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+The Project Gutenberg EBook of Les Fleurs du Mal, by Charles Baudelaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Fleurs du Mal
+
+Author: Charles Baudelaire
+
+Posting Date: September 11, 2012 [EBook #6099]
+Release Date: July, 2004
+First Posted: November 5, 2002
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FLEURS DU MAL ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Julie Barkley, Juliet Sutherland,
+Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team.
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+LES FLEURS DU MAL
+
+par
+
+CHARLES BAUDELAIRE
+
+_Préface par Henry FRICHET_
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+PRÉFACE
+
+
+Charles Baudelaire avait un ami, Auguste Poulet-Malassis, ancien élève
+de l'école des Chartes, qui s'était fait éditeur par goût pour les
+raffinements typographiques et pour la littérature qu'il jugeait en
+érudit et en artiste beaucoup plus qu'en commerçant; aussi bien ne fit-
+il jamais fortune, mais ses livres devenus assez rares sont depuis
+longtemps très recherchés des bibliophiles.
+
+Les poésies de Baudelaire disséminées un peu partout dans les petits
+journaux d'avant-garde comme le _Corsaire_ et jusque dans la grave
+_Revue des Deux-Mondes,_ n'avaient point encore, en 1857, été
+réunies en volume. Poulet-Malassis, que le génie original de Baudelaire
+enthousiasmait, s'offrit de les publier sous le titre de _Fleurs du
+Mal,_ titre neuf, audacieux, longtemps cherché et trouvé enfin non
+point par Baudelaire ni par l'éditeur, mais par Hippolyte Babou.
+
+Les _Fleurs du Mal_ se présentaient comme un bouquet poétique
+composé de fleurs rares et vénéneuses d'un parfum encore ignoré. Ce fut
+un succès--succès d'ailleurs préparé par la _Revue des Deux-
+Mondes_ qui, en accueillant un an auparavant quelques poésies de
+Baudelaire, avait mis sa responsabilité à couvert par une note
+singulièrement prudente. De nos jours une pareille note ressemblerait
+fort à une réclame déguisée:
+
+« Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, disait-elle, c'est
+l'expression vive, curieuse, même dans sa violence, de quelques
+défaillances, de quelques douleurs morales, que, sans les partager ni
+les discuter, on doit tenir à connaître comme un des signes de notre
+temps. Il nous semble, d'ailleurs, qu'il est des cas où la publicité
+n'est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir l'influence
+d'un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager, à se
+fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. »
+
+C'était se méprendre étrangement que de compter sur la publicité pour
+amener Baudelaire à résipiscence; le parquet impérial ne prit pas tant
+de ménagements. Le livre à peine paru, fut déféré aux tribunaux. Tandis
+que Baudelaire se hâtait de recueillir en brochure les articles
+justificatifs d'Edmond Thierry, Barbey d'Aurevilly, Charles Asselineau,
+etc..., il sollicitait l'amitié de Sainte-Beuve et de Flaubert (tout
+récemment poursuivi pour avoir écrit _Madame Bovary_), des moyens
+de défense dont les minutes ont été conservées et dont il transmettait
+la teneur à son avocat, Me Chaix d'Est-Ange. Sur le réquisitoire de M.
+Pinard (alors avocat général et plus tard ministre de l'Intérieur), le
+délit d'offense à la morale religieuse fut écarté, mais en raison de la
+prévention d'outrage à la morale publiques et aux bonnes moeurs, la
+Cour prononça la suppression de six pièces: _Lesbos, Femmes damnées,
+le Lethé, A celle qui est trop gaie, les Bijoux et les Métamorphoses du
+Vampire,_ et la condamnation à une amende de l'auteur et de
+l'éditeur (21 août 1857).
+
+Le dommage matériel ne fut pas considérable pour Malassis; l'édition
+était presque épuisée lors de la saisie.
+
+Tout d'abord, Baudelaire voulut protester. On a retrouvé dans ses
+papiers le brouillon de divers projets de préfaces qu'il abandonna lors
+de la réimpression à la fois diminuée et augmentée des _Fleurs du
+Mal_ en 1861. Cette mutilation de sa pensée par autorité de justice
+avait eu pour résultat de rendre les directeurs de journaux et de
+revues très méfiants à son égard, lorsqu'il leur présentait quelques
+pages de prose ou des poésies nouvelles; sa situation pécuniaire s'en
+ressentit. Il travaillait lentement, à ses heures, toujours préoccupé
+d'atteindre l'idéale perfection et ne traitant d'ailleurs que des
+sujets auxquels le grand public était alors (encore plus
+qu'aujourd'hui) complètement étranger.
+
+Lorsque Baudelaire posa en 1862 sa candidature aux fauteuils
+académiques laissés vacants par la mort de Scribe et du Père
+Lacordaire, il était, dans sa pensée, de protester ainsi contre la
+condamnation des _Fleurs du Mal._ L'insuccès de Baudelaire à
+l'Académie n'était pas douteux. Ses amis, ses vrais amis, Alfred de
+Vigny et Sainte-Beuve, lui conseillèrent de se désister, ce qu'il fit
+d'ailleurs en des termes dont on apprécia la modestie et la convenance.
+
+On a beaucoup parlé de la vie douloureuse de Baudelaire: manque
+d'argent, santé précaire, absence de tendresse féminine, car sa
+maîtresse Jeanne Duval, une jolie fille de couleur qu'il appelait son «
+vase de tristesse », n'était qu'une sotte dont le coeur et la pensée
+étaient loin de lui. Son seul esprit, son méchant esprit était de
+tourner en ridicule les manies de son ami. Cependant elle était
+charmante, nous dit Théodore de Banville, « elle portait bien sa brune
+tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée
+et dont la démarche de reine pleine d'une grâce farouche, avait à la
+fois quelque chose de divin et de bestial ». Et Banville ajoute: «
+Baudelaire faisait parfois asseoir Jeanne devant lui dans un grand
+fauteuil; il la regardait avec amour et l'admirait longuement; il lui
+disait des vers dans une langue qu'elle ne savait pas. Certes, c'est là
+peut-être le meilleur moyen de causer avec une femme dont les paroles
+détonneraient, sans doute, dans l'ardente symphonie que chante sa
+beauté; mais il est naturel aussi que la femme n'en convienne pas et
+s'étonne d'être adorée au même titre qu'une belle chatte. »
+
+Baudelaire n'aima qu'elle et il l'aima exclusivement pour sa beauté,
+car depuis longtemps, peut-être depuis toujours, il avait senti qu'il
+était seul auprès d'elle, que les hommes sont irrévocablement seuls.
+Personne ne comprend personne. Nous n'avons d'autre demeure que nous-
+mêmes. Tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement. Toutefois
+sa sensibilité était d'autant plus profonde qu'elle semblait moins
+apparente. Rien ne la révélait. Il avait l'air froid, quelque peu
+distant, mais il subjuguait. Ses yeux couleur de tabac d'Espagne, son
+épaisse chevelure sombre, son élégance, son intelligence,
+l'enchantement de sa voix chaude et bien timbrée, plus encore que son
+éloquence naturelle qui lui faisait développer des paradoxes avec une
+magnifique intelligence et on ne saurait dire quel magnétisme personnel
+qui se dégageait de toutes les impressions refoulées au-dedans de lui,
+le rendaient extrêmement séduisant. Hélas! toutes ces belles qualités
+ne le servirent point--du moins financièrement--il ignorait l'art de
+monnayer son génie. Ainsi, pratiquement du moins, comme tant d'autres,
+il se trouva desservi par sa fierté, sa délicatesse, par le meilleur de
+lui-même.
+
+Baudelaire habitait dans l'île Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, en ce
+vieil et triste hôtel Pimodan plein de souvenirs somptueux et
+nostalgiques. Il avait choisi là un appartement composé de plusieurs
+pièces très hautes de plafond et dont les fenêtres s'ouvraient sur le
+fleuve qui roule ses eaux glauques et indifférentes au milieu de la vie
+morbide et fiévreuse. Les pièces étaient tapissées d'un papier aux
+larges rayures rouges et noires, couleurs diaboliques, qui
+s'accordaient avec les draperies d'un lourd damas. Les meubles étaient
+antiques, voluptueux. De larges fauteuils, de paresseux divans
+invitaient à la rêverie. Aux murs des lithographies et des tableaux
+signés de son ami Delacroix, pures merveilles presque sans importance
+alors, mais que se disputeraient aujourd'hui à coups de millions les
+princes de la finance américaine.
+
+Au temps de Baudelaire, c'est-à-dire vers le milieu du dix-neuvième
+siècle, l'île Saint-Louis ressemblait par la paix silencieuse qui
+régnait à travers ses rues et ses quais à certaines villes de province
+où l'on va nu-tête chez le voisin, où l'on s'attarde à bavarder au
+seuil des maisons et à y prendre le frais par les beaux soirs d'été à
+l'heure où la nuit tombe. Artistes et écrivains allaient se dire
+bonjour sans quitter leur costume d'intérieur et flânaient en négligé
+sur le quai Bourbon et sur le quai d'Anjou, si parfaitement déserts que
+c'était une joie d'y regarder couler l'eau et d'y boire la lumière.
+
+Un jour, Baudelaire, coiffé uniquement de sa noire chevelure, prenait
+un bain de soleil sur le quai d'Anjou, tout en croquant de délicieuses
+pommes de terre frites qu'il prenait une à une dans un cornet de
+papier, lorsque vinrent à passer en calèche découverte de très grandes
+dames amies de sa mère, l'ambassadrice, et qui s'amusèrent beaucoup à
+voir ainsi le poète picorer une nourriture aussi démocratique. L'une
+d'elles, une duchesse, fit arrêter la voiture et appela Baudelaire.
+
+--« C'est donc bien bon, demanda-t-elle ce que vous mangez là?
+
+--Goûtez, madame, dit le poète en faisant les honneurs de son cornet de
+pommes de terre frites avec une grâce suprême. »
+
+Et il les amusa si bien par ce régal inattendu et par sa conversation
+qu'elles seraient restées là jusqu'à la fin du monde.
+
+Quelques jours plus tard, la duchesse rencontrant Baudelaire dans le
+salon d'une vieille parente à elle, lui demanda si elle n'aurait pas
+l'occasion de manger encore des pommes de terre frites.
+
+--« Non, madame, répondit finement le poète, car elles sont, en effet,
+très bonnes, mais seulement la première fois qu'on en mange. »
+
+Cette petite anecdote racontée par les historiens du poète est devenue
+classique; mais nous n'avons pu résister au plaisir de la répéter ici.
+
+Baudelaire, plus ou moins pauvre, car la fortune laissée par son père
+avait été dévorée rapidement, fut toujours plein de délicatesse et doué
+de cet esprit de finesse fait de belle humeur et d'ironie souriante.
+Cependant ses embarras d'argent devenus chroniques, aussi bien que son
+état maladif, rendirent lamentables les dernières années du poète.
+Frappé de paralysie générale, ayant perdu la mémoire des mots, après
+une longue agonie, il s'éteignit à quarante-six ans. Sa mère et son ami
+Charles Asselineau étaient à son chevet. Ses oeuvres lui ont survécu,
+mais la place d'honneur qu'il méritait par son génie parmi les
+romantiques ne lui fut vraiment accordée qu'à l'aube de ce siècle. On
+l'avait tenu jusqu'alors pour un très habile ciseleur de phrases, le
+Benvenuto Cellini des vers, mais c'était presque un incompris, un
+névrosé.
+
+Il commença, dit-on, par étonner les sots, mais il devait étonner bien
+davantage les gens d'esprit en laissant à la postérité ce livre
+immortel: _les Fleurs du Mal._
+
+
+Henry FRICHET.
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+
+ La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
+ Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
+ Et nous alimentons nos aimables remords,
+ Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
+
+ Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches,
+ Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
+ Et nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux,
+ Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
+
+ Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
+ Qui berce longuement notre esprit enchanté,
+ Et le riche métal de notre volonté
+ Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
+
+ C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
+ Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
+ Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
+ Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
+
+ Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
+ Le sein martyrisé d'une antique catin,
+ Nous volons au passage un plaisir clandestin
+ Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
+
+ Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
+ Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
+ Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
+ Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
+
+ Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
+ N'ont pas encore brodé de leurs plaisants desseins
+ Le canevas banal de nos piteux destins,
+ C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.
+
+ Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
+ Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
+ Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants
+ Dans la ménagerie infâme de nos vices,
+
+ Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
+ Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
+ Il ferait volontiers de la terre un débris
+ Et dans un bâillement avalerait le monde;
+
+ C'est l'Ennui!--L'oeil chargé d'un pleur involontaire,
+ Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
+ Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
+ --Hypocrite lecteur,--mon semblable,--mon frère!
+
+
+
+
+ SPLEEN ET IDÉAL
+
+ BENEDICTION
+
+
+ Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
+ Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
+ Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
+ Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié:
+
+ « Ah! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipères,
+ Plutôt que de nourrir cette dérision!
+ Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
+ Où mon ventre a conçu mon expiation!
+
+ « Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
+ Pour être le dégoût de mon triste mari,
+ Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
+ Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,
+
+ « Je ferai rejaillir la haine qui m'accable
+ Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,
+ Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
+ Qu'il ne pourra poussa ses boutons empestés! »
+
+ Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,
+ Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
+ Elle-même prépare au fond de la Géhenne
+ Les bûchers consacrés aux crimes maternels.
+
+ Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,
+ L'Enfant déshérité s'enivre de soleil,
+ Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
+ Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.
+
+ Il joue avec le vent, cause avec le nuage
+ Et s'enivre en chantant du chemin de la croix;
+ Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage
+ Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.
+
+ Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
+ Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
+ Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
+ Et font sur lui l'essai de leur férocité.
+
+ Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
+ Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats;
+ Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
+ Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.
+
+ Sa femme va criant sur les places publiques:
+ « Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
+ Je ferai le métier des idoles antiques,
+ Et comme elles je veux me faire redorer;
+
+ « Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,
+ De génuflexions, de viandes et de vins,
+ Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire
+ Usurper en riant les hommages divins!
+
+ « Et, quand je m'ennuîrai de ces farces impies,
+ Je poserai sur lui ma frêle et forte main;
+ Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
+ Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin.
+
+ « Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
+ J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein,
+ Et, pour rassasier ma bête favorite,
+ Je le lui jetterai par terre avec dédain! »
+
+ Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide,
+ Le Poète serein lève ses bras pieux,
+ Et les vastes éclairs de son esprit lucide
+ Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:
+
+ « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
+ Comme un divin remède à nos impuretés,
+ Et comme la meilleure et la plus pure essence
+ Qui prépare les forts aux saintes voluptés!
+
+ « Je sais que vous gardez une place au Poète
+ Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
+ Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
+ Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
+
+ « Je sais que la douleur est la noblesse unique
+ Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
+ Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
+ Imposer tous les temps et tous les univers.
+
+ « Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
+ Les métaux inconnus, les perles de la mer,
+ Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
+ A ce beau diadème éblouissant et clair;
+
+ « Car il ne sera fait que de pure lumière,
+ Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
+ Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
+ Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs! »
+
+
+
+
+ L'ALBATROS
+
+
+ Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
+ Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
+ Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
+ Le navire glissant sur les gouffres amers.
+
+ A peine les ont-ils déposés sur les planches,
+ Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
+ Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
+ Comme des avirons traîner à côté d'eux.
+
+ Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
+ Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
+ L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
+ L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!
+
+ Le Poète est semblable au prince des nuées
+ Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
+ Exilé sur le sol au milieu des huées,
+ Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
+
+
+
+
+ ELEVATION
+
+
+ Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
+ Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
+ Par delà le soleil, par delà les éthers,
+ Par delà les confins des sphères étoilées,
+
+ Mon esprit, tu te meus avec agilité,
+ Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
+ Tu sillonnes gaîment l'immensité profonde
+ Avec une indicible et mâle volupté.
+
+ Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides,
+ Va te purifier dans l'air supérieur,
+ Et bois, comme une pure et divine liqueur,
+ Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
+
+ Derrière les ennuis et les vastes chagrins
+ Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
+ Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
+ S'élancer vers les champs lumineux et sereins!
+
+ Celui dont les pensers, comme des alouettes,
+ Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
+ --Qui plane sur la vie et comprend sans effort
+ Le langage des fleurs et des choses muettes!
+
+
+
+
+ LES PHARES
+
+
+ Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
+ Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
+ Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse,
+ Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;
+
+ Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
+ Où des anges charmants, avec un doux souris
+ Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
+ Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;
+
+ Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
+ Et d'un grand crucifix décoré seulement,
+ Où la prière en pleurs s'exhale des ordures,
+ Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement;
+
+ Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules
+ Se mêler à des Christ, et se lever tout droits
+ Des fantômes puissants, qui dans les crépuscules
+ Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts;
+
+ Colères de boxeur, impudences de faune,
+ Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
+ Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
+ Puget, mélancolique empereur des forçats;
+
+ Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
+ Comme des papillons, errent en flamboyant,
+ Décors frais et légers éclairés par des lustres
+ Qui versent la folie à ce bal tournoyant;
+
+ Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
+ De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
+ De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
+ Pour tenter les Démons ajustant bien leurs bas;
+
+ Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
+ Ombragé par un bois de sapin toujours vert,
+ Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
+ Passent, comme un soupir étouffé de Weber;
+
+ Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
+ Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces _Te Deum,_
+ Sont un écho redit par mille labyrinthes;
+ C'est pour les coeurs mortels un divin opium.
+
+ C'est un cri répété par mille sentinelles,
+ Un ordre renvoyé par mille porte-voix;
+ C'est un phare allumé sur mille citadelles,
+ Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!
+
+ Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
+ Que nous puissions donner de notre dignité
+ Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
+ Et vient mourir au bord de votre éternité!
+
+
+
+
+ LA MUSE VENALE
+
+
+ O Muse de mon coeur, amante des palais,
+ Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
+ Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
+ Un tison pour chauffer tes deux pieds violets?
+
+ Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
+ Aux nocturnes rayons qui percent les volets?
+ Sentant ta bourse à sec autant que ton palais,
+ Récolteras-tu l'or des voûtes azurées?
+
+ Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
+ Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir,
+ Chantes des _Te Deum_ auxquels tu ne crois guère,
+
+ Ou, saltimbanque à jeun, étaler les appas
+ Et ton rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas,
+ Pour faire épanouir la rate du vulgaire.
+
+
+
+
+ L'ENNEMI
+
+
+ Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
+ Traversé ça et là par de brillants soleils;
+ Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage
+ Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
+
+ Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
+ Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
+ Pour rassembler à neuf les terres inondées,
+ Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
+
+ Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
+ Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
+ Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?
+
+ --O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
+ Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
+ Du sang que nous perdons croît et se fortifie!
+
+
+
+
+ LA VIE ANTERIEURE
+
+
+ J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
+ Que les soleils marins teignaient de mille feux,
+ Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
+ Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
+
+ Les houles, en roulant les images des cieux,
+ Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
+ Les tout-puissants accords de leur riche musique
+ Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
+
+ C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
+ Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
+ Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
+
+ Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
+ Et dont l'unique soin était d'approfondir
+ Le secret douloureux qui me faisait languir.
+
+
+
+
+ BOHEMIENS EN VOYAGE
+
+
+ La tribu prophétique aux prunelles ardentes
+ Hier s'est mise en route, emportant ses petits
+ Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
+ Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
+
+ Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
+ Le long des chariots où les leurs sont blottis,
+ Promenant sur le ciel des yeux appesantis
+ Par le morne regret des chimères absentes.
+
+ Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
+ Les regardant passer, redouble sa chanson;
+ Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
+
+ Fait couler le rocher et fleurir le désert
+ Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
+ L'empire familier des ténèbres futures.
+
+
+
+
+ L'HOMME ET LA MER
+
+
+ Homme libre, toujours tu chériras la mer!
+ La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
+ Dans le déroulement infini de sa lame,
+ Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
+
+ Tu te plais à plonger au sein de ton image;
+ Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
+ Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
+ Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
+
+ Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets,
+ Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes;
+ O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
+ Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!
+
+ Et cependant voilà des siècles innombrables
+ Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
+ Tellement vous aimez le carnage et la mort,
+ O lutteurs éternels, ô frères implacables!
+
+
+
+
+ DON JUAN AUX ENFERS
+
+
+ Quand don Juan descendit vers l'onde souterraine,
+ Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
+ Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,
+ D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
+
+ Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
+ Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
+ Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
+ Derrière lui traînaient un long mugissement.
+
+ Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
+ Tandis que don Luis avec un doigt tremblant
+ Montrait à tous les morts errant sur les rivages
+ Le fils audacieux qui railla son front blanc.
+
+ Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
+ Près de l'époux perfide et qui fui son amant
+ Semblait lui réclamer un suprême sourire
+ Où brillât la douceur de son premier serment.
+
+ Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
+ Se tenait à la barre et coupait le flot noir;
+ Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
+ Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
+
+
+
+
+ CHATIMENT DE L'ORGUEIL
+
+
+ En ces temps merveilleux où la Théologie
+ Fleurit avec le plus de sève et d'énergie,
+ On raconte qu'un jour un docteur des plus grands
+ --Après avoir forcé les coeurs indifférents,
+ Les avoir remués dans leurs profondeurs noires;
+ Après avoir franchi vers les célestes gloires
+ Des chemins singuliers à lui-même inconnus,
+ Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus,
+ --Comme un homme monté trop haut, pris de panique,
+ S'écria, transporté d'un orgueil satanique:
+ « Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien haut!
+ Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut
+ De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,
+ Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire! »
+
+ Immédiatement sa raison s'en alla.
+ L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila;
+ Tout le chaos roula dans cette intelligence,
+ Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence.
+ Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
+ Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
+ Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
+ Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
+ Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers
+ Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
+ Sale, inutile et laid comme une chose usée,
+ Il faisait des enfants la joie et la risée.
+
+
+
+
+ LA BEAUTE
+
+
+ Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
+ Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
+ Est fait pour inspirer au poète un amour
+ Eternel et muet ainsi que la matière.
+
+ Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
+ J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
+ Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
+ Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
+
+ Les poètes, devant mes grandes attitudes.
+ Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
+ Consumeront leurs jours en d'austères études;
+
+ Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
+ De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
+ Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!
+
+
+
+
+ L'IDEAL
+
+
+ Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
+ Produits avariés, nés d'un siècle vaurien,
+ Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
+ Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.
+
+ Je laisse, à Gavarni, poète des chloroses,
+ Soa troupeau gazouillant de beautés d'hôpital,
+ Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
+ Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
+
+ Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme,
+ C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
+ Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans;
+
+ Ou bien toi, grand Nuit, fille de Michel-Ange,
+ Qui tors paisiblement dans une pose étrange
+ Tes appas façonnés aux bouches des Titans!
+
+
+
+
+ LE MASQUE
+
+ STATUE ALLÉGORIQUE DANS LE GOUT DE LA RENAISSANCE
+
+ A ERNEST CHRISTOPHE
+ STATUAIRE
+
+
+ Contemplons ce trésor de grâces florentines;
+ Dans l'ondulation de ce corps musculeux
+ L'Elégance et la Force abondent, soeurs divines.
+ Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
+ Divinement robuste, adorablement mince,
+ Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
+ Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.
+
+ --Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
+ Où la Fatuité promène son extase;
+ Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
+ Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
+ Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur:
+ « La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne! »
+ A cet être doué de tant de majesté
+ Vois quel charme excitant la gentillesse donne!
+ Approchons, et tournons autour de sa beauté.
+
+ O blasphème de l'art! ô surprise fatale!
+ La femme au corps divin, promettant le bonheur,
+ Par le haut se termine en monstre bicéphale!
+
+ Mais non! Ce n'est qu'un masque, un décor suborneur,
+ Ce visage éclairé d'une exquise grimace,
+ Et, regarde, voici, crispée atrocement,
+ La véritable tête, et la sincère face
+ Renversée à l'abri de la face qui ment.
+ --Pauvre grande beauté! le magnifique fleuve
+ De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux;
+ Ton mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve
+ Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!
+
+ --Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite
+ Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
+ Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète?
+
+ --Elle pleure, insensé, parce qu'elle a vécu!
+ Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore
+ Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux,
+ C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore!
+ Demain, après-demain et toujours!--comme nous!
+
+
+
+
+ HYMNE A LA BEAUTE
+
+
+ Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
+ O Beauté? Ton regard, infernal et divin,
+ Verse confusément le bienfait et le crime,
+ Et l'on peut pour cela te comparer au vin.
+ Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore;
+
+ Tu répands des parfums comme un soir orageux;
+ Tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore
+ Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.
+ Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?
+
+ Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien;
+ Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
+ Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
+
+ Tu marches sur des morts. Beauté, dont tu te moques;
+ De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
+ Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
+ Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
+
+ L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
+ Crépite, flambe et dit: Bénissons ce flambeau!
+ L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
+ A l'air d'un moribond caressant son tombeau.
+
+ Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
+ O Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu!
+ Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
+ D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu?
+
+ De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène,
+ Qu'importé, si tu rends,--fée aux yeux de velours,
+ Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!--
+ L'univers moins hideux et les instants moins lourds?
+
+
+
+
+ LA CHEVELURE
+
+
+ O toison, moutonnant jusque sur l'encolure!
+ O boucles! O parfum chargé de nonchaloir!
+ Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
+ Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
+ Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir.
+
+ La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
+ Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
+ Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!
+ Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
+ Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.
+
+ J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
+ Se pâment longuement sous l'ardeur des climats;
+ Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève!
+ Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
+ De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts:
+
+ Un port retentissant où mon âme peut boire
+ A grands flots le parfum, le son et la couleur;
+ Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
+ Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
+ D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.
+
+ Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
+ Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
+ Et mon esprit subtil que le roulis caresse
+ Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
+ Infinis bercements du loisir embaumé!
+
+ Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
+ Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
+ Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
+ Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
+ De l'huile de coco, du musc et du goudron.
+
+ Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde
+ Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
+ Afin qu'à mon, désir tu ne sois jamais sourde!
+ N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
+ Où je hume à longs traits le vin du souvenir?
+
+ Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne,
+ O vase de tristesse, ô grande taciturne,
+ Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
+ Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
+ Plus ironiquement accumuler les lieues
+ Qui séparent mes bras des immensités bleues.
+
+ Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts,
+ Comme après un cadavre un choeur de vermisseaux,
+ Et je chéris, ô bête implacable et cruelle,
+ Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle!
+
+ Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,
+ Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle.
+ Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
+ Il te faut chaque jour un coeur au râtelier.
+ Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques
+ Ou des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,
+ Usent insolemment d'un pouvoir emprunté,
+ Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
+
+ Machine aveugle et sourde en cruauté féconde!
+ Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
+ Comment n'as-tu pas honte, et comment n'as-tu pas
+ Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas?
+ La grandeur de ce mal où tu te crois savante
+ Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante,
+ Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
+ De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
+ --De toi, vil animal,--pour pétrir un génie?
+
+ O fangeuse grandeur, sublime ignominie!
+
+
+
+
+ SED NON SATIATA
+
+
+ Bizarre déité, brune comme les nuits,
+ Au parfum mélangé de musc et de havane,
+ OEuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
+ Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,
+
+ Je préfère au constance, à l'opium, au nuits,
+ L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane;
+ Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
+ Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.
+
+ Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
+ O démon sans pitié, verse-moi moins de flamme;
+ Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,
+
+ Hélas! et je ne puis, Mégère libertine,
+ Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
+ Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!
+
+ Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
+ Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse,
+ Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
+ Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
+
+ Comme le sable morne et l'azur des déserts,
+ Insensibles tous deux à l'humaine souffrance,
+ Comme les longs réseaux de la houle des mers,
+ Elle se développe avec indifférence.
+
+ Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,
+ Et dans cette nature étrange et symbolique
+ Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,
+
+ Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants,
+ Resplendit à jamais, comme un astre inutile,
+ La froide majesté de la femme stérile.
+
+
+
+
+ LE SERPENT QUI DANSE
+
+
+ Que j'aime voir, chère indolente,
+ De ton corps si beau,
+ Comme une étoile vacillante,
+ Miroiter la peau!
+
+ Sur ta chevelure profonde
+ Aux âcres parfums,
+ Mer odorante et vagabonde
+ Aux flots bleus et bruns.
+
+ Comme un navire qui s'éveille
+ Au vent du matin,
+ Mon âme rêveuse appareille
+ Pour un ciel lointain.
+
+ Tes yeux, où rien ne se révèle
+ De doux ni d'amer,
+ Sont deux bijoux froids où se mêle
+ L'or avec le fer.
+
+ A te voir marcher en cadence,
+ Belle d'abandon,
+ On dirait un serpent qui danse
+ Au bout d'un bâton;
+
+ Sous le fardeau de ta paresse
+ Ta tête d'enfant
+ Se balance avec la mollesse
+ D'un jeune éléphant,
+
+ Et son corps se penche et s'allonge
+ Comme un fin vaisseau
+ Qui roule bord sur bord, et plonge
+ Ses vergues dans l'eau.
+
+ Comme un flot grossi par la fonte
+ Des glaciers grondants,
+ Quand l'eau de ta bouche remonte
+ Au bord de tes dents,
+
+ Je crois boire un vin de Bohême,
+ Amer et vainqueur,
+ Un ciel liquide qui parsème
+ D'étoiles mon coeur!
+
+
+
+
+ UNE CHAROGNE
+
+
+ Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
+ Ce beau matin d'été si doux:
+ Au détour d'un sentier une charogne infâme
+ Sur un lit semé de cailloux,
+
+ Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
+ Brûlante et suant les poisons,
+ Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
+ Son ventre plein d'exhalaisons.
+
+ Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
+ Comme afin de la cuire à point,
+ Et de rendre au centuple à la grande Nature
+ Tout ce qu'ensemble elle avait joint.
+
+ Et le ciel regardait la carcasse superbe
+ Comme une fleur s'épanouir;
+ La puanteur était si forte que sur l'herbe
+ Vous crûtes vous évanouir.
+
+ Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
+ D'où sortaient de noirs bataillons
+ De larves qui coulaient comme un épais liquide
+ Le long de ces vivants haillons.
+
+ Tout cela descendait, montait comme une vague,
+ Où s'élançait en pétillant;
+ On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
+ Vivait en se multipliant.
+
+ Et ce monde rendait une étrange musique
+ Comme l'eau courante et le vent,
+ Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
+ Agite et tourne dans son van.
+
+ Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
+ Une ébauche lente à venir
+ Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
+ Seulement par le souvenir.
+
+ Derrière les rochers une chienne inquiète
+ Nous regardait d'un oeil fâché,
+ Epiant le moment de reprendre au squelette
+ Le morceau qu'elle avait lâché.
+
+ --Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
+ A cette horrible infection,
+ Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
+ Vous, mon ange et ma passion!
+
+ Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
+ Après les derniers sacrements,
+ Quand vous irez sous l'herbe et les floraisons grasses,
+ Moisir parmi les ossements.
+
+ Alors, ô ma beauté, dites à la vermine
+ Qui vous mangera de baisers,
+ Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
+ De mes amours décomposés!
+
+
+
+
+ DE PROFUNDIS CLAMAVI
+
+
+ J'implore ta pitié. Toi, l'unique que j'aime,
+ Du fond du gouffre obscur où mon coeur est tombé.
+ C'est un univers morne à l'horizon plombé,
+ Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème;
+
+ Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
+ Et les six autres mois la nuit couvre la terre;
+ C'est un pays plus nu que la terre polaire;
+ Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!
+
+ Or il n'est d'horreur au monde qui surpasse
+ La froide cruauté de ce soleil de glace
+ Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;
+
+ Je jalouse le sort des plus vils animaux
+ Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
+ Tant l'écheveau du temps lentement se dévide!
+
+
+
+
+ LE VAMPIRE
+
+
+ Toi qui, comme un coup de couteau.
+ Dans mon coeur plaintif est entrée;
+ Toi qui, forte comme un troupeau
+ De démons, vins, folle et parée,
+
+ De mon esprit humilié
+ Faire ton lit et ton domaine.
+ --Infâme à qui je suis lié
+ Comme le forçat à la chaîne,
+
+ Comme au jeu le joueur têtu,
+ Comme à la bouteille l'ivrogne,
+ Comme aux vermines la charogne,
+ --Maudite, maudite sois-tu!
+
+ J'ai prié le glaive rapide
+ De conquérir ma liberté,
+ Et j'ai dit au poison perfide
+ De secourir ma lâcheté.
+
+ Hélas! le poison et le glaive
+ M'ont pris en dédain et m'ont dit:
+ « Tu n'es pas digne qu'on t'enlève
+ A ton esclavage maudit,
+
+ Imbécile!--de son empire
+ Si nos efforts te délivraient,
+ Tes baisers ressusciteraient
+ Le cadavre de ton vampire! »
+
+ Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive,
+ Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu,
+ Je me pris à songer près de ce corps vendu
+ A la triste beauté dont mon désir se prive.
+
+ Je me représentai sa majesté native,
+ Son regard de vigueur et de grâces armé,
+ Ses cheveux qui lui font un casque parfumé,
+ Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.
+
+ Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps,
+ Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses
+ Déroulé le trésor des profondes caresses,
+
+ Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort
+ Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles,
+ Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.
+
+
+
+
+ REMORDS POSTHUME
+
+
+ Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
+ Au fond d'un monument construit en marbre noir,
+ Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir
+ Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;
+
+ Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
+ Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,
+ Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,
+ Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
+
+ Le tombeau, confident de mon rêve infini,
+ --Car le tombeau toujours comprendra le poète,--
+ Durant ces longues nuits d'où le somme est banni,
+
+ Te dira: « Que vous sert, courtisane imparfaite,
+ De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts? »
+ --Et le ver rongera ta peau comme un remords.
+
+
+
+
+ LE CHAT
+
+
+ Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux:
+ Retiens les griffes de ta patte,
+ Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
+ Mêlés de métal et d'agate.
+
+ Lorsque mes doigts caressent à loisir
+ Ta tête et ton dos élastique,
+ Et que ma main s'enivre du plaisir
+ De palper ton corps électrique,
+
+ Je vois ma femme en esprit; son regard,
+ Comme le tien, aimable bête,
+ Profond et froid, coupe et fend comme un dard.
+
+ Et, des pieds jusques à la tête,
+ Un air subtil, un dangereux parfum
+ Nagent autour de son corps brun.
+
+
+
+
+ LE BALCON
+
+
+ Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
+ O toi, tous mes plaisirs, ô toi, tous mes devoirs!
+ Tu te rappelleras la beauté des caresses,
+ La douceur du foyer et le charme des soirs,
+ Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses!
+
+ Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
+ Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses;
+ Que ton sein m'était doux! que ton coeur m'était bon!
+ Nous avons dit souvent d'impérissables choses
+ Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.
+
+ Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
+ Que l'espace est profond! que le coeur est puissant!
+ En me penchant vers toi, reine des adorées,
+ Je croyais respirer le parfum de ton sang.
+ Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
+
+ La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
+ Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles
+ Et je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison!
+ Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles,
+ La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.
+
+ Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
+ Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
+ Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
+ Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux?
+ Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses!
+
+ Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
+ Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes,
+ Comme montent au ciel les soleils rajeunis
+ Après s'être lacés au fond des mers profondes!
+ --O serments! ô parfums! ô baisers infinis!
+
+
+
+
+ LE POSSEDE
+
+
+ Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui,
+ O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre;
+ Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre,
+ Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui;
+
+ Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui,
+ Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,
+ Te pavaner aux lieux que la Folie encombre,
+ C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui!
+
+ Allume ta prunelle à la flamme des lustres!
+ Allume le désir dans les regards des rustres!
+ Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant;
+
+ Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore;
+ Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant
+ Qui ne crie: _O mon cher Belzébuth, je t'adore!_
+
+
+
+
+ UN FANTOME
+
+ I
+
+ LES TÉNÈBRES
+
+
+ Dans les caveaux d'insondable tristesse
+ Où le Destin m'a déjà relégué;
+ Où jamais n'entre un rayon rosé et gai;
+ Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,
+
+ Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur
+ Condamne à peindre, hélas! sur les ténèbres;
+ Où, cuisinier aux appétits funèbres,
+ Je fais bouillir et je mange mon coeur,
+
+ Par instants brille, et s'allonge, et s'étale
+ Un spectre fait de grâce et de splendeur:
+ A sa rêveuse allure orientale,
+
+ Quand il atteint sa totale grandeur,
+ Je reconnais ma belle visiteuse:
+ C'est Elle! sombre et pourtant lumineuse.
+
+
+ II
+
+ LE PARFUM
+
+
+ Lecteur, as-tu quelquefois respiré
+ Avec ivresse et lente gourmandise
+ Ce grain d'encens qui remplit une église,
+ Ou d'un sachet le musc invétéré?
+
+ Charme profond, magique, dont nous grise
+ Dans le présent le passé restauré!
+ Ainsi l'amant sur un corps adoré
+ Du souvenir cueille la fleur exquise.
+
+ De ses cheveux élastiques et lourds,
+ Vivant sachet, encensoir de l'alcôve,
+ Une senteur montait, sauvage et fauve,
+
+ Et des habits, mousseline ou velours,
+ Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
+ Se dégageait un parfum de fourrure.
+
+
+ III
+
+ LE CADRE
+
+
+ Comme un beau cadre ajoute à la peinture,
+ Bien qu'elle soit d'un pinceau très vanté,
+ Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté
+ En l'isolant de l'immense nature.
+
+ Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,
+ S'adaptaient juste à sa rare beauté;
+ Rien n'offusquait sa parfaite clarté,
+ Et tout semblait lui servir de bordure.
+
+ Même on eût dit parfois qu'elle croyait
+ Que tout voulait l'aimer; elle noyait
+ Dans les baisers du satin et du linge
+
+ Son beau corps nu, plein de frissonnements,
+ Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements,
+ Montrait la grâce enfantine du singe.
+
+
+ IV
+
+ LE PORTRAIT
+
+
+ La Maladie et la Mort font des cendres
+ De tout le feu qui pour nous flamboya.
+ De ces grands yeux si fervents et si tendres,
+ De cette bouche où mon coeur se noya,
+
+ De ces baisers puissants comme un dictame,
+ De ces transports plus vifs que des rayons.
+ Que reste-t-il? C'est affreux, ô mon âme!
+ Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons,
+
+ Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
+ Et que le Temps, injurieux vieillard,
+ Chaque jour frotte avec son aile rude...
+
+ Noir assassin de la Vie et de l'Art,
+ Tu ne tueras jamais dans ma mémoire
+ Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!
+
+ Je te donne ces vers afin que, si mon nom
+ Aborde heureusement aux époques lointaines
+ Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
+ Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
+
+ Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
+ Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,
+ Et par un fraternel et mystique chaînon
+ Reste comme pendue à mes rimes hautaines;
+
+ Etre maudit à qui de l'abîme profond
+ Jusqu'au plus haut du ciel rien, hors moi, ne répond;
+ --O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
+
+ Foules d'un pied léger et d'un regard serein
+ Les stupides mortels qui t'ont jugée amère,
+ Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!
+
+
+
+
+ SEMPER EADEM
+
+
+ « D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
+ Montant comme la mer sur le roc noir et nu? »
+ --Quand notre coeur a fait une fois sa vendange,
+ Vivre est un mal! C'est un secret de tous connu,
+
+ Une douleur très simple et non mystérieuse,
+ Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
+ Cessez donc de chercher, ô belle curieuse!
+ Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!
+
+ Taisez-vous, ignorante! âme toujours ravie!
+ Bouche au rire enfantin! Plus encore que la Vie,
+ La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
+
+ Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un _mensonge,_
+ Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
+ Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils!
+
+
+
+
+ TOUT ENTIERE
+
+
+ Le Démon, dans ma chambre haute,
+ Ce matin est venu me voir,
+ Et, tâchant à me prendre en faute,
+ Me dit: « Je voudrais bien savoir,
+
+ Parmi toutes les belles choses
+ Dont est fait son enchantement,
+ Parmi les objets noirs ou roses
+ Qui composent son corps charmant,
+
+ Quel est le plus doux. »--O mon âme!
+ Tu répondis à l'Abhorré:
+ « Puisqu'en elle tout est dictame,
+ Rien ne peut être préféré.
+
+ Lorsque tout me ravit, j'ignore
+ Si quelque chose me séduit.
+ Elle éblouit comme l'Aurore
+ Et console comme la Nuit;
+
+ Et l'harmonie est trop exquise,
+ Qui gouverne tout son beau corps,
+ Pour que l'impuissante analyse
+ En note les nombreux accords.
+
+ O métamorphose mystique
+ De tous mes sens fondus en un!
+ Son haleine fait la musique,
+ Comme sa voix fait le parfum! »
+
+ Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
+ Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,
+ A la très belle, à la très bonne, à la très chère,
+ Dont le regard divin t'a soudain refleuri?
+
+ --Nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges,
+ Rien ne vaut la douceur de son autorité;
+ Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
+ Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.
+
+ Que ce soit dans la nuit et dans la solitude.
+ Que ce soit dans la rue et dans la multitude;
+ Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.
+
+ Parfois il parle et dit: « Je suis belle, et j'ordonne
+ Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau.
+ Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. »
+
+
+
+
+ CONFESSION
+
+
+ Une fois, une seule, aimable et douce femme,
+ A mon bras votre bras poli
+ S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
+ Ce souvenir n'est point pâli).
+
+ Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve
+ La pleine lune s'étalait,
+ Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
+ Sur Paris dormant ruisselait.
+
+ Et le long des maisons, sous les portes cochères,
+ Des chats passaient furtivement,
+ L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
+ Nous accompagnaient lentement.
+
+ Tout à coup, au milieu de l'intimité libre
+ Eclose à la pâle clarté,
+ De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
+ Que la radieuse gaîté,
+
+ De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare
+ Dans le matin étincelant,
+ Une note plaintive, une note bizarre
+ S'échappa, tout en chancelant.
+
+ Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde
+ Dont sa famille rougirait,
+ Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
+ Dans un caveau mise au secret!
+
+ Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:
+ « Que rien ici-bas n'est certain,
+ Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,
+ Se trahit l'égoïsme humain;
+
+ Que c'est un dur métier que d'être belle femme,
+ Et que c'est le travail banal
+ De la danseuse folle et froide qui se pâme
+ Dans un sourire machinal;
+
+ Que bâtir sur les coeurs est une chose sotte,
+ Que tout craque, amour et beauté,
+ Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte
+ Pour les rendre à l'Eternité! »
+
+ J'ai souvent évoqué cette lune enchantée,
+ Ce silence et cette langueur,
+ Et cette confidence horrible chuchotée
+ Au confessionnal du coeur.
+
+
+
+
+ LE FLACON
+
+
+ Il est de forts parfums pour qui toute matière
+ Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.
+ En ouvrant un coffret venu de l'orient
+ Dont la serrure grince et rechigne en criant,
+
+ Ou dans une maison déserte quelque armoire
+ Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
+ Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
+ D'où jaillit toute vive une âme qui revient.
+
+ Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
+ Frémissant doucement dans tes lourdes ténèbres,
+ Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
+ Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.
+
+ Voilà le souvenir enivrant qui voltige
+ Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige
+ Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
+ Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;
+
+ Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire,
+ Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
+ Se meut dans son réveil le cadavre spectral
+ D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
+
+ Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
+ Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire;
+ Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé,
+ Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
+
+ Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
+ Le témoin de ta force et de ta virulence,
+ Cher poison préparé par les anges! liqueur
+ Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon coeur!
+
+
+
+
+ LE POISON
+
+
+ Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
+ D'un luxe miraculeux,
+ Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
+ Dans l'or de sa vapeur rouge,
+ Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
+
+ L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
+ Allonge l'illimité,
+ Approfondit le temps, creuse la volupté,
+ Et de plaisirs noirs et mornes
+ Remplit l'âme au delà de sa capacité.
+
+ Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
+ De tes yeux, de tes yeux verts,
+ Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
+ Mes songes viennent en foule
+ Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
+
+ Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
+ De ta salive qui mord,
+ Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord,
+ Et, charriant le vertige,
+ La roule défaillante aux rives de la mort!
+
+
+
+
+ LE CHAT
+
+ I
+
+
+ Dans ma cervelle se promène
+ Ainsi qu'en son appartement,
+ Un beau chat, fort, doux et charmant,
+ Quand il miaule, on l'entend à peine,
+
+ Tant son timbre est tendre et discret;
+ Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
+ Elle est toujours riche et profonde.
+ C'est là son charme et son secret.
+
+ Cette voix, qui perle et qui filtre
+ Dans mon fond le plus ténébreux,
+ Me remplit comme un vers nombreux
+ Et me réjouit comme un philtre.
+
+ Elle endort les plus cruels maux
+ Et contient toutes les extases;
+ Pour dire les plus longues phrases,
+ Elle n'a pas besoin de mots.
+
+ Non, il n'est pas d'archet qui morde
+ Sur mon coeur, parfait instrument,
+ Et fasse plus royalement
+ Chanter sa plus vibrante corde
+
+ Que ta voix, chat mystérieux,
+ Chat séraphique, chat étrange,
+ En qui tout est, comme un ange,
+ Aussi subtil qu'harmonieux.
+
+
+ II
+
+
+ De sa fourrure blonde et brune
+ Sort un parfum si doux, qu'un soir
+ J'en fus embaumé, pour l'avoir
+ Caressée une fois, rien qu'une.
+
+ C'est l'esprit familier du lieu;
+ Il juge, il préside, il inspire
+ Toutes choses dans son empire;
+ Peut-être est-il fée, est-il dieu?
+
+ Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
+ Tirés comme par un aimant,
+ Se retournent docilement,
+ Et que je regarde en moi-même,
+
+ Je vois avec étonnement
+ Le feu de ses prunelles pâles,
+ Clairs fanaux, vivantes opales,
+ Qui me contemplent fixement.
+
+
+
+
+ LE BEAU NAVIRE
+
+
+ Je veux te raconter, ô molle enchanteresse,
+ Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;
+ Je veux te peindre ta beauté
+ Où l'enfance s'allie à la maturité.
+
+ Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
+ Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
+ Chargé de toile, et va roulant
+ Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
+
+ Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
+ Ta tête se pavane avec d'étranges grâces;
+ D'un air placide et triomphant
+ Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
+
+ Je veux te raconter, ô molle enchanteresse,
+ Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;
+ Je veux te peindre ta beauté
+ Où l'enfance s'allie à la maturité.
+
+ Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
+ Ta gorge triomphante est une belle armoire
+ Dont les panneaux bombés et clairs
+ Comme les boucliers accrochent des éclairs;
+
+ Boucliers provoquants, armés de pointes roses!
+ Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
+ De vins, de parfums, de liqueurs
+ Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs!
+
+ Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
+ Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
+ Chargé de toile, et va roulant
+ Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
+
+ Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent,
+ Tourmentent les désirs obscurs et les agacent
+ Comme deux sorcières qui font
+ Tourner un philtre noir dans un vase profond.
+
+ Tes bras qui se joueraient des précoces hercules
+ Sont des boas luisants les solides émules,
+ Faits pour serrer obstinément,
+ Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant.
+
+ Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
+ Ta tête se pavane avec d'étranches grâces;
+ D'un air placide et triomphant
+ Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
+
+
+
+
+ L'IRREPARABLE
+
+ I
+
+
+ Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
+ Qui vit, s'agite et se tortille,
+ Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
+ Comme du chêne la chenille?
+ Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords?
+
+ Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane
+ Noierons-nous ce vieil ennemi,
+ Destructeur et gourmand comme la courtisane,
+ Patient comme la fourmi?
+ Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane?
+
+ Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,
+ A cet esprit comblé d'angoisse
+ Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés,
+ Que le sabot du cheval froisse,
+ Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,
+
+ A cet agonisant que le loup déjà flaire
+ Et que surveille le corbeau,
+ A ce soldat brisé, s'il faut qu'il désespère
+ D'avoir sa croix et son tombeau;
+ Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire!
+
+ Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
+ Peut-on déchirer des ténèbres
+ Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
+ Sans astres, sans éclairs funèbres?
+ Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
+
+ L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
+ Est souillée, est morte à jamais!
+ Sans lune et sans rayons trouver où l'on héberge
+ Les martyrs d'un chemin mauvais!
+ Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge!
+
+ Adorable sorcière, aimes-tu les damnés!
+ Dis, connais-tu l'irrémissible?
+ Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
+ A qui notre coeur sert de cible?
+ Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?
+
+ L'irréparable ronge avec sa dent maudite
+ Notre âme, piteux monument,
+ Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
+ Par la base le bâtiment.
+ L'irréparable ronge avec sa dent maudite!
+
+
+ II
+
+
+ J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal
+ Qu'enflammait l'orchestre sonore,
+ Une fée allumer dans un ciel infernal
+ Une miraculeuse aurore;
+ J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal
+
+ Un être qui n'était que lumière, or et gaze,
+ Terrasser l'énorme Satan
+ Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase
+ Est un théâtre où l'on attend
+ Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!
+
+
+
+
+ CAUSERIE
+
+
+ Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose!
+ Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
+ Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
+ Le souvenir cuisant de son limon amer.
+
+ --Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme;
+ Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé
+ Par la griffe et la dent féroce de la femme.
+ Ne cherchez plus mon coeur; les bêtes l'ont mangé.
+
+ Mon coeur est un palais flétri par la cohue;
+ On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux.
+ --Un parfum nage autour de votre gorge nue!...
+
+ O Beauté, dur fléau des âmes! tu le veux!
+ Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes!
+ Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes!
+
+
+
+
+ CHANT D'AUTOMNE
+
+ I
+
+
+ Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
+ Adieu, vive clarté de nos étés trop courts!
+ J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
+ Le bois retentissant sur le pavé des cours.
+
+ Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère,
+ Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
+ Et, comme le soleil dans son enfer polaire.
+ Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
+
+ J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe;
+ L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
+ Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
+ Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
+
+ Il me semble, bercé par ce choc monotone,
+ Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part...
+ Pour qui?--C'était hier l'été; voici l'automne!
+ Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
+
+
+ II
+
+
+ J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
+ Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
+ Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
+ Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
+
+ Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mère
+ Même pour un ingrat, même pour un méchant;
+ Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
+ D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.
+
+ Courte tâche! La tombe attend; elle est avide!
+ Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
+ Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
+ De l'arrière-saison le rayon jaune et doux!
+
+
+
+
+ CHANSON D'APRES-MIDI
+
+
+ Quoique tes sourcils méchants
+ Te donnent un air étrange
+ Qui n'est pas celui d'un ange,
+ Sorcière aux yeux alléchants,
+
+ Je t'adore, ô ma frivole,
+ Ma terrible passion!
+ Avec la dévotion
+ Du prêtre pour son idole.
+
+ Le désert et la forêt
+ Embaument tes tresses rudes,
+ Ta tête a les attitudes
+ De l'énigme et du secret.
+
+ Sur ta chair le parfum rôde
+ Comme autour d'un encensoir;
+ Tu charmes comme le soir,
+ Nymphe ténébreuse et chaude.
+
+ Ah! les philtres les plus forts
+ Ne valent pas ta paresse,
+ Et tu connais la caresse
+ Qui fait revivre les morts!
+
+ Tes hanches sont amoureuses
+ De ton dos et de tes seins,
+ Et tu ravis les coussins
+ Par tes poses langoureuses.
+
+ Quelquefois pour apaiser
+ Ta rage mystérieuse,
+ Tu prodigues, sérieuse,
+ La morsure et le baiser;
+
+ Tu me déchires, ma brune,
+ Avec un rire moqueur,
+ Et puis tu mets sur mon coeur
+ Ton oeil doux comme la lune.
+
+ Sous tes souliers de satin,
+ Sous tes charmants pieds de soie,
+ Moi, je mets ma grande joie,
+ Mon génie et mon destin,
+
+ Mon âme par toi guérie,
+ Par toi, lumière et couleur!
+ Explosion de chaleur
+ Dans ma noire Sibérie!
+
+
+
+
+ SISINA
+
+
+ Imaginez Diane en galant équipage,
+ Parcourant les forêts ou battant les halliers,
+ Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage,
+ Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!
+
+ Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,
+ Excitant à l'assaut un peuple sans souliers,
+ La joue et l'oeil en feu, jouant son personnage,
+ Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?
+
+ Telle la Sisina! Mais la douce guerrière
+ A l'âme charitable autant que meurtrière,
+ Son courage, affolé de poudre et de tambours,
+
+ Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
+ Et son coeur, ravagé par la flamme, a toujours,
+ Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes.
+
+
+
+
+ A UNE DAME CREOLE
+
+
+ Au pays parfumé que le soleil caresse,
+ J'ai connu sous un dais d'arbres tout empourprés
+ Et de palmiers, d'où pleut sur les yeux la paresse,
+ Une dame créole aux charmes ignorés.
+
+ Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse
+ A dans le col des airs noblement maniérés;
+ Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
+ Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
+
+ Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
+ Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
+ Belle digne d'orner les antiques manoirs,
+
+ Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites,
+ Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,
+ Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.
+
+
+
+
+ LE REVENANT
+
+
+ Comme les anges à l'oeil fauve,
+ Je reviendrai dans ton alcôve
+ Et vers toi glisserai sans bruit
+ Avec les ombres de la nuit;
+
+ Et je te donnerai, ma brune,
+ Des baisers froids comme la lune
+ Et des caresses de serpent
+ Autour d'une fosse rampant.
+
+ Quand viendra le matin livide,
+ Tu trouveras ma place vide,
+ Où jusqu'au soir il fera froid.
+
+ Comme d'autres par la tendresse,
+ Sur ta vie et sur ta jeunesse,
+ Moi, je veux régner par l'effroi!
+
+
+
+
+ SONNET D'AUTOMNE
+
+
+ Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal:
+ « Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite? »
+ --Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite,
+ Excepté la candeur de l'antique animal,
+
+ Ne veut pas te montrer son secret infernal,
+ Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite,
+ Ni sa noire légende avec la flamme écrite.
+ Je hais la passion et l'esprit me fait mal!
+
+ Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite,
+ Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal.
+ Je connais les engins de son vieil arsenal:
+
+ Crime, horreur et folie!--O pâle marguerite!
+ Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal,
+ O ma si blanche, ô ma si froide Marguerite?
+
+
+
+
+ TRISTESSE DE LA LUNE
+
+
+ Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse;
+ Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,
+ Qui d'une main distraite et légère caresse,
+ Avant de s'endormir, le contour de ses seins,
+
+ Sur le dos satiné des molles avalanches,
+ Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
+ Et promène ses yeux sur les visions blanches
+ Qui montent dans l'azur comme des floraisons.
+
+ Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
+ Elle laisse filer une larme furtive,
+ Un poète pieux, ennemi du sommeil,
+
+ Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
+ Aux reflets irisés comme un fragment d'opale,
+ Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.
+
+
+
+
+ LES CHATS
+
+
+ Les amoureux fervents et les savants austères
+ Aiment également dans leur mûre saison,
+ Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
+ Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
+
+ Amis de la science et de la volupté,
+ Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;
+ L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
+ S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
+
+ Ils prennent en songeant les nobles attitudes
+ Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
+ Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;
+
+ Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
+ Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
+ Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
+
+
+
+
+ LA PIPE
+
+
+ Je suis la pipe d'un auteur;
+ On voit, à contempler ma mine
+ D'Abyssienne ou de Cafrine,
+ Que mon maître est un grand fumeur.
+
+ Quand il est comblé de douleur,
+ Je fume comme la chaumine
+ Où se prépare la cuisine
+ Pour le retour du laboureur.
+
+ J'enlace et je berce son âme
+ Dans le réseau mobile et bleu
+ Qui monte de ma bouche en feu,
+
+ Et je roule un puissant dictame
+ Qui charme son coeur et guérit
+ De ses fatigues son esprit.
+
+
+
+
+ LA MUSIQUE
+
+
+ La musique souvent me prend comme une mer!
+ Vers ma pâle étoile,
+ Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
+ Je mets à la voile;
+
+ La poitrine en avant et les poumons gonflés
+ Comme de la toile,
+ J'escalade le dos des flots amoncelés
+ Que la nuit me voile;
+
+ Je sens vibrer en moi toutes les passions
+ D'un vaisseau qui souffre;
+ Le bon vent, la tempête et ses convulsions
+
+ Sur l'immense gouffre
+ Me bercent.--D'autres fois, calme plat, grand mimoir
+ De mon désespoir!
+
+
+
+
+ SEPULTURE D'UN POETE MAUDIT
+
+
+ Si par une nuit lourde et sombre
+ Un bon chrétien, par charité,
+ Derrière quelque vieux décombre
+ Enterre votre corps vanté,
+
+ A l'heure où les chastes étoiles
+ Ferment leurs yeux appesantis,
+ L'araignée y fera ses toiles,
+ Et la vipère ses petits;
+
+ Vous entendrez toute l'année
+ Sur votre tête condamnée
+ Les cris lamentables des loups
+
+ Et des sorcières faméliques,
+ Les ébats des vieillards lubriques
+ Et les complots des noirs filous.
+
+
+
+
+ LE MORT JOYEUX
+
+
+ Dans une terre grasse et pleine d'escargots
+ Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
+ Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
+ Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.
+
+ Je hais les testaments et je hais les tombeaux;
+ Plutôt que d'implorer une larme du monde,
+ Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux
+ A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.
+
+ O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
+ Voyez venir à vous un mort libre et joyeux;
+ Philosophes viveurs, fils de la pourriture,
+
+ A travers ma ruine allez donc sans remords,
+ Et dites-moi s'il est encor quelque torture
+ Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts?
+
+
+
+
+ LA CLOCHE FELEE
+
+
+ Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
+ D'écouter près du feu qui palpite et qui fume
+ Les souvenirs lointains lentement s'élever
+ Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
+
+ Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
+ Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
+ Jette fidèlement son cri religieux,
+ Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!
+
+ Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
+ Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
+ Il arrive souvent que sa voix affaiblie
+
+ Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
+ Au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts,
+ Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.
+
+
+
+
+ SPLEEN
+
+
+ Pluviôse, irrité contre la vie entière,
+ De son urne à grands flots vers un froid ténébreux
+ Aux pâles habitants du voisin cimetière
+ Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
+
+ Mon chat sur le carreau cherchant une litière
+ Agite sans repos son corps maigre et galeux;
+ L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière
+ Avec la triste voix d'un fantôme frileux.
+
+ Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée
+ Accompagne en fausset la pendule enrhumée,
+ Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,
+
+ Héritage fatal d'une vieille hydropique,
+ Le beau valet de coeur et la dame de pique
+ Causent sinistrement de leurs amours défunts.
+ J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
+
+ Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
+ De vers, de billets doux, de procès, de romances,
+ Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
+ Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
+ C'est une pyramide, un immense caveau,
+ Qui contient plus de morts que la fosse commune.
+ --Je suis un cimetière abhorré de la lune,
+ Où comme des remords se traînent de longs vers
+ Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
+ Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
+ Où gît tout un fouillis de modes surannées,
+ Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
+ Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
+
+ Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
+ Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
+ L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
+ Prend les proportions de l'immortalité.
+ --Désormais tu n'es plus, ô matière vivante!
+ Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
+ Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux!
+ Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
+ Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
+ Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.
+
+ Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
+ Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
+ Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
+ S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
+ Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,
+ Ni son peuple mourant en face du balcon,
+ Du bouffon favori la grotesque ballade
+ Ne distrait plus le front de ce cruel malade;
+ Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
+ Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
+ Ne savent plus trouver d'impudique toilette
+ Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
+ Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
+ De son être extirper l'élément corrompu,
+ Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent
+ Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
+ Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété
+ Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
+
+ Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
+ Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
+ Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
+ Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;
+
+ Quand la terre est changée en un cachot humide,
+ Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
+ S'en va battant les murs de son aile timide
+ Et se cognant la tête à des plafonds pourris;
+
+ Quand la pluie étalant ses immenses traînées
+ D'une vaste prison imite les barreaux,
+ Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
+ Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
+
+ Des cloches tout à coup sautent avec furie
+ Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
+ Ainsi que des esprits errants et sans patrie
+ Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
+
+ --Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
+ Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
+ Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
+ Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
+
+
+
+
+ LE GOUT DU NEANT
+
+
+ Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
+ L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur,
+ Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur,
+ Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
+
+ Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.
+
+ Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur,
+ L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute;
+ Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte!
+ Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur!
+
+ Le Printemps adorable a perdu son odeur!
+
+ Et le Temps m'engloutit minute par minute,
+ Comme la neige immense un corps pris de roideur;
+ Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute!
+ Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur,
+
+ Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?
+
+
+
+
+ ALCHIMIE DE LA DOULEUR
+
+
+ L'un t'éclaire avec son ardeur
+ L'autre en toi met son deuil. Naturel
+ Ce qui dit à l'un: Sépulture!
+ Dit à l'autre: Vie et splendeur!
+
+ Hermès inconnu qui m'assistes
+ Et qui toujours m'intimidas,
+ Tu me rends l'égal de Midas,
+ Le plus triste des alchimistes;
+
+ Par toi je change l'or en fer
+ Et le paradis en enfer;
+ Dans le suaire des nuages
+
+ Je découvre un cadavre cher.
+ Et sur les célestes rivages
+ Je bâtis de grands sarcophages.
+
+
+
+
+ LA PRIERE D'UN PAÏEN
+
+
+ Ah! ne ralentis pas tes flammes;
+ Réchauffe mon coeur engourdi,
+ Volupté, torture des âmes!
+ _Diva! supplicem exaudi!_
+
+ Déesse dans l'air répandue,
+ Flamme dans notre souterrain!
+ Exauce une âme morfondue,
+ Qui te consacre un chant d'airain.
+
+ Volupté, sois toujours ma reine!
+ Prends le masque d'une sirène
+ Faîte de chair et de velours.
+
+ Ou verse-moi tes sommeils lourds
+ Dans le vin informe et mystique,
+ Volupté, fantôme élastique!
+
+
+
+
+ LE COUVERCLE
+
+
+ En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre,
+ Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
+ Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
+ Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
+
+ Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
+ Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
+ Partout l'homme subit la terreur du mystère,
+ Et ne regarde en haut qu'avec un oeil tremblant.
+
+ En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe,
+ Plafond illuminé pour un opéra bouffe
+ Où chaque histrion foule un sol ensanglanté,
+
+ Terreur du libertin, espoir du fol ermite;
+ Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite
+ Où bout l'imperceptible et vaste Humanité.
+
+
+
+
+ L'IMPREVU
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+
+ Harpagon, qui veillait son père agonisant,
+ Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches;
+ « Nous avons au grenier un nombre suffisant,
+ Ce me semble, de vieilles planches? »
+
+ Célimène roucoule et dit: « Mon coeur est bon,
+ Et naturellement, Dieu m'a faite très belle. »
+ --Son coeur! coeur racorni, fumé comme un jambon,
+ Recuit à la flamme éternelle!
+
+ Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
+ Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres:
+ « Où donc l'aperçois-tu, ce créateur du Beau,
+ Ce Redresseur que tu célèbres? »
+
+ Mieux que tous, je connais certains voluptueux
+ Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
+ Répétant, l'impuissant et le fat: « Oui, je veux
+ Etre vertueux, dans une heure! »
+
+ L'horloge, à son tour, dit à voix basse: « Il est mûr,
+ Le damné! J'avertis en vain la chair infecte.
+ L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur
+ Qu'habite et que ronge un insecte! »
+
+ Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié,
+ Et qui leur dit, railleur et fier: « Dans mon ciboire,
+ Vous avez, que je crois, assez communié,
+ A la joyeuse Messe noire?
+
+ Chacun de vous m'a fait un temple dans son coeur;
+ Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde!
+ Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
+ Enorme et laid comme le monde!
+
+ Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
+ Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche,
+ Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix.
+ D'aller au Ciel et d'être riche?
+
+ Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
+ Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie.
+ Je vais vous emporter à travers l'épaisseur,
+ Compagnons de ma triste joie,
+
+ A travers l'épaisseur de la terre et du roc,
+ A travers les amas confus de votre cendre,
+ Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc,
+ Et qui n'est pas de pierre tendre;
+
+ Car il fait avec l'universel Péché,
+ Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!
+ --Cependant, tout en haut de l'univers juché,
+ Un Ange sonne la victoire
+
+ De ceux dont le coeur dit: « Que béni soit ton fouet,
+ Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie!
+ Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet,
+ Et ta prudence est infinie. »
+
+ Le son de la trompette est si délicieux,
+ Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
+ Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux
+ Dont elle chante les louanges.
+
+
+
+
+ L'EXAMEN DE MINUIT
+
+
+ La pendule, sonnant minuit,
+ Ironiquement nous engage
+ A nous rappeler quel usage
+ Nous fîmes du jour qui s'enfuit:
+ --Aujourd'hui, date fatidique,
+ Vendredi, treize, nous avons,
+ Malgré tout ce que nous savons,
+ Mené le train d'un hérétique.
+
+ Nous avons blasphémé Jésus,
+ Des Dieux le plus incontestable!
+ Comme un parasite à la table
+ De quelque monstrueux Crésus,
+ Nous avons, pour plaire à la brute,
+ Digne vassale des Démons,
+ Insulté ce que nous aimons
+ Et flatté ce qui nous rebute;
+
+ Contristé, servile bourreau,
+ Le faible qu'à tort on méprise;
+ Salué l'énorme Bêtise,
+ La Bêtise au front de taureau;
+ Baisé la stupide Matière
+ Avec grande dévotion,
+ Et de la putréfaction
+ Béni la blafarde lumière.
+
+ Enfin, nous avons, pour noyer
+ Le vertige dans le délire,
+ Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
+ Dont la gloire est de déployer
+ L'ivresse des choses funèbres,
+ Bu sans soif et mangé sans faim!...
+ --Vite soufflons la lampe, afin
+ De nous cacher dans les ténèbres!
+
+
+
+
+ MADRIGAL TRISTE
+
+
+ Que m'importe que tu sois sage?
+ Sois belle! et sois triste! Les pleurs
+ Ajoutent un charme au visage,
+ Comme le fleuve au paysage;
+ L'orage rajeunit les fleurs.
+
+ Je t'aime surtout quand la joie
+ S'enfuit de ton front terrassé;
+ Quand ton coeur dans l'horreur se noie;
+ Quand sur ton présent se déploie
+ Le nuage affreux du passé.
+
+ Je t'aime quand ton grand oeil verse
+ Une eau chaude comme le sang;
+ Quand, malgré ma main qui te berce,
+ Ton angoisse, trop lourde, perce
+ Comme un râle d'agonisant.
+ J'aspire, volupté divine!
+
+ Hymne profond, délicieux!
+ Tous les sanglots de ta poitrine,
+ Et crois que ton coeur s'illumine
+ Des perles que versent tes yeux!
+
+ Je sais que ton coeur, qui regorge
+ De vieux amours déracinés,
+ Flamboie encor comme une forge,
+ Et que tu couves sous ta gorge
+ Un peu de l'orgueil des damnés;
+
+ Mais tant, ma chère, que tes rêves
+ N'auront pas reflété l'Enfer,
+ Et qu'en un cauchemar sans trêves,
+ Songeant de poisons et de glaives,
+ Eprise de poudre et de fer,
+
+ N'ouvrant à chacun qu'avec crainte,
+ Déchiffrant le malheur partout,
+ Te convulsant quand l'heure tinte,
+ Tu n'auras pas senti l'étreinte
+ De l'irrésistible Dégoût,
+
+ Tu ne pourras, esclave reine
+ Qui ne m'aimes qu'avec effroi,
+ Dans l'horreur de la nuit malsaine
+ Me dire, l'âme de cris pleine:
+ « Je suis ton égale, ô mon Roi! »
+
+
+
+
+ L'AVERTISSEUR
+
+
+ Tout homme digne de ce nom
+ A dans le coeur un Serpent jaune,
+ Installé comme sur un trône,
+ Qui, s'il dit: « Je veux! » répond: « Non! »
+
+ Plonge tes yeux dans les yeux fixes
+ Des Satyresses ou des Nixes,
+ La Dent dit: « Pense à ton devoir! »
+
+ Fais des enfants, plante des arbres ».
+ Polis des vers, sculpte des marbres,
+ La Dent dit: « Vivras-tu ce soir? »
+
+ Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère,
+ L'homme ne vit pas un moment
+ Sans subir l'avertissement
+ De l'insupportable Vipère.
+
+
+
+
+ A UNE MALABARAISE
+
+
+ Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
+ Est large à faire envie à la plus belle blanche;
+ A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;
+ Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair
+ Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
+ Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
+ De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
+ De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
+ Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
+ D'acheter au bazar ananas et bananes.
+ Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus,
+ Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
+ Et quand descend le soir au manteau d'écarlate,
+ Tu poses doucement ton corps sur une natte,
+ Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
+ Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
+ Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
+ Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
+ Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
+ Faire de grands adieux à tes chers tamarins?
+ Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
+ Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
+ Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
+ Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
+ Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
+ Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
+ L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
+ Des cocotiers absents les fantômes épars!
+
+
+
+
+ LA VOIX
+
+
+ Mon berceau s'adossait à la bibliothèque,
+ Babel sombre, où roman, science, fabliau,
+ Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
+ Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio.
+ Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme,
+ Disait: « La Terre est un gâteau plein de douceur;
+ Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)
+ Te faire un appétit d'une égale grosseur. »
+ Et l'autre: « Viens, oh! viens voyager dans les rêves
+ Au delà du possible, au delà du connu! »
+ Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
+ Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu,
+ Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.
+ Je te répondis: « Oui! douce voix! » C'est d'alors
+ Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie
+ Et ma fatalité. Derrière les décors
+ De l'existence immense, au plus noir de l'abîme,
+ Je vois distinctement des mondes singuliers,
+ Et, de ma clairvoyance extatique victime,
+ Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
+ Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
+ J'aime si tendrement le désert et la mer;
+ Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
+ Et trouve un goût suave au vin le plus amer;
+ Que je prends très souvent les faits pour des mensonges
+ Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
+ Mais la Voix me console et dit: « Garde des songes;
+ Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! ».
+
+
+
+
+ HYMNE
+
+
+ A la très chère, à la très belle
+ Qui remplit mon coeur de clarté,
+ A l'ange, à l'idole immortelle,
+ Salut en immortalité!
+
+ Elle se répand dans ma vie
+ Comme un air imprégné de sel,
+ Et dans mon âme inassouvie,
+ Verse le goût de l'éternel.
+
+ Sachet toujours frais qui parfume
+ L'atmosphère d'un cher réduit,
+ Encensoir oublié qui fume
+ En secret à travers la nuit,
+
+ Comment, amour incorruptible,
+ T'exprimer avec vérité?
+ Grain de musc qui gis, invisible,
+ Au fond de mon éternité!
+
+ A l'ange, à l'idole immortelle,
+ A la très bonne, à la très belle
+ Qui fait ma joie et ma santé,
+ Salut en immortalité!
+
+
+
+
+ LE REBELLE
+
+
+ Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle,
+ Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,
+ Et dit, le secouant: « Ta connaîtras la règle!
+ (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!
+
+ Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace,
+ Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété,
+ Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe,
+ Un tapis triomphal avec ta charité.
+
+ Tel est l'Amour! Avant que ton coeur ne se blase,
+ A la gloire de Dieu rallume ton extase;
+ C'est la Volupté vraie aux durables appas! »
+
+ Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime,
+ De ses poings de géant torture l'anathème;
+ Mais le damné répond toujours; « Je ne veux pas! »
+
+
+
+
+ LE JET D'EAU
+
+
+ Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
+ Reste longtemps sans les rouvrir,
+ Dans cette pose nonchalante
+ Où t'a surprise le plaisir.
+ Dans la cour le jet d'eau qui jase
+ Et ne se tait ni nuit ni jour,
+ Entretient doucement l'extase
+ Où ce soir m'a plongé l'amour.
+
+ La gerbe épanouie
+ En mille fleurs,
+ Où Phoebé réjouie
+ Met ses couleurs,
+ Tombe comme une pluie
+ De larges pleurs.
+
+ Ainsi ton âme qu'incendie
+ L'éclair brûlant des voluptés
+ S'élance, rapide et hardie,
+ Vers les vastes cieux enchantés.
+ Puis, elle s'épanche, mourante,
+ En un flot de triste langueur,
+ Qui par une invisible pente
+ Descend jusqu'au fond de mon coeur.
+
+ La gerbe épanouie
+ En mille fleurs,
+ Où Phoebé réjouie
+ Met ses couleurs,
+ Tombe comme une pluie
+ De larges pleurs.
+
+ 0 toi, que la nuit rend si belle,
+ Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,
+ D'écouter la plainte éternelle
+ Qui sanglote dans les bassins!
+ Lune, eau sonore, nuit bénie,
+ Arbres qui frissonnez autour,
+ Votre pure mélancolie
+ Est le miroir de mon amour.
+
+ La gerbe épanouie
+ En mille fleurs,
+ Où Phoebé réjouie
+ Met ses couleurs,
+ Tombe comme une pluie
+ De larges pleurs.
+
+
+
+
+ LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE
+
+
+ Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève,
+ Comme une explosion nous lançant son bonjour!
+ --Bienheureux celui-là qui peut avec amour
+ Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!
+
+ Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon,
+ Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite,..
+ --Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,
+ Pour attraper au moins un oblique rayon!
+
+ Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
+ L'irrésistible Nuit établit son empire,
+ Noire, humide, funeste et pleine de frissons;
+
+ Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
+ Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
+ Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
+
+
+
+
+ LE GOUFFRE
+
+
+ Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
+ --Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve,
+ Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève
+ Mainte fois de la Peur je sens passer le vent.
+
+ En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
+ Le silence, l'espace affreux et captivant...
+ Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
+ Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
+
+ J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,
+ Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où;
+ Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,
+
+ Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
+ Jalouse du néant l'insensibilité.
+ --Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres!
+
+
+
+
+ LES PLAINTES D'UN ICARE
+
+
+ Les amants des prostituées
+ Sont heureux, dispos et repus;
+ Quant à moi, mes bras sont rompus
+ Pour avoir étreint des nuées.
+
+ C'est grâce aux astres non pareils,
+ Qui tout au fond du ciel flamboient,
+ Que mes yeux consumés ne voient
+ Que des souvenirs de soleils.
+
+ En vain j'ai voulu de l'espace,
+ Trouver la fin et le milieu;
+ Sous je ne sais quel oeil de feu
+ Je sens mon aile qui se casse;
+
+ Et brûlé par l'amour du beau,
+ Je n'aurai pas l'honneur sublime
+ De donner mon nom à l'abîme
+ Qui me servira de tombeau.
+
+
+
+
+ RECUEILLEMENT
+
+
+ Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,
+ Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:
+ Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
+ Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
+
+ Pendant que des mortels la multitude vile,
+ Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
+ Va cueillir des remords dans la fête servile,
+ Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,
+
+ Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
+ Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
+ Surgir du fond des eaux le Regret souriant;
+
+ Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
+ Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
+ Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
+
+
+
+
+ L'HEAUTONTIMOROUMENOS
+
+ A. J. G. F.
+
+
+ Je te frapperai sans colère
+ Et sans haine,--comme un boucher!
+ Comme Moïse le rocher,
+ --Et je ferai de ta paupière,
+
+ Pour abreuver mon Sahara,
+ Jaillir les eaux de la souffrance,
+ Mon désir gonflé d'espérance
+ Sur tes pleurs salés nagera
+
+ Comme un vaisseau qui prend le large,
+ Et dans mon coeur qu'ils soûleront
+ Tes chers sanglots retentiront
+ Comme un tambour qui bat la charge!
+
+ Ne suis-je pas un faux accord
+ Dans la divine symphonie,
+ Grâce à la vorace Ironie
+ Qui me secoue et qui me mord?
+
+ Elle est dans ma voix, la criarde!
+ C'est tout mon sang, ce poison noir!
+ Je suis le sinistre miroir
+ Où la mégère se regarde.
+
+ Je suis la plaie et le couteau!
+ Je suis le soufflet et la joue!
+ Je suis les membres et la roue,
+ Et la victime et le bourreau!
+
+ Je suis de mon coeur le vampire,
+ --Un de ces grands abandonnés
+ Au rire éternel condamnés,
+ Et qui ne peuvent plus sourire!
+
+
+
+
+ L'IRREMEDIABLE
+
+ I
+
+
+ Une Idée, une Forme, un Etre
+ Parti de l'azur et tombé
+ Dans un Styx bourbeux et plombé
+ Où nul oeil du Ciel ne pénètre;
+
+ Un Ange, imprudent voyageur
+ Qu'a tenté l'amour du difforme,
+ Au fond d'un cauchemar énorme
+ Se débattant comme un nageur,
+
+ Et luttant, angoisses funèbres!
+ Contre un gigantesque remous
+ Qui va chantant comme les fous
+ Et pirouettant dans les ténèbres;
+
+ Un malheureux ensorcelé
+ Dans ses tâtonnements futiles,
+ Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
+ Cherchant la lumière et la clé;
+
+ Un damné descendant sans lampe,
+ Au bord d'un gouffre dont l'odeur
+ Trahit l'humide profondeur,
+ D'éternels escaliers sans rampe,
+
+ Où veillent des monstres visqueux
+ Dont les larges yeux de phosphore
+ Font une nuit plus noire encore
+ Et ne rendent visibles qu'eux;
+
+ Un navire pris dans le pôle,
+ Comme en un piège de cristal,
+ Cherchant par quel détroit fatal
+ Il est tombé dans cette geôle;
+
+ --Emblèmes nets, tableau parfait
+ D'une fortune irrémédiable,
+ Qui donne à penser que le Diable
+ Fait toujours bien tout ce qu'il fait!
+
+
+ II
+
+
+ Tête-à-tête sombre et limpide
+ Qu'un coeur devenu son miroir
+ Puits de Vérité, clair et noir,
+ Où tremble une étoile livide,
+
+ Un phare ironique, infernal,
+ Flambeau des grâces sataniques,
+ Soulagement et gloire uniques,
+ --La conscience dans le Mal!
+
+
+
+
+ L'HORLOGE
+
+
+ Horloge dieu sinistre, effrayant, impassible,
+ Dont le doigt nous menace et nous dit: _Souviens-toi!_
+ Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
+ Se planteront bientôt comme dans une cible;
+
+ Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
+ Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
+ Chaque instant te dévore un morceau du délice
+ A chaque homme accordé pour toute sa saison.
+
+ Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
+ Chuchote: _Souviens-toi!_--Rapide, avec sa voix
+ D'insecte, Maintenant dit: Je sais Autrefois,
+ Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!
+
+ _Remember! Souviens-toi!_ prodigue! _Esto memor!_
+ (Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
+ Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
+ Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!
+
+ _Souviens-toi_ que le Temps est un joueur avide
+ Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi.
+ Le jour décroît; la nuit augmente, _souviens-toi!_
+ Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.
+
+ Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
+ Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
+ Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
+ Où tout te dira: Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »
+
+
+
+
+ TABLEAUX PARISIENS
+
+ LE SOLEIL
+
+
+ Le long du vieux faubourg, où pendant aux masures
+ Les persiennes, abri des secrètes luxures,
+ Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
+ Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés.
+ Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,
+ Flairant dans tous les coins les hasards de la rime.
+ Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
+ Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
+
+ Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
+ Eveille dans les champs les vers comme les roses;
+ Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel,
+ Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
+ C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
+ Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
+ Et commande aux moissons de croître et de mûrir
+ Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir!
+ Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes,
+ Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
+ Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,
+ Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.
+
+
+
+
+ LA LUNE OFFENSEE
+
+
+ O Lune qu'adoraient discrètement nos pères,
+ Du haut des pays bleus où, radieux sérail,
+ Les astres vont te suivre en pimpant attirail,
+ Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,
+
+ Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères,
+ De leur bouche en dormant montrer le frais émail?
+ Le poète buter du front sur son travail?
+ Où sous les gazons secs s'accoupler les vipères?
+
+ Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin,
+ Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin,
+ Baiser d'Endymion les grâces surannées?
+
+ « --Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,
+ Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années,
+ Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri! »
+
+
+
+
+ A UNE MENDIANTE ROUSSE
+
+
+ Blanche fille aux cheveux roux,
+ Dont ta robe par ses trous
+ Laisse voir la pauvreté
+ Et la beauté,
+
+ Pour moi, poète chétif,
+ Ton jeune corps maladif
+ Plein de taches de rousseur
+ A sa douceur.
+
+ Tu portes plus galamment
+ Qu'une reine de roman
+ Ses cothurnes de velours
+ Tes sabots lourds.
+
+ Au lieu d'un haillon trop court,
+ Qu'un superbe habit de cour
+ Traîne à plis bruyants et longs
+ Sur tes talons;
+
+ Et place de bas troués,
+ Que pour les yeux des roués
+ Sur ta jambe un poignard d'or
+ Reluise encor;
+
+ Que des noeuds mal attachés
+ Dévoilent pour nos péchés
+ Tes deux beaux seins, radieux
+ Comme des yeux;
+
+ Que pour te déshabiller
+ Tes bras se fassent prier
+ Et chassent à coups mutins
+ Les doigts lutins;
+
+ --Perles de la plus belle eau,
+ Sonnets de maître Belleau
+ Par tes galants mis aux fers
+ Sans cesse offerts,
+
+ Valetaille de rimeurs
+ Te dédiant leurs primeurs
+ Et contemplant ton soulier
+ Sous l'escalier,
+
+ Maint page épris du hasard,
+ Maint seigneur et maint Ronsard
+ Epieraient pour le déduit
+ Ton frais réduit!
+
+ Tu compterais dans tes lits
+ Plus de baisers que de lys
+ Et rangerais sous tes lois
+ Plus d'un Valois!
+
+ --Cependant tu vas gueusant
+ Quelque vieux débris gisant
+ Au seuil de quelque Véfour
+ De carrefour;
+
+ Tu vas lorgnant en dessous
+ Des bijoux de vingt-neuf sous
+ Dont je ne puis, oh! pardon!
+ Te faire don;
+
+ Va donc, sans autre ornement,
+ Parfum, perles, diamant,
+ Que ta maigre nudité,
+ O ma beauté!
+
+
+
+
+ LE CYGNE
+
+ A VICTOR HUGO
+
+ I
+
+
+ Andromaque, je pense à vous!--Ce petit fleuve,
+ Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
+ L'immense majesté de vos douleurs de veuve,
+ Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
+
+ A fécondé soudain ma mémoire fertile,
+ Comme je traversais le nouveau Carrousel.
+ --Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
+ Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel);
+
+ Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,
+ Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
+ Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flasques
+ Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
+
+ Là s'étalait jadis une ménagerie;
+ Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux
+ Clairs et froids le Travail s'éveille, où la voirie
+ Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,
+
+ Un cygne qui s'était évadé de sa cage,
+ Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
+ Sur le sol raboteux traînait son grand plumage.
+ Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec,
+
+ Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
+ Et disait, le coeur plein de son beau lac natal:
+ « Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu,
+ Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal, foudre?
+
+ Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
+ Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
+ Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
+ Comme s'il adressait des reproches à Dieu!
+
+
+ II
+
+
+ Paris change, mais rien dans ma mélancolie
+ N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs,
+ Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
+ Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
+
+ Aussi devant ce Louvre une image m'opprime:
+ Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
+ Comme les exilés, ridicule et sublime,
+ Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous,
+
+ Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,
+ Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
+ Auprès d'un tombeau vide en extase courbée;
+ Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus!
+
+ Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
+ Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,
+ Les cocotiers absents de la superbe Afrique
+ Derrière la muraille immense du brouillard;
+
+ A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
+ Jamais! jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleurs
+ Et tettent la Douleur comme une bonne louve!
+ Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!
+
+ Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile
+ Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor!
+ Je pense aux matelots oubliés dans une île,
+ Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor!
+
+
+
+
+ LES SEPT VIEILLARDS
+
+ A VICTOR HUGO
+
+
+ Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
+ Où le spectre en plein jour raccroche le passant!
+ Les mystères partout coulent comme des sèves
+ Dans les canaux étroits du colosse puissant.
+
+ Un matin, cependant que dans la triste rue
+ Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
+ Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,
+ Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,
+
+ Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
+ Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
+ Et discutant avec mon âme déjà lasse,
+ Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
+
+ Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes
+ Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
+ Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
+ Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
+
+ M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée
+ Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas,
+ Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
+ Se projetait, pareille à celle de Judas.
+
+ Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine
+ Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
+ Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
+ Lui donnait la tournure et le pas maladroit
+
+ D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.
+ Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,
+ Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,
+ Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.
+
+ Son pareil le suivait: barbe, oeil, dos, bâton, loques,
+ Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
+ Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
+ Marchaient du même pas vers un but inconnu.
+
+ A quel complot infâme étais-je donc en butte,
+ Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait?
+ Car je comptai sept fois, de minute en minute,
+ Ce sinistre vieillard qui se multipliait!
+
+ Que celui-là qui rit de mon inquiétude,
+ Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel
+ Songe bien que malgré tant de décrépitude
+ Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel!
+
+ Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,
+ Sosie inexorable, ironique et fatal,
+ Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même?
+ --Mais je tournai le dos au cortège infernal.
+
+ Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
+ Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
+ Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
+ Blessé par le mystère et par l'absurdité!
+
+ Vainement ma raison voulait prendre la barre;
+ La tempête en jouant déroutait ses efforts,
+ Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
+ Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords!
+
+
+
+
+ LES PETITES VIEILLES
+
+ A VICTOR HUGO
+
+ I
+
+
+ Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
+ Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
+ Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
+ Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
+
+ Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
+ Eponine ou Laïs!--Monstres brisés, bossus
+ Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes.
+ Sous des jupons troués et sous de froids tissus
+
+ Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
+ Frémissant au fracas roulant des omnibus,
+ Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
+ Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus;
+
+ Ils trottent, tout pareils à des marionnettes;
+ Se traînent, comme font les animaux blessés,
+ Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
+ Où se pend un Démon sans pitié! Tout cassés
+
+ Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
+ Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit;
+ Ils ont les yeux divins de la petite fille
+ Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
+
+ --Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
+ Sont presque aussi petits que celui d'un enfant?
+ La Mort savante met dans ces bières pareilles
+ Un symbole d'un goût bizarre et captivant,
+
+ Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
+ Traversant de Paris le fourmillant tableau,
+ Il me semble toujours que cet être fragile
+ S'en va tout doucement vers un nouveau berceau;
+
+ A moins que, méditant sur la géométrie,
+ Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
+ Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
+ La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.
+
+ --Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
+ Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
+ Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
+ Pour celui que l'austère Infortune allaita!
+
+
+ II
+
+
+ De l'ancien Frascati Vestale énamourée;
+ Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur
+ Défunt, seul, sait le nom; célèbre évaporée
+ Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
+
+ Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêles
+ Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
+ Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes:
+ « Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel! »
+
+ L'une, par sa patrie au malheur exercée,
+ L'autre, que son époux surchargea de douleurs,
+ L'autre, par son enfant Madone transpercée,
+ Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!
+
+
+ III
+
+
+ Ah! que j'en ai suivi, de ces petites vieilles!
+ Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant
+ Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
+ Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,
+
+ Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
+ Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
+ Et qui, dans ces soirs dor où l'on se sent revivre,
+ Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
+
+ Celle-là droite encor, fière et sentant la règle,
+ Humait avidement ce chant vif et guerrier;
+ Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle;
+ Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!
+
+
+ IV
+
+
+ Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
+ A travers le chaos des vivantes cités,
+ Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
+ Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
+
+ Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
+ Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil
+ Vous insulte en passant d'un amour dérisoire;
+ Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
+
+ Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
+ Peureuses, le dos bas, vous côtoyer les murs,
+ Et nul ne vous salue, étranges destinées!
+ Débris d'humanité pour l'éternité mûrs!
+
+ Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
+ L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
+ Tout comme si j'étais votre père, ô merveille!
+ Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins:
+
+ Je vois s'épanouir vos passions novices;
+ Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;
+ Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices!
+ Mon âme resplendit de toutes vos vertus!
+
+ Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères!
+ Je vous fais chaque soir un solennel adieu!
+ Où serez-vous demain, Eves octogénaires,
+ Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu?
+
+
+
+
+ A UNE PASSANTE
+
+
+ La rue assourdissante autour de moi hurlait.
+ Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
+ Une femme passa, d'une main fastueuse
+ Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
+
+ Agile et noble, avec sa jambe de statue.
+ Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
+ Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
+ La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
+
+ Un éclair... puis la nuit!--Fugitive beauté
+ Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
+ Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?
+
+ Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! _jamais_ peut-être!
+ Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
+ O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!
+
+
+
+
+ LE CREPUSCULE DU SOIR
+
+
+ Voici le soir charmant, ami du criminel;
+ Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel
+ Se ferme lentement comme une grande alcôve,
+ Et l'homme impatient se change en bête fauve.
+
+ O soir, aimable soir, désiré par celui
+ Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'hui
+ Nous avons travaillé!--C'est le soir qui soulage
+ Les esprits que dévore une douleur sauvage,
+ Le savant obstiné dont le front s'alourdit,
+ Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit.
+
+ Cependant des démons malsains dans l'atmosphère
+ S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire,
+ Et cognent en volant les volets et l'auvent.
+ A travers les lueurs que tourmente le vent
+ La Prostitution s'allume dans les rues;
+ Comme une fourmilière elle ouvre ses issues;
+
+ Partout elle se fraye un occulte chemin,
+ Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main;
+ Elle remue au sein de la cité de fange
+ Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange.
+ On entend ça et là les cuisines siffler,
+ Les théâtres glapir, les orchestres ronfler;
+ Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices,
+ S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,
+ Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci,
+ Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
+ Et forcer doucement les portes et les caisses
+ Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
+
+ Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
+ Et ferme ton oreille à ce rugissement.
+ C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent!
+ La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent
+ Leur destinée et vont vers le gouffre commun;
+ L'hôpital se remplit de leurs soupirs.--Plus d'un
+ Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
+ Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée.
+
+ Encore la plupart n'ont-ils jamais connu
+ La douceur du foyer et n'ont jamais vécu!
+
+
+
+
+ LE JEU
+
+
+ Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
+ Pâles, le sourcil peint, l'oeil câlin et fatal,
+ Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
+ Tomber un cliquetis de pierre et de métal;
+
+ Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
+ Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
+ Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre,
+ Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;
+
+ Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
+ Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs
+ Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
+ Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs:
+
+ --Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne
+ Je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant,
+ Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne,
+ Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,
+
+ Enviant de ces gens la passion tenace,
+ De ces vieilles putains la funèbre gaîté,
+ Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
+ L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté!
+
+ Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme
+ Courant avec ferveur à l'abîme béant,
+ Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
+ La douleur à la mort et l'enfer au néant!
+
+
+
+
+ DANSE MACABRE
+
+ A ERNEST CHRISTOPHE
+
+
+ Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature,
+ Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
+ Elle a la nonchalance et la désinvolture
+ D'une coquette maigre aux airs extravagants.
+
+ Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
+ Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
+ S'écroule abondamment sur un pied sec que pince
+ Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
+
+ La ruche qui se joue au bord des clavicules,
+ Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
+ Défend pudiquement des lazzi ridicules
+ Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.
+
+ Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres
+ Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
+ Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
+ --O charme d'un néant follement attifé!
+
+ Aucuns t'appelleront une caricature,
+ Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
+ L'élégance sans nom de l'humaine armature.
+ Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher!
+
+ Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
+ La fête de la Vie? ou quelque vieux désir,
+ Eperonnant encor ta vivante carcasse,
+ Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir?
+
+ Au chant des violons, aux flammes des bougies,
+ Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
+ Et viens-tu demander au torrent des orgies
+ De refraîchir l'enfer allumé dans ton coeur?
+
+ Inépuisable puits de sottise et de fautes!
+ De l'antique douleur éternel alambic!
+ A travers le treillis recourbé de tes côtes
+ Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.
+
+ Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
+ Ne trouve pas un prix digne de ses efforts:
+ Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie?
+ Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts.
+
+ Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées,
+ Exalte le vertige, et les danseurs prudents
+ Ne contempleront pas sans d'amères nausées
+ Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
+
+ Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette,
+ Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau?
+ Qu'importé le parfum, l'habit ou la toilette?
+ Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.
+
+ Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
+ Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués:
+ « Fiers mignons, malgré l'art des poudres et du rouge,
+ Vous sentez tous la mort! O squelettes musqués,
+
+ Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
+ Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
+ Le branle universel de la danse macabre
+ Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus!
+
+ Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
+ Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
+ Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange
+ Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.
+
+ En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admire
+ En tes contorsions, risible Humanité,
+ Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
+ Mêle son ironie à ton insanité! »
+
+
+
+
+ L'AMOUR DU MENSONGE
+
+
+ Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,
+ Au chant des instruments qui se brise au plafond,
+ Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
+ Et promenant l'ennui de ton regard profond;
+
+ Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
+ Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
+ Où les torches du soir allument une aurore,
+ Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,
+
+ Je me dis: Qu'elle est belle! et bizarrement fraîche!
+ Le souvenir massif, royale et lourde tour,
+ La couronne, et son coeur, meurtri comme une pêche,
+ Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.
+
+ Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines?
+ Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,
+ Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,
+ Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?
+
+ Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques,
+ Qui ne recèlent point de secrets précieux;
+ Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,
+ Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux!
+
+ Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence,
+ Pour réjouir un coeur qui fuit la vérité?
+ Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence?
+ Masque ou décor, salut! J'adore ta beauté.
+
+ Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,
+ Notre blanche maison, petite mais tranquille,
+ Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus
+ Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus;
+ Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
+ Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,
+ Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,
+ Contempler nos dîners longs et silencieux,
+ Répandant largement ses beaux reflets de cierge
+ Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.
+
+ La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
+ Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
+ Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
+ Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs,
+ Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
+ Son vent mélancolique à, l'entour de leurs marbres,
+ Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
+ De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
+ Tandis que, dévorés de noires songeries,
+ Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
+ Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
+ Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
+ Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
+ Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
+
+ Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
+ Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
+ Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
+ Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
+ Grave, et venant du fond de son lit éternel
+ Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
+ Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse
+ Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?
+
+
+
+
+ BRUMES ET PLUIES
+
+
+ O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
+ Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue
+ D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau
+ D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.
+
+ Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue,
+ Où par les longues nuits la girouette s'enroue,
+ Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau
+ Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
+
+ Rien n'est plus doux au coeur plein de choses funèbres,
+ Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,
+ O blafardes saisons, reines de nos climats!
+
+ Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,
+ --Si ce n'est par un soir sans lune, deux à deux,
+ D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.
+
+
+
+
+ LE VIN
+
+ L'AME DU VIN
+
+
+ Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles:
+ « Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
+ Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
+ Un chant plein de lumière et de fraternité!
+
+ Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
+ De peine, de sueur et de soleil cuisant
+ Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme;
+ Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
+
+ Car j'éprouve une joie immense quand je tombe
+ Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux,
+ Et sa chaude poitrine est une douce tombe
+ Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
+
+ Entends-tu retentir les refrains des dimanches
+ Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant?
+ Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
+ Tu me glorifieras et tu seras content:
+
+ J'allumerai les yeux de ta femme ravie;
+ A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
+ Et serai pour ce frêle athlète de la vie
+ L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
+
+ En toi je tomberai, végétale ambroisie,
+ Grain précieux jeté par l'éternel Semeur,
+ Pour que de notre amour naisse la poésie
+ Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur! »
+
+
+
+
+ LE VIN DES CHIFFONNIERS
+
+
+ Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère
+ Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre.
+ Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux,
+ Où l'humanité grouille en ferments orageux,
+
+ On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
+ Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,
+ Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
+ Epanche tout son coeur en glorieux projets.
+
+ Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
+ Terrasse les méchants, relève les victimes,
+ Et sous le firmament comme un dais suspendu
+ S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
+
+ Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
+ Moulus par le travail et tourmentés par l'âge,
+ Ereintés et pliant sous un tas de débris,
+ Vomissement confus de l'énorme Paris,
+
+ Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
+ Suivis de compagnons blanchis dans les batailles,
+ Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux!
+ Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
+
+ Se dressent devant eux, solennelle magie!
+ Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
+ Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
+ Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!
+
+ C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole
+ Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole;
+ Par le gosier de l'homme il chante ses exploits
+ Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.
+
+ Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
+ De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
+ Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil;
+ L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil!
+
+
+
+
+ LE VIN DE L'ASSASSIN
+
+
+ Ma femme est morte, je suis libre!
+ Je puis donc boire tout mon soûl.
+ Lorsque je rentrais sans un sou,
+ Ses cris me déchiraient la fibre.
+
+ Autant qu'un roi je suis heureux;
+ L'air est pur, le ciel admirable...
+ --Nous avions un été semblable
+ Lorsque je devins amoureux!
+
+ --L'horrible soif qui me déchire
+ Aurait besoin pour s'assouvir
+ D'autant de vin qu'en peut tenir
+ Son tombeau;--ce n'est pas peu dire
+
+ Je l'ai jetée au fond d'un puits,
+ Et j'ai même poussé sur elle
+ Tous les pavés de la margelle.
+ --Je l'oublierai si je le puis!
+
+ Au nom des serments de tendresse,
+ Dont rien ne peut nous délier,
+ Et pour nous réconcilier
+ Comme au beau temps de notre ivresse,
+
+ J'implorai d'elle un rendez-vous,
+ Le soir, sur une route obscure,
+ Elle y vint! folle créature!
+ --Nous sommes tous plus ou moins fous!
+
+ Elle était encore jolie,
+ Quoique bien fatiguée! et moi,
+ Je l'aimai trop;--voilà pourquoi
+ Je lui dis: sors de cette vie!
+
+ Nul ne peut me comprendre. Un seul
+ Parmi ces ivrognes stupides
+ Songea-t-il dans ses nuits morbides
+ A faire du vin un linceul?
+
+ Cette crapule invulnérable
+ Comme les machines de fer,
+ Jamais, ni l'été ni l'hiver,
+ N'a connu l'amour véritable,
+
+ Avec ses noirs enchantements,
+ Son cortège infernal d'alarmes,
+ Ses fioles de poison, ses larmes,
+ Ses bruits de chaîne et d'ossements!
+
+ --Me voilà libre et solitaire!
+ Je serai ce soir ivre-mort;
+ Alors, sans peur et sans remord,
+ Je me coucherai sur la terre,
+
+ Et je dormirai comme un chien.
+ Le chariot aux lourdes roues
+ Chargé de pierres et de boues,
+ Le wagon enrayé peut bien
+
+ Ecraser ma tête coupable,
+ Ou me couper par le milieu,
+ Je m'en moque comme de Dieu,
+ Du Diable ou de la Sainte Table!
+
+
+
+
+ LE VIN DU SOLITAIRE
+
+
+ Le regard singulier d'une femme galante
+ Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
+ Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
+ Quand elle y veux baigner sa beauté nonchalante,
+
+ Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur,
+ Un baiser libertin de la maigre Adeline,
+ Les sons d'une musique énervante et câline,
+ Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,
+
+ Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
+ Les baumes pénétrants que ta panse féconde
+ Garde au coeur altéré du poète pieux;
+
+ Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,
+ --Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
+ Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux.
+
+
+
+
+ LE VIN DES AMANTS
+
+
+ Aujourd'hui l'espace est splendide!
+ Sans mors, sans éperons, sans bride,
+ Partons à cheval sur le vin
+ Pour un ciel féerique et divin!
+
+ Comme deux anges que torture
+ Une implacable calenture,
+ Dans le bleu cristal du matin
+ Suivons le mirage lointain!
+
+ Mollement balancés sur l'aile
+ Du tourbillon intelligent,
+ Dans un délire parallèle,
+
+ Ma soeur, côte à côte nageant,
+ Nous fuirons sans repos ni trêves
+ Vers le paradis de mes rêves!
+
+
+
+
+ UNE MARTYRE
+
+ DESSIN D'UN MAITRE INCONNU
+
+
+ Au milieu des flacons, des étoffes lamées
+ Et des meubles voluptueux,
+ Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
+ Qui trament à plis sompteux,
+
+ Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
+ L'air est dangereux et fatal,
+ Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre,
+ Exhalent leur soupir final,
+
+ Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
+ Sur l'oreiller désaltéré
+ Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve
+ Avec l'avidité d'un pré.
+
+ Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre
+ Et qui nous enchaînent les yeux,
+ La tête, avec l'amas de sa crinière sombre
+ Et de ses bijoux précieux,
+
+ Sur la table de nuit, comme une renoncule,
+ Repose, et, vide de pensers,
+ Un regard vague et blanc comme le crépuscule
+ S'échappe des yeux révulsés.
+
+ Sur le lit, le tronc nu sans scrupule étale
+ Dans le plus complet abandon
+ La secrète splendeur et la beauté fatale
+ Dont la nature lui fit don;
+
+ Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe
+ Comme un souvenir est resté;
+ La jarretière, ainsi qu'un oeil secret qui flambe,
+ Darde un regard diamanté.
+
+ Le singulier aspect de cette solitude
+ Et d'un grand portrait langoureux,
+ Aux yeux provocateurs comme son attitude,
+ Révèle un amour ténébreux,
+
+ Une coupable joie et des fêtes étranges
+ Pleines de baisers infernaux.
+ Dont se réjouissait l'essaim de mauvais anges
+ Nageant dans les plis des rideaux;
+
+ Et cependant, à voir la maigreur élégante
+ De l'épaule au contour heurté,
+ La hanche un peu pointue et la taille fringante
+ Ainsi qu'an reptile irrité,
+
+ Elle est bien jeune encor!--Son âme exaspérée
+ Et ses sens par l'ennui mordus
+ S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée
+ Des désirs errants et perdus?
+
+ L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,
+ Malgré tant d'amour, assouvir,
+ Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
+ L'immensité de son désir?
+
+ Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roides
+ Te soulevant d'un bras fiévreux,
+ Dis-moi, tête effrayante, as-tu sur tes dents froides,
+ Collé les suprêmes adieux?
+
+ --Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
+ Loin des magistrats curieux,
+ Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
+ Dans ton tombeau mystérieux;
+
+
+ Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
+ Veille près de lui quand il dort;
+ Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
+ Et constant jusques à la mort.
+
+
+
+
+ FEMMES DAMNEES
+
+
+ Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
+ Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers,
+ Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
+ Ont de douces langueurs et des frissons amers:
+
+ Les unes, coeurs épris des longues confidences,
+ Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
+ Vont épelant l'amour des craintives enfances
+ Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;
+
+ D'autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
+ A travers les rochers pleins d'apparitions,
+ Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
+ Les seins nus et pourprés de ses tentations;
+
+ Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
+ Qui dans le creux muet des vieux antres païens
+ T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
+ O Bacchus, endormeur des remords anciens!
+
+ Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires,
+ Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements,
+ Mêlent dans le bois sombre et les nuits solitaires
+ L'écume du plaisir aux larmes des tourments.
+
+ O vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
+ De la réalité grands esprits contempteurs,
+ Chercheuses d'infini, dévotes et satyres,
+ Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,
+
+ Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
+ Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
+ Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
+ Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins!
+
+
+
+
+ LES DEUX BONNES SOEURS
+
+
+ La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
+ Prodigues de baisers et riches de santé,
+ Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
+ Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.
+
+ Au poète sinistre, ennemi des familles.
+ Favori de l'enfer, courtisan mal renté,
+ Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
+ Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.
+
+ Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
+ Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs,
+ De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.
+
+ Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes?
+ O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
+ Sur ses myrtes infects entre tes noirs cyprès?
+
+
+
+
+ ALLEGORIE
+
+
+ C'est une femme belle et de riche encolure,
+ Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
+ Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,
+ Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau.
+ Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
+ Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
+ Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
+ De ce corps ferme et droit la rude majesté.
+ Elle marche en déesse et repose en sultane;
+ Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
+ Et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins,
+ Elle appelle des yeux la race des humains.
+ Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
+ Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
+ Que la beauté du corps est un sublime don
+ Qui de toute infamie arrache le pardon;
+ Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,
+ Et, quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire,
+ Elle regardera la face de la Mort,
+ Ainsi qu'un nouveau-né,--sans haine et sans remord.
+
+
+
+
+ UN VOYAGE A CYTHERE
+
+
+ Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
+ Et planait librement à l'entour des cordages;
+ Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
+ Comme un ange enivré du soleil radieux.
+
+ Quelle est cette île triste et noire?--C'est Cythère,
+ Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
+ Eldorado banal de tous les vieux garçons.
+ Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.
+
+ --Il des doux secrets et des fêtes du coeur!
+ De l'antique Vénus le superbe fantôme
+ Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
+ Et charge les esprits d'amour et de langueur.
+
+ Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
+ Vénérée à jamais par toute nation,
+ Où les soupirs des coeurs en adoration
+ Roulent comme l'encens sur un jardin de roses
+
+ Ou le roucoulement éternel d'un ramier
+ --Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres,
+ Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
+ J'entrevoyais pourtant un objet singulier;
+
+ Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,
+ Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
+ Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
+ Entre-bâillant sa robe aux brises passagères;
+
+ Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près
+ Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches
+ Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches,
+ Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
+
+ De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
+ Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
+ Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
+ Dans tous les coins saignants de cette pourriture;
+
+ Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
+ Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
+ Et ses bourreaux gorgés de hideuses délices
+ L'avaient à coups de bec absolument châtré.
+
+ Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
+ Le museau relevé, tournoyait et rôdait;
+ Une plus grande bête au milieu s'agitait
+ Comme un exécuteur entouré de ses aides.
+
+ Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau,
+ Silencieusement tu souffrais ces insultes
+ En expiation de tes infâmes cultes
+ Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.
+
+ Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
+ Je sentis à l'aspect de tes membres flottants,
+ Comme un vomissement, remonter vers mes dents
+ Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;
+
+ Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
+ J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
+ Des corbeaux lancinants et des panthères noires
+ Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
+
+ --Le ciel était charmant, la mer était unie;
+ Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
+ Hélas! et j'avais, comme en un suair épais,
+ Le coeur enseveli dans cette allégorie.
+
+ Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout
+ Qu'un gibet symbolique où pendait mon image.
+ --Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
+ De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût!
+
+
+
+
+ RÉVOLTE
+
+ ABEL ET CAÏN
+
+ I
+
+
+ Race d'Abel, dors, bois et mange:
+ Dieu le sourit complaisamment,
+
+ Race de Caïn, dans la fange
+ Rampe et meurs misérablement.
+
+ Race d'Abel, ton sacrifice
+ Flatte le nez du Séraphin!
+
+ Race de Caïn, ton supplice
+ Aura-t-il jamais une fin?
+
+ Race d'Abel, vois tes semailles
+ Et ton bétail venir à bien;
+
+ Race de Caïn, tes entrailles
+ Hurlent la faim comme un vieux chien.
+
+ Race d'Abel, chauffe ton ventre
+ A ton foyer patriarcal;
+
+ Race de Caïn, dans ton antre
+ Tremble de froid, pauvre chacal!
+ Race d'Abel, aime et pullule:
+ Ton or fait aussi des petits;
+
+ Race de Caïn, coeur qui brûle,
+ Prends garde à ces grands appétits.
+
+ Race d'Abel, tu croîs et broutes
+ Comme les punaises des bois!
+
+ Race de Caïn, sur les routes
+ Traîne ta famille aux abois.
+
+
+ II
+
+
+ Ah! race d'Abel, ta charogne
+ Engraissera le sol fumant!
+
+ Race de Caïn, ta besogne
+ N'est pas faite suffisamment;
+
+ Race d'Abel, voici ta honte:
+ Le fer est vaincu par l'épieu!
+
+ Race de Caïn, au ciel monte
+ Et sur la terre jette Dieu!
+
+
+
+
+ LES LITANIES DE SATAN
+
+
+ O toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
+ Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ O Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort,
+ Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
+ Guérisseur familier des angoisses humaines,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
+ Enseignes par l'amour le goût du Paradis,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ O toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
+ Engendras l'Espérance,--une folle charmante!
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
+ Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi qui sais en quel coin des terres envieuses
+ Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi dont l'oeil clair connaît les profonds arsenaux
+ Où dort enseveli le peuple des métaux,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi dont la large main cache les précipices
+ Au somnambule errant au bord des édifices,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
+ De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre,
+ Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre.
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
+ Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles
+ Le culte de la plaie et l'amour des guenilles,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
+ Confesseur des pendus et des conspirateurs,
+
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+ Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère
+ Du Paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
+ O Satan, prends pitié de ma longue misère!
+
+
+
+
+ PRIÈRE
+
+
+ Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs
+ Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
+ De l'Enfer où, vaincu, tu rêves en silence!
+ Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Science,
+ Près de toi se repose, à l'heure où sur ton front
+ Comme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront!
+
+
+
+
+ LA MORT
+
+ LA MORT DES AMANTS
+
+
+ Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
+ Des divans profonds comme des tombeaux,
+ Et d'étranges fleurs sur des étagères,
+ Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.
+
+ Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
+ Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
+ Qui réfléchiront leurs doubles lumières
+ Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
+
+ Un soir fait de rose et de bleu mystique,
+ Nous échangerons un éclair unique,
+ Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;
+
+ Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
+ Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
+ Les miroirs ternis et les flammes mortes.
+
+
+
+
+ LA MORT DES PAUVRES
+
+
+ C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre;
+ C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
+ Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
+ Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;
+
+ A travers la tempête, et la neige et le givre,
+ C'est la clarté vibrante à notre horizon noir;
+ C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
+ Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;
+
+ C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
+ Le sommeil et le don des rêves extatiques,
+ Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;
+
+ C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
+ C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
+ C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!
+
+
+
+
+ LE REVE D'UN CURIEUX
+
+
+ Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
+ Et de toi fais-tu dire: « Oh! l'homme singulier! »
+ --J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse,
+ Désir mêlé d'horreur, un mal particulier;
+
+ Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
+ Plus allait se vidant le fatal sablier,
+ Plus ma torture était âpre et délicieuse;
+ Tout mon coeur s'arrachait au monde familier.
+
+ J'étais comme l'enfant avide du spectacle,
+ Haïssant le rideau comme on hait un obstacle...
+ Enfin la vérité froide se révéla:
+
+ J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore
+ M'enveloppait.--Eh quoi! n'est-ce donc que cela?
+ La toile était levée et j'attendais encore.
+
+
+
+
+ LE VOYAGE
+
+ A MAXIME DU CAMP
+
+ I
+
+
+ Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
+ L'univers est égal à son vaste appétit.
+ Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!
+ Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
+
+ Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
+ Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
+ Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
+ Berçant notre infini sur le fini des mers:
+
+ Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;
+ D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
+ Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
+ La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
+
+ Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
+ D'espace et de lumière et de cieux embrasés;
+ La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
+ Effacent lentement la marque des baisers.
+
+ Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
+ Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
+ De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
+ Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!
+
+ Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
+ Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
+ De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
+ Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!
+
+
+ II
+
+
+ Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
+ Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils
+ La Curiosité nous tourmente et nous roule,
+ Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
+
+ Singulière fortune où le but se déplace,
+ Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où!
+ Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
+ Pour trouver le repos court toujours comme un fou!
+
+ Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;
+ Une voix retentit sur le pont: « Ouvre l'oeil! »
+ Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
+ « Amour... gloire... bonheur! » Enfer! c'est un écueil!
+
+ Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
+ Est un Eldorado promis par le Destin;
+ L'Imagination qui dresse son orgie
+ Ne trouve qu'un récit aux clartés du matin.
+
+ O le pauvre amoureux des pays chimériques!
+ Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
+ Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
+ Dont le mirage rend le gouffre plus amer?
+
+ Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
+ Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis;
+ Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
+ Partout où la chandelle illumine un taudis.
+
+
+ III
+
+
+ Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
+ Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
+ Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
+ Les bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.
+
+ Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
+ Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
+ Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
+ Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.
+
+ Dites, qu'avez-vous vu?
+
+
+ IV
+
+
+ « Nous avons vu des astres
+ Et des flots; nous avons vu des sables aussi;
+ Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
+ Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
+
+ La gloire du soleil sur la mer violette,
+ La gloire des cités dans le soleil couchant,
+ Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
+ De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
+
+ Les plus riches cités, les plus grands paysages,
+ Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
+ De ceux que le hasard fait avec les nuages,
+ Et toujours le désir nous rendait soucieux!
+
+ --La jouissance ajoute au désir de la force.
+ Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
+ Cependant que grossit et durcit ton écorce,
+ Tes branches veulent voir le soleil de plus près!
+
+ Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
+ Que le cyprès?--Pourtant nous avons, avec soin,
+ Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
+ Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!
+
+ Nous avons salué des idoles à trompe;
+ Des trônes constellés de joyaux lumineux;
+ Des palais ouvragés dont la féerique pompe
+ Serait pour vos banquiers un rêve ruineux;
+
+ Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
+ Des femmes dont les dents et les ongles sont teints
+ Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »
+
+
+ V
+
+ Et puis, et puis encore?
+
+
+ VI
+
+
+ « O cerveaux enfantins!
+ Pour ne pas oublier la chose capitale,
+ Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
+ Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
+ Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché:
+
+ La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
+ Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût:
+ L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
+ Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout;
+
+ Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
+ La fête qu'assaisonne et parfume le sang;
+ Le poison du pouvoir énervant le despote,
+ Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;
+
+ Plusieurs religions semblables à la nôtre,
+ Toutes escaladant le ciel; la Sainteté,
+ Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
+ Dans les clous et le crin cherchant la volupté;
+
+ L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
+ Et, folle maintenant comme elle était jadis,
+ Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie:
+ « O mon semblable, ô mon maître, je te maudis! »
+
+ Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
+ Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
+ Et se réfugiant dans l'opium immense!
+ --Tel est du globe entier l'éternel bulletin. »
+
+
+ VII
+
+
+ Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
+ Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
+ Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image;
+ Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!
+
+ Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
+ Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
+ Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
+ Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,
+
+ Comme le Juif errant et comme les apôtres,
+ A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
+ Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres
+ Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
+
+ Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
+ Nous pourrons espérer et crier: En avant!
+ De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
+ Les yeux fixés an large et les cheveux au vent,
+
+ Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
+ Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
+ Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
+ Qui chantent: « Par ici! vous qui voulez manger
+
+ Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange
+ Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
+ Venez vous enivrer de la couleur étrange
+ De cette après-midi qui n'a jamais de fin? »
+
+ A l'accent familier nous devinons le spectre;
+ Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
+ « Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre! »
+ Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
+
+
+ VIII
+
+
+ O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
+ Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
+ Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
+ Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
+
+ Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!
+ Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
+ Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
+ Au fond de l'Inconnu pour trouver du _nouveau!_
+
+
+
+
+ PIÈCES CONDAMNÉES
+
+ LES BIJOUX
+
+
+ La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,
+ Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
+ Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
+ Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures
+
+ Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
+ Ce monde rayonnant de métal et de pierre
+ Me ravit en extase, et j'aime avec fureur
+ Les choses où le son se mêle à la lumière.
+
+ Elle était donc couchée, et se laissait aimer,
+ Et du haut du divan elle souriait d'aise
+ A mon amour profond et doux comme la mer
+ Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
+
+ Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
+ D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
+ Et la candeur unie à la lubricité
+ Donnait un charme neuf à ses métamorphoses.
+
+ Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
+ Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
+ Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;
+ Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne
+
+ S'avançaient plus câlins que les anges du mal,
+ Pour troubler le repos où mon âme était mise,
+ Et pour la déranger du rocher de cristal,
+ Où calme et solitaire elle s'était assise.
+
+ Je croyais voir unis par un nouveau dessin
+ Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
+ Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
+ Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe!
+
+ --Et la lampe s'étant résignée à mourir,
+ Comme le foyer seul illuminait la chambre,
+ Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
+ Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!
+
+
+
+
+ LE LETHE
+
+
+ Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde,
+ Tigre adoré, monstre aux airs indolents;
+ Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
+ Dans l'épaisseur de ta crinière lourde;
+
+ Dans tes jupons remplis de ton parfum
+ Ensevelir ma tête endolorie,
+ Et respirer, comme une fleur flétrie,
+ Le doux relent de mon amour défunt.
+
+ Je veux dormir! dormir plutôt que vivre!
+ Dans un sommeil, douteux comme la mort,
+ J'étalerai mes baisers sans remord
+ Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
+
+ Pour engloutir mes sanglots apaisés
+ Rien ne me vaut l'abîme de ta couche;
+ L'oubli puissant habite sur ta bouche,
+ Et le Léthé coule dans tes baisers.
+
+ A mon destin, désormais mon délice,
+ J'obéirai comme un prédestiné;
+ Martyr docile, innocent condamné,
+ Dont la ferveur attise le supplice,
+
+ Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
+ Le népenthès et la bonne ciguë
+ Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
+ Qui n'a jamais emprisonné de coeur.
+
+
+
+
+ A CELLE QUI EST TROP GAIE
+
+
+ Ta tête, ton geste, ton air
+ Sont beaux comme un beau paysage;
+ Le rire joue en ton visage
+ Comme un vent frais dans un ciel clair.
+
+ Le passant chagrin que tu frôles
+ Est ébloui par la santé
+ Qui jaillit comme une clarté
+ De tes bras et de tes épaules.
+
+ Les retentissantes couleurs
+ Dont tu parsèmes tes toilettes
+ Jettent dans l'esprit des poètes
+ L'image d'un ballet de fleurs.
+
+ Ces robes folles sont l'emblème
+ De ton esprit bariolé;
+ Folle dont je suis affolé,
+ Je te hais autant que je t'aime!
+
+ Quelquefois dans un beau jardin,
+ Où je traînais mon atonie,
+ J'ai senti comme une ironie
+ Le soleil déchirer mon sein;
+
+ Et le printemps et la verdure
+ Ont tant humilié mon coeur
+ Que j'ai puni sur une fleur
+ L'insolence de la nature.
+
+ Ainsi, je voudrais, une nuit,
+ Quand l'heure des voluptés sonne,
+ Vers les trésors de ta personne
+ Comme un lâche ramper sans bruit,
+
+ Pour châtier ta chair joyeuse,
+ Pour meurtrir ton sein pardonné,
+ Et faire à ton flanc étonné
+ Une blessure large et creuse,
+
+ Et, vertigineuse douceur!
+ A travers ces lèvres nouvelles,
+ Plus éclatantes et plus belles,
+ T'infuser mon venin, ma soeur!
+
+
+
+
+ LESBOS
+
+
+ Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
+ Lesbos, où les baisers languissants ou joyeux,
+ Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
+ Font l'ornement des nuits et des jours glorieux,
+ --Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
+
+ Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
+ Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
+ Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
+ --Orageux et secrets, fourmillants et profonds;
+ Lesbos, où les baisers sont comme les cascades!
+
+ Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,
+ Où jamais un soupir ne resta sans écho,
+ A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent,
+ Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho!
+ --Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent.
+
+ Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
+ Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté,
+ Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses,
+ Caressent les fruits mûrs de leur nubilité,
+ Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
+
+ Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère;
+ Tu tires ton pardon de l'excès des baisers,
+ Reine du doux empire, aimable et noble terre,
+ Et des raffinements toujours inépuisés.
+ Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère.
+
+ Tu tires ton pardon de l'éternel martyre
+ Infligé sans relâche aux coeurs ambitieux
+ Qu'attiré loin de nous le radieux sourire
+ Entrevue vaguement au bord des autres cieux;
+ Tu tires ton pardon de l'éternel martyre!
+
+ Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge,
+ Et condamner ton front pâli dans les travaux,
+ Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge
+ De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux?
+ Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge?
+
+ Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
+ Vierges au coeur sublime, honneur de l'archipel,
+ Votre religion comme une autre est auguste,
+ Et l'amour se rira de l'enfer et du ciel!
+ --Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
+
+ Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre
+ Pour chanter le secret de ses vierges en fleur,
+ Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère
+ Des rires effrénés mêlés au sombre pleur;,
+ Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre,
+
+ Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
+ Comme une sentinelle, à l'oeil perçant et sûr,
+ Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
+ Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur,
+ --Et depuis lors je veille au sommet de Leucate
+
+ Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
+ Et parmi les sanglots dont le roc retentit
+ Un soir ramènera vers Lesbos qui pardonne
+ Le cadavre adoré de Sapho qui partit
+ Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!
+
+ De la mâle Sapho, l'amante et le poète,
+ Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs!
+ --L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachette
+ Le cercle ténébreux tracé par les douleurs
+ De la mâle Sapho, l'amante et le poète!
+
+ --Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
+ Et versant les trésors de sa sérénité
+ Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
+ Sur le vieil Océan de sa fille enchanté;
+ Plus belle que Vénus se dressant sur le monde!
+
+ --De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
+ Quand, insultant le rite et le culte inventé,
+ Elle fit son beau corps la pâture suprême
+ D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété
+ De Sapho qui mourut le jour de son blasphème.
+
+ Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
+ Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers,
+ S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente
+ Que poussent vers les deux ses rivages déserts.
+ Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!
+
+
+
+
+ FEMMES DAMNEES
+
+
+ A la pâle clarté des lampes languissantes,
+ Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur,
+ Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
+ Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
+
+ Elle cherchait d'un oeil troublé par la tempête
+ De sa naïveté le ciel déjà lointain,
+ Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête
+ Vers les horizons bleus dépassés le matin.
+
+ De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
+ L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
+ Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
+ Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
+
+ Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
+ Delphine la couvait avec des yeux ardents,
+ Comme un animal fort qui surveille une proie,
+ Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.
+
+ Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
+ Superbe, elle humait voluptueusement
+ Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle
+ Comme pour recueillir un doux remercîment.
+
+ Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime
+ Le cantique muet que chante le plaisir
+ Et cette gratitude infinie et sublime
+ Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir:
+
+ --« Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
+ Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
+ L'holocauste sacré de tes premières roses
+ Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?
+
+ Mes baisers sont légers comme ces éphémères
+ Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
+ Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
+ Comme des chariots ou des socs déchirants;
+
+ Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
+ De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié...
+ Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage,
+ Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,
+
+ Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles!
+ Pour un de ces regards charmants, baume divin,
+ Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
+ Et je t'endormirai dans un rêve sans fin! »
+
+ Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête:
+ --« Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
+ Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
+ Comme après un nocturne et terrible repas.
+
+ Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
+ Et de noirs bataillons de fantômes épars,
+ Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
+ Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.
+
+ Avons-nous donc commis une action étrange?
+ Expliques, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
+ Je frissonne de peur quand tu me dis: mon ange!
+ Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.
+
+ Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée,
+ Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection,
+ Quand même tu serais une embûche dressée,
+ Et le commencement de ma perdition! »
+
+ Delphine secouant sa crinière tragique,
+ Et comme trépignant sur le trépied de fer,
+ L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique:
+ --« Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?
+
+ Maudit soit à jamais le rêveur inutile,
+ Qui voulut le premier dans sa stupidité,
+ S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
+ Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!
+
+ Celui qui veut unir dans un accord mystique
+ L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
+ Ne chauffera jamais son corps paralytique
+ A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!
+
+ Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;
+ Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers;
+ Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
+ Tu me rapporteras tes seins stigmatisés;
+
+ On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître! »
+ Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,
+ Cria soudain: « Je sens s'élargir dans mon être
+ Un abîme béant; cet abîme est mon coeur,
+
+ Brûlant comme un volcan, profond comme le vide;
+ Rien ne ressasiera ce monstre gémissant
+ Et ne refraîchira la choif de l'Euménide,
+ Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.
+
+ Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
+ Et que la lassitude amène le repos!
+ Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,
+ Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux. »
+
+ Descendez, descendez, lamentables victimes,
+ Descendez le chemin de l'enfer éternel;
+ Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes,
+ Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
+
+ Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage;
+ Ombres folles, courez au but de vos désirs;
+ Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
+ Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
+
+ Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes;
+ Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
+ Filent en s'enflammant ainsi que des lanternes
+ Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
+
+ L'âpre stérilité de votre jouissance
+ Altère votre soif et roidit votre peau,
+ Et le vent furibond de la concupiscence
+ Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.
+
+ Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
+ A travers les déserts courez comme les loups;
+ Faites votre destin, âmes désordonnées,
+ Et fuyez l'infini que vous portez en vous!
+
+
+
+
+ LES METAMORPHOSES DU VAMPIRE
+
+
+ La femme cependant de sa bouche de fraise,
+ En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise,
+ Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
+ Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc:
+ --« Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science
+ De perdre au fond d'un lit l'antique conscience.
+ Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants
+ Et fais rire les vieux du rire des enfants.
+ Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
+ La lune, le soleil, le ciel et les étoiles!
+ Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
+ Lorsque j'étouffe un homme en mes bras veloutés,
+ Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste,
+ Timide et libertine, et fragile et robuste,
+ Que sur ces matelas qui se pâme d'émoi
+ Les Anges impuissants se damneraient pour moi! »
+
+ Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
+ Et que languissamment je me tournai vers elle
+ Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
+ Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!
+ Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante,
+ Et, quand je les rouvris à la clarté vivante,
+ A mes côtés, au lieu du mannequin puissant
+ Qui semblait avoir fait provision de sang,
+ Tremblaient confusément des débris de squelette,
+ Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette
+ Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer,
+ Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.
+
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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