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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'idée médicale dans les romans de Paul Bourget - -Author: Joseph Grasset - -Release Date: December 21, 2019 [EBook #60986] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IDÉE MÉDICALE DANS LES *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Dr J. GRASSET - Professeur de clinique médicale - à l'Université de Montpellier - - _L'Idée Médicale_ - DANS LES - _Romans de Paul Bourget_ - - MONTPELLIER - COULET & FILS, ÉDITEURS - GRAND'RUE, 5 - - 1904 - - - - -A - -MONSIEUR PAUL BOURGET - -DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - -_Je dédie cette Conférence, en témoignage de profond et reconnaissant -dévouement, comme Diomède offrit ses grossières armes d'airain en -échange des armes d'or finement ciselées de Glaucos._ - -J. G. - -Montpellier, janvier 1904. - - - - -L'IDÉE MÉDICALE - -DANS LES - -ROMANS DE PAUL BOURGET - - -MESDAMES, - -MESSIEURS, - -1. Etrange, à première vue, doit vous paraître le choix de Paul Bourget -pour étudier l'_idée médicale_ dans une grande oeuvre littéraire. - -Et, en effet, vous ne trouverez, dans cette oeuvre, ni des Romans -médicaux comme ceux d'André Couvreur, ni des critiques de médecins comme -celles de Léon Daudet, ni des thèses médicales comme chez Brieux ou chez -de Curel, ni des descriptions de maladie comme celles de Zola... - -Il faut la chercher, pour trouver l'idée médicale, dans les Romans de -Paul Bourget. Mais, en la cherchant, on la trouve (c'est du moins ce que -je voudrais vous prouver) et on la trouve _partout_ dans ses oeuvres, -comme ces solides assises de fer qu'on découvre dans une belle maison en -écartant les tentures et en grattant un peu les murailles. - -Vous comprendrez qu'un marchand de fer trouve quelque plaisir à chercher -et à montrer son métal professionnel à travers et derrière mille autres -choses agréables qui le masquent gentiment, tandis qu'il n'en trouverait -plus aucun à disserter sur l'ossature trop évidente et trop nue de la -tour Eiffel. - - * * * * * - -2. Pour retrouver ainsi l'idée médicale dans l'oeuvre de Paul Bourget, -il faut donner à ce mot _médical_ et au mot _médecin_, d'où il dérive, -son sens le plus large et d'ailleurs le seul vrai. - -Le médecin n'est pas, en effet (comme un vain peuple pense), un monsieur -qui échange des ordonnances contre des honoraires. Le médecin est un -homme qui étudie et doit connaître la _vie humaine_ dans tous les -détails de son évolution, à l'état de santé et à l'état de maladie. Car -nul ne peut réparer l'horloge détraquée, s'il n'en connaît à fond le -mécanisme intact dans son fonctionnement normal. - -Et le médecin doit connaître l'homme vivant dans son _unité totale_, -formée de l'union, souvent inextricable, du moral et du physique. Car, -même pour le spiritualiste le plus orthodoxe[1], le corps étant encore -l'outil indispensable de l'âme, tout se tient dans la vie de l'homme. - - [1] Ceci pour prévenir les accusations que pourraient faire naître - contre Paul Bourget, chez des superficiels, des passages comme - celui-ci: «L'évêque d'Orléans avait signalé à la défiance des pères - de famille le philosophe (Taine) coupable d'avoir écrit cette phrase - hardie: «... le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol - et comme le sucre...», phrase plus paradoxale dans la forme que dans - le fond; car éclairez-la d'un petit mot; mettez des produits - _psychologiques_... et vous lui restituez son vrai sens». _Essais de - Psychologie contemporaine; M. Taine_ (1882), p. 152. - -Aveugle et impuissant serait le médecin qui méconnaîtrait ces -élémentaires principes. - -Le médecin est donc le _biologiste humain_ et, quand je parle d'étudier -l'_idée médicale_ dans l'oeuvre de Paul Bourget, c'est l'_idée -biologique_ que je voulais dire. - - * * * * * - -3. Ces principes posés, j'aborde la dissection biologique des Romans de -Paul Bourget en vous rappelant quelques-uns des _types de médecin_ qu'on -y rencontre. - -Ils ne sont pas très nombreux. Un critique[2] n'en a trouvé que trois -sur trois cent quatre-vingt-onze personnages mis en scène. On en -trouvera davantage si on tient compte des simples esquisses. En tous -cas, ils sont finement observés et joliment crayonnés. - - [2] JULES SAGERET.--Les grands convertis. Paul Bourget. _La Revue_, - 1er et 15 novembre 1903, p. 297. - -Voici d'abord un «praticien de quartier», le Dr Graux: «à côté des -professeurs justement illustres auxquels le temps manque et des -charlatans sans conscience que l'on doit supplier pour en obtenir des -consultations de cent francs», il est un de ces «modestes docteurs qui -tiennent le rôle, autrefois si fréquent, aujourd'hui si rare, du médecin -de famille, toujours à portée et cependant discret, et qui, connaissant -ses clients depuis des années, devenait naturellement leur ami et leur -conseiller»[3]. - - [3] _L'Etape_ (oct. 1901-mai 1902), p. 421.--Toutes les citations des - oeuvres de Paul Bourget sont faites sur l'édition in-8º pour les - Romans parus dans les sept premiers volumes des OEuvres complètes, - dans l'édition in-18 pour les suivants. - -Tout autre est le Dr Louvet[4], le médecin mondain avec son salon -d'attente, meublé «comme un musée, avec la prodigalité de bibelots -particulière aux installations modernes». Il appartient à «cette -génération de savants, hommes du monde, qui vont à l'hôpital le matin, -reçoivent leurs clients l'après-midi et trouvent le moyen d'avoir de -l'esprit, comme des oisifs, dans un salon, à dix heures du soir». Aussi, -«ont-ils l'intelligence de préparer aux longues attentes de leurs belles -malades un décor où elles retrouvent un peu de ce qu'elles ont laissé au -logis, une face des choses semblable à celle qui leur est coutumière», -tandis que, dans le cabinet du docteur, il n'y a que des livres, -«contraste habilement cherché par Louvet, metteur en scène aussi habile -qu'il était bon diagnosticien»; Louvet, «ce mince avec un air de mignon -de Henri III. Je l'appelle toujours Louvetsky, parce qu'il ne soigne que -des Russes»[5]. - - [4] _Un Crime d'amour_ (oct. 1885-janvier 1886), p. 208. - - [5] _Mensonges_ (février-octobre 1887), p. 38. - -Tout à côté, on peut placer le Dr Noirot, qui a été interne à Bicêtre, -«infiniment cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, -avec un air d'employé plutôt que de médecin... Matérialiste outrageux, -expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, -Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à l'âme la -plus gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais -qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait, depuis des années, une -spécialité du massage... et gagne soixante mille francs par an»[6]. - - [6] _Physiologie de l'Amour moderne_ (mai 1888-septembre 1889), p. 550 - et suivantes. - -Chaque matin, il masse soigneusement le baron Desforges, surveille son -hygiène quotidienne et ne lui permet que trois cigares par jour. «On -digère avec ses jambes», répète-t-il au baron; «le massage, c'est du -Liebig d'exercice»[7]. Ce Noirot assiste[8] «au souper triste» dans -lequel, chez Marguerite Percy, on devait manger du boudin blanc et rire -avec les camarades, et dans lequel il y a tant de «silences glacés» et -de «rires faux». A la sortie, il émet des théories bizarres sur la -nécessité de la grande vie pour la viveuse, comme la morphine et -l'alcool sont nécessaires à ceux qui s'y sont habitués, et raconte la -sauvage vengeance de Corsègues, qui brûle sa femme, en plein Paris, -comme au Malabar. C'est un grand «original», ce Noirot, «un médecin qui -n'a jamais voulu être décoré et qui n'essaie les remèdes nouveaux que -lorsqu'il en est sûr»[9]. - - [7] _La Duchesse bleue_ (déc. 1893-juin 1898), p. 445. - - [8] _Mensonges_, pp. 116, 251, 257. - - [9] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 487 à 504. - - * * * * * - -Je n'insiste pas sur quelques types secondaires, comme: le médecin qui, -ayant le génie de la statistique, s'applique, dans un hôpital de femmes, -à dresser la liste des déflorateurs[10];--le docteur Ch., qui dénonce si -justement le danger des vices de l'enfance[11];--Auguste Dupuy, ce -timide médecin de province, qui, abandonné par sa femme, la reprend -quand son amant l'a quittée, et élève avec tendresse l'enfant de -l'adultère[12];--le médecin de quartier qui entretient Madame Malvina -Raulet[13];--le médecin sans clients, qui est député et enlève à Poyanne -son siège de conseiller général[14];--le professeur Teresi et l'autre -médecin sicilien «recommandé par l'hôtelier»[15];--le médecin américain, -qui prescrit à son neurasthénique un voyage «aux îles du Pacifique: -quarante jours sans télégraphe et sans téléphone»[16];--le docteur Léon -Pacotte, qui enseigne et pratique si bien l'hygiène, a soixante-dix ans -et a enterré Dupuytren, Broussais et Orfila qui l'avaient condamné comme -phtisique, et dirige si intelligemment l'éducation et le redressement -moral des enfants[17];--le docteur berrichon, qui est le médecin de -George Sand, et son camarade, le docteur Le Prieux, qui, «dans le canton -de Chevagnes..., comptait autant de prétendus cousins, c'est-à-dire de -clients presque gratuits, que cette Sologne bourbonnaise compte de -hameaux»[18];--le pauvre médicastre de Noyelles, «si comiquement inquiet -sur l'avenir de sa plus fructueuse visite»[19]... - - [10] _Ibidem_, p. 337. - - [11] _Ibidem_, p. 362. - - [12] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 590. - - [13] _Mensonges_, p. 190. - - [14] _Un Coeur de femme_ (décembre 1889-juillet 1890), p. 378. - - [15] _La Terre promise_ (septembre 1891-avril 1892), p. 178 et 184. - - [16] _Voyageuses_ (juillet 1897); _Deux Ménages_, p. 87. - - [17] _Le Talisman_ (avril 1898), p. 283. - - [18] _Le Luxe des autres_ (décembre 1899-février 1900), p. 91 et 93. - - [19] _Un Cas de conscience_. The New-York Herald, édition européenne, - numéro de Noël, 20 décembre 1903, p. 19. - -Je signale le «profil perdu» de l'étudiante russe, Sofia, dont le -«projet était de retourner en Russie, de pratiquer sa science dans son -village et de contribuer à la propagande des idées occidentales parmi -les paysans..., inexplicable fille, qui parlait de l'amour, de la -maternité, de la mort, dans des termes d'un matérialisme scientifique et -à qui nulle bouche d'homme n'avait seulement baisé la main»[20]..., -«nihiliste, athée et vierge», comme l'étudiant d'Oxford[21]. - - [20] _Profils perdus_ (1880-1881); _Ancien Portrait_, p. 253 et 256. - - [21] _Ibidem_; _Autre Anglaise_, p. 274. - - * * * * * - -Eugène Corbières mérite aussi une mention spéciale par sa manière de -comprendre la médecine. - -Ce qui l'a décidé «à prendre cette voie, c'est le besoin de certitude». -Son esprit «a comme faim et soif de quelque chose de positif, -d'indiscutable. Les sciences naturelles donnent cela». Il lui a semblé -que «la médecine, comprise d'une façon un peu haute», est «parmi les -sciences naturelles la branche qui se prête à une application pratique -telle que cette application soit acceptable dans toutes les hypothèses» -philosophiques. Le médecin «est l'altruiste par excellence. Il est dans -le vrai quel que soit le postulat métaphysique auquel nous nous -rangions». Comme tout grand médecin, il a «une exceptionnelle capacité -d'affirmation personnelle, de décision immédiate, de parti pris -effectif». Ce métier comporte, «si l'on peut dire, un empoignement -direct de la réalité». Corbières permet de constater «cette vertu -presque militaire de la discipline médicale» et, un jour, «ses collègues -l'ont vu, avec une stupeur que les années n'ont pas dissipée, -brusquement, peu de temps après les trois morts survenues coup sur coup, -quitter sa place enviée de médecin des hôpitaux, sa magnifique clientèle -parisienne, la certitude de tous les honneurs, pour entrer dans la -congrégation des frères de Saint-Jean-de-Dieu, vouée, comme on sait, au -service des malades...»[22]. - - [22] _L'Echéance_ (décembre 1898), p. 9 à 11, 59 et 78. - -Tout récent[23] est le croquis de cet interne de Trousseau, le héros de -cette tragédie de scrupule, qui formule et applique si bien ce grand -principe de déontologie: «pour un médecin, le grand devoir, et qui prime -tous les autres, c'est le service du malade. Le médecin ne doit -connaître que cela, ne voir que cela». Il ne doit jamais céder «à la -tentation d'interposer son rôle au chevet du patient». Il doit n'avoir -jamais d'autre mesure de ses actes «que la lutte avec la maladie, quel -que fût le malade et sans aucun souci des conséquences». - - [23] _Un Cas de conscience_, p. 19. - - * * * * * - -Je termine par le spécialiste du système nerveux que Paul Bourget -symbolise dans le professeur Salvan et l'étudiant Bobetière. - -«Conservé par une existence continûment active et ascétique..., mince et -robuste, avec une tête petite, dont le masque saisissant et glabre -rappelait la face napoléonienne de son maître Charcot...», Salvan -associe, «comme jadis Trousseau, un beau talent d'écrire aux plus -solides qualités de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu, -ses immenses travaux l'ont toujours éloigné des salons... Ce manieur de -misères humaines» est un «sensible, malgré des allures volontiers -brusques qu'explique son métier de neurologue...»[24]. - - [24] _L'Eau profonde_ (décembre 1902), p. 74, 138, 141. - -A propos de Bobetière qui veut aussi se spécialiser dans l'étude des -maladies nerveuses, Paul Bourget dit: «s'il est un ordre de -connaissances qui doive ramener un esprit à la vérité sociale, il semble -bien que ce soit celui-là, qui nous fait toucher du doigt la fragilité -de la pensée, l'équilibre instable de la volonté, l'irrésistible et -constante pesée sur nous des influences héréditaires. Le problème de la -politique consistant à faire vivre ensemble des hommes, il se ramène ou -devrait se ramener, pour un neurologue, à l'art de diriger vers le bien -commun et de neutraliser pour le moindre mal une majorité d'impulsifs, -de dégénérés et de candidats à la manie»[25]. - - [25] _L'Etape_, p. 148. - -Vous voyez que Paul Bourget comprend le médecin et son rôle par le grand -côté[26]; il proclame les relations de l'idée médicale avec les -problèmes qu'il discute dans ses Romans. - - [26] «Il en est du vrai prêtre comme du vrai médecin. L'un et l'autre, - devant un malade ou de corps ou d'âme, abolissent en eux d'instinct - tout ce qui n'est pas leur fonction». (_Une Confession_, janvier - 1897, p. 227). - - * * * * * - -4. Aussi aime-t-il les médecins et les biologistes; et il ne s'en cache -pas. Il les cite, emploie leur langage, leur emprunte des comparaisons. - -Il intitule _Physiologie_ sa belle étude de l'Amour moderne et c'est de -la définition du Dictionnaire de médecine de Nysten que part Claude -Larcher pour déduire ses axiomes si curieux[27]. - - [27] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 327. - -Il cite volontiers Claude Bernard, Pasteur, Jules Soury, Magendie, -Flourens, Beaunis, Dieulafoy, Legrand du Saulle, Brière de Boismont..., -dédie _Un coeur de femme_ à Albert Robin... - -C'est à un confrère[28] qu'il emprunte cette fière devise: «où -descendrions-nous sans la noble douleur?». - - [28] _L'Etape_, p. 422. - -Exposant la théorie du Roman d'analyse[29], il «assimile le moraliste au -clinicien» et montre que, dans la littérature supérieure, comme en -médecine, il faut d'abord faire de l'anatomie et de la physiologie -(analyse) avant le diagnostic (synthèse) et avant la thérapeutique -(applications). - - [29] _OEuvres complètes; Romans_, t. I (septembre 1900), p. VIII. - -René Vincy se sait «atteint» de «romantisme analytique» et développe son -mal «comme un médecin qui cultiverait sa maladie par amour d'un beau -_cas_». «Ce que Claude Bernard faisait avec ses chiens, ce que Pasteur -fait avec ses lapins», il le fait avec son coeur et lui injecte «tous -les virus de l'âme humaine»[30]. - - [30] _Mensonges_, p. 75, 300. - -Dans un grand nombre de passages, Paul Bourget compare les maladies de -l'âme à celles du corps, décrit «leurs heures de convalescence[31], -leurs crises, leur thérapeutique...»[32]. - - [31] _Une Idylle tragique_ (avril 1895-février 1896), p. 311. - - [32] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 548. Titre du chapitre: - _Thérapeutique de l'amour_.--«La psychologie est à l'éthique ce que - l'anatomie est à la thérapeutique». (_Essais de Psychologie - contemporaine_, Préface de 1899, p. X). - -Il décrit souvent, et fort exactement, des types pathologiques[33] et -conclut: «notre être moral subit les mêmes lois que notre être -physique»[34]. - - [33] Voir notamment des passages: sur les névroses (_Un Crime - d'amour_, p. 247 et suiv.; _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 332, - 442 et 443; _L'Etape_, p. 336; _Une Idylle tragique_, p. 298); sur - la neurasthénie (_nervous exhaustion_) d'un Américain: «la rançon - d'une existence de _hard work_ à tuer un Européen en quelques mois» - (_Voyageuses_; _Deux ménages_, p. 63); sur une tuberculeuse (_La - Terre promise_, p. 102); sur un cardiaque (_Un Homme d'affaires_, - octobre 1900, p. 29); sur l'hygiène du viveur Casal (_Un Coeur de - femme_, p. 359); sur l'artériosclérose (_Mensonges_, p. 21); sur un - cas d'aphasie avec hémiplégie droite et les traits tirés à gauche - (_André Cornelis_, avril-novembre 1886, p. 352); sur la télépathie - (_Nouveaux Pastels_. _Dix portraits d'homme_, 1890; _Autre joueur_, - p. 344); sur le spiritisme (_Mensonges_, p. 37); sur le rêve (_La - Duchesse bleue_, p. 542; _Un Coeur de femme_, p. 315); sur les - avariés scrofuleux (_La Duchesse bleue_, p. 372; _Physiologie de - l'Amour moderne_, p. 366 et 531: le «mal dont Voltaire accuse si - plaisamment Christophe Colomb»); sur les fous (_Ibidem_, p. 522, - LXXVI); sur les rapports de l'estomac et du système nerveux - (_Ibidem_, p. 554)... Dans l'_Echéance_ (p. 43), il y a une - excellente description de l'alcoolique, de sa «loquacité... si - douloureuse à suivre, tant on la sent morbide, qui tour à tour - précipite ou cherche les mots», qui est «la première forme de ce qui - sera, dans trois mois, dans huit jours, demain, le délire expansif - avec le dérèglement de sa gloriole et de ses vantardises»... et de - ces «hésitations dans l'attaque des mots qui révèlent l'aphasie - latente»,--dans _Un Cas de conscience_ (p. 20), la description du - mal de Bright, de l'urémie convulsive et de leur traitement..... - - [34] _Deuxième Amour_ (octobre-novembre 1883), p. 139. - -Les analogies de la physiologie et de la psychologie sont indiscutables; -comme dit Taine, «la littérature est une Psychologie vivante»[35]. Donc, -rien de plus intimement lié que le Roman et la Biologie. - - [35] _Essais de Psychologie contemporaine_, p. X. - - * * * * * - -Voilà l'opinion de Paul Bourget sur la _personne_, la _langue_ et la -_méthode_ des médecins et des biologistes. Cela nous fait prévoir son -opinion sur leurs _doctrines_. - - * * * * * - -5. Au fond, pour le biologiste, la vie d'un homme, à un moment donné de -son existence, est résultante de quatre facteurs: l'_hérédité_, le -_milieu_, le _passé individuel_ et l'_élément personnel_ (ce dernier -facteur étant difficile à analyser scientifiquement, mais indiscutable -dans son existence). - -Je crois qu'il va être facile de vous montrer le compte que tient Paul -Bourget de ces quatre facteurs dans la composition de ses personnages. - - * * * * * - -6. Les Romans de Paul Bourget sont d'abord dominés, d'un bout à l'autre, -par l'idée de l'_hérédité_, morale et physique; les deux parties de -l'hérédité pouvant s'associer (le plus souvent) ou se dissocier suivant -les cas; «cette dure loi de l'hérédité qui veut que nos tares physiques -se retrouvent chez nos enfants et non moins sûrement nos tares -sentimentales»[36]. - - [36] _Sauvetage_ (octobre 1897), p. 336. - - * * * * * - -Si Francis Nayrac ne peut pas atteindre _la Terre promise_, c'est à -cause de cette hérédité _physique_ qui lui fait reconnaître sa fille. -Les anciens romanciers auraient parlé de la voix du sang. Ici la base de -la reconnaissance est toute biologique et Francis «voit son sang», -tandis que sa fille est attirée, non vers ce père qu'elle ne reconnaît -pas, mais vers la fiancée de son père, la rivale de sa mère[37]. Toute -la complication psychologique est ainsi à base biologique. - - [37] _La Terre promise_, p. 90, 131. - -C'est encore la ressemblance physique qui fait connaître le père de -Noémie Hurtrel[38]. Une grande partie des tortures que subit Bassigny -vient de la ressemblance physique entre sa fille naturelle qui ne le -connaît pas et sa fille légitime qu'il a perdue[39]. Pierre Fauchery -retrouve dans «une enfant de vingt ans, le portrait, l'hallucinant -portrait de celle qu'il a voulu épouser trente ans auparavant»[40]. - - [38] _L'Irréparable_ (mai-juin 1883). - - [39] _Sauvetage_. - - [40] _L'Age de l'Amour_ (novembre 1896), p. 108. - -Les Le Prieux, chez lesquels se passe un de ces _Drames de famille_ qui -sont si puissamment fouillés, sont tous dominés par l'hérédité physique. -Le _père_, «avec sa tête plus large que longue, sa face presque plate et -que termine un menton rond, avec ses cheveux lisses et qui restent -châtains dans leur grisonnement, ses yeux bruns, son cou puissant, ses -épaules horizontales, son torse épais, sa taille courte, toute sa -personne ramassée et trapue, présente un type accompli de ce paysan -celte, qui occupait cette partie de la France à l'époque où César y -parut».--La _mère_ «gardait cet admirable type méridional, qui prend, -lorsqu'il est très pur, des finesses et des élégances de médaille -grecque...; son front, petit et rond, se rattachait à son nez par -cette ligne presque droite qui a tant de noblesse, et sa petite tête -laissait deviner, sous d'épais cheveux noirs, cette construction d'un -ovale allongé, où se perpétue la race de cet _homo mediterraneus_, -de ce souple et fin dolichocéphale brun, louangé par les -anthropologistes...».--«Jamais le mélange de deux sangs ne fut plus -visible» que chez la fille...[41]. - - [41] _Le Luxe des autres_, p. 89, 99, 118. - - * * * * * - -Et cette hérédité physique se prolonge et s'accumule comme chez cette -«vieille lady en bonnet», qui a «des joues où il tient quatre -générations de buveurs de porto»[42]. - - [42] _La Terre promise_, p. 130. - -C'est encore l'hérédité physique qui donne ses «pieds larges» et ses -«mains velues» à ce «butor riche» d'Albert Duvernay qui a été trop -évidemment fabriqué «avec de l'épaisse étoffe humaine»[43]. - - [43] _Le Fantôme_ (mars 1900-janvier 1901), p. 23 et 24. - -C'est «avec notre sang et nos nerfs que nous avons un certain courage, -autant dire avec notre hérédité»[44]. - - [44] _Un Homme d'affaires_, p. 50. - -Chez Firmin Nortier, l'hérédité rurale se révèle par «la carrure des -épaules hautes, la charpente lourde des gros os, la forte pesée du pied -sur le sol»[45].--Alfred Chazel était «un fils du peuple, et, malgré -l'affinement intellectuel de deux générations, l'origine paysanne -reparaissait en lui à des gaucheries de gestes et d'attitude»[46].--Chez -la baronne Ely, «cette hérédité avait pu seule pétrir le masque, -magnifique à la fois et si fin, auquel une blancheur mate et chaude -achevait de donner un vague reflet oriental»[47]. - - [45] _Un Homme d'affaires_, p. 7. - - [46] _Un Crime d'Amour_, p. 172. - - [47] _Une Idylle tragique_, p. 32. - -Odile[48] est l'histoire dramatique du suicide héréditaire avec -l'admirable description de la tentation de la mort et de l'effroi -qu'elle cause à ces malheureux névrosés. - - [48] _Voyageuses_; _Odile_, p. 203 à 248. - - * * * * * - -L'âge modifie les signes de cette hérédité physique. C'est ce que l'on -voit chez Madame Castel à qui sa fille ressemble au point d'infliger une -sorte de mélancolie à leurs amis. «D'une génération à l'autre, il y a eu -comme une marche en avant du tempérament commun. La qualité dominante de -la physionomie est devenue plus dominante, symbole visible d'un -développement du caractère produit par l'hérédité. Trop fin déjà, le -visage s'est affiné davantage; sensuel, il s'est matérialisé; -volontaire, il s'est durci et séché. A l'époque où la vie a fait toute -son oeuvre, lorsque la mère a passé la soixantième année, la fille la -quarantième, cette gradation dans les ressemblances devient comme -palpable au contemplateur... l'aperception des fatalités du sang devient -si lucide alors, que parfois elle tourne à l'angoisse»[49]. - - [49] _Cruelle énigme_ (juillet-septembre 1884), p. 5. Voir aussi p. - 20, 21, 22 et 83. - -N'était la perfection du style, qui ne s'observe guère chez nous, ne -diriez-vous pas ces lignes écrites par un biologiste? - - * * * * * - -L'hérédité purement _morale_ éclate cruellement chez ce fils d'un -aigrefin et d'une sainte, qui reproduit tous les vices du père et dont -Claude Larcher raconte la douloureuse histoire[50]. - - [50] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 541. - -«L'hérédité apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet -instinct (sexuel). Entre la fille d'un père chaste et celle d'un père -qui a vécu, entre le fils d'une honnête femme et le fils d'une femme -galante, il y a la même différence qu'entre les enfants d'un goutteux et -ceux d'un phtisique»[51]. - - [51] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 359. - -Et le philosophe Victor Ferrand le proclame: «qu'il y ait un atavisme -moral, comme il y a un atavisme physique, une hérédité en retour des -idées et des sentiments de nos aïeux, c'est un fait indiscutable»[52], à -l'appui duquel je pourrais encore citer ce fils de voleur qui révèle son -vrai père en allant, la nuit, dérober des bonbons à l'arbre de Noël du -lendemain[53]. - - [52] _L'Etape_, p. 25. - - [53] _Le vrai Père_ (décembre 1894). - - * * * * * - -Le plus souvent l'hérédité n'est pas aussi dissociée et porte à la fois -sur le physique et sur le moral. L'exemple le plus fouillé est -certainement celui des Monneron. - -Joseph Monneron, l'universitaire, «déclassé par en haut, grâce aux -concours», est fils d'un cultivateur de Quintenas; sa femme a une mère -indolente et un père équivoque, «rentier interlope de Nice, mi-courtier, -mi-contrebandier». De là dérivent: l'hypocrisie et la vulgarité -d'Antoine, l'ignoble tenue et la flétrissure précoce de Gaspard, -l'incertitude et la morbidité de Jean, la sensibilité déréglée de -Julie[54]. - - [54] _L'Etape_, p. 9, 63, 117, 215, 303. - - * * * * * - -Ainsi les hérédités se superposent et, formant un tout complexe, -aboutissent à des produits divers, d'apparence contradictoire. Dans _le -Fantôme_, l'hérédité paysanne tourne en rudesse chez Albert Duvernay et -en bonhomie chez sa soeur. - -De même, «l'atavisme de la servitude a ces deux effets qui ne sont -contradictoires qu'en apparence: il produit des capacités insondables de -sacrifice ou de perfidie. L'une et l'autre de ces dispositions morales -se trouvaient incarnées dans le frère et dans la soeur. Ils s'étaient, -comme il arrive quelquefois, distribué le double caractère de leur race: -l'un en avait hérité toute la vertu d'immolation, l'autre toute la -puissance d'hypocrisie»[55]. - - [55] _Cosmopolis_ (mai-octobre 1892), p. 418. - - * * * * * - -Et, dans cette hérédité, pèsent naturellement les erreurs et les vices -des ancêtres. Comme dit la Bible, «les fils seront punis pour les péchés -des pères»[56]. - - [56] _Cosmopolis_, p. 572. - -On comprend maintenant que le _Disciple_ commence sa confession à son -Maître, après son crime, par une longue analyse de ses hérédités[57], et -que Paul Bourget conclue de toutes ses études: «On n'échappe pas à ses -hérédités. On les subit, quoiqu'on en ait, par toutes les fibres dont on -est tissé»[58]. - - [57] _Le Disciple_ (septembre 1888-mai 1889), p. 65. - - [58] _L'Etape_, p. 297. - - * * * * * - -Mais le biologiste ne doit pas uniquement constater les résultats bruts -de l'hérédité; il doit étudier cette hérédité, dans son évolution, dans -sa vie, dans la suite de ses transformations. Car, en passant d'une -génération à l'autre, l'hérédité rencontre des agents modificateurs, -comme le croisement et le milieu. Le biologiste doit analyser les _lois_ -de ces modifications que le temps apporte dans l'hérédité. - - * * * * * - -Une de ces lois qui a le plus frappé Paul Bourget est certainement -celle-ci: pour favoriser l'amélioration et le perfectionnement de -l'espèce, les transformations par l'hérédité doivent se faire lentement -et progressivement; si on veut brûler les étapes, on n'a plus de -progrès: l'individu régresse au contraire, soit au physique, soit au -moral. - -C'est ainsi que chez Joseph Monneron «le paysan est trop près», et Jean -peut dire à son père: «on ne change pas de milieu et de classe sans que -des troubles profonds se manifestent dans tout l'être, et nous avons -changé de milieu et de classe, c'est un fait, puisque le grand-père -Monneron est mort un paysan et que tu en as été un jusqu'à ta dixième -année». - -La grande culture a été donnée trop vite à son père. La durée lui -«manque, et cette maturation antérieure de la race, sans laquelle le -transfert de classe est trop dangereux». C'est pour cela qu'il paie la -rançon de ce que Paul Bourget «appelle l'Erreur française, et qui n'est -au fond, tout au fond, que cela: une méconnaissance des lois -essentielles de la famille».[59] - - [59] _L'Etape_, p. 44, 51, 458. - -Vous voyez comme notre romancier tire des lois biologiques les lois -sociales auxquelles il tient le plus. Nous comprendrons mieux cela quand -nous aurons parlé des autres facteurs de la vie humaine et spécialement -du milieu, sur lequel nous avons déjà empiété. - - * * * * * - -7. Le _milieu_, en Biologie humaine, est extrêmement complexe et il se -complique d'autant plus que l'individu est plus cultivé et plus élevé. - -Dans ce milieu, il faut nommer d'abord et surtout la _famille_, qui est -la première éducatrice[60], le _pays_ qui comprend la patrie et le petit -pays (la province, la ville que l'on habite), les _maîtres_ (maîtres de -l'instruction et maîtres de l'éducation), la _classe_ de la société dans -laquelle on vit, et aussi d'une manière plus générale les -_contemporains_ (artistes, littérateurs, hommes politiques, collègues de -la profession)...[61]. - - [60] «Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était - poli, enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle - maîtresse, en écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: avec - mille remerciements. Quatre-vingt-dix fois sur cent il la leur - doit». (_Physiologie de l'Amour moderne_, p. 382). - - [61] Chez Poyanne, l'influence du milieu professionnel, du métier, - reprend ses droits dans les heures de crise. (_Un Coeur de femme_, - p. 382). - -Les noms seuls que je viens de prononcer vous rappellent immédiatement -une série de passages dans lesquels Paul Bourget proclame l'influence du -milieu sur la vie humaine. - - * * * * * - -«Notre destinée n'est, du petit au grand, que notre caractère projeté au -dehors, et ce caractère lui-même n'est, en dernière analyse, qu'une -résultante des vastes faits généraux qui ont gouverné le développement -de notre individualité: notre patrie, le moment de son histoire, ses -moeurs, les idées qui flottent dans son air»[62]; et, immédiatement -après ses hérédités, le _Disciple_ analyse son _milieu d'idées_[63]. - - [62] _L'Etape_, p. 67. - - [63] _Le Disciple_, p. 83. - -Dans la magnifique Etude qu'il a consacrée à son maître Taine[64], Paul -Bourget analyse avec le plus grand soin son milieu. «Tout système se -rattache en effet par le plus étroit lien aux autres productions de -l'époque dans laquelle il a paru». On ne peut même pas s'empêcher de -penser que, quoiqu'ils ne soient pas contemporains, Paul Bourget a un -peu décrit, dans cette Etude, le milieu dans lequel il s'est formé -lui-même (à condition d'ajouter Taine aux maîtres éducateurs), milieu -que caractérisent surtout l'influence des progrès des sciences, -l'envahissement des méthodes scientifiques et l'amour des _faits_. - - [64] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 164, 169. - -Dans cette même Etude, Paul Bourget écrit sur «l'illustre et infortuné -Spinoza»: «si le pauvre petit juif, poitrinaire et ombrageux, n'avait -pas été maudit par ses frères en religion, persécuté par sa famille, -dédaigné par la jeune fille qu'il devait épouser, s'il n'avait senti, -dès son adolescence, la table de fer de la réalité peser sur sa personne -et la meurtrir, certes il n'aurait pas écrit avec une soif si évidente -d'abdication, avec une telle horreur des vains désirs, les terribles -phrases où se complaît son stoïcisme intellectuel: «ni dans sa façon -d'exister, ni dans sa façon d'agir, la nature n'a de principe d'où elle -parte ou de but auquel elle tende»; et cette autre qui, rapprochée du -consolant _Pater noster qui es in cælis_ de l'Evangile, prend toute sa -force de cruel fatalisme: «celui qui aime Dieu ne peut pas faire -d'effort afin que Dieu l'aime en retour»[65]. - - [65] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 166. - -Ce milieu a lui-même une hérédité, il est fait des influences -antérieures. A travers les deux volumes d'_Etudes psychologiques_ -«circule» cette thèse «que les états de l'âme particuliers à une -génération nouvelle étaient enveloppés en germe dans les théories et les -rêves de la génération précédente». - - * * * * * - -Comme pour l'hérédité, le biologiste étudie et détermine les conditions -dans lesquelles cette influence du milieu est bonne et salutaire pour le -développement et l'expansion de la vie humaine. Une de ces conditions a -particulièrement frappé Paul Bourget, c'est la _continuité_ et l'_unité_ -d'action de ce milieu. Il faut donc, pour favoriser le progrès -biologique, que l'être vivant ne change pas trop souvent ni trop -brusquement de milieu: dans ce dernier cas, il se développe des -désharmonies et des contradictions qui sont des éléments de diminution -dans la vie. - -En transportant cette loi biologique dans la sociologie, on en déduit -que la grande condition du progrès pour une société d'hommes est de -constituer fortement une _nation_ et une _race_, tandis que le -_déracinement_ et le _cosmopolitisme_ facilitent la régression et la -décadence. - -«Les races perdent beaucoup plus qu'elles ne gagnent à quitter le coin -de terre où elles ont grandi. Ce que nous pouvons appeler proprement une -famille, au vieux et beau sens du mot, a toujours été constitué, au -moins dans notre Occident, par une longue vie héréditaire sur un même -point du sol. Pour que la plante humaine croisse solide, et capable de -porter des rejetons plus solides encore, il est nécessaire qu'elle -absorbe en elle, par un travail puissant, quotidien et obscur, la sève -physique et morale d'un endroit unique[66]». Et Paul Bourget évoque le -souvenir (rappelé par Maurice Barrès dans les _Déracinés_) de Taine -aimant à se diriger vers un arbre adolescent et vigoureux du square des -Invalides, en disant: «allons voir cet être bien portant»[67]. - - [66] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Stendhal_ (1882), p. 241. - - [67] _Ibidem_; _M. Taine_. Appendice G, p. 202. - -L'_Etape_ montre l'importance sociale qu'a «l'âge de la race»[68]; le -_Disciple_ montre les terribles effets d'un brusque changement de -milieu[69]; l'idée de _Cosmopolis_ est la permanence de la race -ballottée dans les milieux les plus variés et les plus hétérogènes[70]; -dans _Fausse manoeuvre_, c'est la désharmonie et les contradictions du -terrien déraciné de sa province et vivant à Paris[71]; dans le _Portrait -du doge_, c'est le choc de deux races dans cette belle scène où se -heurtent et pensent si différemment le noble Français et l'Américain -riche...[72]. - - [68] _L'Etape_, p. 105. - - [69] _Le Disciple_, p. 108. - - [70] Le baron Hafner est le type du cosmopolite qui traverse une série - de milieux. - - [71] _Fausse manoeuvre_ (mai 1903), p. 343. - - [72] _Le Portrait du doge_ (décembre 1897), p. 265. - -Toute cette doctrine de l'utilité de la permanence et de la durée du -milieu est symbolisée dans ce passage du _Timée_ que Jean Monneron -évoque dans ses pénibles méditations[73]: «Alors, dans ce temple de -Saïs, entouré par le Nil, un des plus avancés en âge parmi les prêtres -dit au voyageur: O Solon, vous autres Grecs, vous serez toujours des -enfants et il n'y a pas un Grec digne du beau nom de vieillard.--Et -Solon demanda: Que veux-tu dire?--Que vous êtes très jeunes quant à vos -âmes, répondit le prêtre. Vous n'y possédez aucune vieille doctrine, -transmise par les aïeux, aucun enseignement donné de siècle en siècle -par des têtes blanchies...». - - [73] _L'Etape_, p. 306. - -Pour faire une forte race, une grande nation, il faut ne pas mériter le -reproche de Platon; il faut avoir l'unité, la durée, la permanence du -milieu. - -Il faut beaucoup d'hommes _encadrés_ et _racinés_. Le milieu n'est pas -un décor inerte; c'est un cadre qui vit et qui intervient dans la -facture du tableau. - -Voilà une autre des grandes lois sociologiques de Paul Bourget qui a, -elle aussi, une base absolument biologique. - - * * * * * - -8. L'hérédité et le milieu ne sont pas les seuls facteurs de -l'individualité humaine. A chaque moment de son existence, cette -individualité dépend encore des _antécédents_ du sujet, des moments -antérieurs de sa vie personnelle. - -Le mot de Goethe «le présent a tous les droits» n'est pas absolu. Le -passé intervient constamment dans notre vie actuelle. Et Paul Bourget -symbolise cette loi biologique dans cette jolie légende de l'âme du -purgatoire qui ne pourra «entrer au ciel qu'après être revenue sur la -terre à tous les endroits où, vivante, ses pas s'étaient posés, afin -d'effacer toutes les traces de ses démarches coupables, afin de -recueillir tous les vestiges de ses actions vertueuses». - -Nous sommes ainsi forcés «de remettre sans cesse nos pas dans nos pas, -et il nous faut retrouver, aux détours désappris de nos anciens chemins, -le fantôme de l'homme que nous fûmes un jour!»[74]. - - [74] _Les Pas dans les pas_ (décembre 1902), p. 203. - - * * * * * - -A l'appui de cette loi de Biologie physicomorale nous n'avons pas -seulement les six tragédies morales qui forment le Recueil «les Pas dans -les pas» pour établir que «tout se paie» dans le corps et dans l'esprit. -Nous retrouvons l'application et la démonstration de ce principe dans -une série d'autres romans. - -Les dix histoires de _Recommencements_ sont «toutes un commentaire -d'après nature d'une même vérité, formulée par le philosophe: _la vie -est une grande recommenceuse_»[75]. - - [75] _Recommencements_. Dédicace à Charles de Pomairols (14 janvier - 1897), p. 1. - -L'_Echéance_, toute entière, n'est que l'illustration de cet «étrange -dicton où les Italiens... ont résumé, avec leur vive imagination, le -retour de la faute sur celui qui l'a commise: _la saetta gira, gira_, -disent-ils, la flèche tourne, _torna adosso a chi la tira_ et elle -retombe sur qui la tire». Et ainsi on voit «combien est exact le _Tout -se paie_ de Napoléon à Sainte-Hélène, par quels détours le châtiment -poursuit et rejoint la faute et que le hasard n'est le plus souvent -qu'une forme inattendue de l'expiation»[76]. - - [76] _L'Echéance_, p. 25 et 6. - -L'idée mère d'_André Cornelis_ repose sur le crime commis par le -mystérieux Crawford (est-ce là ou dans _Neptunevale_[77] que madame -Humbert a pris le nom de son mystérieux millionnaire?) et l'influence -que ce crime exerce sur l'assassin et sur le fils de la victime: c'est -l'analyse psychologique de la logique implacable des choses. - - [77] _Voyageuses_; _Neptunevale_, p. 87 à 160. - -Une des bases d'_Une Idylle tragique_ est certainement ce passé de la -baronne Ely, qui se dresse à tout instant et lui fait dire: -«Hautefeuille et moi nous nous aimons avec un fantôme entre nous, qu'il -ne voit pas, mais que je vois si bien»[78]. Et plus tard, quand Olivier -du Prat a été tué, «un mort est entre ces deux vivants, qui, jamais, -jamais, ne s'en ira», comme entre les héros du _Roman comique_ d'Anatole -France. - - [78] _Une Idylle tragique_, p. 137. - -Dans le Roman qui porte ce nom même, _le Fantôme_ de la mère -antérieurement aimée se dresse constamment devant Etienne Malclerc et, -quand il a épousé la fille, lui donne la sensation de l'inceste. - -Francis Nayrac, de _la Terre promise_, est écrasé par «son impuissance à -s'échapper de ce passé qui refluait sur lui toujours, comme la marée -reflue sur le malheureux qu'elle a une fois surpris, le renversant d'un -coup de lame lorsqu'il se relève, l'enveloppant de houle quand il court, -l'aveuglant d'écume quand il cherche un rocher où s'appuyer, -l'assourdissant de clameurs quand il appelle». Et, vaincu, il s'écrie: -«c'est donc vrai que l'on ne refait pas sa vie? c'est donc vrai que -notre passé nous poursuit sans cesse dans notre avenir?»[79]. - - [79] _La Terre promise_, p. 197, 252. - -C'est ce même passé, mais plus aimable, que René Vincy évoque et -objective dans cette chanson en deux strophes «que la bonne Madame -Ethorel avait qualifiée de sonnet»: - - Le spectre d'une ancienne année - M'est apparu, tenant aux doigts - Une blanche rose fanée, - Et murmurant à demi-voix: - Où donc est ton coeur d'autrefois?[80] - - [80] _Mensonges_, p. 121. - -Et ce n'est pas seulement le passé _moral_ qui saisit ainsi constamment -notre présent et notre lendemain. C'est aussi le passé _physique_. Les -maladies de l'enfance, de l'adolescence, des années précédentes -gouvernent, je pourrais dire tyrannisent, notre santé ultérieure. Il y a -des maladies qui créent en nous ce que nous appelons en médecine des -_tempéraments morbides_, c'est-à-dire qu'on vit toute sa vie ultérieure -en arthritique ou en avarié. - -Et, à cause de l'intrication si souvent signalée du physique et du -moral, nos antécédents physiques pèsent sur notre vie morale. C'est -ainsi que vous comprendrez Paul Bourget parlant de l'influence du lard, -du fromage et des pommes de terre sur un sentiment, qui est certainement -des plus élevés mais des plus complexes, l'amour. Et, en effet, sur la -manière de comprendre l'amour influent les éléments physiques qui -paraissent le plus distants: «la nourriture», «la boisson», «les -occupations», «l'air respiré»... - -«Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui -peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli -par la puberté, comme une bête, vers ses dix-huit ans, peut-il être -comparé à ce que nous étions, vous ou moi» (c'est Claude Larcher qui -parle), «à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un -capitaine de hussards?»[81]. - - [81] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 358. - -Tous ces passages (et j'aurais pu en rapprocher beaucoup d'autres) -suffisent à vous montrer de quelle admirable manière Paul Bourget -développe cette idée biologique et montre, dans chaque cas, l'importance -de ce que nous appelons, dans une observation médicale, les _antécédents -personnels_ du sujet. - - * * * * * - -9. Le dernier facteur de l'individualité humaine comprend pour le -biologiste tous les autres éléments, inconnus ou mal connus, qui ne sont -ni l'hérédité, ni le milieu, ni les antécédents, et qu'on appelle, faute -de meilleur mot, l'_élément personnel_. - -La preuve de cet élément est donnée par ce fait que les facteurs déjà -étudiés n'ont pas un résultat fatal et nécessaire; il y a dans les faits -vitaux une contingence indiscutable, en rapport avec la plus grande -complexité de la structure et qui distingue les êtres vivants des corps -bruts. - -Quand on étudie un phénomène physique ou chimique, on peut, en -connaissant bien les corps mis en présence, les conditions de chaleur, -de lumière, de milieu ambiant, déterminer exactement et prévoir ce qui -se produira. Pour l'être vivant, il n'en est pas de même. - -Cet imprévu, cet aléa dans le résultat augmentent d'autant plus que -l'être vivant a un organisme plus compliqué, est plus élevé dans -l'échelle. Chez l'homme, cette complexité est au maximum et l'élément -personnel, la cote individuelle prend une importance d'autant plus -grande qu'il faut, de plus, tenir compte ici de l'élément psychique et -de l'élément moral, facteurs capitaux qui varient tellement d'un -individu à un autre. - -Voilà donc la loi de Biologie humaine à laquelle les faits conduisent -naturellement: deux individus ayant les mêmes hérédités, le même milieu -et les mêmes antécédents ne sont pas nécessairement les mêmes à un -moment donné de leur existence. - -Paul Bourget a nettement appliqué, démontré et illustré cette loi. - - * * * * * - -Le meilleur exemple est certainement encore cette famille Monneron, dans -laquelle dans les mêmes conditions de famille et d'éducation, on voit se -développer: Gaspard, un dépravé précoce et un grossier; Antoine, viveur -et faussaire; Julie, criminelle aussi, mais avec plus de distinction et -d'élévation dans l'esprit; Jean, un vaillant et un fort;--les uns étant -ainsi bien inférieurs, le dernier étant supérieur à leurs hérédités et à -leur milieu. - -Nous pourrions prendre dans d'autres Romans des exemples des corrections -que cet élément individuel peut apporter aux autres facteurs. - -Perron Dumenil, fils d'un avocat d'affaires et d'origine plébéienne, -manoeuvre «de manière qu'il a vécu et qu'il est mort membre du Jockey! -Il est vrai qu'il datait d'une des élections du siège» et «avait -traversé les lignes prussiennes pour venir poser sa candidature dans le -seul ballottage où il eût quelque chance d'être élu»[82]. - - [82] Le _Cob rouan_ (mars 1903), p. 206. - -C'est l'élément individuel qui fait d'Hubert Liauran un jeune homme -«comme les autres», malgré l'éducation exceptionnelle que lui ont donnée -sa mère et sa grand'mère, deux saintes[83]. - - [83] _Cruelle Enigme_, p. 127. - -C'est la lutte de l'élément individuel contre les autres facteurs qui -produit les nombreuses contradictions présentées par Rumesnil, à la fois -«gentilhomme, chatouilleux sur le point d'honneur comme un raffiné de -l'ancien régime», «idéaliste humanitaire» qui préside l'Union Tolstoï, -fondation socialiste, pense, comme un duc anticlérical ou un marquis -voltairien, «contre son milieu» et, en même temps, séduit Julie et -organise tout pour la rendre criminelle. C'est encore la lutte de cet -élément individuel qui donne à Joseph Monneron «cette infaillible -logique dans le faux» qui, avec l'instruction complète d'un éducateur -national, lui fait si mal réussir l'éducation de sa propre famille[84]. - - [84] L'_Etape_, p. 129, 167 et 269. - - * * * * * - -En affirmant ainsi l'élément individuel, c'est-à-dire l'existence -personnelle du moi chez chacun, Paul Bourget se sépare complètement de -Taine, pour qui, au contraire, les «génératrices» ont une influence -absolue, nécessaire et fatale. Quand il étudie «la personnalité d'un -écrivain ou d'un général», celui-ci ne procède «pas autrement qu'un -chimiste placé devant un gaz ou qu'un physiologiste en train d'examiner -un organisme»[85]. Pour Paul Bourget, tout cela n'est pas identique: -dans l'organisme vivant il y a quelque chose de plus que dans le gaz: il -y a une unité, un individu qui s'affirme encore bien mieux dans sa -personnalité complète quand il s'agit de l'homme[86]. - - [85] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 171. - - [86] Paul Bourget n'admet pas, avec Stendhal, que «le tempérament et - le milieu font tout l'homme». _Essais de Psychologie contemporaine_: - _Stendhal_, p. 215. - -Vous voyez comme l'idée biologique se développe dans l'oeuvre de Paul -Bourget et comme elle se précise dans le sens de la doctrine vitaliste -que Barthez et Bichat ont exposée au commencement du XIXe siècle et que -Laënnec, Claude Bernard et Pasteur ont si magnifiquement complétée et -couronnée, de cette doctrine qui ne veut pas confondre les phénomènes -vitaux avec les phénomènes physicochimiques, ni l'individu vivant avec -le cristal, et qui fait de la Biologie une science spéciale et bien -distincte de la science des corps bruts. - - * * * * * - -10. Voilà l'homme biologiquement constitué dans ses quatre facteurs, -l'hérédité, le milieu, les antécédents, l'élément personnel. L'homme est -ainsi constitué comme une unité avec son psychisme personnel, sa liberté -et sa responsabilité, responsabilité personnelle, familiale et sociale. -Cette personnalité est si caractérisée, si particulière, que dans la -même famille et dans le même milieu on rencontre souvent des génies et -des névrosés, aboutissants bien différents de facteurs constitutifs -identiques. - -Ceci nous conduit à l'étude d'une autre loi biologique dont Paul Bourget -a fait sa loi sociale: c'est l'_inégalité_ native et originelle des -hommes. - - * * * * * - -Pour le biologiste, les hommes naissent et vivent inégaux; ils sont -inégaux en force héréditaire et personnelle, inégaux dans leurs organes, -dans leurs fonctions, dans leur psychisme, dans leur sensibilité... en -tout; pour le biologiste il n'y a pas deux hommes égaux. - -_Ce sont les philosophies spiritualistes et les religions qui enseignent -l'idée d'égalité en introduisant l'idée de morale et de devoirs._ Les -grands devoirs sont les mêmes pour tous, tous doivent avoir les mêmes -droits et la même liberté pour remplir ces devoirs. Donc _toutes les -âmes sont égales_. Si, au point de vue biologique, les hommes sont -inégaux, ils sont égaux au point de vue moral. - -Une société doit avoir pour objectif idéal l'égalisation _par en haut_ -dans _l'égalité des devoirs_ et non l'égalisation _par en bas_ dans -_l'égalité des droits_. - -Se plaçant au seul point de vue biologique, le traducteur et -commentateur du grand matérialiste Haeckel, Vacher de Lapouge l'a dit -très nettement et très logiquement: «à la formule célèbre qui résume le -christianisme laïcisé de la Révolution: Liberté, Egalité, Fraternité, -nous répondrons: Déterminisme, Inégalité, Sélection»[87]. C'est ce -qu'exprime Jean Weber quand il écrit: «la raison du plus fort est -toujours la meilleure; cette proposition voudrait être une audace; ce -n'est qu'une naïveté»[88]. - - [87] ERNEST HAECKEL. _Le monisme, lien entre la religion et la - science. Profession de foi d'un naturaliste._ Préface et traduction - de VACHER DE LAPOUGE, 1897. - - [88] JEAN WEBER. Citation d'ALFRED FOUILLÉE. _Le Mouvement idéaliste - et la réaction contre la science positive_, 1896, p. 267. - -Voilà la loi biologique, si elle n'est pas corrigée, _humanisée_ par la -loi morale. C'est ce qui m'a fait toujours énergiquement soutenir[89] -que la Morale complète la Biologie, mais ne doit pas être ramenée et -identifiée à la Biologie. La morale biologique, défendue aujourd'hui par -tant de philosophes depuis Herbert Spencer, ne peut donner pour objectif -à l'homme que le plaisir, le bonheur, l'accroissement et l'expansion de -la vie de l'individu et de l'espèce. Or, cet objectif ne peut pas -comporter l'obligation et s'imposer à la liberté. Et le plaisir de la -vie accrue ne peut pas être donné comme sanction de l'acte bon; car trop -souvent la peine et la douleur sont la seule récompense actuelle du -devoir accompli. - - [89] Voir: _Les Limites de la Biologie_. Bibliothèque de Philosophie - contemporaine, 2e édit. 1903, p. 23. - -Une seconde loi biologique s'impose en effet au physiologiste humain à -côté de la loi de l'inégalité, c'est la _loi de la douleur_, la douleur -pouvant accompagner normalement l'acte physiologique le plus régulier, -le plus désirable au point de vue de la Biologie et pouvant être -épargnée à l'acte le plus antiphysiologique, pouvant être remplacée même -par le plaisir après un acte qui diminue la vie de l'individu et encore -plus la vie de l'espèce. - - * * * * * - -Ces deux grandes lois biologiques de l'inégalité et de la douleur sont -chères à Paul Bourget: nous en retrouvons partout la démonstration ou la -discussion. - -Il cite et rapproche: d'un côté, Taine, qui «comme tous les philosophes -qui voient dans l'état un organisme, doit considérer et considère -l'inégalité comme une loi essentielle de la société»[90]; de l'autre, -Stendhal qui dit, par la bouche de Julien: «il n'y a pas de droit -naturel... avant la loi, il n'y a de naturel que la force du lion ou le -besoin de l'être qui a faim, qui a froid; le _besoin_ en un mot...»[91]. -Et Bourget ajoute: «apercevez-vous, à l'extrémité de cette oeuvre, la -plus complète que l'auteur ait laissée, poindre l'aube tragique du -pessimisme?» - - [90] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 188. - - [91] _Ibidem_; _Stendhal_, p. 248. - -Est-il besoin d'insister pour démontrer tous les combats livrés par Paul -Bourget contre ce _pessimisme_ et sa forme légère et plus dangereuse -encore, le _dilettantisme_. - -Relisez tout le premier chapitre de _Cosmopolis_ et la dernière phrase -du marquis à Dorsenne: «je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car -au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me fait le -plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M. -Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez, -j'en ai bon espoir. Vous êtes si jeune!»[92]. - - [92] _Cosmopolis_, p. 303. - -C'est surtout dans _le Disciple_ qu'est exposée cette doctrine de la -morale biologique que je vous indiquais tout à l'heure. Robert Greslou -l'applique jusqu'à l'absurde dans ses expérimentations -psychologiques[93] qui le conduisent, non seulement au crime, mais à la -lâcheté et au déshonneur. Et son maître Adrien Sixte, qui aurait mérité -«aussi justement que le vénérable Emile Littré» d'être appelé un «Saint -Laïque», est terrifié en voyant à quoi aboutissent, poussées à l'extrême -dans la pratique, les doctrines qu'il a exposées dans ses livres -«l'Anatomie de la volonté», la «Psychologie de Dieu»... C'est la morale -évolutionniste de nos contemporains: «l'univers moral reproduit -exactement l'univers physique»[94]. C'est la morale dont l'exposé -souleva, on s'en souvient, un différend avec Anatole France[95]. - - [93] «La résolution de séduire cette enfant sans l'aimer, par pure - curiosité de psychologue». _Le Disciple_, p. 120. - - [94] _Le Disciple_, p. 22, 23, 41. - - [95] ANATOLE FRANCE. La morale et la science. _La Vie littéraire_, 3e - série, 1899, p. 59. - - * * * * * - -Il faut donc chercher ailleurs que dans la Biologie même le complément -moral des lois de la vie humaine. Mais il ne faut pas, d'autre part, -nier ces lois biologiques (que les lois morales complètent sans les -détruire): la loi de l'inégalité et la loi de la douleur. - -Dans la Préface manifeste qu'il a écrite pour la réédition de ses -Romans, Paul Bourget écrit: «tout dans l'ordre moral comme dans l'ordre -physique est soumis à des lois» et, en tête de ces lois «inéluctables, -auxquelles notre libre arbitre peut bien tenter de se soustraire, mais -que nos révoltes ne changent pas, non plus que nos désirs», il place, à -côté de «l'hérédité invincible de la race», «l'inégalité incorrigible -des individus»[96]. - - [96] _OEuvres complètes_; _Romans_, t. I. Préface, 1900, p. VII. - -De même, Ferrand proclame la nécessité de se soumettre à ces deux lois -«vérifiées depuis l'origine des âges»: «l'inégalité et la douleur». On -ne doit pas plus chanter: - - Du passé faisons table rase - -que: - - Le monde va changer de base. - -Car les lois biologiques de l'inégalité et de la douleur restent -toujours pour former cette base et il est impossible même au «Demos -Moloch» d'en faire table rase. L'arbre tout entier ne peut pas devenir -fleur; les racines, le tronc et les branches ne peuvent pas cesser leurs -fonctions respectives. «La science démontre que les deux lois de la vie, -d'un bout à l'autre de l'univers, sont la continuité et la -sélection...»[97]. - - [97] _L'Etape_, passim. - -J'arrête ces citations et je vous demande pardon de l'austérité de ces -derniers développements. Mais il m'a paru impossible de ne pas montrer -combien biologique est la base des grandes lois de l'inégalité et de la -douleur qui se retrouvent partout dans les Romans de Paul Bourget et -combien évidente apparaît, dans ces Romans, la nécessité de compléter, -chez l'homme, les lois de la Biologie par les lois d'une morale -distincte et séparée. - - * * * * * - -11. Pour passer à un sujet moins austère, au moins en apparence, je vais -étudier la part de l'idée biologique dans la manière dont Paul Bourget -envisage et étudie l'_amour_, ce sentiment qu'il excelle à analyser de -mille manières charmantes. - -Ne vous effarouchez pas, Mesdames, de me voir aborder ce chapitre. - -Peut-on étudier Paul Bourget sans parler de l'amour? La plupart de ses -héros ne pourraient-ils pas dire comme Thérèse de Sauve: «Vivre sans -aimer, est-ce vivre?»[98]. - - [98] _Nouveaux Pastels_; _Jacques Molan_, p. 393. - -Croyez d'ailleurs que je ne vais pas vous parler, sur un sujet aussi -délicat, la langue brutale du physiologiste ou du médecin. Je ne vous -parlerai sur l'amour que la langue même de Paul Bourget, que vous -appréciez toutes si bien. - -Même dans cette langue, je ne vous développerai pas toutes les idées de -Claude Larcher et les déductions qu'il tire de cette définition de -Nysten dans laquelle est signalée l'association de l'instinct de -destruction comme une aberration fréquente de l'amour[99], idées que -développe aussi Adrien Sixte quand il soutient «que l'instinct de la -destruction et celui de l'amour s'éveillent ensemble chez le mâle»[100]. - - [99] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 327. - - [100] _Le Disciple_, p. 50. - -Certes ce serait bien là une étude biologique qui appartient à notre -sujet. Mais ce côté trop physiologique nous entraînerait très loin et -j'aime mieux consacrer les quelques moments que vous voulez bien me -donner encore, à étudier le fondement biologique de ce que Paul Bourget -aime tant à étudier et étudie si bien sous le nom de _Complications -sentimentales_[101]: le _dualisme_ ou la multiplicité dans l'amour. - - [101] _Complications sentimentales_ (1897). - - * * * * * - -L'amour, ce sentiment si envahissant, si exclusif, si jaloux, qui -s'empare si complètement de l'être tout entier, peut-il avoir plusieurs -objets simultanés? - -Je ne parle pas bien entendu des amours divers, paternel, filial, -patriotique..., qui font si bon ménage ensemble; je parle de l'amour -tout court, le «grand amour» comme dit Elie Laurence[102]. - - [102] _Deuxième Amour_, p. 229. - -Cet amour là, on le comprend s'appliquant à plusieurs objets -_successivement_. Ce n'est pas encore là la question. - -Mais comment l'âme, une et indivisible, peut-elle se donner toute -entière à deux personnes à la fois? _Cruelle énigme!_ Problème -psychologique, grave entre tous, qui me paraît insoluble en dehors de -l'explication biologique. - - * * * * * - -D'abord le _fait_ est matériellement établi dans une série de Romans de -Paul Bourget. - -Les exemples masculins sont peu gracieux et moins démonstratifs, à cause -de «l'irréductible différence qui sépare le point de vue masculin et -celui de la femme, pour ce qui touche aux choses de l'amour»[103]. - - [103] _Sauvetage_, p. 289. - -Je vous citerai cependant Bertrand d'Aydie qui superpose à son amour -pour Madame de Sarliève un autre amour pour l'_Amie écran_ Madame de -Lautrec[104]. - - [104] _L'Ecran_ (août 1897). - -«Ce que je garde depuis deux ans au fond de mon coeur et qui doit en -sortir, dit Boleslas à sa femme, c'est qu'à travers ces funestes -entraînements, je n'ai jamais cessé de vous aimer»[105].--Henriette «ne -savait pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer -autant, l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords»[106]. - - [105] _Cosmopolis_, p. 505. - - [106] _La Terre promise_, p. 174. - -Je vous citerai enfin cet affreux Jacques Molan qui aime à la fois la -_Duchesse bleue_ et Madame de Bonnivet, autorise chez Madame de Bonnivet -cette soirée dans laquelle la pauvre duchesse bleue dit des vers devant -sa rivale et, renouvelant la scène d'Adrienne Lecouvreur devant la -duchesse de Bouillon et Maurice de Saxe, récite du Racine et stigmatise - - ......... ces femmes hardies - Qui, goûtant dans le crime une honteuse paix, - Ont su se faire un front qui ne rougit jamais. - -Le dilettante se contente de sourire et plus tard il finit par faire -avec cette scène une pièce qu'il fait jouer par la même duchesse bleue, -devenue courtisane. - - * * * * * - -J'aime mieux insister sur les exemples féminins, bien plus intéressants -et impossibles à expliquer par une simple sécheresse de coeur. - -Dualiste: cette charmante Thérèse de Sauve qui aime si complètement -Hubert Liauran et va retrouver le comte de La Croix-Firmin à Trouville. -«Quelle monstrueuse énigme! Comment, avec cet amour divin dans son -coeur, avait-elle pu faire ce qu'elle avait fait?»[107].--Thérèse de -Sauve «avait trompé ce garçon qu'elle adorait, entraînée par un caprice -de sexualité qu'elle ne comprenait plus elle-même»[108]. - - [107] _Cruelle énigme_, p. 87. - - [108] _Nouveaux Pastels_; _Jacques Molan_, p. 367. - -Dualiste: Madame de Tillières qui aime à la fois Poyanne et Casal, au -point d'étonner celui-ci qui dit «non, c'est impossible; on n'a pas de -place en soi pour deux amours» et au point de trembler également pour -ses deux amis quand elle apprend qu'ils vont se battre[109]. - - [109] _Un Coeur de femme_, p. 500 et 450 («Vous deux!») et tout le - chapitre «Dualisme», p. 392. - -Dualistes: la baronne Ely[110] et Claire de Welde[111] dont le second -amant est le «seul», l'«unique» amour, du vivant du premier. - - [110] _Une Idylle tragique_. - - [111] _Deuxième Amour_. - -Dualiste: cette grande dame anglaise qui s'est fait recevoir au -_Flirting club_ et s'y rend d'autant plus joyeuse et en train qu'elle -est plus rassurée sur la santé de son mari. «Quand il est souffrant, -comme ces derniers jours, je n'ai plus le coeur à flirter»[112]. - - [112] _Profils perdus_ (1880-1881); _Flirting Club_, p. 264. - -Dualiste et même plus: Clémentine de Ravigny qui aime d'abord le comte -de Miossens, puis le député Michel Favanne, épouse le premier, aime -Videville, Edmond de Bonnivet...; cela fait quatre, dont deux au moins -occupent son coeur en même temps. Ce qui fait dire d'elle au peintre -Miraut: c'est «très alliance russe, cet attelage à trois; cela s'appelle -une troïka, n'est-il pas vrai?», tandis que Favanne s'écriait: «est-ce -qu'on cesse jamais d'aimer, quand on aime véritablement»[113] comme -Pierre Fauchery disait: «l'homme ne cesse jamais d'aimer le même -être»[114]. - - [113] _L'Inutile science_ (janvier 1897), p. 256 et 187. - - [114] _L'Age de l'amour_, p. 96. - - * * * * * - -De tous ces faits, Paul Bourget formule lui-même la conclusion: «il faut -croire que la dualité sentimentale, si coupable dans ses conséquences et -qui représente un tel abus de l'âme d'autrui, correspond, dans certaines -natures complexes, à de profonds besoins et que cette anomalie est leur -vraie manière de sentir»[115]. - - [115] _L'Ecran_, p. 23. - -Voilà le fait brutal, plus facile à établir et à analyser qu'à -expliquer, au moins en psychologie pure. - -On essaie des explications en opposant les mots _coeur_, _tête_, _sens_: -on aime l'un avec le coeur, un autre avec la tête, ou bien un troisième -avec les sens. - -Ainsi, d'après Claude Larcher, les modernes aiment avec leur cerveau, -sont des cérébraux[116]. Chez Thérèse de Sauve, c'est «le duel de la -chair et de l'esprit». «Thérèse avait des sens en même temps qu'un coeur -et... le divorce s'établissait à de certaines heures entre les besoins -de ce coeur et la tyrannie de ces sens»[117]. - - [116] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 367 et 398. - - [117] _Cruelle énigme_, p. 128 et 109. - -Mais on ne peut employer ces mots que par métaphore. Si on leur donne -leur signification scientifique, cela ne veut plus rien dire. On n'aime -jamais avec son organe-coeur, on ne peut pas aimer sans ses -sens-organes. Un biologiste est obligé d'avoir un langage plus précis et -il énonce alors la théorie suivante. - - * * * * * - -L'âme ou, si l'on préfère, la personne humaine vraie, élevée, libre et -responsable reste une et indivisible toujours et partout, quelles que -soient les contradictions de ses actes et de ses sentiments. La -multiplicité des actes vient de l'outil qui, lui, est complexe et -divisible, et spécialement des centres nerveux, qui sont l'agent -indispensable et inévitable de l'amour, même le plus élevé et le plus -complet. - -Même dans l'amour platonique, dont Philippe d'Audiguier est un si bel -exemple, dans cet amour, «à qui le scepticisme a donné un brevet de -chimère en le baptisant du nom d'un philosophe»[118], même dans l'amour -platonique les centres nerveux jouent un rôle considérable. - - [118] _Le Fantôme_, p. 37. - -Ce principe posé, je vous rappelle que les centres nerveux sont un tout -complexe et divisible, formé d'une série de centres secondaires -distincts, depuis la partie la plus inférieure de la moelle jusqu'aux -parties les plus élevées du cerveau. Les centres cérébraux qui président -aux fonctions de la pensée, aux fonctions psychiques, se subdivisent -eux-mêmes et nous distinguons les centres du psychisme supérieur, du moi -conscient, libre et responsable (ce que j'appelle le centre O) et les -centres du psychisme inférieur, des actes inconscients et automatiques -(ce que j'appelle le polygone[119]). - - [119] Le Dr L. LAURENT, après avoir appliqué le schéma du polygone à - l'étude très fine de la psychologie des sourciers, vient, dans un - travail encore inédit (_Essais sur le mécanisme de l'inconscient. - Peut-on reconnaître aux sciences dites divinatoires une base - réellement scientifique?_) de l'appliquer à l'étude de certaines - divinations et à l'intuition de la physiognomonie, qui fait - rapidement porter à O des jugements sur les personnes, sympathiques - ou antipathiques, portant veine ou malchance, jugements dont le - polygone a préparé les «Considérant», à l'insu de O.--Cela peut - s'appliquer aux intuitions et aux pressentiments, si bien décrits - dans l'_Adversaire_ (mai 1895). - -Normalement, pour chaque fonction, ces deux ordres de centres -collaborent, entrent en activité synergiquement. Mais dans bien des cas -leur action peut se dissocier: les centres psychiques inférieurs et les -centres psychiques supérieurs fonctionnent séparément et distinctement, -quand on est distrait ou quand on dort, par exemple, Archimède sortant -tout nu de son bain marche avec ses centres psychiques inférieurs, -tandis qu'il trouve son problème et crie _Eurêka_ avec son centre O. -Quand vous dormez, votre centre psychique supérieur se repose et votre -polygone rêve. - -Cette dissociation des deux ordres de centres psychiques est plus -accentuée dans des états extraphysiologiques, qui ne sont pas encore la -maladie, comme le sommeil provoqué de l'hypnotisme et l'état de transe -des médiums. Enfin cette même dissociation peut devenir un véritable -état morbide et constitue le fond de certaines névroses comme le -somnambulisme et l'hystérie. - -Dans tous ces états de dissociation, il y a ce que l'on appelle -_dédoublement de la personnalité_. - -Vous rappelez-vous la _Nuit de Décembre_: - - Du temps que j'étais écolier, - Je restais un soir à veiller - Dans notre salle solitaire. - Devant ma table vint s'asseoir - Un pauvre enfant vêtu de noir, - Qui me ressemblait comme un frère. - -Comme Musset, Goethe, Guy de Maupassant, ont vu leur _double_ venir -au-devant d'eux, leur parler, leur dicter[120]... - - [120] Voir PAUL SOLLIER. _Les Phénomènes d'autoscopie_. Bibliothèque - de philosophie contemporaine, 1903.--Chez François Vernantes, - l'«incapacité d'agir provenait de l'hypertrophie d'une puissance - très spéciale: l'imagination de la vie intérieure. Il se voyait - vivre et sentir avec une telle acuité que cela lui suffisait. Son - action était au-dessus de lui et l'excès de l'analyse personnelle - absorbait toute sa sève». (_Pastels_; _Madame Bressuire_, juin 1884, - p. 64). - -Au fond, il est inexact d'appeler cela des _dédoublements_ de la -personnalité. La vraie personnalité est une et indivisible; elle reste -avec les centres supérieurs, pendant que les centres polygonaux, -dissociés, forment des personnalités fausses, artificielles, -_surajoutées_, plus ou moins anormales ou même morbides. - - * * * * * - -Tout ce que je viens de dire s'applique à l'amour qui est une fonction -cérébrale psychique. L'amour vrai, complet et normal a pour organe -l'ensemble des centres psychiques, supérieurs et inférieurs, unis et -synergiques. Mais chez certaines personnes il y a dissociation entre les -deux ordres de centres et alors il y a comme un dédoublement de la -personne aimante: l'amour vrai restant celui des centres supérieurs, un -ou plusieurs autres amours adventices, accidentels, incomplets, mais -souvent très impérieux et trop obéis, se développent dans le polygone. - -Les actes passionnels sont souvent automatiques et polygonaux; on -comprend donc un amour polygonal à côté de l'amour vrai et complet du -psychisme supérieur. - -C'est l'unité du mot amour qui fait la confusion. Quand Thérèse de Sauve -va à Trouville, elle continue à n'aimer vraiment qu'Hubert Liauran. -L'acte polygonal par lequel elle se livre à La Croix-Firmin ne devrait -pas être appelé amour; de même que l'hypnotisée à qui vous imposez dans -le sommeil une personnalité de _général_ reste _couturière_ tout en -commandant à des troupes imaginaires; sa personnalité vraie et -antérieure n'a pas changé malgré ce déguisement polygonal. - - * * * * * - -De tout cela résultent trois principes: - -1º Le moi est un et la personnalité est une; le dédoublement apparent du -moi et de la personnalité correspond à la dissociation des centres -psychiques et à l'apparition de fausses personnalités polygonales; - -2º De même, dans tous les cas de dualisme sentimental, il n'y a jamais -égalité de deux amours simultanés; un des amours reste toujours le vrai, -le supérieur, l'autre étant l'inférieur, l'incomplet, le transitoire; - -3º Quand ce dualisme sentimental se développe et atteint un certain -degré, c'est un signe, chez le sujet, d'un état au moins -extraphysiologique, pas entièrement normal, souvent même d'un état -pathologique. - -Cette doctrine me paraît s'adapter merveilleusement à l'oeuvre entière -de Paul Bourget qui en est comme imprégnée. - -En tête de l'_Irréparable_, il proclame que c'est le «commentaire -mondain et mélancolique de la doctrine de son maître en psychologie sur -la multiplicité du moi»[121]. - - [121] _L'Irréparable_, p. 5. - -Et en effet Taine se donne comme un bel exemple de dédoublement de -personnalité: «j'ai fait deux parts de moi-même, dit-il: l'homme -ordinaire qui boit, qui mange, qui fait ses affaires; qu'il ait des -opinions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public, cela -regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la -philosophie, ne sait pas que ce public existe»[122]. - - [122] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 162. - -Dans Joseph Monneron il y avait deux êtres: «l'un, le vrai, le _moi_ -raisonnable et raisonnant, constitué par les idées pures, l'homme en soi -de la Déclaration des Droits; l'autre, l'animal inférieur, _Médor_, fait -pour obéir au premier, comme le chien à son maître»[123]. - - [123] _L'Etape_, p. 236. - -Médor est la Bête de Xavier de Maistre qui le conduit chez madame de -Hautcastel quand _l'autre_ veut aller à la Cour. Médor est notre -polygone. - -Chez Henry Bobetière, «comme chez Crémieu Dax, la poussée de -l'inconscient était la plus forte aussitôt qu'il s'agissait de la chose -publique»[124]. - - [124] _Ibidem_, p. 149. - -De même, dans Robert Greslou, il y a toujours eu «deux personnes -distinctes: une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui -regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible -curiosité»[125]. - - [125] _Le Disciple_, p. 65. - -François Vernantes semble, comme don Juan, «posséder plusieurs âmes» et -plaisante sur ce qu'il appelle son «polypsychisme»[126]. - - [126] _Pastels_; _Madame Bressuire_, p. 386. - -«Quelle singulière machine qu'une femme pourtant! on dirait qu'une -cloison étanche sépare l'amoureuse et l'autre»[127]. - - [127] _La Duchesse bleue_, p. 376. - -Vincy prend «une de ces décisions subites, qui révèlent un long travail -de ce que les philosophes appellent barbarement l'_inconscient_, le -_subconscient_, le _subliminal_. Le pédantisme de ces formules n'empêche -pas qu'elles étiquettent le plus exact des faits»[128]. - - [128] _Dernière Poésie_ (novembre 1900), p. 295. - -Voilà bien toute la doctrine biologique de la dissociation des deux -ordres de psychisme[129] et du dédoublement de la personnalité et -l'application de cette doctrine à la _pluralité des amours simultanés_. - - [129] Dans l'_Ecran_ (p. 24), Paul Bourget discute même la théorie du - fonctionnement séparé des deux hémisphères cérébraux pour expliquer - ce dualisme. - - * * * * * - -D'autre part, Paul Bourget reconnaît le caractère extraphysiologique, -souvent morbide, de ces dissociations et de ces dédoublements. - -Ce n'est pas l'amour en lui-même qu'il considère comme une maladie, -quoiqu'il en décrive la thérapeutique et malgré l'axiome de Claude -Larcher: «l'amour est une maladie et le malade le plus sage, pour cette -maladie là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un -livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a et qui souffre sans penser, -comme une bête»[130]; axiome qu'on peut comparer à la définition de -Boissier de Sauvages: l'amour est une «maladie qui s'insinue entre les -jeunes filles et les jeunes gens...», maladie dont il étudie les -symptômes, le diagnostic, le pronostic et le traitement[131]. - - [130] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 526. - - [131] Voir: _Le Médecin de l'amour au temps de Marivaux. Etude sur - Boissier de Sauvages_, 1896.--La thèse de Sauvages (1724) portait ce - titre: _Dissertatio medica atque ludicra de Amore... utrum sit Amor - medicabilis herbis?_ - -Non, Paul Bourget ne regarde pas l'amour comme une maladie. Ce qu'il -considère comme une maladie, c'est la dissociation sentimentale, -aboutissant au dualisme ou à la multiplicité des amours simultanés. - -Ici c'est une «anomalie d'âme si criminellement pathologique»[132]. -Ailleurs ce sont des «difformités» dans la «façon de sentir» qui -entraînent cette «singulière» et «détestable» «complication d'âme»[133]. -Dans la Dédicace de la _Duchesse bleue_ à Madame Mathilde Sérao il dit -nettement: «poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une -déformation morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir son -caractère d'exception»[134]. - - [132] _Le Fantôme_, p. 8. - - [133] _L'Inutile science_, p. 193-194. - - [134] _La Duchesse bleue_, p. 331. - -Donc, vous le voyez, sur tous ces points encore, l'oeuvre de Paul -Bourget est conforme à la doctrine biologique: il admet la dissociation -des psychismes, le caractère anormal des dissociés, et il s'appuie sur -ces idées pour expliquer les «complications sentimentales» de ses héros. - - * * * * * - -12. On peut donc conclure, ce me semble, que l'idée médicale ou -biologique, loin de rester étrangère aux Romans de Paul Bourget, les -pénètre et les imprègne intimement: une dissection, même rapide, permet -de la bien mettre en lumière. - -Mais il faut se garder de dépasser cette conclusion et de dire que ces -Romans sont des oeuvres biologiques ou médicales. - -Paul Bourget est certainement un des auteurs qui ont le mieux compris et -limité les rapports de la science et de la littérature[135]. - - [135] Voir, sur les rapports de la Biologie avec la Littérature et les - Arts, le chapitre V des _Limites de la Biologie_, p. 74. - -Il avait déjà étudié cette question, pour la poésie, à propos de Leconte -de Lisle[136]. Il parle des poèmes scientifiques de Sully Prudhomme, -montre que le littérateur doit se documenter, le vrai étant la source du -beau; mais pour écrire un poème, il faut «des yeux de poète ouverts sur -des hypothèses de science»[137]. Les formules du savant «expliquent» les -phénomènes, elles ne les «représentent» pas. Or, «cette représentation -colorée et vivante des choses est précisément le caractère propre de -l'esprit poétique»[138]. - - [136] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Leconte de Lisle_, 1884, - p. 339 et 361. - - [137] _Ibidem_, p. 341. - - [138] «Un poète, c'est-à-dire le contraire d'un médecin et d'un - philosophe». _Mensonges_, p. 53. - -Cela s'applique admirablement au Roman. - -Comme dit très bien Lanson[139], si un Roman peut être vrai à la façon -d'un tableau de Léonard ou de Rembrandt, il ne saurait l'être à la façon -d'une démonstration de Laplace ou d'une expérience de Pasteur. Et on -peut appliquer au Roman cette phrase de Brunetière: «l'imitation de la -nature ne saurait être le terme de l'art de peindre et, pour admirer, -selon le mot de Pascal, les imitations des choses dont nous n'admirons -pas les originaux, il faut que la pensée de l'artiste ait démêlé en -elles quelque chose de caché, d'intime et d'ultérieur, que n'y -discernait pas le regard du vulgaire»[140]. - - [139] LANSON. _La Littérature et la Science_, in _Hommes et Livres_. - _Etudes morales et littéraires_, 1895. - - [140] BRUNETIÈRE. _La Renaissance de l'idéalisme_, 1896, p. 63-66. - -Le Roman est une oeuvre d'art et non une oeuvre de science. Il y a «des -qualités indispensables, malgré tout, à cet art du Roman qui ne saurait -se réduire à la dissertation pure»[141]. - - [141] _Nouveaux Pastels_; _Monsieur Legrimaudet_, p. 149. - -Le Roman ne doit pas donner seulement la _sensation du Vrai_ comme un -exposé scientifique; il doit donner l'_émotion du Beau_ et l'_émotion du -Bien_. - -C'est là ce que produisent les Romans de Paul Bourget: il nous présente -des cas biologiques; soit. Mais il les peint, au lieu de les décrire; il -fait vivre[142] ses personnages et nous avons toujours, à la lecture, -l'impression du vrai et du faux, la nette distinction de ce qui est beau -et de ce qui ne l'est pas, de ce qui est moral et de ce qui ne l'est -pas, dans le tableau que nous venons de lire. - - [142] Paul Bourget se calomnie quand, parlant de la limitation du - Roman d'analyse, il dit qu'il lui manque le coloris de la vie en - mouvement. _La Duchesse bleue_. Préface à Madame Mathilde Sérao, p. - 329. - -Telle est bien l'idée que se fait Paul Bourget de son Roman qu'il -appelle le _Roman d'analyse_ au lieu de lui donner «le nom équivoque de -psychologique»[143]. - - [143] _La Terre promise_. Préface à Ferdinand Brunetière (octobre - 1892), p. 6. - -Il combat la doctrine de Taine, d'après laquelle le roman est -«maintenant une grande enquête sur l'homme, sur toutes les variétés, -toutes les situations, toutes les floraisons, toutes les dégénérescences -de la nature humaine»[144]; doctrine d'où découle toute «l'esthétique -des écrivains et des naturalistes». - - [144] Préface du tome I des _Romans_ in _OEuvres complètes_, p. V. - -«Le pessimisme le plus découragé est le dernier mot de cette littérature -d'enquête». Bourget veut échapper à ce «fanatisme de la science»[145] -qu'il constate chez Taine. Il veut, comme Pascal, opposer «l'ordre de -l'esprit et l'ordre du coeur à cet univers aveugle et impassible, qui -peut nous broyer, mais qui ne peut que cela»[146]. - - [145] «Pour le physiologiste, le drame moral où avaient failli sombrer - la raison et la foi d'Henriette n'était que cela: un accident de - névrose en train de passer ainsi qu'il était venu, par un phénomène - d'hypnotisme subjectif... La faiblesse de telles hypothèses est - qu'elles n'expliquent rien de ce qui constitue le fond même de la - vie de l'âme». (_La Terre promise_, p. 244). - - [146] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 181-182. - -Certainement la «science moderne fournit aux curieux de l'anatomie -mentale des documents et des méthodes d'une incomparable -supériorité»[147]; mais une «oeuvre de littérature, M. Taine lui-même le -remarque excellemment, _se rapproche_ de la science; elle _n'est pas_ de -la science»[148]. - - [147] _La Terre promise_, p. 7. - - [148] Préface du tome I des _Romans_, p. VIII.--Ceci enlève sa valeur - à la critique de JULES SAGERET qui a relevé une erreur zoologique - dans _Outre-mer_ (t. II, p. 210): Paul Bourget donne quatre crocs au - serpent à sonnettes ou crotale, alors qu'il n'en a que deux.--Cela - confirme que les livres de Paul Bourget ne sont pas des ouvrages - d'histoire naturelle. Adrien Sixte avait répondu déjà à Marius - Dumoulin lui démontrant une grave erreur dans son «Anatomie de la - volonté» que «ce point de détail n'intéressait pas l'ensemble de la - thèse». (_Le Disciple_, p. 48). - -Le Roman d'analyse n'est pas un Roman de dissection scientifique. «Tout -ce que l'on dissèque est mort», tandis qu'il étudie «des crises de la -vie vivante». - -«Les lois imposées au romancier par les diverses esthétiques se ramènent -en définitive à une seule: donner une impression personnelle de la -vie»[149]. - - [149] _Cruelle Enigme_. _Dédicace à M. Henry James_, p. 3. - -Le Roman est une «psychologie vivante», ne décrivant jamais le fait brut -objectif, mais le peignant toujours à travers l'âme du romancier; «même -la description du paysage le plus résolument plastique n'est-elle pas -une transcription d'un état de l'âme?»[150]. «Toute narration d'un fait -extérieur n'est jamais que la copie de l'impression que nous produit ce -fait et toujours une part d'interprétation individuelle s'insinue dans -le tableau le plus systématiquement objectif»[151]. - - [150] _La Terre promise_, p. 8, 9 et 6. - - [151] _Ibidem_, p. 9. - -Donc, et ceci résume admirablement les rapports du Roman et de la -Biologie, le romancier doit avoir uniquement le «souci de doubler la -soie brillante de l'imagination avec l'étoffe solide de la -science»[152]. - - [152] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 181. - -Nous revenons ainsi à l'idée annoncée au début de cette Conférence: la -Biologie dans les Romans de Paul Bourget est la charpente de fer qui -soutient l'édifice; mais ce qui fait la beauté de l'édifice, ce sont les -tentures et les oeuvres d'art qui, à profusion, revêtent et masquent -cette ossature, c'est surtout la vie dont on a animé ces appartements. - - * * * * * - -Il ne nous reste plus donc, en finissant, qu'à présenter publiquement -nos excuses à Paul Bourget pour cette dissection maladroite de son -oeuvre si bien agencée et si impressionnante. - -Oubliez, Mesdames, cette oeuvre de cuistre. - -Remettez tous ses atours à ce squelette si misérablement dévêtu. -Remettez en place les magnifiques tapisseries et les charmants -bibelots... - -Oubliez ma Conférence et relisez Bourget; non plus au radioscope et avec -les rayons Roentgen, mais en suçant ses livres comme des fleurs, suivant -le précepte de Byron[153]... Vous y trouverez plaisir extrême et grand -profit. - - [153] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Stendhal_, p. 237. - - - - -TABLE - -DES OEUVRES CITÉES DE PAUL BOURGET - - - Adversaire (L') 65 - Age de l'Amour (L') 24, 62 - Ancien Portrait 15 - André Cornelis 21, 40 - Autre anglaise 15 - Autre joueur 21 - - Bressuire (Madame) 66, 70 - - Cas de Conscience (Un) 15, 17, 21 - Cob rouan (Le) 46 - Coeur de Femme (Un) 14, 19, 21, 32, 61 - Complications sentimentales 57 - Confession (Une) 19 - Cosmopolis 29, 30, 37, 52, 53, 59 - Crime d'amour (Un) 11, 21, 26 - Cruelle Enigme 27, 46, 58, 60, 63, 78 - - Dernière Poésie 71 - Deuxième Amour 21, 58, 61 - Deux Ménages 14, 21 - Disciple (Le) 30, 33, 37, 53, 57, 70, 77 - Drames de Famille 24 - Duchesse bleue (La) 12, 21, 59, 70, 72, 73, 75 - - Eau profonde (L') 18 - Echéance (L') 17, 21, 40 - Ecran (L') 59, 62, 71 - Essais de Psychologie contemporaine 35 - Voir: Préface, Leconte de Lisle, Stendhal, Taine - Etape (L') 10, 18, 19, 21, 28, 29, 30, 31, 33, 36, 37, 47, 55, 70 - - Fantôme (Le) 25, 29, 41, 64, 72 - Fausse Manoeuvre 37 - Flirting Club 61 - - Homme d'Affaires (Un) 21, 25, 26 - - Idylle tragique (Une) 20, 21, 26, 41, 61 - Inutile Science (L') 62, 72 - Irréparable (L') 23, 69 - - Jacques Molan 56, 60 - - Leconte de Lisle (Essais de Psychologie contemporaine) 74 - Legrimaudet (Monsieur) 75 - Luxe des autres (Le) 15, 25 - - Mensonges 11, 12, 14, 20, 21, 42, 74 - - Neptunevale 40 - Nouveaux Pastels 21, 56, 60, 75 - - Odile 26 - Outre-Mer 77 - - Pas dans les Pas (Les) 39 - Pastels 66, 70 - Physiologie de l'Amour moderne 12, 13, 14, 19, 20, 21, 27, 28, 32 - 43, 57, 63, 72 - Portrait du Doge (Le) 37 - Préface de la réédition des Essais de Psychologie - contemporaine 20, 22 - Préface de la réédition des Romans 20, 54, 76 - Profils perdus 15, 61 - - Recommencements 39, 40 - - Sauvetage 23, 24, 58 - Stendhal (Essais de Psychologie contemporaine) 36, 48, 52, 79 - - Taine (Essais de Psychologie contemporaine) 9, 33, 34, 36, 47, 52 - 69, 77, 78 - Talisman (Le) 14 - Terre promise (La) 14, 21, 23, 25, 41, 42, 59, 76, 77, 78 - - Voyageuses 14, 21, 26, 40 - Vrai Père (Le) 28 - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'idée médicale dans les romans de -Paul Bourget, by Joseph Grasset - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IDÉE MÉDICALE DANS LES *** - -***** This file should be named 60986-8.txt or 60986-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/9/8/60986/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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