre tache sur son écusson.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch3"><span class="chap">CHAPITRE III.</span><br />
-De la jeunesse de l'auteur et de son éducation.</h3>
-
-
-<p>Quand je fus arrivé à l'âge de dix ans,
-mes parents m'envoyèrent à l'église
-de Saint-André, notre paroisse,
-pour y étudier la lecture et la doctrine
-chrétienne. Mon père me racontait ses campagnes
-et m'apprenait à combattre avec l'épée et
-le poignard. Ma mère me donnait quelques leçons
-sur une vieille mandoline, dont elle avait
-joué avec assez de talent, et me faisait répéter
-les romances du Cid et celles qui racontent nos
-anciennes guerres contre les Maures. C'est ainsi
-que s'écoulait ma jeunesse, en attendant que
-j'eusse l'âge de porter les armes, quand un événement
-que je vais raconter me força à quitter
-ma ville natale; je ne devais la revoir qu'après
-de longues années.</p>
-
-<p>Près de notre maison vivait un vieux gentilhomme
-fort riche, marié tout nouvellement
-avec une jeune femme dont il était excessivement
-jaloux. Jamais elle ne sortait sans lui, et
-c'était à peine si, dans les journées les plus chaudes,
-il lui permettait de respirer un peu l'air sur
-un balcon qui donnait sur la rue. Un jour, c'était
-celui de la fête du glorieux apôtre saint
-André, patron de notre paroisse, j'avais accompagné
-ma mère à la messe solennelle qui
-se disait à cette occasion; comme je passais sous
-le balcon de notre voisine, elle laissa tomber un
-bouquet, que je m'empressai de ramasser, sans
-songer à mal. Je n'avais alors que seize ans, et
-j'étais plus ignorant des choses de ce monde
-qu'on ne l'est ordinairement à cet âge, car je
-quittais à peine la société de mes vieux parents.</p>
-
-<p>Le vieux jaloux ne pensa pas de même; il
-vit dans cet événement la preuve d'une intrigue
-entre moi et sa femme, et résolut de me
-faire assassiner. Trois bandits payés par lui
-m'attendirent un soir dans la petite ruelle qui
-longe l'église, et qui n'est guère fréquentée après
-l'<i>Angelus</i>. Je me défendis de mon mieux; mais
-j'allais succomber sous le nombre, quand, en
-m'appuyant, pour mieux résister, contre une
-petite porte de l'église, je m'aperçus qu'elle
-était ouverte. Je me hâtai de me réfugier dans
-le sanctuaire, où les bandits n'osèrent me suivre,
-et le lendemain le bon curé de cette église,
-qui était un ami de la maison, me ramena à ma
-mère.</p>
-
-<p>Me voilà donc sauvé pour cette fois; mais le
-danger me menaçait toujours: tout faisait supposer
-qu'on n'en resterait pas là. Quoiqu'on n'eût
-aucune preuve, il n'était pas difficile d'attribuer
-ce coup à notre vieux voisin, dont la jalousie
-était connue, et qui ne passait pas pour
-trop scrupuleux sur sa manière de se défaire de
-ses ennemis. Mais il était puissant et rusé; j'étais
-pauvre et ignorant. Après s'être consultés,
-mon père et le curé décidèrent qu'il fallait me
-faire quitter Jaen et m'envoyer à Séville, près
-d'un oncle de ma mère, chanoine de la cathédrale
-de cette ville. Mon paquet fut bientôt
-fait; mon père y ajouta quelques réaux, et je
-me mis en route avec une petite valise et la
-bénédiction de mes parents. C'était tout ce que
-leur pauvreté leur permettait de me donner.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch4"><span class="chap">CHAPITRE IV.</span><br />
-Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de
-s'enfuir à Carthagène.</h3>
-
-
-<p>Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de
-merveille, dit un vieux proverbe.
-Qu'on juge donc de l'effet que produisit
-cette superbe cité sur moi, qui
-sortais pour la première fois de ma famille.
-Mon vieil oncle m'accueillit fort bien. Il vivait
-dans l'aisance; son grand âge ne lui permettait
-guère de quitter son fauteuil, et, pourvu que je
-vinsse de temps en temps lui tenir compagnie
-dans la soirée, il me laissait en toute liberté. Je
-commençai à me lier avec des jeunes gens de
-mon âge. Je fréquentai le manége et les écoles
-d'escrime; enfin, je me préparais à soutenir un
-jour le nom de Vargas dans les rangs de nos invincibles
-soldats.</p>
-
-<p>Au bout de quelque temps, je n'étais plus
-le jeune homme simple qui était sorti de Jaen.
-La conversation de mes camarades, la lecture
-des aventures d'Amadis, encore plus de celles de
-la bonne mère Célestine, m'avaient inspiré de
-nouvelles idées. En face de la maison de mon
-oncle, dans la rue de Xérez, demeurait une
-veuve d'une quarantaine d'années, de celles
-que les vieillards trouvent passées et qui séduisent
-les jeunes gens. Je m'étais aperçu
-qu'elle ne me regardait pas d'un trop mauvais
-&oelig;il. Tout plein de ma Célestine, je m'adressai
-à une vieille revendeuse biscayenne, qui avait
-ses entrées libres dans la maison. Elle consentit
-à protéger mes amours, et ne me fit pas languir,
-car dès le lendemain elle me dit de frapper
-à minuit à la porte de la veuve, et qu'une servante
-prévenue m'ouvrirait la porte.</p>
-
-<p>Jamais Amadis allant trouver la belle Oriane,
-Lancelot se rendant auprès de la reine Genièvre,
-ou Tyran le Blanc conduit par la bonne dame
-Quintagnone vers l'impératrice de Grèce,
-ne fut aussi fier de sa conquête. Je rêvais d'une
-foule de dragons et de géants que j'aurais à
-vaincre. Heureusement rien ne mit obstacle à
-mon rendez-vous. Je frappe, la suivante est à
-son poste, et je pénètre sans difficulté dans le
-château enchanté.</p>
-
-<p>La bonne veuve, quoiqu'elle ne sût pas le
-latin, avait sans doute entendu parler du proverbe
-<i lang="la" xml:lang="la">Sine Baccho et Cerere Venus friget</i>. Elle
-avait préparé un jambon d'Estramadure et
-quelques bouteilles de Xérez auxquels nous
-nous empressâmes de faire honneur. Le reste
-de la nuit se passa sans encombre, et au point
-du jour la discrète suivante me fit sortir par
-où j'étais entré.</p>
-
-<p>Ce commerce amoureux durait depuis quelques
-semaines quand un vieux Vingt-quatre<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
-qui portait à la dame un intérêt plus que paternel,
-fut averti de ce qui se passait. La veuve
-avait eu l'imprudence, dans un marché avec
-sa revendeuse, de céder à celle-ci un vieux
-vertugadin de damas jaune datant du jour de
-ses noces, qui depuis long-temps faisait envie
-à la suivante, et qu'elle avait considéré comme
-devant lui appartenir. En outre, celle-ci
-était fâchée de voir à sa maîtresse un amant
-qui ne lui donnait rien, car j'étais trop pauvre
-pour le faire. Elle nous dénonça donc au
-Vingt-quatre, dont la vengeance ne tarda pas
-à se faire sentir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On appelle ainsi les membres du conseil municipal
-de Séville, qui sont au nombre de vingt-quatre.</p>
-</div>
-<p>Un muletier avait été dévalisé entre Ecija
-et Carmona. Il avait porté plainte et donné le
-signalement de ses agresseurs. Un de ces signalements
-pouvait s'appliquer à moi. Le Vingt-quatre
-qui était chargé de la police, le remarqua
-et résolut de me perdre en m'impliquant
-dans cette affaire. Heureusement le greffier
-chargé du rapport était comme moi de Jaen, et
-même un peu parent de ma famille. En toute
-autre occasion je ne me serais pas félicité de
-cette parenté avec un greffier, mais cette fois-ci
-je dois avouer qu'elle me sauva. Il vint
-avertir mon oncle de la méchante affaire qu'on
-allait me susciter. Nous n'étions pas de force à
-lutter avec un Vingt-quatre. Je commençais à
-être en état de porter les armes; mon oncle me
-donna quelques écus, une lettre pour le fils
-d'un de ses amis qui levait une compagnie à
-Carthagène, pour aller au secours du royaume
-de Naples, alors menacé par les Français, et de
-plus un long sermon sur le danger des liaisons
-illicites. Il avait autrefois prêché ce sermon
-avec l'approbation générale dans l'église de
-Sainte-Euphémie, et ce succès avait même
-contribué à lui faire obtenir son canonicat. Il
-ne perdit donc pas une si bonne occasion de le
-placer, ce qui contribua peut-être à le consoler
-de mon départ. En somme, c'était un excellent
-homme; il ne m'a jamais fait que du bien, et,
-tous les vendredis, je récite un chapelet pour le
-salut de son âme, que Dieu ait dans sa gloire.</p>
-
-<p>Je pris donc la route de Carthagène, chargé
-d'argent à peu près comme un crapaud de
-plumes, et je fis gaîment la route à pied, rêvant
-tantôt à la belle que j'avais perdue, tantôt
-à la gloire que j'allais acquérir. J'arrivai
-ainsi à Carthagène, et je me hâtai d'aller présenter
-ma lettre au capitaine Diego Osorio.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch5"><span class="chap">CHAPITRE V.</span><br />
-L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour Naples.</h3>
-
-
-<p>Le capitaine Diego Osorio était un
-grand homme sec et jaune, vieilli
-sous le harnais. Il était sur le bord
-de la mer, occupé à surveiller l'embarquement
-de sa compagnie, qui devait mettre
-le lendemain à la voile pour Naples. Il me
-reçut du haut de sa grandeur, m'arracha
-presque des mains la lettre que je lui présentais
-en tremblant, et, après l'avoir lue, il me
-toisa des pieds à la tête et me dit: Mon petit
-jeune homme, ton oncle me demande pour toi
-une enseigne dans ma compagnie; tu lui servais
-sans doute d'enfant de ch&oelig;ur. Je ne te la
-donnerai pas pour deux raisons: la première,
-parce que tu portes sur ta tête un bonnet de soie
-brodé qui te donne plutôt l'air d'un godelureau
-que celui d'un soldat, et la seconde, parce que
-tu n'as pas encore de barbe au menton. Le bonnet
-était un don d'amour de ma veuve; j'y tenais
-beaucoup; cependant, je pris bravement
-mon parti. Je le lançai à la mer en disant: Capitaine,
-c'est ainsi que je me défais de mes
-ennemis. Ce bonnet est le mien, puisqu'il me
-prive du bonheur de servir sous vos ordres.
-Quant à la barbe, ce n'est pas pour être capucin
-que je demande une enseigne dans votre
-compagnie.</p>
-
-<p>Le capitaine Osorio sourit, ce qui lui arrivait
-rarement, et reprit d'un ton plus doux: Tu
-m'as cependant l'air d'un luron (<i>guapo</i>); je serais
-fâché de te perdre. Es-tu le parent de
-Don André de Vargas, avec qui j'ai servi jadis
-sous le grand capitaine<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>? Quand je lui eus
-dit que j'étais son fils, il devint tout à fait gracieux,
-et me dit: Ecoute, je ne saurais te
-donner une enseigne au détriment de tant de
-vieux soldats, mais pars avec moi comme volontaire,
-et j'aurai soin de toi.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C'est ainsi que les Espagnols désignent par excellence
-Gonzalve de Cordoue.</p>
-</div>
-<p>J'acceptai. Je ne pouvais guère faire autrement,
-et d'ailleurs j'étais pressé d'aller courir
-les aventures. Pendant tout le voyage, la galère
-qui nous portait arrêtait tous les navires
-que nous rencontrions, pour s'assurer s'ils n'étaient
-pas Français. Le roi de France eut dû
-de grandes actions de grâce au commandant
-de notre galère, pour tous les sujets qu'il lui
-découvrait: sans respect pour la géographie,
-Génois, Vénitiens, Sardes et autres étaient déclarés
-sujets du roi François I<sup>er</sup>, et par conséquent
-de bonne prise. Je ne sais pas même s'il
-respectait toujours le pavillon du Saint-Père.</p>
-
-<p>Après quelques jours d'une campagne plus
-fructueuse pour nous qu'utile au vice-roi de
-Naples, qui attendait des renforts avec impatience,
-nous découvrîmes, à la hauteur du cap
-Spartivento, à la pointe de l'île de Sardaigne,
-un gros navire qui, dès qu'il nous aperçut, parut
-chercher à nous éviter. Le commandant de
-notre galère en conclut qu'il devait être français,
-c'est-à-dire richement chargé. Il lui donna
-chasse et l'atteignit au bout de deux heures.
-C'était un vaisseau génois qui revenait avec
-une cargaison de soie de Tripoli de Syrie. Il
-était mieux armé que nous ne l'avions supposé,
-et sa prise nous coûta cher. Les Génois furent
-déclarés Français, et, voulant éviter qu'ils n'allassent
-fatiguer les oreilles du roi d'Espagne de
-leurs plaintes ridicules, on les attacha à bord
-de leur navire, auquel on fit une voie d'eau après
-l'avoir pillé. Notre galère, qui avait souffert considérablement
-dans le combat, se dirigea sur
-Naples, où le capitaine ne manqua pas de se
-vanter des victoires qu'il avait remportées sur
-les ennemis du roi d'Espagne. Cette affaire ne
-fut pas malheureuse pour moi: j'y ramassai
-quelques écus d'or qui traînaient dans un coin
-de la cabine du Génois, et Osorio, fidèle à sa
-promesse, me donna la place d'un de ses deux
-enseignes, qui avait été tué dans la dernière
-action.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch6"><span class="chap">CHAPITRE VI.</span><br />
-L'auteur est obligé de s'enfuir pour avoir tué
-en duel un de ses camarades.</h3>
-
-
-<p>Les troupes espagnoles vivaient à Naples
-dans la plus extrême licence, et
-c'est avec un vif repentir que je pense
-aujourd'hui à la vie que nous y
-menions. Grâce à Dieu et à ma sainte patronne,
-je ne cessai pas cependant de fréquenter les
-églises, et de fuir la conversation des hérétiques
-qui remplissaient les troupes allemandes dont
-la garnison était en partie composée. Ils se
-raillaient même de nos saintes pratiques, et les
-querelles devinrent si fréquentes que le vice-roi,
-qui les protégeait, au mépris de Dieu et de
-saint Janvier, patron de la bonne ville de Naples,
-envoya notre compagnie tenir garnison
-à Gaëte, d'où elle partit bientôt après pour
-Milan.</p>
-
-<p>Je ne décrirai pas cette ville, non plus que
-celle de Naples. Je ne ferai pas comme certains
-soldats retirés, qui ne savent parler que d'Italie
-et de Flandres, et qui vous en assourdissent
-constamment les oreilles. J'ai parcouru tant de
-pays éloignés et peu connus, que je laisse ce
-soin à ceux qui n'ont pas autre chose à dire.
-Nous ne vivions pas mieux à Milan que nous
-n'avions fait à Naples. Si nous étions peu scrupuleux
-sur les moyens de nous procurer de
-l'argent, il ne moisissait pas dans nos poches, et
-les tables de jeu en absorbaient la majeure
-partie.</p>
-
-<p>Un jour il s'éleva une dispute sur un coup
-douteux entre moi et don Estevan de Rada,
-l'autre enseigne de ma compagnie. Il osa me
-donner un démenti, et bientôt mon épée lui eut
-prouvé qu'un Vargas n'en souffre pas. Il tomba,
-et j'allai me cacher chez quelques amis, qui me
-donnèrent les moyens de gagner Gênes. Il me
-restait encore assez d'argent pour payer mon
-passage à bord d'un vaisseau qui partait pour
-Séville. J'avais tout lieu d'espérer que mon
-affaire était apaisée, et d'ailleurs je n'avais pas
-le choix. Je partis donc, et en arrivant j'appris
-de tristes nouvelles. Mon oncle le chanoine
-était mort, et l'on n'avait rien trouvé chez lui
-de quelque valeur. Une vieille femme qui le
-soignait et faisait sa cuisine prétendit que c'était
-bien naturel, parce qu'il donnait tout aux
-pauvres: il fallut bien se contenter de cette
-excuse. Ma veuve avait perdu son protecteur
-et avait épousé un riche boucher. Je n'avais
-rien à attendre de mes parents, qui avaient eux-mêmes
-bien de la peine à vivre. Je ne savais
-que devenir, quand je rencontrai sur la plage
-de San-Lucar un de mes camarades de Naples.
-Il me parla d'un nouveau pays, nommé Temistitan,
-que Fernand Cortez, gentilhomme d'Estramadure,
-venait de découvrir dans les Indes.
-Le bruit courait à Séville qu'on y avait trouvé
-des villes toutes d'or et d'argent, et où les
-instruments les plus vils étaient couverts de
-pierreries. Un vaisseau, envoyé par Cortez,
-venait d'arriver, chargé de présents pour l'empereur,
-et celui qui le commandait cherchait
-des hommes de bonne volonté. La proposition
-était tentante pour un gentilhomme sans ressources
-et qui avait des difficultés avec la justice.
-Je me laissai donc entraîner sans peine par
-mon ancien camarade, qui se nommait don Luis
-Maldonado.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch7"><span class="chap">CHAPITRE VII.</span><br />
-Départ de l'auteur pour Temistitan. Il est pris
-par un corsaire de Barbarie et recouvre sa
-liberté.</h3>
-
-
-<p>Après quelques jours d'une navigation
-heureuse, nous arrivâmes à la
-hauteur des Açores. Nous nous réjouissions
-de cet heureux début,
-quand nous aperçûmes dans le lointain trois voiles
-que nous ne tardâmes pas à reconnaître pour
-des corsaires barbaresques. Notre capitaine fit
-tous ses préparatifs pour une résistance digne
-du nom castillan, ce qui n'était pas chose facile
-à bord d'un navire encombré de marchandises
-et de passagers hors d'état de porter les
-armes. Nous ne tardâmes pas à être assaillis.
-Nous résistâmes de notre mieux; mais, après
-avoir combattu plusieurs heures et perdu la
-plus grande partie de notre équipage, il fallut
-céder au nombre. Les ennemis de notre foi
-coulèrent notre navire, après en avoir enlevé
-les marchandises les plus précieuses et les hommes
-qui pouvaient être vendus avantageusement
-comme esclaves. Tous ceux qui furent
-jugés d'un mauvais débit, ainsi que les blessés,
-trouvèrent une mort humide au milieu des
-flots. Que Dieu et sa sainte mère leur soient en
-aide!</p>
-
-<p>Nous fûmes conduits à Tetuan. Maldonado
-et moi nous fûmes achetés par le même maître,
-marchand juif né à Séville, et que la crainte
-salutaire de la sainte inquisition avait forcé à
-s'enfuir au Maroc. Ce mécréant, bien loin de
-nous considérer comme des compatriotes, nous
-faisait souffrir mille maux, et semblait vouloir
-venger sur nous tous les porcs (<i>marranos</i>) de
-sa race qui ont été brûlés sur la grande place
-de Séville. Aussi depuis ce jour je n'ai jamais
-vu brûler un juif sans me dire avec quel plaisir
-je verrais à sa place ce coquin d'Isaac.
-Nous avions cependant un avantage sur nos
-compagnons d'infortune: comme notre maître
-n'était pas musulman, il nous laissait tranquilles
-sur le chapitre de la religion, tandis que les
-Maures faisaient souvent essuyer aux esclaves
-chrétiens les traitements les plus affreux, pour
-les forcer à renier la foi de Notre Seigneur
-Jésus-Christ.</p>
-
-<p>Ce juif avait amené d'Espagne sa jeune
-fille nommée Rébecca. Comme, pour se soustraire
-à la sainte inquisition, Isaac, lorsqu'il
-habitait Séville, feignait d'être chrétien, il
-avait fait élever sa fille dans notre sainte loi,
-qu'elle avait sincèrement embrassée. Quand
-Isaac se fut décidé à s'établir en Afrique
-avec l'or dont il avait dépouillé les chrétiens
-par les usures, il avait ouvertement professé
-sa maudite loi et voulu forcer sa fille à
-faire de même; elle s'y était refusée, c'est
-pourquoi il l'accablait de mauvais traitements.
-Rébecca se confia à nous, et nous dit combien
-elle désirait se rendre en terre chrétienne, si
-nous voulions favoriser sa fuite. Elle ne parla
-ni à des niais ni à des sourds, et comme elle
-savait le moyen de puiser dans le coffre-fort
-de son père, elle nous fournit de l'argent pour
-gagner un homme qui devait nous attendre à
-la porte de la ville avec trois chevaux. Une
-belle nuit, quelques coups de poignard nous
-assurèrent du silence du père. Nous nous laissâmes
-couler du haut des remparts au moyen
-d'une corde, et en peu d'heures les pieds légers
-de nos chevaux nous eurent portés aux portes
-de Ceuta, où le valeureux D. Lope Manrique,
-qui y commandait au nom de Sa Majesté,
-nous fit la meilleure réception.</p>
-
-<p>Rébecca reprit son nom chrétien d'Isabelle.
-Sa beauté avait touché mon c&oelig;ur ainsi que
-celui de Maldonado; tous les deux nous voulions
-l'épouser, et nous étions sur le point de
-vider cette querelle les armes à la main, quand
-un pieux religieux de la Merci, qui était venu
-à Ceuta pour racheter des esclaves chrétiens,
-nous décida à remettre cette question à la décision
-du Ciel. Nous jetâmes les dés, et quoique
-j'eusse promis un cierge de trois livres à Notre-Dame
-d'Atocha si j'étais favorisé par le
-sort, ce fut Maldonado qui l'emporta. Que ma
-sainte patronne me pardonne les imprécations
-dont je la chargeai à cette occasion! Le Ciel sait
-mieux que les faibles hommes ce qui leur convient:
-Maldonado, que j'ai rencontré depuis aux
-Indes, m'a raconté que, peu de temps après,
-elle l'avait quitté, après avoir dévalisé la maison,
-pour suivre un renégat qui la conduisit à Fez.
-Ainsi, après tout, ce fut moi qui fus le gagnant:
-c'est pourquoi j'ai ordonné dans mon testament
-qu'on offrît un cierge de trois livres à Notre-Dame
-d'Atocha.</p>
-
-<p>N'ayant plus rien à faire à Ceuta, je m'embarquai
-de nouveau pour Séville. Mais l'impossibilité
-d'y subsister me força à prendre
-parti dans une nouvelle expédition que l'on
-préparait pour le Mexique. Je m'embarquai à
-San-Lucar sur la <i>Santa-Engracia</i>, et environ
-trois mois après je débarquai à Vera-Cruz.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch8"><span class="chap">CHAPITRE VIII.</span><br />
-Arrivée de l'auteur à Mexico.</h3>
-
-
-<p>Vera-Cruz était un ramassis de quelques
-cabanes. D'après ce que l'on
-m'a raconté, elle est depuis devenue
-une belle ville. A notre arrivée,
-nous fûmes accueillis par une foule d'Espagnols
-qui étaient venus de différentes provinces du
-Mexique y chercher une occasion de s'embarquer
-pour l'Europe, avec les trésors qu'ils
-avaient gagnés à la pointe de leur épée. D'autres
-étaient venus acheter des marchandises
-pour les conduire dans l'intérieur. Tous étaient
-chargés d'or et d'argent; ils passaient les nuits
-à jouer et à boire du vin d'Espagne, dont ils
-étaient privés depuis long-temps, et qu'ils
-payaient des prix exorbitants.</p>
-
-<p>Quel spectacle c'était pour moi, dans les
-poches de qui un réal était aussi rare qu'une
-perdrix dans les rues de Séville, de voir des
-poignées d'or qu'on ne se donnait pas la peine
-de compter, et de penser que dans peu de jours
-je pourrais en posséder autant! Toutes les marchandises
-que notre vaisseau avait apportées
-furent bientôt vendues au prix qu'il plut aux
-marchands de demander. Quelques jeunes
-filles, qui se disaient nobles et vierges, ce que
-la charité chrétienne m'ordonne de croire, quoiqu'elles
-fussent probablement plus connues des
-<i>Alcahuetas</i> de Triana que du curé de leur paroisse,
-trouvèrent bientôt des maris. Un Père
-de Saint-François, qui avait acquis une grande
-dextérité en baptisant quelquefois dix mille
-Indiens dans une après-midi, eut bientôt expédié
-tous ces mariages. En peu de jours les
-navires reprirent la mer, et ceux qui ne partirent
-pas avec eux se remirent en route pour
-l'intérieur; de sorte que Vera-Cruz redevint
-presque désert jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle
-flotte.</p>
-
-<p>Le pays qui séparait Vera-Cruz de Mexico
-était entièrement soumis, et la route était continuellement
-fréquentée par les Espagnols. Nous
-traversâmes successivement Tlascala, dont les
-habitants furent les premiers qui se déclarèrent
-en faveur de l'illustre Fernand Cortez et qui
-lui restèrent toujours fidèles; Cholula, ville
-entièrement détruite lors de l'infâme trahison
-des habitants, qui avaient formé le projet de
-massacrer tous les Espagnols, et Otumba, illustrée
-par la victoire que la valeur castillanne,
-protégée par le glorieux apôtre saint Jacques,
-remporta sur la barbare furie d'une multitude
-innombrable de Mexicains.</p>
-
-<p>Les traces du long siége qu'avait soutenu
-Mexico s'effaçaient rapidement; des palais
-comme ceux d'Espagne remplaçaient les anciennes
-habitations des seigneurs mexicains;
-une magnifique cathédrale commençait à s'élever;
-on avait assis les fondations sur les
-images de pierre qu'on avait arrachées des
-temples du démon. Les rues étaient remplies
-d'Indiens, dont les uns travaillaient à combler
-les canaux qui faisaient autrefois de cette ville
-une autre Venise, les autres apportaient de
-longues poutres ou traînaient d'énormes pierres.
-Un grand nombre succombaient à la peine;
-mais ils en étaient bien dédommagés, car les
-<abbr title="révérends pères">RR. PP.</abbr>
-franciscains parcouraient les rues
-de la ville, et quand ils voyaient un Indien
-près d'expirer, ils versaient sur son front l'eau
-sainte du baptême, et l'envoyaient tout droit
-dans le séjour de la gloire. Combien leur sort
-était différent de celui des Indiens qui avaient
-péri pour la défense de leur fausse religion, et
-que les griffes du démon avaient entraînés
-dans les flammes de l'enfer! quelle consolation
-pour les propriétaires de ces magnifiques
-palais, pour les fondateurs de ces églises et de
-ces saints monastères, d'avoir été la cause du
-salut de tant d'âmes!</p>
-
-<p>Cependant, après avoir employé quelques
-jours à rassasier mes yeux d'un spectacle tout
-nouveau pour moi, je ne tardai pas à m'apercevoir
-qu'il n'était pas aussi facile de faire fortune
-à Mexico que je me l'étais imaginé. Les
-trésors de Montezuma étaient partagés, les
-commanderies étaient données, plusieurs expéditions
-qui avaient été tentées vers le nord
-avaient assez mal réussi, et, comme dit le proverbe,
-ceux qui avaient été chercher de la
-laine s'en étaient revenus tondus. Je me décidai
-donc à me joindre à l'illustre Don Pedro
-de Alvarado, qui réunissait des soldats pour
-aller à la conquête du Guatemala, pays situé
-vers le sud, et dont on vantait beaucoup les richesses.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch9"><span class="chap">CHAPITRE IX.</span><br />
-L'auteur accompagne Alvarado à la conquête
-du Guatemala.</h3>
-
-
-<p>Notre armée se composait de cent cavaliers,
-de cent cinquante fantassins
-dont je faisais partie, car ma pauvreté
-ne m'avait pas encore permis
-d'acheter un cheval, et de six cents Indiens alliés.
-Nous marchâmes pendant assez long-temps
-à travers des pays soumis, dont les habitants
-ne nous offrirent aucune résistance. Nous
-arrivâmes ainsi à la rivière de Michapoyat,
-dont les habitants d'une ville nommée Atiquipaque
-nous disputèrent le passage. Les Indiens
-n'étaient plus si faciles à vaincre qu'autrefois;
-ils redoutaient encore beaucoup les chevaux et
-les armes à feu, mais ils ne regardaient plus
-ces animaux comme des monstres qui vomissaient
-du feu et de la fumée. Notre général eut
-son cheval tué par un Indien, et ce ne fut
-qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à le
-remonter dans la mêlée.</p>
-
-<p>Après une rude affaire, nous pénétrâmes
-dans la ville, que nous trouvâmes abandonnée;
-nous nous y établîmes, mais les Indiens y
-mirent le feu pendant que nous étions livrés
-au sommeil, et nous assaillirent de tous les
-côtés. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et
-après avoir perdu un assez grand nombre des
-nôtres que nous parvînmes à les repousser. Le
-lendemain, nous nous emparâmes, non sans
-combat, de la ville de Taxisco, et plus tard de
-celles de Guazacapan et de Pazaco. Notre
-marche était lente, car les Indiens, en parsemant
-la route de cailloux aigus et de pointes
-de flèches, étaient parvenus à estropier presque
-tous nos chevaux. Ce spectacle me consola de
-mon métier forcé de fantassin: car si je n'avais
-pas de cheval pour me porter, je n'en avais
-pas un à traîner derrière moi, comme la plupart
-des nôtres. Cependant notre général imagina
-d'envelopper les pieds des chevaux dans des
-morceaux de peau de cerf, qu'on renouvelait
-aussitôt qu'ils étaient usés, et de cette manière
-ils furent bientôt guéris.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes ainsi près de la grande ville
-de Xélaluh, sur le territoire des Indiens
-Quiches. Ceux-ci nous attaquèrent dans une
-gorge de montagne qu'on appelait alors Olintepeque,
-et qui, depuis cette époque, a reçu le
-nom indien de Xéquigel (rivière de sang). Ils
-combattirent toute la journée avec acharnement
-et en faisant rouler sur nous d'énormes
-quartiers de rocher, ce qui, cette fois, fit mentir
-le dicton que le bien nous vient d'en haut.
-Après une lutte acharnée, nous forçâmes le
-passage, et nous arrivâmes dans la ville, dont
-tous les habitants s'étaient réfugiés dans les
-bois.</p>
-
-<p>Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut,
-envoya une ambassade à Alvarado
-pour lui demander la paix, en lui offrant une
-grande quantité d'or. Il l'invitait à venir le
-voir à Ulatlan, sa capitale. Alvarado, le
-croyant de bonne foi, se mit en route, mais
-il hésita quand il vit la situation et la force de
-cette ville. Située au sommet d'un rocher escarpé,
-on n'y pénétrait que par deux portes auxquelles
-conduisaient des escaliers très rapides.
-Les rues en étaient fort étroites et les maisons
-très élevées. Alvarado remarqua aussi que l'on
-n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est
-un signe certain que les Indiens méditent
-quelque trahison. Il n'hésita donc pas à donner
-le signal de mettre le feu à la ville et de massacrer
-les habitants.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi détruit la monarchie des
-Quiches, Alvarado nous conduisit vers Guatemala.
-Le roi vint au devant de lui sur une
-litière couverte d'ornements d'or et de plumes
-brillantes. Il nous fit distribuer des vivres en
-abondance, tant il était joyeux de notre victoire
-sur les Quiches, car une haine mortelle régnait
-entre les deux nations. J'en raconterai la cause
-au chapitre suivant, telle que je l'ai apprise du
-cacique de Xochitl, village qui me fut donné
-en repartimiento<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Je dirai seulement ici
-que Don Pedro Alvarado, ayant, par une rare
-prudence, soupçonné la fidélité du roi de Guatemala,
-le fit mettre à mort. Après nous avoir
-partagé son trésor, il y fonda une ville espagnole
-sous l'invocation du glorieux apôtre saint
-Jacques; je fus un de ceux qui s'y établirent
-les premiers, et je reçus pour ma part
-800 castillans d'or et le village de Xochitl.
-J'aurais bien fait d'y rester. Mais l'homme est
-un voyageur sur cette terre, et mon humeur
-vagabonde ne me permettait pas de tenir en
-place.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> On nomme ainsi les villages qui étaient distribués
-aux conquérants, et dont les habitants étaient
-obligés de leur payer tribut.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="p1ch10"><span class="chap">CHAPITRE X.</span><br />
-Séjour de l'auteur à Guatemala.</h3>
-
-
-<p>Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado
-fit inscrire sur un registre le nom de
-tous ceux qui voulaient s'établir à
-Guatemala, et leur distribua des places
-pour y construire des maisons. On procéda
-ensuite aux élections municipales, et je fus nommé
-un des deux alcaldes de la nouvelle ville.
-Ma maison fut bientôt construite. J'avais fait
-venir de Xochitl quelques jeunes Indiennes
-pour me servir, et je profitais de quelques moments
-de repos pour leur enseigner la doctrine
-chrétienne. Elles m'avaient donné quelques
-enfants, et tout alla bien tant que durèrent
-mes huit cents castillans.</p>
-
-<p>Au bout de deux ans, tout le pays fut troublé
-par les réformes que voulut introduire un
-certain Las Casas, nouvellement nommé évêque
-de Chiapa, qui, armé d'un décret royal, voulait
-enlever les Indiens à ceux qui les avaient
-gagnés au prix de leur sang. Pour la moindre
-chose on commença à faire des procès aux conquérants.
-Si un Indien avait été frappé d'un
-coup d'épée dans un moment de colère, ou s'il
-succombait en portant des fardeaux ou en exploitant
-les mines, on commençait contre le
-propriétaire des poursuites qui le ruinaient. La
-place n'était plus tenable.</p>
-
-<p>Ces coquins d'Indiens avaient découvert que
-c'était l'or et l'argent qui nous attiraient dans
-leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter
-comme autrefois, ils le cachaient dans les
-endroits les plus inaccessibles; on ne trouvait
-plus rien. Tout cela me dégoûta. Vers la même
-époque, le bruit se répandit que Pizarro venait
-de découvrir dans le sud un pays très riche.
-Alvarado réunissait des troupes pour prendre
-part à cette conquête. Je vendis tout ce que je
-possédais à un camarade qui avait ramassé une
-quantité d'or à la conquête du pays des Zutugils,
-et je me joignis à cette vaillante troupe.</p>
-
-<p>Voici comment le vieux cacique de Xochitl me
-raconta, avant mon départ du Guatemala, l'histoire
-de la querelle qui existait entre le roi de
-ce pays et celui des Quiches quand les Espagnols
-y arrivèrent. Ce cacique, nommé Ahbop,
-était un grand sorcier; il savait se changer en
-tigre et en serpent pour parcourir les forêts et
-découvrir des trésors. Mais, avec la malignité
-de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connaître,
-et a fini par pousser la méchanceté jusqu'à
-mourir sous les coups plutôt que de me
-les révéler. Dans les commencements, je le
-traitais bien, pour tâcher de le prendre par la
-douceur, et ce fut alors qu'il me raconta cette
-histoire.</p>
-
-<p>Le roi de Guatemala avait une fille jeune et
-belle, qui était prêtresse de leurs dieux, et par
-conséquent sorcière. Le démon lui avait enseigné
-l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux.
-Elle prenait souvent la forme d'un quetzal<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-et allait voltiger aux environs de la
-ville. Le roi des Quiches, qui était aussi magicien,
-prit la forme d'un aigle, et profita d'une
-de ses excursions pour l'enlever et la transporter
-dans sa capitale, où il la plaça au nombre
-de ses femmes. Le roi de Guatemala, outré de
-cet affront, leva une grande armée pour marcher
-contre lui; mais il ne put le vaincre, et
-c'était de là que datait l'inimitié entre les deux
-nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu
-se rit des &oelig;uvres du démon. Car ce fut cette
-querelle qui prépara la voie à nos conquêtes.
-On peut même dire qu'elle les annonça, car
-l'aigle est le symbole de notre invincible empereur,
-et le quetzal peut être regardé comme
-celui du Mexique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Oiseaux d'un vert doré, des plumes duquel les
-Mexicains faisaient leurs plus beaux ornements.</p>
-</div>
-<p>Je dirai aussi quelques mots d'une aventure
-qui arriva à un soldat nommé Roldan. Celui-ci
-avait trouvé dans le pillage d'un temple une
-grande plaque d'or qui pesait plusieurs milliers
-de castillans. Forcé de partir pour une autre
-expédition, et ne voulant pas la confier à sa
-femme, qu'il connaissait pour très dépensière,
-il imagina de la noircir et de la jeter dans un
-coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau
-de métal sans valeur. Quelque temps après,
-l'évêque, voulant faire fondre des cloches pour
-la nouvelle église, envoya de maison en maison,
-pour demander des morceaux de cuivre
-inutiles. Cette femme aperçut cette plaque, et
-la jeta dans le panier du quêteur; elle fut
-comprise dans la fonte, qui réussit parfaitement
-bien. C'est même à ce mélange considérable
-d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche.</p>
-
-<p>Quand le soldat fut revenu de son expédition,
-et qu'il ne trouva plus sa plaque, jugez
-de sa colère. Sa femme sait probablement mieux
-que moi les preuves qu'il en donna. Il voulut
-réclamer, mais il aurait fallu refondre toute la
-cloche, et l'évêque, appuyé en cela par le gouverneur,
-lui déclara que ce qui avait été donné
-à Dieu ne pouvait être repris. Peut-être en
-aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a
-encore la raillerie. Dès qu'on sonnait la cloche,
-tout le monde lui disait: Roldan, entends-tu
-ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garçons
-qui ne courussent après lui dans les rues en répétant
-ces paroles. Il en conçut un tel dépit,
-qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit
-avec nous pour le Pérou, dans l'espérance de
-refaire la fortune qu'il avait perdue.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch11"><span class="chap">CHAPITRE XI.</span><br />
-Expédition de Pedro d'Aharado au Pérou.</h3>
-
-
-<p>Alvarado avait obtenu de l'empereur
-le gouvernement de tous les
-pays qu'il pourrait découvrir au
-Pérou, et qui ne faisaient pas déjà
-partie du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua
-avec sa troupe, qui se composait de 500 hommes,
-dont près de la moitié avaient des chevaux.
-Nous touchâmes d'abord à Nicaragua, pour y
-prendre des renforts. Après avoir débarqué à
-Puerto-Viejo, nous nous dirigeâmes vers Quito
-à travers un pays inconnu. Quelquefois nous
-rencontrions des villages, où nous nous procurions
-d'abondantes provisions de vivres; quelquefois
-aussi nous en étions réduits aux herbes
-et aux racines que nous trouvions dans les forêts.</p>
-
-<p>A mesure que nous avancions, le pays devenait
-plus sauvage et plus montagneux. Nous
-marchâmes même pendant plusieurs heures sur
-de la cendre chaude, provenant de l'éruption
-d'un volcan voisin, dont pendant la nuit
-nous apercevions le feu, et qui semblait une
-des bouches de l'enfer. Nous arrivâmes enfin
-dans des montagnes couvertes de neige. Les
-Indiens, qui nous servaient de guides et de
-porteurs, succombaient par troupes à la rigueur
-du climat, et, ce qui fut bien plus funeste,
-nos chevaux ne tardèrent pas à éprouver
-le même sort. Nous savions bien que nous
-pourrions remplacer nos Indiens aussitôt que
-nous arriverions dans un pays habité, mais la
-perte des chevaux était irréparable. La descente
-fut encore plus pénible que la montée. Nous
-étions obligés de nous laisser glisser sur la neige,
-et malheur à celui qui déviait de la bonne
-route: il allait se perdre dans des précipices
-sans fond.</p>
-
-<p>Quand nous fûmes arrivés à Pasi, au bas de
-la Cordillière, notre général passa sa troupe en
-revue, et l'on trouva que près de cent Espagnols
-et presque tous les chevaux avaient péri.
-Après nous être reposés pendant quelque temps,
-nous nous remîmes en marche, et nous découvrîmes,
-à quelques lieues de là, en approchant
-d'Ambato, des traces de chevaux qui
-nous apprirent que nous approchions d'un endroit
-occupé par les Espagnols. En effet, nous
-rencontrâmes peu après quelques cavaliers, qui
-cherchèrent d'abord à nous échapper; mais on
-réussit à leur couper le chemin; ils furent pris
-et conduits à Alvarado. D'après ce qu'ils lui
-racontèrent, Diego d'Almagro, qui venait de
-conquérir le royaume de Quito, avait appris sa
-venue par les Indiens, et, ne sachant à qui il
-avait affaire, il avait abandonné sa nouvelle
-conquête pour marcher au devant de lui. L'armée
-d'Almagro était campée à Rio-Bamba, à
-trois ou quatre lieues de là.</p>
-
-<p>Les deux chefs se mirent en communication,
-mais ils ne pouvaient tomber d'accord sur les
-limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils
-furent sur le point d'en venir aux mains, et
-rien n'aurait pu empêcher une solution sanglante,
-si de bons religieux de saint François,
-qui se trouvaient dans les deux armées, ne fussent
-intervenus. La troupe d'Almagro était moins
-nombreuse que la nôtre, car il n'avait que 250
-hommes. Mais ceux-ci étaient résolus à défendre
-jusqu'à la dernière goutte de leur sang le
-fruit de leur conquête, tandis que les nôtres
-étaient tout disposés à s'arranger avec eux,
-pourvu qu'on nous fît de bons avantages. Alvarado
-n'était pas non plus sans inquiétude sur la
-manière dont il serait jugé en Espagne s'il
-enlevait à ses compatriotes une province déjà
-soumise, et qui peut-être serait perdue par sa
-faute.</p>
-
-<p>Grâce à l'intervention des bons Pères, les
-deux chefs conclurent un traité, par lequel Alvarado
-vendit à Almagro sa flotte, son armée et
-ses provisions de guerre et de bouche, moyennant
-la somme de 120,000 castillans d'or, en
-s'engageant par serment à repartir pour son
-gouvernement de Guatemala, et à ne jamais remettre
-les pieds au Pérou. Il fut stipulé également
-que chacun de ses soldats recevrait une
-certaine somme et serait traité comme les soldats
-d'Almagro, pour le partage du butin que l'on
-ferait à l'avenir. La nouvelle de cet accord fut
-reçue avec acclamation par les deux armées, qui
-se mêlèrent et se régalèrent ensemble. Les soldats
-d'Almagro se firent un plaisir de partager
-avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils
-avaient en abondance. Ils avaient surtout de
-grands troupeaux d'une espèce de petits chameaux
-qu'on nomme dans le pays <i>lamas</i>;
-tout cela était en si grande quantité, qu'on eût
-eu facilement, pour un cheval, cent <i>lamas</i> ou
-cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient
-l'avantage de trouver partout leur nourriture
-et d'en fournir à l'armée. Quant aux autres,
-lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait
-du camp, après les avoir baptisées, ce à quoi
-les religieux de Saint-François se montraient
-fort zélés. Mais c'était un grand tort, selon moi:
-car une fois livrées à elles-mêmes, elles devaient
-retomber dans leur idolâtrie; tandis que, si on
-les eût mises à mort aussitôt après leur baptême,
-elles eussent été tout droit dans le séjour des
-anges. J'en fis la proposition à Almagro; mais,
-par une pitié mal placée, celui-ci ne voulut pas
-y consentir.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch12"><span class="chap">CHAPITRE XII.</span><br />
-Diverses expéditions au Pérou.</h3>
-
-
-<p>La première expédition à laquelle je
-pris part fut celle que Sebastien
-de Benalcazar fut chargé de diriger
-contre le cacique Ruminahui,
-qui, après la mort d'Atahualpa, s'était
-fait proclamer roi dans la province de Quito. Ce
-barbare, avant de nous livrer bataille, fit massacrer
-les femmes et les enfants, et nous attaqua
-ensuite comme un furieux, à la tête de sa troupe.
-Nous en fîmes un grand carnage, et Ruminahui,
-blessé, tomba entre nos mains avec
-plusieurs des principaux chefs. On avait surtout
-recommandé de le prendre vivant, parce
-que lui seul connaissait l'endroit où avaient été
-cachés les trésors de l'inga. Mais, avec la malice
-ordinaire aux Indiens, il aima mieux se
-laisser brûler à petit feu que de rien avouer.</p>
-
-<p>Ne voulant pas prendre part à une expédition
-que Benalcazar voulait conduire vers le
-nord, je me rendis auprès de Pizarro, qui venait
-de fonder la ville de Los Reyes, qu'on appelle
-aujourd'hui Lima. Il venait d'y faire
-proclamer inga Mango, fils de Huaynacapac,
-au grand contentement des Indiens, qu'il espérait
-par là gouverner plus facilement; mais il ne
-tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé: ce
-fantôme de roi entretenait chez eux le désir de
-se rendre indépendants, ce qui obligea Pizarro
-à s'en débarrasser. On ne peut se figurer la
-quantité d'or et d'argent qui se trouvait alors
-entre les mains des Espagnols; aussi l'employaient-ils
-aux usages les plus vils. Ils allaient
-jusqu'à en fabriquer des marmites et à en ferrer
-les chevaux. L'un d'eux, qui avait eu pour sa
-part le soleil en or qui décorait le grand temple
-de Cuzco, le joua et le perdit en une seule
-nuit; aussi disait-on de lui: Il a trouvé moyen
-de perdre le soleil avant qu'il fût levé. Je ne
-puis retenir mes larmes quand, dans ma pauvre
-résidence de Jaen, où j'ai bien de la peine
-à vivre, je pense à tous les trésors que j'ai dissipés.
-Il me suffirait d'en avoir la centième partie
-pour adoucir le peu de jours qui me restent
-à vivre, et léguer à ma paroisse une somme
-suffisante pour tirer mon âme du purgatoire.
-Mais je place toute ma confiance dans l'intercession
-de Notre-Dame d'Atocha, ma sainte patronne.
-La reine des anges me tiendra compte,
-je l'espère, du sang que j'ai versé pour la propagation
-de notre sainte foi catholique.</p>
-
-<p>La bonne harmonie avait malheureusement
-cessé d'exister entre Almagro et Pizarro. Ils ne
-pouvaient s'accorder sur les limites de leurs
-gouvernements. Fr. Thomas de Berlanga, évêque
-de Terre-Ferme, qui avait été envoyé par
-l'empereur pour régler leur différend, était évidemment
-partial pour ce dernier. Gagné par
-le don d'une somme considérable que lui fit
-Pizarro, l'évêque persuada à son rival d'entreprendre
-une expédition contre le Chili, province
-située vers le sud. On disait qu'elle abondait
-d'autant plus en or et en argent, qu'elle avait
-toujours résisté aux attaques des ingas. Heureusement
-pour moi, je souffrais encore d'une
-blessure qui m'empêcha de suivre Almagro, auquel
-je m'étais attaché, car le résultat de cette
-expédition fut désastreux.</p>
-
-<p>Almagro emmenait avec lui le grand prêtre
-du soleil, et quelques uns des ingas dont on se
-défiait, et qu'on était bien aise d'éloigner. Ils
-avaient paru y consentir avec plaisir, mais ce
-n'était qu'une feinte. A quelque distance de Cuzco,
-ils trouvèrent moyen de s'échapper, et
-furent rejoints par d'autres chefs, qui, sous divers
-prétextes, avaient quitté successivement la
-ville. En peu de jours tout le pays fut en armes,
-en proclamant l'inga Mango, que Pizarro avait
-fait la faute de reconnaître, et celle plus grande
-encore de laisser sortir de Cuzco pour aller
-célébrer une fête dans la vallée de Yucai. Tous
-les Espagnols qui étaient dispersés dans les
-villages furent massacrés par les Indiens. Souvent
-même ils leur faisaient souffrir les plus
-horribles tourments. Ils aimaient surtout à leur
-couler de l'or fondu dans la bouche, et leur
-criaient par dérision: Voilà ce métal que vous
-aimez tant; maintenant vous pouvez vous en
-rassasier.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch13"><span class="chap">CHAPITRE XIII.</span><br />
-Siége de Cuzco par les Indiens.</h3>
-
-
-<p>Hernando Pizarro, qui commandait
-alors à Cuzco, avait toujours montré
-beaucoup de faiblesse pour les Indiens,
-et s'était toujours opposé aux
-mesures de rigueur que l'on avait voulu prendre
-contre eux. Il vit alors que ce n'est que par
-la sévérité que l'on peut venir à bout de cette
-maudite race; mais il était trop tard, et nous
-eûmes beaucoup à souffrir de son excès d'indulgence.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'il fut instruit de l'insurrection,
-Hernando fit une sortie dans la direction de
-Yucai, espérant se rendre maître de la personne
-de l'inga. Mais il le trouva à la tête de
-deux cent mille Indiens, et fut forcé de rentrer
-dans la ville, où nous fûmes bientôt complétement
-cernés. Les Indiens, qui n'osaient nous
-attaquer corps à corps, profitèrent de ce que les
-maisons étaient couvertes en paille pour y mettre
-le feu au moyen de flèches autour desquelles
-ils avaient entortillé du coton enflammé.
-Toute la ville fut ainsi successivement incendiée,
-et nous fûmes obligés de camper au milieu
-de la grande place du marché, le seul endroit
-qui fût à l'abri du feu. Les Indiens nous
-lançaient également, au moyen de machines, les
-têtes de ceux de nos compatriotes qui étaient
-tombés sous leurs coups. Notre position était terrible,
-car la forteresse, qu'Hernando Pizarro,
-dans sa folle confiance, avait laissée presque
-sans garnison, était tombée, dès la première
-attaque, entre les mains des Indiens.</p>
-
-<p>Dans cette situation, on convoqua un conseil
-de guerre. Les uns étaient d'avis de s'ouvrir
-un passage les armes à la main, et de tâcher
-de regagner la côte; les autres représentaient
-que, si l'on abandonnait Cuzco, il ne fallait
-pas songer à embarrasser la marche par tous
-les trésors qu'on y avait réunis, et qu'ils perdraient
-ainsi en un seul jour le prix de leurs
-travaux. Ils ajoutaient que la prise de cette ville
-encouragerait tellement les Indiens, que bientôt
-les chrétiens, forcés de se rembarquer, iraient
-traîner dans leur patrie le reste de leurs jours
-dans la pauvreté et le mépris universel. D'ailleurs,
-il était probable que l'armée de l'inga
-ne resterait pas long-temps réunie, et que le
-gouverneur Francisco Pizarro, aussitôt qu'il
-apprendrait notre position, nous amènerait du
-secours. Ce dernier parti prévalut, et il fut
-décidé qu'on attaquerait d'abord la forteresse,
-d'où les Indiens nous incommodaient considérablement.</p>
-
-<p>Cette forteresse, construite de gros quartiers
-de rochers, n'était abordable que par un seul
-côté. Nous l'attaquâmes pendant la nuit, afin de
-surprendre les Indiens, car ils ne combattaient
-jamais après le coucher du soleil, qu'ils regardaient
-comme leur dieu, et n'avaient pas même
-l'idée de poser des sentinelles. Malgré cela ils
-montrèrent la plus grande valeur et nous tuèrent
-bien du monde. Juan Pizarro, qui nous
-commandait, fut blessé à la tête d'un coup de
-pierre, dont il mourut quinze jours après. J'eus
-aussi deux ou trois côtes brisées, mais je fus
-rétabli en peu de jours. Je dois citer ici la conduite
-de l'inga chargé de la défense de cette
-forteresse. D'une taille gigantesque, il combattit
-long-temps avec une massue garnie de pointes
-de cuivre. Ses coups redoutables renversaient
-tous les assaillants. Jamais il ne fut possible
-de pénétrer dans les retranchements par le
-côté qu'il défendait. Voyant les Espagnols maîtres
-de la place, il lança au loin sa massue, et, se
-croisant les bras, il se jeta du haut des remparts
-dans un précipice, sans vouloir accepter la vie
-que ses ennemis lui offraient. Exemple d'autant
-plus remarquable, que cette nation est ordinairement
-faible et timide.</p>
-
-<p>Quelques uns assurent avoir aperçu le glorieux
-apôtre saint Jacques monté sur un cheval
-blanc et combattant à la tête des Espagnols,
-mais tant de bonheur n'était pas réservé à un
-pauvre pécheur comme moi. Je n'ai rien aperçu,
-mais il est vrai que j'avais assez à faire de me
-défendre avec mon bouclier contre les pierres
-qui pleuvaient sur moi de tous les côtés. Cette
-faveur du ciel était réservée à d'autres, plus
-heureux et sans doute plus purs que moi.</p>
-
-<p>Depuis la prise de la forteresse, nos affaires
-allaient toujours en s'améliorant. L'inga, craignant
-une famine, avait été obligé de renvoyer
-une grande partie de ses soldats pour cultiver
-les terres. Il ne nous attaquait plus, et se contentait
-de nous bloquer. Nous respirions donc
-un peu, et nous nous occupions à soigner nos
-blessures. Tout d'un coup nous apprîmes qu'on
-avait aperçu un corps nombreux d'Espagnols
-à peu de distance de Cuzco.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch14"><span class="chap">CHAPITRE XIV.</span><br />
-Arrivée d'Almagro. Sa mort.</h3>
-
-
-<p>C'était l'illustre Almagro, qui revenait
-du Chili. Cette expédition
-avait été très malheureuse. Après
-avoir souffert d'horribles maux
-dans des pays déserts et dans des montagnes couvertes
-de neige, Almagro avait été obligé, par le
-manque de vivres, de retourner sur ses pas, sans
-pouvoir parvenir dans les riches pays qu'on lui
-avait fait espérer. Exaspéré par ce mauvais succès,
-et par l'injustice qu'on commettait à son
-égard en refusant de lui remettre Cuzco, qui
-faisait partie de son gouvernement, il s'empara
-de vive force de la ville. Les Pizarro se défendirent
-bravement dans leur maison; mais il les
-força d'en sortir en mettant le feu au toit, qui
-était en paille, et les envoya prisonniers dans
-la forteresse. Tous les amis d'Almagro, dont je
-faisais partie, se réjouirent de cet heureux succès;
-mais ils tremblaient que les Indiens ne
-profitassent de nos querelles pour nous attaquer
-de nouveau. Heureusement pour nous il n'en
-fut rien: une fois que l'inga eut dispersé son
-armée, il ne put jamais parvenir à la réunir.</p>
-
-<p>Si Almagro avait suivi notre conseil, il aurait
-sur-le-champ fait trancher la tête aux deux
-Pizarro, car les morts ne mordent plus; mais
-sa générosité le perdit: non seulement il les
-épargna, mais il les fit garder avec tant de négligence
-qu'ils parvinrent à s'échapper et à rejoindre,
-à Lima, leur frère Francisco. Celui-ci,
-qui nous avait abandonnés pendant le siége, se
-réveilla quand il apprit que son autorité était
-menacée; il leva des troupes et s'avança contre
-Almagro, qui se hâta de marcher à sa rencontre:
-les deux armées se rencontrèrent dans
-une plaine que l'on nomme de las Salinas, à
-quelques lieues de Cuzco.</p>
-
-<p>Mes larmes tombent sur ma barbe blanche
-quand je pense à cette fatale journée. Plusieurs
-de mes meilleurs amis restèrent sur le
-champ de bataille. Ceux qui furent rapportés
-blessés à Cuzco furent lâchement assassinés
-par les soldats de Pizarro. Nos maisons furent
-pillées comme si nous avions été des Indiens
-révoltés. L'infortuné Almagro fut conduit
-à Lima, où l'audacieux Pizarro lui fit
-faire son procès comme rebelle au roi; tous les
-serpents de la haine et de l'envie l'enveloppèrent
-de leurs replis. Pizarro fit condamner à
-mort un homme avec lequel il s'était approché
-de la sainte table en jurant de le traiter en tout
-temps comme son frère.</p>
-
-<p>Almagro fut étranglé dans sa prison, et ensuite
-son corps exposé sur un échafaud public
-comme celui d'un traître. A peine eut-il le
-temps de signer un acte par lequel il transmettait
-tous ses droits au fils qu'il avait eu d'une
-Indienne. Tous ceux de ses amis qui ne purent
-s'échapper furent jetés en prison, sans pouvoir
-même obtenir de s'embarquer pour l'Espagne,
-où l'on craignait qu'il ne portassent leurs plaintes.
-J'aurais partagé leur sort si je n'avais été
-sauvé par une Indienne avec laquelle je vivais
-depuis long-temps, et qui me cacha dans d'immenses
-souterrains qui faisaient autrefois partie
-du temple du Soleil.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch15"><span class="chap">CHAPITRE XV.</span><br />
-Aventure de l'auteur dans les souterrains.</h3>
-
-
-<p>J'avais toujours bien traité cette femme,
-qui avait été avant la conquête
-une des vierges consacrées au soleil.
-Elle avait appris assez bien l'espagnol,
-et m'était fort attachée. Quand elle vit
-ma détresse elle me dit: «Ce que je vais faire
-me coûtera probablement la vie, mais je vais
-sauver la tienne. Jure-moi par le Dieu que tu
-portes à ton cou de ne jamais révéler ce que tu
-verras, et suis-moi.»</p>
-
-<p>Elle se dirigea vers les ruines du temple qui
-avait été brûlé pendant le siége, et s'enfonça
-dans une excavation tellement basse que nous
-étions obligés de ramper sur les pieds et sur
-les mains. Après avoir marché ainsi pendant
-une demi-heure, nous arrivâmes dans une espèce
-de caveau, d'où nous descendîmes par un
-escalier de plus de trois cents marches. Il nous
-conduisit dans une vaste caverne qui paraissait
-creusée dans le roc. Dans les parois on avait
-pratiqué douze niches. Chacune contenait ce
-que je pris d'abord pour des statues, mais ma
-conductrice m'apprit que c'étaient les corps embaumés
-des douze ingas qui avaient précédé
-Huascar.</p>
-
-<p>Chacun de ces corps était assis sur un trône
-d'or massif, et couvert de pierres précieuses.
-Un immense soleil, également en or, couvrait
-le plafond. Le sol était couvert, à une hauteur
-de plusieurs pieds, de colliers, de bracelets,
-et d'autres bijoux que les chefs indiens offraient
-aux mânes de leurs anciens souverains
-quand ils venaient visiter ce lieu: il y avait là
-plus d'or qu'il n'en eût fallu pour acheter toutes
-les Espagnes.</p>
-
-<p>Quand je fus un peu revenu de mon étonnement,
-l'Indienne me quitta en promettant de
-revenir bientôt m'apporter des vivres. Elle revint
-en effet, et pendant plus d'un mois elle
-m'en fournit autant que je pouvais en consommer.</p>
-
-<p>Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer,
-puisque je n'apercevais jamais le soleil,
-l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir
-son sort, mais il est probable que quelque
-Espagnol l'avait tuée ou vendue comme
-esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacrée
-pour la punir d'avoir révélé leur secret,
-ils ne m'auraient pas épargné. Je ne savais
-que faire; cependant, pressé par la faim, et espérant
-que la persécution contre les amis d'Almagro
-se serait ralentie, impatient d'ailleurs
-de jouir de l'immense richesse dont je me voyais
-possesseur, je résolus de tenter la fortune.</p>
-
-<p>La chose n'était pas facile, car ma provision
-d'huile était épuisée en même temps que mes
-vivres, et j'étais plongé dans l'obscurité la
-plus profonde. Je réussis cependant à retrouver
-l'escalier et le souterrain, dont j'eus soin,
-en sortant, de fermer l'extrémité extérieure
-avec une grosse pierre, de crainte que quelqu'un
-ne fût tenté d'y pénétrer. Je m'avançai
-ensuite vers la ville pour tâcher de gagner la
-maison d'un de mes anciens amis; mais, pour
-mon malheur, je tombai sur une garde dont
-le chef me connaissait pour un des partisans
-les plus zélés d'Almagro. Il me conduisit en prison,
-et le lendemain, chargé de chaînes, je fus
-envoyé à Lima.</p>
-
-<p>Nous marchâmes pendant plusieurs jours,
-et j'étais sur le point de succomber à la fatigue,
-car il me fallait suivre à pied le pas des
-chevaux de mes gardiens. A notre arrivée dans
-les défilés qui conduisent à Xauxa, les Indiens,
-qui nous attendaient dans une embuscade,
-firent rouler sur nous une grêle de rochers qui
-fut suivie d'une pluie de flèches. Mes gardiens
-furent renversés de leurs chevaux et assaillis
-par les Indiens, qui les achevèrent à coups de
-massue. Le cacique qui les conduisait était assez
-au fait de nos discordes pour supposer, en
-me voyant chargé de chaînes, que je devais
-être un ennemi de Pizarro. Il ordonna donc
-de m'épargner, et fit panser quelques légères
-blessures que les flèches m'avaient faites.
-Après avoir marché pendant plusieurs jours
-à travers d'épaisses forêts, nous arrivâmes dans
-une forteresse indienne construite de briques
-cuites au soleil, où demeurait alors l'inga Mango.
-Cette forteresse était située au sommet d'un
-rocher inaccessible. On montait jusqu'à une
-certaine hauteur par un escalier en pierre très
-étroit et sans parapet; un homme déterminé
-aurait pu le défendre seul contre une armée.
-L'escalier s'arrêtait à une plate-forme à cent
-pieds au dessous de la forteresse. De là, ceux
-que l'inga admettait auprès de lui étaient placés
-dans un grand panier, que l'on tirait du
-haut des remparts à l'aide d'une corde de fil de
-palmier.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch16"><span class="chap">CHAPITRE XVI.</span><br />
-Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.</h3>
-
-
-<p>Les amis de l'infortuné Almagro
-étaient tous les jours plus maltraités;
-on les appelait les Chilenos, parce
-qu'ils avaient presque tous pris part
-à l'expédition du Chili. Pizarro ne leur permettait
-pas de s'éloigner de Lima, dans la
-crainte d'une révolte; ils étaient en proie à
-la plus affreuse misère, parce que, lors du
-sac de Cuzco, ils avaient été dépouillés de tout
-ce qu'ils possédaient. Peut-être aurait-il mieux
-fait de leur laisser tenter quelque expédition
-pour refaire leur fortune; mais Pizarro était
-persuadé que, dès qu'ils seraient réunis en armes,
-ils se tourneraient contre lui.</p>
-
-<p>Les Chilenos s'étaient mis en rapport avec
-l'inga, et lui avaient promis de le rétablir à
-Cuzco s'il voulait se réunir à eux. Je ne prétends
-pas les excuser d'avoir ainsi manqué à
-ce qu'ils devaient au roi et aux saints, mais ils
-étaient réduits au désespoir. Pour persuader
-l'inga, ils lui avaient envoyé un certain Antonio
-Barduna, qui se trouvait alors dans la forteresse.
-Comme il me connaissait depuis long-temps,
-il me prit sous sa protection, et quand
-il eut terminé son traité avec l'inga, il obtint
-de lui de m'emmener à Lima.</p>
-
-<p>Avant de parler de ce qui s'y passait, je
-veux dire quelques mots de Mango inga. S'il
-avait voulu reconnaître les vérités de notre
-sainte foi, il aurait été un prince accompli; mais
-il était l'ennemi mortel de N. S. J.-C. et de
-sa sainte mère, et c'est sans doute pour cela
-que non seulement il a subi sur la terre un supplice
-honteux, mais qu'il brûle actuellement
-dans les flammes éternelles de l'enfer. Il était
-surtout irrité contre Pizarro, qui avait fait tuer
-à coups de flèches, après l'avoir attachée à un
-arbre, celle de ses femmes qu'il chérissait le
-plus.</p>
-
-<p>Mango avait appris à se servir des armes
-des Espagnols; il montait même assez bien à
-cheval, et se servait adroitement de l'épée. Lors
-de la grande insurrection, les Indiens nous
-avaient pris une assez grande quantité d'armes
-et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun
-usage des fauconneaux et des arquebuses, parce
-qu'ils ignoraient la fabrication de la poudre,
-mais leurs principaux chefs se servaient des
-chevaux, plus hardis en cela que les Mexicains,
-qui, bien des années après la conquête, n'osaient
-encore en approcher. Les Indiens avaient même
-su réparer les casques et les armures qui
-étaient tombés entre leurs mains, mais avec
-de l'or, seul métal qu'ils sussent bien travailler,
-de sorte qu'on voyait souvent un casque
-ou une cuirasse rongés de rouille et
-rapiécés avec des morceaux d'or fin. Plus
-il y avait d'or, moins les Indiens l'estimaient.</p>
-
-<p>Les armes des Indiens sont des lances faites
-d'un bois très dur, qui sont quelquefois garnies
-de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont
-des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et
-des flèches, et, pour combattre de près, des massues.
-Ils sont assez braves individuellement,
-surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne
-savent pas combattre en ordre, et leurs bataillons
-sont aisément rompus, surtout par le choc
-des chevaux.</p>
-
-<p>Rien n'égale leur dévouement à leur inga.
-Jamais on n'a pu tirer d'eux, ni par les menaces
-ni par les tortures, aucun renseignement sur
-ses projets ni sur le lieu où il faisait son séjour.
-On ne peut non plus leur faire découvrir
-les trésors cachés, comme le prouve celui qui
-est au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux
-et dont je n'ai pu m'emparer. Mon malheureux
-sort m'a toujours empêché de retourner
-dans cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne
-traînerais pas le reste de mes vieux jours dans
-la pauvreté.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch17"><span class="chap">CHAPITRE XVII.</span><br />
-Mort du marquis Pizarro.</h3>
-
-
-<p>J'ai déjà dit quel était le malheureux
-sort des amis d'Almagro. On les
-avait dépouillés de tout, et on ne leur
-permettait pas même de s'éloigner
-pour chercher une meilleure fortune. Ils étaient
-si pauvres au milieu de la richesse générale,
-que douze d'entre eux qui habitaient une petite
-maison dans le faubourg de Lima ne possédaient
-qu'un seul manteau, dont ils couvraient
-alternativement leurs haillons quand ils allaient
-par la ville. Moi-même je n'avais pour me vêtir
-que les étoffes communes que fabriquent les
-Indiens, et j'étais obligé de vivre de racines,
-de fruits et de chicha, espèce de bière qu'on fabrique
-avec du maïs. Nous n'avions pas même
-l'espérance d'obtenir justice en Espagne. Le
-marquis avait défendu qu'aucun de nous s'embarquât,
-et avait envoyé à la cour son frère Hernando,
-pour distribuer de riches présents à toutes
-les personnes influentes, et raconter à sa manière
-tout ce qui s'était passé. Mais Dieu et sa
-sainte mère ne permirent pas qu'il aveuglât le
-conseil. Il fut renfermé dans la forteresse de Medina
-del Campo, où il resta plus de vingt ans.</p>
-
-<p>Nous nous rassemblions quelquefois pour
-nous raconter nos misères, et, n'y voyant pas
-de terme, nous résolûmes de tuer le marquis et
-de proclamer à sa place le fils d'Almagro, encore
-jeune, mais qui promettait d'avoir un jour
-les vertus de son père. Nous avions résolu d'assaillir
-Pizarro au sortir de la messe, mais les
-saints qui nous protégeaient nous épargnèrent
-ce sacrilége. Au moment de partir, nous apprîmes
-qu'il ne s'y était pas rendu, sous prétexte
-qu'il était malade. Nous fûmes très effrayés,
-et nous crûmes tout découvert. Beaucoup
-d'entre nous parlaient de se séparer et
-d'attendre une meilleure occasion, quand Juan
-de Herrada, s'élançant vers la porte, s'écria:
-Si nous hésitons nous sommes perdus, dès ce
-soir nous serons dénoncés; je vous déclare que
-si vous ne me suivez pas pour exécuter immédiatement
-notre projet, je vais tout déclarer au
-marquis pour me soustraire au supplice qui
-nous attend.</p>
-
-<p>Il n'y avait donc plus à hésiter. Tirant nos
-épées et criant: Vive le roi, et meure le mauvais
-gouvernement! nous nous élançâmes vers la
-maison qu'habitait Pizarro. Herrada, apercevant
-l'un de nous qui faisait un détour pour ne
-pas traverser une flaque d'eau qui se trouvait
-au milieu de la place, le renvoya en lui disant:
-«Comment! nous allons nous baigner dans le
-sang, et tu as peur de te mouiller les pieds?»
-La porte de la maison du marquis était heureusement
-ouverte; on entendait le bruit que nous
-faisions sur l'escalier. Quelques uns de ses amis,
-qui avaient dîné avec lui, se voyant sans
-armes, sautent par une fenêtre et s'enfuient à
-travers le jardin. Il ne resta auprès du marquis
-que son demi-frère Martin de Alcantara, Francisco
-de Chaves, et deux petits pages.</p>
-
-<p>Chaves entr'ouvrit la porte pour nous demander
-ce que nous voulions; il fut à l'instant
-percé de plusieurs coups d'épée. Nous lui passâmes
-sur le corps, et nous aperçûmes le marquis
-se faisant boucler son armure par son
-frère. Nous nous élançâmes vers lui en criant:
-Mort au tyran! Je dois dire que tous deux
-se défendirent comme des gentilshommes castillans.
-Plusieurs de nos amis furent blessés.
-Alcantara me donna un coup de tranchant sur
-le bras, mais au même instant je lui plantai ma
-dague dans la poitrine. Le coup fut tellement
-violent, que le pied me glissa dans le sang; je
-tombai, et mes amis, me croyant mort, chargèrent
-le marquis avec une nouvelle violence.
-Celui-ci se défendait comme un lion; mais,
-ayant passé son épée au travers du corps de
-Narvaez, il ne put la retirer assez vite, et tomba
-percé de plusieurs coups. Il eut à peine le
-temps de tracer sur le sol une croix avec son
-sang; il l'embrassa et rendit le dernier soupir.</p>
-
-<p>Aussitôt nous nous répandîmes dans la ville
-en brandissant nos épées teintes de sang et en
-criant: Le tyran est mort, vive le roi et Almagro.
-La maison du marquis et celles de ses
-principaux partisans furent mises à sac; nous
-y trouvâmes des trésors immenses, et qui nous
-dédommagèrent de nos misères passées. L'or
-y était dans une telle abondance qu'on dédaignait
-d'emporter l'argent. Les partisans de
-Pizarro cherchèrent à se réunir pour le venger,
-et l'on en serait venu aux mains dans toutes les
-rues de la ville, si les religieux n'étaient sortis
-avec le saint sacrement. Tous ceux qui se trouvaient
-sur leur passage les accompagnèrent dévotement
-après s'être agenouillés; de cette manière
-l'effusion du sang fut arrêtée, et l'ordre fut
-rétabli dans la ville.</p>
-
-<p>Ainsi périt le conquérant du Pérou et le
-meurtrier d'Almagro. Après avoir vengé mon
-ami, je ne pus me défendre de verser quelques
-larmes sur celui qui nous avait si souvent conduits
-à la victoire. Ce sentiment était général
-parmi nous, et beaucoup se firent, comme moi,
-un devoir d'employer la dîme de ce qu'ils
-avaient pris dans sa maison à faire dire des
-messes pour le repos de son âme. Son corps
-fut enterré secrètement par deux de ses domestiques,
-enveloppé dans un vieux manteau qu'on
-leur donna par charité; mais on m'a raconté
-que, depuis peu de temps, on lui a élevé un
-somptueux monument dans la cathédrale de
-Lima.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch18"><span class="chap">CHAPITRE XVIII.</span><br />
-Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas.</h3>
-
-
-<p>Après avoir donné à la joie les premiers
-moments de notre délivrance,
-nous nous empressâmes d'envoyer
-dans tout le Pérou la nouvelle de
-ce qui s'était passé. Les partisans des Pizarro,
-et surtout Holguin, qui commandait à Cuzco, se
-soulevèrent contre nous. Nous serions venus à
-bout de les réduire; mais Dieu trouvait sans
-doute que nos péchés étaient bien grands, car
-il nous envoya un nouveau fléau en la personne
-du licencié Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne
-presque au moment de la mort du marquis.</p>
-
-<p>Le licencié Vaca de Castro était chargé de
-pleins pouvoirs de S. M. S'il était arrivé plus
-tôt il nous aurait sans doute fait rendre justice;
-mais en apprenant la mort du marquis, il se déclara
-contre nous, et ne voulut pas même entendre
-nos justifications. Comme tous les partisans
-des Pizarro avaient couru au devant
-de lui, il eut bientôt réuni une nombreuse armée.
-Dieu sait que nous n'avions aucune intention
-de nous révolter contre lui; mais Vaca
-de Castro n'était entouré que de gens qui lui
-demandaient vengeance, et nous dépeignaient
-comme les plus grands scélérats. Il fallut donc
-nous préparer à la résistance. Nous n'aurions
-pas même eu assez d'armes, si Mango inga,
-toujours fidèle à la mémoire d'Almagro, n'eût
-consenti à nous rendre l'artillerie et les arquebuses
-qui étaient tombées entre ses mains
-lors du siége de Cuzco. Il nous envoya également
-un nombre de guerriers choisis, commandés
-par son frère l'inga Paullo.</p>
-
-<p>Les deux armées se rencontrèrent dans la
-plaine de Chupas. Notre parti se distinguait
-par des écharpes blanches, celui des Pizarro
-par des écharpes rouges. Le feu de notre artillerie
-fit éprouver à l'ennemi des pertes considérables,
-et la victoire semblait se déclarer pour
-nous quand Almagro, entraîné par la vivacité de
-l'âge, sortit de sa position pour attaquer la cavalerie
-ennemie, commandée par Caravajal. Il était
-parvenu à la mettre en déroute; mais, Vaca de
-Castro ayant profité d'un moment de désordre
-pour le charger en flanc avec sa réserve, notre cavalerie
-se débanda et entraîna l'infanterie dans
-sa fuite. Je fus moi-même renversé avec mon
-cheval, et je restai sur le champ de bataille sans
-pouvoir me relever. Le coucher du soleil mit
-fin au carnage, et, pendant la nuit, les Indiens
-qui s'étaient tenus cachés dans les forêts pendant
-le combat vinrent comme des loups enragés
-mutiler et dépouiller les morts; ils égorgèrent
-tous les blessés qu'ils découvrirent; heureusement
-j'étais parvenu à me traîner dans un
-épais buisson, et, au milieu de l'obscurité, ils
-ne m'aperçurent pas.</p>
-
-<p>Tous ceux de nos malheureux compagnons,
-le jeune Almagro lui-même, qui tombèrent
-entre les mains de Vaca de Castro, furent mis à
-mort sans pitié; leurs propriétés furent distribuées
-aux vainqueurs. Heureusement pour moi,
-je fus près de deux jours sans pouvoir me relever,
-et, quand je fus en état de le faire, le
-champ de bataille était désert; il n'y avait
-de vivant autour de moi que des bandes de
-vautours occupés à dévorer les cadavres des
-hommes et des chevaux. Je gagnai avec bien
-de la peine un village indien, où quelques uns
-des guerriers de Paullo inga avaient déjà trouvé
-un refuge. Heureusement ils me reconnurent
-pour un des leurs, de sorte que les Indiens
-m'épargnèrent, tandis qu'ils étaient impitoyables
-envers tous les blessés du parti des Pizarro.</p>
-
-<p>Je passai quelques semaines dans ce village.
-Un Indien que j'avais envoyé pour savoir ce
-qui se passait revint m'annoncer que Vaca de
-Castro avait ordonné, sous les peines les
-plus sévères, de lui livrer tous les partisans
-d'Almagro, et qu'il faisait exécuter impitoyablement
-tous ceux qui tombaient entre ses
-mains. Je ne savais que devenir. Rentrer au
-Pérou, c'était courir à une mort certaine; rester
-au milieu des Indiens, c'était traîner une
-vie misérable que terminerait une mort sans
-confession. Je résolus donc à tout hasard de
-me diriger vers le nord, et, si je pouvais gagner
-un des ports du golfe du Mexique, de
-m'embarquer de là pour l'Espagne.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch19"><span class="chap">CHAPITRE XIX.</span><br />
-Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe.</h3>
-
-
-<p>Protégé par les Indiens, je gagnai
-d'abord la ville de Quito et ensuite
-la province de Popayan, qui avait
-jadis été conquise par Sebastian
-de Benalcazar. Je passai près d'un an à faire
-cette route. L'Indien qui me conduisait,
-nommé Chuspa, avait été chasqui ou courrier
-au service de l'inga. Il connaissait très bien
-tout le pays, et me faisait éviter tous les endroits
-habités par des Espagnols, qui m'auraient
-livré à mes ennemis. Nous souffrîmes
-souvent de la faim, et pendant tout ce temps
-nous ne mangions presque que des serpents,
-des grenouilles, des racines et l'écorce de certains
-arbres qu'il connaissait, et dont le goût
-ressemble à celui de la cannelle.</p>
-
-<p>Quand nous approchâmes de Popayan, dernière
-limite des états de l'inga, mon guide me
-déclara qu'il ne pouvait me conduire plus
-loin, le pays lui étant complétement inconnu.
-Je me décidai donc à entrer dans la ville, et
-mon premier soin fut d'aller entendre une
-messe et de me confesser. Je m'approchai
-d'un religieux de la Merci, et, à mon grand
-étonnement, quand il m'eut adressé la parole,
-je reconnus ce Maldonado que j'avais laissé à
-Ceuta, marié avec la belle Juive. Nous nous racontâmes
-nos aventures. Maldonado se conduisit
-envers moi en véritable ami. Il me dit que
-je ne serais pas en sûreté à Popayan, mais qu'il
-allait partir pour Santa-Fé de Bogota, dans le
-pays des Muyzcas, et qu'il m'emmènerait avec
-lui. En attendant, il me cacha dans son couvent.</p>
-
-<p>Le voyage de Popayan à Santa-Fé passe
-pour rude et difficile; mais ce n'était rien après
-toutes les fatigues que j'avais éprouvées. Don
-Alonso Luis de Lugo, gouverneur de ce pays,
-que l'on avait surnommé la Nouvelle-Grenade,
-me fit une très bonne réception. Je l'accompagnai
-dans une expédition contre les Indiens Muzos,
-dont le pays est célèbre par ses mines d'émeraudes.
-Mais nous perdîmes beaucoup de
-monde dans cette occasion, sans avoir pu les
-soumettre. Il fallut y renoncer pour envoyer des
-secours sur la côte: elle était alors menacée par
-des corsaires français, qui avaient pillé et brûlé
-Sainte-Marthe et Carthagène. Je profitai de
-cette occasion pour me rapprocher de l'Espagne,
-où j'avais dessein de retourner.</p>
-
-<p>Pendant notre marche nous entendîmes parler
-d'une nation appelée les Tayronas. On nous
-raconta que dans leur temple on voyait des
-images du soleil et de la lune en or et en argent.
-Nous résolûmes de nous emparer de ce
-village, qui était entouré d'une triple rangée de
-palissades tournant sur elles-mêmes comme un
-colimaçon, et ne laissant au milieu qu'un passage
-fort étroit. Nous l'attaquâmes au milieu
-de la nuit. Les Indiens firent une courageuse
-résistance, et nous n'y pénétrâmes qu'après avoir
-perdu un assez grand nombre des nôtres. Mais
-quand nous entrâmes dans le temple, le soleil et
-la lune s'étaient éclipsés, soit qu'ils n'eussent
-jamais existé, soit que les Indiens les eussent
-emportés. Mon seul bénéfice dans cette affaire
-fut un coup de flèche dans la cuisse. Heureusement
-qu'elle n'était pas empoisonnée. J'en fus
-quitte pour boiter pendant quelque temps, tandis
-que j'ai souvent vu des Espagnols mourir
-dans d'affreuses convulsions après avoir été
-blessés par les flèches de ces sauvages.</p>
-
-<p>Arrivés à Sainte-Marthe, nous trouvâmes la
-ville dans le plus déplorable état. Les corsaires
-de la Rochelle l'avaient réduite en cendres après
-l'avoir pillée. Les habitants s'étaient enfuis
-dans les bois à leur approche, mais ils y étaient
-revenus après leur départ, et y avaient construit
-quelques huttes en branchages. Je m'y embarquai
-sur un vaisseau destiné pour la Corogne,
-qui eut bien de la peine à se procurer les
-vivres nécessaires pour la traversée, tant ils
-étaient rares dans la ville. Après quelques jours
-de navigation nous nous trouvâmes au milieu des
-corsaires français. Notre vaisseau était trop faible
-pour essayer de se défendre. Nous tombâmes
-donc entre les mains des hérétiques, qui nous
-conduisirent à la Rochelle.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p1ch20"><span class="chap">CHAPITRE XX.</span><br />
-Mariage de l'auteur; son retour à Jaen sa patrie.</h3>
-
-
-<p>Nous arrivâmes en quelques semaines
-à la Rochelle. C'est une ville
-très forte, entourée d'un mur flanqué
-de hautes tours. Les habitants
-sont devenus très riches par le commerce. Ils sont
-nominalement sous l'autorité du roi de France,
-mais par le fait ils se gouvernent en république.
-Cette ville est infectée d'hérésie, et les sectateurs
-de Calvin en ont expulsé les catholiques.
-Aussi ils haïssent les Espagnols, et leurs vaisseaux
-ne les épargnent pas quand ils les rencontrent
-dans leurs courses. Ils ont successivement
-pillé presque toutes les côtes du golfe du
-Mexique.</p>
-
-<p>Je dois dire cependant que le capitaine du
-vaisseau dont j'étais le prisonnier se conduisit
-très bien à mon égard. Il me laissa mes hardes
-et quelques objets à mon usage. Mais comme
-cela ne m'aurait pas fait vivre long-temps, il
-me procura quelques leçons de mandoline, qui,
-si elles ne m'enrichissaient pas, me faisaient au
-moins subsister.</p>
-
-<p>Parmi mes élèves se trouvait la fille d'un
-vieux marchand huguenot très riche. Ce n'était
-pas qu'il approuvât cet amusement, qu'il traitait
-de profane, mais il ne savait rien refuser à
-sa fille. Malgré cela elle trouvait sa maison
-un séjour bien triste; les sons de ma musique
-firent arriver l'amour dans son c&oelig;ur, et, sur
-ma promesse de l'épouser, elle consentit à
-fuir avec moi la maison paternelle pour se
-réfugier en Espagne. Notre projet ne tarda
-pas à être mis à exécution. Nous fîmes une
-copieuse saignée à la caisse du beau-père, et
-grâce à la protection des saints, qui riaient
-sans doute de voir dévaliser un huguenot, nous
-arrivâmes à Bordeaux. Comme nous craignions
-d'être poursuivis par la justice, nous nous hâtâmes
-de quitter les terres de France. Aussitôt
-notre arrivée à Bilbao, je me hâtai de tenir à
-ma Catherine la parole que je lui avais donnée.
-Un Père de la Merci se chargea de la réconcilier
-avec la sainte église catholique, et nous donna
-ensuite sa bénédiction dans l'église de Saint-Isidoro.</p>
-
-<p>Nous avions encore un bien long voyage à
-faire par terre; nous traversâmes Burgos, Madrid
-et les plaines de la Manche. En arrivant
-près d'Anduxar, nous fûmes attaqués par une
-troupe de ces Maurisques qui parcourent les
-Espagnes pour échapper aux édits, et complétement
-dévalisés. Après nous avoir fait toutes
-sortes d'outrages, ils nous abandonnèrent en
-nous attachant à des arbres, et nous aurions
-sans doute péri, sans une troupe de bohémiens
-qui passa par là quelques heures après et qui
-nous détacha. Nous avions tout perdu, et nous
-ne pûmes gagner Jaen qu'en demandant l'aumône
-de village en village. J'y rentrai après
-dix-huit ans, aussi pauvre que j'en étais parti.
-Mes parents n'étaient pas dans une position
-plus heureuse, et l'âge ajoutait encore à leurs
-souffrances. Ma pauvre femme ne put résister
-long-temps à ses chagrins, et je la perdis peu
-de temps après. Je fis, mais en vain, quelques
-efforts pour trouver de l'emploi. D'ailleurs mon
-caractère aventureux ne me permettait pas de
-jouir d'une vie tranquille. Je rêvais jour et
-nuit du trésor que je connaissais à Cuzco. Je
-pris donc la résolution de tenter encore une
-fois la fortune, et de retourner aux Indes.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE.</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch1"><span class="chap">CHAPITRE I.</span><br />
-Voyage de l'auteur en Allemagne.</h3>
-
-
-<p>Dans mon dessein de retourner aux
-Indes, je me dirigeai vers Séville,
-où D. Estevan de Guevara levait
-des troupes pour le Mexique. C'était
-un de mes anciens camarades du Pérou. Il
-me fit très bon accueil et me choisit pour son
-lieutenant; sa compagnie était formée, et nous
-allions nous embarquer quand notre destination
-changea tout à coup. Les hérétiques de
-l'Allemagne, ayant à leur tête le duc de Saxe,
-s'étaient soulevés contre notre magnanime empereur,
-et celui-ci appelait à son aide ses fidèles
-Castillans. D. Estevan nous proposa de renoncer
-pour le moment à notre expédition, et
-d'aller en Allemagne châtier les luthériens.
-Cette proposition fut reçue avec des acclamations,
-et notre vaisseau se dirigea vers Anvers.</p>
-
-<p>Cette ville, comme toutes celles des Pays-Bas,
-est très riche, mais tout ce pays est infecté
-de mauvaises doctrines. Nous aurions volontiers
-porté remède à ces deux inconvénients,
-mais le temps ne le permettait pas, et, d'ailleurs,
-l'empereur avait une faiblesse incroyable pour
-ces gens-là, peut-être parce qu'il était lui-même
-Flamand. Le bourgmestre d'une petite ville
-nommée Malines fit pendre deux ou trois de nos
-soldats qui s'étaient approprié de la vaisselle
-d'argent, et notre capitaine, malgré ses plaintes
-réitérées, ne put pas en obtenir justice.
-Quelques autres, s'étant écartés pour trouver
-des vivres, furent battus et maltraités par les
-paysans; croirait-on que, dans ce pays de bourgmestres,
-on s'avisa encore de donner raison à
-ceux-ci?</p>
-
-<p>Heureusement les choses changèrent quand
-nous fûmes entrés sur le territoire de l'empire.
-Si l'on n'y buvait que du vin aigre et un détestable
-mélange qu'ils nomment de la bière, et
-qui paraît sortir de la cuisine de Lucifer, on
-avait du moins la satisfaction de les boire souvent
-dans des vases d'argent, qu'on emportait
-pour se souvenir de ses hôtes et pour n'en
-être pas oublié. Les vivres y sont aussi fort
-abondants. Ces misérables hérétiques veulent
-faire leur paradis dans ce monde; mais nous
-leur donnâmes un avant-goût de la réception
-qui les attend dans l'autre.</p>
-
-<p>Nous rejoignîmes l'armée de l'empereur assez
-à temps pour assister à la bataille de Mühlberg,
-où le duc de Saxe fut fait prisonnier, et
-où les troupes espagnoles se couvrirent d'une
-gloire immortelle. La religion catholique fut
-rétablie partout, et le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> chanté dans
-toutes les églises. Ce pays est très fertile; on y
-trouve même des mines d'argent, surtout dans
-une petite ville nommée Annaberg. Dans une
-autre ville, nommée Vittemberg, nous trouvâmes
-le tombeau de l'archihérésiarque Martin Luther.
-Nous voulions le détruire et jeter ses cendres
-au feu, mais on nous en empêcha par l'ordre
-exprès de l'empereur. Il fut toujours trop
-indulgent pour les hérétiques, et ce fut là son
-plus grand défaut; on ne saurait le reprocher à
-notre glorieux monarque Philippe II, actuellement
-régnant.</p>
-
-<p>Après sa victoire, l'empereur se rendit à Augsbourg,
-où devait se réunir la diète germanique;
-il avait, dit-on, l'intention de faire élire son
-fils pour son successeur à l'empire, mais il ne
-put y parvenir. Il était bien étonnant pour
-nous autres vétérans des Indes, qui avions
-vu mettre à mort les puissants souverains du
-Mexique et du Pérou par des officiers de peu
-d'importance, de voir l'empereur obligé de se
-soumettre à la volonté de quelques petits princes,
-et de solliciter leurs suffrages sans pouvoir
-les obtenir. Qu'étaient le prince de Hesse et le
-marquis de Brandebourg auprès du puissant
-Montezuma ou du grand Atabaliba, qui auraient
-pu payer leur rançon avec les joyaux qui ornaient
-un de leurs serviteurs? Cette réflexion, et
-la discipline qu'on cherchait à introduire, me
-dégoûtaient de la guerre d'Europe et me faisaient
-désirer de retourner aux Indes.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch2"><span class="chap">CHAPITRE II.</span><br />
-Séjour de l'auteur en Allemagne.</h3>
-
-
-<p>Ce qui m'étonnait surtout, c'est que,
-parmi les soldats allemands de
-l'empereur, il n'existait pas plus de
-foi que parmi les luthériens. Jamais
-ils n'employaient la moindre partie de leur butin
-à faire dire des messes ou à faire des offrandes
-à la vierge ou aux saints. Cependant
-personne ne savait mieux qu'eux moissonner
-dans le champ d'autrui et découvrir les cachettes.
-Je croyais qu'aux Indes nous avions trouvé
-tous les moyens de faire parler les prisonniers,
-mais j'avoue qu'à cet égard ils pouvaient nous
-en remontrer. Je les aurais même blâmés s'il ne
-se fût agi d'hérétiques, race dévouée à tous les
-tourments.</p>
-
-<p>Quand ils s'étaient emparés d'un paysan, ils
-lui serraient le front avec une corde, lui écrasaient
-les doigts avec la vis d'un mousquet, ou
-lui mettaient les pieds sur des charbons ardents,
-après les lui avoir frottés de lard. Nous avions
-employé tous ces moyens aux Indes; mais ils
-avaient encore d'autres inventions: ils étendaient
-quelquefois le patient la face sur un banc,
-et, prenant une cordelette garnie de n&oelig;uds, ils
-la tiraient comme une scie sur la chair nue, de
-sorte qu'elle parvenait enfin jusqu'aux os; ils
-appelaient cette opération jouer de la contrebasse,
-et il était rare qu'elle ne fît pas avouer au
-patient où il avait caché son argent. Ces Allemands
-avaient encore une invention assez plaisante
-et dont nous nous sommes souvent amusés:
-après avoir frotté les pieds de l'hérétique avec
-du sel mouillé, ils les faisaient lécher par une chèvre.
-Le chatouillement produit par ce moyen
-les faisait éclater d'un rire inextinguible, et qui
-aurait fini par les tuer s'ils n'eussent terminé la
-plaisanterie d'une manière non moins agréable
-pour nous, c'est-à-dire en nous livrant ce
-qu'ils voulaient nous dérober. Cette méthode
-est très bonne et n'a qu'un inconvénient: c'est
-qu'on n'a pas toujours une chèvre sous la main,
-et qu'il est très difficile de prendre ces animaux
-une fois qu'ils sont sortis de leur étable.</p>
-
-<p>Je ne dois pas oublier une querelle que j'eus
-avec un capitaine allemand nommé Wolff. Cet
-homme, sans éducation, était d'une force prodigieuse.
-On racontait qu'il était autrefois colporteur,
-employé par un marchand de Cologne
-pour aller vendre de la verrerie dans les villages.
-Un jour il fut rencontré par trois soldats
-qui voulaient le dépouiller. Il les supplia de lui
-permettre de poser son paquet par terre, et
-quand il en fut débarrassé il les assomma tous
-trois avec son bâton de voyage. N'osant plus
-rentrer chez lui après ce bel exploit, il prit
-parti dans les troupes et parvint au grade de
-capitaine.</p>
-
-<p>Bien qu'il ne crût guère ni à Dieu ni à ses
-saints, ce Wolff, au lieu de les invoquer, avait
-recours à toutes sortes de sorcelleries; il portait des
-amulettes et autres inventions du démon, pour
-se mettre à l'abri des blessures. Il avait surtout la
-manie d'apprendre à connaître l'avenir, et ses
-camarades avaient abusé plus d'une fois de cette
-manie et de sa simplicité pour lui jouer des
-tours. Un jour nous étions logés dans un village
-et couchés dans le même lit; il remit la conversation
-sur la devinaille, et je finis par lui
-dire qu'en Espagne nous avions des moyens de
-deviner qu'il ne connaissait pas. C'était le gratter
-où il lui démangeait, et il me supplia de les
-lui enseigner. Après m'être long-temps fait prier
-je feignis d'y consentir, et je lui dis de mettre la
-tête sous la couverture, en prononçant certaines
-paroles. Il n'y manqua pas, et je laissai
-échapper ce que je ne tenais pas avec les mains.
-Il sauta en bas du lit en me disant un torrent
-d'injures, pendant que je lui répétais, en éclatant
-de rire: Capitaine, vous avez deviné. Cette
-aventure amusa toute la ville, et fut même racontée
-à la table du général. Mais il fallut joindre
-un coup d'épée à cette pointe d'esprit pour
-que Wolff fût complétement satisfait. Quoique
-gentilhomme, je ne crus pas devoir lui refuser
-la satisfaction qu'il demandait. Nous nous battîmes
-dans un petit bois près de la ville, et je
-lui passai mon épée au travers du corps. Heureusement
-le général avait trop ri de la plaisanterie
-pour me tourmenter à cause de cette affaire.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch3"><span class="chap">CHAPITRE III.</span><br />
-Second mariage de l'auteur.</h3>
-
-
-<p>On nous envoya tenir garnison dans
-une petite ville nommé Landshut.
-C'était un assez triste séjour, surtout
-en hiver, et ce fut là que je vis pour
-la première fois la terre couverte de neige. Nos
-Espagnols ne pouvaient s'accoutumer à ce triste
-climat. Un jour que nous traversions un village,
-nous fûmes poursuivis par des chiens, et quand
-nous voulûmes prendre des pierres pour les
-leur jeter, la gelée les avait si fortement attachées
-à la terre que nous ne pûmes les arracher.
-L'un de nous s'écria, et c'était bien notre
-sentiment à tous: Maudit pays, où on lâche
-les chiens et où l'on attache les pierres!</p>
-
-<p>J'avais remarqué, près de la maison où j'étais
-logé, celle d'un vieux colonel pensionné qui
-avait une fille charmante. A force de passer et
-de repasser devant ses fenêtres, j'avais fini par
-m'en faire remarquer aussi. Encouragé par l'attention
-qu'elle paraissait me témoigner, j'allai,
-selon l'usage de l'Andalousie, chanter le soir
-sous ses fenêtres, en m'accompagnant de la
-mandoline. Il fallait que mon amour fût bien
-brûlant pour résister au froid terrible que j'avais
-à supporter. Enveloppé de mon manteau, je
-passais chaque nuit quelques heures sous sa fenêtre.
-Enfin elle se montra, et nous fûmes
-bientôt en conversation réglée, car elle avait
-suivi son père dans les guerres d'Italie, et je
-parlais la langue de ce pays.</p>
-
-<p>Peu à peu je gagnai du terrain. Le froid
-était tel, qu'il y aurait eu de la cruauté à ne
-pas me laisser entrer dans la chambre, et de là
-au lit il n'y avait pas assez loin pour qu'un
-voyageur comme moi n'eût bientôt trouvé le
-chemin. Tout allait donc pour le mieux, quand,
-un matin, réveillé par un bruit inattendu, j'aperçus
-le colonel au pied du lit, accompagné de
-quatre Croates armés de mousquets, et d'un père
-capucin. Il me déclara qu'il avait amené ce
-capucin pour me marier ou recevoir ma confession
-de mort, à mon choix, car il ne voulait
-violenter personne.</p>
-
-<p>J'étais honteux comme un renard qu'une
-poule aurait pris au piége, d'autant plus qu'en
-regardant la jeune fille je m'aperçus qu'elle
-n'était nullement effrayée, c'est-à-dire qu'elle
-était complice de son père. Je pensai que le
-mieux était de faire bonne mine à vilain jeu, et
-de ne pas lutter contre un homme qui avait
-pour lui Manille, Spadille et Basta<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Je consentis
-au mariage, qui fut célébré sans qu'on
-nous laissât même sortir du lit, et le colonel se
-retira en nous souhaitant une bonne nuit d'un
-air ironique. Je pensai probablement comme
-lui que j'avais assez chanté pour ce jour-là, et,
-quoique ma mandoline fût dans un des coins de
-la chambre, je n'étais nullement disposé à faire
-des roulades.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Termes du jeu de l'hombre.</p>
-</div>
-<p>Une fois marié, je résolus de quitter le service,
-d'autant plus que mon histoire n'aurait
-pas manqué de se répandre, et que je redoutais
-d'avance les railleries de mes camarades. Mais
-où la chèvre est attachée il faut bien qu'elle
-broute. J'aimais ma femme, et après tout, en
-supposant qu'elle fût complice de son père, je
-ne pouvais lui en vouloir de m'avoir mis dans
-l'obligation de l'épouser, puisque je le lui avais
-promis. Nous allâmes ensemble à Vienne, où,
-grâce à mes services et à l'appui de quelques
-amis de mon beau-père, j'obtins une place d'écuyer
-dans la maison de l'empereur.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch4"><span class="chap">CHAPITRE IV.</span><br />
-Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages.</h3>
-
-
-<p>Mon séjour à Vienne dura environ
-une année. Cette ville est tellement
-fréquentée par les Espagnols, qu'il
-est inutile de la décrire. On nous y
-voit cependant avec jalousie, et les Allemands
-sont tellement querelleurs, surtout quand ils ont
-bu, qu'il est bien difficile à nos Espagnols d'éviter
-d'avoir quelques démêlés avec eux. Cependant
-je m'acquittais tranquillement de mon emploi,
-et je vivais en assez bonne harmonie avec
-mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me
-pardonner de ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais
-probablement fini mes jours dans cette ville,
-sans un événement qui a empoisonné le reste
-de ma vie.</p>
-
-<p>Un jour un des principaux officiers de l'empereur
-me fit appeler, et me proposa une compagnie
-de cavalerie dans l'armée qu'on levait
-alors contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter,
-mais, à mon grand étonnement, quand je
-l'annonçai à ma femme, je crus m'apercevoir
-qu'elle n'en était ni surprise ni fâchée. Cela
-éveilla mes soupçons. Je l'épiai, et je ne tardai
-pas à m'apercevoir qu'elle était d'intelligence
-avec cet officier, et que c'était pour jouir plus
-tranquillement de leurs amours qu'ils avaient résolu
-de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant,
-tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison.</p>
-
-<p>Mon parti fut bientôt pris. Je feignis de partir,
-et au milieu de la nuit un valet que j'avais
-mis dans la confidence me rouvrit la porte de
-la maison. Je trouvai les deux amants occupés
-à fêter mon départ, et je vis aussi clairement
-que possible que, si le saint était absent, la chapelle
-n'était pas vacante. Je me vengeai comme
-il convient à un noble Espagnol. Après avoir
-poignardé ma femme, je mis à mon ennemi la
-pointe de ma dague sur le c&oelig;ur, en lui jurant
-de le traiter de même s'il ne reniait Dieu et sa
-sainte mère. Il y consentit lâchement, et j'eus la
-consolation de l'envoyer dans l'autre monde
-chargé d'un péché mortel, et de tuer son âme
-avec son corps.</p>
-
-<p>L'on n'est pas aussi indulgent à Vienne qu'en
-Espagne pour la juste vengeance d'un mari outragé.
-D'ailleurs, j'étais sans amis et sans protecteurs.
-Je ne savais que devenir, quand mon
-valet, qui craignait lui-même d'être impliqué
-dans cette affaire, me proposa de me réfugier
-chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou
-Czeclers.</p>
-
-<p>Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui
-s'étaient révoltés contre l'Autriche. Ils habitent
-de vastes plaines, dont la possession est sans
-cesse contestée entre les Turcs et les Allemands.
-Bien qu'ils se disent chrétiens, ils pillent indistinctement
-les deux nations. Toujours prêts à
-se réunir au plus fort, ils ne vivent que de butin,
-et vendent aux uns ce qu'ils ont pris aux
-autres. Ils passent leur vie à cheval, et ne donnent
-d'autre préparation à la viande que de la
-placer pendant une heure ou deux sous la selle
-de leur cheval pour la mortifier un peu. Voilà
-les gens chez lesquels je fus forcé de me réfugier,
-et encore nous ne pûmes arriver chez eux
-qu'en traversant des montagnes désertes dans
-lesquelles nous faillîmes périr plusieurs fois.</p>
-
-<p>Peu à peu je m'accoutumai à leur genre de
-vie. Notre demeure principale était un ravin
-presque inaccessible, traversé par un torrent.
-Nous pouvions former une troupe de deux ou
-trois cents cavaliers, et nous n'en sortions que
-la nuit pour aller piller les villages turcs. Nos
-déprédations finirent cependant par fatiguer
-ceux-ci; les plaintes arrivèrent au sultan Soliman,
-qui régnait alors, et celui-ci ordonna au
-pacha de Belgrade d'en finir avec nous à tout
-prix.</p>
-
-<p>Nos espions nous annoncèrent un jour le
-passage d'une riche caravane. Nous allâmes
-l'attendre; mais au lieu de paisibles marchands
-nous trouvâmes une troupe de janissaires, qui
-nous reçurent à coups de mousquet. Nous essayâmes
-de battre en retraite; mais elle était
-coupée, car nos espions nous avaient vendus
-aux Turcs. Chacun se dispersa pour fuir de son
-mieux, mais, pour mon malheur, je m'embourbai
-dans un marais. Un spahis cassa la tête de
-mon cheval d'un coup de pistolet, et me força
-à me rendre. Il m'attacha à la queue de sa monture,
-me traîna ainsi jusqu'à Belgrade, et le
-lendemain il me vendit pour un ducat à un
-marchand d'esclaves, qui me conduisit à Constantinople.</p>
-
-<p>Je faisais partie d'une troupe de plusieurs
-centaines d'esclaves chrétiens. On nous avait
-divisés par bandes de vingt, qui marchaient à
-la file. Afin de nous empêcher de nous échapper,
-on nous avait rivé au cou des fourches, dont
-chacun, pour pouvoir marcher, était obligé
-d'appuyer le manche sur l'épaule de celui qui
-le précédait. On ne les ôtait pas même la nuit.
-A mesure que nous avancions, on augmentait
-les coups, en diminuant la nourriture, de sorte
-que quand nous arrivâmes à Constantinople
-nous pouvions à peine nous tenir sur nos jambes.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch5"><span class="chap">CHAPITRE V.</span><br />
-Histoire d'Aben-Humeya.</h3>
-
-
-<p>Quelques jours après mon arrivée, je
-fus vendu à un Turc, qui m'emmena
-chez lui. Je fus bien étonné quand il
-m'adressa la parole en espagnol, et
-bien davantage encore quand, en examinant ses
-traits, ils ne me semblèrent pas inconnus. Il me
-regardait aussi avec étonnement, et m'interrogea
-sur mon nom et ma patrie. Quand je lui
-eus répondu, il me demanda: Ne te rappelles-tu
-pas un certain Thomas Corcobado, dont la
-mère vendait des légumes dans la rue de <i lang="es" xml:lang="es">Los
-Caballeros</i>. A ces mots il me tomba des yeux
-comme des écailles, et je reconnus un jeune
-Maurisque avec lequel j'avais joué cent fois dans
-les rues de Jaen.</p>
-
-<p>Il me traita avec amitié, me fit ôter mes fers
-et me fit donner tout ce dont j'avais besoin.
-Quand je fus remis par quelques jours de repos
-et de bonne nourriture, il me raconta son histoire.
-Il était de la race des Gazules, illustre
-dans les annales de Grenade. Comme la plupart
-des Maurisques, son père, tout en feignant
-de se convertir à notre sainte foi, pratiquait en
-secret ses superstitions idolâtres. Mais il ne put
-échapper à la sainte inquisition, et fut brûlé
-lors de l'autodafé par lequel on célébra l'avénement
-de notre glorieux empereur Charles V.
-Sa mère se retira à Jaen, où ils vécurent assez
-pauvrement d'un petit commerce de légumes.
-Quand les Maures se révoltèrent dans les Alpuxares,
-Thomas alla les rejoindre, et quitta son
-nom chrétien de Thomas pour reprendre celui
-d'Aben-Humeya.</p>
-
-<p>Tout le monde connaît les glorieuses victoires
-remportées sur les Maurisques par le
-marquis de Mondexar, dans lesquelles la valeur
-espagnole brilla d'un nouveau lustre. Aben-Humeya
-s'était distingué dans plusieurs combats,
-et fut un de ceux qui, sous la conduite
-d'Aben-Farax, défendirent si long-temps le
-château d'Albaycin. Contraints enfin de se rendre,
-ils furent conduits prisonniers à Antequère
-et de là à Malaga, où on les envoya raser
-Neptune avec un couteau de bois, comme
-on dit à Séville, ou, pour parler plus clairement,
-ramer sur les galères de Sa Majesté.
-Heureusement pour Thomas ou Aben-Humeya,
-sa galère fut prise auprès de l'île de
-Chypre, où elle avait été envoyée porter des
-secours aux Vénitiens qui défendaient Famagouste.
-Il fut mis en liberté, prit du service, et
-devint bientôt capitaine de la même galère où
-jadis il avait ramé. Il s'enrichit par des prises
-sur les Génois et les Vénitiens, et était devenu
-l'un des plus riches Turcs de Constantinople, et
-l'un des favoris de Soliman. Je dois lui rendre
-la justice qu'il me traita plutôt comme son ami
-que comme son esclave. Mais il fit tous ses efforts
-pour me convertir à sa fausse religion.
-Grâce à la protection de ma sainte patronne, je
-résistai à tous ses efforts. Ce fut en vain qu'il
-m'offrit la main d'une de ses filles et une partie
-de ses trésors. Je préférai à toutes ses offres le
-salut de mon âme. J'essayais, de mon côté, de
-lui persuader de rentrer en Espagne et de solliciter
-le pardon de notre mère la sainte Eglise;
-mais il ne voulut pas non plus m'écouter.</p>
-
-<p>J'espérais qu'il se déciderait à me donner ma
-liberté et les moyens de retourner en Espagne;
-mais, sans me refuser, il me remettait toujours.
-Ses pensées se tournaient sans cesse vers son
-ancienne patrie, et il était heureux d'avoir
-quelqu'un avec qui il pût en parler. Malheureusement
-pour moi, il mourut peu de temps
-après; l'on vendit tous ses effets, et par conséquent
-ses esclaves. Je fus acheté par un nommé
-Ali, qui se préparait à faire le pèlerinage
-de la Mecque, et je m'embarquai avec lui peu
-de jours après pour Tripoli de Syrie. Les commencements
-de notre voyage furent heureux;
-mais, au moment d'entrer dans le port, nous
-fûmes assaillis et pris par une galère de Malte.
-En arrivant dans cette ville, on remit les esclaves
-chrétiens en liberté, et les religieux de
-la Merci distribuèrent à chacun de nous dix
-écus pour l'aider à regagner sa patrie. Le capitaine
-d'un navire espagnol me prit à son bord
-par charité, et six semaines après j'étais à Séville.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch6"><span class="chap">CHAPITRE VI.</span><br />
-Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage
-à la Bermude.</h3>
-
-
-<p>J'avais pris, comme on l'a vu, le
-plus long pour me rendre aux Indes,
-mais je n'avais pas renoncé à
-mon projet. Le trésor des ingas
-me tenait toujours au c&oelig;ur, et je n'avais pas
-perdu l'espoir de le recouvrer. Je m'embarquai
-donc pour Porto-Bello, d'où je devais,
-en traversant l'isthme, me rendre à Panama,
-et de là au Pérou.</p>
-
-<p>Nous approchions du terme de notre voyage,
-quand nous fûmes assaillis par une horrible
-tempête. Nous fûmes plusieurs jours sans savoir
-où nous étions; enfin, nous aperçûmes la
-terre très près de nous, et presqu'en même temps
-nous touchâmes sur un rocher. On se hâta de
-jeter la cargaison par dessus le bord pour alléger
-le navire, et, le temps s'étant un peu radouci,
-on s'occupa du sauvetage des passagers.
-Les uns se jetaient tout nus à la mer et gagnaient
-la côte; les autres voulaient sauver
-leurs effets les plus précieux et étaient engloutis
-par les vagues. Nous employâmes le restant
-de la journée et celle du lendemain à ramasser
-tous les objets que la mer jetait sur la rive; mais
-ce n'étaient guère que des pièces de bois et quelques
-caisses de biscuit avarié. Nous manquions
-surtout de vêtements, car nous étions presque
-tous entièrement nus. Une jeune femme d'Antequère,
-qui accompagnait son mari, revêtu de
-la charge de contador, eut tant de honte de se
-voir dans cette position que, pour cacher sa
-nudité, elle exigea de son mari de l'enterrer
-dans le sable; elle n'en voulut jamais sortir, et
-périt dans cette position. Que la reine des anges
-ait pitié d'elle.</p>
-
-<p>Notre pilote nous annonça que nous étions
-dans l'île de la Bermude, et que nous y péririons
-infailliblement, parce qu'on y manquait complétement
-d'eau. Heureusement cette dernière
-prévision ne se réalisa pas, et nous réussîmes à
-découvrir une source d'une eau qui, quoique
-saumâtre, nous fit le plus grand plaisir. Nous
-parvînmes à allumer du feu en frottant deux
-morceaux de bois l'un contre l'autre, méthode
-que quelques uns d'entre nous avaient apprise
-des Indiens. Assurés de notre existence, nous
-construisîmes quelques cabanes avec les débris
-du navire, en attendant qu'il plût à Dieu de
-nous délivrer de cette solitude. Nous prenions
-assez de tortues et de poissons pour suffire à
-notre nourriture journalière.</p>
-
-<p>La discorde ne tarda pas à se mettre parmi
-nous. Les matelots, qui faisaient bande à part,
-exigèrent qu'on leur abandonnât les femmes
-de quelques passagers. Ceux-ci s'y étant refusés,
-ils nous livrèrent un combat sanglant. Heureusement
-nous n'avions pas d'armes dangereuses.
-Chacun s'arma des pièces de bois qui
-lui tombèrent sous la main, et il y eut plus de
-têtes cassées que de vies perdues. Quelques religieux
-qui se trouvaient parmi nous s'entremirent
-pour rétablir la paix, et il fut convenu
-qu'on remettrait aux matelots quatre négresses
-qui avaient accompagné quelques unes de nos
-passagères. Après avoir fait les difficiles, elles
-s'accoutumèrent assez bien à leur sort. Mais ces
-Hélènes couleur de suie furent sur le point de
-faire du camp des matelots une seconde Troie.
-Nous fûmes obligés d'intervenir. Comme nous
-avions placé un poste sur un rocher assez élevé,
-pour nous avertir s'il passait quelque navire,
-et que personne ne voulait y aller à cause de
-l'ardeur du soleil, il fut convenu qu'on y construirait
-une cabane pour les négresses, et que
-ceux qui seraient chargés de faire le guet jouiraient
-de leur société. Depuis ce temps, ce
-poste fut fort recherché.</p>
-
-<p>Au bout de quelques semaines, nos guetteurs
-nous avertirent de l'approche de cinq pirogues.
-Les Indiens abordèrent sur un autre point
-de l'île sans nous avoir aperçus. Quelques uns
-d'entre nous se glissèrent le long des rochers, et
-nous étions déjà dans leurs embarcations quand
-ils nous aperçurent et coururent sur nous, en
-nous lançant des flèches et en poussant de grands
-cris. Nous prîmes le large sans plus attendre.
-Heureusement les pirogues contenaient quelques
-provisions, et nous pûmes gagner en peu de jours
-le port de Saint-Christoval de la Habana. Le
-commandant se hâta d'envoyer un petit navire
-au secours de nos compagnons, mais on ne trouva
-que quelques cadavres. D'autres Indiens avaient
-rejoint les premiers; tous ensemble avaient attaqué
-les Espagnols et les avaient massacrés. Ils
-étaient ensuite retournés probablement sur le
-continent, en emmenant les femmes, car on n'en
-trouva pas une seule parmi les morts, de sorte
-que nos pauvres passagères, après avoir évité
-les Carybdes à peau blanche, avaient été la proie
-des Scyllas à peau rouge. J'espère que le supplice
-qu'elles ont probablement subi leur comptera
-dans le ciel comme un martyre. Les Indiens
-sont assez laids pour cela.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch7"><span class="chap">CHAPITRE VII.</span><br />
-Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ pour le Mexique.</h3>
-
-
-<p>Pendant que nous étions à Saint-Christoval,
-un de nos compagnons,
-nommé Vetanzos, fit un assez bon
-tour, mais qui finit par tourner au
-détriment de son inventeur. Il répandit secrètement
-le bruit qu'il était <i lang="es" xml:lang="es">visitador</i> (inspecteur).
-On appelait ainsi les agents que l'empereur envoyait
-dans les colonies pour examiner ce qui se
-passait et lui en rendre compte. Ils étaient libres
-de garder l'incognito, et de ne déployer leur caractère
-que quand ils le jugeaient convenable.
-C'était sur leur rapport que les fonctionnaires des
-colonies étaient rappelés ou recevaient de l'avancement.
-Vetanzos ajoutait qu'il avait perdu
-tous ses papiers dans le naufrage, et qu'il avait
-écrit en Espagne pour en avoir d'autres.</p>
-
-<p>Toute la ville donna dans le panneau. Chacun
-lui apportait des présents, et il ne faudrait
-pas demander à certaines dames ce qu'elles lui
-offrirent afin d'obtenir de l'avancement pour
-leur père ou pour leur mari. Comme on lui
-donna beaucoup de cuir de b&oelig;uf, une des principales
-productions de l'île, il y en eut bien
-quelques uns qui gardèrent les cornes, probablement
-parce qu'elles étaient d'un transport
-plus difficile. Il avait déjà ramassé, en échange
-de belles promesses, une assez jolie cargaison,
-et avait frété un navire pour se rendre en Espagne
-chercher son diplôme qui n'arrivait pas,
-quand un cavalier espagnol nouvellement arrivé
-le rencontra et le reconnut pour un paysan
-de Velez, à qui il avait vu couper les oreilles
-pour avoir volé une bourrique à la foire de
-Carmona.</p>
-
-<p>Ce cavalier, tout étonné de le voir traiter
-avec respect, alla révéler à l'audience royale
-ce qu'il en savait. On le fit arrêter, et, l'absence
-des oreilles ayant été constatée, son procès ne
-fut pas long. Il fut promené sur un âne dans
-toute la ville, la figure tournée du côté de la
-queue, reçut deux cents coups de fouet, et fut
-condamné à dix ans de galères. Décidément les
-bourriques lui portaient malheur; ce n'était
-pourtant pas la faute de ses oreilles. Il conserva
-son sang-froid pendant toute la cérémonie;
-il allongea même deux doigts de la main
-droite en passant devant certain gentilhomme
-qui avait obtenu de lui, par le crédit de sa
-femme, la promesse de la croix d'Alcantara.</p>
-
-<p>Pendant que je suis en train de raconter des
-histoires, je veux encore en dire une autre, qui
-fait honneur à l'esprit d'un habitant. On avait
-commencé depuis quelques années à introduire
-des esclaves nègres pour le service des sucreries,
-mais il était très difficile de les conserver:
-soit mal du pays, soit que les travaux fussent
-trop durs, ils se pendaient presque tous. Un
-certain habitant, qui en avait déjà perdu plusieurs
-de cette manière, en aperçut sept ou
-huit qui se dirigeaient vers la forêt. Ne doutant
-pas de leur dessein, il met un morceau de
-corde dans sa poche et tombe tout d'un coup
-au milieu d'eux, «Vous allez, leur dit-il en
-leur montrant sa corde, dans le pays des esprits?
-Eh bien! puisque tous mes esclaves y
-vont, j'y veux aller aussi, et là nous verrons
-s'ils m'échapperont; je leur ferai bien payer la
-peine qu'ils me donnent de courir après eux.»
-Les nègres furent si frappés de cette menace,
-qu'ils retournèrent au travail et ne pensèrent
-plus à se donner la mort.</p>
-
-<p>Après avoir séjourné quelques semaines à
-Saint-Christoval, nous trouvâmes une occasion
-de nous embarquer, et bientôt après nous arrivâmes
-à Mexico, qui avait alors pour vice-roi
-D. Antonio de Mendoza.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch8"><span class="chap">CHAPITRE VIII.</span><br />
-Expédition contre Tamaulipas.</h3>
-
-
-<p>Je trouvai Mexico bien différent
-de ce qu'il était lors de mon premier
-séjour. On avait comblé tous
-les canaux et tout reconstruit à l'espagnole.
-Il ne restait plus de traces de la magnificence
-indienne, mais celle des Espagnols
-surpassait toute description. On ne pouvait
-plus, il est vrai, comme au temps de la conquête,
-gagner des sommes immenses d'un coup
-d'épée; mais les familles nobles possédaient des
-terres et des mines qui leur donnaient un produit
-régulier et considérable. Les propriétaires
-de certaines mines surtout avaient des revenus
-immenses. On me raconta que l'un d'eux, qui
-n'était qu'un pauvre soldat, s'était égaré à la
-chasse, et que, surpris par la nuit, il avait allumé
-du feu pour se garantir des bêtes sauvages.
-Le lendemain, il aperçut de l'argent fondu
-dans les cendres, creusa dans cet endroit, et se
-trouva au bout de quelques semaines un des
-plus riches mineurs de la Nouvelle-Espagne.</p>
-
-<p>Grâce à quelques anciens amis que je retrouvai
-à Mexico, j'obtins une compagnie d'infanterie.
-La première expédition à laquelle je pris
-part était commandée par D. José de Bolea et
-dirigée contre les Indiens de Tamaulipas. Ces
-Indiens, après avoir adopté notre sainte foi catholique,
-s'étaient révoltés et avaient massacré
-leurs missionnaires. Ils prétextaient que
-ceux-ci, au lieu de s'occuper de leur instruction
-religieuse, les faisaient travailler aux mines
-à leur profit; cela prouve bien que leur
-conversion était feinte: car, s'ils eussent été de
-vrais chrétiens, ils auraient subi sans murmurer
-toutes les tribulations qu'il plaisait à Dieu
-de leur envoyer. D'ailleurs, pouvait-on s'attendre
-à ce que les bons pères négligeassent
-leurs intérêts particuliers, comme s'ils étaient
-venus d'Espagne uniquement pour sauver l'âme
-de pareils drôles?</p>
-
-<p>Ces Indiens étaient conduits par des nègres
-fugitifs qui avaient quelque idée de l'art
-de la guerre. Ils s'étaient fortifiés au sommet
-d'un rocher, où ils avaient amassé quantité
-de pierres et de gros troncs d'arbres pour les
-faire rouler sur nous, de sorte qu'ils repoussèrent
-deux ou trois assauts consécutifs, et que
-nous fûmes réduits à les bloquer pour les prendre
-par la famine. Pour nous distraire un peu,
-nous faisions presque chaque jour des battues.
-Nous prîmes peu d'hommes, parce qu'ils s'étaient
-presque tous retirés dans la forteresse,
-mais il nous tomba entre les mains quantité
-de femmes et d'enfants. Notre général les fit
-tous pendre en vue de la forteresse, pour effrayer
-ses défenseurs, de sorte que bientôt les
-arbres furent plus peuplés que les villages.</p>
-
-<p>Au bout de quelque temps, les Indiens furent
-forcés de se rendre, faute de vivres. Les chefs
-demandèrent une capitulation, et à cette occasion
-notre général inventa un tour assez plaisant.
-Il les invita à un festin de réconciliation, et ceux-ci,
-qui souffraient la faim depuis long-temps, se
-hâtèrent d'accepter. On mêla dans leur boisson
-une substance appelée opium, qui ne tarda pas
-à les endormir. Dès qu'ils furent dans cet état,
-on les dépouilla entièrement nus et on les attacha
-à des poteaux au milieu d'un tas de fagots.
-Rien n'était plus amusant que la figure étonnée
-qu'ils firent en se réveillant. Le général leur
-reprocha leur révolte, et comme il n'y avait pas
-de capitulation, il ordonna qu'on mît le feu
-aux fagots et qu'on les brûlât comme des renégats
-qu'ils étaient. Cependant notre aumônier
-eut soin de s'approcher du bûcher pour donner
-l'absolution à tous ceux qui se repentiraient à
-l'heure de la mort. Quant à la masse des Indiens
-qui défendaient la place, ils demandèrent
-merci à genoux en apprenant la mort de
-leurs chefs. Bolea usa d'indulgence à leur
-égard et les renvoya chez eux, après leur avoir
-fait abattre le poignet droit d'un coup de hache
-pour les mettre hors d'état de porter les armes.</p>
-
-<p>La guerre continua pendant quelque temps.
-Mais grâce à la précaution que nous prîmes de
-ne pas nous charger de prisonniers, nous parvînmes
-à battre successivement tous les caciques.
-Je ne saurais trop recommander cette
-précaution à ceux qui font la guerre dans les
-Indes. Comme les Espagnols ignorent la langue
-des habitants, il se trame toujours des complots
-entre les prisonniers et les Indiens de service.
-Ils embarrassent la marche et consomment
-les vivres. Il faut donc tuer ou mutiler
-tous ceux qu'on peut saisir. Mais je n'ai pas besoin
-de dire à des chrétiens qu'à moins qu'on
-ne soit pressé par le temps, il n'est jamais permis
-de tuer un Indien sans avoir régénéré
-son âme par l'eau sainte du baptême. Autrement,
-ce serait les traiter comme des animaux,
-et je ne suis pas de ceux qui disent que Notre
-Seigneur Jésus-Christ n'est pas mort sur la
-croix pour eux comme pour nous.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch9"><span class="chap">CHAPITRE IX.</span><br />
-Expédition contre les Otomis.</h3>
-
-
-<p>Au bout de quelques semaines tout
-fut pacifié, et nous reprîmes la
-route de Mexico. Deux ou trois
-jours avant d'entrer dans cette
-ville, nous passâmes la nuit près d'une grande
-ferme appartenant à Christoval de Olid, et régie
-par un majordome qui avait perdu un &oelig;il. Celui-ci,
-pour se consoler sans doute de son malheur,
-avait procuré la même infirmité à tous les
-êtres vivants qui se trouvaient sur la ferme, de
-sorte que chevaux, b&oelig;ufs, Indiens, porcs,
-volailles, tout était borgne.</p>
-
-<p>On ne nous laissa pas long-temps reposer à
-Mexico, et nous reçûmes l'ordre de marcher
-contre les Otomis, qui avaient pris les armes.
-D. Jose Bolea, encouragé par des succès récents,
-espérait une victoire facile, mais il se
-trompait, pour son malheur, car Satan, auquel
-ces Indiens ne cessent de faire des sacrifices
-secrets, leur inspira une ruse véritablement diabolique.
-Un soir on vint lui annoncer que l'on
-apercevait auprès du camp un nombreux troupeau
-de cerfs. Il était fou de la chasse: il prit
-une arquebuse légère et partit avec quelques
-officiers comme lui sans armure. Il aperçut en
-effet les cerfs, qui, en ayant l'air de paître tranquillement,
-s'enfonçaient peu à peu dans la forêt.
-Il s'élance à leur poursuite, mais à peine
-a-t-il pénétré dans le fourré qu'il est salué d'une
-grêle de flèches. C'étaient ces démons d'Indiens
-qui s'étaient couverts de peaux de cerfs pour
-l'attirer dans une embuscade. Presque tous ses
-compagnons tombèrent morts ou blessés, et
-Bolea regagna le camp presque seul. Pendant
-toute la nuit, les Otomis célébrèrent une grande
-fête. Ils massacrèrent les prisonniers et les firent
-rôtir, ainsi que les cadavres des morts. Ils n'épargnèrent
-qu'un religieux de Saint-François;
-encore le forcèrent-ils toute la nuit à tourner
-la broche à laquelle rôtissaient les Espagnols.
-Ces Indiens ont une sorte de répugnance à
-manger la chair des religieux; ils prétendent
-qu'elle leur donne la diarrhée. Que cette idée
-soit vraie ou fausse, elle lui sauva la vie. Ils se
-contentèrent de lui faire une amputation, en lui
-disant qu'il leur avait souvent prêché, en leur
-prenant leurs poules pour son couvent, qu'un
-vrai chrétien devait se défaire du superflu.</p>
-
-<p>Quelques jours après, nous leur rendîmes un
-autre tour qui valait bien celui-là. Nous avions
-mis le siége devant leur principale ville. Elle
-était entourée d'une triple rangée de madriers,
-et, comme nous ne pouvions la forcer faute d'artillerie,
-notre général leur fit proposer un traité
-par lequel il leur promettait de se retirer s'ils
-consentaient à lui payer un léger tribut. Les
-Otomis acceptèrent, et il fut convenu que chaque
-maison lui paierait une paire de pigeons,
-oiseaux que les Indiens élèvent en grande
-quantité. Au milieu de la nuit, nous lâchâmes,
-après leur avoir attaché aux pattes une mèche
-de coton allumée, tous ces pigeons, qui s'empressèrent
-de retourner à leur colombier. Comme
-toutes les maisons sont couvertes en paille,
-peu de minutes après la ville fut en flammes.
-Les Indiens, après avoir fait tous leurs efforts
-pour éteindre l'incendie, cherchèrent à s'échapper.
-Mais c'était là que nous les attendions.
-Nous avions placé devant la seule porte d'entrée
-un énorme tas de fagots embrasés, et nous
-abattions à coups d'arquebuse tous ceux qui
-cherchaient à le traverser. Il n'en échappa ni
-vieux, ni jeune, ni homme, ni femme, ni
-grand, ni petit. Ce fut ainsi que nous nous
-vengeâmes comme des hommes, tandis qu'ils
-s'étaient vengés comme des chiens en dévorant
-nos infortunés soldats. En cherchant ensuite
-dans les cendres, nous recueillîmes une
-grande quantité d'or, et nous en donnâmes la
-dîme aux RR. PP. de Saint-François, afin
-qu'ils priassent pour nos compagnons.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch10"><span class="chap">CHAPITRE X.</span><br />
-Suite du précédent.</h3>
-
-
-<p>Après la prise de cette ville, nous
-n'eûmes plus qu'à châtier les Otomis
-rebelles qui s'étaient dispersés
-dans les montagnes. Nous employions
-de grands chiens dressés à cette sorte
-de chasse et qui savent découvrir les Indiens
-dans les recoins les plus cachés; voici comment
-nous les dressions, pour occuper nos soirées. On
-donnait à un prisonnier complétement nu un
-long bâton, et on lâchait sur lui les jeunes chiens.
-Dans les premiers temps, ils ne faisaient que
-tourner autour de lui en aboyant sans oser s'approcher,
-de sorte que l'Indien les écartait facilement
-avec son bâton, et croyait que ce n'était
-qu'un jeu; mais quand on trouvait qu'il avait
-assez duré, on lâchait sur lui un vigoureux
-mâtin qui l'avait bientôt éventré; on laissait
-alors les jeunes chiens faire la curée. Cette manière
-de les dresser est excellente; ils devenaient
-bientôt si âpres après les Indiens, que
-nous avions de la peine à en préserver ceux
-qui étaient à notre service. Quelques uns de
-ces chiens étaient si utiles qu'ils recevaient au
-profit de leur maître la même paie que les soldats.</p>
-
-<p>Le vice-roi, excité sans doute par quelques
-uns de ces prêtres qui se mêlent toujours de ce
-qui ne les regarde pas et qui se firent l'organe
-des plaintes des Indiens, blâma les mesures
-que nous avions prises et rappela Bolea. Je ne
-prétends pas dire qu'il ne fut un peu sévère,
-mais cela est nécessaire avec cette race maudite
-des Indiens, qu'on ne peut faire marcher qu'à
-coups de bâton. Les religieux ont fait bien du
-mal dans les Indes en se posant comme leurs
-protecteurs, et surtout ce Las Casas, qui a publié
-contre les conquérants des livres pleins
-d'injures. Il aurait dû se rappeler que c'était à
-leur épée qu'il devait son évêché de Chiapa,
-qu'il n'est pas pressé de quitter: au lieu d'écrire
-contre eux, il devrait prier pour eux à chaque
-messe qu'il dit; mais l'ingratitude a toujours
-été le fléau de ce monde.</p>
-
-<p>Quelque temps après mon retour de cette
-expédition, je fus chargé par le vice-roi d'une
-mission pour explorer le Popocatepetl, volcan
-situé près de Mexico, et dont le nom signifie
-montagne fumante. On prétendait que
-son cratère contenait une masse d'or en fusion.
-Déjà plusieurs tentatives avaient été faites pour
-y pénétrer. Je partis accompagné de trois cents
-Indiens, qui portaient tout ce dont j'avais besoin.
-Les flancs inférieurs de la montagne sont
-assez bien cultivés; plus haut on ne trouve plus
-que des rochers arides parsemés de sapins rabougris,
-et enfin de vastes champs couverts
-de cendre et de lave. Nous mîmes trois jours
-à faire cette ascension.</p>
-
-<p>Quand nous fûmes arrivés sur le bord du
-cratère, nous y plaçâmes une longue poutre,
-dont une extrémité, garnie d'une poulie, dépassait
-le bord de huit ou dix pieds; l'autre extrémité
-fut chargée de pierres pour l'empêcher
-de basculer. Nous passâmes dans la poulie
-une longue corde au bout de laquelle était attaché
-un grand panier; c'était par là que je
-devais descendre. Après m'être mis à genoux
-sur le bord du cratère et avoir adressé mes
-prières à Dieu et à ma sainte patronne, j'y entrai
-résolument, la tête couverte d'un casque,
-pour me protéger contre les pierres qui tombaient
-du haut du cratère en bondissant de rocher
-en rocher.</p>
-
-<p>Arrivé à la profondeur d'environ cinquante
-brasses, je fus environné d'une fumée sulfureuse
-si épaisse, qu'elle me prenait à la gorge
-et m'empêchait de respirer. Je donnai en toute
-hâte le signal convenu pour qu'on me remontât,
-et j'arrivai au sommet presque sans connaissance.
-Je fis le lendemain une seconde tentative
-qui ne fut pas plus heureuse; il fallut
-revenir à Mexico sans aucun résultat. Il n'est
-pas douteux que ce ne soit le démon qui,
-pour empêcher le roi catholique de jouir des
-trésors que renferme cette montagne et de les
-employer à la propagation de la foi, ne les
-protége par cette fumée pestilentielle qu'il fait
-sortir des soupiraux de l'enfer; d'autres ont
-prétendu que ce cratère est une des entrées du
-purgatoire, et que souvent on y entend les cris
-des âmes en peine. On a même fondé à mi-côte
-une petite chapelle où un capucin prie
-pour elles, et qui est dédiée à <i lang="es" xml:lang="es">Nuestra Señora
-de los Remedios</i>. Je ne sais pas si cette opinion
-est plus fondée que l'autre, mais, dans tous les
-cas, ceux qui la combattent ne sont pas ceux
-qui reçoivent l'argent des messes.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch11"><span class="chap">CHAPITRE XI.</span><br />
-Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné
-dans une île sauvage.</h3>
-
-
-<p>Je n'avais pas renoncé à mon voyage
-du Pérou et au trésor des ingas.
-N'ayant pas le moyen de faire le
-voyage, j'eus l'imprudence de me
-confier à don Blas de Berlanga, neveu de
-l'ancien évêque du Pérou. Nous convînmes
-qu'il fréterait un petit navire à Acapulco et
-paierait tous les frais, et que nous partagerions.
-C'était certainement lui faire une belle part,
-mais j'aurais dû me rappeler le proverbe, que
-l'avarice finit par déchirer le sac.</p>
-
-<p>Après quinze jours de navigation, nous arrivâmes
-en vue d'une assez grande île couverte
-de verdure. Nous résolûmes de nous y arrêter
-pour prendre de l'eau et renouveler nos provisions,
-s'il était possible. Le traître Berlanga
-s'embarqua avec moi dans une chaloupe. En
-arrivant nous prîmes un léger repas; je ne
-sais s'il mêla quelque drogue dans mes aliments,
-mais quand je me réveillai le soleil
-était sur le point de se coucher, et les voiles
-du navire s'apercevaient à peine à l'horizon.
-Le Ciel a sans doute puni sa perfidie: il s'éleva
-dans la nuit un ouragan terrible, et jamais
-on n'a entendu parler de Berlanga ni de
-son vaisseau.</p>
-
-<p>J'étais tellement occupé à regarder ma dernière
-espérance qui fuyait, que je ne m'aperçus
-pas qu'un grand nombre d'Indiens s'étaient approchés
-et avaient fini par m'entourer complétement.
-Je fus tiré de ma rêverie par une explosion
-de cris sauvages mêlés du son d'instruments
-plus sauvages encore. Sortant de ma
-stupeur, je levai les yeux et je me vis entouré
-d'une troupe d'Indiens peints de diverses couleurs
-et la tête couronnée de plumes, qui dansaient
-en se tenant par la main. Je crus ma dernière
-heure arrivée, et je me prosternai en invoquant
-ma sainte patronne pour obtenir le
-pardon de mes péchés; mais quelle était mon
-erreur! Deux chefs, la tête humblement baissée
-vers la terre, me prirent par les mains et m'emmenèrent,
-tandis que toute la foule nous suivait
-en hurlant et en jouant de ses diaboliques
-instruments. On me conduisit sous un grand
-hangar, et l'on me fit asseoir sur un banc placé
-sur une espèce d'estrade. Un des chefs me fit
-un long discours auquel je ne compris rien. Puis
-toute la foule, qui était restée, pendant qu'il parlait,
-la face contre terre, recommença à chanter
-et à danser. Enfin on apporta des brasiers que
-l'on plaça tout autour de moi, et sur lesquels on
-jeta une espèce de gomme dont la fumée était
-tellement acre qu'elle pensa m'étouffer et me fit
-éternuer plusieurs fois. En l'entendant, la foule
-se dispersa en faisant de grandes acclamations.
-La même cérémonie se renouvela le lendemain
-et les jours suivants. Tous les matins on me
-présentait trois petits gâteaux de maïs sur un
-plateau d'or. Une garde nombreuse, armée
-d'arcs et de flèches, veillait autour du hangar et
-m'empêchait d'en sortir.</p>
-
-<p>Je ne comprenais rien à cette conduite et à
-cette manie de me faire éternuer, qui paraissait
-le but principal de cette cérémonie. Comme la
-langue que parlent ces Indiens ressemble beaucoup
-à celle du Mexique, je parvins à me faire
-comprendre des prêtres. Je découvris que quelques
-années auparavant un vaisseau espagnol
-avait abordé dans cette île, et qu'un moine qui
-se trouvait à bord, après avoir prêché le christianisme
-aux Indiens, leur avait donné une
-image en bois du glorieux apôtre saint Jacques,
-dont ils avaient, dans leur ignorance, fait une
-idole. Me voyant vêtu à peu près de la même
-manière, et ne comprenant pas comment j'étais
-arrivé dans leur île, ils me crurent descendu du
-ciel, m'installèrent dans leur temple comme
-leur dieu, et m'adressèrent des prières. Regardant
-l'éternuement comme un acquiescement à
-leurs v&oelig;ux, ils ne cessaient leurs fumigations
-que quand ils l'avaient obtenu, de sorte que
-toute la journée on me faisait éternuer à me faire
-sauter la cervelle. C'était en vain que je cherchais
-à leur faire comprendre que je n'étais
-pas un dieu, mais un homme, et que je ne pouvais
-leur accorder ce qu'ils demandaient. Ils ne
-cessaient de m'implorer et de m'enfumer que
-quand l'éternuement tant désiré leur faisait
-comprendre que j'étais sensible à leurs prières.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch12"><span class="chap">CHAPITRE XII.</span><br />
-Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique.</h3>
-
-
-<p>Au bout de quelque temps, à force
-de condescendre aux v&oelig;ux des
-mortels, les yeux me sortaient de
-la tête, et j'aurais fini par éternuer
-mon âme si ma sainte patronne ne fût venue à
-mon secours. Un matin j'étais sur mon trône, revêtu
-de brillants ornements de plumes rouges
-que m'avaient fabriqués mes adorateurs, quand
-j'entendis retentir au loin quelques coups de
-mousquet; bientôt une foule éperdue se précipita
-dans le temple, suivie de plusieurs hommes
-vêtus à la mode castillane. Ils allaient se jeter
-sur moi, me prenant pour une idole, qu'ils
-voulaient briser selon leur louable habitude,
-quand tout d'un coup je me levai en leur criant
-en espagnol: «Arrêtez, je suis chrétien comme
-vous.»</p>
-
-<p>Il serait difficile de peindre leur étonnement;
-les uns se frottaient les yeux comme des
-hommes qui doutent s'ils sont bien éveillés,
-d'autres dirigeaient sur moi leurs escopettes, et
-un moine commença à m'exorciser. Je m'approchai
-d'eux et fis cesser leurs doutes en leur
-racontant mon histoire, tandis que la foule des
-Indiens, surprise que j'eusse pu d'un seul mot
-arrêter les Espagnols, se prosternait à mes
-pieds et faisait retentir l'air de ses acclamations.</p>
-
-<p>Je me hâtai de profiter de cette occasion pour
-quitter l'île, et je laissai, pour me remplacer,
-le saint Jacques de bois, que les Indiens purent
-enfumer à leur aise sans qu'il eût l'air de s'en
-apercevoir, ce qui m'a fait sans doute regretter.
-Heureux celui qui, parvenu à un poste
-élevé, excite le même sentiment quand il le
-quitte! Ma conscience m'a quelquesfois reproché
-cette aventure: j'ai craint d'avoir commis
-une profanation en recevant les adorations des
-Indiens. Mais de savants casuistes m'ont rassuré
-à cet égard, puisque j'avais fait tous mes
-efforts pour les en dissuader. Toujours est-il
-que, depuis ce temps, je ne puis voir une tabatière
-sans me rappeler que j'ai été dieu.</p>
-
-<p>Les Espagnols avaient été à la recherche
-d'une île nommée Païtiti, que l'on disait habitée
-par des Amazones et remplie d'or et d'argent.
-On ajoutait même qu'il s'y trouvait une
-fontaine dont la vertu était telle, que tous ceux
-qui s'y baignaient revenaient à l'âge de vingt
-ans. Ils avaient erré long-temps avant d'arriver
-dans l'île où je me trouvais, mais ils n'avaient
-rien découvert que quelques rochers habités
-seulement par des oiseaux de mer. Après
-avoir pris des vivres et de l'eau, ils continuèrent
-leurs recherches en remontant vers le nord
-pour se rapprocher du Mexique, d'où ils étaient
-partis, et rentrèrent enfin à Acapulco sans
-avoir rien découvert.</p>
-
-<p>Cette ville n'est, à proprement parler, qu'un
-village de pêcheurs; mais il s'y tient tous les
-ans une foire très considérable à l'arrivée des
-galions de Manille: ils y apportent des marchandises
-de la Chine et du Japon, qu'ils
-échangent contre des métaux précieux et des
-productions d'Europe. Quand cette foire est
-terminée, il est d'usage que les marchands donnent
-un grand tonneau de vin aux porte-faix
-qui ont travaillé à charger et décharger leurs
-ballots. Ceux-ci le placent sur une espèce de
-corbillard, et, vêtus d'habits de deuil, ils parcourent
-ainsi la ville en versant des larmes. On
-appelle cette cérémonie enterrer la foire. Je
-n'ai pas besoin de dire que les porte-faix la terminent
-en vidant le corps du défunt.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch13"><span class="chap">CHAPITRE XIII.</span><br />
-Retour de l'auteur à Mexico.</h3>
-
-
-<p>J'achetai un cheval à Acapulco pour
-retourner à Mexico; mais je ne tardai
-pas à être atteint d'une fièvre
-violente, qui me força à m'arrêter
-dans un village nommé Tuzutepec. Le curé m'y
-reçut avec une hospitalité toute castillane, et
-ne voulut me laisser partir que quand je fus
-complétement rétabli. On voit auprès de Tuzutepec
-les ruines d'une ville considérable, qui fut
-détruite lors de la conquête du pays. Au milieu
-s'élève une haute pyramide, qui servait de
-temple aux Indiens: c'était là qu'ils sacrifiaient
-au démon des victimes humaines. Le bon curé
-y avait fait ériger une petite chapelle à la
-Vierge.</p>
-
-<p>Les Indiennes de cette province ont un usage
-particulier. Pendant leur jeunesse, elles se livrent
-à peu près à tout venant, sans que personne
-y trouve à redire. Quand elles ont atteint
-l'âge de vingt-cinq ans, elles convoquent
-tous leurs amants et leur déclarent qu'elles ont
-assez joui des plaisirs de la jeunesse, et qu'elles
-veulent choisir l'un d'eux pour époux. Chacun,
-pour mériter la préférence, s'empresse
-d'apporter un objet quelconque, qui doit servir
-à l'établissement du ménage futur; il a soin de
-joindre à son présent une plume de perroquet
-rouge. La jeune fille réunit alors tous ses amants,
-et, après les avoir remerciés de leur générosité
-et leur avoir fait ses adieux, elle nomme
-celui qu'elle a choisi pour époux, et rompt
-avec tous les autres. Mais dans les fêtes elle
-place sur sa tête toutes les plumes de perroquet
-qu'elle a reçues, et qui indiquent le nombre de
-ses anciens amants. Il y en a qui en ont une
-telle quantité, que leur tête ressemble à un
-porc-épic enflammé. A dater de leur mariage,
-elles observent envers leur mari une fidélité inviolable.
-L'adultère est inconnu chez ces Indiens;
-il est vrai qu'il faudrait être bien enclin
-au péché pour séduire les vieilles quand on
-peut avoir toutes les jeunes.</p>
-
-<p>Les Indiens de Tuzutepec ont aussi une singulière
-façon de soigner les malades. Ils s'imaginent
-que leur souffrance vient de ce que le
-mauvais esprit est entré dans leur corps. Pour
-le faire sortir, ils les étendent par terre et les
-piétinent tant qu'ils peuvent. Le malade meurt
-ordinairement pendant l'opération, mais cela
-ne les empêche pas de recommencer. Pendant
-que j'avais la fièvre, une vieille Indienne, que
-le curé m'avait donnée pour me soigner, m'offrit
-d'en faire usage, mais je me contentai de la remercier
-de sa bonne volonté.</p>
-
-<p>Cette vallée est extrêmement chaude, et le curé
-m'a raconté un usage que les Indiens suivaient
-du temps de leurs anciens rois. Dans la salle du
-conseil se trouvaient d'énormes cruches que l'on
-remplissait d'eau, et quand le roi convoquait
-les caciques, ceux-ci, pour être plus au frais,
-se mettaient chacun dans une de ces cruches
-avant de commencer la délibération. On ne
-leur voyait que la tête, de sorte qu'ils ne pouvaient
-contracter la mauvaise habitude de gesticuler
-en parlant, comme le font certains prédicateurs,
-et encore moins en venir aux coups dans
-la chaleur de la discussion. On peut rire de
-cette coutume, mais j'ai vu faire pis chez les
-chrétiens, où quelquefois ce sont les cruches
-seules qui sont appelées au conseil.</p>
-
-<p>Quand ma guérison fut complète, je pris congé
-du bon curé pour m'en retourner à Mexico.
-J'y vécus quelque temps tranquille; mais la
-fortune n'était pas encore lasse de me persécuter,
-et je ne tardai pas à me voir compromis
-dans la malheureuse affaire du marquis del
-Valle, comme on le verra au chapitre suivant.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch14"><span class="chap">CHAPITRE XIV.</span><br />
-Affaire du marquis del Valle.</h3>
-
-
-<p>Tout le monde sait que D. Fernand
-Cortez, marquis del Valle et conquérant
-du Mexique, que des envieux
-avaient rendu suspect à la cour, ne
-put jamais obtenir la permission de revoir sa
-conquête, et qu'il mourut en Espagne. On se
-montra plus clément à l'égard de son fils: celui-ci,
-après de longues sollicitations, obtint la permission
-d'aller prendre possession de son marquisat
-del Valle d'Oaxaca et des immenses propriétés
-qu'il devait à la valeur de son père. Tous
-les descendants des conquérants vinrent au
-devant de lui pour lui faire une brillante réception.
-Il entra dans Mexico escorté de plus
-de quatre cents gentilshommes couverts d'or et
-de pierreries. Les Indiens, n'oubliant pas que
-son père les avait toujours protégés, se pressaient
-autour de lui et semaient des fleurs dans tous
-les endroits où il devait passer. Tout cet éclat
-lui attira des envieux, et l'audience commença
-à le soupçonner, comme on en avait si injustement
-soupçonné son père, de vouloir s'emparer
-de la couronne du Mexique.</p>
-
-<p>Quelque temps après, la marquise mit au
-monde deux jumeaux, et ce fut une occasion
-pour les Espagnols et pour les Indiens de célébrer
-de nouvelles fêtes. Elles durèrent pendant
-huit jours. Les Espagnols firent des courses
-de bague et un carrousel. Les Indiens apportèrent
-une grande quantité d'arbres et les plantèrent
-dans la grande place de Mexico, de sorte
-qu'elle semblait une forêt toute couverte de
-verres de couleurs. Ils y lâchèrent une quantité
-d'animaux sauvages de toutes espèces qu'ils
-avaient pris au filet, et donnèrent ainsi le spectacle
-d'une grande chasse. On faisait rôtir le
-gibier aussitôt qu'il était abattu, pour le distribuer
-au peuple, en y joignant quantité de pulque,
-espèce de vin qu'on extrait de l'aloës, de
-sorte que toute la place retentissait des cris de
-vive le marquis et la marquise.</p>
-
-<p>Le lendemain on fit une grande mascarade
-qui représentait la première entrée de Cortez à
-Mexico. Le marquis jouait le rôle de son père,
-et Gonzalez Davila celui de Montézuma. On répéta
-toutes les cérémonies qui avaient eu lieu
-à cette occasion, et au moment où Montézuma
-devait embrasser Cortez et le présenter au peuple,
-Davila ôta une couronne d'or qu'il avait
-sur la tête et la plaça sur celle du marquis.
-Toute la place retentit alors de nouvelles acclamations.</p>
-
-<p>Le soir il y eut dans le palais du marquis
-un souper auquel assistèrent les quatre cents
-gentilshommes qui avaient pris part à la fête, et
-parmi lesquels je me trouvais pour mon malheur.
-Quand les têtes furent échauffées par le
-vin, on commença à se plaindre des nouvelles
-ordonnances, qui peu à peu avaient dépouillé
-les conquérants de tout ce qu'ils avaient gagné
-à la pointe de leur épée. On but à la santé
-du grand Cortez, et, pour terminer la fête, on
-improvisa une espèce de trône sur lequel on
-promena son fils dans toutes les salles du palais,
-ayant sur la tête la couronne de Montézuma.</p>
-
-<p>Tout cela n'était qu'une affaire de gens ivres
-qui n'aurait eu aucune suite; il faut avouer cependant
-que ce jour-là les vins d'Estramadure
-avaient chassé la prudence de nos têtes. Le
-souvenir des révoltes du Pérou était encore
-tout frais; l'envie ne dormait pas, et alla nous
-dénoncer à l'audience, qui gouvernait alors
-la Nouvelle-Espagne, parce que le nouveau
-vice-roi n'était pas encore arrivé. Des traîtres
-lui assurèrent que le lendemain nous devions
-nous saisir de l'étendard royal et proclamer
-le marquis empereur du Mexique et successeur
-de Montézuma.</p>
-
-<p>Le lendemain matin on vint dire au marquis
-que l'audience avait reçu d'Espagne des
-dépêches qu'elle devait lui communiquer. Sans
-aucune défiance, il se hâta de se lever et de
-se rendre au palais du Gouvernement, ne remarquant
-même pas que les alentours étaient
-garnis de soldats. A peine fut-il entré dans la
-salle qu'un des auditeurs s'approcha de lui en
-disant: Marquis, je t'arrête comme traître à
-Dieu et au roi. Le marquis mit d'abord la main
-sur la garde de son épée; mais, voyant des
-soldats qui s'approchaient de tous les côtés, il la
-rendit sans mot dire.</p>
-
-<p>Presqu'au même instant, des soldats conduits
-par les auditeurs se dirigèrent vers nos
-maisons, où nous dormions presque tous, fatigués
-des plaisirs de la veille. Je fus arrêté et
-jeté dans un cachot, ainsi que les trois frères
-Davila, D. Louis Ponce de Léon, D. Fernand
-de Cordoue, D. José de Bolea, mon ancien général,
-et plus de deux cents autres gentilshommes
-des premières familles de Mexico.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch15"><span class="chap">CHAPITRE XV.</span><br />
-Retour de l'auteur en Espagne.</h3>
-
-
-<p>L'audience poursuivit notre procès
-avec vigueur. Peu de jours après,
-Alonso et Gil Davila, ainsi que mon
-ancien général Bolea, furent condamnés
-à mort et exécutés sur un échafaud recouvert
-en velours noir. On prétendit avoir
-trouvé dans leurs papiers des preuves qu'ils
-avaient tramé de longue main une conspiration
-pour rendre le Mexique indépendant;
-mais rien n'établissait la culpabilité du marquis.
-Tous trois moururent en héros. Un dominicain
-de l'école de ce fou de Las-Casas voulut
-reprocher à Bolea sa conduite envers les
-Indiens, et exiger qu'il en fît réparation; mais
-Bolea lui répondit: Je quitte ce monde sans
-rien devoir à personne, si ce n'est quatre réaux,
-que j'ai oublié de payer à mon cordonnier en
-quittant Séville; voilà tout ce que j'ai sur la
-conscience. Leurs corps furent ensevelis dans
-l'église de Saint-Augustin; quant à leurs têtes,
-les auditeurs les avaient d'abord fait placer sur
-la porte de la maison de ville, ce qui pensa
-exciter une sédition, parce qu'on regardait cela
-comme une accusation de trahison contre la
-ville, de sorte que l'audience ordonna qu'on
-les enlevât et qu'on les clouât au gibet.</p>
-
-<p>Bien d'autres gentilshommes auraient été
-victimes de la fureur de l'audience, sans l'arrivée
-du nouveau vice-roi, D. Gaston de Peralta,
-marquis de Falces. Il fit mettre en liberté
-le marquis et la plupart de ses amis, et
-envoya les autres, parmi lesquels je me trouvais,
-en Espagne, pour y être jugés. En débarquant,
-on nous envoya prisonniers au château
-d'Ayamonte, sur les frontières du Portugal.</p>
-
-<p>Je ne pus m'empêcher, en me voyant dans
-cette forteresse, de me rappeler le sort de
-Gonzalo Pizarro et d'autres conquérants, qui
-avaient gémi quinze ou vingt ans dans les fers
-sans pouvoir obtenir qu'on terminât leur procès.
-Je résolus donc de m'évader et de rejoindre en
-Portugal le roi D. Sébastien, qui préparait
-alors une expédition contre les Maures d'Afrique.
-Aidé de deux de mes compagnons, je fabriquai
-une échelle de corde, et nous descendîmes
-par une des fenêtres de la tour dans laquelle
-nous étions détenus. Arrivés sur les
-bords de la Guadiana, nous nous cachâmes
-dans les roseaux. Le lendemain matin, nous
-aperçûmes un pêcheur dans sa nacelle. Un de
-mes camarades se mit à imiter le cri du canard
-sauvage. Le pêcheur s'approcha, croyant qu'un
-de ces oiseaux, blessé par un chasseur, était
-tombé dans les roseaux.</p>
-
-<p>En un instant il fut poignardé, et sa barque
-nous transporta à Tavira, dans le royaume des
-Algarves. Comme on nous traitait en prisonniers
-d'état, on ne nous avait pas enlevé l'or
-que nous possédions: ce fut chose facile de se
-procurer des chevaux et des armes. Nous nous
-mîmes en route pour Lisbonne. Tout le long
-de la route nous rencontrions des troupes de
-jeunes laboureurs qui allaient rejoindre l'armée
-du roi D. Sébastien, et de temps en temps un
-seigneur couvert d'armes brillantes et suivi de
-nombreux soldats. A mesure que l'on approchait
-de la capitale, cette foule devenait plus
-compacte et plus joyeuse: on eut dit qu'elle
-allait assister à une fête. Peu de jours se passèrent,
-et la plaine d'Alcazarquivir était couverte
-de leurs cadavres. Les plus heureux
-étaient esclaves chez les Maures. Mais j'ai tort
-de dire les plus heureux, car j'y ai souffert
-mille morts, tandis que mes compagnons d'armes
-recevaient dans le Ciel la couronne du martyre,
-due à tous les guerriers chrétiens qui succombent
-dans un combat contre les infidèles.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE.</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch1"><span class="chap">CHAPITRE I<sup>er</sup>.</span><br />
-L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son expédition d'Afrique.</h3>
-
-
-<p>Le roi D. Sébastien, alors âgé de
-vingt-deux ans, était également remarquable
-par sa force et par sa
-valeur. Il pouvait être considéré
-comme le plus parfait cavalier de son royaume.
-On ne pouvait lui reprocher d'autre défaut que
-le désir si naturel à son âge de courir les aventures;
-il y était secrètement encouragé par le
-roi D. Philippe, son oncle, qui, le voyant encore
-sans enfants, n'aurait pas été fâché de le
-voir périr pour profiter de sa succession. Mais
-ce sont là de ces matières d'état dont les hommes
-prudents font mieux de ne pas parler.</p>
-
-<p>Muley-Mohamed, roi de Maroc, chassé de son
-royaume, était venu le trouver et lui avait promis
-de se reconnaître pour son vassal s'il voulait
-d'aider à rentrer dans ses états. D. Sébastien
-avait réuni dans ce but une nombreuse armée,
-dans laquelle je parvins à obtenir une enseigne.
-C'était peu pour un ancien capitaine,
-mais beaucoup pour un fugitif.</p>
-
-<p>Une flotte de plus de cent vaisseaux nous
-transporta en Afrique. Le jeune roi, sans vouloir
-écouter l'avis de ses officiers les plus expérimentés,
-s'avança rapidement dans l'intérieur,
-et bientôt nous nous trouvâmes en présence
-d'une armée de plus de cent mille Maures, qui,
-se déployant en croissant, nous enveloppèrent
-complétement. Le roi essaya vainement de
-percer l'armée ennemie, à la tête de ses plus
-braves chevaliers. Nous fûmes mis dans une
-déroute complète. Le roi eut trois chevaux
-tués sous lui. Les Maures ne voulaient pas le
-tuer; ils ne le connaissaient cependant pas,
-mais le voyant couvert d'une brillante armure,
-ils le regardaient comme un prisonnier d'importance,
-et qui pouvait payer une riche rançon.
-Ils allaient même en venir aux mains entre
-eux, quand un chef lui fendit la tête en leur
-criant: «Comment! chiens que vous êtes,
-quand Dieu vous accorde une si brillante victoire
-sur les ennemis de notre foi, vous allez
-vous égorger pour la rançon d'un prisonnier!»</p>
-
-<p>Tous les seigneurs portugais qui ne périrent
-pas dans la bataille tombèrent entre les mains des
-Maures, et ceux-ci exigèrent d'eux une rançon
-exorbitante. Un des plus heureux fut D. Antoine,
-prieur de Grato, qui, depuis, se fit proclamer
-roi de Portugal. Pris par un Maurisque
-renégat, il parvint à lui persuader que l'habit
-de chevalier de Saint-Jean était un habit monastique,
-et qu'il était très pauvre. Il s'entendit
-avec un juif, qui le racheta pour quelques ducats,
-et dont il fit ensuite la fortune. Les autres
-seigneurs furent obligés de payer cinq mille cruzades
-par tête. Quant à nous autres, nous fûmes
-rachetés en masse par le roi D. Henri, successeur
-de D. Sébastien, non sans avoir souffert
-toutes les misères imaginables, car on faisait si
-peu de cas de nous qu'on ne prenait pas la
-peine de nous nourrir. On nous jouait pour
-quelques maravedis, ou l'on nous échangeait
-contre les objets les plus vils. Qui m'eût dit
-que je vivrais assez pour voir échanger dix gentilshommes
-de nom et d'armes contre un porc
-ou un baudet?</p>
-
-<p>Peu de temps après mon retour à Lisbonne,
-le roi cardinal Henri mourut, et, malgré les
-efforts de D. Antoine de Crato, le duc d'Albe,
-à la tête d'une armée de nos invincibles Castillans,
-prit possession du royaume au nom de
-S. M. Philippe II. J'étais fier de voir mon souverain
-ajouter une nouvelle couronne à celles
-qui ornaient son front, mais je n'étais pas pressé
-de retourner au château d'Ayamonte, en attendant
-qu'il plût à la chancellerie de Grenade
-de juger mon procès; je profitai donc de l'offre
-d'un marchand portugais, nommé Mendez
-de Silva, qui retournait à Goa et qui m'offrait
-un passage à bord de son vaisseau. Je n'avais
-pas prospéré dans le métier des armes. Je commençais
-à être d'un âge où l'on estime la richesse
-et la gloire pour ce qu'elles valent, et,
-n'espérant pas pouvoir retourner au Pérou, je
-résolus de tenter la fortune en me livrant au
-commerce des Indes, qui enrichit le Portugal
-et qui fait de Lisbonne la seule rivale de Séville.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch2"><span class="chap">CHAPITRE II.</span><br />
-Séjour de l'auteur à Goa.</h3>
-
-
-<p>La ville de Goa, métropole des possessions
-portugaises dans les Indes,
-renferme plus de 100,000 habitants.
-La grande ville de Mexico
-même n'avait pu me donner l'idée du luxe qui
-y règne. On n'y voit peut-être pas tant d'or et
-d'argent qu'à Mexico, mais on y rencontre à
-chaque instant des caravanes d'éléphants et de
-chameaux couverts de tapis précieux. Le moindre
-gentilhomme rougirait de s'y montrer autrement
-que dans un palanquin et suivi de
-quinze ou vingt esclaves vêtus de soie. Des navires
-richement chargés arrivent des points les
-plus éloignés des Indes et encombrent le port;
-en un mot, c'est une nouvelle Tyr, qui a sur
-l'ancienne l'avantage de voir tous les édifices
-publics surmontés de la croix, emblème de
-notre salut.</p>
-
-<p>Mon protecteur, Mendez de Silva, passait
-pour un des plus riches marchands de la ville.
-Il était père d'une fille charmante; rien ne paraissait
-manquer à son bonheur. Mais c'était
-un nouveau chrétien, c'est-à-dire un de ces
-juifs qui ont fait semblant de se convertir, sous
-le règne du glorieux roi D. Emmanuel, pour
-ne pas être expulsés du Portugal. Il observait
-en secret les cérémonies de la loi de Moïse.
-Mais, malgré tous ses efforts, il ne put se cacher
-aux yeux de l'envie, et fut dénoncé à la
-sainte inquisition. Un matin, les alguazils entrèrent
-dans notre maison, s'emparèrent de
-tout ce qu'elle contenait, et nous traînèrent en
-prison.</p>
-
-<p>Quelques jours après, Mendez, revêtu d'un
-san benito, faisait l'ornement d'un auto-da-fé,
-et tous ses biens étaient confisqués. Un des inquisiteurs,
-zélé pour la propagation de la foi,
-garda sa fille pendant quinze jours, afin de
-l'instruire dans notre sainte religion, et l'envoya
-ensuite dans un couvent de religieuses
-ursulines, offrir sa virginité à Dieu en expiation
-des péchés de son père. Quant à moi, comme
-j'étais vieux chrétien et que je ne possédais
-rien, l'inquisition me renvoya, après m'avoir
-fait faire amende honorable devant la porte de
-la cathédrale, pour avoir servi chez un juif.</p>
-
-<p>Cette aventure me rendit le séjour de Goa
-désagréable. Je m'embarquai avec Thomas
-Lobo, dont le vaisseau était chargé de marchandises
-destinées à la grande foire qui se tient
-tous les ans à Malacca. Nous y arrivâmes sans
-encombre, et nous jetâmes l'ancre à côté d'une
-grosse jonque qui ne nous offrait rien de suspect.
-Cette sécurité fit notre malheur. Au milieu
-de la nuit, nous fûmes réveillés par des
-cris terribles: plus de cent Malais, armés d'épées
-empoisonnées, avaient envahi notre navire
-et massacré tous ceux qui se trouvaient sur le
-pont; ils avaient ensuite fermé les écoutilles,
-de sorte qu'il nous fut impossible de résister;
-ils ne nous laissaient sortir qu'un à un de
-l'entrepont et nous chargeaient de chaînes.</p>
-
-<p>Cosa Geinal, qui les commandait, nous fit ensuite
-défiler devant lui. Il choisit tous ceux qui
-lui parurent de bonne défaite. Les autres eurent
-la tête tranchée et furent jetés à la mer.
-Il fit ensuite mettre le feu à notre navire, après
-en avoir tiré tout ce qui pouvait lui être utile.
-Sa joie ne fut pas de longue durée; notre navire
-brûlait encore quand un vaisseau commandé
-par Antonio de Sousa et armé de trente pièces
-de canon parut dans la rade. Reconnaissant
-le navire incendié pour Portugais, il ne
-douta pas que l'autre ne fût un pirate, le salua
-d'une volée de canon et ordonna l'abordage.
-Cosa Geinal, revêtu d'une armure de mailles,
-combattit bravement à la tête des siens. Sa valeur
-était telle qu'il fût peut-être parvenu à
-repousser les Portugais; mais, profitant de ce
-qu'on nous oubliait dans la chaleur du combat,
-je tirai de ma poche un couteau qu'on m'avait
-laissé, et, m'avançant lentement derrière lui,
-je lui coupai le jarret droit. Il tomba sur la face,
-et aussitôt les siens se débandèrent et se jetèrent
-à l'eau pour tâcher de gagner la rive à la
-nage. Mais comme elle était encore assez éloignée
-et qu'ils étaient embarrassés du poids de
-leur armure, ils se noyèrent presque tous. Sousa
-fit aussitôt pendre aux vergues de son navire
-tous les pirates, morts ou vifs, qui lui tombèrent
-entre les mains, et entra ainsi triomphant
-dans le port de Malacca.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch3"><span class="chap">CHAPITRE III.</span><br />
-Voyage de l'auteur à Borneo.</h3>
-
-
-<p>Ne pouvant distinguer nos marchandises
-de celles qui appartenaient
-aux pirates, Sousa prit le parti de
-garder le tout, de sorte que nous ne
-pûmes faire de grandes dépenses à la foire.
-Nous errions tristement, Lobo et moi, au milieu
-des boutiques de marchandises. Les théâtres,
-les bateleurs, les animaux savants, qui
-remplissaient toutes les places, attiraient à peine
-nos regards, quand il rencontra un de ses compatriotes
-nommé Fonseca. Celui-ci lui raconta
-qu'il était en grande faveur à la cour du sultan
-de Borneo, qui l'avait envoyé à Malacca pour
-acheter des marchandises d'Europe. Il nous
-proposa de l'accompagner, en nous assurant
-que ce prince aimait beaucoup les Européens.
-Comme notre sort pouvait difficilement devenir
-pire, nous acceptâmes sa proposition.</p>
-
-<p>Le sultan de Borneo nous reçut très bien, et
-se montra très satisfait de ce que lui apportait
-Fonseca. Il nous fit revêtir de caftans d'honneur,
-et nous renvoya en nous promettant de nous
-élever au rang de mandarin. Le soir, nous causions,
-en buvant, de notre grandeur future,
-quand Lobo s'écria: Pourvu qu'il ne vienne pas
-à l'idée du sultan de nous demander d'embrasser
-le paganisme. Quant à moi, s'il me le propose,
-je lui répondrai que je veux mourir chrétien.
-Il me fera les plus belles offres, je les refuserai.
-Il me fera empaler, et j'obtiendrai la couronne
-du martyre. Qu'est-ce à dire? lui répliqua Fonseca.
-Il sied bien à un petit compagnon que
-j'ai tiré de la misère de vouloir avoir le pas
-sur moi! Tu diras, tu feras! Apprends que
-c'est à moi à porter la parole pour nous tous.
-C'est moi qui répondrai au sultan, et si nous
-sommes empalés, j'entends l'être le premier.
-Si je ne me fusse pas trouvé là, dans leur ferveur
-avinée ils en seraient venus aux coups, et j'eus
-toutes les peines du monde à mettre le holà.</p>
-
-<p>Le lendemain, au lieu des récompenses que
-nous attendions, nous vîmes entrer des gardes
-qui nous chargèrent de fers et nous traînèrent
-devant le sultan. Voici ce qui causait notre disgrâce.
-Parmi les objets d'Europe que Fonseca
-avait achetés à la foire de Malacca, se trouvait
-une tapisserie de Flandre à personnages, représentant
-le sacrifice d'Abraham. Le grand-prêtre
-persuada au sultan que cette figure qui tenait
-le cimeterre levé était un personnage enchanté,
-et qu'il descendrait la nuit de la tapisserie pour
-le massacrer. Nous eûmes beaucoup de peine à
-le faire revenir de cette idée; mais, depuis cette
-époque, il nous traita toujours avec défiance,
-et parut aussi pressé de nous voir sortir de son
-île que nous étions peu désireux d'y rester.</p>
-
-<p>Nous ne pouvions pardonner au grand-prêtre
-le tour qu'il nous avait joué; voici
-comment nous nous en vengeâmes. Les habitants
-de Borneo adorent un grand singe couvert
-de poils qui est de la grandeur d'un
-homme. Le matin d'une fête solennelle, je parvins
-à me glisser dans le temple, qui n'était
-autre chose qu'une vaste cabane en bambou, et
-je donnai au singe, qui les dévora avec avidité,
-des boulettes de sucre dans lesquelles j'avais
-mêlé des drogues purgatives. Au moment où
-le sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait
-devant lui, l'animal se mit à faire des contorsions
-épouvantables, et, s'élançant sur les poutres
-qui soutenaient le toit, il inonda toute l'assemblée
-de ses malédictions. Le sultan lui-même
-ne fut pas épargné. A cette marque de
-la colère du dieu, tout fuit épouvanté. Nous
-avions bien de la peine à retenir nos rires;
-mais le grand-prêtre se tira d'affaire mieux que
-nous ne l'avions espéré: il sut persuader au
-peuple et au sultan qu'il fallait apaiser la colère
-du dieu par des présents, et ce fut lui qui
-eut tout le profit de mon invention.</p>
-
-<p>Les habitants de Borneo sont très simples, et
-ce pays serait d'une conquête facile, car ils ont
-un grand respect pour les blancs, qu'ils regardent
-comme une race supérieure. Ils disent
-que, quand le grand singe eut créé le premier
-homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses
-trois enfants pénétrèrent dans le jardin du
-grand singe pour y voler des bananes. Celui-ci
-les ayant poursuivis avec un bâton, l'aîné se
-réfugia dans la maison: c'est pour cela qu'il a
-conservé la fraîcheur de son teint. Le second
-grimpa sur le toit, où il fut brûlé par le soleil:
-il est le père des races basanées. Le troisième
-se réfugia dans le four encore chaud: c'est pour
-cela que les nègres sont noirs et ont les cheveux
-crépus.</p>
-
-<p>Une autre particularité des habitants de
-Borneo, c'est qu'ils traitent très mal leurs
-femmes et les méprisent. Ils répugnent même
-à épouser des filles vierges; quand un jeune
-époux trouve sa fiancée dans cet état, il dit
-que c'est une preuve que personne n'en a voulu,
-et quelquefois même il la répudie. Si les
-RR. PP. franciscains avaient une mission
-dans cette île, ils auraient bientôt rétabli la
-paix dans les familles.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch4"><span class="chap">CHAPITRE IV.</span><br />
-L'auteur se fait corsaire.</h3>
-
-
-<p>Un jour que je me promenais avec
-mes deux compagnons à quelque
-distance de la ville, nous aperçûmes
-une jonque chinoise qui
-s'approchait de la rive. Ceux qui la montaient
-descendirent à terre et s'assirent tranquillement
-sur l'herbe pour prendre leur repas.
-Nous vîmes que c'était une occasion que Dieu
-et sa sainte mère nous envoyaient; comme
-nous ne possédions autre chose que les habits
-que nous avions sur le corps, nos malles furent
-bientôt faites. Nous nous glissâmes derrière les
-buissons jusqu'à la planche que les Chinois
-avaient mise pour descendre à terre. Nous
-montâmes à bord, coupâmes les câbles, et un
-vent favorable nous éloigna de Borneo. Nous
-laissâmes les pauvres Chinois, qui jetaient des
-cris de désespérés, profiter des faveurs du grand
-singe.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours, nous aperçûmes
-un navire portugais à l'ancre dans une petite
-baie. Nous nous hâtâmes de nous diriger de ce
-côté, et bientôt nous fûmes au milieu de nos
-compatriotes. Ils étaient commandés par Don
-Juan Botelho, gentilhomme portugais, qui,
-se croyant lésé par le nouveau gouverneur que
-le roi Philippe II avait envoyé à Goa, s'était
-décidé à exploiter la mer pour son compte. Il
-m'avait connu lors de l'expédition d'Afrique, et
-m'offrit d'être un de ses officiers. Je me hâtai
-d'accepter, car je m'étais aperçu que le commerce
-n'était pas mon fait: puisqu'il ne fallait
-compter que sur la fortune pour vivre, j'aimais
-mieux la chercher l'épée à la main que derrière
-un comptoir.</p>
-
-<p>Botelho avait à son bord soixante Portugais
-et près de deux cents Malais, ce qui lui permettait
-de tenter de grandes entreprises; mais
-il manquait de vivres. Nous abordâmes donc
-quelques jours après à un port nommé Toubasoy,
-pour tâcher d'acheter des bestiaux. Le chef
-se montra très disposé à nous en vendre; il fit
-conduire sur le bord de la mer un troupeau de
-buffles, et s'éloigna après en avoir reçu le prix.
-Au moment où nous allions les embarquer,
-nous entendîmes le son d'une espèce de conque
-marine, et au même moment tous les buffles se
-précipitèrent comme des furieux dans l'intérieur
-du pays, sans qu'il fût possible de les arrêter.
-Ce rusé personnage les avait accoutumés
-à venir au son de cette conque recevoir une
-distribution de sel, de sorte qu'après avoir
-vendu et livré son troupeau aux navigateurs,
-il trouvait moyen de le ravoir. Ce commerce
-ne laissait pas d'être avantageux, mais nous
-résolûmes d'y mettre un terme et de ne pas
-être ses dupes.</p>
-
-<p>Nous feignîmes de mettre à la voile; mais,
-au milieu de la nuit, au moment où il nous
-croyait bien loin, son village, cerné par nous, fut
-attaqué de tous les côtés. Nous y mîmes le feu
-en lançant dans les toits de paille des dards
-entourés de mèches allumées. Tout ce qui chercha
-à s'échapper tomba sous nos coups. Le pillage
-fut peu de chose, mais nous eûmes le plaisir
-de la vengeance. Quant au chef, qui tomba
-vivant entre nos mains, voici le châtiment que
-nous lui infligeâmes. Après l'avoir attaché à
-un poteau, nous tressâmes avec du coton ses
-longues moustaches et la houpe de cheveux
-qu'il avait au sommet de la tête; puis, après
-avoir enduit le tout d'un mélange de cire et de
-goudron, nous les allumâmes, de sorte qu'il
-avait l'air d'un candélabre à trois branches.
-Quand nous eûmes assez ri de la triste figure
-qu'il faisait, on jeta sur lui quelques brassées
-de roseaux, et bientôt le tout fut consumé.</p>
-
-<p>Nous allâmes ensuite jeter l'ancre près de
-l'île Haynan, et nous prîmes quelques jonques
-chargées de riz et d'autres provisions,
-qui nous furent d'un grand secours. Nous
-eûmes soin de jeter à la mer ceux qui les montaient,
-pour qu'ils n'allassent pas jeter l'alarme
-dans le pays. C'est une bonne précaution. Plus
-d'une entreprise a échoué faute de l'avoir observée,
-et notre négligence fit manquer notre attaque
-contre l'île de Fan-si, comme on verra
-plus loin.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours, nous vîmes arriver
-quatre barques peintes et dorées qui naviguaient
-au son des instruments: c'était la
-fille du gouverneur d'Haynan; elle allait au
-devant d'un jeune seigneur du pays qui devait
-l'épouser le jour même. Nous la laissâmes s'approcher,
-et quand les barques furent à portée
-de mousquet nous leur criâmes de se rendre.
-Il n'y avait pas moyen de faire autrement,
-Botelho prit pour lui la mariée, et nous distribua
-les jeunes filles qui l'accompagnaient. Il
-retint pour la man&oelig;uvre vingt Chinois des plus
-robustes, et mit le reste en liberté. Le lendemain,
-nous rencontrâmes la flottille du marié,
-qui s'avançait toute pavoisée de bannières de
-soie; nous l'arrêtâmes également, et pour le
-dédommager de la perte des présents de noce,
-que nous gardâmes, nous lui rendîmes sa fiancée
-et ses compagnes, en lui assurant que nous
-les avions toujours respectées, ce qu'elles ne
-manquèrent pas de confirmer, de sorte qu'il
-partit enchanté de notre générosité. Botelho,
-qui n'était pas cruel, crut pouvoir lui donner la
-vie, parce que nous allions quitter ces parages.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch5"><span class="chap">CHAPITRE V.</span><br />
-Expédition contre Fan-si.</h3>
-
-
-<p>Après avoir navigué pendant plusieurs
-jours le long de la côte, nous
-aperçûmes une ville considérable.
-Le patron d'une petite barque que
-nous arrêtâmes nous dit qu'elle se nommait
-Han-Tong et qu'on y tenait dans ce moment
-une foire importante. Nous ne pouvions trouver
-une meilleure occasion pour nous défaire
-de notre butin: aussi Botelho nous fit-il réciter
-les litanies de la Vierge et dire notre
-chapelet pour remercier le Ciel, qui nous protégeait
-si visiblement. Nous nous hâtâmes de
-nous défaire de nos marchandises, pour lesquelles
-on nous remit plus de 50,000 taels en lingots
-d'argent; puis, nous apercevant que nous
-commencions à exciter les soupçons des autorités,
-nous remîmes à la voile.</p>
-
-<p>Quelques jours après, nous rencontrâmes un
-corsaire chinois, nommé Yam-ti. Ce corsaire
-avait habituellement des rapports avec les
-Portugais, il nous proposa d'associer notre fortune
-à la sienne pour entreprendre une expédition
-contre l'île de Fan-si. Il nous assura que
-cette île, située à peu de distance de la côte,
-n'était occupée que par un temple desservi par
-quelques bonzes, et qui renfermait les tombeaux
-des anciens rois de la Chine: ils étaient,
-disait-il, couverts de lames d'or et remplis d'immenses
-richesses. Botelho ne se fit pas faire
-deux fois une pareille offre, et nous naviguâmes
-de conserve en nous dirigeant vers le
-nord.</p>
-
-<p>Après une longue attente, nous aperçûmes
-l'île que nous cherchions. Elle est fort petite et
-entourée d'un mur de terrasse. De distance en
-distance s'élèvent des idoles en cuivre, de la
-forme la plus grotesque; elles tiennent dans
-leurs mains des chaînes du même métal qui les
-réunissent les unes aux autres, de sorte qu'elles
-forment une espèce de guirlande autour de l'île.
-Derrière ces idoles, nous vîmes briller au soleil
-les pointes dorées des temples et des pagodes,
-dont les murs étaient revêtus de porcelaines de
-diverses couleurs.</p>
-
-<p>Botelho descendit dans la chaloupe avec
-moi et trente soldats bien armés. Nous arrivâmes
-bientôt au pied d'un escalier de marbre
-rouge, qui conduisait au sommet de la terrasse;
-nous le montâmes, et nous nous trouvâmes
-dans un bois d'orangers fort épais. Persuadés,
-par le silence qui régnait autour de nous, que
-Yam-ti nous avait dit la vérité en nous assurant
-que l'île n'était gardée que par quelques bonzes,
-et que sa réputation de sainteté faisait toute
-sa défense, nous nous avançâmes, et nous trouvâmes
-bientôt une espèce d'ermitage peint et
-doré, dans lequel se trouvait un vieillard à
-barbe blanche, si âgé qu'il pouvait à peine se
-traîner. Il était vêtu d'une longue robe de damas
-jaune, et coiffé d'une espèce de mitre. Il
-fut si effrayé en voyant entrer une troupe de
-gens armés, qu'il tomba presque sans connaissance.
-On parvint à le rassurer, et les réponses
-qu'on en obtint convainquirent Botelho que
-l'île renfermait d'immenses richesses et qu'elle
-était presque déserte. Satisfait de ces renseignements,
-et voyant la nuit s'approcher, il retourna
-à bord pour faire commencer le pillage
-au point du jour; mais il commit la faute énorme
-de ne pas tuer le vieil ermite, ou du moins
-de ne pas l'emmener avec lui.</p>
-
-<p>Les heureuses nouvelles apportées par notre
-chef ne tardèrent pas à se répandre à notre
-bord, et l'espérance du butin que nous devions
-faire le lendemain nous empêchait de fermer
-l'&oelig;il. Tout d'un coup notre attention fut attirée
-par un bruit effroyable de cloches et de
-gongs. L'île entière paraissait illuminée par des
-feux que l'on avait allumés de tous les côtés.
-Sans nul doute nous étions découverts. Le
-vieil ermite, que nous avions eu la faiblesse
-d'épargner, avait sans doute trouvé assez de
-force pour se traîner à la maison principale des
-bonzes et donner l'alarme. Bientôt les gongs
-retentirent et les feux brillèrent également tout
-le long de la côte: il n'était pas douteux
-qu'au point du jour nous serions attaqués. La
-quantité immense des feux que nous apercevions
-nous faisait assez connaître que nous aurions
-affaire à une population très considérable.
-Notre seule ressource était donc de lever
-l'ancre au plus vite. Nous partîmes en rugissant
-de colère et en nous arrachant la barbe
-d'avoir manqué une si belle occasion de nous
-enrichir, sans coup férir, pour le reste de nos
-jours. J'observai que, dans notre ardeur du pillage
-nous avions eu le tort de ne pas promettre
-la dîme du butin à un saint qui nous aurait
-protégés, et c'est sans doute à cause de cela
-que le démon protecteur de ces païens prévalut
-contre nous.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch6"><span class="chap">CHAPITRE VI.</span><br />
-L'auteur devient prisonnier des Tartares.</h3>
-
-
-<p>Un malheur ne vient jamais sans
-l'autre, et l'expérience nous le
-prouva, car à peine étions-nous
-éloignés d'une vingtaine de lieues
-de l'île de Fan-si, que nous fûmes assaillis par
-une violente tempête, qu'on appelle dans ce
-pays un typhon. Notre navire ne put y résister
-long-temps, quoique pour l'alléger nous eussions
-lancé à la mer nos canons et presque toutes
-nos richesses; il fut jeté sur un rocher et mis
-en pièces en peu d'instants par la violence des
-vagues. Sept d'entre nous échappèrent seuls au
-naufrage qui engloutit tous nos compagnons.
-Nous trouvâmes sur le sable le corps de Botelho,
-auquel nous creusâmes une fosse avec
-nos mains. Après l'avoir enterré de notre
-mieux, nous plaçâmes sur sa tombe une petite
-croix de bois.</p>
-
-<p>Nous marchâmes pendant toute la journée, et
-vers le soir nous arrivâmes à un petit village
-habité par des pêcheurs chinois. Ils nous donnèrent
-un peu de riz et nous assurèrent qu'à
-quelque distance dans l'intérieur se trouvait
-une grande ville appelée Quam-ti. Nous nous
-y rendîmes, et les Chinois nous y laissèrent assez
-tranquilles, mais sans nous faire la moindre
-charité; nous étions réduits pour subsister à
-aller chercher du bois dans une forêt voisine.
-Un jour j'aperçus à la porte d'une maison un
-vieillard qui me fit signe d'entrer. Je me défiais
-de lui, quand, tirant de sa poitrine une
-petite croix d'argent, il me la fit apercevoir
-à travers ses doigts. Je me jetai aussitôt entre
-ses bras, joyeux de reconnaître un chrétien;
-il m'étonna bien davantage en m'adressant la
-parole en langue portugaise. Cet homme me raconta
-qu'il avait fait naufrage sur cette côte
-bien des années auparavant, et s'était marié
-dans cette ville, où il jouissait d'une honnête
-aisance; mais depuis cette époque c'était la
-première fois qu'il avait la joie de voir un compatriote
-et un chrétien.</p>
-
-<p>Moscoso, c'était son nom, nous combla de
-bienfaits, mes compagnons et moi, et s'occupa
-activement de nous trouver de l'emploi. Quant
-à moi, je m'avisai de dire que j'étais médecin,
-et, appliquant aux Chinois quelques remèdes
-de vétérinaire que j'avais appris lorsque je
-servais dans la cavalerie allemande, j'étais en
-passe de faire une jolie fortune, quand tout d'un
-coup la terreur se répandit dans la ville. On
-apprit qu'un corps de cinquante mille cavaliers
-tartares avait franchi la grande muraille,
-et qu'après avoir défait l'armée chinoise il se
-dirigeait sur Quam-ti.</p>
-
-<p>En effet, au bout de quelques jours nous
-aperçûmes dans la plaine les bannières tartares,
-écartelées de vert et de blanc. Le gouverneur
-de la ville, suivi des principaux habitants,
-alla se jeter aux pieds du général tartare, en le
-suppliant de recevoir la ville à merci. Celui-ci,
-sentant le besoin de faire reposer son armée, y
-consentit assez gracieusement.</p>
-
-<p>Le lendemain, les Tartares ouvrirent une
-espèce de marché, et vendirent à vil prix tout
-ce qu'ils avaient pillé sur leur route. Ils avaient
-enfermé dans des sacs toutes les femmes dont
-ils avaient pu s'emparer, et, pour s'assurer le
-débit de toute leur marchandise, ils ne permettaient
-pas de regarder dans le sac, qu'ils
-vendaient sur le pied d'un quart d'écu. Je voulus
-prendre part à cette espèce de loterie; j'achetai
-un sac, et, l'ayant ouvert à mon arrivée
-chez moi, je fus stupéfait d'en voir sortir une
-vieille femme toute décrépite. J'allais dans ma
-colère jeter mon acquisition dans la rivière,
-quand cette femme me raconta qu'elle appartenait
-à une des principales familles de Quam-ti,
-et me pria de la conduire chez un riche marchand:
-sur son ordre, il n'hésita pas à me
-compter mille taels. Ravi de cette aubaine, je
-voulus tenter de nouveau la fortune; j'allai acheter
-une quantité de sacs, que je fis charger sur
-une charrette. Mais, en déballant mon emplette,
-je ne trouvai que des paysannes, dont
-cinq ou six seulement étaient passables. Je gardai
-seulement ces dernières; mais, comme elles
-se disputaient toute la journée, je finis par les
-mettre à la porte à coups de fouet.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours, le général tartare,
-nommé Natim-Khan, ayant appris qu'il
-y avait dans la ville des étrangers venus d'un
-pays très éloigné, me fit appeler, et m'adressa
-beaucoup de questions sur le Portugal. Je lui
-répondis de manière à ne pas exciter sa méfiance,
-mais cependant de manière à lui donner
-une haute idée de mon pays. Aussi me
-traita-t-il avec une faveur qui fut encore augmentée
-quand je lui eus rendu un signalé service,
-dont il sera question au chapitre suivant.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch7"><span class="chap">CHAPITRE VII.</span><br />
-Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan.</h3>
-
-
-<p>Les Tartares avaient remporté plusieurs
-grandes victoires sur les Chinois,
-et conquis déjà la moitié du
-pays. L'empereur avait levé une
-nouvelle armée, et s'avançait contre eux à
-marches forcées. Natim-Khan ne laissait pas
-d'être inquiet; ce n'était pas qu'il ne méprisât
-avec raison les troupes du céleste empire: elles
-étaient hors d'état de lui résister, mais il redoutait
-les éléphants, dont les Chinois avaient
-un grand nombre, parce que les chevaux craignent
-ces animaux, qui mettent facilement en
-déroute la cavalerie tartare.</p>
-
-<p>Natim-Khan me demanda si je ne connaissais
-pas quelque moyen d'effrayer les éléphants,
-et voici ce qu'il fit d'après mon conseil. L'armée
-chinoise s'avançait contre nous au nombre
-de cent mille combattants, précédée de cent
-vingt éléphants rangés sur une seule ligne.
-Natim-Khan fit charger deux cents chameaux
-de fagots de paille et autres matières combustibles;
-il les fit enduire de goudron depuis la
-tête jusqu'aux pieds; puis, après y avoir mis
-le feu, il les lança contre les éléphants. Ceux-ci,
-effrayés de cet incendie mobile, firent volte
-face, et, sans que leurs conducteurs pussent les
-arrêter, ils foulèrent sous leurs pieds l'infanterie
-chinoise. Natim-Khan la fit alors charger
-par ses Tartares, et en peu d'instants il fut
-maître du champ de bataille.</p>
-
-<p>Après cette victoire, les Tartares marchèrent
-sur Nankin, et s'en emparèrent. Ce qu'on
-remarque de plus curieux dans cette ville, c'est
-une tour de la hauteur des clochers d'Europe
-les plus élevés, toute couverte en porcelaine.
-On y a suspendu une multitude de clochettes
-dorées, dont le son produit une espèce de carillon
-quand elles sont agitées par le vent. Cette
-ville renfermait alors plus de cinq cent mille
-habitants, et passait pour la plus commerçante
-de la Chine.</p>
-
-<p>Je ne fus pas moins utile à Natim-Khan lors
-de la prise d'un château fort près de Nankin,
-où l'élite des troupes chinoises s'était retirée.
-Je fis remplir un chariot de sacs de noix, et je
-m'avançai déguisé en paysan chinois, suivi de
-plusieurs autres chariots dans lesquels étaient
-cachés des soldats tartares. En arrivant à la
-porte, j'eus soin, en arrêtant mon chariot
-pour que les Chinois pussent le visiter, de le
-placer dans la porte de manière à ce qu'on ne
-pût la fermer. Pendant la visite, je déliai un
-des sacs, de sorte que les noix se répandirent
-de tous les côtés. Les Chinois se précipitent
-pour les ramasser; les Tartares alors s'élancent
-hors des chariots le sabre à la main, et font
-main basse sur eux. Une fois maîtres de cette
-porte, nous donnâmes entrée à un corps de
-Tartares, qui attendait le résultat à peu de
-distance. Les Chinois se comportèrent bravement
-dans cette occasion; ils se firent tous tuer.</p>
-
-<p>Natim-Khan fut très satisfait de ce succès.
-Il me fit promener dans les rues de Nankin monté
-sur un cheval blanc et revêtu d'une pelisse
-d'honneur, et me donna le quart du butin
-qui fut fait dans la forteresse. Je me trouvai
-donc riche de 10,000 onces d'or et de 50,000
-d'argent. Désireux de retourner en Espagne,
-où je pouvais vivre avec cette fortune à l'égal
-des plus grands seigneurs, je demandai et j'obtins
-mon congé, quoique Natim-Khan fît tous ses efforts
-pour me retenir. Il m'offrit même de me
-créer mandarin de la première classe; peut-être
-aurais-je accepté s'il y avait eu des prêtres catholiques
-à sa cour. Mais comment rester dans
-un pays où je ne pouvais ni entendre la messe,
-ni me confesser à l'heure de la mort?</p>
-
-<p>Parmi les ambassadeurs des rois vassaux de
-la Chine qui étaient venus à la cour de Natim-Khan
-l'assurer de la soumission de leur maître,
-se trouvait un envoyé du roi du Tonquin. Comme
-mon intention était de gagner Malacca,
-j'obtins de Natim-Khan un ordre pour cet envoyé
-de me conduire à la cour du roi son maître,
-et de protéger le reste de mon voyage.
-Quand je pris congé de lui, il m'embrassa les
-larmes aux yeux, et m'appela son ami; il me
-donna encore tant d'étoffes et d'objets précieux,
-que je pus en charger plusieurs chameaux.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch8"><span class="chap">CHAPITRE VIII.</span><br />
-Séjour de l'auteur au Tonquin.</h3>
-
-
-<p>Le voyage fut long, mais sans incidents
-remarquables. Le roi du Tonquin,
-aussitôt qu'il eut appris de
-son ambassadeur que j'étais un des
-amis de Natim-Khan, me fit la réception la
-plus brillante. Il vint au devant de moi à deux
-lieues de la ville, monté sur un éléphant richement
-caparaçonné, et m'y fit asseoir à côté de
-lui. A droite et à gauche s'avançait sur deux
-files une garde formée des plus belles femmes
-du pays, revêtues d'armures dorées, et portant
-des couronnes de plumes d'autruche; en tête
-marchaient des joueurs d'instruments, précédés
-de crieurs qui répétaient: Honneur et gloire à
-l'ami du grand Natim-Khan, le vainqueur du
-grand dragon de la Chine.</p>
-
-<p>A mon arrivée, le roi me donna un palais
-avec de nombreux esclaves pour me servir; ses
-éléphants, ses chevaux, tout était à mes ordres,
-et trois fois par jour on me servait un festin
-somptueux. Tantôt le roi me menait à de grandes
-chasses, tantôt on exécutait devant moi des
-danses et des comédies. Je me plaisais tellement
-dans ce contraste avec la vie misérable que
-j'avais toujours menée, que je commençais à
-oublier l'Espagne. Mais ma sainte patronne
-veillait sur moi, et le châtiment du ciel ne se fit
-pas attendre.</p>
-
-<p>Un matin, les gardes du roi entrèrent dans
-mon palais et me traînèrent devant lui chargé
-de chaînes. Il venait d'apprendre que les Chinois
-s'étaient révoltés, et qu'après avoir tué Natim-Khan
-ils avaient mis son armée en déroute.
-Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus
-qu'un chien de Tartare, et son ami qu'un misérable
-espion. Le roi, après m'avoir accablé
-d'injures, me fit attacher à un poteau où
-l'on m'exposa aux mouches après m'avoir frotté
-de miel. J'avais déjà subi ce supplice pendant
-plus d'une heure et j'étais sur le point d'y succomber,
-quand on vint me détacher pour me
-jeter dans un cachot.</p>
-
-<p>La nuit, une vieille esclave vint me trouver
-et me dit que le roi m'avait accordé la vie sur
-les instances d'une de ses parentes. Elle ajouta
-que Soleil-de-Beauté, c'est ainsi qu'elle la nommait,
-m'avait aperçu à travers une jalousie,
-et était devenue éprise de ma personne; elle
-prétendait avoir des droits à la couronne,
-et m'offrait de m'épouser si je voulais la conduire
-à la cour du roi d'Arracan, son oncle, qui
-lui avait promis de les faire valoir. Le bruit
-des exploits des Portugais dans l'Inde était arrivé
-jusqu'à ses oreilles, et elle ne doutait pas
-de la victoire si je voulais me mettre à la tête
-de son armée.</p>
-
-<p>L'homme qui se noie ne choisit pas la branche
-à laquelle il s'accroche. On peut donc se
-figurer si j'hésitai à accepter cette proposition.
-Le lendemain, au milieu de la nuit, la même esclave,
-qui avait sans doute gagné les gardes, me
-conduisit vers une petite barque couverte dans
-laquelle m'attendait ma future épouse. Dès que
-j'y fus entré la barque s'éloigna à force de rames.
-Je me précipitai aux pieds de la princesse
-et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance,
-qu'elle accueillit assez bien. Quand
-le jour fut venu, je la suppliai de rendre mon
-bonheur complet en ôtant son voile. Elle y
-consentit après avoir fait quelques façons, et je
-découvris, à mon grand étonnement, que
-Soleil-de-Beauté était une petite vieille de
-soixante et dix ans, fort peu ragoûtante. Bien
-qu'elle m'eût sauvé la vie, je ne savais si je
-devais être satisfait de mon marché.</p>
-
-<p>Heureusement ses droits à la couronne du
-Tonquin étaient plus clairs que ses yeux. Quand
-nous fûmes arrivés à Arracan, le roi se montra
-très disposé à les soutenir, mais à son profit.
-Il l'épousa en grande pompe, la relégua
-dans le vieux sérail, et déclara la guerre au roi
-du Tonquin pour faire valoir les droits de sa
-nouvelle épouse. Quant à moi, il voulait d'abord
-me faire empaler comme criminel de lèse-majesté,
-mais enfin il céda aux prières de Soleil-de-Beauté,
-qui lui jura que je l'avais toujours
-respectée. Cela était parfaitement vrai, et je n'avais
-pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne
-pour conserver ma chasteté dans cette
-occasion. Le roi me fit donc donner quelques
-écus, en m'ordonnant de sortir sur-le-champ de
-ses états et de n'y jamais rentrer. J'acceptai avec
-reconnaissance, et je me mis en marche en
-compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait
-au Pégu, et qui pour un écu consentit à
-me servir de guide.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch9"><span class="chap">CHAPITRE IX.</span><br />
-Guerre pour un éléphant blanc.</h3>
-
-
-<p>Nous marchâmes pendant plusieurs
-semaines à travers d'immenses forêts
-de bambous, dans lesquelles
-l'on ne rencontre que de rares villages;
-peu à peu le pays devint plus peuplé, et
-enfin nous approchâmes de Pégu, dont les environs
-sont très riches et très bien cultivés. Le
-roi, qui avait déjà eu quelques rapports avec
-les Portugais, me reçut avec bienveillance et
-m'offrit de l'emploi dans une armée qu'il levait
-pour repousser les attaques du roi de Siam.</p>
-
-<p>Le sujet de cette guerre était un éléphant
-blanc que possédait le roi du Pégu, et qui
-était adoré comme un dieu; il était dans une
-magnifique écurie ornée d'ivoire et de porcelaine;
-on lui donnait à boire dans des seaux
-d'argent, et ceux qui le servaient lui présentaient
-sa nourriture à genoux, dans des plats
-d'or. La possession d'un animal de cette espèce
-était considérée comme d'autant plus précieuse,
-qu'elle donnait au prince qui en jouissait une
-espèce de suprématie sur les rois voisins. C'était
-pour cela que le roi de Siam mettait tant d'importance
-à l'enlever à celui du Pégu, beaucoup
-moins puissant que lui.</p>
-
-<p>Il le lui avait donc fait demander par un
-ambassadeur. Celui-ci se distingua par un trait
-que je veux citer ici. Quand il entra dans la
-salle d'audience, il s'aperçut qu'on n'avait pas
-préparé de siége pour lui; sur un signe qu'il
-fit, un de ses esclaves se courba en avant en
-s'appuyant sur les mains. Il s'assit tranquillement
-et prononça son discours, dans lequel il
-menaçait le roi du Pégu de la vengeance de
-son maître s'il ne consentait à lui céder l'éléphant
-blanc; mais ce dernier, comptant sur la
-protection du dieu, le refusa sèchement. L'ambassadeur
-se retira, et, comme on lui faisait
-observer qu'il laissait son esclave au palais, il
-répondit avec hauteur: Les ambassadeurs du
-roi mon maître n'ont pas l'habitude d'emporter
-leur siége.</p>
-
-<p>Malgré tous ses efforts, le roi du Pégu n'avait
-pu réunir qu'une armée beaucoup moins
-nombreuse que celle de son ennemi; sa défaite
-était donc imminente sans un expédient que je
-lui suggérai. Il fit apporter dans son camp une
-immense quantité d'une espèce d'eau-de-vie
-fabriquée avec du riz; puis, à la première
-attaque des Siamois, il fit semblant de s'enfuir
-dans une déroute complète. Les Siamois
-se mirent aussitôt à piller son camp et à s'enivrer:
-c'était ce que j'avais prévu. Quand
-ils furent bien remplis d'eau-de-vie, nous les
-attaquâmes de nouveau et nous en fîmes une
-horrible boucherie; le roi de Siam lui-même
-fut fait prisonnier, et le roi de Pégu le condamna
-à nettoyer les ordures de l'éléphant blanc
-dont il avait voulu s'emparer. Ce malheureux
-roi n'avait pour vivre que le petit commerce
-qu'il faisait en vendant ces ordures aux dévots
-de la classe du peuple, qui les considéraient
-comme des reliques.</p>
-
-<p>Je ne veux point passer sous silence un usage
-singulier des habitants du Pégu. Quand il y a
-plusieurs frères dans une famille, ils n'épousent
-qu'une seule et même femme. Tous les soirs
-chacun passe son dard à travers les fentes
-d'une natte qui forme les parois de la chambre;
-l'épouse commune en saisit un au hasard, et
-c'est son propriétaire qui a le droit de passer la
-nuit avec elle. Quand il y a plusieurs s&oelig;urs,
-elles n'épousent aussi qu'un seul mari; mais
-alors celui-ci a le droit de les prêter à ses amis,
-pourvu que ce soit gratuitement; si on peut lui
-prouver qu'il a reçu de l'argent pour cela, il est
-vendu, ainsi que ses femmes, au profit du roi. Il
-règne parmi eux une grande liberté de m&oelig;urs:
-aussi ce ne sont pas les enfants du roi qui héritent
-de la couronne, mais ses neveux, fils de
-ses s&oelig;urs; les Péguans disent que c'est la seule
-manière d'être certain que leur roi est bien
-réellement du sang royal. Cette idée ne me
-paraît pas mauvaise, et je ne sais si on ne ferait
-pas bien, en Espagne, de l'appliquer aux majorats
-de la grandesse: nous verrions moins
-de gentilshommes dégénérés.</p>
-
-<p>Outre l'éléphant blanc, les Péguans adorent
-une idole qu'ils nomment Sommonocodon,
-et croient qu'elle accorde la fécondité aux femmes
-qui passent la nuit dans son temple. Je
-ne crois pas que le démon puisse faire de miracles,
-mais je dois avouer que pendant mon
-séjour dans ce pays j'ai vu souvent ce moyen
-réussir, surtout quand la femme était jolie, et
-le talapoint du temple jeune et vigoureux. Je
-regarde cependant cela comme une superstition:
-il n'appartient qu'aux saints de bénir le
-mariage de celles qui vont dévotement en pèlerinage
-à leur chapelle.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch10"><span class="chap">CHAPITRE X.</span><br />
-Naufrage de l'auteur aux Maldives.</h3>
-
-
-<p>Il y avait déjà près de dix ans que
-j'étais aux Indes; je devais espérer
-que l'affaire du marquis del Valle
-serait oubliée; mes cheveux commençaient
-à blanchir, et j'éprouvais un pressant
-désir de revoir ma patrie. Je pris donc
-congé du roi du Pégu, qui me combla de bienfaits,
-et je m'embarquai à bord d'un vaisseau
-commandé par Diego Veloso, pour retourner à
-Goa. Nous abordâmes d'abord à Trinquemale,
-dans l'île de Ceylan, pour y prendre des rafraîchissements.
-Un juif vint à bord nous offrir
-ses services; il nous présenta une lettre de recommandation
-ainsi conçue: «Ce juif nous a livrés
-au roi de Ceylan; je prie mes compatriotes
-de me venger. Signé A. Barbosa.» Comme ces
-paroles étaient en portugais, il ne les comprenait
-pas, et les regardait comme un excellent
-certificat. Nous résolûmes de venger nos compatriotes,
-et quand nous eûmes embarqué tout
-ce dont nous avions besoin, nous levâmes l'ancre,
-emmenant le juif avec nous. Connaissant
-le goût de sa nation pour le lard, nous le piquâmes
-comme une poularde et nous le lançâmes
-à la mer dans un tonneau vide, pour lui
-laisser la chance d'être jeté sur la côte et d'apprendre
-aux naturels comment se vengent les
-Portugais.</p>
-
-<p>Quelques jours après, une fumée épaisse
-commença à se répandre dans le navire, et bientôt
-nous ne pûmes douter que le feu ne fût dans
-la cale. Le danger était d'autant plus grand que
-nous avions à bord plus de cinq cents barils d'eau-de-vie
-de dattes; aussi tous nos efforts pour arrêter
-l'incendie étaient inutiles. Il ne fallut
-songer qu'à nous jeter dans les embarcations;
-à peine étions-nous à mille pas du vaisseau,
-qu'il éclata comme une bombe, en lançant
-des jets de flammes de tous les côtés, et bientôt
-la mer fut couverte de ses débris. Veloso, supposant
-avec raison que nous n'étions pas éloignés
-des îles Maldives, fit gouverner à l'ouest,
-et nous y débarquâmes le troisième jour, après
-avoir horriblement souffert de la soif et de la
-chaleur.</p>
-
-<p>A peine avions-nous touché la terre que nous
-fûmes entourés par les habitants, armés de zagayes;
-ils nous enlevèrent le peu que nous
-avions sauvé, et nous poussèrent vers leur
-village. Après nous avoir partagés comme un
-vil troupeau, ils nous employèrent aux travaux
-les plus rudes et les plus dégoûtants, et
-nous épargnèrent si peu les coups, qu'ils m'ont
-bien rendu avec usure tous ceux que j'ai distribués
-dans ma vie.</p>
-
-<p>Les nobles des Maldives, bien qu'ils aillent
-presque nus et qu'ils ne vivent que de poissons
-et de fruits, sont plus fiers de leur noblesse
-que les premiers grands d'Espagne.
-Voici comment ils la confèrent: Le récipiendaire
-est attaché à un poteau, et pendant trois
-jours on lui fait souffrir tous les maux imaginables.
-Il reçoit des soufflets et des coups de pieds;
-on lui crache à la figure, on lui jette des poignées
-de fourmis et d'insectes venimeux, enfin
-on ne lui laisse de repos ni jour ni nuit; seulement
-il n'est pas permis de faire couler son
-sang. S'il succombe dans cette épreuve, il est
-noté d'infamie et n'a guère d'autre ressource que
-de se suicider. S'il résiste, au contraire, on le
-porte plutôt qu'on ne l'amène aux pieds du roi.
-Celui-ci l'inonde d'une liqueur qu'il est inutile
-de nommer, et le voilà aussi noble que s'il descendait
-du roi Rodrigue.</p>
-
-<p>Je m'acquis quelque faveur auprès du roi en
-découvrant celui qui lui avait volé une bague
-à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne pouvait
-retrouver. Je fis rassembler tous ses esclaves,
-et, après avoir fait une foule de simagrées
-qu'ils prirent pour des opérations magiques, je
-leur annonçai que j'apercevais une plume de
-perroquet sur le nez du voleur. Celui-ci y porta
-la main pour voir si j'avais dit vrai, et je n'eus
-pas de peine à le désigner. Il voulut nier, mais
-une volée de coups de bâton l'eut bientôt ramené
-à la sincérité. Cette aventure m'attira la
-réputation d'un grand devin, et me fit dispenser
-de tout travail pénible. J'obtins même du
-roi de faire avertir à Caranganore quelques
-marchands portugais qui s'y trouvaient, et ceux-ci
-furent assez généreux pour avancer la petite
-somme qu'on réclamait pour notre rançon, et
-pour nous conduire à Goa sans rien exiger
-pour notre passage.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch11"><span class="chap">CHAPITRE XI.</span><br />
-Voyage de l'auteur à Bantam.</h3>
-
-
-<p>Je rentrai donc à Goa aussi pauvre
-que j'en étais parti. Pour tâcher de
-relever ma fortune, j'acceptai les
-offres d'une compagnie de marchands,
-qui me chargèrent d'aller vendre une
-cargaison à Achem pour leur rapporter du poivre.
-Nous nous arrêtâmes quelque temps dans
-une petite île nommée Talinkan, pour réparer
-quelques avaries que nous avions éprouvées; elle
-fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous
-entrâmes chez le souverain de cette petite île,
-nous fûmes très étonnés de voir tous les assistants
-se retourner, relever leurs jaquettes, et
-nous présenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire
-en compagnie. Nous crûmes d'abord que
-c'était une insulte préméditée; mais notre interprète
-nous expliqua que c'était au contraire
-la plus grande marque de politesse qu'ils pussent
-nous donner; par là ils se déclaraient nos
-esclaves et se montraient prêts à recevoir une
-fustigation. Nous nous empressâmes de leur
-rendre leurs civilités, et après nous être ainsi
-regardés sans nous voir pendant quelque temps,
-nous traitâmes de l'achat des vivres dont nous
-avions besoin; après quoi nous prîmes congé
-d'eux en répétant la même cérémonie.</p>
-
-<p>Nous étions depuis peu de jours à Achem
-quand une flotte hollandaise parut devant cette
-ville, pour réclamer un vaisseau de cette nation
-qui avait été saisi l'année précédente. Le roi
-demanda notre secours, que nous lui accordâmes
-d'autant plus volontiers que les Hollandais
-commençaient à nous disputer le commerce
-des Indes. Ceux-ci, de leur côté, firent alliance
-avec les sultans du Palembang, de Bencoulen
-et d'autres rois de Sumatra, jaloux
-de voir que tout le commerce de l'île avec les
-Européens se concentrait à Achem. Le siége
-de cette ville dura deux mois, et l'on combattit
-des deux côtés avec un égal acharnement. Enfin
-le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la
-plus grande partie de ses troupes et qu'il ne
-pouvait résister plus long-temps, ordonna de
-mettre dans les canons tout ce qu'il possédait
-d'or et d'argent et de bijoux, et fit faire une
-dernière décharge sur l'ennemi; il se renferma
-ensuite dans son palais, auquel il mit le feu
-après avoir poignardé ses femmes et ses enfants.
-Toute la population fut massacrée; les indigènes
-ouvraient l'estomac à leurs prisonniers pour
-voir s'ils n'avaient pas avalé des perles ou des
-diamants, et il y en eut qui trouvèrent de cette
-manière des richesses considérables. Quant au
-petit nombre de Portugais qui avaient survécu,
-les Hollandais consentirent à les recevoir à
-quartier, mais à condition de les déposer dans
-les ports de l'Inde qui leur conviendraient.</p>
-
-<p>Les Hollandais, après m'avoir long-temps
-promené sans me permettre de sortir du vaisseau,
-me débarquèrent à Balassore; le capitaine
-eut même la charité de me donner dix
-roupies, avec lesquelles je gagnai Benarès, où
-j'arrivai absolument sans ressources. Ma misère
-était telle que je fus forcé de me louer à un
-riche Banian qui avait fondé une espèce d'hôpital
-pour les puces, les punaises et autres insectes.
-Les Banians croient à la transmigration
-des âmes, et se font un point de religion non
-seulement de ne rien manger de ce qui a eu
-vie, mais d'assister les animaux comme leurs
-frères. Ce Banian me donnait donc une roupie
-par jour pour me laisser sucer le sang par ces
-insectes. Quel métier pour un gentilhomme!
-c'était un vrai martyre, et, comme je ne le
-souffrais pas pour la foi, il ne me comptait
-pas pour le paradis.</p>
-
-<p>Au bout de quelque temps mon sort s'améliora.
-J'avais raccommodé tant bien que mal
-un vieux mousquet de fabrique européenne,
-et, comme personne dans la ville n'était en état
-d'en faire autant, j'abandonnai mon état de
-restaurateur des puces et des punaises pour
-prendre celui d'armurier. Cela me procura la
-connaissance d'un des principaux officiers du
-Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner
-à Delhi. J'acceptai d'autant plus volontiers que
-cela me rapprochait des états européens.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch12"><span class="chap">CHAPITRE XII.</span><br />
-Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.</h3>
-
-
-<p>Achar-Khan, qui régnait alors à
-Delhi, avait conquis presque toute
-l'Inde septentrionale. Rien de ce
-que j'avais vu jusque alors ne pouvait
-donner une idée de la magnificence de sa
-cour. Son trône était d'or massif et couvert de
-pierres précieuses; le dais qui le couvrait était
-supporté par quatre colonnes d'argent, autour
-desquelles s'enroulait une vigne d'or émaillée,
-dont les feuilles étaient formées par des émeraudes
-et les grappes par des rubis. Il ne sortait
-jamais qu'avec une suite de cent éléphants,
-couverts de housses de soie cramoisie brodée
-d'or, et de deux mille gardes, dont les casques
-et les cuirasses étaient d'argent doré. On prétend
-que son armée s'élève à plus de deux
-cent mille hommes.</p>
-
-<p>Les Mogols sont mahométans, mais les habitants
-des pays qu'ils ont conquis sont presque tous
-païens; ils les traitent avec la plus grande dureté,
-et les font mettre à mort sous le plus léger prétexte.
-Pendant que j'étais à Benarès, le cheval
-du gouverneur s'abattit; on le releva couvert
-de contusions. Il fit proclamer aussitôt que
-son médecin lui avait ordonné des cataplasmes
-de pièces d'or, et exigea pour cet usage mille
-sequins par jour, que la ville fut obligée de lui
-compter. Quand les officiers mogols voyagent,
-non seulement ils se font fournir gratis toutes
-les provisions dont ils ont besoin pour eux et
-pour leurs chevaux, mais encore ils exigent
-le paiement d'une certaine somme pour avoir
-usé leurs dents à les mâcher.</p>
-
-<p>Ce peuple est généralement très propre, et
-ne comprend pas la saleté sainte que quelques
-uns de nos religieux observent sur leur personne.
-Deux pères capucins étaient venus de Goa
-avec un passeport du Grand Mogol pour lui
-proposer d'embrasser la religion chrétienne.
-Quand il les vit, il fut furieux qu'ils osassent
-se présenter devant lui dans l'état de saleté qui
-leur est habituel, et qui rend si respectable
-chez nous l'habit de Saint-François. Il voulait
-d'abord les faire mettre à mort; mais, comme
-ils invoquèrent son passeport, il ordonna qu'on
-les fît tremper quatre heures dans de l'eau de
-savon. On les frotta ensuite de toutes sortes
-d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux,
-si bien qu'ils embaumaient comme des
-pommes de senteur. Quand cette opération fut
-terminée, ils reçurent l'ordre de partir sur-le-champ,
-pour ne pas mettre la peste dans la
-ville en retombant dans leur première faute.
-Comme j'avais amassé quelque argent, je profitai
-de cette occasion pour retourner à Goa.</p>
-
-<p>Pendant la route, il ne nous arriva rien de
-remarquable, si ce n'est un combat que notre
-petite caravane eut à soutenir contre des singes
-dans une forêt de cocotiers. Un de nous
-ayant tiré sur eux imprudemment et en ayant
-blessé un, ses camarades firent pleuvoir sur
-nous une telle grêle de noix, qui sont de la
-grosseur de la tête d'un homme, que nous fûmes
-obligés de fuir jusqu'à ce que nous eussions
-gagné la rase campagne. J'ai assisté à bien des
-combats sur terre et sur mer, mais je me suis
-rarement trouvé à une affaire aussi chaude.
-Heureusement nous n'eûmes pas de morts,
-mais plusieurs d'entre nous furent très dangereusement
-blessés à la tête.</p>
-
-<p>Je ferai ici mention de la manière assez singulière
-dont les habitants prennent les singes.
-Ils placent du maïs, dont ces animaux sont
-très friands, dans des bouteilles de grès, dont
-le goulot est calculé de manière à ce que les
-singes puissent y passer la main quand elle est
-ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle
-est fermée. Le singe ne manque pas d'y enfoncer
-le bras pour prendre une poignée de
-maïs, mais il ne peut la retirer. Comme ils ne
-peuvent pas emporter la bouteille, qui est trop
-lourde, ils restent dans cette position sans vouloir
-lâcher leur proie. On en prend de cette
-manière de grandes quantités. Il est presque
-impossible de les apprivoiser, mais les habitants
-les assomment pour les manger.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch13"><span class="chap">CHAPITRE XIII.</span><br />
-Voyage de l'auteur à Bagdad.</h3>
-
-
-<p>Découragé de voir la mauvaise fortune
-me poursuivre, je n'aspirais
-qu'à retourner en Espagne. Puisque
-je devais finir mes jours dans
-la misère, je voulais au moins que ce fût
-dans ma ville natale, où ma noblesse était
-connue et où j'espérais retrouver ma maison
-paternelle. Je m'embarquai à bord d'un navire
-indien qui allait à Mascate, dans le golfe Persique.
-Nous fûmes assaillis par une horrible
-tempête. Les passagers hindous et mahométans
-se persuadèrent qu'elle était excitée par la présence
-d'un chrétien; ce ne fut qu'avec beaucoup
-de peine que le Necoda ou capitaine les
-empêcha de me jeter à la mer. Nous perdîmes
-nos mâts et notre gouvernail, et nous eûmes
-beaucoup de peine à entrer dans le port de
-Mascate, d'où je me rendis à la célèbre ville
-d'Ormuz, entrepôt de tout le commerce entre
-l'Inde et la Perse. Une particularité de
-cette île, c'est qu'on y prend les crabes de mer
-sur les arbres: le bord de la mer est couvert de
-mangliers, dont les branches trempent dans
-l'eau comme celles des saules; quand la marée
-est basse, on n'a qu'à secouer l'arbre pour en
-faire tomber des crabes en quantité.</p>
-
-<p>A Ormuz, je me joignis à une caravane qui
-allait à Shiraz, où le roi de Perse tenait alors sa
-cour. Il me fit venir et me fit mille questions
-sur l'Inde et le Portugal; dans son orgueil, regardant
-tous les souverains du monde comme
-ses vassaux, après son repas il faisait proclamer
-à son de trompe qu'ils pouvaient se
-mettre à table, parce qu'il avait dîné. Ce prince
-s'avisa de me demander si, sur ma route, je
-n'avais pas entendu les oiseaux même proclamer
-sa gloire et ses conquêtes. Je crus voir un
-piége dans cette question, et je me tirai d'affaire
-en lui répondant que j'avais en effet entendu
-les oiseaux, mais que, comme j'ignorais
-leur langue, je ne pouvais lui répéter ce qu'ils
-disaient.</p>
-
-<p>Je partis pour Bassorah avec une autre caravane.
-Il faut traverser un pays infesté par
-un peuple sauvage, appelé les Turcomans,
-qui passent pour les descendants des amours
-du démon avec une cavale blanche: aussi
-sont-ils toujours à cheval. Ils ne vivent guère
-que de pillage, et rançonnent toutes les
-caravanes; ils savent, par leur art magique,
-produire une obscurité qui les écarte de leur
-route, ou faire entendre le bruit des armes et
-des instruments guerriers. Ils inspirent un tel
-effroi qu'une caravane de plusieurs milliers de
-personnes se laisse piller par une trentaine de
-Turcomans. Le chef de la nôtre leur joua pourtant
-un assez bon tour. Il était convenu d'une
-certaine somme pour être escorté par eux;
-quand nous fûmes arrivés il la leur compta en
-fausse monnaie bien brillante, qu'ils acceptèrent
-avec plaisir, car ils sont très ignorants.
-Quand ils se seront aperçus de cette supercherie,
-ils n'auront probablement pas fait des v&oelig;ux
-pour l'heureuse continuation de notre voyage.</p>
-
-<p>La ville de Bassorah, située à l'embouchure
-de l'Euphrate, un des quatre fleuves qui arrosaient
-le paradis terrestre, contient plus de cent
-mille habitants. Les environs, à une grande
-distance, sont couverts de jardins ornés de fontaines
-jaillissantes. Je fus obligé d'y rester assez
-long-temps pour attendre le départ de la
-grande caravane de Bagdad, car l'Euphrate
-est tellement infesté de pirates qu'il n'est pas
-possible d'y naviguer. Pour mon malheur, je
-fus saisi d'une fièvre si violente au moment où
-la caravane se mit en marche, qu'il me fut impossible
-de la suivre. Dès que je fus un peu
-mieux, je partis pour la joindre avec quelques
-cavaliers en retard comme moi. Nous ne connaissions
-pas bien la route, et nous manquâmes
-plusieurs puits, de sorte que nous fûmes sur le
-point de mourir de soif. Nous aurions succombé
-sans la rencontre d'une troupe d'Arabes errants,
-qui nous donnèrent une outre remplie
-d'eau saumâtre en échange d'un peu de poudre.
-Ces Arabes sont naturellement hospitaliers
-quand la tentation de dépouiller les étrangers
-n'est pas trop forte, et comme nous n'avions
-aucune marchandise avec nous, ce fut leur
-bienveillance naturelle qui l'emporta. Quand
-on leur reproche leurs pillages, ils répondent
-que Dieu a donné la terre aux uns, la mer
-aux autres, et que, puisqu'il ne leur a donné
-que le sable du désert, il faut bien qu'ils en
-vivent.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch14"><span class="chap">CHAPITRE XIV.</span><br />
-Retour de l'auteur en Europe.</h3>
-
-
-<p>Bien que Bagdad ne soit plus ce
-qu'elle était du temps des califes,
-qui en ont été expulsés par les
-Turcs, c'est encore une ville importante
-et considérable, habitée par un grand
-nombre de marchands fort riches. J'y arrivai
-complétement sans argent, et je fus réduit à demander
-l'aumône dans les caravansérails, en
-contrefaisant l'imbécile pour ne pas me rendre
-suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait
-pas abandonné, et m'envoya une ressource sur
-laquelle je ne comptais pas.</p>
-
-<p>D'après la loi musulmane, celui qui a répudié
-sa femme ne peut la reprendre que quand
-elle a été mariée avec un autre. Quand un
-mari se repent d'avoir divorcé d'avec sa femme,
-il cherche quelqu'un qui consente à l'épouser
-et à la répudier le lendemain sans l'avoir approchée.
-On fait ordinairement choix pour cela
-d'un étranger, qui consent à quitter aussitôt la
-ville avec une récompense. C'est ce qu'on appelle
-un hulla. Un jeune marchand qui demeurait
-dans notre caravansérail, ayant répudié
-sa femme dans un accès de colère, me proposa
-de lui servir de hulla. J'épousai donc cette
-belle inconnue; le mari me retint toute la nuit
-à boire avec lui, et au point du jour il me fit signer
-l'acte de divorce; pour ma peine, il me
-donna dix sequins d'or, avec lesquels je me joignis
-à la caravane d'Alep. Pendant la route,
-nous rencontrâmes une troupe d'Arabes qui firent
-mine de nous attaquer, mais nous élevâmes
-une espèce de retranchement avec les ballots
-de marchandises, et nous fîmes si bonne
-contenance qu'ils se retirèrent, en se contentant
-de nous dire un torrent d'injures.</p>
-
-<p>En arrivant à Alep, j'eus le bonheur de rencontrer
-un marchand vénitien qui m'avertit
-de cacher ma qualité d'Espagnol, parce que
-l'Espagne était en guerre avec les Turcs, et
-qu'on m'arrêterait comme espion. Il me reçut
-dans sa maison et me fit passer pour son compatriote.
-Je lui donnai beaucoup de renseignements
-sur le commerce de l'Inde; pour me récompenser,
-il me promit de me ramener en Europe,
-et me tint parole. Après quelques semaines
-de séjour à Alep, nous partîmes ensemble
-pour Alexandrie. Je dois faire ici mention
-d'un usage singulier. Les marchands d'Alep
-qui vont en voyage emportent avec eux des cages
-remplies de pigeons. De temps en temps
-ils en lâchent un, après lui avoir attaché un
-petit billet à la patte. Le pigeon ne manque
-pas de regagner à tire d'ailes son colombier.
-C'est de cette manière qu'ils correspondent
-avec leur famille.</p>
-
-<p>D'Alexandrie nous nous embarquâmes pour
-Venise. Il y avait alors dans les prisons de
-cette ville un homme qui se faisait passer pour le
-roi D. Sébastien de Portugal. Comme le sénat
-cherchait à savoir la vérité sur son compte,
-et que j'avais autrefois connu ce prince, on me
-le fit voir. Je ne sais si c'était un imposteur,
-mais il est certain qu'il avait beaucoup de ressemblance
-avec ce prince. Il fut plus tard livré
-au gouverneur de Milan, qui le réclama
-au nom du roi d'Espagne. Je ne sais ce qu'il
-est devenu.</p>
-
-<p>Mon généreux protecteur, qui était de la
-famille des Tiepolo, me donna la somme nécessaire
-pour retourner dans ma patrie. J'allai
-m'embarquer à Gênes sur une galère qui se
-rendait à Carthagène; mais il était dit que je
-devais être malheureux jusqu'au bout: nous
-fûmes pris par les Français et conduits à Marseille,
-où j'eus à subir une assez longue captivité.
-Je ne recouvrai ma liberté qu'à la paix.
-On m'envoya à Barcelonne, et de là je gagnai
-Jaen. Il y avait près de cinquante ans que
-j'avais quitté cette ville pour la première fois.</p>
-
-<p>Mon père était allé depuis long-temps chercher
-au ciel la récompense de ses vertus. Je
-retrouvai encore ma mère, presque centenaire,
-et qui ne semblait avoir vécu que pour me
-conserver mon petit patrimoine, car elle mourut
-peu de jours après. Quant à moi, je n'ai
-tiré de mes voyages d'autre fruit que mon expérience.
-Je suis le dernier de mon nom, et je
-n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse
-que d'écrire ce petit livre. J'ai ramé plus de
-trois quarts de siècle sur la mer de ce monde, et
-j'espère que, grâce à la protection de ma sainte
-patronne, je finirai par jeter l'ancre dans le
-port d'une éternité bienheureuse. Amen.</p>
-
-
-<p class="c gap small g">FIN.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td><i>Avertissement du traducteur.</i></td>
-<td class="num">Page <a href="#avert">5</a></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c topbot1em">PREMIÈRE PARTIE.</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. De la naissance de l'auteur et de ses premières
-années.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch1">7</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> II. Histoire des Caravajal, famille de la mère de
-l'auteur.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch2">10</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> III. De la jeunesse de l'auteur et de son éducation.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch3">12</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IV. Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de
-s'enfuir à Carthagène.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch4">15</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> V. L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour
-Naples.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch5">19</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VI. L'auteur est obligé de s'enfuir, pour avoir tué en
-duel un de ses camarades.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch6">22</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VII. Départ de l'auteur pour Témistitan. Il est pris
-par un corsaire de Barbarie et recouvre sa liberté.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch7">25</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VIII. Arrivée de l'auteur à Mexico.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch8">29</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IX. L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du
-Guatemala.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch9">33</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> X. Séjour de l'auteur à Guatemala.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch10">37</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XI. Expédition de Pedro d'Alvarado au Pérou.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch11">41</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XII. Diverses expéditions au Pérou.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch12">45</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIII. Siége de Cuzco par les Indiens.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch13">49</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIV. Arrivée d'Almagro. Sa mort.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch14">53</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XV. Aventure de l'auteur dans les souterrains.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch17">55</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XVI. Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch16">59</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XVII. Mort du marquis Pizarro.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch17">62</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XVIII. Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de
-Chupas.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch18">67</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIX. Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch19">70</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XX. Mariage de l'auteur. Son retour à Jaen, sa patrie.</td>
-<td class="num"><a href="#p1ch20">74</a></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c topbot1em">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. Voyage de l'auteur en Allemagne.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch1">77</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> II. Séjour de l'auteur en Allemagne.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch2">80</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> III. Second mariage de l'auteur.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch3">84</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IV. Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les
-Hongrois sauvages.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch4">87</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> V. Histoire d'Aben-Humeya.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch5">91</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VI. Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage
-à la Bermude.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch6">94</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VII. Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ
-pour le Mexique.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch7">98</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VIII. Expédition contre Tamaulipas.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch8">101</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IX. Expédition contre les Otomis.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch9">105</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> X. Suite du précédent.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch10">108</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XI. Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné
-dans une île sauvage.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch11">112</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XII. Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch12">115</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIII. Retour de l'auteur à Mexico.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch13">118</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIV. Affaire du marquis del Valle.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch14">121</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XV. Retour de l'auteur en Espagne.</td>
-<td class="num"><a href="#p2ch15">125</a></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c topbot1em">TROISIÈME PARTIE.</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son
-expédition d'Afrique.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch1">129</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> II. Séjour de l'auteur à Goa.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch2">132</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> III. Voyage de l'auteur à Bornéo.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch3">136</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IV. L'auteur se fait corsaire.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch4">140</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> V. Expédition contre Fan-si.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch5">144</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VI. L'auteur devient prisonnier de Tartares.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch6">148</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VII. Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch7">152</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> VIII. Séjour de l'auteur au Tonquin.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch8">155</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> IX. Guerre pour un éléphant blanc.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch9">159</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> X. Naufrage de l'auteur aux Maldives.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch10">163</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XI. Voyage de l'auteur à Bantam.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch11">166</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XII. Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch12">170</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIII. Voyage de l'auteur à Bagdad.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch13">173</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">C<span class="small">HAPITRE</span> XIV. Retour de l'auteur en Europe.</td>
-<td class="num"><a href="#p3ch14">177</a></td>
-</tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-<div class="trnote">
-
-
-
-<h2>Note sur la transcription électronique</h2>
-
-<p>On a conservé l'orthographe de l'original, y compris ses variantes
-(par ex. Sebastian/Sebastien/Sébastien).</p>
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures de Don Juan de Vargas,
-racontées par lui-même, by Henri Ternaux-Compans
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DE DON JUAN ***
-
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