summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/8flrm10.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/8flrm10.txt')
-rw-r--r--old/8flrm10.txt5329
1 files changed, 5329 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/8flrm10.txt b/old/8flrm10.txt
new file mode 100644
index 0000000..63e6780
--- /dev/null
+++ b/old/8flrm10.txt
@@ -0,0 +1,5329 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Fleurs du Mal, by Charles Baudelaire
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Les Fleurs du Mal
+
+Author: Charles Baudelaire
+
+Release Date: July, 2004 [EBook #6099]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on November 5, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FLEURS DU MAL ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Julie Barkley, Juliet Sutherland,
+Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+LES FLEURS DU MAL
+
+par
+
+CHARLES BAUDELAIRE
+
+_Préface par Henry FRICHET_
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+PRÉFACE
+
+
+Charles Baudelaire avait un ami, Auguste Poulet-Malassis, ancien élève
+de l'école des Chartes, qui s'était fait éditeur par goût pour les
+raffinements typographiques et pour la littérature qu'il jugeait en
+érudit et en artiste beaucoup plus qu'en commerçant; aussi bien ne fit-
+il jamais fortune, mais ses livres devenus assez rares sont depuis
+longtemps très recherchés des bibliophiles.
+
+Les poésies de Baudelaire disséminées un peu partout dans les petits
+journaux d'avant-garde comme le _Corsaire_ et jusque dans la grave
+_Revue des Deux-Mondes,_ n'avaient point encore, en 1857, été
+réunies en volume. Poulet-Malassis, que le génie original de Baudelaire
+enthousiasmait, s'offrit de les publier sous le titre de _Fleurs du
+Mal,_ titre neuf, audacieux, longtemps cherché et trouvé enfin non
+point par Baudelaire ni par l'éditeur, mais par Hippolyte Babou.
+
+Les _Fleurs du Mal_ se présentaient comme un bouquet poétique
+composé de fleurs rares et vénéneuses d'un parfum encore ignoré. Ce fut
+un succès--succès d'ailleurs préparé par la _Revue des Deux-
+Mondes_ qui, en accueillant un an auparavant quelques poésies de
+Baudelaire, avait mis sa responsabilité à couvert par une note
+singulièrement prudente. De nos jours une pareille note ressemblerait
+fort à une réclame déguisée:
+
+« Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, disait-elle, c'est
+l'expression vive, curieuse, même dans sa violence, de quelques
+défaillances, de quelques douleurs morales, que, sans les partager ni
+les discuter, on doit tenir à connaître comme un des signes de notre
+temps. Il nous semble, d'ailleurs, qu'il est des cas où la publicité
+n'est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir l'influence
+d'un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager, à se
+fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. »
+
+C'était se méprendre étrangement que de compter sur la publicité pour
+amener Baudelaire à résipiscence; le parquet impérial ne prit pas tant
+de ménagements. Le livre à peine paru, fut déféré aux tribunaux. Tandis
+que Baudelaire se hâtait de recueillir en brochure les articles
+justificatifs d'Edmond Thierry, Barbey d'Aurevilly, Charles Asselineau,
+etc..., il sollicitait l'amitié de Sainte-Beuve et de Flaubert (tout
+récemment poursuivi pour avoir écrit _Madame Bovary_), des moyens
+de défense dont les minutes ont été conservées et dont il transmettait
+la teneur à son avocat, Me Chaix d'Est-Ange. Sur le réquisitoire de M.
+Pinard (alors avocat général et plus tard ministre de l'Intérieur), le
+délit d'offense à la morale religieuse fut écarté, mais en raison de la
+prévention d'outrage à la morale publiques et aux bonnes moeurs, la
+Cour prononça la suppression de six pièces: _Lesbos, Femmes damnées,
+le Lethé, A celle qui est trop gaie, les Bijoux et les Métamorphoses du
+Vampire,_ et la condamnation à une amende de l'auteur et de
+l'éditeur (21 août 1857).
+
+Le dommage matériel ne fut pas considérable pour Malassis; l'édition
+était presque épuisée lors de la saisie.
+
+Tout d'abord, Baudelaire voulut protester. On a retrouvé dans ses
+papiers le brouillon de divers projets de préfaces qu'il abandonna lors
+de la réimpression à la fois diminuée et augmentée des _Fleurs du
+Mal_ en 1861. Cette mutilation de sa pensée par autorité de justice
+avait eu pour résultat de rendre les directeurs de journaux et de
+revues très méfiants à son égard, lorsqu'il leur présentait quelques
+pages de prose ou des poésies nouvelles; sa situation pécuniaire s'en
+ressentit. Il travaillait lentement, à ses heures, toujours préoccupé
+d'atteindre l'idéale perfection et ne traitant d'ailleurs que des
+sujets auxquels le grand public était alors (encore plus
+qu'aujourd'hui) complètement étranger.
+
+Lorsque Baudelaire posa en 1862 sa candidature aux fauteuils
+académiques laissés vacants par la mort de Scribe et du Père
+Lacordaire, il était, dans sa pensée, de protester ainsi contre la
+condamnation des _Fleurs du Mal._ L'insuccès de Baudelaire à
+l'Académie n'était pas douteux. Ses amis, ses vrais amis, Alfred de
+Vigny et Sainte-Beuve, lui conseillèrent de se désister, ce qu'il fit
+d'ailleurs en des termes dont on apprécia la modestie et la convenance.
+
+On a beaucoup parlé de la vie douloureuse de Baudelaire: manque
+d'argent, santé précaire, absence de tendresse féminine, car sa
+maîtresse Jeanne Duval, une jolie fille de couleur qu'il appelait son «
+vase de tristesse », n'était qu'une sotte dont le coeur et la pensée
+étaient loin de lui. Son seul esprit, son méchant esprit était de
+tourner en ridicule les manies de son ami. Cependant elle était
+charmante, nous dit Théodore de Banville, « elle portait bien sa brune
+tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée
+et dont la démarche de reine pleine d'une grâce farouche, avait à la
+fois quelque chose de divin et de bestial ». Et Banville ajoute: «
+Baudelaire faisait parfois asseoir Jeanne devant lui dans un grand
+fauteuil; il la regardait avec amour et l'admirait longuement; il lui
+disait des vers dans une langue qu'elle ne savait pas. Certes, c'est là
+peut-être le meilleur moyen de causer avec une femme dont les paroles
+détonneraient, sans doute, dans l'ardente symphonie que chante sa
+beauté; mais il est naturel aussi que la femme n'en convienne pas et
+s'étonne d'être adorée au même titre qu'une belle chatte. »
+
+Baudelaire n'aima qu'elle et il l'aima exclusivement pour sa beauté,
+car depuis longtemps, peut-être depuis toujours, il avait senti qu'il
+était seul auprès d'elle, que les hommes sont irrévocablement seuls.
+Personne ne comprend personne. Nous n'avons d'autre demeure que nous-
+mêmes. Tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement. Toutefois
+sa sensibilité était d'autant plus profonde qu'elle semblait moins
+apparente. Rien ne la révélait. Il avait l'air froid, quelque peu
+distant, mais il subjuguait. Ses yeux couleur de tabac d'Espagne, son
+épaisse chevelure sombre, son élégance, son intelligence,
+l'enchantement de sa voix chaude et bien timbrée, plus encore que son
+éloquence naturelle qui lui faisait développer des paradoxes avec une
+magnifique intelligence et on ne saurait dire quel magnétisme personnel
+qui se dégageait de toutes les impressions refoulées au-dedans de lui,
+le rendaient extrêmement séduisant. Hélas! toutes ces belles qualités
+ne le servirent point--du moins financièrement--il ignorait l'art de
+monnayer son génie. Ainsi, pratiquement du moins, comme tant d'autres,
+il se trouva desservi par sa fierté, sa délicatesse, par le meilleur de
+lui-même.
+
+Baudelaire habitait dans l'île Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, en ce
+vieil et triste hôtel Pimodan plein de souvenirs somptueux et
+nostalgiques. Il avait choisi là un appartement composé de plusieurs
+pièces très hautes de plafond et dont les fenêtres s'ouvraient sur le
+fleuve qui roule ses eaux glauques et indifférentes au milieu de la vie
+morbide et fiévreuse. Les pièces étaient tapissées d'un papier aux
+larges rayures rouges et noires, couleurs diaboliques, qui
+s'accordaient avec les draperies d'un lourd damas. Les meubles étaient
+antiques, voluptueux. De larges fauteuils, de paresseux divans
+invitaient à la rêverie. Aux murs des lithographies et des tableaux
+signés de son ami Delacroix, pures merveilles presque sans importance
+alors, mais que se disputeraient aujourd'hui à coups de millions les
+princes de la finance américaine.
+
+Au temps de Baudelaire, c'est-à-dire vers le milieu du dix-neuvième
+siècle, l'île Saint-Louis ressemblait par la paix silencieuse qui
+régnait à travers ses rues et ses quais à certaines villes de province
+où l'on va nu-tête chez le voisin, où l'on s'attarde à bavarder au
+seuil des maisons et à y prendre le frais par les beaux soirs d'été à
+l'heure où la nuit tombe. Artistes et écrivains allaient se dire
+bonjour sans quitter leur costume d'intérieur et flânaient en négligé
+sur le quai Bourbon et sur le quai d'Anjou, si parfaitement déserts que
+c'était une joie d'y regarder couler l'eau et d'y boire la lumière.
+
+Un jour, Baudelaire, coiffé uniquement de sa noire chevelure, prenait
+un bain de soleil sur le quai d'Anjou, tout en croquant de délicieuses
+pommes de terre frites qu'il prenait une à une dans un cornet de
+papier, lorsque vinrent à passer en calèche découverte de très grandes
+dames amies de sa mère, l'ambassadrice, et qui s'amusèrent beaucoup à
+voir ainsi le poète picorer une nourriture aussi démocratique. L'une
+d'elles, une duchesse, fit arrêter la voiture et appela Baudelaire.
+
+--« C'est donc bien bon, demanda-t-elle ce que vous mangez là?
+
+--Goûtez, madame, dit le poète en faisant les honneurs de son cornet de
+pommes de terre frites avec une grâce suprême. »
+
+Et il les amusa si bien par ce régal inattendu et par sa conversation
+qu'elles seraient restées là jusqu'à la fin du monde.
+
+Quelques jours plus tard, la duchesse rencontrant Baudelaire dans le
+salon d'une vieille parente à elle, lui demanda si elle n'aurait pas
+l'occasion de manger encore des pommes de terre frites.
+
+--« Non, madame, répondit finement le poète, car elles sont, en effet,
+très bonnes, mais seulement la première fois qu'on en mange. »
+
+Cette petite anecdote racontée par les historiens du poète est devenue
+classique; mais nous n'avons pu résister au plaisir de la répéter ici.
+
+Baudelaire, plus ou moins pauvre, car la fortune laissée par son père
+avait été dévorée rapidement, fut toujours plein de délicatesse et doué
+de cet esprit de finesse fait de belle humeur et d'ironie souriante.
+Cependant ses embarras d'argent devenus chroniques, aussi bien que son
+état maladif, rendirent lamentables les dernières années du poète.
+Frappé de paralysie générale, ayant perdu la mémoire des mots, après
+une longue agonie, il s'éteignit à quarante-six ans. Sa mère et son ami
+Charles Asselineau étaient à son chevet. Ses oeuvres lui ont survécu,
+mais la place d'honneur qu'il méritait par son génie parmi les
+romantiques ne lui fut vraiment accordée qu'à l'aube de ce siècle. On
+l'avait tenu jusqu'alors pour un très habile ciseleur de phrases, le
+Benvenuto Cellini des vers, mais c'était presque un incompris, un
+névrosé.
+
+Il commença, dit-on, par étonner les sots, mais il devait étonner bien
+davantage les gens d'esprit en laissant à la postérité ce livre
+immortel: _les Fleurs du Mal._
+
+
+Henry FRICHET.
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+
+La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
+Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
+Et nous alimentons nos aimables remords,
+Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
+
+Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches,
+Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
+Et nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux,
+Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
+
+Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
+Qui berce longuement notre esprit enchanté,
+Et le riche métal de notre volonté
+Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
+
+C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
+Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
+Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
+Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
+
+Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
+Le sein martyrisé d'une antique catin,
+Nous volons au passage un plaisir clandestin
+Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
+
+Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
+Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
+Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
+Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
+
+Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
+N'ont pas encore brodé de leurs plaisants desseins
+Le canevas banal de nos piteux destins,
+C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.
+
+Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
+Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
+Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants
+Dans la ménagerie infâme de nos vices,
+
+Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
+Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
+Il ferait volontiers de la terre un débris
+Et dans un bâillement avalerait le monde;
+
+C'est l'Ennui!--L'oeil chargé d'un pleur involontaire,
+Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
+Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
+--Hypocrite lecteur,--mon semblable,--mon frère!
+
+
+
+
+SPLEEN ET IDÉAL
+
+BENEDICTION
+
+
+Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
+Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
+Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
+Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié:
+
+« Ah! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipères,
+Plutôt que de nourrir cette dérision!
+Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
+Où mon ventre a conçu mon expiation!
+
+« Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
+Pour être le dégoût de mon triste mari,
+Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
+Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,
+
+« Je ferai rejaillir la haine qui m'accable
+Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,
+Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
+Qu'il ne pourra poussa ses boutons empestés! »
+
+Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,
+Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
+Elle-même prépare au fond de la Géhenne
+Les bûchers consacrés aux crimes maternels.
+
+Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,
+L'Enfant déshérité s'enivre de soleil,
+Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
+Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.
+
+Il joue avec le vent, cause avec le nuage
+Et s'enivre en chantant du chemin de la croix;
+Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage
+Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.
+
+Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
+Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
+Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
+Et font sur lui l'essai de leur férocité.
+
+Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
+Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats;
+Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
+Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.
+
+Sa femme va criant sur les places publiques:
+« Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
+Je ferai le métier des idoles antiques,
+Et comme elles je veux me faire redorer;
+
+« Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,
+De génuflexions, de viandes et de vins,
+Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire
+Usurper en riant les hommages divins!
+
+« Et, quand je m'ennuîrai de ces farces impies,
+Je poserai sur lui ma frêle et forte main;
+Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
+Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin.
+
+« Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
+J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein,
+Et, pour rassasier ma bête favorite,
+Je le lui jetterai par terre avec dédain! »
+
+Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide,
+Le Poète serein lève ses bras pieux,
+Et les vastes éclairs de son esprit lucide
+Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:
+
+« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
+Comme un divin remède à nos impuretés,
+Et comme la meilleure et la plus pure essence
+Qui prépare les forts aux saintes voluptés!
+
+« Je sais que vous gardez une place au Poète
+Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
+Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
+Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
+
+« Je sais que la douleur est la noblesse unique
+Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
+Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
+Imposer tous les temps et tous les univers.
+
+« Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
+Les métaux inconnus, les perles de la mer,
+Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
+A ce beau diadème éblouissant et clair;
+
+« Car il ne sera fait que de pure lumière,
+Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
+Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
+Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs! »
+
+
+
+
+L'ALBATROS
+
+
+Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
+Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
+Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
+Le navire glissant sur les gouffres amers.
+
+A peine les ont-ils déposés sur les planches,
+Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
+Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
+Comme des avirons traîner à côté d'eux.
+
+Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
+Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
+L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
+L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!
+
+Le Poète est semblable au prince des nuées
+Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
+Exilé sur le sol au milieu des huées,
+Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
+
+
+
+
+ELEVATION
+
+
+Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
+Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
+Par delà le soleil, par delà les éthers,
+Par delà les confins des sphères étoilées,
+
+Mon esprit, tu te meus avec agilité,
+Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
+Tu sillonnes gaîment l'immensité profonde
+Avec une indicible et mâle volupté.
+
+Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides,
+Va te purifier dans l'air supérieur,
+Et bois, comme une pure et divine liqueur,
+Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
+
+Derrière les ennuis et les vastes chagrins
+Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
+Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
+S'élancer vers les champs lumineux et sereins!
+
+Celui dont les pensers, comme des alouettes,
+Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
+--Qui plane sur la vie et comprend sans effort
+Le langage des fleurs et des choses muettes!
+
+
+
+
+LES PHARES
+
+
+Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
+Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
+Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse,
+Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;
+
+Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
+Où des anges charmants, avec un doux souris
+Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
+Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;
+
+Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
+Et d'un grand crucifix décoré seulement,
+Où la prière en pleurs s'exhale des ordures,
+Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement;
+
+Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules
+Se mêler à des Christ, et se lever tout droits
+Des fantômes puissants, qui dans les crépuscules
+Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts;
+
+Colères de boxeur, impudences de faune,
+Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
+Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
+Puget, mélancolique empereur des forçats;
+
+Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
+Comme des papillons, errent en flamboyant,
+Décors frais et légers éclairés par des lustres
+Qui versent la folie à ce bal tournoyant;
+
+Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
+De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
+De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
+Pour tenter les Démons ajustant bien leurs bas;
+
+Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
+Ombragé par un bois de sapin toujours vert,
+Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
+Passent, comme un soupir étouffé de Weber;
+
+Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
+Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces _Te Deum,_
+Sont un écho redit par mille labyrinthes;
+C'est pour les coeurs mortels un divin opium.
+
+C'est un cri répété par mille sentinelles,
+Un ordre renvoyé par mille porte-voix;
+C'est un phare allumé sur mille citadelles,
+Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!
+
+Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
+Que nous puissions donner de notre dignité
+Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
+Et vient mourir au bord de votre éternité!
+
+
+
+
+LA MUSE VENALE
+
+
+O Muse de mon coeur, amante des palais,
+Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
+Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
+Un tison pour chauffer tes deux pieds violets?
+
+Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
+Aux nocturnes rayons qui percent les volets?
+Sentant ta bourse à sec autant que ton palais,
+Récolteras-tu l'or des voûtes azurées?
+
+Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
+Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir,
+Chantes des _Te Deum_ auxquels tu ne crois guère,
+
+Ou, saltimbanque à jeun, étaler les appas
+Et ton rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas,
+Pour faire épanouir la rate du vulgaire.
+
+
+
+
+L'ENNEMI
+
+
+Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
+Traversé ça et là par de brillants soleils;
+Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage
+Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
+
+Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
+Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
+Pour rassembler à neuf les terres inondées,
+Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
+
+Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
+Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
+Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?
+
+--O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
+Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
+Du sang que nous perdons croît et se fortifie!
+
+
+
+
+LA VIE ANTERIEURE
+
+
+J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
+Que les soleils marins teignaient de mille feux,
+Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
+Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
+
+Les houles, en roulant les images des cieux,
+Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
+Les tout-puissants accords de leur riche musique
+Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
+
+C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
+Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
+Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
+
+Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
+Et dont l'unique soin était d'approfondir
+Le secret douloureux qui me faisait languir.
+
+
+
+
+BOHEMIENS EN VOYAGE
+
+
+La tribu prophétique aux prunelles ardentes
+Hier s'est mise en route, emportant ses petits
+Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
+Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
+
+Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
+Le long des chariots où les leurs sont blottis,
+Promenant sur le ciel des yeux appesantis
+Par le morne regret des chimères absentes.
+
+Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
+Les regardant passer, redouble sa chanson;
+Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
+
+Fait couler le rocher et fleurir le désert
+Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
+L'empire familier des ténèbres futures.
+
+
+
+
+L'HOMME ET LA MER
+
+
+Homme libre, toujours tu chériras la mer!
+La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
+Dans le déroulement infini de sa lame,
+Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
+
+Tu te plais à plonger au sein de ton image;
+Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
+Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
+Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
+
+Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets,
+Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes;
+O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
+Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!
+
+Et cependant voilà des siècles innombrables
+Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
+Tellement vous aimez le carnage et la mort,
+O lutteurs éternels, ô frères implacables!
+
+
+
+
+DON JUAN AUX ENFERS
+
+
+Quand don Juan descendit vers l'onde souterraine,
+Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
+Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,
+D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
+
+Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
+Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
+Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
+Derrière lui traînaient un long mugissement.
+
+Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
+Tandis que don Luis avec un doigt tremblant
+Montrait à tous les morts errant sur les rivages
+Le fils audacieux qui railla son front blanc.
+
+Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
+Près de l'époux perfide et qui fui son amant
+Semblait lui réclamer un suprême sourire
+Où brillât la douceur de son premier serment.
+
+Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
+Se tenait à la barre et coupait le flot noir;
+Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
+Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
+
+
+
+
+CHATIMENT DE L'ORGUEIL
+
+
+En ces temps merveilleux où la Théologie
+Fleurit avec le plus de sève et d'énergie,
+On raconte qu'un jour un docteur des plus grands
+--Après avoir forcé les coeurs indifférents,
+Les avoir remués dans leurs profondeurs noires;
+Après avoir franchi vers les célestes gloires
+Des chemins singuliers à lui-même inconnus,
+Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus,
+--Comme un homme monté trop haut, pris de panique,
+S'écria, transporté d'un orgueil satanique:
+« Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien haut!
+Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut
+De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,
+Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire! »
+
+Immédiatement sa raison s'en alla.
+L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila;
+Tout le chaos roula dans cette intelligence,
+Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence.
+Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
+Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
+Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
+Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
+Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers
+Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
+Sale, inutile et laid comme une chose usée,
+Il faisait des enfants la joie et la risée.
+
+
+
+
+LA BEAUTE
+
+
+Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
+Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
+Est fait pour inspirer au poète un amour
+Eternel et muet ainsi que la matière.
+
+Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
+J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
+Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
+Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
+
+Les poètes, devant mes grandes attitudes.
+Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
+Consumeront leurs jours en d'austères études;
+
+Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
+De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
+Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!
+
+
+
+
+L'IDEAL
+
+
+Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
+Produits avariés, nés d'un siècle vaurien,
+Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
+Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.
+
+Je laisse, à Gavarni, poète des chloroses,
+Soa troupeau gazouillant de beautés d'hôpital,
+Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
+Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
+
+Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme,
+C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
+Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans;
+
+Ou bien toi, grand Nuit, fille de Michel-Ange,
+Qui tors paisiblement dans une pose étrange
+Tes appas façonnés aux bouches des Titans!
+
+
+
+
+LE MASQUE
+
+STATUE ALLÉGORIQUE DANS LE GOUT DE LA RENAISSANCE
+
+A ERNEST CHRISTOPHE
+STATUAIRE
+
+
+Contemplons ce trésor de grâces florentines;
+Dans l'ondulation de ce corps musculeux
+L'Elégance et la Force abondent, soeurs divines.
+Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
+Divinement robuste, adorablement mince,
+Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
+Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.
+
+--Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
+Où la Fatuité promène son extase;
+Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
+Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
+Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur:
+« La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne! »
+A cet être doué de tant de majesté
+Vois quel charme excitant la gentillesse donne!
+Approchons, et tournons autour de sa beauté.
+
+O blasphème de l'art! ô surprise fatale!
+La femme au corps divin, promettant le bonheur,
+Par le haut se termine en monstre bicéphale!
+
+Mais non! Ce n'est qu'un masque, un décor suborneur,
+Ce visage éclairé d'une exquise grimace,
+Et, regarde, voici, crispée atrocement,
+La véritable tête, et la sincère face
+Renversée à l'abri de la face qui ment.
+--Pauvre grande beauté! le magnifique fleuve
+De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux;
+Ton mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve
+Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!
+
+--Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite
+Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
+Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète?
+
+--Elle pleure, insensé, parce qu'elle a vécu!
+Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore
+Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux,
+C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore!
+Demain, après-demain et toujours!--comme nous!
+
+
+
+
+HYMNE A LA BEAUTE
+
+
+Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
+O Beauté? Ton regard, infernal et divin,
+Verse confusément le bienfait et le crime,
+Et l'on peut pour cela te comparer au vin.
+Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore;
+
+Tu répands des parfums comme un soir orageux;
+Tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore
+Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.
+Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?
+
+Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien;
+Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
+Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
+
+Tu marches sur des morts. Beauté, dont tu te moques;
+De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
+Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
+Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
+
+L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
+Crépite, flambe et dit: Bénissons ce flambeau!
+L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
+A l'air d'un moribond caressant son tombeau.
+
+Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
+O Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu!
+Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
+D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu?
+
+De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène,
+Qu'importé, si tu rends,--fée aux yeux de velours,
+Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!--
+L'univers moins hideux et les instants moins lourds?
+
+
+
+
+LA CHEVELURE
+
+
+O toison, moutonnant jusque sur l'encolure!
+O boucles! O parfum chargé de nonchaloir!
+Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
+Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
+Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir.
+
+La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
+Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
+Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!
+Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
+Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.
+
+J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
+Se pâment longuement sous l'ardeur des climats;
+Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève!
+Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
+De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts:
+
+Un port retentissant où mon âme peut boire
+A grands flots le parfum, le son et la couleur;
+Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
+Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
+D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.
+
+Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
+Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
+Et mon esprit subtil que le roulis caresse
+Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
+Infinis bercements du loisir embaumé!
+
+Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
+Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
+Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
+Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
+De l'huile de coco, du musc et du goudron.
+
+Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde
+Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
+Afin qu'à mon, désir tu ne sois jamais sourde!
+N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
+Où je hume à longs traits le vin du souvenir?
+
+Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne,
+O vase de tristesse, ô grande taciturne,
+Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
+Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
+Plus ironiquement accumuler les lieues
+Qui séparent mes bras des immensités bleues.
+
+Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts,
+Comme après un cadavre un choeur de vermisseaux,
+Et je chéris, ô bête implacable et cruelle,
+Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle!
+
+Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,
+Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle.
+Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
+Il te faut chaque jour un coeur au râtelier.
+Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques
+Ou des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,
+Usent insolemment d'un pouvoir emprunté,
+Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
+
+Machine aveugle et sourde en cruauté féconde!
+Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
+Comment n'as-tu pas honte, et comment n'as-tu pas
+Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas?
+La grandeur de ce mal où tu te crois savante
+Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante,
+Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
+De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
+--De toi, vil animal,--pour pétrir un génie?
+
+O fangeuse grandeur, sublime ignominie!
+
+
+
+
+SED NON SATIATA
+
+
+Bizarre déité, brune comme les nuits,
+Au parfum mélangé de musc et de havane,
+OEuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
+Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,
+
+Je préfère au constance, à l'opium, au nuits,
+L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane;
+Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
+Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.
+
+Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
+O démon sans pitié, verse-moi moins de flamme;
+Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,
+
+Hélas! et je ne puis, Mégère libertine,
+Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
+Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!
+
+Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
+Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse,
+Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
+Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
+
+Comme le sable morne et l'azur des déserts,
+Insensibles tous deux à l'humaine souffrance,
+Comme les longs réseaux de la houle des mers,
+Elle se développe avec indifférence.
+
+Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,
+Et dans cette nature étrange et symbolique
+Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,
+
+Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants,
+Resplendit à jamais, comme un astre inutile,
+La froide majesté de la femme stérile.
+
+
+
+
+LE SERPENT QUI DANSE
+
+
+Que j'aime voir, chère indolente,
+ De ton corps si beau,
+Comme une étoile vacillante,
+ Miroiter la peau!
+
+Sur ta chevelure profonde
+ Aux âcres parfums,
+Mer odorante et vagabonde
+ Aux flots bleus et bruns.
+
+Comme un navire qui s'éveille
+ Au vent du matin,
+Mon âme rêveuse appareille
+ Pour un ciel lointain.
+
+Tes yeux, où rien ne se révèle
+ De doux ni d'amer,
+Sont deux bijoux froids où se mêle
+ L'or avec le fer.
+
+A te voir marcher en cadence,
+ Belle d'abandon,
+On dirait un serpent qui danse
+ Au bout d'un bâton;
+
+Sous le fardeau de ta paresse
+ Ta tête d'enfant
+Se balance avec la mollesse
+ D'un jeune éléphant,
+
+Et son corps se penche et s'allonge
+ Comme un fin vaisseau
+Qui roule bord sur bord, et plonge
+ Ses vergues dans l'eau.
+
+Comme un flot grossi par la fonte
+ Des glaciers grondants,
+Quand l'eau de ta bouche remonte
+ Au bord de tes dents,
+
+Je crois boire un vin de Bohême,
+ Amer et vainqueur,
+Un ciel liquide qui parsème
+ D'étoiles mon coeur!
+
+
+
+
+UNE CHAROGNE
+
+
+Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
+ Ce beau matin d'été si doux:
+Au détour d'un sentier une charogne infâme
+ Sur un lit semé de cailloux,
+
+Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
+ Brûlante et suant les poisons,
+Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
+ Son ventre plein d'exhalaisons.
+
+Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
+ Comme afin de la cuire à point,
+Et de rendre au centuple à la grande Nature
+ Tout ce qu'ensemble elle avait joint.
+
+Et le ciel regardait la carcasse superbe
+ Comme une fleur s'épanouir;
+La puanteur était si forte que sur l'herbe
+ Vous crûtes vous évanouir.
+
+Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
+ D'où sortaient de noirs bataillons
+De larves qui coulaient comme un épais liquide
+ Le long de ces vivants haillons.
+
+Tout cela descendait, montait comme une vague,
+ Où s'élançait en pétillant;
+On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
+ Vivait en se multipliant.
+
+Et ce monde rendait une étrange musique
+ Comme l'eau courante et le vent,
+Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
+ Agite et tourne dans son van.
+
+Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
+ Une ébauche lente à venir
+Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
+ Seulement par le souvenir.
+
+Derrière les rochers une chienne inquiète
+ Nous regardait d'un oeil fâché,
+Epiant le moment de reprendre au squelette
+ Le morceau qu'elle avait lâché.
+
+--Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
+ A cette horrible infection,
+Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
+ Vous, mon ange et ma passion!
+
+Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
+ Après les derniers sacrements,
+Quand vous irez sous l'herbe et les floraisons grasses,
+ Moisir parmi les ossements.
+
+Alors, ô ma beauté, dites à la vermine
+ Qui vous mangera de baisers,
+Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
+ De mes amours décomposés!
+
+
+
+
+DE PROFUNDIS CLAMAVI
+
+
+J'implore ta pitié. Toi, l'unique que j'aime,
+Du fond du gouffre obscur où mon coeur est tombé.
+C'est un univers morne à l'horizon plombé,
+Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème;
+
+Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
+Et les six autres mois la nuit couvre la terre;
+C'est un pays plus nu que la terre polaire;
+Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!
+
+Or il n'est d'horreur au monde qui surpasse
+La froide cruauté de ce soleil de glace
+Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;
+
+Je jalouse le sort des plus vils animaux
+Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
+Tant l'écheveau du temps lentement se dévide!
+
+
+
+
+LE VAMPIRE
+
+
+Toi qui, comme un coup de couteau.
+Dans mon coeur plaintif est entrée;
+Toi qui, forte comme un troupeau
+De démons, vins, folle et parée,
+
+De mon esprit humilié
+Faire ton lit et ton domaine.
+--Infâme à qui je suis lié
+Comme le forçat à la chaîne,
+
+Comme au jeu le joueur têtu,
+Comme à la bouteille l'ivrogne,
+Comme aux vermines la charogne,
+--Maudite, maudite sois-tu!
+
+J'ai prié le glaive rapide
+De conquérir ma liberté,
+Et j'ai dit au poison perfide
+De secourir ma lâcheté.
+
+Hélas! le poison et le glaive
+M'ont pris en dédain et m'ont dit:
+« Tu n'es pas digne qu'on t'enlève
+A ton esclavage maudit,
+
+Imbécile!--de son empire
+Si nos efforts te délivraient,
+Tes baisers ressusciteraient
+Le cadavre de ton vampire! »
+
+Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive,
+Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu,
+Je me pris à songer près de ce corps vendu
+A la triste beauté dont mon désir se prive.
+
+Je me représentai sa majesté native,
+Son regard de vigueur et de grâces armé,
+Ses cheveux qui lui font un casque parfumé,
+Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.
+
+Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps,
+Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses
+Déroulé le trésor des profondes caresses,
+
+Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort
+Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles,
+Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.
+
+
+
+
+REMORDS POSTHUME
+
+
+Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
+Au fond d'un monument construit en marbre noir,
+Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir
+Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;
+
+Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
+Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,
+Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,
+Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
+
+Le tombeau, confident de mon rêve infini,
+--Car le tombeau toujours comprendra le poète,--
+Durant ces longues nuits d'où le somme est banni,
+
+Te dira: « Que vous sert, courtisane imparfaite,
+De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts? »
+--Et le ver rongera ta peau comme un remords.
+
+
+
+
+LE CHAT
+
+
+Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux:
+ Retiens les griffes de ta patte,
+Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
+ Mêlés de métal et d'agate.
+
+Lorsque mes doigts caressent à loisir
+ Ta tête et ton dos élastique,
+Et que ma main s'enivre du plaisir
+ De palper ton corps électrique,
+
+Je vois ma femme en esprit; son regard,
+ Comme le tien, aimable bête,
+Profond et froid, coupe et fend comme un dard.
+
+ Et, des pieds jusques à la tête,
+Un air subtil, un dangereux parfum
+ Nagent autour de son corps brun.
+
+
+
+
+LE BALCON
+
+
+Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
+O toi, tous mes plaisirs, ô toi, tous mes devoirs!
+Tu te rappelleras la beauté des caresses,
+La douceur du foyer et le charme des soirs,
+Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses!
+
+Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
+Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses;
+Que ton sein m'était doux! que ton coeur m'était bon!
+Nous avons dit souvent d'impérissables choses
+Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.
+
+Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
+Que l'espace est profond! que le coeur est puissant!
+En me penchant vers toi, reine des adorées,
+Je croyais respirer le parfum de ton sang.
+Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
+
+La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
+Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles
+Et je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison!
+Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles,
+La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.
+
+Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
+Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
+Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
+Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux?
+Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses!
+
+Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
+Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes,
+Comme montent au ciel les soleils rajeunis
+Après s'être lacés au fond des mers profondes!
+--O serments! ô parfums! ô baisers infinis!
+
+
+
+
+LE POSSEDE
+
+
+Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui,
+O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre;
+Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre,
+Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui;
+
+Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui,
+Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,
+Te pavaner aux lieux que la Folie encombre,
+C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui!
+
+Allume ta prunelle à la flamme des lustres!
+Allume le désir dans les regards des rustres!
+Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant;
+
+Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore;
+Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant
+Qui ne crie: _O mon cher Belzébuth, je t'adore!_
+
+
+
+
+UN FANTOME
+
+I
+
+LES TÉNÈBRES
+
+
+Dans les caveaux d'insondable tristesse
+Où le Destin m'a déjà relégué;
+Où jamais n'entre un rayon rosé et gai;
+Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,
+
+Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur
+Condamne à peindre, hélas! sur les ténèbres;
+Où, cuisinier aux appétits funèbres,
+Je fais bouillir et je mange mon coeur,
+
+Par instants brille, et s'allonge, et s'étale
+Un spectre fait de grâce et de splendeur:
+A sa rêveuse allure orientale,
+
+Quand il atteint sa totale grandeur,
+Je reconnais ma belle visiteuse:
+C'est Elle! sombre et pourtant lumineuse.
+
+
+II
+
+LE PARFUM
+
+
+Lecteur, as-tu quelquefois respiré
+Avec ivresse et lente gourmandise
+Ce grain d'encens qui remplit une église,
+Ou d'un sachet le musc invétéré?
+
+Charme profond, magique, dont nous grise
+Dans le présent le passé restauré!
+Ainsi l'amant sur un corps adoré
+Du souvenir cueille la fleur exquise.
+
+De ses cheveux élastiques et lourds,
+Vivant sachet, encensoir de l'alcôve,
+Une senteur montait, sauvage et fauve,
+
+Et des habits, mousseline ou velours,
+Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
+Se dégageait un parfum de fourrure.
+
+
+III
+
+LE CADRE
+
+
+Comme un beau cadre ajoute à la peinture,
+Bien qu'elle soit d'un pinceau très vanté,
+Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté
+En l'isolant de l'immense nature.
+
+Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,
+S'adaptaient juste à sa rare beauté;
+Rien n'offusquait sa parfaite clarté,
+Et tout semblait lui servir de bordure.
+
+Même on eût dit parfois qu'elle croyait
+Que tout voulait l'aimer; elle noyait
+Dans les baisers du satin et du linge
+
+Son beau corps nu, plein de frissonnements,
+Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements,
+Montrait la grâce enfantine du singe.
+
+
+IV
+
+LE PORTRAIT
+
+
+La Maladie et la Mort font des cendres
+De tout le feu qui pour nous flamboya.
+De ces grands yeux si fervents et si tendres,
+De cette bouche où mon coeur se noya,
+
+De ces baisers puissants comme un dictame,
+De ces transports plus vifs que des rayons.
+Que reste-t-il? C'est affreux, ô mon âme!
+Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons,
+
+Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
+Et que le Temps, injurieux vieillard,
+Chaque jour frotte avec son aile rude...
+
+Noir assassin de la Vie et de l'Art,
+Tu ne tueras jamais dans ma mémoire
+Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!
+
+Je te donne ces vers afin que, si mon nom
+Aborde heureusement aux époques lointaines
+Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
+Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
+
+Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
+Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,
+Et par un fraternel et mystique chaînon
+Reste comme pendue à mes rimes hautaines;
+
+Etre maudit à qui de l'abîme profond
+Jusqu'au plus haut du ciel rien, hors moi, ne répond;
+--O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
+
+Foules d'un pied léger et d'un regard serein
+Les stupides mortels qui t'ont jugée amère,
+Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!
+
+
+
+
+SEMPER EADEM
+
+
+« D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
+Montant comme la mer sur le roc noir et nu? »
+--Quand notre coeur a fait une fois sa vendange,
+Vivre est un mal! C'est un secret de tous connu,
+
+Une douleur très simple et non mystérieuse,
+Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
+Cessez donc de chercher, ô belle curieuse!
+Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!
+
+Taisez-vous, ignorante! âme toujours ravie!
+Bouche au rire enfantin! Plus encore que la Vie,
+La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
+
+Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un _mensonge,_
+Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
+Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils!
+
+
+
+
+TOUT ENTIERE
+
+
+Le Démon, dans ma chambre haute,
+Ce matin est venu me voir,
+Et, tâchant à me prendre en faute,
+Me dit: « Je voudrais bien savoir,
+
+Parmi toutes les belles choses
+Dont est fait son enchantement,
+Parmi les objets noirs ou roses
+Qui composent son corps charmant,
+
+Quel est le plus doux. »--O mon âme!
+Tu répondis à l'Abhorré:
+« Puisqu'en elle tout est dictame,
+Rien ne peut être préféré.
+
+Lorsque tout me ravit, j'ignore
+Si quelque chose me séduit.
+Elle éblouit comme l'Aurore
+Et console comme la Nuit;
+
+Et l'harmonie est trop exquise,
+Qui gouverne tout son beau corps,
+Pour que l'impuissante analyse
+En note les nombreux accords.
+
+O métamorphose mystique
+De tous mes sens fondus en un!
+Son haleine fait la musique,
+Comme sa voix fait le parfum! »
+
+Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
+Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,
+A la très belle, à la très bonne, à la très chère,
+Dont le regard divin t'a soudain refleuri?
+
+--Nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges,
+Rien ne vaut la douceur de son autorité;
+Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
+Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.
+
+Que ce soit dans la nuit et dans la solitude.
+Que ce soit dans la rue et dans la multitude;
+Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.
+
+Parfois il parle et dit: « Je suis belle, et j'ordonne
+Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau.
+Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. »
+
+
+
+
+CONFESSION
+
+
+Une fois, une seule, aimable et douce femme,
+ A mon bras votre bras poli
+S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
+ Ce souvenir n'est point pâli).
+
+Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve
+ La pleine lune s'étalait,
+Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
+ Sur Paris dormant ruisselait.
+
+Et le long des maisons, sous les portes cochères,
+ Des chats passaient furtivement,
+L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
+ Nous accompagnaient lentement.
+
+Tout à coup, au milieu de l'intimité libre
+ Eclose à la pâle clarté,
+De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
+ Que la radieuse gaîté,
+
+De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare
+ Dans le matin étincelant,
+Une note plaintive, une note bizarre
+ S'échappa, tout en chancelant.
+
+Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde
+ Dont sa famille rougirait,
+Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
+ Dans un caveau mise au secret!
+
+Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:
+ « Que rien ici-bas n'est certain,
+Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,
+ Se trahit l'égoïsme humain;
+
+Que c'est un dur métier que d'être belle femme,
+ Et que c'est le travail banal
+De la danseuse folle et froide qui se pâme
+ Dans un sourire machinal;
+
+Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte,
+ Que tout craque, amour et beauté,
+Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte
+Pour les rendre à l'Eternité! »
+
+J'ai souvent évoqué cette lune enchantée,
+ Ce silence et cette langueur,
+Et cette confidence horrible chuchotée
+ Au confessionnal du coeur.
+
+
+
+
+LE FLACON
+
+
+Il est de forts parfums pour qui toute matière
+Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.
+En ouvrant un coffret venu de l'orient
+Dont la serrure grince et rechigne en criant,
+
+Ou dans une maison déserte quelque armoire
+Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
+Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
+D'où jaillit toute vive une âme qui revient.
+
+Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
+Frémissant doucement dans tes lourdes ténèbres,
+Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
+Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.
+
+Voilà le souvenir enivrant qui voltige
+Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige
+Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
+Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;
+
+Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire,
+Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
+Se meut dans son réveil le cadavre spectral
+D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
+
+Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
+Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire;
+Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé,
+Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
+
+Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
+Le témoin de ta force et de ta virulence,
+Cher poison préparé par les anges! liqueur
+Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon coeur!
+
+
+
+
+LE POISON
+
+
+Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
+ D'un luxe miraculeux,
+Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
+ Dans l'or de sa vapeur rouge,
+Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
+
+L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
+ Allonge l'illimité,
+Approfondit le temps, creuse la volupté,
+ Et de plaisirs noirs et mornes
+Remplit l'âme au delà de sa capacité.
+
+Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
+ De tes yeux, de tes yeux verts,
+Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
+ Mes songes viennent en foule
+Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
+
+Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
+ De ta salive qui mord,
+Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord,
+ Et, charriant le vertige,
+La roule défaillante aux rives de la mort!
+
+
+
+
+LE CHAT
+
+I
+
+
+Dans ma cervelle se promène
+Ainsi qu'en son appartement,
+Un beau chat, fort, doux et charmant,
+Quand il miaule, on l'entend à peine,
+
+Tant son timbre est tendre et discret;
+Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
+Elle est toujours riche et profonde.
+C'est là son charme et son secret.
+
+Cette voix, qui perle et qui filtre
+Dans mon fond le plus ténébreux,
+Me remplit comme un vers nombreux
+Et me réjouit comme un philtre.
+
+Elle endort les plus cruels maux
+Et contient toutes les extases;
+Pour dire les plus longues phrases,
+Elle n'a pas besoin de mots.
+
+Non, il n'est pas d'archet qui morde
+Sur mon coeur, parfait instrument,
+Et fasse plus royalement
+Chanter sa plus vibrante corde
+
+Que ta voix, chat mystérieux,
+Chat séraphique, chat étrange,
+En qui tout est, comme un ange,
+Aussi subtil qu'harmonieux.
+
+
+II
+
+
+De sa fourrure blonde et brune
+Sort un parfum si doux, qu'un soir
+J'en fus embaumé, pour l'avoir
+Caressée une fois, rien qu'une.
+
+C'est l'esprit familier du lieu;
+Il juge, il préside, il inspire
+Toutes choses dans son empire;
+Peut-être est-il fée, est-il dieu?
+
+Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
+Tirés comme par un aimant,
+Se retournent docilement,
+Et que je regarde en moi-même,
+
+Je vois avec étonnement
+Le feu de ses prunelles pâles,
+Clairs fanaux, vivantes opales,
+Qui me contemplent fixement.
+
+
+
+
+LE BEAU NAVIRE
+
+
+Je veux te raconter, ô molle enchanteresse,
+Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;
+ Je veux te peindre ta beauté
+Où l'enfance s'allie à la maturité.
+
+Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
+Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
+ Chargé de toile, et va roulant
+Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
+
+Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
+Ta tête se pavane avec d'étranges grâces;
+ D'un air placide et triomphant
+Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
+
+Je veux te raconter, ô molle enchanteresse,
+Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;
+ Je veux te peindre ta beauté
+Où l'enfance s'allie à la maturité.
+
+Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
+Ta gorge triomphante est une belle armoire
+ Dont les panneaux bombés et clairs
+Comme les boucliers accrochent des éclairs;
+
+Boucliers provoquants, armés de pointes roses!
+Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
+ De vins, de parfums, de liqueurs
+Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs!
+
+Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
+Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
+ Chargé de toile, et va roulant
+Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
+
+Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent,
+Tourmentent les désirs obscurs et les agacent
+ Comme deux sorcières qui font
+Tourner un philtre noir dans un vase profond.
+
+Tes bras qui se joueraient des précoces hercules
+Sont des boas luisants les solides émules,
+ Faits pour serrer obstinément,
+Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant.
+
+Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
+Ta tête se pavane avec d'étranches grâces;
+ D'un air placide et triomphant
+Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
+
+
+
+
+L'IRREPARABLE
+
+I
+
+
+Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
+ Qui vit, s'agite et se tortille,
+Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
+ Comme du chêne la chenille?
+Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords?
+
+Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane
+ Noierons-nous ce vieil ennemi,
+Destructeur et gourmand comme la courtisane,
+ Patient comme la fourmi?
+Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane?
+
+Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,
+ A cet esprit comblé d'angoisse
+Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés,
+ Que le sabot du cheval froisse,
+Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,
+
+A cet agonisant que le loup déjà flaire
+ Et que surveille le corbeau,
+A ce soldat brisé, s'il faut qu'il désespère
+ D'avoir sa croix et son tombeau;
+Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire!
+
+Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
+ Peut-on déchirer des ténèbres
+Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
+ Sans astres, sans éclairs funèbres?
+Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
+
+L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
+ Est souillée, est morte à jamais!
+Sans lune et sans rayons trouver où l'on héberge
+ Les martyrs d'un chemin mauvais!
+Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge!
+
+Adorable sorcière, aimes-tu les damnés!
+ Dis, connais-tu l'irrémissible?
+Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
+ A qui notre coeur sert de cible?
+Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?
+
+L'irréparable ronge avec sa dent maudite
+ Notre âme, piteux monument,
+Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
+ Par la base le bâtiment.
+L'irréparable ronge avec sa dent maudite!
+
+
+II
+
+
+J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal
+ Qu'enflammait l'orchestre sonore,
+Une fée allumer dans un ciel infernal
+ Une miraculeuse aurore;
+J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal
+
+Un être qui n'était que lumière, or et gaze,
+ Terrasser l'énorme Satan
+Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase
+ Est un théâtre où l'on attend
+Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!
+
+
+
+
+CAUSERIE
+
+
+Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose!
+Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
+Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
+Le souvenir cuisant de son limon amer.
+
+--Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme;
+Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé
+Par la griffe et la dent féroce de la femme.
+Ne cherchez plus mon coeur; les bêtes l'ont mangé.
+
+Mon coeur est un palais flétri par la cohue;
+On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux.
+--Un parfum nage autour de votre gorge nue!...
+
+O Beauté, dur fléau des âmes! tu le veux!
+Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes!
+Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes!
+
+
+
+
+CHANT D'AUTOMNE
+
+I
+
+
+Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
+Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!
+J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
+Le bois retentissant sur le pavé des cours.
+
+Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère,
+Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
+Et, comme le soleil dans son enfer polaire.
+Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
+
+J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe;
+L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
+Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
+Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
+
+Il me semble, bercé par ce choc monotone,
+Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part...
+Pour qui?--C'était hier l'été; voici l'automne!
+Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
+
+
+II
+
+
+J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
+Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
+Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
+Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
+
+Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mère
+Même pour un ingrat, même pour un méchant;
+Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
+D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.
+
+Courte tâche! La tombe attend; elle est avide!
+Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
+Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
+De l'arrière-saison le rayon jaune et doux!
+
+
+
+
+CHANSON D'APRES-MIDI
+
+
+Quoique tes sourcils méchants
+Te donnent un air étrange
+Qui n'est pas celui d'un ange,
+Sorcière aux yeux alléchants,
+
+Je t'adore, ô ma frivole,
+Ma terrible passion!
+Avec la dévotion
+Du prêtre pour son idole.
+
+Le désert et la forêt
+Embaument tes tresses rudes,
+Ta tête a les attitudes
+De l'énigme et du secret.
+
+Sur ta chair le parfum rôde
+Comme autour d'un encensoir;
+Tu charmes comme le soir,
+Nymphe ténébreuse et chaude.
+
+Ah! les philtres les plus forts
+Ne valent pas ta paresse,
+Et tu connais la caresse
+Qui fait revivre les morts!
+
+Tes hanches sont amoureuses
+De ton dos et de tes seins,
+Et tu ravis les coussins
+Par tes poses langoureuses.
+
+Quelquefois pour apaiser
+Ta rage mystérieuse,
+Tu prodigues, sérieuse,
+La morsure et le baiser;
+
+Tu me déchires, ma brune,
+Avec un rire moqueur,
+Et puis tu mets sur mon coeur
+Ton oeil doux comme la lune.
+
+Sous tes souliers de satin,
+Sous tes charmants pieds de soie,
+Moi, je mets ma grande joie,
+Mon génie et mon destin,
+
+Mon âme par toi guérie,
+Par toi, lumière et couleur!
+Explosion de chaleur
+Dans ma noire Sibérie!
+
+
+
+
+SISINA
+
+
+Imaginez Diane en galant équipage,
+Parcourant les forêts ou battant les halliers,
+Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage,
+Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!
+
+Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,
+Excitant à l'assaut un peuple sans souliers,
+La joue et l'oeil en feu, jouant son personnage,
+Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?
+
+Telle la Sisina! Mais la douce guerrière
+A l'âme charitable autant que meurtrière,
+Son courage, affolé de poudre et de tambours,
+
+Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
+Et son coeur, ravagé par la flamme, a toujours,
+Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes.
+
+
+
+
+A UNE DAME CREOLE
+
+
+Au pays parfumé que le soleil caresse,
+J'ai connu sous un dais d'arbres tout empourprés
+Et de palmiers, d'où pleut sur les yeux la paresse,
+Une dame créole aux charmes ignorés.
+
+Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse
+A dans le col des airs noblement maniérés;
+Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
+Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
+
+Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
+Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
+Belle digne d'orner les antiques manoirs,
+
+Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites,
+Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,
+Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.
+
+
+
+
+LE REVENANT
+
+
+Comme les anges à l'oeil fauve,
+Je reviendrai dans ton alcôve
+Et vers toi glisserai sans bruit
+Avec les ombres de la nuit;
+
+Et je te donnerai, ma brune,
+Des baisers froids comme la lune
+Et des caresses de serpent
+Autour d'une fosse rampant.
+
+Quand viendra le matin livide,
+Tu trouveras ma place vide,
+Où jusqu'au soir il fera froid.
+
+Comme d'autres par la tendresse,
+Sur ta vie et sur ta jeunesse,
+Moi, je veux régner par l'effroi!
+
+
+
+
+SONNET D'AUTOMNE
+
+
+Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal:
+« Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite? »
+--Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite,
+Excepté la candeur de l'antique animal,
+
+Ne veut pas te montrer son secret infernal,
+Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite,
+Ni sa noire légende avec la flamme écrite.
+Je hais la passion et l'esprit me fait mal!
+
+Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite,
+Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal.
+Je connais les engins de son vieil arsenal:
+
+Crime, horreur et folie!--O pâle marguerite!
+Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal,
+O ma si blanche, ô ma si froide Marguerite?
+
+
+
+
+TRISTESSE DE LA LUNE
+
+
+Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse;
+Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,
+Qui d'une main distraite et légère caresse,
+Avant de s'endormir, le contour de ses seins,
+
+Sur le dos satiné des molles avalanches,
+Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
+Et promène ses yeux sur les visions blanches
+Qui montent dans l'azur comme des floraisons.
+
+Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
+Elle laisse filer une larme furtive,
+Un poète pieux, ennemi du sommeil,
+
+Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
+Aux reflets irisés comme un fragment d'opale,
+Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.
+
+
+
+
+LES CHATS
+
+
+Les amoureux fervents et les savants austères
+Aiment également dans leur mûre saison,
+Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
+Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
+
+Amis de la science et de la volupté,
+Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;
+L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
+S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
+
+Ils prennent en songeant les nobles attitudes
+Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
+Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;
+
+Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
+Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
+Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
+
+
+
+
+LA PIPE
+
+
+Je suis la pipe d'un auteur;
+On voit, à contempler ma mine
+D'Abyssienne ou de Cafrine,
+Que mon maître est un grand fumeur.
+
+Quand il est comblé de douleur,
+Je fume comme la chaumine
+Où se prépare la cuisine
+Pour le retour du laboureur.
+
+J'enlace et je berce son âme
+Dans le réseau mobile et bleu
+Qui monte de ma bouche en feu,
+
+Et je roule un puissant dictame
+Qui charme son coeur et guérit
+De ses fatigues son esprit.
+
+
+
+
+LA MUSIQUE
+
+
+La musique souvent me prend comme une mer!
+ Vers ma pâle étoile,
+Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
+ Je mets à la voile;
+
+La poitrine en avant et les poumons gonflés
+ Comme de la toile,
+J'escalade le dos des flots amoncelés
+ Que la nuit me voile;
+
+Je sens vibrer en moi toutes les passions
+ D'un vaisseau qui souffre;
+Le bon vent, la tempête et ses convulsions
+
+ Sur l'immense gouffre
+Me bercent.--D'autres fois, calme plat, grand mimoir
+ De mon désespoir!
+
+
+
+
+SEPULTURE D'UN POETE MAUDIT
+
+
+Si par une nuit lourde et sombre
+Un bon chrétien, par charité,
+Derrière quelque vieux décombre
+Enterre votre corps vanté,
+
+A l'heure où les chastes étoiles
+Ferment leurs yeux appesantis,
+L'araignée y fera ses toiles,
+Et la vipère ses petits;
+
+Vous entendrez toute l'année
+Sur votre tête condamnée
+Les cris lamentables des loups
+
+Et des sorcières faméliques,
+Les ébats des vieillards lubriques
+Et les complots des noirs filous.
+
+
+
+
+LE MORT JOYEUX
+
+
+Dans une terre grasse et pleine d'escargots
+Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
+Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
+Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.
+
+Je hais les testaments et je hais les tombeaux;
+Plutôt que d'implorer une larme du monde,
+Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux
+A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.
+
+O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
+Voyez venir à vous un mort libre et joyeux;
+Philosophes viveurs, fils de la pourriture,
+
+A travers ma ruine allez donc sans remords,
+Et dites-moi s'il est encor quelque torture
+Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts?
+
+
+
+
+LA CLOCHE FELEE
+
+
+Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
+D'écouter près du feu qui palpite et qui fume
+Les souvenirs lointains lentement s'élever
+Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
+
+Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
+Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
+Jette fidèlement son cri religieux,
+Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!
+
+Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
+Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
+Il arrive souvent que sa voix affaiblie
+
+Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
+Au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts,
+Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.
+
+
+
+
+SPLEEN
+
+
+Pluviôse, irrité contre la vie entière,
+De son urne à grands flots vers un froid ténébreux
+Aux pâles habitants du voisin cimetière
+Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
+
+Mon chat sur le carreau cherchant une litière
+Agite sans repos son corps maigre et galeux;
+L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière
+Avec la triste voix d'un fantôme frileux.
+
+Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée
+Accompagne en fausset la pendule enrhumée,
+Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,
+
+Héritage fatal d'une vieille hydropique,
+Le beau valet de coeur et la dame de pique
+Causent sinistrement de leurs amours défunts.
+J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
+
+Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
+De vers, de billets doux, de procès, de romances,
+Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
+Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
+C'est une pyramide, un immense caveau,
+Qui contient plus de morts que la fosse commune.
+--Je suis un cimetière abhorré de la lune,
+Où comme des remords se traînent de longs vers
+Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
+Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
+Où gît tout un fouillis de modes surannées,
+Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
+Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
+
+Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
+Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
+L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
+Prend les proportions de l'immortalité.
+--Désormais tu n'es plus, ô matière vivante!
+Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
+Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux!
+Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
+Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
+Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.
+
+Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
+Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
+Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
+S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
+Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,
+Ni son peuple mourant en face du balcon,
+Du bouffon favori la grotesque ballade
+Ne distrait plus le front de ce cruel malade;
+Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
+Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
+Ne savent plus trouver d'impudique toilette
+Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
+Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
+De son être extirper l'élément corrompu,
+Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent
+Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
+Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété
+Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
+
+Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
+Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
+Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
+Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;
+
+Quand la terre est changée en un cachot humide,
+Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
+S'en va battant les murs de son aile timide
+Et se cognant la tête à des plafonds pourris;
+
+Quand la pluie étalant ses immenses traînées
+D'une vaste prison imite les barreaux,
+Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
+Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
+
+Des cloches tout à coup sautent avec furie
+Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
+Ainsi que des esprits errants et sans patrie
+Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
+
+--Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
+Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
+Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
+Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
+
+
+
+
+LE GOUT DU NEANT
+
+
+Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
+L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur,
+Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur,
+Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
+
+Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.
+
+Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur,
+L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute;
+Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte!
+Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur!
+
+Le Printemps adorable a perdu son odeur!
+
+Et le Temps m'engloutit minute par minute,
+Comme la neige immense un corps pris de roideur;
+Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute!
+Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur,
+
+Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?
+
+
+
+
+ALCHIMIE DE LA DOULEUR
+
+
+L'un t'éclaire avec son ardeur
+L'autre en toi met son deuil. Naturel
+Ce qui dit à l'un: Sépulture!
+Dit à l'autre: Vie et splendeur!
+
+Hermès inconnu qui m'assistes
+Et qui toujours m'intimidas,
+Tu me rends l'égal de Midas,
+Le plus triste des alchimistes;
+
+Par toi je change l'or en fer
+Et le paradis en enfer;
+Dans le suaire des nuages
+
+Je découvre un cadavre cher.
+Et sur les célestes rivages
+Je bâtis de grands sarcophages.
+
+
+
+
+LA PRIERE D'UN PAÏEN
+
+
+Ah! ne ralentis pas tes flammes;
+Réchauffe mon coeur engourdi,
+Volupté, torture des âmes!
+_Diva! supplicem exaudi!_
+
+Déesse dans l'air répandue,
+Flamme dans notre souterrain!
+Exauce une âme morfondue,
+Qui te consacre un chant d'airain.
+
+Volupté, sois toujours ma reine!
+Prends le masque d'une sirène
+Faîte de chair et de velours.
+
+Ou verse-moi tes sommeils lourds
+Dans le vin informe et mystique,
+Volupté, fantôme élastique!
+
+
+
+
+LE COUVERCLE
+
+
+En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre,
+Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
+Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
+Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
+
+Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
+Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
+Partout l'homme subit la terreur du mystère,
+Et ne regarde en haut qu'avec un oeil tremblant.
+
+En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe,
+Plafond illuminé pour un opéra bouffe
+Où chaque histrion foule un sol ensanglanté,
+
+Terreur du libertin, espoir du fol ermite;
+Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite
+Où bout l'imperceptible et vaste Humanité.
+
+
+
+
+L'IMPREVU
+
+
+Harpagon, qui veillait son père agonisant,
+Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches;
+« Nous avons au grenier un nombre suffisant,
+ Ce me semble, de vieilles planches? »
+
+Célimène roucoule et dit: « Mon coeur est bon,
+Et naturellement, Dieu m'a faite très belle. »
+--Son coeur! coeur racorni, fumé comme un jambon,
+Recuit à la flamme éternelle!
+
+Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
+Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres:
+« Où donc l'aperçois-tu, ce créateur du Beau,
+ Ce Redresseur que tu célèbres? »
+
+Mieux que tous, je connais certains voluptueux
+Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
+Répétant, l'impuissant et le fat: « Oui, je veux
+ Etre vertueux, dans une heure! »
+
+L'horloge, à son tour, dit à voix basse: « Il est mûr,
+Le damné! J'avertis en vain la chair infecte.
+L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur
+ Qu'habite et que ronge un insecte! »
+
+Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié,
+Et qui leur dit, railleur et fier: « Dans mon ciboire,
+Vous avez, que je crois, assez communié,
+ A la joyeuse Messe noire?
+
+Chacun de vous m'a fait un temple dans son coeur;
+Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde!
+Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
+ Enorme et laid comme le monde!
+
+Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
+Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche,
+Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix.
+ D'aller au Ciel et d'être riche?
+
+Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
+Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie.
+Je vais vous emporter à travers l'épaisseur,
+ Compagnons de ma triste joie,
+
+A travers l'épaisseur de la terre et du roc,
+A travers les amas confus de votre cendre,
+Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc,
+ Et qui n'est pas de pierre tendre;
+
+Car il fait avec l'universel Péché,
+Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!
+--Cependant, tout en haut de l'univers juché,
+ Un Ange sonne la victoire
+
+De ceux dont le coeur dit: « Que béni soit ton fouet,
+Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie!
+Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet,
+ Et ta prudence est infinie. »
+
+Le son de la trompette est si délicieux,
+Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
+Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux
+ Dont elle chante les louanges.
+
+
+
+
+L'EXAMEN DE MINUIT
+
+
+La pendule, sonnant minuit,
+Ironiquement nous engage
+A nous rappeler quel usage
+Nous fîmes du jour qui s'enfuit:
+--Aujourd'hui, date fatidique,
+Vendredi, treize, nous avons,
+Malgré tout ce que nous savons,
+Mené le train d'un hérétique.
+
+Nous avons blasphémé Jésus,
+Des Dieux le plus incontestable!
+Comme un parasite à la table
+De quelque monstrueux Crésus,
+Nous avons, pour plaire à la brute,
+Digne vassale des Démons,
+Insulté ce que nous aimons
+Et flatté ce qui nous rebute;
+
+Contristé, servile bourreau,
+Le faible qu'à tort on méprise;
+Salué l'énorme Bêtise,
+La Bêtise au front de taureau;
+Baisé la stupide Matière
+Avec grande dévotion,
+Et de la putréfaction
+Béni la blafarde lumière.
+
+Enfin, nous avons, pour noyer
+Le vertige dans le délire,
+Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
+Dont la gloire est de déployer
+L'ivresse des choses funèbres,
+Bu sans soif et mangé sans faim!...
+--Vite soufflons la lampe, afin
+De nous cacher dans les ténèbres!
+
+
+
+
+MADRIGAL TRISTE
+
+
+Que m'importe que tu sois sage?
+Sois belle! et sois triste! Les pleurs
+Ajoutent un charme au visage,
+Comme le fleuve au paysage;
+L'orage rajeunit les fleurs.
+
+Je t'aime surtout quand la joie
+S'enfuit de ton front terrassé;
+Quand ton coeur dans l'horreur se noie;
+Quand sur ton présent se déploie
+Le nuage affreux du passé.
+
+Je t'aime quand ton grand oeil verse
+Une eau chaude comme le sang;
+Quand, malgré ma main qui te berce,
+Ton angoisse, trop lourde, perce
+Comme un râle d'agonisant.
+J'aspire, volupté divine!
+
+Hymne profond, délicieux!
+Tous les sanglots de ta poitrine,
+Et crois que ton coeur s'illumine
+Des perles que versent tes yeux!
+
+Je sais que ton coeur, qui regorge
+De vieux amours déracinés,
+Flamboie encor comme une forge,
+Et que tu couves sous ta gorge
+Un peu de l'orgueil des damnés;
+
+Mais tant, ma chère, que tes rêves
+N'auront pas reflété l'Enfer,
+Et qu'en un cauchemar sans trêves,
+Songeant de poisons et de glaives,
+Eprise de poudre et de fer,
+
+N'ouvrant à chacun qu'avec crainte,
+Déchiffrant le malheur partout,
+Te convulsant quand l'heure tinte,
+Tu n'auras pas senti l'étreinte
+De l'irrésistible Dégoût,
+
+Tu ne pourras, esclave reine
+Qui ne m'aimes qu'avec effroi,
+Dans l'horreur de la nuit malsaine
+Me dire, l'âme de cris pleine:
+« Je suis ton égale, ô mon Roi! »
+
+
+
+
+L'AVERTISSEUR
+
+
+Tout homme digne de ce nom
+A dans le coeur un Serpent jaune,
+Installé comme sur un trône,
+Qui, s'il dit: « Je veux! » répond: « Non! »
+
+Plonge tes yeux dans les yeux fixes
+Des Satyresses ou des Nixes,
+La Dent dit: « Pense à ton devoir! »
+
+Fais des enfants, plante des arbres ».
+Polis des vers, sculpte des marbres,
+La Dent dit: « Vivras-tu ce soir? »
+
+Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère,
+L'homme ne vit pas un moment
+Sans subir l'avertissement
+De l'insupportable Vipère.
+
+
+
+
+A UNE MALABARAISE
+
+
+Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
+Est large à faire envie à la plus belle blanche;
+A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;
+Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair
+Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
+Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
+De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
+De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
+Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
+D'acheter au bazar ananas et bananes.
+Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus,
+Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
+Et quand descend le soir au manteau d'écarlate,
+Tu poses doucement ton corps sur une natte,
+Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
+Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
+Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
+Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
+Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
+Faire de grands adieux à tes chers tamarins?
+Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
+Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
+Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
+Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
+Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
+Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
+L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
+Des cocotiers absents les fantômes épars!
+
+
+
+
+LA VOIX
+
+
+Mon berceau s'adossait à la bibliothèque,
+Babel sombre, où roman, science, fabliau,
+Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
+Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio.
+Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme,
+Disait: « La Terre est un gâteau plein de douceur;
+Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)
+Te faire un appétit d'une égale grosseur. »
+Et l'autre: « Viens, oh! viens voyager dans les rêves
+Au delà du possible, au delà du connu! »
+Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
+Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu,
+Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.
+Je te répondis: « Oui! douce voix! » C'est d'alors
+Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie
+Et ma fatalité. Derrière les décors
+De l'existence immense, au plus noir de l'abîme,
+Je vois distinctement des mondes singuliers,
+Et, de ma clairvoyance extatique victime,
+Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
+Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
+J'aime si tendrement le désert et la mer;
+Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
+Et trouve un goût suave au vin le plus amer;
+Que je prends très souvent les faits pour des mensonges
+Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
+Mais la Voix me console et dit: « Garde des songes;
+Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! ».
+
+
+
+
+HYMNE
+
+
+A la très chère, à la très belle
+Qui remplit mon coeur de clarté,
+A l'ange, à l'idole immortelle,
+Salut en immortalité!
+
+Elle se répand dans ma vie
+Comme un air imprégné de sel,
+Et dans mon âme inassouvie,
+Verse le goût de l'éternel.
+
+Sachet toujours frais qui parfume
+L'atmosphère d'un cher réduit,
+Encensoir oublié qui fume
+En secret à travers la nuit,
+
+Comment, amour incorruptible,
+T'exprimer avec vérité?
+Grain de musc qui gis, invisible,
+Au fond de mon éternité!
+
+A l'ange, à l'idole immortelle,
+A la très bonne, à la très belle
+Qui fait ma joie et ma santé,
+Salut en immortalité!
+
+
+
+
+LE REBELLE
+
+
+Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle,
+Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,
+Et dit, le secouant: « Ta connaîtras la règle!
+(Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!
+
+Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace,
+Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété,
+Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe,
+Un tapis triomphal avec ta charité.
+
+Tel est l'Amour! Avant que ton coeur ne se blase,
+A la gloire de Dieu rallume ton extase;
+C'est la Volupté vraie aux durables appas! »
+
+Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime,
+De ses poings de géant torture l'anathème;
+Mais le damné répond toujours; « Je ne veux pas! »
+
+
+
+
+LE JET D'EAU
+
+
+Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
+Reste longtemps sans les rouvrir,
+Dans cette pose nonchalante
+Où t'a surprise le plaisir.
+Dans la cour le jet d'eau qui jase
+Et ne se tait ni nuit ni jour,
+Entretient doucement l'extase
+Où ce soir m'a plongé l'amour.
+
+ La gerbe épanouie
+ En mille fleurs,
+ Où Phoebé réjouie
+ Met ses couleurs,
+ Tombe comme une pluie
+ De larges pleurs.
+
+Ainsi ton âme qu'incendie
+L'éclair brûlant des voluptés
+S'élance, rapide et hardie,
+Vers les vastes cieux enchantés.
+Puis, elle s'épanche, mourante,
+En un flot de triste langueur,
+Qui par une invisible pente
+Descend jusqu'au fond de mon coeur.
+
+ La gerbe épanouie
+ En mille fleurs,
+ Où Phoebé réjouie
+ Met ses couleurs,
+ Tombe comme une pluie
+ De larges pleurs.
+
+0 toi, que la nuit rend si belle,
+Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,
+D'écouter la plainte éternelle
+Qui sanglote dans les bassins!
+Lune, eau sonore, nuit bénie,
+Arbres qui frissonnez autour,
+Votre pure mélancolie
+Est le miroir de mon amour.
+
+ La gerbe épanouie
+ En mille fleurs,
+ Où Phoebé réjouie
+ Met ses couleurs,
+ Tombe comme une pluie
+ De larges pleurs.
+
+
+
+
+LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE
+
+
+Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève,
+Comme une explosion nous lançant son bonjour!
+--Bienheureux celui-là qui peut avec amour
+Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!
+
+Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon,
+Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite,..
+--Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,
+Pour attraper au moins un oblique rayon!
+
+Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
+L'irrésistible Nuit établit son empire,
+Noire, humide, funeste et pleine de frissons;
+
+Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
+Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
+Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
+
+
+
+
+LE GOUFFRE
+
+
+Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
+--Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve,
+Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève
+Mainte fois de la Peur je sens passer le vent.
+
+En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
+Le silence, l'espace affreux et captivant...
+Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
+Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
+
+J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,
+Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où;
+Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,
+
+Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
+Jalouse du néant l'insensibilité.
+--Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres!
+
+
+
+
+LES PLAINTES D'UN ICARE
+
+
+Les amants des prostituées
+Sont heureux, dispos et repus;
+Quant à moi, mes bras sont rompus
+Pour avoir étreint des nuées.
+
+C'est grâce aux astres non pareils,
+Qui tout au fond du ciel flamboient,
+Que mes yeux consumés ne voient
+Que des souvenirs de soleils.
+
+En vain j'ai voulu de l'espace,
+Trouver la fin et le milieu;
+Sous je ne sais quel oeil de feu
+Je sens mon aile qui se casse;
+
+Et brûlé par l'amour du beau,
+Je n'aurai pas l'honneur sublime
+De donner mon nom à l'abîme
+Qui me servira de tombeau.
+
+
+
+
+RECUEILLEMENT
+
+
+Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,
+Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:
+Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
+Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
+
+Pendant que des mortels la multitude vile,
+Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
+Va cueillir des remords dans la fête servile,
+Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,
+
+Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
+Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
+Surgir du fond des eaux le Regret souriant;
+
+Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
+Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
+Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
+
+
+
+
+L'HEAUTONTIMOROUMENOS
+
+A. J. G. F.
+
+
+Je te frapperai sans colère
+Et sans haine,--comme un boucher!
+Comme Moïse le rocher,
+--Et je ferai de ta paupière,
+
+Pour abreuver mon Sahara,
+Jaillir les eaux de la souffrance,
+Mon désir gonflé d'espérance
+Sur tes pleurs salés nagera
+
+Comme un vaisseau qui prend le large,
+Et dans mon coeur qu'ils soûleront
+Tes chers sanglots retentiront
+Comme un tambour qui bat la charge!
+
+Ne suis-je pas un faux accord
+Dans la divine symphonie,
+Grâce à la vorace Ironie
+Qui me secoue et qui me mord?
+
+Elle est dans ma voix, la criarde!
+C'est tout mon sang, ce poison noir!
+Je suis le sinistre miroir
+Où la mégère se regarde.
+
+Je suis la plaie et le couteau!
+Je suis le soufflet et la joue!
+Je suis les membres et la roue,
+Et la victime et le bourreau!
+
+Je suis de mon coeur le vampire,
+--Un de ces grands abandonnés
+Au rire éternel condamnés,
+Et qui ne peuvent plus sourire!
+
+
+
+
+L'IRREMEDIABLE
+
+I
+
+
+Une Idée, une Forme, un Etre
+Parti de l'azur et tombé
+Dans un Styx bourbeux et plombé
+Où nul oeil du Ciel ne pénètre;
+
+Un Ange, imprudent voyageur
+Qu'a tenté l'amour du difforme,
+Au fond d'un cauchemar énorme
+Se débattant comme un nageur,
+
+Et luttant, angoisses funèbres!
+Contre un gigantesque remous
+Qui va chantant comme les fous
+Et pirouettant dans les ténèbres;
+
+Un malheureux ensorcelé
+Dans ses tâtonnements futiles,
+Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
+Cherchant la lumière et la clé;
+
+Un damné descendant sans lampe,
+Au bord d'un gouffre dont l'odeur
+Trahit l'humide profondeur,
+D'éternels escaliers sans rampe,
+
+Où veillent des monstres visqueux
+Dont les larges yeux de phosphore
+Font une nuit plus noire encore
+Et ne rendent visibles qu'eux;
+
+Un navire pris dans le pôle,
+Comme en un piège de cristal,
+Cherchant par quel détroit fatal
+Il est tombé dans cette geôle;
+
+--Emblèmes nets, tableau parfait
+D'une fortune irrémédiable,
+Qui donne à penser que le Diable
+Fait toujours bien tout ce qu'il fait!
+
+
+II
+
+
+Tête-à-tête sombre et limpide
+Qu'un coeur devenu son miroir
+Puits de Vérité, clair et noir,
+Où tremble une étoile livide,
+
+Un phare ironique, infernal,
+Flambeau des grâces sataniques,
+Soulagement et gloire uniques,
+--La conscience dans le Mal!
+
+
+
+
+L'HORLOGE
+
+
+Horloge dieu sinistre, effrayant, impassible,
+Dont le doigt nous menace et nous dit: _Souviens-toi!_
+Les bivrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
+Se planteront bientôt comme dans une cible;
+
+Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
+Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
+Chaque instant te dévore un morceau du délice
+A chaque homme accordé pour toute sa saison.
+
+Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
+Chuchote: _Souviens-toi!_--Rapide, avec sa voix
+D'insecte, Maintenant dit: Je sais Autrefois,
+Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!
+
+_Remember! Souviens-toi!_ prodigue! _Esto memor!_
+(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
+Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
+Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!
+
+_Souviens-toi_ que le Temps est un joueur avide
+Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi.
+Le jour décroît; la nuit augmente, _souviens-toi!_
+Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.
+
+Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
+Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
+Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
+Où tout te dira: Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »
+
+
+
+
+TABLEAUX PARISIENS
+
+LE SOLEIL
+
+
+Le long du vieux faubourg, où pendant aux masures
+Les persiennes, abri des secrètes luxures,
+Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
+Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés.
+Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,
+Flairant dans tous les coins les hasards de la rime.
+Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
+Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
+
+Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
+Eveille dans les champs les vers comme les roses;
+Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel,
+Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
+C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
+Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
+Et commande aux moissons de croître et de mûrir
+Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir!
+Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes,
+Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
+Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,
+Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.
+
+
+
+
+LA LUNE OFFENSEE
+
+
+O Lune qu'adoraient discrètement nos pères,
+Du haut des pays bleus où, radieux sérail,
+Les astres vont te suivre en pimpant attirail,
+Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,
+
+Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères,
+De leur bouche en dormant montrer le frais émail?
+Le poète buter du front sur son travail?
+Où sous les gazons secs s'accoupler les vipères?
+
+Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin,
+Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin,
+Baiser d'Endymion les grâces surannées?
+
+« --Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,
+Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années,
+Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri! »
+
+
+
+
+A UNE MENDIANTE ROUSSE
+
+
+Blanche fille aux cheveux roux,
+Dont ta robe par ses trous
+Laisse voir la pauvreté
+ Et la beauté,
+
+Pour moi, poète chétif,
+Ton jeune corps maladif
+Plein de taches de rousseur
+ A sa douceur.
+
+Tu portes plus galamment
+Qu'une reine de roman
+Ses cothurnes de velours
+ Tes sabots lourds.
+
+Au lieu d'un haillon trop court,
+Qu'un superbe habit de cour
+Traîne à plis bruyants et longs
+ Sur tes talons;
+
+Et place de bas troués,
+Que pour les yeux des roués
+Sur ta jambe un poignard d'or
+ Reluise encor;
+
+Que des noeuds mal attachés
+Dévoilent pour nos péchés
+Tes deux beaux seins, radieux
+ Comme des yeux;
+
+Que pour te déshabiller
+Tes bras se fassent prier
+Et chassent à coups mutins
+ Les doigts lutins;
+
+--Perles de la plus belle eau,
+Sonnets de maître Belleau
+Par tes galants mis aux fers
+ Sans cesse offerts,
+
+Valetaille de rimeurs
+Te dédiant leurs primeurs
+Et contemplant ton soulier
+ Sous l'escalier,
+
+Maint page épris du hasard,
+Maint seigneur et maint Ronsard
+Epieraient pour le déduit
+ Ton frais réduit!
+
+Tu compterais dans tes lits
+Plus de baisers que de lys
+Et rangerais sous tes lois
+ Plus d'un Valois!
+
+--Cependant tu vas gueusant
+Quelque vieux débris gisant
+Au seuil de quelque Véfour
+ De carrefour;
+
+Tu vas lorgnant en dessous
+Des bijoux de vingt-neuf sous
+Dont je ne puis, oh! pardon!
+ Te faire don;
+
+Va donc, sans autre ornement,
+Parfum, perles, diamant,
+Que ta maigre nudité,
+ O ma beauté!
+
+
+
+
+LE CYGNE
+
+A VICTOR HUGO
+
+I
+
+
+Andromaque, je pense à vous!--Ce petit fleuve,
+Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
+L'immense majesté de vos douleurs de veuve,
+Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
+
+A fécondé soudain ma mémoire fertile,
+Comme je traversais le nouveau Carrousel.
+--Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
+Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel);
+
+Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,
+Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
+Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flasques
+Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
+
+Là s'étalait jadis une ménagerie;
+Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux
+Clairs et froids le Travail s'éveille, où la voirie
+Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,
+
+Un cygne qui s'était évadé de sa cage,
+Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
+Sur le sol raboteux traînait son grand plumage.
+Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec,
+
+Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
+Et disait, le coeur plein de son beau lac natal:
+« Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu,
+Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal, foudre?
+
+Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
+Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
+Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
+Comme s'il adressait des reproches à Dieu!
+
+
+II
+
+
+Paris change, mais rien dans ma mélancolie
+N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs,
+Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
+Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
+
+Aussi devant ce Louvre une image m'opprime:
+Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
+Comme les exilés, ridicule et sublime,
+Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous,
+
+Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,
+Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
+Auprès d'un tombeau vide en extase courbée;
+Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus!
+
+Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
+Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,
+Les cocotiers absents de la superbe Afrique
+Derrière la muraille immense du brouillard;
+
+A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
+Jamais! jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleurs
+Et tettent la Douleur comme une bonne louve!
+Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!
+
+Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile
+Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor!
+Je pense aux matelots oubliés dans une île,
+Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor!
+
+
+
+
+LES SEPT VIEILLARDS
+
+A VICTOR HUGO
+
+
+Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
+Où le spectre en plein jour raccroche le passant!
+Les mystères partout coulent comme des sèves
+Dans les canaux étroits du colosse puissant.
+
+Un matin, cependant que dans la triste rue
+Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
+Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,
+Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,
+
+Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
+Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
+Et discutant avec mon âme déjà lasse,
+Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
+
+Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes
+Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
+Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
+Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
+
+M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée
+Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas,
+Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
+Se projetait, pareille à celle de Judas.
+
+Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine
+Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
+Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
+Lui donnait la tournure et le pas maladroit
+
+D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.
+Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,
+Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,
+Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.
+
+Son pareil le suivait: barbe, oeil, dos, bâton, loques,
+Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
+Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
+Marchaient du même pas vers un but inconnu.
+
+A quel complot infâme étais-je donc en butte,
+Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait?
+Car je comptai sept fois, de minute en minute,
+Ce sinistre vieillard qui se multipliait!
+
+Que celui-là qui rit de mon inquiétude,
+Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel
+Songe bien que malgré tant de décrépitude
+Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel!
+
+Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,
+Sosie inexorable, ironique et fatal,
+Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même?
+--Mais je tournai le dos au cortège infernal.
+
+Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
+Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
+Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
+Blessé par le mystère et par l'absurdité!
+
+Vainement ma raison voulait prendre la barre;
+La tempête en jouant déroutait ses efforts,
+Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
+Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords!
+
+
+
+
+LES PETITES VIEILLES
+
+A VICTOR HUGO
+
+I
+
+
+Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
+Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
+Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
+Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
+
+Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
+Eponine ou Laïs!--Monstres brisés, bossus
+Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes.
+Sous des jupons troués et sous de froids tissus
+
+Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
+Frémissant au fracas roulant des omnibus,
+Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
+Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus;
+
+Ils trottent, tout pareils à des marionnettes;
+Se traînent, comme font les animaux blessés,
+Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
+Où se pend un Démon sans pitié! Tout cassés
+
+Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
+Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit;
+Ils ont les yeux divins de la petite fille
+Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
+
+--Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
+Sont presque aussi petits que celui d'un enfant?
+La Mort savante met dans ces bières pareilles
+Un symbole d'un goût bizarre et captivant,
+
+Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
+Traversant de Paris le fourmillant tableau,
+Il me semble toujours que cet être fragile
+S'en va tout doucement vers un nouveau berceau;
+
+A moins que, méditant sur la géométrie,
+Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
+Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
+La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.
+
+--Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
+Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
+Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
+Pour celui que l'austère Infortune allaita!
+
+
+II
+
+
+De l'ancien Frascati Vestale énamourée;
+Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur
+Défunt, seul, sait le nom; célèbre évaporée
+Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
+
+Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêles
+Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
+Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes:
+« Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel! »
+
+L'une, par sa patrie au malheur exercée,
+L'autre, que son époux surchargea de douleurs,
+L'autre, par son enfant Madone transpercée,
+Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!
+
+
+III
+
+
+Ah! que j'en ai suivi, de ces petites vieilles!
+Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant
+Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
+Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,
+
+Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
+Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
+Et qui, dans ces soirs dor où l'on se sent revivre,
+Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
+
+Celle-là droite encor, fière et sentant la règle,
+Humait avidement ce chant vif et guerrier;
+Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle;
+Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!
+
+
+IV
+
+
+Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
+A travers le chaos des vivantes cités,
+Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
+Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
+
+Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
+Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil
+Vous insulte en passant d'un amour dérisoire;
+Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
+
+Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
+Peureuses, le dos bas, vous côtoyer les murs,
+Et nul ne vous salue, étranges destinées!
+Débris d'humanité pour l'éternité mûrs!
+
+Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
+L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
+Tout comme si j'étais votre père, ô merveille!
+Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins:
+
+Je vois s'épanouir vos passions novices;
+Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;
+Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices!
+Mon âme resplendit de toutes vos vertus!
+
+Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères!
+Je vous fais chaque soir un solennel adieu!
+Où serez-vous demain, Eves octogénaires,
+Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu?
+
+
+
+
+A UNE PASSANTE
+
+
+La rue assourdissante autour de moi hurlait.
+Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
+Une femme passa, d'une main fastueuse
+Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
+
+Agile et noble, avec sa jambe de statue.
+Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
+Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
+La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
+
+Un éclair... puis la nuit!--Fugitive beauté
+Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
+Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?
+
+Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! _jamais_ peut-être!
+Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
+O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!
+
+
+
+
+LE CREPUSCULE DU SOIR
+
+
+Voici le soir charmant, ami du criminel;
+Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel
+Se ferme lentement comme une grande alcôve,
+Et l'homme impatient se change en bête fauve.
+
+O soir, aimable soir, désiré par celui
+Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'hui
+Nous avons travaillé!--C'est le soir qui soulage
+Les esprits que dévore une douleur sauvage,
+Le savant obstiné dont le front s'alourdit,
+Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit.
+
+Cependant des démons malsains dans l'atmosphère
+S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire,
+Et cognent en volant les volets et l'auvent.
+A travers les lueurs que tourmente le vent
+La Prostitution s'allume dans les rues;
+Comme une fourmilière elle ouvre ses issues;
+
+Partout elle se fraye un occulte chemin,
+Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main;
+Elle remue au sein de la cité de fange
+Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange.
+On entend ça et là les cuisines siffler,
+Les théâtres glapir, les orchestres ronfler;
+Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices,
+S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,
+Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci,
+Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
+Et forcer doucement les portes et les caisses
+Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
+
+Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
+Et ferme ton oreille à ce rugissement.
+C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent!
+La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent
+Leur destinée et vont vers le gouffre commun;
+L'hôpital se remplit de leurs soupirs.--Plus d'un
+Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
+Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée.
+
+Encore la plupart n'ont-ils jamais connu
+La douceur du foyer et n'ont jamais vécu!
+
+
+
+
+LE JEU
+
+
+Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
+Pâles, le sourcil peint, l'oeil câlin et fatal,
+Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
+Tomber un cliquetis de pierre et de métal;
+
+Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
+Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
+Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre,
+Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;
+
+Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
+Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs
+Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
+Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs:
+
+--Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne
+Je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant,
+Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne,
+Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,
+
+Enviant de ces gens la passion tenace,
+De ces vieilles putains la funèbre gaîté,
+Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
+L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté!
+
+Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme
+Courant avec ferveur à l'abîme béant,
+Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
+La douleur à la mort et l'enfer au néant!
+
+
+
+
+DANSE MACABRE
+
+A ERNEST CHRISTOPHE
+
+
+Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature,
+Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
+Elle a la nonchalance et la désinvolture
+D'une coquette maigre aux airs extravagants.
+
+Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
+Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
+S'écroule abondamment sur un pied sec que pince
+Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
+
+La ruche qui se joue au bord des clavicules,
+Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
+Défend pudiquement des lazzi ridicules
+Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.
+
+Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres
+Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
+Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
+--O charme d'un néant follement attifé!
+
+Aucuns t'appelleront une caricature,
+Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
+L'élégance sans nom de l'humaine armature.
+Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher!
+
+Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
+La fête de la Vie? ou quelque vieux désir,
+Eperonnant encor ta vivante carcasse,
+Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir?
+
+Au chant des violons, aux flammes des bougies,
+Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
+Et viens-tu demander au torrent des orgies
+De refraîchir l'enfer allumé dans ton coeur?
+
+Inépuisable puits de sottise et de fautes!
+De l'antique douleur éternel alambic!
+A travers le treillis recourbé de tes côtes
+Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.
+
+Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
+Ne trouve pas un prix digne de ses efforts:
+Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie?
+Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts.
+
+Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées,
+Exalte le vertige, et les danseurs prudents
+Ne contempleront pas sans d'amères nausées
+Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
+
+Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette,
+Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau?
+Qu'importé le parfum, l'habit ou la toilette?
+Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.
+
+Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
+Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués:
+« Fiers mignons, malgré l'art des poudres et du rouge,
+Vous sentez tous la mort! O squelettes musqués,
+
+Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
+Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
+Le branle universel de la danse macabre
+Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus!
+
+Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
+Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
+Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange
+Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.
+
+En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admire
+En tes contorsions, risible Humanité,
+Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
+Mêle son ironie à ton insanité! »
+
+
+
+
+L'AMOUR DU MENSONGE
+
+
+Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,
+Au chant des instruments qui se brise au plafond,
+Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
+Et promenant l'ennui de ton regard profond;
+
+Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
+Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
+Où les torches du soir allument une aurore,
+Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,
+
+Je me dis: Qu'elle est belle! et bizarrement fraîche!
+Le souvenir massif, royale et lourde tour,
+La couronne, et son coeur, meurtri comme une pêche,
+Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.
+
+Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines?
+Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,
+Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,
+Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?
+
+Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques,
+Qui ne recèlent point de secrets précieux;
+Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,
+Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux!
+
+Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence,
+Pour réjouir un coeur qui fuit la vérité?
+Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence?
+Masque ou décor, salut! J'adore ta beauté.
+
+Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,
+Notre blanche maison, petite mais tranquille,
+Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus
+Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus;
+Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
+Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,
+Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,
+Contempler nos dîners longs et silencieux,
+Répandant largement ses beaux reflets de cierge
+Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.
+
+La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
+Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
+Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
+Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs,
+Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
+Son vent mélancolique à, l'entour de leurs marbres,
+Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
+De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
+Tandis que, dévorés de noires songeries,
+Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
+Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
+Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
+Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
+Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
+
+Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
+Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
+Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
+Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
+Grave, et venant du fond de son lit éternel
+Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
+Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse
+Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?
+
+
+
+
+BRUMES ET PLUIES
+
+
+O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
+Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue
+D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau
+D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.
+
+Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue,
+Où par les longues nuits la girouette s'enroue,
+Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau
+Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
+
+Rien n'est plus doux au coeur plein de choses funèbres,
+Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,
+O blafardes saisons, reines de nos climats!
+
+Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,
+--Si ce n'est par un soir sans lune, deux à deux,
+D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.
+
+
+
+
+LE VIN
+
+L'AME DU VIN
+
+
+Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles:
+« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
+Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
+Un chant plein de lumière et de fraternité!
+
+Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
+De peine, de sueur et de soleil cuisant
+Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme;
+Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
+
+Car j'éprouve une joie immense quand je tombe
+Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux,
+Et sa chaude poitrine est une douce tombe
+Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
+
+Entends-tu retentir les refrains des dimanches
+Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant?
+Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
+Tu me glorifieras et tu seras content:
+
+J'allumerai les yeux de ta femme ravie;
+A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
+Et serai pour ce frêle athlète de la vie
+L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
+
+En toi je tomberai, végétale ambroisie,
+Grain précieux jeté par l'éternel Semeur,
+Pour que de notre amour naisse la poésie
+Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur! »
+
+
+
+
+LE VIN DES CHIFFONNIERS
+
+
+Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère
+Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre.
+Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux,
+Où l'humanité grouille en ferments orageux,
+
+On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
+Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,
+Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
+Epanche tout son coeur en glorieux projets.
+
+Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
+Terrasse les méchants, relève les victimes,
+Et sous le firmament comme un dais suspendu
+S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
+
+Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
+Moulus par le travail et tourmentés par l'âge,
+Ereintés et pliant sous un tas de débris,
+Vomissement confus de l'énorme Paris,
+
+Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
+Suivis de compagnons blanchis dans les batailles,
+Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux!
+Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
+
+Se dressent devant eux, solennelle magie!
+Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
+Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
+Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!
+
+C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole
+Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole;
+Par le gosier de l'homme il chante ses exploits
+Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.
+
+Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
+De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
+Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil;
+L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil!
+
+
+
+
+LE VIN DE L'ASSASSIN
+
+
+Ma femme est morte, je suis libre!
+Je puis donc boire tout mon soûl.
+Lorsque je rentrais sans un sou,
+Ses cris me déchiraient la fibre.
+
+Autant qu'un roi je suis heureux;
+L'air est pur, le ciel admirable...
+--Nous avions un été semblable
+Lorsque je devins amoureux!
+
+--L'horrible soif qui me déchire
+Aurait besoin pour s'assouvir
+D'autant de vin qu'en peut tenir
+Son tombeau;--ce n'est pas peu dire
+
+Je l'ai jetée au fond d'un puits,
+Et j'ai même poussé sur elle
+Tous les pavés de la margelle.
+--Je l'oublierai si je le puis!
+
+Au nom des serments de tendresse,
+Dont rien ne peut nous délier,
+Et pour nous réconcilier
+Comme au beau temps de notre ivresse,
+
+J'implorai d'elle un rendez-vous,
+Le soir, sur une route obscure,
+Elle y vint! folle créature!
+--Nous sommes tous plus ou moins fous!
+
+Elle était encore jolie,
+Quoique bien fatiguée! et moi,
+Je l'aimai trop;--voilà pourquoi
+Je lui dis: sors de cette vie!
+
+Nul ne peut me comprendre. Un seul
+Parmi ces ivrognes stupides
+Songea-t-il dans ses nuits morbides
+A faire du vin un linceul?
+
+Cette crapule invulnérable
+Comme les machines de fer,
+Jamais, ni l'été ni l'hiver,
+N'a connu l'amour véritable,
+
+Avec ses noirs enchantements,
+Son cortège infernal d'alarmes,
+Ses fioles de poison, ses larmes,
+Ses bruits de chaîne et d'ossements!
+
+--Me voilà libre et solitaire!
+Je serai ce soir ivre-mort;
+Alors, sans peur et sans remord,
+Je me coucherai sur la terre,
+
+Et je dormirai comme un chien.
+Le chariot aux lourdes roues
+Chargé de pierres et de boues,
+Le wagon enrayé peut bien
+
+Ecraser ma tête coupable,
+Ou me couper par le milieu,
+Je m'en moque comme de Dieu,
+Du Diable ou de la Sainte Table!
+
+
+
+
+LE VIN DU SOLITAIRE
+
+
+Le regard singulier d'une femme galante
+Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
+Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
+Quand elle y veux baigner sa beauté nonchalante,
+
+Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur,
+Un baiser libertin de la maigre Adeline,
+Les sons d'une musique énervante et câline,
+Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,
+
+Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
+Les baumes pénétrants que ta panse féconde
+Garde au coeur altéré du poète pieux;
+
+Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,
+--Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
+Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux.
+
+
+
+
+LE VIN DES AMANTS
+
+
+Aujourd'hui l'espace est splendide!
+Sans mors, sans éperons, sans bride,
+Partons à cheval sur le vin
+Pour un ciel féerique et divin!
+
+Comme deux anges que torture
+Une implacable calenture,
+Dans le bleu cristal du matin
+Suivons le mirage lointain!
+
+Mollement balancés sur l'aile
+Du tourbillon intelligent,
+Dans un délire parallèle,
+
+Ma soeur, côte à côte nageant,
+Nous fuirons sans repos ni trêves
+Vers le paradis de mes rêves!
+
+
+
+
+UNE MARTYRE
+
+DESSIN D'UN MAITRE INCONNU
+
+
+Au milieu des flacons, des étoffes lamées
+ Et des meubles voluptueux,
+Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
+ Qui trament à plis sompteux,
+
+Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
+ L'air est dangereux et fatal,
+Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre,
+ Exhalent leur soupir final,
+
+Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
+ Sur l'oreiller désaltéré
+Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve
+ Avec l'avidité d'un pré.
+
+Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre
+ Et qui nous enchaînent les yeux,
+La tête, avec l'amas de sa crinière sombre
+ Et de ses bijoux précieux,
+
+Sur la table de nuit, comme une renoncule,
+ Repose, et, vide de pensers,
+Un regard vague et blanc comme le crépuscule
+ S'échappe des yeux révulsés.
+
+Sur le lit, le tronc nu sans scrupule étale
+ Dans le plus complet abandon
+La secrète splendeur et la beauté fatale
+ Dont la nature lui fit don;
+
+Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe
+ Comme un souvenir est resté;
+La jarretière, ainsi qu'un oeil secret qui flambe,
+ Darde un regard diamanté.
+
+Le singulier aspect de cette solitude
+ Et d'un grand portrait langoureux,
+Aux yeux provocateurs comme son attitude,
+ Révèle un amour ténébreux,
+
+Une coupable joie et des fêtes étranges
+ Pleines de baisers infernaux.
+Dont se réjouissait l'essaim de mauvais anges
+ Nageant dans les plis des rideaux;
+
+Et cependant, à voir la maigreur élégante
+ De l'épaule au contour heurté,
+La hanche un peu pointue et la taille fringante
+ Ainsi qu'an reptile irrité,
+
+Elle est bien jeune encor!--Son âme exaspérée
+ Et ses sens par l'ennui mordus
+S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée
+ Des désirs errants et perdus?
+
+L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,
+ Malgré tant d'amour, assouvir,
+Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
+ L'immensité de son désir?
+
+Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roides
+ Te soulevant d'un bras fiévreux,
+Dis-moi, tête effrayante, as-tu sur tes dents froides,
+ Collé les suprêmes adieux?
+
+--Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
+ Loin des magistrats curieux,
+Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
+ Dans ton tombeau mystérieux;
+
+
+Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
+ Veille près de lui quand il dort;
+Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
+ Et constant jusques à la mort.
+
+
+
+
+FEMMES DAMNEES
+
+
+Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
+Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers,
+Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
+Ont de douces langueurs et des frissons amers:
+
+Les unes, coeurs épris des longues confidences,
+Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
+Vont épelant l'amour des craintives enfances
+Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;
+
+D'autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
+A travers les rochers pleins d'apparitions,
+Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
+Les seins nus et pourprés de ses tentations;
+
+Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
+Qui dans le creux muet des vieux antres païens
+T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
+O Bacchus, endormeur des remords anciens!
+
+Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires,
+Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements,
+Mêlent dans le bois sombre et les nuits solitaires
+L'écume du plaisir aux larmes des tourments.
+
+O vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
+De la réalité grands esprits contempteurs,
+Chercheuses d'infini, dévotes et satyres,
+Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,
+
+Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
+Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
+Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
+Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins!
+
+
+
+
+LES DEUX BONNES SOEURS
+
+
+La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
+Prodigues de baisers et riches de santé,
+Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
+Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.
+
+Au poète sinistre, ennemi des familles.
+Favori de l'enfer, courtisan mal renté,
+Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
+Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.
+
+Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
+Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs,
+De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.
+
+Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes?
+O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
+Sur ses myrtes infects entre tes noirs cyprès?
+
+
+
+
+ALLEGORIE
+
+
+C'est une femme belle et de riche encolure,
+Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
+Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,
+Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau.
+Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
+Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
+Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
+De ce corps ferme et droit la rude majesté.
+Elle marche en déesse et repose en sultane;
+Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
+Et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins,
+Elle appelle des yeux la race des humains.
+Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
+Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
+Que la beauté du corps est un sublime don
+Qui de toute infamie arrache le pardon;
+Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,
+Et, quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire,
+Elle regardera la face de la Mort,
+Ainsi qu'un nouveau-né,--sans haine et sans remord.
+
+
+
+
+UN VOYAGE A CYTHERE
+
+
+Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
+Et planait librement à l'entour des cordages;
+Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
+Comme un ange enivré du soleil radieux.
+
+Quelle est cette île triste et noire?--C'est Cythère,
+Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
+Eldorado banal de tous les vieux garçons.
+Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.
+
+--Il des doux secrets et des fêtes du coeur!
+De l'antique Vénus le superbe fantôme
+Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
+Et charge les esprits d'amour et de langueur.
+
+Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
+Vénérée à jamais par toute nation,
+Où les soupirs des coeurs en adoration
+Roulent comme l'encens sur un jardin de roses
+
+Ou le roucoulement éternel d'un ramier
+--Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres,
+Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
+J'entrevoyais pourtant un objet singulier;
+
+Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,
+Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
+Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
+Entre-bâillant sa robe aux brises passagères;
+
+Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près
+Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches
+Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches,
+Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
+
+De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
+Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
+Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
+Dans tous les coins saignants de cette pourriture;
+
+Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
+Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
+Et ses bourreaux gorgés de hideuses délices
+L'avaient à coups de bec absolument châtré.
+
+Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
+Le museau relevé, tournoyait et rôdait;
+Une plus grande bête au milieu s'agitait
+Comme un exécuteur entouré de ses aides.
+
+Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau,
+Silencieusement tu souffrais ces insultes
+En expiation de tes infâmes cultes
+Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.
+
+Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
+Je sentis à l'aspect de tes membres flottants,
+Comme un vomissement, remonter vers mes dents
+Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;
+
+Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
+J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
+Des corbeaux lancinants et des panthères noires
+Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
+
+--Le ciel était charmant, la mer était unie;
+Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
+Hélas! et j'avais, comme en un suair épais,
+Le coeur enseveli dans cette allégorie.
+
+Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout
+Qu'un gibet symbolique où pendait mon image.
+--Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
+De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût!
+
+
+
+
+RÉVOLTE
+
+ABEL ET CAÏN
+
+I
+
+
+Race d'Abel, dors, bois et mange:
+Dieu le sourit complaisamment,
+
+Race de Caïn, dans la fange
+Rampe et meurs misérablement.
+
+Race d'Abel, ton sacrifice
+Flatte le nez du Séraphin!
+
+Race de Caïn, ton supplice
+Aura-t-il jamais une fin?
+
+Race d'Abel, vois tes semailles
+Et ton bétail venir à bien;
+
+Race de Caïn, tes entrailles
+Hurlent la faim comme un vieux chien.
+
+Race d'Abel, chauffe ton ventre
+A ton foyer patriarcal;
+
+Race de Caïn, dans ton antre
+Tremble de froid, pauvre chacal!
+Race d'Abel, aime et pullule:
+Ton or fait aussi des petits;
+
+Race de Caïn, coeur qui brûle,
+Prends garde à ces grands appétits.
+
+Race d'Abel, tu croîs et broutes
+Comme les punaises des bois!
+
+Race de Caïn, sur les routes
+Traîne ta famille aux abois.
+
+
+II
+
+
+Ah! race d'Abel, ta charogne
+Engraissera le sol fumant!
+
+Race de Caïn, ta besogne
+N'est pas faite suffisamment;
+
+Race d'Abel, voici ta honte:
+Le fer est vaincu par l'épieu!
+
+Race de Caïn, au ciel monte
+Et sur la terre jette Dieu!
+
+
+
+
+LES LITANIES DE SATAN
+
+
+O toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
+Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+O Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort,
+Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
+Guérisseur familier des angoisses humaines,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
+Enseignes par l'amour le goût du Paradis,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+O toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
+Engendras l'Espérance,--une folle charmante!
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
+Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi qui sais en quel coin des terres envieuses
+Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi dont l'oeil clair connaît les profonds arsenaux
+Où dort enseveli le peuple des métaux,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi dont la large main cache les précipices
+Au somnambule errant au bord des édifices,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
+De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre,
+Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre.
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
+Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles
+Le culte de la plaie et l'amour des guenilles,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
+Confesseur des pendus et des conspirateurs,
+
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère
+Du Paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
+O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+
+
+
+PRIÈRE
+
+
+Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs
+Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
+De l'Enfer où, vaincu, tu rêves en silence!
+Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Science,
+Près de toi se repose, à l'heure où sur ton front
+Comme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront!
+
+
+
+
+LA MORT
+
+LA MORT DES AMANTS
+
+
+Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
+Des divans profonds comme des tombeaux,
+Et d'étranges fleurs sur des étagères,
+Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.
+
+Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
+Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
+Qui réfléchiront leurs doubles lumières
+Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
+
+Un soir fait de rose et de bleu mystique,
+Nous échangerons un éclair unique,
+Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;
+
+Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
+Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
+Les miroirs ternis et les flammes mortes.
+
+
+
+
+LA MORT DES PAUVRES
+
+
+C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre;
+C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
+Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
+Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;
+
+A travers la tempête, et la neige et le givre,
+C'est la clarté vibrante à notre horizon noir;
+C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
+Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;
+
+C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
+Le sommeil et le don des rêves extatiques,
+Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;
+
+C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
+C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
+C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!
+
+
+
+
+LE REVE D'UN CURIEUX
+
+
+Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
+Et de toi fais-tu dire: « Oh! l'homme singulier! »
+--J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse,
+Désir mêlé d'horreur, un mal particulier;
+
+Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
+Plus allait se vidant le fatal sablier,
+Plus ma torture était âpre et délicieuse;
+Tout mon coeur s'arrachait au monde familier.
+
+J'étais comme l'enfant avide du spectacle,
+Haïssant le rideau comme on hait un obstacle...
+Enfin la vérité froide se révéla:
+
+J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore
+M'enveloppait.--Eh quoi! n'est-ce donc que cela?
+La toile était levée et j'attendais encore.
+
+
+
+
+LE VOYAGE
+
+A MAXIME DU CAMP
+
+I
+
+
+Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
+L'univers est égal à son vaste appétit.
+Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!
+Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
+
+Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
+Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
+Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
+Berçant notre infini sur le fini des mers:
+
+Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;
+D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
+Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
+La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
+
+Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
+D'espace et de lumière et de cieux embrasés;
+La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
+Effacent lentement la marque des baisers.
+
+Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
+Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
+De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
+Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!
+
+Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
+Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
+De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
+Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!
+
+
+II
+
+
+Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
+Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils
+La Curiosité nous tourmente et nous roule,
+Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
+
+Singulière fortune où le but se déplace,
+Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où!
+Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
+Pour trouver le repos court toujours comme un fou!
+
+Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;
+Une voix retentit sur le pont: « Ouvre l'oeil! »
+Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
+« Amour... gloire... bonheur! » Enfer! c'est un écueil!
+
+Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
+Est un Eldorado promis par le Destin;
+L'Imagination qui dresse son orgie
+Ne trouve qu'un récit aux clartés du matin.
+
+O le pauvre amoureux des pays chimériques!
+Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
+Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
+Dont le mirage rend le gouffre plus amer?
+
+Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
+Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis;
+Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
+Partout où la chandelle illumine un taudis.
+
+
+III
+
+
+Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
+Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
+Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
+Les bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.
+
+Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
+Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
+Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
+Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.
+
+Dites, qu'avez-vous vu?
+
+
+IV
+
+
+ « Nous avons vu des astres
+Et des flots; nous avons vu des sables aussi;
+Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
+Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
+
+La gloire du soleil sur la mer violette,
+La gloire des cités dans le soleil couchant,
+Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
+De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
+
+Les plus riches cités, les plus grands paysages,
+Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
+De ceux que le hasard fait avec les nuages,
+Et toujours le désir nous rendait soucieux!
+
+--La jouissance ajoute au désir de la force.
+Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
+Cependant que grossit et durcit ton écorce,
+Tes branches veulent voir le soleil de plus près!
+
+Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
+Que le cyprès?--Pourtant nous avons, avec soin,
+Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
+Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!
+
+Nous avons salué des idoles à trompe;
+Des trônes constellés de joyaux lumineux;
+Des palais ouvragés dont la féerique pompe
+Serait pour vos banquiers un rêve ruineux;
+
+Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
+Des femmes dont les dents et les ongles sont teints
+Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »
+
+
+V
+
+Et puis, et puis encore?
+
+
+VI
+
+
+ « O cerveaux enfantins!
+Pour ne pas oublier la chose capitale,
+Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
+Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
+Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché:
+
+La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
+Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût:
+L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
+Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout;
+
+Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
+La fête qu'assaisonne et parfume le sang;
+Le poison du pouvoir énervant le despote,
+Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;
+
+Plusieurs religions semblables à la nôtre,
+Toutes escaladant le ciel; la Sainteté,
+Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
+Dans les clous et le crin cherchant la volupté;
+
+L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
+Et, folle maintenant comme elle était jadis,
+Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie:
+« O mon semblable, ô mon maître, je te maudis! »
+
+Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
+Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
+Et se réfugiant dans l'opium immense!
+--Tel est du globe entier l'éternel bulletin. »
+
+
+VII
+
+
+Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
+Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
+Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image;
+Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!
+
+Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
+Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
+Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
+Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,
+
+Comme le Juif errant et comme les apôtres,
+A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
+Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres
+Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
+
+Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
+Nous pourrons espérer et crier: En avant!
+De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
+Les yeux fixés an large et les cheveux au vent,
+
+Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
+Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
+Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
+Qui chantent: « Par ici! vous qui voulez manger
+
+Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange
+Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
+Venez vous enivrer de la couleur étrange
+De cette après-midi qui n'a jamais de fin? »
+
+A l'accent familier nous devinons le spectre;
+Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
+« Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre! »
+Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
+
+
+VIII
+
+
+O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
+Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
+Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
+Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
+
+Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!
+Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
+Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
+Au fond de l'Inconnu pour trouver du _nouveau!_
+
+
+
+
+PIÈCES CONDAMNÉES
+
+LES BIJOUX
+
+
+La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,
+Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
+Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
+Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures
+
+Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
+Ce monde rayonnant de métal et de pierre
+Me ravit en extase, et j'aime avec fureur
+Les choses où le son se mêle à la lumière.
+
+Elle était donc couchée, et se laissait aimer,
+Et du haut du divan elle souriait d'aise
+A mon amour profond et doux comme la mer
+Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
+
+Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
+D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
+Et la candeur unie à la lubricité
+Donnait un charme neuf à ses métamorphoses.
+
+Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
+Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
+Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;
+Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne
+
+S'avançaient plus câlins que les anges du mal,
+Pour troubler le repos où mon âme était mise,
+Et pour la déranger du rocher de cristal,
+Où calme et solitaire elle s'était assise.
+
+Je croyais voir unis par un nouveau dessin
+Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
+Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
+Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe!
+
+--Et la lampe s'étant résignée à mourir,
+Comme le foyer seul illuminait la chambre,
+Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
+Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!
+
+
+
+
+LE LETHE
+
+
+Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde,
+Tigre adoré, monstre aux airs indolents;
+Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
+Dans l'épaisseur de ta crinière lourde;
+
+Dans tes jupons remplis de ton parfum
+Ensevelir ma tête endolorie,
+Et respirer, comme une fleur flétrie,
+Le doux relent de mon amour défunt.
+
+Je veux dormir! dormir plutôt que vivre!
+Dans un sommeil, douteux comme la mort,
+J'étalerai mes baisers sans remord
+Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
+
+Pour engloutir mes sanglots apaisés
+Rien ne me vaut l'abîme de ta couche;
+L'oubli puissant habite sur ta bouche,
+Et le Léthé coule dans tes baisers.
+
+A mon destin, désormais mon délice,
+J'obéirai comme un prédestiné;
+Martyr docile, innocent condamné,
+Dont la ferveur attise le supplice,
+
+Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
+Le népenthès et la bonne ciguë
+Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
+Qui n'a jamais emprisonné de coeur.
+
+
+
+
+A CELLE QUI EST TROP GAIE
+
+
+Ta tête, ton geste, ton air
+Sont beaux comme un beau paysage;
+Le rire joue en ton visage
+Comme un vent frais dans un ciel clair.
+
+Le passant chagrin que tu frôles
+Est ébloui par la santé
+Qui jaillit comme une clarté
+De tes bras et de tes épaules.
+
+Les retentissantes couleurs
+Dont tu parsèmes tes toilettes
+Jettent dans l'esprit des poètes
+L'image d'un ballet de fleurs.
+
+Ces robes folles sont l'emblème
+De ton esprit bariolé;
+Folle dont je suis affolé,
+Je te hais autant que je t'aime!
+
+Quelquefois dans un beau jardin,
+Où je traînais mon atonie,
+J'ai senti comme une ironie
+Le soleil déchirer mon sein;
+
+Et le printemps et la verdure
+Ont tant humilié mon coeur
+Que j'ai puni sur une fleur
+L'insolence de la nature.
+
+Ainsi, je voudrais, une nuit,
+Quand l'heure des voluptés sonne,
+Vers les trésors de ta personne
+Comme un lâche ramper sans bruit,
+
+Pour châtier ta chair joyeuse,
+Pour meurtrir ton sein pardonné,
+Et faire à ton flanc étonné
+Une blessure large et creuse,
+
+Et, vertigineuse douceur!
+A travers ces lèvres nouvelles,
+Plus éclatantes et plus belles,
+T'infuser mon venin, ma soeur!
+
+
+
+
+LESBOS
+
+
+Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
+Lesbos, où les baisers languissants ou joyeux,
+Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
+Font l'ornement des nuits et des jours glorieux,
+--Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
+
+Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
+Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
+Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
+--Orageux et secrets, fourmillants et profonds;
+Lesbos, où les baisers sont comme les cascades!
+
+Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,
+Où jamais un soupir ne resta sans écho,
+A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent,
+Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho!
+--Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent.
+
+Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
+Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté,
+Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses,
+Caressent les fruits mûrs de leur nubilité,
+Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
+
+Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère;
+Tu tires ton pardon de l'excès des baisers,
+Reine du doux empire, aimable et noble terre,
+Et des raffinements toujours inépuisés.
+Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère.
+
+Tu tires ton pardon de l'éternel martyre
+Infligé sans relâche aux coeurs ambitieux
+Qu'attiré loin de nous le radieux sourire
+Entrevue vaguement au bord des autres cieux;
+Tu tires ton pardon de l'éternel martyre!
+
+Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge,
+Et condamner ton front pâli dans les travaux,
+Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge
+De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux?
+Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge?
+
+Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
+Vierges au coeur sublime, honneur de l'archipel,
+Votre religion comme une autre est auguste,
+Et l'amour se rira de l'enfer et du ciel!
+--Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
+
+Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre
+Pour chanter le secret de ses vierges en fleur,
+Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère
+Des rires effrénés mêlés au sombre pleur;,
+Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre,
+
+Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
+Comme une sentinelle, à l'oeil perçant et sûr,
+Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
+Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur,
+--Et depuis lors je veille au sommet de Leucate
+
+Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
+Et parmi les sanglots dont le roc retentit
+Un soir ramènera vers Lesbos qui pardonne
+Le cadavre adoré de Sapho qui partit
+Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!
+
+De la mâle Sapho, l'amante et le poète,
+Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs!
+--L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachette
+Le cercle ténébreux tracé par les douleurs
+De la mâle Sapho, l'amante et le poète!
+
+--Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
+Et versant les trésors de sa sérénité
+Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
+Sur le vieil Océan de sa fille enchanté;
+Plus belle que Vénus se dressant sur le monde!
+
+--De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
+Quand, insultant le rite et le culte inventé,
+Elle fit son beau corps la pâture suprême
+D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété
+De Sapho qui mourut le jour de son blasphème.
+
+Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
+Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers,
+S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente
+Que poussent vers les deux ses rivages déserts.
+Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!
+
+
+
+
+FEMMES DAMNEES
+
+
+A la pâle clarté des lampes languissantes,
+Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur,
+Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
+Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
+
+Elle cherchait d'un oeil troublé par la tempête
+De sa naïveté le ciel déjà lointain,
+Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête
+Vers les horizons bleus dépassés le matin.
+
+De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
+L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
+Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
+Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
+
+Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
+Delphine la couvait avec des yeux ardents,
+Comme un animal fort qui surveille une proie,
+Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.
+
+Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
+Superbe, elle humait voluptueusement
+Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle
+Comme pour recueillir un doux remercîment.
+
+Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime
+Le cantique muet que chante le plaisir
+Et cette gratitude infinie et sublime
+Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir:
+
+--« Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
+Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
+L'holocauste sacré de tes premières roses
+Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?
+
+Mes baisers sont légers comme ces éphémères
+Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
+Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
+Comme des chariots ou des socs déchirants;
+
+Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
+De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié...
+Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage,
+Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,
+
+Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles!
+Pour un de ces regards charmants, baume divin,
+Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
+Et je t'endormirai dans un rêve sans fin! »
+
+Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête:
+--« Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
+Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
+Comme après un nocturne et terrible repas.
+
+Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
+Et de noirs bataillons de fantômes épars,
+Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
+Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.
+
+Avons-nous donc commis une action étrange?
+Expliques, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
+Je frissonne de peur quand tu me dis: mon ange!
+Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.
+
+Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée,
+Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection,
+Quand même tu serais une embûche dressée,
+Et le commencement de ma perdition! »
+
+Delphine secouant sa crinière tragique,
+Et comme trépignant sur le trépied de fer,
+L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique:
+--« Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?
+
+Maudit soit à jamais le rêveur inutile,
+Qui voulut le premier dans sa stupidité,
+S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
+Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!
+
+Celui qui veut unir dans un accord mystique
+L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
+Ne chauffera jamais son corps paralytique
+A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!
+
+Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;
+Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers;
+Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
+Tu me rapporteras tes seins stigmatisés;
+
+On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître! »
+Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,
+Cria soudain: « Je sens s'élargir dans mon être
+Un abîme béant; cet abîme est mon coeur,
+
+Brûlant comme un volcan, profond comme le vide;
+Rien ne ressasiera ce monstre gémissant
+Et ne refraîchira la choif de l'Euménide,
+Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.
+
+Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
+Et que la lassitude amène le repos!
+Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,
+Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux. »
+
+Descendez, descendez, lamentables victimes,
+Descendez le chemin de l'enfer éternel;
+Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes,
+Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
+
+Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage;
+Ombres folles, courez au but de vos désirs;
+Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
+Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
+
+Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes;
+Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
+Filent en s'enflammant ainsi que des lanternes
+Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
+
+L'âpre stérilité de votre jouissance
+Altère votre soif et roidit votre peau,
+Et le vent furibond de la concupiscence
+Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.
+
+Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
+A travers les déserts courez comme les loups;
+Faites votre destin, âmes désordonnées,
+Et fuyez l'infini que vous portez en vous!
+
+
+
+
+LES METAMORPHOSES DU VAMPIRE
+
+
+La femme cependant de sa bouche de fraise,
+En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise,
+Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
+Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc:
+--« Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science
+De perdre au fond d'un lit l'antique conscience.
+Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants
+Et fais rire les vieux du rire des enfants.
+Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
+La lune, le soleil, le ciel et les étoiles!
+Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
+Lorsque j'étouffe un homme en mes bras veloutés,
+Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste,
+Timide et libertine, et fragile et robuste,
+Que sur ces matelas qui se pâme d'émoi
+Les Anges impuissants se damneraient pour moi! »
+
+Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
+Et que languissamment je me tournai vers elle
+Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
+Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!
+Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante,
+Et, quand je les rouvris à la clarté vivante,
+A mes côtés, au lieu du mannequin puissant
+Qui semblait avoir fait provision de sang,
+Tremblaient confusément des débris de squelette,
+Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette
+Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer,
+Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Fleurs du Mal, by Charles Baudelaire
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FLEURS DU MAL ***
+
+This file should be named 8flrm10.txt or 8flrm10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8flrm11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8flrm10a.txt
+
+Produced by Tonya Allen, Julie Barkley, Juliet Sutherland,
+Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+