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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:26:55 -0700 |
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diff --git a/6099-8.txt b/6099-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f55f0c6 --- /dev/null +++ b/6099-8.txt @@ -0,0 +1,5357 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Fleurs du Mal, by Charles Baudelaire + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Fleurs du Mal + +Author: Charles Baudelaire + +Posting Date: September 11, 2012 [EBook #6099] +Release Date: July, 2004 +First Posted: November 5, 2002 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FLEURS DU MAL *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Julie Barkley, Juliet Sutherland, +Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + + + +LES FLEURS DU MAL + +par + +CHARLES BAUDELAIRE + +_Préface par Henry FRICHET_ + + + + + +[Illustration] + +PRÉFACE + + +Charles Baudelaire avait un ami, Auguste Poulet-Malassis, ancien élève +de l'école des Chartes, qui s'était fait éditeur par goût pour les +raffinements typographiques et pour la littérature qu'il jugeait en +érudit et en artiste beaucoup plus qu'en commerçant; aussi bien ne fit- +il jamais fortune, mais ses livres devenus assez rares sont depuis +longtemps très recherchés des bibliophiles. + +Les poésies de Baudelaire disséminées un peu partout dans les petits +journaux d'avant-garde comme le _Corsaire_ et jusque dans la grave +_Revue des Deux-Mondes,_ n'avaient point encore, en 1857, été +réunies en volume. Poulet-Malassis, que le génie original de Baudelaire +enthousiasmait, s'offrit de les publier sous le titre de _Fleurs du +Mal,_ titre neuf, audacieux, longtemps cherché et trouvé enfin non +point par Baudelaire ni par l'éditeur, mais par Hippolyte Babou. + +Les _Fleurs du Mal_ se présentaient comme un bouquet poétique +composé de fleurs rares et vénéneuses d'un parfum encore ignoré. Ce fut +un succès--succès d'ailleurs préparé par la _Revue des Deux- +Mondes_ qui, en accueillant un an auparavant quelques poésies de +Baudelaire, avait mis sa responsabilité à couvert par une note +singulièrement prudente. De nos jours une pareille note ressemblerait +fort à une réclame déguisée: + +« Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, disait-elle, c'est +l'expression vive, curieuse, même dans sa violence, de quelques +défaillances, de quelques douleurs morales, que, sans les partager ni +les discuter, on doit tenir à connaître comme un des signes de notre +temps. Il nous semble, d'ailleurs, qu'il est des cas où la publicité +n'est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir l'influence +d'un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager, à se +fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. » + +C'était se méprendre étrangement que de compter sur la publicité pour +amener Baudelaire à résipiscence; le parquet impérial ne prit pas tant +de ménagements. Le livre à peine paru, fut déféré aux tribunaux. Tandis +que Baudelaire se hâtait de recueillir en brochure les articles +justificatifs d'Edmond Thierry, Barbey d'Aurevilly, Charles Asselineau, +etc..., il sollicitait l'amitié de Sainte-Beuve et de Flaubert (tout +récemment poursuivi pour avoir écrit _Madame Bovary_), des moyens +de défense dont les minutes ont été conservées et dont il transmettait +la teneur à son avocat, Me Chaix d'Est-Ange. Sur le réquisitoire de M. +Pinard (alors avocat général et plus tard ministre de l'Intérieur), le +délit d'offense à la morale religieuse fut écarté, mais en raison de la +prévention d'outrage à la morale publiques et aux bonnes moeurs, la +Cour prononça la suppression de six pièces: _Lesbos, Femmes damnées, +le Lethé, A celle qui est trop gaie, les Bijoux et les Métamorphoses du +Vampire,_ et la condamnation à une amende de l'auteur et de +l'éditeur (21 août 1857). + +Le dommage matériel ne fut pas considérable pour Malassis; l'édition +était presque épuisée lors de la saisie. + +Tout d'abord, Baudelaire voulut protester. On a retrouvé dans ses +papiers le brouillon de divers projets de préfaces qu'il abandonna lors +de la réimpression à la fois diminuée et augmentée des _Fleurs du +Mal_ en 1861. Cette mutilation de sa pensée par autorité de justice +avait eu pour résultat de rendre les directeurs de journaux et de +revues très méfiants à son égard, lorsqu'il leur présentait quelques +pages de prose ou des poésies nouvelles; sa situation pécuniaire s'en +ressentit. Il travaillait lentement, à ses heures, toujours préoccupé +d'atteindre l'idéale perfection et ne traitant d'ailleurs que des +sujets auxquels le grand public était alors (encore plus +qu'aujourd'hui) complètement étranger. + +Lorsque Baudelaire posa en 1862 sa candidature aux fauteuils +académiques laissés vacants par la mort de Scribe et du Père +Lacordaire, il était, dans sa pensée, de protester ainsi contre la +condamnation des _Fleurs du Mal._ L'insuccès de Baudelaire à +l'Académie n'était pas douteux. Ses amis, ses vrais amis, Alfred de +Vigny et Sainte-Beuve, lui conseillèrent de se désister, ce qu'il fit +d'ailleurs en des termes dont on apprécia la modestie et la convenance. + +On a beaucoup parlé de la vie douloureuse de Baudelaire: manque +d'argent, santé précaire, absence de tendresse féminine, car sa +maîtresse Jeanne Duval, une jolie fille de couleur qu'il appelait son « +vase de tristesse », n'était qu'une sotte dont le coeur et la pensée +étaient loin de lui. Son seul esprit, son méchant esprit était de +tourner en ridicule les manies de son ami. Cependant elle était +charmante, nous dit Théodore de Banville, « elle portait bien sa brune +tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée +et dont la démarche de reine pleine d'une grâce farouche, avait à la +fois quelque chose de divin et de bestial ». Et Banville ajoute: « +Baudelaire faisait parfois asseoir Jeanne devant lui dans un grand +fauteuil; il la regardait avec amour et l'admirait longuement; il lui +disait des vers dans une langue qu'elle ne savait pas. Certes, c'est là +peut-être le meilleur moyen de causer avec une femme dont les paroles +détonneraient, sans doute, dans l'ardente symphonie que chante sa +beauté; mais il est naturel aussi que la femme n'en convienne pas et +s'étonne d'être adorée au même titre qu'une belle chatte. » + +Baudelaire n'aima qu'elle et il l'aima exclusivement pour sa beauté, +car depuis longtemps, peut-être depuis toujours, il avait senti qu'il +était seul auprès d'elle, que les hommes sont irrévocablement seuls. +Personne ne comprend personne. Nous n'avons d'autre demeure que nous- +mêmes. Tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement. Toutefois +sa sensibilité était d'autant plus profonde qu'elle semblait moins +apparente. Rien ne la révélait. Il avait l'air froid, quelque peu +distant, mais il subjuguait. Ses yeux couleur de tabac d'Espagne, son +épaisse chevelure sombre, son élégance, son intelligence, +l'enchantement de sa voix chaude et bien timbrée, plus encore que son +éloquence naturelle qui lui faisait développer des paradoxes avec une +magnifique intelligence et on ne saurait dire quel magnétisme personnel +qui se dégageait de toutes les impressions refoulées au-dedans de lui, +le rendaient extrêmement séduisant. Hélas! toutes ces belles qualités +ne le servirent point--du moins financièrement--il ignorait l'art de +monnayer son génie. Ainsi, pratiquement du moins, comme tant d'autres, +il se trouva desservi par sa fierté, sa délicatesse, par le meilleur de +lui-même. + +Baudelaire habitait dans l'île Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, en ce +vieil et triste hôtel Pimodan plein de souvenirs somptueux et +nostalgiques. Il avait choisi là un appartement composé de plusieurs +pièces très hautes de plafond et dont les fenêtres s'ouvraient sur le +fleuve qui roule ses eaux glauques et indifférentes au milieu de la vie +morbide et fiévreuse. Les pièces étaient tapissées d'un papier aux +larges rayures rouges et noires, couleurs diaboliques, qui +s'accordaient avec les draperies d'un lourd damas. Les meubles étaient +antiques, voluptueux. De larges fauteuils, de paresseux divans +invitaient à la rêverie. Aux murs des lithographies et des tableaux +signés de son ami Delacroix, pures merveilles presque sans importance +alors, mais que se disputeraient aujourd'hui à coups de millions les +princes de la finance américaine. + +Au temps de Baudelaire, c'est-à-dire vers le milieu du dix-neuvième +siècle, l'île Saint-Louis ressemblait par la paix silencieuse qui +régnait à travers ses rues et ses quais à certaines villes de province +où l'on va nu-tête chez le voisin, où l'on s'attarde à bavarder au +seuil des maisons et à y prendre le frais par les beaux soirs d'été à +l'heure où la nuit tombe. Artistes et écrivains allaient se dire +bonjour sans quitter leur costume d'intérieur et flânaient en négligé +sur le quai Bourbon et sur le quai d'Anjou, si parfaitement déserts que +c'était une joie d'y regarder couler l'eau et d'y boire la lumière. + +Un jour, Baudelaire, coiffé uniquement de sa noire chevelure, prenait +un bain de soleil sur le quai d'Anjou, tout en croquant de délicieuses +pommes de terre frites qu'il prenait une à une dans un cornet de +papier, lorsque vinrent à passer en calèche découverte de très grandes +dames amies de sa mère, l'ambassadrice, et qui s'amusèrent beaucoup à +voir ainsi le poète picorer une nourriture aussi démocratique. L'une +d'elles, une duchesse, fit arrêter la voiture et appela Baudelaire. + +--« C'est donc bien bon, demanda-t-elle ce que vous mangez là? + +--Goûtez, madame, dit le poète en faisant les honneurs de son cornet de +pommes de terre frites avec une grâce suprême. » + +Et il les amusa si bien par ce régal inattendu et par sa conversation +qu'elles seraient restées là jusqu'à la fin du monde. + +Quelques jours plus tard, la duchesse rencontrant Baudelaire dans le +salon d'une vieille parente à elle, lui demanda si elle n'aurait pas +l'occasion de manger encore des pommes de terre frites. + +--« Non, madame, répondit finement le poète, car elles sont, en effet, +très bonnes, mais seulement la première fois qu'on en mange. » + +Cette petite anecdote racontée par les historiens du poète est devenue +classique; mais nous n'avons pu résister au plaisir de la répéter ici. + +Baudelaire, plus ou moins pauvre, car la fortune laissée par son père +avait été dévorée rapidement, fut toujours plein de délicatesse et doué +de cet esprit de finesse fait de belle humeur et d'ironie souriante. +Cependant ses embarras d'argent devenus chroniques, aussi bien que son +état maladif, rendirent lamentables les dernières années du poète. +Frappé de paralysie générale, ayant perdu la mémoire des mots, après +une longue agonie, il s'éteignit à quarante-six ans. Sa mère et son ami +Charles Asselineau étaient à son chevet. Ses oeuvres lui ont survécu, +mais la place d'honneur qu'il méritait par son génie parmi les +romantiques ne lui fut vraiment accordée qu'à l'aube de ce siècle. On +l'avait tenu jusqu'alors pour un très habile ciseleur de phrases, le +Benvenuto Cellini des vers, mais c'était presque un incompris, un +névrosé. + +Il commença, dit-on, par étonner les sots, mais il devait étonner bien +davantage les gens d'esprit en laissant à la postérité ce livre +immortel: _les Fleurs du Mal._ + + +Henry FRICHET. + + + + +AU LECTEUR + + + La sottise, l'erreur, le péché, la lésine, + Occupent nos esprits et travaillent nos corps, + Et nous alimentons nos aimables remords, + Comme les mendiants nourrissent leur vermine. + + Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches, + Nous nous faisons payer grassement nos aveux, + Et nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux, + Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches. + + Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste + Qui berce longuement notre esprit enchanté, + Et le riche métal de notre volonté + Est tout vaporisé par ce savant chimiste. + + C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent! + Aux objets répugnants nous trouvons des appas; + Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas, + Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. + + Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange + Le sein martyrisé d'une antique catin, + Nous volons au passage un plaisir clandestin + Que nous pressons bien fort comme une vieille orange. + + Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes, + Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons, + Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons + Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes. + + Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie, + N'ont pas encore brodé de leurs plaisants desseins + Le canevas banal de nos piteux destins, + C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie. + + Mais parmi les chacals, les panthères, les lices, + Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, + Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants + Dans la ménagerie infâme de nos vices, + + Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde! + Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, + Il ferait volontiers de la terre un débris + Et dans un bâillement avalerait le monde; + + C'est l'Ennui!--L'oeil chargé d'un pleur involontaire, + Il rêve d'échafauds en fumant son houka. + Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, + --Hypocrite lecteur,--mon semblable,--mon frère! + + + + + SPLEEN ET IDÉAL + + BENEDICTION + + + Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, + Le Poète apparaît en ce monde ennuyé, + Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes + Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié: + + « Ah! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipères, + Plutôt que de nourrir cette dérision! + Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères + Où mon ventre a conçu mon expiation! + + « Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes + Pour être le dégoût de mon triste mari, + Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes, + Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri, + + « Je ferai rejaillir la haine qui m'accable + Sur l'instrument maudit de tes méchancetés, + Et je tordrai si bien cet arbre misérable, + Qu'il ne pourra poussa ses boutons empestés! » + + Elle ravale ainsi l'écume de sa haine, + Et, ne comprenant pas les desseins éternels, + Elle-même prépare au fond de la Géhenne + Les bûchers consacrés aux crimes maternels. + + Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange, + L'Enfant déshérité s'enivre de soleil, + Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange + Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil. + + Il joue avec le vent, cause avec le nuage + Et s'enivre en chantant du chemin de la croix; + Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage + Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois. + + Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte, + Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité, + Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, + Et font sur lui l'essai de leur férocité. + + Dans le pain et le vin destinés à sa bouche + Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats; + Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche, + Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas. + + Sa femme va criant sur les places publiques: + « Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer, + Je ferai le métier des idoles antiques, + Et comme elles je veux me faire redorer; + + « Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe, + De génuflexions, de viandes et de vins, + Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire + Usurper en riant les hommages divins! + + « Et, quand je m'ennuîrai de ces farces impies, + Je poserai sur lui ma frêle et forte main; + Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies, + Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin. + + « Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite, + J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein, + Et, pour rassasier ma bête favorite, + Je le lui jetterai par terre avec dédain! » + + Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide, + Le Poète serein lève ses bras pieux, + Et les vastes éclairs de son esprit lucide + Lui dérobent l'aspect des peuples furieux: + + « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance + Comme un divin remède à nos impuretés, + Et comme la meilleure et la plus pure essence + Qui prépare les forts aux saintes voluptés! + + « Je sais que vous gardez une place au Poète + Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, + Et que vous l'invitez à l'éternelle fête + Des Trônes, des Vertus, des Dominations. + + « Je sais que la douleur est la noblesse unique + Où ne mordront jamais la terre et les enfers, + Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique + Imposer tous les temps et tous les univers. + + « Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre, + Les métaux inconnus, les perles de la mer, + Par votre main montés, ne pourraient pas suffire + A ce beau diadème éblouissant et clair; + + « Car il ne sera fait que de pure lumière, + Puisée au foyer saint des rayons primitifs, + Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière, + Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs! » + + + + + L'ALBATROS + + + Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage + Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, + Qui suivent, indolents compagnons de voyage, + Le navire glissant sur les gouffres amers. + + A peine les ont-ils déposés sur les planches, + Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, + Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches + Comme des avirons traîner à côté d'eux. + + Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule! + Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid! + L'un agace son bec avec un brûle-gueule, + L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait! + + Le Poète est semblable au prince des nuées + Qui hante la tempête et se rit de l'archer; + Exilé sur le sol au milieu des huées, + Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. + + + + + ELEVATION + + + Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, + Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, + Par delà le soleil, par delà les éthers, + Par delà les confins des sphères étoilées, + + Mon esprit, tu te meus avec agilité, + Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde, + Tu sillonnes gaîment l'immensité profonde + Avec une indicible et mâle volupté. + + Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides, + Va te purifier dans l'air supérieur, + Et bois, comme une pure et divine liqueur, + Le feu clair qui remplit les espaces limpides. + + Derrière les ennuis et les vastes chagrins + Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse, + Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse + S'élancer vers les champs lumineux et sereins! + + Celui dont les pensers, comme des alouettes, + Vers les cieux le matin prennent un libre essor, + --Qui plane sur la vie et comprend sans effort + Le langage des fleurs et des choses muettes! + + + + + LES PHARES + + + Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse, + Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer, + Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse, + Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer; + + Léonard de Vinci, miroir profond et sombre, + Où des anges charmants, avec un doux souris + Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre + Des glaciers et des pins qui ferment leur pays; + + Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures, + Et d'un grand crucifix décoré seulement, + Où la prière en pleurs s'exhale des ordures, + Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement; + + Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules + Se mêler à des Christ, et se lever tout droits + Des fantômes puissants, qui dans les crépuscules + Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts; + + Colères de boxeur, impudences de faune, + Toi qui sus ramasser la beauté des goujats, + Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune, + Puget, mélancolique empereur des forçats; + + Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres, + Comme des papillons, errent en flamboyant, + Décors frais et légers éclairés par des lustres + Qui versent la folie à ce bal tournoyant; + + Goya, cauchemar plein de choses inconnues, + De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats, + De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues, + Pour tenter les Démons ajustant bien leurs bas; + + Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, + Ombragé par un bois de sapin toujours vert, + Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges + Passent, comme un soupir étouffé de Weber; + + Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes, + Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces _Te Deum,_ + Sont un écho redit par mille labyrinthes; + C'est pour les coeurs mortels un divin opium. + + C'est un cri répété par mille sentinelles, + Un ordre renvoyé par mille porte-voix; + C'est un phare allumé sur mille citadelles, + Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois! + + Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage + Que nous puissions donner de notre dignité + Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge + Et vient mourir au bord de votre éternité! + + + + + LA MUSE VENALE + + + O Muse de mon coeur, amante des palais, + Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées, + Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées, + Un tison pour chauffer tes deux pieds violets? + + Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées + Aux nocturnes rayons qui percent les volets? + Sentant ta bourse à sec autant que ton palais, + Récolteras-tu l'or des voûtes azurées? + + Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir, + Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir, + Chantes des _Te Deum_ auxquels tu ne crois guère, + + Ou, saltimbanque à jeun, étaler les appas + Et ton rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas, + Pour faire épanouir la rate du vulgaire. + + + + + L'ENNEMI + + + Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage, + Traversé ça et là par de brillants soleils; + Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage + Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils. + + Voilà que j'ai touché l'automne des idées, + Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux + Pour rassembler à neuf les terres inondées, + Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux. + + Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve + Trouveront dans ce sol lavé comme une grève + Le mystique aliment qui ferait leur vigueur? + + --O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie, + Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur + Du sang que nous perdons croît et se fortifie! + + + + + LA VIE ANTERIEURE + + + J'ai longtemps habité sous de vastes portiques + Que les soleils marins teignaient de mille feux, + Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, + Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques. + + Les houles, en roulant les images des cieux, + Mêlaient d'une façon solennelle et mystique + Les tout-puissants accords de leur riche musique + Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux. + + C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, + Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs + Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs, + + Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes, + Et dont l'unique soin était d'approfondir + Le secret douloureux qui me faisait languir. + + + + + BOHEMIENS EN VOYAGE + + + La tribu prophétique aux prunelles ardentes + Hier s'est mise en route, emportant ses petits + Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits + Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes. + + Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes + Le long des chariots où les leurs sont blottis, + Promenant sur le ciel des yeux appesantis + Par le morne regret des chimères absentes. + + Du fond de son réduit sablonneux, le grillon, + Les regardant passer, redouble sa chanson; + Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures, + + Fait couler le rocher et fleurir le désert + Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert + L'empire familier des ténèbres futures. + + + + + L'HOMME ET LA MER + + + Homme libre, toujours tu chériras la mer! + La mer est ton miroir; tu contemples ton âme + Dans le déroulement infini de sa lame, + Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer. + + Tu te plais à plonger au sein de ton image; + Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur + Se distrait quelquefois de sa propre rumeur + Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage. + + Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets, + Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes; + O mer, nul ne connaît tes richesses intimes, + Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets! + + Et cependant voilà des siècles innombrables + Que vous vous combattez sans pitié ni remord, + Tellement vous aimez le carnage et la mort, + O lutteurs éternels, ô frères implacables! + + + + + DON JUAN AUX ENFERS + + + Quand don Juan descendit vers l'onde souterraine, + Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon, + Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène, + D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron. + + Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, + Des femmes se tordaient sous le noir firmament, + Et, comme un grand troupeau de victimes offertes, + Derrière lui traînaient un long mugissement. + + Sganarelle en riant lui réclamait ses gages, + Tandis que don Luis avec un doigt tremblant + Montrait à tous les morts errant sur les rivages + Le fils audacieux qui railla son front blanc. + + Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire, + Près de l'époux perfide et qui fui son amant + Semblait lui réclamer un suprême sourire + Où brillât la douceur de son premier serment. + + Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre + Se tenait à la barre et coupait le flot noir; + Mais le calme héros, courbé sur sa rapière, + Regardait le sillage et ne daignait rien voir. + + + + + CHATIMENT DE L'ORGUEIL + + + En ces temps merveilleux où la Théologie + Fleurit avec le plus de sève et d'énergie, + On raconte qu'un jour un docteur des plus grands + --Après avoir forcé les coeurs indifférents, + Les avoir remués dans leurs profondeurs noires; + Après avoir franchi vers les célestes gloires + Des chemins singuliers à lui-même inconnus, + Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, + --Comme un homme monté trop haut, pris de panique, + S'écria, transporté d'un orgueil satanique: + « Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien haut! + Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut + De l'armure, ta honte égalerait ta gloire, + Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire! » + + Immédiatement sa raison s'en alla. + L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila; + Tout le chaos roula dans cette intelligence, + Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence. + Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui. + Le silence et la nuit s'installèrent en lui, + Comme dans un caveau dont la clef est perdue. + Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue, + Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers + Les champs, sans distinguer les étés des hivers, + Sale, inutile et laid comme une chose usée, + Il faisait des enfants la joie et la risée. + + + + + LA BEAUTE + + + Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre, + Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour, + Est fait pour inspirer au poète un amour + Eternel et muet ainsi que la matière. + + Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris; + J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes; + Je hais le mouvement qui déplace les lignes, + Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. + + Les poètes, devant mes grandes attitudes. + Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, + Consumeront leurs jours en d'austères études; + + Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants, + De purs miroirs qui font toutes choses plus belles: + Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles! + + + + + L'IDEAL + + + Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes, + Produits avariés, nés d'un siècle vaurien, + Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes, + Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien. + + Je laisse, à Gavarni, poète des chloroses, + Soa troupeau gazouillant de beautés d'hôpital, + Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses + Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal. + + Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme, + C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime, + Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans; + + Ou bien toi, grand Nuit, fille de Michel-Ange, + Qui tors paisiblement dans une pose étrange + Tes appas façonnés aux bouches des Titans! + + + + + LE MASQUE + + STATUE ALLÉGORIQUE DANS LE GOUT DE LA RENAISSANCE + + A ERNEST CHRISTOPHE + STATUAIRE + + + Contemplons ce trésor de grâces florentines; + Dans l'ondulation de ce corps musculeux + L'Elégance et la Force abondent, soeurs divines. + Cette femme, morceau vraiment miraculeux, + Divinement robuste, adorablement mince, + Est faite pour trôner sur des lits somptueux, + Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince. + + --Aussi, vois ce souris fin et voluptueux + Où la Fatuité promène son extase; + Ce long regard sournois, langoureux et moqueur; + Ce visage mignard, tout encadré de gaze, + Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur: + « La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne! » + A cet être doué de tant de majesté + Vois quel charme excitant la gentillesse donne! + Approchons, et tournons autour de sa beauté. + + O blasphème de l'art! ô surprise fatale! + La femme au corps divin, promettant le bonheur, + Par le haut se termine en monstre bicéphale! + + Mais non! Ce n'est qu'un masque, un décor suborneur, + Ce visage éclairé d'une exquise grimace, + Et, regarde, voici, crispée atrocement, + La véritable tête, et la sincère face + Renversée à l'abri de la face qui ment. + --Pauvre grande beauté! le magnifique fleuve + De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux; + Ton mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve + Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux! + + --Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite + Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu, + Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète? + + --Elle pleure, insensé, parce qu'elle a vécu! + Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore + Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux, + C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore! + Demain, après-demain et toujours!--comme nous! + + + + + HYMNE A LA BEAUTE + + + Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, + O Beauté? Ton regard, infernal et divin, + Verse confusément le bienfait et le crime, + Et l'on peut pour cela te comparer au vin. + Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore; + + Tu répands des parfums comme un soir orageux; + Tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore + Qui font le héros lâche et l'enfant courageux. + Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres? + + Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien; + Tu sèmes au hasard la joie et les désastres, + Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien. + + Tu marches sur des morts. Beauté, dont tu te moques; + De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant, + Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques, + Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement. + + L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle, + Crépite, flambe et dit: Bénissons ce flambeau! + L'amoureux pantelant incliné sur sa belle + A l'air d'un moribond caressant son tombeau. + + Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, + O Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu! + Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte + D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu? + + De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène, + Qu'importé, si tu rends,--fée aux yeux de velours, + Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!-- + L'univers moins hideux et les instants moins lourds? + + + + + LA CHEVELURE + + + O toison, moutonnant jusque sur l'encolure! + O boucles! O parfum chargé de nonchaloir! + Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure + Des souvenirs dormant dans cette chevelure, + Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir. + + La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, + Tout un monde lointain, absent, presque défunt, + Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique! + Comme d'autres esprits voguent sur la musique, + Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum. + + J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève, + Se pâment longuement sous l'ardeur des climats; + Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève! + Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve + De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts: + + Un port retentissant où mon âme peut boire + A grands flots le parfum, le son et la couleur; + Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire, + Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire + D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur. + + Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse + Dans ce noir océan où l'autre est enfermé; + Et mon esprit subtil que le roulis caresse + Saura vous retrouver, ô féconde paresse, + Infinis bercements du loisir embaumé! + + Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, + Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; + Sur les bords duvetés de vos mèches tordues + Je m'enivre ardemment des senteurs confondues + De l'huile de coco, du musc et du goudron. + + Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde + Sèmera le rubis, la perle et le saphir, + Afin qu'à mon, désir tu ne sois jamais sourde! + N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde + Où je hume à longs traits le vin du souvenir? + + Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, + O vase de tristesse, ô grande taciturne, + Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis, + Et que tu me parais, ornement de mes nuits, + Plus ironiquement accumuler les lieues + Qui séparent mes bras des immensités bleues. + + Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts, + Comme après un cadavre un choeur de vermisseaux, + Et je chéris, ô bête implacable et cruelle, + Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle! + + Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, + Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle. + Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, + Il te faut chaque jour un coeur au râtelier. + Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques + Ou des ifs flamboyants dans les fêtes publiques, + Usent insolemment d'un pouvoir emprunté, + Sans connaître jamais la loi de leur beauté. + + Machine aveugle et sourde en cruauté féconde! + Salutaire instrument, buveur du sang du monde, + Comment n'as-tu pas honte, et comment n'as-tu pas + Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas? + La grandeur de ce mal où tu te crois savante + Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante, + Quand la nature, grande en ses desseins cachés, + De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés, + --De toi, vil animal,--pour pétrir un génie? + + O fangeuse grandeur, sublime ignominie! + + + + + SED NON SATIATA + + + Bizarre déité, brune comme les nuits, + Au parfum mélangé de musc et de havane, + OEuvre de quelque obi, le Faust de la savane, + Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits, + + Je préfère au constance, à l'opium, au nuits, + L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane; + Quand vers toi mes désirs partent en caravane, + Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis. + + Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme, + O démon sans pitié, verse-moi moins de flamme; + Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois, + + Hélas! et je ne puis, Mégère libertine, + Pour briser ton courage et te mettre aux abois, + Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine! + + Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, + Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse, + Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés + Au bout de leurs bâtons agitent en cadence. + + Comme le sable morne et l'azur des déserts, + Insensibles tous deux à l'humaine souffrance, + Comme les longs réseaux de la houle des mers, + Elle se développe avec indifférence. + + Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants, + Et dans cette nature étrange et symbolique + Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique, + + Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants, + Resplendit à jamais, comme un astre inutile, + La froide majesté de la femme stérile. + + + + + LE SERPENT QUI DANSE + + + Que j'aime voir, chère indolente, + De ton corps si beau, + Comme une étoile vacillante, + Miroiter la peau! + + Sur ta chevelure profonde + Aux âcres parfums, + Mer odorante et vagabonde + Aux flots bleus et bruns. + + Comme un navire qui s'éveille + Au vent du matin, + Mon âme rêveuse appareille + Pour un ciel lointain. + + Tes yeux, où rien ne se révèle + De doux ni d'amer, + Sont deux bijoux froids où se mêle + L'or avec le fer. + + A te voir marcher en cadence, + Belle d'abandon, + On dirait un serpent qui danse + Au bout d'un bâton; + + Sous le fardeau de ta paresse + Ta tête d'enfant + Se balance avec la mollesse + D'un jeune éléphant, + + Et son corps se penche et s'allonge + Comme un fin vaisseau + Qui roule bord sur bord, et plonge + Ses vergues dans l'eau. + + Comme un flot grossi par la fonte + Des glaciers grondants, + Quand l'eau de ta bouche remonte + Au bord de tes dents, + + Je crois boire un vin de Bohême, + Amer et vainqueur, + Un ciel liquide qui parsème + D'étoiles mon coeur! + + + + + UNE CHAROGNE + + + Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, + Ce beau matin d'été si doux: + Au détour d'un sentier une charogne infâme + Sur un lit semé de cailloux, + + Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, + Brûlante et suant les poisons, + Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique + Son ventre plein d'exhalaisons. + + Le soleil rayonnait sur cette pourriture, + Comme afin de la cuire à point, + Et de rendre au centuple à la grande Nature + Tout ce qu'ensemble elle avait joint. + + Et le ciel regardait la carcasse superbe + Comme une fleur s'épanouir; + La puanteur était si forte que sur l'herbe + Vous crûtes vous évanouir. + + Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride, + D'où sortaient de noirs bataillons + De larves qui coulaient comme un épais liquide + Le long de ces vivants haillons. + + Tout cela descendait, montait comme une vague, + Où s'élançait en pétillant; + On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague, + Vivait en se multipliant. + + Et ce monde rendait une étrange musique + Comme l'eau courante et le vent, + Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique + Agite et tourne dans son van. + + Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve, + Une ébauche lente à venir + Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève + Seulement par le souvenir. + + Derrière les rochers une chienne inquiète + Nous regardait d'un oeil fâché, + Epiant le moment de reprendre au squelette + Le morceau qu'elle avait lâché. + + --Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, + A cette horrible infection, + Etoile de mes yeux, soleil de ma nature, + Vous, mon ange et ma passion! + + Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces, + Après les derniers sacrements, + Quand vous irez sous l'herbe et les floraisons grasses, + Moisir parmi les ossements. + + Alors, ô ma beauté, dites à la vermine + Qui vous mangera de baisers, + Que j'ai gardé la forme et l'essence divine + De mes amours décomposés! + + + + + DE PROFUNDIS CLAMAVI + + + J'implore ta pitié. Toi, l'unique que j'aime, + Du fond du gouffre obscur où mon coeur est tombé. + C'est un univers morne à l'horizon plombé, + Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème; + + Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois, + Et les six autres mois la nuit couvre la terre; + C'est un pays plus nu que la terre polaire; + Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois! + + Or il n'est d'horreur au monde qui surpasse + La froide cruauté de ce soleil de glace + Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos; + + Je jalouse le sort des plus vils animaux + Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide, + Tant l'écheveau du temps lentement se dévide! + + + + + LE VAMPIRE + + + Toi qui, comme un coup de couteau. + Dans mon coeur plaintif est entrée; + Toi qui, forte comme un troupeau + De démons, vins, folle et parée, + + De mon esprit humilié + Faire ton lit et ton domaine. + --Infâme à qui je suis lié + Comme le forçat à la chaîne, + + Comme au jeu le joueur têtu, + Comme à la bouteille l'ivrogne, + Comme aux vermines la charogne, + --Maudite, maudite sois-tu! + + J'ai prié le glaive rapide + De conquérir ma liberté, + Et j'ai dit au poison perfide + De secourir ma lâcheté. + + Hélas! le poison et le glaive + M'ont pris en dédain et m'ont dit: + « Tu n'es pas digne qu'on t'enlève + A ton esclavage maudit, + + Imbécile!--de son empire + Si nos efforts te délivraient, + Tes baisers ressusciteraient + Le cadavre de ton vampire! » + + Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive, + Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu, + Je me pris à songer près de ce corps vendu + A la triste beauté dont mon désir se prive. + + Je me représentai sa majesté native, + Son regard de vigueur et de grâces armé, + Ses cheveux qui lui font un casque parfumé, + Et dont le souvenir pour l'amour me ravive. + + Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps, + Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses + Déroulé le trésor des profondes caresses, + + Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort + Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles, + Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles. + + + + + REMORDS POSTHUME + + + Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse, + Au fond d'un monument construit en marbre noir, + Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir + Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse; + + Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse + Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir, + Empêchera ton coeur de battre et de vouloir, + Et tes pieds de courir leur course aventureuse, + + Le tombeau, confident de mon rêve infini, + --Car le tombeau toujours comprendra le poète,-- + Durant ces longues nuits d'où le somme est banni, + + Te dira: « Que vous sert, courtisane imparfaite, + De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts? » + --Et le ver rongera ta peau comme un remords. + + + + + LE CHAT + + + Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux: + Retiens les griffes de ta patte, + Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux, + Mêlés de métal et d'agate. + + Lorsque mes doigts caressent à loisir + Ta tête et ton dos élastique, + Et que ma main s'enivre du plaisir + De palper ton corps électrique, + + Je vois ma femme en esprit; son regard, + Comme le tien, aimable bête, + Profond et froid, coupe et fend comme un dard. + + Et, des pieds jusques à la tête, + Un air subtil, un dangereux parfum + Nagent autour de son corps brun. + + + + + LE BALCON + + + Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, + O toi, tous mes plaisirs, ô toi, tous mes devoirs! + Tu te rappelleras la beauté des caresses, + La douceur du foyer et le charme des soirs, + Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses! + + Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon, + Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses; + Que ton sein m'était doux! que ton coeur m'était bon! + Nous avons dit souvent d'impérissables choses + Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon. + + Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! + Que l'espace est profond! que le coeur est puissant! + En me penchant vers toi, reine des adorées, + Je croyais respirer le parfum de ton sang. + Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! + + La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison, + Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles + Et je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison! + Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles, + La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison. + + Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses, + Et revis mon passé blotti dans tes genoux. + Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses + Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux? + Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses! + + Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, + Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes, + Comme montent au ciel les soleils rajeunis + Après s'être lacés au fond des mers profondes! + --O serments! ô parfums! ô baisers infinis! + + + + + LE POSSEDE + + + Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui, + O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre; + Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre, + Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui; + + Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui, + Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre, + Te pavaner aux lieux que la Folie encombre, + C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui! + + Allume ta prunelle à la flamme des lustres! + Allume le désir dans les regards des rustres! + Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant; + + Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore; + Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant + Qui ne crie: _O mon cher Belzébuth, je t'adore!_ + + + + + UN FANTOME + + I + + LES TÉNÈBRES + + + Dans les caveaux d'insondable tristesse + Où le Destin m'a déjà relégué; + Où jamais n'entre un rayon rosé et gai; + Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse, + + Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur + Condamne à peindre, hélas! sur les ténèbres; + Où, cuisinier aux appétits funèbres, + Je fais bouillir et je mange mon coeur, + + Par instants brille, et s'allonge, et s'étale + Un spectre fait de grâce et de splendeur: + A sa rêveuse allure orientale, + + Quand il atteint sa totale grandeur, + Je reconnais ma belle visiteuse: + C'est Elle! sombre et pourtant lumineuse. + + + II + + LE PARFUM + + + Lecteur, as-tu quelquefois respiré + Avec ivresse et lente gourmandise + Ce grain d'encens qui remplit une église, + Ou d'un sachet le musc invétéré? + + Charme profond, magique, dont nous grise + Dans le présent le passé restauré! + Ainsi l'amant sur un corps adoré + Du souvenir cueille la fleur exquise. + + De ses cheveux élastiques et lourds, + Vivant sachet, encensoir de l'alcôve, + Une senteur montait, sauvage et fauve, + + Et des habits, mousseline ou velours, + Tout imprégnés de sa jeunesse pure, + Se dégageait un parfum de fourrure. + + + III + + LE CADRE + + + Comme un beau cadre ajoute à la peinture, + Bien qu'elle soit d'un pinceau très vanté, + Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté + En l'isolant de l'immense nature. + + Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure, + S'adaptaient juste à sa rare beauté; + Rien n'offusquait sa parfaite clarté, + Et tout semblait lui servir de bordure. + + Même on eût dit parfois qu'elle croyait + Que tout voulait l'aimer; elle noyait + Dans les baisers du satin et du linge + + Son beau corps nu, plein de frissonnements, + Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements, + Montrait la grâce enfantine du singe. + + + IV + + LE PORTRAIT + + + La Maladie et la Mort font des cendres + De tout le feu qui pour nous flamboya. + De ces grands yeux si fervents et si tendres, + De cette bouche où mon coeur se noya, + + De ces baisers puissants comme un dictame, + De ces transports plus vifs que des rayons. + Que reste-t-il? C'est affreux, ô mon âme! + Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons, + + Qui, comme moi, meurt dans la solitude, + Et que le Temps, injurieux vieillard, + Chaque jour frotte avec son aile rude... + + Noir assassin de la Vie et de l'Art, + Tu ne tueras jamais dans ma mémoire + Celle qui fut mon plaisir et ma gloire! + + Je te donne ces vers afin que, si mon nom + Aborde heureusement aux époques lointaines + Et fait rêver un soir les cervelles humaines, + Vaisseau favorisé par un grand aquilon, + + Ta mémoire, pareille aux fables incertaines, + Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon, + Et par un fraternel et mystique chaînon + Reste comme pendue à mes rimes hautaines; + + Etre maudit à qui de l'abîme profond + Jusqu'au plus haut du ciel rien, hors moi, ne répond; + --O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère, + + Foules d'un pied léger et d'un regard serein + Les stupides mortels qui t'ont jugée amère, + Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain! + + + + + SEMPER EADEM + + + « D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange, + Montant comme la mer sur le roc noir et nu? » + --Quand notre coeur a fait une fois sa vendange, + Vivre est un mal! C'est un secret de tous connu, + + Une douleur très simple et non mystérieuse, + Et, comme votre joie, éclatante pour tous. + Cessez donc de chercher, ô belle curieuse! + Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous! + + Taisez-vous, ignorante! âme toujours ravie! + Bouche au rire enfantin! Plus encore que la Vie, + La Mort nous tient souvent par des liens subtils. + + Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un _mensonge,_ + Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe, + Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils! + + + + + TOUT ENTIERE + + + Le Démon, dans ma chambre haute, + Ce matin est venu me voir, + Et, tâchant à me prendre en faute, + Me dit: « Je voudrais bien savoir, + + Parmi toutes les belles choses + Dont est fait son enchantement, + Parmi les objets noirs ou roses + Qui composent son corps charmant, + + Quel est le plus doux. »--O mon âme! + Tu répondis à l'Abhorré: + « Puisqu'en elle tout est dictame, + Rien ne peut être préféré. + + Lorsque tout me ravit, j'ignore + Si quelque chose me séduit. + Elle éblouit comme l'Aurore + Et console comme la Nuit; + + Et l'harmonie est trop exquise, + Qui gouverne tout son beau corps, + Pour que l'impuissante analyse + En note les nombreux accords. + + O métamorphose mystique + De tous mes sens fondus en un! + Son haleine fait la musique, + Comme sa voix fait le parfum! » + + Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire, + Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri, + A la très belle, à la très bonne, à la très chère, + Dont le regard divin t'a soudain refleuri? + + --Nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges, + Rien ne vaut la douceur de son autorité; + Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, + Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté. + + Que ce soit dans la nuit et dans la solitude. + Que ce soit dans la rue et dans la multitude; + Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau. + + Parfois il parle et dit: « Je suis belle, et j'ordonne + Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau. + Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. » + + + + + CONFESSION + + + Une fois, une seule, aimable et douce femme, + A mon bras votre bras poli + S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme + Ce souvenir n'est point pâli). + + Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve + La pleine lune s'étalait, + Et la solennité de la nuit, comme un fleuve, + Sur Paris dormant ruisselait. + + Et le long des maisons, sous les portes cochères, + Des chats passaient furtivement, + L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères, + Nous accompagnaient lentement. + + Tout à coup, au milieu de l'intimité libre + Eclose à la pâle clarté, + De vous, riche et sonore instrument où ne vibre + Que la radieuse gaîté, + + De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare + Dans le matin étincelant, + Une note plaintive, une note bizarre + S'échappa, tout en chancelant. + + Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde + Dont sa famille rougirait, + Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde, + Dans un caveau mise au secret! + + Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde: + « Que rien ici-bas n'est certain, + Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde, + Se trahit l'égoïsme humain; + + Que c'est un dur métier que d'être belle femme, + Et que c'est le travail banal + De la danseuse folle et froide qui se pâme + Dans un sourire machinal; + + Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte, + Que tout craque, amour et beauté, + Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte + Pour les rendre à l'Eternité! » + + J'ai souvent évoqué cette lune enchantée, + Ce silence et cette langueur, + Et cette confidence horrible chuchotée + Au confessionnal du coeur. + + + + + LE FLACON + + + Il est de forts parfums pour qui toute matière + Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre. + En ouvrant un coffret venu de l'orient + Dont la serrure grince et rechigne en criant, + + Ou dans une maison déserte quelque armoire + Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire, + Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient, + D'où jaillit toute vive une âme qui revient. + + Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres, + Frémissant doucement dans tes lourdes ténèbres, + Qui dégagent leur aile et prennent leur essor, + Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or. + + Voilà le souvenir enivrant qui voltige + Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige + Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains + Vers un gouffre obscurci de miasmes humains; + + Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire, + Où, Lazare odorant déchirant son suaire, + Se meut dans son réveil le cadavre spectral + D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral. + + Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire + Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire; + Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé, + Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé, + + Je serai ton cercueil, aimable pestilence! + Le témoin de ta force et de ta virulence, + Cher poison préparé par les anges! liqueur + Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon coeur! + + + + + LE POISON + + + Le vin sait revêtir le plus sordide bouge + D'un luxe miraculeux, + Et fait surgir plus d'un portique fabuleux + Dans l'or de sa vapeur rouge, + Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux. + + L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes, + Allonge l'illimité, + Approfondit le temps, creuse la volupté, + Et de plaisirs noirs et mornes + Remplit l'âme au delà de sa capacité. + + Tout cela ne vaut pas le poison qui découle + De tes yeux, de tes yeux verts, + Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers... + Mes songes viennent en foule + Pour se désaltérer à ces gouffres amers. + + Tout cela ne vaut pas le terrible prodige + De ta salive qui mord, + Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord, + Et, charriant le vertige, + La roule défaillante aux rives de la mort! + + + + + LE CHAT + + I + + + Dans ma cervelle se promène + Ainsi qu'en son appartement, + Un beau chat, fort, doux et charmant, + Quand il miaule, on l'entend à peine, + + Tant son timbre est tendre et discret; + Mais que sa voix s'apaise ou gronde, + Elle est toujours riche et profonde. + C'est là son charme et son secret. + + Cette voix, qui perle et qui filtre + Dans mon fond le plus ténébreux, + Me remplit comme un vers nombreux + Et me réjouit comme un philtre. + + Elle endort les plus cruels maux + Et contient toutes les extases; + Pour dire les plus longues phrases, + Elle n'a pas besoin de mots. + + Non, il n'est pas d'archet qui morde + Sur mon coeur, parfait instrument, + Et fasse plus royalement + Chanter sa plus vibrante corde + + Que ta voix, chat mystérieux, + Chat séraphique, chat étrange, + En qui tout est, comme un ange, + Aussi subtil qu'harmonieux. + + + II + + + De sa fourrure blonde et brune + Sort un parfum si doux, qu'un soir + J'en fus embaumé, pour l'avoir + Caressée une fois, rien qu'une. + + C'est l'esprit familier du lieu; + Il juge, il préside, il inspire + Toutes choses dans son empire; + Peut-être est-il fée, est-il dieu? + + Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime + Tirés comme par un aimant, + Se retournent docilement, + Et que je regarde en moi-même, + + Je vois avec étonnement + Le feu de ses prunelles pâles, + Clairs fanaux, vivantes opales, + Qui me contemplent fixement. + + + + + LE BEAU NAVIRE + + + Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, + Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; + Je veux te peindre ta beauté + Où l'enfance s'allie à la maturité. + + Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, + Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, + Chargé de toile, et va roulant + Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. + + Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, + Ta tête se pavane avec d'étranges grâces; + D'un air placide et triomphant + Tu passes ton chemin, majestueuse enfant. + + Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, + Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; + Je veux te peindre ta beauté + Où l'enfance s'allie à la maturité. + + Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire, + Ta gorge triomphante est une belle armoire + Dont les panneaux bombés et clairs + Comme les boucliers accrochent des éclairs; + + Boucliers provoquants, armés de pointes roses! + Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses, + De vins, de parfums, de liqueurs + Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs! + + Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, + Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, + Chargé de toile, et va roulant + Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent. + + Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent, + Tourmentent les désirs obscurs et les agacent + Comme deux sorcières qui font + Tourner un philtre noir dans un vase profond. + + Tes bras qui se joueraient des précoces hercules + Sont des boas luisants les solides émules, + Faits pour serrer obstinément, + Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant. + + Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, + Ta tête se pavane avec d'étranches grâces; + D'un air placide et triomphant + Tu passes ton chemin, majestueuse enfant. + + + + + L'IRREPARABLE + + I + + + Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords, + Qui vit, s'agite et se tortille, + Et se nourrit de nous comme le ver des morts, + Comme du chêne la chenille? + Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords? + + Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane + Noierons-nous ce vieil ennemi, + Destructeur et gourmand comme la courtisane, + Patient comme la fourmi? + Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane? + + Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais, + A cet esprit comblé d'angoisse + Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés, + Que le sabot du cheval froisse, + Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais, + + A cet agonisant que le loup déjà flaire + Et que surveille le corbeau, + A ce soldat brisé, s'il faut qu'il désespère + D'avoir sa croix et son tombeau; + Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire! + + Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir? + Peut-on déchirer des ténèbres + Plus denses que la poix, sans matin et sans soir, + Sans astres, sans éclairs funèbres? + Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir? + + L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge + Est souillée, est morte à jamais! + Sans lune et sans rayons trouver où l'on héberge + Les martyrs d'un chemin mauvais! + Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge! + + Adorable sorcière, aimes-tu les damnés! + Dis, connais-tu l'irrémissible? + Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés, + A qui notre coeur sert de cible? + Adorable sorcière, aimes-tu les damnés? + + L'irréparable ronge avec sa dent maudite + Notre âme, piteux monument, + Et souvent il attaque, ainsi que le termite, + Par la base le bâtiment. + L'irréparable ronge avec sa dent maudite! + + + II + + + J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal + Qu'enflammait l'orchestre sonore, + Une fée allumer dans un ciel infernal + Une miraculeuse aurore; + J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal + + Un être qui n'était que lumière, or et gaze, + Terrasser l'énorme Satan + Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase + Est un théâtre où l'on attend + Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze! + + + + + CAUSERIE + + + Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose! + Mais la tristesse en moi monte comme la mer, + Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose + Le souvenir cuisant de son limon amer. + + --Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme; + Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé + Par la griffe et la dent féroce de la femme. + Ne cherchez plus mon coeur; les bêtes l'ont mangé. + + Mon coeur est un palais flétri par la cohue; + On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux. + --Un parfum nage autour de votre gorge nue!... + + O Beauté, dur fléau des âmes! tu le veux! + Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes! + Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes! + + + + + CHANT D'AUTOMNE + + I + + + Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres; + Adieu, vive clarté de nos étés trop courts! + J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres + Le bois retentissant sur le pavé des cours. + + Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère, + Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, + Et, comme le soleil dans son enfer polaire. + Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé. + + J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe; + L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd. + Mon esprit est pareil à la tour qui succombe + Sous les coups du bélier infatigable et lourd. + + Il me semble, bercé par ce choc monotone, + Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part... + Pour qui?--C'était hier l'été; voici l'automne! + Ce bruit mystérieux sonne comme un départ. + + + II + + + J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, + Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer, + Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre, + Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer. + + Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mère + Même pour un ingrat, même pour un méchant; + Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère + D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant. + + Courte tâche! La tombe attend; elle est avide! + Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux, + Goûter, en regrettant l'été blanc et torride, + De l'arrière-saison le rayon jaune et doux! + + + + + CHANSON D'APRES-MIDI + + + Quoique tes sourcils méchants + Te donnent un air étrange + Qui n'est pas celui d'un ange, + Sorcière aux yeux alléchants, + + Je t'adore, ô ma frivole, + Ma terrible passion! + Avec la dévotion + Du prêtre pour son idole. + + Le désert et la forêt + Embaument tes tresses rudes, + Ta tête a les attitudes + De l'énigme et du secret. + + Sur ta chair le parfum rôde + Comme autour d'un encensoir; + Tu charmes comme le soir, + Nymphe ténébreuse et chaude. + + Ah! les philtres les plus forts + Ne valent pas ta paresse, + Et tu connais la caresse + Qui fait revivre les morts! + + Tes hanches sont amoureuses + De ton dos et de tes seins, + Et tu ravis les coussins + Par tes poses langoureuses. + + Quelquefois pour apaiser + Ta rage mystérieuse, + Tu prodigues, sérieuse, + La morsure et le baiser; + + Tu me déchires, ma brune, + Avec un rire moqueur, + Et puis tu mets sur mon coeur + Ton oeil doux comme la lune. + + Sous tes souliers de satin, + Sous tes charmants pieds de soie, + Moi, je mets ma grande joie, + Mon génie et mon destin, + + Mon âme par toi guérie, + Par toi, lumière et couleur! + Explosion de chaleur + Dans ma noire Sibérie! + + + + + SISINA + + + Imaginez Diane en galant équipage, + Parcourant les forêts ou battant les halliers, + Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage, + Superbe et défiant les meilleurs cavaliers! + + Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage, + Excitant à l'assaut un peuple sans souliers, + La joue et l'oeil en feu, jouant son personnage, + Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers? + + Telle la Sisina! Mais la douce guerrière + A l'âme charitable autant que meurtrière, + Son courage, affolé de poudre et de tambours, + + Devant les suppliants sait mettre bas les armes, + Et son coeur, ravagé par la flamme, a toujours, + Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes. + + + + + A UNE DAME CREOLE + + + Au pays parfumé que le soleil caresse, + J'ai connu sous un dais d'arbres tout empourprés + Et de palmiers, d'où pleut sur les yeux la paresse, + Une dame créole aux charmes ignorés. + + Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse + A dans le col des airs noblement maniérés; + Grande et svelte en marchant comme une chasseresse, + Son sourire est tranquille et ses yeux assurés. + + Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire, + Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire, + Belle digne d'orner les antiques manoirs, + + Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites, + Germer mille sonnets dans le coeur des poètes, + Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs. + + + + + LE REVENANT + + + Comme les anges à l'oeil fauve, + Je reviendrai dans ton alcôve + Et vers toi glisserai sans bruit + Avec les ombres de la nuit; + + Et je te donnerai, ma brune, + Des baisers froids comme la lune + Et des caresses de serpent + Autour d'une fosse rampant. + + Quand viendra le matin livide, + Tu trouveras ma place vide, + Où jusqu'au soir il fera froid. + + Comme d'autres par la tendresse, + Sur ta vie et sur ta jeunesse, + Moi, je veux régner par l'effroi! + + + + + SONNET D'AUTOMNE + + + Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal: + « Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite? » + --Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite, + Excepté la candeur de l'antique animal, + + Ne veut pas te montrer son secret infernal, + Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite, + Ni sa noire légende avec la flamme écrite. + Je hais la passion et l'esprit me fait mal! + + Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite, + Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal. + Je connais les engins de son vieil arsenal: + + Crime, horreur et folie!--O pâle marguerite! + Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal, + O ma si blanche, ô ma si froide Marguerite? + + + + + TRISTESSE DE LA LUNE + + + Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse; + Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins, + Qui d'une main distraite et légère caresse, + Avant de s'endormir, le contour de ses seins, + + Sur le dos satiné des molles avalanches, + Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons, + Et promène ses yeux sur les visions blanches + Qui montent dans l'azur comme des floraisons. + + Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive, + Elle laisse filer une larme furtive, + Un poète pieux, ennemi du sommeil, + + Dans le creux de sa main prend cette larme pâle, + Aux reflets irisés comme un fragment d'opale, + Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil. + + + + + LES CHATS + + + Les amoureux fervents et les savants austères + Aiment également dans leur mûre saison, + Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, + Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires. + + Amis de la science et de la volupté, + Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres; + L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, + S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté. + + Ils prennent en songeant les nobles attitudes + Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, + Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin; + + Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques, + Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, + Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques. + + + + + LA PIPE + + + Je suis la pipe d'un auteur; + On voit, à contempler ma mine + D'Abyssienne ou de Cafrine, + Que mon maître est un grand fumeur. + + Quand il est comblé de douleur, + Je fume comme la chaumine + Où se prépare la cuisine + Pour le retour du laboureur. + + J'enlace et je berce son âme + Dans le réseau mobile et bleu + Qui monte de ma bouche en feu, + + Et je roule un puissant dictame + Qui charme son coeur et guérit + De ses fatigues son esprit. + + + + + LA MUSIQUE + + + La musique souvent me prend comme une mer! + Vers ma pâle étoile, + Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther, + Je mets à la voile; + + La poitrine en avant et les poumons gonflés + Comme de la toile, + J'escalade le dos des flots amoncelés + Que la nuit me voile; + + Je sens vibrer en moi toutes les passions + D'un vaisseau qui souffre; + Le bon vent, la tempête et ses convulsions + + Sur l'immense gouffre + Me bercent.--D'autres fois, calme plat, grand mimoir + De mon désespoir! + + + + + SEPULTURE D'UN POETE MAUDIT + + + Si par une nuit lourde et sombre + Un bon chrétien, par charité, + Derrière quelque vieux décombre + Enterre votre corps vanté, + + A l'heure où les chastes étoiles + Ferment leurs yeux appesantis, + L'araignée y fera ses toiles, + Et la vipère ses petits; + + Vous entendrez toute l'année + Sur votre tête condamnée + Les cris lamentables des loups + + Et des sorcières faméliques, + Les ébats des vieillards lubriques + Et les complots des noirs filous. + + + + + LE MORT JOYEUX + + + Dans une terre grasse et pleine d'escargots + Je veux creuser moi-même une fosse profonde, + Où je puisse à loisir étaler mes vieux os + Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde. + + Je hais les testaments et je hais les tombeaux; + Plutôt que d'implorer une larme du monde, + Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux + A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde. + + O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux, + Voyez venir à vous un mort libre et joyeux; + Philosophes viveurs, fils de la pourriture, + + A travers ma ruine allez donc sans remords, + Et dites-moi s'il est encor quelque torture + Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts? + + + + + LA CLOCHE FELEE + + + Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, + D'écouter près du feu qui palpite et qui fume + Les souvenirs lointains lentement s'élever + Au bruit des carillons qui chantent dans la brume. + + Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux + Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, + Jette fidèlement son cri religieux, + Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente! + + Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis + Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, + Il arrive souvent que sa voix affaiblie + + Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie + Au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts, + Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts. + + + + + SPLEEN + + + Pluviôse, irrité contre la vie entière, + De son urne à grands flots vers un froid ténébreux + Aux pâles habitants du voisin cimetière + Et la mortalité sur les faubourgs brumeux. + + Mon chat sur le carreau cherchant une litière + Agite sans repos son corps maigre et galeux; + L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière + Avec la triste voix d'un fantôme frileux. + + Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée + Accompagne en fausset la pendule enrhumée, + Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums, + + Héritage fatal d'une vieille hydropique, + Le beau valet de coeur et la dame de pique + Causent sinistrement de leurs amours défunts. + J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. + + Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, + De vers, de billets doux, de procès, de romances, + Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, + Cache moins de secrets que mon triste cerveau. + C'est une pyramide, un immense caveau, + Qui contient plus de morts que la fosse commune. + --Je suis un cimetière abhorré de la lune, + Où comme des remords se traînent de longs vers + Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. + Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, + Où gît tout un fouillis de modes surannées, + Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, + Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché. + + Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, + Quand sous les lourds flocons des neigeuses années + L'ennui, fruit de la morne incuriosité, + Prend les proportions de l'immortalité. + --Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! + Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, + Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux! + Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, + Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche + Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche. + + Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, + Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux, + Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes, + S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes. + Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon, + Ni son peuple mourant en face du balcon, + Du bouffon favori la grotesque ballade + Ne distrait plus le front de ce cruel malade; + Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau, + Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau, + Ne savent plus trouver d'impudique toilette + Pour tirer un souris de ce jeune squelette. + Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu + De son être extirper l'élément corrompu, + Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent + Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent, + Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété + Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé. + + Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle + Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, + Et que de l'horizon embrassant tout le cercle + Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits; + + Quand la terre est changée en un cachot humide, + Où l'Espérance, comme une chauve-souris, + S'en va battant les murs de son aile timide + Et se cognant la tête à des plafonds pourris; + + Quand la pluie étalant ses immenses traînées + D'une vaste prison imite les barreaux, + Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées + Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux, + + Des cloches tout à coup sautent avec furie + Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, + Ainsi que des esprits errants et sans patrie + Qui se mettent à geindre opiniâtrement. + + --Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, + Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, + Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, + Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. + + + + + LE GOUT DU NEANT + + + Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte, + L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur, + Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur, + Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte. + + Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute. + + Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur, + L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute; + Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte! + Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur! + + Le Printemps adorable a perdu son odeur! + + Et le Temps m'engloutit minute par minute, + Comme la neige immense un corps pris de roideur; + Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute! + Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur, + + Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute? + + + + + ALCHIMIE DE LA DOULEUR + + + L'un t'éclaire avec son ardeur + L'autre en toi met son deuil. Naturel + Ce qui dit à l'un: Sépulture! + Dit à l'autre: Vie et splendeur! + + Hermès inconnu qui m'assistes + Et qui toujours m'intimidas, + Tu me rends l'égal de Midas, + Le plus triste des alchimistes; + + Par toi je change l'or en fer + Et le paradis en enfer; + Dans le suaire des nuages + + Je découvre un cadavre cher. + Et sur les célestes rivages + Je bâtis de grands sarcophages. + + + + + LA PRIERE D'UN PAÏEN + + + Ah! ne ralentis pas tes flammes; + Réchauffe mon coeur engourdi, + Volupté, torture des âmes! + _Diva! supplicem exaudi!_ + + Déesse dans l'air répandue, + Flamme dans notre souterrain! + Exauce une âme morfondue, + Qui te consacre un chant d'airain. + + Volupté, sois toujours ma reine! + Prends le masque d'une sirène + Faîte de chair et de velours. + + Ou verse-moi tes sommeils lourds + Dans le vin informe et mystique, + Volupté, fantôme élastique! + + + + + LE COUVERCLE + + + En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre, + Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc, + Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère, + Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant, + + Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire, + Que son petit cerveau soit actif ou soit lent, + Partout l'homme subit la terreur du mystère, + Et ne regarde en haut qu'avec un oeil tremblant. + + En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe, + Plafond illuminé pour un opéra bouffe + Où chaque histrion foule un sol ensanglanté, + + Terreur du libertin, espoir du fol ermite; + Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite + Où bout l'imperceptible et vaste Humanité. + + + + + L'IMPREVU + + + Harpagon, qui veillait son père agonisant, + Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches; + « Nous avons au grenier un nombre suffisant, + Ce me semble, de vieilles planches? » + + Célimène roucoule et dit: « Mon coeur est bon, + Et naturellement, Dieu m'a faite très belle. » + --Son coeur! coeur racorni, fumé comme un jambon, + Recuit à la flamme éternelle! + + Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau, + Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres: + « Où donc l'aperçois-tu, ce créateur du Beau, + Ce Redresseur que tu célèbres? » + + Mieux que tous, je connais certains voluptueux + Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure, + Répétant, l'impuissant et le fat: « Oui, je veux + Etre vertueux, dans une heure! » + + L'horloge, à son tour, dit à voix basse: « Il est mûr, + Le damné! J'avertis en vain la chair infecte. + L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur + Qu'habite et que ronge un insecte! » + + Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié, + Et qui leur dit, railleur et fier: « Dans mon ciboire, + Vous avez, que je crois, assez communié, + A la joyeuse Messe noire? + + Chacun de vous m'a fait un temple dans son coeur; + Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde! + Reconnaissez Satan à son rire vainqueur, + Enorme et laid comme le monde! + + Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris, + Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche, + Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix. + D'aller au Ciel et d'être riche? + + Il faut que le gibier paye le vieux chasseur + Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie. + Je vais vous emporter à travers l'épaisseur, + Compagnons de ma triste joie, + + A travers l'épaisseur de la terre et du roc, + A travers les amas confus de votre cendre, + Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc, + Et qui n'est pas de pierre tendre; + + Car il fait avec l'universel Péché, + Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire! + --Cependant, tout en haut de l'univers juché, + Un Ange sonne la victoire + + De ceux dont le coeur dit: « Que béni soit ton fouet, + Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie! + Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet, + Et ta prudence est infinie. » + + Le son de la trompette est si délicieux, + Dans ces soirs solennels de célestes vendanges, + Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux + Dont elle chante les louanges. + + + + + L'EXAMEN DE MINUIT + + + La pendule, sonnant minuit, + Ironiquement nous engage + A nous rappeler quel usage + Nous fîmes du jour qui s'enfuit: + --Aujourd'hui, date fatidique, + Vendredi, treize, nous avons, + Malgré tout ce que nous savons, + Mené le train d'un hérétique. + + Nous avons blasphémé Jésus, + Des Dieux le plus incontestable! + Comme un parasite à la table + De quelque monstrueux Crésus, + Nous avons, pour plaire à la brute, + Digne vassale des Démons, + Insulté ce que nous aimons + Et flatté ce qui nous rebute; + + Contristé, servile bourreau, + Le faible qu'à tort on méprise; + Salué l'énorme Bêtise, + La Bêtise au front de taureau; + Baisé la stupide Matière + Avec grande dévotion, + Et de la putréfaction + Béni la blafarde lumière. + + Enfin, nous avons, pour noyer + Le vertige dans le délire, + Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre, + Dont la gloire est de déployer + L'ivresse des choses funèbres, + Bu sans soif et mangé sans faim!... + --Vite soufflons la lampe, afin + De nous cacher dans les ténèbres! + + + + + MADRIGAL TRISTE + + + Que m'importe que tu sois sage? + Sois belle! et sois triste! Les pleurs + Ajoutent un charme au visage, + Comme le fleuve au paysage; + L'orage rajeunit les fleurs. + + Je t'aime surtout quand la joie + S'enfuit de ton front terrassé; + Quand ton coeur dans l'horreur se noie; + Quand sur ton présent se déploie + Le nuage affreux du passé. + + Je t'aime quand ton grand oeil verse + Une eau chaude comme le sang; + Quand, malgré ma main qui te berce, + Ton angoisse, trop lourde, perce + Comme un râle d'agonisant. + J'aspire, volupté divine! + + Hymne profond, délicieux! + Tous les sanglots de ta poitrine, + Et crois que ton coeur s'illumine + Des perles que versent tes yeux! + + Je sais que ton coeur, qui regorge + De vieux amours déracinés, + Flamboie encor comme une forge, + Et que tu couves sous ta gorge + Un peu de l'orgueil des damnés; + + Mais tant, ma chère, que tes rêves + N'auront pas reflété l'Enfer, + Et qu'en un cauchemar sans trêves, + Songeant de poisons et de glaives, + Eprise de poudre et de fer, + + N'ouvrant à chacun qu'avec crainte, + Déchiffrant le malheur partout, + Te convulsant quand l'heure tinte, + Tu n'auras pas senti l'étreinte + De l'irrésistible Dégoût, + + Tu ne pourras, esclave reine + Qui ne m'aimes qu'avec effroi, + Dans l'horreur de la nuit malsaine + Me dire, l'âme de cris pleine: + « Je suis ton égale, ô mon Roi! » + + + + + L'AVERTISSEUR + + + Tout homme digne de ce nom + A dans le coeur un Serpent jaune, + Installé comme sur un trône, + Qui, s'il dit: « Je veux! » répond: « Non! » + + Plonge tes yeux dans les yeux fixes + Des Satyresses ou des Nixes, + La Dent dit: « Pense à ton devoir! » + + Fais des enfants, plante des arbres ». + Polis des vers, sculpte des marbres, + La Dent dit: « Vivras-tu ce soir? » + + Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère, + L'homme ne vit pas un moment + Sans subir l'avertissement + De l'insupportable Vipère. + + + + + A UNE MALABARAISE + + + Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche + Est large à faire envie à la plus belle blanche; + A l'artiste pensif ton corps est doux et cher; + Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair + Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître, + Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, + De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs, + De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, + Et, dès que le matin fait chanter les platanes, + D'acheter au bazar ananas et bananes. + Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus, + Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; + Et quand descend le soir au manteau d'écarlate, + Tu poses doucement ton corps sur une natte, + Où tes rêves flottants sont pleins de colibris, + Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. + Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France, + Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance, + Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, + Faire de grands adieux à tes chers tamarins? + Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, + Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, + Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, + Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, + Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges + Et vendre le parfum de tes charmes étranges, + L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards, + Des cocotiers absents les fantômes épars! + + + + + LA VOIX + + + Mon berceau s'adossait à la bibliothèque, + Babel sombre, où roman, science, fabliau, + Tout, la cendre latine et la poussière grecque, + Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio. + Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme, + Disait: « La Terre est un gâteau plein de douceur; + Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!) + Te faire un appétit d'une égale grosseur. » + Et l'autre: « Viens, oh! viens voyager dans les rêves + Au delà du possible, au delà du connu! » + Et celle-là chantait comme le vent des grèves, + Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu, + Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie. + Je te répondis: « Oui! douce voix! » C'est d'alors + Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie + Et ma fatalité. Derrière les décors + De l'existence immense, au plus noir de l'abîme, + Je vois distinctement des mondes singuliers, + Et, de ma clairvoyance extatique victime, + Je traîne des serpents qui mordent mes souliers. + Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, + J'aime si tendrement le désert et la mer; + Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, + Et trouve un goût suave au vin le plus amer; + Que je prends très souvent les faits pour des mensonges + Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. + Mais la Voix me console et dit: « Garde des songes; + Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! ». + + + + + HYMNE + + + A la très chère, à la très belle + Qui remplit mon coeur de clarté, + A l'ange, à l'idole immortelle, + Salut en immortalité! + + Elle se répand dans ma vie + Comme un air imprégné de sel, + Et dans mon âme inassouvie, + Verse le goût de l'éternel. + + Sachet toujours frais qui parfume + L'atmosphère d'un cher réduit, + Encensoir oublié qui fume + En secret à travers la nuit, + + Comment, amour incorruptible, + T'exprimer avec vérité? + Grain de musc qui gis, invisible, + Au fond de mon éternité! + + A l'ange, à l'idole immortelle, + A la très bonne, à la très belle + Qui fait ma joie et ma santé, + Salut en immortalité! + + + + + LE REBELLE + + + Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle, + Du mécréant saisit à plein poing les cheveux, + Et dit, le secouant: « Ta connaîtras la règle! + (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux! + + Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, + Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété, + Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe, + Un tapis triomphal avec ta charité. + + Tel est l'Amour! Avant que ton coeur ne se blase, + A la gloire de Dieu rallume ton extase; + C'est la Volupté vraie aux durables appas! » + + Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime, + De ses poings de géant torture l'anathème; + Mais le damné répond toujours; « Je ne veux pas! » + + + + + LE JET D'EAU + + + Tes beaux yeux sont las, pauvre amante! + Reste longtemps sans les rouvrir, + Dans cette pose nonchalante + Où t'a surprise le plaisir. + Dans la cour le jet d'eau qui jase + Et ne se tait ni nuit ni jour, + Entretient doucement l'extase + Où ce soir m'a plongé l'amour. + + La gerbe épanouie + En mille fleurs, + Où Phoebé réjouie + Met ses couleurs, + Tombe comme une pluie + De larges pleurs. + + Ainsi ton âme qu'incendie + L'éclair brûlant des voluptés + S'élance, rapide et hardie, + Vers les vastes cieux enchantés. + Puis, elle s'épanche, mourante, + En un flot de triste langueur, + Qui par une invisible pente + Descend jusqu'au fond de mon coeur. + + La gerbe épanouie + En mille fleurs, + Où Phoebé réjouie + Met ses couleurs, + Tombe comme une pluie + De larges pleurs. + + 0 toi, que la nuit rend si belle, + Qu'il m'est doux, penché vers tes seins, + D'écouter la plainte éternelle + Qui sanglote dans les bassins! + Lune, eau sonore, nuit bénie, + Arbres qui frissonnez autour, + Votre pure mélancolie + Est le miroir de mon amour. + + La gerbe épanouie + En mille fleurs, + Où Phoebé réjouie + Met ses couleurs, + Tombe comme une pluie + De larges pleurs. + + + + + LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE + + + Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève, + Comme une explosion nous lançant son bonjour! + --Bienheureux celui-là qui peut avec amour + Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve! + + Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon, + Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite,.. + --Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite, + Pour attraper au moins un oblique rayon! + + Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire; + L'irrésistible Nuit établit son empire, + Noire, humide, funeste et pleine de frissons; + + Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, + Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, + Des crapauds imprévus et de froids limaçons. + + + + + LE GOUFFRE + + + Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant. + --Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve, + Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève + Mainte fois de la Peur je sens passer le vent. + + En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève, + Le silence, l'espace affreux et captivant... + Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant + Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve. + + J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou, + Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où; + Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres, + + Et mon esprit, toujours du vertige hanté, + Jalouse du néant l'insensibilité. + --Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres! + + + + + LES PLAINTES D'UN ICARE + + + Les amants des prostituées + Sont heureux, dispos et repus; + Quant à moi, mes bras sont rompus + Pour avoir étreint des nuées. + + C'est grâce aux astres non pareils, + Qui tout au fond du ciel flamboient, + Que mes yeux consumés ne voient + Que des souvenirs de soleils. + + En vain j'ai voulu de l'espace, + Trouver la fin et le milieu; + Sous je ne sais quel oeil de feu + Je sens mon aile qui se casse; + + Et brûlé par l'amour du beau, + Je n'aurai pas l'honneur sublime + De donner mon nom à l'abîme + Qui me servira de tombeau. + + + + + RECUEILLEMENT + + + Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille, + Tu réclamais le Soir; il descend; le voici: + Une atmosphère obscure enveloppe la ville, + Aux uns portant la paix, aux autres le souci. + + Pendant que des mortels la multitude vile, + Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, + Va cueillir des remords dans la fête servile, + Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici, + + Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, + Sur les balcons du ciel, en robes surannées; + Surgir du fond des eaux le Regret souriant; + + Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, + Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, + Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. + + + + + L'HEAUTONTIMOROUMENOS + + A. J. G. F. + + + Je te frapperai sans colère + Et sans haine,--comme un boucher! + Comme Moïse le rocher, + --Et je ferai de ta paupière, + + Pour abreuver mon Sahara, + Jaillir les eaux de la souffrance, + Mon désir gonflé d'espérance + Sur tes pleurs salés nagera + + Comme un vaisseau qui prend le large, + Et dans mon coeur qu'ils soûleront + Tes chers sanglots retentiront + Comme un tambour qui bat la charge! + + Ne suis-je pas un faux accord + Dans la divine symphonie, + Grâce à la vorace Ironie + Qui me secoue et qui me mord? + + Elle est dans ma voix, la criarde! + C'est tout mon sang, ce poison noir! + Je suis le sinistre miroir + Où la mégère se regarde. + + Je suis la plaie et le couteau! + Je suis le soufflet et la joue! + Je suis les membres et la roue, + Et la victime et le bourreau! + + Je suis de mon coeur le vampire, + --Un de ces grands abandonnés + Au rire éternel condamnés, + Et qui ne peuvent plus sourire! + + + + + L'IRREMEDIABLE + + I + + + Une Idée, une Forme, un Etre + Parti de l'azur et tombé + Dans un Styx bourbeux et plombé + Où nul oeil du Ciel ne pénètre; + + Un Ange, imprudent voyageur + Qu'a tenté l'amour du difforme, + Au fond d'un cauchemar énorme + Se débattant comme un nageur, + + Et luttant, angoisses funèbres! + Contre un gigantesque remous + Qui va chantant comme les fous + Et pirouettant dans les ténèbres; + + Un malheureux ensorcelé + Dans ses tâtonnements futiles, + Pour fuir d'un lieu plein de reptiles, + Cherchant la lumière et la clé; + + Un damné descendant sans lampe, + Au bord d'un gouffre dont l'odeur + Trahit l'humide profondeur, + D'éternels escaliers sans rampe, + + Où veillent des monstres visqueux + Dont les larges yeux de phosphore + Font une nuit plus noire encore + Et ne rendent visibles qu'eux; + + Un navire pris dans le pôle, + Comme en un piège de cristal, + Cherchant par quel détroit fatal + Il est tombé dans cette geôle; + + --Emblèmes nets, tableau parfait + D'une fortune irrémédiable, + Qui donne à penser que le Diable + Fait toujours bien tout ce qu'il fait! + + + II + + + Tête-à-tête sombre et limpide + Qu'un coeur devenu son miroir + Puits de Vérité, clair et noir, + Où tremble une étoile livide, + + Un phare ironique, infernal, + Flambeau des grâces sataniques, + Soulagement et gloire uniques, + --La conscience dans le Mal! + + + + + L'HORLOGE + + + Horloge dieu sinistre, effrayant, impassible, + Dont le doigt nous menace et nous dit: _Souviens-toi!_ + Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi + Se planteront bientôt comme dans une cible; + + Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon + Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse; + Chaque instant te dévore un morceau du délice + A chaque homme accordé pour toute sa saison. + + Trois mille six cents fois par heure, la Seconde + Chuchote: _Souviens-toi!_--Rapide, avec sa voix + D'insecte, Maintenant dit: Je sais Autrefois, + Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde! + + _Remember! Souviens-toi!_ prodigue! _Esto memor!_ + (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) + Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues + Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or! + + _Souviens-toi_ que le Temps est un joueur avide + Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi. + Le jour décroît; la nuit augmente, _souviens-toi!_ + Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide. + + Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, + Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge, + Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!), + Où tout te dira: Meurs, vieux lâche! il est trop tard! » + + + + + TABLEAUX PARISIENS + + LE SOLEIL + + + Le long du vieux faubourg, où pendant aux masures + Les persiennes, abri des secrètes luxures, + Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés + Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés. + Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime, + Flairant dans tous les coins les hasards de la rime. + Trébuchant sur les mots comme sur les pavés, + Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés. + + Ce père nourricier, ennemi des chloroses, + Eveille dans les champs les vers comme les roses; + Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel, + Et remplit les cerveaux et les ruches de miel. + C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles + Et les rend gais et doux comme des jeunes filles, + Et commande aux moissons de croître et de mûrir + Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir! + Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes, + Il ennoblit le sort des choses les plus viles, + Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets, + Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais. + + + + + LA LUNE OFFENSEE + + + O Lune qu'adoraient discrètement nos pères, + Du haut des pays bleus où, radieux sérail, + Les astres vont te suivre en pimpant attirail, + Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires, + + Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères, + De leur bouche en dormant montrer le frais émail? + Le poète buter du front sur son travail? + Où sous les gazons secs s'accoupler les vipères? + + Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin, + Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin, + Baiser d'Endymion les grâces surannées? + + « --Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri, + Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années, + Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri! » + + + + + A UNE MENDIANTE ROUSSE + + + Blanche fille aux cheveux roux, + Dont ta robe par ses trous + Laisse voir la pauvreté + Et la beauté, + + Pour moi, poète chétif, + Ton jeune corps maladif + Plein de taches de rousseur + A sa douceur. + + Tu portes plus galamment + Qu'une reine de roman + Ses cothurnes de velours + Tes sabots lourds. + + Au lieu d'un haillon trop court, + Qu'un superbe habit de cour + Traîne à plis bruyants et longs + Sur tes talons; + + Et place de bas troués, + Que pour les yeux des roués + Sur ta jambe un poignard d'or + Reluise encor; + + Que des noeuds mal attachés + Dévoilent pour nos péchés + Tes deux beaux seins, radieux + Comme des yeux; + + Que pour te déshabiller + Tes bras se fassent prier + Et chassent à coups mutins + Les doigts lutins; + + --Perles de la plus belle eau, + Sonnets de maître Belleau + Par tes galants mis aux fers + Sans cesse offerts, + + Valetaille de rimeurs + Te dédiant leurs primeurs + Et contemplant ton soulier + Sous l'escalier, + + Maint page épris du hasard, + Maint seigneur et maint Ronsard + Epieraient pour le déduit + Ton frais réduit! + + Tu compterais dans tes lits + Plus de baisers que de lys + Et rangerais sous tes lois + Plus d'un Valois! + + --Cependant tu vas gueusant + Quelque vieux débris gisant + Au seuil de quelque Véfour + De carrefour; + + Tu vas lorgnant en dessous + Des bijoux de vingt-neuf sous + Dont je ne puis, oh! pardon! + Te faire don; + + Va donc, sans autre ornement, + Parfum, perles, diamant, + Que ta maigre nudité, + O ma beauté! + + + + + LE CYGNE + + A VICTOR HUGO + + I + + + Andromaque, je pense à vous!--Ce petit fleuve, + Pauvre et triste miroir où jadis resplendit + L'immense majesté de vos douleurs de veuve, + Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit, + + A fécondé soudain ma mémoire fertile, + Comme je traversais le nouveau Carrousel. + --Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville + Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel); + + Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques, + Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts, + Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flasques + Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus. + + Là s'étalait jadis une ménagerie; + Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux + Clairs et froids le Travail s'éveille, où la voirie + Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux, + + Un cygne qui s'était évadé de sa cage, + Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec, + Sur le sol raboteux traînait son grand plumage. + Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec, + + Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre, + Et disait, le coeur plein de son beau lac natal: + « Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, + Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal, foudre? + + Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide, + Vers le ciel ironique et cruellement bleu, + Sur son cou convulsif tendant sa tête avide, + Comme s'il adressait des reproches à Dieu! + + + II + + + Paris change, mais rien dans ma mélancolie + N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs, + Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, + Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs. + + Aussi devant ce Louvre une image m'opprime: + Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous, + Comme les exilés, ridicule et sublime, + Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous, + + Andromaque, des bras d'un grand époux tombée, + Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus, + Auprès d'un tombeau vide en extase courbée; + Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus! + + Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique, + Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard, + Les cocotiers absents de la superbe Afrique + Derrière la muraille immense du brouillard; + + A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve + Jamais! jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleurs + Et tettent la Douleur comme une bonne louve! + Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs! + + Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile + Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor! + Je pense aux matelots oubliés dans une île, + Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor! + + + + + LES SEPT VIEILLARDS + + A VICTOR HUGO + + + Fourmillante cité, cité pleine de rêves, + Où le spectre en plein jour raccroche le passant! + Les mystères partout coulent comme des sèves + Dans les canaux étroits du colosse puissant. + + Un matin, cependant que dans la triste rue + Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur, + Simulaient les deux quais d'une rivière accrue, + Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur, + + Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace, + Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros + Et discutant avec mon âme déjà lasse, + Le faubourg secoué par les lourds tombereaux. + + Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes + Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux, + Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes, + Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux, + + M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée + Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas, + Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée, + Se projetait, pareille à celle de Judas. + + Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine + Faisant avec sa jambe un parfait angle droit, + Si bien que son bâton, parachevant sa mine, + Lui donnait la tournure et le pas maladroit + + D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes. + Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant, + Comme s'il écrasait des morts sous ses savates, + Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent. + + Son pareil le suivait: barbe, oeil, dos, bâton, loques, + Nul trait ne distinguait, du même enfer venu, + Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques + Marchaient du même pas vers un but inconnu. + + A quel complot infâme étais-je donc en butte, + Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait? + Car je comptai sept fois, de minute en minute, + Ce sinistre vieillard qui se multipliait! + + Que celui-là qui rit de mon inquiétude, + Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel + Songe bien que malgré tant de décrépitude + Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel! + + Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième, + Sosie inexorable, ironique et fatal, + Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même? + --Mais je tournai le dos au cortège infernal. + + Exaspéré comme un ivrogne qui voit double, + Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté, + Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble, + Blessé par le mystère et par l'absurdité! + + Vainement ma raison voulait prendre la barre; + La tempête en jouant déroutait ses efforts, + Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre + Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords! + + + + + LES PETITES VIEILLES + + A VICTOR HUGO + + I + + + Dans les plis sinueux des vieilles capitales, + Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements, + Je guette, obéissant à mes humeurs fatales, + Des êtres singuliers, décrépits et charmants. + + Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, + Eponine ou Laïs!--Monstres brisés, bossus + Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes. + Sous des jupons troués et sous de froids tissus + + Ils rampent, flagellés par les bises iniques, + Frémissant au fracas roulant des omnibus, + Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques, + Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus; + + Ils trottent, tout pareils à des marionnettes; + Se traînent, comme font les animaux blessés, + Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes + Où se pend un Démon sans pitié! Tout cassés + + Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille, + Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit; + Ils ont les yeux divins de la petite fille + Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit. + + --Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles + Sont presque aussi petits que celui d'un enfant? + La Mort savante met dans ces bières pareilles + Un symbole d'un goût bizarre et captivant, + + Et lorsque j'entrevois un fantôme débile + Traversant de Paris le fourmillant tableau, + Il me semble toujours que cet être fragile + S'en va tout doucement vers un nouveau berceau; + + A moins que, méditant sur la géométrie, + Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords, + Combien de fois il faut que l'ouvrier varie + La forme de la boîte où l'on met tous ces corps. + + --Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes, + Des creusets qu'un métal refroidi pailleta... + Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes + Pour celui que l'austère Infortune allaita! + + + II + + + De l'ancien Frascati Vestale énamourée; + Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur + Défunt, seul, sait le nom; célèbre évaporée + Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur, + + Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêles + Il en est qui, faisant de la douleur un miel, + Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes: + « Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel! » + + L'une, par sa patrie au malheur exercée, + L'autre, que son époux surchargea de douleurs, + L'autre, par son enfant Madone transpercée, + Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs! + + + III + + + Ah! que j'en ai suivi, de ces petites vieilles! + Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant + Ensanglante le ciel de blessures vermeilles, + Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc, + + Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre, + Dont les soldats parfois inondent nos jardins, + Et qui, dans ces soirs dor où l'on se sent revivre, + Versent quelque héroïsme au coeur des citadins. + + Celle-là droite encor, fière et sentant la règle, + Humait avidement ce chant vif et guerrier; + Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle; + Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier! + + + IV + + + Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes, + A travers le chaos des vivantes cités, + Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes, + Dont autrefois les noms par tous étaient cités. + + Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire, + Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil + Vous insulte en passant d'un amour dérisoire; + Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil. + + Honteuses d'exister, ombres ratatinées, + Peureuses, le dos bas, vous côtoyer les murs, + Et nul ne vous salue, étranges destinées! + Débris d'humanité pour l'éternité mûrs! + + Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille, + L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains, + Tout comme si j'étais votre père, ô merveille! + Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins: + + Je vois s'épanouir vos passions novices; + Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus; + Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices! + Mon âme resplendit de toutes vos vertus! + + Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères! + Je vous fais chaque soir un solennel adieu! + Où serez-vous demain, Eves octogénaires, + Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu? + + + + + A UNE PASSANTE + + + La rue assourdissante autour de moi hurlait. + Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, + Une femme passa, d'une main fastueuse + Soulevant, balançant le feston et l'ourlet; + + Agile et noble, avec sa jambe de statue. + Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, + Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan, + La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. + + Un éclair... puis la nuit!--Fugitive beauté + Dont le regard m'a fait soudainement renaître, + Ne te verrai-je plus que dans l'éternité? + + Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! _jamais_ peut-être! + Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, + O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais! + + + + + LE CREPUSCULE DU SOIR + + + Voici le soir charmant, ami du criminel; + Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel + Se ferme lentement comme une grande alcôve, + Et l'homme impatient se change en bête fauve. + + O soir, aimable soir, désiré par celui + Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'hui + Nous avons travaillé!--C'est le soir qui soulage + Les esprits que dévore une douleur sauvage, + Le savant obstiné dont le front s'alourdit, + Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit. + + Cependant des démons malsains dans l'atmosphère + S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire, + Et cognent en volant les volets et l'auvent. + A travers les lueurs que tourmente le vent + La Prostitution s'allume dans les rues; + Comme une fourmilière elle ouvre ses issues; + + Partout elle se fraye un occulte chemin, + Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main; + Elle remue au sein de la cité de fange + Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange. + On entend ça et là les cuisines siffler, + Les théâtres glapir, les orchestres ronfler; + Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices, + S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices, + Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci, + Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi, + Et forcer doucement les portes et les caisses + Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses. + + Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment, + Et ferme ton oreille à ce rugissement. + C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent! + La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent + Leur destinée et vont vers le gouffre commun; + L'hôpital se remplit de leurs soupirs.--Plus d'un + Ne viendra plus chercher la soupe parfumée, + Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée. + + Encore la plupart n'ont-ils jamais connu + La douceur du foyer et n'ont jamais vécu! + + + + + LE JEU + + + Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles, + Pâles, le sourcil peint, l'oeil câlin et fatal, + Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles + Tomber un cliquetis de pierre et de métal; + + Autour des verts tapis des visages sans lèvre, + Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent, + Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre, + Fouillant la poche vide ou le sein palpitant; + + Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres + Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs + Sur des fronts ténébreux de poètes illustres + Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs: + + --Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne + Je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant, + Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne, + Je me vis accoudé, froid, muet, enviant, + + Enviant de ces gens la passion tenace, + De ces vieilles putains la funèbre gaîté, + Et tous gaillardement trafiquant à ma face, + L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté! + + Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme + Courant avec ferveur à l'abîme béant, + Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme + La douleur à la mort et l'enfer au néant! + + + + + DANSE MACABRE + + A ERNEST CHRISTOPHE + + + Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature, + Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants, + Elle a la nonchalance et la désinvolture + D'une coquette maigre aux airs extravagants. + + Vit-on jamais au bal une taille plus mince? + Sa robe exagérée, en sa royale ampleur, + S'écroule abondamment sur un pied sec que pince + Un soulier pomponné, joli comme une fleur. + + La ruche qui se joue au bord des clavicules, + Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher, + Défend pudiquement des lazzi ridicules + Les funèbres appas qu'elle tient à cacher. + + Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres + Et son crâne, de fleurs artistement coiffé, + Oscille mollement sur ses frêles vertèbres. + --O charme d'un néant follement attifé! + + Aucuns t'appelleront une caricature, + Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair, + L'élégance sans nom de l'humaine armature. + Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher! + + Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace, + La fête de la Vie? ou quelque vieux désir, + Eperonnant encor ta vivante carcasse, + Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir? + + Au chant des violons, aux flammes des bougies, + Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur, + Et viens-tu demander au torrent des orgies + De refraîchir l'enfer allumé dans ton coeur? + + Inépuisable puits de sottise et de fautes! + De l'antique douleur éternel alambic! + A travers le treillis recourbé de tes côtes + Je vois, errant encor, l'insatiable aspic. + + Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie + Ne trouve pas un prix digne de ses efforts: + Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie? + Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts. + + Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées, + Exalte le vertige, et les danseurs prudents + Ne contempleront pas sans d'amères nausées + Le sourire éternel de tes trente-deux dents. + + Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette, + Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau? + Qu'importé le parfum, l'habit ou la toilette? + Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau. + + Bayadère sans nez, irrésistible gouge, + Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués: + « Fiers mignons, malgré l'art des poudres et du rouge, + Vous sentez tous la mort! O squelettes musqués, + + Antinoüs flétris, dandys à face glabre, + Cadavres vernissés, lovelaces chenus, + Le branle universel de la danse macabre + Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus! + + Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange, + Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir + Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange + Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir. + + En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admire + En tes contorsions, risible Humanité, + Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe, + Mêle son ironie à ton insanité! » + + + + + L'AMOUR DU MENSONGE + + + Quand je te vois passer, ô ma chère indolente, + Au chant des instruments qui se brise au plafond, + Suspendant ton allure harmonieuse et lente, + Et promenant l'ennui de ton regard profond; + + Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore, + Ton front pâle, embelli par un morbide attrait, + Où les torches du soir allument une aurore, + Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait, + + Je me dis: Qu'elle est belle! et bizarrement fraîche! + Le souvenir massif, royale et lourde tour, + La couronne, et son coeur, meurtri comme une pêche, + Est mûr, comme son corps, pour le savant amour. + + Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines? + Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs, + Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines, + Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs? + + Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques, + Qui ne recèlent point de secrets précieux; + Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques, + Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux! + + Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence, + Pour réjouir un coeur qui fuit la vérité? + Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence? + Masque ou décor, salut! J'adore ta beauté. + + Je n'ai pas oublié, voisine de la ville, + Notre blanche maison, petite mais tranquille, + Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus + Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus; + Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe, + Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe, + Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux, + Contempler nos dîners longs et silencieux, + Répandant largement ses beaux reflets de cierge + Sur la nappe frugale et les rideaux de serge. + + La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse, + Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, + Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. + Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs, + Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres, + Son vent mélancolique à, l'entour de leurs marbres, + Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats, + De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps, + Tandis que, dévorés de noires songeries, + Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries, + Vieux squelettes gelés travaillés par le ver, + Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver + Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille + Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille. + + Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir, + Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir, + Si, par une nuit bleue et froide de décembre, + Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre, + Grave, et venant du fond de son lit éternel + Couver l'enfant grandi de son oeil maternel, + Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse + Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse? + + + + + BRUMES ET PLUIES + + + O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue, + Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue + D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau + D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau. + + Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue, + Où par les longues nuits la girouette s'enroue, + Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau + Ouvrira largement ses ailes de corbeau. + + Rien n'est plus doux au coeur plein de choses funèbres, + Et sur qui dès longtemps descendent les frimas, + O blafardes saisons, reines de nos climats! + + Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres, + --Si ce n'est par un soir sans lune, deux à deux, + D'endormir la douleur sur un lit hasardeux. + + + + + LE VIN + + L'AME DU VIN + + + Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles: + « Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité, + Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles, + Un chant plein de lumière et de fraternité! + + Je sais combien il faut, sur la colline en flamme, + De peine, de sueur et de soleil cuisant + Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme; + Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant, + + Car j'éprouve une joie immense quand je tombe + Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux, + Et sa chaude poitrine est une douce tombe + Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux. + + Entends-tu retentir les refrains des dimanches + Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant? + Les coudes sur la table et retroussant tes manches, + Tu me glorifieras et tu seras content: + + J'allumerai les yeux de ta femme ravie; + A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs + Et serai pour ce frêle athlète de la vie + L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs. + + En toi je tomberai, végétale ambroisie, + Grain précieux jeté par l'éternel Semeur, + Pour que de notre amour naisse la poésie + Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur! » + + + + + LE VIN DES CHIFFONNIERS + + + Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère + Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre. + Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux, + Où l'humanité grouille en ferments orageux, + + On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, + Buttant, et se cognant aux murs comme un poète, + Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets, + Epanche tout son coeur en glorieux projets. + + Il prête des serments, dicte des lois sublimes, + Terrasse les méchants, relève les victimes, + Et sous le firmament comme un dais suspendu + S'enivre des splendeurs de sa propre vertu. + + Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, + Moulus par le travail et tourmentés par l'âge, + Ereintés et pliant sous un tas de débris, + Vomissement confus de l'énorme Paris, + + Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, + Suivis de compagnons blanchis dans les batailles, + Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux! + Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux + + Se dressent devant eux, solennelle magie! + Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie + Des clairons, du soleil, des cris et du tambour, + Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour! + + C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole + Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole; + Par le gosier de l'homme il chante ses exploits + Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois. + + Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence + De tous ces vieux maudits qui meurent en silence, + Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil; + L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil! + + + + + LE VIN DE L'ASSASSIN + + + Ma femme est morte, je suis libre! + Je puis donc boire tout mon soûl. + Lorsque je rentrais sans un sou, + Ses cris me déchiraient la fibre. + + Autant qu'un roi je suis heureux; + L'air est pur, le ciel admirable... + --Nous avions un été semblable + Lorsque je devins amoureux! + + --L'horrible soif qui me déchire + Aurait besoin pour s'assouvir + D'autant de vin qu'en peut tenir + Son tombeau;--ce n'est pas peu dire + + Je l'ai jetée au fond d'un puits, + Et j'ai même poussé sur elle + Tous les pavés de la margelle. + --Je l'oublierai si je le puis! + + Au nom des serments de tendresse, + Dont rien ne peut nous délier, + Et pour nous réconcilier + Comme au beau temps de notre ivresse, + + J'implorai d'elle un rendez-vous, + Le soir, sur une route obscure, + Elle y vint! folle créature! + --Nous sommes tous plus ou moins fous! + + Elle était encore jolie, + Quoique bien fatiguée! et moi, + Je l'aimai trop;--voilà pourquoi + Je lui dis: sors de cette vie! + + Nul ne peut me comprendre. Un seul + Parmi ces ivrognes stupides + Songea-t-il dans ses nuits morbides + A faire du vin un linceul? + + Cette crapule invulnérable + Comme les machines de fer, + Jamais, ni l'été ni l'hiver, + N'a connu l'amour véritable, + + Avec ses noirs enchantements, + Son cortège infernal d'alarmes, + Ses fioles de poison, ses larmes, + Ses bruits de chaîne et d'ossements! + + --Me voilà libre et solitaire! + Je serai ce soir ivre-mort; + Alors, sans peur et sans remord, + Je me coucherai sur la terre, + + Et je dormirai comme un chien. + Le chariot aux lourdes roues + Chargé de pierres et de boues, + Le wagon enrayé peut bien + + Ecraser ma tête coupable, + Ou me couper par le milieu, + Je m'en moque comme de Dieu, + Du Diable ou de la Sainte Table! + + + + + LE VIN DU SOLITAIRE + + + Le regard singulier d'une femme galante + Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc + Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant, + Quand elle y veux baigner sa beauté nonchalante, + + Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur, + Un baiser libertin de la maigre Adeline, + Les sons d'une musique énervante et câline, + Semblable au cri lointain de l'humaine douleur, + + Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde, + Les baumes pénétrants que ta panse féconde + Garde au coeur altéré du poète pieux; + + Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie, + --Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie, + Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux. + + + + + LE VIN DES AMANTS + + + Aujourd'hui l'espace est splendide! + Sans mors, sans éperons, sans bride, + Partons à cheval sur le vin + Pour un ciel féerique et divin! + + Comme deux anges que torture + Une implacable calenture, + Dans le bleu cristal du matin + Suivons le mirage lointain! + + Mollement balancés sur l'aile + Du tourbillon intelligent, + Dans un délire parallèle, + + Ma soeur, côte à côte nageant, + Nous fuirons sans repos ni trêves + Vers le paradis de mes rêves! + + + + + UNE MARTYRE + + DESSIN D'UN MAITRE INCONNU + + + Au milieu des flacons, des étoffes lamées + Et des meubles voluptueux, + Des marbres, des tableaux, des robes parfumées + Qui trament à plis sompteux, + + Dans une chambre tiède où, comme en une serre, + L'air est dangereux et fatal, + Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre, + Exhalent leur soupir final, + + Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve, + Sur l'oreiller désaltéré + Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve + Avec l'avidité d'un pré. + + Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre + Et qui nous enchaînent les yeux, + La tête, avec l'amas de sa crinière sombre + Et de ses bijoux précieux, + + Sur la table de nuit, comme une renoncule, + Repose, et, vide de pensers, + Un regard vague et blanc comme le crépuscule + S'échappe des yeux révulsés. + + Sur le lit, le tronc nu sans scrupule étale + Dans le plus complet abandon + La secrète splendeur et la beauté fatale + Dont la nature lui fit don; + + Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe + Comme un souvenir est resté; + La jarretière, ainsi qu'un oeil secret qui flambe, + Darde un regard diamanté. + + Le singulier aspect de cette solitude + Et d'un grand portrait langoureux, + Aux yeux provocateurs comme son attitude, + Révèle un amour ténébreux, + + Une coupable joie et des fêtes étranges + Pleines de baisers infernaux. + Dont se réjouissait l'essaim de mauvais anges + Nageant dans les plis des rideaux; + + Et cependant, à voir la maigreur élégante + De l'épaule au contour heurté, + La hanche un peu pointue et la taille fringante + Ainsi qu'an reptile irrité, + + Elle est bien jeune encor!--Son âme exaspérée + Et ses sens par l'ennui mordus + S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée + Des désirs errants et perdus? + + L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante, + Malgré tant d'amour, assouvir, + Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante + L'immensité de son désir? + + Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roides + Te soulevant d'un bras fiévreux, + Dis-moi, tête effrayante, as-tu sur tes dents froides, + Collé les suprêmes adieux? + + --Loin du monde railleur, loin de la foule impure, + Loin des magistrats curieux, + Dors en paix, dors en paix, étrange créature, + Dans ton tombeau mystérieux; + + + Ton époux court le monde, et ta forme immortelle + Veille près de lui quand il dort; + Autant que toi sans doute il te sera fidèle, + Et constant jusques à la mort. + + + + + FEMMES DAMNEES + + + Comme un bétail pensif sur le sable couchées, + Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers, + Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées + Ont de douces langueurs et des frissons amers: + + Les unes, coeurs épris des longues confidences, + Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux, + Vont épelant l'amour des craintives enfances + Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux; + + D'autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves + A travers les rochers pleins d'apparitions, + Où saint Antoine a vu surgir comme des laves + Les seins nus et pourprés de ses tentations; + + Il en est, aux lueurs des résines croulantes, + Qui dans le creux muet des vieux antres païens + T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes, + O Bacchus, endormeur des remords anciens! + + Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires, + Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements, + Mêlent dans le bois sombre et les nuits solitaires + L'écume du plaisir aux larmes des tourments. + + O vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres, + De la réalité grands esprits contempteurs, + Chercheuses d'infini, dévotes et satyres, + Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs, + + Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies, + Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains, + Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies, + Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins! + + + + + LES DEUX BONNES SOEURS + + + La Débauche et la Mort sont deux aimables filles, + Prodigues de baisers et riches de santé, + Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles + Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté. + + Au poète sinistre, ennemi des familles. + Favori de l'enfer, courtisan mal renté, + Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles + Un lit que le remords n'a jamais fréquenté. + + Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes + Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs, + De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs. + + Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes? + O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits, + Sur ses myrtes infects entre tes noirs cyprès? + + + + + ALLEGORIE + + + C'est une femme belle et de riche encolure, + Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure. + Les griffes de l'amour, les poisons du tripot, + Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau. + Elle rit à la Mort et nargue la Débauche, + Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche, + Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté + De ce corps ferme et droit la rude majesté. + Elle marche en déesse et repose en sultane; + Elle a dans le plaisir la foi mahométane, + Et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins, + Elle appelle des yeux la race des humains. + Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde + Et pourtant nécessaire à la marche du monde, + Que la beauté du corps est un sublime don + Qui de toute infamie arrache le pardon; + Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire, + Et, quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire, + Elle regardera la face de la Mort, + Ainsi qu'un nouveau-né,--sans haine et sans remord. + + + + + UN VOYAGE A CYTHERE + + + Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux + Et planait librement à l'entour des cordages; + Le navire roulait sous un ciel sans nuages, + Comme un ange enivré du soleil radieux. + + Quelle est cette île triste et noire?--C'est Cythère, + Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons, + Eldorado banal de tous les vieux garçons. + Regardez, après tout, c'est une pauvre terre. + + --Il des doux secrets et des fêtes du coeur! + De l'antique Vénus le superbe fantôme + Au-dessus de tes mers plane comme un arome, + Et charge les esprits d'amour et de langueur. + + Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses, + Vénérée à jamais par toute nation, + Où les soupirs des coeurs en adoration + Roulent comme l'encens sur un jardin de roses + + Ou le roucoulement éternel d'un ramier + --Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres, + Un désert rocailleux troublé par des cris aigres. + J'entrevoyais pourtant un objet singulier; + + Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères, + Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs, + Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs, + Entre-bâillant sa robe aux brises passagères; + + Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près + Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches + Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches, + Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès. + + De féroces oiseaux perchés sur leur pâture + Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr, + Chacun plantant, comme un outil, son bec impur + Dans tous les coins saignants de cette pourriture; + + Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré + Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses, + Et ses bourreaux gorgés de hideuses délices + L'avaient à coups de bec absolument châtré. + + Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes, + Le museau relevé, tournoyait et rôdait; + Une plus grande bête au milieu s'agitait + Comme un exécuteur entouré de ses aides. + + Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau, + Silencieusement tu souffrais ces insultes + En expiation de tes infâmes cultes + Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau. + + Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes! + Je sentis à l'aspect de tes membres flottants, + Comme un vomissement, remonter vers mes dents + Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes; + + Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher, + J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires + Des corbeaux lancinants et des panthères noires + Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair. + + --Le ciel était charmant, la mer était unie; + Pour moi tout était noir et sanglant désormais, + Hélas! et j'avais, comme en un suair épais, + Le coeur enseveli dans cette allégorie. + + Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout + Qu'un gibet symbolique où pendait mon image. + --Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage + De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût! + + + + + RÉVOLTE + + ABEL ET CAÏN + + I + + + Race d'Abel, dors, bois et mange: + Dieu le sourit complaisamment, + + Race de Caïn, dans la fange + Rampe et meurs misérablement. + + Race d'Abel, ton sacrifice + Flatte le nez du Séraphin! + + Race de Caïn, ton supplice + Aura-t-il jamais une fin? + + Race d'Abel, vois tes semailles + Et ton bétail venir à bien; + + Race de Caïn, tes entrailles + Hurlent la faim comme un vieux chien. + + Race d'Abel, chauffe ton ventre + A ton foyer patriarcal; + + Race de Caïn, dans ton antre + Tremble de froid, pauvre chacal! + Race d'Abel, aime et pullule: + Ton or fait aussi des petits; + + Race de Caïn, coeur qui brûle, + Prends garde à ces grands appétits. + + Race d'Abel, tu croîs et broutes + Comme les punaises des bois! + + Race de Caïn, sur les routes + Traîne ta famille aux abois. + + + II + + + Ah! race d'Abel, ta charogne + Engraissera le sol fumant! + + Race de Caïn, ta besogne + N'est pas faite suffisamment; + + Race d'Abel, voici ta honte: + Le fer est vaincu par l'épieu! + + Race de Caïn, au ciel monte + Et sur la terre jette Dieu! + + + + + LES LITANIES DE SATAN + + + O toi, le plus savant et le plus beau des Anges, + Dieu trahi par le sort et privé de louanges, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + O Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort, + Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines, + Guérisseur familier des angoisses humaines, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, + Enseignes par l'amour le goût du Paradis, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + O toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante, + Engendras l'Espérance,--une folle charmante! + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut + Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi qui sais en quel coin des terres envieuses + Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi dont l'oeil clair connaît les profonds arsenaux + Où dort enseveli le peuple des métaux, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi dont la large main cache les précipices + Au somnambule errant au bord des édifices, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os + De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre, + Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre. + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi qui poses ta marque, ô complice subtil, + Sur le front du Crésus impitoyable et vil, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles + Le culte de la plaie et l'amour des guenilles, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Bâton des exilés, lampe des inventeurs, + Confesseur des pendus et des conspirateurs, + + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère + Du Paradis terrestre a chassés Dieu le Père, + O Satan, prends pitié de ma longue misère! + + + + + PRIÈRE + + + Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs + Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs + De l'Enfer où, vaincu, tu rêves en silence! + Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Science, + Près de toi se repose, à l'heure où sur ton front + Comme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront! + + + + + LA MORT + + LA MORT DES AMANTS + + + Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, + Des divans profonds comme des tombeaux, + Et d'étranges fleurs sur des étagères, + Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux. + + Usant à l'envi leurs chaleurs dernières, + Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux, + Qui réfléchiront leurs doubles lumières + Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. + + Un soir fait de rose et de bleu mystique, + Nous échangerons un éclair unique, + Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux; + + Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes, + Viendra ranimer, fidèle et joyeux, + Les miroirs ternis et les flammes mortes. + + + + + LA MORT DES PAUVRES + + + C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre; + C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir + Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre, + Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir; + + A travers la tempête, et la neige et le givre, + C'est la clarté vibrante à notre horizon noir; + C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, + Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir; + + C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques + Le sommeil et le don des rêves extatiques, + Et qui refait le lit des gens pauvres et nus; + + C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique, + C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique, + C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus! + + + + + LE REVE D'UN CURIEUX + + + Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse, + Et de toi fais-tu dire: « Oh! l'homme singulier! » + --J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse, + Désir mêlé d'horreur, un mal particulier; + + Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse. + Plus allait se vidant le fatal sablier, + Plus ma torture était âpre et délicieuse; + Tout mon coeur s'arrachait au monde familier. + + J'étais comme l'enfant avide du spectacle, + Haïssant le rideau comme on hait un obstacle... + Enfin la vérité froide se révéla: + + J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore + M'enveloppait.--Eh quoi! n'est-ce donc que cela? + La toile était levée et j'attendais encore. + + + + + LE VOYAGE + + A MAXIME DU CAMP + + I + + + Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes, + L'univers est égal à son vaste appétit. + Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes! + Aux yeux du souvenir que le monde est petit! + + Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, + Le coeur gros de rancune et de désirs amers, + Et nous allons, suivant le rythme de la lame, + Berçant notre infini sur le fini des mers: + + Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme; + D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns, + Astrologues noyés dans les yeux d'une femme, + La Circé tyrannique aux dangereux parfums. + + Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent + D'espace et de lumière et de cieux embrasés; + La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent, + Effacent lentement la marque des baisers. + + Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent + Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons, + De leur fatalité jamais ils ne s'écartent, + Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons! + + Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues, + Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon, + De vastes voluptés, changeantes, inconnues, + Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom! + + + II + + + Nous imitons, horreur! la toupie et la boule + Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils + La Curiosité nous tourmente et nous roule, + Comme un Ange cruel qui fouette des soleils. + + Singulière fortune où le but se déplace, + Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où! + Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse, + Pour trouver le repos court toujours comme un fou! + + Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie; + Une voix retentit sur le pont: « Ouvre l'oeil! » + Une voix de la hune, ardente et folle, crie: + « Amour... gloire... bonheur! » Enfer! c'est un écueil! + + Chaque îlot signalé par l'homme de vigie + Est un Eldorado promis par le Destin; + L'Imagination qui dresse son orgie + Ne trouve qu'un récit aux clartés du matin. + + O le pauvre amoureux des pays chimériques! + Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer, + Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques + Dont le mirage rend le gouffre plus amer? + + Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue, + Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis; + Son oeil ensorcelé découvre une Capoue + Partout où la chandelle illumine un taudis. + + + III + + + Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires + Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers! + Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires, + Les bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers. + + Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile! + Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, + Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, + Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons. + + Dites, qu'avez-vous vu? + + + IV + + + « Nous avons vu des astres + Et des flots; nous avons vu des sables aussi; + Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, + Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici. + + La gloire du soleil sur la mer violette, + La gloire des cités dans le soleil couchant, + Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète + De plonger dans un ciel au reflet alléchant. + + Les plus riches cités, les plus grands paysages, + Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux + De ceux que le hasard fait avec les nuages, + Et toujours le désir nous rendait soucieux! + + --La jouissance ajoute au désir de la force. + Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais, + Cependant que grossit et durcit ton écorce, + Tes branches veulent voir le soleil de plus près! + + Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace + Que le cyprès?--Pourtant nous avons, avec soin, + Cueilli quelques croquis pour votre album vorace, + Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin! + + Nous avons salué des idoles à trompe; + Des trônes constellés de joyaux lumineux; + Des palais ouvragés dont la féerique pompe + Serait pour vos banquiers un rêve ruineux; + + Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse; + Des femmes dont les dents et les ongles sont teints + Et des jongleurs savants que le serpent caresse. » + + + V + + Et puis, et puis encore? + + + VI + + + « O cerveaux enfantins! + Pour ne pas oublier la chose capitale, + Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché, + Du haut jusques en bas de l'échelle fatale, + Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché: + + La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide, + Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût: + L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide, + Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout; + + Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote; + La fête qu'assaisonne et parfume le sang; + Le poison du pouvoir énervant le despote, + Et le peuple amoureux du fouet abrutissant; + + Plusieurs religions semblables à la nôtre, + Toutes escaladant le ciel; la Sainteté, + Comme en un lit de plume un délicat se vautre, + Dans les clous et le crin cherchant la volupté; + + L'Humanité bavarde, ivre de son génie, + Et, folle maintenant comme elle était jadis, + Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie: + « O mon semblable, ô mon maître, je te maudis! » + + Et les moins sots, hardis amants de la Démence, + Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin, + Et se réfugiant dans l'opium immense! + --Tel est du globe entier l'éternel bulletin. » + + + VII + + + Amer savoir, celui qu'on tire du voyage! + Le monde, monotone et petit, aujourd'hui, + Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image; + Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui! + + Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste; + Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit + Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste, + Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit, + + Comme le Juif errant et comme les apôtres, + A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau, + Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres + Qui savent le tuer sans quitter leur berceau. + + Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine, + Nous pourrons espérer et crier: En avant! + De même qu'autrefois nous partions pour la Chine, + Les yeux fixés an large et les cheveux au vent, + + Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres + Avec le coeur joyeux d'un jeune passager. + Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres, + Qui chantent: « Par ici! vous qui voulez manger + + Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange + Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim; + Venez vous enivrer de la couleur étrange + De cette après-midi qui n'a jamais de fin? » + + A l'accent familier nous devinons le spectre; + Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous. + « Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre! » + Dit celle dont jadis nous baisions les genoux. + + + VIII + + + O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre! + Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! + Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, + Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons! + + Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte! + Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, + Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe? + Au fond de l'Inconnu pour trouver du _nouveau!_ + + + + + PIÈCES CONDAMNÉES + + LES BIJOUX + + + La très chère était nue, et, connaissant mon coeur, + Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores, + Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur + Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures + + Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur, + Ce monde rayonnant de métal et de pierre + Me ravit en extase, et j'aime avec fureur + Les choses où le son se mêle à la lumière. + + Elle était donc couchée, et se laissait aimer, + Et du haut du divan elle souriait d'aise + A mon amour profond et doux comme la mer + Qui vers elle montait comme vers sa falaise. + + Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté, + D'un air vague et rêveur elle essayait des poses, + Et la candeur unie à la lubricité + Donnait un charme neuf à ses métamorphoses. + + Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins, + Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne, + Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins; + Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne + + S'avançaient plus câlins que les anges du mal, + Pour troubler le repos où mon âme était mise, + Et pour la déranger du rocher de cristal, + Où calme et solitaire elle s'était assise. + + Je croyais voir unis par un nouveau dessin + Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe, + Tant sa taille faisait ressortir son bassin. + Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe! + + --Et la lampe s'étant résignée à mourir, + Comme le foyer seul illuminait la chambre, + Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir, + Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre! + + + + + LE LETHE + + + Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde, + Tigre adoré, monstre aux airs indolents; + Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants + Dans l'épaisseur de ta crinière lourde; + + Dans tes jupons remplis de ton parfum + Ensevelir ma tête endolorie, + Et respirer, comme une fleur flétrie, + Le doux relent de mon amour défunt. + + Je veux dormir! dormir plutôt que vivre! + Dans un sommeil, douteux comme la mort, + J'étalerai mes baisers sans remord + Sur ton beau corps poli comme le cuivre. + + Pour engloutir mes sanglots apaisés + Rien ne me vaut l'abîme de ta couche; + L'oubli puissant habite sur ta bouche, + Et le Léthé coule dans tes baisers. + + A mon destin, désormais mon délice, + J'obéirai comme un prédestiné; + Martyr docile, innocent condamné, + Dont la ferveur attise le supplice, + + Je sucerai, pour noyer ma rancoeur, + Le népenthès et la bonne ciguë + Aux bouts charmants de cette gorge aiguë + Qui n'a jamais emprisonné de coeur. + + + + + A CELLE QUI EST TROP GAIE + + + Ta tête, ton geste, ton air + Sont beaux comme un beau paysage; + Le rire joue en ton visage + Comme un vent frais dans un ciel clair. + + Le passant chagrin que tu frôles + Est ébloui par la santé + Qui jaillit comme une clarté + De tes bras et de tes épaules. + + Les retentissantes couleurs + Dont tu parsèmes tes toilettes + Jettent dans l'esprit des poètes + L'image d'un ballet de fleurs. + + Ces robes folles sont l'emblème + De ton esprit bariolé; + Folle dont je suis affolé, + Je te hais autant que je t'aime! + + Quelquefois dans un beau jardin, + Où je traînais mon atonie, + J'ai senti comme une ironie + Le soleil déchirer mon sein; + + Et le printemps et la verdure + Ont tant humilié mon coeur + Que j'ai puni sur une fleur + L'insolence de la nature. + + Ainsi, je voudrais, une nuit, + Quand l'heure des voluptés sonne, + Vers les trésors de ta personne + Comme un lâche ramper sans bruit, + + Pour châtier ta chair joyeuse, + Pour meurtrir ton sein pardonné, + Et faire à ton flanc étonné + Une blessure large et creuse, + + Et, vertigineuse douceur! + A travers ces lèvres nouvelles, + Plus éclatantes et plus belles, + T'infuser mon venin, ma soeur! + + + + + LESBOS + + + Mère des jeux latins et des voluptés grecques, + Lesbos, où les baisers languissants ou joyeux, + Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques, + Font l'ornement des nuits et des jours glorieux, + --Mère des jeux latins et des voluptés grecques, + + Lesbos, où les baisers sont comme les cascades + Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds + Et courent, sanglotant et gloussant par saccades, + --Orageux et secrets, fourmillants et profonds; + Lesbos, où les baisers sont comme les cascades! + + Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent, + Où jamais un soupir ne resta sans écho, + A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent, + Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho! + --Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent. + + Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, + Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté, + Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses, + Caressent les fruits mûrs de leur nubilité, + Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, + + Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère; + Tu tires ton pardon de l'excès des baisers, + Reine du doux empire, aimable et noble terre, + Et des raffinements toujours inépuisés. + Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère. + + Tu tires ton pardon de l'éternel martyre + Infligé sans relâche aux coeurs ambitieux + Qu'attiré loin de nous le radieux sourire + Entrevue vaguement au bord des autres cieux; + Tu tires ton pardon de l'éternel martyre! + + Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge, + Et condamner ton front pâli dans les travaux, + Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge + De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux? + Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge? + + Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste? + Vierges au coeur sublime, honneur de l'archipel, + Votre religion comme une autre est auguste, + Et l'amour se rira de l'enfer et du ciel! + --Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste? + + Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre + Pour chanter le secret de ses vierges en fleur, + Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère + Des rires effrénés mêlés au sombre pleur;, + Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre, + + Et depuis lors je veille au sommet de Leucate, + Comme une sentinelle, à l'oeil perçant et sûr, + Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate, + Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur, + --Et depuis lors je veille au sommet de Leucate + + Pour savoir si la mer est indulgente et bonne, + Et parmi les sanglots dont le roc retentit + Un soir ramènera vers Lesbos qui pardonne + Le cadavre adoré de Sapho qui partit + Pour savoir si la mer est indulgente et bonne! + + De la mâle Sapho, l'amante et le poète, + Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs! + --L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachette + Le cercle ténébreux tracé par les douleurs + De la mâle Sapho, l'amante et le poète! + + --Plus belle que Vénus se dressant sur le monde + Et versant les trésors de sa sérénité + Et le rayonnement de sa jeunesse blonde + Sur le vieil Océan de sa fille enchanté; + Plus belle que Vénus se dressant sur le monde! + + --De Sapho qui mourut le jour de son blasphème, + Quand, insultant le rite et le culte inventé, + Elle fit son beau corps la pâture suprême + D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété + De Sapho qui mourut le jour de son blasphème. + + Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente, + Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers, + S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente + Que poussent vers les deux ses rivages déserts. + Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente! + + + + + FEMMES DAMNEES + + + A la pâle clarté des lampes languissantes, + Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur, + Hippolyte rêvait aux caresses puissantes + Qui levaient le rideau de sa jeune candeur. + + Elle cherchait d'un oeil troublé par la tempête + De sa naïveté le ciel déjà lointain, + Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête + Vers les horizons bleus dépassés le matin. + + De ses yeux amortis les paresseuses larmes, + L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, + Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes, + Tout servait, tout parait sa fragile beauté. + + Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie, + Delphine la couvait avec des yeux ardents, + Comme un animal fort qui surveille une proie, + Après l'avoir d'abord marquée avec les dents. + + Beauté forte à genoux devant la beauté frêle, + Superbe, elle humait voluptueusement + Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle + Comme pour recueillir un doux remercîment. + + Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime + Le cantique muet que chante le plaisir + Et cette gratitude infinie et sublime + Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir: + + --« Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses? + Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir + L'holocauste sacré de tes premières roses + Aux souffles violents qui pourraient les flétrir? + + Mes baisers sont légers comme ces éphémères + Qui caressent le soir les grands lacs transparents, + Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières + Comme des chariots ou des socs déchirants; + + Ils passeront sur toi comme un lourd attelage + De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié... + Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage, + Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié, + + Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles! + Pour un de ces regards charmants, baume divin, + Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles, + Et je t'endormirai dans un rêve sans fin! » + + Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête: + --« Je ne suis point ingrate et ne me repens pas, + Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète, + Comme après un nocturne et terrible repas. + + Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes + Et de noirs bataillons de fantômes épars, + Qui veulent me conduire en des routes mouvantes + Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts. + + Avons-nous donc commis une action étrange? + Expliques, si tu peux, mon trouble et mon effroi: + Je frissonne de peur quand tu me dis: mon ange! + Et cependant je sens ma bouche aller vers toi. + + Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée, + Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection, + Quand même tu serais une embûche dressée, + Et le commencement de ma perdition! » + + Delphine secouant sa crinière tragique, + Et comme trépignant sur le trépied de fer, + L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique: + --« Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer? + + Maudit soit à jamais le rêveur inutile, + Qui voulut le premier dans sa stupidité, + S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, + Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté! + + Celui qui veut unir dans un accord mystique + L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour, + Ne chauffera jamais son corps paralytique + A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour! + + Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide; + Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers; + Et, pleine de remords et d'horreur, et livide, + Tu me rapporteras tes seins stigmatisés; + + On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître! » + Mais l'enfant, épanchant une immense douleur, + Cria soudain: « Je sens s'élargir dans mon être + Un abîme béant; cet abîme est mon coeur, + + Brûlant comme un volcan, profond comme le vide; + Rien ne ressasiera ce monstre gémissant + Et ne refraîchira la choif de l'Euménide, + Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang. + + Que nos rideaux fermés nous séparent du monde, + Et que la lassitude amène le repos! + Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde, + Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux. » + + Descendez, descendez, lamentables victimes, + Descendez le chemin de l'enfer éternel; + Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes, + Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel, + + Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage; + Ombres folles, courez au but de vos désirs; + Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, + Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs. + + Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes; + Par les fentes des murs des miasmes fiévreux + Filent en s'enflammant ainsi que des lanternes + Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux. + + L'âpre stérilité de votre jouissance + Altère votre soif et roidit votre peau, + Et le vent furibond de la concupiscence + Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau. + + Loin des peuples vivants, errantes, condamnées, + A travers les déserts courez comme les loups; + Faites votre destin, âmes désordonnées, + Et fuyez l'infini que vous portez en vous! + + + + + LES METAMORPHOSES DU VAMPIRE + + + La femme cependant de sa bouche de fraise, + En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise, + Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc, + Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc: + --« Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science + De perdre au fond d'un lit l'antique conscience. + Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants + Et fais rire les vieux du rire des enfants. + Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, + La lune, le soleil, le ciel et les étoiles! + Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés, + Lorsque j'étouffe un homme en mes bras veloutés, + Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste, + Timide et libertine, et fragile et robuste, + Que sur ces matelas qui se pâme d'émoi + Les Anges impuissants se damneraient pour moi! » + + Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle, + Et que languissamment je me tournai vers elle + Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus + Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus! + Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante, + Et, quand je les rouvris à la clarté vivante, + A mes côtés, au lieu du mannequin puissant + Qui semblait avoir fait provision de sang, + Tremblaient confusément des débris de squelette, + Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette + Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer, + Que balance le vent pendant les nuits d'hiver. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Fleurs du Mal, by Charles Baudelaire + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FLEURS DU MAL *** + +***** This file should be named 6099-8.txt or 6099-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/6/0/9/6099/ + +Produced by Tonya Allen, Julie Barkley, Juliet Sutherland, +Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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