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Poulet-Malassis, que le génie original de Baudelaire +enthousiasmait, s'offrit de les publier sous le titre de _Fleurs du +Mal,_ titre neuf, audacieux, longtemps cherché et trouvé enfin non +point par Baudelaire ni par l'éditeur, mais par Hippolyte Babou. + +Les _Fleurs du Mal_ se présentaient comme un bouquet poétique +composé de fleurs rares et vénéneuses d'un parfum encore ignoré. Ce fut +un succès--succès d'ailleurs préparé par la _Revue des Deux- +Mondes_ qui, en accueillant un an auparavant quelques poésies de +Baudelaire, avait mis sa responsabilité à couvert par une note +singulièrement prudente. De nos jours une pareille note ressemblerait +fort à une réclame déguisée: + +« Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, disait-elle, c'est +l'expression vive, curieuse, même dans sa violence, de quelques +défaillances, de quelques douleurs morales, que, sans les partager ni +les discuter, on doit tenir à connaître comme un des signes de notre +temps. Il nous semble, d'ailleurs, qu'il est des cas où la publicité +n'est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir l'influence +d'un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager, à se +fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. » + +C'était se méprendre étrangement que de compter sur la publicité pour +amener Baudelaire à résipiscence; le parquet impérial ne prit pas tant +de ménagements. Le livre à peine paru, fut déféré aux tribunaux. Tandis +que Baudelaire se hâtait de recueillir en brochure les articles +justificatifs d'Edmond Thierry, Barbey d'Aurevilly, Charles Asselineau, +etc..., il sollicitait l'amitié de Sainte-Beuve et de Flaubert (tout +récemment poursuivi pour avoir écrit _Madame Bovary_), des moyens +de défense dont les minutes ont été conservées et dont il transmettait +la teneur à son avocat, Me Chaix d'Est-Ange. Sur le réquisitoire de M. +Pinard (alors avocat général et plus tard ministre de l'Intérieur), le +délit d'offense à la morale religieuse fut écarté, mais en raison de la +prévention d'outrage à la morale publiques et aux bonnes moeurs, la +Cour prononça la suppression de six pièces: _Lesbos, Femmes damnées, +le Lethé, A celle qui est trop gaie, les Bijoux et les Métamorphoses du +Vampire,_ et la condamnation à une amende de l'auteur et de +l'éditeur (21 août 1857). + +Le dommage matériel ne fut pas considérable pour Malassis; l'édition +était presque épuisée lors de la saisie. + +Tout d'abord, Baudelaire voulut protester. On a retrouvé dans ses +papiers le brouillon de divers projets de préfaces qu'il abandonna lors +de la réimpression à la fois diminuée et augmentée des _Fleurs du +Mal_ en 1861. Cette mutilation de sa pensée par autorité de justice +avait eu pour résultat de rendre les directeurs de journaux et de +revues très méfiants à son égard, lorsqu'il leur présentait quelques +pages de prose ou des poésies nouvelles; sa situation pécuniaire s'en +ressentit. Il travaillait lentement, à ses heures, toujours préoccupé +d'atteindre l'idéale perfection et ne traitant d'ailleurs que des +sujets auxquels le grand public était alors (encore plus +qu'aujourd'hui) complètement étranger. + +Lorsque Baudelaire posa en 1862 sa candidature aux fauteuils +académiques laissés vacants par la mort de Scribe et du Père +Lacordaire, il était, dans sa pensée, de protester ainsi contre la +condamnation des _Fleurs du Mal._ L'insuccès de Baudelaire à +l'Académie n'était pas douteux. Ses amis, ses vrais amis, Alfred de +Vigny et Sainte-Beuve, lui conseillèrent de se désister, ce qu'il fit +d'ailleurs en des termes dont on apprécia la modestie et la convenance. + +On a beaucoup parlé de la vie douloureuse de Baudelaire: manque +d'argent, santé précaire, absence de tendresse féminine, car sa +maîtresse Jeanne Duval, une jolie fille de couleur qu'il appelait son « +vase de tristesse », n'était qu'une sotte dont le coeur et la pensée +étaient loin de lui. Son seul esprit, son méchant esprit était de +tourner en ridicule les manies de son ami. Cependant elle était +charmante, nous dit Théodore de Banville, « elle portait bien sa brune +tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée +et dont la démarche de reine pleine d'une grâce farouche, avait à la +fois quelque chose de divin et de bestial ». Et Banville ajoute: « +Baudelaire faisait parfois asseoir Jeanne devant lui dans un grand +fauteuil; il la regardait avec amour et l'admirait longuement; il lui +disait des vers dans une langue qu'elle ne savait pas. Certes, c'est là +peut-être le meilleur moyen de causer avec une femme dont les paroles +détonneraient, sans doute, dans l'ardente symphonie que chante sa +beauté; mais il est naturel aussi que la femme n'en convienne pas et +s'étonne d'être adorée au même titre qu'une belle chatte. » + +Baudelaire n'aima qu'elle et il l'aima exclusivement pour sa beauté, +car depuis longtemps, peut-être depuis toujours, il avait senti qu'il +était seul auprès d'elle, que les hommes sont irrévocablement seuls. +Personne ne comprend personne. Nous n'avons d'autre demeure que nous- +mêmes. Tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement. Toutefois +sa sensibilité était d'autant plus profonde qu'elle semblait moins +apparente. Rien ne la révélait. Il avait l'air froid, quelque peu +distant, mais il subjuguait. Ses yeux couleur de tabac d'Espagne, son +épaisse chevelure sombre, son élégance, son intelligence, +l'enchantement de sa voix chaude et bien timbrée, plus encore que son +éloquence naturelle qui lui faisait développer des paradoxes avec une +magnifique intelligence et on ne saurait dire quel magnétisme personnel +qui se dégageait de toutes les impressions refoulées au-dedans de lui, +le rendaient extrêmement séduisant. Hélas! toutes ces belles qualités +ne le servirent point--du moins financièrement--il ignorait l'art de +monnayer son génie. Ainsi, pratiquement du moins, comme tant d'autres, +il se trouva desservi par sa fierté, sa délicatesse, par le meilleur de +lui-même. + +Baudelaire habitait dans l'île Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, en ce +vieil et triste hôtel Pimodan plein de souvenirs somptueux et +nostalgiques. Il avait choisi là un appartement composé de plusieurs +pièces très hautes de plafond et dont les fenêtres s'ouvraient sur le +fleuve qui roule ses eaux glauques et indifférentes au milieu de la vie +morbide et fiévreuse. Les pièces étaient tapissées d'un papier aux +larges rayures rouges et noires, couleurs diaboliques, qui +s'accordaient avec les draperies d'un lourd damas. Les meubles étaient +antiques, voluptueux. De larges fauteuils, de paresseux divans +invitaient à la rêverie. Aux murs des lithographies et des tableaux +signés de son ami Delacroix, pures merveilles presque sans importance +alors, mais que se disputeraient aujourd'hui à coups de millions les +princes de la finance américaine. + +Au temps de Baudelaire, c'est-à-dire vers le milieu du dix-neuvième +siècle, l'île Saint-Louis ressemblait par la paix silencieuse qui +régnait à travers ses rues et ses quais à certaines villes de province +où l'on va nu-tête chez le voisin, où l'on s'attarde à bavarder au +seuil des maisons et à y prendre le frais par les beaux soirs d'été à +l'heure où la nuit tombe. Artistes et écrivains allaient se dire +bonjour sans quitter leur costume d'intérieur et flânaient en négligé +sur le quai Bourbon et sur le quai d'Anjou, si parfaitement déserts que +c'était une joie d'y regarder couler l'eau et d'y boire la lumière. + +Un jour, Baudelaire, coiffé uniquement de sa noire chevelure, prenait +un bain de soleil sur le quai d'Anjou, tout en croquant de délicieuses +pommes de terre frites qu'il prenait une à une dans un cornet de +papier, lorsque vinrent à passer en calèche découverte de très grandes +dames amies de sa mère, l'ambassadrice, et qui s'amusèrent beaucoup à +voir ainsi le poète picorer une nourriture aussi démocratique. L'une +d'elles, une duchesse, fit arrêter la voiture et appela Baudelaire. + +--« C'est donc bien bon, demanda-t-elle ce que vous mangez là? + +--Goûtez, madame, dit le poète en faisant les honneurs de son cornet de +pommes de terre frites avec une grâce suprême. » + +Et il les amusa si bien par ce régal inattendu et par sa conversation +qu'elles seraient restées là jusqu'à la fin du monde. + +Quelques jours plus tard, la duchesse rencontrant Baudelaire dans le +salon d'une vieille parente à elle, lui demanda si elle n'aurait pas +l'occasion de manger encore des pommes de terre frites. + +--« Non, madame, répondit finement le poète, car elles sont, en effet, +très bonnes, mais seulement la première fois qu'on en mange. » + +Cette petite anecdote racontée par les historiens du poète est devenue +classique; mais nous n'avons pu résister au plaisir de la répéter ici. + +Baudelaire, plus ou moins pauvre, car la fortune laissée par son père +avait été dévorée rapidement, fut toujours plein de délicatesse et doué +de cet esprit de finesse fait de belle humeur et d'ironie souriante. +Cependant ses embarras d'argent devenus chroniques, aussi bien que son +état maladif, rendirent lamentables les dernières années du poète. +Frappé de paralysie générale, ayant perdu la mémoire des mots, après +une longue agonie, il s'éteignit à quarante-six ans. Sa mère et son ami +Charles Asselineau étaient à son chevet. Ses oeuvres lui ont survécu, +mais la place d'honneur qu'il méritait par son génie parmi les +romantiques ne lui fut vraiment accordée qu'à l'aube de ce siècle. On +l'avait tenu jusqu'alors pour un très habile ciseleur de phrases, le +Benvenuto Cellini des vers, mais c'était presque un incompris, un +névrosé. + +Il commença, dit-on, par étonner les sots, mais il devait étonner bien +davantage les gens d'esprit en laissant à la postérité ce livre +immortel: _les Fleurs du Mal._ + + +Henry FRICHET. + + + + +AU LECTEUR + + +La sottise, l'erreur, le péché, la lésine, +Occupent nos esprits et travaillent nos corps, +Et nous alimentons nos aimables remords, +Comme les mendiants nourrissent leur vermine. + +Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches, +Nous nous faisons payer grassement nos aveux, +Et nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux, +Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches. + +Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste +Qui berce longuement notre esprit enchanté, +Et le riche métal de notre volonté +Est tout vaporisé par ce savant chimiste. + +C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent! +Aux objets répugnants nous trouvons des appas; +Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas, +Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. + +Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange +Le sein martyrisé d'une antique catin, +Nous volons au passage un plaisir clandestin +Que nous pressons bien fort comme une vieille orange. + +Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes, +Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons, +Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons +Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes. + +Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie, +N'ont pas encore brodé de leurs plaisants desseins +Le canevas banal de nos piteux destins, +C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie. + +Mais parmi les chacals, les panthères, les lices, +Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, +Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants +Dans la ménagerie infâme de nos vices, + +Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde! +Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, +Il ferait volontiers de la terre un débris +Et dans un bâillement avalerait le monde; + +C'est l'Ennui!--L'oeil chargé d'un pleur involontaire, +Il rêve d'échafauds en fumant son houka. +Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, +--Hypocrite lecteur,--mon semblable,--mon frère! + + + + +SPLEEN ET IDÉAL + +BENEDICTION + + +Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, +Le Poète apparaît en ce monde ennuyé, +Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes +Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié: + +« Ah! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipères, +Plutôt que de nourrir cette dérision! +Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères +Où mon ventre a conçu mon expiation! + +« Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes +Pour être le dégoût de mon triste mari, +Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes, +Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri, + +« Je ferai rejaillir la haine qui m'accable +Sur l'instrument maudit de tes méchancetés, +Et je tordrai si bien cet arbre misérable, +Qu'il ne pourra poussa ses boutons empestés! » + +Elle ravale ainsi l'écume de sa haine, +Et, ne comprenant pas les desseins éternels, +Elle-même prépare au fond de la Géhenne +Les bûchers consacrés aux crimes maternels. + +Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange, +L'Enfant déshérité s'enivre de soleil, +Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange +Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil. + +Il joue avec le vent, cause avec le nuage +Et s'enivre en chantant du chemin de la croix; +Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage +Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois. + +Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte, +Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité, +Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, +Et font sur lui l'essai de leur férocité. + +Dans le pain et le vin destinés à sa bouche +Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats; +Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche, +Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas. + +Sa femme va criant sur les places publiques: +« Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer, +Je ferai le métier des idoles antiques, +Et comme elles je veux me faire redorer; + +« Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe, +De génuflexions, de viandes et de vins, +Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire +Usurper en riant les hommages divins! + +« Et, quand je m'ennuîrai de ces farces impies, +Je poserai sur lui ma frêle et forte main; +Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies, +Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin. + +« Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite, +J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein, +Et, pour rassasier ma bête favorite, +Je le lui jetterai par terre avec dédain! » + +Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide, +Le Poète serein lève ses bras pieux, +Et les vastes éclairs de son esprit lucide +Lui dérobent l'aspect des peuples furieux: + +« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance +Comme un divin remède à nos impuretés, +Et comme la meilleure et la plus pure essence +Qui prépare les forts aux saintes voluptés! + +« Je sais que vous gardez une place au Poète +Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, +Et que vous l'invitez à l'éternelle fête +Des Trônes, des Vertus, des Dominations. + +« Je sais que la douleur est la noblesse unique +Où ne mordront jamais la terre et les enfers, +Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique +Imposer tous les temps et tous les univers. + +« Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre, +Les métaux inconnus, les perles de la mer, +Par votre main montés, ne pourraient pas suffire +A ce beau diadème éblouissant et clair; + +« Car il ne sera fait que de pure lumière, +Puisée au foyer saint des rayons primitifs, +Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière, +Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs! » + + + + +L'ALBATROS + + +Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage +Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, +Qui suivent, indolents compagnons de voyage, +Le navire glissant sur les gouffres amers. + +A peine les ont-ils déposés sur les planches, +Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, +Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches +Comme des avirons traîner à côté d'eux. + +Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule! +Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid! +L'un agace son bec avec un brûle-gueule, +L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait! + +Le Poète est semblable au prince des nuées +Qui hante la tempête et se rit de l'archer; +Exilé sur le sol au milieu des huées, +Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. + + + + +ELEVATION + + +Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, +Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, +Par delà le soleil, par delà les éthers, +Par delà les confins des sphères étoilées, + +Mon esprit, tu te meus avec agilité, +Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde, +Tu sillonnes gaîment l'immensité profonde +Avec une indicible et mâle volupté. + +Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides, +Va te purifier dans l'air supérieur, +Et bois, comme une pure et divine liqueur, +Le feu clair qui remplit les espaces limpides. + +Derrière les ennuis et les vastes chagrins +Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse, +Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse +S'élancer vers les champs lumineux et sereins! + +Celui dont les pensers, comme des alouettes, +Vers les cieux le matin prennent un libre essor, +--Qui plane sur la vie et comprend sans effort +Le langage des fleurs et des choses muettes! + + + + +LES PHARES + + +Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse, +Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer, +Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse, +Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer; + +Léonard de Vinci, miroir profond et sombre, +Où des anges charmants, avec un doux souris +Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre +Des glaciers et des pins qui ferment leur pays; + +Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures, +Et d'un grand crucifix décoré seulement, +Où la prière en pleurs s'exhale des ordures, +Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement; + +Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules +Se mêler à des Christ, et se lever tout droits +Des fantômes puissants, qui dans les crépuscules +Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts; + +Colères de boxeur, impudences de faune, +Toi qui sus ramasser la beauté des goujats, +Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune, +Puget, mélancolique empereur des forçats; + +Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres, +Comme des papillons, errent en flamboyant, +Décors frais et légers éclairés par des lustres +Qui versent la folie à ce bal tournoyant; + +Goya, cauchemar plein de choses inconnues, +De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats, +De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues, +Pour tenter les Démons ajustant bien leurs bas; + +Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, +Ombragé par un bois de sapin toujours vert, +Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges +Passent, comme un soupir étouffé de Weber; + +Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes, +Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces _Te Deum,_ +Sont un écho redit par mille labyrinthes; +C'est pour les coeurs mortels un divin opium. + +C'est un cri répété par mille sentinelles, +Un ordre renvoyé par mille porte-voix; +C'est un phare allumé sur mille citadelles, +Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois! + +Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage +Que nous puissions donner de notre dignité +Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge +Et vient mourir au bord de votre éternité! + + + + +LA MUSE VENALE + + +O Muse de mon coeur, amante des palais, +Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées, +Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées, +Un tison pour chauffer tes deux pieds violets? + +Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées +Aux nocturnes rayons qui percent les volets? +Sentant ta bourse à sec autant que ton palais, +Récolteras-tu l'or des voûtes azurées? + +Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir, +Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir, +Chantes des _Te Deum_ auxquels tu ne crois guère, + +Ou, saltimbanque à jeun, étaler les appas +Et ton rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas, +Pour faire épanouir la rate du vulgaire. + + + + +L'ENNEMI + + +Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage, +Traversé ça et là par de brillants soleils; +Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage +Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils. + +Voilà que j'ai touché l'automne des idées, +Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux +Pour rassembler à neuf les terres inondées, +Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux. + +Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve +Trouveront dans ce sol lavé comme une grève +Le mystique aliment qui ferait leur vigueur? + +--O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie, +Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur +Du sang que nous perdons croît et se fortifie! + + + + +LA VIE ANTERIEURE + + +J'ai longtemps habité sous de vastes portiques +Que les soleils marins teignaient de mille feux, +Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, +Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques. + +Les houles, en roulant les images des cieux, +Mêlaient d'une façon solennelle et mystique +Les tout-puissants accords de leur riche musique +Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux. + +C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, +Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs +Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs, + +Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes, +Et dont l'unique soin était d'approfondir +Le secret douloureux qui me faisait languir. + + + + +BOHEMIENS EN VOYAGE + + +La tribu prophétique aux prunelles ardentes +Hier s'est mise en route, emportant ses petits +Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits +Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes. + +Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes +Le long des chariots où les leurs sont blottis, +Promenant sur le ciel des yeux appesantis +Par le morne regret des chimères absentes. + +Du fond de son réduit sablonneux, le grillon, +Les regardant passer, redouble sa chanson; +Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures, + +Fait couler le rocher et fleurir le désert +Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert +L'empire familier des ténèbres futures. + + + + +L'HOMME ET LA MER + + +Homme libre, toujours tu chériras la mer! +La mer est ton miroir; tu contemples ton âme +Dans le déroulement infini de sa lame, +Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer. + +Tu te plais à plonger au sein de ton image; +Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur +Se distrait quelquefois de sa propre rumeur +Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage. + +Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets, +Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes; +O mer, nul ne connaît tes richesses intimes, +Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets! + +Et cependant voilà des siècles innombrables +Que vous vous combattez sans pitié ni remord, +Tellement vous aimez le carnage et la mort, +O lutteurs éternels, ô frères implacables! + + + + +DON JUAN AUX ENFERS + + +Quand don Juan descendit vers l'onde souterraine, +Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon, +Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène, +D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron. + +Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, +Des femmes se tordaient sous le noir firmament, +Et, comme un grand troupeau de victimes offertes, +Derrière lui traînaient un long mugissement. + +Sganarelle en riant lui réclamait ses gages, +Tandis que don Luis avec un doigt tremblant +Montrait à tous les morts errant sur les rivages +Le fils audacieux qui railla son front blanc. + +Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire, +Près de l'époux perfide et qui fui son amant +Semblait lui réclamer un suprême sourire +Où brillât la douceur de son premier serment. + +Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre +Se tenait à la barre et coupait le flot noir; +Mais le calme héros, courbé sur sa rapière, +Regardait le sillage et ne daignait rien voir. + + + + +CHATIMENT DE L'ORGUEIL + + +En ces temps merveilleux où la Théologie +Fleurit avec le plus de sève et d'énergie, +On raconte qu'un jour un docteur des plus grands +--Après avoir forcé les coeurs indifférents, +Les avoir remués dans leurs profondeurs noires; +Après avoir franchi vers les célestes gloires +Des chemins singuliers à lui-même inconnus, +Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, +--Comme un homme monté trop haut, pris de panique, +S'écria, transporté d'un orgueil satanique: +« Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien haut! +Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut +De l'armure, ta honte égalerait ta gloire, +Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire! » + +Immédiatement sa raison s'en alla. +L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila; +Tout le chaos roula dans cette intelligence, +Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence. +Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui. +Le silence et la nuit s'installèrent en lui, +Comme dans un caveau dont la clef est perdue. +Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue, +Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers +Les champs, sans distinguer les étés des hivers, +Sale, inutile et laid comme une chose usée, +Il faisait des enfants la joie et la risée. + + + + +LA BEAUTE + + +Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre, +Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour, +Est fait pour inspirer au poète un amour +Eternel et muet ainsi que la matière. + +Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris; +J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes; +Je hais le mouvement qui déplace les lignes, +Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. + +Les poètes, devant mes grandes attitudes. +Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, +Consumeront leurs jours en d'austères études; + +Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants, +De purs miroirs qui font toutes choses plus belles: +Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles! + + + + +L'IDEAL + + +Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes, +Produits avariés, nés d'un siècle vaurien, +Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes, +Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien. + +Je laisse, à Gavarni, poète des chloroses, +Soa troupeau gazouillant de beautés d'hôpital, +Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses +Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal. + +Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme, +C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime, +Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans; + +Ou bien toi, grand Nuit, fille de Michel-Ange, +Qui tors paisiblement dans une pose étrange +Tes appas façonnés aux bouches des Titans! + + + + +LE MASQUE + +STATUE ALLÉGORIQUE DANS LE GOUT DE LA RENAISSANCE + +A ERNEST CHRISTOPHE +STATUAIRE + + +Contemplons ce trésor de grâces florentines; +Dans l'ondulation de ce corps musculeux +L'Elégance et la Force abondent, soeurs divines. +Cette femme, morceau vraiment miraculeux, +Divinement robuste, adorablement mince, +Est faite pour trôner sur des lits somptueux, +Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince. + +--Aussi, vois ce souris fin et voluptueux +Où la Fatuité promène son extase; +Ce long regard sournois, langoureux et moqueur; +Ce visage mignard, tout encadré de gaze, +Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur: +« La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne! » +A cet être doué de tant de majesté +Vois quel charme excitant la gentillesse donne! +Approchons, et tournons autour de sa beauté. + +O blasphème de l'art! ô surprise fatale! +La femme au corps divin, promettant le bonheur, +Par le haut se termine en monstre bicéphale! + +Mais non! Ce n'est qu'un masque, un décor suborneur, +Ce visage éclairé d'une exquise grimace, +Et, regarde, voici, crispée atrocement, +La véritable tête, et la sincère face +Renversée à l'abri de la face qui ment. +--Pauvre grande beauté! le magnifique fleuve +De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux; +Ton mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve +Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux! + +--Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite +Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu, +Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète? + +--Elle pleure, insensé, parce qu'elle a vécu! +Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore +Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux, +C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore! +Demain, après-demain et toujours!--comme nous! + + + + +HYMNE A LA BEAUTE + + +Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, +O Beauté? Ton regard, infernal et divin, +Verse confusément le bienfait et le crime, +Et l'on peut pour cela te comparer au vin. +Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore; + +Tu répands des parfums comme un soir orageux; +Tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore +Qui font le héros lâche et l'enfant courageux. +Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres? + +Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien; +Tu sèmes au hasard la joie et les désastres, +Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien. + +Tu marches sur des morts. Beauté, dont tu te moques; +De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant, +Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques, +Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement. + +L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle, +Crépite, flambe et dit: Bénissons ce flambeau! +L'amoureux pantelant incliné sur sa belle +A l'air d'un moribond caressant son tombeau. + +Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, +O Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu! +Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte +D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu? + +De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène, +Qu'importé, si tu rends,--fée aux yeux de velours, +Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!-- +L'univers moins hideux et les instants moins lourds? + + + + +LA CHEVELURE + + +O toison, moutonnant jusque sur l'encolure! +O boucles! O parfum chargé de nonchaloir! +Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure +Des souvenirs dormant dans cette chevelure, +Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir. + +La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, +Tout un monde lointain, absent, presque défunt, +Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique! +Comme d'autres esprits voguent sur la musique, +Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum. + +J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève, +Se pâment longuement sous l'ardeur des climats; +Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève! +Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve +De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts: + +Un port retentissant où mon âme peut boire +A grands flots le parfum, le son et la couleur; +Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire, +Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire +D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur. + +Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse +Dans ce noir océan où l'autre est enfermé; +Et mon esprit subtil que le roulis caresse +Saura vous retrouver, ô féconde paresse, +Infinis bercements du loisir embaumé! + +Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, +Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; +Sur les bords duvetés de vos mèches tordues +Je m'enivre ardemment des senteurs confondues +De l'huile de coco, du musc et du goudron. + +Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde +Sèmera le rubis, la perle et le saphir, +Afin qu'à mon, désir tu ne sois jamais sourde! +N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde +Où je hume à longs traits le vin du souvenir? + +Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, +O vase de tristesse, ô grande taciturne, +Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis, +Et que tu me parais, ornement de mes nuits, +Plus ironiquement accumuler les lieues +Qui séparent mes bras des immensités bleues. + +Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts, +Comme après un cadavre un choeur de vermisseaux, +Et je chéris, ô bête implacable et cruelle, +Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle! + +Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, +Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle. +Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, +Il te faut chaque jour un coeur au râtelier. +Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques +Ou des ifs flamboyants dans les fêtes publiques, +Usent insolemment d'un pouvoir emprunté, +Sans connaître jamais la loi de leur beauté. + +Machine aveugle et sourde en cruauté féconde! +Salutaire instrument, buveur du sang du monde, +Comment n'as-tu pas honte, et comment n'as-tu pas +Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas? +La grandeur de ce mal où tu te crois savante +Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante, +Quand la nature, grande en ses desseins cachés, +De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés, +--De toi, vil animal,--pour pétrir un génie? + +O fangeuse grandeur, sublime ignominie! + + + + +SED NON SATIATA + + +Bizarre déité, brune comme les nuits, +Au parfum mélangé de musc et de havane, +OEuvre de quelque obi, le Faust de la savane, +Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits, + +Je préfère au constance, à l'opium, au nuits, +L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane; +Quand vers toi mes désirs partent en caravane, +Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis. + +Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme, +O démon sans pitié, verse-moi moins de flamme; +Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois, + +Hélas! et je ne puis, Mégère libertine, +Pour briser ton courage et te mettre aux abois, +Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine! + +Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, +Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse, +Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés +Au bout de leurs bâtons agitent en cadence. + +Comme le sable morne et l'azur des déserts, +Insensibles tous deux à l'humaine souffrance, +Comme les longs réseaux de la houle des mers, +Elle se développe avec indifférence. + +Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants, +Et dans cette nature étrange et symbolique +Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique, + +Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants, +Resplendit à jamais, comme un astre inutile, +La froide majesté de la femme stérile. + + + + +LE SERPENT QUI DANSE + + +Que j'aime voir, chère indolente, + De ton corps si beau, +Comme une étoile vacillante, + Miroiter la peau! + +Sur ta chevelure profonde + Aux âcres parfums, +Mer odorante et vagabonde + Aux flots bleus et bruns. + +Comme un navire qui s'éveille + Au vent du matin, +Mon âme rêveuse appareille + Pour un ciel lointain. + +Tes yeux, où rien ne se révèle + De doux ni d'amer, +Sont deux bijoux froids où se mêle + L'or avec le fer. + +A te voir marcher en cadence, + Belle d'abandon, +On dirait un serpent qui danse + Au bout d'un bâton; + +Sous le fardeau de ta paresse + Ta tête d'enfant +Se balance avec la mollesse + D'un jeune éléphant, + +Et son corps se penche et s'allonge + Comme un fin vaisseau +Qui roule bord sur bord, et plonge + Ses vergues dans l'eau. + +Comme un flot grossi par la fonte + Des glaciers grondants, +Quand l'eau de ta bouche remonte + Au bord de tes dents, + +Je crois boire un vin de Bohême, + Amer et vainqueur, +Un ciel liquide qui parsème + D'étoiles mon coeur! + + + + +UNE CHAROGNE + + +Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, + Ce beau matin d'été si doux: +Au détour d'un sentier une charogne infâme + Sur un lit semé de cailloux, + +Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, + Brûlante et suant les poisons, +Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique + Son ventre plein d'exhalaisons. + +Le soleil rayonnait sur cette pourriture, + Comme afin de la cuire à point, +Et de rendre au centuple à la grande Nature + Tout ce qu'ensemble elle avait joint. + +Et le ciel regardait la carcasse superbe + Comme une fleur s'épanouir; +La puanteur était si forte que sur l'herbe + Vous crûtes vous évanouir. + +Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride, + D'où sortaient de noirs bataillons +De larves qui coulaient comme un épais liquide + Le long de ces vivants haillons. + +Tout cela descendait, montait comme une vague, + Où s'élançait en pétillant; +On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague, + Vivait en se multipliant. + +Et ce monde rendait une étrange musique + Comme l'eau courante et le vent, +Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique + Agite et tourne dans son van. + +Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve, + Une ébauche lente à venir +Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève + Seulement par le souvenir. + +Derrière les rochers une chienne inquiète + Nous regardait d'un oeil fâché, +Epiant le moment de reprendre au squelette + Le morceau qu'elle avait lâché. + +--Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, + A cette horrible infection, +Etoile de mes yeux, soleil de ma nature, + Vous, mon ange et ma passion! + +Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces, + Après les derniers sacrements, +Quand vous irez sous l'herbe et les floraisons grasses, + Moisir parmi les ossements. + +Alors, ô ma beauté, dites à la vermine + Qui vous mangera de baisers, +Que j'ai gardé la forme et l'essence divine + De mes amours décomposés! + + + + +DE PROFUNDIS CLAMAVI + + +J'implore ta pitié. Toi, l'unique que j'aime, +Du fond du gouffre obscur où mon coeur est tombé. +C'est un univers morne à l'horizon plombé, +Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème; + +Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois, +Et les six autres mois la nuit couvre la terre; +C'est un pays plus nu que la terre polaire; +Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois! + +Or il n'est d'horreur au monde qui surpasse +La froide cruauté de ce soleil de glace +Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos; + +Je jalouse le sort des plus vils animaux +Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide, +Tant l'écheveau du temps lentement se dévide! + + + + +LE VAMPIRE + + +Toi qui, comme un coup de couteau. +Dans mon coeur plaintif est entrée; +Toi qui, forte comme un troupeau +De démons, vins, folle et parée, + +De mon esprit humilié +Faire ton lit et ton domaine. +--Infâme à qui je suis lié +Comme le forçat à la chaîne, + +Comme au jeu le joueur têtu, +Comme à la bouteille l'ivrogne, +Comme aux vermines la charogne, +--Maudite, maudite sois-tu! + +J'ai prié le glaive rapide +De conquérir ma liberté, +Et j'ai dit au poison perfide +De secourir ma lâcheté. + +Hélas! le poison et le glaive +M'ont pris en dédain et m'ont dit: +« Tu n'es pas digne qu'on t'enlève +A ton esclavage maudit, + +Imbécile!--de son empire +Si nos efforts te délivraient, +Tes baisers ressusciteraient +Le cadavre de ton vampire! » + +Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive, +Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu, +Je me pris à songer près de ce corps vendu +A la triste beauté dont mon désir se prive. + +Je me représentai sa majesté native, +Son regard de vigueur et de grâces armé, +Ses cheveux qui lui font un casque parfumé, +Et dont le souvenir pour l'amour me ravive. + +Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps, +Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses +Déroulé le trésor des profondes caresses, + +Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort +Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles, +Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles. + + + + +REMORDS POSTHUME + + +Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse, +Au fond d'un monument construit en marbre noir, +Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir +Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse; + +Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse +Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir, +Empêchera ton coeur de battre et de vouloir, +Et tes pieds de courir leur course aventureuse, + +Le tombeau, confident de mon rêve infini, +--Car le tombeau toujours comprendra le poète,-- +Durant ces longues nuits d'où le somme est banni, + +Te dira: « Que vous sert, courtisane imparfaite, +De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts? » +--Et le ver rongera ta peau comme un remords. + + + + +LE CHAT + + +Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux: + Retiens les griffes de ta patte, +Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux, + Mêlés de métal et d'agate. + +Lorsque mes doigts caressent à loisir + Ta tête et ton dos élastique, +Et que ma main s'enivre du plaisir + De palper ton corps électrique, + +Je vois ma femme en esprit; son regard, + Comme le tien, aimable bête, +Profond et froid, coupe et fend comme un dard. + + Et, des pieds jusques à la tête, +Un air subtil, un dangereux parfum + Nagent autour de son corps brun. + + + + +LE BALCON + + +Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, +O toi, tous mes plaisirs, ô toi, tous mes devoirs! +Tu te rappelleras la beauté des caresses, +La douceur du foyer et le charme des soirs, +Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses! + +Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon, +Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses; +Que ton sein m'était doux! que ton coeur m'était bon! +Nous avons dit souvent d'impérissables choses +Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon. + +Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! +Que l'espace est profond! que le coeur est puissant! +En me penchant vers toi, reine des adorées, +Je croyais respirer le parfum de ton sang. +Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! + +La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison, +Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles +Et je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison! +Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles, +La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison. + +Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses, +Et revis mon passé blotti dans tes genoux. +Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses +Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux? +Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses! + +Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, +Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes, +Comme montent au ciel les soleils rajeunis +Après s'être lacés au fond des mers profondes! +--O serments! ô parfums! ô baisers infinis! + + + + +LE POSSEDE + + +Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui, +O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre; +Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre, +Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui; + +Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui, +Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre, +Te pavaner aux lieux que la Folie encombre, +C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui! + +Allume ta prunelle à la flamme des lustres! +Allume le désir dans les regards des rustres! +Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant; + +Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore; +Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant +Qui ne crie: _O mon cher Belzébuth, je t'adore!_ + + + + +UN FANTOME + +I + +LES TÉNÈBRES + + +Dans les caveaux d'insondable tristesse +Où le Destin m'a déjà relégué; +Où jamais n'entre un rayon rosé et gai; +Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse, + +Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur +Condamne à peindre, hélas! sur les ténèbres; +Où, cuisinier aux appétits funèbres, +Je fais bouillir et je mange mon coeur, + +Par instants brille, et s'allonge, et s'étale +Un spectre fait de grâce et de splendeur: +A sa rêveuse allure orientale, + +Quand il atteint sa totale grandeur, +Je reconnais ma belle visiteuse: +C'est Elle! sombre et pourtant lumineuse. + + +II + +LE PARFUM + + +Lecteur, as-tu quelquefois respiré +Avec ivresse et lente gourmandise +Ce grain d'encens qui remplit une église, +Ou d'un sachet le musc invétéré? + +Charme profond, magique, dont nous grise +Dans le présent le passé restauré! +Ainsi l'amant sur un corps adoré +Du souvenir cueille la fleur exquise. + +De ses cheveux élastiques et lourds, +Vivant sachet, encensoir de l'alcôve, +Une senteur montait, sauvage et fauve, + +Et des habits, mousseline ou velours, +Tout imprégnés de sa jeunesse pure, +Se dégageait un parfum de fourrure. + + +III + +LE CADRE + + +Comme un beau cadre ajoute à la peinture, +Bien qu'elle soit d'un pinceau très vanté, +Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté +En l'isolant de l'immense nature. + +Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure, +S'adaptaient juste à sa rare beauté; +Rien n'offusquait sa parfaite clarté, +Et tout semblait lui servir de bordure. + +Même on eût dit parfois qu'elle croyait +Que tout voulait l'aimer; elle noyait +Dans les baisers du satin et du linge + +Son beau corps nu, plein de frissonnements, +Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements, +Montrait la grâce enfantine du singe. + + +IV + +LE PORTRAIT + + +La Maladie et la Mort font des cendres +De tout le feu qui pour nous flamboya. +De ces grands yeux si fervents et si tendres, +De cette bouche où mon coeur se noya, + +De ces baisers puissants comme un dictame, +De ces transports plus vifs que des rayons. +Que reste-t-il? C'est affreux, ô mon âme! +Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons, + +Qui, comme moi, meurt dans la solitude, +Et que le Temps, injurieux vieillard, +Chaque jour frotte avec son aile rude... + +Noir assassin de la Vie et de l'Art, +Tu ne tueras jamais dans ma mémoire +Celle qui fut mon plaisir et ma gloire! + +Je te donne ces vers afin que, si mon nom +Aborde heureusement aux époques lointaines +Et fait rêver un soir les cervelles humaines, +Vaisseau favorisé par un grand aquilon, + +Ta mémoire, pareille aux fables incertaines, +Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon, +Et par un fraternel et mystique chaînon +Reste comme pendue à mes rimes hautaines; + +Etre maudit à qui de l'abîme profond +Jusqu'au plus haut du ciel rien, hors moi, ne répond; +--O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère, + +Foules d'un pied léger et d'un regard serein +Les stupides mortels qui t'ont jugée amère, +Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain! + + + + +SEMPER EADEM + + +« D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange, +Montant comme la mer sur le roc noir et nu? » +--Quand notre coeur a fait une fois sa vendange, +Vivre est un mal! C'est un secret de tous connu, + +Une douleur très simple et non mystérieuse, +Et, comme votre joie, éclatante pour tous. +Cessez donc de chercher, ô belle curieuse! +Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous! + +Taisez-vous, ignorante! âme toujours ravie! +Bouche au rire enfantin! Plus encore que la Vie, +La Mort nous tient souvent par des liens subtils. + +Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un _mensonge,_ +Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe, +Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils! + + + + +TOUT ENTIERE + + +Le Démon, dans ma chambre haute, +Ce matin est venu me voir, +Et, tâchant à me prendre en faute, +Me dit: « Je voudrais bien savoir, + +Parmi toutes les belles choses +Dont est fait son enchantement, +Parmi les objets noirs ou roses +Qui composent son corps charmant, + +Quel est le plus doux. »--O mon âme! +Tu répondis à l'Abhorré: +« Puisqu'en elle tout est dictame, +Rien ne peut être préféré. + +Lorsque tout me ravit, j'ignore +Si quelque chose me séduit. +Elle éblouit comme l'Aurore +Et console comme la Nuit; + +Et l'harmonie est trop exquise, +Qui gouverne tout son beau corps, +Pour que l'impuissante analyse +En note les nombreux accords. + +O métamorphose mystique +De tous mes sens fondus en un! +Son haleine fait la musique, +Comme sa voix fait le parfum! » + +Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire, +Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri, +A la très belle, à la très bonne, à la très chère, +Dont le regard divin t'a soudain refleuri? + +--Nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges, +Rien ne vaut la douceur de son autorité; +Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, +Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté. + +Que ce soit dans la nuit et dans la solitude. +Que ce soit dans la rue et dans la multitude; +Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau. + +Parfois il parle et dit: « Je suis belle, et j'ordonne +Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau. +Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. » + + + + +CONFESSION + + +Une fois, une seule, aimable et douce femme, + A mon bras votre bras poli +S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme + Ce souvenir n'est point pâli). + +Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve + La pleine lune s'étalait, +Et la solennité de la nuit, comme un fleuve, + Sur Paris dormant ruisselait. + +Et le long des maisons, sous les portes cochères, + Des chats passaient furtivement, +L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères, + Nous accompagnaient lentement. + +Tout à coup, au milieu de l'intimité libre + Eclose à la pâle clarté, +De vous, riche et sonore instrument où ne vibre + Que la radieuse gaîté, + +De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare + Dans le matin étincelant, +Une note plaintive, une note bizarre + S'échappa, tout en chancelant. + +Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde + Dont sa famille rougirait, +Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde, + Dans un caveau mise au secret! + +Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde: + « Que rien ici-bas n'est certain, +Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde, + Se trahit l'égoïsme humain; + +Que c'est un dur métier que d'être belle femme, + Et que c'est le travail banal +De la danseuse folle et froide qui se pâme + Dans un sourire machinal; + +Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte, + Que tout craque, amour et beauté, +Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte +Pour les rendre à l'Eternité! » + +J'ai souvent évoqué cette lune enchantée, + Ce silence et cette langueur, +Et cette confidence horrible chuchotée + Au confessionnal du coeur. + + + + +LE FLACON + + +Il est de forts parfums pour qui toute matière +Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre. +En ouvrant un coffret venu de l'orient +Dont la serrure grince et rechigne en criant, + +Ou dans une maison déserte quelque armoire +Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire, +Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient, +D'où jaillit toute vive une âme qui revient. + +Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres, +Frémissant doucement dans tes lourdes ténèbres, +Qui dégagent leur aile et prennent leur essor, +Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or. + +Voilà le souvenir enivrant qui voltige +Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige +Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains +Vers un gouffre obscurci de miasmes humains; + +Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire, +Où, Lazare odorant déchirant son suaire, +Se meut dans son réveil le cadavre spectral +D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral. + +Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire +Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire; +Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé, +Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé, + +Je serai ton cercueil, aimable pestilence! +Le témoin de ta force et de ta virulence, +Cher poison préparé par les anges! liqueur +Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon coeur! + + + + +LE POISON + + +Le vin sait revêtir le plus sordide bouge + D'un luxe miraculeux, +Et fait surgir plus d'un portique fabuleux + Dans l'or de sa vapeur rouge, +Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux. + +L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes, + Allonge l'illimité, +Approfondit le temps, creuse la volupté, + Et de plaisirs noirs et mornes +Remplit l'âme au delà de sa capacité. + +Tout cela ne vaut pas le poison qui découle + De tes yeux, de tes yeux verts, +Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers... + Mes songes viennent en foule +Pour se désaltérer à ces gouffres amers. + +Tout cela ne vaut pas le terrible prodige + De ta salive qui mord, +Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord, + Et, charriant le vertige, +La roule défaillante aux rives de la mort! + + + + +LE CHAT + +I + + +Dans ma cervelle se promène +Ainsi qu'en son appartement, +Un beau chat, fort, doux et charmant, +Quand il miaule, on l'entend à peine, + +Tant son timbre est tendre et discret; +Mais que sa voix s'apaise ou gronde, +Elle est toujours riche et profonde. +C'est là son charme et son secret. + +Cette voix, qui perle et qui filtre +Dans mon fond le plus ténébreux, +Me remplit comme un vers nombreux +Et me réjouit comme un philtre. + +Elle endort les plus cruels maux +Et contient toutes les extases; +Pour dire les plus longues phrases, +Elle n'a pas besoin de mots. + +Non, il n'est pas d'archet qui morde +Sur mon coeur, parfait instrument, +Et fasse plus royalement +Chanter sa plus vibrante corde + +Que ta voix, chat mystérieux, +Chat séraphique, chat étrange, +En qui tout est, comme un ange, +Aussi subtil qu'harmonieux. + + +II + + +De sa fourrure blonde et brune +Sort un parfum si doux, qu'un soir +J'en fus embaumé, pour l'avoir +Caressée une fois, rien qu'une. + +C'est l'esprit familier du lieu; +Il juge, il préside, il inspire +Toutes choses dans son empire; +Peut-être est-il fée, est-il dieu? + +Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime +Tirés comme par un aimant, +Se retournent docilement, +Et que je regarde en moi-même, + +Je vois avec étonnement +Le feu de ses prunelles pâles, +Clairs fanaux, vivantes opales, +Qui me contemplent fixement. + + + + +LE BEAU NAVIRE + + +Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, +Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; + Je veux te peindre ta beauté +Où l'enfance s'allie à la maturité. + +Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, +Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, + Chargé de toile, et va roulant +Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. + +Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, +Ta tête se pavane avec d'étranges grâces; + D'un air placide et triomphant +Tu passes ton chemin, majestueuse enfant. + +Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, +Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; + Je veux te peindre ta beauté +Où l'enfance s'allie à la maturité. + +Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire, +Ta gorge triomphante est une belle armoire + Dont les panneaux bombés et clairs +Comme les boucliers accrochent des éclairs; + +Boucliers provoquants, armés de pointes roses! +Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses, + De vins, de parfums, de liqueurs +Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs! + +Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, +Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, + Chargé de toile, et va roulant +Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. + +Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent, +Tourmentent les désirs obscurs et les agacent + Comme deux sorcières qui font +Tourner un philtre noir dans un vase profond. + +Tes bras qui se joueraient des précoces hercules +Sont des boas luisants les solides émules, + Faits pour serrer obstinément, +Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant. + +Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, +Ta tête se pavane avec d'étranches grâces; + D'un air placide et triomphant +Tu passes ton chemin, majestueuse enfant. + + + + +L'IRREPARABLE + +I + + +Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords, + Qui vit, s'agite et se tortille, +Et se nourrit de nous comme le ver des morts, + Comme du chêne la chenille? +Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords? + +Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane + Noierons-nous ce vieil ennemi, +Destructeur et gourmand comme la courtisane, + Patient comme la fourmi? +Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane? + +Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais, + A cet esprit comblé d'angoisse +Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés, + Que le sabot du cheval froisse, +Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais, + +A cet agonisant que le loup déjà flaire + Et que surveille le corbeau, +A ce soldat brisé, s'il faut qu'il désespère + D'avoir sa croix et son tombeau; +Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire! + +Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir? + Peut-on déchirer des ténèbres +Plus denses que la poix, sans matin et sans soir, + Sans astres, sans éclairs funèbres? +Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir? + +L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge + Est souillée, est morte à jamais! +Sans lune et sans rayons trouver où l'on héberge + Les martyrs d'un chemin mauvais! +Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge! + +Adorable sorcière, aimes-tu les damnés! + Dis, connais-tu l'irrémissible? +Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés, + A qui notre coeur sert de cible? +Adorable sorcière, aimes-tu les damnés? + +L'irréparable ronge avec sa dent maudite + Notre âme, piteux monument, +Et souvent il attaque, ainsi que le termite, + Par la base le bâtiment. +L'irréparable ronge avec sa dent maudite! + + +II + + +J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal + Qu'enflammait l'orchestre sonore, +Une fée allumer dans un ciel infernal + Une miraculeuse aurore; +J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal + +Un être qui n'était que lumière, or et gaze, + Terrasser l'énorme Satan +Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase + Est un théâtre où l'on attend +Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze! + + + + +CAUSERIE + + +Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose! +Mais la tristesse en moi monte comme la mer, +Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose +Le souvenir cuisant de son limon amer. + +--Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme; +Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé +Par la griffe et la dent féroce de la femme. +Ne cherchez plus mon coeur; les bêtes l'ont mangé. + +Mon coeur est un palais flétri par la cohue; +On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux. +--Un parfum nage autour de votre gorge nue!... + +O Beauté, dur fléau des âmes! tu le veux! +Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes! +Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes! + + + + +CHANT D'AUTOMNE + +I + + +Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres; +Adieu, vive clarté de nos étés trop courts! +J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres +Le bois retentissant sur le pavé des cours. + +Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère, +Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, +Et, comme le soleil dans son enfer polaire. +Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé. + +J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe; +L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd. +Mon esprit est pareil à la tour qui succombe +Sous les coups du bélier infatigable et lourd. + +Il me semble, bercé par ce choc monotone, +Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part... +Pour qui?--C'était hier l'été; voici l'automne! +Ce bruit mystérieux sonne comme un départ. + + +II + + +J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, +Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer, +Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre, +Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer. + +Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mère +Même pour un ingrat, même pour un méchant; +Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère +D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant. + +Courte tâche! La tombe attend; elle est avide! +Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux, +Goûter, en regrettant l'été blanc et torride, +De l'arrière-saison le rayon jaune et doux! + + + + +CHANSON D'APRES-MIDI + + +Quoique tes sourcils méchants +Te donnent un air étrange +Qui n'est pas celui d'un ange, +Sorcière aux yeux alléchants, + +Je t'adore, ô ma frivole, +Ma terrible passion! +Avec la dévotion +Du prêtre pour son idole. + +Le désert et la forêt +Embaument tes tresses rudes, +Ta tête a les attitudes +De l'énigme et du secret. + +Sur ta chair le parfum rôde +Comme autour d'un encensoir; +Tu charmes comme le soir, +Nymphe ténébreuse et chaude. + +Ah! les philtres les plus forts +Ne valent pas ta paresse, +Et tu connais la caresse +Qui fait revivre les morts! + +Tes hanches sont amoureuses +De ton dos et de tes seins, +Et tu ravis les coussins +Par tes poses langoureuses. + +Quelquefois pour apaiser +Ta rage mystérieuse, +Tu prodigues, sérieuse, +La morsure et le baiser; + +Tu me déchires, ma brune, +Avec un rire moqueur, +Et puis tu mets sur mon coeur +Ton oeil doux comme la lune. + +Sous tes souliers de satin, +Sous tes charmants pieds de soie, +Moi, je mets ma grande joie, +Mon génie et mon destin, + +Mon âme par toi guérie, +Par toi, lumière et couleur! +Explosion de chaleur +Dans ma noire Sibérie! + + + + +SISINA + + +Imaginez Diane en galant équipage, +Parcourant les forêts ou battant les halliers, +Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage, +Superbe et défiant les meilleurs cavaliers! + +Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage, +Excitant à l'assaut un peuple sans souliers, +La joue et l'oeil en feu, jouant son personnage, +Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers? + +Telle la Sisina! Mais la douce guerrière +A l'âme charitable autant que meurtrière, +Son courage, affolé de poudre et de tambours, + +Devant les suppliants sait mettre bas les armes, +Et son coeur, ravagé par la flamme, a toujours, +Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes. + + + + +A UNE DAME CREOLE + + +Au pays parfumé que le soleil caresse, +J'ai connu sous un dais d'arbres tout empourprés +Et de palmiers, d'où pleut sur les yeux la paresse, +Une dame créole aux charmes ignorés. + +Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse +A dans le col des airs noblement maniérés; +Grande et svelte en marchant comme une chasseresse, +Son sourire est tranquille et ses yeux assurés. + +Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire, +Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire, +Belle digne d'orner les antiques manoirs, + +Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites, +Germer mille sonnets dans le coeur des poètes, +Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs. + + + + +LE REVENANT + + +Comme les anges à l'oeil fauve, +Je reviendrai dans ton alcôve +Et vers toi glisserai sans bruit +Avec les ombres de la nuit; + +Et je te donnerai, ma brune, +Des baisers froids comme la lune +Et des caresses de serpent +Autour d'une fosse rampant. + +Quand viendra le matin livide, +Tu trouveras ma place vide, +Où jusqu'au soir il fera froid. + +Comme d'autres par la tendresse, +Sur ta vie et sur ta jeunesse, +Moi, je veux régner par l'effroi! + + + + +SONNET D'AUTOMNE + + +Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal: +« Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite? » +--Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite, +Excepté la candeur de l'antique animal, + +Ne veut pas te montrer son secret infernal, +Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite, +Ni sa noire légende avec la flamme écrite. +Je hais la passion et l'esprit me fait mal! + +Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite, +Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal. +Je connais les engins de son vieil arsenal: + +Crime, horreur et folie!--O pâle marguerite! +Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal, +O ma si blanche, ô ma si froide Marguerite? + + + + +TRISTESSE DE LA LUNE + + +Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse; +Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins, +Qui d'une main distraite et légère caresse, +Avant de s'endormir, le contour de ses seins, + +Sur le dos satiné des molles avalanches, +Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons, +Et promène ses yeux sur les visions blanches +Qui montent dans l'azur comme des floraisons. + +Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive, +Elle laisse filer une larme furtive, +Un poète pieux, ennemi du sommeil, + +Dans le creux de sa main prend cette larme pâle, +Aux reflets irisés comme un fragment d'opale, +Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil. + + + + +LES CHATS + + +Les amoureux fervents et les savants austères +Aiment également dans leur mûre saison, +Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, +Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires. + +Amis de la science et de la volupté, +Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres; +L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, +S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté. + +Ils prennent en songeant les nobles attitudes +Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, +Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin; + +Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques, +Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, +Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques. + + + + +LA PIPE + + +Je suis la pipe d'un auteur; +On voit, à contempler ma mine +D'Abyssienne ou de Cafrine, +Que mon maître est un grand fumeur. + +Quand il est comblé de douleur, +Je fume comme la chaumine +Où se prépare la cuisine +Pour le retour du laboureur. + +J'enlace et je berce son âme +Dans le réseau mobile et bleu +Qui monte de ma bouche en feu, + +Et je roule un puissant dictame +Qui charme son coeur et guérit +De ses fatigues son esprit. + + + + +LA MUSIQUE + + +La musique souvent me prend comme une mer! + Vers ma pâle étoile, +Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther, + Je mets à la voile; + +La poitrine en avant et les poumons gonflés + Comme de la toile, +J'escalade le dos des flots amoncelés + Que la nuit me voile; + +Je sens vibrer en moi toutes les passions + D'un vaisseau qui souffre; +Le bon vent, la tempête et ses convulsions + + Sur l'immense gouffre +Me bercent.--D'autres fois, calme plat, grand mimoir + De mon désespoir! + + + + +SEPULTURE D'UN POETE MAUDIT + + +Si par une nuit lourde et sombre +Un bon chrétien, par charité, +Derrière quelque vieux décombre +Enterre votre corps vanté, + +A l'heure où les chastes étoiles +Ferment leurs yeux appesantis, +L'araignée y fera ses toiles, +Et la vipère ses petits; + +Vous entendrez toute l'année +Sur votre tête condamnée +Les cris lamentables des loups + +Et des sorcières faméliques, +Les ébats des vieillards lubriques +Et les complots des noirs filous. + + + + +LE MORT JOYEUX + + +Dans une terre grasse et pleine d'escargots +Je veux creuser moi-même une fosse profonde, +Où je puisse à loisir étaler mes vieux os +Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde. + +Je hais les testaments et je hais les tombeaux; +Plutôt que d'implorer une larme du monde, +Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux +A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde. + +O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux, +Voyez venir à vous un mort libre et joyeux; +Philosophes viveurs, fils de la pourriture, + +A travers ma ruine allez donc sans remords, +Et dites-moi s'il est encor quelque torture +Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts? + + + + +LA CLOCHE FELEE + + +Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, +D'écouter près du feu qui palpite et qui fume +Les souvenirs lointains lentement s'élever +Au bruit des carillons qui chantent dans la brume. + +Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux +Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, +Jette fidèlement son cri religieux, +Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente! + +Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis +Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, +Il arrive souvent que sa voix affaiblie + +Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie +Au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts, +Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts. + + + + +SPLEEN + + +Pluviôse, irrité contre la vie entière, +De son urne à grands flots vers un froid ténébreux +Aux pâles habitants du voisin cimetière +Et la mortalité sur les faubourgs brumeux. + +Mon chat sur le carreau cherchant une litière +Agite sans repos son corps maigre et galeux; +L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière +Avec la triste voix d'un fantôme frileux. + +Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée +Accompagne en fausset la pendule enrhumée, +Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums, + +Héritage fatal d'une vieille hydropique, +Le beau valet de coeur et la dame de pique +Causent sinistrement de leurs amours défunts. +J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. + +Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, +De vers, de billets doux, de procès, de romances, +Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, +Cache moins de secrets que mon triste cerveau. +C'est une pyramide, un immense caveau, +Qui contient plus de morts que la fosse commune. +--Je suis un cimetière abhorré de la lune, +Où comme des remords se traînent de longs vers +Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. +Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, +Où gît tout un fouillis de modes surannées, +Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, +Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché. + +Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, +Quand sous les lourds flocons des neigeuses années +L'ennui, fruit de la morne incuriosité, +Prend les proportions de l'immortalité. +--Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! +Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, +Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux! +Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, +Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche +Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche. + +Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, +Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux, +Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes, +S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes. +Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon, +Ni son peuple mourant en face du balcon, +Du bouffon favori la grotesque ballade +Ne distrait plus le front de ce cruel malade; +Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau, +Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau, +Ne savent plus trouver d'impudique toilette +Pour tirer un souris de ce jeune squelette. +Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu +De son être extirper l'élément corrompu, +Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent +Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent, +Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété +Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé. + +Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle +Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, +Et que de l'horizon embrassant tout le cercle +Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits; + +Quand la terre est changée en un cachot humide, +Où l'Espérance, comme une chauve-souris, +S'en va battant les murs de son aile timide +Et se cognant la tête à des plafonds pourris; + +Quand la pluie étalant ses immenses traînées +D'une vaste prison imite les barreaux, +Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées +Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux, + +Des cloches tout à coup sautent avec furie +Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, +Ainsi que des esprits errants et sans patrie +Qui se mettent à geindre opiniâtrement. + +--Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, +Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, +Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, +Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. + + + + +LE GOUT DU NEANT + + +Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte, +L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur, +Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur, +Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte. + +Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute. + +Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur, +L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute; +Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte! +Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur! + +Le Printemps adorable a perdu son odeur! + +Et le Temps m'engloutit minute par minute, +Comme la neige immense un corps pris de roideur; +Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute! +Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur, + +Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute? + + + + +ALCHIMIE DE LA DOULEUR + + +L'un t'éclaire avec son ardeur +L'autre en toi met son deuil. Naturel +Ce qui dit à l'un: Sépulture! +Dit à l'autre: Vie et splendeur! + +Hermès inconnu qui m'assistes +Et qui toujours m'intimidas, +Tu me rends l'égal de Midas, +Le plus triste des alchimistes; + +Par toi je change l'or en fer +Et le paradis en enfer; +Dans le suaire des nuages + +Je découvre un cadavre cher. +Et sur les célestes rivages +Je bâtis de grands sarcophages. + + + + +LA PRIERE D'UN PAÏEN + + +Ah! ne ralentis pas tes flammes; +Réchauffe mon coeur engourdi, +Volupté, torture des âmes! +_Diva! supplicem exaudi!_ + +Déesse dans l'air répandue, +Flamme dans notre souterrain! +Exauce une âme morfondue, +Qui te consacre un chant d'airain. + +Volupté, sois toujours ma reine! +Prends le masque d'une sirène +Faîte de chair et de velours. + +Ou verse-moi tes sommeils lourds +Dans le vin informe et mystique, +Volupté, fantôme élastique! + + + + +LE COUVERCLE + + +En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre, +Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc, +Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère, +Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant, + +Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire, +Que son petit cerveau soit actif ou soit lent, +Partout l'homme subit la terreur du mystère, +Et ne regarde en haut qu'avec un oeil tremblant. + +En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe, +Plafond illuminé pour un opéra bouffe +Où chaque histrion foule un sol ensanglanté, + +Terreur du libertin, espoir du fol ermite; +Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite +Où bout l'imperceptible et vaste Humanité. + + + + +L'IMPREVU + + +Harpagon, qui veillait son père agonisant, +Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches; +« Nous avons au grenier un nombre suffisant, + Ce me semble, de vieilles planches? » + +Célimène roucoule et dit: « Mon coeur est bon, +Et naturellement, Dieu m'a faite très belle. » +--Son coeur! coeur racorni, fumé comme un jambon, +Recuit à la flamme éternelle! + +Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau, +Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres: +« Où donc l'aperçois-tu, ce créateur du Beau, + Ce Redresseur que tu célèbres? » + +Mieux que tous, je connais certains voluptueux +Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure, +Répétant, l'impuissant et le fat: « Oui, je veux + Etre vertueux, dans une heure! » + +L'horloge, à son tour, dit à voix basse: « Il est mûr, +Le damné! J'avertis en vain la chair infecte. +L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur + Qu'habite et que ronge un insecte! » + +Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié, +Et qui leur dit, railleur et fier: « Dans mon ciboire, +Vous avez, que je crois, assez communié, + A la joyeuse Messe noire? + +Chacun de vous m'a fait un temple dans son coeur; +Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde! +Reconnaissez Satan à son rire vainqueur, + Enorme et laid comme le monde! + +Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris, +Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche, +Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix. + D'aller au Ciel et d'être riche? + +Il faut que le gibier paye le vieux chasseur +Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie. +Je vais vous emporter à travers l'épaisseur, + Compagnons de ma triste joie, + +A travers l'épaisseur de la terre et du roc, +A travers les amas confus de votre cendre, +Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc, + Et qui n'est pas de pierre tendre; + +Car il fait avec l'universel Péché, +Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire! +--Cependant, tout en haut de l'univers juché, + Un Ange sonne la victoire + +De ceux dont le coeur dit: « Que béni soit ton fouet, +Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie! +Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet, + Et ta prudence est infinie. » + +Le son de la trompette est si délicieux, +Dans ces soirs solennels de célestes vendanges, +Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux + Dont elle chante les louanges. + + + + +L'EXAMEN DE MINUIT + + +La pendule, sonnant minuit, +Ironiquement nous engage +A nous rappeler quel usage +Nous fîmes du jour qui s'enfuit: +--Aujourd'hui, date fatidique, +Vendredi, treize, nous avons, +Malgré tout ce que nous savons, +Mené le train d'un hérétique. + +Nous avons blasphémé Jésus, +Des Dieux le plus incontestable! +Comme un parasite à la table +De quelque monstrueux Crésus, +Nous avons, pour plaire à la brute, +Digne vassale des Démons, +Insulté ce que nous aimons +Et flatté ce qui nous rebute; + +Contristé, servile bourreau, +Le faible qu'à tort on méprise; +Salué l'énorme Bêtise, +La Bêtise au front de taureau; +Baisé la stupide Matière +Avec grande dévotion, +Et de la putréfaction +Béni la blafarde lumière. + +Enfin, nous avons, pour noyer +Le vertige dans le délire, +Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre, +Dont la gloire est de déployer +L'ivresse des choses funèbres, +Bu sans soif et mangé sans faim!... +--Vite soufflons la lampe, afin +De nous cacher dans les ténèbres! + + + + +MADRIGAL TRISTE + + +Que m'importe que tu sois sage? +Sois belle! et sois triste! Les pleurs +Ajoutent un charme au visage, +Comme le fleuve au paysage; +L'orage rajeunit les fleurs. + +Je t'aime surtout quand la joie +S'enfuit de ton front terrassé; +Quand ton coeur dans l'horreur se noie; +Quand sur ton présent se déploie +Le nuage affreux du passé. + +Je t'aime quand ton grand oeil verse +Une eau chaude comme le sang; +Quand, malgré ma main qui te berce, +Ton angoisse, trop lourde, perce +Comme un râle d'agonisant. +J'aspire, volupté divine! + +Hymne profond, délicieux! +Tous les sanglots de ta poitrine, +Et crois que ton coeur s'illumine +Des perles que versent tes yeux! + +Je sais que ton coeur, qui regorge +De vieux amours déracinés, +Flamboie encor comme une forge, +Et que tu couves sous ta gorge +Un peu de l'orgueil des damnés; + +Mais tant, ma chère, que tes rêves +N'auront pas reflété l'Enfer, +Et qu'en un cauchemar sans trêves, +Songeant de poisons et de glaives, +Eprise de poudre et de fer, + +N'ouvrant à chacun qu'avec crainte, +Déchiffrant le malheur partout, +Te convulsant quand l'heure tinte, +Tu n'auras pas senti l'étreinte +De l'irrésistible Dégoût, + +Tu ne pourras, esclave reine +Qui ne m'aimes qu'avec effroi, +Dans l'horreur de la nuit malsaine +Me dire, l'âme de cris pleine: +« Je suis ton égale, ô mon Roi! » + + + + +L'AVERTISSEUR + + +Tout homme digne de ce nom +A dans le coeur un Serpent jaune, +Installé comme sur un trône, +Qui, s'il dit: « Je veux! » répond: « Non! » + +Plonge tes yeux dans les yeux fixes +Des Satyresses ou des Nixes, +La Dent dit: « Pense à ton devoir! » + +Fais des enfants, plante des arbres ». +Polis des vers, sculpte des marbres, +La Dent dit: « Vivras-tu ce soir? » + +Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère, +L'homme ne vit pas un moment +Sans subir l'avertissement +De l'insupportable Vipère. + + + + +A UNE MALABARAISE + + +Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche +Est large à faire envie à la plus belle blanche; +A l'artiste pensif ton corps est doux et cher; +Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair +Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître, +Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, +De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs, +De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, +Et, dès que le matin fait chanter les platanes, +D'acheter au bazar ananas et bananes. +Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus, +Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; +Et quand descend le soir au manteau d'écarlate, +Tu poses doucement ton corps sur une natte, +Où tes rêves flottants sont pleins de colibris, +Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. +Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France, +Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance, +Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, +Faire de grands adieux à tes chers tamarins? +Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, +Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, +Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, +Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, +Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges +Et vendre le parfum de tes charmes étranges, +L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards, +Des cocotiers absents les fantômes épars! + + + + +LA VOIX + + +Mon berceau s'adossait à la bibliothèque, +Babel sombre, où roman, science, fabliau, +Tout, la cendre latine et la poussière grecque, +Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio. +Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme, +Disait: « La Terre est un gâteau plein de douceur; +Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!) +Te faire un appétit d'une égale grosseur. » +Et l'autre: « Viens, oh! viens voyager dans les rêves +Au delà du possible, au delà du connu! » +Et celle-là chantait comme le vent des grèves, +Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu, +Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie. +Je te répondis: « Oui! douce voix! » C'est d'alors +Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie +Et ma fatalité. Derrière les décors +De l'existence immense, au plus noir de l'abîme, +Je vois distinctement des mondes singuliers, +Et, de ma clairvoyance extatique victime, +Je traîne des serpents qui mordent mes souliers. +Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, +J'aime si tendrement le désert et la mer; +Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, +Et trouve un goût suave au vin le plus amer; +Que je prends très souvent les faits pour des mensonges +Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. +Mais la Voix me console et dit: « Garde des songes; +Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! ». + + + + +HYMNE + + +A la très chère, à la très belle +Qui remplit mon coeur de clarté, +A l'ange, à l'idole immortelle, +Salut en immortalité! + +Elle se répand dans ma vie +Comme un air imprégné de sel, +Et dans mon âme inassouvie, +Verse le goût de l'éternel. + +Sachet toujours frais qui parfume +L'atmosphère d'un cher réduit, +Encensoir oublié qui fume +En secret à travers la nuit, + +Comment, amour incorruptible, +T'exprimer avec vérité? +Grain de musc qui gis, invisible, +Au fond de mon éternité! + +A l'ange, à l'idole immortelle, +A la très bonne, à la très belle +Qui fait ma joie et ma santé, +Salut en immortalité! + + + + +LE REBELLE + + +Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle, +Du mécréant saisit à plein poing les cheveux, +Et dit, le secouant: « Ta connaîtras la règle! +(Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux! + +Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, +Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété, +Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe, +Un tapis triomphal avec ta charité. + +Tel est l'Amour! Avant que ton coeur ne se blase, +A la gloire de Dieu rallume ton extase; +C'est la Volupté vraie aux durables appas! » + +Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime, +De ses poings de géant torture l'anathème; +Mais le damné répond toujours; « Je ne veux pas! » + + + + +LE JET D'EAU + + +Tes beaux yeux sont las, pauvre amante! +Reste longtemps sans les rouvrir, +Dans cette pose nonchalante +Où t'a surprise le plaisir. +Dans la cour le jet d'eau qui jase +Et ne se tait ni nuit ni jour, +Entretient doucement l'extase +Où ce soir m'a plongé l'amour. + + La gerbe épanouie + En mille fleurs, + Où Phoebé réjouie + Met ses couleurs, + Tombe comme une pluie + De larges pleurs. + +Ainsi ton âme qu'incendie +L'éclair brûlant des voluptés +S'élance, rapide et hardie, +Vers les vastes cieux enchantés. +Puis, elle s'épanche, mourante, +En un flot de triste langueur, +Qui par une invisible pente +Descend jusqu'au fond de mon coeur. + + La gerbe épanouie + En mille fleurs, + Où Phoebé réjouie + Met ses couleurs, + Tombe comme une pluie + De larges pleurs. + +0 toi, que la nuit rend si belle, +Qu'il m'est doux, penché vers tes seins, +D'écouter la plainte éternelle +Qui sanglote dans les bassins! +Lune, eau sonore, nuit bénie, +Arbres qui frissonnez autour, +Votre pure mélancolie +Est le miroir de mon amour. + + La gerbe épanouie + En mille fleurs, + Où Phoebé réjouie + Met ses couleurs, + Tombe comme une pluie + De larges pleurs. + + + + +LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE + + +Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève, +Comme une explosion nous lançant son bonjour! +--Bienheureux celui-là qui peut avec amour +Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve! + +Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon, +Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite,.. +--Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite, +Pour attraper au moins un oblique rayon! + +Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire; +L'irrésistible Nuit établit son empire, +Noire, humide, funeste et pleine de frissons; + +Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, +Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, +Des crapauds imprévus et de froids limaçons. + + + + +LE GOUFFRE + + +Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant. +--Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve, +Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève +Mainte fois de la Peur je sens passer le vent. + +En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève, +Le silence, l'espace affreux et captivant... +Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant +Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve. + +J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou, +Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où; +Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres, + +Et mon esprit, toujours du vertige hanté, +Jalouse du néant l'insensibilité. +--Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres! + + + + +LES PLAINTES D'UN ICARE + + +Les amants des prostituées +Sont heureux, dispos et repus; +Quant à moi, mes bras sont rompus +Pour avoir étreint des nuées. + +C'est grâce aux astres non pareils, +Qui tout au fond du ciel flamboient, +Que mes yeux consumés ne voient +Que des souvenirs de soleils. + +En vain j'ai voulu de l'espace, +Trouver la fin et le milieu; +Sous je ne sais quel oeil de feu +Je sens mon aile qui se casse; + +Et brûlé par l'amour du beau, +Je n'aurai pas l'honneur sublime +De donner mon nom à l'abîme +Qui me servira de tombeau. + + + + +RECUEILLEMENT + + +Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille, +Tu réclamais le Soir; il descend; le voici: +Une atmosphère obscure enveloppe la ville, +Aux uns portant la paix, aux autres le souci. + +Pendant que des mortels la multitude vile, +Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, +Va cueillir des remords dans la fête servile, +Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici, + +Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, +Sur les balcons du ciel, en robes surannées; +Surgir du fond des eaux le Regret souriant; + +Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, +Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, +Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. + + + + +L'HEAUTONTIMOROUMENOS + +A. J. G. F. + + +Je te frapperai sans colère +Et sans haine,--comme un boucher! +Comme Moïse le rocher, +--Et je ferai de ta paupière, + +Pour abreuver mon Sahara, +Jaillir les eaux de la souffrance, +Mon désir gonflé d'espérance +Sur tes pleurs salés nagera + +Comme un vaisseau qui prend le large, +Et dans mon coeur qu'ils soûleront +Tes chers sanglots retentiront +Comme un tambour qui bat la charge! + +Ne suis-je pas un faux accord +Dans la divine symphonie, +Grâce à la vorace Ironie +Qui me secoue et qui me mord? + +Elle est dans ma voix, la criarde! +C'est tout mon sang, ce poison noir! +Je suis le sinistre miroir +Où la mégère se regarde. + +Je suis la plaie et le couteau! +Je suis le soufflet et la joue! +Je suis les membres et la roue, +Et la victime et le bourreau! + +Je suis de mon coeur le vampire, +--Un de ces grands abandonnés +Au rire éternel condamnés, +Et qui ne peuvent plus sourire! + + + + +L'IRREMEDIABLE + +I + + +Une Idée, une Forme, un Etre +Parti de l'azur et tombé +Dans un Styx bourbeux et plombé +Où nul oeil du Ciel ne pénètre; + +Un Ange, imprudent voyageur +Qu'a tenté l'amour du difforme, +Au fond d'un cauchemar énorme +Se débattant comme un nageur, + +Et luttant, angoisses funèbres! +Contre un gigantesque remous +Qui va chantant comme les fous +Et pirouettant dans les ténèbres; + +Un malheureux ensorcelé +Dans ses tâtonnements futiles, +Pour fuir d'un lieu plein de reptiles, +Cherchant la lumière et la clé; + +Un damné descendant sans lampe, +Au bord d'un gouffre dont l'odeur +Trahit l'humide profondeur, +D'éternels escaliers sans rampe, + +Où veillent des monstres visqueux +Dont les larges yeux de phosphore +Font une nuit plus noire encore +Et ne rendent visibles qu'eux; + +Un navire pris dans le pôle, +Comme en un piège de cristal, +Cherchant par quel détroit fatal +Il est tombé dans cette geôle; + +--Emblèmes nets, tableau parfait +D'une fortune irrémédiable, +Qui donne à penser que le Diable +Fait toujours bien tout ce qu'il fait! + + +II + + +Tête-à-tête sombre et limpide +Qu'un coeur devenu son miroir +Puits de Vérité, clair et noir, +Où tremble une étoile livide, + +Un phare ironique, infernal, +Flambeau des grâces sataniques, +Soulagement et gloire uniques, +--La conscience dans le Mal! + + + + +L'HORLOGE + + +Horloge dieu sinistre, effrayant, impassible, +Dont le doigt nous menace et nous dit: _Souviens-toi!_ +Les bivrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi +Se planteront bientôt comme dans une cible; + +Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon +Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse; +Chaque instant te dévore un morceau du délice +A chaque homme accordé pour toute sa saison. + +Trois mille six cents fois par heure, la Seconde +Chuchote: _Souviens-toi!_--Rapide, avec sa voix +D'insecte, Maintenant dit: Je sais Autrefois, +Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde! + +_Remember! Souviens-toi!_ prodigue! _Esto memor!_ +(Mon gosier de métal parle toutes les langues.) +Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues +Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or! + +_Souviens-toi_ que le Temps est un joueur avide +Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi. +Le jour décroît; la nuit augmente, _souviens-toi!_ +Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide. + +Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, +Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge, +Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!), +Où tout te dira: Meurs, vieux lâche! il est trop tard! » + + + + +TABLEAUX PARISIENS + +LE SOLEIL + + +Le long du vieux faubourg, où pendant aux masures +Les persiennes, abri des secrètes luxures, +Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés +Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés. +Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime, +Flairant dans tous les coins les hasards de la rime. +Trébuchant sur les mots comme sur les pavés, +Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés. + +Ce père nourricier, ennemi des chloroses, +Eveille dans les champs les vers comme les roses; +Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel, +Et remplit les cerveaux et les ruches de miel. +C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles +Et les rend gais et doux comme des jeunes filles, +Et commande aux moissons de croître et de mûrir +Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir! +Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes, +Il ennoblit le sort des choses les plus viles, +Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets, +Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais. + + + + +LA LUNE OFFENSEE + + +O Lune qu'adoraient discrètement nos pères, +Du haut des pays bleus où, radieux sérail, +Les astres vont te suivre en pimpant attirail, +Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires, + +Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères, +De leur bouche en dormant montrer le frais émail? +Le poète buter du front sur son travail? +Où sous les gazons secs s'accoupler les vipères? + +Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin, +Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin, +Baiser d'Endymion les grâces surannées? + +« --Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri, +Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années, +Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri! » + + + + +A UNE MENDIANTE ROUSSE + + +Blanche fille aux cheveux roux, +Dont ta robe par ses trous +Laisse voir la pauvreté + Et la beauté, + +Pour moi, poète chétif, +Ton jeune corps maladif +Plein de taches de rousseur + A sa douceur. + +Tu portes plus galamment +Qu'une reine de roman +Ses cothurnes de velours + Tes sabots lourds. + +Au lieu d'un haillon trop court, +Qu'un superbe habit de cour +Traîne à plis bruyants et longs + Sur tes talons; + +Et place de bas troués, +Que pour les yeux des roués +Sur ta jambe un poignard d'or + Reluise encor; + +Que des noeuds mal attachés +Dévoilent pour nos péchés +Tes deux beaux seins, radieux + Comme des yeux; + +Que pour te déshabiller +Tes bras se fassent prier +Et chassent à coups mutins + Les doigts lutins; + +--Perles de la plus belle eau, +Sonnets de maître Belleau +Par tes galants mis aux fers + Sans cesse offerts, + +Valetaille de rimeurs +Te dédiant leurs primeurs +Et contemplant ton soulier + Sous l'escalier, + +Maint page épris du hasard, +Maint seigneur et maint Ronsard +Epieraient pour le déduit + Ton frais réduit! + +Tu compterais dans tes lits +Plus de baisers que de lys +Et rangerais sous tes lois + Plus d'un Valois! + +--Cependant tu vas gueusant +Quelque vieux débris gisant +Au seuil de quelque Véfour + De carrefour; + +Tu vas lorgnant en dessous +Des bijoux de vingt-neuf sous +Dont je ne puis, oh! pardon! + Te faire don; + +Va donc, sans autre ornement, +Parfum, perles, diamant, +Que ta maigre nudité, + O ma beauté! + + + + +LE CYGNE + +A VICTOR HUGO + +I + + +Andromaque, je pense à vous!--Ce petit fleuve, +Pauvre et triste miroir où jadis resplendit +L'immense majesté de vos douleurs de veuve, +Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit, + +A fécondé soudain ma mémoire fertile, +Comme je traversais le nouveau Carrousel. +--Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville +Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel); + +Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques, +Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts, +Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flasques +Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus. + +Là s'étalait jadis une ménagerie; +Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux +Clairs et froids le Travail s'éveille, où la voirie +Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux, + +Un cygne qui s'était évadé de sa cage, +Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec, +Sur le sol raboteux traînait son grand plumage. +Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec, + +Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre, +Et disait, le coeur plein de son beau lac natal: +« Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, +Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal, foudre? + +Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide, +Vers le ciel ironique et cruellement bleu, +Sur son cou convulsif tendant sa tête avide, +Comme s'il adressait des reproches à Dieu! + + +II + + +Paris change, mais rien dans ma mélancolie +N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs, +Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, +Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs. + +Aussi devant ce Louvre une image m'opprime: +Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous, +Comme les exilés, ridicule et sublime, +Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous, + +Andromaque, des bras d'un grand époux tombée, +Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus, +Auprès d'un tombeau vide en extase courbée; +Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus! + +Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique, +Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard, +Les cocotiers absents de la superbe Afrique +Derrière la muraille immense du brouillard; + +A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve +Jamais! jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleurs +Et tettent la Douleur comme une bonne louve! +Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs! + +Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile +Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor! +Je pense aux matelots oubliés dans une île, +Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor! + + + + +LES SEPT VIEILLARDS + +A VICTOR HUGO + + +Fourmillante cité, cité pleine de rêves, +Où le spectre en plein jour raccroche le passant! +Les mystères partout coulent comme des sèves +Dans les canaux étroits du colosse puissant. + +Un matin, cependant que dans la triste rue +Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur, +Simulaient les deux quais d'une rivière accrue, +Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur, + +Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace, +Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros +Et discutant avec mon âme déjà lasse, +Le faubourg secoué par les lourds tombereaux. + +Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes +Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux, +Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes, +Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux, + +M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée +Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas, +Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée, +Se projetait, pareille à celle de Judas. + +Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine +Faisant avec sa jambe un parfait angle droit, +Si bien que son bâton, parachevant sa mine, +Lui donnait la tournure et le pas maladroit + +D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes. +Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant, +Comme s'il écrasait des morts sous ses savates, +Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent. + +Son pareil le suivait: barbe, oeil, dos, bâton, loques, +Nul trait ne distinguait, du même enfer venu, +Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques +Marchaient du même pas vers un but inconnu. + +A quel complot infâme étais-je donc en butte, +Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait? +Car je comptai sept fois, de minute en minute, +Ce sinistre vieillard qui se multipliait! + +Que celui-là qui rit de mon inquiétude, +Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel +Songe bien que malgré tant de décrépitude +Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel! + +Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième, +Sosie inexorable, ironique et fatal, +Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même? +--Mais je tournai le dos au cortège infernal. + +Exaspéré comme un ivrogne qui voit double, +Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté, +Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble, +Blessé par le mystère et par l'absurdité! + +Vainement ma raison voulait prendre la barre; +La tempête en jouant déroutait ses efforts, +Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre +Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords! + + + + +LES PETITES VIEILLES + +A VICTOR HUGO + +I + + +Dans les plis sinueux des vieilles capitales, +Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements, +Je guette, obéissant à mes humeurs fatales, +Des êtres singuliers, décrépits et charmants. + +Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, +Eponine ou Laïs!--Monstres brisés, bossus +Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes. +Sous des jupons troués et sous de froids tissus + +Ils rampent, flagellés par les bises iniques, +Frémissant au fracas roulant des omnibus, +Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques, +Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus; + +Ils trottent, tout pareils à des marionnettes; +Se traînent, comme font les animaux blessés, +Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes +Où se pend un Démon sans pitié! Tout cassés + +Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille, +Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit; +Ils ont les yeux divins de la petite fille +Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit. + +--Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles +Sont presque aussi petits que celui d'un enfant? +La Mort savante met dans ces bières pareilles +Un symbole d'un goût bizarre et captivant, + +Et lorsque j'entrevois un fantôme débile +Traversant de Paris le fourmillant tableau, +Il me semble toujours que cet être fragile +S'en va tout doucement vers un nouveau berceau; + +A moins que, méditant sur la géométrie, +Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords, +Combien de fois il faut que l'ouvrier varie +La forme de la boîte où l'on met tous ces corps. + +--Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes, +Des creusets qu'un métal refroidi pailleta... +Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes +Pour celui que l'austère Infortune allaita! + + +II + + +De l'ancien Frascati Vestale énamourée; +Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur +Défunt, seul, sait le nom; célèbre évaporée +Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur, + +Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêles +Il en est qui, faisant de la douleur un miel, +Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes: +« Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel! » + +L'une, par sa patrie au malheur exercée, +L'autre, que son époux surchargea de douleurs, +L'autre, par son enfant Madone transpercée, +Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs! + + +III + + +Ah! que j'en ai suivi, de ces petites vieilles! +Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant +Ensanglante le ciel de blessures vermeilles, +Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc, + +Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre, +Dont les soldats parfois inondent nos jardins, +Et qui, dans ces soirs dor où l'on se sent revivre, +Versent quelque héroïsme au coeur des citadins. + +Celle-là droite encor, fière et sentant la règle, +Humait avidement ce chant vif et guerrier; +Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle; +Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier! + + +IV + + +Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes, +A travers le chaos des vivantes cités, +Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes, +Dont autrefois les noms par tous étaient cités. + +Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire, +Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil +Vous insulte en passant d'un amour dérisoire; +Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil. + +Honteuses d'exister, ombres ratatinées, +Peureuses, le dos bas, vous côtoyer les murs, +Et nul ne vous salue, étranges destinées! +Débris d'humanité pour l'éternité mûrs! + +Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille, +L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains, +Tout comme si j'étais votre père, ô merveille! +Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins: + +Je vois s'épanouir vos passions novices; +Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus; +Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices! +Mon âme resplendit de toutes vos vertus! + +Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères! +Je vous fais chaque soir un solennel adieu! +Où serez-vous demain, Eves octogénaires, +Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu? + + + + +A UNE PASSANTE + + +La rue assourdissante autour de moi hurlait. +Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, +Une femme passa, d'une main fastueuse +Soulevant, balançant le feston et l'ourlet; + +Agile et noble, avec sa jambe de statue. +Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, +Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan, +La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. + +Un éclair... puis la nuit!--Fugitive beauté +Dont le regard m'a fait soudainement renaître, +Ne te verrai-je plus que dans l'éternité? + +Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! _jamais_ peut-être! +Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, +O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais! + + + + +LE CREPUSCULE DU SOIR + + +Voici le soir charmant, ami du criminel; +Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel +Se ferme lentement comme une grande alcôve, +Et l'homme impatient se change en bête fauve. + +O soir, aimable soir, désiré par celui +Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'hui +Nous avons travaillé!--C'est le soir qui soulage +Les esprits que dévore une douleur sauvage, +Le savant obstiné dont le front s'alourdit, +Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit. + +Cependant des démons malsains dans l'atmosphère +S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire, +Et cognent en volant les volets et l'auvent. +A travers les lueurs que tourmente le vent +La Prostitution s'allume dans les rues; +Comme une fourmilière elle ouvre ses issues; + +Partout elle se fraye un occulte chemin, +Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main; +Elle remue au sein de la cité de fange +Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange. +On entend ça et là les cuisines siffler, +Les théâtres glapir, les orchestres ronfler; +Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices, +S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices, +Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci, +Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi, +Et forcer doucement les portes et les caisses +Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses. + +Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment, +Et ferme ton oreille à ce rugissement. +C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent! +La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent +Leur destinée et vont vers le gouffre commun; +L'hôpital se remplit de leurs soupirs.--Plus d'un +Ne viendra plus chercher la soupe parfumée, +Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée. + +Encore la plupart n'ont-ils jamais connu +La douceur du foyer et n'ont jamais vécu! + + + + +LE JEU + + +Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles, +Pâles, le sourcil peint, l'oeil câlin et fatal, +Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles +Tomber un cliquetis de pierre et de métal; + +Autour des verts tapis des visages sans lèvre, +Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent, +Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre, +Fouillant la poche vide ou le sein palpitant; + +Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres +Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs +Sur des fronts ténébreux de poètes illustres +Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs: + +--Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne +Je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant, +Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne, +Je me vis accoudé, froid, muet, enviant, + +Enviant de ces gens la passion tenace, +De ces vieilles putains la funèbre gaîté, +Et tous gaillardement trafiquant à ma face, +L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté! + +Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme +Courant avec ferveur à l'abîme béant, +Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme +La douleur à la mort et l'enfer au néant! + + + + +DANSE MACABRE + +A ERNEST CHRISTOPHE + + +Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature, +Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants, +Elle a la nonchalance et la désinvolture +D'une coquette maigre aux airs extravagants. + +Vit-on jamais au bal une taille plus mince? +Sa robe exagérée, en sa royale ampleur, +S'écroule abondamment sur un pied sec que pince +Un soulier pomponné, joli comme une fleur. + +La ruche qui se joue au bord des clavicules, +Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher, +Défend pudiquement des lazzi ridicules +Les funèbres appas qu'elle tient à cacher. + +Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres +Et son crâne, de fleurs artistement coiffé, +Oscille mollement sur ses frêles vertèbres. +--O charme d'un néant follement attifé! + +Aucuns t'appelleront une caricature, +Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair, +L'élégance sans nom de l'humaine armature. +Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher! + +Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace, +La fête de la Vie? ou quelque vieux désir, +Eperonnant encor ta vivante carcasse, +Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir? + +Au chant des violons, aux flammes des bougies, +Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur, +Et viens-tu demander au torrent des orgies +De refraîchir l'enfer allumé dans ton coeur? + +Inépuisable puits de sottise et de fautes! +De l'antique douleur éternel alambic! +A travers le treillis recourbé de tes côtes +Je vois, errant encor, l'insatiable aspic. + +Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie +Ne trouve pas un prix digne de ses efforts: +Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie? +Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts. + +Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées, +Exalte le vertige, et les danseurs prudents +Ne contempleront pas sans d'amères nausées +Le sourire éternel de tes trente-deux dents. + +Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette, +Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau? +Qu'importé le parfum, l'habit ou la toilette? +Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau. + +Bayadère sans nez, irrésistible gouge, +Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués: +« Fiers mignons, malgré l'art des poudres et du rouge, +Vous sentez tous la mort! O squelettes musqués, + +Antinoüs flétris, dandys à face glabre, +Cadavres vernissés, lovelaces chenus, +Le branle universel de la danse macabre +Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus! + +Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange, +Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir +Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange +Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir. + +En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admire +En tes contorsions, risible Humanité, +Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe, +Mêle son ironie à ton insanité! » + + + + +L'AMOUR DU MENSONGE + + +Quand je te vois passer, ô ma chère indolente, +Au chant des instruments qui se brise au plafond, +Suspendant ton allure harmonieuse et lente, +Et promenant l'ennui de ton regard profond; + +Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore, +Ton front pâle, embelli par un morbide attrait, +Où les torches du soir allument une aurore, +Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait, + +Je me dis: Qu'elle est belle! et bizarrement fraîche! +Le souvenir massif, royale et lourde tour, +La couronne, et son coeur, meurtri comme une pêche, +Est mûr, comme son corps, pour le savant amour. + +Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines? +Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs, +Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines, +Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs? + +Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques, +Qui ne recèlent point de secrets précieux; +Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques, +Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux! + +Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence, +Pour réjouir un coeur qui fuit la vérité? +Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence? +Masque ou décor, salut! J'adore ta beauté. + +Je n'ai pas oublié, voisine de la ville, +Notre blanche maison, petite mais tranquille, +Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus +Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus; +Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe, +Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe, +Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux, +Contempler nos dîners longs et silencieux, +Répandant largement ses beaux reflets de cierge +Sur la nappe frugale et les rideaux de serge. + +La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse, +Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, +Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. +Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs, +Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres, +Son vent mélancolique à, l'entour de leurs marbres, +Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats, +De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps, +Tandis que, dévorés de noires songeries, +Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries, +Vieux squelettes gelés travaillés par le ver, +Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver +Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille +Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille. + +Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir, +Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir, +Si, par une nuit bleue et froide de décembre, +Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre, +Grave, et venant du fond de son lit éternel +Couver l'enfant grandi de son oeil maternel, +Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse +Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse? + + + + +BRUMES ET PLUIES + + +O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue, +Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue +D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau +D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau. + +Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue, +Où par les longues nuits la girouette s'enroue, +Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau +Ouvrira largement ses ailes de corbeau. + +Rien n'est plus doux au coeur plein de choses funèbres, +Et sur qui dès longtemps descendent les frimas, +O blafardes saisons, reines de nos climats! + +Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres, +--Si ce n'est par un soir sans lune, deux à deux, +D'endormir la douleur sur un lit hasardeux. + + + + +LE VIN + +L'AME DU VIN + + +Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles: +« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité, +Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles, +Un chant plein de lumière et de fraternité! + +Je sais combien il faut, sur la colline en flamme, +De peine, de sueur et de soleil cuisant +Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme; +Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant, + +Car j'éprouve une joie immense quand je tombe +Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux, +Et sa chaude poitrine est une douce tombe +Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux. + +Entends-tu retentir les refrains des dimanches +Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant? +Les coudes sur la table et retroussant tes manches, +Tu me glorifieras et tu seras content: + +J'allumerai les yeux de ta femme ravie; +A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs +Et serai pour ce frêle athlète de la vie +L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs. + +En toi je tomberai, végétale ambroisie, +Grain précieux jeté par l'éternel Semeur, +Pour que de notre amour naisse la poésie +Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur! » + + + + +LE VIN DES CHIFFONNIERS + + +Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère +Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre. +Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux, +Où l'humanité grouille en ferments orageux, + +On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, +Buttant, et se cognant aux murs comme un poète, +Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets, +Epanche tout son coeur en glorieux projets. + +Il prête des serments, dicte des lois sublimes, +Terrasse les méchants, relève les victimes, +Et sous le firmament comme un dais suspendu +S'enivre des splendeurs de sa propre vertu. + +Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, +Moulus par le travail et tourmentés par l'âge, +Ereintés et pliant sous un tas de débris, +Vomissement confus de l'énorme Paris, + +Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, +Suivis de compagnons blanchis dans les batailles, +Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux! +Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux + +Se dressent devant eux, solennelle magie! +Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie +Des clairons, du soleil, des cris et du tambour, +Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour! + +C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole +Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole; +Par le gosier de l'homme il chante ses exploits +Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois. + +Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence +De tous ces vieux maudits qui meurent en silence, +Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil; +L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil! + + + + +LE VIN DE L'ASSASSIN + + +Ma femme est morte, je suis libre! +Je puis donc boire tout mon soûl. +Lorsque je rentrais sans un sou, +Ses cris me déchiraient la fibre. + +Autant qu'un roi je suis heureux; +L'air est pur, le ciel admirable... +--Nous avions un été semblable +Lorsque je devins amoureux! + +--L'horrible soif qui me déchire +Aurait besoin pour s'assouvir +D'autant de vin qu'en peut tenir +Son tombeau;--ce n'est pas peu dire + +Je l'ai jetée au fond d'un puits, +Et j'ai même poussé sur elle +Tous les pavés de la margelle. +--Je l'oublierai si je le puis! + +Au nom des serments de tendresse, +Dont rien ne peut nous délier, +Et pour nous réconcilier +Comme au beau temps de notre ivresse, + +J'implorai d'elle un rendez-vous, +Le soir, sur une route obscure, +Elle y vint! folle créature! +--Nous sommes tous plus ou moins fous! + +Elle était encore jolie, +Quoique bien fatiguée! et moi, +Je l'aimai trop;--voilà pourquoi +Je lui dis: sors de cette vie! + +Nul ne peut me comprendre. Un seul +Parmi ces ivrognes stupides +Songea-t-il dans ses nuits morbides +A faire du vin un linceul? + +Cette crapule invulnérable +Comme les machines de fer, +Jamais, ni l'été ni l'hiver, +N'a connu l'amour véritable, + +Avec ses noirs enchantements, +Son cortège infernal d'alarmes, +Ses fioles de poison, ses larmes, +Ses bruits de chaîne et d'ossements! + +--Me voilà libre et solitaire! +Je serai ce soir ivre-mort; +Alors, sans peur et sans remord, +Je me coucherai sur la terre, + +Et je dormirai comme un chien. +Le chariot aux lourdes roues +Chargé de pierres et de boues, +Le wagon enrayé peut bien + +Ecraser ma tête coupable, +Ou me couper par le milieu, +Je m'en moque comme de Dieu, +Du Diable ou de la Sainte Table! + + + + +LE VIN DU SOLITAIRE + + +Le regard singulier d'une femme galante +Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc +Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant, +Quand elle y veux baigner sa beauté nonchalante, + +Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur, +Un baiser libertin de la maigre Adeline, +Les sons d'une musique énervante et câline, +Semblable au cri lointain de l'humaine douleur, + +Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde, +Les baumes pénétrants que ta panse féconde +Garde au coeur altéré du poète pieux; + +Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie, +--Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie, +Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux. + + + + +LE VIN DES AMANTS + + +Aujourd'hui l'espace est splendide! +Sans mors, sans éperons, sans bride, +Partons à cheval sur le vin +Pour un ciel féerique et divin! + +Comme deux anges que torture +Une implacable calenture, +Dans le bleu cristal du matin +Suivons le mirage lointain! + +Mollement balancés sur l'aile +Du tourbillon intelligent, +Dans un délire parallèle, + +Ma soeur, côte à côte nageant, +Nous fuirons sans repos ni trêves +Vers le paradis de mes rêves! + + + + +UNE MARTYRE + +DESSIN D'UN MAITRE INCONNU + + +Au milieu des flacons, des étoffes lamées + Et des meubles voluptueux, +Des marbres, des tableaux, des robes parfumées + Qui trament à plis sompteux, + +Dans une chambre tiède où, comme en une serre, + L'air est dangereux et fatal, +Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre, + Exhalent leur soupir final, + +Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve, + Sur l'oreiller désaltéré +Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve + Avec l'avidité d'un pré. + +Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre + Et qui nous enchaînent les yeux, +La tête, avec l'amas de sa crinière sombre + Et de ses bijoux précieux, + +Sur la table de nuit, comme une renoncule, + Repose, et, vide de pensers, +Un regard vague et blanc comme le crépuscule + S'échappe des yeux révulsés. + +Sur le lit, le tronc nu sans scrupule étale + Dans le plus complet abandon +La secrète splendeur et la beauté fatale + Dont la nature lui fit don; + +Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe + Comme un souvenir est resté; +La jarretière, ainsi qu'un oeil secret qui flambe, + Darde un regard diamanté. + +Le singulier aspect de cette solitude + Et d'un grand portrait langoureux, +Aux yeux provocateurs comme son attitude, + Révèle un amour ténébreux, + +Une coupable joie et des fêtes étranges + Pleines de baisers infernaux. +Dont se réjouissait l'essaim de mauvais anges + Nageant dans les plis des rideaux; + +Et cependant, à voir la maigreur élégante + De l'épaule au contour heurté, +La hanche un peu pointue et la taille fringante + Ainsi qu'an reptile irrité, + +Elle est bien jeune encor!--Son âme exaspérée + Et ses sens par l'ennui mordus +S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée + Des désirs errants et perdus? + +L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante, + Malgré tant d'amour, assouvir, +Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante + L'immensité de son désir? + +Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roides + Te soulevant d'un bras fiévreux, +Dis-moi, tête effrayante, as-tu sur tes dents froides, + Collé les suprêmes adieux? + +--Loin du monde railleur, loin de la foule impure, + Loin des magistrats curieux, +Dors en paix, dors en paix, étrange créature, + Dans ton tombeau mystérieux; + + +Ton époux court le monde, et ta forme immortelle + Veille près de lui quand il dort; +Autant que toi sans doute il te sera fidèle, + Et constant jusques à la mort. + + + + +FEMMES DAMNEES + + +Comme un bétail pensif sur le sable couchées, +Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers, +Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées +Ont de douces langueurs et des frissons amers: + +Les unes, coeurs épris des longues confidences, +Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux, +Vont épelant l'amour des craintives enfances +Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux; + +D'autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves +A travers les rochers pleins d'apparitions, +Où saint Antoine a vu surgir comme des laves +Les seins nus et pourprés de ses tentations; + +Il en est, aux lueurs des résines croulantes, +Qui dans le creux muet des vieux antres païens +T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes, +O Bacchus, endormeur des remords anciens! + +Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires, +Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements, +Mêlent dans le bois sombre et les nuits solitaires +L'écume du plaisir aux larmes des tourments. + +O vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres, +De la réalité grands esprits contempteurs, +Chercheuses d'infini, dévotes et satyres, +Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs, + +Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies, +Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains, +Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies, +Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins! + + + + +LES DEUX BONNES SOEURS + + +La Débauche et la Mort sont deux aimables filles, +Prodigues de baisers et riches de santé, +Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles +Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté. + +Au poète sinistre, ennemi des familles. +Favori de l'enfer, courtisan mal renté, +Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles +Un lit que le remords n'a jamais fréquenté. + +Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes +Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs, +De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs. + +Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes? +O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits, +Sur ses myrtes infects entre tes noirs cyprès? + + + + +ALLEGORIE + + +C'est une femme belle et de riche encolure, +Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure. +Les griffes de l'amour, les poisons du tripot, +Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau. +Elle rit à la Mort et nargue la Débauche, +Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche, +Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté +De ce corps ferme et droit la rude majesté. +Elle marche en déesse et repose en sultane; +Elle a dans le plaisir la foi mahométane, +Et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins, +Elle appelle des yeux la race des humains. +Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde +Et pourtant nécessaire à la marche du monde, +Que la beauté du corps est un sublime don +Qui de toute infamie arrache le pardon; +Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire, +Et, quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire, +Elle regardera la face de la Mort, +Ainsi qu'un nouveau-né,--sans haine et sans remord. + + + + +UN VOYAGE A CYTHERE + + +Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux +Et planait librement à l'entour des cordages; +Le navire roulait sous un ciel sans nuages, +Comme un ange enivré du soleil radieux. + +Quelle est cette île triste et noire?--C'est Cythère, +Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons, +Eldorado banal de tous les vieux garçons. +Regardez, après tout, c'est une pauvre terre. + +--Il des doux secrets et des fêtes du coeur! +De l'antique Vénus le superbe fantôme +Au-dessus de tes mers plane comme un arome, +Et charge les esprits d'amour et de langueur. + +Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses, +Vénérée à jamais par toute nation, +Où les soupirs des coeurs en adoration +Roulent comme l'encens sur un jardin de roses + +Ou le roucoulement éternel d'un ramier +--Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres, +Un désert rocailleux troublé par des cris aigres. +J'entrevoyais pourtant un objet singulier; + +Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères, +Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs, +Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs, +Entre-bâillant sa robe aux brises passagères; + +Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près +Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches +Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches, +Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès. + +De féroces oiseaux perchés sur leur pâture +Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr, +Chacun plantant, comme un outil, son bec impur +Dans tous les coins saignants de cette pourriture; + +Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré +Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses, +Et ses bourreaux gorgés de hideuses délices +L'avaient à coups de bec absolument châtré. + +Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes, +Le museau relevé, tournoyait et rôdait; +Une plus grande bête au milieu s'agitait +Comme un exécuteur entouré de ses aides. + +Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau, +Silencieusement tu souffrais ces insultes +En expiation de tes infâmes cultes +Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau. + +Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes! +Je sentis à l'aspect de tes membres flottants, +Comme un vomissement, remonter vers mes dents +Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes; + +Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher, +J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires +Des corbeaux lancinants et des panthères noires +Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair. + +--Le ciel était charmant, la mer était unie; +Pour moi tout était noir et sanglant désormais, +Hélas! et j'avais, comme en un suair épais, +Le coeur enseveli dans cette allégorie. + +Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout +Qu'un gibet symbolique où pendait mon image. +--Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage +De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût! + + + + +RÉVOLTE + +ABEL ET CAÏN + +I + + +Race d'Abel, dors, bois et mange: +Dieu le sourit complaisamment, + +Race de Caïn, dans la fange +Rampe et meurs misérablement. + +Race d'Abel, ton sacrifice +Flatte le nez du Séraphin! + +Race de Caïn, ton supplice +Aura-t-il jamais une fin? + +Race d'Abel, vois tes semailles +Et ton bétail venir à bien; + +Race de Caïn, tes entrailles +Hurlent la faim comme un vieux chien. + +Race d'Abel, chauffe ton ventre +A ton foyer patriarcal; + +Race de Caïn, dans ton antre +Tremble de froid, pauvre chacal! +Race d'Abel, aime et pullule: +Ton or fait aussi des petits; + +Race de Caïn, coeur qui brûle, +Prends garde à ces grands appétits. + +Race d'Abel, tu croîs et broutes +Comme les punaises des bois! + +Race de Caïn, sur les routes +Traîne ta famille aux abois. + + +II + + +Ah! race d'Abel, ta charogne +Engraissera le sol fumant! + +Race de Caïn, ta besogne +N'est pas faite suffisamment; + +Race d'Abel, voici ta honte: +Le fer est vaincu par l'épieu! + +Race de Caïn, au ciel monte +Et sur la terre jette Dieu! + + + + +LES LITANIES DE SATAN + + +O toi, le plus savant et le plus beau des Anges, +Dieu trahi par le sort et privé de louanges, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +O Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort, +Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines, +Guérisseur familier des angoisses humaines, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, +Enseignes par l'amour le goût du Paradis, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +O toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante, +Engendras l'Espérance,--une folle charmante! + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut +Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi qui sais en quel coin des terres envieuses +Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi dont l'oeil clair connaît les profonds arsenaux +Où dort enseveli le peuple des métaux, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi dont la large main cache les précipices +Au somnambule errant au bord des édifices, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os +De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre, +Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre. + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi qui poses ta marque, ô complice subtil, +Sur le front du Crésus impitoyable et vil, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles +Le culte de la plaie et l'amour des guenilles, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Bâton des exilés, lampe des inventeurs, +Confesseur des pendus et des conspirateurs, + +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + +Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère +Du Paradis terrestre a chassés Dieu le Père, +O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + + + +PRIÈRE + + +Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs +Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs +De l'Enfer où, vaincu, tu rêves en silence! +Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Science, +Près de toi se repose, à l'heure où sur ton front +Comme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront! + + + + +LA MORT + +LA MORT DES AMANTS + + +Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, +Des divans profonds comme des tombeaux, +Et d'étranges fleurs sur des étagères, +Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux. + +Usant à l'envi leurs chaleurs dernières, +Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux, +Qui réfléchiront leurs doubles lumières +Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. + +Un soir fait de rose et de bleu mystique, +Nous échangerons un éclair unique, +Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux; + +Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes, +Viendra ranimer, fidèle et joyeux, +Les miroirs ternis et les flammes mortes. + + + + +LA MORT DES PAUVRES + + +C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre; +C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir +Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre, +Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir; + +A travers la tempête, et la neige et le givre, +C'est la clarté vibrante à notre horizon noir; +C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, +Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir; + +C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques +Le sommeil et le don des rêves extatiques, +Et qui refait le lit des gens pauvres et nus; + +C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique, +C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique, +C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus! + + + + +LE REVE D'UN CURIEUX + + +Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse, +Et de toi fais-tu dire: « Oh! l'homme singulier! » +--J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse, +Désir mêlé d'horreur, un mal particulier; + +Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse. +Plus allait se vidant le fatal sablier, +Plus ma torture était âpre et délicieuse; +Tout mon coeur s'arrachait au monde familier. + +J'étais comme l'enfant avide du spectacle, +Haïssant le rideau comme on hait un obstacle... +Enfin la vérité froide se révéla: + +J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore +M'enveloppait.--Eh quoi! n'est-ce donc que cela? +La toile était levée et j'attendais encore. + + + + +LE VOYAGE + +A MAXIME DU CAMP + +I + + +Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes, +L'univers est égal à son vaste appétit. +Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes! +Aux yeux du souvenir que le monde est petit! + +Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, +Le coeur gros de rancune et de désirs amers, +Et nous allons, suivant le rythme de la lame, +Berçant notre infini sur le fini des mers: + +Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme; +D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns, +Astrologues noyés dans les yeux d'une femme, +La Circé tyrannique aux dangereux parfums. + +Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent +D'espace et de lumière et de cieux embrasés; +La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent, +Effacent lentement la marque des baisers. + +Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent +Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons, +De leur fatalité jamais ils ne s'écartent, +Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons! + +Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues, +Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon, +De vastes voluptés, changeantes, inconnues, +Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom! + + +II + + +Nous imitons, horreur! la toupie et la boule +Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils +La Curiosité nous tourmente et nous roule, +Comme un Ange cruel qui fouette des soleils. + +Singulière fortune où le but se déplace, +Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où! +Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse, +Pour trouver le repos court toujours comme un fou! + +Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie; +Une voix retentit sur le pont: « Ouvre l'oeil! » +Une voix de la hune, ardente et folle, crie: +« Amour... gloire... bonheur! » Enfer! c'est un écueil! + +Chaque îlot signalé par l'homme de vigie +Est un Eldorado promis par le Destin; +L'Imagination qui dresse son orgie +Ne trouve qu'un récit aux clartés du matin. + +O le pauvre amoureux des pays chimériques! +Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer, +Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques +Dont le mirage rend le gouffre plus amer? + +Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue, +Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis; +Son oeil ensorcelé découvre une Capoue +Partout où la chandelle illumine un taudis. + + +III + + +Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires +Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers! +Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires, +Les bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers. + +Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile! +Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, +Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, +Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons. + +Dites, qu'avez-vous vu? + + +IV + + + « Nous avons vu des astres +Et des flots; nous avons vu des sables aussi; +Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, +Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici. + +La gloire du soleil sur la mer violette, +La gloire des cités dans le soleil couchant, +Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète +De plonger dans un ciel au reflet alléchant. + +Les plus riches cités, les plus grands paysages, +Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux +De ceux que le hasard fait avec les nuages, +Et toujours le désir nous rendait soucieux! + +--La jouissance ajoute au désir de la force. +Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais, +Cependant que grossit et durcit ton écorce, +Tes branches veulent voir le soleil de plus près! + +Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace +Que le cyprès?--Pourtant nous avons, avec soin, +Cueilli quelques croquis pour votre album vorace, +Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin! + +Nous avons salué des idoles à trompe; +Des trônes constellés de joyaux lumineux; +Des palais ouvragés dont la féerique pompe +Serait pour vos banquiers un rêve ruineux; + +Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse; +Des femmes dont les dents et les ongles sont teints +Et des jongleurs savants que le serpent caresse. » + + +V + +Et puis, et puis encore? + + +VI + + + « O cerveaux enfantins! +Pour ne pas oublier la chose capitale, +Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché, +Du haut jusques en bas de l'échelle fatale, +Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché: + +La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide, +Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût: +L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide, +Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout; + +Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote; +La fête qu'assaisonne et parfume le sang; +Le poison du pouvoir énervant le despote, +Et le peuple amoureux du fouet abrutissant; + +Plusieurs religions semblables à la nôtre, +Toutes escaladant le ciel; la Sainteté, +Comme en un lit de plume un délicat se vautre, +Dans les clous et le crin cherchant la volupté; + +L'Humanité bavarde, ivre de son génie, +Et, folle maintenant comme elle était jadis, +Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie: +« O mon semblable, ô mon maître, je te maudis! » + +Et les moins sots, hardis amants de la Démence, +Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin, +Et se réfugiant dans l'opium immense! +--Tel est du globe entier l'éternel bulletin. » + + +VII + + +Amer savoir, celui qu'on tire du voyage! +Le monde, monotone et petit, aujourd'hui, +Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image; +Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui! + +Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste; +Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit +Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste, +Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit, + +Comme le Juif errant et comme les apôtres, +A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau, +Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres +Qui savent le tuer sans quitter leur berceau. + +Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine, +Nous pourrons espérer et crier: En avant! +De même qu'autrefois nous partions pour la Chine, +Les yeux fixés an large et les cheveux au vent, + +Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres +Avec le coeur joyeux d'un jeune passager. +Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres, +Qui chantent: « Par ici! vous qui voulez manger + +Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange +Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim; +Venez vous enivrer de la couleur étrange +De cette après-midi qui n'a jamais de fin? » + +A l'accent familier nous devinons le spectre; +Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous. +« Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre! » +Dit celle dont jadis nous baisions les genoux. + + +VIII + + +O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre! +Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! +Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, +Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons! + +Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte! +Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, +Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe? +Au fond de l'Inconnu pour trouver du _nouveau!_ + + + + +PIÈCES CONDAMNÉES + +LES BIJOUX + + +La très chère était nue, et, connaissant mon coeur, +Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores, +Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur +Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures + +Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur, +Ce monde rayonnant de métal et de pierre +Me ravit en extase, et j'aime avec fureur +Les choses où le son se mêle à la lumière. + +Elle était donc couchée, et se laissait aimer, +Et du haut du divan elle souriait d'aise +A mon amour profond et doux comme la mer +Qui vers elle montait comme vers sa falaise. + +Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté, +D'un air vague et rêveur elle essayait des poses, +Et la candeur unie à la lubricité +Donnait un charme neuf à ses métamorphoses. + +Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins, +Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne, +Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins; +Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne + +S'avançaient plus câlins que les anges du mal, +Pour troubler le repos où mon âme était mise, +Et pour la déranger du rocher de cristal, +Où calme et solitaire elle s'était assise. + +Je croyais voir unis par un nouveau dessin +Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe, +Tant sa taille faisait ressortir son bassin. +Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe! + +--Et la lampe s'étant résignée à mourir, +Comme le foyer seul illuminait la chambre, +Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir, +Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre! + + + + +LE LETHE + + +Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde, +Tigre adoré, monstre aux airs indolents; +Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants +Dans l'épaisseur de ta crinière lourde; + +Dans tes jupons remplis de ton parfum +Ensevelir ma tête endolorie, +Et respirer, comme une fleur flétrie, +Le doux relent de mon amour défunt. + +Je veux dormir! dormir plutôt que vivre! +Dans un sommeil, douteux comme la mort, +J'étalerai mes baisers sans remord +Sur ton beau corps poli comme le cuivre. + +Pour engloutir mes sanglots apaisés +Rien ne me vaut l'abîme de ta couche; +L'oubli puissant habite sur ta bouche, +Et le Léthé coule dans tes baisers. + +A mon destin, désormais mon délice, +J'obéirai comme un prédestiné; +Martyr docile, innocent condamné, +Dont la ferveur attise le supplice, + +Je sucerai, pour noyer ma rancoeur, +Le népenthès et la bonne ciguë +Aux bouts charmants de cette gorge aiguë +Qui n'a jamais emprisonné de coeur. + + + + +A CELLE QUI EST TROP GAIE + + +Ta tête, ton geste, ton air +Sont beaux comme un beau paysage; +Le rire joue en ton visage +Comme un vent frais dans un ciel clair. + +Le passant chagrin que tu frôles +Est ébloui par la santé +Qui jaillit comme une clarté +De tes bras et de tes épaules. + +Les retentissantes couleurs +Dont tu parsèmes tes toilettes +Jettent dans l'esprit des poètes +L'image d'un ballet de fleurs. + +Ces robes folles sont l'emblème +De ton esprit bariolé; +Folle dont je suis affolé, +Je te hais autant que je t'aime! + +Quelquefois dans un beau jardin, +Où je traînais mon atonie, +J'ai senti comme une ironie +Le soleil déchirer mon sein; + +Et le printemps et la verdure +Ont tant humilié mon coeur +Que j'ai puni sur une fleur +L'insolence de la nature. + +Ainsi, je voudrais, une nuit, +Quand l'heure des voluptés sonne, +Vers les trésors de ta personne +Comme un lâche ramper sans bruit, + +Pour châtier ta chair joyeuse, +Pour meurtrir ton sein pardonné, +Et faire à ton flanc étonné +Une blessure large et creuse, + +Et, vertigineuse douceur! +A travers ces lèvres nouvelles, +Plus éclatantes et plus belles, +T'infuser mon venin, ma soeur! + + + + +LESBOS + + +Mère des jeux latins et des voluptés grecques, +Lesbos, où les baisers languissants ou joyeux, +Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques, +Font l'ornement des nuits et des jours glorieux, +--Mère des jeux latins et des voluptés grecques, + +Lesbos, où les baisers sont comme les cascades +Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds +Et courent, sanglotant et gloussant par saccades, +--Orageux et secrets, fourmillants et profonds; +Lesbos, où les baisers sont comme les cascades! + +Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent, +Où jamais un soupir ne resta sans écho, +A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent, +Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho! +--Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent. + +Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, +Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté, +Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses, +Caressent les fruits mûrs de leur nubilité, +Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, + +Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère; +Tu tires ton pardon de l'excès des baisers, +Reine du doux empire, aimable et noble terre, +Et des raffinements toujours inépuisés. +Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère. + +Tu tires ton pardon de l'éternel martyre +Infligé sans relâche aux coeurs ambitieux +Qu'attiré loin de nous le radieux sourire +Entrevue vaguement au bord des autres cieux; +Tu tires ton pardon de l'éternel martyre! + +Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge, +Et condamner ton front pâli dans les travaux, +Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge +De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux? +Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge? + +Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste? +Vierges au coeur sublime, honneur de l'archipel, +Votre religion comme une autre est auguste, +Et l'amour se rira de l'enfer et du ciel! +--Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste? + +Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre +Pour chanter le secret de ses vierges en fleur, +Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère +Des rires effrénés mêlés au sombre pleur;, +Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre, + +Et depuis lors je veille au sommet de Leucate, +Comme une sentinelle, à l'oeil perçant et sûr, +Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate, +Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur, +--Et depuis lors je veille au sommet de Leucate + +Pour savoir si la mer est indulgente et bonne, +Et parmi les sanglots dont le roc retentit +Un soir ramènera vers Lesbos qui pardonne +Le cadavre adoré de Sapho qui partit +Pour savoir si la mer est indulgente et bonne! + +De la mâle Sapho, l'amante et le poète, +Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs! +--L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachette +Le cercle ténébreux tracé par les douleurs +De la mâle Sapho, l'amante et le poète! + +--Plus belle que Vénus se dressant sur le monde +Et versant les trésors de sa sérénité +Et le rayonnement de sa jeunesse blonde +Sur le vieil Océan de sa fille enchanté; +Plus belle que Vénus se dressant sur le monde! + +--De Sapho qui mourut le jour de son blasphème, +Quand, insultant le rite et le culte inventé, +Elle fit son beau corps la pâture suprême +D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété +De Sapho qui mourut le jour de son blasphème. + +Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente, +Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers, +S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente +Que poussent vers les deux ses rivages déserts. +Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente! + + + + +FEMMES DAMNEES + + +A la pâle clarté des lampes languissantes, +Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur, +Hippolyte rêvait aux caresses puissantes +Qui levaient le rideau de sa jeune candeur. + +Elle cherchait d'un oeil troublé par la tempête +De sa naïveté le ciel déjà lointain, +Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête +Vers les horizons bleus dépassés le matin. + +De ses yeux amortis les paresseuses larmes, +L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, +Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes, +Tout servait, tout parait sa fragile beauté. + +Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie, +Delphine la couvait avec des yeux ardents, +Comme un animal fort qui surveille une proie, +Après l'avoir d'abord marquée avec les dents. + +Beauté forte à genoux devant la beauté frêle, +Superbe, elle humait voluptueusement +Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle +Comme pour recueillir un doux remercîment. + +Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime +Le cantique muet que chante le plaisir +Et cette gratitude infinie et sublime +Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir: + +--« Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses? +Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir +L'holocauste sacré de tes premières roses +Aux souffles violents qui pourraient les flétrir? + +Mes baisers sont légers comme ces éphémères +Qui caressent le soir les grands lacs transparents, +Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières +Comme des chariots ou des socs déchirants; + +Ils passeront sur toi comme un lourd attelage +De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié... +Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage, +Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié, + +Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles! +Pour un de ces regards charmants, baume divin, +Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles, +Et je t'endormirai dans un rêve sans fin! » + +Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête: +--« Je ne suis point ingrate et ne me repens pas, +Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète, +Comme après un nocturne et terrible repas. + +Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes +Et de noirs bataillons de fantômes épars, +Qui veulent me conduire en des routes mouvantes +Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts. + +Avons-nous donc commis une action étrange? +Expliques, si tu peux, mon trouble et mon effroi: +Je frissonne de peur quand tu me dis: mon ange! +Et cependant je sens ma bouche aller vers toi. + +Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée, +Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection, +Quand même tu serais une embûche dressée, +Et le commencement de ma perdition! » + +Delphine secouant sa crinière tragique, +Et comme trépignant sur le trépied de fer, +L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique: +--« Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer? + +Maudit soit à jamais le rêveur inutile, +Qui voulut le premier dans sa stupidité, +S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, +Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté! + +Celui qui veut unir dans un accord mystique +L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour, +Ne chauffera jamais son corps paralytique +A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour! + +Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide; +Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers; +Et, pleine de remords et d'horreur, et livide, +Tu me rapporteras tes seins stigmatisés; + +On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître! » +Mais l'enfant, épanchant une immense douleur, +Cria soudain: « Je sens s'élargir dans mon être +Un abîme béant; cet abîme est mon coeur, + +Brûlant comme un volcan, profond comme le vide; +Rien ne ressasiera ce monstre gémissant +Et ne refraîchira la choif de l'Euménide, +Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang. + +Que nos rideaux fermés nous séparent du monde, +Et que la lassitude amène le repos! +Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde, +Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux. » + +Descendez, descendez, lamentables victimes, +Descendez le chemin de l'enfer éternel; +Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes, +Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel, + +Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage; +Ombres folles, courez au but de vos désirs; +Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, +Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs. + +Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes; +Par les fentes des murs des miasmes fiévreux +Filent en s'enflammant ainsi que des lanternes +Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux. + +L'âpre stérilité de votre jouissance +Altère votre soif et roidit votre peau, +Et le vent furibond de la concupiscence +Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau. + +Loin des peuples vivants, errantes, condamnées, +A travers les déserts courez comme les loups; +Faites votre destin, âmes désordonnées, +Et fuyez l'infini que vous portez en vous! + + + + +LES METAMORPHOSES DU VAMPIRE + + +La femme cependant de sa bouche de fraise, +En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise, +Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc, +Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc: +--« Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science +De perdre au fond d'un lit l'antique conscience. +Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants +Et fais rire les vieux du rire des enfants. +Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, +La lune, le soleil, le ciel et les étoiles! +Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés, +Lorsque j'étouffe un homme en mes bras veloutés, +Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste, +Timide et libertine, et fragile et robuste, +Que sur ces matelas qui se pâme d'émoi +Les Anges impuissants se damneraient pour moi! » + +Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle, +Et que languissamment je me tournai vers elle +Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus +Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus! +Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante, +Et, quand je les rouvris à la clarté vivante, +A mes côtés, au lieu du mannequin puissant +Qui semblait avoir fait provision de sang, +Tremblaient confusément des débris de squelette, +Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette +Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer, +Que balance le vent pendant les nuits d'hiver. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Fleurs du Mal, by Charles Baudelaire + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FLEURS DU MAL *** + +This file should be named 8flrm10.txt or 8flrm10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8flrm11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8flrm10a.txt + +Produced by Tonya Allen, Julie Barkley, Juliet Sutherland, +Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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