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-The Project Gutenberg EBook of L'idée médicale dans les romans de Paul
-Bourget, by Joseph Grasset
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'idée médicale dans les romans de Paul Bourget
-
-Author: Joseph Grasset
-
-Release Date: December 21, 2019 [EBook #60986]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IDÉE MÉDICALE DANS LES ***
-
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-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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-
- Dr J. GRASSET
- Professeur de clinique médicale
- à l'Université de Montpellier
-
- _L'Idée Médicale_
- DANS LES
- _Romans de Paul Bourget_
-
- MONTPELLIER
- COULET & FILS, ÉDITEURS
- GRAND'RUE, 5
-
- 1904
-
-
-
-
-A
-
-MONSIEUR PAUL BOURGET
-
-DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-
-_Je dédie cette Conférence, en témoignage de profond et reconnaissant
-dévouement, comme Diomède offrit ses grossières armes d'airain en
-échange des armes d'or finement ciselées de Glaucos._
-
-J. G.
-
-Montpellier, janvier 1904.
-
-
-
-
-L'IDÉE MÉDICALE
-
-DANS LES
-
-ROMANS DE PAUL BOURGET
-
-
-MESDAMES,
-
-MESSIEURS,
-
-1. Etrange, à première vue, doit vous paraître le choix de Paul Bourget
-pour étudier l'_idée médicale_ dans une grande oeuvre littéraire.
-
-Et, en effet, vous ne trouverez, dans cette oeuvre, ni des Romans
-médicaux comme ceux d'André Couvreur, ni des critiques de médecins comme
-celles de Léon Daudet, ni des thèses médicales comme chez Brieux ou chez
-de Curel, ni des descriptions de maladie comme celles de Zola...
-
-Il faut la chercher, pour trouver l'idée médicale, dans les Romans de
-Paul Bourget. Mais, en la cherchant, on la trouve (c'est du moins ce que
-je voudrais vous prouver) et on la trouve _partout_ dans ses oeuvres,
-comme ces solides assises de fer qu'on découvre dans une belle maison en
-écartant les tentures et en grattant un peu les murailles.
-
-Vous comprendrez qu'un marchand de fer trouve quelque plaisir à chercher
-et à montrer son métal professionnel à travers et derrière mille autres
-choses agréables qui le masquent gentiment, tandis qu'il n'en trouverait
-plus aucun à disserter sur l'ossature trop évidente et trop nue de la
-tour Eiffel.
-
- * * * * *
-
-2. Pour retrouver ainsi l'idée médicale dans l'oeuvre de Paul Bourget,
-il faut donner à ce mot _médical_ et au mot _médecin_, d'où il dérive,
-son sens le plus large et d'ailleurs le seul vrai.
-
-Le médecin n'est pas, en effet (comme un vain peuple pense), un monsieur
-qui échange des ordonnances contre des honoraires. Le médecin est un
-homme qui étudie et doit connaître la _vie humaine_ dans tous les
-détails de son évolution, à l'état de santé et à l'état de maladie. Car
-nul ne peut réparer l'horloge détraquée, s'il n'en connaît à fond le
-mécanisme intact dans son fonctionnement normal.
-
-Et le médecin doit connaître l'homme vivant dans son _unité totale_,
-formée de l'union, souvent inextricable, du moral et du physique. Car,
-même pour le spiritualiste le plus orthodoxe[1], le corps étant encore
-l'outil indispensable de l'âme, tout se tient dans la vie de l'homme.
-
- [1] Ceci pour prévenir les accusations que pourraient faire naître
- contre Paul Bourget, chez des superficiels, des passages comme
- celui-ci: «L'évêque d'Orléans avait signalé à la défiance des pères
- de famille le philosophe (Taine) coupable d'avoir écrit cette phrase
- hardie: «... le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol
- et comme le sucre...», phrase plus paradoxale dans la forme que dans
- le fond; car éclairez-la d'un petit mot; mettez des produits
- _psychologiques_... et vous lui restituez son vrai sens». _Essais de
- Psychologie contemporaine; M. Taine_ (1882), p. 152.
-
-Aveugle et impuissant serait le médecin qui méconnaîtrait ces
-élémentaires principes.
-
-Le médecin est donc le _biologiste humain_ et, quand je parle d'étudier
-l'_idée médicale_ dans l'oeuvre de Paul Bourget, c'est l'_idée
-biologique_ que je voulais dire.
-
- * * * * *
-
-3. Ces principes posés, j'aborde la dissection biologique des Romans de
-Paul Bourget en vous rappelant quelques-uns des _types de médecin_ qu'on
-y rencontre.
-
-Ils ne sont pas très nombreux. Un critique[2] n'en a trouvé que trois
-sur trois cent quatre-vingt-onze personnages mis en scène. On en
-trouvera davantage si on tient compte des simples esquisses. En tous
-cas, ils sont finement observés et joliment crayonnés.
-
- [2] JULES SAGERET.--Les grands convertis. Paul Bourget. _La Revue_,
- 1er et 15 novembre 1903, p. 297.
-
-Voici d'abord un «praticien de quartier», le Dr Graux: «à côté des
-professeurs justement illustres auxquels le temps manque et des
-charlatans sans conscience que l'on doit supplier pour en obtenir des
-consultations de cent francs», il est un de ces «modestes docteurs qui
-tiennent le rôle, autrefois si fréquent, aujourd'hui si rare, du médecin
-de famille, toujours à portée et cependant discret, et qui, connaissant
-ses clients depuis des années, devenait naturellement leur ami et leur
-conseiller»[3].
-
- [3] _L'Etape_ (oct. 1901-mai 1902), p. 421.--Toutes les citations des
- oeuvres de Paul Bourget sont faites sur l'édition in-8º pour les
- Romans parus dans les sept premiers volumes des OEuvres complètes,
- dans l'édition in-18 pour les suivants.
-
-Tout autre est le Dr Louvet[4], le médecin mondain avec son salon
-d'attente, meublé «comme un musée, avec la prodigalité de bibelots
-particulière aux installations modernes». Il appartient à «cette
-génération de savants, hommes du monde, qui vont à l'hôpital le matin,
-reçoivent leurs clients l'après-midi et trouvent le moyen d'avoir de
-l'esprit, comme des oisifs, dans un salon, à dix heures du soir». Aussi,
-«ont-ils l'intelligence de préparer aux longues attentes de leurs belles
-malades un décor où elles retrouvent un peu de ce qu'elles ont laissé au
-logis, une face des choses semblable à celle qui leur est coutumière»,
-tandis que, dans le cabinet du docteur, il n'y a que des livres,
-«contraste habilement cherché par Louvet, metteur en scène aussi habile
-qu'il était bon diagnosticien»; Louvet, «ce mince avec un air de mignon
-de Henri III. Je l'appelle toujours Louvetsky, parce qu'il ne soigne que
-des Russes»[5].
-
- [4] _Un Crime d'amour_ (oct. 1885-janvier 1886), p. 208.
-
- [5] _Mensonges_ (février-octobre 1887), p. 38.
-
-Tout à côté, on peut placer le Dr Noirot, qui a été interne à Bicêtre,
-«infiniment cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable,
-avec un air d'employé plutôt que de médecin... Matérialiste outrageux,
-expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses,
-Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à l'âme la
-plus gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais
-qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait, depuis des années, une
-spécialité du massage... et gagne soixante mille francs par an»[6].
-
- [6] _Physiologie de l'Amour moderne_ (mai 1888-septembre 1889), p. 550
- et suivantes.
-
-Chaque matin, il masse soigneusement le baron Desforges, surveille son
-hygiène quotidienne et ne lui permet que trois cigares par jour. «On
-digère avec ses jambes», répète-t-il au baron; «le massage, c'est du
-Liebig d'exercice»[7]. Ce Noirot assiste[8] «au souper triste» dans
-lequel, chez Marguerite Percy, on devait manger du boudin blanc et rire
-avec les camarades, et dans lequel il y a tant de «silences glacés» et
-de «rires faux». A la sortie, il émet des théories bizarres sur la
-nécessité de la grande vie pour la viveuse, comme la morphine et
-l'alcool sont nécessaires à ceux qui s'y sont habitués, et raconte la
-sauvage vengeance de Corsègues, qui brûle sa femme, en plein Paris,
-comme au Malabar. C'est un grand «original», ce Noirot, «un médecin qui
-n'a jamais voulu être décoré et qui n'essaie les remèdes nouveaux que
-lorsqu'il en est sûr»[9].
-
- [7] _La Duchesse bleue_ (déc. 1893-juin 1898), p. 445.
-
- [8] _Mensonges_, pp. 116, 251, 257.
-
- [9] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 487 à 504.
-
- * * * * *
-
-Je n'insiste pas sur quelques types secondaires, comme: le médecin qui,
-ayant le génie de la statistique, s'applique, dans un hôpital de femmes,
-à dresser la liste des déflorateurs[10];--le docteur Ch., qui dénonce si
-justement le danger des vices de l'enfance[11];--Auguste Dupuy, ce
-timide médecin de province, qui, abandonné par sa femme, la reprend
-quand son amant l'a quittée, et élève avec tendresse l'enfant de
-l'adultère[12];--le médecin de quartier qui entretient Madame Malvina
-Raulet[13];--le médecin sans clients, qui est député et enlève à Poyanne
-son siège de conseiller général[14];--le professeur Teresi et l'autre
-médecin sicilien «recommandé par l'hôtelier»[15];--le médecin américain,
-qui prescrit à son neurasthénique un voyage «aux îles du Pacifique:
-quarante jours sans télégraphe et sans téléphone»[16];--le docteur Léon
-Pacotte, qui enseigne et pratique si bien l'hygiène, a soixante-dix ans
-et a enterré Dupuytren, Broussais et Orfila qui l'avaient condamné comme
-phtisique, et dirige si intelligemment l'éducation et le redressement
-moral des enfants[17];--le docteur berrichon, qui est le médecin de
-George Sand, et son camarade, le docteur Le Prieux, qui, «dans le canton
-de Chevagnes..., comptait autant de prétendus cousins, c'est-à-dire de
-clients presque gratuits, que cette Sologne bourbonnaise compte de
-hameaux»[18];--le pauvre médicastre de Noyelles, «si comiquement inquiet
-sur l'avenir de sa plus fructueuse visite»[19]...
-
- [10] _Ibidem_, p. 337.
-
- [11] _Ibidem_, p. 362.
-
- [12] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 590.
-
- [13] _Mensonges_, p. 190.
-
- [14] _Un Coeur de femme_ (décembre 1889-juillet 1890), p. 378.
-
- [15] _La Terre promise_ (septembre 1891-avril 1892), p. 178 et 184.
-
- [16] _Voyageuses_ (juillet 1897); _Deux Ménages_, p. 87.
-
- [17] _Le Talisman_ (avril 1898), p. 283.
-
- [18] _Le Luxe des autres_ (décembre 1899-février 1900), p. 91 et 93.
-
- [19] _Un Cas de conscience_. The New-York Herald, édition européenne,
- numéro de Noël, 20 décembre 1903, p. 19.
-
-Je signale le «profil perdu» de l'étudiante russe, Sofia, dont le
-«projet était de retourner en Russie, de pratiquer sa science dans son
-village et de contribuer à la propagande des idées occidentales parmi
-les paysans..., inexplicable fille, qui parlait de l'amour, de la
-maternité, de la mort, dans des termes d'un matérialisme scientifique et
-à qui nulle bouche d'homme n'avait seulement baisé la main»[20]...,
-«nihiliste, athée et vierge», comme l'étudiant d'Oxford[21].
-
- [20] _Profils perdus_ (1880-1881); _Ancien Portrait_, p. 253 et 256.
-
- [21] _Ibidem_; _Autre Anglaise_, p. 274.
-
- * * * * *
-
-Eugène Corbières mérite aussi une mention spéciale par sa manière de
-comprendre la médecine.
-
-Ce qui l'a décidé «à prendre cette voie, c'est le besoin de certitude».
-Son esprit «a comme faim et soif de quelque chose de positif,
-d'indiscutable. Les sciences naturelles donnent cela». Il lui a semblé
-que «la médecine, comprise d'une façon un peu haute», est «parmi les
-sciences naturelles la branche qui se prête à une application pratique
-telle que cette application soit acceptable dans toutes les hypothèses»
-philosophiques. Le médecin «est l'altruiste par excellence. Il est dans
-le vrai quel que soit le postulat métaphysique auquel nous nous
-rangions». Comme tout grand médecin, il a «une exceptionnelle capacité
-d'affirmation personnelle, de décision immédiate, de parti pris
-effectif». Ce métier comporte, «si l'on peut dire, un empoignement
-direct de la réalité». Corbières permet de constater «cette vertu
-presque militaire de la discipline médicale» et, un jour, «ses collègues
-l'ont vu, avec une stupeur que les années n'ont pas dissipée,
-brusquement, peu de temps après les trois morts survenues coup sur coup,
-quitter sa place enviée de médecin des hôpitaux, sa magnifique clientèle
-parisienne, la certitude de tous les honneurs, pour entrer dans la
-congrégation des frères de Saint-Jean-de-Dieu, vouée, comme on sait, au
-service des malades...»[22].
-
- [22] _L'Echéance_ (décembre 1898), p. 9 à 11, 59 et 78.
-
-Tout récent[23] est le croquis de cet interne de Trousseau, le héros de
-cette tragédie de scrupule, qui formule et applique si bien ce grand
-principe de déontologie: «pour un médecin, le grand devoir, et qui prime
-tous les autres, c'est le service du malade. Le médecin ne doit
-connaître que cela, ne voir que cela». Il ne doit jamais céder «à la
-tentation d'interposer son rôle au chevet du patient». Il doit n'avoir
-jamais d'autre mesure de ses actes «que la lutte avec la maladie, quel
-que fût le malade et sans aucun souci des conséquences».
-
- [23] _Un Cas de conscience_, p. 19.
-
- * * * * *
-
-Je termine par le spécialiste du système nerveux que Paul Bourget
-symbolise dans le professeur Salvan et l'étudiant Bobetière.
-
-«Conservé par une existence continûment active et ascétique..., mince et
-robuste, avec une tête petite, dont le masque saisissant et glabre
-rappelait la face napoléonienne de son maître Charcot...», Salvan
-associe, «comme jadis Trousseau, un beau talent d'écrire aux plus
-solides qualités de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu,
-ses immenses travaux l'ont toujours éloigné des salons... Ce manieur de
-misères humaines» est un «sensible, malgré des allures volontiers
-brusques qu'explique son métier de neurologue...»[24].
-
- [24] _L'Eau profonde_ (décembre 1902), p. 74, 138, 141.
-
-A propos de Bobetière qui veut aussi se spécialiser dans l'étude des
-maladies nerveuses, Paul Bourget dit: «s'il est un ordre de
-connaissances qui doive ramener un esprit à la vérité sociale, il semble
-bien que ce soit celui-là, qui nous fait toucher du doigt la fragilité
-de la pensée, l'équilibre instable de la volonté, l'irrésistible et
-constante pesée sur nous des influences héréditaires. Le problème de la
-politique consistant à faire vivre ensemble des hommes, il se ramène ou
-devrait se ramener, pour un neurologue, à l'art de diriger vers le bien
-commun et de neutraliser pour le moindre mal une majorité d'impulsifs,
-de dégénérés et de candidats à la manie»[25].
-
- [25] _L'Etape_, p. 148.
-
-Vous voyez que Paul Bourget comprend le médecin et son rôle par le grand
-côté[26]; il proclame les relations de l'idée médicale avec les
-problèmes qu'il discute dans ses Romans.
-
- [26] «Il en est du vrai prêtre comme du vrai médecin. L'un et l'autre,
- devant un malade ou de corps ou d'âme, abolissent en eux d'instinct
- tout ce qui n'est pas leur fonction». (_Une Confession_, janvier
- 1897, p. 227).
-
- * * * * *
-
-4. Aussi aime-t-il les médecins et les biologistes; et il ne s'en cache
-pas. Il les cite, emploie leur langage, leur emprunte des comparaisons.
-
-Il intitule _Physiologie_ sa belle étude de l'Amour moderne et c'est de
-la définition du Dictionnaire de médecine de Nysten que part Claude
-Larcher pour déduire ses axiomes si curieux[27].
-
- [27] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 327.
-
-Il cite volontiers Claude Bernard, Pasteur, Jules Soury, Magendie,
-Flourens, Beaunis, Dieulafoy, Legrand du Saulle, Brière de Boismont...,
-dédie _Un coeur de femme_ à Albert Robin...
-
-C'est à un confrère[28] qu'il emprunte cette fière devise: «où
-descendrions-nous sans la noble douleur?».
-
- [28] _L'Etape_, p. 422.
-
-Exposant la théorie du Roman d'analyse[29], il «assimile le moraliste au
-clinicien» et montre que, dans la littérature supérieure, comme en
-médecine, il faut d'abord faire de l'anatomie et de la physiologie
-(analyse) avant le diagnostic (synthèse) et avant la thérapeutique
-(applications).
-
- [29] _OEuvres complètes; Romans_, t. I (septembre 1900), p. VIII.
-
-René Vincy se sait «atteint» de «romantisme analytique» et développe son
-mal «comme un médecin qui cultiverait sa maladie par amour d'un beau
-_cas_». «Ce que Claude Bernard faisait avec ses chiens, ce que Pasteur
-fait avec ses lapins», il le fait avec son coeur et lui injecte «tous
-les virus de l'âme humaine»[30].
-
- [30] _Mensonges_, p. 75, 300.
-
-Dans un grand nombre de passages, Paul Bourget compare les maladies de
-l'âme à celles du corps, décrit «leurs heures de convalescence[31],
-leurs crises, leur thérapeutique...»[32].
-
- [31] _Une Idylle tragique_ (avril 1895-février 1896), p. 311.
-
- [32] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 548. Titre du chapitre:
- _Thérapeutique de l'amour_.--«La psychologie est à l'éthique ce que
- l'anatomie est à la thérapeutique». (_Essais de Psychologie
- contemporaine_, Préface de 1899, p. X).
-
-Il décrit souvent, et fort exactement, des types pathologiques[33] et
-conclut: «notre être moral subit les mêmes lois que notre être
-physique»[34].
-
- [33] Voir notamment des passages: sur les névroses (_Un Crime
- d'amour_, p. 247 et suiv.; _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 332,
- 442 et 443; _L'Etape_, p. 336; _Une Idylle tragique_, p. 298); sur
- la neurasthénie (_nervous exhaustion_) d'un Américain: «la rançon
- d'une existence de _hard work_ à tuer un Européen en quelques mois»
- (_Voyageuses_; _Deux ménages_, p. 63); sur une tuberculeuse (_La
- Terre promise_, p. 102); sur un cardiaque (_Un Homme d'affaires_,
- octobre 1900, p. 29); sur l'hygiène du viveur Casal (_Un Coeur de
- femme_, p. 359); sur l'artériosclérose (_Mensonges_, p. 21); sur un
- cas d'aphasie avec hémiplégie droite et les traits tirés à gauche
- (_André Cornelis_, avril-novembre 1886, p. 352); sur la télépathie
- (_Nouveaux Pastels_. _Dix portraits d'homme_, 1890; _Autre joueur_,
- p. 344); sur le spiritisme (_Mensonges_, p. 37); sur le rêve (_La
- Duchesse bleue_, p. 542; _Un Coeur de femme_, p. 315); sur les
- avariés scrofuleux (_La Duchesse bleue_, p. 372; _Physiologie de
- l'Amour moderne_, p. 366 et 531: le «mal dont Voltaire accuse si
- plaisamment Christophe Colomb»); sur les fous (_Ibidem_, p. 522,
- LXXVI); sur les rapports de l'estomac et du système nerveux
- (_Ibidem_, p. 554)... Dans l'_Echéance_ (p. 43), il y a une
- excellente description de l'alcoolique, de sa «loquacité... si
- douloureuse à suivre, tant on la sent morbide, qui tour à tour
- précipite ou cherche les mots», qui est «la première forme de ce qui
- sera, dans trois mois, dans huit jours, demain, le délire expansif
- avec le dérèglement de sa gloriole et de ses vantardises»... et de
- ces «hésitations dans l'attaque des mots qui révèlent l'aphasie
- latente»,--dans _Un Cas de conscience_ (p. 20), la description du
- mal de Bright, de l'urémie convulsive et de leur traitement.....
-
- [34] _Deuxième Amour_ (octobre-novembre 1883), p. 139.
-
-Les analogies de la physiologie et de la psychologie sont indiscutables;
-comme dit Taine, «la littérature est une Psychologie vivante»[35]. Donc,
-rien de plus intimement lié que le Roman et la Biologie.
-
- [35] _Essais de Psychologie contemporaine_, p. X.
-
- * * * * *
-
-Voilà l'opinion de Paul Bourget sur la _personne_, la _langue_ et la
-_méthode_ des médecins et des biologistes. Cela nous fait prévoir son
-opinion sur leurs _doctrines_.
-
- * * * * *
-
-5. Au fond, pour le biologiste, la vie d'un homme, à un moment donné de
-son existence, est résultante de quatre facteurs: l'_hérédité_, le
-_milieu_, le _passé individuel_ et l'_élément personnel_ (ce dernier
-facteur étant difficile à analyser scientifiquement, mais indiscutable
-dans son existence).
-
-Je crois qu'il va être facile de vous montrer le compte que tient Paul
-Bourget de ces quatre facteurs dans la composition de ses personnages.
-
- * * * * *
-
-6. Les Romans de Paul Bourget sont d'abord dominés, d'un bout à l'autre,
-par l'idée de l'_hérédité_, morale et physique; les deux parties de
-l'hérédité pouvant s'associer (le plus souvent) ou se dissocier suivant
-les cas; «cette dure loi de l'hérédité qui veut que nos tares physiques
-se retrouvent chez nos enfants et non moins sûrement nos tares
-sentimentales»[36].
-
- [36] _Sauvetage_ (octobre 1897), p. 336.
-
- * * * * *
-
-Si Francis Nayrac ne peut pas atteindre _la Terre promise_, c'est à
-cause de cette hérédité _physique_ qui lui fait reconnaître sa fille.
-Les anciens romanciers auraient parlé de la voix du sang. Ici la base de
-la reconnaissance est toute biologique et Francis «voit son sang»,
-tandis que sa fille est attirée, non vers ce père qu'elle ne reconnaît
-pas, mais vers la fiancée de son père, la rivale de sa mère[37]. Toute
-la complication psychologique est ainsi à base biologique.
-
- [37] _La Terre promise_, p. 90, 131.
-
-C'est encore la ressemblance physique qui fait connaître le père de
-Noémie Hurtrel[38]. Une grande partie des tortures que subit Bassigny
-vient de la ressemblance physique entre sa fille naturelle qui ne le
-connaît pas et sa fille légitime qu'il a perdue[39]. Pierre Fauchery
-retrouve dans «une enfant de vingt ans, le portrait, l'hallucinant
-portrait de celle qu'il a voulu épouser trente ans auparavant»[40].
-
- [38] _L'Irréparable_ (mai-juin 1883).
-
- [39] _Sauvetage_.
-
- [40] _L'Age de l'Amour_ (novembre 1896), p. 108.
-
-Les Le Prieux, chez lesquels se passe un de ces _Drames de famille_ qui
-sont si puissamment fouillés, sont tous dominés par l'hérédité physique.
-Le _père_, «avec sa tête plus large que longue, sa face presque plate et
-que termine un menton rond, avec ses cheveux lisses et qui restent
-châtains dans leur grisonnement, ses yeux bruns, son cou puissant, ses
-épaules horizontales, son torse épais, sa taille courte, toute sa
-personne ramassée et trapue, présente un type accompli de ce paysan
-celte, qui occupait cette partie de la France à l'époque où César y
-parut».--La _mère_ «gardait cet admirable type méridional, qui prend,
-lorsqu'il est très pur, des finesses et des élégances de médaille
-grecque...; son front, petit et rond, se rattachait à son nez par
-cette ligne presque droite qui a tant de noblesse, et sa petite tête
-laissait deviner, sous d'épais cheveux noirs, cette construction d'un
-ovale allongé, où se perpétue la race de cet _homo mediterraneus_,
-de ce souple et fin dolichocéphale brun, louangé par les
-anthropologistes...».--«Jamais le mélange de deux sangs ne fut plus
-visible» que chez la fille...[41].
-
- [41] _Le Luxe des autres_, p. 89, 99, 118.
-
- * * * * *
-
-Et cette hérédité physique se prolonge et s'accumule comme chez cette
-«vieille lady en bonnet», qui a «des joues où il tient quatre
-générations de buveurs de porto»[42].
-
- [42] _La Terre promise_, p. 130.
-
-C'est encore l'hérédité physique qui donne ses «pieds larges» et ses
-«mains velues» à ce «butor riche» d'Albert Duvernay qui a été trop
-évidemment fabriqué «avec de l'épaisse étoffe humaine»[43].
-
- [43] _Le Fantôme_ (mars 1900-janvier 1901), p. 23 et 24.
-
-C'est «avec notre sang et nos nerfs que nous avons un certain courage,
-autant dire avec notre hérédité»[44].
-
- [44] _Un Homme d'affaires_, p. 50.
-
-Chez Firmin Nortier, l'hérédité rurale se révèle par «la carrure des
-épaules hautes, la charpente lourde des gros os, la forte pesée du pied
-sur le sol»[45].--Alfred Chazel était «un fils du peuple, et, malgré
-l'affinement intellectuel de deux générations, l'origine paysanne
-reparaissait en lui à des gaucheries de gestes et d'attitude»[46].--Chez
-la baronne Ely, «cette hérédité avait pu seule pétrir le masque,
-magnifique à la fois et si fin, auquel une blancheur mate et chaude
-achevait de donner un vague reflet oriental»[47].
-
- [45] _Un Homme d'affaires_, p. 7.
-
- [46] _Un Crime d'Amour_, p. 172.
-
- [47] _Une Idylle tragique_, p. 32.
-
-Odile[48] est l'histoire dramatique du suicide héréditaire avec
-l'admirable description de la tentation de la mort et de l'effroi
-qu'elle cause à ces malheureux névrosés.
-
- [48] _Voyageuses_; _Odile_, p. 203 à 248.
-
- * * * * *
-
-L'âge modifie les signes de cette hérédité physique. C'est ce que l'on
-voit chez Madame Castel à qui sa fille ressemble au point d'infliger une
-sorte de mélancolie à leurs amis. «D'une génération à l'autre, il y a eu
-comme une marche en avant du tempérament commun. La qualité dominante de
-la physionomie est devenue plus dominante, symbole visible d'un
-développement du caractère produit par l'hérédité. Trop fin déjà, le
-visage s'est affiné davantage; sensuel, il s'est matérialisé;
-volontaire, il s'est durci et séché. A l'époque où la vie a fait toute
-son oeuvre, lorsque la mère a passé la soixantième année, la fille la
-quarantième, cette gradation dans les ressemblances devient comme
-palpable au contemplateur... l'aperception des fatalités du sang devient
-si lucide alors, que parfois elle tourne à l'angoisse»[49].
-
- [49] _Cruelle énigme_ (juillet-septembre 1884), p. 5. Voir aussi p.
- 20, 21, 22 et 83.
-
-N'était la perfection du style, qui ne s'observe guère chez nous, ne
-diriez-vous pas ces lignes écrites par un biologiste?
-
- * * * * *
-
-L'hérédité purement _morale_ éclate cruellement chez ce fils d'un
-aigrefin et d'une sainte, qui reproduit tous les vices du père et dont
-Claude Larcher raconte la douloureuse histoire[50].
-
- [50] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 541.
-
-«L'hérédité apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet
-instinct (sexuel). Entre la fille d'un père chaste et celle d'un père
-qui a vécu, entre le fils d'une honnête femme et le fils d'une femme
-galante, il y a la même différence qu'entre les enfants d'un goutteux et
-ceux d'un phtisique»[51].
-
- [51] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 359.
-
-Et le philosophe Victor Ferrand le proclame: «qu'il y ait un atavisme
-moral, comme il y a un atavisme physique, une hérédité en retour des
-idées et des sentiments de nos aïeux, c'est un fait indiscutable»[52], à
-l'appui duquel je pourrais encore citer ce fils de voleur qui révèle son
-vrai père en allant, la nuit, dérober des bonbons à l'arbre de Noël du
-lendemain[53].
-
- [52] _L'Etape_, p. 25.
-
- [53] _Le vrai Père_ (décembre 1894).
-
- * * * * *
-
-Le plus souvent l'hérédité n'est pas aussi dissociée et porte à la fois
-sur le physique et sur le moral. L'exemple le plus fouillé est
-certainement celui des Monneron.
-
-Joseph Monneron, l'universitaire, «déclassé par en haut, grâce aux
-concours», est fils d'un cultivateur de Quintenas; sa femme a une mère
-indolente et un père équivoque, «rentier interlope de Nice, mi-courtier,
-mi-contrebandier». De là dérivent: l'hypocrisie et la vulgarité
-d'Antoine, l'ignoble tenue et la flétrissure précoce de Gaspard,
-l'incertitude et la morbidité de Jean, la sensibilité déréglée de
-Julie[54].
-
- [54] _L'Etape_, p. 9, 63, 117, 215, 303.
-
- * * * * *
-
-Ainsi les hérédités se superposent et, formant un tout complexe,
-aboutissent à des produits divers, d'apparence contradictoire. Dans _le
-Fantôme_, l'hérédité paysanne tourne en rudesse chez Albert Duvernay et
-en bonhomie chez sa soeur.
-
-De même, «l'atavisme de la servitude a ces deux effets qui ne sont
-contradictoires qu'en apparence: il produit des capacités insondables de
-sacrifice ou de perfidie. L'une et l'autre de ces dispositions morales
-se trouvaient incarnées dans le frère et dans la soeur. Ils s'étaient,
-comme il arrive quelquefois, distribué le double caractère de leur race:
-l'un en avait hérité toute la vertu d'immolation, l'autre toute la
-puissance d'hypocrisie»[55].
-
- [55] _Cosmopolis_ (mai-octobre 1892), p. 418.
-
- * * * * *
-
-Et, dans cette hérédité, pèsent naturellement les erreurs et les vices
-des ancêtres. Comme dit la Bible, «les fils seront punis pour les péchés
-des pères»[56].
-
- [56] _Cosmopolis_, p. 572.
-
-On comprend maintenant que le _Disciple_ commence sa confession à son
-Maître, après son crime, par une longue analyse de ses hérédités[57], et
-que Paul Bourget conclue de toutes ses études: «On n'échappe pas à ses
-hérédités. On les subit, quoiqu'on en ait, par toutes les fibres dont on
-est tissé»[58].
-
- [57] _Le Disciple_ (septembre 1888-mai 1889), p. 65.
-
- [58] _L'Etape_, p. 297.
-
- * * * * *
-
-Mais le biologiste ne doit pas uniquement constater les résultats bruts
-de l'hérédité; il doit étudier cette hérédité, dans son évolution, dans
-sa vie, dans la suite de ses transformations. Car, en passant d'une
-génération à l'autre, l'hérédité rencontre des agents modificateurs,
-comme le croisement et le milieu. Le biologiste doit analyser les _lois_
-de ces modifications que le temps apporte dans l'hérédité.
-
- * * * * *
-
-Une de ces lois qui a le plus frappé Paul Bourget est certainement
-celle-ci: pour favoriser l'amélioration et le perfectionnement de
-l'espèce, les transformations par l'hérédité doivent se faire lentement
-et progressivement; si on veut brûler les étapes, on n'a plus de
-progrès: l'individu régresse au contraire, soit au physique, soit au
-moral.
-
-C'est ainsi que chez Joseph Monneron «le paysan est trop près», et Jean
-peut dire à son père: «on ne change pas de milieu et de classe sans que
-des troubles profonds se manifestent dans tout l'être, et nous avons
-changé de milieu et de classe, c'est un fait, puisque le grand-père
-Monneron est mort un paysan et que tu en as été un jusqu'à ta dixième
-année».
-
-La grande culture a été donnée trop vite à son père. La durée lui
-«manque, et cette maturation antérieure de la race, sans laquelle le
-transfert de classe est trop dangereux». C'est pour cela qu'il paie la
-rançon de ce que Paul Bourget «appelle l'Erreur française, et qui n'est
-au fond, tout au fond, que cela: une méconnaissance des lois
-essentielles de la famille».[59]
-
- [59] _L'Etape_, p. 44, 51, 458.
-
-Vous voyez comme notre romancier tire des lois biologiques les lois
-sociales auxquelles il tient le plus. Nous comprendrons mieux cela quand
-nous aurons parlé des autres facteurs de la vie humaine et spécialement
-du milieu, sur lequel nous avons déjà empiété.
-
- * * * * *
-
-7. Le _milieu_, en Biologie humaine, est extrêmement complexe et il se
-complique d'autant plus que l'individu est plus cultivé et plus élevé.
-
-Dans ce milieu, il faut nommer d'abord et surtout la _famille_, qui est
-la première éducatrice[60], le _pays_ qui comprend la patrie et le petit
-pays (la province, la ville que l'on habite), les _maîtres_ (maîtres de
-l'instruction et maîtres de l'éducation), la _classe_ de la société dans
-laquelle on vit, et aussi d'une manière plus générale les
-_contemporains_ (artistes, littérateurs, hommes politiques, collègues de
-la profession)...[61].
-
- [60] «Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était
- poli, enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle
- maîtresse, en écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: avec
- mille remerciements. Quatre-vingt-dix fois sur cent il la leur
- doit». (_Physiologie de l'Amour moderne_, p. 382).
-
- [61] Chez Poyanne, l'influence du milieu professionnel, du métier,
- reprend ses droits dans les heures de crise. (_Un Coeur de femme_,
- p. 382).
-
-Les noms seuls que je viens de prononcer vous rappellent immédiatement
-une série de passages dans lesquels Paul Bourget proclame l'influence du
-milieu sur la vie humaine.
-
- * * * * *
-
-«Notre destinée n'est, du petit au grand, que notre caractère projeté au
-dehors, et ce caractère lui-même n'est, en dernière analyse, qu'une
-résultante des vastes faits généraux qui ont gouverné le développement
-de notre individualité: notre patrie, le moment de son histoire, ses
-moeurs, les idées qui flottent dans son air»[62]; et, immédiatement
-après ses hérédités, le _Disciple_ analyse son _milieu d'idées_[63].
-
- [62] _L'Etape_, p. 67.
-
- [63] _Le Disciple_, p. 83.
-
-Dans la magnifique Etude qu'il a consacrée à son maître Taine[64], Paul
-Bourget analyse avec le plus grand soin son milieu. «Tout système se
-rattache en effet par le plus étroit lien aux autres productions de
-l'époque dans laquelle il a paru». On ne peut même pas s'empêcher de
-penser que, quoiqu'ils ne soient pas contemporains, Paul Bourget a un
-peu décrit, dans cette Etude, le milieu dans lequel il s'est formé
-lui-même (à condition d'ajouter Taine aux maîtres éducateurs), milieu
-que caractérisent surtout l'influence des progrès des sciences,
-l'envahissement des méthodes scientifiques et l'amour des _faits_.
-
- [64] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 164, 169.
-
-Dans cette même Etude, Paul Bourget écrit sur «l'illustre et infortuné
-Spinoza»: «si le pauvre petit juif, poitrinaire et ombrageux, n'avait
-pas été maudit par ses frères en religion, persécuté par sa famille,
-dédaigné par la jeune fille qu'il devait épouser, s'il n'avait senti,
-dès son adolescence, la table de fer de la réalité peser sur sa personne
-et la meurtrir, certes il n'aurait pas écrit avec une soif si évidente
-d'abdication, avec une telle horreur des vains désirs, les terribles
-phrases où se complaît son stoïcisme intellectuel: «ni dans sa façon
-d'exister, ni dans sa façon d'agir, la nature n'a de principe d'où elle
-parte ou de but auquel elle tende»; et cette autre qui, rapprochée du
-consolant _Pater noster qui es in cælis_ de l'Evangile, prend toute sa
-force de cruel fatalisme: «celui qui aime Dieu ne peut pas faire
-d'effort afin que Dieu l'aime en retour»[65].
-
- [65] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 166.
-
-Ce milieu a lui-même une hérédité, il est fait des influences
-antérieures. A travers les deux volumes d'_Etudes psychologiques_
-«circule» cette thèse «que les états de l'âme particuliers à une
-génération nouvelle étaient enveloppés en germe dans les théories et les
-rêves de la génération précédente».
-
- * * * * *
-
-Comme pour l'hérédité, le biologiste étudie et détermine les conditions
-dans lesquelles cette influence du milieu est bonne et salutaire pour le
-développement et l'expansion de la vie humaine. Une de ces conditions a
-particulièrement frappé Paul Bourget, c'est la _continuité_ et l'_unité_
-d'action de ce milieu. Il faut donc, pour favoriser le progrès
-biologique, que l'être vivant ne change pas trop souvent ni trop
-brusquement de milieu: dans ce dernier cas, il se développe des
-désharmonies et des contradictions qui sont des éléments de diminution
-dans la vie.
-
-En transportant cette loi biologique dans la sociologie, on en déduit
-que la grande condition du progrès pour une société d'hommes est de
-constituer fortement une _nation_ et une _race_, tandis que le
-_déracinement_ et le _cosmopolitisme_ facilitent la régression et la
-décadence.
-
-«Les races perdent beaucoup plus qu'elles ne gagnent à quitter le coin
-de terre où elles ont grandi. Ce que nous pouvons appeler proprement une
-famille, au vieux et beau sens du mot, a toujours été constitué, au
-moins dans notre Occident, par une longue vie héréditaire sur un même
-point du sol. Pour que la plante humaine croisse solide, et capable de
-porter des rejetons plus solides encore, il est nécessaire qu'elle
-absorbe en elle, par un travail puissant, quotidien et obscur, la sève
-physique et morale d'un endroit unique[66]». Et Paul Bourget évoque le
-souvenir (rappelé par Maurice Barrès dans les _Déracinés_) de Taine
-aimant à se diriger vers un arbre adolescent et vigoureux du square des
-Invalides, en disant: «allons voir cet être bien portant»[67].
-
- [66] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Stendhal_ (1882), p. 241.
-
- [67] _Ibidem_; _M. Taine_. Appendice G, p. 202.
-
-L'_Etape_ montre l'importance sociale qu'a «l'âge de la race»[68]; le
-_Disciple_ montre les terribles effets d'un brusque changement de
-milieu[69]; l'idée de _Cosmopolis_ est la permanence de la race
-ballottée dans les milieux les plus variés et les plus hétérogènes[70];
-dans _Fausse manoeuvre_, c'est la désharmonie et les contradictions du
-terrien déraciné de sa province et vivant à Paris[71]; dans le _Portrait
-du doge_, c'est le choc de deux races dans cette belle scène où se
-heurtent et pensent si différemment le noble Français et l'Américain
-riche...[72].
-
- [68] _L'Etape_, p. 105.
-
- [69] _Le Disciple_, p. 108.
-
- [70] Le baron Hafner est le type du cosmopolite qui traverse une série
- de milieux.
-
- [71] _Fausse manoeuvre_ (mai 1903), p. 343.
-
- [72] _Le Portrait du doge_ (décembre 1897), p. 265.
-
-Toute cette doctrine de l'utilité de la permanence et de la durée du
-milieu est symbolisée dans ce passage du _Timée_ que Jean Monneron
-évoque dans ses pénibles méditations[73]: «Alors, dans ce temple de
-Saïs, entouré par le Nil, un des plus avancés en âge parmi les prêtres
-dit au voyageur: O Solon, vous autres Grecs, vous serez toujours des
-enfants et il n'y a pas un Grec digne du beau nom de vieillard.--Et
-Solon demanda: Que veux-tu dire?--Que vous êtes très jeunes quant à vos
-âmes, répondit le prêtre. Vous n'y possédez aucune vieille doctrine,
-transmise par les aïeux, aucun enseignement donné de siècle en siècle
-par des têtes blanchies...».
-
- [73] _L'Etape_, p. 306.
-
-Pour faire une forte race, une grande nation, il faut ne pas mériter le
-reproche de Platon; il faut avoir l'unité, la durée, la permanence du
-milieu.
-
-Il faut beaucoup d'hommes _encadrés_ et _racinés_. Le milieu n'est pas
-un décor inerte; c'est un cadre qui vit et qui intervient dans la
-facture du tableau.
-
-Voilà une autre des grandes lois sociologiques de Paul Bourget qui a,
-elle aussi, une base absolument biologique.
-
- * * * * *
-
-8. L'hérédité et le milieu ne sont pas les seuls facteurs de
-l'individualité humaine. A chaque moment de son existence, cette
-individualité dépend encore des _antécédents_ du sujet, des moments
-antérieurs de sa vie personnelle.
-
-Le mot de Goethe «le présent a tous les droits» n'est pas absolu. Le
-passé intervient constamment dans notre vie actuelle. Et Paul Bourget
-symbolise cette loi biologique dans cette jolie légende de l'âme du
-purgatoire qui ne pourra «entrer au ciel qu'après être revenue sur la
-terre à tous les endroits où, vivante, ses pas s'étaient posés, afin
-d'effacer toutes les traces de ses démarches coupables, afin de
-recueillir tous les vestiges de ses actions vertueuses».
-
-Nous sommes ainsi forcés «de remettre sans cesse nos pas dans nos pas,
-et il nous faut retrouver, aux détours désappris de nos anciens chemins,
-le fantôme de l'homme que nous fûmes un jour!»[74].
-
- [74] _Les Pas dans les pas_ (décembre 1902), p. 203.
-
- * * * * *
-
-A l'appui de cette loi de Biologie physicomorale nous n'avons pas
-seulement les six tragédies morales qui forment le Recueil «les Pas dans
-les pas» pour établir que «tout se paie» dans le corps et dans l'esprit.
-Nous retrouvons l'application et la démonstration de ce principe dans
-une série d'autres romans.
-
-Les dix histoires de _Recommencements_ sont «toutes un commentaire
-d'après nature d'une même vérité, formulée par le philosophe: _la vie
-est une grande recommenceuse_»[75].
-
- [75] _Recommencements_. Dédicace à Charles de Pomairols (14 janvier
- 1897), p. 1.
-
-L'_Echéance_, toute entière, n'est que l'illustration de cet «étrange
-dicton où les Italiens... ont résumé, avec leur vive imagination, le
-retour de la faute sur celui qui l'a commise: _la saetta gira, gira_,
-disent-ils, la flèche tourne, _torna adosso a chi la tira_ et elle
-retombe sur qui la tire». Et ainsi on voit «combien est exact le _Tout
-se paie_ de Napoléon à Sainte-Hélène, par quels détours le châtiment
-poursuit et rejoint la faute et que le hasard n'est le plus souvent
-qu'une forme inattendue de l'expiation»[76].
-
- [76] _L'Echéance_, p. 25 et 6.
-
-L'idée mère d'_André Cornelis_ repose sur le crime commis par le
-mystérieux Crawford (est-ce là ou dans _Neptunevale_[77] que madame
-Humbert a pris le nom de son mystérieux millionnaire?) et l'influence
-que ce crime exerce sur l'assassin et sur le fils de la victime: c'est
-l'analyse psychologique de la logique implacable des choses.
-
- [77] _Voyageuses_; _Neptunevale_, p. 87 à 160.
-
-Une des bases d'_Une Idylle tragique_ est certainement ce passé de la
-baronne Ely, qui se dresse à tout instant et lui fait dire:
-«Hautefeuille et moi nous nous aimons avec un fantôme entre nous, qu'il
-ne voit pas, mais que je vois si bien»[78]. Et plus tard, quand Olivier
-du Prat a été tué, «un mort est entre ces deux vivants, qui, jamais,
-jamais, ne s'en ira», comme entre les héros du _Roman comique_ d'Anatole
-France.
-
- [78] _Une Idylle tragique_, p. 137.
-
-Dans le Roman qui porte ce nom même, _le Fantôme_ de la mère
-antérieurement aimée se dresse constamment devant Etienne Malclerc et,
-quand il a épousé la fille, lui donne la sensation de l'inceste.
-
-Francis Nayrac, de _la Terre promise_, est écrasé par «son impuissance à
-s'échapper de ce passé qui refluait sur lui toujours, comme la marée
-reflue sur le malheureux qu'elle a une fois surpris, le renversant d'un
-coup de lame lorsqu'il se relève, l'enveloppant de houle quand il court,
-l'aveuglant d'écume quand il cherche un rocher où s'appuyer,
-l'assourdissant de clameurs quand il appelle». Et, vaincu, il s'écrie:
-«c'est donc vrai que l'on ne refait pas sa vie? c'est donc vrai que
-notre passé nous poursuit sans cesse dans notre avenir?»[79].
-
- [79] _La Terre promise_, p. 197, 252.
-
-C'est ce même passé, mais plus aimable, que René Vincy évoque et
-objective dans cette chanson en deux strophes «que la bonne Madame
-Ethorel avait qualifiée de sonnet»:
-
- Le spectre d'une ancienne année
- M'est apparu, tenant aux doigts
- Une blanche rose fanée,
- Et murmurant à demi-voix:
- Où donc est ton coeur d'autrefois?[80]
-
- [80] _Mensonges_, p. 121.
-
-Et ce n'est pas seulement le passé _moral_ qui saisit ainsi constamment
-notre présent et notre lendemain. C'est aussi le passé _physique_. Les
-maladies de l'enfance, de l'adolescence, des années précédentes
-gouvernent, je pourrais dire tyrannisent, notre santé ultérieure. Il y a
-des maladies qui créent en nous ce que nous appelons en médecine des
-_tempéraments morbides_, c'est-à-dire qu'on vit toute sa vie ultérieure
-en arthritique ou en avarié.
-
-Et, à cause de l'intrication si souvent signalée du physique et du
-moral, nos antécédents physiques pèsent sur notre vie morale. C'est
-ainsi que vous comprendrez Paul Bourget parlant de l'influence du lard,
-du fromage et des pommes de terre sur un sentiment, qui est certainement
-des plus élevés mais des plus complexes, l'amour. Et, en effet, sur la
-manière de comprendre l'amour influent les éléments physiques qui
-paraissent le plus distants: «la nourriture», «la boisson», «les
-occupations», «l'air respiré»...
-
-«Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui
-peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli
-par la puberté, comme une bête, vers ses dix-huit ans, peut-il être
-comparé à ce que nous étions, vous ou moi» (c'est Claude Larcher qui
-parle), «à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un
-capitaine de hussards?»[81].
-
- [81] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 358.
-
-Tous ces passages (et j'aurais pu en rapprocher beaucoup d'autres)
-suffisent à vous montrer de quelle admirable manière Paul Bourget
-développe cette idée biologique et montre, dans chaque cas, l'importance
-de ce que nous appelons, dans une observation médicale, les _antécédents
-personnels_ du sujet.
-
- * * * * *
-
-9. Le dernier facteur de l'individualité humaine comprend pour le
-biologiste tous les autres éléments, inconnus ou mal connus, qui ne sont
-ni l'hérédité, ni le milieu, ni les antécédents, et qu'on appelle, faute
-de meilleur mot, l'_élément personnel_.
-
-La preuve de cet élément est donnée par ce fait que les facteurs déjà
-étudiés n'ont pas un résultat fatal et nécessaire; il y a dans les faits
-vitaux une contingence indiscutable, en rapport avec la plus grande
-complexité de la structure et qui distingue les êtres vivants des corps
-bruts.
-
-Quand on étudie un phénomène physique ou chimique, on peut, en
-connaissant bien les corps mis en présence, les conditions de chaleur,
-de lumière, de milieu ambiant, déterminer exactement et prévoir ce qui
-se produira. Pour l'être vivant, il n'en est pas de même.
-
-Cet imprévu, cet aléa dans le résultat augmentent d'autant plus que
-l'être vivant a un organisme plus compliqué, est plus élevé dans
-l'échelle. Chez l'homme, cette complexité est au maximum et l'élément
-personnel, la cote individuelle prend une importance d'autant plus
-grande qu'il faut, de plus, tenir compte ici de l'élément psychique et
-de l'élément moral, facteurs capitaux qui varient tellement d'un
-individu à un autre.
-
-Voilà donc la loi de Biologie humaine à laquelle les faits conduisent
-naturellement: deux individus ayant les mêmes hérédités, le même milieu
-et les mêmes antécédents ne sont pas nécessairement les mêmes à un
-moment donné de leur existence.
-
-Paul Bourget a nettement appliqué, démontré et illustré cette loi.
-
- * * * * *
-
-Le meilleur exemple est certainement encore cette famille Monneron, dans
-laquelle dans les mêmes conditions de famille et d'éducation, on voit se
-développer: Gaspard, un dépravé précoce et un grossier; Antoine, viveur
-et faussaire; Julie, criminelle aussi, mais avec plus de distinction et
-d'élévation dans l'esprit; Jean, un vaillant et un fort;--les uns étant
-ainsi bien inférieurs, le dernier étant supérieur à leurs hérédités et à
-leur milieu.
-
-Nous pourrions prendre dans d'autres Romans des exemples des corrections
-que cet élément individuel peut apporter aux autres facteurs.
-
-Perron Dumenil, fils d'un avocat d'affaires et d'origine plébéienne,
-manoeuvre «de manière qu'il a vécu et qu'il est mort membre du Jockey!
-Il est vrai qu'il datait d'une des élections du siège» et «avait
-traversé les lignes prussiennes pour venir poser sa candidature dans le
-seul ballottage où il eût quelque chance d'être élu»[82].
-
- [82] Le _Cob rouan_ (mars 1903), p. 206.
-
-C'est l'élément individuel qui fait d'Hubert Liauran un jeune homme
-«comme les autres», malgré l'éducation exceptionnelle que lui ont donnée
-sa mère et sa grand'mère, deux saintes[83].
-
- [83] _Cruelle Enigme_, p. 127.
-
-C'est la lutte de l'élément individuel contre les autres facteurs qui
-produit les nombreuses contradictions présentées par Rumesnil, à la fois
-«gentilhomme, chatouilleux sur le point d'honneur comme un raffiné de
-l'ancien régime», «idéaliste humanitaire» qui préside l'Union Tolstoï,
-fondation socialiste, pense, comme un duc anticlérical ou un marquis
-voltairien, «contre son milieu» et, en même temps, séduit Julie et
-organise tout pour la rendre criminelle. C'est encore la lutte de cet
-élément individuel qui donne à Joseph Monneron «cette infaillible
-logique dans le faux» qui, avec l'instruction complète d'un éducateur
-national, lui fait si mal réussir l'éducation de sa propre famille[84].
-
- [84] L'_Etape_, p. 129, 167 et 269.
-
- * * * * *
-
-En affirmant ainsi l'élément individuel, c'est-à-dire l'existence
-personnelle du moi chez chacun, Paul Bourget se sépare complètement de
-Taine, pour qui, au contraire, les «génératrices» ont une influence
-absolue, nécessaire et fatale. Quand il étudie «la personnalité d'un
-écrivain ou d'un général», celui-ci ne procède «pas autrement qu'un
-chimiste placé devant un gaz ou qu'un physiologiste en train d'examiner
-un organisme»[85]. Pour Paul Bourget, tout cela n'est pas identique:
-dans l'organisme vivant il y a quelque chose de plus que dans le gaz: il
-y a une unité, un individu qui s'affirme encore bien mieux dans sa
-personnalité complète quand il s'agit de l'homme[86].
-
- [85] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 171.
-
- [86] Paul Bourget n'admet pas, avec Stendhal, que «le tempérament et
- le milieu font tout l'homme». _Essais de Psychologie contemporaine_:
- _Stendhal_, p. 215.
-
-Vous voyez comme l'idée biologique se développe dans l'oeuvre de Paul
-Bourget et comme elle se précise dans le sens de la doctrine vitaliste
-que Barthez et Bichat ont exposée au commencement du XIXe siècle et que
-Laënnec, Claude Bernard et Pasteur ont si magnifiquement complétée et
-couronnée, de cette doctrine qui ne veut pas confondre les phénomènes
-vitaux avec les phénomènes physicochimiques, ni l'individu vivant avec
-le cristal, et qui fait de la Biologie une science spéciale et bien
-distincte de la science des corps bruts.
-
- * * * * *
-
-10. Voilà l'homme biologiquement constitué dans ses quatre facteurs,
-l'hérédité, le milieu, les antécédents, l'élément personnel. L'homme est
-ainsi constitué comme une unité avec son psychisme personnel, sa liberté
-et sa responsabilité, responsabilité personnelle, familiale et sociale.
-Cette personnalité est si caractérisée, si particulière, que dans la
-même famille et dans le même milieu on rencontre souvent des génies et
-des névrosés, aboutissants bien différents de facteurs constitutifs
-identiques.
-
-Ceci nous conduit à l'étude d'une autre loi biologique dont Paul Bourget
-a fait sa loi sociale: c'est l'_inégalité_ native et originelle des
-hommes.
-
- * * * * *
-
-Pour le biologiste, les hommes naissent et vivent inégaux; ils sont
-inégaux en force héréditaire et personnelle, inégaux dans leurs organes,
-dans leurs fonctions, dans leur psychisme, dans leur sensibilité... en
-tout; pour le biologiste il n'y a pas deux hommes égaux.
-
-_Ce sont les philosophies spiritualistes et les religions qui enseignent
-l'idée d'égalité en introduisant l'idée de morale et de devoirs._ Les
-grands devoirs sont les mêmes pour tous, tous doivent avoir les mêmes
-droits et la même liberté pour remplir ces devoirs. Donc _toutes les
-âmes sont égales_. Si, au point de vue biologique, les hommes sont
-inégaux, ils sont égaux au point de vue moral.
-
-Une société doit avoir pour objectif idéal l'égalisation _par en haut_
-dans _l'égalité des devoirs_ et non l'égalisation _par en bas_ dans
-_l'égalité des droits_.
-
-Se plaçant au seul point de vue biologique, le traducteur et
-commentateur du grand matérialiste Haeckel, Vacher de Lapouge l'a dit
-très nettement et très logiquement: «à la formule célèbre qui résume le
-christianisme laïcisé de la Révolution: Liberté, Egalité, Fraternité,
-nous répondrons: Déterminisme, Inégalité, Sélection»[87]. C'est ce
-qu'exprime Jean Weber quand il écrit: «la raison du plus fort est
-toujours la meilleure; cette proposition voudrait être une audace; ce
-n'est qu'une naïveté»[88].
-
- [87] ERNEST HAECKEL. _Le monisme, lien entre la religion et la
- science. Profession de foi d'un naturaliste._ Préface et traduction
- de VACHER DE LAPOUGE, 1897.
-
- [88] JEAN WEBER. Citation d'ALFRED FOUILLÉE. _Le Mouvement idéaliste
- et la réaction contre la science positive_, 1896, p. 267.
-
-Voilà la loi biologique, si elle n'est pas corrigée, _humanisée_ par la
-loi morale. C'est ce qui m'a fait toujours énergiquement soutenir[89]
-que la Morale complète la Biologie, mais ne doit pas être ramenée et
-identifiée à la Biologie. La morale biologique, défendue aujourd'hui par
-tant de philosophes depuis Herbert Spencer, ne peut donner pour objectif
-à l'homme que le plaisir, le bonheur, l'accroissement et l'expansion de
-la vie de l'individu et de l'espèce. Or, cet objectif ne peut pas
-comporter l'obligation et s'imposer à la liberté. Et le plaisir de la
-vie accrue ne peut pas être donné comme sanction de l'acte bon; car trop
-souvent la peine et la douleur sont la seule récompense actuelle du
-devoir accompli.
-
- [89] Voir: _Les Limites de la Biologie_. Bibliothèque de Philosophie
- contemporaine, 2e édit. 1903, p. 23.
-
-Une seconde loi biologique s'impose en effet au physiologiste humain à
-côté de la loi de l'inégalité, c'est la _loi de la douleur_, la douleur
-pouvant accompagner normalement l'acte physiologique le plus régulier,
-le plus désirable au point de vue de la Biologie et pouvant être
-épargnée à l'acte le plus antiphysiologique, pouvant être remplacée même
-par le plaisir après un acte qui diminue la vie de l'individu et encore
-plus la vie de l'espèce.
-
- * * * * *
-
-Ces deux grandes lois biologiques de l'inégalité et de la douleur sont
-chères à Paul Bourget: nous en retrouvons partout la démonstration ou la
-discussion.
-
-Il cite et rapproche: d'un côté, Taine, qui «comme tous les philosophes
-qui voient dans l'état un organisme, doit considérer et considère
-l'inégalité comme une loi essentielle de la société»[90]; de l'autre,
-Stendhal qui dit, par la bouche de Julien: «il n'y a pas de droit
-naturel... avant la loi, il n'y a de naturel que la force du lion ou le
-besoin de l'être qui a faim, qui a froid; le _besoin_ en un mot...»[91].
-Et Bourget ajoute: «apercevez-vous, à l'extrémité de cette oeuvre, la
-plus complète que l'auteur ait laissée, poindre l'aube tragique du
-pessimisme?»
-
- [90] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 188.
-
- [91] _Ibidem_; _Stendhal_, p. 248.
-
-Est-il besoin d'insister pour démontrer tous les combats livrés par Paul
-Bourget contre ce _pessimisme_ et sa forme légère et plus dangereuse
-encore, le _dilettantisme_.
-
-Relisez tout le premier chapitre de _Cosmopolis_ et la dernière phrase
-du marquis à Dorsenne: «je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car
-au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me fait le
-plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M.
-Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez,
-j'en ai bon espoir. Vous êtes si jeune!»[92].
-
- [92] _Cosmopolis_, p. 303.
-
-C'est surtout dans _le Disciple_ qu'est exposée cette doctrine de la
-morale biologique que je vous indiquais tout à l'heure. Robert Greslou
-l'applique jusqu'à l'absurde dans ses expérimentations
-psychologiques[93] qui le conduisent, non seulement au crime, mais à la
-lâcheté et au déshonneur. Et son maître Adrien Sixte, qui aurait mérité
-«aussi justement que le vénérable Emile Littré» d'être appelé un «Saint
-Laïque», est terrifié en voyant à quoi aboutissent, poussées à l'extrême
-dans la pratique, les doctrines qu'il a exposées dans ses livres
-«l'Anatomie de la volonté», la «Psychologie de Dieu»... C'est la morale
-évolutionniste de nos contemporains: «l'univers moral reproduit
-exactement l'univers physique»[94]. C'est la morale dont l'exposé
-souleva, on s'en souvient, un différend avec Anatole France[95].
-
- [93] «La résolution de séduire cette enfant sans l'aimer, par pure
- curiosité de psychologue». _Le Disciple_, p. 120.
-
- [94] _Le Disciple_, p. 22, 23, 41.
-
- [95] ANATOLE FRANCE. La morale et la science. _La Vie littéraire_, 3e
- série, 1899, p. 59.
-
- * * * * *
-
-Il faut donc chercher ailleurs que dans la Biologie même le complément
-moral des lois de la vie humaine. Mais il ne faut pas, d'autre part,
-nier ces lois biologiques (que les lois morales complètent sans les
-détruire): la loi de l'inégalité et la loi de la douleur.
-
-Dans la Préface manifeste qu'il a écrite pour la réédition de ses
-Romans, Paul Bourget écrit: «tout dans l'ordre moral comme dans l'ordre
-physique est soumis à des lois» et, en tête de ces lois «inéluctables,
-auxquelles notre libre arbitre peut bien tenter de se soustraire, mais
-que nos révoltes ne changent pas, non plus que nos désirs», il place, à
-côté de «l'hérédité invincible de la race», «l'inégalité incorrigible
-des individus»[96].
-
- [96] _OEuvres complètes_; _Romans_, t. I. Préface, 1900, p. VII.
-
-De même, Ferrand proclame la nécessité de se soumettre à ces deux lois
-«vérifiées depuis l'origine des âges»: «l'inégalité et la douleur». On
-ne doit pas plus chanter:
-
- Du passé faisons table rase
-
-que:
-
- Le monde va changer de base.
-
-Car les lois biologiques de l'inégalité et de la douleur restent
-toujours pour former cette base et il est impossible même au «Demos
-Moloch» d'en faire table rase. L'arbre tout entier ne peut pas devenir
-fleur; les racines, le tronc et les branches ne peuvent pas cesser leurs
-fonctions respectives. «La science démontre que les deux lois de la vie,
-d'un bout à l'autre de l'univers, sont la continuité et la
-sélection...»[97].
-
- [97] _L'Etape_, passim.
-
-J'arrête ces citations et je vous demande pardon de l'austérité de ces
-derniers développements. Mais il m'a paru impossible de ne pas montrer
-combien biologique est la base des grandes lois de l'inégalité et de la
-douleur qui se retrouvent partout dans les Romans de Paul Bourget et
-combien évidente apparaît, dans ces Romans, la nécessité de compléter,
-chez l'homme, les lois de la Biologie par les lois d'une morale
-distincte et séparée.
-
- * * * * *
-
-11. Pour passer à un sujet moins austère, au moins en apparence, je vais
-étudier la part de l'idée biologique dans la manière dont Paul Bourget
-envisage et étudie l'_amour_, ce sentiment qu'il excelle à analyser de
-mille manières charmantes.
-
-Ne vous effarouchez pas, Mesdames, de me voir aborder ce chapitre.
-
-Peut-on étudier Paul Bourget sans parler de l'amour? La plupart de ses
-héros ne pourraient-ils pas dire comme Thérèse de Sauve: «Vivre sans
-aimer, est-ce vivre?»[98].
-
- [98] _Nouveaux Pastels_; _Jacques Molan_, p. 393.
-
-Croyez d'ailleurs que je ne vais pas vous parler, sur un sujet aussi
-délicat, la langue brutale du physiologiste ou du médecin. Je ne vous
-parlerai sur l'amour que la langue même de Paul Bourget, que vous
-appréciez toutes si bien.
-
-Même dans cette langue, je ne vous développerai pas toutes les idées de
-Claude Larcher et les déductions qu'il tire de cette définition de
-Nysten dans laquelle est signalée l'association de l'instinct de
-destruction comme une aberration fréquente de l'amour[99], idées que
-développe aussi Adrien Sixte quand il soutient «que l'instinct de la
-destruction et celui de l'amour s'éveillent ensemble chez le mâle»[100].
-
- [99] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 327.
-
- [100] _Le Disciple_, p. 50.
-
-Certes ce serait bien là une étude biologique qui appartient à notre
-sujet. Mais ce côté trop physiologique nous entraînerait très loin et
-j'aime mieux consacrer les quelques moments que vous voulez bien me
-donner encore, à étudier le fondement biologique de ce que Paul Bourget
-aime tant à étudier et étudie si bien sous le nom de _Complications
-sentimentales_[101]: le _dualisme_ ou la multiplicité dans l'amour.
-
- [101] _Complications sentimentales_ (1897).
-
- * * * * *
-
-L'amour, ce sentiment si envahissant, si exclusif, si jaloux, qui
-s'empare si complètement de l'être tout entier, peut-il avoir plusieurs
-objets simultanés?
-
-Je ne parle pas bien entendu des amours divers, paternel, filial,
-patriotique..., qui font si bon ménage ensemble; je parle de l'amour
-tout court, le «grand amour» comme dit Elie Laurence[102].
-
- [102] _Deuxième Amour_, p. 229.
-
-Cet amour là, on le comprend s'appliquant à plusieurs objets
-_successivement_. Ce n'est pas encore là la question.
-
-Mais comment l'âme, une et indivisible, peut-elle se donner toute
-entière à deux personnes à la fois? _Cruelle énigme!_ Problème
-psychologique, grave entre tous, qui me paraît insoluble en dehors de
-l'explication biologique.
-
- * * * * *
-
-D'abord le _fait_ est matériellement établi dans une série de Romans de
-Paul Bourget.
-
-Les exemples masculins sont peu gracieux et moins démonstratifs, à cause
-de «l'irréductible différence qui sépare le point de vue masculin et
-celui de la femme, pour ce qui touche aux choses de l'amour»[103].
-
- [103] _Sauvetage_, p. 289.
-
-Je vous citerai cependant Bertrand d'Aydie qui superpose à son amour
-pour Madame de Sarliève un autre amour pour l'_Amie écran_ Madame de
-Lautrec[104].
-
- [104] _L'Ecran_ (août 1897).
-
-«Ce que je garde depuis deux ans au fond de mon coeur et qui doit en
-sortir, dit Boleslas à sa femme, c'est qu'à travers ces funestes
-entraînements, je n'ai jamais cessé de vous aimer»[105].--Henriette «ne
-savait pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer
-autant, l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords»[106].
-
- [105] _Cosmopolis_, p. 505.
-
- [106] _La Terre promise_, p. 174.
-
-Je vous citerai enfin cet affreux Jacques Molan qui aime à la fois la
-_Duchesse bleue_ et Madame de Bonnivet, autorise chez Madame de Bonnivet
-cette soirée dans laquelle la pauvre duchesse bleue dit des vers devant
-sa rivale et, renouvelant la scène d'Adrienne Lecouvreur devant la
-duchesse de Bouillon et Maurice de Saxe, récite du Racine et stigmatise
-
- ......... ces femmes hardies
- Qui, goûtant dans le crime une honteuse paix,
- Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
-
-Le dilettante se contente de sourire et plus tard il finit par faire
-avec cette scène une pièce qu'il fait jouer par la même duchesse bleue,
-devenue courtisane.
-
- * * * * *
-
-J'aime mieux insister sur les exemples féminins, bien plus intéressants
-et impossibles à expliquer par une simple sécheresse de coeur.
-
-Dualiste: cette charmante Thérèse de Sauve qui aime si complètement
-Hubert Liauran et va retrouver le comte de La Croix-Firmin à Trouville.
-«Quelle monstrueuse énigme! Comment, avec cet amour divin dans son
-coeur, avait-elle pu faire ce qu'elle avait fait?»[107].--Thérèse de
-Sauve «avait trompé ce garçon qu'elle adorait, entraînée par un caprice
-de sexualité qu'elle ne comprenait plus elle-même»[108].
-
- [107] _Cruelle énigme_, p. 87.
-
- [108] _Nouveaux Pastels_; _Jacques Molan_, p. 367.
-
-Dualiste: Madame de Tillières qui aime à la fois Poyanne et Casal, au
-point d'étonner celui-ci qui dit «non, c'est impossible; on n'a pas de
-place en soi pour deux amours» et au point de trembler également pour
-ses deux amis quand elle apprend qu'ils vont se battre[109].
-
- [109] _Un Coeur de femme_, p. 500 et 450 («Vous deux!») et tout le
- chapitre «Dualisme», p. 392.
-
-Dualistes: la baronne Ely[110] et Claire de Welde[111] dont le second
-amant est le «seul», l'«unique» amour, du vivant du premier.
-
- [110] _Une Idylle tragique_.
-
- [111] _Deuxième Amour_.
-
-Dualiste: cette grande dame anglaise qui s'est fait recevoir au
-_Flirting club_ et s'y rend d'autant plus joyeuse et en train qu'elle
-est plus rassurée sur la santé de son mari. «Quand il est souffrant,
-comme ces derniers jours, je n'ai plus le coeur à flirter»[112].
-
- [112] _Profils perdus_ (1880-1881); _Flirting Club_, p. 264.
-
-Dualiste et même plus: Clémentine de Ravigny qui aime d'abord le comte
-de Miossens, puis le député Michel Favanne, épouse le premier, aime
-Videville, Edmond de Bonnivet...; cela fait quatre, dont deux au moins
-occupent son coeur en même temps. Ce qui fait dire d'elle au peintre
-Miraut: c'est «très alliance russe, cet attelage à trois; cela s'appelle
-une troïka, n'est-il pas vrai?», tandis que Favanne s'écriait: «est-ce
-qu'on cesse jamais d'aimer, quand on aime véritablement»[113] comme
-Pierre Fauchery disait: «l'homme ne cesse jamais d'aimer le même
-être»[114].
-
- [113] _L'Inutile science_ (janvier 1897), p. 256 et 187.
-
- [114] _L'Age de l'amour_, p. 96.
-
- * * * * *
-
-De tous ces faits, Paul Bourget formule lui-même la conclusion: «il faut
-croire que la dualité sentimentale, si coupable dans ses conséquences et
-qui représente un tel abus de l'âme d'autrui, correspond, dans certaines
-natures complexes, à de profonds besoins et que cette anomalie est leur
-vraie manière de sentir»[115].
-
- [115] _L'Ecran_, p. 23.
-
-Voilà le fait brutal, plus facile à établir et à analyser qu'à
-expliquer, au moins en psychologie pure.
-
-On essaie des explications en opposant les mots _coeur_, _tête_, _sens_:
-on aime l'un avec le coeur, un autre avec la tête, ou bien un troisième
-avec les sens.
-
-Ainsi, d'après Claude Larcher, les modernes aiment avec leur cerveau,
-sont des cérébraux[116]. Chez Thérèse de Sauve, c'est «le duel de la
-chair et de l'esprit». «Thérèse avait des sens en même temps qu'un coeur
-et... le divorce s'établissait à de certaines heures entre les besoins
-de ce coeur et la tyrannie de ces sens»[117].
-
- [116] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 367 et 398.
-
- [117] _Cruelle énigme_, p. 128 et 109.
-
-Mais on ne peut employer ces mots que par métaphore. Si on leur donne
-leur signification scientifique, cela ne veut plus rien dire. On n'aime
-jamais avec son organe-coeur, on ne peut pas aimer sans ses
-sens-organes. Un biologiste est obligé d'avoir un langage plus précis et
-il énonce alors la théorie suivante.
-
- * * * * *
-
-L'âme ou, si l'on préfère, la personne humaine vraie, élevée, libre et
-responsable reste une et indivisible toujours et partout, quelles que
-soient les contradictions de ses actes et de ses sentiments. La
-multiplicité des actes vient de l'outil qui, lui, est complexe et
-divisible, et spécialement des centres nerveux, qui sont l'agent
-indispensable et inévitable de l'amour, même le plus élevé et le plus
-complet.
-
-Même dans l'amour platonique, dont Philippe d'Audiguier est un si bel
-exemple, dans cet amour, «à qui le scepticisme a donné un brevet de
-chimère en le baptisant du nom d'un philosophe»[118], même dans l'amour
-platonique les centres nerveux jouent un rôle considérable.
-
- [118] _Le Fantôme_, p. 37.
-
-Ce principe posé, je vous rappelle que les centres nerveux sont un tout
-complexe et divisible, formé d'une série de centres secondaires
-distincts, depuis la partie la plus inférieure de la moelle jusqu'aux
-parties les plus élevées du cerveau. Les centres cérébraux qui président
-aux fonctions de la pensée, aux fonctions psychiques, se subdivisent
-eux-mêmes et nous distinguons les centres du psychisme supérieur, du moi
-conscient, libre et responsable (ce que j'appelle le centre O) et les
-centres du psychisme inférieur, des actes inconscients et automatiques
-(ce que j'appelle le polygone[119]).
-
- [119] Le Dr L. LAURENT, après avoir appliqué le schéma du polygone à
- l'étude très fine de la psychologie des sourciers, vient, dans un
- travail encore inédit (_Essais sur le mécanisme de l'inconscient.
- Peut-on reconnaître aux sciences dites divinatoires une base
- réellement scientifique?_) de l'appliquer à l'étude de certaines
- divinations et à l'intuition de la physiognomonie, qui fait
- rapidement porter à O des jugements sur les personnes, sympathiques
- ou antipathiques, portant veine ou malchance, jugements dont le
- polygone a préparé les «Considérant», à l'insu de O.--Cela peut
- s'appliquer aux intuitions et aux pressentiments, si bien décrits
- dans l'_Adversaire_ (mai 1895).
-
-Normalement, pour chaque fonction, ces deux ordres de centres
-collaborent, entrent en activité synergiquement. Mais dans bien des cas
-leur action peut se dissocier: les centres psychiques inférieurs et les
-centres psychiques supérieurs fonctionnent séparément et distinctement,
-quand on est distrait ou quand on dort, par exemple, Archimède sortant
-tout nu de son bain marche avec ses centres psychiques inférieurs,
-tandis qu'il trouve son problème et crie _Eurêka_ avec son centre O.
-Quand vous dormez, votre centre psychique supérieur se repose et votre
-polygone rêve.
-
-Cette dissociation des deux ordres de centres psychiques est plus
-accentuée dans des états extraphysiologiques, qui ne sont pas encore la
-maladie, comme le sommeil provoqué de l'hypnotisme et l'état de transe
-des médiums. Enfin cette même dissociation peut devenir un véritable
-état morbide et constitue le fond de certaines névroses comme le
-somnambulisme et l'hystérie.
-
-Dans tous ces états de dissociation, il y a ce que l'on appelle
-_dédoublement de la personnalité_.
-
-Vous rappelez-vous la _Nuit de Décembre_:
-
- Du temps que j'étais écolier,
- Je restais un soir à veiller
- Dans notre salle solitaire.
- Devant ma table vint s'asseoir
- Un pauvre enfant vêtu de noir,
- Qui me ressemblait comme un frère.
-
-Comme Musset, Goethe, Guy de Maupassant, ont vu leur _double_ venir
-au-devant d'eux, leur parler, leur dicter[120]...
-
- [120] Voir PAUL SOLLIER. _Les Phénomènes d'autoscopie_. Bibliothèque
- de philosophie contemporaine, 1903.--Chez François Vernantes,
- l'«incapacité d'agir provenait de l'hypertrophie d'une puissance
- très spéciale: l'imagination de la vie intérieure. Il se voyait
- vivre et sentir avec une telle acuité que cela lui suffisait. Son
- action était au-dessus de lui et l'excès de l'analyse personnelle
- absorbait toute sa sève». (_Pastels_; _Madame Bressuire_, juin 1884,
- p. 64).
-
-Au fond, il est inexact d'appeler cela des _dédoublements_ de la
-personnalité. La vraie personnalité est une et indivisible; elle reste
-avec les centres supérieurs, pendant que les centres polygonaux,
-dissociés, forment des personnalités fausses, artificielles,
-_surajoutées_, plus ou moins anormales ou même morbides.
-
- * * * * *
-
-Tout ce que je viens de dire s'applique à l'amour qui est une fonction
-cérébrale psychique. L'amour vrai, complet et normal a pour organe
-l'ensemble des centres psychiques, supérieurs et inférieurs, unis et
-synergiques. Mais chez certaines personnes il y a dissociation entre les
-deux ordres de centres et alors il y a comme un dédoublement de la
-personne aimante: l'amour vrai restant celui des centres supérieurs, un
-ou plusieurs autres amours adventices, accidentels, incomplets, mais
-souvent très impérieux et trop obéis, se développent dans le polygone.
-
-Les actes passionnels sont souvent automatiques et polygonaux; on
-comprend donc un amour polygonal à côté de l'amour vrai et complet du
-psychisme supérieur.
-
-C'est l'unité du mot amour qui fait la confusion. Quand Thérèse de Sauve
-va à Trouville, elle continue à n'aimer vraiment qu'Hubert Liauran.
-L'acte polygonal par lequel elle se livre à La Croix-Firmin ne devrait
-pas être appelé amour; de même que l'hypnotisée à qui vous imposez dans
-le sommeil une personnalité de _général_ reste _couturière_ tout en
-commandant à des troupes imaginaires; sa personnalité vraie et
-antérieure n'a pas changé malgré ce déguisement polygonal.
-
- * * * * *
-
-De tout cela résultent trois principes:
-
-1º Le moi est un et la personnalité est une; le dédoublement apparent du
-moi et de la personnalité correspond à la dissociation des centres
-psychiques et à l'apparition de fausses personnalités polygonales;
-
-2º De même, dans tous les cas de dualisme sentimental, il n'y a jamais
-égalité de deux amours simultanés; un des amours reste toujours le vrai,
-le supérieur, l'autre étant l'inférieur, l'incomplet, le transitoire;
-
-3º Quand ce dualisme sentimental se développe et atteint un certain
-degré, c'est un signe, chez le sujet, d'un état au moins
-extraphysiologique, pas entièrement normal, souvent même d'un état
-pathologique.
-
-Cette doctrine me paraît s'adapter merveilleusement à l'oeuvre entière
-de Paul Bourget qui en est comme imprégnée.
-
-En tête de l'_Irréparable_, il proclame que c'est le «commentaire
-mondain et mélancolique de la doctrine de son maître en psychologie sur
-la multiplicité du moi»[121].
-
- [121] _L'Irréparable_, p. 5.
-
-Et en effet Taine se donne comme un bel exemple de dédoublement de
-personnalité: «j'ai fait deux parts de moi-même, dit-il: l'homme
-ordinaire qui boit, qui mange, qui fait ses affaires; qu'il ait des
-opinions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public, cela
-regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la
-philosophie, ne sait pas que ce public existe»[122].
-
- [122] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 162.
-
-Dans Joseph Monneron il y avait deux êtres: «l'un, le vrai, le _moi_
-raisonnable et raisonnant, constitué par les idées pures, l'homme en soi
-de la Déclaration des Droits; l'autre, l'animal inférieur, _Médor_, fait
-pour obéir au premier, comme le chien à son maître»[123].
-
- [123] _L'Etape_, p. 236.
-
-Médor est la Bête de Xavier de Maistre qui le conduit chez madame de
-Hautcastel quand _l'autre_ veut aller à la Cour. Médor est notre
-polygone.
-
-Chez Henry Bobetière, «comme chez Crémieu Dax, la poussée de
-l'inconscient était la plus forte aussitôt qu'il s'agissait de la chose
-publique»[124].
-
- [124] _Ibidem_, p. 149.
-
-De même, dans Robert Greslou, il y a toujours eu «deux personnes
-distinctes: une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui
-regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible
-curiosité»[125].
-
- [125] _Le Disciple_, p. 65.
-
-François Vernantes semble, comme don Juan, «posséder plusieurs âmes» et
-plaisante sur ce qu'il appelle son «polypsychisme»[126].
-
- [126] _Pastels_; _Madame Bressuire_, p. 386.
-
-«Quelle singulière machine qu'une femme pourtant! on dirait qu'une
-cloison étanche sépare l'amoureuse et l'autre»[127].
-
- [127] _La Duchesse bleue_, p. 376.
-
-Vincy prend «une de ces décisions subites, qui révèlent un long travail
-de ce que les philosophes appellent barbarement l'_inconscient_, le
-_subconscient_, le _subliminal_. Le pédantisme de ces formules n'empêche
-pas qu'elles étiquettent le plus exact des faits»[128].
-
- [128] _Dernière Poésie_ (novembre 1900), p. 295.
-
-Voilà bien toute la doctrine biologique de la dissociation des deux
-ordres de psychisme[129] et du dédoublement de la personnalité et
-l'application de cette doctrine à la _pluralité des amours simultanés_.
-
- [129] Dans l'_Ecran_ (p. 24), Paul Bourget discute même la théorie du
- fonctionnement séparé des deux hémisphères cérébraux pour expliquer
- ce dualisme.
-
- * * * * *
-
-D'autre part, Paul Bourget reconnaît le caractère extraphysiologique,
-souvent morbide, de ces dissociations et de ces dédoublements.
-
-Ce n'est pas l'amour en lui-même qu'il considère comme une maladie,
-quoiqu'il en décrive la thérapeutique et malgré l'axiome de Claude
-Larcher: «l'amour est une maladie et le malade le plus sage, pour cette
-maladie là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un
-livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a et qui souffre sans penser,
-comme une bête»[130]; axiome qu'on peut comparer à la définition de
-Boissier de Sauvages: l'amour est une «maladie qui s'insinue entre les
-jeunes filles et les jeunes gens...», maladie dont il étudie les
-symptômes, le diagnostic, le pronostic et le traitement[131].
-
- [130] _Physiologie de l'Amour moderne_, p. 526.
-
- [131] Voir: _Le Médecin de l'amour au temps de Marivaux. Etude sur
- Boissier de Sauvages_, 1896.--La thèse de Sauvages (1724) portait ce
- titre: _Dissertatio medica atque ludicra de Amore... utrum sit Amor
- medicabilis herbis?_
-
-Non, Paul Bourget ne regarde pas l'amour comme une maladie. Ce qu'il
-considère comme une maladie, c'est la dissociation sentimentale,
-aboutissant au dualisme ou à la multiplicité des amours simultanés.
-
-Ici c'est une «anomalie d'âme si criminellement pathologique»[132].
-Ailleurs ce sont des «difformités» dans la «façon de sentir» qui
-entraînent cette «singulière» et «détestable» «complication d'âme»[133].
-Dans la Dédicace de la _Duchesse bleue_ à Madame Mathilde Sérao il dit
-nettement: «poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une
-déformation morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir son
-caractère d'exception»[134].
-
- [132] _Le Fantôme_, p. 8.
-
- [133] _L'Inutile science_, p. 193-194.
-
- [134] _La Duchesse bleue_, p. 331.
-
-Donc, vous le voyez, sur tous ces points encore, l'oeuvre de Paul
-Bourget est conforme à la doctrine biologique: il admet la dissociation
-des psychismes, le caractère anormal des dissociés, et il s'appuie sur
-ces idées pour expliquer les «complications sentimentales» de ses héros.
-
- * * * * *
-
-12. On peut donc conclure, ce me semble, que l'idée médicale ou
-biologique, loin de rester étrangère aux Romans de Paul Bourget, les
-pénètre et les imprègne intimement: une dissection, même rapide, permet
-de la bien mettre en lumière.
-
-Mais il faut se garder de dépasser cette conclusion et de dire que ces
-Romans sont des oeuvres biologiques ou médicales.
-
-Paul Bourget est certainement un des auteurs qui ont le mieux compris et
-limité les rapports de la science et de la littérature[135].
-
- [135] Voir, sur les rapports de la Biologie avec la Littérature et les
- Arts, le chapitre V des _Limites de la Biologie_, p. 74.
-
-Il avait déjà étudié cette question, pour la poésie, à propos de Leconte
-de Lisle[136]. Il parle des poèmes scientifiques de Sully Prudhomme,
-montre que le littérateur doit se documenter, le vrai étant la source du
-beau; mais pour écrire un poème, il faut «des yeux de poète ouverts sur
-des hypothèses de science»[137]. Les formules du savant «expliquent» les
-phénomènes, elles ne les «représentent» pas. Or, «cette représentation
-colorée et vivante des choses est précisément le caractère propre de
-l'esprit poétique»[138].
-
- [136] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Leconte de Lisle_, 1884,
- p. 339 et 361.
-
- [137] _Ibidem_, p. 341.
-
- [138] «Un poète, c'est-à-dire le contraire d'un médecin et d'un
- philosophe». _Mensonges_, p. 53.
-
-Cela s'applique admirablement au Roman.
-
-Comme dit très bien Lanson[139], si un Roman peut être vrai à la façon
-d'un tableau de Léonard ou de Rembrandt, il ne saurait l'être à la façon
-d'une démonstration de Laplace ou d'une expérience de Pasteur. Et on
-peut appliquer au Roman cette phrase de Brunetière: «l'imitation de la
-nature ne saurait être le terme de l'art de peindre et, pour admirer,
-selon le mot de Pascal, les imitations des choses dont nous n'admirons
-pas les originaux, il faut que la pensée de l'artiste ait démêlé en
-elles quelque chose de caché, d'intime et d'ultérieur, que n'y
-discernait pas le regard du vulgaire»[140].
-
- [139] LANSON. _La Littérature et la Science_, in _Hommes et Livres_.
- _Etudes morales et littéraires_, 1895.
-
- [140] BRUNETIÈRE. _La Renaissance de l'idéalisme_, 1896, p. 63-66.
-
-Le Roman est une oeuvre d'art et non une oeuvre de science. Il y a «des
-qualités indispensables, malgré tout, à cet art du Roman qui ne saurait
-se réduire à la dissertation pure»[141].
-
- [141] _Nouveaux Pastels_; _Monsieur Legrimaudet_, p. 149.
-
-Le Roman ne doit pas donner seulement la _sensation du Vrai_ comme un
-exposé scientifique; il doit donner l'_émotion du Beau_ et l'_émotion du
-Bien_.
-
-C'est là ce que produisent les Romans de Paul Bourget: il nous présente
-des cas biologiques; soit. Mais il les peint, au lieu de les décrire; il
-fait vivre[142] ses personnages et nous avons toujours, à la lecture,
-l'impression du vrai et du faux, la nette distinction de ce qui est beau
-et de ce qui ne l'est pas, de ce qui est moral et de ce qui ne l'est
-pas, dans le tableau que nous venons de lire.
-
- [142] Paul Bourget se calomnie quand, parlant de la limitation du
- Roman d'analyse, il dit qu'il lui manque le coloris de la vie en
- mouvement. _La Duchesse bleue_. Préface à Madame Mathilde Sérao, p.
- 329.
-
-Telle est bien l'idée que se fait Paul Bourget de son Roman qu'il
-appelle le _Roman d'analyse_ au lieu de lui donner «le nom équivoque de
-psychologique»[143].
-
- [143] _La Terre promise_. Préface à Ferdinand Brunetière (octobre
- 1892), p. 6.
-
-Il combat la doctrine de Taine, d'après laquelle le roman est
-«maintenant une grande enquête sur l'homme, sur toutes les variétés,
-toutes les situations, toutes les floraisons, toutes les dégénérescences
-de la nature humaine»[144]; doctrine d'où découle toute «l'esthétique
-des écrivains et des naturalistes».
-
- [144] Préface du tome I des _Romans_ in _OEuvres complètes_, p. V.
-
-«Le pessimisme le plus découragé est le dernier mot de cette littérature
-d'enquête». Bourget veut échapper à ce «fanatisme de la science»[145]
-qu'il constate chez Taine. Il veut, comme Pascal, opposer «l'ordre de
-l'esprit et l'ordre du coeur à cet univers aveugle et impassible, qui
-peut nous broyer, mais qui ne peut que cela»[146].
-
- [145] «Pour le physiologiste, le drame moral où avaient failli sombrer
- la raison et la foi d'Henriette n'était que cela: un accident de
- névrose en train de passer ainsi qu'il était venu, par un phénomène
- d'hypnotisme subjectif... La faiblesse de telles hypothèses est
- qu'elles n'expliquent rien de ce qui constitue le fond même de la
- vie de l'âme». (_La Terre promise_, p. 244).
-
- [146] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 181-182.
-
-Certainement la «science moderne fournit aux curieux de l'anatomie
-mentale des documents et des méthodes d'une incomparable
-supériorité»[147]; mais une «oeuvre de littérature, M. Taine lui-même le
-remarque excellemment, _se rapproche_ de la science; elle _n'est pas_ de
-la science»[148].
-
- [147] _La Terre promise_, p. 7.
-
- [148] Préface du tome I des _Romans_, p. VIII.--Ceci enlève sa valeur
- à la critique de JULES SAGERET qui a relevé une erreur zoologique
- dans _Outre-mer_ (t. II, p. 210): Paul Bourget donne quatre crocs au
- serpent à sonnettes ou crotale, alors qu'il n'en a que deux.--Cela
- confirme que les livres de Paul Bourget ne sont pas des ouvrages
- d'histoire naturelle. Adrien Sixte avait répondu déjà à Marius
- Dumoulin lui démontrant une grave erreur dans son «Anatomie de la
- volonté» que «ce point de détail n'intéressait pas l'ensemble de la
- thèse». (_Le Disciple_, p. 48).
-
-Le Roman d'analyse n'est pas un Roman de dissection scientifique. «Tout
-ce que l'on dissèque est mort», tandis qu'il étudie «des crises de la
-vie vivante».
-
-«Les lois imposées au romancier par les diverses esthétiques se ramènent
-en définitive à une seule: donner une impression personnelle de la
-vie»[149].
-
- [149] _Cruelle Enigme_. _Dédicace à M. Henry James_, p. 3.
-
-Le Roman est une «psychologie vivante», ne décrivant jamais le fait brut
-objectif, mais le peignant toujours à travers l'âme du romancier; «même
-la description du paysage le plus résolument plastique n'est-elle pas
-une transcription d'un état de l'âme?»[150]. «Toute narration d'un fait
-extérieur n'est jamais que la copie de l'impression que nous produit ce
-fait et toujours une part d'interprétation individuelle s'insinue dans
-le tableau le plus systématiquement objectif»[151].
-
- [150] _La Terre promise_, p. 8, 9 et 6.
-
- [151] _Ibidem_, p. 9.
-
-Donc, et ceci résume admirablement les rapports du Roman et de la
-Biologie, le romancier doit avoir uniquement le «souci de doubler la
-soie brillante de l'imagination avec l'étoffe solide de la
-science»[152].
-
- [152] _Essais de Psychologie contemporaine_; _M. Taine_, p. 181.
-
-Nous revenons ainsi à l'idée annoncée au début de cette Conférence: la
-Biologie dans les Romans de Paul Bourget est la charpente de fer qui
-soutient l'édifice; mais ce qui fait la beauté de l'édifice, ce sont les
-tentures et les oeuvres d'art qui, à profusion, revêtent et masquent
-cette ossature, c'est surtout la vie dont on a animé ces appartements.
-
- * * * * *
-
-Il ne nous reste plus donc, en finissant, qu'à présenter publiquement
-nos excuses à Paul Bourget pour cette dissection maladroite de son
-oeuvre si bien agencée et si impressionnante.
-
-Oubliez, Mesdames, cette oeuvre de cuistre.
-
-Remettez tous ses atours à ce squelette si misérablement dévêtu.
-Remettez en place les magnifiques tapisseries et les charmants
-bibelots...
-
-Oubliez ma Conférence et relisez Bourget; non plus au radioscope et avec
-les rayons Roentgen, mais en suçant ses livres comme des fleurs, suivant
-le précepte de Byron[153]... Vous y trouverez plaisir extrême et grand
-profit.
-
- [153] _Essais de Psychologie contemporaine_; _Stendhal_, p. 237.
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES OEUVRES CITÉES DE PAUL BOURGET
-
-
- Adversaire (L') 65
- Age de l'Amour (L') 24, 62
- Ancien Portrait 15
- André Cornelis 21, 40
- Autre anglaise 15
- Autre joueur 21
-
- Bressuire (Madame) 66, 70
-
- Cas de Conscience (Un) 15, 17, 21
- Cob rouan (Le) 46
- Coeur de Femme (Un) 14, 19, 21, 32, 61
- Complications sentimentales 57
- Confession (Une) 19
- Cosmopolis 29, 30, 37, 52, 53, 59
- Crime d'amour (Un) 11, 21, 26
- Cruelle Enigme 27, 46, 58, 60, 63, 78
-
- Dernière Poésie 71
- Deuxième Amour 21, 58, 61
- Deux Ménages 14, 21
- Disciple (Le) 30, 33, 37, 53, 57, 70, 77
- Drames de Famille 24
- Duchesse bleue (La) 12, 21, 59, 70, 72, 73, 75
-
- Eau profonde (L') 18
- Echéance (L') 17, 21, 40
- Ecran (L') 59, 62, 71
- Essais de Psychologie contemporaine 35
- Voir: Préface, Leconte de Lisle, Stendhal, Taine
- Etape (L') 10, 18, 19, 21, 28, 29, 30, 31, 33, 36, 37, 47, 55, 70
-
- Fantôme (Le) 25, 29, 41, 64, 72
- Fausse Manoeuvre 37
- Flirting Club 61
-
- Homme d'Affaires (Un) 21, 25, 26
-
- Idylle tragique (Une) 20, 21, 26, 41, 61
- Inutile Science (L') 62, 72
- Irréparable (L') 23, 69
-
- Jacques Molan 56, 60
-
- Leconte de Lisle (Essais de Psychologie contemporaine) 74
- Legrimaudet (Monsieur) 75
- Luxe des autres (Le) 15, 25
-
- Mensonges 11, 12, 14, 20, 21, 42, 74
-
- Neptunevale 40
- Nouveaux Pastels 21, 56, 60, 75
-
- Odile 26
- Outre-Mer 77
-
- Pas dans les Pas (Les) 39
- Pastels 66, 70
- Physiologie de l'Amour moderne 12, 13, 14, 19, 20, 21, 27, 28, 32
- 43, 57, 63, 72
- Portrait du Doge (Le) 37
- Préface de la réédition des Essais de Psychologie
- contemporaine 20, 22
- Préface de la réédition des Romans 20, 54, 76
- Profils perdus 15, 61
-
- Recommencements 39, 40
-
- Sauvetage 23, 24, 58
- Stendhal (Essais de Psychologie contemporaine) 36, 48, 52, 79
-
- Taine (Essais de Psychologie contemporaine) 9, 33, 34, 36, 47, 52
- 69, 77, 78
- Talisman (Le) 14
- Terre promise (La) 14, 21, 23, 25, 41, 42, 59, 76, 77, 78
-
- Voyageuses 14, 21, 26, 40
- Vrai Père (Le) 28
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'idée médicale dans les romans de
-Paul Bourget, by Joseph Grasset
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IDÉE MÉDICALE DANS LES ***
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