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-The Project Gutenberg EBook of Paris tel qu'il est, by Jules Noriac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Paris tel qu'il est
-
-Author: Jules Noriac
-
-Release Date: December 14, 2019 [EBook #60924]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Au lecteur:
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- Voir les Note de Transcription et Table des Matières en fin de livre.
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-PARIS TEL QU'IL EST
-
-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
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-
-ŒUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-JULES NORIAC
-
-Format grand in-18
-
-
- LA BÊTISE HUMAINE 1 vol.
- LE CAPITAINE SAUVAGE 1 —
- LE 101e RÉGIMENT 1 —
- LE CHEVALIER DE CERNY 1 —
- LA COMTESSE DE BRUGES 1 —
- LA DAME A LA PLUME NOIRE 1 —
- DICTIONNAIRE DES AMOUREUX 1 —
- LA FALAISE D'HOULGATE 1 —
- LES GENS DE PARIS 1 —
- LE GRAIN DE SABLE 1 —
- JOURNAL D'UN FLANEUR 1 —
- MADEMOISELLE POUCET 1 —
- LA MAISON VERTE 1 —
- LES MÉMOIRES D'UN BAISER 1 —
- SUR LE RAIL 1 —
-
-
-LE 101e RÉGIMENT
-
-Édition illustrée de 81 dessins, un volume grand in-16.
-
-Imprimeries réunies, B.
-
-
-
-
- PARIS
-
- TEL QU'IL EST
-
- PAR
-
- JULES NORIAC
-
- [Illustration: C · L]
-
- PARIS
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1884
- Droits de reproduction et de traduction réservés.
-
-
-
-
-PARIS TEL QU'IL EST
-
-
-
-
-UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE
-
-
-Une erreur télégraphique, bien insignifiante au premier abord, vient de
-donner lieu à un procès qui a fait la joie de nos bons amis les anglais.
-
-Une jeune lady se marie au commencement du printemps à un jeune
-gentleman fort qualifié.
-
-Cette union, admirablement assortie, ne tarda pas à être heureuse;
-tout fait prévoir à l'heureux époux qu'il aura la joie de voir son nom
-perpétué d'âge en âge, et que du haut du ciel, leur demeure dernière,
-ses nobles aïeux vont sourire.
-
-Or, tout le monde sait qu'il n'est pas sans danger de contrarier une
-jeune lady dans une position intéressante.
-
-La jeune lady en question n'avait qu'un désir, que dis-je? une simple
-envie, mais passée à l'état d'idée fixe. Elle voulait éprouver les
-douleurs de la maternité en Italie.
-
-D'où venait cette envie de la jeune femme? Voulait-elle, à cet instant
-suprême, lever ses yeux bleus vers un ciel plus bleu que ses yeux?
-Croyait-elle que la terre classique des beaux-arts lui ferait enfanter
-un chef-d'œuvre? Voulait-elle, après avoir connu le beau de l'amour,
-se familiariser avec l'amour du beau? Toutes ces suppositions sont
-également admissibles.
-
-Le jeune époux résistait, non qu'il voulût contrarier en rien sa jeune
-femme, mais tout simplement parce que les médecins de Naples n'avaient
-pas sa confiance.
-
-Il avait été jadis assez gravement indisposé dans la ville de
-Masaniello, et il s'en souvenait. Néanmoins, voyant que l'envie de sa
-moitié était invincible, il parvint à décider son médecin à faire le
-voyage, quand le moment serait venu.
-
-De Londres à Naples, il y a loin. Un médecin anglais appartient à ses
-malades; mais le désir d'obliger et les offres généreuses du mari
-décidèrent le praticien à consentir.
-
-Les époux partent, la jeune femme est dans la joie, et son mari est
-bien vite convaincu qu'elle avait raison, que l'air du golfe lui est
-fort salutaire.
-
-Si salutaire même, qu'un beau soir un petit anglais superbe arrive huit
-jours avant d'être attendu.
-
-L'heureux père se livre à sa joie pendant toute la nuit, et, le
-lendemain, il songe à son médecin, dont le voyage n'aurait plus de but,
-et il télégraphie en anglais, naturellement, la dépêche suivante:
-
- _Honorable B..., docteur, rue ...., no .., Londres, Angleterre._
-
-«Ne venez pas, trop tard!»
-
-Le docteur ne voit-il pas la virgule? La virgule a-t-elle été omise
-par le télégraphe italien ou par le télégraphe anglais? On ne sait.
-Toujours est-il que le bon docteur lit:
-
-«Ne venez pas trop tard.»
-
-Et qu'il s'empresse de faire ses malles et de quitter les malades qui
-sont à ses trousses, si j'ose m'exprimer ainsi.
-
-Il arrive à Naples, et, pour un peu, ce serait le baby qui lui ferait
-les honneurs de la maison.
-
-Tableau!
-
-De là, procès forcément.
-
-Le docteur veut le prix de son voyage et de son temps, le gentleman
-soutient son droit.
-
-Pour peu que cela vous intéresse, on vous donnera connaissance de
-l'arrêt des juges appelés à trancher la question.
-
-
-En France, si toutes les dépêches mal rédigées entraînaient avec elles
-des procès, on serait obligé d'installer des cours d'appel dans les
-trente-deux mille communes, ce qui n'aurait rien de bien agréable pour
-les conseillers et pour les contribuables.
-
-On ferait le recueil le plus bizarre du monde, en feuilletant les
-dépêches qu'on envoie quotidiennement.
-
-Pour aujourd'hui, je me contenterai de donner deux spécimens dont je
-garantis l'authenticité la plus parfaite.
-
-Un jeune homme politique bien connu, propriétaire foncier bien apprécié
-dans les départements de l'Ouest, vient remplir son mandat à Paris.
-
-Au commencement de l'hiver, sa famille doit venir le rejoindre. Quand
-l'appartement de Versailles sera prêt, il avertira.
-
-Sa femme, impatiente, arrive la première, met la dernière main au
-logis, et notre député télégraphie à sa belle-sœur:
-
- _Madame ... X à X ..._
-
-«Faites venir la bonne et les enfants par chemin de fer. Le cocher, la
-voiture et les chevaux viendront à pied.»
-
-La dépêche suivante est d'un inconnu, ou plutôt d'un ignoré portant un
-nom des plus vulgaires; mais elle n'en est pas moins étrange:
-
- _Monsieur B... rue du Jour, Paris._
-
-«Mon oncle est mort. Apportez un cent d'escargots.»
-
-Horrible! horrible!
-
-
-Toutes les petites villes ont cinq ou six histoires sur lesquelles
-elles vivent des années et qu'elles racontent volontiers aux étrangers.
-
-En voici une qui ne sort pas du sujet et qui a fait la joie du Havre de
-Grâce.
-
-Une jeune femme fort jolie va passer un mois d'été à la campagne, au
-château de R..., qui appartient à une de ses tantes.
-
-Quand on va chez une tante, il est rare qu'on ne rencontre pas un
-cousin.
-
-Il est encore plus rare que le cousin n'ait pas plus ou moins aimé sa
-cousine avant son mariage, parfois même il a dû l'épouser.
-
-La jolie Havraise tomba sur un cousin charmant, un jeune capitaine qui
-s'était admirablement conduit pendant la dernière guerre.
-
-Le capitaine n'aurait pas fait son métier de cousin, et le cousin
-n'aurait pas fait son métier de capitaine, s'il était resté insensible
-devant les grâces de sa cousine.
-
-La jeune femme d'abord charmée d'être admirée, se laisse aller aux
-douceurs de la parenté, mais un beau soir elle aperçoit un sabre qui
-passe comme le bout de l'oreille de l'âne à travers la peau du lion, et
-elle commence à réfléchir.
-
-De la réflexion à la peur il n'y a qu'un pas; de la peur à une bonne
-résolution il y en a beaucoup.
-
-Pourtant la dame s'arme d'indifférence, et tout va pour le mieux
-pendant quelques jours.
-
-Mais ce qui est écrit est écrit, disent les fatalistes, on n'échappe
-pas à la destinée.
-
-La pauvre femme n'a plus à lutter seulement contre son cousin, et avec
-le beau capitaine son cœur l'abandonne et se met du côté le plus fort.
-
-Enfin, un jour, vaincue par trois terribles adversaires, elle va
-succomber, elle a accordé pour le soir un rendez-vous imploré le
-respect au poing.
-
-Mais la réflexion revient, l'honnêteté surnage, le remords la soutient;
-la jeune femme prend un parti désespéré, elle court au télégraphe et
-envoie à son mari la dépêche que voici:
-
- _Monsieur X..., armateur au Havre._
-
-«Je te supplie de me télégraphier à l'instant même: affaire grave,
-reviens sur-le-champ, je t'attends à la gare, tu sauras tout. Réponse
-payée.»
-
-Et le mari répond:
-
- «Impossible de partir, suis malade.»
-
-Armateur, va!
-
-
-
-
-UN REPORTER
-
-
-M. Octave Feuillet vient de donner une comédie nouvelle, ou plutôt un
-drame: _Le Sphinx_, au Théâtre-Français.
-
-La première représentation a été fort brillante; la Comédie-Française
-a encore, Dieu merci, conservé les bonnes traditions. Ses loges ne
-se vendent point hors de son bureau de location, et soit que sa
-surveillance soit plus active, soit que son titre de première scène
-parisienne en impose aux marchands de billets, ces industriels
-trafiquent peu autour de son guichet.
-
-Peu de joli monde, mais du beau monde; pour une fois, ça vaut mieux et
-cela repose.
-
-La partie féminine se compose des dames de l'Académie française et des
-femmes des hauts fonctionnaires, enfin des dames du monde à qui leurs
-goûts ou leurs relations ouvrent à deux battants la porte de la maison
-de Molière.
-
-_Le Sphinx_, ainsi se nomme la comédie de M. Feuillet, avait mis sens
-dessus dessous le faubourg Saint-Germain; on y savait que ce n'était
-autre chose que la charmante nouvelle de _Julia de Trécœur_ mise en
-pièce.
-
-Or, dans la nouvelle, mademoiselle de Trécœur est une héroïne on ne
-peut plus aristocratique. Quand dans un livre d'un auteur de marque,
-l'héroïne est prise dans le grand monde, le noble faubourg s'émeut et
-se demande qui l'auteur à voulu peindre.
-
-Là, comme ailleurs, on est assez médisant; il arrive presque toujours
-qu'au lieu de l'original demandé on en trouve trois ou quatre.
-
-Ainsi, le soir même de la première, on entendait dans les loges des
-choses comme celles-ci:
-
-—Dites-moi, ma chère, M. Feuillet dit que son héroïne était si
-admirablement faite, qu'on l'aurait pu habiller avec un gant de Suède:
-ne serait-ce pas de mademoiselle de Pontcouvert qu'il a voulu parler?
-
-—Ah! comtesse, que dites-vous là?
-
-—Je ne sais pas; je demande.
-
-—On a parlé de mademoiselle de Couvrepont, mais je n'en crois rien.
-
-Il ressort de la composition mentionnée ci-dessus que les jeunes et
-jolies femmes sont d'autant plus remarquées les jours de première au
-Français, qu'elles y sont plus rares.
-
-Il faut tout dire, leur succès est plus grand et plus aimable, car
-elles n'ont pas à lutter avec les toilettes tapageuses des beautés en
-renom.
-
-Dans _le Sphinx_, une surprise attendait les spectateurs.
-
-Cette surprise, c'était la mort de l'héroïne. L'héroïne, c'est
-mademoiselle Croizette.
-
-Tous les jours une héroïne meurt, c'est dans l'ordre des choses;
-mais jamais, au grand jamais, on n'avait vu mourir comme sait mourir
-cette demoiselle. C'est à croire que cette artiste, en sortant du
-Conservatoire, allait prendre des répétitions à l'hôpital.
-
-Elle meurt si bien, qu'un croque mort s'y tromperait.
-
-
-Il y a eu des larmes, des attaques de nerfs et le reste. Mademoiselle
-Croizette meurt empoisonnée; elle roule, contracte et démène ses jolis
-membres convulsés pendant cinq minutes qui paraissent cinq siècles.
-
-On sent le poison brûler sa poitrine et corroder son pauvre corps;
-elle gémit et râle à donner le frisson, son joli visage, illustré par
-Carolus Duran et si remarqué dans _Jean de Thommeray_, devient blanc,
-pâle, livide, jaune et vert, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment.
-
-Enfin, elle meurt comme on ne meurt pas dans le plus sombre mélodrame
-du boulevard du crime.
-
-Les grands rôles du drame, les Georges, les Dorval, les Laurent, les
-Lia-Félix, qui, certes, savaient l'art de produire de grands effets,
-n'ont jamais tenté la moitié des efforts accomplis par la jeune
-première des Français. Auprès d'elle, Émilie Broisat, dont la mort
-était si saisissante dans la _Vie de Bohême_, aurait tout au plus l'air
-de faire dodo.
-
-
-Le critique appréciera ainsi qu'il l'entendra si ce genre de mort
-réaliste est de l'art vrai, si ces horreurs, sublimes peut-être,
-appartiennent plus particulièrement aux héroïnes du doux Feuillet
-qu'à celles d'Émile Zola, je m'en lave les mains. Mais ce que je puis
-constater sans marcher dans ses terres, c'est que dans cette mort est
-ou n'est pas le succès tout entier de la pièce.
-
-Cette mort est-elle trop grande pour la pièce ou la pièce trop petite
-pour cette mort? Encore une fois je ne me veux point mêler de cela.
-
-Toute la question est pourtant dans ce trépas sans pareil.
-
-Tout Paris voudra-t-il voir mourir mademoiselle Croizette ou tout Paris
-préférera-t-il quelque chose de plus gai? Voilà la question.
-
-
-Cette façon de décéder si extraordinaire a fait une sensation telle,
-que le lendemain tous les directeurs de journaux amusants mettaient
-leurs reporters en campagne.
-
-Les reporters n'avaient pas tous attendu l'ordre de leur propre chef
-et étaient partis de leur propre chef à eux.
-
-La jeune artiste dormait encore, après une nuit bien gagnée à la suite
-des fatigues d'une importante création, qu'un violent coup de sonnette
-l'éveillait sans pitié.
-
-—Mademoiselle, dit la femme de chambre en entrant effarée, c'est un
-monsieur qui vient de la part de tel journal pour une chose importante.
-
-Mademoiselle Croizette est la bonté même, elle fait prier d'attendre,
-ne tarde pas à paraître et demande au monsieur le motif d'une visite un
-peu matinale.
-
-—Voilà, fait le monsieur, vous savez que le..., est le journal le mieux
-informé de Paris?
-
-—Vous me le dites.
-
-—Aujourd'hui, vous allez être la lionne du jour.
-
-—Pourquoi, je vous prie?
-
-—A cause de votre mort d'hier soir.
-
-—Vous croyez?
-
-—J'en suis sûr. Il est donc nécessaire que le public sache tout,
-jusqu'au moindre détail.
-
-—Pardon, tout quoi?
-
-—Où, quand et comment vous avez appris à mourir.
-
-—Où j'ai appris à mourir?
-
-—Oui. Est-ce à l'Hôtel-Dieu, à Lariboisière, à Beaujon, à la Charité ou
-à la Pitié?
-
-—Mais...
-
-—Est-ce à la Morgue ou chez des particuliers? Avez-vous étudié toute
-seule ou avez-vous un professeur?
-
-—Monsieur...
-
-—Ce professeur est-il un médecin, un artiste ou simplement un amateur?
-
-—Mais, monsieur...
-
-—Avez-vous appris vite, les leçons vous ont-elles coûté cher? Répondez,
-je vous prie, et surtout mettez le comble à vos bonnes grâces en
-répondant vite; il faut que mon article soit le premier. Déjà ce matin,
-il y a des indiscrétions dans les autres journaux; heureusement, elles
-ne sont pas graves.
-
-—Monsieur, répond la jeune artiste à qui le reporter consent enfin à
-céder la parole, je suis comédienne et je tâche de jouer mes rôles
-le plus consciencieusement possible. Je n'ai ni professeur ni maître
-et n'ai jamais fréquenté les hôpitaux, je travaille ici, je cherche,
-j'étudie, et voilà tout. Si j'ai réussi, tant mieux, si non, je
-tâcherai de faire mieux une autre fois.
-
-
-Le reporter dépité se retire assez peu satisfait de ces renseignements
-par trop simples.
-
-Deuxième coup de sonnette, deuxième reporter.
-
-On sonne trois fois, dix fois, vingt fois, et toujours des reporters.
-
-Au quatrième, l'artiste ennuyée a défendu sa porte; cela pourrait bien
-lui coûter cher; les reporters sont rancuniers.
-
-Quelques-uns ont cherché à soudoyer les serviteurs de la maison.
-
-—Mademoiselle, disait l'un d'eux à la femme de chambre, dites-moi où
-votre maîtresse a appris à mourir, je vous donnerai une loge pour aller
-à l'Odéon.
-
-—Merci, a répondu la camériste avec une dignité parfaite, je ne vais
-jamais dans les petits théâtres.
-
-Malgré cette déconvenue, soyez sûrs que les reporters ne se tiendront
-pas pour battus; ils trouveront quelques bonnes histoires pour piquer
-la curiosité du bon public.
-
-Il ne serait pas extraordinaire qu'avant peu, quelque émule de Talbot
-ne mette sur sa porte un avis ainsi conçu:
-
- ADAMASTOR
- _professeur de déclamation_.
- _Trépas divers en vingt-cinq leçons._
-
-
-
-
-LES MANGEURS DE NEZ
-
-
-Saviez-vous qu'il y eût à Paris une société de mangeurs de nez?
-
-Privat d'Anglemont n'en fait pas mention dans son livres des _Dessous
-de Paris_, et mon pauvre camarade Alfred Delvau, qui savait mieux les
-_Mystères de Paris_ qu'Eugène Sue lui-même, ne m'avait jamais parlé de
-cette secte horrible.
-
-Dieu sait pourtant s'il avait braqué sa lunette avec attention sur
-les bas-fonds de la Babylone moderne et ce qu'il y avait vu de choses
-étranges et incroyables, bien des étonnements et bien des épouvantes,
-mais jamais ni Privat, ni Gérard de Nerval, ni Delvau, n'ont découvert
-cette horrible corporation, ils en auraient parlé certainement.
-
-Certes j'ai souvent entendu parler du nez mais non pas comme comestible.
-
-De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du Palais, des
-misérables coupant de leurs dents le nez ou le doigt de leur
-adversaire, mais ce n'était qu'une de ces épouvantables exceptions que
-la chaleur de la lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables.
-
-Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés ou
-extraordinaires.
-
-Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des francs-maçons ou des
-musiciens.
-
-La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers, au moment où,
-séduit par la couleur sans doute, il allait entamer un marchand de vin,
-quand la police est arrivée.
-
-Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a avoué, quand
-on lui a demandé sa profession, non sans rougir un peu, qu'il était
-pêcheur à la ligne pendant le jour, et que le soir il était secrétaire
-de la Société des mangeurs de nez.
-
-Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire, qui n'a
-pas compris comment on pouvait allier deux goûts aussi différents, a
-envoyé l'abominable gastronome en prison.
-
-Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice donnera un
-fameux coup de dent à la liberté de ce bandit qui ne se contente pas de
-son poisson.
-
-Qu'aurait-il fait pendant le siège?
-
-
-Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites que les
-peuples deviennent cruels.
-
-Nous avons déjà ces terribles chiens qui brisent les rats avec leurs
-dents à la grande joie des gamins qui suivent les chasseurs.
-
-Les rats ne sont pas intéressants, et, bien que membre de la Société
-protectrice des animaux, ce dont je me vante, je vote leur mort avec
-conviction, mais je persiste à trouver leurs bourreaux odieux.
-
-—C'est une chasse, dira-t-on.
-
-Non, la chasse est une lutte relative, un assaut entre l'homme et la
-bête; il faut une grande adresse et, quelquefois, cet exercice n'est
-pas sans danger.
-
-Tandis que là un nocturne voyou passe une palette de fer dans la
-gargouille, le rat sort, le chien le broie et tout est dit.
-
-D'ailleurs, en chasse, le crime a lieu dans le silence des bois et non
-dans une rue fréquentée.
-
-
-Nous avons fini par nous débarrasser de ces prétendus combats de
-taureaux, où les bouchers étaient habillés de velours, de grelots, et
-ressemblaient à Figaro, fors l'esprit.
-
-Parfois l'animal, qui trouvait cette façon de se vêtir absolument
-ridicule, trouait à coups de cornes la veste ou la culotte de ces
-cruels farceurs péninsulaires. C'était bien fait, sans doute, puisque
-l'assemblée applaudissait avec enthousiasme; mon Dieu! que c'était
-répugnant à voir!
-
-Dans l'extrême midi de la France, on parle de ces représentations avec
-une admiration émue.
-
-Heureusement cette admiration s'est arrêtée à Bayonne et à Perpignan.
-Le centre et le nord n'ont pas mordu.
-
-Mais nous l'avons échappé belle; si les taureaux amenés par trois fois
-à Paris n'eussent été d'un ridicule achevé, ce spectacle aurait eu des
-amateurs certainement, et, plus d'une fois, nous aurions mangé des
-biftecks d'assassins.
-
-
-La perfide Albion nous prend nos poules et nos œufs, ce qui fait qu'en
-France et à Paris surtout, où l'on paye de gros droits d'entrée, il
-faut faire des sacrifices sérieux pour regarder une cuisse de poulet;
-nous n'avons rien à dire, c'est le libre échange. Il paraît que cela a
-de grands avantages, que les économistes ont seuls le droit de voir et
-de comprendre: tant mieux.
-
-Donc que les anglais mangent nos œufs, bon; mais qu'ils les fassent
-couver pour nous envoyer leurs coqs, non; ce n'est plus de jeu.
-
-Qu'avons-nous besoin de ces animaux? Ils sont bons sur les drapeaux,
-dans la casserole, et non pas dans l'arène.
-
-Voilà un beau jeu que d'aller leur attacher des canifs aux pattes, pour
-qu'il se charcutent!
-
-Les canifs servent à tailler les plumes, c'est vrai, mais pas la chair
-avec.
-
-M. Belmontet dirait:
-
- Les canifs ne sont pas instruments de bataille:
- C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.
-
-
-
-
-JADIS ET AUJOURD'HUI
-
-
-Aujourd'hui l'on ne travaille plus pour la gloire. Il est bien évident
-que les artistes de nos jours ne suivent pas les errements de leurs
-devanciers. Au lieu de s'imposer à la foule, comme les maîtres d'hier,
-ils s'agenouillent devant elle. Il leur faut du succès, n'en fût-il
-plus au monde, et Dieu sait les concessions de tout genre qu'ils
-imposent à leur talent, à leur nature et à leur conscience pour arriver
-à un résultat plus bruyant que durable!
-
-Aujourd'hui, la question n'est plus entre les classiques et les
-romantiques, entre les amants de la ligne et les fanatiques de la
-couleur; on a bien d'autres chats à fustiger. Qu'importe le dessin,
-qu'importe la couleur, qu'importe la composition, qu'importe la
-recherche de l'idéal? Fadaises que tout cela.
-
-Aujourd'hui, il n'y a plus que deux espèces de tableaux: les tableaux
-qui se vendent et les tableaux qui ne se vendent pas.
-
-On ne dit plus d'un peintre:
-
-—Que fait-il?
-
-On se contente de demander:
-
-—Vend-il cher?
-
-S'il vend cher, on achète, sinon on ne s'occupe pas de lui.
-
-Henri Rochefort, avant de faire de la politique, écrivait des livres:
-c'était plus amusant et moins dangereux.
-
-L'un de ses livres—incomplet mais assez réussi—a pour titre: _les
-Mystères de l'Hôtel des ventes_. L'auteur y dévoile toutes les ruses
-des vendeurs de ce temple. Dans le même esprit, il y aurait à faire un
-bien joli volume intitulé: _les Mystères de la Réputation_. Ce serait à
-en pleurer de rire ou à rire d'en pleurer.
-
-Si vous voulez, nous allons en esquisser deux chapitres.
-
-
-Voici un brave artiste qui a du mérite depuis vingt-cinq ans et qui
-commence à vivre heureux.
-
-Autrefois, quand il était dans toute la force de son talent, il
-s'estimait fort heureux de vendre une toile cinq cents francs.
-Aujourd'hui la même toile avec les mêmes petits animaux, un peu moins
-bien faits pourtant,—l'âge est venu,—vaut quinze mille francs, et
-l'artiste qui a pourtant une facilité de travail surprenante et qui se
-fait aider par l'un des siens, ne peut pas suffire aux commandes.
-
-Voici l'explication du mystère:
-
-Un homme qui connaissait son siècle se dit que tant de si jolis petits
-animaux finiraient, dans un temps plus ou moins long, par voir venir
-leur jour de gloire, et il acheta les animaux du maître par troupeaux.
-
-Les marchands, voyant que les troupeaux se vendaient, augmentèrent les
-prix; le public, qui vit l'augmentation, se hâta de se mettre de la
-partie, et l'homme qui connaissait son siècle fit un petit bénéfice de
-deux cent mille francs sur les troupeaux qu'il avait eu la patience
-d'engraisser.
-
-
-Un autre peintre, un maître, s'étant trouvé gêné par suite de je
-ne sais quelle combinaison d'affaires qui ne regarde que lui, eut
-absolument besoin d'une soixantaine de mille francs. Dans le cas où
-ce grand artiste se reconnaîtrait, je le prie de ne pas m'en vouloir
-si je divulgue ce détail, qui ne saurait lui nuire en rien. Que ceux
-qui n'ont pas besoin de soixante mille francs lui jettent la première
-pierre.
-
-En travaillant d'arrache-pied à produire dans le genre où il excellait,
-le peintre aurait eu pour deux ans de travail avant d'arriver à ses
-fins.
-
-Dans cette triste conjoncture, il prit une grande résolution, il
-changea non seulement de manière, mais de genre: il fit du paysage.
-
-Oui, du paysage, malgré l'opinion de Préault, qui prétend qu'on n'a
-plus le droit d'être paysagiste lorsqu'on a fait sa première communion.
-
-En six mois le peintre confectionna vingt toiles qui furent exposées à
-l'hôtel des Ventes.
-
-L'effet fut désastreux, tout le monde blâma le maître d'abord parce
-qu'on ne permet pas à un seul homme d'avoir deux talents, et aussi
-parce que les paysages, tout en étant faits par un habile peintre,
-étaient bien au-dessous de ses tableaux de genre.
-
-Ses amis étaient navrés en pensant à l'échec que leur illustre camarade
-allait subir; ils comptaient sans les amateurs qui possédaient les
-principales toiles du renégat.
-
-Ces amateurs pensèrent que si les paysages ne se vendaient pas, la
-réputation du maître en souffrirait et qu'une grande dépréciation
-atteindrait son œuvre tout entière: ils achetèrent les paysages 80,000
-francs.
-
-Le lendemain, les marchands et le public se pressaient à la porte du
-maître en demandant des paysages.
-
-Depuis, ce galant homme, qui ne s'est jamais douté de rien, n'a pas
-cessé de faire des arbres noirs et bruns fort prisés des amateurs.
-
-
-J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que personne n'a rien
-eu à perdre de ces petites comédies. Si ceux au profit desquels elles
-ont été jouées en ont largement profité, il faut convenir que ce sont
-deux hommes d'un mérite incontestable, dignes en tout point d'occuper
-une place distinguée dans le mouvement artistique.
-
-Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la fortune, que
-de gens sans valeur ont été portés au pinacle par des combinaisons
-bizarres dont le secret ne sera connu que le jour où les toiles
-dépréciées, ou plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans
-la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne seront certes pas
-le plus bel ornement.
-
-En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est pas loin, que
-certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre d'or, seront couvertes de
-quolibets; et encore!...
-
-
-
-
-LES DEUX GENDARMES D'URI
-
-
-Un philosophe a dit:
-
-«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi qu'on voit l'étendue
-de son bonheur ou celle de son infortune.»
-
-Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant, et je ne suivrai
-son conseil qu'à demi, ou du moins en variant un peu sa manière.
-
-Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus on peut rencontrer
-l'envie. Je vais regarder à côté.
-
-Il est impossible que vous ne connaissiez pas la Suisse, la terre
-classique de la liberté?
-
-Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous connaissez le canton
-d'Uri, où est né Guillaume Tell?
-
-Uri est la république la plus démocratique qui soit au monde.
-
-S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution qui a été
-révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme en frémirait.
-
-Là, tout homme est électeur et député à vingt ans. A vingt ans, il vote
-directement les lois, sa journée étant finie.
-
-La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif perd tout son
-prestige.
-
-Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le premier
-arrondissement, dit _l'ancien pays_, et l'arrondissement d'Useren; pour
-garder Altorf, où tous les chemins sont ouverts, eh bien, il y avait
-deux gendarmes.
-
-
-Attendez donc, vous allez voir.
-
-Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient de la douce
-vallée de Schacken à celle d'Useren, chassant parfois ou se livrant au
-doux plaisir de la pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus
-heureux.
-
-Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs compatriotes et
-qu'ils avaient chacun le même grade, ce qui permettait au Pandore de
-l'endroit de ne pas être obligé hiérarchiquement de donner raison à son
-supérieur.
-
-Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel; celui des deux
-gendarmes commençait à se faisander.
-
-En effet, les habitants du canton avaient fini par envier la vie
-paisible des deux gendarmes.
-
-Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine, considérant qu'il
-était complètement inutile d'entretenir deux gendarmes dans un pays où
-il n'y a ni voleur, ni assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste,
-l'Assemblée souveraine supprima un des deux gendarmes.
-
-Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les anciens affirmaient
-qu'il avait rendu un service dans le temps.
-
-
-Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça ne pouvait pas
-durer longtemps. Ce gendarme, habitué depuis de longues années à se
-promener avec son camarade, se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au
-point que ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa santé.
-
-On assembla les chambres.
-
-Elles interrogèrent le gendarme.
-
-Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci déclara que,
-n'ayant absolument rien à faire et n'ayant plus son camarade pour
-causer un peu, la vie était devenue bien amère pour lui.
-
-La chambre souveraine, touchée par tant de franchise et d'infortune,
-nomma son dernier gendarme inspecteur des cheminées de la république.
-
-Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes dans la
-république d'Uri.
-
-Si vous saviez comme elle s'en passe!
-
-
-
-
-L'HOMME AU SOU
-
-
-Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir une bien vilaine
-idée. Il a collé sur les sous qui étaient dans sa boutique, une
-étiquette ronde sur laquelle il y a son nom et son adresse.
-
-Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des milliers de
-sous sont transformés en cartes d'adresse.
-
-Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes que peut enfanter
-la concurrence; mais, dans l'espèce, nous ne saurions trop blâmer.
-
-Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.
-
-Le premier, c'est que les sous que les marchands rendent avec leur
-adresse ne sont plus à eux et qu'ils n'ont pas le droit de s'en
-dessaisir.
-
-Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le monde de les
-refuser, ce qui fera naître des discussions et, probablement, des
-rixes.
-
-Autre inconvénient: les sous sont surtout employés dans les marchés et
-dans les omnibus.
-
-Vous verrez ça au premier jour de pluie.
-
-Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts mouillés
-de mesdames de la Halle et de messieurs les conducteurs d'omnibus
-et cochers tripotaillant ces sous étiquetés! La gomme et le papier
-détrempé formeront une pâte au vert de gris qui sera peut-être
-favorable aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que d'être
-désagréable pour les personnes qui auront des gants et surtout pour
-celles qui auront des mains.
-
-
-Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.
-
-Il imagina que les officiers russes portaient leur nom écrit dans leurs
-casques, et il fit mettre dans le _Figaro_, quelques jours après la
-prise de Sébastopol:
-
-«En ramassant les schakos de nos braves officiers morts sur le champ de
-bataille, les Russes disaient:
-
-«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment X, et Ce, et
-demeurent tous rue Vivienne, no..., à Paris.»
-
-Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:
-
-«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux pauvres sortent des
-grands magasins du Dauphin, 50 p. 100 de rabais!»
-
-
-Il est probable que le marchand qui a inventé cette désastreuse
-plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait sous le coup de la loi.
-Il y a de par les codes un article qui punit ceux qui altèrent ou
-dénaturent les monnaies publiques.
-
-Autrefois même cet article était des plus sévères, et le négociant eût
-été pendu haut et court. Ce qui était, après tout, une manière comme
-une autre d'élever la concurrence à sa dernière limite.
-
-
-
-
-UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES
-
-
-Un frémissement de colère vient de parcourir le monde féminin; une
-révolution terrible se prépare, et deux camps sont déjà formés et prêts
-à combattre.
-
-Dans le premier, on veut le _statu quo_.
-
-Dans le second, on veut quitter le sentier battu.
-
-Question de chiffon, vous l'avez deviné.
-
-Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte; il veut tout
-renverser. Ne lui parlez ni de transaction ni d'essai loyal, ce serait
-peine inutile.
-
-Voici son programme:
-
- ART. 1er
-
-La robe à plis est et demeure abolie.
-
- ART. 2
-
-Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais supprimés et ne
-pourront être rétablis.
-
- ART. 3
-
-Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou moins gracieux
-seront expédiés en province et ne pourront pénétrer dans Paris que dans
-les circonstances exceptionnelles.
-
- ART. 4
-
-M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé de présenter le
-nouveau projet de soie destiné à charmer l'avenir.
-
-
-Le spirituel rédacteur du _Sport_ ne s'est pas fait prier.
-
-Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom, il a présenté
-le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité:
-
-«La robe classique a cessé d'exister.
-
-Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni en rond d'une
-façon uniforme, mais dont les ornements seront très variés.
-
-Corsage _corselet_, très ajusté sur les hanches, formant pointe devant
-et boutonné du haut en bas, à moins qu'il ne soit garni du col gilet.
-
-La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni tablier. C'est une
-robe courte. Elle a des volants au bas, et la partie supérieure de la
-jupe est tantôt lisse, tantôt coulissée, ce qui est d'un très joli
-effet. Son complément est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe
-souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine, soit en
-dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant les épaules,
-et se noue opulemment derrière; ce nœud vient orner la jupe et
-l'accompagne fort gracieusement.
-
-A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait, une taille et des
-allures d'une grâce particulière, on pourra porter sur la robe-cloche
-de petits mantelets en étoffe brodée. On peut réellement dire que cette
-nouveauté échappe à la description, par la raison qu'elle se compose de
-fins détails dont le charme est surtout dans leur agencement.
-
-La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un chapeau très orné
-de fleurs; plus que jamais, au surplus, les fleurs sont bien portées.»
-
-Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves gens de la campagne
-en choisissant des étoffes pour les toilettes du dimanche; mais c'est
-égal, au premier abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour
-avoir beaucoup de succès.
-
-Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer par là. Les
-entêtées crieront bien un peu, elles protesteront, et enfin, quand
-tout le monde portera des fourreaux, elles en commanderont à leurs
-couturières; il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les
-user.
-
-
-
-
-PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE
-
-
-M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions, me semble,
-_à l'instar_ de M. Prudhomme, assez disposé à les combattre.
-
-«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays artiste comme la
-France, on soit obligé de payer des claqueurs chargés de faire les
-succès des pièces et la réputation des artistes?»
-
-La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé de se passer de
-ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir.
-
-Il n'y a qu'à Paris où la _claque_ soit une institution permanente et
-organisée.
-
-Étant donné—hypothèse bien contestable—que le peuple français est le
-peuple le plus spirituel de l'univers, on tombera facilement d'accord
-que le peuple parisien est le peuple le plus spirituel de France.
-
-Eh bien, à Paris, on ne sait ni rire, ni pleurer, ni louer, ni admirer,
-sans que la claque donne le signal.
-
-Tout le monde applaudit, mais personne ne veut commencer.
-
-Bien des artistes en renom passeraient inaperçus, si la _claque_ ne
-faisait pas leur _entrée_. L'actrice la plus à la mode, la plus gâtée,
-la plus fière, celle qui traite les princes comme des palefreniers, les
-simples gentilshommes comme des garçons coiffeurs, et quelquefois aussi
-des garçons coiffeurs comme des gentilshommes, celle-là, aussi fière et
-aussi capricieuse qu'elle soit, est toujours douce et polie avec son
-chef de claque; elle sait bien que sans lui elle _n'étrennerait_ pas.
-
-Elle sait aussi que _s'il_ voulait bien, sa rivale ferait vite des
-progrès dans l'esprit du public.
-
-Une artiste a beau être l'idole du public et de son directeur dont
-elle emplit la caisse, elle a beau avoir du talent et faire beaucoup
-d'argent, elle est obligée d'être bien avec le chef de claque.
-
-S'il en était autrement, le chef ne ferait ni plus ni moins, elle
-aurait absolument son compte, mais rien que son compte, et ce ne serait
-pas assez.
-
-Sans compter qu'un jour elle pourrait être mal disposée, chanter faux,
-manquer de mémoire, avoir enfin un de ces mille accidents dont les
-planches sont émaillées, si la claque ne la repêche point, elle est
-perdue.
-
-
-Le chef de claque assiste aux répétitions et donne parfois son avis,
-qui est toujours écouté.
-
-Il note les passages importants, les mots à effets et les points
-d'orgue.
-
-Il ne faut pas croire qu'il applaudisse machinalement et sans art; sa
-mission est des plus délicates.
-
-Tantôt il suffit d'un bravo murmuré, un battement de mains gâterait
-tout. C'est,—en termes de coulisses,—le _chatouilleur_.
-
-D'autres fois, il faut un éclat de rire convaincu; c'est lui qui le
-pousse; fait par un de ses hommes, cet éclat de rire serait commun,
-peut-être choquant.
-
-D'autres fois encore, il faut entraîner la salle, et ce n'est pas
-facile; il faut la pousser petit à petit dans la voie de l'admiration,
-et ne l'y lancer que lorsqu'elle est suffisamment entraînée. Un zèle
-mal calculé peut indisposer le public et faire tomber la pièce.
-
-Un bon chef de claque a pour principe d'entraîner le public tout
-d'abord, mais de le suivre ensuite, l'exciter toujours, ne le forcer
-jamais.
-
-C'est d'autant mieux compris, que le public qui entend applaudir
-frénétiquement une mauvaise chose, devient féroce.
-
-
-Maintenant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, la vérité me
-force de dire qu'on ne paye ni le chef de claque ni les claqueurs. Ce
-qui va paraître plus extraordinaire encore, c'est que ce sont eux qui
-payent.
-
-La place de chef de claque s'achète.
-
-Elle se paye de 10, 20, 30, et jusqu'à 40,000 francs pour un laps de
-temps qui varie de trois à cinq ans.
-
-Comme il est assez difficile de rédiger le traité qui lie un directeur
-de spectacle et son chef de claque, cette affaire se fait sur
-parole, il n'y a pas d'exemple qu'une des parties n'ait pas tenu ses
-engagements.
-
-
-Maintenant, comment font les chefs de claque pour s'enrichir, tout en
-payant une aussi forte redevance? C'est assez difficile à dire.
-
-On peut consulter tous les artistes des deux sexes des théâtres de
-Paris, ils répondront invariablement:
-
-—Moi, donner un sou à la claque, jamais de la vie, j'aimerais mieux
-quitter le théâtre!
-
-Il faudrait conclure, de cette unique réponse, que les chefs de claque
-sont des amateurs déguisés qui se ruinent en faveur de l'art.
-
-Malheureusement cette supposition est tout à fait dénuée de bon sens
-parce que tous les chefs de claque s'enrichissent.
-
-Auguste, l'ancien chef de l'Opéra, est mort riche. M. David, son
-successeur, un homme fort distingué et fort connaisseur, passe pour
-avoir une belle fortune fort honnêtement acquise.
-
-M. Albert, de l'Opéra-Comique, s'est retiré également fort à son aise
-en laissant, au théâtre, le souvenir de son rire qui éclatait comme la
-capsule d'un fusil à percussion. Sa retraite a été un chagrin pour les
-artistes avec lesquels, pendant, trente ans, il avait eu les relations
-les plus loyales et les plus aimables.
-
-J'en citerais bien d'autres encore, sans en compter cinq ou six qui
-sont les commanditaires de leurs théâtres.
-
-On ne les paye pas, ce sont eux qui payent, et les artistes jurent
-leurs grands dieux qu'ils ne leur donnent pas un sou.
-
-Quel est donc ce mystère?
-
-
-Mon Dieu, c'est bien simple, et puisque je suis en veine
-d'indiscrétion, je ne veux pas tarder plus longtemps à pénétrer le
-mystère susdit:
-
-Où votre étonnement va prendre certaines proportions, c'est lorsque je
-vous affirmerai que, non seulement les chefs de claque payent, mais
-que leurs hommes, leurs ouvriers, comme disait le père Nathan, payent
-également.
-
-Oui, ces braves chevaliers du lustre ne sont pas des âmes vénales. Pas
-un n'entre pour rien dans une salle de spectacle.
-
-Ils se divisent en trois classes:
-
-_Les intimes._
-
-_Les habitués._
-
-_Les solitaires._
-
-Les _intimes_, leur nom l'indique, sont des familiers sur lesquels on
-peut compter.
-
-Ils sont au _rendez-vous_ dans un café voisin du théâtre, où ils sont
-forcés de consommer au moins un petit verre ou tout au moins de le
-payer.
-
-Ceux-ci sont sûrs d'être admis. Ce sont des soldats aguerris qui ont
-vu le feu plus d'une fois, des hommes dévoués dont l'enthousiasme ne
-boude jamais et que l'admiration qu'ils éprouvent pour _leurs_ artistes
-pousserait depuis les hurlements jusqu'aux coups de poing inclusivement.
-
-En 1852, un _intime_ se battit en duel pour madame Ugalde qui ne s'est
-probablement jamais doutée de ce dévouement inconnu et désintéressé.
-
-Il se battit à l'épée et désarma son adversaire.
-
-—Avouez, s'écria-t-il, en posant son pied sur l'épée tombée, qu'_elle_
-chante mieux que madame Cabel, et il ne vous sera rien fait.
-
-—Jamais de la vie, répondit l'autre.
-
-Le vainqueur réfléchit et dit gravement.
-
-—Si je ne vous tue pas, c'est que ça me ferait avoir des affaires et
-que d'ailleurs vous n'êtes qu'un propre à rien.
-
-
-L'_habitué_ ne vient pas tous les soirs comme l'intime. Il se contente
-de deux ou trois soirées par mois; aussi est-il, non seulement forcé
-de prendre le petit verre, mais encore de payer sa place dont le prix
-varie depuis cinquante centimes jusqu'à deux francs, suivant la pièce.
-
-L'_habitué_ sait tous les airs d'opéras et d'opérettes. Il sait l'âge
-des actrices et les époques de leurs débuts; il affecte un profond
-mépris pour les jeunes artistes qu'il juge sévèrement, quoiqu'il les
-applaudisse à tout rompre.
-
-Quand l'_habitué_ est vieux, il est absolument impossible; le présent
-n'existe pas pour lui; il n'admet pas qu'un monsieur se permette de
-jouer un rôle de Roger ou de Massol.
-
-Quand il dispute avec ses voisins et qu'il est à bout d'arguments, il
-a une phrase pour réduire ses adversaires au silence, qui ne manque
-jamais son effet.
-
-—Moi, qui vous parle, s'écrie-t-il en toisant ses voisins avec orgueil;
-moi, qui vous parle, j'ai vu Chollet dans le _Postillon de Longjumeau_.
-
-
-Le _solitaire_ est le claqueur qui ne claque pas. C'est un jeune faquin
-qui a la maladie des premières représentations.
-
-Il se ferait pendre plutôt que d'en manquer une.
-
-Il est convaincu qu'en allant aux premières représentations, il fait
-partie du fameux _tout Paris_, et qu'à force de se montrer dans des
-endroits où, à certains jours, on ne rencontre que des notoriétés
-artistiques ou financières, il finira par passer pour quelque chose
-comme cela. Il se rengorge dans son gilet à cœur, et se mêle à des
-groupes où on ne s'occupe pas de lui le moins du monde.
-
-Le lendemain, il étonne les naturels de son bureau ou de son magasin en
-leur disant:
-
-—Mon Dieu, que j'ai ri hier soir avec Cochinat!
-
-—Cochinat, demande le teneur de livres; je le connais bien, mais je ne
-le connais pas de vue. Comment est-il?
-
-—Mais c'est un grand blond.
-
-
-On comprend que ce n'est pas avec le prix de trois ou quatre places
-de _solitaires_ aux premières représentations que les chefs de claque
-peuvent faire de grands bénéfices.
-
-D'un autre côté, une douzaine d'habitués tous les soirs, à quinze sous
-l'un dans l'autre, ce n'est pas la fortune.
-
-Encore une fois, il n'est pas un artiste mâle ou femelle des théâtres
-de Paris qui ne déclare de la façon la plus formelle n'avoir
-jamais payé les bravos qu'on lui prodigue. Alors, comment font les
-entrepreneurs de succès pour s'amasser de bonnes rentes?
-
-Je l'ignore, à moins qu'il n'y ait beaucoup d'artistes comme la mère
-Thierret.
-
-Un jour de l'an, cette estimable dame était dans sa loge en train de se
-raser; le chef de claque survient:
-
-—Bonsoir, m'ame Thierret; je vous la souhaite bonne et heureuse.
-
-—Merci, moi aussi. Attends, je vais te donner tes étrennes.
-
-—Ah! par exemple!
-
-—Quoi, par exemple! me prends-tu pour une crasseuse?
-
-—Oh non!
-
-—Si, si, tu me prends pour une crasseuse, parce que tu le dis: «Elle ne
-donne pas à la claque, c'est une crasseuse.»
-
-—Mais je vous jure...
-
-—Ne jure pas, je vais le dire; moi, c'est pas par ladrerie que je ne
-donne pas, c'est par principe. J'ai assez de talent, je pense, pour ne
-pas être obligée de payer pour me faire applaudir.
-
-—Certainement, le public s'en charge...
-
-—Il s'en charge quelquefois. Moi, vois-tu, j'ai des manies; on me
-couperait en deux que je ne donnerais pas deux liards.
-
-—Mais, madame, je vous assure...
-
-—Le jour de l'an, c'est différent; je donne 100 francs, parce que je
-n'y suis pas forcée. Si j'y étais forcée, je ne les donnerais pas.
-
-Un artiste de renom, qui est encore à l'Opéra, avait trouvé un moyen
-assez original pour ne pas payer la claque.
-
-—Mon cher, disait-il au chef, vous savez combien le public m'aime.
-Je n'ai donc pas besoin de votre ministère; mais voici 500 francs;
-faites-moi donc le plaisir de chauffer cette pauvre madame X... J'ai
-remarqué qu'avant-hier vous aviez été froids pour elle à la fin de
-notre duo.
-
-
-Maintenant, il faut rendre à César ce qui lui appartient; beaucoup
-d'artistes débutants ne peuvent payer la claque, et jamais, lorsque ces
-nouveaux venus ont eu quelque talent, ils n'ont eu à se plaindre des
-claqueurs.
-
-Un chef de claque sert son administration avant tout, et nulle part on
-ne trouverait de plus honnêtes gens.
-
-Il suffit de connaître les haines de théâtre et de savoir combien
-l'argent coûte peu à certaines étoiles pour comprendre les énormes
-bénéfices qu'un chef pourrait encaisser en faisant tomber une rivale.
-
-Cette mauvaise action a dû être proposée bien souvent; jamais elle n'a
-été acceptée.
-
-
-Il est encore mille circonstances que je ne saurais citer sans risquer
-de blesser certaines susceptibilités, où un manque de probité d'un
-entrepreneur de succès pourrait être très lucratif pour lui et très
-désavantageux à certaines personnes, jamais on n'a eu à enregistrer un
-fait de cette nature.
-
-Il y a mieux, il est arrivé quelquefois que certains amoureux peu
-délicats aient fait siffler des rivales et fait tomber des pièces.
-Jamais, dans les siffleurs enrôlés, on n'a trouvé un _intime_ ou un
-_habitué_.
-
-Malgré ses vertus, la claque a des détracteurs qui ne songent pas
-que sa mauvaise réputation date du XVIIIe siècle où
-des particuliers organisaient des _cabales_ dans un intérêt tout
-particulier.
-
-Ce temps est loin.
-
-
-
-
-GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS
-
-
-Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans l'air.
-
-Une question, comment dirai-je? une question sociale, oui, sociale,
-c'est bien le mot.
-
-La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain et le
-faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave.
-
-Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans cesse déchiré par
-des querelles intestines?
-
-N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de la politique et
-des autres fléaux qui ont désolé la France depuis tantôt dix ans?
-
-O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions et des
-concessions sans nombre pour arriver à la conjonction des faubourgs, et
-voilà que tout se détraque; c'est terrible.
-
-Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient donné la main,
-le faubourg Saint-Germain avait avancé la sienne avec dignité, mais
-sans enthousiasme.
-
-Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à certains jeunes
-novateurs qui, ayant un pied dans les deux camps, il y a de jolies
-femmes partout, avaient prêché la concorde.
-
-«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils écriés;
-aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le repaire exclusif de la
-finance, et vous n'êtes plus vous-même, tout noble faubourg que vous
-êtes, la terre absolument classique de l'aristocratie.
-
-«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est vrai; mais le
-prince de L..., le comte de M..., la baronne de M..., le vicomte de
-T..., habitent les Champs-Élysées.
-
-«Le quartier François Ier est émaillé d'hôtels armoriés.
-
-«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant de couronnes
-à perles et de tortils que de la rue de Babylone à l'abbaye de
-Saint-Germain des Prés.
-
-«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous l'avez cru, et vous
-vous obstinez à prendre le pont Royal pour une frontière.
-
-«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez vos filles,
-elles s'en vont tout droit par devers la Madeleine habiter un logis
-confortable, sans doute, mais où le suisse traditionnel serait une
-véritable curiosité.
-
-«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus de saison. Faubourg
-Saint-Germain, soyez bon garçon; le soleil ne se lève plus dans la rue
-du Bac.»
-
-Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était embrassé, et
-tout paraissait pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsqu'un
-événement insignifiant est venu allumer la guerre à nouveau.
-
-Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que c'est très grave.
-
-Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit avoir aux messes
-de mariage. Vous voyez que c'est sérieux.
-
-
-Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et la cravate blanche.
-
-Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate blanche ni à
-l'habit noir. Il préfère tout à cela.
-
-On a commencé par rire. De part et d'autre on se décochait de petits
-traits malins.
-
-—Vous avez l'air d'aller à voire bureau, disait le faubourg
-Saint-Germain.
-
-—Vous avez l'air d'aller à l'enterrement, répondait le faubourg
-Saint-Honoré.
-
-C'était très spirituel, comme vous voyez. Aussi a-t-on fini par se
-fâcher.
-
-Les deux camps se regardent et tiennent bon.
-
-De Notre-Dame d'Auteuil où l'abbé Lamazou, un pseudo-martyr de
-la Commune, vient d'être nommé curé, jusqu'à Passy, de Passy à
-Saint-Philippe-du-Roule, de Saint-Philippe-du-Roule à la Madeleine et
-de la Madeleine à la Trinité, on va aux messes de mariage en redingote,
-en jaquette, en ce que l'on veut, et on complète ce laisser aller de
-cravates toutes plus fantaisistes les unes que les autres.
-
-A Sainte-Clotilde, à Saint-Thomas d'Aquin, la tenue officielle; la
-cravate noire, ce _mezzo_ des faux-cols, y est prohibée.
-
-
-Le faubourg Saint-Honoré dit en souriant:
-
-—Que voulez-vous? nos amis se marient, nous voulons bien leur donner
-une preuve de sympathie en assistant à leur mariage; ce n'est pas gai
-un mariage, mais enfin on se dévoue parce qu'après tout chacun y arrive
-pour son compte tôt ou tard, mais ce n'est pas une raison pour être en
-habit dans les rues à onze heures du matin.
-
-Le faubourg Saint-Germain dit sèchement:
-
-—De la sympathie en cravate rose, nous n'en voulons pas.
-
-Toujours cette diable d'histoire du drapeau.
-
-
-Résultat: sur la rive droite, les églises sont pleines et les mariages
-ont un petit air de fête tout à fait en harmonie avec l'acte en
-question.
-
-Au faubourg aristocratique, beaucoup moins de monde.
-
-Des habits noirs comme au Marais, et on les compte. C'est d'un triste!
-cela ne ressemble plus aux belles messes d'antan. Ce n'est plus le
-faubourg Saint-Germain; on dirait le Cherche-Midi épousant la rue
-Plumet... en troisièmes noces.
-
-
-Il y a pourtant une trêve.
-
-Le marquis de S... avait voulu opérer la fusion, et avait fait la
-proposition suivante:
-
-«—Puisque nous ne pouvons nous entendre, prenons pour médiatrice une
-puissance amie. L'aristocratie anglaise est esclave de l'étiquette,
-c'est un fait reconnu, eh bien! imitons-là et faisons ce qu'elle
-fera au premier mariage distingué qui aura lieu à la chapelle de
-l'ambassade.»
-
-Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, on attendit avec
-impatience un mariage aristocratique; après deux mois d'attente un
-membre du _Peerage_ a enfin épousé une jeune lady dont les aïeux
-tutoyaient Guillaume le Conquérant.
-
-Grande curiosité, mais aussi grande déception: en dehors des quatre
-témoins, tous les assistants étaient dans un négligé que la chaleur
-elle-même n'autorisait qu'à demi, à ce point qu'on aurait pris tous ces
-gentlemen pour des reporters, s'ils n'eussent été armés de parasols
-jaunes doublés de vert. Le faubourg Saint-Honoré triomphe, les
-dissidents sont dans la joie.
-
-
-
-
-LE NÉCROLOGISTE
-
-
-Béranger disait:
-
- Les maris me font toujours rire.
-
-J'ai le regret profond de ne pas partager l'hilarité de ce barde.
-
-Béranger a beau être chauve et être revêtu d'une prosaïque redingote à
-la propriétaire, il n'en est pas moins un barde; il a chanté la gloire
-et l'amour, et trempé les lauriers de la victoire dans la coupe de la
-volupté; c'est donc un barde, on ne peut pas lui ôter ça.
-
-Le métier de barde a disparu comme bien d'autres choses.
-
-Un monsieur dont le permis de chasse porterait cette désignation: X...,
-né à Paris le ... 18.., taille 1m, 70; profession: barde, serait fort
-mal reçu dans les sociétés.
-
-Il est vrai que le barde est devenu absolument inutile aux besoins du
-moment.
-
-Chanter la gloire serait une amère ironie, et nos jeunes crevés n'ont
-pas le tempérament nécessaire pour tremper impunément leur lèvre pâle
-dans la coupe de la volupté. Si, d'ailleurs, ils étaient tentés de se
-livrer à ce passe-temps, Glycère, qui est devenue soucieuse de ses
-charmes, mettrait vite bon ordre à cette fantaisie; Glycère est devenue
-conservateur.
-
-
-Mais, pour un métier disparu, que de métiers nouveaux!
-
-L'autre jour, en chemin de fer, j'ai eu la bonne fortune de me trouver
-en wagon avec une charmante jeune femme blonde, aux allures vives, mais
-décentes, qui pendant un instant a été pour moi une énigme vivante.
-
-Ce n'était pas une femme du monde, elle avait des gants trop frais.
-
-Une femme du monde ne met pas ses gants au moment d'entrer dans un
-compartiment.
-
-Elle met ses gants chez elle, avant de partir, afin que, malgré leur
-fraîcheur, ils aient déjà pris ces plis si gracieux que leur donne une
-jolie main.
-
-Ce n'était pas une bourgeoise, elle avait des gants trop frais.
-
-Les bourgeoises ont ce qu'elles appellent des gants de chemin de fer;
-ce sont des gants qui ne sont ni trop jeunes ni trop vieux; ce sont des
-gants qui ont été une fois à la messe à Sainte-Cécile et une fois en
-visite chez les Sémichard.
-
-Quand les bourgeoises ne voyagent pas, elles les gardent pour aller aux
-bains, ces gants là.
-
-Cette dame n'était pas non plus une personne équivoque, elle avait des
-gants trop frais.
-
-Aussi frais que soient les gants d'une femme légère, ils ont toujours
-fait le tour du lac; et puis les femmes légères se mettent toujours
-dans le compartiment des _dames seules_.
-
-
-Je creusais ma pauvre cervelle pour deviner, et je ne devinai pas.
-
-Un instant je pensai à ce singulier aphorisme de Balzac: «La femme d'un
-artiste est toujours une femme honnête.»
-
-Ma voisine était peut-être la femme d'un artiste.
-
-Mais depuis Balzac, bien des choses ont changé.
-
-Une autre supposition: La jolie voyageuse était peut-être elle-même une
-artiste.
-
-Mais j'abandonnai bien vite cette idée, ma voisine n'ayant aucune de
-ces façons garçonnières si désagréables chez les femmes peintres, et si
-insipides chez les femmes poètes.
-
-Fatigué de chercher, fort mécontent de mon manque de perspicacité, je
-remis au hasard le soin de m'éclairer.
-
-La dame ne bougeait pas et je ne pouvais décemment lui dire, comme le
-brigadier de Pandore:
-
-—Il fait bien chaud pour la saison.
-
-Je l'ai dit: tout au contraire de Béranger, les femmes me font toujours
-rire, celles des autres, bien entendu; cette fois je ne riais pas,
-j'étais fort dépité.
-
-Cependant, l'homme du train criait:
-
-—Serquigny! dix minutes d'arrêt! les voyageurs pour Rouen et le Havre
-changent de voiture!
-
-La dame paraissait anxieuse.
-
-
-—Monsieur, me dit-elle tout à coup, sommes-nous loin de Lizieux?
-
-—Une dizaine de lieues, je crois, madame, répondis-je en prenant mon
-air le plus aimable.
-
-—Savez-vous, monsieur, si, de la voie, on peut apercevoir le Val-Richer?
-
-—La propriété de M. Guizot?
-
-—Oui, monsieur.
-
-—Je ne crois pas, madame.
-
-—Ah! quel malheur!
-
-—Vous auriez voulu voir la demeure de cet illustre mort?
-
-—J'aurais donné tout au monde.
-
-—C'est beaucoup.
-
-—C'est vrai, mais j'aurais été vraiment heureuse.
-
-—Vous le connaissiez?
-
-—Pas le moins du monde.
-
-—Voulez-vous me permettre de m'étonner d'une admiration qui serait plus
-naturelle chez un homme politique ou un historien que chez une jeune
-femme.
-
-—Mais je ne l'admire pas du tout.
-
-—Ah!
-
-—Au contraire, selon moi, M. Guizot a fait beaucoup de mal.
-
-—Ah! madame!
-
-—Sans lui, la révolution de 1848 n'aurait pas eu lieu, et
-Louis-Philippe, ou son petit-fils tout au moins, serait sur le trône,
-et nous aurions été bien plus tranquilles.
-
-—Voulez-vous me permettre de vous dire que vous faites de la politique
-comme ce bon Joseph Prudhomme, qui, vous le savez, prétendait que
-si Bonaparte n'avait pas eu d'ambition et qu'il fût resté simple
-lieutenant d'artillerie, il serait encore sur le premier trône du monde?
-
-—Je ne vais pas si loin.
-
-—A peu près.
-
-—Puis M. Guizot, comme homme, ne me plaît pas; on dit qu'il était
-austère.
-
-—Oui, madame.
-
-—Ce n'est pas gai; puis ses ouvrages sont un peu bien sérieux pour une
-femme.
-
-—Je voudrais bien être indiscret. Permettez-moi de vous demander
-pourquoi, n'ayant pas de sympathie pour le célèbre défunt, vous
-regrettez tant de ne pouvoir apercevoir sa demeure?
-
-—Ah! je vais vous dire, répondit la dame, c'est que M. Guizot a été un
-très bon mort.
-
-
-De l'étonnement le plus sincère, je passai à une espèce d'ahurissement.
-Ma voisine s'en aperçut et continua en souriant:
-
-—Oui, monsieur, un très bon mort, il nous a rapporté plus de mille
-francs.
-
-—Ah! c'est très gentil de sa part, répondis-je.
-
-Je me sentais devenir idiot.
-
-—Mille francs, et peut-être plus aussi. Mon mari était bien content.
-
-—Ah! votre mari était...
-
-—Enchanté.
-
-—Il y avait de quoi.
-
-—Je crois bien, il y avait très longtemps que nous n'avions pas eu un
-bon mort.
-
-—Ah!
-
-—Oui, il y a des morts qui paraissent très bons et qui ne valent rien
-du tout.
-
-—Tiens! tiens! tiens!
-
-—C'est comme je vous le dis: ou ils meurent subitement, et alors on
-n'a pas le temps de les préparer; ou ils mettent six mois à rendre le
-dernier soupir, et alors ils sont trop préparés et ne sont pas curieux
-du tout.
-
-
-Je regardais ma voisine; son visage était calme, son regard limpide et
-doux, ses cheveux blonds brillaient sous un rayon de soleil; elle était
-charmante; rien dans son maintien n'annonçait la folie; je me reculai
-épouvanté en me demandant quel pouvait être cet horrible ménage qui
-gagnait 1000 francs à préparer les morts de choix.
-
-Une idée assez naturelle passa dans mon esprit.
-
-—Votre mari est embaumeur? m'écriai-je.
-
-Et, dans l'intention de bien me poser dans l'esprit de la jolie
-voyageuse, j'ajoutai, non sans orgueil:
-
-—J'ai eu l'honneur d'être présenté au docteur Gannal; c'est un homme
-charmant.
-
-La dame riait à se tordre, j'étais fort embarrassé.
-
-—Je ris de votre erreur, me dit-elle lorsqu'il lui fut possible de
-parler; j'en rirai longtemps.
-
-—Ne vous gênez pas, je vous en prie.
-
-J'aurais voulu être sous terre.
-
-—Mon mari, monsieur, n'est pas du tout ce que vous croyez.
-
-—Il n'y a pas de sot métier.
-
-—Sans doute, et, à dire vrai, celui de mon mari ressemble assez à celui
-du docteur Gannal dans un autre genre.
-
-—Dans un autre genre?
-
-—Oui, mon mari est nécrologiste.
-
-—Je ne saisis pas.
-
-—Nécrologiste, c'est-à-dire embaumeur moral.
-
-—Je saisis encore moins.
-
-—Mon Dieu, c'est bien simple. Vous avez dû remarquer que chaque fois
-qu'un homme illustre se laisse mourir, tous les journaux publient juste
-le jour de sa mort un article fort long sur lui. Le lendemain, autre
-article; le surlendemain, autre article. Le premier est l'article
-général, il dit sa naissance, sa jeunesse, sa famille, son entrée dans
-le monde politique, scientifique, artistique ou littéraire, la part
-qu'il prit à telle ou telle affaire, enfin comment il arriva à la
-célébrité, et enfin sa maladie et sa mort.
-
-—En effet, j'ai remarqué cela.
-
-—Le lendemain paraît l'article anecdotique; les bizarreries de l'homme,
-ses manies, ses bons mots, tout y est.
-
-—C'est vrai.
-
-—Enfin le troisième jour, avec les détails de son enterrement, paraît
-un article de haut goût où le mort est loué tour à tour et houspillé de
-même; on y parle surtout de l'influence qu'il a exercée sur son temps,
-et l'article finit par quelques traits peu connus; c'est bien cela,
-n'est-ce pas?
-
-—Parfaitement.
-
-—Ne vous êtes-vous jamais étonné de la rapidité avec laquelle ces
-articles ont été conçus et exécutés?
-
-—J'avoue que j'ai toujours considéré ça comme un vrai tour de force.
-
-—Eh bien, vous n'avez eu qu'à moitié raison; c'est bien un tour, mais
-il n'est pas de force.
-
-—Expliquez-vous!
-
-—Mon Dieu, ces articles, qui vous paraissent les spécimens les plus
-complets de la facilité française, sont des impromptus faits à loisir,
-comme ceux de Mascarille; on les prépare des mois, des années à
-l'avance.
-
-—Madame, je ne voudrais pas douter des paroles qui sortent d'une aussi
-jolie bouche que la vôtre, mais vous me permettrez pourtant de me
-montrer un peu étonné.
-
-—Ne vous gênez pas, je vous en prie.
-
-—Comment peut-il se faire?...
-
-—Tenez, j'aime mieux vous expliquer ça tout de suite; je connais la
-partie.
-
-Je vous l'ai dit, mon mari est nécrologiste. Voici comment on procède.
-
-C'est assez compliqué.
-
-—Je le crois sans peine.
-
-—Quand le dictionnaire Vapereau parut, mon mari comprit qu'il y avait
-là une mine à exploiter. Il prit toutes les illustrations qui avaient
-atteint la cinquantaine, et leur fit des dossiers qu'il eut soin de
-tenir au courant jour par jour.
-
-—C'est très ingénieux.
-
-—Chaque fois qu'un fait, qu'un détail, un mot même, avait trait à l'une
-des illustrations en question, mon mari le piquait et le mettait en
-ordre; et chaque fois qu'une maladie arrivait, il faisait en sorte que
-le dossier du malade fût à jour.
-
-—Parfait, parfait!
-
-—Ainsi M. Guizot a été très complet, parce qu'il s'y était pris à
-plusieurs fois avant de quitter la terre, c'est pour cela que je vous
-ai dit que c'était un bon mort.
-
-—Ah! très bien; et quels sont les mauvais morts, je vous prie?
-
-—Mais ceux qui partent sans tambour ni trompette; tenez, M. Beulé par
-exemple, qui est mort sans crier gare. Aussi n'a-t-il eu ses articles
-que huit jours après, parce que son dossier n'était pas à jour.
-
-—C'est juste, et oserais-je vous demander à quel journal votre mari est
-attaché?
-
-—Mais à tous.
-
-—Comment cela?
-
-—Sans doute, tous les articles nécrologiques sont de mon mari, il les
-varie suivant l'opinion des journaux. Ainsi il a fait quatre articles
-Guizot: l'un pour les journaux conservateurs, l'autre pour les journaux
-radicaux, le troisième pour les journaux sous-conservateurs, le
-quatrième pour les sous-radicaux.
-
-—C'est très ingénieux.
-
-—Il en a même fait un cinquième pour les journaux napoléoniens.
-
-—Votre mari est-il le seul qui s'occupe de ce genre de travail?
-
-—Hélas! non, il y a des gâte-métier; mais aucun ne possède un _cabinet_
-aussi complet que celui de mon mari.
-
-—Il doit gagner beaucoup d'argent?
-
-—S'il n'y avait pas de morte-saison.
-
-—Vous avez toujours un petit courant.
-
-—L'Académie française et l'Institut, mais il y en a de bien mauvais
-dans tout ça.
-
-—Pourquoi?
-
-—Il y en a si peu de célèbres!
-
-—C'est vrai, je n'avais pas songé à cela.
-
-—Sans compter qu'il y en a beaucoup qui ne sont pas sympathiques; et
-puis nous n'avons pas de chance. Tenez, voici Bazaine; il aurait dû se
-rompre le cou cent fois pour une; eh bien, non, il s'en tire.
-
-—Oserais-je vous demander si c'est votre mari qui a inventé cette
-profession?
-
-—Pas tout à fait; le véritable inventeur, l'initiateur, comme dit M.
-de Foy, ce fut Jules Lecomte, le chroniqueur. Quand Rachel fut envoyée
-à Cannes par les médecins, parce qu'elle avait un poumon offensé, il
-pensa qu'elle n'en reviendrait pas, et il prépara son «article». Le
-midi de la France n'ayant rien fait, on envoya la grande tragédienne
-en Égypte. Jules Lecomte perfectionna. Enfin elle mourut. Ayant appris
-sa mort un des premiers, il porta son article au _Figaro_, qui n'était
-alors qu'un petit journal. M. de Villemessant comprit; il n'est pas
-long à comprendre, celui-là, il gratta ses tiroirs et donna cinq cents
-francs à Lecomte.
-
-Jouvin dit à Mürger:
-
-«—Mon-beau père est devenu fou.»
-
-Et Villemot, qui ne gagnait alors que cent francs par mois au _Figaro_,
-s'écria:
-
-«—Ce Jules Lecomte, quelle canaille!»
-
-Le _Figaro_ tira à vingt mille: personne ne voulait croire à un pareil
-succès. Mon mari, qui était l'ami du père Brégand, le portier du
-_Figaro_, apprit par lui l'histoire et pensa qu'il y avait quelque
-chose à faire; il quitta la quincaillerie, elle ne lui offrait que des
-horizons bornés, et il commença son cabinet, qui, aujourd'hui, a une
-valeur réelle.
-
-—Je vous crois sans peine; et avez-vous en vue quelque bon mort.
-
-—Trois ou quatre; mais, vous savez, avec ces gens-là, on ne sait sur
-quoi compter: les grands hommes sont si bizarres!
-
-—Le génie à ses prérogatives.
-
-—Je ne dis pas, mais c'est ennuyeux.
-
-Nous arrivions à Trouville; la dame fit ses préparatifs, elle prit son
-sac, son en-tout-cas, sa couverture de voyage et son manteau, qu'elle
-regarda avec mépris; puis, après avoir réfléchi un instant, et se
-méprenant sur la direction de mon regard, elle me dit en souriant:
-
-—Vous regardez mon _waterproof_. Ah! si M. Thiers n'était pas si
-entêté, cet hiver, j'aurais une pelisse en fourrure!
-
-Elle a fini par avoir sa pelisse.
-
-
-
-
-UN PEU DE HIGH LIFE
-
-
-J'étonnerais beaucoup de jolies Parisiennes si je leur affirmais que
-tout là-bas, à l'autre bout de Paris, il y a un bois magnifique qui ne
-le cède en rien au bois de Boulogne.
-
-Ce bois s'appelle le bois de Vincennes.
-
-Ce n'est plus le bois où l'on assassinait la nuit et qui, le jour,
-servait de lieu de pèlerinage aux grisettes de Paul de Kock.
-
-Les petits bourgeois du Marais, qui sont devenus des rentiers et des
-commerçants du faubourg, y vont bien encore le dimanche, mais ils n'y
-mangent plus sur l'herbe «le veau béni de la gaieté»; ils hantent les
-restaurants; c'est moins gai, plus cher, mais plus commode.
-
-Non; c'est un autre bois que l'empereur Napoléon III, après avoir
-achevé le bois de Boulogne, improvisa pour son _bon_ peuple des
-faubourgs.
-
-Un instant, le bois nouveau fut à la mode; on y avait placé un champ
-de course; il n'était pas juste, n'est-ce pas, que ce bon peuple des
-faubourgs fût privé d'un hippodrome. Il faut bien éclairer les masses
-en les amusant.
-
-Je ne sais si les masses s'amusèrent beaucoup en voyant la grand-père
-de _Mignonnette_ arriver bon premier; mais il me souvient que si les
-masses ne s'amusèrent point, elles furent éclairées tout de suite, et
-qu'aussitôt éclairées elles prirent la boue du chemin et en couvrirent
-les voitures de mesdames _Gredinette_, _Fille du Jour_, et autres
-demoiselles, leurs sœurs, dont le luxe insolent leur déplaisait.
-
-C'était barbare; mais aussi quelle diable d'idée de vouloir éclairer
-les masses en les amusant.
-
-Cette brutalité décida du sort du nouveau bois; ces demoiselles
-déclarèrent qu'elles n'y mettraient plus les pieds, et les
-entrepreneurs de courses, en gens bien avisés, fermèrent la barrière.
-
-
-Le bois transformé reprit sa première manière, et seulement le dimanche
-les éclats de rire de ceux qui ont peiné durant six jours et des nuits
-viennent seuls troubler le silence des «doux bocages».
-
-Autour du bois on a tracé d'immenses et belles avenues qui, un jour
-peut-être, seront fort peuplées; en attendant, on y rencontre quelques
-villas dont les briques rouges et les toitures d'ardoises jettent des
-taches agréables dans l'horizon vert.
-
-L'une d'elles se distingue par son apparence absolument bourgeoise. La
-façade, illustrée d'un perron prétentieux et d'un balcon à jour, est
-appuyée de deux pavillons bourgeois. La grille est bourgeoise, et comme
-si tout cela ne suffisait pas à établir son identité, on aperçoit dans
-une manière de jardin anglais un bassin où le pauvre petit général Dol
-aurait pu canoter, s'il n'était pas mort si vite et s'il n'avait pas
-craint de briser son frêle esquif contre les anfractuosités capitonnées
-d'un rocher artificiel.
-
-O rocher artificiel! doux dada du bourgeois voltairien, je vous aime,
-parce que vous prouvez bien que l'âme naïve de celui qui vous fait
-«construire» vogue à pleine voile sur l'océan du progrès.
-
-O Marius Prudhomme, mon digne ami, vous avez beau devenir radical, tant
-que vous ferez «construire» des rochers artificiels, vous ne serez pas
-dangereux.
-
-
-A ce rocher artificiel s'arrête le bourgeoisisme de l'endroit. Les
-hôtes de cette demeure, qui ne sont que de simples locataires, semblent
-dépaysés dans cette villa.
-
-Ce ne sont pas des bourgeois; leur simplicité le prouverait, si leur
-parfaite distinction pouvait laisser le moindre doute.
-
-Ce qu'ils semblent aimer au-dessus de tout, ces hôtes mystérieux,
-c'est le silence; les domestiques marchent comme des ombres et les
-chevaux, comme s'ils comprenaient la volonté du maître, remuent leurs
-jambes fines sans que leurs sabots corrects et luisants fassent crier
-le sable des allées.
-
-Le matin à huit heures, dans l'après-midi à deux heures, la maîtresse
-du logis, une jeune femme à la physionomie douce et triste, à la taille
-élégante, sort à cheval et rentre deux heures après.
-
-Le maître, lui, ne sort pas régulièrement; parfois on le voit se
-promener lentement suivi d'un chien, ami rare et fidèle, qu'il semble
-aimer beaucoup. Sa démarche est régulière comme celle des gens qui ne
-craignent pas le passé et vont sans enthousiasme vers l'avenir; son
-regard est profond et doux, mais il ne se fixe nulle part. Quoique
-jeune, il inspire un grand respect aux gens du quartier qui s'écartent
-pour le laisser passer et qui arrêtent leur conversation commencée pour
-ne pas troubler ses réflexions du bruit de leur voix faubourienne.
-
-Ce promeneur solitaire s'appelle François de Bourbon, roi de Naples;
-l'amazone, c'est la belle et touchante héroïne de Gaëte.
-
-
-Dans un quartier plus mondain, non loin de l'hôtel de la reine
-d'Espagne, un autre roi est venu s'installer; c'est le roi de Hanovre,
-dont la vie deviendra une légende. On sait que ce prince a perdu la vue
-depuis bien longtemps; mais ce n'est pas lui qu'on pourrait qualifier
-de monarque aveugle, il avait vu avant tout le monde les desseins de la
-Prusse et il voulut lutter.
-
-Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de bien consolant pour les
-cœurs français, de voir ces rois déchus choisir Paris de préférence à
-toutes les capitales d'Europe pour y fixer leur séjour.
-
-Ce Paris qui guillotine ses rois, qui les chasse en hurlant, sans
-respect pour leur âge ou pour la gloire du passé.
-
-Ce Paris, la terre classique des barricades, ce Paris de la Ligue, de
-la Fronde, des massacres et du pétrole; ce Paris de toutes les audaces
-et de tous les crimes, leur semble encore, malgré tout, le seul endroit
-du monde où ils pourront vivre dans la paix et dans la liberté.
-
-Ainsi, la France, qui a perdu tant de choses, a conservé aux yeux
-même des rois, dont elle a la première ébranlé les trônes, un respect
-inaltérable de la loi la plus sainte, la loi de l'hospitalité.
-
-Dieu sauve la France!
-
-
-
-
-LES PETITS OISEAUX
-
-
-Ainsi voilà bien des années que les bons esprits font une croisade en
-faveur des petits oiseaux, sans obtenir de grands résultats.
-
-Après la promulgation de la loi Grammont, il s'est fondé une société
-protectrice des animaux; son siège est à Paris, son influence partout,
-grâce à des efforts persévérants. Tout les pays du monde profitent des
-enseignements que leur prodiguent les hommes éminents qui sont à sa
-tête, un seul reste rétif:
-
-C'est la France.
-
-Il faut en rire, tant c'est triste!
-
-La société a répété sur tous les tons:
-
-«Grâce pour les petits oiseaux; outre qu'il est cruel et odieux de
-tuer ou de blesser ces infiniment petits, leur mort cause un véritable
-préjudice. Ils vivent d'insectes qui détruisent les récoltes. Chaque
-petit oiseau qui tombe emporte avec lui dix livres de pain et dix
-litres de vin que mangeront les vers.»
-
-C'est concluant pourtant. Eh bien, non, on continue à détruire ces
-pauvres petits protecteurs, et l'on se plaint de la misère.
-
-Jusqu'ici on s'était contenté de les tuer, de les manger; les fusils,
-les lacets, les cages, la glue allaient leur train; mais il paraît que
-ce n'était pas suffisant.
-
-Maintenant, tenez, c'est à ne pas y croire: maintenant on les exporte!
-
-On les exporte comme s'ils faisaient partie de l'article de Paris; on
-les déporte comme s'ils avaient fait partie de la Commune.
-
-«On vient d'embarquer au Havre une cargaison de petits oiseaux pour la
-nouvelle-Zélande, qui est, paraît-il, ravagée par les chenilles.»
-
-C'est un journal grave, sérieux, honnête, qui dit cela sans autres
-commentaires.
-
-La Nouvelle-Zélande est dévorée par les chenilles; et la France donc!
-N'en a-t-elle pas de toutes les couleurs, des noires, des rouges, des
-jaunes, des vertes, des bleues, sans compter les chenilles qui mangent
-les budgets. Hélas! pour celles-là, les oiseaux n'y peuvent rien.
-
-Il y a une conclusion toute simple à tirer de ce fait.
-
-La Nouvelle-Zélande est dévorée de chenilles, la France aussi.
-
-Les Nouveaux-Zélandais détruisent leurs chenilles avec les oiseaux des
-Français, qui gardent leurs chenilles. Donc, les Nouveaux-Zélandais
-sont très intelligents et les Français ne sont que des... gens moins
-intelligents que les Nouveaux-Zélandais.—C'est bien dur tout de même.
-
-
-
-
-LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES
-
-
-Aimez-vous la vertu? on en a mis partout.
-
-Il pleut des rosières.
-
-Autrefois, Nanterre et Salency avaient seuls conservé le doux privilège
-de couronner l'innocence; aujourd'hui, tout le monde s'en mêle, et tout
-le monde fait bien.
-
-Suresnes, Enghien, et même les Batignolles, veulent avoir leur vertu,
-il n'y a pas de mal à cela.
-
-
-Qui ne connaît Nanterre, le vieux village de la douce Geneviève qui
-protège Paris? Ah! l'heureux village! Il possède à lui seul de quoi
-illustrer vingt bourgs; il a la vertu, il a ses gâteaux, il a sa
-charcuterie; c'est de son sein que s'exportent à Paris tous les boudins
-de Nancy, chers aux commis et aux clercs d'huissiers, il a tout, sans
-en être plus fier.
-
-Qui ne connaît Salency, illustré par Théodore Le Clercq? Qui ne
-connaît Suresnes, illustré par son vin, ami sûr, mais si perfide?
-
-Tout le monde connaît ces villages bénis du ciel et du petit commerce
-parisien, mais qui peut se vanter de connaître les Batignolles?
-
-
-A coup sûr, ce n'est pas moi qui afficherai une semblable prétention;
-tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai connu autrefois un vieux
-bonhomme, qui aujourd'hui aurait plus de cent ans, lequel m'a affirmé
-avoir vu les Batignolles ne possédant qu'une unique rue, la rue des
-Dames, et il ajoutait en souriant avec la satisfaction inconsciente des
-vieillards:
-
-—La rue des Dames y était bien, mais c'étaient les dames qui n'y
-étaient pas.
-
-Le pauvre Félix Pigeory, mon ami et mon patron à la _Revue des
-beaux-arts_, était enfant du quartier Clichy; il est mort dernièrement
-à soixante ans à peine. Vingt fois je lui ai entendu raconter que rien
-n'était plus facile que de compter les maisons de la rue des Martyrs à
-la rue du Rocher. Le quartier de la Nouvelle-Athènes, on n'y pensait
-pas: de Tivoli au boulevard Malesherbes, c'était la plaine ou à peu
-près.
-
-Si l'on veut bien se rappeler qu'en 1848 les gamins
-passaient dans un chantier de bois pour aller au collège
-Bourbon—Bonaparte—Condorcet—Fontanes, on verra que le récit de l'auteur
-de la _Monographie des monuments de Paris_ n'avait rien d'exagéré.
-
-
-Donc, aux Batignolles, il y avait la rue des Dames, et peut-être deux
-ou trois autres; elles étaient peuplées de petits rentiers qui, après
-avoir travaillé trente ans, venaient, au comble de leurs vœux, manger
-leurs douze cents francs de rentes dans ce paradis... perdu.
-
-Le vin, la viande, le pain, tout y coûtait moins cher qu'à Paris, l'air
-y était vif, la rue de Clichy n'est pas longue, si bien que le désert
-se peupla vite et bien.
-
-Un maire, M. Balagny, notaire estimé, entouré d'un conseil municipal
-éclairé et d'habitants dévoués, trouva plus naturel de travailler à
-l'accroissement de sa petite cité que de faire de la politique de
-province. Le bourg devint bien vite une cité importante, quelque chose
-d'inférieur à Rouen mais de supérieur à Orléans.
-
-Une seule chose désolait cette _ville_, c'était son nom. Les
-Batignolles, c'était commun, on adopta Batignolles-Monceau: c'était
-bien mieux.
-
-Enfin, la ville de Paris, comme elle l'avait fait sous
-Philippe-Auguste, sous Charles IX et au siècle dernier, Paris voulut
-élargir sa ceinture, et les Batignolles devinrent un des plus beaux
-arrondissements de la capitale.
-
-
-Mais il ne s'agit pas d'une simple étiquette pour changer un pays;
-l'habit ne fait pas le moine, et bien fou serait celui qui croirait
-tromper quelqu'un en mettant du cirage dans un pot à confiture:
-Batignolles et Paris, ça fait deux.
-
-Les Batignolles ont beau dire: Nous sommes Parisiens, ils n'en pensent
-pas un mot, et ils font tout ce qu'ils peuvent pour bien démontrer que
-s'ils ont bien voulu consentir à entrer dans la confédération, ils
-n'ont entendu sacrifier en rien leurs us et coutumes, aliéner leurs
-droits et prérogatives.
-
-Voici pourquoi, voici comment l'autre jour, en plein Paris, on
-couronnait une gentille et honnête jeune fille.
-
-Certes il n'y a pas de mal à ça, bien au contraire; mais il semble
-pourtant que les lois de la proportion n'ont pas été bien observées.
-
-Que Nanterre, Suresnes, Salency ou Enghien, qui sont des villages ou à
-peu près, se contentent d'une rosière, c'est très bien; qu'on se trouve
-heureux dans un petit pays de trouver une fille vertueuse et de la
-couronner, tout est pour le mieux.
-
-Mais qu'on se contente à aussi bon marché dans une ville de
-quatre-vingt mille âmes, c'est une modestie trop exagérée ou une
-pénurie inutile à constater.
-
-Il serait naturel de procéder pour la vertu comme pour la députation,
-bien que ces deux choses n'aient pas entre elles beaucoup de relations.
-
-Dans les départements populeux, comme la Seine ou le Nord, on nomme un
-bien plus grand nombre de représentants que dans l'Ardèche ou la Creuse.
-
-La cérémonie a été fort brillante. Ce qu'il y avait là de jeunes et
-jolis visages est impossible à dire.
-
-Voyez-vous un étranger arrivant à la porte du temple au moment où mille
-jeunes filles descendent l'escalier, voyez-vous, dis-je, cet étranger
-voulant se renseigner?
-
-—Mesdemoiselles, demande-t-il, voulez-vous être assez aimables pour me
-dire pourquoi l'on vient de couronner une de vos compagnes? Qu'a-t-elle
-fait pour mériter une si grande récompense donnée publiquement dans la
-maison de Dieu?
-
-—Monsieur, elle a été vertueuse.
-
-Cet étranger s'en ira en pensant:
-
-—Quel singulier pays où il n'y a qu'une seule fille vertueuse, où il
-n'y a pas de demoiselles jalouses, deux hypothèses bien inadmissibles.
-Ou bien serait-ce que la couronnée est plus vertueuse que les autres?
-Mais on ne peut pas être vertueux plus ou moins; on l'est ou l'on
-ne l'est pas, la vertu est une et indivisible, comme la République
-française.
-
-
-
-
-LA ROSIÈRE DE SURESNES
-
-
-L'origine de la rose de Suresnes ne se perd pas dans la nuit des temps
-comme la rose de Nanterre; elle n'en est que plus fraîche, ce qui ne
-l'empêche pas de vivre en parfaite intelligence avec ses aînées, les
-roses de Nanterre et de Salency.
-
-Cette origine est très authentique; il est bon de bien l'indiquer, afin
-qu'elle ne soit pas faussée quand elle arrivera à l'état de légende.
-
-Une pauvre mère, madame la comtesse des Bassyns de Richemont, perdit
-sa fille, une enfant de quatre ans, qu'elle adorait. Le pauvre petit
-être succombait aux suites d'un accident de voiture, qu'on avait cru
-insignifiant d'abord.
-
-Les habitants de Suresnes avaient été témoins de l'accident, ils
-furent aussi témoins de la grandeur d'âme de cette malheureuse mère,
-et, pleins d'admiration et de compassion pour elle, ils partagèrent sa
-douleur.
-
-La comtesse, touchée au fond de l'âme, institua un prix de vertu;
-elle voulut qu'il y eût tous les ans une fille admirée dans ce village
-où elle avait perdu sa fille; elle voulut qu'il y eût aussi une mère
-heureuse là où elle avait tant pleuré.
-
-Elle ne fit, du reste, aucune condition, si ce n'est que la première
-fille, issue du mariage de la rosière, s'appellerait Camille, le nom de
-sa chère regrettée.
-
-C'est une idée qui viendrait à bien des mères.
-
-
-
-
-ACTRICE ET GRANDE DAME
-
-
-Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire, parisienne entre
-toutes, ou je ne m'y connais pas.
-
-Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un des plus gais
-théâtres de Paris, une pauvre jeune fille, faisait la joie des yeux,
-tant son visage était aimable, son sourire gai, ses yeux noirs et ses
-dents blanches.
-
-Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà cassé le
-cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant.
-
-Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un attrait de séduction
-tout à fait dangereux.
-
-Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle avait ruiné bien
-des gens, elle avait fait couler bien des larmes à de pauvres mères et
-causé bien des insomnies à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En
-un mot, c'était un monstre.
-
-Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation ne changera
-ce qui est.
-
-Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et avait eu dans
-sa vie quelques accès d'honnêteté.
-
-Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre, et, comme il faut
-qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima réellement.
-
-Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne vie et se
-réfugia dans un petit appartement de la rue Bleue, où elle pensait que
-nul ne viendrait troubler ses élans vers la rédemption.
-
-Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours, le bonheur fut
-de courte durée.
-
-Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui tout souriait,
-devint malade. Elle lutta longtemps contre le mal. Les médecins lui
-ordonnèrent le climat de Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher
-Paris.
-
-Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus bas. Le soir, on
-ne parlait que de la jolie comédienne; on en parla même chez la blonde
-madame de M..., qui pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice
-de H..., de changer de conversation.
-
-—Les filles nous envahissent, même après leur mort, dit-elle sèchement.
-
-Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice une profonde émotion,
-elle l'entraîna dans un petit salon, où ils causèrent longtemps. La
-grande dame s'était fait raconter comment on aime une comédienne.
-
-—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette pauvre enfant va mourir,
-et, bien que je ne l'aie pas vue depuis deux ans, je ne voudrais pas
-qu'elle meure sans avoir accompli un de ses vœux.
-
-—Lequel?
-
-—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus ardemment que jamais.
-Je serais heureux, si elle me devait son dernier sourire.
-
-—Que n'allez-vous la voir?
-
-—C'est impossible, la porte est fermée à tout le monde.
-
-—Où demeure-t-elle?
-
-—Rue Bleue.
-
-—J'y vais.
-
-—Vous?
-
-—Moi.
-
-Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au chevet de la
-mourante, gardé par deux dragons en pleurs, je ne sais; ce qui est
-certain, c'est que non seulement elle s'approcha de la malade, mais
-encore qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle.
-
-—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse de M...
-
-—Vous l'aimez? demanda la malade.
-
-—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un grand plaisir
-hâterait votre guérison. Que voulez-vous? que désirez-vous? parlez
-vite.
-
-—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai envie de rien.
-
-—Cherchez bien.
-
-—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine en ai-je encore
-pour quelques heures.
-
-—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge. Voyons, cherchez,
-parlez.
-
-—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles.
-
-La comtesse avait deux admirables diamants montés en goutte d'eau,
-elle les retira tranquillement et les mit dans la main décharnée de
-l'actrice.
-
-—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme, les yeux enfiévrés.
-Elle mit les boucles d'oreilles, mais elle ne se vit pas; en se
-soulevant pour se voir dans la glace, elle mourut.
-
-—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à qui la comtesse
-racontait la scène.
-
-Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont fort blâmé la
-conduite de la comtesse, d'autres l'ont approuvée; pour cette fois,
-tout le monde a eu raison.
-
-
-
-
-UN THÉATRE DE L'AVENIR
-
-
-Un industriel anglais vient d'arriver à Paris avec quelques millions,
-ce qui n'est rien, et une idée, ce qui est beaucoup.
-
-Je connais un auteur dramatique qui est bien de mon avis sur ce point.
-
-Cette idée consisterait à créer un théâtre cosmopolite. On y chanterait
-dans toutes les langues, et la musique étant la langue universelle,
-tout le monde comprendrait.
-
-Cet industriel a calculé qu'il y avait à Paris trente mille anglais.
-
-Quarante-cinq mille Allemands;
-
-Quinze mille Italiens;
-
-Dix mille Espagnols;
-
-Six mille Russes;
-
-Douze mille Américains.
-
-Sans compter les Français et les Parisiens.
-
-La combinaison de cet excentrique est assez compliquée.
-
-Voilà son plan.
-
-Les lundis, mercredis et vendredis seront réservés à une troupe
-anglaise.
-
-Les autres jours, on jouera en français, sauf les dimanches, réservés
-aux Italiens, aux Espagnols et aux Russes, à tour de rôle.
-
-Cet anglais, qui s'appelle M. Sikes, est doué d'une conviction robuste;
-il croit en lui et a réponse à tout.
-
-—Que jouerez-vous? lui demandait-on.
-
-—Tout, répondit-il, tout, excepté les immortels chefs-d'œuvre de
-Shakspeare.
-
-—Il vous sera facile d'avoir une troupe anglaise, une troupe française,
-mais les autres?
-
-—On paye les Italiens en papier, qui perd dix-huit pour cent; en leur
-donnant de l'or ils viendront; les Espagnols, je n'aurai qu'à choisir;
-l'art ne vit pas de coups de fusil.
-
-—Bien; mais les Russes?
-
-—Je gratterai les Polonais.
-
-—Pourquoi n'allez-vous pas exploiter votre idée à Londres.
-
-—Ah! voilà, fit-il; c'est bien simple: en Angleterre, on n'aime et on
-ne protège que ce qui est anglais; en France, on aime tout le monde,
-mais on ne protège que ce qui n'est pas français.
-
-Monsieur Sikes, vous avez raison.
-
-
-
-
-LES FAUX PAUVRES
-
-
-Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour s'y amuser.
-
-Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours sa curiosité
-et flatte son amour-propre; il le regarde avec respect, l'examine avec
-soin, et, toujours satisfait de son examen, il s'écrie:
-
-—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne savait pas que
-c'est un prince, on le prendrait pour un homme comme les autres.
-
-Heureusement on est prévenu.
-
-Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable que, dans les
-autres pays, on n'agit pas différemment,—il est assailli par une foule
-de mendiants éhontés.
-
-Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des femmes de noble
-extraction frappées par l'adversité, de pauvres artistes, des poètes,
-de braves ouvriers infirmes, des banquiers ruinés, enfin toute la
-séquelle des demandeurs.
-
-Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une loi qui interdit
-la mendicité à domicile comme sur la voie publique, pourquoi ne
-l'applique-t-on pas avec sévérité?
-
-Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un certain point,
-lorsqu'il adresse une supplique à un homme riche et charitable, et il
-est peut-être humain de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et
-comprend que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les princes de
-passage, ne sont pas de vrais pauvres, et qu'en débarrasser les princes
-et même les simples étrangers, serait une œuvre méritoire.
-
-
-Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on ne le pense, et
-rien n'est plus tristement curieux à étudier que cette caste qui,
-admirablement organisée, a élevé la mendicité à la hauteur d'une
-institution.
-
-Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de renseignements, et je
-ne serais pas étonné qu'elle ne possédât aussi une caisse de secours
-mutuels.
-
-Mendier, dans cette société, s'appelle _faire la manche_. D'où vient
-cette expression? J'ignore son origine, que j'ai vainement cherchée
-dans le dictionnaire excentrique de mon éminent confrère Lorédan
-Larchey.
-
-Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les sept ou huit cents
-individus qui «faisaient la manche» se réunissaient au passage Brady,
-au faubourg Saint-Denis.
-
-Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les célibataires
-malheureux qui n'avaient pas de meubles à eux.
-
-L'association les nourrissait, à la charge par eux de copier les
-lettres destinées aux cœurs généreux.
-
-Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant sept ou huit
-formules qui, elles, ne variaient jamais.
-
-Les _mancheurs_ achetaient ces lettres suivant les besoins de leur
-clientèle. Non seulement ils achetaient des lettres, mais aussi des
-clients.
-
-—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai un banquier à
-vendre, disait l'autre.—Je céderais une veuve pour un jeune homme dévot
-ou contre une actrice superstitieuse.
-
-Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le pourrait croire
-et le _mancheur_ qui frapperait à des portes inconnues risquerait fort
-de ne rien avoir.
-
-Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage du Pont-Neuf
-et qui prenait les femmes par la flatterie, cette industrie a fait de
-grands progrès.
-
-Les gens qui donnent sont connus, l'association sait leur fortune,
-leurs vertus, leurs vices et elle spécule là-dessus.
-
-Les membres de l'association se vendent des clients, par cette bonne
-raison qu'un bon cœur ne se lasse jamais de donner, mais qu'il se
-fatigue souvent de donner au même individu.
-
-Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils unique, âgé de
-vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion de poitrine. La pauvre mère
-aimait ce fils à l'idolâtrie et pensa mourir elle-même.
-
-Un matin, un individu se présente chez elle et la supplie de lui
-trouver une place; la bonne dame s'excuse, dit qu'elle n'a plus de
-relations et congédie le solliciteur.
-
-Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré:
-
-—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée; je suis bien
-malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à travailler pour gagner
-mon pain, j'avais un fils qui ne me laissait manquer de rien, je
-l'ai perdu; il est mort d'une fluxion de poitrine, il n'avait que
-vingt-trois ans.
-
-La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec le faux père et
-vint à son secours; cela dura longtemps.
-
-Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa plus demander, il
-vendit la malheureuse mère à une femme de l'association qui, comme son
-prédécesseur, joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son
-tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce.
-
-Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de la sorte.
-
-—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé que moi, mais le mal
-des uns ne détruit pas le mal des autres.
-
-
-La bande, qui est composée d'individus de tout âge et des deux sexes,
-se divise en deux catégories, les _leveurs_ et les _sujets_.
-
-Le _leveur_ est celui qui découvre une victime, le _sujet_ est celui
-qui l'exploite.
-
-Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué, qui font
-l'avocat de province tombé dans la misère après avoir enlevé une jeune
-fille.
-
-Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font le médecin de
-province qui a perdu sa clientèle et qui a été forcé de fuir, à cause
-de ses opinions avancées.
-
-Il y a l'homme de lettres.
-
-Il y a le peintre.
-
-Il y a le graveur qui a perdu la vue.
-
-Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un lâche séducteur.
-
-Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites.
-
-Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer tous les
-rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent le soir loyalement et
-recommencent le lendemain.
-
-Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au domaine de la
-fantaisie, rien n'est plus tristement vrai.
-
-Dans le temps, la _manche_ avait une reine. C'était une dame titrée,
-qui avait un train de maison assez considérable, elle s'appelait la
-baronne ***. Je ne mets point son nom en toutes lettres, parce qu'elle
-était véritablement baronne et qu'elle appartenait à une excellente
-famille.
-
-Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs, disaient:
-
-—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle donne tant
-qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait; demandez-lui des
-renseignements et ne me donnez qu'après sa réponse.
-
-Les gens charitables allaient voir la baronne, qui donnait des détails
-attendrissants et s'écriait:
-
-—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à soulager et si peu
-de fortune!
-
-On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant bien longtemps,
-cette baronne, cent fois misérable, qui partageait avec les mendiants,
-passa dans le monde parisien pour une sainte.
-
-Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elle _travaille_ encore
-un peu.
-
-
-Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux dominos avec un
-_mancheur_ célèbre dont ils ignoraient la profession.
-
-C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure, l'œil vif, âgé
-de cinquante-cinq à soixante ans, porteur d'une rosette multicolore.
-
-Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder était
-toujours la même.
-
-Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la maison, et,
-affectant d'être fort pressé, il lui disait:
-
-—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est aujourd'hui dimanche,
-l'ambassade est fermée; faites-moi donc la grâce de me prêter un louis
-jusqu'à demain.
-
-Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant de la maison,
-soit que sa bonne mine en imposât, soit qu'on ne fût pas fâché d'être
-agréable à un homme embarrassé par la fermeture de l'ambassade, le
-_mancheur_, sur vingt portes, ramassait dix louis.
-
-Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter.
-
-—Votre profession? lui demanda le commissaire de police.
-
-—Mendiant.
-
-—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes un escroc.
-
-—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est celui qui, par une
-allégation fausse ou mensongère, tente de s'emparer de la fortune ou
-d'une partie de la fortune d'autrui.
-
-—Parfaitement.
-
-—Eh bien, je vous défie de me prouver que mon allégation est
-mensongère et que l'ambassade n'est pas fermée le dimanche.
-
-—Quelle ambassade?
-
-—Celle que vous voudrez.
-
-
-
-
-TABLEAUX VIVANTS
-
-
-En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise réputation.
-
-Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les mémoires du temps,
-sans en défendre la vue aux pensionnats de demoiselles, donnent
-suffisamment à comprendre que ce spectacle n'était pas dédié à la
-jeunesse.
-
-Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont il est fort
-difficile de parler, parce que personne ne les a vus excepté la police
-qui, comme on sait, a un œil partout.
-
-Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car
-l'établissement fut fermé.
-
-Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces tableaux ont été
-en faveur dans le grand monde parisien. Plus d'une belle patricienne
-ne craignit pas de prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de
-Prudhon.
-
-La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est plus gracieux qu'un
-tableau de maître bien reproduit par des êtres vivants, rien n'est plus
-difficile à exécuter et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer
-tant de peine.
-
-Il faut d'abord faire construire une grande roue en fer qui tourne
-lentement et sans bruit. C'est très cher, très embarrassant, et ça
-abîme beaucoup les appartements.
-
-La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent au moins
-de loin aux personnages du tableau choisi.
-
-Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour faire un Jupiter
-présentable. Les Bacchus se trouvent, mais les Mercures et les Apollons
-sont rarissimes.
-
-Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves à remuer à la
-pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis sont plus que difficiles
-à trouver. Ce n'est pas que les sujets n'aient pas les qualités de
-l'emploi, mais les maris du second empire y regardaient à deux fois.
-
-Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière électrique pour
-des tableaux historiques qui n'avaient pas le même charme, et la mode
-passa sans être regrettée que par les couturiers, les couturières et
-les coiffeurs, qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien
-qu'ils prendraient leur revanche.
-
-L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieurs jours pour
-arriver à produire un spectacle de quelques secondes, tous ces ennuis
-réunis n'auraient peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le
-dernier coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes de rester
-cinq minutes sans parler.
-
-
-
-
-LE MURILLO VOLÉ
-
-
-On a volé un Murillo au musée du Louvre et en plein jour. C'est-il vous
-qui avez trouvé le fameux Murillo?
-
-Vous savez qu'il y a une forte récompense pour celui qui le trouvera;
-mais il me semble assez douteux qu'on le retrouve, à moins que le
-gentilhomme qui l'a décroché, ne le vienne rapporter lui-même pour
-toucher la récompense promise, ce qui serait assez espagnol.
-
-Quand on a appris la disparition de ce chef-d'œuvre, nul n'a pensé à en
-déplorer la perte irréparable. Tout le monde s'est écrié:
-
-—Comment diable a-t-on fait pour pouvoir voler une toile de cette
-dimension dans une chapelle fermée, dans une église fermée également?
-
-Comment l'on a fait? C'est bien simple. On l'a décroché; on a roulé la
-toile et on l'a emportée.
-
-Ça a dû être d'autant plus facile, qu'à l'étonnement général, on peut
-croire que jamais personne n'aurait pensé qu'un audacieux larcin serait
-chose possible.
-
-Le vol le plus curieux dans ce genre fut exécuté sous le règne de S. M.
-Louis-Philippe Ier.
-
-C'était dans un corps de garde d'agents de police attachés à un
-commissariat.
-
-En plein jour, un ouvrier entra.
-
-—Que voulez-vous?
-
-—Je viens chercher le poêle.
-
-—Tiens! pourquoi faire?
-
-—Pour le nettoyer donc!
-
-—Mais il est allumé.
-
-—Nous allons l'éteindre.
-
-—C'est juste.
-
-Voilà les agents qui éteignent le feu et qui aident l'ouvrier à
-démonter le poêle et à le charger avec ses tuyaux dans une charrette à
-bras.
-
-On n'aurait jamais connu ce vol, si le coupable ne l'avait avoué plus
-tard dans l'espoir, sans doute, que ce trait de génie lui rendrait ses
-juges plus favorables; mais on ne lui en tint pas bien compte, le génie
-perce si difficilement.
-
-
-
-
-UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME
-
-
-J'ai eu l'honneur de connaître jadis un gentilhomme poitevin, homme
-aimable et bien élevé, riche et insuffisamment bien tourné, qui, avec
-tout ce qu'il faut au monde pour être heureux, ne rencontra jamais le
-bonheur.
-
-Ce galant homme possédait, je ne dirai pas un défaut, encore moins un
-vice; c'était quelque chose de bien plus grave: il était affligé d'une
-disgrâce assez singulière: il ne savait pas discerner de quel côté
-venait le vent.
-
-De prime abord on se rend difficilement compte de l'effet qu'une aussi
-naïve ignorance peut produire sur une destinée. M. de La Tour-Villiers
-en fit la triste expérience.
-
-En sortant du collège de Poitiers, où il avait fait d'excellentes
-études, il fut présenté dans le monde; son apparition fit même
-sensation. A Poitiers, comme partout où il y a des demoiselles à
-marier, un jeune monsieur titré et riche ne laisse pas que de produire
-un certain effet.
-
-Pendant quelque temps tout allait pour le mieux dans la meilleure des
-petites villes, lorsque M. de La Tour-Villiers fut invité à aller
-chasser chez un châtelain de son voisinage; quelques loups échappés du
-Limousin avaient fait invasion dans la patrie du célèbre Jacques du
-Fouilloux, grand chasseur devant l'Éternel et grand maître en l'art
-d'écrire et deviser sur faits de vénerie.
-
-Le matin, on distribua les places, en recommandant aux chasseurs
-d'appuyer à gauche ou à droite, dans le cas fort probable où le vent
-viendrait à tourner.
-
-—Mais, demanda le jeune M. de La Tour-Villiers à son hôte, comment
-pourrai-je savoir si le vent change?
-
-Le châtelain ouvrit des yeux gros comme ceux d'un bœuf, regarda le naïf
-jeune homme avec une admiration émerveillée, et lui répondit:
-
-—Ne vous inquiétez pas, cher ami, votre cœur vous le dira.
-
-Le chasseur novice se demanda bien ce qu'il pouvait y avoir de commun
-entre le vent et son cœur, mais il était à un âge où les choses les
-plus sérieuses traitent le cerveau en hôtel garni et n'y demeurent que
-le moins possible.
-
-La chasse fut heureuse, on tua deux loups.
-
-—Le jeune La Tour-Villiers a-t-il tiré? demanda quelqu'un.
-
-—Lui! répondit le châtelain avec mépris, lui, tirer! il ne sait
-seulement d'où vient le vent.
-
-—Pas possible! firent tous les chasseurs comme un seul homme.
-
-—Rien de plus vrai, reprit l'hôte, je vais vous le prouver.
-
-Le jeune chasseur s'avançait joyeux, le sourire sur les lèvres, maniant
-assez dextrement son cheval. Il avait vraiment bonne mine, malgré un
-affreux vent du nord sec, froid et coupant comme un couteau, qui lui
-balayait le visage et lui faisait pleurer les yeux.
-
-—Ah! monsieur de La Tour, s'écria l'hôte, dépêchez-vous, s'il ne vous
-plaît pas d'être mouillé; voici un diable de vent du sud qui ne nous
-promet rien de bon.
-
-—C'est ma foi vrai, monsieur, répondit le jeune homme, jamais je n'ai
-vu vent du sud plus désobligeant.
-
-Les chasseurs se regardèrent stupéfaits et retournèrent la tête pour
-rire en gens bien élevés.
-
-A partir de ce jour, le jeune homme fut toisé et jamais on ne parla de
-lui sans affirmer que c'était un niais, qui, malgré tout l'argent que
-ses parents avaient dépensé, ne savait seulement pas d'où venait le
-vent.
-
-Il demanda une jeune fille de condition en mariage, les parents de la
-jeune personne étaient amis des siens, les positions, les dots, les
-convenances s'équilibraient admirablement; on hésita longtemps, enfin
-le père de la demoiselle s'expliqua:
-
-—Jamais, au grand jamais, dit-il, moi vivant, je ne laisserai ma chère
-Hortense épouser un monsieur qui ne sait seulement pas d'où vient le
-vent.
-
-Tout le département de la Vienne admira la sagesse et l'esprit de
-conduite de ce père prévoyant.
-
-M. de La Tour-Villiers resta garçon, et vécut un peu retiré malgré son
-penchant pour le monde, qui ne le prit jamais au sérieux.
-
-Donnait-il son avis en politique, on souriait; exprimait-il son opinion
-sur un cheval ou sur un coup douteux de bouillotte ou d'échecs, on
-souriait: quel fond pouvait-on faire sur l'opinion d'un homme qui ne
-sait pas même d'où vient le vent?
-
-Il échoua au conseil général, plus tard à la députation; il se rabattit
-sur le conseil municipal et il échoua plus que jamais, parce qu'on est
-bien trop avisé pour confier les intérêts d'une ville comme Poitiers à
-un homme qui ne sait même pas d'où vient le vent.
-
-M. de La Tour-Villiers ne se serait jamais douté de la cause de tant de
-guignon, si un domestique ivre qu'il venait de congédier ne lui avait
-répondu:
-
-—Ivrogne, moi! eh bien! après... j'aime encore mieux être un ivrogne
-que d'être comme monsieur, dont tout le monde se moque parce que
-monsieur ne sait seulement pas d'où vient le vent.
-
-Le maître ne répondit rien, il demeura atterré; un mot lui avait fait
-comprendre le secret de ses malheurs. Ce fut toute une révélation.
-
-Comme je n'écris pas ici l'histoire de ce gentilhomme, je vais, pour
-couper au court, raconter en quelques mots sa triste fin.
-
-Il s'exila volontairement et alla habiter à la Basse-côte, sur le bord
-de la mer, une propriété qu'une de ses tantes lui avait laissée.
-
-Là, il vécut presque seul, lisant tous les livres dans lesquels il
-supposait trouver la science qui lui manquait, mais aucun livre au
-monde, même _l'Art de s'orienter dans les déserts_, par l'abbé Prugnot,
-ne donne la manière d'apprendre d'où vient le vent.
-
-Quand il eut tout lu, M. de La Tour-Villiers prit un grand parti, il
-alla questionner un capitaine au long-cours.
-
-—Capitaine, lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en mer, comment
-faites-vous pour savoir d'où vient le vent?
-
-Le capitaine qui ne pouvait pas supposer qu'un homme grave se voulût
-moquer de lui, prit dans sa bibliothèque un petit pompon blanc fait de
-plumes d'eider, et le lui montrant il lui dit:
-
-—On amarre ça au premier endroit venu, le plus léger brin de brise le
-fait frissonner; vous voyez que ce n'est pas malin, et il ne faut pas
-avoir inventé la poudre pour s'en servir.
-
-Le questionneur humilié fit semblant de comprendre et se retira plus
-désolé que jamais.
-
-Il fit une dernière tentative: un matin il pria un vieux matelot de
-le prendre avec lui dans son bateau pour faire une promenade en mer,
-moyennant un bon louis d'or. Le marin ne se fit pas tirer l'oreille.
-
-Quand les deux hommes furent à quatre kilomètres de la côte et que M.
-de La Tour-Villiers fut bien acertainé que personne, sauf le marin, ne
-pouvait l'entendre, il demanda négligemment:
-
-—Dites-moi, Le Helm mon ami, comment fait-on pour savoir d'où vient le
-vent?
-
-—Puh! l'habitude.
-
-—J'entends bien, mais ceux qui n'ont pas l'habitude?
-
-—Ils mouillent leur doigt, ceux-là.
-
-—Et puis?
-
-—Eh bé! ils sentent la fraîcheur; mouillez votre doigt, tournez-le
-comme ça, vous ne sentez rien, n'est-ce pas? tournez-le de l'autre
-côté, vous sentez la fraîcheur de la brise, pas vrai? Eh bé, c'est que
-le vent est nord, nord-est.
-
-Le bon gentilhomme suait à grosses gouttes.
-
-—C'est, dit-il, qu'en mer je ne sais pas bien m'orienter.
-
-—Pas malin, fit le matelot, le soleil vient de là, c'est le levant, il
-s'en va là-bas, au couchant; entre les deux, c'est le nord, et le midi
-est en face.
-
-M. de Latour-Villiers revint à terre tout songeur.
-
-—Tout cela est bel et bien, pensait-il souvent, mais quand le soleil
-est couché ou qu'il n'est pas encore levé, ou quand le ciel est
-nuageux, comment peut-on bien faire pour savoir d'où vient le vent?
-
-Il mourut encore jeune et véritablement bien à plaindre; que fallait-il
-à ce galant homme pour être heureux? Bien peu de chose: une girouette.
-
-
-Ne trouvez-vous pas que notre chère France est dans ce moment dans la
-situation de cet infortuné gentilhomme?
-
-On y a beau se remuer, prendre des airs capables, parler, hurler,
-brailler, écrire—qui plus est—personne ne sait au juste d'où vient le
-vent.
-
-Peut-être qu'en France il n'y a plus de vent; car ce ne sont pas les
-girouettes qui manquent.
-
-On prétend souvent qu'il faudrait à Paris un journal comme le _Times_
-de Londres, c'est-à-dire une feuille qui, sans aucun parti pris, soit
-toujours à la tête de l'opinion publique.
-
-Je ne sais si, en d'autres temps, le journal eût été facile à faire,
-mais ce dont je suis assuré, c'est, qu'au nôtre, il est impossible.
-
-Il n'y a plus d'opinion publique et s'il y en a une, ce que je nie,
-elle n'a pas de tête.
-
-Des partis, partout; l'opinion publique, nulle part.
-
-Notre pauvre pays ressemble fort à un homme qui a reçu sur la tête un
-violent coup de bâton et qui en est resté étourdi.
-
-A mesure que le temps s'écoule et que le souvenir des événements qu'il
-a acceptés semble s'éloigner de lui, il devient chaque jour plus rêveur
-et plus indifférent.
-
-Rien ne le touche, rien ne l'émeut, c'est à ce point qu'il voit partir
-ses milliards et qu'il se frotte les mains avec plus de satisfaction
-qu'il n'oserait en témoigner si on les lui apportait.
-
-«En voilà quatre de payés; tout va bien.»
-
-Les grands crimes se succèdent, les catastrophes s'accumulent et
-l'opinion publique ne bouge pas.
-
-Comme cette infortunée princesse qui pleurait son époux assassiné, elle
-pourrait prendre la fameuse devise:
-
-_Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus._
-
-C'est-à-dire s'il y a quelque chose qui lui _est_ encore, c'est la
-bande à Gélignier.
-
-De petits voleurs qui en revendraient à Cartouche: voilà les virtuoses
-du jour.
-
-
-
-
-LE JEU
-
-
-Les hommes pariaient donc pour la casaque rouge.
-
-Les femmes pour la casaque bleue.
-
-Quelques jeunes gandins ruraux mettaient sur la casaque verte, et
-cependant la casaque noire avançait, touchait le but et tout le monde
-perdait; tant il est vrai que les couleurs ne signifient rien.
-
-
-Un autre fait m'a frappé à ces courses. C'est la liberté laissée aux
-joueurs et surtout aux gens qui donnent à jouer.
-
-Il faudrait cependant bien s'entendre. Un homme a le droit de mettre
-une somme considérable sur une casaque rouge ou noire qui galope, et ce
-même homme ne peut aventurer un louis sur une boule qui tourne dans un
-cylindre mécaniquement combiné; cela est excessif.
-
-
-Voilà l'Allemagne qui, éclairée par une expérience désastreuse, va
-reprendre les jeux. La laissera-t-on faire tranquillement?
-
-Bade est désert, Hombourg est mort, Wiesbaden agonise, Nauheim est
-enterré.
-
-Quatre provinces tombent en ruine et le Rhin est désert.
-
-Propriétaires, maîtres d'hôtel, marchands et ouvriers gémissent; leurs
-plaintes sont à ce point retentissantes qu'elles seraient parvenues
-jusqu'au trône.
-
-Le trône aurait promis de réfléchir, et il ne faut pas l'avoir regardé
-deux fois pour savoir qu'il réfléchira vite, ce trône-là; il a toujours
-besoin d'argent et l'acier des canons est bien cher.
-
-Après avoir donné cinq milliards, allons-nous laisser éparpiller nos
-louis dans le pays de la choucroûte? En vérité, ce serait maladroit.
-
-
-Le jeu est immoral, va-t-on dire comme à l'ordinaire.
-
-Eh bien, ce n'est point mon avis.
-
-Je pense qu'il est plus moral d'établir un impôt sur le vice que d'en
-mettre un sur la vertu.
-
-Est-il bien moral qu'un brave ouvrier, père de famille, ne puisse boire
-du vin et en faire boire à ses enfants?
-
-Pourquoi y a-t-il un impôt de plus de vingt-cinq centimes par litre sur
-le vin?
-
-Pourquoi le tabac a-t-il doublé de prix?
-
-Pourquoi la viande paye-t-elle une entrée à l'octroi de Paris?
-
-Que n'impose-t-on pas l'absinthe de trois francs par litre et les
-cigares de choix de cinquante francs par boîte? Ce serait plus moral.
-
-Qui oserait se plaindre?
-
-On se gardera bien de faire cette cote bien taillée. Plus nous irons et
-plus l'impôt sur les matières indispensables ira en augmentant.
-
-Savez-vous pourquoi?
-
-C'est que les économistes ont découvert cette vérité digne de la
-Palisse, à savoir que les impôts qui portent sur la masse sont les plus
-productifs.
-
-
-Le peuple, qui n'est pas économiste, réfléchit beaucoup, et, après
-avoir considéré que le riche paye en réalité bien moins d'impôts que
-lui, il dit tout simplement:
-
-—L'impôt est voté par les riches, cela n'a rien d'étonnant.
-
-Le jour où le pauvre descend dans la rue, le riche ne comprend plus.
-
-Il y a une société qui s'est fondée, je crois, au fond des Batignolles,
-et qui s'appelle la Société d'encouragement au bien. J'ignore quels
-résultats heureux elle a pu obtenir; elle en a obtenu, sans aucun
-doute, parce que ceux qui la dirigent sont des gens distingués qui
-mettent toute leur âme dans l'accomplissement du devoir; mais que ses
-résultats eussent été différents, si au lieu de s'appeler Société
-d'encouragement au bien, elle se nommait la Société de découragement au
-mal!
-
-Comme disait le caporal de Dumas: «Ce serait la même chose, mais ce
-serait le contraire.»
-
-Le bien n'a nul besoin d'être encouragé, il va gaiement son chemin, et
-rien ne saurait le faire dévier. On ne peut sérieusement admettre qu'un
-homme sera plus vertueux parce que la Société des Batignolles lui aura
-alloué en séance publique une médaille de quinze francs.
-
-Si cet homme a fait le bien dans l'ombre, il ne s'attendait pas à la
-médaille.
-
-S'il s'y attendait, ce n'est pas un homme vertueux.
-
-Reste la question des quinze francs, mais c'est bien peu de chose.
-
-
-Avec quinze francs de plus, saint Vincent ne rachèterait pas un captif
-de plus; avec cent sous, on peut arrêter le bras d'un assassin.
-
-Je sais bien qu'il est assez difficile de veiller à toute heure et de
-trouver un bandit juste au moment où il lève le bras pour lui dire:
-
-—Tenez, mon brave homme, voilà cent sous; allez vous divertir un peu;
-ça vaudra mieux que de tuer votre prochain.
-
-Mais ce qu'on pourrait faire facilement, ce serait de mettre le mal
-hors de la portée de tout le monde.
-
-Les deux plus grands agents de perversité sont l'ivrognerie et le jeu.
-Il serait donc bon, en imposant ces deux vices outre mesure, de les
-rendre inaccessibles au peuple.
-
-
-Cette pudeur à l'endroit des jeux publics, qui rapporteraient gros à
-l'État, semble assez puérile quand on voit le jeu installé partout.
-
-On joue sur le turf.
-
-On joue dans les cercles.
-
-On joue dans les cafés.
-
-On joue dans les fêtes de village.
-
-On joue sur les places; dans les rues.
-
-Là et là, pas le moindre contrôle.
-
-Aux courses, pertes considérables, ainsi que dans les cercles. Dans les
-cafés, tout le monde sait que quelques grecs seuls ne perdent point.
-
-Dans les fêtes publiques, sous prétexte de jeu du lapin ou des
-couteaux, des industriels ignobles dévalisent l'ouvrier.
-
-Dans les rues, c'est mieux encore, on joue le _truc_.
-
-Le truc est des plus simples; un vaurien a trois cartes en mains, deux
-noires et une rouge; il les mêle, et, en les posant par terre, il feint
-par maladresse de montrer la rouge; il va sans dire qu'il la file. Le
-passant, alléché, met son argent sur la carte qu'il croit rouge, et il
-est refait.
-
-Les tribunaux correctionnels condamnent toutes les semaines quelques
-truqueurs. Ils feraient peut-être mieux de condamner le joueur, qui
-n'est devenu la dupe que parce qu'il croyait voler sûrement le...
-banquier.
-
-
-
-
-LES FOLLES
-
-
-Un journal, d'humeur douce ordinairement, vient d'adresser une
-admonestation assez nerveuse à deux membres de la Faculté de médecine.
-
-Cette feuille prétend que deux médecins, qu'il est inutile de nommer
-ici, chefs de service dans un hôpital dont le nom importe peu, auraient
-traité plus que légèrement le secret professionnel, une des mille
-religions des matérialistes.
-
-Voici le fait reproché:
-
-La scène se passe dans un hospice d'aliénés, côté des dames; les
-docteurs susdits ne se gêneraient en rien pour raconter aux étudiants
-qui suivent leurs leçons les événements qui ont amené la folie dans le
-cerveau de ces pauvres femmes.
-
-Les chagrins d'amour et l'adultère règnent, dans ces histoires vraies,
-aussi despotiquement que dans les romans qu'on achète trois livres dix
-sous pour tuer un peu le temps.
-
-Après ces orages du cœur, la mort est la pourvoyeuse la plus active
-des maisons de force. Des tas de pauvres femmes sont là, grimaçantes,
-horribles, grotesques et touchantes; les unes ont vu mourir ceux
-qu'elles aimaient, mères, maris, enfants, et Dieu, peut-être par
-miséricorde, ne leur a pas donné assez de raison pour accepter
-chrétiennement ses terribles arrêts.
-
-D'autres sont folles comme la jeune fille que Sganarelle prétendait
-soigner était muette, c'est-à-dire sans qu'on sache pourquoi.
-
-Eh bien, il paraîtrait que non seulement les deux docteurs livrent à
-la curiosité de leurs élèves les faits particuliers qui ont entraîné
-la folie, mais encore qu'ils appellent ces infortunées par leurs noms
-de famille, et leur font quelquefois des questions ridicules qui sont
-d'autant plus regrettables que ces intéressantes malades ont souvent
-des éclairs de raison.
-
-Il est impossible d'approuver la conduite de ces médecins, si toutefois
-le journal dit vrai,—car le journal pourrait bien ne pas dire vrai, on
-a vu des choses plus extraordinaires,—mais on aurait aussi grand tort
-de donner à ce fait l'importance que notre grand confrère lui attribue.
-C'est là un manque de goût, de tact, de convenance, de délicatesse,
-tout ce qu'on voudra, mais le grand mot de secret professionnel n'a
-rien à voir en cette affaire.
-
-L'hôpital n'est pas une maison bourgeoise. Le médecin qui y professe y
-est appelé par l'humanité et non par la famille.
-
-Les malades qui y souffrent, y souffrent gratuitement.
-
-L'humanité, après tout, n'est que l'humanité; elle fait en gros ce que
-chacun de ses membres fait en détail; elle ne fait rien pour rien.
-
-Au dix-neuvième siècle elle ouvre ses nombreuses maladreries «à tout
-venant mal attigé».
-
-—Entrez, entrez, dit-elle, vous serez logés, nourris, blanchis,
-chauffés, éclairés, purgés, saignés, opérés, cautérisés, amputés,
-inhumés pour rien, pour rien! On ne vous demande même pas de
-trousseaux, pas de certificat de vaccination, au contraire; pas de
-certificat de bonne vie, au contraire; mais il est bien entendu que
-si vous n'êtes pas des lépreux vulgaires, des cloquets insignifiants
-ardés par la fièvre quartaine ou le feu Saint-Antoine, si vous êtes
-de vrais souffreteux couverts de maux étranges, inconnus, terribles,
-épouvantements chers aux praticiens, en ce cas vous serez raisonnables
-pour vous soumettre à l'analyse avant et à l'autopsie après.
-
-Comme on le voit, c'est pour rien, en effet, et l'humanité n'est
-vraiment pas exigeante en réclamant en son nom de si légers sacrifices.
-
-Eh bien! il y a des malades égoïstes qui font des façons. Ah! c'est que
-les enfants de l'humanité sont bien difficiles à contenter.
-
-Les rédacteurs du journal en question sont des fils de l'humanité.
-Comment veulent-ils, de bonne foi, qu'un professeur enseigne l'art de
-guérir un mal s'il n'en recherche pas la cause?
-
-Va-t-il dire à de jeunes étudiants venus de tous les coins du monde
-pour surprendre les secrets de la science:
-
-—Messieurs, voici deux folles, l'une est silencieuse, l'autre est
-bruyante, la première ne veut rien manger, l'autre dévore, la grande
-est douce comme un mouton, la seconde est presque furieuse: nous allons
-leur faire suivre le même traitement.
-
-Ce serait absurde; les jeunes gens s'en retourneraient dans leur patrie
-en disant:
-
-—Ce grand homme est un cuistre.
-
-Tandis que si le professeur s'exprime ainsi:
-
-—Messieurs voici deux sujets extraordinaires. Le premier est une jeune
-fille honnête, qui est devenue amoureuse d'un jeune homme pauvre mais
-indélicat; sa famille s'est opposée au mariage et la malheureuse est
-devenue folle. Aujourd'hui la famille s'est ravisée; entre deux folies,
-elle a préféré la moindre. Nous allons peu à peu annoncer cette bonne
-nouvelle à l'infortunée; puis le retour de sa famille, celui de son
-amant adroitement ménagés, et enfin le mariage, amèneront une guérison
-indubitable. L'autre, messieurs, est en pleine voie de guérison;
-cette malheureuse était devenue presque furieuse; de patientes
-investigations m'ont démontré que la lecture d'un journal avancé
-n'était pas étrangère à cet état que quelques-uns de mes confrères
-plus empressés que patients—pour ne pas dire plus,—attribuaient à une
-paralysie partielle. (_Mouvement dans l'auditoire._) Ici, messieurs, je
-réclame votre attention.
-
-Convaincu que les théories avancées, si bonnes pour les esprits sains
-et forts (_Applaudissements._), peuvent produire certains désordres
-sur les cerveaux faibles, j'ai dû chercher à détruire les effets sans
-avoir l'air de changer les causes, ce qui eût irrité le sujet jusqu'à
-la fureur.
-
-Après avoir cherché longtemps, j'ai trouvé un stratagème assez
-original: j'ai donné au sujet un journal un peu moins avancé que sa
-feuille de prédilection, en ayant soin de faire coller sur ce journal
-le titre de l'ancien que j'ai découpé moi-même.
-
-Messieurs, un progrès sensible s'est manifesté; j'ai alors choisi un
-nouveau journal un peu moins vif, puis un troisième. Aujourd'hui, le
-sujet va presque bien, et chaque jour elle croit dévorer le _Rappel_ et
-lit _le Siècle_.
-
-Dans huit jours elle lira la _Liberté_; si dans quinze jours, à l'aide
-du faux titre, on peut lui faire avaler _la Patrie_, elle est sauvée.
-
-Les jeunes gens retournent dans leur patrie et racontent, au grand
-honneur de la France, les traits de savoir et de sagacité de ses
-professeurs.
-
-
-Maintenant est-il bien nécessaire, dira-t-on, d'appeler ces deux folles
-par leur nom et de livrer ainsi le secret des familles à quelques
-étudiants?
-
-Cet argument est insignifiant. Ces étudiants deviendront docteurs et en
-verront bien d'autres. Puis nous ne sommes plus aux temps barbares; on
-n'est pas déshonoré pour avoir un fou dans sa famille, par cette bonne
-raison qu'aujourd'hui chaque famille en a plusieurs.
-
-
-Encore un souvenir d'hôpital.
-
-Si vous n'aimez pas les choses gaies, vous pouvez passer à l'autre
-alinéa, ne vous gênez pas, je vous en supplie.
-
-Il y a une quinzaine d'années Alfred Delvau, ce pauvre cher esprit qui
-eut tant de peine à vivre et dont les volumes de deux francs se vendent
-trente aujourd'hui, Alfred Delvau vint me trouver.
-
-—J'ai, me dit-il, une bonne occasion, une source à copie, viens.
-
-—Où?
-
-—Tu verras.
-
-—Mais encore?
-
-—Ah! méfiant! il faut tout te dire: à l'hôpital.
-
-—Merci bien.
-
-—Oh! pas un hôpital bête!
-
-—Mais encore?
-
-—Les femmes folles.
-
-—Je croyais que c'était inabordable.
-
-—J'ai mes entrées.
-
-—Allons.
-
-Bien que Delvau ait raconté cette visite dans le _Figaro_, je crois, je
-ne me permettrai pas, malgré le temps écoulé, de nommer la maison que
-nous visitâmes et à l'aide de quel moyen, bien pardonnable du reste,
-nous y pénétrâmes.
-
-Je dispenserai également mes lecteurs, que j'aime, du récit navrant
-de toutes les infortunes qui se déroulèrent à nos yeux; des volumes
-d'ailleurs ne suffiraient pas.
-
-Nous étions jeunes, le fameux «chacun pour soi et Dieu pour tous»
-n'avait pas encore racorni nos cœurs complètement. Nous nous tenions
-la main en tremblant et, si nous avions été seuls, nous aurions pleuré
-amèrement sur le sort de toutes ces pauvres femmes dont le seul tort
-était d'avoir aimé passionnément.
-
-Sur cent cinquante créatures de tout âge qui nous environnaient,
-soixante-quinze étaient devenues folles par amour, trente parce
-qu'elles avaient été abandonnées, quarante mères avaient vu mourir
-leurs enfants de morts violentes.
-
-Heureusement, nous passâmes dans un endroit plus sinistre encore, et
-l'horreur remplaça la pitié qui nous étouffait.
-
-Nous étions dans le quartier des furieuses.
-
-Là, rien ne restait plus de la femme, la bête avait remplacé la
-créature.
-
-Nous nous éloignâmes plus terrifiés qu'attendris.
-
-Comme nous pénétrions dans une autre cour qui, tout au contraire des
-autres, était presque solitaire, nous remarquâmes une grande fille
-assise sur un banc.
-
-C'était une créature admirablement belle et étrange comme une héroïne
-de madame Sand. A peine vêtue d'une chemise de grosse toile écrue et
-d'un jupon de laine brune, on voyait ses bras nerveux et délicieusement
-modelés, sa poitrine un peu masculine, mais belle pourtant à la manière
-antique, et son dos arrondi était couvert par une chevelure abondante,
-noire, aux reflets roux.
-
-Un grand peintre comme Paul de Saint-Victor aurait fait avec ce modèle
-un admirable tableau, aussi pur, aussi délicat que la Joconde, aussi
-vif, aussi brûlant que la Salomé. Pourquoi les grands maîtres ne
-peuvent-ils tout voir?
-
-—Qu'est-ce là? demanda Delvau émerveillé à l'ami qui nous conduisait.
-
-—Une pauvre créature bien à plaindre, répondit celui-ci. C'est une
-juive, fille d'un marchand assez riche; elle avait quitté le toit
-paternel pour suivre son amant; elle était mère. Son père fut
-inflexible; la misère arriva, elle n'était pas habituée à souffrir. Un
-jour, ils eurent faim, elle, lui et l'enfant, et, à bout de courage,
-ils décidèrent d'en finir.
-
-Ils écrivirent leurs noms sur un papier, qu'ils enfermèrent dans cette
-petite boîte émaillée que vous voyez dans sa main, afin que le père eût
-un remords, et, bras dessus bras dessous, comme s'ils allaient à la
-fête de Saint-Cloud, ils arrivèrent au pont d'Iéna. Elle portait son
-petit enfant; ils s'embrassèrent tous les trois, et s'élancèrent dans
-l'autre monde. La Seine prit l'enfant et l'amant et rendit la femme à
-un de ces stupides mariniers qui se mêlent toujours de ce qui ne les
-regarde pas et à qui l'on donne des médailles.
-
-—Braves gens, au demeurant, dit Delvau; ils se trompent comme tout le
-monde, voilà tout.
-
-—Possible. On apporta la pauvre femme ici. Voilà deux ans de cela; elle
-joue paisiblement avec sa petite boîte d'émail, elle ne fait de mal à
-personne et n'a jamais prononcé une parole.
-
-Pendant que notre ami nous racontait la triste histoire, la folle
-s'était levée et était venue se planter devant Delvau.
-
-L'auteur des _Lettres de Junius_ était non seulement beau, mais il
-avait la physionomie d'une douceur extrême. Il ressemblait au Christ,
-peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé.
-
-Elle le regarda longtemps, bien longtemps; elle toucha ses yeux, ses
-cheveux, elle l'embrassa sur le front et, lui montrant sa petite boîte
-d'émail, elle lui dit d'une voix triste, lente et gutturale:
-
- J'ai du bon chagrin
- Dans ma tabatière...
-
-Elle retourna à son banc sans plus nous regarder, et tous trois nous
-pleurions comme des veaux.
-
-
-
-
-LA QUESTION DES DIAMANTS
-
-
-
-
-I
-
-HISTOIRE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES
-
-
-Ne trouvez-vous pas que les diamants finissent par tenir une trop
-grande place dans le monde?
-
-A peine en a-t-on fini avec ceux du roi de Perse, que voilà ceux du
-Palais-Royal qui recommencent. Ces derniers sont, dit-on, enchâssés
-dans un drame de famille. Aussi n'en parlons-nous que pour mémoire.
-
-A la fin du dix-septième siècle et pendant tout le dix-huitième, les
-diamants avaient une grande importance ainsi que les autres pierreries;
-cela avait bien plus sa raison d'être que dans notre temps. Une
-ignorance pleine de mystère entourait non seulement les brillants, mais
-tous les cristaux.
-
-Les savants appellent cristaux les émeraudes, les brillants, les
-saphirs et les rubis.
-
-On n'est pas plus... savant que cela, n'est-ce pas, madame?
-
-Comme je suis à peu près sûr de ne pas ennuyer mes lectrices en leur
-parlant de ces cristaux, je vais faire une petite excursion dans le
-passé, aussi bien les temps présents n'ont rien de bien aimable.
-
-
-Les romanciers du siècle dernier ont un peu abusé du diamant. A chaque
-instant, s'il fallait les en croire, le marquis de Fréval, le duc de
-Valbreuse, ou le simple chevalier Valsain tiraient de leur doigt une
-bague qu'ils donnaient à bout portant pour payer le plus léger service.
-
-Ils accompagnaient le présent de phrases traditionnelles dans le genre
-de celles-ci:
-
-«—Tiens, lui dis-je, friponne, sers bien mes intérêts auprès de ta
-divine maîtresse; et je lui passai au doigt une petite bague dont le
-brillant valait une centaine de pistoles.»
-
-Ainsi s'expriment Valsain et les autres galants. Ils étaient généreux,
-c'est incontestable, mais, mon Dieu, qu'ils devaient être drôles et
-ridicules en passant la petite bague au doigt plus ou moins mignon de
-la soubrette: c'était tout un travail.
-
-Aujourd'hui nos galants sont plus ladres et moins empressés.
-
-—Tenez, petite, disent-ils, remettez donc cela à votre maîtresse, vous
-serez bien gentille.
-
-Et cela est accompagné d'un ou deux louis au plus.
-
-Et l'on vient dire que tout augmente!
-
-
-D'abord il faut dire qu'un gentleman, aussi généreux qu'il soit, ne
-saurait, ne pourrait passer un diamant de mille francs au doigt d'une
-femme de chambre sans s'exposer et l'exposer elle-même aux plus grands
-désagréments.
-
-D'abord, sa maîtresse ne manquerait pas de s'offusquer de cette étoile
-brillante ornant une main à tout faire.
-
-De plus, elle serait humiliée de se voir sans cesse affichée à ce doigt
-plébéien.
-
-Si la femme de chambre, plus amoureuse du solide que du brillant,
-voulait vendre son diamant, le bijoutier à qui elle le présenterait ne
-manquerait, pas de s'étonner qu'une domestique eût en sa possession
-un semblable bijou, et il faudrait aller raconter toute l'histoire au
-commissaire de police, homme très bien élevé, mais doué d'une curiosité
-déplorable.
-
-Le galant se verrait forcé de venir en personne dire son histoire au
-magistrat, ce qui serait le comble du ridicule.
-
-Sans compter que, si la maîtresse, malgré le bruit fait autour de ce
-bijou indiscret, venait à s'humaniser, la situation n'en serait pas
-moins tendue.
-
-Qu'offrir à la maîtresse quand on a donné à sa femme de chambre un
-diamant de cinquante louis?
-
-Supposez un homme faisant les choses plus que bien, et offrant du
-premier coup une parure de vingt mille francs, ce serait gentil, et
-pourtant la dame aurait le droit de lui dire:
-
-—Cher monsieur, vous appréciez mon mérite dix-neuf fois plus que celui
-de ma bonne; c'est beaucoup sans doute, mais ce n'est pas assez.
-
-Les gens qui ne croyaient pas à la sorcellerie affirmaient très
-gravement que le fameux comte de Saint-Germain, plus connu sous le
-nom de Cagliostro, devait son immense fortune à l'art qu'il possédait
-d'enlever les taches des diamants.
-
-C'était une supposition assez ingénieuse, mais elle péchait par la
-base; Cagliostro n'avait pas de fortune, et il est fort rare que les
-diamants aient des taches; ces prétentions-là sont bonnes pour le
-soleil.
-
-Quand, par aventure, ils ne sont pas aussi purs que Courbet, on les
-taille d'une façon particulière et l'on y perd fort peu de chose.
-
-
-Ce fut l'abbé Haüy qui porta le premier coup au diamant, qui,
-jusque-là, avait été, je l'ai dit déjà, entouré de mystère.
-
-On n'avait aucun moyen certain de reconnaître d'une façon certaine un
-diamant d'un morceau de cristal de roche ou d'un caillou brillant des
-grands fleuves.
-
-Le vénérable abbé prit un marteau et frappa sur les émeraudes, les
-rubis, les saphirs et les diamants, comme si cela ne coûtait rien.
-
-A force de briser, le savant finit par établir que toutes les pierres
-précieuses ont, dans leur débris, une forme particulière sur laquelle
-il était impossible de se tromper. Ce fut en brisant une pierre qu'il
-prenait pour un rubis spinelle qu'il reconnut le diamant rose, inconnu
-jusqu'alors et confondu avec les pierres sans valeur de cette nuance.
-
-L'abbé exposa sa découverte et prouva que tous les morceaux de telle
-pierre affectaient, par exemple, la forme hexamétrique, pendant que les
-morceaux de telle autre avaient tous la forme rhomboïde ou la forme
-octogone, etc., etc.
-
-Le monde scientifique applaudit fort à la découverte, mais les jolies
-dames du dix-huitième siècle ne l'apprécièrent que fort médiocrement.
-
-—Voire! la belle avance, disait madame de Montlaur, de savoir qu'on a
-un beau diamant quand il est brisé en mille morceaux!
-
-Elle avait un peu raison.
-
-
-Le bruit que firent dans le monde les travaux du savant cristallographe
-prouve bien que le diamant ne courait pas tant les rues que MM. Valsain
-et de Valambreuse voulaient bien le faire accroire dans les livres.
-
-Aujourd'hui, on ne casse plus les pierres précieuses.
-
-Le premier israélite venu prend d'un air indifférent un diamant
-présenté à son estimation et répond sans la moindre hésitation:
-
-—Ça pèse tant; un peu jaune; ça vaut tant.
-
-Et jamais il ne se trompe.
-
-Or, comme tout le monde est un peu juif, il en résulte que tout le
-monde distinguerait avec la plus grande facilité un diamant vrai au
-milieu de mille pierres fausses.
-
-
-C'est au café des Variétés, au second, en plein boulevard Montmartre et
-en plein jour qu'a lieu la Bourse des pierres fines.
-
-Bien peu de personnes étrangères au métier peuvent pénétrer dans
-le sanctuaire, non que l'accès en soit difficile, la porte est
-grande ouverte, mais aussitôt qu'une figure inconnue apparaît, les
-portefeuilles se ferment, les étoiles disparaissent. A la place de
-trafiquants affairés au regard vif et fin, il ne reste plus que
-quelques juifs à l'œil éteint faisant péniblement leur partie de
-bezigue.
-
-Ah! il reste aussi un Turc!
-
-Un Turc habillé de bleu, vous ne connaissez que ça, vous savez ce Turc
-qui ressemble tant à Couderc de l'Opéra-Comique, mais en jaune, ce Turc
-qui a de si larges culottes. Eh bien, ces culottes sont pleines de
-diamants.
-
-N'allez pas croire, je vous prie, que les bons juifs, marchands de
-pierreries, aient la moindre défiance et qu'ils craignent les voleurs.
-Ah! ce n'est guère cela qui les tourmente,—je vous dirai pourquoi,
-si j'y pense; ce qu'ils craignent, c'est de dire les véritables prix
-devant les profanes et surtout devant les petits bijoutiers.
-
-L'inconnu parti, les bras s'allongent, les portefeuilles reparaissent,
-il n'est pas hors de propos de constater que la plupart des
-portefeuilles des marchands et courtiers sont en fer-blanc, et ferment
-à clef comme de véritables armoires.
-
-En une minute les tables sont encombrées de paquets de papier blanc
-affectant la forme de ceux dans lesquels les pharmaciens mettent la
-rhubarbe ou le sulfate de magnésie.
-
-Les paquets s'ouvrent, et en moins de temps qu'il ne faut pour le
-dire, la table et le billard sont à ce point couverts des précieux
-cailloux que le roi de Perse lui-même y regarderait à deux fois et que
-mademoiselle Duverger se trouverait mal, elle qui se trouve si bien.
-
-
-C'est un étrange spectacle que de voir des vieillards sordides sortir
-avec tranquillité trois ou quatre millions de leur poche.
-
-Chacun des dix mille paquets contient des brillants d'un poids égal
-depuis la cassure imperceptible du vitrier jusqu'au brillant gros
-comme un pois de Clamart un peu vieux.
-
-Puis viennent les pièces rares.
-
-Là, ce sont deux saphirs gros comme des noix.
-
-Là, c'est un diamant noir presque aussi gros à lui tout seul que les
-douze perles qui l'entourent.
-
-Là, c'est un collier fait de quinze émeraudes dont on pourrait faire
-quinze tabatières, insuffisantes sans doute pour M. Hyacinthe du
-Palais-Royal, mais trop grandes à coup sûr pour le nez de mademoiselle
-D.
-
-
-—Voici, s'écrie l'un des marchands, une véritable occasion, un des
-plus beaux bijoux anciens qui soient connus. C'est un collier qui a
-appartenu à madame la princesse de Guémenée; monture, diamants, tout
-est ancien. Le prince Troïsetoiloff en a refusé 75,000 francs, il y a
-plus de vingt ans.
-
-Le collier passe de mains en mains, on regarde avec attention, les
-loupes s'en donnent à cœur joie. L'indécision, le doute se peignent
-sur quelques visages et le collier arrive jusqu'à Michel; Michel est
-le grand juge. Il prend l'objet, le soupèse, le regarde d'un air
-indifférent, et dit:
-
-—Les deux brillants sont anciens; deux viennent, avec leur monture,
-de la comtesse de Préjean; les deux autres, plus beaux encore, ont
-fait partie d'un collier qui a été volé à Venise, en 1804, à madame
-Morosini.
-
-Ce collier a appartenu plus tard à lady Temple, dont le mari l'acheta à
-Candaar, à Isaac Lieven, votre grand-père, monsieur Lion. Lady Temple
-l'a légué à sa fille, Madame de X..., qui le vendit trois jours après
-son mariage.
-
-Quant au saphir du milieu, il vient de la vente de mademoiselle
-Schneider. Tout le reste est neuf, monture et brillants, et arrive tout
-droit de Hambourg.
-
-Du reste, c'est assez soigné, et les 75,000 francs demandés me
-paraissent un prix convenable.
-
-L'affaire est jugée.
-
-
-Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il y a dans le monde
-cinq ou six individus qui connaissent tous les diamants de valeur,
-tous les bijoux d'importance qui existent, et qui les reconnaissent
-après trente ans, ne les eussent-ils vus qu'une seconde, avec autant de
-sûreté qu'un tailleur reconnaît à trente pas un client qui a oublié de
-le payer.
-
-Quant un vol est commis chez un grand bijoutier, ce qui arrive assez
-souvent, à Paris, à Vienne, à Londres et à Pétersbourg, si, parmi les
-objets volés, il se trouve quelque pierre ayant une valeur au-dessus de
-la moyenne, le volé ne désespère pas de retrouver son voleur, ce qui ne
-manque jamais d'arriver dans un laps de temps plus ou moins éloigné.
-
-Malheureusement, le tout est tellement disséminé, qu'il faudrait
-de longues années pour suivre toutes les pistes, et des années plus
-longues encore se passeraient en d'interminables et douteux procès.
-
-
-Mais, à propos de diamants, il y a souvent, très souvent l'intervention
-de la femme de chambre.
-
-On a déjà beaucoup parlé de ce type de Marton. Petites comédies, petits
-romans, petits procès, on a montré cette confidente telle qu'elle est,
-menteuse, flatteuse, paresseuse. L'a-t-on fait voir aussi voleuse?
-
-Je ne le crois pas.—Tout à l'heure j'y reviendrai. Cependant
-laissez-moi faire une parenthèse sur les domestiques.
-
-Dans les hôtels un peu chic, il existe encore, de nos jours, un Suisse,
-le Suisse.
-
-Ah! le Suisse est un personnage important; c'est qu'il joint à la
-connaissance du secret des maîtres celle des secrets des autres
-domestiques.
-
-Il tient de plus dans sa droite profonde le cordon de la liberté.
-
-Un domestique brouillé avec le suisse est un prisonnier qui n'a même
-pas la ressource de s'évader.
-
-Après le suisse vient le valet de chambre. C'est, suivant son humeur,
-l'homme important de la maison.
-
-Quand la maîtresse du logis porte culotte, le valet de chambre ne jouit
-d'aucune considération.
-
-Les jeunes cochers et les valets de pied se reconnaissent facilement à
-leurs pantalons collants et à leurs cheveux ramenés en avant en faces
-lisses. Ils dominent l'assemblée par un aplomb particulier, une espèce
-de sans-gêne qui doit changer de nom à la porte de l'écurie.
-
-Le côté des dames est moins diapré.
-
-Il se divise en deux séries seulement: les cuisinières et les femmes de
-chambre.
-
-Les cuisinières sont faciles à reconnaître, les femmes de chambre sont,
-pour la plupart, des rébus indéchiffrables.
-
-Tandis que je regardais de tous mes yeux, trop confiant dans ma
-perspicacité qui ne me révélait rien, j'aperçus, par bonheur, une
-figure de connaissance, une institutrice à qui j'avais eu l'honneur de
-prêter un parapluie sur la plage de Trouville, j'étais sauvé!
-
-Cette institutrice avait permuté, elle était devenue femme de chambre,
-parce que les enfants grandissent et tout est à recommencer.
-
-Je l'interrogeai, touchant trois ou quatre très belles personnes mises
-avec une étonnante distinction.
-
-—Quelle est cette jolie blonde?
-
-—La femme de chambre de la comtesse de B...
-
-—Ce n'est pas Dieu possible! Elle a filouté les diamants de sa
-maîtresse; elle en a là pour plus de vingt mille francs.
-
-—Dites cinquante.
-
-—Raison de plus pour qu'ils ne soient pas à elle.
-
-—Naturellement, sa maîtresse les a empruntés. Une femme du monde ne
-prête pas ses diamants à sa femme de chambre. On les reconnaîtrait;
-elle en emprunte à droite et à gauche afin que sa camériste lui fasse
-honneur.
-
-—C'est ingénieux. Et les robes?
-
-—Les robes, de même.
-
-—Alors, votre toilette...
-
-—Est à moi. Ma maîtresse n'aime pas à briller par là. Elle a une autre
-toquade; elle nous fait accompagner par de jeunes avocats qui n'ont pas
-de moustaches. Nous arrivons sept ou huit ensemble; cela a l'air d'une
-grande maison.
-
-—A quoi cela sert-il?
-
-—Tiens! ça se redit dans le monde!
-
-Un gentleman bien distingué vint inviter mon interlocutrice pour un
-quadrille; elle refusa.
-
-—Pourquoi ne dansez-vous pas? lui demandai-je.
-
-—Parce qu'il m'aurait fait faire vis-à-vis par son beau-frère et sa
-sœur, un ancien chef qui a épousé une femme de chambre; ils sont
-maintenant dans le commerce; je n'aime pas les petites gens.
-
-—Qu'arriverait-il, demandai-je au bout d'un instant, si un mauvais
-plaisant faisait retentir un grand coup de sonnette?
-
-—Il n'arriverait rien, mais ça jetterait un froid, parce qu'on sait
-bien que les maîtres sont capables de tout.
-
-
-
-
-II
-
-LES DIAMANTS DE LA REINE ISABELLE
-
-
-Un grand bruit dans le monde féminin élégant.
-
-La reine d'Espagne fait sa petite vente de diamants.
-
-Il y en a, dit-on, pour une douzaine de millions.
-
-C'est en Angleterre que ces précieuses pierres vont, comme dit le
-cliché no 117, affronter le feu des enchères.
-
-Les commissaires de la rue Drouot ne sont pas contents.
-
-C'est un beau million de bénéfices qui leur passe devant le... marteau.
-
-C'est aussi un petit échec pour Paris. Paris n'est plus la capitale
-reine du monde, et c'est bien sa faute.
-
-L'argent ne manque pas, il y a assez de millionnaires, d'étrangers
-et de jolies femmes pour enlever les diamants de la reine dans
-une matinée; mais il est probable, pourtant, que la vente y eût
-été mauvaise par ce seul fait que peu de gens oseraient acheter
-ostensiblement pour un million de diamants. Ce ne serait certainement
-pas par timidité, que les amateurs manqueraient un pareil achat; mais
-la plupart des millionnaires ne sont pas rassurés sur la marche de
-la décentralisation, et ils craindraient une forte baisse sur les
-pierreries dans le cas peu probable où Belleville deviendrait la
-capitale de la France.
-
-
-Cette vente fait penser tout naturellement à cette fameuse reine
-d'Espagne mise à la scène d'une façon si curieuse, si spirituelle et
-si invraisemblable, par Scribe dans son opéra-comique des _Diamants de
-la couronne_; vous savez cette reine qui s'en va tranquillement dans
-la caverne des faux monnayeurs chanter des boléros dans l'intérêt de
-l'État et de sa dynastie.
-
-Quel malheur que la bonne reine Isabelle ne puisse suivre ce
-pittoresque exemple!
-
-Il est vrai qu'il ne s'agit pas le moins du monde des diamants de
-la couronne, comme ne manqueront pas de dire les sots, mais bien de
-diamants particuliers.
-
-On s'est fort étonné que la reine catholique, qui est fort riche, se
-soit décidée à ce sacrifice. Une minute de réflexion suffit pour faire
-comprendre qu'une reine exilée ne peut laisser une pareille fortune en
-friche.
-
-Les diamants sont encore plus chers à entretenir que les femmes
-auxquelles on les donne ou à qui on les offre, deux actes bien
-différents.
-
-Ils ne mangent pas comme des chevaux à l'écurie, sans doute ils
-n'exigent ni réparation ni loyer, mais ils n'en sont pas moins coûteux.
-
-Voici, par exemple, des diamants qui représentent plus de 600,000 fr.
-de rentes. En admettant que la reine les regarde une fois par mois
-pendant cinq minutes, ce plaisir qui, après tout, n'a rien d'excessif,
-lui coûte 50,000 fr., soit 10,000 fr. par minute.
-
-C'est raide, comme on dit dans _le demi-monde_.
-
-
-III
-
-Il est difficile de parler de diamants sans se souvenir du duc de
-Brunswick. Il vient de paraître sur cet excentrique seigneur un livre
-fort curieux et fort bien fait sur lequel je reviendrai et dont
-j'aurais parlé tout de suite, s'il ne m'avait paru tout d'abord fait
-pour certains intérêts particuliers. Je crois que ce livre ne changera
-rien, et qu'il eût peut-être mieux valu ne pas remettre en scène le
-petit-fils maquillé de Witikind.
-
-
-Un cristallophile célèbre, c'est ou c'était, j'ignore s'il vit encore,
-le fils du docteur C...
-
-Le docteur C..., qui, dans son temps, avait joui d'une grande
-réputation, avait été le précurseur du docteur Ricord.
-
-En mourant, il avait laissé une fortune considérable à son fils, ce
-qui était fort heureux, car ce fils eût été probablement incapable
-d'acquérir quelque bien.
-
-Il n'avait qu'un goût au monde, qu'un désir, un rêve, une passion:
-les diamants. Il en avait un grand nombre qu'il avait cousus sur un
-plastron de velours noir, et il couchait avec.
-
-Ce caillou porte en lui des germes d'excentricité, puisque tout ceux
-qui l'aiment,—les hommes, bien entendu,—ont tous plus ou moins le
-cerveau dérangé.
-
-Le bon abbé Haüy pensa être victime d'un de ces possédés.
-
-On sait que ce fut lui qui trouva la manière la plus certaine
-d'analyser les pierres en les brisant, les éclats de chaque pierre
-ayant une forme particulière et déterminante.
-
-Comme il allait enlever, pour la briser, une parcelle d'un diamant
-rose, afin de s'assurer par la forme des fragments si le prétendu
-diamant rose n'était pas tout simplement un pâle rubis, le marquis de
-Maugier, qui assistait à l'expérience, tira son épée:
-
-—Monsieur l'abbé, s'écria-t-il, si vous brisez ce diamant, son sang
-retombera sur vous; vous êtes un homme mort.
-
-—Monsieur, répondit naïvement le bon abbé, le diamant n'a pas de sang
-et ne saurait en avoir, puisque...
-
-Le marquis ne le laissa pas achever, il reprit son diamant et s'enfuit
-à toutes jambes.
-
-En arrivant chez madame de Caylus, il s'écria:
-
-—L'abbé Haüy, un savant! mais c'est un âne fieffé, et, s'il ne
-dépendait que de moi, il serait enfermé aux Petites-Maisons.
-
-Et comme madame de Caylus lui assurait qu'elle était étonnée d'entendre
-un homme de qualité s'exprimer ainsi sur le compte du plus vertueux des
-hommes, le marquis lui répondit d'un air sarcastique:
-
-—Ah! comtesse, je vous concède sa vertu, mais, pour sa science, vous me
-trouverez inexorable; et il ajouta d'un air de pitié:—Et, d'ailleurs,
-que voulez-vous attendre d'un homme qui prétend avoir trouvé une
-méthode pour apprendre à lire et à écrire aux sourds-muets!
-
-
-Une des pièces qui ont le plus consolidé la réputation en Allemagne du
-célèbre Hebel, est intitulée _le Diamant_. A Vienne, cette pièce se
-joue sérieusement au théâtre Impérial. J'en recommande fort le sujet
-aux faiseurs de pantomimes anglaises ou parisiennes qui défrayent les
-_Folies-Bergère_.
-
-Voici le sujet de ce «drame philosophique», comme on dit là-bas sur
-l'affiche.
-
-Un empereur d'Autriche a une fille et un diamant magnifique. Par
-l'étrange caprice d'une fée, quand l'empereur perdra son diamant, il
-perdra en même temps son enfant.
-
-Un jour, le diamant disparaît, et l'auguste père, au désespoir,
-fait annoncer à son de trompe que celui qui a volé le diamant sera
-haché menu comme chair à pâté, et que celui qui rapportera le diamant
-épousera la princesse sa fille et les florins y afférents, comme disait
-Me Hégésippe, notaire royal du Beauvoisis.
-
-Un soldat blessé vient demander l'hospitalité dans une ferme; le paysan
-et sa famille l'accueillent et le soignent si bien qu'il ne tarde pas à
-mourir.
-
-Le soldat, touché de tant de soins inutiles, donne à la fille du paysan
-un caillou gros comme une noix dont les facettes jettent mille feux.
-
-La fille regarde ce présent en regrettant qu'avec le bouchon le
-moribond ne lui fasse pas également cadeau de la carafe.
-
-Survient un juif,—il y en a partout,—qui offre un double florin du
-caillou brillant.
-
-Marché conclu.
-
-Mais voici la justice qui frappe à la porte.
-
-Le juif, qui se méfie, avale le caillou; ce qui ne l'empêche pas
-d'aller en prison.
-
-L'acte de la prison, bien que ne valant pas celui de la _Tour de
-Nesle_, est assez intéressant.
-
-Tous les familiers guettent le fils d'Israël, qui ne se décide pas, ce
-que voyant, un geôlier plus avisé que les autres lui donne une corde et
-aide à son évasion.
-
-Poussant le dévouement plus loin, il s'élance avec lui dans la barque,
-et, à peine en sûreté, le juif se réjouit et demande à son sauveur
-comment il pourra s'acquitter envers lui.
-
-—Peuh! c'est bien simple, répond le geôlier, laisse-moi t'ouvrir le
-ventre.
-
-Et il sort un couteau d'un pied de long. Ce que voyant le juif, qui
-n'y va pas par quatre chemins, flanque le geôlier à l'eau et gagne le
-rivage.
-
-A peine a-t-il touché le rivage qu'il est arrêté par les gendarmes. Le
-brigadier, dont il a, la veille, dégraissé l'uniforme, veut bien le
-soustraire à la potence.
-
-—Comment feras-tu? demande le juif transporté de joie.
-
-—Ah! c'est bien simple, je vais t'ouvrir le ventre.
-
-Et il sort son sabre.
-
-Heureusement des voleurs surviennent et délivrent le misérable des
-mains des gendarmes; ordinairement c'est le contraire, mais ces
-Allemands sont si originaux!
-
-Dans la profondeur de la forêt, le juif se précipite aux genoux du chef
-de brigands, son libérateur.
-
-—Homme taré, lui dit-il, laisse-moi partir et demain je te prouverai ma
-reconnaissance en t'envoyant cent florins.
-
-—Vous êtes bien bon, dit le voleur, mais j'aime autant être payé tout
-de suite, il y a longtemps que j'ai envie d'un diamant.
-
-Il tire alors son formidable poignard, mais le juif, prompt comme
-l'éclair, le lui arrache des mains et le tue.
-
-Le voilà libre.
-
-Il s'élance dans la maison paternelle, mais son père le dénonce.
-
-Il va chez sa maîtresse, mais sa maîtresse le dénonce; l'humanité
-entière est contre lui et le poursuit; il n'est pas jusqu'à son chien
-qui ne flaire le diamant.
-
-Dans ce péril extrême, le juif veut passer à l'étranger;
-malheureusement, de son côté, le diamant manifeste la même intention et
-le juif éprouve d'atroces douleurs.
-
-Il va chez un médecin qui s'empresse de lui proposer l'opération, son
-scalpel à la main; l'œil brillant de convoitise il va éventrer le
-patient, lorsqu'heureusement la nature reprend ses droits.
-
-Le juif et le docteur vont au palais rapporter le diamant et toucher la
-récompense; quand ils arrivent, la cour est en fête, le fameux diamant
-impérial a été retrouvé au fond du coffre et celui du juif est reconnu
-pour un strass de peu de valeur.
-
-Les Allemands trouvent dans tout ceci de grands enseignements et tous
-les éléments d'une haute philosophie: ils n'ont que ce qu'ils méritent.
-
-
-
-
-PETITS BONHEURS DU DEUIL
-
-
-Paris est rentré chez lui.
-
-Dans huit jours les absents ne seront plus des retardataires mais bien
-des encroûtés.
-
-Il est cependant certaines familles qui restent dans leurs terres
-jusqu'à la fin de novembre, sous prétexte de chasses: ces familles ont
-des dispenses octroyées par le faubourg Saint-Germain.
-
-Au siècle dernier quand une famille titrée de la _généralité_ de Paris
-annonçait qu'elle passerait l'hiver dans ses terres, on savait que cela
-voulait dire: «Désordres et prodigalités à purger.»
-
-A cette époque, plus gracieuse que raisonnable, tout le monde dépensait
-plus que ses revenus et il arrivait un moment où il fallait compter,
-sous péril d'arriver à la banqueroute, comme le prince de Guémenée, ou
-à la déconfiture comme beaucoup d'autres princes.
-
-La Marquise prenait son parti en brave, elle allait soupirer dans le
-«vallon solitaire» passant ses jours à contempler dans le miroir, dit
-un écrivain du temps, «ses oisifs appas».
-
-Le marquis qui n'avait rien à contempler se contentait de se livrer à
-d'inutiles regrets.
-
-Il regrettait son or laissé au tapis-vert ou sur le bonheur-du-jour de
-l'incomparable Rosette, la perle du ballet ou de la comédie.
-
-Marquis et marquise se chamaillaient souvent et s'aimaient quelquefois,
-ne fût-ce que pour passer le temps.
-
-La marquise baptisait des cloches et les marmots de ses fermiers,
-couronnait des rosières, le Chevalier venait exprès pour ces
-cérémonies. Le Marquis, lui, chassait et ne couronnait rien.
-
-Le soir, en compagnie du curé du village et de l'aumônier du château,
-on jouait au boston ou à la bête hombrée, des pièces de douze sous
-qu'on défendait avec âpreté tout en devisant sur «l'inclémence de la
-saison».
-
-Venait enfin le jour où l'intendant annonçait d'un air triomphant
-que la brèche était réparée, que les créanciers, jadis furieux et
-exigeants, devenaient souples et rampants, et la berline de l'émigré
-volontaire reprenait le chemin de la rue du Bac au magique ruisseau.
-
-
-Aujourd'hui, une famille endettée ne pourrait pas aussi sagement
-réparer ses folies. On ne permet à personne d'être gêné.
-
-Tout le monde est gêné, mais nul ne doit paraître dans la gêne, sous
-peine d'être rayé du grand livre du monde parisien.
-
-Aussi l'on va, l'on va quand même, l'on va toujours; toujours, non, on
-va jusqu'à la ruine.
-
-Un séjour plus ou moins long à la campagne ne saurait rien réparer, par
-cette bonne raison que la terre ne rapporte que 3 pour 100 au plus et
-que les gens qui possèdent un million en terre sont très rares, un ou
-deux par département, mettons-en trois et n'en parlons plus. Eh bien,
-comment se refaire, je vous prie, avec une rente de 30,000 fr.? C'est à
-peine ce qu'il faut pour manger à Orbec ou à Chinon.
-
-Il y a les biens de ville, il y a encore les valeurs mobilières, je
-n'en disconviens pas; mais lorsqu'on songe à réparer la fameuse brèche
-déjà nommée, les biens sont hypothéqués et les valeurs mobilières
-légèrement entamées. Se refaire est donc de toute impossibilité. Le
-salut n'est possible que dans des entreprises hasardeuses, à moins que
-le hasard lui-même ne se charge de tout.
-
-
-Au faubourg Saint-Germain, ce hasard s'appelle la Providence.
-
-La Providence sauve tous les ans une vingtaine de familles engagées
-dans le fatal engrenage de la gêne en leur envoyant un deuil.
-
-Quand une famille ne sait plus à quel saint se vouer, elle se résigne
-et attend son deuil en souriant.
-
-Ne croyez pas qu'ici le mot deuil signifie héritage, cela serait
-odieux. Un deuil, c'est un deuil, pas autre chose.
-
-Une vieille demoiselle de Raseville, que personne ne connaît, que ses
-parents n'ont jamais vue, meurt dans un couvent du Poitou, sans laisser
-une obole. C'est un deuil pour tous les Raseville et leur parenté.
-
-Un vieux M. de Clamont meurt en Dauphiné, laissant pour tout potage
-mille écus de revenus à sa gouvernante. C'est un deuil pour tous les
-Clamont et leurs alliés.
-
-La mort de ces deux vieillards, qui ne laissent rien, sauve dix
-familles.
-
-Ces dix familles Clamont et Raseville prennent le deuil et ferment
-leurs portes. Plus de dîners, plus de bals, plus de spectacles, plus de
-toilettes pour le monde, plus d'équipages pour les réunions publiques;
-soixante mille francs d'économies par famille. Si ça ne sauve pas, ça
-bouche toujours un trou.
-
-Pour les familles patriciennes, une mort est, comme pour le bourgeois,
-un immense malheur; mais un simple deuil est souvent une bonne fortune.
-
-On parlait un jour, dans le salon de la comtesse N..., des deux
-demoiselles de G..., dont la beauté est remarquable.
-
-—Pourquoi ne se marient-elles pas? demandait quelqu'un.
-
-—Comment voulez-vous qu'elles se marient, fit la maîtresse de la
-maison, elles sont adorables, mais les de G... sont en plein guignon,
-voilà plus de dix ans qu'ils n'ont pas eu le moindre deuil.
-
-—C'est vrai, firent les intimes; on n'est pas plus malheureux.
-
-Un profane, qui aurait entendu cela, aurait senti ses cheveux se
-dresser sur sa tête et se serait cru au _prima serra_ à l'auberge des
-Adrets.
-
-Et pourtant!...
-
-
-
-
-SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE
-
-
-Il n'est rien d'aussi plaisant que les Français en déplacement aux
-stations balnéaires.
-
-En Angleterre, on y regarde de plus près. Miss Grace Johnston a la
-poitrine faible, et le bon docteur M. Samuel Scatt a dit:
-
-—Je pense que l'air de Pau serait salutaire à cette jeune et gracieuse
-personne.
-
-C'est bien! Les parents disent:
-
-—Miss Grace ira à Pau.
-
-Le lendemain, le docteur revient et manifeste l'idée que l'air de
-Ragatz, en Suisse, serait salutaire à l'asthme de M. Johnston.
-
-C'est bien! M. Johnston ira à Ragatz.
-
-Le surlendemain, le même docteur Samuel Scatt revient, et, après
-avoir examiné le cas de la bonne mistress Johnston, il déclare sur
-l'honneur qu'elle a des rhumatismes, et qu'il est de la plus impérieuse
-nécessité que la bonne dame se rende à Néris-en-Bourbonnais, pour y
-faire une cure de vingt et un jours.
-
-La très bonne mistress soupire longuement et apprête ses malles.
-
-Quelques jours s'écoulent, le docteur revient et s'aperçoit que le
-jeune M. Olivier est pâle; il pense, ce bon docteur, que cette pâleur
-n'est pas naturelle, et qu'il serait bon pour le jeune homme de
-respirer un air imprégné d'une douce résine par les bourgeons de sapin
-des _pinadas_ d'Arcachon.
-
-Le jeune M. Olivier n'est pas content, mais il boucle sa malle, après
-avoir pris soin d'y mettre autre chose que ce que contenait celle du
-voyageur sentimental.
-
-Laurent Sterne avait mis dans sa valise six chemises et une culotte de
-soie noire; le jeune M. Olivier ne met dans la sienne qu'une chemise et
-six culottes. C'est la même chose, mais c'est le contraire.
-
-—Je vais donc rester seul ici? s'écrie le deuxième fils de la maison,
-M. Tristan.
-
-M. Scatt réfléchit, et dit:
-
-—Non; vous êtes très fort et très bien portant; je ne vois aucune
-raison pour vous empêcher d'aller à la mer.
-
-—Quelle mer?
-
-—Celle que vous voudrez: Wight, Brighton, ou Boulogne, ou Dieppe.
-
-La fin juillet étant venue, la famille se disperse aux quatre coins de
-ce coin fortuné de l'Europe qui contient des eaux salutaires à tous
-les maux, même à la santé.
-
-Miss Grace est à Pau.
-
-Papa Johnston est à Ragatz.
-
-Maman Johnston est à Néris.
-
-Le jeune M. Olivier est à Arcachon.
-
-L'autre plus jeune M. Tristan est à Dieppe.
-
-Au mois d'octobre cette aimable famille se retrouvera au grand complet
-et tous les membres de ses membres seront guéris, si le savant Samuel
-Scatt ne s'est pas trompé, ce qui arrive quelquefois.
-
-En France, les bourgeois aisés procèdent tout différemment.
-
-Supposez la même famille que ci-dessus, M. et madame Josse si vous
-voulez, une fille et deux garçons.
-
-Dans la famille anglaise il y a un chef.
-
-Ce chef, c'est M. Johnston, invariablement.
-
-En France, il est impossible de déterminer d'une façon positive quel
-est le chef de la famille Josse.
-
-Il y a des familles où le chef est bien M. Josse lui-même, mais il en
-est d'autres où c'est madame Josse. C'est elle qui a apporté l'argent
-ou l'a gagné, elle parle, on se tait et on obéit.
-
-Dans d'autres familles Josse, le chef c'est la fille, mademoiselle
-Athénaïs, à moins que ce ne soit M. Édouard ou le fils cadet, ce
-vaurien d'Edmond qui entortille toujours son père et qui fait faire à
-sa mère tout ce qu'il veut.
-
-Or, le printemps arrivé, la famille Josse consulte le célèbre docteur
-Panatet des Ruisseaux, non sur les infirmités communes, mais sur le mal
-du chef de la famille ou plutôt de celui qui mène la famille.
-
-—Cher docteur, dit madame Josse, j'ai des douleurs, mon mari a un
-asthme, mon fils Édouard est très pâle et Edmond est très rouge. Mais,
-voyez-vous, tout cela n'est rien du tout, l'essentiel est de penser à
-mon Athénaïs qui a la poitrine très faible.
-
-—Oh! très faible...
-
-—Vous l'avez dit vous-même, mon cher docteur, il ne m'en souvient que
-trop.
-
-—J'ai dit que mademoiselle Athénaïs demandait des ménagements.
-
-—Pas elle, son état.
-
-—Naturellement.
-
-—Parce qu'elle, la pauvre chérie, est bien trop douce pour demander
-quelque chose, c'est la discrétion même. Eh bien, docteur, nous sommes
-prêts à faire tous les sacrifices possibles et impossibles. Où faut-il
-aller pour que cette chère enfant trouve un soulagement à des maux
-d'autant plus cruels qu'elle feint de les oublier elle-même.
-
-—Dame, il faut voir.
-
-—Parlez, cher docteur, vos prescriptions seront aveuglément suivies, et
-fallût-il aller au Caire, comme cette tragédienne, mademoiselle Rachel,
-Athénaïs ira; nous sommes décidés aux plus grands sacrifices.
-
-—Nous n'en sommes pas encore là.
-
-—Je lis dans vos yeux que nous y viendrons.
-
-—Mais pas du tout!
-
-—Vous ne voulez pas briser le cœur d'une mère, vous êtes bon.
-
-—Mon Dieu, vous vous méprenez. Athénaïs, je l'ai vue naître, n'est pas
-malade le moins du monde; maintenant si, pour votre satisfaction, et
-comme médecine préventive, vous voulez la mener à Cauterets, je n'y
-vois pas d'inconvénient.
-
-—Merci, docteur, merci; vous comprenez, vous, ce que c'est que le cœur
-d'une mère.
-
-Voilà toute la famille en route pour Cauterets, sur ce simple motif
-qu'Athénaïs a beaucoup toussé pendant l'hiver, notamment le jour du bal
-de Montroussy.
-
-A Cauterets, Athénaïs ne tousse pas; mais la température changeante ne
-fait pas bien l'affaire des douleurs de madame Josse, ni de l'asthme de
-son époux; Édouard y pâlit de plus en plus et Edmond suffoque.
-
-La saison terminée, la famille Josse revient et se répand en
-imprécations contre Cauterets, et il y a de quoi.
-
-Il est bien entendu que si c'est le père, dont l'autorité domine,
-la famille va crever d'ennui à Ragatz, si c'est la mère, Néris est
-l'horrible séjour où ces gens s'ennuieront. En revanche, si c'est
-Edmond ou Olivier qui sont les Benjamins, on se décide pour la mer.
-
-Oh! alors, pauvre Athénaïs, pauvre madame Josse, pauvre M. Josse, que
-je vous plains, vous, vos douleurs et votre asthme!
-
-Athénaïs reviendra poussive, sa mère percluse, son père à demi
-suffoqué, et, pendant tout l'hiver, ces infortunés n'auront qu'une
-phrase à répondre à ceux qui tâcheront de les plaindre ou de les
-consoler:
-
-—La mer, voyez-vous, on a beau dire, ça fait plus de mal que de bien.
-
-
-
-
-COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS
-
-
-On célébrait la cent-et-onzième représentation d'_Orphée aux enfers_.
-
-Jacques Offenbach, couronné de pampres et de myrtes, avait invité tous
-les dieux de l'Olympe à souper.
-
-C'était Paul Brébant qui fournissait l'ambroisie et le nectar.
-
-Qui dit que les dieux s'en vont, je vous prie?
-
-Il y avait là une Vénus Astarté, fille de l'onde amère, bien capable de
-féconder l'univers sans tordre ses cheveux.
-
-Il y avait une chaste Diane qui, pour la circonstance, avait déposé
-ses flèches au vestiaire; il y avait Minerve, bien décidée à fermer
-les yeux, puis Junon, qui faisait la roue en l'absence de son paon; il
-y avait l'Amour, et Pluton, et Jupiter, Jupiter lui-même cachant ses
-foudres sous son habit noir.
-
-La belle Hélène, aussi, fille de Jupiter et de Léda, était venu
-_péricholer_ chez ses parents; il y avait encore.... qui n'y avait-il
-pas?
-
-Tous ces braves dieux s'en donnaient à cœur joie, comme des divinités
-qui ont bien et consciencieusement travaillé pendant plus de cent soirs.
-
-La presse parisienne était représentée par tous ceux qui s'occupent de
-théâtres et par beaucoup d'autres qui pourraient tout aussi bien s'en
-occuper.
-
-Jamais le théâtre de la Gaîté ne mérita mieux son nom que ce soir-là.
-
-Offenbach, quoique souffrant encore, faisait les honneurs de son ciel
-avec toute la bonne grâce et l'esprit possible.
-
-Ses comédiens le fêtaient franchement, parce qu'ils aiment fort ce
-maître, qui les brutalise bien un peu, mais qui aide autant à leurs
-succès qu'eux à sa fortune.
-
-Offenbach est très vif, dur quelquefois, mais il sait se faire
-pardonner, et, dans l'orchestre surtout, où il maltraite tout le monde
-sans exception, il est très aimé tout de même.
-
-—En voilà un qui sait son affaire, disent les exécutants avec un air de
-gloire.
-
-L'exécution terminée, il rachète ses vivacités par des paroles qui ont
-le don de toucher ces braves gens.
-
-
-Meyerbeer procédait tout différemment.
-
-Après la répétition, il attendait le troisième cor dans un couloir:
-
-—Monsieur le professeur, disait-il en ôtant son chapeau, un mot, je
-vous prie.
-
-—A votre service, répondait le cor tremblant.
-
-—Monsieur le professeur, reprenait l'illustre auteur des _Huguenots_,
-vous avez remarqué sans doute qu'à la trente-quatrième mesure du no 17
-qui est en _ré_, il y a un _ut dièze_.
-
-—Mon Dieu, non, monsieur, je vous en demande bien pardon.
-
-—Ah! tant mieux, que vous me faites plaisir! Je me disais: M. le
-professeur fait toujours un ut naturel, c'est que probablement j'aurais
-dû mettre un bécarre.
-
-—Oh! monsieur, pouvez-vous croire...
-
-—Je vous aurais remercié, monsieur le professeur, tout le monde peut se
-tromper.
-
-Et le maître s'en allait en saluant profondément.
-
-—Vieux juif, murmurait le troisième cor, je crois qu'il s'est moqué de
-moi.
-
-
-Je l'ai dit, la manière d'Offenbach est tout autre.
-
-—Dites donc, vous, là-bas, monsieur le hautbois, vous voulez rire,
-dit-il en fronçant le sourcil.
-
-—Mais, monsieur...
-
-—Il n'y a pas de mais, monsieur, vous ne savez pas ce que vous faites.
-
-—Mais...
-
-—Qu'y a-t-il à la deuxième mesure?
-
-—Monsieur, il y a _ré ré si_.
-
-—_Si_ quoi?
-
-—_Si_ naturel.
-
-—Ah! _si_ naturel; voilà trois fois que vous me faites _si_ bémol;
-si c'est pour avoir une gratification à la fin du mois, vous vous
-illusionnez.
-
-—Mais, monsieur...
-
-—Taisez-vous; vous faites une bêtise, et vous grognez par-dessus le
-marché... Continuons.
-
-Après la répétition, il repêche son hautbois qui est ivre de fureur.
-
-—Vous avez compris pourquoi je vous ai attrapé, n'est-ce pas, mon ami?
-
-—Ma foi, non, monsieur Offenbach, vous avez été bien dur pour moi.
-
-—Parbleu!
-
-—Je suis pourtant consciencieux, et je fais tout mon possible.
-
-—Vous êtes un imbécile; vous ne comprenez pas que si je ne vous
-attrapais pas vertement, vous qui êtes le meilleur musicien de
-l'orchestre, il me serait impossible de faire marcher les ganaches, et
-je perdrais mon autorité.
-
-—Il est sévère, mais juste, pense le hautbois en s'en allant consolé.
-
-
-
-
-PARIS EST-IL UN GARGANTUA?
-
-
-Voilà comment on fait les réputations.
-
-Le 26 janvier 1874, il est arrivé à Paris 15,000 kilogrammes de moules.
-Il est probable que, comparé à l'arrivage ordinaire, ce nombre est
-considérable. Naturellement les journaux ont consigné ce fait.
-
-La première feuille qui a eu cette bonne aubaine a cru devoir faire
-suivre sa nouvelle de cette remarque: «Quinze mille kilogrammes de
-moules, et tout était avalé le jour même. Oh! ce Paris: quel Gargantua!»
-
-Naturellement, les journaux de Paris, en mentionnant le fait, ont
-reproduit la fameuse phrase.
-
-Les journaux de province n'ont eu garde de manquer l'occasion
-d'apostropher la capitale, et voici les journaux étrangers qui nous
-parviennent avec le même fait et le même commentaire.
-
-Eh bien, c'est tout simplement déplorable.
-
-Je ne ris pas. L'aimable farceur qui a produit ces deux lignes
-supplémentaires, qui ont dû lui rapporter six sous, ne se doute guère
-de la mauvaise action qu'il a commise.
-
-Le grand grief de la province contre Paris, c'est qu'il mange tout.
-
-Les pauvres diables qui habitent les côtes ne se demanderont pas, en
-lisant la _Petite Presse_ ou le _Petit Moniteur_, ce qu'ils feraient de
-leurs moules si Paris ne les absorbait pas. Ils ne se diront pas qu'en
-échange, Paris leur a envoyé des kilogrammes d'argent; non, ils diront:
-
-—Avant les chemins de fer, les moules ne nous coûtaient rien;
-aujourd'hui, leur prix est excessif, il faut nous contenter de les
-regarder: Paris dévore tout.
-
-De là une grande amertume des provinciaux contre Paris.
-
-En disant les provinciaux, j'entends naturellement quelques
-trafiquants, et non la masse des gens de province.
-
-Le problème que ces braves gens poursuivent est celui-ci:
-
-Élever un veau, le vendre et le manger après.
-
-Ils l'élèvent, le vendent, mais ne le mangent pas, et ils s'écrient:
-
-—Paris nous dévore tout!
-
-
-Voyez-vous la figure d'un paysan lisant que Paris mange 15,000
-kilogrammes de moules en un jour? C'est à le rendre fou, ce brave
-homme.
-
-La tête travaille des mois dans la solitude, et il arrive à cette
-conclusion naturelle:
-
-—Si ce Gargantua n'existait pas, je mangerais des moules tant que j'en
-voudrais.
-
-Il se tait, mais.....
-
-Si vous chassez, il vous empêche de passer dans son champ. Si vous lui
-demandez un renseignement, il vous joue une niche. Si vous devenez son
-voisin, il vous vexe. Si vous vous contentez de passer dans sa commune,
-il se contente, lui, de vous regarder avec mépris; vous venez de Paris,
-vous êtes l'homme qui mange sa part de moules au banquet de la vie.
-
-
-Ce qu'il y a de plus triste en tout ceci, c'est que rien n'est moins
-vrai.
-
-Paris ne mange pas même les moules auxquelles il a droit, et c'est le
-reporter aux abois, toujours cherchant un étonnement pour son lecteur,
-qui est cause de ce vieux malentendu.
-
-Le reporter n'est pas méchant, bien au contraire; mais c'est un étourdi
-désastreux qui, pour avoir le plaisir de stupéfier ceux qui ne vont pas
-au fond des choses, a négligé un calcul bien simple, comme vous allez
-en juger.
-
-Supposez, ce qui est exagéré, que chaque kilogramme donne cinquante
-moules.
-
-Supposez, cela n'a rien d'excessif, qu'il y ait à Paris trois cent
-mille personnes qui n'aiment pas les moules, vous arriverez à ce
-résultat navrant que, le 26 janvier 1874, sept cent cinquante mille
-autres personnes ont mangé chacune _une_ moule, et que sept cent
-cinquante mille autres personnes ont assisté à ce piteux festin sans y
-pouvoir prendre part.
-
-Cela rappelle les plus mauvais jours du siège.
-
-
-Paris a une réputation de Gargantua qu'il ne perdra jamais; et pourtant
-Paris est la ville la plus sobre de l'univers.
-
-Les étrangers eux-mêmes laissent leur gloutonnerie à la barrière.
-
-Paris aime à bien manger; mais le Paris riche est plus gourmet que
-gourmand.
-
-Le Paris bourgeois n'est aisé qu'à la condition d'être sobre; le Paris
-pauvre mange quelquefois, il dîne rarement.
-
-Pour se rendre compte du changement survenu dans les mœurs
-gastronomiques de la capitale, il suffit de jeter les yeux sur les
-images publiées par les journaux de la Restauration et de lire les
-livres publiés depuis la fin du dernier siècle jusqu'à cette époque.
-
-Où est le temps où, pour désigner les députés à conscience facile, on
-disait les _ventrus_?
-
-Le ministère actuel pourrait bien tenir table ouverte du matin au
-soir, ça augmenterait certainement sa majorité comme volume, mais pas
-comme nombre; et c'est fort heureux, sinon pour le ministère, du moins
-pour la dignité de notre temps.
-
-Nous avons assez de mauvais côtés pour souligner les bons.
-
-
-
-
-UN DUEL RUSSE
-
-
-Heureusement les Français n'entendent pas le duel comme les seigneurs
-russes. Quant c'est fini, c'est fini; on se serre la main ou on se
-contente de se saluer, et il n'est plus question de rien.
-
-Les vieux Russes n'entendent pas les choses ainsi. Le blessé peut
-revenir quand il lui plaît, et, comme le carré de la bouillotte, il a
-droit de faire son reste ou son jeu à sa fantaisie.
-
-Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux qui est en pleine
-lune de miel et qui voit soudain tomber au milieu de son bonheur un
-ennemi blessé par lui deux ans avant. Le survenant vient réclamer sa
-revanche. C'est dur.
-
-Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité aurait, à la place
-de Mérimée, peint autrement la situation, en faisant arriver ce lugubre
-créancier le soir même des noces. L'auteur de _Colomba_ a raconté la
-chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable n'y
-perd rien.
-
-Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre conteur,
-a pourtant un grand mérite: elle est vraie.
-
-Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la date du fait
-serait de l'indiscrétion, le prince K... fut appelé à de hautes
-fonctions. Le poste qu'il tenait de la bienveillance de l'empereur
-était très envié, aussi parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou
-du bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme.
-
-—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir le prince K...
-serait bien ennuyé, si j'allais lui demander une revanche qu'il me doit
-depuis longtemps.
-
-On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux amis furent députés
-pour demander réparation au grave fonctionnaire.
-
-—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en s'inclinant
-profondément, nous venons de la part du prince S... aff vous demander
-la revanche de la blessure qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous.
-
-—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le prince K..., qui avait
-oublié l'aventure.
-
-—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire.
-
-—En effet, dit le prince, je l'avais oublié.
-
-—S... aff porte encore à la joue une cicatrice que lui fit votre sabre.
-
-—Il m'avait provoqué.
-
-—C'est vrai.
-
-—Je garde donc ma situation d'insulté.
-
-Allez donc, messieurs, et dites au prince que je n'ai rien à lui
-refuser, car je le tiens dans la plus grande estime. Nous nous battrons
-demain: je ne mets qu'une seule condition: à bout portant, un seul
-pistolet chargé.
-
-Si ces deux Russes eussent été Français, ils se seraient mis à rire et
-auraient raconté la plaisanterie qu'on avait voulu faire au nouveau
-gouverneur; mais ces Russes étaient Russes, ils craignirent de
-mécontenter leur client en ayant l'air de reculer; ils ne dirent rien,
-sinon qu'on serait exact au rendez-vous.
-
-Le lendemain, le prince S... aff fut tué roide.
-
-Comme le prince K... s'en retournait fort tranquillement, un des
-témoins qui l'avaient assisté lui demanda:
-
-—Comment, prince, avez-vous exigé un combat aussi meurtrier? Votre
-premier duel était un enfantillage, la blessure que vous aviez faite
-était insignifiante.
-
-—Je vais vous expliquer cela, mais n'en dites rien, je vous prie. Si je
-m'étais contenté de blesser encore S... aff, il m'aurait demandé une
-autre revanche, et, depuis que j'ai eu la goutte, je me dérange très
-difficilement.
-
-
-
-
-FAUX NOBLES ET CHAUVES
-
-
-Il y a dans notre beau pays deux mille familles considérées qui
-seraient bien embarrassées de faire leurs preuves, non pas les preuves
-de quatorze cent, ni mêmes les preuves de quatre quartiers, qu'on
-exigeait encore en 89 de ceux qui voulaient entrer dans les compagnies
-d'élite, mais tout simplement des preuves jusqu'en l'an de disgrâce, en
-1889.
-
-
-La plupart des gentilshommes d'aujourd'hui ont pris des noms de terres,
-sans trop savoir pourquoi ni comment.
-
-Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir ce qui se passait.
-
-Autrefois, certaines charges anoblissaient, et il était permis à ceux
-qui les avaient exercées d'acheter des terres et de prendre les noms
-des terres acquises; mais pour cela il fallait une ordonnance du roi,
-qui n'était jamais rendue que d'après un avis du conseil du sceau.
-
-Certaines terres mettaient leur propriétaire en possession d'un titre,
-mais il n'était pas loisible au premier traitant venu d'acquérir ces
-terres. Il fallait être en possession d'une noblesse bien prouvée.
-
-Depuis le premier empire, les choses se passaient plus simplement.
-
-M. Gaudissart, retiré du commerce, achetait quelques fermes, qu'il
-laissait à ses enfants.
-
-Or l'aîné des Gaudissart, pour se distinguer de ses deux frères,
-jugeait à propos d'opérer le petit travail que voici:
-
-Il signait d'abord:
-
-Alexis Gaudissart (de la Gacherie).
-
-Puis:
-
-Alexis Gaudissart de la Gacherie, sans parenthèses.
-
-Puis:
-
-Alexis G. de la Gacherie.
-
-Et enfin:
-
-Alexis de la Gacherie.
-
-Quand un exemple est bon, on le suit volontiers: Gaudissart cadet
-devenait, par le même procédé:
-
-M. de la Rochepercée.
-
-Et Gaudissart junior M. de Boisvert.
-
-Cela ne faisait de mal à personne, et, comme disait Villemot: «Ça
-valait encore mieux que de voler.» Mais on ne s'arrêtait pas en si bon
-chemin.
-
-Un matin, tous ces Gaudissarts apparaissaient avec un titre, et
-l'on saluait sans effort le marquis de la Gacherie, le comte de la
-Rochepercée et le vicomte de Boisvert. Que le bon Dieu les bénisse!
-
-
-Dans d'excellentes familles, même, on a pris des titres avec une
-facilité très réjouissante. Pour peu qu'un monsieur soit véritablement
-comte, son fils aîné ne se gêne pas le moins du monde pour se faire
-appeler M. le vicomte et son second fils M. le baron.
-
-C'est absolument bête et ridicule, par cette bonne raison que, dans les
-familles où il n'existe pas de fiefs héréditaires, ce qui est le cas de
-presque toutes les familles secondaires, le chef de la famille est en
-possession d'un titre, que le fils aîné ne saurait porter qu'après la
-mort de son père.
-
-Il est ridicule de voir le cadet d'un comte se faire baron de son
-autorité privée, alors que M. son père ne pourrait lui-même prendre une
-semblable liberté.
-
-Tous les gentilshommes du monde savent ce que je dis là; mais
-l'habitude a fini par acquérir la force de la chose jugée; aujourd'hui,
-c'est le droit commun.
-
-
-On se rappelle cette sortie d'un homme d'esprit à un imbécile qui se
-faisait passer sur la tête une pommade qui avait la prétention de faire
-pousser les cheveux.
-
-—Vous travaillez à vous rendre impossible, vous n'avez qu'une qualité,
-vous êtes chauve, et vous allez perdre ce don précieux.
-
-Et il ajoutait:
-
-—Ah! mon ami, ne faites point cette folie; le monde appartient aux
-chauves, ils ont fondé une association, ils se reconnaissent à cent
-lieues, ils se donnent la main et s'entr'aident. Une jeune fille riche
-est-elle à marier, un chauve la demande et tous les autres chauves
-l'entourent, et nul homme chevelu ne peut l'approcher.
-
-Un emploi est-il vacant dans l'État, c'est un chauve qui l'obtient, par
-cette bonne raison que sept ministres sur neuf sont chauves, les chefs
-de divisions sont chauves; en un mot, tout le monde est chauve, tous
-les banquiers riches, les notaires, les grands propriétaires, il n'y a
-que les artistes qui aient des cheveux, et ça ne leur réussit guère.
-
-
-
-
-UN MARCHAND DE TABLEAUX
-
-
-Un correspondant me signale une assez jolie comédie que jouerait,
-depuis trois ou quatre ans, un habitant de la petite ville de
-M...—située non loin de Fontainebleau.
-
-Tous les ans, pendant l'été, cet aimable villageois va se promener à la
-ville des carpes et engage les Parisiens, et quelquefois les étrangers,
-à diriger leurs excursions de tel côté de la vallée.
-
-—Rien de plus pittoresque; si vous passez par là, j'aurai le plus grand
-plaisir à vous servir de _cicérone_.
-
-En effet, soit que ses indications soient alléchantes, soit que le
-hasard ou le désir de tout voir, mène le touriste dans la vallée du
-personnage, il est sûr de ne pas échapper au complaisant qui le guette.
-
-Son empressement à guider les promeneurs est extrême; il leur fait voir
-les plus petits recoins, et lorsqu'ils sont fatigués, il leur propose
-obligeamment de se reposer dans sa maison.
-
-—Un verre de vin blanc, sans façon; un petit vin pas méchant du tout,
-sans cérémonie.
-
-On hésite.
-
-—Une tasse de lait pour madame.
-
-On n'hésite plus.
-
-Alors, avec une bonne grâce parfaite, le propriétaire fait les honneurs
-de sa bicoque.
-
-Il faut être poli, on le félicite sur la gentillesse de sa demeure.
-
-Il répond que c'est un taudis mais que la vue est si belle de son
-grenier, qu'il ne vendrait pas sa maison pour un monde.
-
-On visite le grenier, la vue n'a rien d'extraordinaire; mais les
-visiteurs sont surpris de trouver des centaines de vieux tableaux
-couchés dans la poussière.
-
-—Mais c'est un vrai musée! s'écrient les étrangers.
-
-—Ah! de vieux tableaux de famille qui sont là depuis des temps infinis;
-je ne suis pas amateur, et, d'ailleurs, je n'y connais rien; on disait,
-dans le temps, que parmi ces toiles il y en avait d'un grand prix.
-
-Et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance il secoue
-habilement la poussière et s'éloigne sous prétexte de chercher un
-plumeau.
-
-Alors, de deux choses l'une, ou les visiteurs l'arrêtent protestant
-qu'ils n'y connaissent rien eux-mêmes, ou ils le laissent aller.
-
-Dans tout Parisien, il y a un brocanteur, et puis on a raconté si
-souvent l'histoire du tableau oublié dans un grenier, acheté trente
-francs et revendu cent mille, qu'il est bien rare que les promeneurs ne
-se jettent pas avec avidité sur les toiles du bonhomme.
-
-Ils les tournent, les retournent en tout sens, et ne tardent pas à
-découvrir des signatures effacées par le temps, mais encore très
-visibles.
-
-L'hôte reparaît avec son plumeau dès qu'on n'en a plus besoin.
-
-—Que faites-vous de tout cela? demandent les visiteurs anxieux.
-
-—Rien.
-
-—Que ne vendez-vous ces tableaux qui se détériorent tout à fait.
-
-—Euh! ça ne vaut pas grand'chose.
-
-—Certainement; mais aussi peu que vous en retireriez, cela vaudra mieux
-que de les laisser perdre.
-
-—Non, mais enfin.
-
-—Sans doute. La vérité c'est que ce n'est pas moi que ça enrichira.
-
-—Un monsieur m'a offert un jour cent francs pièce de ces dix-là; je me
-repens de ne pas les lui avoir laissés.
-
-On offre de donner le prix regretté.
-
-L'affaire se conclut, et les bons Parisiens emportent gaiement des
-Titien, des Giorgione, des Parmesan, à cent francs chaque, que le bon
-villageois achète pendant l'hiver à la salle Drouot, à raison de six
-francs pièce.
-
-
-
-
-TÉMOIN DE TOUT LE MONDE
-
-
-Il y a, à la mairie du neuvième arrondissement, un gentilhomme pauvre
-qui a trouvé une singulière façon de se faire traiter trois fois par
-semaine.
-
-Ce gentilhomme est le comte D...; il s'est ruiné un peu au jeu, un peu
-dans les coulisses du théâtre et de la Bourse et beaucoup dans les
-grands restaurants de Paris, dont il était le plus bel ornement.
-
-Bref, il n'aurait plus rien, si l'un de ses cousins, brave et digne
-parent, ne lui faisait une petite rente de trois mille six cents
-francs, c'est-à-dire juste de quoi ne pas crever de faim.
-
-Adieu, les bons dîners! Mais le vicomte est un homme intelligent; il a
-trouvé le moyen de satisfaire ses goûts sans se donner trop de peine,
-il a inventé la profession de témoin.
-
-
-Tous les mardis, jeudis et samedis, il est dans la salle des mariages,
-ganté et cravaté de blanc.
-
-Aussitôt qu'un témoin est en retard, ce qui arrive souvent, il se
-présente, donne sa carte et déclare qu'il sera très heureux de rendre
-service.
-
-Avoir un vicomte pour témoin, ça fait toujours plaisir; il y a même des
-gens qui payeraient pour ça; mais M. D... n'accepterait pas d'argent,
-il est de trop bonne maison pour cela. Aussi va-t-il de soi que le
-vicomte est invité au festin et choyé comme vous le pouvez supposer.
-
-
-L'autre jour, comme quelqu'un complimentait le vieux viveur sur
-_l'ingéniosité_ de son métier de témoin, il répondit:
-
-—Heu! ce métier-là est comme bien d'autres, il y a des mortes-saisons.
-Ainsi, l'autre jour, j'ai été témoin de deux mariages bourgeois; ces
-croquants n'ont-ils pas eu l'idée d'aller en Italie passer la lune de
-miel et de partir avant déjeuner!
-
-
-Sans compter mes angoisses, ajoute-t-il. Figurez-vous que depuis
-quelque temps il y a un adjoint qui est affreusement myope, eh bien,
-pendant les cérémonies, je suis sur des épines: j'ai toujours peur
-qu'il se trompe et qu'il me marie à la place de l'autre; un malheur est
-si vite arrivé!
-
-
-
-
-COMÉDIENS ERRANTS
-
-
-Autrefois, les comédiens en disponibilité s'assemblaient
-dans un café d'assez piètre apparence, situé dans la rue des
-Vieilles-Étuves-Saint-Honoré; on appelait cela la Bourse des comédiens,
-deux mots bien étonnés de se trouver ensemble.
-
-Plus tard, ils déménagèrent, et choisirent le jardin du Palais-Royal
-pour lieu des rendez-vous. Ils avaient le soleil du jardin, et pour les
-jours de pluie les arcades protectrices, et tout cela sans avoir besoin
-de consommer, comme au café des Vieilles-Étuves.
-
-Puis vint le courant qui chassa tout vers le boulevard, et les
-comédiens se laissèrent entraîner.
-
-De la porte Montmartre à la rue Vivienne, il y a chaque jour quinze
-cents artistes nomades qui se promènent.
-
-Autrefois, le comédien de la rue des Vieilles-Étuves était un vagabond
-à l'œil vif et intelligent, au geste facile, à la parole nette; il y
-avait en lui du fou et de l'inspiré.
-
-Ses vêtements, usés jusqu'à la corde, tenaient à peine, malgré des
-tours de force légendaires. Ses longs cheveux rasés aux tempes, son
-extrême maigreur, sa pâleur fiévreuse, formaient un ensemble bizarre,
-mais parfois intéressant.
-
-Et quand l'infortuné racontait les grands succès qu'il avait obtenus
-tour à tour dans _Britannicus_ et dans _l'Omelette fantastique_, dans
-Buridan de _la Tour de Nesle_ et dans Balochard, il y avait tant de
-conviction dans ses paroles, tant de confiance dans son récit, tant de
-certitude de sa gloire, qu'on se sentait presque attendri devant une
-aussi formidable erreur.
-
-
-Aujourd'hui, le comédien a bien changé, il est gras dès sa jeunesse.
-Sans mauvais goût, il serait habillé comme tout le monde. Il porte
-une cravate de couleur voyante, une chaîne d'or qui n'est pas en or,
-une canne à pomme d'argent, qui n'est pas en argent. Son allure est
-tranquille, il parle sans animation; il ne joue pas tous les rôles;
-il a son genre, il «fait les rondeurs» quand il est vieux, les Dupuis
-quand il est jeune; «il a eu à Carcassonne des succès ébouriffants».
-
-
-La première chose que fait le comédien en arrivant à Paris, c'est de
-laisser pousser ses moustaches dont il a été privé pendant neuf mois.
-
-Un comédien qui a des moustaches est à louer, comme un cheval qui a un
-bouchon de paille à la queue est à vendre.
-
-
-Il y a à Paris cinq ou six agences dramatiques; ces agences, c'est
-quelque chose qui flotte entre la traite et le bureau de placement.
-
-Les bons comédiens de province sont connus des directeurs de ces
-établissements, et sont toujours placés d'avance; les mauvais finissent
-toujours par se placer, mais c'est plus long.
-
-Une ou deux agences, qui s'occupent spécialement des artistes lyriques
-français et italiens, sont devenues des maisons fort estimables,
-rendant de grands services aux acteurs et aux directeurs; là tout se
-fait honnêtement et intelligemment.
-
-
-Dans les autres il n'en est pas tout à fait de même.
-
-On engage toujours et quand même.
-
-Voici la combinaison.
-
-Un artiste engagé doit à l'agent 5 p. 100 sur la totalité de son
-engagement.
-
-En supposant les appointements à 500 francs par mois c'est 25 francs
-que l'agent touche tous les mois.
-
-Aussitôt l'engagement signé l'artiste touche un mois d'avance par
-l'entremise de l'agent qui retient sa commission.
-
-L'artiste part, débute, est sifflé, il revient chez le même agent qui
-l'engage pour une autre ville toujours moyennant la même commission.
-
-Il y a des farceurs qui se font ainsi 6,000 francs de rentes en se
-faisant siffler partout. Quand ils ont fini en France ils vont se faire
-siffler à l'étranger, c'est plus difficile, mais ils y mettent tant de
-bonne volonté!
-
-
-Le côté des dames n'est pas beaucoup plus favorisé, mais les femmes
-ont une manière à elles de porter la pauvreté qui enlève à ce vice une
-grande partie de l'horreur qu'il inspire aux mauvais cœurs.
-
-L'ancienne comédienne aux airs évaporés, la bonne fille qui allait
-jadis demander à Toulouse ou à Bordeaux les bravos que Paris lui
-refusait, n'existe plus.
-
-Le théâtre en province est alimenté régulièrement.
-
-Les étoiles vieillies au boulevard n'ont que deux partis à prendre,
-devenir duègnes à Paris ou aller en province jouir d'un printemps
-éternel. Il est rare qu'elles ne prennent pas ce dernier parti.
-
-Quelques jeunes filles du Conservatoire ou d'ailleurs vont faire assez
-volontiers une saison dans une grande ville, afin de s'habituer à la
-scène, et d'acquérir le pied marin.
-
-Elles reviennent sans avoir acquis autre chose que les mauvaises
-habitudes passées à l'état de tradition.
-
-Pour le reste il est à peu près inutile d'en parler. Ce reste se
-compose de choristes ou de coryphées des théâtres de la capitale,
-braves filles dévorées du désir de devenir aussi des étoiles.
-
-Elles ont chanté deux cents fois les chœurs de _la Grande-Duchesse_ ou
-de _la Timbale d'argent_ et elles arrivent à imiter madame Schneider ou
-Judic avec une perfection bien capable d'illusionner Castelnaudary ou
-Lons-le-saunier.
-
-Où leur embarras commence, c'est lorsqu'il faut _créer_ un nouveau
-rôle, Castelnaudary ne rit plus.
-
-Pourtant on a vu quelques-unes de ces échappées de la troupe de
-fer-blanc gagner quelque talent et devenir passables.
-
-Après elles, il n'y a plus que des pauvres filles qui sont là comme
-elles seraient ailleurs, parce que c'est leur destinée.
-
-Pendant que toutes les autres rêvent de revenir à Paris sur un vrai
-théâtre, pour un vrai rôle, celles-ci rêvent le théâtre d'Alger, parce
-qu'en Afrique les officiers sont nombreux et forment un très bon
-public.
-
-
-
-
-L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE
-
-
-Un pauvre diable de licencié se présente chez un gentilhomme fort riche
-qui a demandé, par la voie de la publicité, un précepteur pour son
-fils, âgé de douze ans.
-
-—Mon gaillard est un peu en retard, dit le gentilhomme.
-
-—Nous rattraperons vite le temps perdu, monsieur le comte, surtout si
-le sujet est intelligent.
-
-—Pourquoi ne serait-il pas intelligent? s'écrie le comte en se
-redressant.
-
-—C'est ce que je me demandais, fait humblement le précepteur.
-
-—Qu'est-ce que vous allez apprendre à mon drôle?
-
-—Mais, monsieur le comte, cela dépend de vos intentions.
-
-—Je n'en ai pas.
-
-—Vous désirez sans doute que M. votre fils soit bachelier ès lettres?
-
-—Oh! mon Dieu, pas absolument.
-
-—Bachelier ès-sciences?
-
-—Ah! du tout! Je veux que mon fils sache tout simplement ce qui est
-nécessaire à un homme du monde qui a un beau nom et qui aura un jour
-trois cent mille francs de rentes.
-
-—Avec trois cent mille francs de rentes, on peut se passer de bien des
-choses, monsieur le comte.
-
-—C'est assez mon avis.
-
-—Un peu de latin?
-
-—Beaucoup de latin; le Saint-Père aime notre famille.
-
-—Un peu de grec?
-
-—Beaucoup de grec; j'ai un oncle à succession qui est helléniste en
-diable.
-
-—Des langues vivantes?
-
-—Toutes; la comtesse veut que son fils traverse les légations.
-
-—La littérature me paraît d'une nécessité absolue.
-
-—Dites les littératures.
-
-—Quant aux mathématiques.....
-
-—Cela va sans dire; un homme du monde qui ne sait pas compter est un
-bien triste sire, monsieur le professeur.
-
-—C'est bien mon avis.
-
-—Il serait possible, d'ailleurs, que mon gaillard ait un jour l'envie
-de passer par Saint-Cyr, c'est une maladie de famille.
-
-—En ce cas, il faudrait soigner la géométrie et l'algèbre.
-
-—Naturellement.
-
-—On pourrait effleurer la chimie, la physique et l'astronomie?
-
-—Vous oubliez le dessin.
-
-—Je le réservais.
-
-—Vous n'aurez à vous occuper ni de la musique, ni de la danse, ni de
-l'escrime.
-
-—C'est heureux, car je vous avoue, monsieur le comte, que je suis assez
-peu entendu dans ces matières.
-
-—A propos, savez-vous la gymnastique?
-
-—Théoriquement.
-
-—Ça ne suffit pas; mais peu importe: je passerai là-dessus parce que
-vous me convenez beaucoup.
-
-—Monsieur le comte me comble.
-
-—Vous connaissez les conditions?
-
-—Votre intendant m'en a parlé.
-
-—Elles vous conviennent?
-
-—Mon Dieu, oui.
-
-
-Six mois après cette conversation, le comte se trouve nez à nez devant
-le précepteur, qui le salue humblement.
-
-—Vous avez à me parler, monsieur?
-
-—Oui, monsieur le comte, une réclamation.
-
-—Seriez-vous mécontent de votre élève?
-
-—Non, monsieur, bien au contraire; le vicomte est un charmant enfant,
-assez bien doué.
-
-—Oh! tant mieux. Auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un, dans la
-maison?
-
-—Ah non! monsieur le comte, la maison est admirablement tenue et tous
-les commensaux se ressentent de l'aménité du maître.
-
-—La nourriture, peut-être?
-
-—Excellente.
-
-—Votre chambre, sans doute?
-
-—Fort convenable.
-
-—Alors, quoi?
-
-—Mon traitement, monsieur le comte.
-
-—Ah! vous le trouvez insuffisant?
-
-—Non, je le trouve ridicule.
-
-—Le précepteur de mon père, qui était, paraît-il, un homme de grand
-mérite, touchait 400 livres; le mien, qui a été plus tard ministre de
-l'instruction publique, gagnait 600 francs; vous, monsieur, vous avez
-1,200 francs, et vous vous plaignez.
-
-—Je ne me plains pas, je réclame.
-
-—Il fallait réclamer en entrant; je n'aime pas à revenir sur ce qui a
-été convenu. Vous m'eussiez demandé davantage que j'aurais sans doute
-accédé à votre demande.
-
-—C'est que, monsieur le comte, je ne savais pas...
-
-—Que ne saviez-vous pas?
-
-—J'ignorais que Tony, qui élève votre cheval _Mirliflor_, gagnât dix
-fois plus que moi, qui élève votre fils.
-
-—Ce n'est pas du tout la même chose.
-
-—Je vous demande pardon; il n'y a que cette différence, que _Mirliflor_
-étant plus intelligent que le vicomte, Tony a bien moins de peine que
-moi.
-
-
-Je crois qu'il est inutile de dire que M. le précepteur fut remercié
-sur-le-champ.
-
-Où alla-t-il, que devint-il pendant dix ans? Ces détails ignorés ne
-font rien à l'affaire.
-
-Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'après une vie fort agitée, mais
-fort honorable, le destin et les électeurs de la Vienne-et-Loire
-envoyèrent le précepteur fantaisiste à l'Assemblée nationale.
-
-L'autre jour, le comte, qui représente un département de l'Ouest, lui
-disait en souriant:
-
-—J'ai remarqué, mon cher collègue, que, depuis quatre ans que nous
-siégeons à l'Assemblée, je n'ai pas eu le bonheur de vous ranger à mon
-avis.
-
-—Il y a plus que cela, monsieur le comte, répondit le représentant de
-Vienne-et-Loire, voilà plus de dix ans que nous avons été en désaccord
-pour la première fois.
-
-—Faisiez-vous donc partie de l'ancienne Chambre? Il ne m'en souvient
-plus; je vous en demande pardon.
-
-Et pour faire excuser tout à fait son oubli, le comte ajouta
-gracieusement:
-
-—Vous avez l'air si jeune!
-
-—Je n'étais pas, Dieu merci, de l'ancienne Chambre; je faisais alors
-partie de votre maison.
-
-—Vous voulez rire?
-
-—Oui, j'ai eu l'honneur d'être le précepteur du vicomte Paul, votre
-fils.
-
-—Serait-il vrai? s'écria le comte en riant. Mais, oui, en effet, je
-vous reconnais. Vous étiez ce précepteur original...
-
-—Rationnel.
-
-—Non, original: je maintiens le mot. C'est bien vous qui êtes parti,
-parce que...
-
-—Parce que Tony, le jockey, qui soignait votre cheval, gagnait dix fois
-plus que moi, qui soignais votre fils.
-
-—Oui, oui, parfait! je me rappelle. Eh bien, cher collègue, c'était moi
-qui avais raison, et vous qui aviez tort. En voulez-vous la preuve?
-
-—Je ne demande pas mieux.
-
-—Eh bien, _Mirliflor_ m'a rapporté près d'un million, et ses produits
-me rapportent encore, tandis que mon fils a mangé la fortune de sa mère
-et a fait 500,000 francs de dettes. Que dites-vous de cela?
-
-—Je dis que c'est bien juste. Vous avez mal payé, votre fils a été mal
-entraîné.
-
-
-
-
-FIGURES CONTEMPORAINES
-
-
-
-
-LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE
-
-
-Le roi Louis-Philippe arrivait avec une tout autre politique que celle
-du droit divin. Il pensa, non sans raison, qu'il deviendrait populaire
-en se faisant bourgeois, et, pour ce faire, il n'hésita pas à couvrir
-sa majesté d'une redingote à la propriétaire.
-
-Tout s'enchaîne; le salut et la discrétion respectueuse se changèrent
-en poignées de mains.
-
-—Bonjour, monsieur le roi, comment vous portez-vous?
-
-Et le roi répondait en pressant toutes les mains prolétaires qui se
-tendaient vers lui.
-
-—Bien, mes bons amis, très bien.
-
-Et il causait avec Dubois, Durand ou Lefèvre, de pair à compagnon,
-s'informant de leur famille, et de leurs affaires et de leurs
-affections.
-
-Pauvre roi! prince vertueux, comme il fut bien payé de tant de bonne
-grâce par ces bourgeois si fiers de lui toucher la main!
-
-
-Je ne puis résister au désir de citer des anecdotes oubliées
-aujourd'hui et qui firent la joie de ma jeunesse. Elles prouvent
-combien le roi Louis-Philippe était doué d'une bonté à toute épreuve,
-doublée d'une finesse extrême, d'autant plus remarquable qu'elle était
-accompagnée d'une bonhomie charmante.
-
-Une députation de la garde nationale de Bordeaux vint féliciter le roi
-d'avoir échappé à l'attentat de Fieschi.
-
-Le roi reçut ces Bordelais comme il aurait reçu les vrais Girondins.
-
-Apercevant un citoyen à bonnet à poil, d'une fort belle prestance, il
-lui adressa la parole avec infiniment de bonté.
-
-Le citoyen en bonnet à poil était marchand de vin, comme doit être tout
-Bordelais qui se respecte. Un rêve d'or traversa son cerveau, et, sans
-autre forme de procès, il se mit à faire l'article au roi.
-
-—Oui, Sire, s'écria-t-il, je puis dire avec fierté qu'il n'y en a pas
-un dans Bordeaux capable de vous servir comme moi. J'achète directement
-du baron de Brane et de M. Aguado; pas une pièce, pas une bouteille qui
-ne sorte de chez moi sans porter ma marque. Vous goûterez, ça ne vous
-engage à rien; si ça vous convient, vous payerez quand vous voudrez.
-J'ai confiance en vous, moi.
-
-Un autre Bordelais, aussi marchand de vin que le premier, mais mieux
-élevé sans doute, comprenant l'inconvenance de son compatriote,
-voulut rompre les chiens, et, après avoir poussé le coude à son ami,
-il s'avança et, d'un air plein de grâce gasconne, la grâce la plus
-épanouie qui soit au monde, il demanda au roi:
-
-—Eh! donc, Sire, n'aurons-nous pas le plaisir de déposer nos respects
-aux pieds de votre femme?
-
-—Mon Dieu, non, répondit le roi en souriant; _elle_ est obligée, ce
-soir, de garder la maison.
-
-
-A quelque temps de là, nouvel attentat;—on tirait sur le roi comme si
-la poudre n'eût rien coûté;—nouvelles députations, nouveaux gardes
-nationaux, nouveaux conseillers généraux et municipaux.
-
-Parmi ces derniers, le président du conseil municipal d'un canton de
-l'Orne se fit remarquer par un discours assez proprement récité.
-
-Le roi s'approche de l'orateur, le félicite à son tour, s'enquiert des
-besoins de sa commune et termine son compliment par ces mots:
-
-—Nous désirons vous avoir à dîner mardi.
-
-—Impossible, Sire, s'écria le provincial tout désolé. C'est impossible,
-j'ai arrêté ma place à la diligence et j'ai eu la bêtise de donner des
-arrhes.
-
-—Eh bien, fit gaiement le roi, ce sera pour demain, à moins pourtant
-que vous ne soyez invité autre part.
-
-
-Hélas! cette cordialité bourgeoise, qui, pour manquer de noblesse, n'en
-avait pas moins des côtés touchants, disparut bien vite.
-
-Louis-Philippe, si clairvoyant, si fin, avait commis une faute
-politique énorme; à le voir si souvent et de si près, le peuple s'était
-aperçu qu'au demeurant le roi n'était qu'un homme.
-
-En bas, on ne croyait plus; en haut, on se repentait d'avoir semé dans
-une terre aussi ingrate.
-
-La noblesse boudait naturellement.
-
-La haute bourgeoisie cuvait son bonheur; la petite entretenait ses
-rancunes.
-
-Au milieu de tout cela, le roi sortait peu. De loin en loin, une grande
-voiture bleue, de grands laquais rouges, trente dragons commandés par
-un simple lieutenant, traversaient au grand trot les Champs-Élysées
-déserts. De rares curieux étrangers ou provinciaux quittaient les
-contre-allées pour voir le roi qui, d'un fort grand air, répondait à
-leurs saluts, mais sans affectation et sans plaisir. Le petit-fils
-d'Henri IV était devenu philosophe, et il savait au juste ce que vaut
-l'humanité.
-
-
-Parfois, pourtant, on apercevait un chapeau de femme, un ruban, un
-bout d'étoffe, et tout le monde courait respectueusement saluer la
-reine.
-
-Il est vrai que si Marie-Amélie n'eût pas salué, on l'aurait saluée
-avec la même vénération, tant sa bonté et ses hautes vertus avaient
-touché les cœurs.
-
-
-
-
-LE DUC DE BRUNSWICK
-
-
-Un mort qui ne doit pas être bien content qu'on lui doive la vérité,
-c'est ce pauvre prince de Brunswick.
-
-Le jour où il fit un procès à M. Dollingen rédacteur en chef de la
-_Gazette de Paris_, il ne se doutait guère qu'il mettait des réclames
-à la caisse d'épargne, qui, après sa mort, seraient distribuées à ses
-héritiers qui s'en soucient bel et bien.
-
-C'était, il faut bien le dire, l'homme le plus grotesque et le plus
-ridicule qui soit au monde, ce brave prince. Jamais, au grand jamais on
-ne vit un prince si cocasse.
-
-En le voyant, on était épouvanté et l'on ne pouvait s'empêcher de rire
-à gorge déployée.
-
-Tout Paris le connaissait, c'était ce grand homme aux grands yeux
-noirs, à la barbe noire, à la chevelure noire et brillante d'un éclat
-inouï. Ses joues, ah! ses joues étaient des joues sans pareilles, leur
-nuance tirait entre le coquelicot et le sang de bœuf.
-
-Il ne fallait pas s'approcher bien près du personnage pour voir que
-ses yeux étaient _faits_ comme ceux d'une fille, que sa barbe était
-vernie comme une paire de bottes, ses joues fardées comme la vérité
-dans un discours de démagogue, sa perruque en soie lisse.
-
-Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos. On sentait que
-l'homme capable de se peinturlurer ainsi chaque jour avait perdu depuis
-longtemps tout sentiment de dignité.
-
-
-Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques,
-surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui saluait le _colonel
-belge_, qui souriait au _vieux marquis_, qui s'inclinait devant le
-_Persan_ de la Bibliothèque nationale, et qui considérait le Persan de
-l'Opéra-Comique, Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris avait
-raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours.
-
-Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs cris l'altesse
-maquillée, et. nul passant n'intervenait pour faire cesser ces
-agissements peu hospitaliers.
-
-
-On a déjà raconté bien des choses sur ce prince gommé et dégommé: on en
-racontera encore d'autres, et l'on n'aura pas tout dit.
-
-Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre chocolat.
-
-L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes, peintes en vert
-céladon, se cachaient des ferrures fantastiques dont l'acier poli et
-huilé évitait les grincements désagréables des portes de prisons de
-l'Ambigu.
-
-A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se serait cru
-dans le logis d'une merveilleuse, si un goût détestable et criard
-n'avait présidé à l'arrangement du lieu.
-
-Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes quelque chose d'étrange.
-
-C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun d'eux n'était né
-sous le même ciel que ses compagnons, aucun ne parlait la même langue;
-on eût dit une de ces galères sans pavillon écumant les mers du Levant,
-commandée par un pirate sinistre et dont l'équipage est formé de hardis
-et douteux compagnons de tous les pays.
-
-
-Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux jaunes étaient
-intéressants: c'étaient deux chevaux du Quercy dont Louis XIV avait
-fait présent à l'électeur de la Hesse et dont la race avait été
-précieusement conservée.
-
-Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels chevaux, qui
-n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et Paris ne s'étonnait ni de
-leur couleur ni de leur longévité; il pensait que les chevaux étaient
-maquillés comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. Il
-n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur naturelle, et ils
-avaient été renouvelés quatre fois.
-
-Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme bien d'autres
-choses, le prince, devenu poltron, ou sentant sa mort prochaine, avait
-privé le dernier étalon de son plus précieux ornement.
-
-
-Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, je me
-trompe, un peintre des plus distingués, T. John Lewis Brown, ayant
-regardé les deux animaux avec son œil artiste, fut frappé de leur
-tournure archaïque, c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les
-chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il avait vus dans
-les tableaux du temps.
-
-L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant qu'il n'avait qu'à
-prononcer son nom, aimé et connu, pour que les portes s'ouvrissent à
-deux battants. Il se trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que
-l'unique battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué qu'il
-désirait croquer les chevaux, le battant se referma tout à fait.
-
-Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste employa toutes les
-diplomaties de son esprit et tous les diplomates de sa connaissance,
-l'autorisation de copier d'après les chevaux jaunes lui fut accordée,
-et un palefrenier en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait ordre
-de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail de l'artiste.
-
-Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui n'avait pas de cravate
-rose, firent mille amitiés au peintre et lui auraient raconté bien des
-choses s'ils avaient su parler.
-
-A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un véritable succès.
-Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement trouve sa récompense,
-surtout quand le mérite l'accompagne.
-
-
-Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, va trouver sa place
-ici; elle me fut racontée, il y a bien longtemps, par une aimable
-princesse russe qui la tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice,
-qui la tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, qui
-n'était pas sa sœur.
-
-C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait encore de
-l'opinion publique.
-
-Un jour, il demanda à son coiffeur:
-
-—Que dit-on de moi dans Paris?
-
-—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre Altesse est
-toujours très bien coiffée.
-
-—Ah! Et puis?
-
-—Et puis que Monseigneur est un très bel homme.
-
-—Et ensuite?
-
-—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants qu'on puisse voir.
-
-—Est-ce tout?
-
-—A peu près.
-
-—Que dit-on de mon hôtel?
-
-—On le trouve superbe.
-
-—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose?
-
-—Ah si! Monseigneur.
-
-—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux.
-
-—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit le pauvre merlan, qui
-ne s'attendait pas à soulever une pareille fureur.
-
-—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle, parle, ou je te chasse.
-
-Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de ce duc qui
-portait plus de perruques qu'aucun homme de France, répliqua en
-tremblant:
-
-—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait quelque chose,
-j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque chose, ce qui est bien
-différent.
-
-—C'est bon. Que manque-t-il?
-
-—On dit que ça manque de femme.
-
-
-Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma soudain et dit
-simplement:
-
-—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser.
-
-Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux bleus, d'une figure
-fort ordinaire, mais jeune et douée de la beauté du diable, venait
-égayer l'hôtel par sa présence.
-
-On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie.
-
-Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine.
-
-Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait en voiture et
-allait montrer ses toilettes tapageuses presque toujours ridicules aux
-badauds du boulevard.
-
-Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai succès de
-curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc la congédia en la payant
-assez chichement.
-
-
-Voici l'histoire de cette fille.
-
-Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait de femme, il en
-demanda une à son intendant, qui lui répondit que rien n'était plus
-facile que de contenter Son Excellence; le bonhomme se trompait.
-
-Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le duc désirait que
-la personne qu'il demandait fût muette ou qu'elle ne sût point parler
-français. On lui présenta une muette, mais elle se faisait si bien
-comprendre avec ses yeux que le duc n'en voulut pas.
-
-On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas, alléguant bien à
-tort qu'à Paris tout le monde entend l'anglais.
-
-Une Allemande, il ne fallait pas y songer.
-
-Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était dangereux.
-
-Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose.
-
-Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposa une jeune fille
-du val d'Andore, pays où, disait-il, on parle une langue que personne
-ne comprend.
-
-Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une jeune fille vêtue
-comme Georgette, la reine des moissons. Vous savez, cette belle
-Georgette qui avait traversé l'opéra-comique d'Halévy sous les traits
-jeunes et radieux de madame Cabel, alors inconnue.
-
-Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les langues venues,
-elle ne répondit pas un mot.
-
-Le prince doutait encore; il lui dit:
-
-—Si vous saviez parler français je vous donnerais deux billets de mille
-francs.
-
-La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive.
-
-Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut permis d'emporter ses
-toilettes et quelques rares bijoux et une somme de dix mille francs
-pour les dix mois qu'elle avait été emprisonnée.
-
-—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux, je commençais à
-m'ennuyer.
-
-—Elle parle! s'écria le duc.
-
-—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont. Je
-suis venue gagner une dot pour me marier avec mon cousin Benoît.
-
-Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie, mais son
-cocher fut inconsolable.
-
-
-
-
-A PROPOS DU SHAH DE PERSE
-
-
-Les Parisiens sont toujours les mêmes.
-
-Quoi! un roi part de l'extrême Orient pour venir tendre la main aux
-peuples d'Occident, et l'on ne trouve rien de mieux, pour reconnaître
-cette avance faite à la civilisation européenne, que de défiler
-l'un après l'autre cet horrible chapelet de vieux calembours qui
-illustrèrent les chansonnettes de Meyer et de Levassor. Rebuts
-d'almanachs et d'anas qui n'ont plus de charmes pour les portiers.
-
-«Pour venir en France, le shah aurait dû attendre la mi-août.»
-
-«Le shah ira à l'Opéra-Comique entendre madame Carvalho-Miolant.»
-
-«Si le shah va à l'opéra les rats n'ont qu'à bien se tenir.»
-
-«On prétend que l'Opéra va donner une représentation de gala. Tout au
-contraire du proverbe, les rats danseront, parce que le shah y sera.»
-
-C'est charmant. Voilà des échantillons qui donnent plutôt une idée du
-mal de mer que de l'esprit français.
-
-Heureusement, le shah n'entend pas le français. Cela lui évitera la
-peine d'entendre la plaisanterie.
-
-
-Au commencement du siècle, un Français, nommé Boredon, natif de
-Montauban, fut pris de la manie des voyages. Tailleur de son métier
-et n'ayant pas grand argent, il fit de véritables tours de force
-pour satisfaire sa passion. Il s'embarqua à Marseille, vécut assez
-misérablement, et, enfin, arriva en Perse dans un état de détresse
-inimaginable.
-
-Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme, le fit venir et
-lui fit toutes sortes de questions touchant sa patrie.
-
-Mais comme le shah n'entendait pas le français et que Boredon ne savait
-pas un mot de persan, la conversation ne fut pas aussi intéressante
-qu'on aurait pu s'y attendre.
-
-Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements au pauvre diable et
-ordonna qu'on ne le laissât pas mourir de faim.
-
-Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix fois mieux
-qu'un professeur de langues orientales.
-
-Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le plus grand bonheur
-d'un Persan est d'écouter une fable, il se mit sans plus attendre à
-raconter des fables qui obtinrent un succès tellement prodigieux, que
-Feth-Ali le fit mander près de lui.
-
-—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir est arrivée jusqu'à
-moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un an je te fis donner des habits et
-des vivres, j'avais deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi
-donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si bien.
-
-Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme. Il s'agissait d'un
-corbeau qui tenait à son bec un fromage, et d'un renard qui, désirant
-beaucoup s'approprier ce mets délicat, flattait tant et si bien
-l'oiseau, que celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie.
-
-Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon de continuer;
-mais celui-ci était trop avisé pour dépenser tout son bien en un seul
-jour. Il allégua une foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une
-fable par mois.
-
-Le mois suivant il dit _la Cigale et la Fourmi_; enfin, après un an, il
-n'en était qu'à _l'Alouette, ses petits et le maître du champ_.
-
-Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu qu'en France
-comme en Perse les plus grands hommes d'État sont ceux qui font des
-fables, il nomma Boredon ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre
-chose.
-
-La fortune du Gascon devenait sérieuse; un moment d'oubli vint à jamais
-le brouiller avec son maître.
-
-Un jour, à la chasse, une branche mal apprise fit un accroc à la
-tunique du shah.
-
-Boredon, avec un empressement qui prouvait plus en faveur de son bon
-cœur qu'en faveur de sa finesse, prit son étui dans sa poche et se mit
-à raccommoder la tunique endommagée.
-
-Feth-Ali, stupéfait, le regarda faire.
-
-—Que veut dire cela? demanda-t-il.
-
-Boredon comprit sa faute; il s'excusa en affirmant qu'en son pays les
-plus grands personnages savaient coudre les habits sans avoir jamais
-appris.
-
-
-Vers 1816, une mission composée de savants et de voyageurs français
-arriva à Téhéran et réclama l'honneur de saluer le prince.
-
-Le shah fit demander si parmi les nouveaux venus il se trouvait un
-poète capable de lui improviser des fables.
-
-Comme on lui répondit qu'il ne s'en trouvait pas, Feth-Ali se montra
-désappointé; néanmoins, voulant cacher son mécontentement et donner à
-la mission française un éclatant témoignage d'estime, il lui envoya
-tous ses vieux habits, en priant de faire de bonnes reprises qui
-seraient bien payées.
-
-La mission fit répondre qu'elle ignorait l'art de raccommoder les vieux
-habits.
-
-—Pas bavards et pas tailleurs! s'écria le prince; ce ne sont pas des
-Français.
-
-Et, sans plus d'explications, on mit les savants en prison.
-
-Un vizir intelligent ou humain leur rendit la liberté.
-
-Le shah actuel, plus heureux que son aïeul, n'aura pas une déception
-complète; il peut se faire lire les feuilles et il verra que, si les
-Français ne sont pas tous tailleurs, ils sont tous bavards, ce qui ne
-vaut pas mieux.
-
-
-
-
-THÉODORE BARRIÈRE
-
-
-A propos de Barrière et de duels, permettez-moi de vous dire une
-historiette qui peint mieux l'auteur des _Faux Bonshommes_ que tout ce
-qu'on pourrait dire de lui dans un gros volume.
-
-Il y a douze ou treize ans, je me promenais sur le boulevard
-Montmartre; je sentis une main s'appuyer sur mon épaule.
-
-—Vous êtes Jules Noriac?
-
-—Oui, monsieur.
-
-—Je suis Théodore Barrière.
-
-—Enchanté de faire connaissance avec vous.
-
-—Ça tombe bien, je viens _te_ demander un service.
-
-—Tant mieux, de quoi s'agit-il?
-
-—Lis.
-
-Je parcourus, dans un journal que Barrière me tendait, un article
-où l'on maltraitait fort les nouveaux académiciens et les nouveaux
-chevaliers de la Légion d'honneur.
-
-—Eh bien?
-
-—Eh bien, je suis décoré depuis huit jours, je ne veux pas laisser
-passer ça.
-
-—Tu as raison.
-
-—Je le sais; prends donc un de tes amis et va demander raison de ma
-part au signataire de cet infâme article; il est là assis au café des
-Variétés, il prend du café, l'animal!
-
-Malgré mon habitude de m'étonner médiocrement des choses de ce monde,
-je demeurai stupéfait.
-
-—Mais, _cher ami_, tu n'y penses pas m'écriai-je; d'abord, je n'ai pas
-d'ami dans ma poche, et aller demander raison à un monsieur qui prend
-sa demi-tasse me semble impossible et en dehors de toute convenance.
-
-—Ça ne me regarde pas; Villemessant m'a dit que tu arrangerais tout
-ça; débrouille-toi comme tu voudras, pourvu que l'affaire ait lieu
-sur-le-champ.
-
-—A dix heures du soir?
-
-—Chez Cordelois, nous faisons assaut dans la cave; l'obscurité ne me
-gêne pas; va, je t'attends chez Véron.
-
-Je restai seul et fort embarrassé. Le hasard envoya Charles de Courcy,
-le plus aimable garçon du monde; quoique fort jeune, il avait autant de
-raison que d'esprit.
-
-—Tu arrives bien, lui dis-je, _nous_ allons demander raison à ce
-monsieur que tu vois là, de la part de Barrière; et je lui racontai les
-griefs du collaborateur de Mürger.
-
-Charles de Courcy riait à se tordre.
-
-Nous faisons demander le monsieur et nous le sommons de faire
-les excuses les plus plates ou d'avoir à mettre l'épée à la main
-sur-le-champ.
-
-Ce monsieur était Paul Mahalin, un grand garçon blond et doux qui a
-du talent et qui, pendant le siège, a fait acte de bravoure; il nous
-regardait stupéfait en murmurant:
-
-—Barrière! Barrière! Mais c'est impossible; vous n'avez donc pas lu la
-note?
-
-—Quelle note?
-
-—Tenez.
-
-Et à son tour il nous passait le journal où se trouvait la note
-suivante:
-
-«Il est bien entendu que parmi les nouveaux décorés nous ne comptons
-pas M. Théodore Barrière; son esprit et son grand talent l'ont mis
-depuis longtemps au-dessus de toute récompense.»
-
-Charles de Courcy riait à se tordre.
-
-Nous quittons Mahalin et nous allons retrouver Barrière qui nous crie:
-
-—Pour quelle heure?
-
-—Relis ton journal.
-
-—Je l'ai lu.
-
-—Non, il y a une note.
-
-—Qu'est-ce que ça me fait?
-
-—Ça nous fait beaucoup.
-
-Barrière se décide enfin et lit la... note.
-
-—Eh bien, dit-il, après?
-
-—Comment, après? Mais tu n'as pas l'intention de te battre avec celui
-qui a écrit ça?
-
-—Pourquoi donc, pourquoi donc?
-
-—Ça ne se peut pas.
-
-Ici, pendant deux heures, j'entassai arguments sur arguments.
-
-—L'affaire est commencée, disait Barrière, je veux aller jusqu'au bout;
-_je ne peux pas entrer dans tout ça_.
-
-Le rire homérique de Charles de Courcy fit plus que tous mes
-raisonnements; Barrière alla se coucher; mais je n'assurerais pas qu'à
-l'heure qu'il est il soit convaincu que nous avions raison.
-
-
-
-
-PEPITA SANCHEZ
-
-
-Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui croyait coucher
-dans son lit et qui s'est endormie sur le trottoir.
-
-Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort jolie il y a
-quelques années; elle n'était plus de la première jeunesse; encore
-quelques jours, elle passait dans la vieille garde du demi-monde.
-
-Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez n'avait rien de
-bien particulier; elle avait fait dépenser beaucoup d'argent, là était
-toute sa gloire.
-
-—Triste gloire! disent les gens vertueux.
-
-—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou les pratiques
-philosophes, ce qui n'est pas la même chose; hé! les créatures comme la
-Sanchez ont un grand poids dans le monde.
-
-Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction qu'une
-fille qui a pris cinq ou six millions dans la poche d'autrui, et qui
-les a jetés par la fenêtre à toutes sortes de gens qui tendaient les
-mains, est autrement utile, socialement parlant, que les personnes qui
-vont à la messe.
-
-Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain que c'est la
-vierge folle qui porte des fichus brodés, qui nourrit la vierge sage
-qui les brode.
-
-Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire.
-
-En admettant que les étoiles du demi-monde soient une nécessité
-sociale, un mal nécessaire, comme dit Prudhomme, je trouve qu'on
-arrive à leur donner une importance tout à fait ridicule. Elles sont
-charmantes, je veux bien; mais elle tiennent trop de place.
-
-Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est pas de
-l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait être fixé sur un
-point:
-
-La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou par dépit, ou bien
-est-elle tombée accidentellement de sa fenêtre en voulant appeler
-quelqu'un?
-
-Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela peut faire à tout
-Paris?
-
-Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la ville une statue
-d'or?
-
-A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes jalouses?
-
-A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould, par la causticité de
-son esprit?
-
-Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir au coin de la Chaussée
-d'Antin un temple à Terpsichore avec l'argent de Vénus Vénale?
-
-Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout cela.
-
-Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui vint jamais
-dans l'esprit de les offrir au conseil municipal et elle fit bien. M.
-Marmotan ne les eût pas acceptées, et il aurait eu mille fois raison.
-
-Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement qu'en paroles.
-
-Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met pas dans ses
-pièces.
-
-Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter; elle demeurait
-boulevard Hausmann, au premier, au-dessus de l'entre-sol.
-
-Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement? Dans trois
-jours, on n'y pensera plus.
-
-Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune monsieur de
-bonne famille qui se trouve mêlé à cette mort.
-
-Il accompagnait la dame, le soir.
-
-Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard Haussmann
-a-t-elle cédé au simple désir de rappeler un volage ou au lugubre
-dessein de mourir sous ses yeux?
-
-
-
-
-HENRI MÜRGER
-
-
-Le pauvre Mürger, qui était très honnête, mais très vaniteux aussi,
-comme nous tous, avait dans son ventre littéraire un ver rongeur.
-
-Tous les imbéciles qu'il rencontrait,—et vous savez si l'espèce en
-est grande,—ne trouvaient rien de mieux à lui dire, pour le flatter
-extrêmement, que ceci:
-
-—Vous savez, mon cher, que _la Dame aux Camélias_ c'est tout simplement
-_la Vie de Bohême_, et que Dumas fils est un filou.
-
-Mürger devenait blême, ébauchait un sourire qui était une véritable
-grimace.
-
-C'est que _la Dame aux Camélias_ n'avait fait son trou qu'au théâtre;
-cela la rendait plus jeune; mais le volume de _la Dame aux Camélias_
-était plus vieux que le volume de _la Vie de Bohême_, et le pauvre
-brave garçon se disait en lui-même:
-
-—Si ce n'est pas Dumas qui est le filou, ce doit être moi.
-
-Pauvre cher regretté! il n'avait volé personne, pas plus que Dumas.
-Ils avaient fait le même livre, parce que rien ne ressemble plus au
-cœur d'un homme que le cœur de son voisin; rien ne ressemble plus à une
-femme qu'une autre femme.
-
-
-
-
-LES AMIS D'HENRY MÜRGER
-
-
-Tout dernièrement, Philibert Audebrand invoquait mon souvenir en faveur
-du pauvre Colline II.
-
-Colline II n'était pas le vrai Colline, mais ce qu'il faut dire c'est
-comment Charles Lourdes de la Place, fils du pasteur protestant, qui
-a eu la bonté de laisser faire à son nez et à sa barbe le miracle de
-Lourdes, était devenu sans préméditation un personnage de la Bohême.
-
-Vous connaissez, à n'en pas douter, les deux Lionnet. Au temps où l'on
-nommait ces deux artistes, les petits Lionnet, c'est-à-dire vers 1853,
-l'un deux, Hippolyte, je crois, eut le choléra. L'autre, Anatole, qui
-aimait tendrement son frère, tomba dans une profonde désolation.
-
-Pendant qu'il pleurait à chaudes larmes, la porte s'ouvrit et Charles
-de la Place apparut avec sa douce et bonne figure; en apprenant le
-malheur qui frappait les deux jeunes gens, il ne dit rien sinon qu'il
-était bien heureux d'être arrivé juste au moment où l'un de ses amis
-avait besoin de consolation, et l'autre de soins.
-
-La Place était parti de son hôtel du quartier Latin avec un livre sous
-le bras pour tous bagages: il resta deux ans chez les Lionnet.
-
-
-La vérité, c'est que son maître d'hôtel lui avait donné congé.
-
-Au milieu de sa douleur, Anatole Lionnet avait fait un vœu qui ne va
-pas le mettre très bien dans l'esprit des libres penseurs; il avait
-fait le vœu d'aller à la messe de six heures du matin, à Notre-Dame de
-Lorette, pendant un mois.
-
-Les gens de théâtre, qui ne s'endorment jamais avant deux heures du
-matin, comprendront seuls que le vœu était sérieux. Un mieux sensible
-se manifesta dans l'état du malade et son frère suivit la messe avec
-une exactitude complète pendant un mois.
-
-Les quinze premiers jours la Place l'accompagne:
-
-—Je suis venu pour te consoler, disait-il, je ne veux pas te quitter.
-
-Pourtant au bout de quinze jours, il _canna_ la messe.
-
-—Oh! tu te fatigues? lui demanda son ami.
-
-—Non, répondit la Place; mais je vais te dire, je crois avoir fait
-suffisamment mon devoir; prolonger mon dévouement, ce serait vouloir
-affaiblir le tien, et d'ailleurs... je suis protestant.
-
-Au rétablissement d'Hippolyte, on fut très surpris sur le boulevard de
-voir trois Lionnet au lieu de deux.
-
-Deux, c'était déjà bien gentil.
-
-On s'enquit du nouveau venu, qu'on baptisa du nom de Colline, parce
-qu'il portait toujours son inévitable livre.
-
-Les Lionnet sont très aimés dans le monde artiste, parce que nul plus
-qu'eux n'est empressé à rendre service. Depuis vingt-cinq ans, ces deux
-braves garçons ont chanté à plus de mille représentations à bénéfices.
-
-Grâce à ses parrains et à la douceur inaltérable de son caractère,
-jointe à un mérite incontesté, la Place fut adopté à l'unanimité.
-
-
-Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire pourquoi le nouveau
-Colline avait émigré du quartier Latin pour arriver au quartier Trévise.
-
-Colline n'était pas riche; il habitait une pauvre chambre de la rue
-Saint-Jacques, non loin du cloître Saint-Benoît.
-
-Cette chambre était au sixième étage, et bien qu'elle ne fût encombrée
-que par un petit lit et une apparence de commode, l'homme qui la louait
-à Colline, moyennant vingt-cinq francs par mois, était aussi exigeant
-pour le payement de son loyer, que si l'appartement de l'étudiant eût
-été situé au premier.
-
-Un jour, Colline, étant gêné, ne put adoucir son hôte qu'en
-souscrivant à son profit un billet de trente-trois francs.
-
-L'heure fatale de l'échéance arriva, Colline n'avait pas les fonds.
-
-M. Malenson, son hôte, n'était pas content.
-
-On en vint aux récriminations, et, de mots en mots, l'hôte infâme
-s'écria:
-
-—Vous en parlez bien à votre aise, mossieur, mais permettez-moi de vous
-dire, mossieur, que, lorsqu'on ne fait pas honneur à sa signature, on
-n'est pas un homme délicat, mossieur!
-
-Colline, qui était le plus honnête garçon du monde, se sentit vivement
-blessé, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, il crut se
-mettre en colère et il répondit:
-
-—Ah! je ne suis pas délicat, monsieur Malenson, je ne suis pas délicat,
-moi; c'est sans doute vous, monsieur Malenson, qui êtes le type de la
-délicatesse. Eh bien, monsieur Malenson, je vous prédis une chose,
-c'est qu'un jour vous mourrez et sur votre tombe abandonnée il poussera
-un gazon ridicule!
-
-Et Colline remonta en grommelant:
-
-—Oui, monsieur Malenson, un gazon ridicule!
-
-
-Colline eut trois mois de tranquillité, il pensa avoir terrassé
-l'infâme Malenson.
-
-Il y avait du vrai dans cette supposition. Malenson avait parlé à
-sa femme de l'horrible prédiction de l'étudiant, et le couple était
-troublé. Cette horrible perspective de dormir pendant l'éternité sous
-un gazon ridicule l'effrayait au delà de toute expression.
-
-
-Colline était heureux, son hôte ne bronchait plus. Malheureusement, il
-vint dans l'idée du jeune médecin que la gymnastique était absolument
-nécessaire à la santé de l'homme, et il établit un gymnase dans sa
-chambre.
-
-Ce gymnase peu compliqué se composait d'un simple trapèze.
-
-Quand Colline voulut opérer lui-même, il fut forcé de reconnaître qu'il
-avait mal pris ses mesures; manquant tout à fait d'espace, il dut
-ouvrir sa fenêtre.
-
-Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, Colline devenait
-d'une belle force, et il ne désespérait pas d'égaler un jour le fameux
-Léotard.
-
-Malheureusement un passant ayant levé les yeux aperçut deux pieds qui
-se balançaient dans l'espace avec une régularité désespérante.
-
-Cinq minutes après, la rue Saint-Jacques tout entière considérait
-le singulier spectacle qu'offrait cette paire de pieds sortant d'un
-fenêtre du sixième étage pour se balancer dans l'espace.
-
-La police arriva, et, au lieu de décrocher un pendu, comme elle s'y
-attendait, elle dérangea le plus inoffensif des hommes dans la plus
-douce des distractions.
-
-—Pour cette fois, dit le brigadier des sergents de ville, je ne dis
-rien, mais que ça ne vous arrive plus, sans ça je verbalise.
-
-En se retirant il dit à Malenson:
-
-—Moi, si j'étais que vous, je le flanquerais à la porte, ce
-particulier-là.
-
-—Impossible, fit Malenson, il me doit de l'argent et il m'a prédit que,
-si je le tourmentais, il pousserait sur ma tombe un gazon ridicule.
-
-Le brigadier était sceptique, il haussa les épaules.
-
-—Vous n'avez pas honte, dit-il, vous un homme établi, d'avoir des
-superstitions comme ça; d'ailleurs est-ce que la police n'est pas là?
-
-Malenson rassuré donna congé au pauvre Colline II.
-
-
-Colline Ier, le vrai Colline, s'appelait et s'appelle encore, Dieu
-merci, Vallon.
-
-M. Vallon est un écrivain fort estimable, mais il est surtout un
-philosophe catholique, spécialité assez rare aujourd'hui.
-
-Il est né à Laon, pays de Champfleury, mais je ne saurais dire si ce
-fut Champfleury qui l'introduisit dans la Bohême ou si ce fut lui qui
-y guida les pas de l'auteur de la _Mascarade parisienne_, peut-être y
-arrivèrent-ils l'un portant l'autre.
-
-Non, cette dernière supposition est invraisemblable parce que, pendant
-le temps que Vallon passa dans la Bohême, il ne porta que deux choses.
-
-Un parapluie (vert!) et un traité de la philosophie nébuleuse d'Hoëné
-Wronski.
-
-En quittant cette société secrète de l'espérance, de la joie et des
-chansons, M. Vallon s'affilia dans une société qui eut aussi son heure
-de gloire: la réunion politique de la rue de Poitiers.
-
-Plus tard, il devint rédacteur du _Journal des villes et campagnes_, du
-_Pays_, etc.
-
-En 1849, il écrivit une brochure qui fut tirée à plus de cent mille
-exemplaires, elle était intitulée: _les Partageux_.
-
-Le moment n'est peut-être pas bien favorable pour rappeler cette
-publication qui, à coup sûr, nuirait à M. Vallon dans bien des esprits;
-aussi ai-je la précaution de ne pas donner l'adresse de l'auteur.
-
-Puisse cette attention faire excuser par ce galant homme mes petites
-indiscrétions.
-
-
-Voulez-vous me permettre, par le temps de politique qui court, de
-demeurer encore dans la Bohême? Eh mon Dieu! je sais bien que tout a
-été dit sur ces aventuriers de la plume et du pinceau, mais dussé-je
-répéter ce que tout le monde sait, cela serait toujours aussi amusant
-que les permutations ministérielles, les interpellations, et autres
-fariboles sérieuses, mais navrantes.
-
-Après Colline venait Marcel. Celui-ci était un peintre assez
-insignifiant qui attendait l'héritage d'un oncle propriétaire rue
-d'Enfer.
-
-L'oncle ne voulant pas mourir, il s'entêta pendant des années, et
-le neveu fut obligé d'accepter une place de professeur de dessin en
-province. _Sic transit gloria mundi._
-
-
-
-Mürger s'était peint lui-même dans le personnage de Rodolphe et il faut
-bien avouer qu'il ne s'est pas fait ressemblant, heureusement pour lui.
-
-Vous savez le proverbe: «On ne se voit pas.»
-
-
-La physionomie la plus sympathique de la Bohême est sans contredit
-celle de Schaunard; Schann de son vrai nom.
-
-Ce bohème, d'une insouciance folle et d'une gaieté sans pareille,
-appartenait à une bonne famille, et plus d'une fois la Bohême dîna des
-reliefs dérobés par lui dans la cuisine paternelle.
-
-Schann était le grand pourvoyeur.
-
-Quant il échouait dans ses tentatives hasardeuses, il remplaçait le
-dîner absent par des mots pleins d'esprit et de gaieté.
-
-Schann faisait des mots sans s'en douter, comme M. Jourdain faisait de
-la prose, ce qui rendait son esprit charmant, comme tous les esprits
-dépourvus de prétentions.
-
-Schann était peintre ou croyait l'être, ce qui revient au même. Il
-était également musicien. Je n'ai jamais vu aucun tableau de lui, mais
-il me souvient d'avoir entendu de charmantes mélodies échappées de son
-cerveau, entre autres _les Amours de Rose et le Mariage dans les blés_.
-
-
-Schann habitait au cloître Saint-Benoît, et il avait fondé des
-concerts, véritable musique de chambre.
-
-En compagnie du pauvre Barbara, dit _Barbemuche_, qui jouait le premier
-violon, de Champfleury qui jouait du violoncelle, il s'était réservé
-l'alto, instrument difficile et ingrat. Schann s'était mis dans l'idée
-de résoudre le problème impossible d'exécuter un quatuor à trois.
-
-
-Chaque soir, les trois artistes exécutaient avec rage, les fenêtres
-ouvertes, les symphonies les plus étourdissantes; mais, à leur grand
-déplaisir, aucune foule idolâtre ne s'assemblait sous leur fenêtre.
-
-Ce que Schann eût donné pour entendre les passants applaudir, comme
-applaudissaient les gondoliers de Venise en écoutant les psaumes de
-Marcello, est inimaginable; mais le Cloître était désert, toujours
-désert.
-
-Désert n'est peut-être pas le mot; chaque soir, un homme, un seul, il
-est vrai qu'il était ivre comme la bourrique à Robespierre, venait
-danser, au son de la musique bohémienne, devant un arbre de la liberté,
-que les frères et amis venaient de planter quelques mois auparavant.
-
-
-La musique dura trois mois; l'ivrogne vint quatre-vingt-dix fois se
-trémousser devant l'arbre de la liberté, pareil au roi David qui
-dansait devant l'arche. Ce résultat ridicule dégoûta les virtuoses, qui
-abandonnèrent la partie.
-
-Schann, qui est un esprit droit, comprit bien vite que le bonheur de
-faire danser un ivrogne n'est pas le sort le plus beau, le plus digne
-d'envie, et, sans tambour ni trompette, il revint sous le toit paternel
-apportant son inaltérable bonne humeur, ce qui ne gâte rien.
-
-Aujourd'hui Schann gagne beaucoup d'argent; il emploie une centaine
-d'ouvriers, et mettant au service de son commerce son goût et ses
-réelles qualités d'artiste, il a poussé aux dernières limites de la
-perfection une de ces intéressantes industries parisiennes qui rendent
-les autres pays jaloux.
-
-
-Il y a un an environ, j'étais en quête d'un joujou destiné à égayer un
-adorable petit être qu'une fluxion de poitrine clouait au lit.
-
-J'entrais chez le marchand de jouets du passage de l'Opéra.
-
-—Je voudrais, dis-je, un joli joujou pour un enfant malade.
-
-—Quel âge a l'enfant? demanda le marchand.
-
-—Cinq ans.
-
-—Je vais vous donner un pompier qui monte tout seul à l'échelle.
-
-—Non, c'est pour une petite fille.
-
-—Ah! très bien; voici un bébé qui nage tout seul dans l'eau; une belle
-pièce mécanique.
-
-—Non, un enfant malade ne peut toucher l'eau.
-
-—C'est juste, je vais vous offrir une vache.
-
-—Allons donc! une vache, cela n'a rien de bien amusant; si elle avait
-du lait encore, je ne dis pas.
-
-De cet air empressé mais légèrement narquois des commerçants de Paris,
-le marchand répondit:
-
-—Monsieur, nous avons cela.
-
-
-Et il rapporta triomphalement une petite vache de 30 centimètres
-de haut; non seulement il sortait du lait de ses pis d'ivoire, non
-seulement elle ruminait en tournant ses gros yeux, mais elle était
-admirable de forme et d'une merveilleuse beauté.
-
-—Mais, m'écriai-je, c'est une vache de Barye, exécutée d'après Troyon.
-
-—Non, répondit simplement le marchand, elle sort de la fabrique de M.
-Schann, rue des Vieilles-Haudriettes, à Paris.
-
-
-J'emportais la petite vache, et tout le long du chemin je me disais:
-
-—Il est des hommes favorisés de Dieu et qui ont d'heureuses destinées,
-vraiment.
-
-Cet excellent Schaunard est bien de ceux-là. Il a fait rire toute une
-bande de bons esprits qui crevaient de faim; sa gaieté les a soutenus
-dans la lutte.
-
-Imprimé tout vif, il a fait et fera bien longtemps encore tordre de
-rire des générations pour qui le présent et l'avenir ont été et sont
-encore chargés de nuages.
-
-Et comme si ce n'était pas assez d'avoir jeté la gaieté dans l'esprit
-des pères, le voilà qui sème la joie dans le cœur des petits enfants.
-
-Et je me suis pris à aimer de tout mon cœur ce bon Schaunard, que je
-n'ai jamais vu.
-
-
-
-
-NAUNDORFF
-
-
-Naundorff vient réclamer un état civil, se prétendant tout simplement
-le fils du dauphin Louis XVII, mort au Temple, comme on l'avait cru
-jusqu'à présent.
-
-Il paraît que c'était une erreur.
-
-On aurait fait un faux acte mortuaire, et le dauphin, le vrai dauphin,
-aurait été enlevé du Temple dans un cercueil.
-
-C'est en vain que, depuis 1851, on dit à ce brave lieutenant
-hollandais:—Il y a un arrêt qui vous a débouté de vos prétentions.
-
-Il répond:
-
-—Oui, mais c'est un arrêt par défaut. Le comte de Chambord ne s'est pas
-défendu.
-
-—Jugez donc, s'il s'était défendu!
-
-—Peu importe. J'ai des preuves; tous les monarques du Nord ont reconnu
-mon père qu'ils ne connaissaient pas. Il a été enterré sous le nom
-de Bourbon; je suis connu sous le nom de Bourbon. Demandez au roi de
-Prusse.
-
-Comme personne ne se soucie d'aller s'informer, le dauphin putatif
-reste calme dans son opinion.
-
-Vous verrez qu'il y aura des gens qui vont croire.
-
-Hier, une dame disait:
-
-—Enfin, si son père n'était qu'un simple horloger, pourquoi aurait-on
-voulu l'assassiner?
-
-Avec cet argument, on finirait par conclure que Peschard, l'horloger de
-Caen, qui fut assassiné pour tout de bon, était bien plus dauphin que
-Naundorff, qui n'a été assassiné que platoniquement.
-
-
-La vérité, c'est qu'on se passionne peu pour le lieutenant Naundorff,
-qui a déclaré qu'il ne tenait pas du tout à la couronne de France.
-
-Ça été de sa part une maladresse. Que de partisans il aurait pu se
-faire! Il y a tant de gens qui espèrent avoir un jour un ministère ou
-un bureau de tabac!
-
-Un homme qui peut dire: J'abaisserai les impôts, je supprimerai le
-service militaire, je donnerai de l'avancement aux employés, cet homme
-peut être sûr d'avoir des partisans.
-
-Mais un prince qui ne réclame pas la couronne n'est pas un prince
-intéressant du tout.
-
-
-Le plus curieux, c'est que Naundorff a trouvé un avocat; cet avocat,
-c'est M. Favre; il y a des fatalités.
-
-Vous vous attendez à me voir injurier cet homme politique. Eh bien,
-pas du tout; vous voilà bien attrapés.
-
-D'abord je n'insulte personne. Cela ne sert à rien; puis je reconnais
-à M. Favre un certain courage, celui de rechercher avec avidité toutes
-les occasions d'exciter ses ennemis contre lui. Est-ce de sa part
-bravoure, mépris ou inconscience? Ma foi, je n'en sais rien.
-
-Dans ce procès, comme dans les autres, le membre de la Défense
-nationale défend son client avec un talent indiscutable.
-
-Pendant un moment, il a jeté le doute dans l'esprit de l'auditoire, à
-ce point que plusieurs vieilles dames versaient des larmes abondantes.
-
-
-Un soir, un député arrive tout effaré dans les couloirs de l'Assemblée.
-
-—Jules Favre, s'écrie-t-il, vient de prouver d'une façon irréfutable
-que Naundorff est vraiment le dauphin de France.
-
-—Quelle plaisanterie!
-
-—Ce n'est pas une plaisanterie, dit le baron Élizé de M..., intervenant
-dans la conversation; la preuve, c'est que M. de C... vient de partir
-pour demander à Naundorff s'il accepterait le drapeau tricolore.
-
-
-
-
-JULES JANIN
-
-
-Un grand deuil est aussi venu affliger la famille des lettres. Il ne
-s'agit pas d'une mort, Dieu merci, mais tout simplement d'une retraite.
-Janin, Jules Janin, le prince des critiques et le roi des honnêtes
-lettrés, quitte le journalisme. Que ferons-nous de nos lundis?
-
-Depuis plus de quarante ans, cet esprit aimable parmi les plus
-aimables, publiait dans les _Débats_ un feuilleton qui faisait la joie
-des délicats et l'honneur des gens de notre profession.
-
-Tout le monde connaît cette critique douce, fine, vivace, pleine
-d'aperçus savants, de bonté et de justice.
-
-Tout le monde a apprécié cette forme originale du maître, forme
-élégante et bien à lui, musique adorable d'originalité et de grandeur.
-
-Le maître se retire sous sa tente pour penser, tranquille; mais, plus
-heureux que Coriolan, il se relire vainqueur; il n'a voulu attendre ni
-l'accablement des ans, ni le voile qui obscurcit les meilleurs esprits;
-il part, sinon dans la force de l'âge, du moins dans toute la force de
-l'esprit.
-
-Janin est un de ces illustres à qui l'on ne peut dire au revoir, car
-ils ne s'en vont jamais. Quand l'heure suprême sonnera pour lui, il ne
-partira pas davantage. Il restera comme Montaigne et comme Rabelais,
-les deux plus grands hommes en l'art de penser et en l'art d'écrire.
-
-
-L'œuvre de ce maître est immense. Sans compter plus de cent volumes, de
-_l'Ane mort_ jusqu'à sa traduction d'Horace, sans compter des milliers
-d'articles, de nouvelles, de contes et d'études, Janin a écrit sur
-le théâtre moderne DEUX MILLE DEUX CENT QUARANTE feuilletons, soit
-VINGT-SIX MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGTS colonnes, soit UN MILLION TROIS
-CENT QUARANTE MILLE lignes; environ cent cinquante beaux volumes,
-c'est-à-dire quatre fois plus de matière que le _Dictionnaire de la
-conversation_, dont Balzac et lui furent les deux plus brillants
-collaborateurs.
-
-Eh bien, mon cher monsieur Prud'homme, qui ne voulez pas que M. votre
-fils soit homme de lettres, parce que c'est «un métier de paresseux»,
-monsieur Prud'homme, que dites-vous de cela?
-
-Et pendant ce demi-siècle il n'est sorti de cet immense labeur ni une
-injure, ni une vivacité même pouvant amener une passagère amertume dans
-le cœur de ceux dont il était le juge.
-
-Sa plume était douce aux petits, loyale aux grands, juste pour tous.
-
-Ses conseils ont fait de grands artistes, sa bonne grâce a fortifié
-bien des accablés, et ses biographes futurs n'auront qu'un seul
-embarras en racontant la noble carrière de cet écrivain extraordinaire
-à tant de titres, celui de savoir s'ils parleront tout d'abord de
-l'homme de lettres ou de l'homme de bien.
-
-
-
-
-FÉLIX PIGEORY
-
-
-Un architecte.
-
-Félix Pigeory, après avoir été un jeune lion viveur et à la mode, entra
-dans une excellente famille parisienne et se trouva, grâce à cette
-alliance et aussi à la mort de son frère, à la tête d'une belle fortune.
-
-Architecte habile, il créa le quartier Vintimille et bâtit tous
-ces jolis hôtels Louis XV qui émaillent ce quartier jusqu'à la rue
-Saint-Georges.
-
-Ces énormes travaux ne l'absorbaient pas complètement; il trouvait
-encore le temps de faire des livres, de diriger des journaux et de
-donner des concerts qui sont restés célèbres.
-
-Merveilleusement intelligent, il découvrait les jeunes artistes, il
-les devinait, les encourageait si bien qu'il est peu d'artistes ayant
-aujourd'hui une valeur reconnue, qui n'ait pas débuté dans l'hôtel de
-la rue d'Amsterdam, que nous appelions le petit Conservatoire.
-
-Un matin, Pigeory revint d'un voyage en Normandie, et il nous déclara
-tranquillement qu'il allait fonder une ville. C'était vrai; il fonda
-cette ravissante petite cité qui s'appelle Villiers-sur-Mer, entre
-Trouville et Cabourg.
-
-Conteur aimable, facile en affaires, extrêmement serviable, il amena
-l'univers dans ce trou où il n'y avait pas dix maisons. Aujourd'hui, il
-y en a mille, et les princes d'Orléans y ont passé la dernière saison.
-
-Comme tout le monde, et peut-être parce qu'il avait été trop heureux,
-Pigeory avait des ennemis; mais une chose doit consoler son jeune
-fils, qui est entré au service pendant la dernière guerre et qui y est
-resté, c'est que l'église de la Trinité était à peine assez grande pour
-contenir tous les amis de son père.
-
-
-
-
-BERTALL
-
-
-Mieux que personne, Bertall connaît le monde parisien, et il faut voir
-avec quel entrain il le fait danser sous les yeux étonnés du lecteur.
-
-Singulier homme que ce Bertall! Il dessine comme Gavarni, il écrit
-comme About, il a de l'esprit comme Karr, et il n'a pas l'air de s'en
-douter autrement.
-
-Il fait un livre qui est un monde, et il dit tranquillement: «Voilà!»
-
-Et quand on lui fait des compliments, il a l'air de chercher dans son
-cerveau de qui ou de quoi on lui veut parler.
-
-Ce livre de _la Comédie de notre temps_ est, sans contredit, le grand
-succès du jour, et voyez quelle chose étrange, ce succès ne fera pas de
-jaloux, parce qu'il est vraiment mérité.
-
-
-Puisque je tiens Bertall, j'en profite.
-
-Un jour un collectionneur intelligent—il existe probablement—ramassera
-toute son œuvre, c'est-à-dire les deux cent mille dessins qu'il a faits
-depuis trente ans, sans compter ceux qu'il fera encore, car ce diable
-d'homme a tout illustré! Il est vrai qu'il a eu le soin de ne pas
-s'oublier.
-
-Bertall eut un jour une idée qui a rapporté des millions... à l'éditeur.
-
-Il pensa à illustrer l'œuvre de Paul de Kock en livraisons à bon marché.
-
-La spéculation fut magnifique, elle dure encore.
-
-Tout cela n'a rien de bien extraordinaire, mais voici le curieux de
-l'affaire.
-
-On apporte les premiers exemplaires à Paul de Kock, qui se met
-tranquillement à relire son œuvre.
-
-—Eh bien! êtes-vous content? lui demande l'éditeur.
-
-—Ma foi oui, répondit l'auteur de _Mon Voisin Raymond_, depuis qu'il
-y a des dessins dans mes livres, je les lis avec plaisir; je n'aurais
-jamais cru que c'était aussi amusant; vous me croirez si vous voulez,
-il y a des moments où je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
-
-Jusque-là, il n'y avait que lui dans l'univers qui n'avait pas ri en
-lisant ses livres.
-
-
-
-
-LISE TAUTIN
-
-
-Cette pauvre Lise Tautin vient de mourir à Bologne (1874).
-
-Paris avait oublié cette étoile, disparue un beau soir sans qu'on sache
-pourquoi.
-
-C'était une charmante fille, enfant de la halle, folle du théâtre,
-qu'elle adorait.
-
-Jacques Offenbach, qui sait trouver les étoiles autrement que M. Le
-Verrier, l'avait découverte à Bruxelles et l'avait amenée aux Bouffes à
-raison de cent cinquante francs par mois; c'était le prix des étoiles
-il y a dix-huit ans; mais tout a bien augmenté depuis.
-
-Pendant sept ans, Tautin fut l'enfant gâtée du public.
-
-Puis un jour, le capricieux la délaissa pour Schneider.
-
-Le public resta froid.
-
-—Allons, pensa la pauvre Lise, il n'y a plus rien à faire pour moi ici.
-Et elle partit. Elle recommença sa vie nomade; mais elle devint triste.
-
-—Ça ne durera pas, cette toquade-là, disait Tautin, qui avait vu
-Schneider jouer des bouts de rôles au théâtre où elle était la reine.
-Elle attendit en se mordant les lèvres que le caprice du maître passât;
-mais le caprice persistait.
-
-Un jour, Schneider fut malade, et sa rivale pensa que son tour était
-revenu.
-
-—Je vais leur faire voir, dit-elle, comment on _chante_ la _belle
-Hélène_!
-
-Je la rencontrai il y a deux ans. Elle me parla de ses succès, de ses
-couronnes, de ses bouquets, de ses triomphes; et, quand elle eut fini
-cette nomenclature, deux larmes lui vinrent aux yeux.
-
-—C'est égal, fit-elle, il n'y a encore que Paris!
-
-—Hélas! oui il n'y a que Paris pour les artistes.
-
-Pauvre fille! qui pouvait lui faire croire, quand le public lui faisait
-bisser l'air d'Évohé, qu'elle irait mourir oubliée dans le pays de la
-charcuterie, à Bologne?
-
-
-
-
-ARMAND BARTHET
-
-
-Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait pu laisser un
-grand nom, et qui, en somme, n'a laissé qu'un aimable souvenir.
-
-M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le soir de la première
-représentation du _Moineau de Lesbie_.
-
-Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût longue. Ce début avait
-été plus beau que celui d'Émile Augier.
-
-On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français d'alors; on a
-raconté de vingt manières différentes comment cette œuvre charmante
-avait vu le feu de la rampe; la vraie vérité, la voici:
-
-Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement riche; il en
-était à sa sixième année de droit, qu'il avait encore quatre mille
-francs de rentes, somme importante alors pour un vieil étudiant;
-joignez à cela un excellent père, un frère abbé et un autre médecin
-militaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous verrez que
-Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on s'est plu à représenter, je
-ne sais pas pourquoi, «plus délabré que Job et plus fier que Bragance».
-
-Barthet avait écrit le _Moineau de Lesbie_ à Besançon, à sa sortie du
-collège; il l'avait fait imprimer à ses frais, et l'avait distribué à
-tous ses amis.
-
-En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français et à
-l'Odéon.
-
-Naturellement il n'en entendit plus parler.
-
-Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un insuccès complet;
-bref, il abandonna l'espoir insensé d'être joué.
-
-Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce, qu'il ne
-considérait plus que comme un péché de jeunesse.
-
-Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui rappelait les rêves
-d'or et de gloire de sa prime jeunesse.
-
-Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en défaire, il l'envoya à
-Jules Janin.
-
-—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus parler.
-
-Il pensait mal.
-
-Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était en révolution;
-Janin avait consacré un feuilleton tout entier à l'œuvre du jeune
-inconnu.
-
-Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première fois ni la dernière
-qu'il devait sauver un désespéré de talent.
-
-Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français, et le feuilleton
-du philosophe aimable de Passy, du vrai prince des critiques en main,
-il enfonça la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon de
-temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient.
-
-
-M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire et son élégance
-proverbiale quelques épisodes de la vie de Barthet, et cela m'a remis
-en mémoire une anecdote que Barthet racontait de la façon la plus
-plaisante et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry Houssaye,
-l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade, jouait le rôle
-d'enfant terrible.
-
-Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur du
-Théâtre-Français.
-
-Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux habits, comme il
-convient à un jeune auteur qui va voir l'arbitre de ses destinées.
-
-Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau neuf, un chapeau qui
-eût été trop neuf pour un homme du monde, mais que le poète ne trouvait
-pas trop brillant pour parer son front prédestiné.
-
-On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbé les
-dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur; mais dans les
-grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices. D'ailleurs,
-ce chapeau était appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de
-la Comédie.
-
-Arsène Houssaye était sorti.
-
-Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne grâce, reçut le jeune
-auteur avec une bonté parfaite; elle l'engagea à attendre son mari et
-présenta son jeune fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans.
-
-Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas, il le fit
-jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du monde.
-
-La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant.
-
-Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet fort encouragé par le
-bon accueil, faisait de louables efforts pour être aimable.
-
-Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment agitait son
-âme; il sentait l'approche d'un malheur. Il tourne machinalement la
-tête, et il pâlit.
-
-Voilà ce qui s'était passé:
-
-Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le chapeau neuf du
-poète, et, armé d'une paire de baguettes, il tambourinait, joyeux, sur
-le couvre-chef devenu horriblement chauve.
-
-—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame Houssaye. Henry,
-maudit enfant! qu'as-tu fait là?
-
-—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant. Et il se remit
-tranquillement à battre un pas redoublé.
-
-—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après, je le vois encore
-cisaillant mon chapeau; on n'a pas idée combien il était gentil.
-
-
-Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet aurait certainement
-conservé sa fortune, car il ne serait jamais sorti de prison.
-
-Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous les duels.
-
-Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins; ils ont empêché
-bien des combats, le premier par ses emportements fantastiques, l'autre
-par son inaltérable sang-froid.
-
-Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet allait
-chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand peintre que vous savez.
-
-Les témoins se réunissaient, et, après les salutations d'usage, l'un
-d'eux prenait la parole:
-
-—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les circonstances qui
-nous rassemblent, nous pensons que notre premier devoir est d'essayer
-de concilier autant que possible...
-
-Barthet s'élançait comme un chacal.
-
-—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner ce que nous avons
-à faire?
-
-—Pas le moins du monde.
-
-—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé comme ça.
-
-—Mais...
-
-—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons commencer tous
-deux, et mon ami se chargera de monsieur.
-
-Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que Barthet se battait
-lui-même.
-
-Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges façons, se
-récusaient ou signaient ce qu'on voulait.
-
-Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il était ainsi fait.
-
-
-Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours vert et son fusil
-de chasse sur l'épaule: il voulait tuer un Prussien; c'était une idée
-fixe.
-
-Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du café hanté par les
-officiers allemands.
-
-Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et sortit.
-
-Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé, sans être même
-interrogé; enfin, après un mois, il revint chez lui, et jeta son fusil
-avec tristesse.
-
-—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se mit à pleurer.
-
-C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme hardi; ils
-l'avaient pris pour un fou.
-
-Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés, Barthet est mort
-privé de sa raison!
-
-
-
-
-MYSS AMY SHERIDAN
-
-
-Une jeune et belle personne qui paraît avoir très envie de vivre, c'est
-mademoiselle Amy Shéridan.
-
-Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée d'une très jolie
-figure, et certainement la plus belle femme de la Grande-Bretagne; elle
-a six pieds de haut.
-
-Les formes de son corps sont admirables...
-
-Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure beaucoup en
-donnant ce renseignement intime, ou que je suis un vaniteux qui veut à
-tout prix avoir l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes.
-
-Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers en savent
-autant que moi sur ce chapitre. Vous voyez que j'aurais bien tort de
-prendre un petit air mystérieux.
-
-
-Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs talents à sa grâce,
-entre autres celui de monter à cheval comme Ducrow. Aussi a-t-elle un
-succès immense dans cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans
-les fêtes de Noël à Londres.
-
-Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le peuple le plus
-pudibond du monde, choisit ses affarouchements. Il a une censure sévère
-qui interdit les pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai fait
-_la Timbale d'argent_, je veux bien être pendu, si je sais comment vous
-raconter la pièce dans laquelle joue la belle Amy, pièce destinée aux
-joies des petits réformés en congé ou des jeunes misses de la cité.
-
-Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai, c'est tout ce que je
-puis faire pour vous. Voici l'histoire:
-
-
-Le comte de je ne sais quel comté possède une femme charmante et qui
-est bonne. Voilà un comte régnant qui, au premier abord, a l'air d'être
-heureux. Eh bien, non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte
-n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et trop charmante.
-
-Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres. Ainsi, un matin,
-elle se lève avec le désir d'affranchir tous les serfs de sa ville.
-Elle rêve une ville où il n'y ait que des bourgeois.—Drôle de goût!
-
-Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré mal gré, il lui faut
-céder, en pensant qu'il ne profitera pas de l'affranchissement général.
-
-Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce qu'elle désire, il lui
-passe par la tête une autre vision.
-
-Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une épreuve qui lui
-réponde de leur respect et de leur obéissance; alors elle fait
-proclamer qu'elle va se promener dans les rues de la ville, montée
-sur son cheval blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point
-regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le temps qu'il lui
-plaira de chevaucher dans les rues.
-
-Tous les habitants se cachent avec empressement, bien contents
-d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice si facile.
-
-Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable! voilà le
-difficile qui arrive,—la comtesse a eu une autre vision; elle est
-sortie à cheval, mais sans vouloir faire toilette. Ne croyez pas
-qu'elle ait un négligé galant; non, elle n'a pas voulu faire toilette
-du tout, elle n'a même pas de selle à son cheval.
-
-Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les rues, il y a un
-tailleur,—on sait combien l'engeance est indiscrète,—il y a un tailleur
-qui regarde à travers les carreaux.
-
-Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la ville, fait adopter
-cette mode nouvelle, Worth lui-même pourrait bien faire faillite.
-
-La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à tout autre chose,
-descend de cheval, et flanque à l'artisan curieux une roulée de coups
-de poings, mais de si bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en
-emporter pour les placer à la Caisse des consignations, en attendant
-qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les mérite réellement.
-
-
-Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre; tous les ans,
-on la représente dans plusieurs théâtres à la fois.
-
-On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme la Shéridan!
-
-La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et elle racontait
-ses succès à Alexandre Dumas, le vieux, et ce cher grand homme,
-qui était doux et bon comme personne, peut-être parce qu'il était
-si admirablement doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre
-Dumas disait, en entendant les récits du théâtre contemporain des
-compatriotes de Shakspeare:
-
-—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les anglais.
-
-Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard, les pièces de
-son fils ne trouveraient pas grâce devant l'hypocrisie britannique?
-
-
-
-
-ALFRED QUIDANT
-
-
-Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de l'aventure bizarre
-arrivée dernièrement à l'un de nos artistes les plus aimés.
-
-Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner à sa
-porte. Toute la maison est en l'air, et lui-même se lève croyant que le
-feu est au logis.
-
-—Qui est là?
-
-—Ouvrez vite!
-
-—Mais encore!
-
-—Est-ce ici chez le pianiste?
-
-On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé:
-
-—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez vite chez la
-princesse.... off.
-
-—Pour quoi faire?
-
-—Pour les faire danser.
-
-—Vous êtes fou!
-
-—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle a invité du monde à
-dîner, maintenant ils veulent danser; on m'a dit d'aller chez un bon
-pianiste et je suis venu chez vous.
-
-—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel auteur du _Petit
-enfant_.
-
-—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas, mais je connais bien
-monsieur; j'étais chez le comte de V... où monsieur donnait des leçons
-à la demoiselle.
-
-—Mais...
-
-—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame la princesse est
-très généreuse.
-
-—Mais, mon ami, vous confondez, je...
-
-—Monsieur! la voiture est en bas.
-
-—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde de réflexion.
-
-Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à l'hôtel de la
-princesse, et entre gravement au salon où les convives sont en liesse.
-
-A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement.
-
-—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant en s'inclinant avec
-la grâce qui le caractérise, je suis à ses ordres.
-
-—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu son professeur
-d'autrefois, vous n'y pensez pas; pardonnez, je vous prie, c'est une
-erreur; je ne sais comment m'excuser.
-
-Quidant va au piano et se met à improviser une mazourka des plus
-entraînantes, puis une polka, puis une valse; on ne vit plus dans le
-salon, on tourne.
-
-Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce charmante, dit au
-brillant pianiste.
-
-—Cher maître, votre bras.
-
-Étonnement des convives étrangers, sourire des invités parisiens,
-stupéfaction du domestique.
-
-Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande son pardessus dans
-l'antichambre.
-
-Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement.
-
-—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché d'être venu.
-
-—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un louis dans la main.
-Je vous remercie d'avoir pensé à moi.
-
-—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le bien; mais,
-voyez-vous, moi, j'aime les artistes!
-
-
-
-
-EDMOND VIELLOT
-
-
-Un très bon garçon.
-
-Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond Viellot. C'était une
-nature douce, honnête et timide, serviable et désintéressée.
-
-La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être citée.
-
-Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847. _Monte-Cristo_ et
-_les Mousquetaires_ venaient de faire fureur, et tous les journaux
-de Paris cherchaient à arracher au _Siècle_ l'illustre romancier qui
-faisait sa gloire.
-
-Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne que Maquet et autres
-préparaient pour lui. Dumas était obligé de recopier jusqu'à la ligne
-la plus insignifiante, le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il
-n'accepterait la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas
-lui-même, sachant bien que le cher grand homme ne copierait jamais les
-autres et serait ainsi forcé de donner du sien.
-
-
-Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne prit pas le temps
-de se mettre à table. Celui qui devait plus tard faire un dictionnaire
-de cuisine de mille pages déjeuna ce jour-là de menue charcuterie.
-
-En coupant un morceau de galantine, il poussa un cri, s'empara de la
-feuille de papier qui l'enveloppait, et, l'ayant regardée, il s'écria:
-
-—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que c'est que la gloire!
-
-
-Le grand romancier se trompait; le papier graisseux n'était pas un
-autographe de lui. Bocage et Philibert Audebrand l'avaient examiné:
-c'était un mémoire d'entrepreneur de bâtiment.
-
-Dumas sonna son domestique.
-
-—Où as-tu acheté cela?
-
-—Chez un charcutier.
-
-—Je m'en doutais. Quel charcutier?
-
-—Le charcutier du coin?
-
-—Quel coin?
-
-—Rue Saint-Lazare.
-
-—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers de la maison,
-Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi l'homme qui a écrit cela.
-
-Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère de la rue
-d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait le papier du marchand de
-tabac, lequel marchand affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur
-vérificateur qui demeurait vis-à-vis.
-
-Fontaine alla chez le toiseur.
-
-—Qui a écrit cela? demanda-t-il.
-
-—Moi, dit un grand jeune homme pâle.
-
-—Suivez-moi.
-
-En arrivant rue Bleue, Fontaine dit:
-
-—Voilà le bonhomme.
-
-
-—Qui es-tu? demanda l'auteur d'_Antony_; moi, je suis Alexandre Dumas.
-
-—Moi, Edmond Viellot.
-
-—Me connais-tu?
-
-—Quelle bêtise! je sais _les Mousquetaires_ par cœur, et, toutes les
-fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les quais pour lire _Térésa_,
-_Angèle_ ou _Don Juan de Marana_.
-
-—Tu n'es pas courtisan.
-
-—Je suis toiseur.
-
-—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs et nourri, c'est
-trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans me donnait lorsque j'avais
-ton âge.
-
-—Accepté, fit Viellot avec joie.
-
-Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers qu'il ne gagnait
-que cent francs par mois chez son vérificateur et qu'il n'était pas
-nourri du tout.
-
-Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre garçon rester maçon,
-puisque c'était son métier. On a tant démoli pendant vingt ans, qu'il
-aurait probablement trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens
-camarades; mais la gloire de servir un aussi illustre maître lui tourna
-la tête, et franchement il y avait de quoi.
-
-
-Viellot copia, copia à la toise la moitié des _Quarante-Cinq_,
-vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent par les mains sans
-compter la moitié de _la Dame de Monsoreau_, _Pitou_, _Joseph Balsamo_
-et quantité d'autres récits du prestigieux conteur.
-
-Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait de bonne foi
-être le collaborateur de Dumas.
-
-Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient la même
-illusion, que Viellot était bien pardonnable.
-
-
-Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui. Bien nourri,
-bien ou à peu près exactement payé, bien traité par tout le monde en
-considération du maître, il n'était pas trop à plaindre.
-
-Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitude du lecteur et des
-dissensions intestines suspendirent les travaux de Dumas, qui, après
-avoir fait le journal _le Mousquetaire_, se reposa sur ses lauriers.
-
-Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue d'Amsterdam, très
-convaincu qu'il se reposait sur sa part de lauriers.
-
-Un matin, Dumas lui dit:
-
-—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici pour vous, vous
-devriez chercher de l'ouvrage ailleurs.
-
-Viellot répondit:
-
-—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger.
-
-Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit:
-
-—Ah! et pourquoi donc?
-
-—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce que j'ai partagé
-tous vos succès, parce que je vous suis dévoué comme un chien, et que
-je mourrai sur le paillaisson de votre porte, à moins que vous ne me
-chassiez, ce qui ne serait pas à souhaiter.
-
-—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé.
-
-—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le plus grand et le
-meilleur d'entre nous.
-
-Le soir, Dumas disait:
-
-—Cet animal de Viellot, quel brave garçon!
-
-
-Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares commissions,
-n'était plus payé; de temps en temps, le bon maître, s'apercevant que
-les souliers de son secrétaire étaient par trop éculés, lui donnait
-un louis; quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois; à
-l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se disait:
-
-—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé régulièrement; mais
-enfin _il_ fait ce qu'il peut, ce n'est pas moi qui _le_ tourmenterai
-jamais.
-
-
-Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à moins qu'il n'y
-fût convié; or, comme la table d'Alexandre Dumas était autrement facile
-à prendre que Sébastopol, il s'ensuivait qu'il y avait toujours du
-monde; ce qui faisait que Viellot dînait assez rarement.
-
-Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir, il allait chez
-un des cent mille amis de Dumas.
-
-—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque chose comme une
-dizaine de mille francs, parce que j'ai touché des à-compte; je suis
-sans argent. Si vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais
-une délégation sur mes appointements.
-
-—Que désirez-vous?
-
-—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache pas que j'aurais
-besoin d'une pièce de quarante sous.
-
-
-Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits; l'oisiveté
-usait son caractère, si bon et si honnête. Il se mit à boire. Dumas
-détestait les ivrognes; il commença par tenir Viellot à distance: la
-maison était pleine de farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux
-mieux, et qui naturellement se détestaient les uns les autres.
-
-Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot en lui disant:
-
-—Tiens, va payer ma voiture.
-
-—Combien?
-
-—Une heure: 2 francs 50.
-
-Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau et sortit.
-
-—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites indignés, il
-n'a pas rendu la monnaie!
-
-—Bah! fit Dumas, la belle affaire!
-
-Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre Dumas continua:
-
-—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes à Viellot, peut-être
-deux millions; je lui en confierais encore, et il mourrait de faim
-avant d'y toucher.
-
-L'auditoire était incrédule.
-
-—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement Alexandre Dumas, qu'on
-peut confier un million à Viellot, mais...
-
-—Mais?
-
-—Mais il ne faut pas lui confier cent sous.
-
-
-Pendant que les rats de la maison riaient à gorge déployée de la
-plaisanterie du maître, Viellot consommait dans une gargote du quartier
-un dîner qui lui semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de
-comparaison à craindre avec le déjeuner du matin.
-
-Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier cinq francs
-au brave secrétaire, et, comme les gens qui peuvent prêter un million
-sont très rares, il perdit beaucoup de clients.
-
-Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante. Quand on parlait
-devant lui de l'illustre maître, il fondait en larmes, et ses pleurs
-étaient si sincères, qu'ils donnaient envie de pleurer.
-
-A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue maladie, aggravée
-par une poignante misère.
-
-La veille de sa mort, il disait:
-
-—Je vais aller _le_ retrouver là-haut; c'est _lui_ qui sera étonné
-quand je _lui_ dirai comment ses amis m'ont lâché, moi, _son_ plus
-vieux _collaborateur_.
-
-
-Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse.
-
-Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit:
-
-—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu pas à la _Revue des
-Deux Mondes_?
-
-—Moi, vous abandonner? jamais de la vie!
-
-—Bah! tu dis cela.
-
-—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vous me croirez si vous
-voulez, si Buloz m'offrait dix sous la ligne, je refuserais.
-
-—Et s'il t'en offrait vingt?
-
-—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais les oreilles et
-je _m'ensauverais_.
-
-
-
-
-MICHELET
-
-
-Le chantre de l'amour, de la mer et de l'oiseau, Michelet l'historien,
-est mort.
-
-Il n'est pas probable qu'à son âge il laisse des mineurs, néanmoins on
-a vendu sa bibliothèque aux enchères.
-
-Pendant qu'on adjugeait les livres de l'éloquent professeur du Collège
-de France, madame Janin offrait ceux de son mari à l'Académie française.
-
-Les héritiers se suivent, mais ne se ressemblent pas.
-
-A cela on dira que madame Janin est riche.
-
-C'est vrai. Mais la bibliothèque de l'auteur de _Barnave_ est d'un prix
-inestimable, celle de Michelet, ou du moins ce qui a été vendu, n'a pas
-atteint trois cents francs.
-
-On dira peut-être que je me mêle de choses qui ne me regardent point.
-Eh bien! si, cela me regarde parce que dans ces volumes, vendus à un
-prix si infime que le commissaire-priseur et les commissionnaires ont
-dû faire la grimace, il y avait des envois d'auteurs.
-
-Deux ou trois cents pauvres diables, poussés par le respect ou
-l'admiration, avaient inscrit leurs noms au bout d'une formule,
-grotesque peut-être, mais, à coup sûr, honorable pour celui auquel elle
-s'adressait.
-
-Eh bien, ces livres-là, quelle que soit l'obscurité de ceux qui les ont
-signés, on les brûle, on en fait des allumettes, mais on ne les vend
-pas.
-
-
-
-
-LOUIS D'AVYL
-
-
-La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl, il y a quelque
-vingt ans de cela, ce jeune gentleman portait un habit marron à boutons
-d'or; déjà, à cette époque, c'était assez étrange.
-
-C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il passait alors
-pour étudier le droit, et délaissait volontiers l'école de la place du
-Panthéon pour les bureaux des petits journaux.
-
-Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis, Jules Vallès, et
-une plaisanterie faite à l'auteur de ses jours lui avaient constitué
-une certaine célébrité parmi nous.
-
-Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des deux adversaires
-devenus grands amis depuis. La plaisanterie paternelle s'était terminée
-par un immense éclat de rire.
-
-Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans l'Ouest, arrive chez
-son fils au quartier Latin.
-
-Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père arrivait justement
-le lendemain d'une orgie, les bouteilles vides encombraient la table et
-jonchaient le sol.
-
-—Hum! fit le président, qu'est cela?
-
-—Des bouteilles.
-
-—Je vois bien; mais quel désordre!
-
-—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon temps à ranger tout
-cela.
-
-—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler, mais il ne faut pas
-se tuer.
-
-En faisant cette sage recommandation, les pieds du magistrat
-rencontrèrent un objet sans nom.
-
-Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si crottées, si
-trouées, que Privat d'Anglemont lui-même en eût rougi.
-
-Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes; mais il sentit
-une résistance.
-
-—Qu'est-ce encore? fit-il.
-
-—Des bottes.
-
-—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans?
-
-—Oui, papa: des pieds.
-
-—A qui?
-
-—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès que les malheurs
-de sa patrie empêchent de dormir depuis bien longtemps.
-
-—Ça, un duc?
-
-—Oui, c'est un duc.
-
-—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible bohème
-déguenillé qui dormait les poings fermés.
-
-—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas plus tard
-qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les Medina-Cœli, lui ont
-envoyé un demi-million de réaux, soit cent vingt-cinq mille francs,
-pour mettre de l'ordre dans ses petites affaires; mais le duc les a
-malheureusement refusés, ne voulant rien accepter d'une famille rivale
-qui a abandonné la cause du roi.
-
-—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses yeux. Grands cœurs,
-ces Olivarès!
-
-Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa de s'habiller,
-et, prétextant ne pouvoir manquer le cours, il s'éclipsa, laissant son
-père avec le dormeur.
-
-Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne le sut
-jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze heures,
-le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds, sortait de la
-Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie du magistrat, son
-hôte, dans un restaurant du Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda
-dix-sept fois du pain.
-
-
-Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand de cuirs à Privas,
-un propriétaire à Landernau, cela n'a rien de bien extraordinaire; mais
-mettre dedans un magistrat qui a été juge d'instruction, on avouera
-que ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa un éclat de
-rire qui fit trembler Paris.
-
-Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et le président,
-pas content du tout, lança l'anathème sur son fils.
-
-Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se mettre dans
-l'industrie, de devenir un homme sérieux, afin d'apaiser la colère
-paternelle. Il eut la faiblesse de suivre ce conseil.
-
-La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa pas. Elle ne
-voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui, n'ayant pu devenir ni
-homme de lettres, ni avocat, la prenait comme pis aller.
-
-Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le grand-livre aux
-orties et s'en alla, dans la forêt de Fontainebleau, s'enfermer dans
-une petite maison ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse.
-
-La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète Charles Bataille, que
-d'Avyl avait recueilli à la mort de son père, ne fut-il pas étranger à
-cette visite.
-
-Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante! si choyée,
-qu'elle s'établit dans l'endroit.
-
-En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces: _Madame de Régis_,
-qu'on jouera demain à la Renaissance, _les Rebelles_, empêchés par la
-catastrophe du Châtelet; _Madeleine_, un grand drame, et enfin _le
-Dernier Gascon_.
-
-Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire, envoyait à la
-_République Française_ des articles fort remarqués, entre autres une
-série de portraits véritablement remarquables. Je me rappelle parmi
-plusieurs celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable
-éclat de rire.
-
-Il débutait ainsi:
-
-«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait le lac d'Enghien.»
-
-Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du conseil général et
-bien connaître les bords du lac d'Enghien, pour comprendre ce que ces
-deux lignes renferment de fine raillerie parisienne.
-
-
-Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre maisonnette comme
-on regarde un ami qu'on ne doit plus revoir, et il rentra dans Paris.
-
-Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion plus heureuse ne
-devait se présenter.
-
-Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps respectable, d'Avyl,
-qui possède un courage éprouvé, pouvait prétendre à tout.
-
-Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le chemin de
-l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la tranchée, où il resta,
-le brave garçon, jusqu'à la fin du siège.
-
-Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de la tranchée! Un
-jour peut-être, on racontera l'histoire de ces nuits si longues et
-si terribles passées sous la mitraille prussienne par un froid tel
-que lorsqu'un homme mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat
-d'obus, de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de reste.
-
-
-Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation cela fût plus
-triste qu'autre chose; mon Dieu non, au contraire. Parfois même un
-formidable éclat de rire sortait des entrailles de la terre, et
-l'officier de ronde, habitué à cette musique qui couvrait quelquefois
-le bruit du canon, l'officier disait:
-
-—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui raconte une fable.
-
-Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment de talent s'il
-n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis pas fâché de lui jeter cette
-injure à la face.
-
-Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère anglaise, si
-bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé à sa guise avec un
-accent, trempé dans la Garonne et dans la Tamise, de l'effet le plus
-pittoresque.
-
-Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme, en ce sens qu'elles
-sont en prose.
-
-En voici un échantillon:
-
- «LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
-
- «Autrefois le rat de ville
- »Invita le rat des champs
- »D'une façon fort civile
- »A des reliefs d'ortolans.
-
-«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis de Turquie, mais
-enfin il y avait des jours où on n'était pas trop mal. Voilà mes
-gaillards qui venaient d'achever le gigot, quand Dinochau se mit à
-faire une scène au rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat
-des champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la rapidité de
-la foudre:
-
-»Le rat de ville lui criait:
-
-»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée! Ça ne sera
-rien, remontez donc!
-
-»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un paysan, moi, je n'aime
-pas ces machines-là; j'aime mieux m'en aller sans payer que d'avoir des
-histoires.»
-
-Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais il n'en est pas
-moins vrai que la manière d'apprécier le paysan rat ou le rat paysan
-est peut-être supérieure dans la fable de Bénassit à celle du grand
-fabuliste.
-
-
-
-
-LA REINE POMARÉ
-
-
-Cependant que les partis se disputent le pouvoir, une reine vient de
-mourir sans que personne y prenne autrement garde.
-
-Oui, une reine, qui avait eu une couronne, une reine qui avait vu à ses
-pieds, qui étaient très petits, toutes les castes assemblées.
-
-Elle avait vu la noblesse l'encenser, la magistrature fléchir le genou
-devant elle. Elle avait usé de l'armée plus que princesse au monde. Il
-faut bien avouer que si le clergé était resté froid, le peuple l'avait
-acclamée bien souvent.
-
-Elle était arrivée au pouvoir par la grâce de Dieu et la volonté
-nationale.
-
-Elle avait régné sans opposition.
-
-Il arriva pourtant qu'un jour la noblesse, l'armée, les parlements,
-tout l'abandonna à la fois.
-
-Elle fit son appel au peuple, mais le peuple ne se rendit pas dans ses
-comices, et son pouvoir tomba devant les abstentions des conservateurs,
-gens ainsi nommés parce qu'ils ne savent rien conserver.
-
-
-Sa pauvre Majesté végéta pendant trente ans, cherchant à retrouver un
-sceptre qu'elle ne croyait qu'égaré, et qui était bien perdu.
-
-Enfin, pauvre et honteuse, elle alla mourir dans un bouge garni, comme
-Napoléon mourut à Sainte-Hélène, avec cette différence pourtant que
-Montholon et Bertrand lui manquèrent absolument.
-
-C'est qu'il faut avoir été un bien grand homme ou avoir eu un bien
-grand cœur pour que deux amis vous suivent sur un rocher.
-
-
-Cette reine d'occasion s'appelait de son nom de famille Louise Birat;
-elle avait été couronnée sous celui de Pomaré. Son sacre avait eu lieu
-à la Chaumière; le champagne avait remplacé l'huile sainte.
-
-Ses deux chevaliers, ce jour-là, étaient M. Charles de T..., ancien
-préfet de l'empire, et M. B..., qui devint plus tard un magistrat
-irréprochable et qui occupa de grandes situations. Que ces gentlemen ne
-disent pas non, ou je les imprime tout vifs...
-
-
-Louise Birat était laide comme le péché, mais attrayante comme lui, et
-elle dansait à ravir. Son teint bistré, son nez plat et ses cheveux
-d'un noir à irriter le cirage.
-
-C'était au temps où M. Guizot avait préféré indemniser, moyennant une
-somme insignifiante, un certain Pritchard, pasteur protestant, plutôt
-que d'avoir la guerre avec l'Angleterre.
-
-Les esprits étaient fort excités contre le ministre. Pendant un mois on
-ne parla que de cela.
-
-Ce fut à ce moment qu'un farceur, voyant passer Louise Birat, cria:
-
-—Tiens! la reine Pomaré.
-
-Le nom lui resta.
-
-Louise avait été blanchisseuse. Son caractère avait toujours été
-aimable et doux, mais elle ne fut pas plus tôt au pouvoir, qu'elle
-devint insoutenable. Pour parler le le langage des sujets de cette
-majesté, «elle croyait que c'était arrivé».
-
-Son orgueil n'eut plus de bornes. Elle inventa une natte de cheveux
-tressée en manière de couronne, et elle affectait volontiers de dire:
-«Nous voulons,» ainsi que font les vrais rois.
-
-Hélas! sa royauté fut de courte durée. Les reines du plaisir sont
-encore celles qui durent le moins, et bien peu de gens, à l'heure
-présente, ne sauraient point de qui je veux parler sans le couplet de
-Gustave Nadaud:
-
- Pomaré, Maria,
- Mogador et Clara,
- A mes yeux enchantés
- Apparaissez, belles divinités.
-
-Tout passe!
-
-
-
-
-MADAME THIERRET
-
-
-On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873, une artiste
-qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis vingt ans. Elle
-s'appelait madame Thierret. Tout le monde l'a connue, et ceux qui ne
-la connaissaient pas ne pourront jamais se faire une idée passable de
-l'originalité bizarre de cette comédienne.
-
-Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait un véritable
-talent.
-
-On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret; je ne sais pas si
-elles sont toutes vraies, mais elles pourraient l'être toutes, tout
-pouvait lui arriver.
-
-Jugez-en plutôt par ceci:
-
-Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est l'avait favorisée
-d'une place de première, moyennant le prix d'une seconde.
-
-À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de première classe. Un
-employé allemand lui demande son billet et lui fait une scène.
-
-—Quand _tu_ crieras deux heures, dit la brave femme, qu'est-ce que ça
-me fait, puisque je ne te comprends pas?
-
-L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser. Une vénérable
-calotte l'envoie rouler à dix pas.
-
-Un commissaire tout galonné survient et interpelle vivement la
-comédienne en assez bon français.
-
-—Pourquoi j'ai frappé _ton_ employé? répond la mère Thierret, parce
-qu'il était insolent; il m'a dit des sottises.
-
-—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez ne pas comprendre
-l'allemand?
-
-—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien veut _te_ mordre,
-_tu_ le comprends bien, et cependant tu ne sais pas parler chien.
-
-Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça, avoir calotté un
-Allemand.
-
-
-
-
-EN FUMANT UN CIGARE
-
-
-Le général légendaire n'est pas mort, il est en activité.
-
-Hier matin, il se lève et demande à son domestique ce qu'il y a de
-nouveau «dans les feuilles».
-
-—Mon général, dit le domestique, vieux brigadier qui sait ce que
-son maître entend par du nouveau, mon général, il y a une nouvelle
-invention qui va faire révolution dans l'armée.
-
-—Une révolution dans l'armée? ce n'est pas vrai? s'écrie le général, ce
-n'est pas vrai! Ceux qui disent cela sont des misérables qui calomnient
-l'armée.
-
-—Je me suis mal expliqué, mon général; j'ai voulu dire une invention
-qui va faire sensation.
-
-—A la bonne heure! Quelle invention?
-
-—Un officier d'artillerie vient d'inventer un canon qui enfonce tous
-les autres canons de l'Europe.
-
-—Un canonnier qui a inventé un canon? De quoi se mêle-t-il celui-là?
-
-⁂
-
-Le célèbre pianiste Henry Ravina est, comme on sait, le lion des salons
-aristocratiques.
-
-Un soir qu'il avait joué au faubourg Saint-Germain, et que l'assemblée
-encore émue attendait pour le féliciter qu'il eût essuyé son front, une
-vieille marquise s'approche de lui:
-
-—Ah! monsieur _Ravignan_, dit-elle, que de talent et que de grâce! je
-suis encore sous le charme; mais dites-moi, je vous prie, êtes-vous
-parent de notre cher grand prédicateur, l'abbé de Ravignan?
-
-—Oui, madame, répondit Ravina d'un air lugubre: c'était mon père!
-
-⁂
-
-Une histoire qui m'a été contée par Gustave Claudin.
-
-La scène se passe dans un casino de la côte de Normandie, entre un
-monsieur insignifiant et une dame de bon monde.
-
-—Madame ne danse pas?
-
-—Mais, pardon.
-
-—Oserais-je?...
-
-—Oh! monsieur, je suis désolée, nous ne dansons qu'en famille.
-
-—C'est un vœu?
-
-—Oh! un tic tout au plus.
-
-—Tic que je comprends, madame, car dans les casinos la société est un
-peu bien mêlée.
-
-—Oui, monsieur.
-
-—Mais, madame, permettez-moi de regretter une prudence que j'approuve,
-mais que je déplore.
-
-—Vous êtes trop poli.
-
-—Ah! madame, permettez-moi de vous dire que je ne suis pas un muffle;
-je suis le préfet de Châteauvert.
-
-⁂
-
-Un mot superbe à propos de mariage.
-
-Notre pauvre confrère B... se marie, un beau jour, pour légitimer un
-jeune enfant qu'il aimait tendrement.
-
-Deux heures après la cérémonie, il a, avec la mère, une vive
-altercation à propos de rien; on se dispute, on se chamaille; bref, on
-se sépare, ce qu'on n'avait pas osé faire quand on n'était pas forcé de
-rester ensemble.
-
-B... prend une plume et écrit:
-
-«Monsieur le maire du 9e arrondissement,
-
-»Un incident particulier me fait fort regretter la visite que j'ai eu
-l'honneur de vous faire.
-
-»Je vous prie de vouloir bien considérer la _démarche_ que j'ai faite
-comme nulle et non avenue.
-
-»Recevez, etc.»
-
-Le maire ne répondit pas.
-
-
-—Il y a quelque six mois, nous accompagnions un ami à sa dernière
-demeure.
-
-Au retour, nous traversions une allée solitaire, lorsque nous
-entendîmes un bruit de voix qui venait de l'allée voisine (au
-cimetière, il n'y a que les gens de l'endroit qui parlent haut); nous
-entendîmes un bout de la conversation d'un fossoyeur qui venait de
-rencontrer un ami:
-
-L'ami disait:
-
-—Eh bien, vieux, ça marche-t-il un peu le commerce?
-
-—Heu! faisait le fossoyeur, ça marche et ça ne marche pas.
-
-—C'est comme ça partout.
-
-Il se fit un silence; le fossoyeur reprit avec un gros soupir:
-
-—Si on pouvait avoir la tranquillité, les affaires ne demandent qu'à
-reprendre.
-
-⁂
-
-Au dernier mercredi du docteur H., on parle d'une vente de tableaux où
-quelques toiles ont été poussées à des prix formidables.
-
-—Ah! dit un provincial, je connais un tableau qu'on aurait pour moins
-cher, et qui est peut-être plus beau.
-
-—Où est cette merveille? demande un amateur forcené.
-
-—Chez un pharmacien de chez nous.
-
-—De qui est cette toile?
-
-—Je ne sais plus; on me l'a dit, mais j'ai oublié.
-
-—Ça représente?
-
-—Je ne sais pas trop. Il y a une femme et un homme, et un amour, et un
-lion.
-
-—Le propriétaire en connaît-il le prix?
-
-—Il s'en doute.
-
-—Est-ce un tableau ancien?
-
-—Je crois bien; il est vieux, vieux, plus de trois cents ans.
-
-—Diable, il doit être en bien mauvais état.
-
-—Vous ne connaissez pas les pharmaciens. Il n'y a pas de danger que
-celui-là laisse abîmer son tableau; il le fait restaurer tous les ans.
-
-⁂
-
-Qui disait donc, je vous prie, que l'esprit se perdait en France?
-
-Michel Bouquet, le peintre que vous savez, est un artiste d'une grande
-valeur, fort estimé de ses confrères. Ses admirables plaques peintes
-sur émail cru lui ont valu une réputation universelle. L'Angleterre le
-flatte, l'Amérique lui sourit, la Russie lui fait des avances et la
-Hollande l'adopterait volontiers.
-
-Un autre homme s'en tiendrait là et se trouverait satisfait. En bien,
-non, Michel Bouquet ne se contente pas pour si peu. Le soir, le peintre
-disparaît pour faire place à un philosophe aimable, à un conteur
-charmant.
-
-Il nous racontait hier un mot adorable de finesse, jugez-en:
-
-
-—Je causais avec une dame du monde, nous disait-il, et je lui
-demandais: «Voyons, vous qui avez eu toutes les grâces, infiniment
-d'esprit et une grande fortune, c'est-à-dire vous qui avez dû goûter
-toutes les joies et tous les bonheurs imaginables, dites-moi, je vous
-prie, quel est, selon vous, le plus beau jour de la vie?
-
-La dame réfléchit.
-
-—Le plus beau jour de la vie? fit-elle.
-
-—Oui.
-
-—C'est la veille.
-
-⁂
-
-Une plaisanterie, retour de Versailles. Un voyageur reprochait assez
-sottement à M. Gambetta d'être monté en ballon.
-
-—Mais, répondait un autre voyageur, il ne pouvait pas s'en aller
-autrement, et un voyage en ballon n'est pas une petite fête; bien des
-gens qui plaisantent Gambetta n'auraient pas le courage de s'exposer
-ainsi.
-
-—Et puis, ajouta un troisième voyageur, une fois à
-
-Tours il devait dire tant de paroles en l'air, qu'il fallait bien les
-prendre quelque part.
-
-⁂
-
-M. Ledru-Rollin a reparu sur la scène politique, il y a quelques
-années; c'était avant de mourir, bien entendu.
-
-M. Ledru-Rollin n'a plus été reconnu de personne.
-
-Un homme qui avait fait tant de bruit en 1848!
-
-Ah! dame, écoutez donc!
-
-Brunet était un comédien des Variétés qui jouait les Jocrisses.
-
-Brunet était sourd.
-
-Après trente ans de repos, il remonta sur les planches, il avait
-quatre-vingt-deux ans.
-
-Le public avait oublié Brunet et il n'aimait plus les Jocrisses.
-
-Brunet ne se doutait pas de ce changement. A la répétition de _Jocrisse
-maître et valet_, il dit à l'acteur qui lui donnait la réplique:
-
-—Quand je casse l'assiette en mille morceaux, et que je dis: «Tiens!
-elle est ébréchée!» le public se tord; tu attendras qu'il ait fini de
-rire pour me donner la réplique, sans ça tu me ferais manquer mon effet.
-
-Le soir de la représentation, Brunet cassa l'assiette; il prit son air
-le plus niais pour dire «Elle est ébréchée,» puis il saisit le bras de
-son camarade et lui dit tout bas:
-
-—Laisse-les rire, laisse-les rire.
-
-Hélas! personne n'avait sourcillé, trente ans avaient passé par là, le
-public ne riait plus pour si peu.
-
-Heureusement Brunet était sourd, ce qui vaut encore mieux que d'être
-aveugle.
-
-⁂
-
-Beaucoup d'auteurs se sont laissé aller à faire des livres oubliés
-aujourd'hui, dont les héros étaient des revenants. Ces romans étaient
-plus ou moins bien écrits, plus ou moins intéressants; mais la
-conclusion était la même, savoir, que ceux qui étaient revenus auraient
-été bien plus heureux en restant sous terre.
-
-En effet, voyez-vous un oncle revenant quand ses neveux sont en
-possession; un mari, quand sa femme commence les cols blancs!
-
-Et tant d'autres.
-
-Vous souvient-il de cette vieille histoire du comte Caseaux de la
-Varlaye, racontée si plaisamment par les auteurs du temps?
-
-Le comte perd sa femme, le bon gentilhomme se lamente, pleure, se
-désole et, le lendemain, suit, les yeux humides, sa chère compagne
-jusqu'au champ du repos.
-
-Le chemin est glissant, le cimetière de la Varlaye est situé au haut
-d'une colline; les porteurs sont harassés, l'un d'eux fait un faux pas
-et entraîne les autres; le cercueil tombe et va se briser contre un mur.
-
-Un cri plaintif fait fuir les assistants, en proie à la terreur; seul,
-le comte a conservé son sang-froid; il s'élance et reconnaît que la
-comtesse est encore vivante.
-
-Quelle joie!
-
-Ramenée au château, soignée par un médecin intelligent, la comtesse se
-rétablit et vit encore dix ans dans le plus parfait bonheur.
-
-Enfin, elle meurt pour _de bon_; la douleur du comte, moins bruyante,
-est aussi sincère que la première fois.
-
-Le bon curé vient lui demander de compléter ses instructions.
-
-—Monsieur le comte, dit-il, n'a-l-il plus rien à ordonner?
-
-—Non, monsieur le curé, répond le gentilhomme, sinon que les porteurs
-fassent bien attention en passant auprès du mur qui est au tournant du
-chemin.
-
-⁂
-
-Cela se passait dans le temps où le gouvernement résidait, non à Paris,
-mais au chef-lieu de Seine-et-Oise.
-
-Au retour, sur le chemin de Versailles, on entendait toujours des
-drôleries.
-
-—Mon cher collègue, disait un voyageur, mon cher collègue, nos opinions
-politiques diffèrent.
-
-—Vous me permettez d'en être flatté.
-
-—Mais je suis sur que nous nous rencontrerons sur le terrain des
-questions sociales.
-
-—C'est invraisemblable.
-
-—Pas du tout. Ainsi, dans ce moment, je suis en train de faire un
-travail des plus importants en faveur de l'abolition de la fosse
-commune.
-
-—Nous ne nous entendrons jamais; moi, je veux abolir la vraie.
-
-⁂
-
-Il est dit que nous ne sortirons pas des peintres; mais il est
-impossible de ne pas vouer M. O'D..., un artiste de mérite, à
-l'exécration publique.
-
-On parlait devant lui du monsieur qui a avalé la fameuse fourchette, et
-le conteur ajoutait:
-
-—C'est une chose bien particulière!
-
-—Pourquoi, demanda M. O'D..., dites-vous une chose particulière (partie
-cuiller!) puisqu'elle n'est pas partie et que c'est une fourchette?
-
-Si j'étais du jury!...
-
-
-On se rappelle la réponse de cet ultra-conservateur qui refusait
-absolument de reconnaître la République.
-
-—Jamais, disait-il, vous ne me ferez reconnaître un gouvernement qui a
-toujours besoin de quelqu'un pour le sauver.
-
-Il est certain que, depuis quelque temps, on sauve le pays avec une
-facilité des plus remarquables.
-
-Donc je crois ne pas m'exposer aux horreurs d'un communiqué en citant
-le mot suivant, que je trouve un chef-d'œuvre de naïveté ou de malice,
-comme on voudra:
-
-—Messieurs, disait dernièrement un député, nous sortirons de là, n'en
-doutez pas; le bon sens ne meurt pas; d'ailleurs, nous avons passé par
-des situations plus difficiles.
-
-—Jamais!
-
-—Mais si. Tenez, il y a quelques mois, la situation était plus tendue.
-
-—A quel moment?
-
-—Je ne saurais préciser. Ce qu'il y a de sûr, c'est que quelqu'un était
-en train de sauver la France; mais je ne me rappelle plus qui.
-
-⁂
-
-L'autre jour, au Salon, deux peintres fort distingués jugeaient assez
-sévèrement les œuvres de leurs confrères.
-
-—Ah! s'écrie l'un d'eux, voilà deux heures que j'éreinte K..., et je me
-souviens maintenant que vous êtes très liés.
-
-—En effet.
-
-—Vous m'en voulez?
-
-—Moi, répond l'autre, par exemple! il faudrait que j'aie le caractère
-bien mal fait pour me fâcher parce qu'on dit du mal de mon meilleur ami.
-
-⁂
-
-Un mot de portière.
-
-—Comment se fait-il que le feu ait pris à l'Opéra et qu'on ne s'en soit
-pas aperçu puisque c'était pendant la répétition?
-
-—Non, on ne répétait pas, je le sais bien, j'ai un parent qui est de
-l'Opéra.
-
-—Mais c'est dans l'_Union_.
-
-—Des menteurs, tous ces journaux, et pourtant celui-là est le journal
-des prêtres.
-
-—On ne peut plus avoir confiance en personne.
-
-⁂
-
-Mot d'un bas bleu à son mari.
-
-—Quand passe votre pièce?
-
-—Dans un mois.
-
-—C'est important?
-
-—Cinq actes.
-
-—Beaucoup de monde?
-
-—Six ròles.
-
-—Non, sept.
-
-—Pardon, chère amie, six seulement.
-
-—Sept.
-
-—Mais, non: le comte, la comtesse, le chevalier, le marquis, Cécile et
-Antoine, ça ne fait que six.
-
-—C'est que vous ne comptez pas le directeur, à qui vous faites jouer un
-rôle ridicule.
-
-⁂
-
-Voyez, je vous prie, jusqu'où l'à peu près va se nicher.
-
-Dans une réception semi-officielle, une dame curieuse prend des
-informations sur les invités:
-
-—Quel est donc, demande-t-elle à son voisin, ce personnage tout chargé
-de décorations?
-
-—Où ça?
-
-—Là, près de la cheminée, ce grand monsieur noir qui a toutes ces
-plaques.
-
-—C'est le consul général des républiques de l'_Épateur_.
-
-⁂
-
-Barnum, le roi des puffistes,—autrefois on disait l'empereur,—a passé
-par Paris.
-
-A peine sa présence a-t-elle été signalée, que tous les monstres de la
-vieille Europe, tous les phénomènes de l'ancien monde, se sont mis en
-marche pour venir s'incliner devant ce glorieux montreur.
-
-Mais Barnum est très-difficile, et, d'ailleurs, sachant les phénomènes
-vaniteux et les monstres doués d'un caractère insoutenable, il préfère
-fabriquer lui-même.
-
-Il est reparti, nous laissant une série, au milieu de laquelle se
-distinguent _l'homme chien_ et M. son fils.
-
-Ils sont bien laids. Pourtant on va les voir.
-
-Ne voulant pas interroger leur cornac, trop intéressé à mentir, je
-questionnai un employé de l'établissement où on les exhibe.
-
-—Mon Dieu, me répondit le brave homme, si ce n'est qu'il est couvert de
-poil, il n'en est pas plus chien qu'un autre; il m'a donné dix sous de
-pourboire.
-
-⁂
-
-Un avis émané de la préfecture annonce que, par suite des fêtes de
-la Toussaint et des Morts, le public ne sera pas admis à visiter les
-Catacombes pendant quelques jours.
-
-Pourquoi avoir changé la fameuse formule et n'avoir pas mis comme à
-l'ordinaire:
-
-«MM. les Morts de l'intérieur ne recevront pas mercredi prochain ni les
-mercredis suivants.»
-
-⁂
-
-Le dernier mot de la comtesse Feuille d'Ortie.
-
-La comtesse tient par la famille de son mari au faubourg Saint-Germain,
-et par la sienne au boulevard de la Villette.
-
-—Croyez-vous au retour de votre roi? lui demandait-on.
-
-—Henri V n'est pas mon roi. C'est celui de M. d'Ortie.
-
-—Enfin croyez-vous à son retour?
-
-—Absolument.
-
-—Qui vous donne cette certitude?
-
-—C'est que j'ai reçu ce matin une lettre d'Angoulême dans laquelle
-on m'affirme sérieusement que M. Ravaillac est en train de faire ses
-malles.
-
-⁂
-
-Un mot bizarre qui aurait dû trouver sa place plus haut:
-
-Une jeune mariée disait à un de ses parents, le comte C..., attaché
-d'ambassade:
-
-—Mon cousin, il me semble que je ne vous ai pas aperçu à ma messe de
-mariage?
-
-—En effet, ma cousine; je l'ai bien regretté, mais, figurez-vous que
-j'ai appris la bonne nouvelle à Pétersbourg. J'ai fait diligence pour
-revenir, comme bien vous pensez; mais, malgré tout mon bon vouloir, je
-ne suis arrivé à Paris que le lendemain de votre inauguration.
-
-⁂
-
-Le vicomte Paul de B..., étant du jury, reconnaît dans le président un
-ancien camarade de l'École de droit. Pendant les délibérations, il va
-lui serrer la main; grande joie des deux côtés.
-
-—Te souviens-tu? Comme il y a longtemps!
-
-—Hélas!
-
-—Quand je pense à nos folies! Te rappelles-tu la Chaumière?
-
-—Certes, répond le président avec regret, tout est changé.
-
-—Ne m'en parle pas.
-
-—Autrefois nous pardonnions aux coquines, et maintenant nous condamnons
-les coquins.
-
-⁂
-
-Deux petits animaux arrivés au Jardin d'acclimatation, deux chimpanzés,
-deux orangs-outangs, deux hommes des bois, je ne sais au juste comment
-on les nomme, ont été cause que la thèse désespérante de M. Littré a
-été remise sur le tapis.
-
-Ces deux animaux ressemblent à des enfants, ils ont des mains comme les
-hommes et surtout des pouces.
-
-Les singes ordinaires n'ont pas de pouces; donc si les orangs-outangs
-ont des pouces, ce sont nos pères.
-
-Ils ont le visage comme des hommes, donc ce sont des hommes.
-
-Une seule chose a semblé dérouter les savants. Ces deux animaux sont
-soignés par un matelot qui est pour eux une véritable mère; il leur
-prodigue tous les soins et les tendresses imaginables, et ces affreux
-singes se montrent pleins de reconnaissance envers lui.
-
-Cette reconnaissance pour celui qui les nourrit jette les libres
-penseurs dans une grande perplexité.
-
-«Ils sont reconnaissant, donc ils ne sont pas des hommes.»
-
-⁂
-
-Sans vouloir entrer ici dans une discussion qui ne servirait à rien, on
-peut pourtant poser une question bien simple:
-
-Pourquoi les hommes descendraient-ils des chimpanzés, et pourquoi ne
-seraient-ce pas pas les chimpanzés qui descendraient des hommes?
-
-Prendre un horrible animal et dire, voilà le père de l'humanité, est
-une proposition bien excessive.
-
-Voici le père de l'humanité, c'est bientôt dit; mais cela se prouve
-plus difficilement. Si nous avons été orangs-outangs, pourquoi ne
-sommes-nous pas restés tels?
-
-Qui a blanchi notre peau, qui a fait tomber notre fourrure, qui a
-allongé nos nez, qui nous a donné la parole et tant d'autres vices?
-la civilisation! C'est absurde. C'est toujours le vieux problème des
-gamins:
-
-—La première poule vient-elle d'un œuf ou le premier œuf vient-il d'une
-poule?
-
-On n'en saura jamais rien.
-
-Peut-être serait-il plus simple de retourner la thèse, et de dire: le
-satyrus a été homme. La solitude l'a abâtardi, la nature a développé
-ses membres en faveur de ses besoins et lui a ôté une intelligence dont
-il n'avait que faire.
-
-L'orang-outang, le satyrus, est un communard oublié à Nouméa par un
-gouvernement féroce, mais logique.
-
-⁂
-
-La guerre civile en Espagne continuait, en fournissant une série
-d'originalités qui feraient la joie d'un chroniqueur qui aurait le
-courage de rire au milieu de tant de tristesse.
-
-Pour cette fois, j'en prends une que le cœur le plus sensible ne
-saurait passer sous silence.
-
-La scène se passe à S... La population est en train d'enterrer son
-évêque.
-
-Les républicains arrivent, la cérémonie est suspendue.
-
-Les carlistes surviennent, qui chassent les républicains, la cérémonie
-continue.
-
-Les républicains reviennent, qui chassent les carlistes, et, après
-avoir rossé les habitants, enterrent l'évêque... civilement!
-
-Voyons, père Hyacinthe Loison, si le cœur vous en dit, ne vous gênez
-pas!
-
-⁂
-
-Le pauvre Henry Monnier s'éteignait. Un instant, ses parents et ses
-amis avaient espéré qu'il en serait quitte pour garder la chambre
-quelques jours. Après différentes phases, le mal persiste, et l'éternel
-rieur est cloué dans son lit; les jambes ne vont plus.
-
-Monnier n'est plus jeune. Quand on lui demande son âge, il répond dans
-son style prudhommesque:
-
-—A _l'instar_ de M. Thiers, je suis né un an avant le siècle.
-
-Le brave artiste a conservé son inaltérable gaieté; au milieu de ses
-souffrances les plus aiguës, il plaisante, il plaisante encore, il
-plaisante toujours.
-
-Quand Monnier fut mort, bien des gens vécurent des bribes de ses
-festins.
-
-Personne n'a inventé plus d'histoires drôlatiques et personne ne
-saurait raconter comme lui.
-
-L'auteur de _la Famille improvisée_ a beaucoup produit, et,
-naturellement, il a été beaucoup pillé.
-
-Quelquefois il se plaint, mais sans amertume, des larcins de ses
-confrères.
-
-—Je ne réclame jamais, dit-il; maintenant, j'y suis habitué; mais dans
-les commencements, c'était bien dur.
-
-Un jour de plainte je lui demandais qui, le premier de lui ou de
-Balzac, avait fait les _Employés_.
-
-—C'est moi, je suppose.
-
-—Pourquoi supposez-vous?
-
-—Parce que mes employés, à moi, ont paru dix ans avant les siens.
-
-—C'est une preuve.
-
-—D'ailleurs, tout le monde sait que l'histoire du pantalon noisette est
-de moi, je la racontais dans l'atelier de Gros.
-
-—Alors Balzac vous a volé?
-
-—Ah! celui-là, ça m'est égal; en mourant, il m'a laissé une lampe, la
-lampe avec laquelle il travaillait.
-
-—Précieux souvenir!
-
-—Oui, très précieux, et puis si tous ceux qui m'ont volé m'avaient
-donné une lampe, j'aurais pu faire une vente qui aurait attiré plus
-de monde que celle de mademoiselle Duverger, où il n'y avait que des
-diamants; et puis, ajouta-t-il mélancoliquement, une vente de lampes,
-ça ne se voit pas encore tous les jours.
-
-⁂
-
-Madame B... était la plus aimable personne du monde. Elle avait pour
-amis toutes les illustrations de son temps. Entre autres, Alexandre
-Dumas était un des familiers de son salon. Madame B... quittait tout
-pour entendre parler ce charmant et inimitable causeur.
-
-Mais il arrivait quelquefois, rarement, mais enfin quelquefois, que
-l'auteur d'_Antony_ n'était pas d'humeur parleuse. Ces jours-là, madame
-B... avait un secret pour le faire sortir de son mutisme; ce secret
-était des plus simples, elle lui disait:
-
-—Cher monsieur Dumas, dites-moi donc la recette de ce fameux lapin à la
-Monte-Cristo que vous faites si bien.
-
-Le maître, bien plus enchanté de cette justice rendue à son talent de
-cuisinier qu'il ne l'eût été d'une louange adressée à sa plus belle
-œuvre, ne se faisait pas prier, il racontait sa recette.
-
-Il racontait est bien le mot. Une fois parti dans la description de son
-plat, il ouvrait mille parenthèses, dont chacune était une anecdote
-intéressante ou un de ces mots brillants qu'il jetait avec tant de
-prodigalité.
-
-Un soir qu'après dîner madame B... employait sa petite ruse pour faire
-parler le célèbre romancier, Dumas fit cette réflexion assez sensée:
-
-—Comment se fait-il? demanda-t-il, que vous me réclamiez si souvent
-la recette du lapin à la Monte-Cristo et que vous ne vous en fassiez
-jamais servir?
-
-—Oh! répondit madame B... toute embarrassée, je vais vous dire: c'est
-que j'adore vous entendre parler et que je déteste le lapin.
-
-⁂
-
-On est en 1873; le maréchal de Mac-Mahon remplace M. Thiers.
-
-Les partis se remuent.
-
-Un duc disait à une altesse:
-
-—Monseigneur, votre inaction est coupable, vous vous devez à la France.
-
-—Quand la France voudra.
-
-—Ah! monseigneur, où en serions-nous si votre aïeul Henri IV, de
-glorieuse mémoire, eût tenu un pareil langage? Que serait-il advenu
-s'il avait trouvé que Paris ne valait pas une messe, et qu'au lieu de
-venir mettre le siège devant la Porte-Neuve, il eût attendu patiemment
-qu'on le vînt chercher au fond du Béarn?
-
-—Il serait advenu, monsieur, qu'au lieu de succomber sous le poignard
-de Ravaillac, mon aïeul serait mort d'une maladie de Pau.
-
-Cette phrase, qui a l'air d'une abdication, aurait été longuement
-élaborée pour rallier ou railler M. de Tillancourt, le député aux jeux
-de mots.
-
-⁂
-
-Encore un mot d'Henry Monnier, mais inédit.
-
-L'autre jour, il dînait dans une maison où l'on parlait, à propos d'art
-ou de bienfaisance, de sir Richard Wallace.
-
-—Tiens! mais au fait, s'écrie Monnier; j'ai vu les fontaines de ce
-_mossieu_-là; j'ai même goûté de son eau.
-
-—Comment la trouvez-vous?
-
-—Les journaux en avaient-ils assez parlé, hein? Eh bien, entre nous,
-c'est de l'eau comme tout le monde.
-
-⁂
-
-Prenant pour modèle la Comédie-Française, qui ne vit que de reprises,
-je vais reprendre un vieux mot de médecin légiste qui est du dernier
-comique.
-
-La révolution de 48 coupa en deux le succès d'un procès qui passionnait
-l'attention publique.
-
-Dans une ville du Midi, une jeune fille de quatorze ans avait été
-trouvée assassinée derrière le mur d'une communauté.
-
-Je ne veux citer ni les noms, ni l'endroit. C'est inutile.
-
-La grande question des débats était de savoir comment la victime de
-deux crimes horribles avait été assassinée.
-
-Les médecins prétendaient qu'elle avait été assommée à coup de pierre.
-L'instruction penchait à supposer que la pierre était étrangère à
-l'affaire.
-
-—Monsieur le docteur, dit le président, avant de vous féliciter sur
-votre sagacité et sur la façon intelligente avec laquelle vous avez
-procédé, la cour désirerait avoir encore un renseignement.
-
-—Je suis aux ordres de la cour.
-
-—Vous souvient-il exactement de la conformation des blessures?
-
-—Comme si je les voyais.
-
-—Eh bien, réfléchissez et dites-nous si le crime que vous et vos
-confrères supposez avoir été commis avec l'aide d'une pierre, si le
-crime, dis-je, n'aurait pas plutôt été perpétré avec une paire de
-sabots?
-
-Le docteur réfléchit deux minutes, l'auditoire entier palpitait. Enfin
-il leva la tête et répondit avec la meilleure grâce du monde:
-
-—Mon Dieu, monsieur le président, la paire de sabots me sourirait assez.
-
-⁂
-
-Dans les fêtes de province et des environs de Paris, on montre des
-tableaux ou plutôt des groupes vivants. Les personnages doivent avoir
-l'air en marbre.
-
-Maillots blancs, visage poudrés, cheveux en coton blanc, tout est
-blanc, excepté les mains.
-
-La mort d'Abel est le sujet favori. On voit cet ignoble Caïn fuyant
-sans bouger de place; Abel est étendu, et, ce qui prouve bien qu'il est
-mort, c'est un écheveau de laine rouge qui lui sort de la poitrine et
-figure le sang: un ange suspendu maudit le meurtrier. La toile tombe,
-et l'enfant qui joue l'ange fait le tour de la société avec une sébile.
-
-—N'oubliez pas l'ange, messieurs, mesdames; c'est mes petits profits.
-
-⁂
-
-Dialogue à la campagne:
-
-—X... demande ma nièce en mariage.
-
-—Ah!
-
-—Oui. Je voudrais avoir des renseignements sur lui.
-
-—C'est facile.
-
-—Très facile. Je vais écrire au notaire de Berneville et au baron de
-K..., qui est son voisin et mon ami.
-
-—Moi, à ta place, je ne me donnerais pas tant de peine, n'est-il pas un
-candidat au conseil général?
-
-—Oui.
-
-—Eh bien, fais-toi envoyer les deux journaux de la localité.
-
-⁂
-
-Un des thèmes favoris de Méry:—Figurez-vous, disait l'aimable conteur,
-que Bonaparte, en Égypte, se réveille un matin disant à Kléber:
-
-—Si nous allions visiter les Pyramides de Cheops?
-
-Kléber, qui était le meilleur garçon du monde, comme tous les gens
-doués d'une grande force physique, répond:
-
-—Allons-y.
-
-On arrive, et au moment de gravir la première marche on se trouve en
-face de deux officiers anglais.
-
-Les officiers français, qui croient que le monde leur appartient,
-passent les premiers sans façon.
-
-Les officiers anglais, qui sont pleins de morgue, leur barrent le
-passage.
-
-On dégaîne: Kléber tue le sien, l'autre, qui n'est autre que
-Wellington, tue Bonaparte; qu'arrive-t-il?
-
-—Ah diable!
-
-—Eh bien il n'arrive rien du tout. Les pestiférés de Jaffa guérissent
-comme ils peuvent, Kléber revient en France et se retire à Strasbourg,
-où il fait tous les soirs sa partie de piquet avec Kellermann. Le fils
-de la liberté ne dévore pas sa mère. Fouché, qui veut devenir duc à
-tout prix, négocie avec l'abbé Montesquiou, Louis XVIII revient et tout
-marche comme sur des roulettes.
-
-—Que de gloires perdues pour la France, s'écriait Georges Bell.
-
-—Allons donc, reprenait Méry qui a eu le bonheur de mourir avant 1870,
-la France a toujours assez de gloire, mais voyez-vous la belle figure
-que feraient les anglais s'ils n'avaient pas gagné la bataille de
-Waterloo?
-
-⁂
-
-Henry Monnier dîne chez une dame. Au dessert, il sent une douleur
-traverser sa botte; il donne un coup de pied; on entend un chien aboyer.
-
-La dame est furieuse.
-
-—Médor vous aura mordu? dit-elle.
-
-—Pas précisément.
-
-—Il n'est pas méchant, c'est un jeune chien. Il n'a qu'une manie: il
-aime à mordre les chaussures.
-
-Monnier regarde la dame amoureusement:
-
-—Ce n'est pas là, dit-il, que je placerais mes affections.
-
-⁂
-
-Le peintre X.., qui ne vend pas sa peinture aussi cher que M. Bonnat,
-au contraire, se promenait l'autre jour avec un chapeau roussi par
-le temps et deux fois plus haut de forme que ceux qui sont de mode
-aujourd'hui.
-
-—Qu'as-tu donc de changé! lui demanda un de ses confrères.
-
-—Rien.
-
-—Si. Ah! c'est ton chapeau; où diable as-tu acheté ce chapeau-là?
-
-—Je ne l'ai pas acheté, répondit X..., tristement. Je l'avais déjà.
-
-
-Il y avait dans le temps un brave professeur d'histoire qui avait la
-manie de souligner les faits les moins importants et de les admettre
-comme ayant eu une influence énorme sur la destinée du monde.
-
-—Voyez, s'écriait-il quelquefois, voyez, messieurs, à quoi tient la
-destinée des empires!
-
-—A un grain de sable! à un grain de sable! criait toute la classe.
-
-—Vous l'avez dit. Supposons que Marat, qui était laid, chétif et
-malingre, ait prêté sa baignoire à Saint-Just qui était beau et
-entreprenant. Mademoiselle de Corday entre, elle s'étonne, regarde,
-contemple.
-
-Elle se demande si c'est bien là le monstre dont on lui a parlé. Elle
-n'en peut croire ses yeux, elle chancelle.
-
-Saint-Just, comprenant ce qui se passe dans le cœur de cette femme
-sensible, s'élance à ses genoux.
-
-Ici, messieurs, je glisse sur un tableau dont la grâce n'est pas à la
-portée de vos âges.
-
-Le bonhomme reprenait:
-
-—Ah! messieurs, la Providence ne voulut pas qu'une erreur semblable pût
-se produire; elle en avait d'avance calculé les résultats déplorables.
-
-Non, la Providence ne voulut pas que Saint-Just réclamât ce léger
-service de son collègue. Non, elle voulut, au contraire, que le tigre
-buveur de sang fût justement indisposé ce jour-là, et qu'une vierge
-qu'elle avait choisie délivrât la France de ce monstre, comme autrefois
-Jeanne d'Arc la délivra de la présence de l'anglais.
-
-
-Cette manière d'envisager l'histoire faisait la joie de la petite ville
-où était le collège royal où ce brave homme enseignait l'histoire. On
-riait de lui, mais on ne s'en plaignait pas autrement, et rien n'allait
-plus mal.
-
-—Supposez un professeur professant _différemment_, il dira à ses élèves:
-
-—Hein! mes enfants, si Marat avait été un gaillard pourtant, tout ça ne
-se serait pas passé comme cela; on en aurait vu de drôles.
-
-Eh bien ensuite? Qu'est-ce que cela fera? Dites-moi un chrétien qui ait
-appris l'histoire au collège.
-
-
-Voici une historiette vraie qu'on pourrait intituler: _Les Parisiennes
-en_ 1873.
-
-Je la transcris comme un spécimen de nos mœurs bizarres.
-
-C'est à la gare de Trouville. Deux dames montent en wagon, on les
-prendrait pour les deux sœurs, tant leurs toilettes sont pareilles:
-robes en velours anglais feuille d'ortie; chapeaux, ceintures, gants et
-gibernes de même forme et de même couleur. Ces dames ne se connaissent
-pas, le hasard n'est cependant pour rien dans la similitude de leur
-toilette: c'est la couturière qui a fait la plaisanterie.
-
-L'une de ces deux lionnes est madame ***, une veuve consolable;
-l'autre, une comédienne qui ne manque ni de talent ni de distinction.
-Comme les deux dames se regardent en souriant, un jeune avocat s'élance
-en voiture avec tout l'entrain d'un jeune monsieur qui se promet un
-voyage agréable.
-
-Le train n'est pas plus tôt en route, que l'éloquent jeune homme
-cherche à entamer la conversation. Après différents efforts, il
-accouche de la turpitude suivante:
-
-—Ces dames viennent de Trouville?
-
-—Nous y allons, répond la comédienne.
-
-L'avocat croit avoir mal compris, il reprend:
-
-—Il me semble, mesdames, avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?
-
-—Ce n'est pas étonnant, dit la jolie veuve, nous y étions encore hier
-soir.
-
-Maître O... comprend et se tait.
-
-Après un long silence, les dames roulent une cigarette et se mettent
-tranquillement à fumer. L'émule de Démosthène pâlit, sue à grosses
-gouttes, il va se trouver mal, le tabac lui est antipathique.
-
-—Ah! mon Dieu, s'écrie l'une des dames, la fumée vous incommode?
-
-—Oui... non... merci.
-
-—Heureusement, fait l'autre, voici la station, monsieur va pouvoir
-monter dans le compartiment des hommes seuls.
-
-
-Les deux belles voyageuses firent-elles plus ample connaissance? C'est
-ce qu'on ne saurait dire. Toujours est-il que le hasard les faisait se
-rencontrer le surlendemain à l'Opéra dans le couloir des premières.
-Les messieurs qui leur donnent le bras se connaissent et se saluent;
-à l'entr'acte, ils se retrouvent et vont causer au foyer. Pendant ce
-temps, les deux dames se rapprochent, et l'une dit à l'autre:
-
-—Il paraît que nos amis sont des amis?
-
-—Oui, très amis.
-
-—Dites-moi, chère madame, faites-moi donc le plaisir de ne pas dire
-à X... que nous nous connaissons, il serait capable de croire que je
-cabotine; il est si bizarre!
-
-—J'allais vous faire la même prière: que R... ne sache jamais que je
-vous connais, il croirait que je vais dans le monde, et il ne me le
-pardonnerait pas.
-
-⁂
-
-Un mot! un mot!
-
-En voici un de M. Prudhomme qui est assez joli pour avoir été dit.
-
-Dans un musée, le petit Prudhomme demande à son père:
-
-—Qu'est-ce que c'est que cet homme couché?
-
-—Mon fils, c'est le patriarche Noë qui a oublié les lois de la sobriété.
-
-—Pourquoi lui a-t-on mis cette feuille de vigne?
-
-—Parce que c'est un ivrogne.
-
-⁂
-
-Dans la salle des Pas-Perdus:
-
-1er _Prudhomme_.—Ne me parlez pas de ces démagogues.
-
-2e _Prudhomme_.—J'aime à m'égayer à leurs dépens.
-
-1er _Prudhomme_.—Égayez-vous, voyons!
-
-2e _Prudhomme_.—Ce gros que vous voyez là-bas, c'est le député en
-question.
-
-1er _Prudhomme_.—Il en a bien l'air.
-
-2e _Prudhomme_.—L'autre, c'est le député qui fait la cour à sa femme.
-
-1er _Prudhomme_.—C'est son ami?
-
-2e _Prudhomme_.—Parbleu!
-
-1er _Prudhomme_.—Et il a réussi?
-
-2e _Prudhomme_.—Au delà de ses désirs.
-
-1er _Prudhomme_.—C'est beaucoup.
-
-2e _Prudhomme_.—Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que la dame les
-trompe tous deux.
-
-1er _Prudhomme_.—Pas possible.
-
-2e _Prudhomme_.—Aussi vrai que le ciel nous éclaire.
-
-1er _Prudhomme_ (regardantes deux promeneurs avec dédain).—Et quand
-on pense que ce sont de tels hommes qui veulent nous gouverner!
-
-⁂
-
-Levallois et Clichy ne sont point habités par l'élite de la noblesse
-française; une foule de maraudeurs y commettent des attentats sur les
-propriétés et sur les personnes.
-
-Dernièrement, un de ces rôdeurs rencontre le facteur de la poste dans
-un endroit désert:
-
-—Toi tu vas me payer à boire, fait le bandit.
-
-—Impossible, je n'ai pas le temps.
-
-—Ça ne te dérangera pas, je n'ai pas besoin de toi pour boire.
-
-—Alors, allez boire tout seul.
-
-—Et de l'argent?
-
-—Je n'en ai pas.
-
-—Et dans ta boîte?
-
-—C'est celui de l'administration; on n'y touche pas.
-
-—C'est ce que nous allons voir; si tu n'aboules pas ton sac de bonne
-volonté, je te crève la... peau; foi de Badouillard.
-
-—Badouillard! s'écrie le facteur, attendez donc... Badouillard... J'ai
-une lettre chargée pour vous.
-
-⁂
-
-Le comte D..., grand défenseur du trône et de l'autel, grand chasseur
-devant l'Éternel et auprès des gens d'esprit, a étonné Paris, non
-pas de ses fredaines, comme beaucoup de ses semblables, mais par la
-magnificence de ses fêtes artistiques et splendides; vous savez de qui
-je veux parler.
-
-Ce comte D. était amoureux.
-
-La femme aimée s'appelait Marie; le mois de mai allait sonner; le
-comte s'imagina de faire célébrer, dans la chapelle de son château du
-Nivernais, le premier jour du mois de la Vierge avec une pompe dont ses
-voisins de campagne et ses tenanciers garderaient la mémoire.
-
-La chapelle était tendue comme pour les plus grands jours. Charlotte
-Dreyfus, l'incomparable artiste, avait bien voulu tenir l'orgue; des
-chanteurs étaient venus tout exprès de Paris, l'encens brûlait, les
-fleurs jonchaient la terre; rien de plus beau et de plus édifiant.
-
-La bannière de la Vierge, portée et suivie par des enfants de
-chœur, somptueusement vêtus et couronnés de fleurs, est promenée
-triomphalement dans la chapelle. La procession s'arrête devant le banc
-seigneurial, et l'assemblée entonne pieusement le cantique:
-
- Reine des cieux,
- Nous chantons tes louanges.
-
-Le comte, recueilli, prie la tête inclinée; l'assistance, émue, goûte
-les ineffables joies du recueillement.
-
-Mais voilà qu'une fleur caresse le front du comte.
-
-Cette fleur c'est une marguerite.
-
-Cette marguerite est sur une couronne; la couronne est sur la tête d'un
-enfant de chœur.
-
-Que ce passa-t-il entre cette fleur et le comte?
-
-Des choses inouïes, sans doute, car le comte, oubliant tout ce qui
-l'entourait, se mit à tirer l'un après l'autre les pétales de la pauvre
-fleur.
-
-L'enfant lève la tête.
-
-—Ne bouge pas, ou je te flanque une calotte!
-
-Le gamin, qui sait son seigneur sur le bout du doigt, ne bronche plus,
-et se met à crier:
-
- Protégez-nous, reine immortelle.
-
-Le comte tire toujours:
-
-—Elle m'aime—un peu—beaucoup—passionnément—pas du tout—elle m'aime—un
-peu—beaucoup!
-
-⁂
-
-Il n'est que le divorce qui supprimera une plaie de notre temps, assez
-connue pour que je n'aie pas besoin d'insister davantage.
-
-L'autre soir, on devisait sur le divorce à la soirée de M. de B.....t.
-
-Les hommes étaient contre, les femmes pour.
-
-—Mesdames, dit un fort brillant causeur, M. de X..., qui a la plus
-ravissante femme du monde et qui a été préfet de l'empire, on ne peut
-avoir tous les bonheurs; mesdames, permettez-moi de vous conter un fait
-qui est la condamnation du divorce.
-
-Le silence se fit, M. de X... continua:
-
-—Une femme la plus charmante, la plus vertueuse, la plus douce du
-monde, avait épousé un gentilhomme de fort grande maison, le marquis de
-Trois-Étoiles.
-
-—Oh! mon cher comte, dites les noms, de grâce, fit la maîtresse de la
-maison.
-
-—Impossible, madame.
-
-—C'est donc scandaleux, ce que vous aller nous raconter là?
-
-—Mais non, au contraire.
-
-Un léger désappointement se manifesta dans l'assemblée; le conteur
-poursuivit:
-
-—L'union fut heureuse; un beau matin, et sans qu'on sût pourquoi, les
-époux divorcèrent, et la marquise, un an après, épousait un diplomate
-étranger, le comte de Quatre-Étoiles. Pendant cinq ou six ans, le
-bonheur habita avec M. de Quatre-Étoiles et sa femme, mais voilà
-qu'apprenant que la loi sur le divorce allait être supprimée, la
-comtesse fit tant des pieds et des mains qu'elle obtint de divorcer une
-seconde fois.
-
-Ici le conteur s'arrêta pour jouir de la surprise des assistants. Un
-sourire indécis parcourut le côté des hommes; le côté des dames ne
-sourcilla pas.
-
-—Après? demanda la maîtresse de la maison.
-
-—Après, la comtesse se remaria une troisième fois.
-
-—Jusqu'à présent votre histoire n'a rien d'extraordinaire, et on ne
-comprend guère que vous ayez caché les noms.
-
-—Patience, mesdames; maintenant je vous donne en cent, je vous donne en
-mille, comme disait cette femme qui écrivait tant de lettres, à deviner
-qui la comtesse épousa en troisième noces?
-
-—Son premier mari! s'écrièrent toutes les femmes.
-
-—Oh! c'est une trahison! mesdames, vous saviez mon histoire et vous me
-la laissez dire, ce n'est pas charitable.
-
-—Nous ne savions pas votre histoire du tout; mais la comtesse ne
-pouvait épouser que son premier mari, dit une très jeune femme, ça
-tombe sous le sens commun.
-
-—Alors, reprit le comte, si c'est aussi naturel que vous le voulez
-bien dire, je ne vois pas la nécessité de taire plus longtemps le nom
-de la belle divorcée: c'était la marquise de L.., mère du prince de S.
-actuel.
-
-⁂
-
-On disait à tort que l'opinion publique voyait tout avec indifférence.
-La maladie de M. Thiers l'avait fort alarmée; aussi est-ce avec
-satisfaction qu'elle a appris son rétablissement et lu dans les
-feuilles publiques que M. le Président de la République avait dîné avec
-les docteurs Barthe et Maurice.
-
-—Deux médecins à la fois! s'écriait un fanatique. On ne dira pas qu'il
-a froid aux yeux celui-là!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
-
- PARIS TEL QU'IL EST
-
- UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE 1
-
- UN REPORTER 7
-
- LES MANGEURS DE NEZ 14
-
- JADIS ET AUJOURD'HUI 19
-
- LES DEUX GENDARMES D'URI 24
-
- L'HOMME AU SOU 27
-
- UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES 30
-
- PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE 33
-
- GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS 44
-
- LE NÉCROLOGISTE 49
-
- UN PEU DE HIGH-LIFE 62
-
- LES PETITS OISEAUX 67
-
- LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES 70
-
- LA ROSIÈRE DE SURESNES 75
-
- ACTRICE ET GRANDE DAME 77
-
- UN THÉÂTRE DE L'AVENIR 81
-
- LES FAUX PAUVRES 83
-
- TABLEAUX VIVANTS 91
-
- LE MURILLO VOLÉ 94
-
- UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME 96
-
- LE JEU 104
-
- LES FOLLES 110
-
- LA QUESTION DES DIAMANTS 120
-
- PETITS BONHEURS DU DEUIL 140
-
- SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE 145
-
- COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS 151
-
- PARIS EST-IL UN GARGANTUA? 155
-
- UN DUEL RUSSE 160
-
- FAUX NOBLES ET CHAUVES 163
-
- UN MARCHAND DE TABLEAUX 167
-
- TÉMOIN DE TOUT LE MONDE 170
-
- COMÉDIENS ERRANTS 172
-
- L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE 177
-
-
- FIGURES CONTEMPORAINES
-
- LOUIS-PHILIPPE ET MARIE-AMÉLIE 183
-
- LE DUC DE BRUNSWICK 188
-
- A PROPOS DU SHAH DE PERSE 196
-
- THÉODORE BARRIÈRE 201
-
- PEPITA SANCHEZ 205
-
- HENRI MÜRGER 208
-
- LES AMIS D'HENRI MÜRGER 210
-
- NAUNDORFF 222
-
- JULES JANIN 225
-
- FÉLIX PIGEORY 228
-
- BERTALL 230
-
- LISE TAUTIN 232
-
- ARMAND BARTHET 234
-
- MISS AMY SHERIDAN 241
-
- ALFRED QUIDANT 245
-
- EDMOND VIELLOT 248
-
- MICHELET 257
-
- LOUIS D'AVYL 259
-
- LA REINE POMARÉ 266
-
- MADAME THIERRET 270
-
-
- EN FUMANT UN CIGARE 273
-
-
-Imprimeries réunies, B.
-
-
-
-
-JULES NORIAC
-
-
-Quoiqu'il ait succombé à trois années de souffrances sans nom, Jules
-Noriac, on peut le dire, a été surpris par la mort. Encore jeune,
-plein de vigueur, étant demeuré jusqu'à la dernière minute maître de
-la plénitude de son vif esprit, il a pu espérer une guérison qu'on ne
-cessait de lui promettre. Mais le mal implacable qui était tombé sur
-lui avec la rapidité d'un coup de foudre a fini par rendre impuissants
-tous les efforts de la science, et ce vaillant conteur s'est éteint
-quand il se sentait encore la force de bien tenir la plume qui a écrit
-tant de belles choses.
-
-Au milieu des angoisses de la dernière heure, Jules Noriac avait
-surtout un amer regret; c'était de ne pouvoir achever plusieurs œuvres
-commencées. Un grand roman, des pièces de théâtre, des souvenirs
-anecdotiques, tout cela pour arriver à bonne fin n'attendait plus qu'un
-retour à la santé. Mais, encore une fois, il s'était leurré d'un faux
-espoir: l'ouvrier, à son insu, avait fini sa journée.
-
-Cependant, puisqu'il ne lui était plus permis de songer à terminer la
-tâche qu'il s'était tracée, il voulut, du moins, laisser un dernier
-souvenir aux siens, un dernier livre à ce public qui l'a tant encouragé
-à ses débuts. Il s'agissait d'une gerbe de petites Nouvelles ayant paru
-dans des recueils littéraires, de Saynètes qui n'ont été jouées que
-dans quelques salons et de ces Esquisses de mœurs parisiennes dont il
-faisait le tissu de ses chroniques.
-
-Ces pages éparses, Jules Noriac a légué à l'un de ses amis le soin de
-les rassembler. C'est de ces divers morceaux qu'est formé ce volume.
-On pourra voir que le charmant écrivain est là-dedans tout entier. Tout
-le monde, en effet, y retrouvera sans peine l'ironie toute parisienne
-de la _Bêtise humaine_ et la verve si amusante du _Cent-et-unième_.
-
-
-
-
-NOUVEAUX OUVRAGES EN VENTE
-
-
- =Format in-8o.=
-
- DUC DE BROGLIE f. c.
- FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE, 2 vol. 15 »
-
- VICTOR HUGO
- TORQUEMADA, 1 vol. 6 »
-
- A. BARDOUX
- LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME,
- 1 vol. 7 50
-
- BENJAMIN CONSTANT
- LETTRES A MADAME RÉCAMIER, 1 vol. 7 50
-
- LORD MACAULAY
- ESSAIS D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE,
- 1 vol. 6 »
-
- L. PEREY & G. MAUGRAS
- DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'ÉPINAY,
- SON SALON ET SES AMIS 1 vol. 7 50
-
- MADAME DE REMUSAT
- LETTRES, 2 vol. 15 »
-
- ERNEST RENAN
-
- INDEX GÉNÉRAL DE L'HISTOIRE DU
- CHRISTIANISME, 1 Vol. 7 50
-
- SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE,
- 1 vol. 7 50
-
- JULES SIMON
- DIEU, PATRIE, LIBERTÉ, 1 vol. 7 50
-
- THIERS
- DISCOURS PARLEMENTAIRES. T.I à IV. 112 50
-
- VILLEMAIN
- LA TRIBUNE MODERNE, 2 Vol. 15 »
-
-
- =Format gr. in-18 à 3 fr. 50 c. le volume.=
-
- J. J. AMPÈRE vol.
- VOYAGE EN ÉGYPTE ET EN NUBIE 1
-
- TH. BENTZON
- TÊTE FOLLE 1
-
- DUC DE BROGLIE
- LE SECRET DU ROI 2
-
- F. BRUNETIÈRE
- LE ROMAN NATURALISTE 1
-
- CHARLES-EDMOND
- LA BUCHERONNE 1
-
- G. CHARMES
- LA TUNISIE 1
-
- GEORGES ELIOT
- DANIEL DERONDA 2
-
- O. FEUILLET
- HISTOIRE D'UNE PARISIENNE 1
-
- ANATOLE FRANCE
- LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD 1
-
- J. DE GLOUVET
- LA FAMILLE BOURGEOIS 1
-
- GYP
- AUTOUR DU MARIAGE 1
-
- LUDOVIC HALÉVY
- L'ABBÉ CONSTANTIN 1
- CRIQUETTE 1
-
- VICOMTE D'HAUSSONVILLE
- A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS 1
-
- PAUL JANET
- LES MAÎTRES DE LA PENSÉE MODERNE 1
-
- EUGÈNE LABICHE
- THÉATRE COMPLET 10
-
- MADAME LEE CHILDE
- UN HIVER AU CAIRE 1
-
- PIERRE LOTI
- FLEURS D'ENNUI 1
-
- MARC MONNIER
- UN DÉTRAQUÉ 1
-
- MAX O'RELL
- JOHN BULL ET SON ILE 1
-
- E. PAILLERON
- LE THÉÂTRE CHEZ MADAME 1
-
- GEORGES PICOT
- M. DUFAURE, SA VIE, SES DISCOURS 1
-
- A. DE PONTMARTIN
- SOUVENIRS D'UN VIEUX CRITIQUE 3
-
- P. DE RAYNAL
- LES CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT 1
-
- G. ROTHAN
- L'AFFAIRE DU LUXEMBOURG 1
- LA POLITIQUE FRANÇAISE EN 1866 1
-
- GEORGE SAND
- CORRESPONDANCE 4
-
- DE SÉMÉNOW
- SOUS LES CHÊNES VERTS 1
-
- JULES SIMON
- LE GOUVERNEMENT DE M. THIERS 2
-
- E. TEXIER ET LE SENNE
- LE TESTAMENT DE LUCIE 1
-
- LOUIS ULBACH
- CONFESSION D'UN ABBÉ 1
-
-
- Collection de luxe petit in-8o, sur papier vergé à la cuve.
-
- LUDOVIC HALÉVY
- DEUX MARIAGES 1
- LA FAMILLE CARDINAL 1
-
- J. RICARD
- PITCHOUN! 1
-
- CAMILLE SELDEN
- LES DERNIERS JOURS DE HENRI HEINE 1
-
- JULES SIMON
- L'AFFAIRE NAYL 1
-
- * * *
- LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS XVI 1
-
-
-Paris.—Imprimerie Ph. Bosc, 3, rue Auber
-
-
-
-
-NOTE DE TRANSCRIPTION
-
-Ce livre reproduit intégralement le texte original, et l’orthographe
-d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs typographiques
-ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve ci-dessous.
-La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
-mineures.
-
-
-Les mots en italiques sont indiqués comme _ceci_, les mots en gras
-comme =ceci=.
-
-AUTRES CORRECTIONS
-
-p. 15 : de de → de (… de ces épouvantables exceptions….)
-p. 17 : Bifteack → bifteck (… nous aurions mangé des bifteck
- d’assassins.)
-p. 17 : envoyers → envoyer (… pour nous envoyer leurs coqs….)
-p. 26 : sonveraine → souveraine (… l’Assemblée souveraine supprima….)
-p. 27 : inconvévénients → inconvénients (… présente de graves
- inconvénients.)
-p. 34 : acidents → accidents (… un de ces mille accidents….)
-p. 48 : Pearage → Peerage (… un membre du Peerage enfin épousé….)
-p. 98 : avait → avaient (… que ses parents avaient dépensé….)
-p. 111 : professsionnel → professionnel (… le grand mot de secret
- professionnel….)
-p. 112 : rrrrien → rien (…inhumés pour rien, pour rien!.)
-p. 115 : quinzaines → quinzaine (Il y a une quinzaine d'années….)
-p. 128 : valeurs → valeur (… tous les diamants de valeur,…)
-p. 130 : chambres → chambre (… les femmes de chambre sont,…)
-p. 139 : scapel → scalpel (… son scalpel à la main;…)
-p. 152 : thâtre → théâtre (Jamais le théâtre de la Gaîté….)
-p. 153 : qu'à la la → qu'à la (… qu'à la trente-quatrième mesure….)
-p. 154 : attrappé → attrapé (je vous ai attrapé n'est-ce pas,…)
-p. 154 : attrappais → attrapais (… si je ne vous attrapais pas
- vertement,…)
-p. 157, 158 : Garguantua → Gargantua p. 157 : (Si ce Gargantua
- n'existait pas,…) p. 158 : (Paris a une réputation de
- Gargantua….)
-p. 161 : vous → nous (…nous venons de la part du prince S... aff….)
-p. 166 : Uue → Une (Une jeune fille riche….)
-p. 189 : d'uu → d'un (… d'un éclat inouï….)
-p. 199 : racommoder → raccommoder? (… et se mit à raccommoder la
-tunique endommagée….)
-p. 211 : manisfesta → manifesta (…Un mieux sensible se manifesta….)
-p. 214 : Cet → Cette (Cette horrible perspective de dormir….)
-p. 216 : Wromski → Wronski (… la philosophie nébuleuse d'Hoëné
- Wronski….)
-p. 217 : symphathique → sympathique (La physionomie la plus
- sympathique…)
-p. 217 : Jourdan → Jourdain (comme M. Jourdain faisait de la prose,…)
-p. 218 : Barbarra → Barbara (En compagnie du pauvre Barbara….)
-p. 218 : vioncelle → violoncelle (… Champfleury qui jouait du
- violoncelle,…)
-p. 226 : à → au (… l'on ne peut dire au revoir,…)
-p. 226 : UN MILLLION → UN MILLION (… soit UN MILLION….)
-p. 233 : finit → fini (… quand elle eut fini cette nomenclature,…)
-p. 234 : v raie → vraie (… la vraie vérité, la voici:…)
-p. 235 : exe mplaire → exemplaire (… Il prit cet exemplaire en
- grippe,…)
-p. 235 : quatres → quatre (… Trois ou quatre jours après,…)
-p. 252 : ex-crétaire → secrétaire (… les souliers de son secrétaire….)
-p. 264 : celle → celles (… un avantage sur celles du bonhomme,…)
-p. 268 : le le → le (… le langage des sujets….)
-p. 288 : nourit → nourrit (… pour celui qui les nourrit….)
-p. 296 : prove → prouve (… ce qui prouve bien qu’il est mort…)
-p. 300 : suppossez → supposez (Supposez un professeur professant….)
-p. 301 : tranquillemeut → tranquillement (… et se mettent
- tranquillement à fumer….)
-p. 304 : françaisse → française (… l'élite de la noblesse française ;…)
-p. 308 : comtessse → comtesse (… mais la comtesse ne pouvait
- épouser….)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Paris tel qu'il est, by Jules Noriac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST ***
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-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
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-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
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-License terms from this work, or any files containing a part of this
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-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
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-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
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- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
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- Literary Archive Foundation."
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-
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- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
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-or entity providing it to you may choose to give you a second
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-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-
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-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
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- The Project Gutenberg eBook of Paris tel qu'il est, by Jule Noriac.
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Paris tel qu'il est, by Jules Noriac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Paris tel qu'il est
-
-Author: Jules Noriac
-
-Release Date: December 14, 2019 [EBook #60924]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<p>Au lecteur:<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Voir les <a href="#TN">Note de Transcription</a>
-et <a href="#TOC">Table des Matières</a> en fin de livre.</span></p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="ac noindent x-larger">PARIS TEL QU'IL EST</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="ac noindent">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="ac noindent">ŒUVRES COMPLÈTES<br /><br />
-
-<span class="x-smaller">DE</span><br /><br />
-
-<span class="x-larger">JULES NORIAC</span></p>
-
-<p class="ac noindent x-smaller">Format grand in-18</p>
-
-<table id="NORIAC" class="oeuvres" summary="OEUVRES">
- <tbody>
- <tr>
- <td class="c1">LA BÊTISE HUMAINE</td>
- <td class="c2">1 <span class="x-smaller">vol.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LE CAPITAINE SAUVAGE</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LE 101<sup>e</sup> RÉGIMENT</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LE CHEVALIER DE CERNY</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LA COMTESSE DE BRUGES</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LA DAME A LA PLUME NOIRE</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">DICTIONNAIRE DES AMOUREUX</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LA FALAISE D'HOULGATE</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LES GENS DE PARIS</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LE GRAIN DE SABLE</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">JOURNAL D'UN FLANEUR</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">MADEMOISELLE POUCET</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LA MAISON VERTE</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LES MÉMOIRES D'UN BAISER</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">SUR LE RAIL</td>
- <td class="c2">1 —</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="ac noindent"> <span class="larger">LE 101<sup>e</sup> RÉGIMENT</span><br />
-
-<span class="x-smaller">Édition illustrée de 81 dessins, un volume grand in-16.</span></p>
-
-<p class="ac noindent x-smaller p2">Imprimeries réunies, B.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h1>PARIS <br /><br />
-<span class="smaller">TEL QU'IL EST</span></h1>
-
-<p class="ac noindent"> <span class="x-smaller">PAR</span><br />
-<br />
-JULES NORIAC</p>
-
-<hr class="nodis" />
-
-<div class="figcenter"> <a name="logo.jpg" id="logo.jpg"></a>
- <img src="images/logo.jpg"
- alt="Logo" width="100" height="65" />
-</div>
-
-<hr class="nodis" />
-
-<p class="ac noindent"> <span class="larger">PARIS</span><br />
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br />
-<span class="smaller">ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</span><br />
-<span class="x-smaller">3, RUE AUBER, 3</span><br />
-<br />
-1884<br />
-<span class="x-smaller">Droits de reproduction et de traduction réservés.</span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="ac noindent xx-larger"><a name="PARIS_TEL_QUIL_EST"></a>PARIS TEL QU'IL EST</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="UNE_DEPECHE_TELEGRAPHIQUE" id="UNE_DEPECHE_TELEGRAPHIQUE"></a>UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE</h2>
-</div>
-
-<p>Une erreur télégraphique, bien insignifiante au premier
-abord, vient de donner lieu à un procès qui a fait
-la joie de nos bons amis les anglais.</p>
-
-<p>Une jeune lady se marie au commencement du printemps
-à un jeune gentleman fort qualifié.</p>
-
-<p>Cette union, admirablement assortie, ne tarda pas à
-être heureuse; tout fait prévoir à l'heureux époux qu'il
-aura la joie de voir son nom perpétué d'âge en âge, et
-que du haut du ciel, leur demeure dernière, ses nobles
-aïeux vont sourire.</p>
-
-<p>Or, tout le monde sait qu'il n'est pas sans danger de
-contrarier une jeune lady dans une position intéressante.</p>
-
-<p>La jeune lady en question n'avait qu'un désir, que
-dis-je? une simple envie, mais passée à l'état d'idée
-<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>
-fixe. Elle voulait éprouver les douleurs de la maternité
-en Italie.</p>
-
-<p>D'où venait cette envie de la jeune femme? Voulait-elle,
-à cet instant suprême, lever ses yeux bleus vers
-un ciel plus bleu que ses yeux? Croyait-elle que la terre
-classique des beaux-arts lui ferait enfanter un chef-d'œuvre?
-Voulait-elle, après avoir connu le beau de
-l'amour, se familiariser avec l'amour du beau? Toutes
-ces suppositions sont également admissibles.</p>
-
-<p>Le jeune époux résistait, non qu'il voulût contrarier
-en rien sa jeune femme, mais tout simplement parce
-que les médecins de Naples n'avaient pas sa confiance.</p>
-
-<p>Il avait été jadis assez gravement indisposé dans la
-ville de Masaniello, et il s'en souvenait. Néanmoins,
-voyant que l'envie de sa moitié était invincible, il parvint
-à décider son médecin à faire le voyage, quand le
-moment serait venu.</p>
-
-<p>De Londres à Naples, il y a loin. Un médecin anglais
-appartient à ses malades; mais le désir d'obliger et les
-offres généreuses du mari décidèrent le praticien à
-consentir.</p>
-
-<p>Les époux partent, la jeune femme est dans la joie,
-et son mari est bien vite convaincu qu'elle avait raison,
-que l'air du golfe lui est fort salutaire.</p>
-
-<p>Si salutaire même, qu'un beau soir un petit anglais
-superbe arrive huit jours avant d'être attendu.</p>
-
-<p>L'heureux père se livre à sa joie pendant toute la nuit,<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span>
-et, le lendemain, il songe à son médecin, dont le voyage
-n'aurait plus de but, et il télégraphie en anglais, naturellement,
-la dépêche suivante:</p>
-
-<p><i>Honorable B..., docteur, rue ...., n<sup>o</sup> .., Londres,
-Angleterre.</i></p>
-
-<p>«Ne venez pas, trop tard!»</p>
-
-<p>Le docteur ne voit-il pas la virgule? La virgule a-t-elle
-été omise par le télégraphe italien ou par le télégraphe
-anglais? On ne sait. Toujours est-il que le bon
-docteur lit:</p>
-
-<p>«Ne venez pas trop tard.»</p>
-
-<p>Et qu'il s'empresse de faire ses malles et de quitter
-les malades qui sont à ses trousses, si j'ose m'exprimer
-ainsi.</p>
-
-<p>Il arrive à Naples, et, pour un peu, ce serait le baby
-qui lui ferait les honneurs de la maison.</p>
-
-<p>Tableau!</p>
-
-<p>De là, procès forcément.</p>
-
-<p>Le docteur veut le prix de son voyage et de son temps,
-le gentleman soutient son droit.</p>
-
-<p>Pour peu que cela vous intéresse, on vous donnera
-connaissance de l'arrêt des juges appelés à trancher
-la question.</p>
-
-
-<p>En France, si toutes les dépêches mal rédigées entraînaient
-avec elles des procès, on serait obligé d'installer<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>
-des cours d'appel dans les trente-deux mille communes,
-ce qui n'aurait rien de bien agréable pour les
-conseillers et pour les contribuables.</p>
-
-<p>On ferait le recueil le plus bizarre du monde, en
-feuilletant les dépêches qu'on envoie quotidiennement.</p>
-
-<p>Pour aujourd'hui, je me contenterai de donner deux
-spécimens dont je garantis l'authenticité la plus parfaite.</p>
-
-<p>Un jeune homme politique bien connu, propriétaire
-foncier bien apprécié dans les départements de l'Ouest,
-vient remplir son mandat à Paris.</p>
-
-<p>Au commencement de l'hiver, sa famille doit venir
-le rejoindre. Quand l'appartement de Versailles sera
-prêt, il avertira.</p>
-
-<p>Sa femme, impatiente, arrive la première, met la
-dernière main au logis, et notre député télégraphie à sa
-belle-sœur:</p>
-
-<p>
-<i>Madame ... X à X ...</i><br />
-</p>
-
-<p>«Faites venir la bonne et les enfants par chemin de
-fer. Le cocher, la voiture et les chevaux viendront à
-pied.»</p>
-
-<p>La dépêche suivante est d'un inconnu, ou plutôt d'un
-ignoré portant un nom des plus vulgaires; mais elle
-n'en est pas moins étrange:</p>
-
-<p>
-<i>Monsieur B... rue du Jour, Paris.</i><br />
-</p>
-
-<p>«Mon oncle est mort. Apportez un cent d'escargots.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
-
-<p>Horrible! horrible!</p>
-
-
-<p class="p2">Toutes les petites villes ont cinq ou six histoires sur
-lesquelles elles vivent des années et qu'elles racontent
-volontiers aux étrangers.</p>
-
-<p>En voici une qui ne sort pas du sujet et qui a fait la
-joie du Havre de Grâce.</p>
-
-<p>Une jeune femme fort jolie va passer un mois d'été à
-la campagne, au château de R..., qui appartient à une
-de ses tantes.</p>
-
-<p>Quand on va chez une tante, il est rare qu'on ne rencontre
-pas un cousin.</p>
-
-<p>Il est encore plus rare que le cousin n'ait pas plus
-ou moins aimé sa cousine avant son mariage, parfois
-même il a dû l'épouser.</p>
-
-<p>La jolie Havraise tomba sur un cousin charmant, un
-jeune capitaine qui s'était admirablement conduit pendant
-la dernière guerre.</p>
-
-<p>Le capitaine n'aurait pas fait son métier de cousin,
-et le cousin n'aurait pas fait son métier de capitaine,
-s'il était resté insensible devant les grâces de sa
-cousine.</p>
-
-<p>La jeune femme d'abord charmée d'être admirée, se
-laisse aller aux douceurs de la parenté, mais un beau
-soir elle aperçoit un sabre qui passe comme le bout de
-l'oreille de l'âne à travers la peau du lion, et elle commence
-à réfléchir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span></p>
-
-<p>De la réflexion à la peur il n'y a qu'un pas; de la
-peur à une bonne résolution il y en a beaucoup.</p>
-
-<p>Pourtant la dame s'arme d'indifférence, et tout va
-pour le mieux pendant quelques jours.</p>
-
-<p>Mais ce qui est écrit est écrit, disent les fatalistes, on
-n'échappe pas à la destinée.</p>
-
-<p>La pauvre femme n'a plus à lutter seulement contre
-son cousin, et avec le beau capitaine son cœur l'abandonne
-et se met du côté le plus fort.</p>
-
-<p>Enfin, un jour, vaincue par trois terribles adversaires,
-elle va succomber, elle a accordé pour le soir un rendez-vous
-imploré le respect au poing.</p>
-
-<p>Mais la réflexion revient, l'honnêteté surnage, le remords
-la soutient; la jeune femme prend un parti désespéré,
-elle court au télégraphe et envoie à son mari la
-dépêche que voici:</p>
-
-<p>
-<i>Monsieur X..., armateur au Havre.</i><br />
-</p>
-
-<p>«Je te supplie de me télégraphier à l'instant même:
-affaire grave, reviens sur-le-champ, je t'attends à la
-gare, tu sauras tout. Réponse payée.»</p>
-
-<p>Et le mari répond:</p>
-
-
-<p>«Impossible de partir, suis malade.»</p>
-
-<p>Armateur, va!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p>
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="UN_REPORTER" id="UN_REPORTER"></a>UN REPORTER</h2>
-</div>
-
-<p>M. Octave Feuillet vient de donner une comédie nouvelle,
-ou plutôt un drame: <i>Le Sphinx</i>, au Théâtre-Français.</p>
-
-<p>La première représentation a été fort brillante; la
-Comédie-Française a encore, Dieu merci, conservé les
-bonnes traditions. Ses loges ne se vendent point hors
-de son bureau de location, et soit que sa surveillance
-soit plus active, soit que son titre de première scène
-parisienne en impose aux marchands de billets, ces
-industriels trafiquent peu autour de son guichet.</p>
-
-<p>Peu de joli monde, mais du beau monde; pour une
-fois, ça vaut mieux et cela repose.</p>
-
-<p>La partie féminine se compose des dames de l'Académie
-française et des femmes des hauts fonctionnaires,
-enfin des dames du monde à qui leurs goûts ou leurs
-relations ouvrent à deux battants la porte de la maison
-de Molière.</p>
-
-<p><i>Le Sphinx</i>, ainsi se nomme la comédie de M. Feuillet,<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-avait mis sens dessus dessous le faubourg Saint-Germain;
-on y savait que ce n'était autre chose que
-la charmante nouvelle de <i>Julia de Trécœur</i> mise
-en pièce.</p>
-
-<p>Or, dans la nouvelle, mademoiselle de Trécœur est
-une héroïne on ne peut plus aristocratique. Quand dans
-un livre d'un auteur de marque, l'héroïne est prise dans
-le grand monde, le noble faubourg s'émeut et se demande
-qui l'auteur à voulu peindre.</p>
-
-<p>Là, comme ailleurs, on est assez médisant; il arrive
-presque toujours qu'au lieu de l'original demandé on
-en trouve trois ou quatre.</p>
-
-<p>Ainsi, le soir même de la première, on entendait dans
-les loges des choses comme celles-ci:</p>
-
-<p>—Dites-moi, ma chère, M. Feuillet dit que son
-héroïne était si admirablement faite, qu'on l'aurait pu
-habiller avec un gant de Suède: ne serait-ce pas de
-mademoiselle de Pontcouvert qu'il a voulu parler?</p>
-
-<p>—Ah! comtesse, que dites-vous là?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas; je demande.</p>
-
-<p>—On a parlé de mademoiselle de Couvrepont, mais
-je n'en crois rien.</p>
-
-<p>Il ressort de la composition mentionnée ci-dessus que
-les jeunes et jolies femmes sont d'autant plus remarquées
-les jours de première au Français, qu'elles y sont
-plus rares.</p>
-
-<p>Il faut tout dire, leur succès est plus grand et plus<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-aimable, car elles n'ont pas à lutter avec les toilettes
-tapageuses des beautés en renom.</p>
-
-<p>Dans <i>le Sphinx</i>, une surprise attendait les spectateurs.</p>
-
-<p>Cette surprise, c'était la mort de l'héroïne. L'héroïne,
-c'est mademoiselle Croizette.</p>
-
-<p>Tous les jours une héroïne meurt, c'est dans l'ordre
-des choses; mais jamais, au grand jamais, on n'avait
-vu mourir comme sait mourir cette demoiselle. C'est à
-croire que cette artiste, en sortant du Conservatoire,
-allait prendre des répétitions à l'hôpital.</p>
-
-<p>Elle meurt si bien, qu'un croque mort s'y tromperait.</p>
-
-
-<p class="p2">Il y a eu des larmes, des attaques de nerfs et le reste.
-Mademoiselle Croizette meurt empoisonnée; elle roule,
-contracte et démène ses jolis membres convulsés pendant
-cinq minutes qui paraissent cinq siècles.</p>
-
-<p>On sent le poison brûler sa poitrine et corroder son
-pauvre corps; elle gémit et râle à donner le frisson, son
-joli visage, illustré par Carolus Duran et si remarqué
-dans <i>Jean de Thommeray</i>, devient blanc, pâle, livide,
-jaune et vert, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment.</p>
-
-<p>Enfin, elle meurt comme on ne meurt pas dans le
-plus sombre mélodrame du boulevard du crime.</p>
-
-<p>Les grands rôles du drame, les Georges, les Dorval,
-les Laurent, les Lia-Félix, qui, certes, savaient l'art de<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
-produire de grands effets, n'ont jamais tenté la moitié
-des efforts accomplis par la jeune première des Français.
-Auprès d'elle, Émilie Broisat, dont la mort était si saisissante
-dans la <i>Vie de Bohême</i>, aurait tout au plus l'air
-de faire dodo.</p>
-
-
-<p class="p2">Le critique appréciera ainsi qu'il l'entendra si ce
-genre de mort réaliste est de l'art vrai, si ces horreurs,
-sublimes peut-être, appartiennent plus particulièrement
-aux héroïnes du doux Feuillet qu'à celles d'Émile Zola,
-je m'en lave les mains. Mais ce que je puis constater
-sans marcher dans ses terres, c'est que dans cette mort
-est ou n'est pas le succès tout entier de la pièce.</p>
-
-<p>Cette mort est-elle trop grande pour la pièce ou la
-pièce trop petite pour cette mort? Encore une fois je ne
-me veux point mêler de cela.</p>
-
-<p>Toute la question est pourtant dans ce trépas sans
-pareil.</p>
-
-<p>Tout Paris voudra-t-il voir mourir mademoiselle Croizette
-ou tout Paris préférera-t-il quelque chose de plus
-gai? Voilà la question.</p>
-
-
-<p class="p2">Cette façon de décéder si extraordinaire a fait une
-sensation telle, que le lendemain tous les directeurs de
-journaux amusants mettaient leurs reporters en campagne.</p>
-
-<p>Les reporters n'avaient pas tous attendu l'ordre de<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
-leur propre chef et étaient partis de leur propre chef à
-eux.</p>
-
-<p>La jeune artiste dormait encore, après une nuit bien
-gagnée à la suite des fatigues d'une importante création,
-qu'un violent coup de sonnette l'éveillait sans pitié.</p>
-
-<p>—Mademoiselle, dit la femme de chambre en entrant
-effarée, c'est un monsieur qui vient de la part de tel
-journal pour une chose importante.</p>
-
-<p>Mademoiselle Croizette est la bonté même, elle fait
-prier d'attendre, ne tarde pas à paraître et demande au
-monsieur le motif d'une visite un peu matinale.</p>
-
-<p>—Voilà, fait le monsieur, vous savez que le..., est
-le journal le mieux informé de Paris?</p>
-
-<p>—Vous me le dites.</p>
-
-<p>—Aujourd'hui, vous allez être la lionne du jour.</p>
-
-<p>—Pourquoi, je vous prie?</p>
-
-<p>—A cause de votre mort d'hier soir.</p>
-
-<p>—Vous croyez?</p>
-
-<p>—J'en suis sûr. Il est donc nécessaire que le public
-sache tout, jusqu'au moindre détail.</p>
-
-<p>—Pardon, tout quoi?</p>
-
-<p>—Où, quand et comment vous avez appris à mourir.</p>
-
-<p>—Où j'ai appris à mourir?</p>
-
-<p>—Oui. Est-ce à l'Hôtel-Dieu, à Lariboisière, à Beaujon,
-à la Charité ou à la Pitié?</p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—Est-ce à la Morgue ou chez des particuliers? Avez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-étudié toute seule ou avez-vous un professeur?</p>
-
-<p>—Monsieur...</p>
-
-<p>—Ce professeur est-il un médecin, un artiste ou simplement
-un amateur?</p>
-
-<p>—Mais, monsieur...</p>
-
-<p>—Avez-vous appris vite, les leçons vous ont-elles
-coûté cher? Répondez, je vous prie, et surtout mettez
-le comble à vos bonnes grâces en répondant vite; il
-faut que mon article soit le premier. Déjà ce matin, il
-y a des indiscrétions dans les autres journaux; heureusement,
-elles ne sont pas graves.</p>
-
-<p>—Monsieur, répond la jeune artiste à qui le reporter
-consent enfin à céder la parole, je suis comédienne et
-je tâche de jouer mes rôles le plus consciencieusement
-possible. Je n'ai ni professeur ni maître et n'ai jamais
-fréquenté les hôpitaux, je travaille ici, je cherche,
-j'étudie, et voilà tout. Si j'ai réussi, tant mieux, si non,
-je tâcherai de faire mieux une autre fois.</p>
-
-
-<p class="p2">Le reporter dépité se retire assez peu satisfait de ces
-renseignements par trop simples.</p>
-
-<p>Deuxième coup de sonnette, deuxième reporter.</p>
-
-<p>On sonne trois fois, dix fois, vingt fois, et toujours des
-reporters.</p>
-
-<p>Au quatrième, l'artiste ennuyée a défendu sa porte;
-cela pourrait bien lui coûter cher; les reporters sont
-rancuniers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p>
-
-<p>Quelques-uns ont cherché à soudoyer les serviteurs
-de la maison.</p>
-
-<p>—Mademoiselle, disait l'un d'eux à la femme de
-chambre, dites-moi où votre maîtresse a appris à mourir,
-je vous donnerai une loge pour aller à l'Odéon.</p>
-
-<p>—Merci, a répondu la camériste avec une dignité
-parfaite, je ne vais jamais dans les petits théâtres.</p>
-
-<p>Malgré cette déconvenue, soyez sûrs que les reporters
-ne se tiendront pas pour battus; ils trouveront quelques
-bonnes histoires pour piquer la curiosité du bon public.</p>
-
-<p>Il ne serait pas extraordinaire qu'avant peu, quelque
-émule de Talbot ne mette sur sa porte un avis ainsi
-conçu:</p>
-
-<p class="ac noindent">
-<span class="smcap">ADAMASTOR</span><br />
-<i>professeur de déclamation</i>.<br />
-<i>Trépas divers en vingt-cinq leçons.</i><br />
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p>
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LES_MANGEURS_DE_NEZ" id="LES_MANGEURS_DE_NEZ"></a>LES MANGEURS DE NEZ</h2>
-</div>
-
-<p>Saviez-vous qu'il y eût à Paris une société de mangeurs
-de nez?</p>
-
-<p>Privat d'Anglemont n'en fait pas mention dans son
-livres des <i>Dessous de Paris</i>, et mon pauvre camarade
-Alfred Delvau, qui savait mieux les <i>Mystères de Paris</i>
-qu'Eugène Sue lui-même, ne m'avait jamais parlé de
-cette secte horrible.</p>
-
-<p>Dieu sait pourtant s'il avait braqué sa lunette avec
-attention sur les bas-fonds de la Babylone moderne et
-ce qu'il y avait vu de choses étranges et incroyables,
-bien des étonnements et bien des épouvantes, mais jamais
-ni Privat, ni Gérard de Nerval, ni Delvau, n'ont
-découvert cette horrible corporation, ils en auraient
-parlé certainement.</p>
-
-<p>Certes j'ai souvent entendu parler du nez mais non
-pas comme comestible.</p>
-
-<p>De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du
-Palais, des misérables coupant de leurs dents le nez ou<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-le doigt de leur adversaire, mais ce n'était qu'une
-de ces épouvantables exceptions que la chaleur de la
-lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables.</p>
-
-<p>Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés
-ou extraordinaires.</p>
-
-<p>Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des
-francs-maçons ou des musiciens.</p>
-
-<p>La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers,
-au moment où, séduit par la couleur sans doute,
-il allait entamer un marchand de vin, quand la police
-est arrivée.</p>
-
-<p>Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a
-avoué, quand on lui a demandé sa profession, non sans
-rougir un peu, qu'il était pêcheur à la ligne pendant le
-jour, et que le soir il était secrétaire de la Société des
-mangeurs de nez.</p>
-
-<p>Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire,
-qui n'a pas compris comment on pouvait allier
-deux goûts aussi différents, a envoyé l'abominable gastronome
-en prison.</p>
-
-<p>Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice
-donnera un fameux coup de dent à la liberté de ce bandit
-qui ne se contente pas de son poisson.</p>
-
-<p>Qu'aurait-il fait pendant le siège?</p>
-
-
-<p class="p2">Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites
-que les peuples deviennent cruels.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p>
-
-<p>Nous avons déjà ces terribles chiens qui brisent les
-rats avec leurs dents à la grande joie des gamins qui
-suivent les chasseurs.</p>
-
-<p>Les rats ne sont pas intéressants, et, bien que membre
-de la Société protectrice des animaux, ce dont je
-me vante, je vote leur mort avec conviction, mais je
-persiste à trouver leurs bourreaux odieux.</p>
-
-<p>—C'est une chasse, dira-t-on.</p>
-
-<p>Non, la chasse est une lutte relative, un assaut entre
-l'homme et la bête; il faut une grande adresse et, quelquefois,
-cet exercice n'est pas sans danger.</p>
-
-<p>Tandis que là un nocturne voyou passe une palette de
-fer dans la gargouille, le rat sort, le chien le broie et
-tout est dit.</p>
-
-<p>D'ailleurs, en chasse, le crime a lieu dans le silence
-des bois et non dans une rue fréquentée.</p>
-
-
-<p class="p2">Nous avons fini par nous débarrasser de ces prétendus
-combats de taureaux, où les bouchers étaient habillés
-de velours, de grelots, et ressemblaient à Figaro, fors
-l'esprit.</p>
-
-<p>Parfois l'animal, qui trouvait cette façon de se vêtir
-absolument ridicule, trouait à coups de cornes la veste
-ou la culotte de ces cruels farceurs péninsulaires. C'était
-bien fait, sans doute, puisque l'assemblée applaudissait
-avec enthousiasme; mon Dieu! que c'était répugnant
-à voir!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p>
-
-<p>Dans l'extrême midi de la France, on parle de ces
-représentations avec une admiration émue.</p>
-
-<p>Heureusement cette admiration s'est arrêtée à
-Bayonne et à Perpignan. Le centre et le nord n'ont pas
-mordu.</p>
-
-<p>Mais nous l'avons échappé belle; si les taureaux amenés
-par trois fois à Paris n'eussent été d'un ridicule
-achevé, ce spectacle aurait eu des amateurs certainement,
-et, plus d'une fois, nous aurions mangé des biftecks
-d'assassins.</p>
-
-
-<p class="p2">La perfide Albion nous prend nos poules et nos œufs,
-ce qui fait qu'en France et à Paris surtout, où l'on paye
-de gros droits d'entrée, il faut faire des sacrifices
-sérieux pour regarder une cuisse de poulet; nous
-n'avons rien à dire, c'est le libre échange. Il paraît
-que cela a de grands avantages, que les économistes
-ont seuls le droit de voir et de comprendre: tant
-mieux.</p>
-
-<p>Donc que les anglais mangent nos œufs, bon; mais
-qu'ils les fassent couver pour nous envoyer leurs coqs,
-non; ce n'est plus de jeu.</p>
-
-<p>Qu'avons-nous besoin de ces animaux? Ils sont bons
-sur les drapeaux, dans la casserole, et non pas dans
-l'arène.</p>
-
-<p>Voilà un beau jeu que d'aller leur attacher des canifs
-aux pattes, pour qu'il se charcutent!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p>
-
-<p>Les canifs servent à tailler les plumes, c'est vrai,
-mais pas la chair avec.</p>
-
-<p>M. Belmontet dirait:</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse">Les canifs ne sont pas instruments de bataille:</div>
- <div class="verse">C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.</div>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="JADIS_ET_AUJOURDHUI" id="JADIS_ET_AUJOURDHUI"></a>JADIS ET AUJOURD'HUI</h2>
-</div>
-
-<p>Aujourd'hui l'on ne travaille plus pour la gloire. Il
-est bien évident que les artistes de nos jours ne suivent
-pas les errements de leurs devanciers. Au lieu de s'imposer
-à la foule, comme les maîtres d'hier, ils s'agenouillent
-devant elle. Il leur faut du succès, n'en fût-il
-plus au monde, et Dieu sait les concessions de tout genre
-qu'ils imposent à leur talent, à leur nature et à leur
-conscience pour arriver à un résultat plus bruyant que
-durable!</p>
-
-<p>Aujourd'hui, la question n'est plus entre les classiques
-et les romantiques, entre les amants de la ligne et les
-fanatiques de la couleur; on a bien d'autres chats à fustiger.
-Qu'importe le dessin, qu'importe la couleur,
-qu'importe la composition, qu'importe la recherche de
-l'idéal? Fadaises que tout cela.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, il n'y a plus que deux espèces de tableaux:
-les tableaux qui se vendent et les tableaux qui
-ne se vendent pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p>
-
-<p>On ne dit plus d'un peintre:</p>
-
-<p>—Que fait-il?</p>
-
-<p>On se contente de demander:</p>
-
-<p>—Vend-il cher?</p>
-
-<p>S'il vend cher, on achète, sinon on ne s'occupe pas
-de lui.</p>
-
-<p>Henri Rochefort, avant de faire de la politique, écrivait
-des livres: c'était plus amusant et moins dangereux.</p>
-
-<p>L'un de ses livres—incomplet mais assez réussi—a
-pour titre: <i>les Mystères de l'Hôtel des ventes</i>. L'auteur
-y dévoile toutes les ruses des vendeurs de ce temple.
-Dans le même esprit, il y aurait à faire un bien joli
-volume intitulé: <i>les Mystères de la Réputation</i>. Ce serait
-à en pleurer de rire ou à rire d'en pleurer.</p>
-
-<p>Si vous voulez, nous allons en esquisser deux chapitres.</p>
-
-
-<p class="p2">Voici un brave artiste qui a du mérite depuis vingt-cinq
-ans et qui commence à vivre heureux.</p>
-
-<p>Autrefois, quand il était dans toute la force de son talent,
-il s'estimait fort heureux de vendre une toile cinq
-cents francs. Aujourd'hui la même toile avec les mêmes
-petits animaux, un peu moins bien faits pourtant,—l'âge
-est venu,—vaut quinze mille francs, et l'artiste
-qui a pourtant une facilité de travail surprenante et qui
-se fait aider par l'un des siens, ne peut pas suffire aux
-commandes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p>
-
-<p>Voici l'explication du mystère:</p>
-
-<p>Un homme qui connaissait son siècle se dit que tant
-de si jolis petits animaux finiraient, dans un temps plus
-ou moins long, par voir venir leur jour de gloire, et il
-acheta les animaux du maître par troupeaux.</p>
-
-<p>Les marchands, voyant que les troupeaux se vendaient,
-augmentèrent les prix; le public, qui vit l'augmentation,
-se hâta de se mettre de la partie, et l'homme
-qui connaissait son siècle fit un petit bénéfice de deux
-cent mille francs sur les troupeaux qu'il avait eu la
-patience d'engraisser.</p>
-
-
-<p class="p2">Un autre peintre, un maître, s'étant trouvé gêné par
-suite de je ne sais quelle combinaison d'affaires qui ne
-regarde que lui, eut absolument besoin d'une soixantaine
-de mille francs. Dans le cas où ce grand artiste se
-reconnaîtrait, je le prie de ne pas m'en vouloir si je
-divulgue ce détail, qui ne saurait lui nuire en rien.
-Que ceux qui n'ont pas besoin de soixante mille francs
-lui jettent la première pierre.</p>
-
-<p>En travaillant d'arrache-pied à produire dans le genre
-où il excellait, le peintre aurait eu pour deux ans de
-travail avant d'arriver à ses fins.</p>
-
-<p>Dans cette triste conjoncture, il prit une grande résolution,
-il changea non seulement de manière, mais de
-genre: il fit du paysage.</p>
-
-<p>Oui, du paysage, malgré l'opinion de Préault, qui<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-prétend qu'on n'a plus le droit d'être paysagiste lorsqu'on
-a fait sa première communion.</p>
-
-<p>En six mois le peintre confectionna vingt toiles qui
-furent exposées à l'hôtel des Ventes.</p>
-
-<p>L'effet fut désastreux, tout le monde blâma le maître
-d'abord parce qu'on ne permet pas à un seul homme
-d'avoir deux talents, et aussi parce que les paysages,
-tout en étant faits par un habile peintre, étaient bien
-au-dessous de ses tableaux de genre.</p>
-
-<p>Ses amis étaient navrés en pensant à l'échec que leur
-illustre camarade allait subir; ils comptaient sans les
-amateurs qui possédaient les principales toiles du renégat.</p>
-
-<p>Ces amateurs pensèrent que si les paysages ne se
-vendaient pas, la réputation du maître en souffrirait et
-qu'une grande dépréciation atteindrait son œuvre tout
-entière: ils achetèrent les paysages 80,000 francs.</p>
-
-<p>Le lendemain, les marchands et le public se pressaient
-à la porte du maître en demandant des paysages.</p>
-
-<p>Depuis, ce galant homme, qui ne s'est jamais douté
-de rien, n'a pas cessé de faire des arbres noirs et bruns
-fort prisés des amateurs.</p>
-
-
-<p class="p2">J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que
-personne n'a rien eu à perdre de ces petites comédies.
-Si ceux au profit desquels elles ont été jouées en ont
-largement profité, il faut convenir que ce sont deux<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-hommes d'un mérite incontestable, dignes en tout
-point d'occuper une place distinguée dans le mouvement
-artistique.</p>
-
-<p>Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la
-fortune, que de gens sans valeur ont été portés au
-pinacle par des combinaisons bizarres dont le secret ne
-sera connu que le jour où les toiles dépréciées, ou
-plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans
-la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne
-seront certes pas le plus bel ornement.</p>
-
-<p>En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est
-pas loin, que certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre
-d'or, seront couvertes de quolibets; et encore!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span></p>
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LES_DEUX_GENDARMES_DURI" id="LES_DEUX_GENDARMES_DURI"></a>LES DEUX GENDARMES D'URI</h2>
-</div>
-
-<p>Un philosophe a dit:</p>
-
-<p>«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi
-qu'on voit l'étendue de son bonheur ou celle de son
-infortune.»</p>
-
-<p>Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant,
-et je ne suivrai son conseil qu'à demi, ou du
-moins en variant un peu sa manière.</p>
-
-<p>Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus
-on peut rencontrer l'envie. Je vais regarder à côté.</p>
-
-<p>Il est impossible que vous ne connaissiez pas la
-Suisse, la terre classique de la liberté?</p>
-
-<p>Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous
-connaissez le canton d'Uri, où est né Guillaume Tell?</p>
-
-<p>Uri est la république la plus démocratique qui soit
-au monde.</p>
-
-<p>S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution
-qui a été révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme
-en frémirait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p>
-
-<p>Là, tout homme est électeur et député à vingt ans.
-A vingt ans, il vote directement les lois, sa journée étant
-finie.</p>
-
-<p>La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif
-perd tout son prestige.</p>
-
-<p>Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le
-premier arrondissement, dit <i>l'ancien pays</i>, et l'arrondissement
-d'Useren; pour garder Altorf, où tous les
-chemins sont ouverts, eh bien, il y avait deux gendarmes.</p>
-
-
-<p class="p2">Attendez donc, vous allez voir.</p>
-
-<p>Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient
-de la douce vallée de Schacken à celle d'Useren,
-chassant parfois ou se livrant au doux plaisir de la
-pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus
-heureux.</p>
-
-<p>Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs
-compatriotes et qu'ils avaient chacun le même grade,
-ce qui permettait au Pandore de l'endroit de ne pas
-être obligé hiérarchiquement de donner raison à son
-supérieur.</p>
-
-<p>Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel;
-celui des deux gendarmes commençait à se faisander.</p>
-
-<p>En effet, les habitants du canton avaient fini par
-envier la vie paisible des deux gendarmes.</p>
-
-<p>Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-considérant qu'il était complètement inutile d'entretenir
-deux gendarmes dans un pays où il n'y a ni voleur, ni
-assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste, l'Assemblée
-souveraine supprima un des deux gendarmes.</p>
-
-<p>Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les
-anciens affirmaient qu'il avait rendu un service dans le
-temps.</p>
-
-
-<p class="p2">Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça
-ne pouvait pas durer longtemps. Ce gendarme, habitué
-depuis de longues années à se promener avec son camarade,
-se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au point que
-ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa
-santé.</p>
-
-<p>On assembla les chambres.</p>
-
-<p>Elles interrogèrent le gendarme.</p>
-
-<p>Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci
-déclara que, n'ayant absolument rien à faire et
-n'ayant plus son camarade pour causer un peu, la vie
-était devenue bien amère pour lui.</p>
-
-<p>La chambre souveraine, touchée par tant de franchise
-et d'infortune, nomma son dernier gendarme inspecteur
-des cheminées de la république.</p>
-
-<p>Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes
-dans la république d'Uri.</p>
-
-<p>Si vous saviez comme elle s'en passe!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LHOMME_AU_SOU" id="LHOMME_AU_SOU"></a>L'HOMME AU SOU</h2>
-</div>
-
-<p>Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir
-une bien vilaine idée. Il a collé sur les sous qui étaient
-dans sa boutique, une étiquette ronde sur laquelle il y
-a son nom et son adresse.</p>
-
-<p>Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des
-milliers de sous sont transformés en cartes d'adresse.</p>
-
-<p>Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes
-que peut enfanter la concurrence; mais, dans l'espèce,
-nous ne saurions trop blâmer.</p>
-
-<p>Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.</p>
-
-<p>Le premier, c'est que les sous que les marchands
-rendent avec leur adresse ne sont plus à eux et qu'ils
-n'ont pas le droit de s'en dessaisir.</p>
-
-<p>Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le
-monde de les refuser, ce qui fera naître des discussions
-et, probablement, des rixes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p>
-
-<p>Autre inconvénient: les sous sont surtout employés
-dans les marchés et dans les omnibus.</p>
-
-<p>Vous verrez ça au premier jour de pluie.</p>
-
-<p>Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts
-mouillés de mesdames de la Halle et de messieurs les
-conducteurs d'omnibus et cochers tripotaillant ces sous
-étiquetés! La gomme et le papier détrempé formeront
-une pâte au vert de gris qui sera peut-être favorable
-aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que
-d'être désagréable pour les personnes qui auront des
-gants et surtout pour celles qui auront des mains.</p>
-
-
-<p class="p2">Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.</p>
-
-<p>Il imagina que les officiers russes portaient leur nom
-écrit dans leurs casques, et il fit mettre dans le <i>Figaro</i>,
-quelques jours après la prise de Sébastopol:</p>
-
-<p>«En ramassant les schakos de nos braves officiers
-morts sur le champ de bataille, les Russes disaient:</p>
-
-<p>«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment
-X, et C<sup>e</sup>, et demeurent tous rue Vivienne, n<sup>o</sup>..., à
-Paris.»</p>
-
-<p>Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:</p>
-
-<p>«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux
-pauvres sortent des grands magasins du Dauphin,
-50 p. 100 de rabais!»</p>
-
-
-<p class="p2">Il est probable que le marchand qui a inventé cette<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-désastreuse plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait
-sous le coup de la loi. Il y a de par les codes un article
-qui punit ceux qui altèrent ou dénaturent les monnaies
-publiques.</p>
-
-<p>Autrefois même cet article était des plus sévères, et
-le négociant eût été pendu haut et court. Ce qui était,
-après tout, une manière comme une autre d'élever la
-concurrence à sa dernière limite.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="UNE_REVOLUTION_POUR_LES_FEMMES" id="UNE_REVOLUTION_POUR_LES_FEMMES"></a>UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES</h2>
-</div>
-
-<p>Un frémissement de colère vient de parcourir le
-monde féminin; une révolution terrible se prépare, et
-deux camps sont déjà formés et prêts à combattre.</p>
-
-<p>Dans le premier, on veut le <i>statu quo</i>.</p>
-
-<p>Dans le second, on veut quitter le sentier battu.</p>
-
-<p>Question de chiffon, vous l'avez deviné.</p>
-
-<p>Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte;
-il veut tout renverser. Ne lui parlez ni de transaction
-ni d'essai loyal, ce serait peine inutile.</p>
-
-<p>Voici son programme:</p>
-
-<p class="ac noindent">
-<span class="smcap">Art.</span> 1<sup>er</sup><br />
-</p>
-
-<p>La robe à plis est et demeure abolie.</p>
-
-<p class="ac noindent">
-<span class="smcap">Art.</span> 2<br />
-</p>
-
-<p>Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais
-supprimés et ne pourront être rétablis.</p>
-
-<p class="ac noindent">
-<span class="smcap">Art.</span> 3<br />
-</p>
-
-<p>Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-moins gracieux seront expédiés en province et ne pourront
-pénétrer dans Paris que dans les circonstances
-exceptionnelles.</p>
-
-<p class="ac noindent">
-<span class="smcap">Art.</span> 4<br />
-</p>
-
-<p>M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé
-de présenter le nouveau projet de soie destiné à charmer
-l'avenir.</p>
-
-
-<p class="p2">Le spirituel rédacteur du <i>Sport</i> ne s'est pas fait
-prier.</p>
-
-<p>Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom,
-il a présenté le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité:</p>
-
-<p>«La robe classique a cessé d'exister.</p>
-
-<p>Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni
-en rond d'une façon uniforme, mais dont les ornements
-seront très variés.</p>
-
-<p>Corsage <i>corselet</i>, très ajusté sur les hanches, formant
-pointe devant et boutonné du haut en bas, à moins
-qu'il ne soit garni du col gilet.</p>
-
-<p>La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni
-tablier. C'est une robe courte. Elle a des volants au bas,
-et la partie supérieure de la jupe est tantôt lisse, tantôt
-coulissée, ce qui est d'un très joli effet. Son complément
-est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe
-souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine,
-soit en dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-les épaules, et se noue opulemment derrière; ce
-nœud vient orner la jupe et l'accompagne fort gracieusement.</p>
-
-<p>A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait,
-une taille et des allures d'une grâce particulière, on
-pourra porter sur la robe-cloche de petits mantelets en
-étoffe brodée. On peut réellement dire que cette nouveauté
-échappe à la description, par la raison qu'elle
-se compose de fins détails dont le charme est surtout
-dans leur agencement.</p>
-
-<p>La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un
-chapeau très orné de fleurs; plus que jamais, au surplus,
-les fleurs sont bien portées.»</p>
-
-<p>Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves
-gens de la campagne en choisissant des étoffes pour les
-toilettes du dimanche; mais c'est égal, au premier
-abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour
-avoir beaucoup de succès.</p>
-
-<p>Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer
-par là. Les entêtées crieront bien un peu, elles protesteront,
-et enfin, quand tout le monde portera des
-fourreaux, elles en commanderont à leurs couturières;
-il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les
-user.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="PETITS_MYSTERES_DE_LA_CLAQUE" id="PETITS_MYSTERES_DE_LA_CLAQUE"></a>PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE</h2>
-</div>
-
-<p>M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions,
-me semble, <i>à l'instar</i> de M. Prudhomme,
-assez disposé à les combattre.</p>
-
-<p>«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays
-artiste comme la France, on soit obligé de payer des
-claqueurs chargés de faire les succès des pièces et la
-réputation des artistes?»</p>
-
-<p>La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé
-de se passer de ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir.</p>
-
-<p>Il n'y a qu'à Paris où la <i>claque</i> soit une institution
-permanente et organisée.</p>
-
-<p>Étant donné—hypothèse bien contestable—que le
-peuple français est le peuple le plus spirituel de l'univers,
-on tombera facilement d'accord que le peuple
-parisien est le peuple le plus spirituel de France.</p>
-
-<p>Eh bien, à Paris, on ne sait ni rire, ni pleurer, ni
-louer, ni admirer, sans que la claque donne le signal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span></p>
-
-<p>Tout le monde applaudit, mais personne ne veut
-commencer.</p>
-
-<p>Bien des artistes en renom passeraient inaperçus,
-si la <i>claque</i> ne faisait pas leur <i>entrée</i>. L'actrice la
-plus à la mode, la plus gâtée, la plus fière, celle qui
-traite les princes comme des palefreniers, les simples
-gentilshommes comme des garçons coiffeurs, et quelquefois
-aussi des garçons coiffeurs comme des gentilshommes,
-celle-là, aussi fière et aussi capricieuse qu'elle
-soit, est toujours douce et polie avec son chef de
-claque; elle sait bien que sans lui elle <i>n'étrennerait</i> pas.</p>
-
-<p>Elle sait aussi que <i>s'il</i> voulait bien, sa rivale ferait
-vite des progrès dans l'esprit du public.</p>
-
-<p>Une artiste a beau être l'idole du public et de son
-directeur dont elle emplit la caisse, elle a beau avoir
-du talent et faire beaucoup d'argent, elle est obligée
-d'être bien avec le chef de claque.</p>
-
-<p>S'il en était autrement, le chef ne ferait ni plus ni
-moins, elle aurait absolument son compte, mais rien
-que son compte, et ce ne serait pas assez.</p>
-
-<p>Sans compter qu'un jour elle pourrait être mal disposée,
-chanter faux, manquer de mémoire, avoir enfin
-un de ces mille accidents dont les planches sont émaillées,
-si la claque ne la repêche point, elle est perdue.</p>
-
-
-<p class="p2">Le chef de claque assiste aux répétitions et donne
-parfois son avis, qui est toujours écouté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span></p>
-
-<p>Il note les passages importants, les mots à effets et
-les points d'orgue.</p>
-
-<p>Il ne faut pas croire qu'il applaudisse machinalement
-et sans art; sa mission est des plus délicates.</p>
-
-<p>Tantôt il suffit d'un bravo murmuré, un battement
-de mains gâterait tout. C'est,—en termes de coulisses,—le
-<i>chatouilleur</i>.</p>
-
-<p>D'autres fois, il faut un éclat de rire convaincu;
-c'est lui qui le pousse; fait par un de ses hommes, cet
-éclat de rire serait commun, peut-être choquant.</p>
-
-<p>D'autres fois encore, il faut entraîner la salle, et ce
-n'est pas facile; il faut la pousser petit à petit dans la
-voie de l'admiration, et ne l'y lancer que lorsqu'elle
-est suffisamment entraînée. Un zèle mal calculé peut
-indisposer le public et faire tomber la pièce.</p>
-
-<p>Un bon chef de claque a pour principe d'entraîner
-le public tout d'abord, mais de le suivre ensuite, l'exciter
-toujours, ne le forcer jamais.</p>
-
-<p>C'est d'autant mieux compris, que le public qui
-entend applaudir frénétiquement une mauvaise chose,
-devient féroce.</p>
-
-
-<p class="p2">Maintenant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître,
-la vérité me force de dire qu'on ne paye ni le
-chef de claque ni les claqueurs. Ce qui va paraître
-plus extraordinaire encore, c'est que ce sont eux qui
-payent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p>
-
-<p>La place de chef de claque s'achète.</p>
-
-<p>Elle se paye de 10, 20, 30, et jusqu'à 40,000 francs
-pour un laps de temps qui varie de trois à cinq ans.</p>
-
-<p>Comme il est assez difficile de rédiger le traité qui
-lie un directeur de spectacle et son chef de claque,
-cette affaire se fait sur parole, il n'y a pas d'exemple
-qu'une des parties n'ait pas tenu ses engagements.</p>
-
-
-<p class="p2">Maintenant, comment font les chefs de claque pour
-s'enrichir, tout en payant une aussi forte redevance?
-C'est assez difficile à dire.</p>
-
-<p>On peut consulter tous les artistes des deux sexes
-des théâtres de Paris, ils répondront invariablement:</p>
-
-<p>—Moi, donner un sou à la claque, jamais de la vie,
-j'aimerais mieux quitter le théâtre!</p>
-
-<p>Il faudrait conclure, de cette unique réponse, que
-les chefs de claque sont des amateurs déguisés qui se
-ruinent en faveur de l'art.</p>
-
-<p>Malheureusement cette supposition est tout à fait
-dénuée de bon sens parce que tous les chefs de claque
-s'enrichissent.</p>
-
-<p>Auguste, l'ancien chef de l'Opéra, est mort riche.
-M. David, son successeur, un homme fort distingué et
-fort connaisseur, passe pour avoir une belle fortune
-fort honnêtement acquise.</p>
-
-<p>M. Albert, de l'Opéra-Comique, s'est retiré également
-fort à son aise en laissant, au théâtre, le souvenir<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-de son rire qui éclatait comme la capsule d'un
-fusil à percussion. Sa retraite a été un chagrin pour
-les artistes avec lesquels, pendant, trente ans, il
-avait eu les relations les plus loyales et les plus aimables.</p>
-
-<p>J'en citerais bien d'autres encore, sans en compter
-cinq ou six qui sont les commanditaires de leurs
-théâtres.</p>
-
-<p>On ne les paye pas, ce sont eux qui payent, et les
-artistes jurent leurs grands dieux qu'ils ne leur donnent
-pas un sou.</p>
-
-<p>Quel est donc ce mystère?</p>
-
-
-<p class="p2">Mon Dieu, c'est bien simple, et puisque je suis en
-veine d'indiscrétion, je ne veux pas tarder plus longtemps
-à pénétrer le mystère susdit:</p>
-
-<p>Où votre étonnement va prendre certaines proportions,
-c'est lorsque je vous affirmerai que, non seulement
-les chefs de claque payent, mais que leurs hommes,
-leurs ouvriers, comme disait le père Nathan, payent
-également.</p>
-
-<p>Oui, ces braves chevaliers du lustre ne sont pas des
-âmes vénales. Pas un n'entre pour rien dans une salle
-de spectacle.</p>
-
-<p>Ils se divisent en trois classes:</p>
-
-<p><i>Les intimes.</i></p>
-
-<p><i>Les habitués.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span></p>
-
-<p><i>Les solitaires.</i></p>
-
-<p>Les <i>intimes</i>, leur nom l'indique, sont des familiers
-sur lesquels on peut compter.</p>
-
-<p>Ils sont au <i>rendez-vous</i> dans un café voisin du théâtre,
-où ils sont forcés de consommer au moins un petit
-verre ou tout au moins de le payer.</p>
-
-<p>Ceux-ci sont sûrs d'être admis. Ce sont des soldats
-aguerris qui ont vu le feu plus d'une fois, des hommes
-dévoués dont l'enthousiasme ne boude jamais et que
-l'admiration qu'ils éprouvent pour <i>leurs</i> artistes pousserait
-depuis les hurlements jusqu'aux coups de poing
-inclusivement.</p>
-
-<p>En 1852, un <i>intime</i> se battit en duel pour madame
-Ugalde qui ne s'est probablement jamais doutée de ce
-dévouement inconnu et désintéressé.</p>
-
-<p>Il se battit à l'épée et désarma son adversaire.</p>
-
-<p>—Avouez, s'écria-t-il, en posant son pied sur l'épée
-tombée, qu'<i>elle</i> chante mieux que madame Cabel, et il
-ne vous sera rien fait.</p>
-
-<p>—Jamais de la vie, répondit l'autre.</p>
-
-<p>Le vainqueur réfléchit et dit gravement.</p>
-
-<p>—Si je ne vous tue pas, c'est que ça me ferait avoir
-des affaires et que d'ailleurs vous n'êtes qu'un propre
-à rien.</p>
-
-
-<p class="p2">L'<i>habitué</i> ne vient pas tous les soirs comme l'intime.
-Il se contente de deux ou trois soirées par mois; aussi<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-est-il, non seulement forcé de prendre le petit verre,
-mais encore de payer sa place dont le prix varie depuis
-cinquante centimes jusqu'à deux francs, suivant la
-pièce.</p>
-
-<p>L'<i>habitué</i> sait tous les airs d'opéras et d'opérettes.
-Il sait l'âge des actrices et les époques de leurs débuts;
-il affecte un profond mépris pour les jeunes artistes
-qu'il juge sévèrement, quoiqu'il les applaudisse à tout
-rompre.</p>
-
-<p>Quand l'<i>habitué</i> est vieux, il est absolument impossible;
-le présent n'existe pas pour lui; il n'admet pas
-qu'un monsieur se permette de jouer un rôle de Roger
-ou de Massol.</p>
-
-<p>Quand il dispute avec ses voisins et qu'il est à bout
-d'arguments, il a une phrase pour réduire ses adversaires
-au silence, qui ne manque jamais son effet.</p>
-
-<p>—Moi, qui vous parle, s'écrie-t-il en toisant ses voisins
-avec orgueil; moi, qui vous parle, j'ai vu Chollet
-dans le <i>Postillon de Longjumeau</i>.</p>
-
-
-<p class="p2">Le <i>solitaire</i> est le claqueur qui ne claque pas. C'est
-un jeune faquin qui a la maladie des premières représentations.</p>
-
-<p>Il se ferait pendre plutôt que d'en manquer une.</p>
-
-<p>Il est convaincu qu'en allant aux premières représentations,
-il fait partie du fameux <i>tout Paris</i>, et qu'à
-force de se montrer dans des endroits où, à certains<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-jours, on ne rencontre que des notoriétés artistiques
-ou financières, il finira par passer pour quelque chose
-comme cela. Il se rengorge dans son gilet à cœur, et
-se mêle à des groupes où on ne s'occupe pas de lui le
-moins du monde.</p>
-
-<p>Le lendemain, il étonne les naturels de son bureau
-ou de son magasin en leur disant:</p>
-
-<p>—Mon Dieu, que j'ai ri hier soir avec Cochinat!</p>
-
-<p>—Cochinat, demande le teneur de livres; je le connais
-bien, mais je ne le connais pas de vue. Comment
-est-il?</p>
-
-<p>—Mais c'est un grand blond.</p>
-
-
-<p class="p2">On comprend que ce n'est pas avec le prix de trois
-ou quatre places de <i>solitaires</i> aux premières représentations
-que les chefs de claque peuvent faire de grands
-bénéfices.</p>
-
-<p>D'un autre côté, une douzaine d'habitués tous les
-soirs, à quinze sous l'un dans l'autre, ce n'est pas la
-fortune.</p>
-
-<p>Encore une fois, il n'est pas un artiste mâle ou femelle
-des théâtres de Paris qui ne déclare de la façon
-la plus formelle n'avoir jamais payé les bravos qu'on
-lui prodigue. Alors, comment font les entrepreneurs
-de succès pour s'amasser de bonnes rentes?</p>
-
-<p>Je l'ignore, à moins qu'il n'y ait beaucoup d'artistes
-comme la mère Thierret.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p>
-
-<p>Un jour de l'an, cette estimable dame était dans
-sa loge en train de se raser; le chef de claque survient:</p>
-
-<p>—Bonsoir, m'ame Thierret; je vous la souhaite
-bonne et heureuse.</p>
-
-<p>—Merci, moi aussi. Attends, je vais te donner tes
-étrennes.</p>
-
-<p>—Ah! par exemple!</p>
-
-<p>—Quoi, par exemple! me prends-tu pour une crasseuse?</p>
-
-<p>—Oh non!</p>
-
-<p>—Si, si, tu me prends pour une crasseuse, parce
-que tu le dis: «Elle ne donne pas à la claque, c'est
-une crasseuse.»</p>
-
-<p>—Mais je vous jure...</p>
-
-<p>—Ne jure pas, je vais le dire; moi, c'est pas par
-ladrerie que je ne donne pas, c'est par principe. J'ai
-assez de talent, je pense, pour ne pas être obligée de
-payer pour me faire applaudir.</p>
-
-<p>—Certainement, le public s'en charge...</p>
-
-<p>—Il s'en charge quelquefois. Moi, vois-tu, j'ai des
-manies; on me couperait en deux que je ne donnerais
-pas deux liards.</p>
-
-<p>—Mais, madame, je vous assure...</p>
-
-<p>—Le jour de l'an, c'est différent; je donne 100
-francs, parce que je n'y suis pas forcée. Si j'y étais
-forcée, je ne les donnerais pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span></p>
-
-<p>Un artiste de renom, qui est encore à l'Opéra, avait
-trouvé un moyen assez original pour ne pas payer la
-claque.</p>
-
-<p>—Mon cher, disait-il au chef, vous savez combien
-le public m'aime. Je n'ai donc pas besoin de votre ministère;
-mais voici 500 francs; faites-moi donc le plaisir
-de chauffer cette pauvre madame X... J'ai remarqué
-qu'avant-hier vous aviez été froids pour elle à la fin de
-notre duo.</p>
-
-
-<p class="p2">Maintenant, il faut rendre à César ce qui lui appartient;
-beaucoup d'artistes débutants ne peuvent payer
-la claque, et jamais, lorsque ces nouveaux venus ont
-eu quelque talent, ils n'ont eu à se plaindre des claqueurs.</p>
-
-<p>Un chef de claque sert son administration avant tout,
-et nulle part on ne trouverait de plus honnêtes gens.</p>
-
-<p>Il suffit de connaître les haines de théâtre et de savoir
-combien l'argent coûte peu à certaines étoiles pour
-comprendre les énormes bénéfices qu'un chef pourrait
-encaisser en faisant tomber une rivale.</p>
-
-<p>Cette mauvaise action a dû être proposée bien souvent;
-jamais elle n'a été acceptée.</p>
-
-
-<p class="p2">Il est encore mille circonstances que je ne saurais
-citer sans risquer de blesser certaines susceptibilités,
-où un manque de probité d'un entrepreneur de succès<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
-pourrait être très lucratif pour lui et très désavantageux
-à certaines personnes, jamais on n'a eu à enregistrer
-un fait de cette nature.</p>
-
-<p>Il y a mieux, il est arrivé quelquefois que certains
-amoureux peu délicats aient fait siffler des rivales et
-fait tomber des pièces. Jamais, dans les siffleurs enrôlés,
-on n'a trouvé un <i>intime</i> ou un <i>habitué</i>.</p>
-
-<p>Malgré ses vertus, la claque a des détracteurs qui
-ne songent pas que sa mauvaise réputation date du
-<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle où des particuliers organisaient des <i>cabales</i>
-dans un intérêt tout particulier.</p>
-
-<p>Ce temps est loin.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="GUERRE_ENTRE_LES_DEUX_FAUBOURGS" id="GUERRE_ENTRE_LES_DEUX_FAUBOURGS"></a>GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS</h2>
-</div>
-
-<p>Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans
-l'air.</p>
-
-<p>Une question, comment dirai-je? une question sociale,
-oui, sociale, c'est bien le mot.</p>
-
-<p>La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain
-et le faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave.</p>
-
-<p>Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans
-cesse déchiré par des querelles intestines?</p>
-
-<p>N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de
-la politique et des autres fléaux qui ont désolé la France
-depuis tantôt dix ans?</p>
-
-<p>O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions
-et des concessions sans nombre pour arriver
-à la conjonction des faubourgs, et voilà que tout se détraque;
-c'est terrible.</p>
-
-<p>Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient
-donné la main, le faubourg Saint-Germain avait avancé
-la sienne avec dignité, mais sans enthousiasme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-
-<p>Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à
-certains jeunes novateurs qui, ayant un pied dans les
-deux camps, il y a de jolies femmes partout, avaient
-prêché la concorde.</p>
-
-<p>«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils
-écriés; aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le
-repaire exclusif de la finance, et vous n'êtes plus vous-même,
-tout noble faubourg que vous êtes, la terre absolument
-classique de l'aristocratie.</p>
-
-<p>«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est
-vrai; mais le prince de L..., le comte de M..., la baronne
-de M..., le vicomte de T..., habitent les Champs-Élysées.</p>
-
-<p>«Le quartier François I<sup>er</sup> est émaillé d'hôtels armoriés.</p>
-
-<p>«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant
-de couronnes à perles et de tortils que de la rue de
-Babylone à l'abbaye de Saint-Germain des Prés.</p>
-
-<p>«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous
-l'avez cru, et vous vous obstinez à prendre le pont Royal
-pour une frontière.</p>
-
-<p>«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez
-vos filles, elles s'en vont tout droit par devers la
-Madeleine habiter un logis confortable, sans doute,
-mais où le suisse traditionnel serait une véritable
-curiosité.</p>
-
-<p>«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus de<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-saison. Faubourg Saint-Germain, soyez bon garçon; le
-soleil ne se lève plus dans la rue du Bac.»</p>
-
-<p>Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était
-embrassé, et tout paraissait pour le mieux dans le meilleur
-des mondes, lorsqu'un événement insignifiant est
-venu allumer la guerre à nouveau.</p>
-
-<p>Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que
-c'est très grave.</p>
-
-<p>Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit
-avoir aux messes de mariage. Vous voyez que c'est sérieux.</p>
-
-
-<p class="p2">Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et
-la cravate blanche.</p>
-
-<p>Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate
-blanche ni à l'habit noir. Il préfère tout à cela.</p>
-
-<p>On a commencé par rire. De part et d'autre on se
-décochait de petits traits malins.</p>
-
-<p>—Vous avez l'air d'aller à voire bureau, disait le
-faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>—Vous avez l'air d'aller à l'enterrement, répondait
-le faubourg Saint-Honoré.</p>
-
-<p>C'était très spirituel, comme vous voyez. Aussi a-t-on
-fini par se fâcher.</p>
-
-<p>Les deux camps se regardent et tiennent bon.</p>
-
-<p>De Notre-Dame d'Auteuil où l'abbé Lamazou, un
-pseudo-martyr de la Commune, vient d'être nommé<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-curé, jusqu'à Passy, de Passy à Saint-Philippe-du-Roule,
-de Saint-Philippe-du-Roule à la Madeleine et de la
-Madeleine à la Trinité, on va aux messes de mariage en
-redingote, en jaquette, en ce que l'on veut, et on complète
-ce laisser aller de cravates toutes plus fantaisistes
-les unes que les autres.</p>
-
-<p>A Sainte-Clotilde, à Saint-Thomas d'Aquin, la tenue
-officielle; la cravate noire, ce <i>mezzo</i> des faux-cols, y
-est prohibée.</p>
-
-
-<p class="p2">Le faubourg Saint-Honoré dit en souriant:</p>
-
-<p>—Que voulez-vous? nos amis se marient, nous voulons
-bien leur donner une preuve de sympathie en assistant
-à leur mariage; ce n'est pas gai un mariage,
-mais enfin on se dévoue parce qu'après tout chacun y
-arrive pour son compte tôt ou tard, mais ce n'est pas
-une raison pour être en habit dans les rues à onze heures
-du matin.</p>
-
-<p>Le faubourg Saint-Germain dit sèchement:</p>
-
-<p>—De la sympathie en cravate rose, nous n'en voulons
-pas.</p>
-
-<p>Toujours cette diable d'histoire du drapeau.</p>
-
-
-<p class="p2">Résultat: sur la rive droite, les églises sont pleines
-et les mariages ont un petit air de fête tout à fait en
-harmonie avec l'acte en question.</p>
-
-<p>Au faubourg aristocratique, beaucoup moins de monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p>
-
-<p>Des habits noirs comme au Marais, et on les compte.
-C'est d'un triste! cela ne ressemble plus aux belles
-messes d'antan. Ce n'est plus le faubourg Saint-Germain;
-on dirait le Cherche-Midi épousant la rue Plumet...
-en troisièmes noces.</p>
-
-
-<p class="p2">Il y a pourtant une trêve.</p>
-
-<p>Le marquis de S... avait voulu opérer la fusion, et
-avait fait la proposition suivante:</p>
-
-<p>«—Puisque nous ne pouvons nous entendre, prenons
-pour médiatrice une puissance amie. L'aristocratie anglaise
-est esclave de l'étiquette, c'est un fait reconnu,
-eh bien! imitons-là et faisons ce qu'elle fera au premier
-mariage distingué qui aura lieu à la chapelle de l'ambassade.»</p>
-
-<p>Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, on attendit
-avec impatience un mariage aristocratique; après
-deux mois d'attente un membre du <i>Peerage</i> a enfin
-épousé une jeune lady dont les aïeux tutoyaient Guillaume
-le Conquérant.</p>
-
-<p>Grande curiosité, mais aussi grande déception: en
-dehors des quatre témoins, tous les assistants étaient
-dans un négligé que la chaleur elle-même n'autorisait
-qu'à demi, à ce point qu'on aurait pris tous ces gentlemen
-pour des reporters, s'ils n'eussent été armés de
-parasols jaunes doublés de vert. Le faubourg Saint-Honoré
-triomphe, les dissidents sont dans la joie.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LE_NECROLOGISTE" id="LE_NECROLOGISTE"></a>LE NÉCROLOGISTE</h2>
-</div>
-
-<p>Béranger disait:</p>
-
-<p class="smaller"><span style="margin-left:10%;">
-Les maris me font toujours rire.</span>
-</p>
-
-<p>J'ai le regret profond de ne pas partager l'hilarité de
-ce barde.</p>
-
-<p>Béranger a beau être chauve et être revêtu d'une
-prosaïque redingote à la propriétaire, il n'en est pas
-moins un barde; il a chanté la gloire et l'amour, et
-trempé les lauriers de la victoire dans la coupe de
-la volupté; c'est donc un barde, on ne peut pas lui
-ôter ça.</p>
-
-<p>Le métier de barde a disparu comme bien d'autres
-choses.</p>
-
-<p>Un monsieur dont le permis de chasse porterait cette
-désignation: X..., né à Paris le ... 18.., taille 1<sup>m</sup>, 70;
-profession: barde, serait fort mal reçu dans les sociétés.</p>
-
-<p>Il est vrai que le barde est devenu absolument inutile
-aux besoins du moment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p>
-
-<p>Chanter la gloire serait une amère ironie, et nos
-jeunes crevés n'ont pas le tempérament nécessaire
-pour tremper impunément leur lèvre pâle dans la coupe
-de la volupté. Si, d'ailleurs, ils étaient tentés de se
-livrer à ce passe-temps, Glycère, qui est devenue soucieuse
-de ses charmes, mettrait vite bon ordre à cette
-fantaisie; Glycère est devenue conservateur.</p>
-
-
-<p class="p2">Mais, pour un métier disparu, que de métiers nouveaux!</p>
-
-<p>L'autre jour, en chemin de fer, j'ai eu la bonne fortune
-de me trouver en wagon avec une charmante
-jeune femme blonde, aux allures vives, mais décentes,
-qui pendant un instant a été pour moi une énigme
-vivante.</p>
-
-<p>Ce n'était pas une femme du monde, elle avait des
-gants trop frais.</p>
-
-<p>Une femme du monde ne met pas ses gants au moment
-d'entrer dans un compartiment.</p>
-
-<p>Elle met ses gants chez elle, avant de partir, afin
-que, malgré leur fraîcheur, ils aient déjà pris ces plis
-si gracieux que leur donne une jolie main.</p>
-
-<p>Ce n'était pas une bourgeoise, elle avait des gants
-trop frais.</p>
-
-<p>Les bourgeoises ont ce qu'elles appellent des gants
-de chemin de fer; ce sont des gants qui ne sont ni trop
-jeunes ni trop vieux; ce sont des gants qui ont été une<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-fois à la messe à Sainte-Cécile et une fois en visite chez
-les Sémichard.</p>
-
-<p>Quand les bourgeoises ne voyagent pas, elles les gardent
-pour aller aux bains, ces gants là.</p>
-
-<p>Cette dame n'était pas non plus une personne équivoque,
-elle avait des gants trop frais.</p>
-
-<p>Aussi frais que soient les gants d'une femme légère,
-ils ont toujours fait le tour du lac; et puis les femmes
-légères se mettent toujours dans le compartiment des
-<i>dames seules</i>.</p>
-
-
-<p class="p2">Je creusais ma pauvre cervelle pour deviner, et je ne
-devinai pas.</p>
-
-<p>Un instant je pensai à ce singulier aphorisme de
-Balzac: «La femme d'un artiste est toujours une femme
-honnête.»</p>
-
-<p>Ma voisine était peut-être la femme d'un artiste.</p>
-
-<p>Mais depuis Balzac, bien des choses ont changé.</p>
-
-<p>Une autre supposition: La jolie voyageuse était peut-être
-elle-même une artiste.</p>
-
-<p>Mais j'abandonnai bien vite cette idée, ma voisine
-n'ayant aucune de ces façons garçonnières si désagréables
-chez les femmes peintres, et si insipides chez les
-femmes poètes.</p>
-
-<p>Fatigué de chercher, fort mécontent de mon manque
-de perspicacité, je remis au hasard le soin de m'éclairer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span></p>
-
-<p>La dame ne bougeait pas et je ne pouvais décemment
-lui dire, comme le brigadier de Pandore:</p>
-
-<p>—Il fait bien chaud pour la saison.</p>
-
-<p>Je l'ai dit: tout au contraire de Béranger, les femmes
-me font toujours rire, celles des autres, bien entendu;
-cette fois je ne riais pas, j'étais fort dépité.</p>
-
-<p>Cependant, l'homme du train criait:</p>
-
-<p>—Serquigny! dix minutes d'arrêt! les voyageurs pour
-Rouen et le Havre changent de voiture!</p>
-
-<p>La dame paraissait anxieuse.</p>
-
-
-<p class="p2">—Monsieur, me dit-elle tout à coup, sommes-nous
-loin de Lizieux?</p>
-
-<p>—Une dizaine de lieues, je crois, madame, répondis-je
-en prenant mon air le plus aimable.</p>
-
-<p>—Savez-vous, monsieur, si, de la voie, on peut apercevoir
-le Val-Richer?</p>
-
-<p>—La propriété de M. Guizot?</p>
-
-<p>—Oui, monsieur.</p>
-
-<p>—Je ne crois pas, madame.</p>
-
-<p>—Ah! quel malheur!</p>
-
-<p>—Vous auriez voulu voir la demeure de cet illustre
-mort?</p>
-
-<p>—J'aurais donné tout au monde.</p>
-
-<p>—C'est beaucoup.</p>
-
-<p>—C'est vrai, mais j'aurais été vraiment heureuse.</p>
-
-<p>—Vous le connaissiez?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p>
-
-<p>—Pas le moins du monde.</p>
-
-<p>—Voulez-vous me permettre de m'étonner d'une
-admiration qui serait plus naturelle chez un homme
-politique ou un historien que chez une jeune femme.</p>
-
-<p>—Mais je ne l'admire pas du tout.</p>
-
-<p>—Ah!</p>
-
-<p>—Au contraire, selon moi, M. Guizot a fait beaucoup
-de mal.</p>
-
-<p>—Ah! madame!</p>
-
-<p>—Sans lui, la révolution de 1848 n'aurait pas eu
-lieu, et Louis-Philippe, ou son petit-fils tout au moins,
-serait sur le trône, et nous aurions été bien plus tranquilles.</p>
-
-<p>—Voulez-vous me permettre de vous dire que vous
-faites de la politique comme ce bon Joseph Prudhomme,
-qui, vous le savez, prétendait que si Bonaparte n'avait
-pas eu d'ambition et qu'il fût resté simple lieutenant
-d'artillerie, il serait encore sur le premier trône du
-monde?</p>
-
-<p>—Je ne vais pas si loin.</p>
-
-<p>—A peu près.</p>
-
-<p>—Puis M. Guizot, comme homme, ne me plaît pas;
-on dit qu'il était austère.</p>
-
-<p>—Oui, madame.</p>
-
-<p>—Ce n'est pas gai; puis ses ouvrages sont un peu
-bien sérieux pour une femme.</p>
-
-<p>—Je voudrais bien être indiscret. Permettez-moi de<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-vous demander pourquoi, n'ayant pas de sympathie
-pour le célèbre défunt, vous regrettez tant de ne pouvoir
-apercevoir sa demeure?</p>
-
-<p>—Ah! je vais vous dire, répondit la dame, c'est que
-M. Guizot a été un très bon mort.</p>
-
-
-<p class="p2">De l'étonnement le plus sincère, je passai à une espèce
-d'ahurissement. Ma voisine s'en aperçut et continua
-en souriant:</p>
-
-<p>—Oui, monsieur, un très bon mort, il nous a rapporté
-plus de mille francs.</p>
-
-<p>—Ah! c'est très gentil de sa part, répondis-je.</p>
-
-<p>Je me sentais devenir idiot.</p>
-
-<p>—Mille francs, et peut-être plus aussi. Mon mari était
-bien content.</p>
-
-<p>—Ah! votre mari était...</p>
-
-<p>—Enchanté.</p>
-
-<p>—Il y avait de quoi.</p>
-
-<p>—Je crois bien, il y avait très longtemps que nous
-n'avions pas eu un bon mort.</p>
-
-<p>—Ah!</p>
-
-<p>—Oui, il y a des morts qui paraissent très bons et
-qui ne valent rien du tout.</p>
-
-<p>—Tiens! tiens! tiens!</p>
-
-<p>—C'est comme je vous le dis: ou ils meurent subitement,
-et alors on n'a pas le temps de les préparer;
-ou ils mettent six mois à rendre le dernier soupir, et<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-alors ils sont trop préparés et ne sont pas curieux du
-tout.</p>
-
-
-<p class="p2">Je regardais ma voisine; son visage était calme, son
-regard limpide et doux, ses cheveux blonds brillaient
-sous un rayon de soleil; elle était charmante; rien dans
-son maintien n'annonçait la folie; je me reculai épouvanté
-en me demandant quel pouvait être cet horrible
-ménage qui gagnait 1000 francs à préparer les morts
-de choix.</p>
-
-<p>Une idée assez naturelle passa dans mon esprit.</p>
-
-<p>—Votre mari est embaumeur? m'écriai-je.</p>
-
-<p>Et, dans l'intention de bien me poser dans l'esprit de
-la jolie voyageuse, j'ajoutai, non sans orgueil:</p>
-
-<p>—J'ai eu l'honneur d'être présenté au docteur Gannal;
-c'est un homme charmant.</p>
-
-<p>La dame riait à se tordre, j'étais fort embarrassé.</p>
-
-<p>—Je ris de votre erreur, me dit-elle lorsqu'il lui fut
-possible de parler; j'en rirai longtemps.</p>
-
-<p>—Ne vous gênez pas, je vous en prie.</p>
-
-<p>J'aurais voulu être sous terre.</p>
-
-<p>—Mon mari, monsieur, n'est pas du tout ce que
-vous croyez.</p>
-
-<p>—Il n'y a pas de sot métier.</p>
-
-<p>—Sans doute, et, à dire vrai, celui de mon mari
-ressemble assez à celui du docteur Gannal dans un
-autre genre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span></p>
-
-<p>—Dans un autre genre?</p>
-
-<p>—Oui, mon mari est nécrologiste.</p>
-
-<p>—Je ne saisis pas.</p>
-
-<p>—Nécrologiste, c'est-à-dire embaumeur moral.</p>
-
-<p>—Je saisis encore moins.</p>
-
-<p>—Mon Dieu, c'est bien simple. Vous avez dû remarquer
-que chaque fois qu'un homme illustre se laisse
-mourir, tous les journaux publient juste le jour de sa
-mort un article fort long sur lui. Le lendemain, autre
-article; le surlendemain, autre article. Le premier est
-l'article général, il dit sa naissance, sa jeunesse, sa
-famille, son entrée dans le monde politique, scientifique,
-artistique ou littéraire, la part qu'il prit à telle
-ou telle affaire, enfin comment il arriva à la célébrité,
-et enfin sa maladie et sa mort.</p>
-
-<p>—En effet, j'ai remarqué cela.</p>
-
-<p>—Le lendemain paraît l'article anecdotique; les
-bizarreries de l'homme, ses manies, ses bons mots, tout
-y est.</p>
-
-<p>—C'est vrai.</p>
-
-<p>—Enfin le troisième jour, avec les détails de son
-enterrement, paraît un article de haut goût où le mort
-est loué tour à tour et houspillé de même; on y parle
-surtout de l'influence qu'il a exercée sur son temps, et
-l'article finit par quelques traits peu connus; c'est bien
-cela, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>—Parfaitement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p>
-
-<p>—Ne vous êtes-vous jamais étonné de la rapidité
-avec laquelle ces articles ont été conçus et exécutés?</p>
-
-<p>—J'avoue que j'ai toujours considéré ça comme un
-vrai tour de force.</p>
-
-<p>—Eh bien, vous n'avez eu qu'à moitié raison; c'est
-bien un tour, mais il n'est pas de force.</p>
-
-<p>—Expliquez-vous!</p>
-
-<p>—Mon Dieu, ces articles, qui vous paraissent les
-spécimens les plus complets de la facilité française,
-sont des impromptus faits à loisir, comme ceux de
-Mascarille; on les prépare des mois, des années à
-l'avance.</p>
-
-<p>—Madame, je ne voudrais pas douter des paroles
-qui sortent d'une aussi jolie bouche que la vôtre, mais
-vous me permettrez pourtant de me montrer un peu
-étonné.</p>
-
-<p>—Ne vous gênez pas, je vous en prie.</p>
-
-<p>—Comment peut-il se faire?...</p>
-
-<p>—Tenez, j'aime mieux vous expliquer ça tout de
-suite; je connais la partie.</p>
-
-<p>Je vous l'ai dit, mon mari est nécrologiste. Voici
-comment on procède.</p>
-
-<p>C'est assez compliqué.</p>
-
-<p>—Je le crois sans peine.</p>
-
-<p>—Quand le dictionnaire Vapereau parut, mon mari
-comprit qu'il y avait là une mine à exploiter. Il prit
-toutes les illustrations qui avaient atteint la cinquantaine,<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-et leur fit des dossiers qu'il eut soin de tenir au
-courant jour par jour.</p>
-
-<p>—C'est très ingénieux.</p>
-
-<p>—Chaque fois qu'un fait, qu'un détail, un mot
-même, avait trait à l'une des illustrations en question,
-mon mari le piquait et le mettait en ordre; et chaque
-fois qu'une maladie arrivait, il faisait en sorte que le
-dossier du malade fût à jour.</p>
-
-<p>—Parfait, parfait!</p>
-
-<p>—Ainsi M. Guizot a été très complet, parce qu'il
-s'y était pris à plusieurs fois avant de quitter la terre,
-c'est pour cela que je vous ai dit que c'était un bon
-mort.</p>
-
-<p>—Ah! très bien; et quels sont les mauvais morts, je
-vous prie?</p>
-
-<p>—Mais ceux qui partent sans tambour ni trompette;
-tenez, M. Beulé par exemple, qui est mort sans crier
-gare. Aussi n'a-t-il eu ses articles que huit jours après,
-parce que son dossier n'était pas à jour.</p>
-
-<p>—C'est juste, et oserais-je vous demander à quel
-journal votre mari est attaché?</p>
-
-<p>—Mais à tous.</p>
-
-<p>—Comment cela?</p>
-
-<p>—Sans doute, tous les articles nécrologiques sont
-de mon mari, il les varie suivant l'opinion des journaux.
-Ainsi il a fait quatre articles Guizot: l'un pour les journaux
-conservateurs, l'autre pour les journaux radicaux,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-le troisième pour les journaux sous-conservateurs, le
-quatrième pour les sous-radicaux.</p>
-
-<p>—C'est très ingénieux.</p>
-
-<p>—Il en a même fait un cinquième pour les journaux
-napoléoniens.</p>
-
-<p>—Votre mari est-il le seul qui s'occupe de ce genre
-de travail?</p>
-
-<p>—Hélas! non, il y a des gâte-métier; mais aucun
-ne possède un <i>cabinet</i> aussi complet que celui de mon
-mari.</p>
-
-<p>—Il doit gagner beaucoup d'argent?</p>
-
-<p>—S'il n'y avait pas de morte-saison.</p>
-
-<p>—Vous avez toujours un petit courant.</p>
-
-<p>—L'Académie française et l'Institut, mais il y en a
-de bien mauvais dans tout ça.</p>
-
-<p>—Pourquoi?</p>
-
-<p>—Il y en a si peu de célèbres!</p>
-
-<p>—C'est vrai, je n'avais pas songé à cela.</p>
-
-<p>—Sans compter qu'il y en a beaucoup qui ne sont
-pas sympathiques; et puis nous n'avons pas de chance.
-Tenez, voici Bazaine; il aurait dû se rompre le cou
-cent fois pour une; eh bien, non, il s'en tire.</p>
-
-<p>—Oserais-je vous demander si c'est votre mari qui
-a inventé cette profession?</p>
-
-<p>—Pas tout à fait; le véritable inventeur, l'initiateur,
-comme dit M. de Foy, ce fut Jules Lecomte, le
-chroniqueur. Quand Rachel fut envoyée à Cannes par<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-les médecins, parce qu'elle avait un poumon offensé, il
-pensa qu'elle n'en reviendrait pas, et il prépara son
-«article». Le midi de la France n'ayant rien fait, on
-envoya la grande tragédienne en Égypte. Jules Lecomte
-perfectionna. Enfin elle mourut. Ayant appris sa mort
-un des premiers, il porta son article au <i>Figaro</i>, qui
-n'était alors qu'un petit journal. M. de Villemessant
-comprit; il n'est pas long à comprendre, celui-là, il
-gratta ses tiroirs et donna cinq cents francs à Lecomte.</p>
-
-<p>Jouvin dit à Mürger:</p>
-
-<p>«—Mon-beau père est devenu fou.»</p>
-
-<p>Et Villemot, qui ne gagnait alors que cent francs par
-mois au <i>Figaro</i>, s'écria:</p>
-
-<p>«—Ce Jules Lecomte, quelle canaille!»</p>
-
-<p>Le <i>Figaro</i> tira à vingt mille: personne ne voulait
-croire à un pareil succès. Mon mari, qui était l'ami du
-père Brégand, le portier du <i>Figaro</i>, apprit par lui l'histoire
-et pensa qu'il y avait quelque chose à faire; il
-quitta la quincaillerie, elle ne lui offrait que des horizons
-bornés, et il commença son cabinet, qui, aujourd'hui,
-a une valeur réelle.</p>
-
-<p>—Je vous crois sans peine; et avez-vous en vue
-quelque bon mort.</p>
-
-<p>—Trois ou quatre; mais, vous savez, avec ces gens-là,
-on ne sait sur quoi compter: les grands hommes
-sont si bizarres!</p>
-
-<p>—Le génie à ses prérogatives.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p>
-
-<p>—Je ne dis pas, mais c'est ennuyeux.</p>
-
-<p>Nous arrivions à Trouville; la dame fit ses préparatifs,
-elle prit son sac, son en-tout-cas, sa couverture de
-voyage et son manteau, qu'elle regarda avec mépris;
-puis, après avoir réfléchi un instant, et se méprenant
-sur la direction de mon regard, elle me dit en souriant:</p>
-
-<p>—Vous regardez mon <i>waterproof</i>. Ah! si M. Thiers
-n'était pas si entêté, cet hiver, j'aurais une pelisse en
-fourrure!</p>
-
-<p>Elle a fini par avoir sa pelisse.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="UN_PEU_DE_HIGH_LIFE" id="UN_PEU_DE_HIGH_LIFE"></a>UN PEU DE HIGH LIFE</h2>
-</div>
-
-<p>J'étonnerais beaucoup de jolies Parisiennes si je leur
-affirmais que tout là-bas, à l'autre bout de Paris, il y a
-un bois magnifique qui ne le cède en rien au bois de
-Boulogne.</p>
-
-<p>Ce bois s'appelle le bois de Vincennes.</p>
-
-<p>Ce n'est plus le bois où l'on assassinait la nuit et qui,
-le jour, servait de lieu de pèlerinage aux grisettes de
-Paul de Kock.</p>
-
-<p>Les petits bourgeois du Marais, qui sont devenus des
-rentiers et des commerçants du faubourg, y vont bien
-encore le dimanche, mais ils n'y mangent plus sur
-l'herbe «le veau béni de la gaieté»; ils hantent les
-restaurants; c'est moins gai, plus cher, mais plus commode.</p>
-
-<p>Non; c'est un autre bois que l'empereur Napoléon III,
-après avoir achevé le bois de Boulogne, improvisa pour
-son <i>bon</i> peuple des faubourgs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span></p>
-
-<p>Un instant, le bois nouveau fut à la mode; on y avait
-placé un champ de course; il n'était pas juste, n'est-ce
-pas, que ce bon peuple des faubourgs fût privé d'un
-hippodrome. Il faut bien éclairer les masses en les
-amusant.</p>
-
-<p>Je ne sais si les masses s'amusèrent beaucoup en
-voyant la grand-père de <i>Mignonnette</i> arriver bon premier;
-mais il me souvient que si les masses ne s'amusèrent
-point, elles furent éclairées tout de suite, et
-qu'aussitôt éclairées elles prirent la boue du chemin
-et en couvrirent les voitures de mesdames <i>Gredinette</i>,
-<i>Fille du Jour</i>, et autres demoiselles, leurs sœurs, dont
-le luxe insolent leur déplaisait.</p>
-
-<p>C'était barbare; mais aussi quelle diable d'idée de
-vouloir éclairer les masses en les amusant.</p>
-
-<p>Cette brutalité décida du sort du nouveau bois; ces
-demoiselles déclarèrent qu'elles n'y mettraient plus les
-pieds, et les entrepreneurs de courses, en gens bien
-avisés, fermèrent la barrière.</p>
-
-
-<p class="p2">Le bois transformé reprit sa première manière, et
-seulement le dimanche les éclats de rire de ceux qui
-ont peiné durant six jours et des nuits viennent seuls
-troubler le silence des «doux bocages».</p>
-
-<p>Autour du bois on a tracé d'immenses et belles
-avenues qui, un jour peut-être, seront fort peuplées; en
-attendant, on y rencontre quelques villas dont les briques<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-rouges et les toitures d'ardoises jettent des taches
-agréables dans l'horizon vert.</p>
-
-<p>L'une d'elles se distingue par son apparence absolument
-bourgeoise. La façade, illustrée d'un perron prétentieux
-et d'un balcon à jour, est appuyée de deux pavillons
-bourgeois. La grille est bourgeoise, et comme si
-tout cela ne suffisait pas à établir son identité, on aperçoit
-dans une manière de jardin anglais un bassin où le
-pauvre petit général Dol aurait pu canoter, s'il n'était
-pas mort si vite et s'il n'avait pas craint de briser son
-frêle esquif contre les anfractuosités capitonnées d'un
-rocher artificiel.</p>
-
-<p>O rocher artificiel! doux dada du bourgeois voltairien,
-je vous aime, parce que vous prouvez bien que l'âme
-naïve de celui qui vous fait «construire» vogue à pleine
-voile sur l'océan du progrès.</p>
-
-<p>O Marius Prudhomme, mon digne ami, vous avez
-beau devenir radical, tant que vous ferez «construire»
-des rochers artificiels, vous ne serez pas dangereux.</p>
-
-
-<p class="p2">A ce rocher artificiel s'arrête le bourgeoisisme de l'endroit.
-Les hôtes de cette demeure, qui ne sont que de
-simples locataires, semblent dépaysés dans cette villa.</p>
-
-<p>Ce ne sont pas des bourgeois; leur simplicité le prouverait,
-si leur parfaite distinction pouvait laisser le
-moindre doute.</p>
-
-<p>Ce qu'ils semblent aimer au-dessus de tout, ces hôtes<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-mystérieux, c'est le silence; les domestiques marchent
-comme des ombres et les chevaux, comme s'ils comprenaient
-la volonté du maître, remuent leurs jambes
-fines sans que leurs sabots corrects et luisants fassent
-crier le sable des allées.</p>
-
-<p>Le matin à huit heures, dans l'après-midi à deux
-heures, la maîtresse du logis, une jeune femme à la
-physionomie douce et triste, à la taille élégante, sort à
-cheval et rentre deux heures après.</p>
-
-<p>Le maître, lui, ne sort pas régulièrement; parfois on
-le voit se promener lentement suivi d'un chien, ami rare
-et fidèle, qu'il semble aimer beaucoup. Sa démarche
-est régulière comme celle des gens qui ne craignent pas
-le passé et vont sans enthousiasme vers l'avenir; son
-regard est profond et doux, mais il ne se fixe nulle part.
-Quoique jeune, il inspire un grand respect aux gens du
-quartier qui s'écartent pour le laisser passer et qui arrêtent
-leur conversation commencée pour ne pas troubler
-ses réflexions du bruit de leur voix faubourienne.</p>
-
-<p>Ce promeneur solitaire s'appelle François de Bourbon,
-roi de Naples; l'amazone, c'est la belle et touchante
-héroïne de Gaëte.</p>
-
-
-<p class="p2">Dans un quartier plus mondain, non loin de l'hôtel
-de la reine d'Espagne, un autre roi est venu s'installer;
-c'est le roi de Hanovre, dont la vie deviendra une légende.
-On sait que ce prince a perdu la vue depuis bien<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-longtemps; mais ce n'est pas lui qu'on pourrait qualifier
-de monarque aveugle, il avait vu avant tout le monde
-les desseins de la Prusse et il voulut lutter.</p>
-
-<p>Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de bien
-consolant pour les cœurs français, de voir ces rois déchus
-choisir Paris de préférence à toutes les capitales
-d'Europe pour y fixer leur séjour.</p>
-
-<p>Ce Paris qui guillotine ses rois, qui les chasse en
-hurlant, sans respect pour leur âge ou pour la gloire du
-passé.</p>
-
-<p>Ce Paris, la terre classique des barricades, ce Paris
-de la Ligue, de la Fronde, des massacres et du pétrole;
-ce Paris de toutes les audaces et de tous les crimes, leur
-semble encore, malgré tout, le seul endroit du monde
-où ils pourront vivre dans la paix et dans la liberté.</p>
-
-<p>Ainsi, la France, qui a perdu tant de choses, a conservé
-aux yeux même des rois, dont elle a la première
-ébranlé les trônes, un respect inaltérable de la loi la
-plus sainte, la loi de l'hospitalité.</p>
-
-<p>Dieu sauve la France!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LES_PETITS_OISEAUX" id="LES_PETITS_OISEAUX"></a>LES PETITS OISEAUX</h2>
-</div>
-
-<p>Ainsi voilà bien des années que les bons esprits font
-une croisade en faveur des petits oiseaux, sans obtenir
-de grands résultats.</p>
-
-<p>Après la promulgation de la loi Grammont, il s'est
-fondé une société protectrice des animaux; son siège
-est à Paris, son influence partout, grâce à des efforts
-persévérants. Tout les pays du monde profitent des enseignements
-que leur prodiguent les hommes éminents
-qui sont à sa tête, un seul reste rétif:</p>
-
-<p>C'est la France.</p>
-
-<p>Il faut en rire, tant c'est triste!</p>
-
-<p>La société a répété sur tous les tons:</p>
-
-<p>«Grâce pour les petits oiseaux; outre qu'il est cruel
-et odieux de tuer ou de blesser ces infiniment petits,
-leur mort cause un véritable préjudice. Ils vivent d'insectes
-qui détruisent les récoltes. Chaque petit oiseau
-qui tombe emporte avec lui dix livres de pain et dix
-litres de vin que mangeront les vers.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p>
-
-<p>C'est concluant pourtant. Eh bien, non, on continue à
-détruire ces pauvres petits protecteurs, et l'on se plaint
-de la misère.</p>
-
-<p>Jusqu'ici on s'était contenté de les tuer, de les manger;
-les fusils, les lacets, les cages, la glue allaient leur
-train; mais il paraît que ce n'était pas suffisant.</p>
-
-<p>Maintenant, tenez, c'est à ne pas y croire: maintenant
-on les exporte!</p>
-
-<p>On les exporte comme s'ils faisaient partie de l'article
-de Paris; on les déporte comme s'ils avaient fait partie
-de la Commune.</p>
-
-<p>«On vient d'embarquer au Havre une cargaison de
-petits oiseaux pour la nouvelle-Zélande, qui est, paraît-il,
-ravagée par les chenilles.»</p>
-
-<p>C'est un journal grave, sérieux, honnête, qui dit cela
-sans autres commentaires.</p>
-
-<p>La Nouvelle-Zélande est dévorée par les chenilles; et
-la France donc! N'en a-t-elle pas de toutes les couleurs,
-des noires, des rouges, des jaunes, des vertes,
-des bleues, sans compter les chenilles qui mangent les
-budgets. Hélas! pour celles-là, les oiseaux n'y peuvent
-rien.</p>
-
-<p>Il y a une conclusion toute simple à tirer de ce fait.</p>
-
-<p>La Nouvelle-Zélande est dévorée de chenilles, la
-France aussi.</p>
-
-<p>Les Nouveaux-Zélandais détruisent leurs chenilles
-avec les oiseaux des Français, qui gardent leurs chenilles.<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-Donc, les Nouveaux-Zélandais sont très intelligents
-et les Français ne sont que des... gens moins intelligents
-que les Nouveaux-Zélandais.—C'est bien dur
-tout de même.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LA_ROSIERE_DES_BATIGNOLLES" id="LA_ROSIERE_DES_BATIGNOLLES"></a>LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES</h2>
-</div>
-
-<p>Aimez-vous la vertu? on en a mis partout.</p>
-
-<p>Il pleut des rosières.</p>
-
-<p>Autrefois, Nanterre et Salency avaient seuls conservé
-le doux privilège de couronner l'innocence; aujourd'hui,
-tout le monde s'en mêle, et tout le monde fait
-bien.</p>
-
-<p>Suresnes, Enghien, et même les Batignolles, veulent
-avoir leur vertu, il n'y a pas de mal à cela.</p>
-
-
-<p class="p2">Qui ne connaît Nanterre, le vieux village de la douce
-Geneviève qui protège Paris? Ah! l'heureux village! Il
-possède à lui seul de quoi illustrer vingt bourgs; il a la
-vertu, il a ses gâteaux, il a sa charcuterie; c'est de son
-sein que s'exportent à Paris tous les boudins de Nancy,
-chers aux commis et aux clercs d'huissiers, il a tout,
-sans en être plus fier.</p>
-
-<p>Qui ne connaît Salency, illustré par Théodore Le<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-Clercq? Qui ne connaît Suresnes, illustré par son vin,
-ami sûr, mais si perfide?</p>
-
-<p>Tout le monde connaît ces villages bénis du ciel et
-du petit commerce parisien, mais qui peut se vanter de
-connaître les Batignolles?</p>
-
-
-<p class="p2">A coup sûr, ce n'est pas moi qui afficherai une semblable
-prétention; tout ce que je puis vous dire, c'est
-que j'ai connu autrefois un vieux bonhomme, qui aujourd'hui
-aurait plus de cent ans, lequel m'a affirmé
-avoir vu les Batignolles ne possédant qu'une unique
-rue, la rue des Dames, et il ajoutait en souriant avec
-la satisfaction inconsciente des vieillards:</p>
-
-<p>—La rue des Dames y était bien, mais c'étaient les
-dames qui n'y étaient pas.</p>
-
-<p>Le pauvre Félix Pigeory, mon ami et mon patron à la
-<i>Revue des beaux-arts</i>, était enfant du quartier Clichy;
-il est mort dernièrement à soixante ans à peine. Vingt
-fois je lui ai entendu raconter que rien n'était plus facile
-que de compter les maisons de la rue des Martyrs à la
-rue du Rocher. Le quartier de la Nouvelle-Athènes, on
-n'y pensait pas: de Tivoli au boulevard Malesherbes,
-c'était la plaine ou à peu près.</p>
-
-<p>Si l'on veut bien se rappeler qu'en 1848 les gamins
-passaient dans un chantier de bois pour aller au collège
-Bourbon—Bonaparte—Condorcet—Fontanes,
-on verra que le récit de l'auteur de la <i>Monographie<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-des monuments de Paris</i> n'avait rien d'exagéré.</p>
-
-
-<p class="p2">Donc, aux Batignolles, il y avait la rue des Dames, et
-peut-être deux ou trois autres; elles étaient peuplées
-de petits rentiers qui, après avoir travaillé trente ans,
-venaient, au comble de leurs vœux, manger leurs douze
-cents francs de rentes dans ce paradis... perdu.</p>
-
-<p>Le vin, la viande, le pain, tout y coûtait moins cher
-qu'à Paris, l'air y était vif, la rue de Clichy n'est pas
-longue, si bien que le désert se peupla vite et bien.</p>
-
-<p>Un maire, M. Balagny, notaire estimé, entouré d'un
-conseil municipal éclairé et d'habitants dévoués, trouva
-plus naturel de travailler à l'accroissement de sa petite
-cité que de faire de la politique de province. Le bourg
-devint bien vite une cité importante, quelque chose
-d'inférieur à Rouen mais de supérieur à Orléans.</p>
-
-<p>Une seule chose désolait cette <i>ville</i>, c'était son nom.
-Les Batignolles, c'était commun, on adopta Batignolles-Monceau:
-c'était bien mieux.</p>
-
-<p>Enfin, la ville de Paris, comme elle l'avait fait sous
-Philippe-Auguste, sous Charles IX et au siècle dernier,
-Paris voulut élargir sa ceinture, et les Batignolles
-devinrent un des plus beaux arrondissements de la
-capitale.</p>
-
-
-<p class="p2">Mais il ne s'agit pas d'une simple étiquette pour changer
-un pays; l'habit ne fait pas le moine, et bien fou<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-serait celui qui croirait tromper quelqu'un en mettant
-du cirage dans un pot à confiture: Batignolles et Paris,
-ça fait deux.</p>
-
-<p>Les Batignolles ont beau dire: Nous sommes Parisiens,
-ils n'en pensent pas un mot, et ils font tout ce
-qu'ils peuvent pour bien démontrer que s'ils ont bien
-voulu consentir à entrer dans la confédération, ils n'ont
-entendu sacrifier en rien leurs us et coutumes, aliéner
-leurs droits et prérogatives.</p>
-
-<p>Voici pourquoi, voici comment l'autre jour, en plein
-Paris, on couronnait une gentille et honnête jeune
-fille.</p>
-
-<p>Certes il n'y a pas de mal à ça, bien au contraire;
-mais il semble pourtant que les lois de la proportion
-n'ont pas été bien observées.</p>
-
-<p>Que Nanterre, Suresnes, Salency ou Enghien, qui
-sont des villages ou à peu près, se contentent d'une
-rosière, c'est très bien; qu'on se trouve heureux dans
-un petit pays de trouver une fille vertueuse et de la couronner,
-tout est pour le mieux.</p>
-
-<p>Mais qu'on se contente à aussi bon marché dans une
-ville de quatre-vingt mille âmes, c'est une modestie trop
-exagérée ou une pénurie inutile à constater.</p>
-
-<p>Il serait naturel de procéder pour la vertu comme
-pour la députation, bien que ces deux choses n'aient
-pas entre elles beaucoup de relations.</p>
-
-<p>Dans les départements populeux, comme la Seine ou<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-le Nord, on nomme un bien plus grand nombre de
-représentants que dans l'Ardèche ou la Creuse.</p>
-
-<p>La cérémonie a été fort brillante. Ce qu'il y avait là de
-jeunes et jolis visages est impossible à dire.</p>
-
-<p>Voyez-vous un étranger arrivant à la porte du temple
-au moment où mille jeunes filles descendent l'escalier,
-voyez-vous, dis-je, cet étranger voulant se renseigner?</p>
-
-<p>—Mesdemoiselles, demande-t-il, voulez-vous être
-assez aimables pour me dire pourquoi l'on vient de couronner
-une de vos compagnes? Qu'a-t-elle fait pour
-mériter une si grande récompense donnée publiquement
-dans la maison de Dieu?</p>
-
-<p>—Monsieur, elle a été vertueuse.</p>
-
-<p>Cet étranger s'en ira en pensant:</p>
-
-<p>—Quel singulier pays où il n'y a qu'une seule fille
-vertueuse, où il n'y a pas de demoiselles jalouses, deux
-hypothèses bien inadmissibles. Ou bien serait-ce que
-la couronnée est plus vertueuse que les autres? Mais on
-ne peut pas être vertueux plus ou moins; on l'est ou
-l'on ne l'est pas, la vertu est une et indivisible, comme
-la République française.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LA_ROSIERE_DE_SURESNES" id="LA_ROSIERE_DE_SURESNES"></a>LA ROSIÈRE DE SURESNES</h2>
-</div>
-
-<p>L'origine de la rose de Suresnes ne se perd pas dans
-la nuit des temps comme la rose de Nanterre; elle n'en
-est que plus fraîche, ce qui ne l'empêche pas de vivre
-en parfaite intelligence avec ses aînées, les roses de
-Nanterre et de Salency.</p>
-
-<p>Cette origine est très authentique; il est bon de bien
-l'indiquer, afin qu'elle ne soit pas faussée quand elle
-arrivera à l'état de légende.</p>
-
-<p>Une pauvre mère, madame la comtesse des Bassyns
-de Richemont, perdit sa fille, une enfant de quatre ans,
-qu'elle adorait. Le pauvre petit être succombait aux
-suites d'un accident de voiture, qu'on avait cru insignifiant
-d'abord.</p>
-
-<p>Les habitants de Suresnes avaient été témoins de
-l'accident, ils furent aussi témoins de la grandeur d'âme
-de cette malheureuse mère, et, pleins d'admiration et
-de compassion pour elle, ils partagèrent sa douleur.</p>
-
-<p>La comtesse, touchée au fond de l'âme, institua un<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-prix de vertu; elle voulut qu'il y eût tous les ans une
-fille admirée dans ce village où elle avait perdu sa fille;
-elle voulut qu'il y eût aussi une mère heureuse là où
-elle avait tant pleuré.</p>
-
-<p>Elle ne fit, du reste, aucune condition, si ce n'est que
-la première fille, issue du mariage de la rosière, s'appellerait
-Camille, le nom de sa chère regrettée.</p>
-
-<p>C'est une idée qui viendrait à bien des mères.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="ACTRICE_ET_GRANDE_DAME" id="ACTRICE_ET_GRANDE_DAME"></a>ACTRICE ET GRANDE DAME</h2>
-</div>
-
-<p>Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire,
-parisienne entre toutes, ou je ne m'y connais
-pas.</p>
-
-<p>Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un
-des plus gais théâtres de Paris, une pauvre jeune fille,
-faisait la joie des yeux, tant son visage était aimable,
-son sourire gai, ses yeux noirs et ses dents blanches.</p>
-
-<p>Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà
-cassé le cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant.</p>
-
-<p>Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un
-attrait de séduction tout à fait dangereux.</p>
-
-<p>Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle
-avait ruiné bien des gens, elle avait fait couler bien
-des larmes à de pauvres mères et causé bien des insomnies
-à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En
-un mot, c'était un monstre.</p>
-
-<p>Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation
-ne changera ce qui est.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p>
-
-<p>Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et
-avait eu dans sa vie quelques accès d'honnêteté.</p>
-
-<p>Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre,
-et, comme il faut qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima
-réellement.</p>
-
-<p>Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne
-vie et se réfugia dans un petit appartement de la
-rue Bleue, où elle pensait que nul ne viendrait troubler
-ses élans vers la rédemption.</p>
-
-<p>Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours,
-le bonheur fut de courte durée.</p>
-
-<p>Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui
-tout souriait, devint malade. Elle lutta longtemps contre
-le mal. Les médecins lui ordonnèrent le climat de
-Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher Paris.</p>
-
-<p>Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus
-bas. Le soir, on ne parlait que de la jolie comédienne;
-on en parla même chez la blonde madame de M..., qui
-pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice de
-H..., de changer de conversation.</p>
-
-<p>—Les filles nous envahissent, même après leur
-mort, dit-elle sèchement.</p>
-
-<p>Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice
-une profonde émotion, elle l'entraîna dans un petit
-salon, où ils causèrent longtemps. La grande dame
-s'était fait raconter comment on aime une comédienne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p>
-
-<p>—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette
-pauvre enfant va mourir, et, bien que je ne l'aie pas
-vue depuis deux ans, je ne voudrais pas qu'elle meure
-sans avoir accompli un de ses vœux.</p>
-
-<p>—Lequel?</p>
-
-<p>—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus
-ardemment que jamais. Je serais heureux, si elle me
-devait son dernier sourire.</p>
-
-<p>—Que n'allez-vous la voir?</p>
-
-<p>—C'est impossible, la porte est fermée à tout le
-monde.</p>
-
-<p>—Où demeure-t-elle?</p>
-
-<p>—Rue Bleue.</p>
-
-<p>—J'y vais.</p>
-
-<p>—Vous?</p>
-
-<p>—Moi.</p>
-
-<p>Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au
-chevet de la mourante, gardé par deux dragons
-en pleurs, je ne sais; ce qui est certain, c'est que non
-seulement elle s'approcha de la malade, mais encore
-qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle.</p>
-
-<p>—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse
-de M...</p>
-
-<p>—Vous l'aimez? demanda la malade.</p>
-
-<p>—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un
-grand plaisir hâterait votre guérison. Que voulez-vous?
-que désirez-vous? parlez vite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span></p>
-
-<p>—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai
-envie de rien.</p>
-
-<p>—Cherchez bien.</p>
-
-<p>—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine
-en ai-je encore pour quelques heures.</p>
-
-<p>—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge.
-Voyons, cherchez, parlez.</p>
-
-<p>—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles.</p>
-
-<p>La comtesse avait deux admirables diamants montés
-en goutte d'eau, elle les retira tranquillement et les mit
-dans la main décharnée de l'actrice.</p>
-
-<p>—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme,
-les yeux enfiévrés. Elle mit les boucles d'oreilles, mais
-elle ne se vit pas; en se soulevant pour se voir dans la
-glace, elle mourut.</p>
-
-<p>—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à
-qui la comtesse racontait la scène.</p>
-
-<p>Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont
-fort blâmé la conduite de la comtesse, d'autres l'ont
-approuvée; pour cette fois, tout le monde a eu raison.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="UN_THEATRE_DE_LAVENIR" id="UN_THEATRE_DE_LAVENIR"></a>UN THÉATRE DE L'AVENIR</h2>
-</div>
-
-<p>Un industriel anglais vient d'arriver à Paris avec
-quelques millions, ce qui n'est rien, et une idée, ce qui
-est beaucoup.</p>
-
-<p>Je connais un auteur dramatique qui est bien de mon
-avis sur ce point.</p>
-
-<p>Cette idée consisterait à créer un théâtre cosmopolite.
-On y chanterait dans toutes les langues, et la musique
-étant la langue universelle, tout le monde comprendrait.</p>
-
-<p>Cet industriel a calculé qu'il y avait à Paris trente
-mille anglais.</p>
-
-<p>Quarante-cinq mille Allemands;</p>
-
-<p>Quinze mille Italiens;</p>
-
-<p>Dix mille Espagnols;</p>
-
-<p>Six mille Russes;</p>
-
-<p>Douze mille Américains.</p>
-
-<p>Sans compter les Français et les Parisiens.</p>
-
-<p>La combinaison de cet excentrique est assez compliquée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span></p>
-
-<p>Voilà son plan.</p>
-
-<p>Les lundis, mercredis et vendredis seront réservés à
-une troupe anglaise.</p>
-
-<p>Les autres jours, on jouera en français, sauf les dimanches,
-réservés aux Italiens, aux Espagnols et aux
-Russes, à tour de rôle.</p>
-
-<p>Cet anglais, qui s'appelle M. Sikes, est doué d'une
-conviction robuste; il croit en lui et a réponse à tout.</p>
-
-<p>—Que jouerez-vous? lui demandait-on.</p>
-
-<p>—Tout, répondit-il, tout, excepté les immortels
-chefs-d'œuvre de Shakspeare.</p>
-
-<p>—Il vous sera facile d'avoir une troupe anglaise,
-une troupe française, mais les autres?</p>
-
-<p>—On paye les Italiens en papier, qui perd dix-huit
-pour cent; en leur donnant de l'or ils viendront; les
-Espagnols, je n'aurai qu'à choisir; l'art ne vit pas de
-coups de fusil.</p>
-
-<p>—Bien; mais les Russes?</p>
-
-<p>—Je gratterai les Polonais.</p>
-
-<p>—Pourquoi n'allez-vous pas exploiter votre idée à
-Londres.</p>
-
-<p>—Ah! voilà, fit-il; c'est bien simple: en Angleterre,
-on n'aime et on ne protège que ce qui est anglais; en
-France, on aime tout le monde, mais on ne protège
-que ce qui n'est pas français.</p>
-
-<p>Monsieur Sikes, vous avez raison.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LES_FAUX_PAUVRES" id="LES_FAUX_PAUVRES"></a>LES FAUX PAUVRES</h2>
-</div>
-
-<p>Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour
-s'y amuser.</p>
-
-<p>Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours
-sa curiosité et flatte son amour-propre; il le regarde
-avec respect, l'examine avec soin, et, toujours
-satisfait de son examen, il s'écrie:</p>
-
-<p>—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne
-savait pas que c'est un prince, on le prendrait pour un
-homme comme les autres.</p>
-
-<p>Heureusement on est prévenu.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable
-que, dans les autres pays, on n'agit pas différemment,—il
-est assailli par une foule de mendiants
-éhontés.</p>
-
-<p>Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des
-femmes de noble extraction frappées par l'adversité, de
-pauvres artistes, des poètes, de braves ouvriers infirmes,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-des banquiers ruinés, enfin toute la séquelle des demandeurs.</p>
-
-<p>Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une
-loi qui interdit la mendicité à domicile comme sur la
-voie publique, pourquoi ne l'applique-t-on pas avec
-sévérité?</p>
-
-<p>Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un
-certain point, lorsqu'il adresse une supplique à un
-homme riche et charitable, et il est peut-être humain
-de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et comprend
-que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les
-princes de passage, ne sont pas de vrais pauvres, et
-qu'en débarrasser les princes et même les simples
-étrangers, serait une œuvre méritoire.</p>
-
-
-<p class="p2">Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on
-ne le pense, et rien n'est plus tristement curieux à
-étudier que cette caste qui, admirablement organisée,
-a élevé la mendicité à la hauteur d'une institution.</p>
-
-<p>Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de
-renseignements, et je ne serais pas étonné qu'elle ne
-possédât aussi une caisse de secours mutuels.</p>
-
-<p>Mendier, dans cette société, s'appelle <i>faire la
-manche</i>. D'où vient cette expression? J'ignore son origine,
-que j'ai vainement cherchée dans le dictionnaire
-excentrique de mon éminent confrère Lorédan Larchey.</p>
-
-<p>Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les sept<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
-ou huit cents individus qui «faisaient la manche» se
-réunissaient au passage Brady, au faubourg Saint-Denis.</p>
-
-<p>Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les
-célibataires malheureux qui n'avaient pas de meubles à
-eux.</p>
-
-<p>L'association les nourrissait, à la charge par eux de
-copier les lettres destinées aux cœurs généreux.</p>
-
-<p>Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant
-sept ou huit formules qui, elles, ne variaient jamais.</p>
-
-<p>Les <i>mancheurs</i> achetaient ces lettres suivant les besoins
-de leur clientèle. Non seulement ils achetaient
-des lettres, mais aussi des clients.</p>
-
-<p>—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai
-un banquier à vendre, disait l'autre.—Je céderais
-une veuve pour un jeune homme dévot ou contre
-une actrice superstitieuse.</p>
-
-<p>Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le
-pourrait croire et le <i>mancheur</i> qui frapperait à des
-portes inconnues risquerait fort de ne rien avoir.</p>
-
-<p>Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage
-du Pont-Neuf et qui prenait les femmes par la
-flatterie, cette industrie a fait de grands progrès.</p>
-
-<p>Les gens qui donnent sont connus, l'association sait
-leur fortune, leurs vertus, leurs vices et elle spécule
-là-dessus.</p>
-
-<p>Les membres de l'association se vendent des clients,<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-par cette bonne raison qu'un bon cœur ne se lasse
-jamais de donner, mais qu'il se fatigue souvent de
-donner au même individu.</p>
-
-<p>Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils
-unique, âgé de vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion
-de poitrine. La pauvre mère aimait ce fils à l'idolâtrie
-et pensa mourir elle-même.</p>
-
-<p>Un matin, un individu se présente chez elle et la
-supplie de lui trouver une place; la bonne dame s'excuse,
-dit qu'elle n'a plus de relations et congédie le
-solliciteur.</p>
-
-<p>Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré:</p>
-
-<p>—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée;
-je suis bien malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à
-travailler pour gagner mon pain, j'avais un fils qui ne
-me laissait manquer de rien, je l'ai perdu; il est mort
-d'une fluxion de poitrine, il n'avait que vingt-trois ans.</p>
-
-<p>La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec
-le faux père et vint à son secours; cela dura longtemps.</p>
-
-<p>Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa
-plus demander, il vendit la malheureuse mère à une
-femme de l'association qui, comme son prédécesseur,
-joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son
-tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce.</p>
-
-<p>Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de
-la sorte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p>
-
-<p>—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé
-que moi, mais le mal des uns ne détruit pas le mal des
-autres.</p>
-
-
-<p class="p2">La bande, qui est composée d'individus de tout âge
-et des deux sexes, se divise en deux catégories, les
-<i>leveurs</i> et les <i>sujets</i>.</p>
-
-<p>Le <i>leveur</i> est celui qui découvre une victime, le <i>sujet</i>
-est celui qui l'exploite.</p>
-
-<p>Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué,
-qui font l'avocat de province tombé dans la misère
-après avoir enlevé une jeune fille.</p>
-
-<p>Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font
-le médecin de province qui a perdu sa clientèle et qui
-a été forcé de fuir, à cause de ses opinions avancées.</p>
-
-<p>Il y a l'homme de lettres.</p>
-
-<p>Il y a le peintre.</p>
-
-<p>Il y a le graveur qui a perdu la vue.</p>
-
-<p>Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un
-lâche séducteur.</p>
-
-<p>Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites.</p>
-
-<p>Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer
-tous les rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent
-le soir loyalement et recommencent le lendemain.</p>
-
-<p>Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au
-domaine de la fantaisie, rien n'est plus tristement
-vrai.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span></p>
-
-<p>Dans le temps, la <i>manche</i> avait une reine. C'était une
-dame titrée, qui avait un train de maison assez considérable,
-elle s'appelait la baronne ***. Je ne mets point
-son nom en toutes lettres, parce qu'elle était véritablement
-baronne et qu'elle appartenait à une excellente
-famille.</p>
-
-<p>Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs,
-disaient:</p>
-
-<p>—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle
-donne tant qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait;
-demandez-lui des renseignements et ne me donnez
-qu'après sa réponse.</p>
-
-<p>Les gens charitables allaient voir la baronne, qui
-donnait des détails attendrissants et s'écriait:</p>
-
-<p>—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à
-soulager et si peu de fortune!</p>
-
-<p>On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant
-bien longtemps, cette baronne, cent fois misérable,
-qui partageait avec les mendiants, passa dans le monde
-parisien pour une sainte.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elle
-<i>travaille</i> encore un peu.</p>
-
-
-<p class="p2">Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux
-dominos avec un <i>mancheur</i> célèbre dont ils ignoraient
-la profession.</p>
-
-<p>C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure,<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-l'œil vif, âgé de cinquante-cinq à soixante ans,
-porteur d'une rosette multicolore.</p>
-
-<p>Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder
-était toujours la même.</p>
-
-<p>Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la
-maison, et, affectant d'être fort pressé, il lui disait:</p>
-
-<p>—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est
-aujourd'hui dimanche, l'ambassade est fermée; faites-moi
-donc la grâce de me prêter un louis jusqu'à demain.</p>
-
-<p>Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant
-de la maison, soit que sa bonne mine en imposât,
-soit qu'on ne fût pas fâché d'être agréable à un homme
-embarrassé par la fermeture de l'ambassade, le <i>mancheur</i>,
-sur vingt portes, ramassait dix louis.</p>
-
-<p>Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter.</p>
-
-<p>—Votre profession? lui demanda le commissaire de
-police.</p>
-
-<p>—Mendiant.</p>
-
-<p>—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes
-un escroc.</p>
-
-<p>—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est
-celui qui, par une allégation fausse ou mensongère,
-tente de s'emparer de la fortune ou d'une partie de la
-fortune d'autrui.</p>
-
-<p>—Parfaitement.</p>
-
-<p>—Eh bien, je vous défie de me prouver que mon<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-allégation est mensongère et que l'ambassade n'est pas
-fermée le dimanche.</p>
-
-<p>—Quelle ambassade?</p>
-
-<p>—Celle que vous voudrez.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="TABLEAUX_VIVANTS" id="TABLEAUX_VIVANTS"></a>TABLEAUX VIVANTS</h2>
-</div>
-
-<p>En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise
-réputation.</p>
-
-<p>Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les
-mémoires du temps, sans en défendre la vue aux pensionnats
-de demoiselles, donnent suffisamment à comprendre
-que ce spectacle n'était pas dédié à la jeunesse.</p>
-
-<p>Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont
-il est fort difficile de parler, parce que personne ne les
-a vus excepté la police qui, comme on sait, a un œil
-partout.</p>
-
-<p>Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car
-l'établissement fut fermé.</p>
-
-<p>Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces
-tableaux ont été en faveur dans le grand monde parisien.
-Plus d'une belle patricienne ne craignit pas de
-prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de Prudhon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p>
-
-<p>La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est
-plus gracieux qu'un tableau de maître bien reproduit
-par des êtres vivants, rien n'est plus difficile à exécuter
-et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer tant de
-peine.</p>
-
-<p>Il faut d'abord faire construire une grande roue en
-fer qui tourne lentement et sans bruit. C'est très cher,
-très embarrassant, et ça abîme beaucoup les appartements.</p>
-
-<p>La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent
-au moins de loin aux personnages du tableau
-choisi.</p>
-
-<p>Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour
-faire un Jupiter présentable. Les Bacchus se trouvent,
-mais les Mercures et les Apollons sont rarissimes.</p>
-
-<p>Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves
-à remuer à la pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis
-sont plus que difficiles à trouver. Ce n'est pas
-que les sujets n'aient pas les qualités de l'emploi, mais
-les maris du second empire y regardaient à deux fois.</p>
-
-<p>Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière
-électrique pour des tableaux historiques qui n'avaient
-pas le même charme, et la mode passa sans être regrettée
-que par les couturiers, les couturières et les coiffeurs,
-qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien
-qu'ils prendraient leur revanche.</p>
-
-<p>L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-jours pour arriver à produire un spectacle de
-quelques secondes, tous ces ennuis réunis n'auraient
-peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le dernier
-coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes
-de rester cinq minutes sans parler.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LE_MURILLO_VOLE" id="LE_MURILLO_VOLE"></a>LE MURILLO VOLÉ</h2>
-</div>
-
-<p>On a volé un Murillo au musée du Louvre et en plein
-jour. C'est-il vous qui avez trouvé le fameux Murillo?</p>
-
-<p>Vous savez qu'il y a une forte récompense pour celui
-qui le trouvera; mais il me semble assez douteux qu'on
-le retrouve, à moins que le gentilhomme qui l'a décroché,
-ne le vienne rapporter lui-même pour toucher
-la récompense promise, ce qui serait assez espagnol.</p>
-
-<p>Quand on a appris la disparition de ce chef-d'œuvre,
-nul n'a pensé à en déplorer la perte irréparable. Tout
-le monde s'est écrié:</p>
-
-<p>—Comment diable a-t-on fait pour pouvoir voler une
-toile de cette dimension dans une chapelle fermée, dans
-une église fermée également?</p>
-
-<p>Comment l'on a fait? C'est bien simple. On l'a décroché;
-on a roulé la toile et on l'a emportée.</p>
-
-<p>Ça a dû être d'autant plus facile, qu'à l'étonnement
-général, on peut croire que jamais personne n'aurait
-pensé qu'un audacieux larcin serait chose possible.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p>
-
-<p>Le vol le plus curieux dans ce genre fut exécuté sous
-le règne de S. M. Louis-Philippe I<sup>er</sup>.</p>
-
-<p>C'était dans un corps de garde d'agents de police attachés
-à un commissariat.</p>
-
-<p>En plein jour, un ouvrier entra.</p>
-
-<p>—Que voulez-vous?</p>
-
-<p>—Je viens chercher le poêle.</p>
-
-<p>—Tiens! pourquoi faire?</p>
-
-<p>—Pour le nettoyer donc!</p>
-
-<p>—Mais il est allumé.</p>
-
-<p>—Nous allons l'éteindre.</p>
-
-<p>—C'est juste.</p>
-
-<p>Voilà les agents qui éteignent le feu et qui aident
-l'ouvrier à démonter le poêle et à le charger avec ses
-tuyaux dans une charrette à bras.</p>
-
-<p>On n'aurait jamais connu ce vol, si le coupable ne
-l'avait avoué plus tard dans l'espoir, sans doute, que ce
-trait de génie lui rendrait ses juges plus favorables;
-mais on ne lui en tint pas bien compte, le génie perce si
-difficilement.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="UNE_HISTOIRE_DE_GENTILHOMME" id="UNE_HISTOIRE_DE_GENTILHOMME"></a>UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME</h2>
-</div>
-
-<p>J'ai eu l'honneur de connaître jadis un gentilhomme
-poitevin, homme aimable et bien élevé, riche et insuffisamment
-bien tourné, qui, avec tout ce qu'il faut au
-monde pour être heureux, ne rencontra jamais le bonheur.</p>
-
-<p>Ce galant homme possédait, je ne dirai pas un défaut,
-encore moins un vice; c'était quelque chose de bien
-plus grave: il était affligé d'une disgrâce assez singulière:
-il ne savait pas discerner de quel côté venait le
-vent.</p>
-
-<p>De prime abord on se rend difficilement compte de
-l'effet qu'une aussi naïve ignorance peut produire sur
-une destinée. M. de La Tour-Villiers en fit la triste expérience.</p>
-
-<p>En sortant du collège de Poitiers, où il avait fait d'excellentes
-études, il fut présenté dans le monde; son apparition
-fit même sensation. A Poitiers, comme partout
-où il y a des demoiselles à marier, un jeune monsieur<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-titré et riche ne laisse pas que de produire un certain
-effet.</p>
-
-<p>Pendant quelque temps tout allait pour le mieux dans
-la meilleure des petites villes, lorsque M. de La Tour-Villiers
-fut invité à aller chasser chez un châtelain de
-son voisinage; quelques loups échappés du Limousin
-avaient fait invasion dans la patrie du célèbre Jacques
-du Fouilloux, grand chasseur devant l'Éternel et grand
-maître en l'art d'écrire et deviser sur faits de vénerie.</p>
-
-<p>Le matin, on distribua les places, en recommandant
-aux chasseurs d'appuyer à gauche ou à droite, dans le
-cas fort probable où le vent viendrait à tourner.</p>
-
-<p>—Mais, demanda le jeune M. de La Tour-Villiers à
-son hôte, comment pourrai-je savoir si le vent change?</p>
-
-<p>Le châtelain ouvrit des yeux gros comme ceux d'un
-bœuf, regarda le naïf jeune homme avec une admiration
-émerveillée, et lui répondit:</p>
-
-<p>—Ne vous inquiétez pas, cher ami, votre cœur vous
-le dira.</p>
-
-<p>Le chasseur novice se demanda bien ce qu'il pouvait
-y avoir de commun entre le vent et son cœur, mais il
-était à un âge où les choses les plus sérieuses traitent le
-cerveau en hôtel garni et n'y demeurent que le moins
-possible.</p>
-
-<p>La chasse fut heureuse, on tua deux loups.</p>
-
-<p>—Le jeune La Tour-Villiers a-t-il tiré? demanda
-quelqu'un.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span></p>
-
-<p>—Lui! répondit le châtelain avec mépris, lui, tirer!
-il ne sait seulement d'où vient le vent.</p>
-
-<p>—Pas possible! firent tous les chasseurs comme un
-seul homme.</p>
-
-<p>—Rien de plus vrai, reprit l'hôte, je vais vous le
-prouver.</p>
-
-<p>Le jeune chasseur s'avançait joyeux, le sourire sur
-les lèvres, maniant assez dextrement son cheval. Il avait
-vraiment bonne mine, malgré un affreux vent du nord
-sec, froid et coupant comme un couteau, qui lui balayait
-le visage et lui faisait pleurer les yeux.</p>
-
-<p>—Ah! monsieur de La Tour, s'écria l'hôte, dépêchez-vous,
-s'il ne vous plaît pas d'être mouillé; voici un
-diable de vent du sud qui ne nous promet rien de
-bon.</p>
-
-<p>—C'est ma foi vrai, monsieur, répondit le jeune
-homme, jamais je n'ai vu vent du sud plus désobligeant.</p>
-
-<p>Les chasseurs se regardèrent stupéfaits et retournèrent
-la tête pour rire en gens bien élevés.</p>
-
-<p>A partir de ce jour, le jeune homme fut toisé et jamais
-on ne parla de lui sans affirmer que c'était un
-niais, qui, malgré tout l'argent que ses parents avaient
-dépensé, ne savait seulement pas d'où venait le vent.</p>
-
-<p>Il demanda une jeune fille de condition en mariage,
-les parents de la jeune personne étaient amis des siens,
-les positions, les dots, les convenances s'équilibraient<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-admirablement; on hésita longtemps, enfin le père de la
-demoiselle s'expliqua:</p>
-
-<p>—Jamais, au grand jamais, dit-il, moi vivant, je ne
-laisserai ma chère Hortense épouser un monsieur qui
-ne sait seulement pas d'où vient le vent.</p>
-
-<p>Tout le département de la Vienne admira la sagesse
-et l'esprit de conduite de ce père prévoyant.</p>
-
-<p>M. de La Tour-Villiers resta garçon, et vécut un peu
-retiré malgré son penchant pour le monde, qui ne le prit
-jamais au sérieux.</p>
-
-<p>Donnait-il son avis en politique, on souriait; exprimait-il
-son opinion sur un cheval ou sur un coup douteux
-de bouillotte ou d'échecs, on souriait: quel fond
-pouvait-on faire sur l'opinion d'un homme qui ne sait
-pas même d'où vient le vent?</p>
-
-<p>Il échoua au conseil général, plus tard à la députation;
-il se rabattit sur le conseil municipal et il échoua
-plus que jamais, parce qu'on est bien trop avisé pour
-confier les intérêts d'une ville comme Poitiers à un
-homme qui ne sait même pas d'où vient le vent.</p>
-
-<p>M. de La Tour-Villiers ne se serait jamais douté de
-la cause de tant de guignon, si un domestique ivre qu'il
-venait de congédier ne lui avait répondu:</p>
-
-<p>—Ivrogne, moi! eh bien! après... j'aime encore
-mieux être un ivrogne que d'être comme monsieur,
-dont tout le monde se moque parce que monsieur ne
-sait seulement pas d'où vient le vent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p>
-
-<p>Le maître ne répondit rien, il demeura atterré; un
-mot lui avait fait comprendre le secret de ses malheurs.
-Ce fut toute une révélation.</p>
-
-<p>Comme je n'écris pas ici l'histoire de ce gentilhomme,
-je vais, pour couper au court, raconter en quelques
-mots sa triste fin.</p>
-
-<p>Il s'exila volontairement et alla habiter à la Basse-côte,
-sur le bord de la mer, une propriété qu'une de ses
-tantes lui avait laissée.</p>
-
-<p>Là, il vécut presque seul, lisant tous les livres dans
-lesquels il supposait trouver la science qui lui manquait,
-mais aucun livre au monde, même <i>l'Art de s'orienter
-dans les déserts</i>, par l'abbé Prugnot, ne donne la manière
-d'apprendre d'où vient le vent.</p>
-
-<p>Quand il eut tout lu, M. de La Tour-Villiers prit un
-grand parti, il alla questionner un capitaine au long-cours.</p>
-
-<p>—Capitaine, lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en
-mer, comment faites-vous pour savoir d'où vient le vent?</p>
-
-<p>Le capitaine qui ne pouvait pas supposer qu'un
-homme grave se voulût moquer de lui, prit dans sa bibliothèque
-un petit pompon blanc fait de plumes d'eider,
-et le lui montrant il lui dit:</p>
-
-<p>—On amarre ça au premier endroit venu, le plus léger
-brin de brise le fait frissonner; vous voyez que ce
-n'est pas malin, et il ne faut pas avoir inventé la poudre
-pour s'en servir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span></p>
-
-<p>Le questionneur humilié fit semblant de comprendre
-et se retira plus désolé que jamais.</p>
-
-<p>Il fit une dernière tentative: un matin il pria un vieux
-matelot de le prendre avec lui dans son bateau pour
-faire une promenade en mer, moyennant un bon louis
-d'or. Le marin ne se fit pas tirer l'oreille.</p>
-
-<p>Quand les deux hommes furent à quatre kilomètres
-de la côte et que M. de La Tour-Villiers fut bien acertainé
-que personne, sauf le marin, ne pouvait l'entendre,
-il demanda négligemment:</p>
-
-<p>—Dites-moi, Le Helm mon ami, comment fait-on
-pour savoir d'où vient le vent?</p>
-
-<p>—Puh! l'habitude.</p>
-
-<p>—J'entends bien, mais ceux qui n'ont pas l'habitude?</p>
-
-<p>—Ils mouillent leur doigt, ceux-là.</p>
-
-<p>—Et puis?</p>
-
-<p>—Eh bé! ils sentent la fraîcheur; mouillez votre
-doigt, tournez-le comme ça, vous ne sentez rien, n'est-ce
-pas? tournez-le de l'autre côté, vous sentez la fraîcheur
-de la brise, pas vrai? Eh bé, c'est que le vent est
-nord, nord-est.</p>
-
-<p>Le bon gentilhomme suait à grosses gouttes.</p>
-
-<p>—C'est, dit-il, qu'en mer je ne sais pas bien m'orienter.</p>
-
-<p>—Pas malin, fit le matelot, le soleil vient de là, c'est
-le levant, il s'en va là-bas, au couchant; entre les deux,
-c'est le nord, et le midi est en face.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p>
-
-<p>M. de Latour-Villiers revint à terre tout songeur.</p>
-
-<p>—Tout cela est bel et bien, pensait-il souvent, mais
-quand le soleil est couché ou qu'il n'est pas encore levé,
-ou quand le ciel est nuageux, comment peut-on bien
-faire pour savoir d'où vient le vent?</p>
-
-<p>Il mourut encore jeune et véritablement bien à
-plaindre; que fallait-il à ce galant homme pour être
-heureux? Bien peu de chose: une girouette.</p>
-
-
-<p class="p2">Ne trouvez-vous pas que notre chère France est dans
-ce moment dans la situation de cet infortuné gentilhomme?</p>
-
-<p>On y a beau se remuer, prendre des airs capables,
-parler, hurler, brailler, écrire—qui plus est—personne
-ne sait au juste d'où vient le vent.</p>
-
-<p>Peut-être qu'en France il n'y a plus de vent; car ce
-ne sont pas les girouettes qui manquent.</p>
-
-<p>On prétend souvent qu'il faudrait à Paris un journal
-comme le <i>Times</i> de Londres, c'est-à-dire une feuille
-qui, sans aucun parti pris, soit toujours à la tête de l'opinion
-publique.</p>
-
-<p>Je ne sais si, en d'autres temps, le journal eût été facile
-à faire, mais ce dont je suis assuré, c'est, qu'au nôtre, il
-est impossible.</p>
-
-<p>Il n'y a plus d'opinion publique et s'il y en a une, ce
-que je nie, elle n'a pas de tête.</p>
-
-<p>Des partis, partout; l'opinion publique, nulle part.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p>
-
-<p>Notre pauvre pays ressemble fort à un homme qui a
-reçu sur la tête un violent coup de bâton et qui en est
-resté étourdi.</p>
-
-<p>A mesure que le temps s'écoule et que le souvenir des
-événements qu'il a acceptés semble s'éloigner de lui, il
-devient chaque jour plus rêveur et plus indifférent.</p>
-
-<p>Rien ne le touche, rien ne l'émeut, c'est à ce point
-qu'il voit partir ses milliards et qu'il se frotte les mains
-avec plus de satisfaction qu'il n'oserait en témoigner si
-on les lui apportait.</p>
-
-<p>«En voilà quatre de payés; tout va bien.»</p>
-
-<p>Les grands crimes se succèdent, les catastrophes
-s'accumulent et l'opinion publique ne bouge pas.</p>
-
-<p>Comme cette infortunée princesse qui pleurait son
-époux assassiné, elle pourrait prendre la fameuse
-devise:</p>
-
-<p><i>Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus.</i></p>
-
-<p>C'est-à-dire s'il y a quelque chose qui lui <i>est</i> encore,
-c'est la bande à Gélignier.</p>
-
-<p>De petits voleurs qui en revendraient à Cartouche:
-voilà les virtuoses du jour.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LE_JEU" id="LE_JEU"></a>LE JEU</h2>
-</div>
-
-<p>Les hommes pariaient donc pour la casaque rouge.</p>
-
-<p>Les femmes pour la casaque bleue.</p>
-
-<p>Quelques jeunes gandins ruraux mettaient sur la
-casaque verte, et cependant la casaque noire avançait,
-touchait le but et tout le monde perdait; tant il est vrai
-que les couleurs ne signifient rien.</p>
-
-
-<p class="p2">Un autre fait m'a frappé à ces courses. C'est la liberté
-laissée aux joueurs et surtout aux gens qui donnent à
-jouer.</p>
-
-<p>Il faudrait cependant bien s'entendre. Un homme a le
-droit de mettre une somme considérable sur une casaque
-rouge ou noire qui galope, et ce même homme ne
-peut aventurer un louis sur une boule qui tourne dans
-un cylindre mécaniquement combiné; cela est excessif.</p>
-
-
-<p class="p2">Voilà l'Allemagne qui, éclairée par une expérience
-désastreuse, va reprendre les jeux. La laissera-t-on faire
-tranquillement?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span></p>
-
-<p>Bade est désert, Hombourg est mort, Wiesbaden
-agonise, Nauheim est enterré.</p>
-
-<p>Quatre provinces tombent en ruine et le Rhin est désert.</p>
-
-<p>Propriétaires, maîtres d'hôtel, marchands et ouvriers
-gémissent; leurs plaintes sont à ce point retentissantes
-qu'elles seraient parvenues jusqu'au trône.</p>
-
-<p>Le trône aurait promis de réfléchir, et il ne faut pas
-l'avoir regardé deux fois pour savoir qu'il réfléchira vite,
-ce trône-là; il a toujours besoin d'argent et l'acier des
-canons est bien cher.</p>
-
-<p>Après avoir donné cinq milliards, allons-nous laisser
-éparpiller nos louis dans le pays de la choucroûte? En
-vérité, ce serait maladroit.</p>
-
-
-<p class="p2">Le jeu est immoral, va-t-on dire comme à l'ordinaire.</p>
-
-<p>Eh bien, ce n'est point mon avis.</p>
-
-<p>Je pense qu'il est plus moral d'établir un impôt sur
-le vice que d'en mettre un sur la vertu.</p>
-
-<p>Est-il bien moral qu'un brave ouvrier, père de famille,
-ne puisse boire du vin et en faire boire à ses enfants?</p>
-
-<p>Pourquoi y a-t-il un impôt de plus de vingt-cinq centimes
-par litre sur le vin?</p>
-
-<p>Pourquoi le tabac a-t-il doublé de prix?</p>
-
-<p>Pourquoi la viande paye-t-elle une entrée à l'octroi
-de Paris?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p>
-
-<p>Que n'impose-t-on pas l'absinthe de trois francs par
-litre et les cigares de choix de cinquante francs par
-boîte? Ce serait plus moral.</p>
-
-<p>Qui oserait se plaindre?</p>
-
-<p>On se gardera bien de faire cette cote bien taillée.
-Plus nous irons et plus l'impôt sur les matières indispensables
-ira en augmentant.</p>
-
-<p>Savez-vous pourquoi?</p>
-
-<p>C'est que les économistes ont découvert cette vérité
-digne de la Palisse, à savoir que les impôts qui portent
-sur la masse sont les plus productifs.</p>
-
-
-<p class="p2">Le peuple, qui n'est pas économiste, réfléchit beaucoup,
-et, après avoir considéré que le riche paye en
-réalité bien moins d'impôts que lui, il dit tout simplement:</p>
-
-<p>—L'impôt est voté par les riches, cela n'a rien d'étonnant.</p>
-
-<p>Le jour où le pauvre descend dans la rue, le riche ne
-comprend plus.</p>
-
-<p>Il y a une société qui s'est fondée, je crois, au fond
-des Batignolles, et qui s'appelle la Société d'encouragement
-au bien. J'ignore quels résultats heureux elle a pu
-obtenir; elle en a obtenu, sans aucun doute, parce que
-ceux qui la dirigent sont des gens distingués qui mettent
-toute leur âme dans l'accomplissement du devoir;
-mais que ses résultats eussent été différents, si au lieu<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-de s'appeler Société d'encouragement au bien, elle se
-nommait la Société de découragement au mal!</p>
-
-<p>Comme disait le caporal de Dumas: «Ce serait la
-même chose, mais ce serait le contraire.»</p>
-
-<p>Le bien n'a nul besoin d'être encouragé, il va gaiement
-son chemin, et rien ne saurait le faire dévier. On
-ne peut sérieusement admettre qu'un homme sera plus
-vertueux parce que la Société des Batignolles lui aura
-alloué en séance publique une médaille de quinze
-francs.</p>
-
-<p>Si cet homme a fait le bien dans l'ombre, il ne s'attendait
-pas à la médaille.</p>
-
-<p>S'il s'y attendait, ce n'est pas un homme vertueux.</p>
-
-<p>Reste la question des quinze francs, mais c'est bien
-peu de chose.</p>
-
-
-<p class="p2">Avec quinze francs de plus, saint Vincent ne rachèterait
-pas un captif de plus; avec cent sous, on peut
-arrêter le bras d'un assassin.</p>
-
-<p>Je sais bien qu'il est assez difficile de veiller à toute
-heure et de trouver un bandit juste au moment où il lève
-le bras pour lui dire:</p>
-
-<p>—Tenez, mon brave homme, voilà cent sous; allez
-vous divertir un peu; ça vaudra mieux que de tuer votre
-prochain.</p>
-
-<p>Mais ce qu'on pourrait faire facilement, ce serait de
-mettre le mal hors de la portée de tout le monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p>
-
-<p>Les deux plus grands agents de perversité sont l'ivrognerie
-et le jeu. Il serait donc bon, en imposant ces deux
-vices outre mesure, de les rendre inaccessibles au
-peuple.</p>
-
-
-<p class="p2">Cette pudeur à l'endroit des jeux publics, qui rapporteraient
-gros à l'État, semble assez puérile quand on voit
-le jeu installé partout.</p>
-
-<p>On joue sur le turf.</p>
-
-<p>On joue dans les cercles.</p>
-
-<p>On joue dans les cafés.</p>
-
-<p>On joue dans les fêtes de village.</p>
-
-<p>On joue sur les places; dans les rues.</p>
-
-<p>Là et là, pas le moindre contrôle.</p>
-
-<p>Aux courses, pertes considérables, ainsi que dans les
-cercles. Dans les cafés, tout le monde sait que quelques
-grecs seuls ne perdent point.</p>
-
-<p>Dans les fêtes publiques, sous prétexte de jeu du
-lapin ou des couteaux, des industriels ignobles dévalisent
-l'ouvrier.</p>
-
-<p>Dans les rues, c'est mieux encore, on joue le <i>truc</i>.</p>
-
-<p>Le truc est des plus simples; un vaurien a trois cartes
-en mains, deux noires et une rouge; il les mêle, et, en
-les posant par terre, il feint par maladresse de montrer
-la rouge; il va sans dire qu'il la file. Le passant, alléché,
-met son argent sur la carte qu'il croit rouge, et il est
-refait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p>
-
-<p>Les tribunaux correctionnels condamnent toutes les
-semaines quelques truqueurs. Ils feraient peut-être
-mieux de condamner le joueur, qui n'est devenu la dupe
-que parce qu'il croyait voler sûrement le... banquier.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LES_FOLLES" id="LES_FOLLES"></a>LES FOLLES</h2>
-</div>
-
-<p>Un journal, d'humeur douce ordinairement, vient
-d'adresser une admonestation assez nerveuse à deux
-membres de la Faculté de médecine.</p>
-
-<p>Cette feuille prétend que deux médecins, qu'il est
-inutile de nommer ici, chefs de service dans un hôpital
-dont le nom importe peu, auraient traité plus que légèrement
-le secret professionnel, une des mille religions
-des matérialistes.</p>
-
-<p>Voici le fait reproché:</p>
-
-<p>La scène se passe dans un hospice d'aliénés, côté des
-dames; les docteurs susdits ne se gêneraient en rien
-pour raconter aux étudiants qui suivent leurs leçons les
-événements qui ont amené la folie dans le cerveau de
-ces pauvres femmes.</p>
-
-<p>Les chagrins d'amour et l'adultère règnent, dans ces
-histoires vraies, aussi despotiquement que dans les
-romans qu'on achète trois livres dix sous pour tuer un
-peu le temps.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span></p>
-
-<p>Après ces orages du cœur, la mort est la pourvoyeuse
-la plus active des maisons de force. Des tas de pauvres
-femmes sont là, grimaçantes, horribles, grotesques et
-touchantes; les unes ont vu mourir ceux qu'elles
-aimaient, mères, maris, enfants, et Dieu, peut-être par
-miséricorde, ne leur a pas donné assez de raison pour
-accepter chrétiennement ses terribles arrêts.</p>
-
-<p>D'autres sont folles comme la jeune fille que Sganarelle
-prétendait soigner était muette, c'est-à-dire sans
-qu'on sache pourquoi.</p>
-
-<p>Eh bien, il paraîtrait que non seulement les deux docteurs
-livrent à la curiosité de leurs élèves les faits particuliers
-qui ont entraîné la folie, mais encore qu'ils
-appellent ces infortunées par leurs noms de famille, et
-leur font quelquefois des questions ridicules qui sont
-d'autant plus regrettables que ces intéressantes malades
-ont souvent des éclairs de raison.</p>
-
-<p>Il est impossible d'approuver la conduite de ces médecins,
-si toutefois le journal dit vrai,—car le journal
-pourrait bien ne pas dire vrai, on a vu des choses plus
-extraordinaires,—mais on aurait aussi grand tort de
-donner à ce fait l'importance que notre grand confrère
-lui attribue. C'est là un manque de goût, de tact, de convenance,
-de délicatesse, tout ce qu'on voudra, mais le
-grand mot de secret professionnel n'a rien à voir en
-cette affaire.</p>
-
-<p>L'hôpital n'est pas une maison bourgeoise. Le médecin<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-qui y professe y est appelé par l'humanité et non
-par la famille.</p>
-
-<p>Les malades qui y souffrent, y souffrent gratuitement.</p>
-
-<p>L'humanité, après tout, n'est que l'humanité; elle fait
-en gros ce que chacun de ses membres fait en détail;
-elle ne fait rien pour rien.</p>
-
-<p>Au dix-neuvième siècle elle ouvre ses nombreuses
-maladreries «à tout venant mal attigé».</p>
-
-<p>—Entrez, entrez, dit-elle, vous serez logés, nourris,
-blanchis, chauffés, éclairés, purgés, saignés, opérés,
-cautérisés, amputés, inhumés pour rien, pour rien!
-On ne vous demande même pas de trousseaux, pas de
-certificat de vaccination, au contraire; pas de certificat
-de bonne vie, au contraire; mais il est bien entendu que
-si vous n'êtes pas des lépreux vulgaires, des cloquets
-insignifiants ardés par la fièvre quartaine ou le feu
-Saint-Antoine, si vous êtes de vrais souffreteux couverts
-de maux étranges, inconnus, terribles, épouvantements
-chers aux praticiens, en ce cas vous serez raisonnables
-pour vous soumettre à l'analyse avant et à l'autopsie
-après.</p>
-
-<p>Comme on le voit, c'est pour rien, en effet, et l'humanité
-n'est vraiment pas exigeante en réclamant en son
-nom de si légers sacrifices.</p>
-
-<p>Eh bien! il y a des malades égoïstes qui font des
-façons. Ah! c'est que les enfants de l'humanité sont
-bien difficiles à contenter.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p>
-
-<p>Les rédacteurs du journal en question sont des fils de
-l'humanité. Comment veulent-ils, de bonne foi, qu'un
-professeur enseigne l'art de guérir un mal s'il n'en
-recherche pas la cause?</p>
-
-<p>Va-t-il dire à de jeunes étudiants venus de tous les
-coins du monde pour surprendre les secrets de la
-science:</p>
-
-<p>—Messieurs, voici deux folles, l'une est silencieuse,
-l'autre est bruyante, la première ne veut rien manger,
-l'autre dévore, la grande est douce comme un mouton,
-la seconde est presque furieuse: nous allons leur faire
-suivre le même traitement.</p>
-
-<p>Ce serait absurde; les jeunes gens s'en retourneraient
-dans leur patrie en disant:</p>
-
-<p>—Ce grand homme est un cuistre.</p>
-
-<p>Tandis que si le professeur s'exprime ainsi:</p>
-
-<p>—Messieurs voici deux sujets extraordinaires. Le
-premier est une jeune fille honnête, qui est devenue
-amoureuse d'un jeune homme pauvre mais indélicat;
-sa famille s'est opposée au mariage et la malheureuse
-est devenue folle. Aujourd'hui la famille s'est ravisée;
-entre deux folies, elle a préféré la moindre. Nous allons
-peu à peu annoncer cette bonne nouvelle à l'infortunée;
-puis le retour de sa famille, celui de son amant adroitement
-ménagés, et enfin le mariage, amèneront une
-guérison indubitable. L'autre, messieurs, est en pleine
-voie de guérison; cette malheureuse était devenue presque<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-furieuse; de patientes investigations m'ont démontré
-que la lecture d'un journal avancé n'était pas étrangère
-à cet état que quelques-uns de mes confrères plus empressés
-que patients—pour ne pas dire plus,—attribuaient
-à une paralysie partielle. (<i>Mouvement dans
-l'auditoire.</i>) Ici, messieurs, je réclame votre attention.</p>
-
-<p>Convaincu que les théories avancées, si bonnes pour
-les esprits sains et forts (<i>Applaudissements.</i>), peuvent
-produire certains désordres sur les cerveaux faibles,
-j'ai dû chercher à détruire les effets sans avoir l'air de
-changer les causes, ce qui eût irrité le sujet jusqu'à la
-fureur.</p>
-
-<p>Après avoir cherché longtemps, j'ai trouvé un stratagème
-assez original: j'ai donné au sujet un journal un
-peu moins avancé que sa feuille de prédilection, en
-ayant soin de faire coller sur ce journal le titre de l'ancien
-que j'ai découpé moi-même.</p>
-
-<p>Messieurs, un progrès sensible s'est manifesté; j'ai
-alors choisi un nouveau journal un peu moins vif, puis
-un troisième. Aujourd'hui, le sujet va presque bien,
-et chaque jour elle croit dévorer le <i>Rappel</i> et lit <i>le
-Siècle</i>.</p>
-
-<p>Dans huit jours elle lira la <i>Liberté</i>; si dans quinze
-jours, à l'aide du faux titre, on peut lui faire avaler <i>la
-Patrie</i>, elle est sauvée.</p>
-
-<p>Les jeunes gens retournent dans leur patrie et racontent,<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-au grand honneur de la France, les traits de savoir
-et de sagacité de ses professeurs.</p>
-
-
-<p class="p2">Maintenant est-il bien nécessaire, dira-t-on, d'appeler
-ces deux folles par leur nom et de livrer ainsi le secret
-des familles à quelques étudiants?</p>
-
-<p>Cet argument est insignifiant. Ces étudiants deviendront
-docteurs et en verront bien d'autres. Puis nous
-ne sommes plus aux temps barbares; on n'est pas déshonoré
-pour avoir un fou dans sa famille, par cette bonne
-raison qu'aujourd'hui chaque famille en a plusieurs.</p>
-
-
-<p class="p2">Encore un souvenir d'hôpital.</p>
-
-<p>Si vous n'aimez pas les choses gaies, vous pouvez
-passer à l'autre alinéa, ne vous gênez pas, je vous en
-supplie.</p>
-
-<p>Il y a une quinzaine d'années Alfred Delvau, ce
-pauvre cher esprit qui eut tant de peine à vivre et dont
-les volumes de deux francs se vendent trente aujourd'hui,
-Alfred Delvau vint me trouver.</p>
-
-<p>—J'ai, me dit-il, une bonne occasion, une source à
-copie, viens.</p>
-
-<p>—Où?</p>
-
-<p>—Tu verras.</p>
-
-<p>—Mais encore?</p>
-
-<p>—Ah! méfiant! il faut tout te dire: à l'hôpital.</p>
-
-<p>—Merci bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p>
-
-<p>—Oh! pas un hôpital bête!</p>
-
-<p>—Mais encore?</p>
-
-<p>—Les femmes folles.</p>
-
-<p>—Je croyais que c'était inabordable.</p>
-
-<p>—J'ai mes entrées.</p>
-
-<p>—Allons.</p>
-
-<p>Bien que Delvau ait raconté cette visite dans le
-<i>Figaro</i>, je crois, je ne me permettrai pas, malgré le
-temps écoulé, de nommer la maison que nous visitâmes
-et à l'aide de quel moyen, bien pardonnable du reste,
-nous y pénétrâmes.</p>
-
-<p>Je dispenserai également mes lecteurs, que j'aime,
-du récit navrant de toutes les infortunes qui se déroulèrent
-à nos yeux; des volumes d'ailleurs ne suffiraient
-pas.</p>
-
-<p>Nous étions jeunes, le fameux «chacun pour soi et
-Dieu pour tous» n'avait pas encore racorni nos cœurs
-complètement. Nous nous tenions la main en tremblant
-et, si nous avions été seuls, nous aurions pleuré amèrement
-sur le sort de toutes ces pauvres femmes dont le
-seul tort était d'avoir aimé passionnément.</p>
-
-<p>Sur cent cinquante créatures de tout âge qui nous
-environnaient, soixante-quinze étaient devenues folles
-par amour, trente parce qu'elles avaient été abandonnées,
-quarante mères avaient vu mourir leurs enfants de
-morts violentes.</p>
-
-<p>Heureusement, nous passâmes dans un endroit plus<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-sinistre encore, et l'horreur remplaça la pitié qui nous
-étouffait.</p>
-
-<p>Nous étions dans le quartier des furieuses.</p>
-
-<p>Là, rien ne restait plus de la femme, la bête avait
-remplacé la créature.</p>
-
-<p>Nous nous éloignâmes plus terrifiés qu'attendris.</p>
-
-<p>Comme nous pénétrions dans une autre cour qui,
-tout au contraire des autres, était presque solitaire,
-nous remarquâmes une grande fille assise sur un banc.</p>
-
-<p>C'était une créature admirablement belle et étrange
-comme une héroïne de madame Sand. A peine vêtue
-d'une chemise de grosse toile écrue et d'un jupon de
-laine brune, on voyait ses bras nerveux et délicieusement
-modelés, sa poitrine un peu masculine, mais belle pourtant
-à la manière antique, et son dos arrondi était
-couvert par une chevelure abondante, noire, aux reflets
-roux.</p>
-
-<p>Un grand peintre comme Paul de Saint-Victor aurait
-fait avec ce modèle un admirable tableau, aussi pur,
-aussi délicat que la Joconde, aussi vif, aussi brûlant
-que la Salomé. Pourquoi les grands maîtres ne peuvent-ils
-tout voir?</p>
-
-<p>—Qu'est-ce là? demanda Delvau émerveillé à l'ami
-qui nous conduisait.</p>
-
-<p>—Une pauvre créature bien à plaindre, répondit
-celui-ci. C'est une juive, fille d'un marchand assez riche;
-elle avait quitté le toit paternel pour suivre son amant;<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-elle était mère. Son père fut inflexible; la misère arriva,
-elle n'était pas habituée à souffrir. Un jour, ils eurent
-faim, elle, lui et l'enfant, et, à bout de courage, ils décidèrent
-d'en finir.</p>
-
-<p>Ils écrivirent leurs noms sur un papier, qu'ils enfermèrent
-dans cette petite boîte émaillée que vous voyez
-dans sa main, afin que le père eût un remords, et, bras
-dessus bras dessous, comme s'ils allaient à la fête de
-Saint-Cloud, ils arrivèrent au pont d'Iéna. Elle portait
-son petit enfant; ils s'embrassèrent tous les trois, et
-s'élancèrent dans l'autre monde. La Seine prit l'enfant
-et l'amant et rendit la femme à un de ces stupides
-mariniers qui se mêlent toujours de ce qui ne les regarde
-pas et à qui l'on donne des médailles.</p>
-
-<p>—Braves gens, au demeurant, dit Delvau; ils se
-trompent comme tout le monde, voilà tout.</p>
-
-<p>—Possible. On apporta la pauvre femme ici. Voilà
-deux ans de cela; elle joue paisiblement avec sa petite
-boîte d'émail, elle ne fait de mal à personne et n'a
-jamais prononcé une parole.</p>
-
-<p>Pendant que notre ami nous racontait la triste histoire,
-la folle s'était levée et était venue se planter devant
-Delvau.</p>
-
-<p>L'auteur des <i>Lettres de Junius</i> était non seulement
-beau, mais il avait la physionomie d'une douceur extrême.
-Il ressemblait au Christ, peut-être aussi à
-l'homme qu'elle avait aimé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p>
-
-<p>Elle le regarda longtemps, bien longtemps; elle
-toucha ses yeux, ses cheveux, elle l'embrassa sur le
-front et, lui montrant sa petite boîte d'émail, elle lui dit
-d'une voix triste, lente et gutturale:</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse">J'ai du bon chagrin</div>
- <div class="verse">Dans ma tabatière...</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>Elle retourna à son banc sans plus nous regarder, et
-tous trois nous pleurions comme des veaux.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LA_QUESTION_DES_DIAMANTS" id="LA_QUESTION_DES_DIAMANTS"></a>LA QUESTION DES DIAMANTS</h2>
-</div>
-
-<p class="ac noindent">I<br /><br />
-
-HISTOIRE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES</p>
-
-
-<p>Ne trouvez-vous pas que les diamants finissent par
-tenir une trop grande place dans le monde?</p>
-
-<p>A peine en a-t-on fini avec ceux du roi de Perse, que
-voilà ceux du Palais-Royal qui recommencent. Ces derniers
-sont, dit-on, enchâssés dans un drame de famille.
-Aussi n'en parlons-nous que pour mémoire.</p>
-
-<p>A la fin du dix-septième siècle et pendant tout le
-dix-huitième, les diamants avaient une grande importance
-ainsi que les autres pierreries; cela avait bien
-plus sa raison d'être que dans notre temps. Une ignorance
-pleine de mystère entourait non seulement les
-brillants, mais tous les cristaux.</p>
-
-<p>Les savants appellent cristaux les émeraudes, les
-brillants, les saphirs et les rubis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span></p>
-
-<p>On n'est pas plus... savant que cela, n'est-ce pas,
-madame?</p>
-
-<p>Comme je suis à peu près sûr de ne pas ennuyer mes
-lectrices en leur parlant de ces cristaux, je vais faire
-une petite excursion dans le passé, aussi bien les
-temps présents n'ont rien de bien aimable.</p>
-
-
-<p class="p2">Les romanciers du siècle dernier ont un peu abusé du
-diamant. A chaque instant, s'il fallait les en croire, le
-marquis de Fréval, le duc de Valbreuse, ou le simple
-chevalier Valsain tiraient de leur doigt une bague qu'ils
-donnaient à bout portant pour payer le plus léger service.</p>
-
-<p>Ils accompagnaient le présent de phrases traditionnelles
-dans le genre de celles-ci:</p>
-
-<p>«—Tiens, lui dis-je, friponne, sers bien mes intérêts
-auprès de ta divine maîtresse; et je lui passai au
-doigt une petite bague dont le brillant valait une centaine
-de pistoles.»</p>
-
-<p>Ainsi s'expriment Valsain et les autres galants. Ils
-étaient généreux, c'est incontestable, mais, mon Dieu,
-qu'ils devaient être drôles et ridicules en passant la
-petite bague au doigt plus ou moins mignon de la
-soubrette: c'était tout un travail.</p>
-
-<p>Aujourd'hui nos galants sont plus ladres et moins
-empressés.</p>
-
-<p>—Tenez, petite, disent-ils, remettez donc cela à
-votre maîtresse, vous serez bien gentille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span></p>
-
-<p>Et cela est accompagné d'un ou deux louis au plus.</p>
-
-<p>Et l'on vient dire que tout augmente!</p>
-
-
-<p class="p2">D'abord il faut dire qu'un gentleman, aussi généreux
-qu'il soit, ne saurait, ne pourrait passer un diamant de
-mille francs au doigt d'une femme de chambre sans
-s'exposer et l'exposer elle-même aux plus grands désagréments.</p>
-
-<p>D'abord, sa maîtresse ne manquerait pas de s'offusquer
-de cette étoile brillante ornant une main à tout faire.</p>
-
-<p>De plus, elle serait humiliée de se voir sans cesse
-affichée à ce doigt plébéien.</p>
-
-<p>Si la femme de chambre, plus amoureuse du solide
-que du brillant, voulait vendre son diamant, le bijoutier
-à qui elle le présenterait ne manquerait, pas de s'étonner
-qu'une domestique eût en sa possession un semblable
-bijou, et il faudrait aller raconter toute l'histoire au
-commissaire de police, homme très bien élevé, mais
-doué d'une curiosité déplorable.</p>
-
-<p>Le galant se verrait forcé de venir en personne dire
-son histoire au magistrat, ce qui serait le comble du
-ridicule.</p>
-
-<p>Sans compter que, si la maîtresse, malgré le bruit
-fait autour de ce bijou indiscret, venait à s'humaniser,
-la situation n'en serait pas moins tendue.</p>
-
-<p>Qu'offrir à la maîtresse quand on a donné à sa femme
-de chambre un diamant de cinquante louis?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span></p>
-
-<p>Supposez un homme faisant les choses plus que bien,
-et offrant du premier coup une parure de vingt mille
-francs, ce serait gentil, et pourtant la dame aurait le
-droit de lui dire:</p>
-
-<p>—Cher monsieur, vous appréciez mon mérite dix-neuf
-fois plus que celui de ma bonne; c'est beaucoup sans
-doute, mais ce n'est pas assez.</p>
-
-<p>Les gens qui ne croyaient pas à la sorcellerie affirmaient
-très gravement que le fameux comte de Saint-Germain,
-plus connu sous le nom de Cagliostro, devait
-son immense fortune à l'art qu'il possédait d'enlever les
-taches des diamants.</p>
-
-<p>C'était une supposition assez ingénieuse, mais elle
-péchait par la base; Cagliostro n'avait pas de fortune,
-et il est fort rare que les diamants aient des taches;
-ces prétentions-là sont bonnes pour le soleil.</p>
-
-<p>Quand, par aventure, ils ne sont pas aussi purs que
-Courbet, on les taille d'une façon particulière et l'on y
-perd fort peu de chose.</p>
-
-
-<p class="p2">Ce fut l'abbé Haüy qui porta le premier coup au
-diamant, qui, jusque-là, avait été, je l'ai dit déjà, entouré
-de mystère.</p>
-
-<p>On n'avait aucun moyen certain de reconnaître d'une
-façon certaine un diamant d'un morceau de cristal de
-roche ou d'un caillou brillant des grands fleuves.</p>
-
-<p>Le vénérable abbé prit un marteau et frappa sur les<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>
-émeraudes, les rubis, les saphirs et les diamants, comme
-si cela ne coûtait rien.</p>
-
-<p>A force de briser, le savant finit par établir que toutes
-les pierres précieuses ont, dans leur débris, une forme
-particulière sur laquelle il était impossible de se tromper.
-Ce fut en brisant une pierre qu'il prenait pour un
-rubis spinelle qu'il reconnut le diamant rose, inconnu
-jusqu'alors et confondu avec les pierres sans valeur de
-cette nuance.</p>
-
-<p>L'abbé exposa sa découverte et prouva que tous les
-morceaux de telle pierre affectaient, par exemple, la
-forme hexamétrique, pendant que les morceaux de telle
-autre avaient tous la forme rhomboïde ou la forme
-octogone, etc., etc.</p>
-
-<p>Le monde scientifique applaudit fort à la découverte,
-mais les jolies dames du dix-huitième siècle ne l'apprécièrent
-que fort médiocrement.</p>
-
-<p>—Voire! la belle avance, disait madame de Montlaur,
-de savoir qu'on a un beau diamant quand il est brisé
-en mille morceaux!</p>
-
-<p>Elle avait un peu raison.</p>
-
-
-<p class="p2">Le bruit que firent dans le monde les travaux du savant
-cristallographe prouve bien que le diamant ne
-courait pas tant les rues que MM. Valsain et de Valambreuse
-voulaient bien le faire accroire dans les livres.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, on ne casse plus les pierres précieuses.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span></p>
-
-<p>Le premier israélite venu prend d'un air indifférent
-un diamant présenté à son estimation et répond sans
-la moindre hésitation:</p>
-
-<p>—Ça pèse tant; un peu jaune; ça vaut tant.</p>
-
-<p>Et jamais il ne se trompe.</p>
-
-<p>Or, comme tout le monde est un peu juif, il en
-résulte que tout le monde distinguerait avec la plus
-grande facilité un diamant vrai au milieu de mille
-pierres fausses.</p>
-
-
-<p class="p2">C'est au café des Variétés, au second, en plein boulevard
-Montmartre et en plein jour qu'a lieu la Bourse
-des pierres fines.</p>
-
-<p>Bien peu de personnes étrangères au métier peuvent
-pénétrer dans le sanctuaire, non que l'accès en soit
-difficile, la porte est grande ouverte, mais aussitôt
-qu'une figure inconnue apparaît, les portefeuilles se
-ferment, les étoiles disparaissent. A la place de trafiquants
-affairés au regard vif et fin, il ne reste plus que
-quelques juifs à l'œil éteint faisant péniblement leur
-partie de bezigue.</p>
-
-<p>Ah! il reste aussi un Turc!</p>
-
-<p>Un Turc habillé de bleu, vous ne connaissez que ça,
-vous savez ce Turc qui ressemble tant à Couderc de
-l'Opéra-Comique, mais en jaune, ce Turc qui a de si
-larges culottes. Eh bien, ces culottes sont pleines de
-diamants.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span></p>
-
-<p>N'allez pas croire, je vous prie, que les bons juifs,
-marchands de pierreries, aient la moindre défiance et
-qu'ils craignent les voleurs. Ah! ce n'est guère cela qui
-les tourmente,—je vous dirai pourquoi, si j'y pense;
-ce qu'ils craignent, c'est de dire les véritables prix
-devant les profanes et surtout devant les petits bijoutiers.</p>
-
-<p>L'inconnu parti, les bras s'allongent, les portefeuilles
-reparaissent, il n'est pas hors de propos de constater
-que la plupart des portefeuilles des marchands et courtiers
-sont en fer-blanc, et ferment à clef comme de véritables
-armoires.</p>
-
-<p>En une minute les tables sont encombrées de paquets
-de papier blanc affectant la forme de ceux dans lesquels
-les pharmaciens mettent la rhubarbe ou le sulfate de
-magnésie.</p>
-
-<p>Les paquets s'ouvrent, et en moins de temps qu'il ne
-faut pour le dire, la table et le billard sont à ce point
-couverts des précieux cailloux que le roi de Perse lui-même
-y regarderait à deux fois et que mademoiselle
-Duverger se trouverait mal, elle qui se trouve si bien.</p>
-
-
-<p class="p2">C'est un étrange spectacle que de voir des vieillards
-sordides sortir avec tranquillité trois ou quatre millions
-de leur poche.</p>
-
-<p>Chacun des dix mille paquets contient des brillants
-d'un poids égal depuis la cassure imperceptible du<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-vitrier jusqu'au brillant gros comme un pois de Clamart
-un peu vieux.</p>
-
-<p>Puis viennent les pièces rares.</p>
-
-<p>Là, ce sont deux saphirs gros comme des noix.</p>
-
-<p>Là, c'est un diamant noir presque aussi gros à lui
-tout seul que les douze perles qui l'entourent.</p>
-
-<p>Là, c'est un collier fait de quinze émeraudes dont on
-pourrait faire quinze tabatières, insuffisantes sans doute
-pour M. Hyacinthe du Palais-Royal, mais trop grandes
-à coup sûr pour le nez de mademoiselle D.</p>
-
-
-<p class="p2">—Voici, s'écrie l'un des marchands, une véritable
-occasion, un des plus beaux bijoux anciens qui soient
-connus. C'est un collier qui a appartenu à madame la
-princesse de Guémenée; monture, diamants, tout est
-ancien. Le prince Troïsetoiloff en a refusé 75,000 francs,
-il y a plus de vingt ans.</p>
-
-<p>Le collier passe de mains en mains, on regarde avec
-attention, les loupes s'en donnent à cœur joie. L'indécision,
-le doute se peignent sur quelques visages et le
-collier arrive jusqu'à Michel; Michel est le grand juge.
-Il prend l'objet, le soupèse, le regarde d'un air indifférent,
-et dit:</p>
-
-<p>—Les deux brillants sont anciens; deux viennent,
-avec leur monture, de la comtesse de Préjean; les deux
-autres, plus beaux encore, ont fait partie d'un collier
-qui a été volé à Venise, en 1804, à madame Morosini.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p>
-
-<p>Ce collier a appartenu plus tard à lady Temple, dont
-le mari l'acheta à Candaar, à Isaac Lieven, votre grand-père,
-monsieur Lion. Lady Temple l'a légué à sa fille,
-Madame de X..., qui le vendit trois jours après son
-mariage.</p>
-
-<p>Quant au saphir du milieu, il vient de la vente de
-mademoiselle Schneider. Tout le reste est neuf, monture
-et brillants, et arrive tout droit de Hambourg.</p>
-
-<p>Du reste, c'est assez soigné, et les 75,000 francs
-demandés me paraissent un prix convenable.</p>
-
-<p>L'affaire est jugée.</p>
-
-
-<p class="p2">Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il y a
-dans le monde cinq ou six individus qui connaissent
-tous les diamants de valeur, tous les bijoux d'importance
-qui existent, et qui les reconnaissent après trente
-ans, ne les eussent-ils vus qu'une seconde, avec autant
-de sûreté qu'un tailleur reconnaît à trente pas un client
-qui a oublié de le payer.</p>
-
-<p>Quant un vol est commis chez un grand bijoutier, ce
-qui arrive assez souvent, à Paris, à Vienne, à Londres
-et à Pétersbourg, si, parmi les objets volés, il se trouve
-quelque pierre ayant une valeur au-dessus de la moyenne,
-le volé ne désespère pas de retrouver son voleur, ce
-qui ne manque jamais d'arriver dans un laps de temps
-plus ou moins éloigné.</p>
-
-<p>Malheureusement, le tout est tellement disséminé,<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-qu'il faudrait de longues années pour suivre toutes les
-pistes, et des années plus longues encore se passeraient
-en d'interminables et douteux procès.</p>
-
-
-<p class="p2">Mais, à propos de diamants, il y a souvent, très souvent
-l'intervention de la femme de chambre.</p>
-
-<p>On a déjà beaucoup parlé de ce type de Marton. Petites
-comédies, petits romans, petits procès, on a montré
-cette confidente telle qu'elle est, menteuse, flatteuse,
-paresseuse. L'a-t-on fait voir aussi voleuse?</p>
-
-<p>Je ne le crois pas.—Tout à l'heure j'y reviendrai.
-Cependant laissez-moi faire une parenthèse sur les domestiques.</p>
-
-<p>Dans les hôtels un peu chic, il existe encore, de nos
-jours, un Suisse, le Suisse.</p>
-
-<p>Ah! le Suisse est un personnage important; c'est
-qu'il joint à la connaissance du secret des maîtres celle
-des secrets des autres domestiques.</p>
-
-<p>Il tient de plus dans sa droite profonde le cordon de
-la liberté.</p>
-
-<p>Un domestique brouillé avec le suisse est un prisonnier
-qui n'a même pas la ressource de s'évader.</p>
-
-<p>Après le suisse vient le valet de chambre. C'est, suivant
-son humeur, l'homme important de la maison.</p>
-
-<p>Quand la maîtresse du logis porte culotte, le valet de
-chambre ne jouit d'aucune considération.</p>
-
-<p>Les jeunes cochers et les valets de pied se reconnaissent<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-facilement à leurs pantalons collants et à leurs
-cheveux ramenés en avant en faces lisses. Ils dominent
-l'assemblée par un aplomb particulier, une espèce de
-sans-gêne qui doit changer de nom à la porte de l'écurie.</p>
-
-<p>Le côté des dames est moins diapré.</p>
-
-<p>Il se divise en deux séries seulement: les cuisinières
-et les femmes de chambre.</p>
-
-<p>Les cuisinières sont faciles à reconnaître, les femmes
-de chambre sont, pour la plupart, des rébus indéchiffrables.</p>
-
-<p>Tandis que je regardais de tous mes yeux, trop confiant
-dans ma perspicacité qui ne me révélait rien,
-j'aperçus, par bonheur, une figure de connaissance, une
-institutrice à qui j'avais eu l'honneur de prêter un parapluie
-sur la plage de Trouville, j'étais sauvé!</p>
-
-<p>Cette institutrice avait permuté, elle était devenue
-femme de chambre, parce que les enfants grandissent et
-tout est à recommencer.</p>
-
-<p>Je l'interrogeai, touchant trois ou quatre très belles
-personnes mises avec une étonnante distinction.</p>
-
-<p>—Quelle est cette jolie blonde?</p>
-
-<p>—La femme de chambre de la comtesse de B...</p>
-
-<p>—Ce n'est pas Dieu possible! Elle a filouté les diamants
-de sa maîtresse; elle en a là pour plus de vingt
-mille francs.</p>
-
-<p>—Dites cinquante.</p>
-
-<p>—Raison de plus pour qu'ils ne soient pas à elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p>
-
-<p>—Naturellement, sa maîtresse les a empruntés. Une
-femme du monde ne prête pas ses diamants à sa
-femme de chambre. On les reconnaîtrait; elle en
-emprunte à droite et à gauche afin que sa camériste lui
-fasse honneur.</p>
-
-<p>—C'est ingénieux. Et les robes?</p>
-
-<p>—Les robes, de même.</p>
-
-<p>—Alors, votre toilette...</p>
-
-<p>—Est à moi. Ma maîtresse n'aime pas à briller par
-là. Elle a une autre toquade; elle nous fait accompagner
-par de jeunes avocats qui n'ont pas de moustaches.
-Nous arrivons sept ou huit ensemble; cela a l'air d'une
-grande maison.</p>
-
-<p>—A quoi cela sert-il?</p>
-
-<p>—Tiens! ça se redit dans le monde!</p>
-
-<p>Un gentleman bien distingué vint inviter mon interlocutrice
-pour un quadrille; elle refusa.</p>
-
-<p>—Pourquoi ne dansez-vous pas? lui demandai-je.</p>
-
-<p>—Parce qu'il m'aurait fait faire vis-à-vis par son
-beau-frère et sa sœur, un ancien chef qui a épousé une
-femme de chambre; ils sont maintenant dans le commerce;
-je n'aime pas les petites gens.</p>
-
-<p>—Qu'arriverait-il, demandai-je au bout d'un instant,
-si un mauvais plaisant faisait retentir un grand
-coup de sonnette?</p>
-
-<p>—Il n'arriverait rien, mais ça jetterait un froid, parce
-qu'on sait bien que les maîtres sont capables de tout.</p>
-
-<hr class="sect" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="ac noindent">II<br /><br />
-
-LES DIAMANTS DE LA REINE ISABELLE</p>
-
-
-<p>Un grand bruit dans le monde féminin élégant.</p>
-
-<p>La reine d'Espagne fait sa petite vente de diamants.</p>
-
-<p>Il y en a, dit-on, pour une douzaine de millions.</p>
-
-<p>C'est en Angleterre que ces précieuses pierres vont,
-comme dit le cliché n<sup>o</sup> 117, affronter le feu des enchères.</p>
-
-<p>Les commissaires de la rue Drouot ne sont pas contents.</p>
-
-<p>C'est un beau million de bénéfices qui leur passe
-devant le... marteau.</p>
-
-<p>C'est aussi un petit échec pour Paris. Paris n'est
-plus la capitale reine du monde, et c'est bien sa
-faute.</p>
-
-<p>L'argent ne manque pas, il y a assez de millionnaires,
-d'étrangers et de jolies femmes pour enlever les
-diamants de la reine dans une matinée; mais il est probable,
-pourtant, que la vente y eût été mauvaise par ce
-seul fait que peu de gens oseraient acheter ostensiblement
-pour un million de diamants. Ce ne serait certainement
-pas par timidité, que les amateurs manqueraient
-un pareil achat; mais la plupart des millionnaires ne<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-sont pas rassurés sur la marche de la décentralisation,
-et ils craindraient une forte baisse sur les pierreries
-dans le cas peu probable où Belleville deviendrait la
-capitale de la France.</p>
-
-
-<p class="p2">Cette vente fait penser tout naturellement à cette
-fameuse reine d'Espagne mise à la scène d'une façon
-si curieuse, si spirituelle et si invraisemblable, par
-Scribe dans son opéra-comique des <i>Diamants de la
-couronne</i>; vous savez cette reine qui s'en va tranquillement
-dans la caverne des faux monnayeurs chanter
-des boléros dans l'intérêt de l'État et de sa dynastie.</p>
-
-<p>Quel malheur que la bonne reine Isabelle ne puisse
-suivre ce pittoresque exemple!</p>
-
-<p>Il est vrai qu'il ne s'agit pas le moins du monde des
-diamants de la couronne, comme ne manqueront pas
-de dire les sots, mais bien de diamants particuliers.</p>
-
-<p>On s'est fort étonné que la reine catholique, qui est
-fort riche, se soit décidée à ce sacrifice. Une minute de
-réflexion suffit pour faire comprendre qu'une reine
-exilée ne peut laisser une pareille fortune en friche.</p>
-
-<p>Les diamants sont encore plus chers à entretenir que
-les femmes auxquelles on les donne ou à qui on les
-offre, deux actes bien différents.</p>
-
-<p>Ils ne mangent pas comme des chevaux à l'écurie,
-sans doute ils n'exigent ni réparation ni loyer, mais ils
-n'en sont pas moins coûteux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p>
-
-<p>Voici, par exemple, des diamants qui représentent
-plus de 600,000 fr. de rentes. En admettant que la reine
-les regarde une fois par mois pendant cinq minutes, ce
-plaisir qui, après tout, n'a rien d'excessif, lui coûte
-50,000 fr., soit 10,000 fr. par minute.</p>
-
-<p>C'est raide, comme on dit dans <i>le demi-monde</i>.</p>
-
-<hr class="sect" />
-
-<p class="ac noindent">III</p>
-
-<p>Il est difficile de parler de diamants sans se souvenir
-du duc de Brunswick. Il vient de paraître sur cet excentrique
-seigneur un livre fort curieux et fort bien fait
-sur lequel je reviendrai et dont j'aurais parlé tout de
-suite, s'il ne m'avait paru tout d'abord fait pour certains
-intérêts particuliers. Je crois que ce livre ne changera
-rien, et qu'il eût peut-être mieux valu ne pas remettre
-en scène le petit-fils maquillé de Witikind.</p>
-
-
-<p class="p2">Un cristallophile célèbre, c'est ou c'était, j'ignore
-s'il vit encore, le fils du docteur C...</p>
-
-<p>Le docteur C..., qui, dans son temps, avait joui d'une
-grande réputation, avait été le précurseur du docteur
-Ricord.</p>
-
-<p>En mourant, il avait laissé une fortune considérable
-à son fils, ce qui était fort heureux, car ce fils eût été
-probablement incapable d'acquérir quelque bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p>
-
-<p>Il n'avait qu'un goût au monde, qu'un désir, un rêve,
-une passion: les diamants. Il en avait un grand nombre
-qu'il avait cousus sur un plastron de velours noir, et il
-couchait avec.</p>
-
-<p>Ce caillou porte en lui des germes d'excentricité,
-puisque tout ceux qui l'aiment,—les hommes, bien
-entendu,—ont tous plus ou moins le cerveau dérangé.</p>
-
-<p>Le bon abbé Haüy pensa être victime d'un de ces
-possédés.</p>
-
-<p>On sait que ce fut lui qui trouva la manière la plus
-certaine d'analyser les pierres en les brisant, les éclats
-de chaque pierre ayant une forme particulière et déterminante.</p>
-
-<p>Comme il allait enlever, pour la briser, une parcelle
-d'un diamant rose, afin de s'assurer par la forme des
-fragments si le prétendu diamant rose n'était pas tout
-simplement un pâle rubis, le marquis de Maugier,
-qui assistait à l'expérience, tira son épée:</p>
-
-<p>—Monsieur l'abbé, s'écria-t-il, si vous brisez ce
-diamant, son sang retombera sur vous; vous êtes un
-homme mort.</p>
-
-<p>—Monsieur, répondit naïvement le bon abbé, le
-diamant n'a pas de sang et ne saurait en avoir,
-puisque...</p>
-
-<p>Le marquis ne le laissa pas achever, il reprit son
-diamant et s'enfuit à toutes jambes.</p>
-
-<p>En arrivant chez madame de Caylus, il s'écria:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span></p>
-
-<p>—L'abbé Haüy, un savant! mais c'est un âne fieffé,
-et, s'il ne dépendait que de moi, il serait enfermé aux
-Petites-Maisons.</p>
-
-<p>Et comme madame de Caylus lui assurait qu'elle était
-étonnée d'entendre un homme de qualité s'exprimer
-ainsi sur le compte du plus vertueux des hommes, le
-marquis lui répondit d'un air sarcastique:</p>
-
-<p>—Ah! comtesse, je vous concède sa vertu, mais,
-pour sa science, vous me trouverez inexorable; et il
-ajouta d'un air de pitié:—Et, d'ailleurs, que voulez-vous
-attendre d'un homme qui prétend avoir trouvé
-une méthode pour apprendre à lire et à écrire aux
-sourds-muets!</p>
-
-
-<p class="p2">Une des pièces qui ont le plus consolidé la réputation
-en Allemagne du célèbre Hebel, est intitulée <i>le Diamant</i>.
-A Vienne, cette pièce se joue sérieusement au théâtre
-Impérial. J'en recommande fort le sujet aux faiseurs
-de pantomimes anglaises ou parisiennes qui défrayent
-les <i>Folies-Bergère</i>.</p>
-
-<p>Voici le sujet de ce «drame philosophique», comme
-on dit là-bas sur l'affiche.</p>
-
-<p>Un empereur d'Autriche a une fille et un diamant
-magnifique. Par l'étrange caprice d'une fée, quand
-l'empereur perdra son diamant, il perdra en même
-temps son enfant.</p>
-
-<p>Un jour, le diamant disparaît, et l'auguste père, au<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-désespoir, fait annoncer à son de trompe que celui
-qui a volé le diamant sera haché menu comme chair
-à pâté, et que celui qui rapportera le diamant épousera
-la princesse sa fille et les florins y afférents,
-comme disait M<sup>e</sup> Hégésippe, notaire royal du Beauvoisis.</p>
-
-<p>Un soldat blessé vient demander l'hospitalité dans
-une ferme; le paysan et sa famille l'accueillent et le
-soignent si bien qu'il ne tarde pas à mourir.</p>
-
-<p>Le soldat, touché de tant de soins inutiles, donne à
-la fille du paysan un caillou gros comme une noix
-dont les facettes jettent mille feux.</p>
-
-<p>La fille regarde ce présent en regrettant qu'avec le
-bouchon le moribond ne lui fasse pas également cadeau
-de la carafe.</p>
-
-<p>Survient un juif,—il y en a partout,—qui offre
-un double florin du caillou brillant.</p>
-
-<p>Marché conclu.</p>
-
-<p>Mais voici la justice qui frappe à la porte.</p>
-
-<p>Le juif, qui se méfie, avale le caillou; ce qui ne
-l'empêche pas d'aller en prison.</p>
-
-<p>L'acte de la prison, bien que ne valant pas celui de
-la <i>Tour de Nesle</i>, est assez intéressant.</p>
-
-<p>Tous les familiers guettent le fils d'Israël, qui ne
-se décide pas, ce que voyant, un geôlier plus avisé
-que les autres lui donne une corde et aide à son évasion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p>
-
-<p>Poussant le dévouement plus loin, il s'élance avec
-lui dans la barque, et, à peine en sûreté, le juif se
-réjouit et demande à son sauveur comment il pourra
-s'acquitter envers lui.</p>
-
-<p>—Peuh! c'est bien simple, répond le geôlier, laisse-moi
-t'ouvrir le ventre.</p>
-
-<p>Et il sort un couteau d'un pied de long. Ce que voyant
-le juif, qui n'y va pas par quatre chemins, flanque le
-geôlier à l'eau et gagne le rivage.</p>
-
-<p>A peine a-t-il touché le rivage qu'il est arrêté par
-les gendarmes. Le brigadier, dont il a, la veille, dégraissé
-l'uniforme, veut bien le soustraire à la potence.</p>
-
-<p>—Comment feras-tu? demande le juif transporté de
-joie.</p>
-
-<p>—Ah! c'est bien simple, je vais t'ouvrir le ventre.</p>
-
-<p>Et il sort son sabre.</p>
-
-<p>Heureusement des voleurs surviennent et délivrent
-le misérable des mains des gendarmes; ordinairement
-c'est le contraire, mais ces Allemands sont si originaux!</p>
-
-<p>Dans la profondeur de la forêt, le juif se précipite
-aux genoux du chef de brigands, son libérateur.</p>
-
-<p>—Homme taré, lui dit-il, laisse-moi partir et demain
-je te prouverai ma reconnaissance en t'envoyant
-cent florins.</p>
-
-<p>—Vous êtes bien bon, dit le voleur, mais j'aime<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-autant être payé tout de suite, il y a longtemps que j'ai
-envie d'un diamant.</p>
-
-<p>Il tire alors son formidable poignard, mais le juif,
-prompt comme l'éclair, le lui arrache des mains et le
-tue.</p>
-
-<p>Le voilà libre.</p>
-
-<p>Il s'élance dans la maison paternelle, mais son père
-le dénonce.</p>
-
-<p>Il va chez sa maîtresse, mais sa maîtresse le dénonce;
-l'humanité entière est contre lui et le poursuit;
-il n'est pas jusqu'à son chien qui ne flaire le diamant.</p>
-
-<p>Dans ce péril extrême, le juif veut passer à l'étranger;
-malheureusement, de son côté, le diamant manifeste
-la même intention et le juif éprouve d'atroces
-douleurs.</p>
-
-<p>Il va chez un médecin qui s'empresse de lui proposer
-l'opération, son scalpel à la main; l'œil brillant de
-convoitise il va éventrer le patient, lorsqu'heureusement
-la nature reprend ses droits.</p>
-
-<p>Le juif et le docteur vont au palais rapporter le diamant
-et toucher la récompense; quand ils arrivent,
-la cour est en fête, le fameux diamant impérial a été
-retrouvé au fond du coffre et celui du juif est reconnu
-pour un strass de peu de valeur.</p>
-
-<p>Les Allemands trouvent dans tout ceci de grands enseignements
-et tous les éléments d'une haute philosophie:
-ils n'ont que ce qu'ils méritent.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="PETITS_BONHEURS_DU_DEUIL" id="PETITS_BONHEURS_DU_DEUIL"></a>PETITS BONHEURS DU DEUIL</h2>
-</div>
-
-<p>Paris est rentré chez lui.</p>
-
-<p>Dans huit jours les absents ne seront plus des retardataires
-mais bien des encroûtés.</p>
-
-<p>Il est cependant certaines familles qui restent dans
-leurs terres jusqu'à la fin de novembre, sous prétexte
-de chasses: ces familles ont des dispenses octroyées
-par le faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>Au siècle dernier quand une famille titrée de la <i>généralité</i>
-de Paris annonçait qu'elle passerait l'hiver dans
-ses terres, on savait que cela voulait dire: «Désordres
-et prodigalités à purger.»</p>
-
-<p>A cette époque, plus gracieuse que raisonnable, tout
-le monde dépensait plus que ses revenus et il arrivait
-un moment où il fallait compter, sous péril d'arriver
-à la banqueroute, comme le prince de Guémenée, ou à
-la déconfiture comme beaucoup d'autres princes.</p>
-
-<p>La Marquise prenait son parti en brave, elle allait
-soupirer dans le «vallon solitaire» passant ses jours à<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-contempler dans le miroir, dit un écrivain du temps,
-«ses oisifs appas».</p>
-
-<p>Le marquis qui n'avait rien à contempler se contentait
-de se livrer à d'inutiles regrets.</p>
-
-<p>Il regrettait son or laissé au tapis-vert ou sur le bonheur-du-jour
-de l'incomparable Rosette, la perle du
-ballet ou de la comédie.</p>
-
-<p>Marquis et marquise se chamaillaient souvent et
-s'aimaient quelquefois, ne fût-ce que pour passer le
-temps.</p>
-
-<p>La marquise baptisait des cloches et les marmots de
-ses fermiers, couronnait des rosières, le Chevalier
-venait exprès pour ces cérémonies. Le Marquis, lui,
-chassait et ne couronnait rien.</p>
-
-<p>Le soir, en compagnie du curé du village et de l'aumônier
-du château, on jouait au boston ou à la bête
-hombrée, des pièces de douze sous qu'on défendait
-avec âpreté tout en devisant sur «l'inclémence de la
-saison».</p>
-
-<p>Venait enfin le jour où l'intendant annonçait d'un
-air triomphant que la brèche était réparée, que les
-créanciers, jadis furieux et exigeants, devenaient souples
-et rampants, et la berline de l'émigré volontaire
-reprenait le chemin de la rue du Bac au magique ruisseau.</p>
-
-
-<p class="p2">Aujourd'hui, une famille endettée ne pourrait pas<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-aussi sagement réparer ses folies. On ne permet à personne
-d'être gêné.</p>
-
-<p>Tout le monde est gêné, mais nul ne doit paraître
-dans la gêne, sous peine d'être rayé du grand livre du
-monde parisien.</p>
-
-<p>Aussi l'on va, l'on va quand même, l'on va toujours;
-toujours, non, on va jusqu'à la ruine.</p>
-
-<p>Un séjour plus ou moins long à la campagne ne saurait
-rien réparer, par cette bonne raison que la terre
-ne rapporte que 3 pour 100 au plus et que les gens
-qui possèdent un million en terre sont très rares, un
-ou deux par département, mettons-en trois et n'en parlons
-plus. Eh bien, comment se refaire, je vous prie,
-avec une rente de 30,000 fr.? C'est à peine ce qu'il
-faut pour manger à Orbec ou à Chinon.</p>
-
-<p>Il y a les biens de ville, il y a encore les valeurs
-mobilières, je n'en disconviens pas; mais lorsqu'on
-songe à réparer la fameuse brèche déjà nommée, les
-biens sont hypothéqués et les valeurs mobilières légèrement
-entamées. Se refaire est donc de toute impossibilité.
-Le salut n'est possible que dans des entreprises
-hasardeuses, à moins que le hasard lui-même ne se
-charge de tout.</p>
-
-
-<p class="p2">Au faubourg Saint-Germain, ce hasard s'appelle la
-Providence.</p>
-
-<p>La Providence sauve tous les ans une vingtaine de<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-familles engagées dans le fatal engrenage de la gêne en
-leur envoyant un deuil.</p>
-
-<p>Quand une famille ne sait plus à quel saint se vouer,
-elle se résigne et attend son deuil en souriant.</p>
-
-<p>Ne croyez pas qu'ici le mot deuil signifie héritage, cela
-serait odieux. Un deuil, c'est un deuil, pas autre chose.</p>
-
-<p>Une vieille demoiselle de Raseville, que personne ne
-connaît, que ses parents n'ont jamais vue, meurt dans
-un couvent du Poitou, sans laisser une obole. C'est un
-deuil pour tous les Raseville et leur parenté.</p>
-
-<p>Un vieux M. de Clamont meurt en Dauphiné, laissant
-pour tout potage mille écus de revenus à sa gouvernante.
-C'est un deuil pour tous les Clamont et leurs alliés.</p>
-
-<p>La mort de ces deux vieillards, qui ne laissent rien,
-sauve dix familles.</p>
-
-<p>Ces dix familles Clamont et Raseville prennent le
-deuil et ferment leurs portes. Plus de dîners, plus de
-bals, plus de spectacles, plus de toilettes pour le monde,
-plus d'équipages pour les réunions publiques; soixante
-mille francs d'économies par famille. Si ça ne sauve
-pas, ça bouche toujours un trou.</p>
-
-<p>Pour les familles patriciennes, une mort est, comme
-pour le bourgeois, un immense malheur; mais un simple
-deuil est souvent une bonne fortune.</p>
-
-<p>On parlait un jour, dans le salon de la comtesse N...,
-des deux demoiselles de G..., dont la beauté est remarquable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p>
-
-<p>—Pourquoi ne se marient-elles pas? demandait
-quelqu'un.</p>
-
-<p>—Comment voulez-vous qu'elles se marient, fit la
-maîtresse de la maison, elles sont adorables, mais les
-de G... sont en plein guignon, voilà plus de dix ans
-qu'ils n'ont pas eu le moindre deuil.</p>
-
-<p>—C'est vrai, firent les intimes; on n'est pas plus
-malheureux.</p>
-
-<p>Un profane, qui aurait entendu cela, aurait senti ses
-cheveux se dresser sur sa tête et se serait cru au <i>prima
-serra</i> à l'auberge des Adrets.</p>
-
-<p>Et pourtant!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="SCENES_DE_LA_VIE_BALNEAIRE" id="SCENES_DE_LA_VIE_BALNEAIRE"></a>SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE</h2>
-</div>
-
-<p>Il n'est rien d'aussi plaisant que les Français en déplacement
-aux stations balnéaires.</p>
-
-<p>En Angleterre, on y regarde de plus près. Miss Grace
-Johnston a la poitrine faible, et le bon docteur M. Samuel
-Scatt a dit:</p>
-
-<p>—Je pense que l'air de Pau serait salutaire à cette
-jeune et gracieuse personne.</p>
-
-<p>C'est bien! Les parents disent:</p>
-
-<p>—Miss Grace ira à Pau.</p>
-
-<p>Le lendemain, le docteur revient et manifeste l'idée
-que l'air de Ragatz, en Suisse, serait salutaire à l'asthme
-de M. Johnston.</p>
-
-<p>C'est bien! M. Johnston ira à Ragatz.</p>
-
-<p>Le surlendemain, le même docteur Samuel Scatt revient,
-et, après avoir examiné le cas de la bonne mistress
-Johnston, il déclare sur l'honneur qu'elle a des
-rhumatismes, et qu'il est de la plus impérieuse nécessité<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-que la bonne dame se rende à Néris-en-Bourbonnais,
-pour y faire une cure de vingt et un jours.</p>
-
-<p>La très bonne mistress soupire longuement et apprête
-ses malles.</p>
-
-<p>Quelques jours s'écoulent, le docteur revient et s'aperçoit
-que le jeune M. Olivier est pâle; il pense, ce
-bon docteur, que cette pâleur n'est pas naturelle, et
-qu'il serait bon pour le jeune homme de respirer un
-air imprégné d'une douce résine par les bourgeons de
-sapin des <i>pinadas</i> d'Arcachon.</p>
-
-<p>Le jeune M. Olivier n'est pas content, mais il boucle
-sa malle, après avoir pris soin d'y mettre autre chose
-que ce que contenait celle du voyageur sentimental.</p>
-
-<p>Laurent Sterne avait mis dans sa valise six chemises
-et une culotte de soie noire; le jeune M. Olivier ne met
-dans la sienne qu'une chemise et six culottes. C'est la
-même chose, mais c'est le contraire.</p>
-
-<p>—Je vais donc rester seul ici? s'écrie le deuxième
-fils de la maison, M. Tristan.</p>
-
-<p>M. Scatt réfléchit, et dit:</p>
-
-<p>—Non; vous êtes très fort et très bien portant; je ne
-vois aucune raison pour vous empêcher d'aller à la mer.</p>
-
-<p>—Quelle mer?</p>
-
-<p>—Celle que vous voudrez: Wight, Brighton, ou Boulogne,
-ou Dieppe.</p>
-
-<p>La fin juillet étant venue, la famille se disperse aux
-quatre coins de ce coin fortuné de l'Europe qui contient<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
-des eaux salutaires à tous les maux, même à la santé.</p>
-
-<p>Miss Grace est à Pau.</p>
-
-<p>Papa Johnston est à Ragatz.</p>
-
-<p>Maman Johnston est à Néris.</p>
-
-<p>Le jeune M. Olivier est à Arcachon.</p>
-
-<p>L'autre plus jeune M. Tristan est à Dieppe.</p>
-
-<p>Au mois d'octobre cette aimable famille se retrouvera
-au grand complet et tous les membres de ses membres
-seront guéris, si le savant Samuel Scatt ne s'est pas
-trompé, ce qui arrive quelquefois.</p>
-
-<p>En France, les bourgeois aisés procèdent tout différemment.</p>
-
-<p>Supposez la même famille que ci-dessus, M. et madame
-Josse si vous voulez, une fille et deux garçons.</p>
-
-<p>Dans la famille anglaise il y a un chef.</p>
-
-<p>Ce chef, c'est M. Johnston, invariablement.</p>
-
-<p>En France, il est impossible de déterminer d'une façon
-positive quel est le chef de la famille Josse.</p>
-
-<p>Il y a des familles où le chef est bien M. Josse lui-même,
-mais il en est d'autres où c'est madame Josse.
-C'est elle qui a apporté l'argent ou l'a gagné, elle parle,
-on se tait et on obéit.</p>
-
-<p>Dans d'autres familles Josse, le chef c'est la fille, mademoiselle
-Athénaïs, à moins que ce ne soit M. Édouard
-ou le fils cadet, ce vaurien d'Edmond qui entortille toujours
-son père et qui fait faire à sa mère tout ce qu'il veut.</p>
-
-<p>Or, le printemps arrivé, la famille Josse consulte le<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-célèbre docteur Panatet des Ruisseaux, non sur les infirmités
-communes, mais sur le mal du chef de la famille
-ou plutôt de celui qui mène la famille.</p>
-
-<p>—Cher docteur, dit madame Josse, j'ai des douleurs,
-mon mari a un asthme, mon fils Édouard est très pâle et
-Edmond est très rouge. Mais, voyez-vous, tout cela n'est
-rien du tout, l'essentiel est de penser à mon Athénaïs
-qui a la poitrine très faible.</p>
-
-<p>—Oh! très faible...</p>
-
-<p>—Vous l'avez dit vous-même, mon cher docteur, il
-ne m'en souvient que trop.</p>
-
-<p>—J'ai dit que mademoiselle Athénaïs demandait des
-ménagements.</p>
-
-<p>—Pas elle, son état.</p>
-
-<p>—Naturellement.</p>
-
-<p>—Parce qu'elle, la pauvre chérie, est bien trop douce
-pour demander quelque chose, c'est la discrétion même.
-Eh bien, docteur, nous sommes prêts à faire tous les sacrifices
-possibles et impossibles. Où faut-il aller pour
-que cette chère enfant trouve un soulagement à des
-maux d'autant plus cruels qu'elle feint de les oublier
-elle-même.</p>
-
-<p>—Dame, il faut voir.</p>
-
-<p>—Parlez, cher docteur, vos prescriptions seront aveuglément
-suivies, et fallût-il aller au Caire, comme cette
-tragédienne, mademoiselle Rachel, Athénaïs ira; nous
-sommes décidés aux plus grands sacrifices.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span></p>
-
-<p>—Nous n'en sommes pas encore là.</p>
-
-<p>—Je lis dans vos yeux que nous y viendrons.</p>
-
-<p>—Mais pas du tout!</p>
-
-<p>—Vous ne voulez pas briser le cœur d'une mère,
-vous êtes bon.</p>
-
-<p>—Mon Dieu, vous vous méprenez. Athénaïs, je l'ai
-vue naître, n'est pas malade le moins du monde; maintenant
-si, pour votre satisfaction, et comme médecine
-préventive, vous voulez la mener à Cauterets, je n'y vois
-pas d'inconvénient.</p>
-
-<p>—Merci, docteur, merci; vous comprenez, vous, ce
-que c'est que le cœur d'une mère.</p>
-
-<p>Voilà toute la famille en route pour Cauterets, sur ce
-simple motif qu'Athénaïs a beaucoup toussé pendant
-l'hiver, notamment le jour du bal de Montroussy.</p>
-
-<p>A Cauterets, Athénaïs ne tousse pas; mais la température
-changeante ne fait pas bien l'affaire des douleurs
-de madame Josse, ni de l'asthme de son époux; Édouard
-y pâlit de plus en plus et Edmond suffoque.</p>
-
-<p>La saison terminée, la famille Josse revient et se répand
-en imprécations contre Cauterets, et il y a de quoi.</p>
-
-<p>Il est bien entendu que si c'est le père, dont l'autorité
-domine, la famille va crever d'ennui à Ragatz, si c'est
-la mère, Néris est l'horrible séjour où ces gens s'ennuieront.
-En revanche, si c'est Edmond ou Olivier qui sont
-les Benjamins, on se décide pour la mer.</p>
-
-<p>Oh! alors, pauvre Athénaïs, pauvre madame Josse,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
-pauvre M. Josse, que je vous plains, vous, vos douleurs
-et votre asthme!</p>
-
-<p>Athénaïs reviendra poussive, sa mère percluse, son
-père à demi suffoqué, et, pendant tout l'hiver, ces infortunés
-n'auront qu'une phrase à répondre à ceux qui tâcheront
-de les plaindre ou de les consoler:</p>
-
-<p>—La mer, voyez-vous, on a beau dire, ça fait plus de
-mal que de bien.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="COMMENT_ON_DISCIPLINE_LES_MUSICIENS" id="COMMENT_ON_DISCIPLINE_LES_MUSICIENS"></a>COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS</h2>
-</div>
-
-<p>On célébrait la cent-et-onzième représentation d'<i>Orphée
-aux enfers</i>.</p>
-
-<p>Jacques Offenbach, couronné de pampres et de
-myrtes, avait invité tous les dieux de l'Olympe à souper.</p>
-
-<p>C'était Paul Brébant qui fournissait l'ambroisie et le
-nectar.</p>
-
-<p>Qui dit que les dieux s'en vont, je vous prie?</p>
-
-<p>Il y avait là une Vénus Astarté, fille de l'onde amère,
-bien capable de féconder l'univers sans tordre ses cheveux.</p>
-
-<p>Il y avait une chaste Diane qui, pour la circonstance,
-avait déposé ses flèches au vestiaire; il y avait Minerve,
-bien décidée à fermer les yeux, puis Junon, qui faisait
-la roue en l'absence de son paon; il y avait l'Amour, et
-Pluton, et Jupiter, Jupiter lui-même cachant ses foudres
-sous son habit noir.</p>
-
-<p>La belle Hélène, aussi, fille de Jupiter et de Léda,<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-était venu <i>péricholer</i> chez ses parents; il y avait encore....
-qui n'y avait-il pas?</p>
-
-<p>Tous ces braves dieux s'en donnaient à cœur joie,
-comme des divinités qui ont bien et consciencieusement
-travaillé pendant plus de cent soirs.</p>
-
-<p>La presse parisienne était représentée par tous ceux
-qui s'occupent de théâtres et par beaucoup d'autres qui
-pourraient tout aussi bien s'en occuper.</p>
-
-<p>Jamais le théâtre de la Gaîté ne mérita mieux son nom
-que ce soir-là.</p>
-
-<p>Offenbach, quoique souffrant encore, faisait les honneurs
-de son ciel avec toute la bonne grâce et l'esprit
-possible.</p>
-
-<p>Ses comédiens le fêtaient franchement, parce qu'ils
-aiment fort ce maître, qui les brutalise bien un peu,
-mais qui aide autant à leurs succès qu'eux à sa fortune.</p>
-
-<p>Offenbach est très vif, dur quelquefois, mais il sait se
-faire pardonner, et, dans l'orchestre surtout, où il
-maltraite tout le monde sans exception, il est très aimé
-tout de même.</p>
-
-<p>—En voilà un qui sait son affaire, disent les exécutants
-avec un air de gloire.</p>
-
-<p>L'exécution terminée, il rachète ses vivacités par des
-paroles qui ont le don de toucher ces braves gens.</p>
-
-
-<p class="p2">Meyerbeer procédait tout différemment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p>
-
-<p>Après la répétition, il attendait le troisième cor dans
-un couloir:</p>
-
-<p>—Monsieur le professeur, disait-il en ôtant son chapeau,
-un mot, je vous prie.</p>
-
-<p>—A votre service, répondait le cor tremblant.</p>
-
-<p>—Monsieur le professeur, reprenait l'illustre auteur
-des <i>Huguenots</i>, vous avez remarqué sans doute qu'à
-la trente-quatrième mesure du n<sup>o</sup> 17 qui est en <i>ré</i>, il y
-a un <i>ut dièze</i>.</p>
-
-<p>—Mon Dieu, non, monsieur, je vous en demande
-bien pardon.</p>
-
-<p>—Ah! tant mieux, que vous me faites plaisir! Je me
-disais: M. le professeur fait toujours un ut naturel,
-c'est que probablement j'aurais dû mettre un bécarre.</p>
-
-<p>—Oh! monsieur, pouvez-vous croire...</p>
-
-<p>—Je vous aurais remercié, monsieur le professeur,
-tout le monde peut se tromper.</p>
-
-<p>Et le maître s'en allait en saluant profondément.</p>
-
-<p>—Vieux juif, murmurait le troisième cor, je crois
-qu'il s'est moqué de moi.</p>
-
-
-<p>Je l'ai dit, la manière d'Offenbach est tout autre.</p>
-
-<p>—Dites donc, vous, là-bas, monsieur le hautbois,
-vous voulez rire, dit-il en fronçant le sourcil.</p>
-
-<p>—Mais, monsieur...</p>
-
-<p>—Il n'y a pas de mais, monsieur, vous ne savez pas
-ce que vous faites.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—Qu'y a-t-il à la deuxième mesure?</p>
-
-<p>—Monsieur, il y a <i>ré ré si</i>.</p>
-
-<p>—<i>Si</i> quoi?</p>
-
-<p>—<i>Si</i> naturel.</p>
-
-<p>—Ah! <i>si</i> naturel; voilà trois fois que vous me faites
-<i>si</i> bémol; si c'est pour avoir une gratification à la fin du
-mois, vous vous illusionnez.</p>
-
-<p>—Mais, monsieur...</p>
-
-<p>—Taisez-vous; vous faites une bêtise, et vous grognez
-par-dessus le marché... Continuons.</p>
-
-<p>Après la répétition, il repêche son hautbois qui est
-ivre de fureur.</p>
-
-<p>—Vous avez compris pourquoi je vous ai attrapé,
-n'est-ce pas, mon ami?</p>
-
-<p>—Ma foi, non, monsieur Offenbach, vous avez été
-bien dur pour moi.</p>
-
-<p>—Parbleu!</p>
-
-<p>—Je suis pourtant consciencieux, et je fais tout mon
-possible.</p>
-
-<p>—Vous êtes un imbécile; vous ne comprenez pas que
-si je ne vous attrapais pas vertement, vous qui êtes le
-meilleur musicien de l'orchestre, il me serait impossible
-de faire marcher les ganaches, et je perdrais mon
-autorité.</p>
-
-<p>—Il est sévère, mais juste, pense le hautbois en s'en
-allant consolé.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="PARIS_EST-IL_UN_GARGANTUA" id="PARIS_EST-IL_UN_GARGANTUA"></a>PARIS EST-IL UN GARGANTUA?</h2>
-</div>
-
-<p>Voilà comment on fait les réputations.</p>
-
-<p>Le 26 janvier 1874, il est arrivé à Paris 15,000 kilogrammes
-de moules. Il est probable que, comparé à
-l'arrivage ordinaire, ce nombre est considérable. Naturellement
-les journaux ont consigné ce fait.</p>
-
-<p>La première feuille qui a eu cette bonne aubaine a
-cru devoir faire suivre sa nouvelle de cette remarque:
-«Quinze mille kilogrammes de moules, et tout était
-avalé le jour même. Oh! ce Paris: quel Gargantua!»</p>
-
-<p>Naturellement, les journaux de Paris, en mentionnant
-le fait, ont reproduit la fameuse phrase.</p>
-
-<p>Les journaux de province n'ont eu garde de manquer
-l'occasion d'apostropher la capitale, et voici les journaux
-étrangers qui nous parviennent avec le même fait
-et le même commentaire.</p>
-
-<p>Eh bien, c'est tout simplement déplorable.</p>
-
-<p>Je ne ris pas. L'aimable farceur qui a produit ces
-deux lignes supplémentaires, qui ont dû lui rapporter<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
-six sous, ne se doute guère de la mauvaise action qu'il
-a commise.</p>
-
-<p>Le grand grief de la province contre Paris, c'est qu'il
-mange tout.</p>
-
-<p>Les pauvres diables qui habitent les côtes ne se demanderont
-pas, en lisant la <i>Petite Presse</i> ou le <i>Petit
-Moniteur</i>, ce qu'ils feraient de leurs moules si Paris ne
-les absorbait pas. Ils ne se diront pas qu'en échange,
-Paris leur a envoyé des kilogrammes d'argent; non, ils
-diront:</p>
-
-<p>—Avant les chemins de fer, les moules ne nous coûtaient
-rien; aujourd'hui, leur prix est excessif, il faut
-nous contenter de les regarder: Paris dévore tout.</p>
-
-<p>De là une grande amertume des provinciaux contre
-Paris.</p>
-
-<p>En disant les provinciaux, j'entends naturellement
-quelques trafiquants, et non la masse des gens de province.</p>
-
-<p>Le problème que ces braves gens poursuivent est
-celui-ci:</p>
-
-<p>Élever un veau, le vendre et le manger après.</p>
-
-<p>Ils l'élèvent, le vendent, mais ne le mangent pas, et
-ils s'écrient:</p>
-
-<p>—Paris nous dévore tout!</p>
-
-
-<p class="p2">Voyez-vous la figure d'un paysan lisant que Paris
-mange 15,000 kilogrammes de moules en un jour?
-C'est à le rendre fou, ce brave homme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p>
-
-<p>La tête travaille des mois dans la solitude, et il
-arrive à cette conclusion naturelle:</p>
-
-<p>—Si ce Gargantua n'existait pas, je mangerais des
-moules tant que j'en voudrais.</p>
-
-<p>Il se tait, mais.....</p>
-
-<p>Si vous chassez, il vous empêche de passer dans son
-champ. Si vous lui demandez un renseignement, il vous
-joue une niche. Si vous devenez son voisin, il vous
-vexe. Si vous vous contentez de passer dans sa commune,
-il se contente, lui, de vous regarder avec mépris;
-vous venez de Paris, vous êtes l'homme qui mange sa
-part de moules au banquet de la vie.</p>
-
-
-<p class="p2">Ce qu'il y a de plus triste en tout ceci, c'est que rien
-n'est moins vrai.</p>
-
-<p>Paris ne mange pas même les moules auxquelles il a
-droit, et c'est le reporter aux abois, toujours cherchant
-un étonnement pour son lecteur, qui est cause de ce
-vieux malentendu.</p>
-
-<p>Le reporter n'est pas méchant, bien au contraire;
-mais c'est un étourdi désastreux qui, pour avoir le
-plaisir de stupéfier ceux qui ne vont pas au fond des
-choses, a négligé un calcul bien simple, comme vous
-allez en juger.</p>
-
-<p>Supposez, ce qui est exagéré, que chaque kilogramme
-donne cinquante moules.</p>
-
-<p>Supposez, cela n'a rien d'excessif, qu'il y ait à<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-Paris trois cent mille personnes qui n'aiment pas les
-moules, vous arriverez à ce résultat navrant que, le
-26 janvier 1874, sept cent cinquante mille autres personnes
-ont mangé chacune <i>une</i> moule, et que sept cent
-cinquante mille autres personnes ont assisté à ce piteux
-festin sans y pouvoir prendre part.</p>
-
-<p>Cela rappelle les plus mauvais jours du siège.</p>
-
-
-<p class="p2">Paris a une réputation de Gargantua qu'il ne perdra
-jamais; et pourtant Paris est la ville la plus sobre de
-l'univers.</p>
-
-<p>Les étrangers eux-mêmes laissent leur gloutonnerie
-à la barrière.</p>
-
-<p>Paris aime à bien manger; mais le Paris riche est
-plus gourmet que gourmand.</p>
-
-<p>Le Paris bourgeois n'est aisé qu'à la condition d'être
-sobre; le Paris pauvre mange quelquefois, il dîne rarement.</p>
-
-<p>Pour se rendre compte du changement survenu
-dans les mœurs gastronomiques de la capitale, il
-suffit de jeter les yeux sur les images publiées par
-les journaux de la Restauration et de lire les livres
-publiés depuis la fin du dernier siècle jusqu'à cette
-époque.</p>
-
-<p>Où est le temps où, pour désigner les députés à conscience
-facile, on disait les <i>ventrus</i>?</p>
-
-<p>Le ministère actuel pourrait bien tenir table ouverte<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
-du matin au soir, ça augmenterait certainement sa
-majorité comme volume, mais pas comme nombre; et
-c'est fort heureux, sinon pour le ministère, du moins
-pour la dignité de notre temps.</p>
-
-<p>Nous avons assez de mauvais côtés pour souligner
-les bons.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="UN_DUEL_RUSSE" id="UN_DUEL_RUSSE"></a>UN DUEL RUSSE</h2>
-</div>
-
-<p>Heureusement les Français n'entendent pas le duel
-comme les seigneurs russes. Quant c'est fini, c'est
-fini; on se serre la main ou on se contente de se saluer,
-et il n'est plus question de rien.</p>
-
-<p>Les vieux Russes n'entendent pas les choses ainsi. Le
-blessé peut revenir quand il lui plaît, et, comme le
-carré de la bouillotte, il a droit de faire son reste ou
-son jeu à sa fantaisie.</p>
-
-<p>Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux
-qui est en pleine lune de miel et qui voit soudain tomber
-au milieu de son bonheur un ennemi blessé par lui deux
-ans avant. Le survenant vient réclamer sa revanche.
-C'est dur.</p>
-
-<p>Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité
-aurait, à la place de Mérimée, peint autrement la
-situation, en faisant arriver ce lugubre créancier le
-soir même des noces. L'auteur de <i>Colomba</i> a raconté la
-chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable
-n'y perd rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p>
-
-<p>Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre
-conteur, a pourtant un grand mérite: elle est vraie.</p>
-
-<p>Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la
-date du fait serait de l'indiscrétion, le prince K... fut
-appelé à de hautes fonctions. Le poste qu'il tenait de
-la bienveillance de l'empereur était très envié, aussi
-parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou du
-bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme.</p>
-
-<p>—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir
-le prince K... serait bien ennuyé, si j'allais lui demander
-une revanche qu'il me doit depuis longtemps.</p>
-
-<p>On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux
-amis furent députés pour demander réparation au
-grave fonctionnaire.</p>
-
-<p>—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en
-s'inclinant profondément, nous venons de la part du
-prince S... aff vous demander la revanche de la blessure
-qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous.</p>
-
-<p>—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le
-prince K..., qui avait oublié l'aventure.</p>
-
-<p>—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire.</p>
-
-<p>—En effet, dit le prince, je l'avais oublié.</p>
-
-<p>—S... aff porte encore à la joue une cicatrice que
-lui fit votre sabre.</p>
-
-<p>—Il m'avait provoqué.</p>
-
-<p>—C'est vrai.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p>
-
-<p>—Je garde donc ma situation d'insulté.</p>
-
-<p>Allez donc, messieurs, et dites au prince que je n'ai
-rien à lui refuser, car je le tiens dans la plus grande
-estime. Nous nous battrons demain: je ne mets qu'une
-seule condition: à bout portant, un seul pistolet chargé.</p>
-
-<p>Si ces deux Russes eussent été Français, ils se
-seraient mis à rire et auraient raconté la plaisanterie
-qu'on avait voulu faire au nouveau gouverneur; mais
-ces Russes étaient Russes, ils craignirent de mécontenter
-leur client en ayant l'air de reculer; ils ne dirent
-rien, sinon qu'on serait exact au rendez-vous.</p>
-
-<p>Le lendemain, le prince S... aff fut tué roide.</p>
-
-<p>Comme le prince K... s'en retournait fort tranquillement,
-un des témoins qui l'avaient assisté lui demanda:</p>
-
-<p>—Comment, prince, avez-vous exigé un combat aussi
-meurtrier? Votre premier duel était un enfantillage, la
-blessure que vous aviez faite était insignifiante.</p>
-
-<p>—Je vais vous expliquer cela, mais n'en dites rien,
-je vous prie. Si je m'étais contenté de blesser encore
-S... aff, il m'aurait demandé une autre revanche, et,
-depuis que j'ai eu la goutte, je me dérange très difficilement.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="FAUX_NOBLES_ET_CHAUVES" id="FAUX_NOBLES_ET_CHAUVES"></a>FAUX NOBLES ET CHAUVES</h2>
-</div>
-
-<p>Il y a dans notre beau pays deux mille familles considérées
-qui seraient bien embarrassées de faire leurs
-preuves, non pas les preuves de quatorze cent, ni
-mêmes les preuves de quatre quartiers, qu'on exigeait
-encore en 89 de ceux qui voulaient entrer dans les
-compagnies d'élite, mais tout simplement des preuves
-jusqu'en l'an de disgrâce, en 1889.</p>
-
-
-<p class="p2">La plupart des gentilshommes d'aujourd'hui ont pris
-des noms de terres, sans trop savoir pourquoi ni comment.</p>
-
-<p>Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir ce qui
-se passait.</p>
-
-<p>Autrefois, certaines charges anoblissaient, et il était
-permis à ceux qui les avaient exercées d'acheter des
-terres et de prendre les noms des terres acquises; mais
-pour cela il fallait une ordonnance du roi, qui n'était
-jamais rendue que d'après un avis du conseil du sceau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span></p>
-
-<p>Certaines terres mettaient leur propriétaire en possession
-d'un titre, mais il n'était pas loisible au premier
-traitant venu d'acquérir ces terres. Il fallait être en possession
-d'une noblesse bien prouvée.</p>
-
-<p>Depuis le premier empire, les choses se passaient
-plus simplement.</p>
-
-<p>M. Gaudissart, retiré du commerce, achetait quelques
-fermes, qu'il laissait à ses enfants.</p>
-
-<p>Or l'aîné des Gaudissart, pour se distinguer de ses
-deux frères, jugeait à propos d'opérer le petit travail
-que voici:</p>
-
-<p>Il signait d'abord:</p>
-
-<p>Alexis Gaudissart (de la Gacherie).</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>Alexis Gaudissart de la Gacherie, sans parenthèses.</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>Alexis G. de la Gacherie.</p>
-
-<p>Et enfin:</p>
-
-<p>Alexis de la Gacherie.</p>
-
-<p>Quand un exemple est bon, on le suit volontiers: Gaudissart
-cadet devenait, par le même procédé:</p>
-
-<p>M. de la Rochepercée.</p>
-
-<p>Et Gaudissart junior M. de Boisvert.</p>
-
-<p>Cela ne faisait de mal à personne, et, comme disait
-Villemot: «Ça valait encore mieux que de voler.» Mais
-on ne s'arrêtait pas en si bon chemin.</p>
-
-<p>Un matin, tous ces Gaudissarts apparaissaient avec<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-un titre, et l'on saluait sans effort le marquis de la Gacherie,
-le comte de la Rochepercée et le vicomte de
-Boisvert. Que le bon Dieu les bénisse!</p>
-
-
-<p class="p2">Dans d'excellentes familles, même, on a pris des titres
-avec une facilité très réjouissante. Pour peu qu'un monsieur
-soit véritablement comte, son fils aîné ne se gêne
-pas le moins du monde pour se faire appeler M. le vicomte
-et son second fils M. le baron.</p>
-
-<p>C'est absolument bête et ridicule, par cette bonne raison
-que, dans les familles où il n'existe pas de fiefs héréditaires,
-ce qui est le cas de presque toutes les familles
-secondaires, le chef de la famille est en possession d'un
-titre, que le fils aîné ne saurait porter qu'après la mort
-de son père.</p>
-
-<p>Il est ridicule de voir le cadet d'un comte se faire
-baron de son autorité privée, alors que M. son père ne
-pourrait lui-même prendre une semblable liberté.</p>
-
-<p>Tous les gentilshommes du monde savent ce que je
-dis là; mais l'habitude a fini par acquérir la force de la
-chose jugée; aujourd'hui, c'est le droit commun.</p>
-
-
-<p class="p2">On se rappelle cette sortie d'un homme d'esprit à un
-imbécile qui se faisait passer sur la tête une pommade
-qui avait la prétention de faire pousser les cheveux.</p>
-
-<p>—Vous travaillez à vous rendre impossible, vous
-n'avez qu'une qualité, vous êtes chauve, et vous allez
-perdre ce don précieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p>
-
-<p>Et il ajoutait:</p>
-
-<p>—Ah! mon ami, ne faites point cette folie; le monde
-appartient aux chauves, ils ont fondé une association,
-ils se reconnaissent à cent lieues, ils se donnent la main
-et s'entr'aident. Une jeune fille riche est-elle à marier,
-un chauve la demande et tous les autres chauves l'entourent,
-et nul homme chevelu ne peut l'approcher.</p>
-
-<p>Un emploi est-il vacant dans l'État, c'est un chauve
-qui l'obtient, par cette bonne raison que sept ministres
-sur neuf sont chauves, les chefs de divisions sont
-chauves; en un mot, tout le monde est chauve, tous les
-banquiers riches, les notaires, les grands propriétaires,
-il n'y a que les artistes qui aient des cheveux, et ça ne
-leur réussit guère.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="UN_MARCHAND_DE_TABLEAUX" id="UN_MARCHAND_DE_TABLEAUX"></a>UN MARCHAND DE TABLEAUX</h2>
-</div>
-
-<p>Un correspondant me signale une assez jolie comédie
-que jouerait, depuis trois ou quatre ans, un habitant
-de la petite ville de M...—située non loin de Fontainebleau.</p>
-
-<p>Tous les ans, pendant l'été, cet aimable villageois va
-se promener à la ville des carpes et engage les Parisiens,
-et quelquefois les étrangers, à diriger leurs
-excursions de tel côté de la vallée.</p>
-
-<p>—Rien de plus pittoresque; si vous passez par là,
-j'aurai le plus grand plaisir à vous servir de <i>cicérone</i>.</p>
-
-<p>En effet, soit que ses indications soient alléchantes,
-soit que le hasard ou le désir de tout voir, mène le touriste
-dans la vallée du personnage, il est sûr de ne pas
-échapper au complaisant qui le guette.</p>
-
-<p>Son empressement à guider les promeneurs est extrême;
-il leur fait voir les plus petits recoins, et lorsqu'ils
-sont fatigués, il leur propose obligeamment de se
-reposer dans sa maison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p>
-
-<p>—Un verre de vin blanc, sans façon; un petit vin
-pas méchant du tout, sans cérémonie.</p>
-
-<p>On hésite.</p>
-
-<p>—Une tasse de lait pour madame.</p>
-
-<p>On n'hésite plus.</p>
-
-<p>Alors, avec une bonne grâce parfaite, le propriétaire
-fait les honneurs de sa bicoque.</p>
-
-<p>Il faut être poli, on le félicite sur la gentillesse de sa
-demeure.</p>
-
-<p>Il répond que c'est un taudis mais que la vue est si
-belle de son grenier, qu'il ne vendrait pas sa maison
-pour un monde.</p>
-
-<p>On visite le grenier, la vue n'a rien d'extraordinaire;
-mais les visiteurs sont surpris de trouver des centaines
-de vieux tableaux couchés dans la poussière.</p>
-
-<p>—Mais c'est un vrai musée! s'écrient les étrangers.</p>
-
-<p>—Ah! de vieux tableaux de famille qui sont là
-depuis des temps infinis; je ne suis pas amateur, et,
-d'ailleurs, je n'y connais rien; on disait, dans le temps,
-que parmi ces toiles il y en avait d'un grand prix.</p>
-
-<p>Et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance
-il secoue habilement la poussière et s'éloigne sous prétexte
-de chercher un plumeau.</p>
-
-<p>Alors, de deux choses l'une, ou les visiteurs l'arrêtent
-protestant qu'ils n'y connaissent rien eux-mêmes, ou ils
-le laissent aller.</p>
-
-<p>Dans tout Parisien, il y a un brocanteur, et puis on<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-a raconté si souvent l'histoire du tableau oublié dans
-un grenier, acheté trente francs et revendu cent mille,
-qu'il est bien rare que les promeneurs ne se jettent
-pas avec avidité sur les toiles du bonhomme.</p>
-
-<p>Ils les tournent, les retournent en tout sens, et ne
-tardent pas à découvrir des signatures effacées par le
-temps, mais encore très visibles.</p>
-
-<p>L'hôte reparaît avec son plumeau dès qu'on n'en a
-plus besoin.</p>
-
-<p>—Que faites-vous de tout cela? demandent les visiteurs
-anxieux.</p>
-
-<p>—Rien.</p>
-
-<p>—Que ne vendez-vous ces tableaux qui se détériorent
-tout à fait.</p>
-
-<p>—Euh! ça ne vaut pas grand'chose.</p>
-
-<p>—Certainement; mais aussi peu que vous en retireriez,
-cela vaudra mieux que de les laisser perdre.</p>
-
-<p>—Non, mais enfin.</p>
-
-<p>—Sans doute. La vérité c'est que ce n'est pas moi
-que ça enrichira.</p>
-
-<p>—Un monsieur m'a offert un jour cent francs pièce
-de ces dix-là; je me repens de ne pas les lui avoir laissés.</p>
-
-<p>On offre de donner le prix regretté.</p>
-
-<p>L'affaire se conclut, et les bons Parisiens emportent
-gaiement des Titien, des Giorgione, des Parmesan, à
-cent francs chaque, que le bon villageois achète pendant
-l'hiver à la salle Drouot, à raison de six francs pièce.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="TEMOIN_DE_TOUT_LE_MONDE" id="TEMOIN_DE_TOUT_LE_MONDE"></a>TÉMOIN DE TOUT LE MONDE</h2>
-</div>
-
-<p>Il y a, à la mairie du neuvième arrondissement, un
-gentilhomme pauvre qui a trouvé une singulière façon
-de se faire traiter trois fois par semaine.</p>
-
-<p>Ce gentilhomme est le comte D...; il s'est ruiné un
-peu au jeu, un peu dans les coulisses du théâtre et de
-la Bourse et beaucoup dans les grands restaurants de
-Paris, dont il était le plus bel ornement.</p>
-
-<p>Bref, il n'aurait plus rien, si l'un de ses cousins,
-brave et digne parent, ne lui faisait une petite rente de
-trois mille six cents francs, c'est-à-dire juste de quoi
-ne pas crever de faim.</p>
-
-<p>Adieu, les bons dîners! Mais le vicomte est un homme
-intelligent; il a trouvé le moyen de satisfaire ses goûts
-sans se donner trop de peine, il a inventé la profession
-de témoin.</p>
-
-
-<p class="p2">Tous les mardis, jeudis et samedis, il est dans la
-salle des mariages, ganté et cravaté de blanc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p>
-
-<p>Aussitôt qu'un témoin est en retard, ce qui arrive
-souvent, il se présente, donne sa carte et déclare qu'il
-sera très heureux de rendre service.</p>
-
-<p>Avoir un vicomte pour témoin, ça fait toujours plaisir;
-il y a même des gens qui payeraient pour ça; mais
-M. D... n'accepterait pas d'argent, il est de trop bonne
-maison pour cela. Aussi va-t-il de soi que le vicomte
-est invité au festin et choyé comme vous le pouvez supposer.</p>
-
-
-<p class="p2">L'autre jour, comme quelqu'un complimentait le
-vieux viveur sur <i>l'ingéniosité</i> de son métier de témoin,
-il répondit:</p>
-
-<p>—Heu! ce métier-là est comme bien d'autres, il y a
-des mortes-saisons. Ainsi, l'autre jour, j'ai été témoin
-de deux mariages bourgeois; ces croquants n'ont-ils
-pas eu l'idée d'aller en Italie passer la lune de miel et
-de partir avant déjeuner!</p>
-
-
-<p class="p2">Sans compter mes angoisses, ajoute-t-il. Figurez-vous
-que depuis quelque temps il y a un adjoint qui est affreusement
-myope, eh bien, pendant les cérémonies, je suis
-sur des épines: j'ai toujours peur qu'il se trompe et
-qu'il me marie à la place de l'autre; un malheur est si
-vite arrivé!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="COMEDIENS_ERRANTS" id="COMEDIENS_ERRANTS"></a>COMÉDIENS ERRANTS</h2>
-</div>
-
-<p>Autrefois, les comédiens en disponibilité s'assemblaient
-dans un café d'assez piètre apparence, situé
-dans la rue des Vieilles-Étuves-Saint-Honoré; on
-appelait cela la Bourse des comédiens, deux mots bien
-étonnés de se trouver ensemble.</p>
-
-<p>Plus tard, ils déménagèrent, et choisirent le jardin
-du Palais-Royal pour lieu des rendez-vous. Ils avaient
-le soleil du jardin, et pour les jours de pluie les arcades
-protectrices, et tout cela sans avoir besoin de consommer,
-comme au café des Vieilles-Étuves.</p>
-
-<p>Puis vint le courant qui chassa tout vers le boulevard,
-et les comédiens se laissèrent entraîner.</p>
-
-<p>De la porte Montmartre à la rue Vivienne, il y a
-chaque jour quinze cents artistes nomades qui se promènent.</p>
-
-<p>Autrefois, le comédien de la rue des Vieilles-Étuves
-était un vagabond à l'œil vif et intelligent, au geste<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
-facile, à la parole nette; il y avait en lui du fou et de l'inspiré.</p>
-
-<p>Ses vêtements, usés jusqu'à la corde, tenaient à
-peine, malgré des tours de force légendaires. Ses
-longs cheveux rasés aux tempes, son extrême maigreur,
-sa pâleur fiévreuse, formaient un ensemble
-bizarre, mais parfois intéressant.</p>
-
-<p>Et quand l'infortuné racontait les grands succès
-qu'il avait obtenus tour à tour dans <i>Britannicus</i> et dans
-<i>l'Omelette fantastique</i>, dans Buridan de <i>la Tour de
-Nesle</i> et dans Balochard, il y avait tant de conviction
-dans ses paroles, tant de confiance dans son récit, tant
-de certitude de sa gloire, qu'on se sentait presque
-attendri devant une aussi formidable erreur.</p>
-
-
-<p class="p2">Aujourd'hui, le comédien a bien changé, il est gras
-dès sa jeunesse. Sans mauvais goût, il serait habillé
-comme tout le monde. Il porte une cravate de couleur
-voyante, une chaîne d'or qui n'est pas en or, une canne
-à pomme d'argent, qui n'est pas en argent. Son allure
-est tranquille, il parle sans animation; il ne joue pas
-tous les rôles; il a son genre, il «fait les rondeurs»
-quand il est vieux, les Dupuis quand il est jeune; «il a
-eu à Carcassonne des succès ébouriffants».</p>
-
-
-<p class="p2">La première chose que fait le comédien en arrivant
-à Paris, c'est de laisser pousser ses moustaches dont il
-a été privé pendant neuf mois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p>
-
-<p>Un comédien qui a des moustaches est à louer, comme
-un cheval qui a un bouchon de paille à la queue est à
-vendre.</p>
-
-
-<p class="p2">Il y a à Paris cinq ou six agences dramatiques; ces
-agences, c'est quelque chose qui flotte entre la traite et
-le bureau de placement.</p>
-
-<p>Les bons comédiens de province sont connus des
-directeurs de ces établissements, et sont toujours placés
-d'avance; les mauvais finissent toujours par se placer,
-mais c'est plus long.</p>
-
-<p>Une ou deux agences, qui s'occupent spécialement
-des artistes lyriques français et italiens, sont devenues
-des maisons fort estimables, rendant de grands services
-aux acteurs et aux directeurs; là tout se fait honnêtement
-et intelligemment.</p>
-
-
-<p class="p2">Dans les autres il n'en est pas tout à fait de même.</p>
-
-<p>On engage toujours et quand même.</p>
-
-<p>Voici la combinaison.</p>
-
-<p>Un artiste engagé doit à l'agent 5 p. 100 sur la totalité
-de son engagement.</p>
-
-<p>En supposant les appointements à 500 francs par
-mois c'est 25 francs que l'agent touche tous les mois.</p>
-
-<p>Aussitôt l'engagement signé l'artiste touche un mois
-d'avance par l'entremise de l'agent qui retient sa commission.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span></p>
-
-<p>L'artiste part, débute, est sifflé, il revient chez le
-même agent qui l'engage pour une autre ville toujours
-moyennant la même commission.</p>
-
-<p>Il y a des farceurs qui se font ainsi 6,000 francs de
-rentes en se faisant siffler partout. Quand ils ont fini en
-France ils vont se faire siffler à l'étranger, c'est plus
-difficile, mais ils y mettent tant de bonne volonté!</p>
-
-
-<p class="p2">Le côté des dames n'est pas beaucoup plus favorisé,
-mais les femmes ont une manière à elles de porter la
-pauvreté qui enlève à ce vice une grande partie de l'horreur
-qu'il inspire aux mauvais cœurs.</p>
-
-<p>L'ancienne comédienne aux airs évaporés, la bonne
-fille qui allait jadis demander à Toulouse ou à Bordeaux
-les bravos que Paris lui refusait, n'existe plus.</p>
-
-<p>Le théâtre en province est alimenté régulièrement.</p>
-
-<p>Les étoiles vieillies au boulevard n'ont que deux
-partis à prendre, devenir duègnes à Paris ou aller en
-province jouir d'un printemps éternel. Il est rare
-qu'elles ne prennent pas ce dernier parti.</p>
-
-<p>Quelques jeunes filles du Conservatoire ou d'ailleurs
-vont faire assez volontiers une saison dans une grande
-ville, afin de s'habituer à la scène, et d'acquérir le pied
-marin.</p>
-
-<p>Elles reviennent sans avoir acquis autre chose que
-les mauvaises habitudes passées à l'état de tradition.</p>
-
-<p>Pour le reste il est à peu près inutile d'en parler. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
-reste se compose de choristes ou de coryphées des
-théâtres de la capitale, braves filles dévorées du désir
-de devenir aussi des étoiles.</p>
-
-<p>Elles ont chanté deux cents fois les chœurs de <i>la
-Grande-Duchesse</i> ou de <i>la Timbale d'argent</i> et elles
-arrivent à imiter madame Schneider ou Judic avec une
-perfection bien capable d'illusionner Castelnaudary ou
-Lons-le-saunier.</p>
-
-<p>Où leur embarras commence, c'est lorsqu'il faut <i>créer</i>
-un nouveau rôle, Castelnaudary ne rit plus.</p>
-
-<p>Pourtant on a vu quelques-unes de ces échappées de
-la troupe de fer-blanc gagner quelque talent et devenir
-passables.</p>
-
-<p>Après elles, il n'y a plus que des pauvres filles qui
-sont là comme elles seraient ailleurs, parce que c'est
-leur destinée.</p>
-
-<p>Pendant que toutes les autres rêvent de revenir à
-Paris sur un vrai théâtre, pour un vrai rôle, celles-ci
-rêvent le théâtre d'Alger, parce qu'en Afrique les officiers
-sont nombreux et forment un très bon public.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LEDUCATION_DUN_VICOMTE" id="LEDUCATION_DUN_VICOMTE"></a>L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE</h2>
-</div>
-
-<p>Un pauvre diable de licencié se présente chez un
-gentilhomme fort riche qui a demandé, par la voie de la
-publicité, un précepteur pour son fils, âgé de douze
-ans.</p>
-
-<p>—Mon gaillard est un peu en retard, dit le gentilhomme.</p>
-
-<p>—Nous rattraperons vite le temps perdu, monsieur
-le comte, surtout si le sujet est intelligent.</p>
-
-<p>—Pourquoi ne serait-il pas intelligent? s'écrie le
-comte en se redressant.</p>
-
-<p>—C'est ce que je me demandais, fait humblement le
-précepteur.</p>
-
-<p>—Qu'est-ce que vous allez apprendre à mon drôle?</p>
-
-<p>—Mais, monsieur le comte, cela dépend de vos intentions.</p>
-
-<p>—Je n'en ai pas.</p>
-
-<p>—Vous désirez sans doute que M. votre fils soit
-bachelier ès lettres?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span></p>
-
-<p>—Oh! mon Dieu, pas absolument.</p>
-
-<p>—Bachelier ès-sciences?</p>
-
-<p>—Ah! du tout! Je veux que mon fils sache tout simplement
-ce qui est nécessaire à un homme du monde
-qui a un beau nom et qui aura un jour trois cent mille
-francs de rentes.</p>
-
-<p>—Avec trois cent mille francs de rentes, on peut se
-passer de bien des choses, monsieur le comte.</p>
-
-<p>—C'est assez mon avis.</p>
-
-<p>—Un peu de latin?</p>
-
-<p>—Beaucoup de latin; le Saint-Père aime notre
-famille.</p>
-
-<p>—Un peu de grec?</p>
-
-<p>—Beaucoup de grec; j'ai un oncle à succession qui
-est helléniste en diable.</p>
-
-<p>—Des langues vivantes?</p>
-
-<p>—Toutes; la comtesse veut que son fils traverse les
-légations.</p>
-
-<p>—La littérature me paraît d'une nécessité absolue.</p>
-
-<p>—Dites les littératures.</p>
-
-<p>—Quant aux mathématiques.....</p>
-
-<p>—Cela va sans dire; un homme du monde qui ne sait
-pas compter est un bien triste sire, monsieur le professeur.</p>
-
-<p>—C'est bien mon avis.</p>
-
-<p>—Il serait possible, d'ailleurs, que mon gaillard ait
-un jour l'envie de passer par Saint-Cyr, c'est une maladie
-de famille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span></p>
-
-<p>—En ce cas, il faudrait soigner la géométrie et l'algèbre.</p>
-
-<p>—Naturellement.</p>
-
-<p>—On pourrait effleurer la chimie, la physique et l'astronomie?</p>
-
-<p>—Vous oubliez le dessin.</p>
-
-<p>—Je le réservais.</p>
-
-<p>—Vous n'aurez à vous occuper ni de la musique, ni
-de la danse, ni de l'escrime.</p>
-
-<p>—C'est heureux, car je vous avoue, monsieur le
-comte, que je suis assez peu entendu dans ces matières.</p>
-
-<p>—A propos, savez-vous la gymnastique?</p>
-
-<p>—Théoriquement.</p>
-
-<p>—Ça ne suffit pas; mais peu importe: je passerai
-là-dessus parce que vous me convenez beaucoup.</p>
-
-<p>—Monsieur le comte me comble.</p>
-
-<p>—Vous connaissez les conditions?</p>
-
-<p>—Votre intendant m'en a parlé.</p>
-
-<p>—Elles vous conviennent?</p>
-
-<p>—Mon Dieu, oui.</p>
-
-
-<p class="p2">Six mois après cette conversation, le comte se trouve
-nez à nez devant le précepteur, qui le salue humblement.</p>
-
-<p>—Vous avez à me parler, monsieur?</p>
-
-<p>—Oui, monsieur le comte, une réclamation.</p>
-
-<p>—Seriez-vous mécontent de votre élève?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p>
-
-<p>—Non, monsieur, bien au contraire; le vicomte est
-un charmant enfant, assez bien doué.</p>
-
-<p>—Oh! tant mieux. Auriez-vous à vous plaindre de
-quelqu'un, dans la maison?</p>
-
-<p>—Ah non! monsieur le comte, la maison est admirablement
-tenue et tous les commensaux se ressentent de
-l'aménité du maître.</p>
-
-<p>—La nourriture, peut-être?</p>
-
-<p>—Excellente.</p>
-
-<p>—Votre chambre, sans doute?</p>
-
-<p>—Fort convenable.</p>
-
-<p>—Alors, quoi?</p>
-
-<p>—Mon traitement, monsieur le comte.</p>
-
-<p>—Ah! vous le trouvez insuffisant?</p>
-
-<p>—Non, je le trouve ridicule.</p>
-
-<p>—Le précepteur de mon père, qui était, paraît-il,
-un homme de grand mérite, touchait 400 livres; le
-mien, qui a été plus tard ministre de l'instruction
-publique, gagnait 600 francs; vous, monsieur, vous
-avez 1,200 francs, et vous vous plaignez.</p>
-
-<p>—Je ne me plains pas, je réclame.</p>
-
-<p>—Il fallait réclamer en entrant; je n'aime pas à revenir
-sur ce qui a été convenu. Vous m'eussiez demandé
-davantage que j'aurais sans doute accédé à votre demande.</p>
-
-<p>—C'est que, monsieur le comte, je ne savais pas...</p>
-
-<p>—Que ne saviez-vous pas?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p>
-
-<p>—J'ignorais que Tony, qui élève votre cheval <i>Mirliflor</i>,
-gagnât dix fois plus que moi, qui élève votre fils.</p>
-
-<p>—Ce n'est pas du tout la même chose.</p>
-
-<p>—Je vous demande pardon; il n'y a que cette différence,
-que <i>Mirliflor</i> étant plus intelligent que le vicomte,
-Tony a bien moins de peine que moi.</p>
-
-
-<p class="p2">Je crois qu'il est inutile de dire que M. le précepteur
-fut remercié sur-le-champ.</p>
-
-<p>Où alla-t-il, que devint-il pendant dix ans? Ces détails
-ignorés ne font rien à l'affaire.</p>
-
-<p>Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'après une vie fort
-agitée, mais fort honorable, le destin et les électeurs de
-la Vienne-et-Loire envoyèrent le précepteur fantaisiste
-à l'Assemblée nationale.</p>
-
-<p>L'autre jour, le comte, qui représente un département
-de l'Ouest, lui disait en souriant:</p>
-
-<p>—J'ai remarqué, mon cher collègue, que, depuis
-quatre ans que nous siégeons à l'Assemblée, je n'ai pas
-eu le bonheur de vous ranger à mon avis.</p>
-
-<p>—Il y a plus que cela, monsieur le comte, répondit
-le représentant de Vienne-et-Loire, voilà plus de dix ans
-que nous avons été en désaccord pour la première fois.</p>
-
-<p>—Faisiez-vous donc partie de l'ancienne Chambre?
-Il ne m'en souvient plus; je vous en demande pardon.</p>
-
-<p>Et pour faire excuser tout à fait son oubli, le comte
-ajouta gracieusement:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p>
-
-<p>—Vous avez l'air si jeune!</p>
-
-<p>—Je n'étais pas, Dieu merci, de l'ancienne Chambre;
-je faisais alors partie de votre maison.</p>
-
-<p>—Vous voulez rire?</p>
-
-<p>—Oui, j'ai eu l'honneur d'être le précepteur du vicomte
-Paul, votre fils.</p>
-
-<p>—Serait-il vrai? s'écria le comte en riant. Mais, oui,
-en effet, je vous reconnais. Vous étiez ce précepteur original...</p>
-
-<p>—Rationnel.</p>
-
-<p>—Non, original: je maintiens le mot. C'est bien vous
-qui êtes parti, parce que...</p>
-
-<p>—Parce que Tony, le jockey, qui soignait votre cheval,
-gagnait dix fois plus que moi, qui soignais votre fils.</p>
-
-<p>—Oui, oui, parfait! je me rappelle. Eh bien, cher
-collègue, c'était moi qui avais raison, et vous qui aviez
-tort. En voulez-vous la preuve?</p>
-
-<p>—Je ne demande pas mieux.</p>
-
-<p>—Eh bien, <i>Mirliflor</i> m'a rapporté près d'un million,
-et ses produits me rapportent encore, tandis que mon
-fils a mangé la fortune de sa mère et a fait 500,000 francs
-de dettes. Que dites-vous de cela?</p>
-
-<p>—Je dis que c'est bien juste. Vous avez mal payé,
-votre fils a été mal entraîné.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span></p>
-
-<p class="ac noindent x-larger"><a name="FIGURES_CONTEMPORAINES">
-FIGURES CONTEMPORAINES</a></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LOUIS_PHILIPPE_ET_MARIE_AMELIE" id="LOUIS_PHILIPPE_ET_MARIE_AMELIE"></a>LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE</h2>
-</div>
-
-<p>Le roi Louis-Philippe arrivait avec une tout autre
-politique que celle du droit divin. Il pensa, non sans
-raison, qu'il deviendrait populaire en se faisant bourgeois,
-et, pour ce faire, il n'hésita pas à couvrir sa
-majesté d'une redingote à la propriétaire.</p>
-
-<p>Tout s'enchaîne; le salut et la discrétion respectueuse
-se changèrent en poignées de mains.</p>
-
-<p>—Bonjour, monsieur le roi, comment vous portez-vous?</p>
-
-<p>Et le roi répondait en pressant toutes les mains prolétaires
-qui se tendaient vers lui.</p>
-
-<p>—Bien, mes bons amis, très bien.</p>
-
-<p>Et il causait avec Dubois, Durand ou Lefèvre, de
-pair à compagnon, s'informant de leur famille, et de
-leurs affaires et de leurs affections.</p>
-
-<p>Pauvre roi! prince vertueux, comme il fut bien payé<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-de tant de bonne grâce par ces bourgeois si fiers de lui
-toucher la main!</p>
-
-
-<p class="p2">Je ne puis résister au désir de citer des anecdotes
-oubliées aujourd'hui et qui firent la joie de ma jeunesse.
-Elles prouvent combien le roi Louis-Philippe
-était doué d'une bonté à toute épreuve, doublée d'une
-finesse extrême, d'autant plus remarquable qu'elle était
-accompagnée d'une bonhomie charmante.</p>
-
-<p>Une députation de la garde nationale de Bordeaux
-vint féliciter le roi d'avoir échappé à l'attentat de
-Fieschi.</p>
-
-<p>Le roi reçut ces Bordelais comme il aurait reçu les
-vrais Girondins.</p>
-
-<p>Apercevant un citoyen à bonnet à poil, d'une fort
-belle prestance, il lui adressa la parole avec infiniment
-de bonté.</p>
-
-<p>Le citoyen en bonnet à poil était marchand de vin,
-comme doit être tout Bordelais qui se respecte. Un
-rêve d'or traversa son cerveau, et, sans autre forme de
-procès, il se mit à faire l'article au roi.</p>
-
-<p>—Oui, Sire, s'écria-t-il, je puis dire avec fierté
-qu'il n'y en a pas un dans Bordeaux capable de vous
-servir comme moi. J'achète directement du baron de
-Brane et de M. Aguado; pas une pièce, pas une bouteille
-qui ne sorte de chez moi sans porter ma marque.
-Vous goûterez, ça ne vous engage à rien; si ça vous<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-convient, vous payerez quand vous voudrez. J'ai confiance
-en vous, moi.</p>
-
-<p>Un autre Bordelais, aussi marchand de vin que le
-premier, mais mieux élevé sans doute, comprenant
-l'inconvenance de son compatriote, voulut rompre les
-chiens, et, après avoir poussé le coude à son ami, il
-s'avança et, d'un air plein de grâce gasconne, la grâce
-la plus épanouie qui soit au monde, il demanda au roi:</p>
-
-<p>—Eh! donc, Sire, n'aurons-nous pas le plaisir de
-déposer nos respects aux pieds de votre femme?</p>
-
-<p>—Mon Dieu, non, répondit le roi en souriant; <i>elle</i>
-est obligée, ce soir, de garder la maison.</p>
-
-
-<p class="p2">A quelque temps de là, nouvel attentat;—on tirait
-sur le roi comme si la poudre n'eût rien coûté;—nouvelles
-députations, nouveaux gardes nationaux,
-nouveaux conseillers généraux et municipaux.</p>
-
-<p>Parmi ces derniers, le président du conseil municipal
-d'un canton de l'Orne se fit remarquer par un discours
-assez proprement récité.</p>
-
-<p>Le roi s'approche de l'orateur, le félicite à son tour,
-s'enquiert des besoins de sa commune et termine son
-compliment par ces mots:</p>
-
-<p>—Nous désirons vous avoir à dîner mardi.</p>
-
-<p>—Impossible, Sire, s'écria le provincial tout désolé.
-C'est impossible, j'ai arrêté ma place à la diligence et
-j'ai eu la bêtise de donner des arrhes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span></p>
-
-<p>—Eh bien, fit gaiement le roi, ce sera pour demain,
-à moins pourtant que vous ne soyez invité autre part.</p>
-
-
-<p class="p2">Hélas! cette cordialité bourgeoise, qui, pour manquer
-de noblesse, n'en avait pas moins des côtés touchants,
-disparut bien vite.</p>
-
-<p>Louis-Philippe, si clairvoyant, si fin, avait commis
-une faute politique énorme; à le voir si souvent et de
-si près, le peuple s'était aperçu qu'au demeurant le roi
-n'était qu'un homme.</p>
-
-<p>En bas, on ne croyait plus; en haut, on se repentait
-d'avoir semé dans une terre aussi ingrate.</p>
-
-<p>La noblesse boudait naturellement.</p>
-
-<p>La haute bourgeoisie cuvait son bonheur; la petite
-entretenait ses rancunes.</p>
-
-<p>Au milieu de tout cela, le roi sortait peu. De loin en
-loin, une grande voiture bleue, de grands laquais
-rouges, trente dragons commandés par un simple lieutenant,
-traversaient au grand trot les Champs-Élysées
-déserts. De rares curieux étrangers ou provinciaux
-quittaient les contre-allées pour voir le roi qui, d'un
-fort grand air, répondait à leurs saluts, mais sans affectation
-et sans plaisir. Le petit-fils d'Henri IV était
-devenu philosophe, et il savait au juste ce que vaut
-l'humanité.</p>
-
-
-<p class="p2">Parfois, pourtant, on apercevait un chapeau de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-femme, un ruban, un bout d'étoffe, et tout le monde
-courait respectueusement saluer la reine.</p>
-
-<p>Il est vrai que si Marie-Amélie n'eût pas salué, on
-l'aurait saluée avec la même vénération, tant sa bonté
-et ses hautes vertus avaient touché les cœurs.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LE_DUC_DE_BRUNSWICK" id="LE_DUC_DE_BRUNSWICK"></a>LE DUC DE BRUNSWICK</h2>
-</div>
-
-<p>Un mort qui ne doit pas être bien content qu'on lui
-doive la vérité, c'est ce pauvre prince de Brunswick.</p>
-
-<p>Le jour où il fit un procès à M. Dollingen rédacteur
-en chef de la <i>Gazette de Paris</i>, il ne se doutait guère
-qu'il mettait des réclames à la caisse d'épargne, qui,
-après sa mort, seraient distribuées à ses héritiers qui
-s'en soucient bel et bien.</p>
-
-<p>C'était, il faut bien le dire, l'homme le plus grotesque
-et le plus ridicule qui soit au monde, ce brave prince.
-Jamais, au grand jamais on ne vit un prince si cocasse.</p>
-
-<p>En le voyant, on était épouvanté et l'on ne pouvait
-s'empêcher de rire à gorge déployée.</p>
-
-<p>Tout Paris le connaissait, c'était ce grand homme aux
-grands yeux noirs, à la barbe noire, à la chevelure
-noire et brillante d'un éclat inouï. Ses joues, ah! ses
-joues étaient des joues sans pareilles, leur nuance tirait
-entre le coquelicot et le sang de bœuf.</p>
-
-<p>Il ne fallait pas s'approcher bien près du personnage<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-pour voir que ses yeux étaient <i>faits</i> comme ceux d'une
-fille, que sa barbe était vernie comme une paire de
-bottes, ses joues fardées comme la vérité dans un discours
-de démagogue, sa perruque en soie lisse.</p>
-
-<p>Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos.
-On sentait que l'homme capable de se peinturlurer ainsi
-chaque jour avait perdu depuis longtemps tout sentiment
-de dignité.</p>
-
-
-<p class="p2">Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques,
-surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui
-saluait le <i>colonel belge</i>, qui souriait au <i>vieux marquis</i>,
-qui s'inclinait devant le <i>Persan</i> de la Bibliothèque
-nationale, et qui considérait le Persan de l'Opéra-Comique,
-Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris
-avait raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours.</p>
-
-<p>Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs
-cris l'altesse maquillée, et. nul passant n'intervenait
-pour faire cesser ces agissements peu hospitaliers.</p>
-
-
-<p class="p2">On a déjà raconté bien des choses sur ce prince
-gommé et dégommé: on en racontera encore d'autres,
-et l'on n'aura pas tout dit.</p>
-
-<p>Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre
-chocolat.</p>
-
-<p>L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes,
-peintes en vert céladon, se cachaient des ferrures fantastiques<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-dont l'acier poli et huilé évitait les grincements
-désagréables des portes de prisons de l'Ambigu.</p>
-
-<p>A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se
-serait cru dans le logis d'une merveilleuse, si un goût
-détestable et criard n'avait présidé à l'arrangement du
-lieu.</p>
-
-<p>Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes
-quelque chose d'étrange.</p>
-
-<p>C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun
-d'eux n'était né sous le même ciel que ses compagnons,
-aucun ne parlait la même langue; on eût dit une de ces
-galères sans pavillon écumant les mers du Levant, commandée
-par un pirate sinistre et dont l'équipage est
-formé de hardis et douteux compagnons de tous les
-pays.</p>
-
-
-<p class="p2">Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux
-jaunes étaient intéressants: c'étaient deux chevaux
-du Quercy dont Louis XIV avait fait présent à
-l'électeur de la Hesse et dont la race avait été précieusement
-conservée.</p>
-
-<p>Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels
-chevaux, qui n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et
-Paris ne s'étonnait ni de leur couleur ni de leur longévité;
-il pensait que les chevaux étaient maquillés
-comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui.
-Il n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>
-naturelle, et ils avaient été renouvelés quatre fois.</p>
-
-<p>Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme
-bien d'autres choses, le prince, devenu poltron, ou sentant
-sa mort prochaine, avait privé le dernier étalon de
-son plus précieux ornement.</p>
-
-
-<p class="p2">Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître,
-je me trompe, un peintre des plus distingués,
-T. John Lewis Brown, ayant regardé les deux animaux
-avec son œil artiste, fut frappé de leur tournure archaïque,
-c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les
-chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il
-avait vus dans les tableaux du temps.</p>
-
-<p>L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant
-qu'il n'avait qu'à prononcer son nom, aimé et connu,
-pour que les portes s'ouvrissent à deux battants. Il se
-trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que l'unique
-battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué
-qu'il désirait croquer les chevaux, le battant se referma
-tout à fait.</p>
-
-<p>Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste
-employa toutes les diplomaties de son esprit et tous les
-diplomates de sa connaissance, l'autorisation de copier
-d'après les chevaux jaunes lui fut accordée, et un palefrenier
-en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait
-ordre de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail
-de l'artiste.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p>
-
-<p>Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui
-n'avait pas de cravate rose, firent mille amitiés au peintre
-et lui auraient raconté bien des choses s'ils avaient su
-parler.</p>
-
-<p>A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un
-véritable succès. Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement
-trouve sa récompense, surtout quand le mérite
-l'accompagne.</p>
-
-
-<p class="p2">Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas,
-va trouver sa place ici; elle me fut racontée, il y a bien
-longtemps, par une aimable princesse russe qui la
-tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice, qui la
-tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même,
-qui n'était pas sa sœur.</p>
-
-<p>C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait
-encore de l'opinion publique.</p>
-
-<p>Un jour, il demanda à son coiffeur:</p>
-
-<p>—Que dit-on de moi dans Paris?</p>
-
-<p>—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre
-Altesse est toujours très bien coiffée.</p>
-
-<p>—Ah! Et puis?</p>
-
-<p>—Et puis que Monseigneur est un très bel homme.</p>
-
-<p>—Et ensuite?</p>
-
-<p>—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants
-qu'on puisse voir.</p>
-
-<p>—Est-ce tout?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
-
-<p>—A peu près.</p>
-
-<p>—Que dit-on de mon hôtel?</p>
-
-<p>—On le trouve superbe.</p>
-
-<p>—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose?</p>
-
-<p>—Ah si! Monseigneur.</p>
-
-<p>—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux.</p>
-
-<p>—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit
-le pauvre merlan, qui ne s'attendait pas à soulever une
-pareille fureur.</p>
-
-<p>—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle,
-parle, ou je te chasse.</p>
-
-<p>Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de
-ce duc qui portait plus de perruques qu'aucun homme
-de France, répliqua en tremblant:</p>
-
-<p>—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait
-quelque chose, j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque
-chose, ce qui est bien différent.</p>
-
-<p>—C'est bon. Que manque-t-il?</p>
-
-<p>—On dit que ça manque de femme.</p>
-
-
-<p class="p2">Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma
-soudain et dit simplement:</p>
-
-<p>—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser.</p>
-
-<p>Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux
-bleus, d'une figure fort ordinaire, mais jeune et douée
-de la beauté du diable, venait égayer l'hôtel par sa présence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span></p>
-
-<p>On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie.</p>
-
-<p>Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine.</p>
-
-<p>Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait
-en voiture et allait montrer ses toilettes tapageuses
-presque toujours ridicules aux badauds du boulevard.</p>
-
-<p>Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai
-succès de curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc
-la congédia en la payant assez chichement.</p>
-
-
-<p class="p2">Voici l'histoire de cette fille.</p>
-
-<p>Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait
-de femme, il en demanda une à son intendant, qui lui
-répondit que rien n'était plus facile que de contenter
-Son Excellence; le bonhomme se trompait.</p>
-
-<p>Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le
-duc désirait que la personne qu'il demandait fût muette
-ou qu'elle ne sût point parler français. On lui présenta
-une muette, mais elle se faisait si bien comprendre avec
-ses yeux que le duc n'en voulut pas.</p>
-
-<p>On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas,
-alléguant bien à tort qu'à Paris tout le monde entend
-l'anglais.</p>
-
-<p>Une Allemande, il ne fallait pas y songer.</p>
-
-<p>Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était
-dangereux.</p>
-
-<p>Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose.</p>
-
-<p>Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposa<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-une jeune fille du val d'Andore, pays où, disait-il, on
-parle une langue que personne ne comprend.</p>
-
-<p>Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une
-jeune fille vêtue comme Georgette, la reine des moissons.
-Vous savez, cette belle Georgette qui avait traversé
-l'opéra-comique d'Halévy sous les traits jeunes et
-radieux de madame Cabel, alors inconnue.</p>
-
-<p>Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les
-langues venues, elle ne répondit pas un mot.</p>
-
-<p>Le prince doutait encore; il lui dit:</p>
-
-<p>—Si vous saviez parler français je vous donnerais
-deux billets de mille francs.</p>
-
-<p>La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive.</p>
-
-<p>Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut
-permis d'emporter ses toilettes et quelques rares bijoux
-et une somme de dix mille francs pour les dix mois
-qu'elle avait été emprisonnée.</p>
-
-<p>—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux,
-je commençais à m'ennuyer.</p>
-
-<p>—Elle parle! s'écria le duc.</p>
-
-<p>—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont.
-Je suis venue gagner une dot pour me marier
-avec mon cousin Benoît.</p>
-
-<p>Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie,
-mais son cocher fut inconsolable.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="A_PROPOS_DU_SHAH_DE_PERSE" id="A_PROPOS_DU_SHAH_DE_PERSE"></a>A PROPOS DU SHAH DE PERSE></h2>
-</div>
-
-<p>Les Parisiens sont toujours les mêmes.</p>
-
-<p>Quoi! un roi part de l'extrême Orient pour venir
-tendre la main aux peuples d'Occident, et l'on ne trouve
-rien de mieux, pour reconnaître cette avance faite à la
-civilisation européenne, que de défiler l'un après l'autre
-cet horrible chapelet de vieux calembours qui illustrèrent
-les chansonnettes de Meyer et de Levassor. Rebuts
-d'almanachs et d'anas qui n'ont plus de charmes pour
-les portiers.</p>
-
-<p>«Pour venir en France, le shah aurait dû attendre
-la mi-août.»</p>
-
-<p>«Le shah ira à l'Opéra-Comique entendre madame
-Carvalho-Miolant.»</p>
-
-<p>«Si le shah va à l'opéra les rats n'ont qu'à bien se
-tenir.»</p>
-
-<p>«On prétend que l'Opéra va donner une représentation
-de gala. Tout au contraire du proverbe, les rats
-danseront, parce que le shah y sera.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p>
-
-<p>C'est charmant. Voilà des échantillons qui donnent
-plutôt une idée du mal de mer que de l'esprit français.</p>
-
-<p>Heureusement, le shah n'entend pas le français. Cela
-lui évitera la peine d'entendre la plaisanterie.</p>
-
-
-<p class="p2">Au commencement du siècle, un Français, nommé
-Boredon, natif de Montauban, fut pris de la manie des
-voyages. Tailleur de son métier et n'ayant pas grand
-argent, il fit de véritables tours de force pour satisfaire
-sa passion. Il s'embarqua à Marseille, vécut assez
-misérablement, et, enfin, arriva en Perse dans un état
-de détresse inimaginable.</p>
-
-<p>Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme,
-le fit venir et lui fit toutes sortes de questions touchant
-sa patrie.</p>
-
-<p>Mais comme le shah n'entendait pas le français et que
-Boredon ne savait pas un mot de persan, la conversation
-ne fut pas aussi intéressante qu'on aurait pu s'y
-attendre.</p>
-
-<p>Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements
-au pauvre diable et ordonna qu'on ne le laissât pas
-mourir de faim.</p>
-
-<p>Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix
-fois mieux qu'un professeur de langues orientales.</p>
-
-<p>Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le
-plus grand bonheur d'un Persan est d'écouter une fable,
-il se mit sans plus attendre à raconter des fables qui<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-obtinrent un succès tellement prodigieux, que Feth-Ali
-le fit mander près de lui.</p>
-
-<p>—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir
-est arrivée jusqu'à moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un
-an je te fis donner des habits et des vivres, j'avais
-deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi
-donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si
-bien.</p>
-
-<p>Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme.
-Il s'agissait d'un corbeau qui tenait à son bec un fromage,
-et d'un renard qui, désirant beaucoup s'approprier
-ce mets délicat, flattait tant et si bien l'oiseau, que
-celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie.</p>
-
-<p>Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon
-de continuer; mais celui-ci était trop avisé pour dépenser
-tout son bien en un seul jour. Il allégua une
-foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une fable
-par mois.</p>
-
-<p>Le mois suivant il dit <i>la Cigale et la Fourmi</i>; enfin,
-après un an, il n'en était qu'à <i>l'Alouette, ses petits et
-le maître du champ</i>.</p>
-
-<p>Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu
-qu'en France comme en Perse les plus grands hommes
-d'État sont ceux qui font des fables, il nomma Boredon
-ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre chose.</p>
-
-<p>La fortune du Gascon devenait sérieuse; un moment
-d'oubli vint à jamais le brouiller avec son maître.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-<p>Un jour, à la chasse, une branche mal apprise fit un
-accroc à la tunique du shah.</p>
-
-<p>Boredon, avec un empressement qui prouvait plus en
-faveur de son bon cœur qu'en faveur de sa finesse, prit
-son étui dans sa poche et se mit à raccommoder la
-tunique endommagée.</p>
-
-<p>Feth-Ali, stupéfait, le regarda faire.</p>
-
-<p>—Que veut dire cela? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Boredon comprit sa faute; il s'excusa en affirmant
-qu'en son pays les plus grands personnages savaient
-coudre les habits sans avoir jamais appris.</p>
-
-
-<p class="p2">Vers 1816, une mission composée de savants et de
-voyageurs français arriva à Téhéran et réclama l'honneur
-de saluer le prince.</p>
-
-<p>Le shah fit demander si parmi les nouveaux venus il
-se trouvait un poète capable de lui improviser des fables.</p>
-
-<p>Comme on lui répondit qu'il ne s'en trouvait pas,
-Feth-Ali se montra désappointé; néanmoins, voulant
-cacher son mécontentement et donner à la mission
-française un éclatant témoignage d'estime, il lui envoya
-tous ses vieux habits, en priant de faire de bonnes
-reprises qui seraient bien payées.</p>
-
-<p>La mission fit répondre qu'elle ignorait l'art de raccommoder
-les vieux habits.</p>
-
-<p>—Pas bavards et pas tailleurs! s'écria le prince; ce
-ne sont pas des Français.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span></p>
-
-<p>Et, sans plus d'explications, on mit les savants en
-prison.</p>
-
-<p>Un vizir intelligent ou humain leur rendit la liberté.</p>
-
-<p>Le shah actuel, plus heureux que son aïeul, n'aura pas
-une déception complète; il peut se faire lire les feuilles
-et il verra que, si les Français ne sont pas tous tailleurs,
-ils sont tous bavards, ce qui ne vaut pas mieux.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="THEODORE_BARRIERE" id="THEODORE_BARRIERE"></a>THÉODORE BARRIÈRE</h2>
-</div>
-
-<p>A propos de Barrière et de duels, permettez-moi de
-vous dire une historiette qui peint mieux l'auteur des
-<i>Faux Bonshommes</i> que tout ce qu'on pourrait dire de
-lui dans un gros volume.</p>
-
-<p>Il y a douze ou treize ans, je me promenais sur le
-boulevard Montmartre; je sentis une main s'appuyer
-sur mon épaule.</p>
-
-<p>—Vous êtes Jules Noriac?</p>
-
-<p>—Oui, monsieur.</p>
-
-<p>—Je suis Théodore Barrière.</p>
-
-<p>—Enchanté de faire connaissance avec vous.</p>
-
-<p>—Ça tombe bien, je viens <i>te</i> demander un service.</p>
-
-<p>—Tant mieux, de quoi s'agit-il?</p>
-
-<p>—Lis.</p>
-
-<p>Je parcourus, dans un journal que Barrière me tendait,
-un article où l'on maltraitait fort les nouveaux
-académiciens et les nouveaux chevaliers de la Légion
-d'honneur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p>
-
-<p>—Eh bien?</p>
-
-<p>—Eh bien, je suis décoré depuis huit jours, je ne
-veux pas laisser passer ça.</p>
-
-<p>—Tu as raison.</p>
-
-<p>—Je le sais; prends donc un de tes amis et va demander
-raison de ma part au signataire de cet infâme
-article; il est là assis au café des Variétés, il prend du
-café, l'animal!</p>
-
-<p>Malgré mon habitude de m'étonner médiocrement
-des choses de ce monde, je demeurai stupéfait.</p>
-
-<p>—Mais, <i>cher ami</i>, tu n'y penses pas m'écriai-je;
-d'abord, je n'ai pas d'ami dans ma poche, et aller demander
-raison à un monsieur qui prend sa demi-tasse
-me semble impossible et en dehors de toute convenance.</p>
-
-<p>—Ça ne me regarde pas; Villemessant m'a dit que
-tu arrangerais tout ça; débrouille-toi comme tu voudras,
-pourvu que l'affaire ait lieu sur-le-champ.</p>
-
-<p>—A dix heures du soir?</p>
-
-<p>—Chez Cordelois, nous faisons assaut dans la cave;
-l'obscurité ne me gêne pas; va, je t'attends chez Véron.</p>
-
-<p>Je restai seul et fort embarrassé. Le hasard envoya
-Charles de Courcy, le plus aimable garçon du monde;
-quoique fort jeune, il avait autant de raison que d'esprit.</p>
-
-<p>—Tu arrives bien, lui dis-je, <i>nous</i> allons demander
-raison à ce monsieur que tu vois là, de la part de Barrière;
-et je lui racontai les griefs du collaborateur de
-Mürger.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span></p>
-
-<p>Charles de Courcy riait à se tordre.</p>
-
-<p>Nous faisons demander le monsieur et nous le sommons
-de faire les excuses les plus plates ou d'avoir à
-mettre l'épée à la main sur-le-champ.</p>
-
-<p>Ce monsieur était Paul Mahalin, un grand garçon
-blond et doux qui a du talent et qui, pendant le siège,
-a fait acte de bravoure; il nous regardait stupéfait en
-murmurant:</p>
-
-<p>—Barrière! Barrière! Mais c'est impossible; vous
-n'avez donc pas lu la note?</p>
-
-<p>—Quelle note?</p>
-
-<p>—Tenez.</p>
-
-<p>Et à son tour il nous passait le journal où se trouvait
-la note suivante:</p>
-
-<p>«Il est bien entendu que parmi les nouveaux décorés
-nous ne comptons pas M. Théodore Barrière; son esprit
-et son grand talent l'ont mis depuis longtemps au-dessus
-de toute récompense.»</p>
-
-<p>Charles de Courcy riait à se tordre.</p>
-
-<p>Nous quittons Mahalin et nous allons retrouver Barrière
-qui nous crie:</p>
-
-<p>—Pour quelle heure?</p>
-
-<p>—Relis ton journal.</p>
-
-<p>—Je l'ai lu.</p>
-
-<p>—Non, il y a une note.</p>
-
-<p>—Qu'est-ce que ça me fait?</p>
-
-<p>—Ça nous fait beaucoup.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span></p>
-
-<p>Barrière se décide enfin et lit la... note.</p>
-
-<p>—Eh bien, dit-il, après?</p>
-
-<p>—Comment, après? Mais tu n'as pas l'intention de te
-battre avec celui qui a écrit ça?</p>
-
-<p>—Pourquoi donc, pourquoi donc?</p>
-
-<p>—Ça ne se peut pas.</p>
-
-<p>Ici, pendant deux heures, j'entassai arguments sur
-arguments.</p>
-
-<p>—L'affaire est commencée, disait Barrière, je veux
-aller jusqu'au bout; <i>je ne peux pas entrer dans tout ça</i>.</p>
-
-<p>Le rire homérique de Charles de Courcy fit plus que
-tous mes raisonnements; Barrière alla se coucher; mais
-je n'assurerais pas qu'à l'heure qu'il est il soit convaincu
-que nous avions raison.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="PEPITA_SANCHEZ" id="PEPITA_SANCHEZ"></a>PEPITA SANCHEZ</h2>
-</div>
-
-<p>Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui
-croyait coucher dans son lit et qui s'est endormie sur le
-trottoir.</p>
-
-<p>Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort
-jolie il y a quelques années; elle n'était plus de la première
-jeunesse; encore quelques jours, elle passait dans
-la vieille garde du demi-monde.</p>
-
-<p>Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez
-n'avait rien de bien particulier; elle avait fait dépenser
-beaucoup d'argent, là était toute sa gloire.</p>
-
-<p>—Triste gloire! disent les gens vertueux.</p>
-
-<p>—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou
-les pratiques philosophes, ce qui n'est pas la même
-chose; hé! les créatures comme la Sanchez ont un
-grand poids dans le monde.</p>
-
-<p>Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction
-qu'une fille qui a pris cinq ou six millions dans
-la poche d'autrui, et qui les a jetés par la fenêtre à<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-toutes sortes de gens qui tendaient les mains, est autrement
-utile, socialement parlant, que les personnes qui
-vont à la messe.</p>
-
-<p>Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain
-que c'est la vierge folle qui porte des fichus brodés, qui
-nourrit la vierge sage qui les brode.</p>
-
-<p>Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire.</p>
-
-<p>En admettant que les étoiles du demi-monde soient
-une nécessité sociale, un mal nécessaire, comme dit
-Prudhomme, je trouve qu'on arrive à leur donner une
-importance tout à fait ridicule. Elles sont charmantes,
-je veux bien; mais elle tiennent trop de place.</p>
-
-<p>Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est
-pas de l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait
-être fixé sur un point:</p>
-
-<p>La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou
-par dépit, ou bien est-elle tombée accidentellement de
-sa fenêtre en voulant appeler quelqu'un?</p>
-
-<p>Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela
-peut faire à tout Paris?</p>
-
-<p>Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la
-ville une statue d'or?</p>
-
-<p>A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes
-jalouses?</p>
-
-<p>A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould,
-par la causticité de son esprit?</p>
-
-<p>Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir au<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>
-coin de la Chaussée d'Antin un temple à Terpsichore
-avec l'argent de Vénus Vénale?</p>
-
-<p>Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout
-cela.</p>
-
-<p>Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui
-vint jamais dans l'esprit de les offrir au conseil municipal
-et elle fit bien. M. Marmotan ne les eût pas acceptées,
-et il aurait eu mille fois raison.</p>
-
-<p>Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement
-qu'en paroles.</p>
-
-<p>Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met
-pas dans ses pièces.</p>
-
-<p>Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter;
-elle demeurait boulevard Hausmann, au premier, au-dessus
-de l'entre-sol.</p>
-
-<p>Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement?
-Dans trois jours, on n'y pensera plus.</p>
-
-<p>Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune
-monsieur de bonne famille qui se trouve mêlé à cette
-mort.</p>
-
-<p>Il accompagnait la dame, le soir.</p>
-
-<p>Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard
-Haussmann a-t-elle cédé au simple désir de rappeler
-un volage ou au lugubre dessein de mourir sous ses
-yeux?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="HENRI_MURGER" id="HENRI_MURGER"></a>HENRI MÜRGER</h2>
-</div>
-
-<p>Le pauvre Mürger, qui était très honnête, mais très
-vaniteux aussi, comme nous tous, avait dans son ventre
-littéraire un ver rongeur.</p>
-
-<p>Tous les imbéciles qu'il rencontrait,—et vous savez
-si l'espèce en est grande,—ne trouvaient rien de mieux
-à lui dire, pour le flatter extrêmement, que ceci:</p>
-
-<p>—Vous savez, mon cher, que <i>la Dame aux Camélias</i>
-c'est tout simplement <i>la Vie de Bohême</i>, et que
-Dumas fils est un filou.</p>
-
-<p>Mürger devenait blême, ébauchait un sourire qui
-était une véritable grimace.</p>
-
-<p>C'est que <i>la Dame aux Camélias</i> n'avait fait son
-trou qu'au théâtre; cela la rendait plus jeune; mais le
-volume de <i>la Dame aux Camélias</i> était plus vieux que
-le volume de <i>la Vie de Bohême</i>, et le pauvre brave
-garçon se disait en lui-même:</p>
-
-<p>—Si ce n'est pas Dumas qui est le filou, ce doit être
-moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p>
-
-<p>Pauvre cher regretté! il n'avait volé personne, pas
-plus que Dumas. Ils avaient fait le même livre, parce
-que rien ne ressemble plus au cœur d'un homme que le
-cœur de son voisin; rien ne ressemble plus à une femme
-qu'une autre femme.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LES_AMIS_DHENRY_MURGER" id="LES_AMIS_DHENRY_MURGER"></a>LES AMIS D'HENRY MÜRGER</h2>
-</div>
-
-<p>Tout dernièrement, Philibert Audebrand invoquait
-mon souvenir en faveur du pauvre Colline II.</p>
-
-<p>Colline II n'était pas le vrai Colline, mais ce qu'il
-faut dire c'est comment Charles Lourdes de la Place,
-fils du pasteur protestant, qui a eu la bonté de laisser
-faire à son nez et à sa barbe le miracle de Lourdes, était
-devenu sans préméditation un personnage de la Bohême.</p>
-
-<p>Vous connaissez, à n'en pas douter, les deux Lionnet.
-Au temps où l'on nommait ces deux artistes, les petits
-Lionnet, c'est-à-dire vers 1853, l'un deux, Hippolyte, je
-crois, eut le choléra. L'autre, Anatole, qui aimait tendrement
-son frère, tomba dans une profonde désolation.</p>
-
-<p>Pendant qu'il pleurait à chaudes larmes, la porte
-s'ouvrit et Charles de la Place apparut avec sa douce
-et bonne figure; en apprenant le malheur qui frappait
-les deux jeunes gens, il ne dit rien sinon qu'il était bien<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-heureux d'être arrivé juste au moment où l'un de ses
-amis avait besoin de consolation, et l'autre de soins.</p>
-
-<p>La Place était parti de son hôtel du quartier Latin
-avec un livre sous le bras pour tous bagages: il resta
-deux ans chez les Lionnet.</p>
-
-
-<p class="p2">La vérité, c'est que son maître d'hôtel lui avait donné
-congé.</p>
-
-<p>Au milieu de sa douleur, Anatole Lionnet avait fait
-un vœu qui ne va pas le mettre très bien dans l'esprit
-des libres penseurs; il avait fait le vœu d'aller à la messe
-de six heures du matin, à Notre-Dame de Lorette, pendant
-un mois.</p>
-
-<p>Les gens de théâtre, qui ne s'endorment jamais avant
-deux heures du matin, comprendront seuls que le vœu
-était sérieux. Un mieux sensible se manifesta dans
-l'état du malade et son frère suivit la messe avec une
-exactitude complète pendant un mois.</p>
-
-<p>Les quinze premiers jours la Place l'accompagne:</p>
-
-<p>—Je suis venu pour te consoler, disait-il, je ne veux
-pas te quitter.</p>
-
-<p>Pourtant au bout de quinze jours, il <i>canna</i> la messe.</p>
-
-<p>—Oh! tu te fatigues? lui demanda son ami.</p>
-
-<p>—Non, répondit la Place; mais je vais te dire, je
-crois avoir fait suffisamment mon devoir; prolonger mon
-dévouement, ce serait vouloir affaiblir le tien, et d'ailleurs...
-je suis protestant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p>
-
-<p>Au rétablissement d'Hippolyte, on fut très surpris sur
-le boulevard de voir trois Lionnet au lieu de deux.</p>
-
-<p>Deux, c'était déjà bien gentil.</p>
-
-<p>On s'enquit du nouveau venu, qu'on baptisa du nom
-de Colline, parce qu'il portait toujours son inévitable
-livre.</p>
-
-<p>Les Lionnet sont très aimés dans le monde artiste,
-parce que nul plus qu'eux n'est empressé à rendre service.
-Depuis vingt-cinq ans, ces deux braves garçons
-ont chanté à plus de mille représentations à bénéfices.</p>
-
-<p>Grâce à ses parrains et à la douceur inaltérable de
-son caractère, jointe à un mérite incontesté, la Place
-fut adopté à l'unanimité.</p>
-
-
-<p class="p2">Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire pourquoi
-le nouveau Colline avait émigré du quartier Latin pour
-arriver au quartier Trévise.</p>
-
-<p>Colline n'était pas riche; il habitait une pauvre
-chambre de la rue Saint-Jacques, non loin du cloître
-Saint-Benoît.</p>
-
-<p>Cette chambre était au sixième étage, et bien qu'elle
-ne fût encombrée que par un petit lit et une apparence
-de commode, l'homme qui la louait à Colline, moyennant
-vingt-cinq francs par mois, était aussi exigeant
-pour le payement de son loyer, que si l'appartement de
-l'étudiant eût été situé au premier.</p>
-
-<p>Un jour, Colline, étant gêné, ne put adoucir son hôte<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-qu'en souscrivant à son profit un billet de trente-trois
-francs.</p>
-
-<p>L'heure fatale de l'échéance arriva, Colline n'avait
-pas les fonds.</p>
-
-<p>M. Malenson, son hôte, n'était pas content.</p>
-
-<p>On en vint aux récriminations, et, de mots en mots,
-l'hôte infâme s'écria:</p>
-
-<p>—Vous en parlez bien à votre aise, mossieur, mais
-permettez-moi de vous dire, mossieur, que, lorsqu'on
-ne fait pas honneur à sa signature, on n'est pas un
-homme délicat, mossieur!</p>
-
-<p>Colline, qui était le plus honnête garçon du monde,
-se sentit vivement blessé, et, pour la première et la dernière
-fois de sa vie, il crut se mettre en colère et il répondit:</p>
-
-<p>—Ah! je ne suis pas délicat, monsieur Malenson, je
-ne suis pas délicat, moi; c'est sans doute vous, monsieur
-Malenson, qui êtes le type de la délicatesse. Eh bien,
-monsieur Malenson, je vous prédis une chose, c'est
-qu'un jour vous mourrez et sur votre tombe abandonnée
-il poussera un gazon ridicule!</p>
-
-<p>Et Colline remonta en grommelant:</p>
-
-<p>—Oui, monsieur Malenson, un gazon ridicule!</p>
-
-
-<p class="p2">Colline eut trois mois de tranquillité, il pensa avoir
-terrassé l'infâme Malenson.</p>
-
-<p>Il y avait du vrai dans cette supposition. Malenson<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-avait parlé à sa femme de l'horrible prédiction de l'étudiant,
-et le couple était troublé. Cette horrible perspective
-de dormir pendant l'éternité sous un gazon ridicule
-l'effrayait au delà de toute expression.</p>
-
-
-<p class="p2">Colline était heureux, son hôte ne bronchait plus.
-Malheureusement, il vint dans l'idée du jeune médecin
-que la gymnastique était absolument nécessaire à la
-santé de l'homme, et il établit un gymnase dans sa
-chambre.</p>
-
-<p>Ce gymnase peu compliqué se composait d'un simple
-trapèze.</p>
-
-<p>Quand Colline voulut opérer lui-même, il fut forcé
-de reconnaître qu'il avait mal pris ses mesures; manquant
-tout à fait d'espace, il dut ouvrir sa fenêtre.</p>
-
-<p>Tout allait pour le mieux dans le meilleur des
-mondes, Colline devenait d'une belle force, et il ne
-désespérait pas d'égaler un jour le fameux Léotard.</p>
-
-<p>Malheureusement un passant ayant levé les yeux
-aperçut deux pieds qui se balançaient dans l'espace
-avec une régularité désespérante.</p>
-
-<p>Cinq minutes après, la rue Saint-Jacques tout entière
-considérait le singulier spectacle qu'offrait cette paire
-de pieds sortant d'un fenêtre du sixième étage pour se
-balancer dans l'espace.</p>
-
-<p>La police arriva, et, au lieu de décrocher un pendu,
-comme elle s'y attendait, elle dérangea le plus inoffensif<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-des hommes dans la plus douce des distractions.</p>
-
-<p>—Pour cette fois, dit le brigadier des sergents de
-ville, je ne dis rien, mais que ça ne vous arrive plus,
-sans ça je verbalise.</p>
-
-<p>En se retirant il dit à Malenson:</p>
-
-<p>—Moi, si j'étais que vous, je le flanquerais à la porte,
-ce particulier-là.</p>
-
-<p>—Impossible, fit Malenson, il me doit de l'argent et
-il m'a prédit que, si je le tourmentais, il pousserait sur
-ma tombe un gazon ridicule.</p>
-
-<p>Le brigadier était sceptique, il haussa les épaules.</p>
-
-<p>—Vous n'avez pas honte, dit-il, vous un homme
-établi, d'avoir des superstitions comme ça; d'ailleurs
-est-ce que la police n'est pas là?</p>
-
-<p>Malenson rassuré donna congé au pauvre Colline II.</p>
-
-
-<p class="p2">Colline I<sup>er</sup>, le vrai Colline, s'appelait et s'appelle
-encore, Dieu merci, Vallon.</p>
-
-<p>M. Vallon est un écrivain fort estimable, mais il est
-surtout un philosophe catholique, spécialité assez rare
-aujourd'hui.</p>
-
-<p>Il est né à Laon, pays de Champfleury, mais je ne saurais
-dire si ce fut Champfleury qui l'introduisit dans la
-Bohême ou si ce fut lui qui y guida les pas de l'auteur
-de la <i>Mascarade parisienne</i>, peut-être y arrivèrent-ils
-l'un portant l'autre.</p>
-
-<p>Non, cette dernière supposition est invraisemblable<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-parce que, pendant le temps que Vallon passa dans la
-Bohême, il ne porta que deux choses.</p>
-
-<p>Un parapluie (vert!) et un traité de la philosophie
-nébuleuse d'Hoëné Wronski.</p>
-
-<p>En quittant cette société secrète de l'espérance, de la
-joie et des chansons, M. Vallon s'affilia dans une société
-qui eut aussi son heure de gloire: la réunion politique
-de la rue de Poitiers.</p>
-
-<p>Plus tard, il devint rédacteur du <i>Journal des villes
-et campagnes</i>, du <i>Pays</i>, etc.</p>
-
-<p>En 1849, il écrivit une brochure qui fut tirée à plus
-de cent mille exemplaires, elle était intitulée: <i>les
-Partageux</i>.</p>
-
-<p>Le moment n'est peut-être pas bien favorable pour
-rappeler cette publication qui, à coup sûr, nuirait à
-M. Vallon dans bien des esprits; aussi ai-je la précaution
-de ne pas donner l'adresse de l'auteur.</p>
-
-<p>Puisse cette attention faire excuser par ce galant
-homme mes petites indiscrétions.</p>
-
-
-<p class="p2">Voulez-vous me permettre, par le temps de politique
-qui court, de demeurer encore dans la Bohême? Eh mon
-Dieu! je sais bien que tout a été dit sur ces aventuriers
-de la plume et du pinceau, mais dussé-je répéter ce
-que tout le monde sait, cela serait toujours aussi amusant
-que les permutations ministérielles, les interpellations,
-et autres fariboles sérieuses, mais navrantes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span></p>
-
-<p>Après Colline venait Marcel. Celui-ci était un peintre
-assez insignifiant qui attendait l'héritage d'un oncle
-propriétaire rue d'Enfer.</p>
-
-<p>L'oncle ne voulant pas mourir, il s'entêta pendant des
-années, et le neveu fut obligé d'accepter une place de professeur
-de dessin en province. <i>Sic transit gloria mundi.</i></p>
-
-
-
-<p class="p2">Mürger s'était peint lui-même dans le personnage de
-Rodolphe et il faut bien avouer qu'il ne s'est pas fait
-ressemblant, heureusement pour lui.</p>
-
-<p>Vous savez le proverbe: «On ne se voit pas.»</p>
-
-
-<p class="p2">La physionomie la plus sympathique de la Bohême
-est sans contredit celle de Schaunard; Schann de son
-vrai nom.</p>
-
-<p>Ce bohème, d'une insouciance folle et d'une gaieté
-sans pareille, appartenait à une bonne famille, et plus
-d'une fois la Bohême dîna des reliefs dérobés par lui
-dans la cuisine paternelle.</p>
-
-<p>Schann était le grand pourvoyeur.</p>
-
-<p>Quant il échouait dans ses tentatives hasardeuses, il
-remplaçait le dîner absent par des mots pleins d'esprit
-et de gaieté.</p>
-
-<p>Schann faisait des mots sans s'en douter, comme
-M. Jourdain faisait de la prose, ce qui rendait son esprit
-charmant, comme tous les esprits dépourvus de prétentions.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p>
-
-<p>Schann était peintre ou croyait l'être, ce qui revient
-au même. Il était également musicien. Je n'ai jamais vu
-aucun tableau de lui, mais il me souvient d'avoir entendu
-de charmantes mélodies échappées de son cerveau,
-entre autres <i>les Amours de Rose et le Mariage
-dans les blés</i>.</p>
-
-
-<p class="p2">Schann habitait au cloître Saint-Benoît, et il avait
-fondé des concerts, véritable musique de chambre.</p>
-
-<p>En compagnie du pauvre Barbara, dit <i>Barbemuche</i>,
-qui jouait le premier violon, de Champfleury qui jouait
-du violoncelle, il s'était réservé l'alto, instrument difficile
-et ingrat. Schann s'était mis dans l'idée de résoudre
-le problème impossible d'exécuter un quatuor à trois.</p>
-
-
-<p class="p2">Chaque soir, les trois artistes exécutaient avec rage,
-les fenêtres ouvertes, les symphonies les plus étourdissantes;
-mais, à leur grand déplaisir, aucune foule idolâtre
-ne s'assemblait sous leur fenêtre.</p>
-
-<p>Ce que Schann eût donné pour entendre les passants
-applaudir, comme applaudissaient les gondoliers de
-Venise en écoutant les psaumes de Marcello, est inimaginable;
-mais le Cloître était désert, toujours désert.</p>
-
-<p>Désert n'est peut-être pas le mot; chaque soir, un
-homme, un seul, il est vrai qu'il était ivre comme la
-bourrique à Robespierre, venait danser, au son de la
-musique bohémienne, devant un arbre de la liberté, que<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-les frères et amis venaient de planter quelques mois
-auparavant.</p>
-
-
-<p class="p2">La musique dura trois mois; l'ivrogne vint quatre-vingt-dix
-fois se trémousser devant l'arbre de la liberté, pareil
-au roi David qui dansait devant l'arche. Ce résultat ridicule
-dégoûta les virtuoses, qui abandonnèrent la partie.</p>
-
-<p>Schann, qui est un esprit droit, comprit bien vite que
-le bonheur de faire danser un ivrogne n'est pas le sort
-le plus beau, le plus digne d'envie, et, sans tambour ni
-trompette, il revint sous le toit paternel apportant son
-inaltérable bonne humeur, ce qui ne gâte rien.</p>
-
-<p>Aujourd'hui Schann gagne beaucoup d'argent; il emploie
-une centaine d'ouvriers, et mettant au service
-de son commerce son goût et ses réelles qualités d'artiste,
-il a poussé aux dernières limites de la perfection
-une de ces intéressantes industries parisiennes qui
-rendent les autres pays jaloux.</p>
-
-
-<p class="p2">Il y a un an environ, j'étais en quête d'un joujou destiné
-à égayer un adorable petit être qu'une fluxion de
-poitrine clouait au lit.</p>
-
-<p>J'entrais chez le marchand de jouets du passage de
-l'Opéra.</p>
-
-<p>—Je voudrais, dis-je, un joli joujou pour un enfant
-malade.</p>
-
-<p>—Quel âge a l'enfant? demanda le marchand.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span></p>
-
-<p>—Cinq ans.</p>
-
-<p>—Je vais vous donner un pompier qui monte tout
-seul à l'échelle.</p>
-
-<p>—Non, c'est pour une petite fille.</p>
-
-<p>—Ah! très bien; voici un bébé qui nage tout seul
-dans l'eau; une belle pièce mécanique.</p>
-
-<p>—Non, un enfant malade ne peut toucher l'eau.</p>
-
-<p>—C'est juste, je vais vous offrir une vache.</p>
-
-<p>—Allons donc! une vache, cela n'a rien de bien
-amusant; si elle avait du lait encore, je ne dis pas.</p>
-
-<p>De cet air empressé mais légèrement narquois des
-commerçants de Paris, le marchand répondit:</p>
-
-<p>—Monsieur, nous avons cela.</p>
-
-
-<p class="p2">Et il rapporta triomphalement une petite vache de
-30 centimètres de haut; non seulement il sortait du lait
-de ses pis d'ivoire, non seulement elle ruminait en tournant
-ses gros yeux, mais elle était admirable de forme
-et d'une merveilleuse beauté.</p>
-
-<p>—Mais, m'écriai-je, c'est une vache de Barye, exécutée
-d'après Troyon.</p>
-
-<p>—Non, répondit simplement le marchand, elle sort
-de la fabrique de M. Schann, rue des Vieilles-Haudriettes,
-à Paris.</p>
-
-
-<p class="p2">J'emportais la petite vache, et tout le long du chemin
-je me disais:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p>
-
-<p>—Il est des hommes favorisés de Dieu et qui ont
-d'heureuses destinées, vraiment.</p>
-
-<p>Cet excellent Schaunard est bien de ceux-là. Il a fait
-rire toute une bande de bons esprits qui crevaient de
-faim; sa gaieté les a soutenus dans la lutte.</p>
-
-<p>Imprimé tout vif, il a fait et fera bien longtemps encore
-tordre de rire des générations pour qui le présent
-et l'avenir ont été et sont encore chargés de nuages.</p>
-
-<p>Et comme si ce n'était pas assez d'avoir jeté la gaieté
-dans l'esprit des pères, le voilà qui sème la joie dans le
-cœur des petits enfants.</p>
-
-<p>Et je me suis pris à aimer de tout mon cœur ce bon
-Schaunard, que je n'ai jamais vu.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="NAUNDORFF" id="NAUNDORFF"></a>NAUNDORFF</h2>
-</div>
-
-<p>Naundorff vient réclamer un état civil, se prétendant
-tout simplement le fils du dauphin Louis XVII, mort au
-Temple, comme on l'avait cru jusqu'à présent.</p>
-
-<p>Il paraît que c'était une erreur.</p>
-
-<p>On aurait fait un faux acte mortuaire, et le dauphin,
-le vrai dauphin, aurait été enlevé du Temple dans un
-cercueil.</p>
-
-<p>C'est en vain que, depuis 1851, on dit à ce brave lieutenant
-hollandais:—Il y a un arrêt qui vous a débouté
-de vos prétentions.</p>
-
-<p>Il répond:</p>
-
-<p>—Oui, mais c'est un arrêt par défaut. Le comte de
-Chambord ne s'est pas défendu.</p>
-
-<p>—Jugez donc, s'il s'était défendu!</p>
-
-<p>—Peu importe. J'ai des preuves; tous les monarques
-du Nord ont reconnu mon père qu'ils ne connaissaient
-pas. Il a été enterré sous le nom de Bourbon; je suis
-connu sous le nom de Bourbon. Demandez au roi de
-Prusse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p>
-
-<p>Comme personne ne se soucie d'aller s'informer, le
-dauphin putatif reste calme dans son opinion.</p>
-
-<p>Vous verrez qu'il y aura des gens qui vont croire.</p>
-
-<p>Hier, une dame disait:</p>
-
-<p>—Enfin, si son père n'était qu'un simple horloger,
-pourquoi aurait-on voulu l'assassiner?</p>
-
-<p>Avec cet argument, on finirait par conclure que Peschard,
-l'horloger de Caen, qui fut assassiné pour tout de
-bon, était bien plus dauphin que Naundorff, qui n'a été
-assassiné que platoniquement.</p>
-
-
-<p class="p2">La vérité, c'est qu'on se passionne peu pour le lieutenant
-Naundorff, qui a déclaré qu'il ne tenait pas du tout
-à la couronne de France.</p>
-
-<p>Ça été de sa part une maladresse. Que de partisans il
-aurait pu se faire! Il y a tant de gens qui espèrent avoir
-un jour un ministère ou un bureau de tabac!</p>
-
-<p>Un homme qui peut dire: J'abaisserai les impôts, je
-supprimerai le service militaire, je donnerai de l'avancement
-aux employés, cet homme peut être sûr d'avoir des
-partisans.</p>
-
-<p>Mais un prince qui ne réclame pas la couronne n'est
-pas un prince intéressant du tout.</p>
-
-
-<p class="p2">Le plus curieux, c'est que Naundorff a trouvé un avocat;
-cet avocat, c'est M. Favre; il y a des fatalités.</p>
-
-<p>Vous vous attendez à me voir injurier cet homme politique.<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>
-Eh bien, pas du tout; vous voilà bien attrapés.</p>
-
-<p>D'abord je n'insulte personne. Cela ne sert à rien;
-puis je reconnais à M. Favre un certain courage, celui
-de rechercher avec avidité toutes les occasions d'exciter
-ses ennemis contre lui. Est-ce de sa part bravoure, mépris
-ou inconscience? Ma foi, je n'en sais rien.</p>
-
-<p>Dans ce procès, comme dans les autres, le membre
-de la Défense nationale défend son client avec un talent
-indiscutable.</p>
-
-<p>Pendant un moment, il a jeté le doute dans l'esprit de
-l'auditoire, à ce point que plusieurs vieilles dames versaient
-des larmes abondantes.</p>
-
-
-<p class="p2">Un soir, un député arrive tout effaré dans les couloirs
-de l'Assemblée.</p>
-
-<p>—Jules Favre, s'écrie-t-il, vient de prouver d'une
-façon irréfutable que Naundorff est vraiment le dauphin
-de France.</p>
-
-<p>—Quelle plaisanterie!</p>
-
-<p>—Ce n'est pas une plaisanterie, dit le baron Élizé de
-M..., intervenant dans la conversation; la preuve, c'est
-que M. de C... vient de partir pour demander à Naundorff
-s'il accepterait le drapeau tricolore.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="JULES_JANIN" id="JULES_JANIN"></a>JULES JANIN</h2>
-</div>
-
-<p>Un grand deuil est aussi venu affliger la famille des
-lettres. Il ne s'agit pas d'une mort, Dieu merci, mais
-tout simplement d'une retraite. Janin, Jules Janin, le
-prince des critiques et le roi des honnêtes lettrés, quitte
-le journalisme. Que ferons-nous de nos lundis?</p>
-
-<p>Depuis plus de quarante ans, cet esprit aimable parmi
-les plus aimables, publiait dans les <i>Débats</i> un feuilleton
-qui faisait la joie des délicats et l'honneur des gens de
-notre profession.</p>
-
-<p>Tout le monde connaît cette critique douce, fine,
-vivace, pleine d'aperçus savants, de bonté et de justice.</p>
-
-<p>Tout le monde a apprécié cette forme originale du
-maître, forme élégante et bien à lui, musique adorable
-d'originalité et de grandeur.</p>
-
-<p>Le maître se retire sous sa tente pour penser, tranquille;
-mais, plus heureux que Coriolan, il se relire vainqueur;
-il n'a voulu attendre ni l'accablement des ans, ni
-le voile qui obscurcit les meilleurs esprits; il part, sinon<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>
-dans la force de l'âge, du moins dans toute la force de
-l'esprit.</p>
-
-<p>Janin est un de ces illustres à qui l'on ne peut dire au
-revoir, car ils ne s'en vont jamais. Quand l'heure suprême
-sonnera pour lui, il ne partira pas davantage. Il
-restera comme Montaigne et comme Rabelais, les deux
-plus grands hommes en l'art de penser et en l'art d'écrire.</p>
-
-
-<p class="p2">L'œuvre de ce maître est immense. Sans compter
-plus de cent volumes, de <i>l'Ane mort</i> jusqu'à sa traduction
-d'Horace, sans compter des milliers d'articles, de
-nouvelles, de contes et d'études, Janin a écrit sur le
-théâtre moderne <span class="smcap">DEUX MILLE DEUX CENT QUARANTE</span> feuilletons,
-soit <span class="smcap">VINGT-SIX MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGTS</span>
-colonnes, soit <span class="smcap">UN MILLION TROIS CENT QUARANTE MILLE</span>
-lignes; environ cent cinquante beaux volumes, c'est-à-dire
-quatre fois plus de matière que le <i>Dictionnaire de
-la conversation</i>, dont Balzac et lui furent les deux plus
-brillants collaborateurs.</p>
-
-<p>Eh bien, mon cher monsieur Prud'homme, qui ne
-voulez pas que M. votre fils soit homme de lettres, parce
-que c'est «un métier de paresseux», monsieur Prud'homme,
-que dites-vous de cela?</p>
-
-<p>Et pendant ce demi-siècle il n'est sorti de cet immense
-labeur ni une injure, ni une vivacité même pouvant
-amener une passagère amertume dans le cœur de
-ceux dont il était le juge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p>
-
-<p>Sa plume était douce aux petits, loyale aux grands,
-juste pour tous.</p>
-
-<p>Ses conseils ont fait de grands artistes, sa bonne grâce
-a fortifié bien des accablés, et ses biographes futurs
-n'auront qu'un seul embarras en racontant la noble carrière
-de cet écrivain extraordinaire à tant de titres, celui
-de savoir s'ils parleront tout d'abord de l'homme de
-lettres ou de l'homme de bien.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="FELIX_PIGEORY" id="FELIX_PIGEORY"></a>FÉLIX PIGEORY</h2>
-</div>
-
-<p>Un architecte.</p>
-
-<p>Félix Pigeory, après avoir été un jeune lion viveur et
-à la mode, entra dans une excellente famille parisienne
-et se trouva, grâce à cette alliance et aussi à la mort de
-son frère, à la tête d'une belle fortune.</p>
-
-<p>Architecte habile, il créa le quartier Vintimille et
-bâtit tous ces jolis hôtels Louis XV qui émaillent ce
-quartier jusqu'à la rue Saint-Georges.</p>
-
-<p>Ces énormes travaux ne l'absorbaient pas complètement;
-il trouvait encore le temps de faire des livres, de
-diriger des journaux et de donner des concerts qui sont
-restés célèbres.</p>
-
-<p>Merveilleusement intelligent, il découvrait les jeunes
-artistes, il les devinait, les encourageait si bien qu'il est
-peu d'artistes ayant aujourd'hui une valeur reconnue,
-qui n'ait pas débuté dans l'hôtel de la rue d'Amsterdam,
-que nous appelions le petit Conservatoire.</p>
-
-<p>Un matin, Pigeory revint d'un voyage en Normandie,<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-et il nous déclara tranquillement qu'il allait fonder une
-ville. C'était vrai; il fonda cette ravissante petite cité
-qui s'appelle Villiers-sur-Mer, entre Trouville et Cabourg.</p>
-
-<p>Conteur aimable, facile en affaires, extrêmement
-serviable, il amena l'univers dans ce trou où il n'y
-avait pas dix maisons. Aujourd'hui, il y en a mille, et
-les princes d'Orléans y ont passé la dernière saison.</p>
-
-<p>Comme tout le monde, et peut-être parce qu'il avait
-été trop heureux, Pigeory avait des ennemis; mais une
-chose doit consoler son jeune fils, qui est entré au service
-pendant la dernière guerre et qui y est resté, c'est
-que l'église de la Trinité était à peine assez grande pour
-contenir tous les amis de son père.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="BERTALL" id="BERTALL"></a>BERTALL</h2>
-</div>
-
-<p>Mieux que personne, Bertall connaît le monde parisien,
-et il faut voir avec quel entrain il le fait danser
-sous les yeux étonnés du lecteur.</p>
-
-<p>Singulier homme que ce Bertall! Il dessine comme
-Gavarni, il écrit comme About, il a de l'esprit comme
-Karr, et il n'a pas l'air de s'en douter autrement.</p>
-
-<p>Il fait un livre qui est un monde, et il dit tranquillement:
-«Voilà!»</p>
-
-<p>Et quand on lui fait des compliments, il a l'air de
-chercher dans son cerveau de qui ou de quoi on lui
-veut parler.</p>
-
-<p>Ce livre de <i>la Comédie de notre temps</i> est, sans
-contredit, le grand succès du jour, et voyez quelle chose
-étrange, ce succès ne fera pas de jaloux, parce qu'il est
-vraiment mérité.</p>
-
-
-<p class="p2">Puisque je tiens Bertall, j'en profite.</p>
-
-<p>Un jour un collectionneur intelligent—il existe<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-probablement—ramassera toute son œuvre, c'est-à-dire
-les deux cent mille dessins qu'il a faits depuis
-trente ans, sans compter ceux qu'il fera encore, car ce
-diable d'homme a tout illustré! Il est vrai qu'il a eu le
-soin de ne pas s'oublier.</p>
-
-<p>Bertall eut un jour une idée qui a rapporté des
-millions... à l'éditeur.</p>
-
-<p>Il pensa à illustrer l'œuvre de Paul de Kock en livraisons
-à bon marché.</p>
-
-<p>La spéculation fut magnifique, elle dure encore.</p>
-
-<p>Tout cela n'a rien de bien extraordinaire, mais voici
-le curieux de l'affaire.</p>
-
-<p>On apporte les premiers exemplaires à Paul de Kock,
-qui se met tranquillement à relire son œuvre.</p>
-
-<p>—Eh bien! êtes-vous content? lui demande l'éditeur.</p>
-
-<p>—Ma foi oui, répondit l'auteur de <i>Mon Voisin Raymond</i>,
-depuis qu'il y a des dessins dans mes livres, je
-les lis avec plaisir; je n'aurais jamais cru que c'était
-aussi amusant; vous me croirez si vous voulez, il y a
-des moments où je n'ai pas pu m'empêcher de rire.</p>
-
-<p>Jusque-là, il n'y avait que lui dans l'univers qui n'avait
-pas ri en lisant ses livres.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LISE_TAUTIN" id="LISE_TAUTIN"></a>LISE TAUTIN</h2>
-</div>
-
-<p>Cette pauvre Lise Tautin vient de mourir à Bologne
-(1874).</p>
-
-<p>Paris avait oublié cette étoile, disparue un beau soir
-sans qu'on sache pourquoi.</p>
-
-<p>C'était une charmante fille, enfant de la halle, folle
-du théâtre, qu'elle adorait.</p>
-
-<p>Jacques Offenbach, qui sait trouver les étoiles autrement
-que M. Le Verrier, l'avait découverte à Bruxelles
-et l'avait amenée aux Bouffes à raison de cent cinquante
-francs par mois; c'était le prix des étoiles il y a dix-huit
-ans; mais tout a bien augmenté depuis.</p>
-
-<p>Pendant sept ans, Tautin fut l'enfant gâtée du public.</p>
-
-<p>Puis un jour, le capricieux la délaissa pour Schneider.</p>
-
-<p>Le public resta froid.</p>
-
-<p>—Allons, pensa la pauvre Lise, il n'y a plus rien à
-faire pour moi ici. Et elle partit. Elle recommença sa
-vie nomade; mais elle devint triste.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span></p>
-
-<p>—Ça ne durera pas, cette toquade-là, disait Tautin,
-qui avait vu Schneider jouer des bouts de rôles au
-théâtre où elle était la reine. Elle attendit en se mordant
-les lèvres que le caprice du maître passât; mais le
-caprice persistait.</p>
-
-<p>Un jour, Schneider fut malade, et sa rivale pensa que
-son tour était revenu.</p>
-
-<p>—Je vais leur faire voir, dit-elle, comment on <i>chante</i>
-la <i>belle Hélène</i>!</p>
-
-<p>Je la rencontrai il y a deux ans. Elle me parla de ses
-succès, de ses couronnes, de ses bouquets, de ses
-triomphes; et, quand elle eut fini cette nomenclature,
-deux larmes lui vinrent aux yeux.</p>
-
-<p>—C'est égal, fit-elle, il n'y a encore que Paris!</p>
-
-<p>—Hélas! oui il n'y a que Paris pour les artistes.</p>
-
-<p>Pauvre fille! qui pouvait lui faire croire, quand le
-public lui faisait bisser l'air d'Évohé, qu'elle irait mourir
-oubliée dans le pays de la charcuterie, à Bologne?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="ARMAND_BARTHET" id="ARMAND_BARTHET"></a>ARMAND BARTHET</h2>
-</div>
-
-<p>Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait
-pu laisser un grand nom, et qui, en somme, n'a laissé
-qu'un aimable souvenir.</p>
-
-<p>M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le
-soir de la première représentation du <i>Moineau de
-Lesbie</i>.</p>
-
-<p>Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût
-longue. Ce début avait été plus beau que celui d'Émile
-Augier.</p>
-
-<p>On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français
-d'alors; on a raconté de vingt manières différentes
-comment cette œuvre charmante avait vu le feu de la
-rampe; la vraie vérité, la voici:</p>
-
-<p>Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement
-riche; il en était à sa sixième année de droit,
-qu'il avait encore quatre mille francs de rentes, somme
-importante alors pour un vieil étudiant; joignez à cela
-un excellent père, un frère abbé et un autre médecin<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
-militaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous
-verrez que Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on
-s'est plu à représenter, je ne sais pas pourquoi, «plus
-délabré que Job et plus fier que Bragance».</p>
-
-<p>Barthet avait écrit le <i>Moineau de Lesbie</i> à Besançon,
-à sa sortie du collège; il l'avait fait imprimer à ses
-frais, et l'avait distribué à tous ses amis.</p>
-
-<p>En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français
-et à l'Odéon.</p>
-
-<p>Naturellement il n'en entendit plus parler.</p>
-
-<p>Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un
-insuccès complet; bref, il abandonna l'espoir insensé
-d'être joué.</p>
-
-<p>Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce,
-qu'il ne considérait plus que comme un péché de jeunesse.</p>
-
-<p>Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui
-rappelait les rêves d'or et de gloire de sa prime jeunesse.</p>
-
-<p>Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en
-défaire, il l'envoya à Jules Janin.</p>
-
-<p>—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus
-parler.</p>
-
-<p>Il pensait mal.</p>
-
-<p>Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était
-en révolution; Janin avait consacré un feuilleton tout
-entier à l'œuvre du jeune inconnu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span></p>
-
-<p>Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première
-fois ni la dernière qu'il devait sauver un désespéré de
-talent.</p>
-
-<p>Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français,
-et le feuilleton du philosophe aimable de
-Passy, du vrai prince des critiques en main, il enfonça
-la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon
-de temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient.</p>
-
-
-<p class="p2">M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire
-et son élégance proverbiale quelques épisodes de
-la vie de Barthet, et cela m'a remis en mémoire une
-anecdote que Barthet racontait de la façon la plus plaisante
-et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry
-Houssaye, l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade,
-jouait le rôle d'enfant terrible.</p>
-
-<p>Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur
-du Théâtre-Français.</p>
-
-<p>Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux
-habits, comme il convient à un jeune auteur qui va voir
-l'arbitre de ses destinées.</p>
-
-<p>Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau
-neuf, un chapeau qui eût été trop neuf pour un homme
-du monde, mais que le poète ne trouvait pas trop brillant
-pour parer son front prédestiné.</p>
-
-<p>On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbé<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-les dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur;
-mais dans les grandes circonstances, il faut
-savoir faire des sacrifices. D'ailleurs, ce chapeau était
-appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de la
-Comédie.</p>
-
-<p>Arsène Houssaye était sorti.</p>
-
-<p>Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne
-grâce, reçut le jeune auteur avec une bonté parfaite;
-elle l'engagea à attendre son mari et présenta son jeune
-fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans.</p>
-
-<p>Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas,
-il le fit jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du
-monde.</p>
-
-<p>La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant.</p>
-
-<p>Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet
-fort encouragé par le bon accueil, faisait de louables
-efforts pour être aimable.</p>
-
-<p>Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment
-agitait son âme; il sentait l'approche d'un
-malheur. Il tourne machinalement la tête, et il
-pâlit.</p>
-
-<p>Voilà ce qui s'était passé:</p>
-
-<p>Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le
-chapeau neuf du poète, et, armé d'une paire de
-baguettes, il tambourinait, joyeux, sur le couvre-chef
-devenu horriblement chauve.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span></p>
-
-<p>—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame
-Houssaye. Henry, maudit enfant! qu'as-tu fait là?</p>
-
-<p>—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant.
-Et il se remit tranquillement à battre un pas
-redoublé.</p>
-
-<p>—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après,
-je le vois encore cisaillant mon chapeau; on n'a pas
-idée combien il était gentil.</p>
-
-
-<p class="p2">Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet
-aurait certainement conservé sa fortune, car il ne serait
-jamais sorti de prison.</p>
-
-<p>Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous
-les duels.</p>
-
-<p>Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins;
-ils ont empêché bien des combats, le premier
-par ses emportements fantastiques, l'autre par son inaltérable
-sang-froid.</p>
-
-<p>Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet
-allait chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand
-peintre que vous savez.</p>
-
-<p>Les témoins se réunissaient, et, après les salutations
-d'usage, l'un d'eux prenait la parole:</p>
-
-<p>—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les
-circonstances qui nous rassemblent, nous pensons que
-notre premier devoir est d'essayer de concilier autant
-que possible...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span></p>
-
-<p>Barthet s'élançait comme un chacal.</p>
-
-<p>—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner
-ce que nous avons à faire?</p>
-
-<p>—Pas le moins du monde.</p>
-
-<p>—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé
-comme ça.</p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons
-commencer tous deux, et mon ami se chargera de
-monsieur.</p>
-
-<p>Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que
-Barthet se battait lui-même.</p>
-
-<p>Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges
-façons, se récusaient ou signaient ce qu'on voulait.</p>
-
-<p>Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il
-était ainsi fait.</p>
-
-
-<p class="p2">Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours
-vert et son fusil de chasse sur l'épaule: il voulait tuer
-un Prussien; c'était une idée fixe.</p>
-
-<p>Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du
-café hanté par les officiers allemands.</p>
-
-<p>Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et
-sortit.</p>
-
-<p>Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé,
-sans être même interrogé; enfin, après un mois,
-il revint chez lui, et jeta son fusil avec tristesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span></p>
-
-<p>—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se
-mit à pleurer.</p>
-
-<p>C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme
-hardi; ils l'avaient pris pour un fou.</p>
-
-<p>Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés,
-Barthet est mort privé de sa raison!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="MYSS_AMY_SHERIDAN" id="MYSS_AMY_SHERIDAN"></a>MYSS AMY SHERIDAN</h2>
-</div>
-
-<p>Une jeune et belle personne qui paraît avoir très
-envie de vivre, c'est mademoiselle Amy Shéridan.</p>
-
-<p>Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée
-d'une très jolie figure, et certainement la plus belle
-femme de la Grande-Bretagne; elle a six pieds de haut.</p>
-
-<p>Les formes de son corps sont admirables...</p>
-
-<p>Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure
-beaucoup en donnant ce renseignement intime,
-ou que je suis un vaniteux qui veut à tout prix avoir
-l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes.</p>
-
-<p>Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers
-en savent autant que moi sur ce chapitre.
-Vous voyez que j'aurais bien tort de prendre un petit
-air mystérieux.</p>
-
-
-<p class="p2">Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs
-talents à sa grâce, entre autres celui de monter à cheval<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>
-comme Ducrow. Aussi a-t-elle un succès immense dans
-cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans les
-fêtes de Noël à Londres.</p>
-
-<p>Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le
-peuple le plus pudibond du monde, choisit ses affarouchements.
-Il a une censure sévère qui interdit les
-pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai fait <i>la
-Timbale d'argent</i>, je veux bien être pendu, si je sais
-comment vous raconter la pièce dans laquelle joue la
-belle Amy, pièce destinée aux joies des petits réformés
-en congé ou des jeunes misses de la cité.</p>
-
-<p>Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai,
-c'est tout ce que je puis faire pour vous. Voici l'histoire:</p>
-
-
-<p class="p2">Le comte de je ne sais quel comté possède une femme
-charmante et qui est bonne. Voilà un comte régnant
-qui, au premier abord, a l'air d'être heureux. Eh bien,
-non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte
-n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et
-trop charmante.</p>
-
-<p>Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres.
-Ainsi, un matin, elle se lève avec le désir d'affranchir
-tous les serfs de sa ville. Elle rêve une ville où il n'y
-ait que des bourgeois.—Drôle de goût!</p>
-
-<p>Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré
-mal gré, il lui faut céder, en pensant qu'il ne profitera
-pas de l'affranchissement général.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p>
-
-<p>Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce
-qu'elle désire, il lui passe par la tête une autre vision.</p>
-
-<p>Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une
-épreuve qui lui réponde de leur respect et de leur
-obéissance; alors elle fait proclamer qu'elle va se promener
-dans les rues de la ville, montée sur son cheval
-blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point
-regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le
-temps qu'il lui plaira de chevaucher dans les rues.</p>
-
-<p>Tous les habitants se cachent avec empressement,
-bien contents d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice
-si facile.</p>
-
-<p>Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable!
-voilà le difficile qui arrive,—la comtesse a eu une
-autre vision; elle est sortie à cheval, mais sans vouloir
-faire toilette. Ne croyez pas qu'elle ait un négligé galant;
-non, elle n'a pas voulu faire toilette du tout, elle
-n'a même pas de selle à son cheval.</p>
-
-<p>Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les
-rues, il y a un tailleur,—on sait combien l'engeance
-est indiscrète,—il y a un tailleur qui regarde à travers
-les carreaux.</p>
-
-<p>Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la
-ville, fait adopter cette mode nouvelle, Worth lui-même
-pourrait bien faire faillite.</p>
-
-<p>La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à
-tout autre chose, descend de cheval, et flanque à l'artisan<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-curieux une roulée de coups de poings, mais de si
-bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en emporter
-pour les placer à la Caisse des consignations, en
-attendant qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les
-mérite réellement.</p>
-
-
-<p class="p2">Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre;
-tous les ans, on la représente dans plusieurs théâtres à
-la fois.</p>
-
-<p>On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme
-la Shéridan!</p>
-
-<p>La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et
-elle racontait ses succès à Alexandre Dumas, le vieux,
-et ce cher grand homme, qui était doux et bon comme
-personne, peut-être parce qu'il était si admirablement
-doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre Dumas
-disait, en entendant les récits du théâtre contemporain
-des compatriotes de Shakspeare:</p>
-
-<p>—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les
-anglais.</p>
-
-<p>Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard,
-les pièces de son fils ne trouveraient pas grâce devant
-l'hypocrisie britannique?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="ALFRED_QUIDANT" id="ALFRED_QUIDANT"></a>ALFRED QUIDANT</h2>
-</div>
-
-<p>Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de
-l'aventure bizarre arrivée dernièrement à l'un de nos
-artistes les plus aimés.</p>
-
-<p>Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner
-à sa porte. Toute la maison est en l'air, et
-lui-même se lève croyant que le feu est au logis.</p>
-
-<p>—Qui est là?</p>
-
-<p>—Ouvrez vite!</p>
-
-<p>—Mais encore!</p>
-
-<p>—Est-ce ici chez le pianiste?</p>
-
-<p>On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé:</p>
-
-<p>—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez
-vite chez la princesse.... off.</p>
-
-<p>—Pour quoi faire?</p>
-
-<p>—Pour les faire danser.</p>
-
-<p>—Vous êtes fou!</p>
-
-<p>—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle a<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>
-invité du monde à dîner, maintenant ils veulent danser;
-on m'a dit d'aller chez un bon pianiste et je suis venu
-chez vous.</p>
-
-<p>—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel
-auteur du <i>Petit enfant</i>.</p>
-
-<p>—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas,
-mais je connais bien monsieur; j'étais chez le comte de
-V... où monsieur donnait des leçons à la demoiselle.</p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame
-la princesse est très généreuse.</p>
-
-<p>—Mais, mon ami, vous confondez, je...</p>
-
-<p>—Monsieur! la voiture est en bas.</p>
-
-<p>—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde
-de réflexion.</p>
-
-<p>Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à
-l'hôtel de la princesse, et entre gravement au salon où
-les convives sont en liesse.</p>
-
-<p>A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement.</p>
-
-<p>—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant
-en s'inclinant avec la grâce qui le caractérise, je
-suis à ses ordres.</p>
-
-<p>—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu
-son professeur d'autrefois, vous n'y pensez pas;
-pardonnez, je vous prie, c'est une erreur; je ne sais
-comment m'excuser.</p>
-
-<p>Quidant va au piano et se met à improviser une mazourka<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>
-des plus entraînantes, puis une polka, puis une
-valse; on ne vit plus dans le salon, on tourne.</p>
-
-<p>Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce
-charmante, dit au brillant pianiste.</p>
-
-<p>—Cher maître, votre bras.</p>
-
-<p>Étonnement des convives étrangers, sourire des invités
-parisiens, stupéfaction du domestique.</p>
-
-<p>Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande
-son pardessus dans l'antichambre.</p>
-
-<p>Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement.</p>
-
-<p>—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché
-d'être venu.</p>
-
-<p>—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un
-louis dans la main. Je vous remercie d'avoir pensé à
-moi.</p>
-
-<p>—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le
-bien; mais, voyez-vous, moi, j'aime les artistes!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="EDMOND_VIELLOT" id="EDMOND_VIELLOT"></a>EDMOND VIELLOT</h2>
-</div>
-
-<p>Un très bon garçon.</p>
-
-<p>Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond
-Viellot. C'était une nature douce, honnête et timide,
-serviable et désintéressée.</p>
-
-<p>La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être
-citée.</p>
-
-<p>Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847.
-<i>Monte-Cristo</i> et <i>les Mousquetaires</i> venaient de faire
-fureur, et tous les journaux de Paris cherchaient à
-arracher au <i>Siècle</i> l'illustre romancier qui faisait sa
-gloire.</p>
-
-<p>Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne
-que Maquet et autres préparaient pour lui. Dumas était
-obligé de recopier jusqu'à la ligne la plus insignifiante,
-le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il n'accepterait
-la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas lui-même,
-sachant bien que le cher grand homme ne copierait<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
-jamais les autres et serait ainsi forcé de donner
-du sien.</p>
-
-
-<p>Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne
-prit pas le temps de se mettre à table. Celui qui devait
-plus tard faire un dictionnaire de cuisine de mille pages
-déjeuna ce jour-là de menue charcuterie.</p>
-
-<p>En coupant un morceau de galantine, il poussa un
-cri, s'empara de la feuille de papier qui l'enveloppait,
-et, l'ayant regardée, il s'écria:</p>
-
-<p>—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que
-c'est que la gloire!</p>
-
-
-<p class="p2">Le grand romancier se trompait; le papier graisseux
-n'était pas un autographe de lui. Bocage et Philibert
-Audebrand l'avaient examiné: c'était un mémoire d'entrepreneur
-de bâtiment.</p>
-
-<p>Dumas sonna son domestique.</p>
-
-<p>—Où as-tu acheté cela?</p>
-
-<p>—Chez un charcutier.</p>
-
-<p>—Je m'en doutais. Quel charcutier?</p>
-
-<p>—Le charcutier du coin?</p>
-
-<p>—Quel coin?</p>
-
-<p>—Rue Saint-Lazare.</p>
-
-<p>—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers
-de la maison, Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi
-l'homme qui a écrit cela.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p>
-
-<p>Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère
-de la rue d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait
-le papier du marchand de tabac, lequel marchand
-affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur vérificateur
-qui demeurait vis-à-vis.</p>
-
-<p>Fontaine alla chez le toiseur.</p>
-
-<p>—Qui a écrit cela? demanda-t-il.</p>
-
-<p>—Moi, dit un grand jeune homme pâle.</p>
-
-<p>—Suivez-moi.</p>
-
-<p>En arrivant rue Bleue, Fontaine dit:</p>
-
-<p>—Voilà le bonhomme.</p>
-
-
-<p class="p2">—Qui es-tu? demanda l'auteur d'<i>Antony</i>; moi, je
-suis Alexandre Dumas.</p>
-
-<p>—Moi, Edmond Viellot.</p>
-
-<p>—Me connais-tu?</p>
-
-<p>—Quelle bêtise! je sais <i>les Mousquetaires</i> par cœur,
-et, toutes les fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les
-quais pour lire <i>Térésa</i>, <i>Angèle</i> ou <i>Don Juan de Marana</i>.</p>
-
-<p>—Tu n'es pas courtisan.</p>
-
-<p>—Je suis toiseur.</p>
-
-<p>—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs
-et nourri, c'est trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans
-me donnait lorsque j'avais ton âge.</p>
-
-<p>—Accepté, fit Viellot avec joie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p>
-
-<p>Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers
-qu'il ne gagnait que cent francs par mois chez son vérificateur
-et qu'il n'était pas nourri du tout.</p>
-
-<p>Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre
-garçon rester maçon, puisque c'était son métier. On a
-tant démoli pendant vingt ans, qu'il aurait probablement
-trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens camarades;
-mais la gloire de servir un aussi illustre
-maître lui tourna la tête, et franchement il y avait de
-quoi.</p>
-
-
-<p class="p2">Viellot copia, copia à la toise la moitié des <i>Quarante-Cinq</i>,
-vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent
-par les mains sans compter la moitié de <i>la Dame de
-Monsoreau</i>, <i>Pitou</i>, <i>Joseph Balsamo</i> et quantité d'autres
-récits du prestigieux conteur.</p>
-
-<p>Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait
-de bonne foi être le collaborateur de Dumas.</p>
-
-<p>Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient
-la même illusion, que Viellot était bien pardonnable.</p>
-
-
-<p class="p2">Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui.
-Bien nourri, bien ou à peu près exactement payé, bien
-traité par tout le monde en considération du maître, il
-n'était pas trop à plaindre.</p>
-
-<p>Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitude<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
-du lecteur et des dissensions intestines suspendirent les
-travaux de Dumas, qui, après avoir fait le journal <i>le
-Mousquetaire</i>, se reposa sur ses lauriers.</p>
-
-<p>Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue
-d'Amsterdam, très convaincu qu'il se reposait sur sa
-part de lauriers.</p>
-
-<p>Un matin, Dumas lui dit:</p>
-
-<p>—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici
-pour vous, vous devriez chercher de l'ouvrage ailleurs.</p>
-
-<p>Viellot répondit:</p>
-
-<p>—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger.</p>
-
-<p>Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit:</p>
-
-<p>—Ah! et pourquoi donc?</p>
-
-<p>—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce
-que j'ai partagé tous vos succès, parce que je vous suis
-dévoué comme un chien, et que je mourrai sur le paillaisson
-de votre porte, à moins que vous ne me chassiez,
-ce qui ne serait pas à souhaiter.</p>
-
-<p>—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé.</p>
-
-<p>—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le
-plus grand et le meilleur d'entre nous.</p>
-
-<p>Le soir, Dumas disait:</p>
-
-<p>—Cet animal de Viellot, quel brave garçon!</p>
-
-
-<p class="p2">Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares
-commissions, n'était plus payé; de temps en temps, le
-bon maître, s'apercevant que les souliers de son secrétaire<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
-étaient par trop éculés, lui donnait un louis;
-quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois;
-à l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se
-disait:</p>
-
-<p>—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé
-régulièrement; mais enfin <i>il</i> fait ce qu'il peut, ce n'est
-pas moi qui <i>le</i> tourmenterai jamais.</p>
-
-
-<p class="p2">Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à
-moins qu'il n'y fût convié; or, comme la table d'Alexandre
-Dumas était autrement facile à prendre que Sébastopol,
-il s'ensuivait qu'il y avait toujours du monde; ce qui
-faisait que Viellot dînait assez rarement.</p>
-
-<p>Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir,
-il allait chez un des cent mille amis de Dumas.</p>
-
-<p>—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque
-chose comme une dizaine de mille francs, parce
-que j'ai touché des à-compte; je suis sans argent. Si
-vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais
-une délégation sur mes appointements.</p>
-
-<p>—Que désirez-vous?</p>
-
-<p>—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache
-pas que j'aurais besoin d'une pièce de quarante
-sous.</p>
-
-
-<p class="p2">Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits;
-l'oisiveté usait son caractère, si bon et si honnête. Il se<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>
-mit à boire. Dumas détestait les ivrognes; il commença
-par tenir Viellot à distance: la maison était pleine de
-farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux mieux, et
-qui naturellement se détestaient les uns les autres.</p>
-
-<p>Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot
-en lui disant:</p>
-
-<p>—Tiens, va payer ma voiture.</p>
-
-<p>—Combien?</p>
-
-<p>—Une heure: 2 francs 50.</p>
-
-<p>Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau
-et sortit.</p>
-
-<p>—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites
-indignés, il n'a pas rendu la monnaie!</p>
-
-<p>—Bah! fit Dumas, la belle affaire!</p>
-
-<p>Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre
-Dumas continua:</p>
-
-<p>—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes
-à Viellot, peut-être deux millions; je lui en confierais
-encore, et il mourrait de faim avant d'y toucher.</p>
-
-<p>L'auditoire était incrédule.</p>
-
-<p>—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement
-Alexandre Dumas, qu'on peut confier un million à Viellot,
-mais...</p>
-
-<p>—Mais?</p>
-
-<p>—Mais il ne faut pas lui confier cent sous.</p>
-
-
-<p class="p2">Pendant que les rats de la maison riaient à gorge<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
-déployée de la plaisanterie du maître, Viellot consommait
-dans une gargote du quartier un dîner qui lui
-semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de comparaison
-à craindre avec le déjeuner du matin.</p>
-
-<p>Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier
-cinq francs au brave secrétaire, et, comme les gens
-qui peuvent prêter un million sont très rares, il perdit
-beaucoup de clients.</p>
-
-<p>Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante.
-Quand on parlait devant lui de l'illustre maître, il fondait
-en larmes, et ses pleurs étaient si sincères, qu'ils
-donnaient envie de pleurer.</p>
-
-<p>A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue
-maladie, aggravée par une poignante misère.</p>
-
-<p>La veille de sa mort, il disait:</p>
-
-<p>—Je vais aller <i>le</i> retrouver là-haut; c'est <i>lui</i> qui
-sera étonné quand je <i>lui</i> dirai comment ses amis m'ont
-lâché, moi, <i>son</i> plus vieux <i>collaborateur</i>.</p>
-
-
-<p class="p2">Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse.</p>
-
-<p>Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit:</p>
-
-<p>—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu
-pas à la <i>Revue des Deux Mondes</i>?</p>
-
-<p>—Moi, vous abandonner? jamais de la vie!</p>
-
-<p>—Bah! tu dis cela.</p>
-
-<p>—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vous<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>
-me croirez si vous voulez, si Buloz m'offrait dix sous
-la ligne, je refuserais.</p>
-
-<p>—Et s'il t'en offrait vingt?</p>
-
-<p>—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais
-les oreilles et je <i>m'ensauverais</i>.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="MICHELET" id="MICHELET"></a>MICHELET</h2>
-</div>
-
-<p>Le chantre de l'amour, de la mer et de l'oiseau, Michelet
-l'historien, est mort.</p>
-
-<p>Il n'est pas probable qu'à son âge il laisse des mineurs,
-néanmoins on a vendu sa bibliothèque aux enchères.</p>
-
-<p>Pendant qu'on adjugeait les livres de l'éloquent professeur
-du Collège de France, madame Janin offrait
-ceux de son mari à l'Académie française.</p>
-
-<p>Les héritiers se suivent, mais ne se ressemblent pas.</p>
-
-<p>A cela on dira que madame Janin est riche.</p>
-
-<p>C'est vrai. Mais la bibliothèque de l'auteur de <i>Barnave</i>
-est d'un prix inestimable, celle de Michelet, ou du
-moins ce qui a été vendu, n'a pas atteint trois cents
-francs.</p>
-
-<p>On dira peut-être que je me mêle de choses qui ne me
-regardent point. Eh bien! si, cela me regarde parce
-que dans ces volumes, vendus à un prix si infime que<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-le commissaire-priseur et les commissionnaires ont dû
-faire la grimace, il y avait des envois d'auteurs.</p>
-
-<p>Deux ou trois cents pauvres diables, poussés par le
-respect ou l'admiration, avaient inscrit leurs noms au
-bout d'une formule, grotesque peut-être, mais, à coup
-sûr, honorable pour celui auquel elle s'adressait.</p>
-
-<p>Eh bien, ces livres-là, quelle que soit l'obscurité de
-ceux qui les ont signés, on les brûle, on en fait des
-allumettes, mais on ne les vend pas.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LOUIS_DAVYL" id="LOUIS_DAVYL"></a>LOUIS D'AVYL</h2>
-</div>
-
-<p>La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl,
-il y a quelque vingt ans de cela, ce jeune gentleman
-portait un habit marron à boutons d'or; déjà, à cette
-époque, c'était assez étrange.</p>
-
-<p>C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il
-passait alors pour étudier le droit, et délaissait volontiers
-l'école de la place du Panthéon pour les bureaux
-des petits journaux.</p>
-
-<p>Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis,
-Jules Vallès, et une plaisanterie faite à l'auteur de ses
-jours lui avaient constitué une certaine célébrité parmi
-nous.</p>
-
-<p>Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des
-deux adversaires devenus grands amis depuis. La plaisanterie
-paternelle s'était terminée par un immense
-éclat de rire.</p>
-
-<p>Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans
-l'Ouest, arrive chez son fils au quartier Latin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p>
-
-<p>Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père
-arrivait justement le lendemain d'une orgie, les bouteilles
-vides encombraient la table et jonchaient le sol.</p>
-
-<p>—Hum! fit le président, qu'est cela?</p>
-
-<p>—Des bouteilles.</p>
-
-<p>—Je vois bien; mais quel désordre!</p>
-
-<p>—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon
-temps à ranger tout cela.</p>
-
-<p>—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler,
-mais il ne faut pas se tuer.</p>
-
-<p>En faisant cette sage recommandation, les pieds du
-magistrat rencontrèrent un objet sans nom.</p>
-
-<p>Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si
-crottées, si trouées, que Privat d'Anglemont lui-même
-en eût rougi.</p>
-
-<p>Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes;
-mais il sentit une résistance.</p>
-
-<p>—Qu'est-ce encore? fit-il.</p>
-
-<p>—Des bottes.</p>
-
-<p>—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans?</p>
-
-<p>—Oui, papa: des pieds.</p>
-
-<p>—A qui?</p>
-
-<p>—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès
-que les malheurs de sa patrie empêchent de dormir
-depuis bien longtemps.</p>
-
-<p>—Ça, un duc?</p>
-
-<p>—Oui, c'est un duc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span></p>
-
-<p>—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible
-bohème déguenillé qui dormait les poings fermés.</p>
-
-<p>—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas
-plus tard qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les
-Medina-Cœli, lui ont envoyé un demi-million de réaux,
-soit cent vingt-cinq mille francs, pour mettre de l'ordre
-dans ses petites affaires; mais le duc les a malheureusement
-refusés, ne voulant rien accepter d'une famille
-rivale qui a abandonné la cause du roi.</p>
-
-<p>—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses
-yeux. Grands cœurs, ces Olivarès!</p>
-
-<p>Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa
-de s'habiller, et, prétextant ne pouvoir manquer
-le cours, il s'éclipsa, laissant son père avec le dormeur.</p>
-
-<p>Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne
-le sut jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze
-heures, le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds,
-sortait de la Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie
-du magistrat, son hôte, dans un restaurant du
-Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda dix-sept
-fois du pain.</p>
-
-
-<p class="p2">Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand
-de cuirs à Privas, un propriétaire à Landernau,
-cela n'a rien de bien extraordinaire; mais mettre dedans
-un magistrat qui a été juge d'instruction, on avouera<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-que ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa
-un éclat de rire qui fit trembler Paris.</p>
-
-<p>Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et
-le président, pas content du tout, lança l'anathème sur
-son fils.</p>
-
-<p>Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se
-mettre dans l'industrie, de devenir un homme sérieux,
-afin d'apaiser la colère paternelle. Il eut la faiblesse de
-suivre ce conseil.</p>
-
-<p>La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa
-pas. Elle ne voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui,
-n'ayant pu devenir ni homme de lettres, ni avocat, la
-prenait comme pis aller.</p>
-
-<p>Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le
-grand-livre aux orties et s'en alla, dans la forêt de
-Fontainebleau, s'enfermer dans une petite maison
-ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse.</p>
-
-<p>La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète
-Charles Bataille, que d'Avyl avait recueilli à la mort de
-son père, ne fut-il pas étranger à cette visite.</p>
-
-<p>Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante!
-si choyée, qu'elle s'établit dans l'endroit.</p>
-
-<p>En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces:
-<i>Madame de Régis</i>, qu'on jouera demain à la Renaissance,
-<i>les Rebelles</i>, empêchés par la catastrophe du
-Châtelet; <i>Madeleine</i>, un grand drame, et enfin <i>le Dernier
-Gascon</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span></p>
-
-<p>Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire,
-envoyait à la <i>République Française</i> des articles fort
-remarqués, entre autres une série de portraits véritablement
-remarquables. Je me rappelle parmi plusieurs
-celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable
-éclat de rire.</p>
-
-<p>Il débutait ainsi:</p>
-
-<p>«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait
-le lac d'Enghien.»</p>
-
-<p>Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du
-conseil général et bien connaître les bords du lac
-d'Enghien, pour comprendre ce que ces deux lignes
-renferment de fine raillerie parisienne.</p>
-
-
-<p class="p2">Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre
-maisonnette comme on regarde un ami qu'on ne doit
-plus revoir, et il rentra dans Paris.</p>
-
-<p>Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion
-plus heureuse ne devait se présenter.</p>
-
-<p>Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps
-respectable, d'Avyl, qui possède un courage éprouvé,
-pouvait prétendre à tout.</p>
-
-<p>Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le
-chemin de l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la
-tranchée, où il resta, le brave garçon, jusqu'à la fin du
-siège.</p>
-
-<p>Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de la<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-tranchée! Un jour peut-être, on racontera l'histoire de
-ces nuits si longues et si terribles passées sous la mitraille
-prussienne par un froid tel que lorsqu'un homme
-mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat d'obus,
-de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de
-reste.</p>
-
-
-<p class="p2">Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation
-cela fût plus triste qu'autre chose; mon Dieu non, au
-contraire. Parfois même un formidable éclat de rire
-sortait des entrailles de la terre, et l'officier de ronde,
-habitué à cette musique qui couvrait quelquefois le bruit
-du canon, l'officier disait:</p>
-
-<p>—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui
-raconte une fable.</p>
-
-<p>Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment
-de talent s'il n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis
-pas fâché de lui jeter cette injure à la face.</p>
-
-<p>Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère
-anglaise, si bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé
-à sa guise avec un accent, trempé dans la Garonne
-et dans la Tamise, de l'effet le plus pittoresque.</p>
-
-<p>Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme,
-en ce sens qu'elles sont en prose.</p>
-
-<p>En voici un échantillon:</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse">«<span class="smcap">LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS</span></div>
- <div class="verse indent-2">«Autrefois le rat de ville</div>
- <div class="verse indent-2">»Invita le rat des champs
- <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></div>
- <div class="verse indent-2">»D'une façon fort civile</div>
- <div class="verse indent-2">»A des reliefs d'ortolans.</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis
-de Turquie, mais enfin il y avait des jours où on n'était
-pas trop mal. Voilà mes gaillards qui venaient d'achever
-le gigot, quand Dinochau se mit à faire une scène au
-rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat des
-champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la
-rapidité de la foudre:</p>
-
-<p>»Le rat de ville lui criait:</p>
-
-<p>»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée!
-Ça ne sera rien, remontez donc!</p>
-
-<p>»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un
-paysan, moi, je n'aime pas ces machines-là; j'aime
-mieux m'en aller sans payer que d'avoir des histoires.»</p>
-
-<p>Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais
-il n'en est pas moins vrai que la manière d'apprécier
-le paysan rat ou le rat paysan est peut-être supérieure
-dans la fable de Bénassit à celle du grand fabuliste.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="LA_REINE_POMARE" id="LA_REINE_POMARE"></a>LA REINE POMARÉ</h2>
-</div>
-
-<p>Cependant que les partis se disputent le pouvoir, une
-reine vient de mourir sans que personne y prenne autrement
-garde.</p>
-
-<p>Oui, une reine, qui avait eu une couronne, une reine
-qui avait vu à ses pieds, qui étaient très petits, toutes
-les castes assemblées.</p>
-
-<p>Elle avait vu la noblesse l'encenser, la magistrature
-fléchir le genou devant elle. Elle avait usé de l'armée
-plus que princesse au monde. Il faut bien avouer que
-si le clergé était resté froid, le peuple l'avait acclamée
-bien souvent.</p>
-
-<p>Elle était arrivée au pouvoir par la grâce de Dieu et
-la volonté nationale.</p>
-
-<p>Elle avait régné sans opposition.</p>
-
-<p>Il arriva pourtant qu'un jour la noblesse, l'armée,
-les parlements, tout l'abandonna à la fois.</p>
-
-<p>Elle fit son appel au peuple, mais le peuple ne se<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
-rendit pas dans ses comices, et son pouvoir tomba devant
-les abstentions des conservateurs, gens ainsi nommés
-parce qu'ils ne savent rien conserver.</p>
-
-
-<p class="p2">Sa pauvre Majesté végéta pendant trente ans, cherchant
-à retrouver un sceptre qu'elle ne croyait qu'égaré,
-et qui était bien perdu.</p>
-
-<p>Enfin, pauvre et honteuse, elle alla mourir dans un
-bouge garni, comme Napoléon mourut à Sainte-Hélène,
-avec cette différence pourtant que Montholon et Bertrand
-lui manquèrent absolument.</p>
-
-<p>C'est qu'il faut avoir été un bien grand homme ou
-avoir eu un bien grand cœur pour que deux amis vous
-suivent sur un rocher.</p>
-
-
-<p class="p2">Cette reine d'occasion s'appelait de son nom de famille
-Louise Birat; elle avait été couronnée sous celui
-de Pomaré. Son sacre avait eu lieu à la Chaumière; le
-champagne avait remplacé l'huile sainte.</p>
-
-<p>Ses deux chevaliers, ce jour-là, étaient M. Charles
-de T..., ancien préfet de l'empire, et M. B..., qui devint
-plus tard un magistrat irréprochable et qui occupa de
-grandes situations. Que ces gentlemen ne disent pas
-non, ou je les imprime tout vifs...</p>
-
-
-<p class="p2">Louise Birat était laide comme le péché, mais attrayante
-comme lui, et elle dansait à ravir. Son teint<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-bistré, son nez plat et ses cheveux d'un noir à irriter le
-cirage.</p>
-
-<p>C'était au temps où M. Guizot avait préféré indemniser,
-moyennant une somme insignifiante, un certain Pritchard,
-pasteur protestant, plutôt que d'avoir la guerre
-avec l'Angleterre.</p>
-
-<p>Les esprits étaient fort excités contre le ministre.
-Pendant un mois on ne parla que de cela.</p>
-
-<p>Ce fut à ce moment qu'un farceur, voyant passer
-Louise Birat, cria:</p>
-
-<p>—Tiens! la reine Pomaré.</p>
-
-<p>Le nom lui resta.</p>
-
-<p>Louise avait été blanchisseuse. Son caractère avait
-toujours été aimable et doux, mais elle ne fut pas plus tôt
-au pouvoir, qu'elle devint insoutenable. Pour parler le
-le langage des sujets de cette majesté, «elle croyait que
-c'était arrivé».</p>
-
-<p>Son orgueil n'eut plus de bornes. Elle inventa une
-natte de cheveux tressée en manière de couronne, et elle
-affectait volontiers de dire: «Nous voulons,» ainsi que
-font les vrais rois.</p>
-
-<p>Hélas! sa royauté fut de courte durée. Les reines du
-plaisir sont encore celles qui durent le moins, et bien
-peu de gens, à l'heure présente, ne sauraient point de
-qui je veux parler sans le couplet de Gustave Nadaud:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span></p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse indent-2">Pomaré, Maria,</div>
- <div class="verse indent-2">Mogador et Clara,></div>
- <div class="verse indent-2">A mes yeux enchantés</div>
- <div class="verse">Apparaissez, belles divinités.</div>
- </div>
-</div>
-
-
-<p>Tout passe!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="MADAME_THIERRET" id="MADAME_THIERRET"></a>MADAME THIERRET</h2>
-</div>
-
-<p>On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873,
-une artiste qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis
-vingt ans. Elle s'appelait madame Thierret. Tout le
-monde l'a connue, et ceux qui ne la connaissaient pas
-ne pourront jamais se faire une idée passable de l'originalité
-bizarre de cette comédienne.</p>
-
-<p>Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait
-un véritable talent.</p>
-
-<p>On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret;
-je ne sais pas si elles sont toutes vraies, mais elles pourraient
-l'être toutes, tout pouvait lui arriver.</p>
-
-<p>Jugez-en plutôt par ceci:</p>
-
-<p>Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est
-l'avait favorisée d'une place de première, moyennant le
-prix d'une seconde.</p>
-
-<p>À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de
-première classe. Un employé allemand lui demande son
-billet et lui fait une scène.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span></p>
-
-<p>—Quand <i>tu</i> crieras deux heures, dit la brave femme,
-qu'est-ce que ça me fait, puisque je ne te comprends
-pas?</p>
-
-<p>L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser.
-Une vénérable calotte l'envoie rouler à dix pas.</p>
-
-<p>Un commissaire tout galonné survient et interpelle
-vivement la comédienne en assez bon français.</p>
-
-<p>—Pourquoi j'ai frappé <i>ton</i> employé? répond la mère
-Thierret, parce qu'il était insolent; il m'a dit des sottises.</p>
-
-<p>—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez
-ne pas comprendre l'allemand?</p>
-
-<p>—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien
-veut <i>te</i> mordre, <i>tu</i> le comprends bien, et cependant tu
-ne sais pas parler chien.</p>
-
-<p>Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça,
-avoir calotté un Allemand.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a><br /><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span></p>
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak"><a name="EN_FUMANT_UN_CIGARE" id="EN_FUMANT_UN_CIGARE"></a>EN FUMANT UN CIGARE</h2>
-</div>
-
-<p>Le général légendaire n'est pas mort, il est en activité.</p>
-
-<p>Hier matin, il se lève et demande à son domestique
-ce qu'il y a de nouveau «dans les feuilles».</p>
-
-<p>—Mon général, dit le domestique, vieux brigadier
-qui sait ce que son maître entend par du nouveau, mon
-général, il y a une nouvelle invention qui va faire révolution
-dans l'armée.</p>
-
-<p>—Une révolution dans l'armée? ce n'est pas vrai?
-s'écrie le général, ce n'est pas vrai! Ceux qui disent
-cela sont des misérables qui calomnient l'armée.</p>
-
-<p>—Je me suis mal expliqué, mon général; j'ai voulu
-dire une invention qui va faire sensation.</p>
-
-<p>—A la bonne heure! Quelle invention?</p>
-
-<p>—Un officier d'artillerie vient d'inventer un canon
-qui enfonce tous les autres canons de l'Europe.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p>
-
-<p>—Un canonnier qui a inventé un canon? De quoi se
-mêle-t-il celui-là?</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Le célèbre pianiste Henry Ravina est, comme on sait,
-le lion des salons aristocratiques.</p>
-
-<p>Un soir qu'il avait joué au faubourg Saint-Germain,
-et que l'assemblée encore émue attendait pour le féliciter
-qu'il eût essuyé son front, une vieille marquise s'approche
-de lui:</p>
-
-<p>—Ah! monsieur <i>Ravignan</i>, dit-elle, que de talent
-et que de grâce! je suis encore sous le charme; mais
-dites-moi, je vous prie, êtes-vous parent de notre cher
-grand prédicateur, l'abbé de Ravignan?</p>
-
-<p>—Oui, madame, répondit Ravina d'un air lugubre:
-c'était mon père!</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Une histoire qui m'a été contée par Gustave Claudin.</p>
-
-<p>La scène se passe dans un casino de la côte de Normandie,
-entre un monsieur insignifiant et une dame de
-bon monde.</p>
-
-<p>—Madame ne danse pas?</p>
-
-<p>—Mais, pardon.</p>
-
-<p>—Oserais-je?...</p>
-
-<p>—Oh! monsieur, je suis désolée, nous ne dansons
-qu'en famille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p>
-
-<p>—C'est un vœu?</p>
-
-<p>—Oh! un tic tout au plus.</p>
-
-<p>—Tic que je comprends, madame, car dans les casinos
-la société est un peu bien mêlée.</p>
-
-<p>—Oui, monsieur.</p>
-
-<p>—Mais, madame, permettez-moi de regretter une
-prudence que j'approuve, mais que je déplore.</p>
-
-<p>—Vous êtes trop poli.</p>
-
-<p>—Ah! madame, permettez-moi de vous dire que je
-ne suis pas un muffle; je suis le préfet de Châteauvert.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Un mot superbe à propos de mariage.</p>
-
-<p>Notre pauvre confrère B... se marie, un beau jour,
-pour légitimer un jeune enfant qu'il aimait tendrement.</p>
-
-<p>Deux heures après la cérémonie, il a, avec la mère,
-une vive altercation à propos de rien; on se dispute,
-on se chamaille; bref, on se sépare, ce qu'on n'avait pas
-osé faire quand on n'était pas forcé de rester ensemble.</p>
-
-<p>B... prend une plume et écrit:</p>
-
-<p>«Monsieur le maire du 9<sup>e</sup> arrondissement,</p>
-
-<p>»Un incident particulier me fait fort regretter la
-visite que j'ai eu l'honneur de vous faire.</p>
-
-<p>»Je vous prie de vouloir bien considérer la <i>démarche</i>
-que j'ai faite comme nulle et non avenue.</p>
-
-<p>»Recevez, etc.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span></p>
-
-<p>Le maire ne répondit pas.</p>
-
-
-<p>—Il y a quelque six mois, nous accompagnions un
-ami à sa dernière demeure.</p>
-
-<p>Au retour, nous traversions une allée solitaire, lorsque
-nous entendîmes un bruit de voix qui venait de
-l'allée voisine (au cimetière, il n'y a que les gens de
-l'endroit qui parlent haut); nous entendîmes un bout de
-la conversation d'un fossoyeur qui venait de rencontrer
-un ami:</p>
-
-<p>L'ami disait:</p>
-
-<p>—Eh bien, vieux, ça marche-t-il un peu le commerce?</p>
-
-<p>—Heu! faisait le fossoyeur, ça marche et ça ne
-marche pas.</p>
-
-<p>—C'est comme ça partout.</p>
-
-<p>Il se fit un silence; le fossoyeur reprit avec un gros
-soupir:</p>
-
-<p>—Si on pouvait avoir la tranquillité, les affaires ne
-demandent qu'à reprendre.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Au dernier mercredi du docteur H., on parle d'une
-vente de tableaux où quelques toiles ont été poussées à
-des prix formidables.</p>
-
-<p>—Ah! dit un provincial, je connais un tableau qu'on
-aurait pour moins cher, et qui est peut-être plus beau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span></p>
-
-<p>—Où est cette merveille? demande un amateur
-forcené.</p>
-
-<p>—Chez un pharmacien de chez nous.</p>
-
-<p>—De qui est cette toile?</p>
-
-<p>—Je ne sais plus; on me l'a dit, mais j'ai oublié.</p>
-
-<p>—Ça représente?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas trop. Il y a une femme et un
-homme, et un amour, et un lion.</p>
-
-<p>—Le propriétaire en connaît-il le prix?</p>
-
-<p>—Il s'en doute.</p>
-
-<p>—Est-ce un tableau ancien?</p>
-
-<p>—Je crois bien; il est vieux, vieux, plus de trois
-cents ans.</p>
-
-<p>—Diable, il doit être en bien mauvais état.</p>
-
-<p>—Vous ne connaissez pas les pharmaciens. Il n'y a
-pas de danger que celui-là laisse abîmer son tableau;
-il le fait restaurer tous les ans.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Qui disait donc, je vous prie, que l'esprit se perdait
-en France?</p>
-
-<p>Michel Bouquet, le peintre que vous savez, est un
-artiste d'une grande valeur, fort estimé de ses confrères.
-Ses admirables plaques peintes sur émail cru lui ont
-valu une réputation universelle. L'Angleterre le flatte,
-l'Amérique lui sourit, la Russie lui fait des avances et
-la Hollande l'adopterait volontiers.</p>
-
-<p>Un autre homme s'en tiendrait là et se trouverait<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
-satisfait. En bien, non, Michel Bouquet ne se contente
-pas pour si peu. Le soir, le peintre disparaît pour faire
-place à un philosophe aimable, à un conteur charmant.</p>
-
-<p>Il nous racontait hier un mot adorable de finesse,
-jugez-en:</p>
-
-
-<p>—Je causais avec une dame du monde, nous disait-il,
-et je lui demandais: «Voyons, vous qui avez eu
-toutes les grâces, infiniment d'esprit et une grande fortune,
-c'est-à-dire vous qui avez dû goûter toutes les
-joies et tous les bonheurs imaginables, dites-moi, je
-vous prie, quel est, selon vous, le plus beau jour de la
-vie?</p>
-
-<p>La dame réfléchit.</p>
-
-<p>—Le plus beau jour de la vie? fit-elle.</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—C'est la veille.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Une plaisanterie, retour de Versailles. Un voyageur
-reprochait assez sottement à M. Gambetta d'être monté
-en ballon.</p>
-
-<p>—Mais, répondait un autre voyageur, il ne pouvait
-pas s'en aller autrement, et un voyage en ballon n'est
-pas une petite fête; bien des gens qui plaisantent Gambetta
-n'auraient pas le courage de s'exposer ainsi.</p>
-
-<p>—Et puis, ajouta un troisième voyageur, une fois à</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span></p>
-
-<p>Tours il devait dire tant de paroles en l'air, qu'il fallait
-bien les prendre quelque part.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>M. Ledru-Rollin a reparu sur la scène politique, il y
-a quelques années; c'était avant de mourir, bien entendu.</p>
-
-<p>M. Ledru-Rollin n'a plus été reconnu de personne.</p>
-
-<p>Un homme qui avait fait tant de bruit en 1848!</p>
-
-<p>Ah! dame, écoutez donc!</p>
-
-<p>Brunet était un comédien des Variétés qui jouait les
-Jocrisses.</p>
-
-<p>Brunet était sourd.</p>
-
-<p>Après trente ans de repos, il remonta sur les planches,
-il avait quatre-vingt-deux ans.</p>
-
-<p>Le public avait oublié Brunet et il n'aimait plus les
-Jocrisses.</p>
-
-<p>Brunet ne se doutait pas de ce changement. A la répétition
-de <i>Jocrisse maître et valet</i>, il dit à l'acteur qui
-lui donnait la réplique:</p>
-
-<p>—Quand je casse l'assiette en mille morceaux, et que
-je dis: «Tiens! elle est ébréchée!» le public se tord;
-tu attendras qu'il ait fini de rire pour me donner la réplique,
-sans ça tu me ferais manquer mon effet.</p>
-
-<p>Le soir de la représentation, Brunet cassa l'assiette;
-il prit son air le plus niais pour dire «Elle est ébréchée,»
-puis il saisit le bras de son camarade et lui dit tout bas:</p>
-
-<p>—Laisse-les rire, laisse-les rire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
-
-<p>Hélas! personne n'avait sourcillé, trente ans avaient
-passé par là, le public ne riait plus pour si peu.</p>
-
-<p>Heureusement Brunet était sourd, ce qui vaut encore
-mieux que d'être aveugle.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Beaucoup d'auteurs se sont laissé aller à faire des
-livres oubliés aujourd'hui, dont les héros étaient des
-revenants. Ces romans étaient plus ou moins bien écrits,
-plus ou moins intéressants; mais la conclusion était la
-même, savoir, que ceux qui étaient revenus auraient été
-bien plus heureux en restant sous terre.</p>
-
-<p>En effet, voyez-vous un oncle revenant quand ses neveux
-sont en possession; un mari, quand sa femme
-commence les cols blancs!</p>
-
-<p>Et tant d'autres.</p>
-
-<p>Vous souvient-il de cette vieille histoire du comte
-Caseaux de la Varlaye, racontée si plaisamment par les
-auteurs du temps?</p>
-
-<p>Le comte perd sa femme, le bon gentilhomme se lamente,
-pleure, se désole et, le lendemain, suit, les yeux
-humides, sa chère compagne jusqu'au champ du repos.</p>
-
-<p>Le chemin est glissant, le cimetière de la Varlaye est
-situé au haut d'une colline; les porteurs sont harassés,
-l'un d'eux fait un faux pas et entraîne les autres; le cercueil
-tombe et va se briser contre un mur.</p>
-
-<p>Un cri plaintif fait fuir les assistants, en proie à la
-terreur; seul, le comte a conservé son sang-froid; il<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>
-s'élance et reconnaît que la comtesse est encore vivante.</p>
-
-<p>Quelle joie!</p>
-
-<p>Ramenée au château, soignée par un médecin intelligent,
-la comtesse se rétablit et vit encore dix ans dans
-le plus parfait bonheur.</p>
-
-<p>Enfin, elle meurt pour <i>de bon</i>; la douleur du comte,
-moins bruyante, est aussi sincère que la première fois.</p>
-
-<p>Le bon curé vient lui demander de compléter ses instructions.</p>
-
-<p>—Monsieur le comte, dit-il, n'a-l-il plus rien à ordonner?</p>
-
-<p>—Non, monsieur le curé, répond le gentilhomme,
-sinon que les porteurs fassent bien attention en passant
-auprès du mur qui est au tournant du chemin.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Cela se passait dans le temps où le gouvernement résidait,
-non à Paris, mais au chef-lieu de Seine-et-Oise.</p>
-
-<p>Au retour, sur le chemin de Versailles, on entendait
-toujours des drôleries.</p>
-
-<p>—Mon cher collègue, disait un voyageur, mon cher
-collègue, nos opinions politiques diffèrent.</p>
-
-<p>—Vous me permettez d'en être flatté.</p>
-
-<p>—Mais je suis sur que nous nous rencontrerons sur
-le terrain des questions sociales.</p>
-
-<p>—C'est invraisemblable.</p>
-
-<p>—Pas du tout. Ainsi, dans ce moment, je suis en train<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>
-de faire un travail des plus importants en faveur de
-l'abolition de la fosse commune.</p>
-
-<p>—Nous ne nous entendrons jamais; moi, je veux
-abolir la vraie.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Il est dit que nous ne sortirons pas des peintres; mais
-il est impossible de ne pas vouer M. O'D..., un artiste
-de mérite, à l'exécration publique.</p>
-
-<p>On parlait devant lui du monsieur qui a avalé la fameuse
-fourchette, et le conteur ajoutait:</p>
-
-<p>—C'est une chose bien particulière!</p>
-
-<p>—Pourquoi, demanda M. O'D..., dites-vous une chose
-particulière (partie cuiller!) puisqu'elle n'est pas partie
-et que c'est une fourchette?</p>
-
-<p>Si j'étais du jury!...</p>
-
-
-<p>On se rappelle la réponse de cet ultra-conservateur
-qui refusait absolument de reconnaître la République.</p>
-
-<p>—Jamais, disait-il, vous ne me ferez reconnaître un
-gouvernement qui a toujours besoin de quelqu'un pour
-le sauver.</p>
-
-<p>Il est certain que, depuis quelque temps, on sauve le
-pays avec une facilité des plus remarquables.</p>
-
-<p>Donc je crois ne pas m'exposer aux horreurs d'un
-communiqué en citant le mot suivant, que je trouve un
-chef-d'œuvre de naïveté ou de malice, comme on voudra:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p>
-
-<p>—Messieurs, disait dernièrement un député, nous
-sortirons de là, n'en doutez pas; le bon sens ne meurt
-pas; d'ailleurs, nous avons passé par des situations plus
-difficiles.</p>
-
-<p>—Jamais!</p>
-
-<p>—Mais si. Tenez, il y a quelques mois, la situation
-était plus tendue.</p>
-
-<p>—A quel moment?</p>
-
-<p>—Je ne saurais préciser. Ce qu'il y a de sûr, c'est que
-quelqu'un était en train de sauver la France; mais je ne
-me rappelle plus qui.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>L'autre jour, au Salon, deux peintres fort distingués
-jugeaient assez sévèrement les œuvres de leurs confrères.</p>
-
-<p>—Ah! s'écrie l'un d'eux, voilà deux heures que
-j'éreinte K..., et je me souviens maintenant que vous êtes
-très liés.</p>
-
-<p>—En effet.</p>
-
-<p>—Vous m'en voulez?</p>
-
-<p>—Moi, répond l'autre, par exemple! il faudrait que
-j'aie le caractère bien mal fait pour me fâcher parce
-qu'on dit du mal de mon meilleur ami.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Un mot de portière.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span></p>
-
-<p>—Comment se fait-il que le feu ait pris à l'Opéra et
-qu'on ne s'en soit pas aperçu puisque c'était pendant
-la répétition?</p>
-
-<p>—Non, on ne répétait pas, je le sais bien, j'ai un
-parent qui est de l'Opéra.</p>
-
-<p>—Mais c'est dans l'<i>Union</i>.</p>
-
-<p>—Des menteurs, tous ces journaux, et pourtant
-celui-là est le journal des prêtres.</p>
-
-<p>—On ne peut plus avoir confiance en personne.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Mot d'un bas bleu à son mari.</p>
-
-<p>—Quand passe votre pièce?</p>
-
-<p>—Dans un mois.</p>
-
-<p>—C'est important?</p>
-
-<p>—Cinq actes.</p>
-
-<p>—Beaucoup de monde?</p>
-
-<p>—Six ròles.</p>
-
-<p>—Non, sept.</p>
-
-<p>—Pardon, chère amie, six seulement.</p>
-
-<p>—Sept.</p>
-
-<p>—Mais, non: le comte, la comtesse, le chevalier, le
-marquis, Cécile et Antoine, ça ne fait que six.</p>
-
-<p>—C'est que vous ne comptez pas le directeur, à qui
-vous faites jouer un rôle ridicule.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Voyez, je vous prie, jusqu'où l'à peu près va se nicher.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p>
-
-<p>Dans une réception semi-officielle, une dame curieuse
-prend des informations sur les invités:</p>
-
-<p>—Quel est donc, demande-t-elle à son voisin, ce
-personnage tout chargé de décorations?</p>
-
-<p>—Où ça?</p>
-
-<p>—Là, près de la cheminée, ce grand monsieur noir
-qui a toutes ces plaques.</p>
-
-<p>—C'est le consul général des républiques de l'<i>Épateur</i>.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Barnum, le roi des puffistes,—autrefois on disait
-l'empereur,—a passé par Paris.</p>
-
-<p>A peine sa présence a-t-elle été signalée, que tous
-les monstres de la vieille Europe, tous les phénomènes
-de l'ancien monde, se sont mis en marche pour venir
-s'incliner devant ce glorieux montreur.</p>
-
-<p>Mais Barnum est très-difficile, et, d'ailleurs, sachant
-les phénomènes vaniteux et les monstres doués d'un
-caractère insoutenable, il préfère fabriquer lui-même.</p>
-
-<p>Il est reparti, nous laissant une série, au milieu de
-laquelle se distinguent <i>l'homme chien</i> et M. son fils.</p>
-
-<p>Ils sont bien laids. Pourtant on va les voir.</p>
-
-<p>Ne voulant pas interroger leur cornac, trop intéressé
-à mentir, je questionnai un employé de l'établissement
-où on les exhibe.</p>
-
-<p>—Mon Dieu, me répondit le brave homme, si ce
-n'est qu'il est couvert de poil, il n'en est pas plus<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
-chien qu'un autre; il m'a donné dix sous de pourboire.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Un avis émané de la préfecture annonce que, par
-suite des fêtes de la Toussaint et des Morts, le public
-ne sera pas admis à visiter les Catacombes pendant quelques
-jours.</p>
-
-<p>Pourquoi avoir changé la fameuse formule et n'avoir
-pas mis comme à l'ordinaire:</p>
-
-<p>«MM. les Morts de l'intérieur ne recevront pas
-mercredi prochain ni les mercredis suivants.»</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Le dernier mot de la comtesse Feuille d'Ortie.</p>
-
-<p>La comtesse tient par la famille de son mari au faubourg
-Saint-Germain, et par la sienne au boulevard de
-la Villette.</p>
-
-<p>—Croyez-vous au retour de votre roi? lui demandait-on.</p>
-
-<p>—Henri V n'est pas mon roi. C'est celui de M. d'Ortie.</p>
-
-<p>—Enfin croyez-vous à son retour?</p>
-
-<p>—Absolument.</p>
-
-<p>—Qui vous donne cette certitude?</p>
-
-<p>—C'est que j'ai reçu ce matin une lettre d'Angoulême
-dans laquelle on m'affirme sérieusement que
-M. Ravaillac est en train de faire ses malles.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Un mot bizarre qui aurait dû trouver sa place plus
-haut:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span></p>
-
-<p>Une jeune mariée disait à un de ses parents, le comte
-C..., attaché d'ambassade:</p>
-
-<p>—Mon cousin, il me semble que je ne vous ai pas
-aperçu à ma messe de mariage?</p>
-
-<p>—En effet, ma cousine; je l'ai bien regretté, mais,
-figurez-vous que j'ai appris la bonne nouvelle à Pétersbourg.
-J'ai fait diligence pour revenir, comme bien
-vous pensez; mais, malgré tout mon bon vouloir, je ne
-suis arrivé à Paris que le lendemain de votre inauguration.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Le vicomte Paul de B..., étant du jury, reconnaît
-dans le président un ancien camarade de l'École de
-droit. Pendant les délibérations, il va lui serrer la
-main; grande joie des deux côtés.</p>
-
-<p>—Te souviens-tu? Comme il y a longtemps!</p>
-
-<p>—Hélas!</p>
-
-<p>—Quand je pense à nos folies! Te rappelles-tu la
-Chaumière?</p>
-
-<p>—Certes, répond le président avec regret, tout est
-changé.</p>
-
-<p>—Ne m'en parle pas.</p>
-
-<p>—Autrefois nous pardonnions aux coquines, et
-maintenant nous condamnons les coquins.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Deux petits animaux arrivés au Jardin d'acclimatation,
-deux chimpanzés, deux orangs-outangs, deux<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-hommes des bois, je ne sais au juste comment on les
-nomme, ont été cause que la thèse désespérante de
-M. Littré a été remise sur le tapis.</p>
-
-<p>Ces deux animaux ressemblent à des enfants, ils ont
-des mains comme les hommes et surtout des pouces.</p>
-
-<p>Les singes ordinaires n'ont pas de pouces; donc
-si les orangs-outangs ont des pouces, ce sont nos pères.</p>
-
-<p>Ils ont le visage comme des hommes, donc ce sont
-des hommes.</p>
-
-<p>Une seule chose a semblé dérouter les savants. Ces
-deux animaux sont soignés par un matelot qui est pour
-eux une véritable mère; il leur prodigue tous les soins
-et les tendresses imaginables, et ces affreux singes se
-montrent pleins de reconnaissance envers lui.</p>
-
-<p>Cette reconnaissance pour celui qui les nourrit jette
-les libres penseurs dans une grande perplexité.</p>
-
-<p>«Ils sont reconnaissant, donc ils ne sont pas des
-hommes.»</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Sans vouloir entrer ici dans une discussion qui ne
-servirait à rien, on peut pourtant poser une question
-bien simple:</p>
-
-<p>Pourquoi les hommes descendraient-ils des chimpanzés,
-et pourquoi ne seraient-ce pas pas les chimpanzés
-qui descendraient des hommes?</p>
-
-<p>Prendre un horrible animal et dire, voilà le père de
-l'humanité, est une proposition bien excessive.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p>
-
-<p>Voici le père de l'humanité, c'est bientôt dit; mais
-cela se prouve plus difficilement. Si nous avons été
-orangs-outangs, pourquoi ne sommes-nous pas restés
-tels?</p>
-
-<p>Qui a blanchi notre peau, qui a fait tomber notre
-fourrure, qui a allongé nos nez, qui nous a donné la
-parole et tant d'autres vices? la civilisation! C'est
-absurde. C'est toujours le vieux problème des gamins:</p>
-
-<p>—La première poule vient-elle d'un œuf ou le premier
-œuf vient-il d'une poule?</p>
-
-<p>On n'en saura jamais rien.</p>
-
-<p>Peut-être serait-il plus simple de retourner la thèse,
-et de dire: le satyrus a été homme. La solitude l'a abâtardi,
-la nature a développé ses membres en faveur de
-ses besoins et lui a ôté une intelligence dont il n'avait
-que faire.</p>
-
-<p>L'orang-outang, le satyrus, est un communard oublié
-à Nouméa par un gouvernement féroce, mais logique.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>La guerre civile en Espagne continuait, en fournissant
-une série d'originalités qui feraient la joie d'un chroniqueur
-qui aurait le courage de rire au milieu de tant
-de tristesse.</p>
-
-<p>Pour cette fois, j'en prends une que le cœur le plus
-sensible ne saurait passer sous silence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span></p>
-
-<p>La scène se passe à S... La population est en train
-d'enterrer son évêque.</p>
-
-<p>Les républicains arrivent, la cérémonie est suspendue.</p>
-
-<p>Les carlistes surviennent, qui chassent les républicains,
-la cérémonie continue.</p>
-
-<p>Les républicains reviennent, qui chassent les carlistes,
-et, après avoir rossé les habitants, enterrent
-l'évêque... civilement!</p>
-
-<p>Voyons, père Hyacinthe Loison, si le cœur vous en
-dit, ne vous gênez pas!</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Le pauvre Henry Monnier s'éteignait. Un instant, ses
-parents et ses amis avaient espéré qu'il en serait quitte
-pour garder la chambre quelques jours. Après différentes
-phases, le mal persiste, et l'éternel rieur est cloué
-dans son lit; les jambes ne vont plus.</p>
-
-<p>Monnier n'est plus jeune. Quand on lui demande son
-âge, il répond dans son style prudhommesque:</p>
-
-<p>—A <i>l'instar</i> de M. Thiers, je suis né un an avant
-le siècle.</p>
-
-<p>Le brave artiste a conservé son inaltérable gaieté;
-au milieu de ses souffrances les plus aiguës, il plaisante,
-il plaisante encore, il plaisante toujours.</p>
-
-<p>Quand Monnier fut mort, bien des gens vécurent des
-bribes de ses festins.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p>
-
-<p>Personne n'a inventé plus d'histoires drôlatiques et
-personne ne saurait raconter comme lui.</p>
-
-<p>L'auteur de <i>la Famille improvisée</i> a beaucoup produit,
-et, naturellement, il a été beaucoup pillé.</p>
-
-<p>Quelquefois il se plaint, mais sans amertume, des
-larcins de ses confrères.</p>
-
-<p>—Je ne réclame jamais, dit-il; maintenant, j'y suis
-habitué; mais dans les commencements, c'était bien
-dur.</p>
-
-<p>Un jour de plainte je lui demandais qui, le premier
-de lui ou de Balzac, avait fait les <i>Employés</i>.</p>
-
-<p>—C'est moi, je suppose.</p>
-
-<p>—Pourquoi supposez-vous?</p>
-
-<p>—Parce que mes employés, à moi, ont paru dix ans
-avant les siens.</p>
-
-<p>—C'est une preuve.</p>
-
-<p>—D'ailleurs, tout le monde sait que l'histoire du
-pantalon noisette est de moi, je la racontais dans l'atelier
-de Gros.</p>
-
-<p>—Alors Balzac vous a volé?</p>
-
-<p>—Ah! celui-là, ça m'est égal; en mourant, il m'a
-laissé une lampe, la lampe avec laquelle il travaillait.</p>
-
-<p>—Précieux souvenir!</p>
-
-<p>—Oui, très précieux, et puis si tous ceux qui m'ont
-volé m'avaient donné une lampe, j'aurais pu faire une
-vente qui aurait attiré plus de monde que celle de mademoiselle
-Duverger, où il n'y avait que des diamants;<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>
-et puis, ajouta-t-il mélancoliquement, une vente de
-lampes, ça ne se voit pas encore tous les jours.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Madame B... était la plus aimable personne du
-monde. Elle avait pour amis toutes les illustrations de
-son temps. Entre autres, Alexandre Dumas était un des
-familiers de son salon. Madame B... quittait tout pour
-entendre parler ce charmant et inimitable causeur.</p>
-
-<p>Mais il arrivait quelquefois, rarement, mais enfin
-quelquefois, que l'auteur d'<i>Antony</i> n'était pas d'humeur
-parleuse. Ces jours-là, madame B... avait un secret
-pour le faire sortir de son mutisme; ce secret était des
-plus simples, elle lui disait:</p>
-
-<p>—Cher monsieur Dumas, dites-moi donc la recette
-de ce fameux lapin à la Monte-Cristo que vous faites si
-bien.</p>
-
-<p>Le maître, bien plus enchanté de cette justice rendue
-à son talent de cuisinier qu'il ne l'eût été d'une louange
-adressée à sa plus belle œuvre, ne se faisait pas prier,
-il racontait sa recette.</p>
-
-<p>Il racontait est bien le mot. Une fois parti dans la
-description de son plat, il ouvrait mille parenthèses,
-dont chacune était une anecdote intéressante ou un
-de ces mots brillants qu'il jetait avec tant de prodigalité.</p>
-
-<p>Un soir qu'après dîner madame B... employait sa<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
-petite ruse pour faire parler le célèbre romancier, Dumas
-fit cette réflexion assez sensée:</p>
-
-<p>—Comment se fait-il? demanda-t-il, que vous me
-réclamiez si souvent la recette du lapin à la Monte-Cristo
-et que vous ne vous en fassiez jamais servir?</p>
-
-<p>—Oh! répondit madame B... toute embarrassée, je
-vais vous dire: c'est que j'adore vous entendre parler
-et que je déteste le lapin.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>On est en 1873; le maréchal de Mac-Mahon remplace
-M. Thiers.</p>
-
-<p>Les partis se remuent.</p>
-
-<p>Un duc disait à une altesse:</p>
-
-<p>—Monseigneur, votre inaction est coupable, vous
-vous devez à la France.</p>
-
-<p>—Quand la France voudra.</p>
-
-<p>—Ah! monseigneur, où en serions-nous si votre aïeul
-Henri IV, de glorieuse mémoire, eût tenu un pareil
-langage? Que serait-il advenu s'il avait trouvé que Paris
-ne valait pas une messe, et qu'au lieu de venir mettre
-le siège devant la Porte-Neuve, il eût attendu patiemment
-qu'on le vînt chercher au fond du Béarn?</p>
-
-<p>—Il serait advenu, monsieur, qu'au lieu de succomber
-sous le poignard de Ravaillac, mon aïeul serait
-mort d'une maladie de Pau.</p>
-
-<p>Cette phrase, qui a l'air d'une abdication, aurait été<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
-longuement élaborée pour rallier ou railler M. de
-Tillancourt, le député aux jeux de mots.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Encore un mot d'Henry Monnier, mais inédit.</p>
-
-<p>L'autre jour, il dînait dans une maison où l'on parlait,
-à propos d'art ou de bienfaisance, de sir Richard
-Wallace.</p>
-
-<p>—Tiens! mais au fait, s'écrie Monnier; j'ai vu les
-fontaines de ce <i>mossieu</i>-là; j'ai même goûté de son
-eau.</p>
-
-<p>—Comment la trouvez-vous?</p>
-
-<p>—Les journaux en avaient-ils assez parlé, hein?
-Eh bien, entre nous, c'est de l'eau comme tout le
-monde.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Prenant pour modèle la Comédie-Française, qui ne
-vit que de reprises, je vais reprendre un vieux mot de
-médecin légiste qui est du dernier comique.</p>
-
-<p>La révolution de 48 coupa en deux le succès d'un
-procès qui passionnait l'attention publique.</p>
-
-<p>Dans une ville du Midi, une jeune fille de quatorze
-ans avait été trouvée assassinée derrière le mur d'une
-communauté.</p>
-
-<p>Je ne veux citer ni les noms, ni l'endroit. C'est inutile.</p>
-
-<p>La grande question des débats était de savoir comment<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>
-la victime de deux crimes horribles avait été
-assassinée.</p>
-
-<p>Les médecins prétendaient qu'elle avait été assommée
-à coup de pierre. L'instruction penchait à supposer que
-la pierre était étrangère à l'affaire.</p>
-
-<p>—Monsieur le docteur, dit le président, avant de
-vous féliciter sur votre sagacité et sur la façon intelligente
-avec laquelle vous avez procédé, la cour désirerait
-avoir encore un renseignement.</p>
-
-<p>—Je suis aux ordres de la cour.</p>
-
-<p>—Vous souvient-il exactement de la conformation
-des blessures?</p>
-
-<p>—Comme si je les voyais.</p>
-
-<p>—Eh bien, réfléchissez et dites-nous si le crime que
-vous et vos confrères supposez avoir été commis avec
-l'aide d'une pierre, si le crime, dis-je, n'aurait pas plutôt
-été perpétré avec une paire de sabots?</p>
-
-<p>Le docteur réfléchit deux minutes, l'auditoire entier
-palpitait. Enfin il leva la tête et répondit avec la meilleure
-grâce du monde:</p>
-
-<p>—Mon Dieu, monsieur le président, la paire de sabots
-me sourirait assez.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Dans les fêtes de province et des environs de Paris,
-on montre des tableaux ou plutôt des groupes vivants.
-Les personnages doivent avoir l'air en marbre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p>
-
-<p>Maillots blancs, visage poudrés, cheveux en coton
-blanc, tout est blanc, excepté les mains.</p>
-
-<p>La mort d'Abel est le sujet favori. On voit cet ignoble
-Caïn fuyant sans bouger de place; Abel est étendu, et,
-ce qui prouve bien qu'il est mort, c'est un écheveau
-de laine rouge qui lui sort de la poitrine et figure
-le sang: un ange suspendu maudit le meurtrier.
-La toile tombe, et l'enfant qui joue l'ange fait le tour
-de la société avec une sébile.</p>
-
-<p>—N'oubliez pas l'ange, messieurs, mesdames; c'est
-mes petits profits.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Dialogue à la campagne:</p>
-
-<p>—X... demande ma nièce en mariage.</p>
-
-<p>—Ah!</p>
-
-<p>—Oui. Je voudrais avoir des renseignements sur lui.</p>
-
-<p>—C'est facile.</p>
-
-<p>—Très facile. Je vais écrire au notaire de Berneville
-et au baron de K..., qui est son voisin et mon
-ami.</p>
-
-<p>—Moi, à ta place, je ne me donnerais pas tant de
-peine, n'est-il pas un candidat au conseil général?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Eh bien, fais-toi envoyer les deux journaux de la
-localité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Un des thèmes favoris de Méry:—Figurez-vous,
-disait l'aimable conteur, que Bonaparte, en Égypte, se
-réveille un matin disant à Kléber:</p>
-
-<p>—Si nous allions visiter les Pyramides de Cheops?</p>
-
-<p>Kléber, qui était le meilleur garçon du monde,
-comme tous les gens doués d'une grande force physique,
-répond:</p>
-
-<p>—Allons-y.</p>
-
-<p>On arrive, et au moment de gravir la première
-marche on se trouve en face de deux officiers anglais.</p>
-
-<p>Les officiers français, qui croient que le monde
-leur appartient, passent les premiers sans façon.</p>
-
-<p>Les officiers anglais, qui sont pleins de morgue,
-leur barrent le passage.</p>
-
-<p>On dégaîne: Kléber tue le sien, l'autre, qui n'est
-autre que Wellington, tue Bonaparte; qu'arrive-t-il?</p>
-
-<p>—Ah diable!</p>
-
-<p>—Eh bien il n'arrive rien du tout. Les pestiférés
-de Jaffa guérissent comme ils peuvent, Kléber revient en
-France et se retire à Strasbourg, où il fait tous les soirs
-sa partie de piquet avec Kellermann. Le fils de la
-liberté ne dévore pas sa mère. Fouché, qui veut devenir
-duc à tout prix, négocie avec l'abbé Montesquiou,
-Louis XVIII revient et tout marche comme sur des
-roulettes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span></p>
-
-<p>—Que de gloires perdues pour la France, s'écriait
-Georges Bell.</p>
-
-<p>—Allons donc, reprenait Méry qui a eu le bonheur
-de mourir avant 1870, la France a toujours assez de
-gloire, mais voyez-vous la belle figure que feraient les
-anglais s'ils n'avaient pas gagné la bataille de Waterloo?</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Henry Monnier dîne chez une dame. Au dessert, il
-sent une douleur traverser sa botte; il donne un coup
-de pied; on entend un chien aboyer.</p>
-
-<p>La dame est furieuse.</p>
-
-<p>—Médor vous aura mordu? dit-elle.</p>
-
-<p>—Pas précisément.</p>
-
-<p>—Il n'est pas méchant, c'est un jeune chien. Il n'a
-qu'une manie: il aime à mordre les chaussures.</p>
-
-<p>Monnier regarde la dame amoureusement:</p>
-
-<p>—Ce n'est pas là, dit-il, que je placerais mes affections.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Le peintre X.., qui ne vend pas sa peinture aussi
-cher que M. Bonnat, au contraire, se promenait l'autre
-jour avec un chapeau roussi par le temps et deux fois
-plus haut de forme que ceux qui sont de mode aujourd'hui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span></p>
-
-<p>—Qu'as-tu donc de changé! lui demanda un de ses
-confrères.</p>
-
-<p>—Rien.</p>
-
-<p>—Si. Ah! c'est ton chapeau; où diable as-tu acheté
-ce chapeau-là?</p>
-
-<p>—Je ne l'ai pas acheté, répondit X..., tristement. Je
-l'avais déjà.</p>
-
-
-<p class="p2">Il y avait dans le temps un brave professeur d'histoire
-qui avait la manie de souligner les faits les moins importants
-et de les admettre comme ayant eu une influence
-énorme sur la destinée du monde.</p>
-
-<p>—Voyez, s'écriait-il quelquefois, voyez, messieurs,
-à quoi tient la destinée des empires!</p>
-
-<p>—A un grain de sable! à un grain de sable! criait
-toute la classe.</p>
-
-<p>—Vous l'avez dit. Supposons que Marat, qui était
-laid, chétif et malingre, ait prêté sa baignoire à Saint-Just
-qui était beau et entreprenant. Mademoiselle de
-Corday entre, elle s'étonne, regarde, contemple.</p>
-
-<p>Elle se demande si c'est bien là le monstre dont on
-lui a parlé. Elle n'en peut croire ses yeux, elle chancelle.</p>
-
-<p>Saint-Just, comprenant ce qui se passe dans le
-cœur de cette femme sensible, s'élance à ses genoux.</p>
-
-<p>Ici, messieurs, je glisse sur un tableau dont la grâce
-n'est pas à la portée de vos âges.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span></p>
-
-<p>Le bonhomme reprenait:</p>
-
-<p>—Ah! messieurs, la Providence ne voulut pas qu'une
-erreur semblable pût se produire; elle en avait d'avance
-calculé les résultats déplorables.</p>
-
-<p>Non, la Providence ne voulut pas que Saint-Just réclamât
-ce léger service de son collègue. Non, elle voulut,
-au contraire, que le tigre buveur de sang fût justement
-indisposé ce jour-là, et qu'une vierge qu'elle avait
-choisie délivrât la France de ce monstre, comme autrefois
-Jeanne d'Arc la délivra de la présence de l'anglais.</p>
-
-
-<p class="p2">Cette manière d'envisager l'histoire faisait la joie de
-la petite ville où était le collège royal où ce brave
-homme enseignait l'histoire. On riait de lui, mais on ne
-s'en plaignait pas autrement, et rien n'allait plus mal.</p>
-
-<p>—Supposez un professeur professant <i>différemment</i>,
-il dira à ses élèves:</p>
-
-<p>—Hein! mes enfants, si Marat avait été un gaillard
-pourtant, tout ça ne se serait pas passé comme cela; on
-en aurait vu de drôles.</p>
-
-<p>Eh bien ensuite? Qu'est-ce que cela fera? Dites-moi
-un chrétien qui ait appris l'histoire au collège.</p>
-
-
-<p>Voici une historiette vraie qu'on pourrait intituler:
-<i>Les Parisiennes en</i> 1873.</p>
-
-<p>Je la transcris comme un spécimen de nos mœurs
-bizarres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span></p>
-
-<p>C'est à la gare de Trouville. Deux dames montent
-en wagon, on les prendrait pour les deux sœurs, tant
-leurs toilettes sont pareilles: robes en velours anglais
-feuille d'ortie; chapeaux, ceintures, gants et gibernes
-de même forme et de même couleur. Ces dames ne se
-connaissent pas, le hasard n'est cependant pour rien
-dans la similitude de leur toilette: c'est la couturière
-qui a fait la plaisanterie.</p>
-
-<p>L'une de ces deux lionnes est madame ***, une veuve
-consolable; l'autre, une comédienne qui ne manque ni
-de talent ni de distinction. Comme les deux dames se
-regardent en souriant, un jeune avocat s'élance en
-voiture avec tout l'entrain d'un jeune monsieur qui se
-promet un voyage agréable.</p>
-
-<p>Le train n'est pas plus tôt en route, que l'éloquent
-jeune homme cherche à entamer la conversation. Après
-différents efforts, il accouche de la turpitude suivante:</p>
-
-<p>—Ces dames viennent de Trouville?</p>
-
-<p>—Nous y allons, répond la comédienne.</p>
-
-<p>L'avocat croit avoir mal compris, il reprend:</p>
-
-<p>—Il me semble, mesdames, avoir eu l'honneur de
-vous voir quelque part?</p>
-
-<p>—Ce n'est pas étonnant, dit la jolie veuve, nous y
-étions encore hier soir.</p>
-
-<p>Maître O... comprend et se tait.</p>
-
-<p>Après un long silence, les dames roulent une cigarette
-et se mettent tranquillement à fumer. L'émule de<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>
-Démosthène pâlit, sue à grosses gouttes, il va se trouver
-mal, le tabac lui est antipathique.</p>
-
-<p>—Ah! mon Dieu, s'écrie l'une des dames, la fumée
-vous incommode?</p>
-
-<p>—Oui... non... merci.</p>
-
-<p>—Heureusement, fait l'autre, voici la station, monsieur
-va pouvoir monter dans le compartiment des
-hommes seuls.</p>
-
-
-<p class="p2">Les deux belles voyageuses firent-elles plus ample
-connaissance? C'est ce qu'on ne saurait dire. Toujours
-est-il que le hasard les faisait se rencontrer le surlendemain
-à l'Opéra dans le couloir des premières. Les
-messieurs qui leur donnent le bras se connaissent et se
-saluent; à l'entr'acte, ils se retrouvent et vont causer
-au foyer. Pendant ce temps, les deux dames se rapprochent,
-et l'une dit à l'autre:</p>
-
-<p>—Il paraît que nos amis sont des amis?</p>
-
-<p>—Oui, très amis.</p>
-
-<p>—Dites-moi, chère madame, faites-moi donc le
-plaisir de ne pas dire à X... que nous nous connaissons,
-il serait capable de croire que je cabotine; il est
-si bizarre!</p>
-
-<p>—J'allais vous faire la même prière: que R... ne sache
-jamais que je vous connais, il croirait que je vais dans
-le monde, et il ne me le pardonnerait pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Un mot! un mot!</p>
-
-<p>En voici un de M. Prudhomme qui est assez joli
-pour avoir été dit.</p>
-
-<p>Dans un musée, le petit Prudhomme demande à son
-père:</p>
-
-<p>—Qu'est-ce que c'est que cet homme couché?</p>
-
-<p>—Mon fils, c'est le patriarche Noë qui a oublié les lois
-de la sobriété.</p>
-
-<p>—Pourquoi lui a-t-on mis cette feuille de vigne?</p>
-
-<p>—Parce que c'est un ivrogne.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Dans la salle des Pas-Perdus:</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Ne me parlez pas de ces démagogues.</p>
-
-<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—J'aime à m'égayer à leurs dépens.</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Égayez-vous, voyons!</p>
-
-<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Ce gros que vous voyez là-bas,
-c'est le député en question.</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Il en a bien l'air.</p>
-
-<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—L'autre, c'est le député qui fait la
-cour à sa femme.</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—C'est son ami?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span></p>
-
-<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Parbleu!</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Et il a réussi?</p>
-
-<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Au delà de ses désirs.</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—C'est beaucoup.</p>
-
-<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Ce qu'il y a de plus drôle, c'est
-que la dame les trompe tous deux.</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Pas possible.</p>
-
-<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Aussi vrai que le ciel nous éclaire.</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i> (regardantes deux promeneurs avec
-dédain).—Et quand on pense que ce sont de tels
-hommes qui veulent nous gouverner!</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Levallois et Clichy ne sont point habités par l'élite de
-la noblesse française; une foule de maraudeurs y
-commettent des attentats sur les propriétés et sur les
-personnes.</p>
-
-<p>Dernièrement, un de ces rôdeurs rencontre le facteur
-de la poste dans un endroit désert:</p>
-
-<p>—Toi tu vas me payer à boire, fait le bandit.</p>
-
-<p>—Impossible, je n'ai pas le temps.</p>
-
-<p>—Ça ne te dérangera pas, je n'ai pas besoin de toi
-pour boire.</p>
-
-<p>—Alors, allez boire tout seul.</p>
-
-<p>—Et de l'argent?</p>
-
-<p>—Je n'en ai pas.</p>
-
-<p>—Et dans ta boîte?</p>
-
-<p>—C'est celui de l'administration; on n'y touche pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span></p>
-
-<p>—C'est ce que nous allons voir; si tu n'aboules pas
-ton sac de bonne volonté, je te crève la... peau; foi de
-Badouillard.</p>
-
-<p>—Badouillard! s'écrie le facteur, attendez donc...
-Badouillard... J'ai une lettre chargée pour vous.</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Le comte D..., grand défenseur du trône et de
-l'autel, grand chasseur devant l'Éternel et auprès des
-gens d'esprit, a étonné Paris, non pas de ses fredaines,
-comme beaucoup de ses semblables, mais par la magnificence
-de ses fêtes artistiques et splendides; vous savez
-de qui je veux parler.</p>
-
-<p>Ce comte D. était amoureux.</p>
-
-<p>La femme aimée s'appelait Marie; le mois de mai
-allait sonner; le comte s'imagina de faire célébrer, dans
-la chapelle de son château du Nivernais, le premier jour
-du mois de la Vierge avec une pompe dont ses voisins
-de campagne et ses tenanciers garderaient la mémoire.</p>
-
-<p>La chapelle était tendue comme pour les plus grands
-jours. Charlotte Dreyfus, l'incomparable artiste, avait
-bien voulu tenir l'orgue; des chanteurs étaient venus
-tout exprès de Paris, l'encens brûlait, les fleurs jonchaient
-la terre; rien de plus beau et de plus édifiant.</p>
-
-<p>La bannière de la Vierge, portée et suivie par des enfants
-de chœur, somptueusement vêtus et couronnés de
-fleurs, est promenée triomphalement dans la chapelle.<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span>
-La procession s'arrête devant le banc seigneurial, et
-l'assemblée entonne pieusement le cantique:</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="verse indent-1_5">Reine des cieux,</div>
- <div class="verse">Nous chantons tes louanges.</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>Le comte, recueilli, prie la tête inclinée; l'assistance,
-émue, goûte les ineffables joies du recueillement.</p>
-
-<p>Mais voilà qu'une fleur caresse le front du comte.</p>
-
-<p>Cette fleur c'est une marguerite.</p>
-
-<p>Cette marguerite est sur une couronne; la couronne
-est sur la tête d'un enfant de chœur.</p>
-
-<p>Que ce passa-t-il entre cette fleur et le comte?</p>
-
-<p>Des choses inouïes, sans doute, car le comte, oubliant
-tout ce qui l'entourait, se mit à tirer l'un après l'autre
-les pétales de la pauvre fleur.</p>
-
-<p>L'enfant lève la tête.</p>
-
-<p>—Ne bouge pas, ou je te flanque une calotte!</p>
-
-<p>Le gamin, qui sait son seigneur sur le bout du doigt,
-ne bronche plus, et se met à crier:</p>
-
-<p class="smaller"><span style="margin-left:5em;">
-Protégez-nous, reine immortelle.</span>
-</p>
-
-<p>"Le comte tire toujours:</p>
-
-<p>—Elle m'aime—un peu—beaucoup—passionnément—pas
-du tout—elle m'aime—un peu—beaucoup!</p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>Il n'est que le divorce qui supprimera une plaie de<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>
-notre temps, assez connue pour que je n'aie pas besoin
-d'insister davantage.</p>
-
-<p>L'autre soir, on devisait sur le divorce à la soirée de
-M. de B.....t.</p>
-
-<p>Les hommes étaient contre, les femmes pour.</p>
-
-<p>—Mesdames, dit un fort brillant causeur, M. de X...,
-qui a la plus ravissante femme du monde et qui a été
-préfet de l'empire, on ne peut avoir tous les bonheurs;
-mesdames, permettez-moi de vous conter un fait qui
-est la condamnation du divorce.</p>
-
-<p>Le silence se fit, M. de X... continua:</p>
-
-<p>—Une femme la plus charmante, la plus vertueuse,
-la plus douce du monde, avait épousé un gentilhomme
-de fort grande maison, le marquis de Trois-Étoiles.</p>
-
-<p>—Oh! mon cher comte, dites les noms, de grâce,
-fit la maîtresse de la maison.</p>
-
-<p>—Impossible, madame.</p>
-
-<p>—C'est donc scandaleux, ce que vous aller nous
-raconter là?</p>
-
-<p>—Mais non, au contraire.</p>
-
-<p>Un léger désappointement se manifesta dans l'assemblée;
-le conteur poursuivit:</p>
-
-<p>—L'union fut heureuse; un beau matin, et sans
-qu'on sût pourquoi, les époux divorcèrent, et la marquise,
-un an après, épousait un diplomate étranger, le
-comte de Quatre-Étoiles. Pendant cinq ou six ans, le
-bonheur habita avec M. de Quatre-Étoiles et sa femme,<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>
-mais voilà qu'apprenant que la loi sur le divorce allait
-être supprimée, la comtesse fit tant des pieds et des
-mains qu'elle obtint de divorcer une seconde fois.</p>
-
-<p>Ici le conteur s'arrêta pour jouir de la surprise
-des assistants. Un sourire indécis parcourut le côté
-des hommes; le côté des dames ne sourcilla pas.</p>
-
-<p>—Après? demanda la maîtresse de la maison.</p>
-
-<p>—Après, la comtesse se remaria une troisième fois.</p>
-
-<p>—Jusqu'à présent votre histoire n'a rien d'extraordinaire,
-et on ne comprend guère que vous ayez caché
-les noms.</p>
-
-<p>—Patience, mesdames; maintenant je vous donne
-en cent, je vous donne en mille, comme disait cette
-femme qui écrivait tant de lettres, à deviner qui la
-comtesse épousa en troisième noces?</p>
-
-<p>—Son premier mari! s'écrièrent toutes les femmes.</p>
-
-<p>—Oh! c'est une trahison! mesdames, vous saviez
-mon histoire et vous me la laissez dire, ce n'est pas
-charitable.</p>
-
-<p>—Nous ne savions pas votre histoire du tout; mais
-la comtesse ne pouvait épouser que son premier mari,
-dit une très jeune femme, ça tombe sous le sens commun.</p>
-
-<p>—Alors, reprit le comte, si c'est aussi naturel que
-vous le voulez bien dire, je ne vois pas la nécessité de
-taire plus longtemps le nom de la belle divorcée:
-c'était la marquise de L.., mère du prince de S. actuel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span></p>
-
-<p class="ac noindent">⁂</p>
-
-<p>On disait à tort que l'opinion publique voyait tout
-avec indifférence. La maladie de M. Thiers l'avait fort
-alarmée; aussi est-ce avec satisfaction qu'elle a appris
-son rétablissement et lu dans les feuilles publiques que
-M. le Président de la République avait dîné avec les
-docteurs Barthe et Maurice.</p>
-
-<p>—Deux médecins à la fois! s'écriait un fanatique.
-On ne dira pas qu'il a froid aux yeux celui-là!</p>
-
-
-<p class="ac noindent">FIN</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="ac noindent">TABLE</p>
-
-<p><span class="pagenum"> <a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a><br /><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span></p>
-
-<table id="TOC" class="matieres smaller" summary="TABLE DES MATIÈRES">
- <tbody>
- <tr>
- <td class="c1">&nbsp;</td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">Pages</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">PRÉFACE (<i>Jules Noriac</i>)</td>
- <td class="c2">1</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="ac"><a href="#PARIS_TEL_QUIL_EST">PARIS TEL QU'IL EST</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#UNE_DEPECHE_TELEGRAPHIQUE">UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE</a></td>
- <td class="c2">1</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#UN_REPORTER">UN REPORTER</a></td>
- <td class="c2">7</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LES_MANGEURS_DE_NEZ">LES MANGEURS DE NEZ</a></td>
- <td class="c2">14</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#JADIS_ET_AUJOURDHUI">JADIS ET AUJOURD'HUI</a></td>
- <td class="c2">19</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LES_DEUX_GENDARMES_DURI">LES DEUX GENDARMES D'URI</a></td>
- <td class="c2">24</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LHOMME_AU_SOU">L'HOMME AU SOU</a></td>
- <td class="c2">27</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#UNE_REVOLUTION_POUR_LES_FEMMES">UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES</a></td>
- <td class="c2">30</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#PETITS_MYSTERES_DE_LA_CLAQUE">PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE</a></td>
- <td class="c2">33</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#GUERRE_ENTRE_LES_DEUX_FAUBOURGS">GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS</a></td>
- <td class="c2">44</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LE_NECROLOGISTE">LE NÉCROLOGISTE</a></td>
- <td class="c2">49</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#UN_PEU_DE_HIGH_LIFE">UN PEU DE HIGH LIFE</a></td>
- <td class="c2">62</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LES_PETITS_OISEAUX">LES PETITS OISEAUX</a></td>
- <td class="c2">67</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LA_ROSIERE_DES_BATIGNOLLES">LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES</a></td>
- <td class="c2">70</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LA_ROSIERE_DE_SURESNES">LA ROSIÈRE DE SURESNES</a></td>
- <td class="c2">75</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#ACTRICE_ET_GRANDE_DAME">ACTRICE ET GRANDE DAME</a></td>
- <td class="c2">77</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#UN_THEATRE_DE_LAVENIR">UN THÉATRE DE L'AVENIR</a>
- <span class="pagenum"> <a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></td>
- <td class="c2">81</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LES_FAUX_PAUVRES">LES FAUX PAUVRES</a></td>
- <td class="c2">83</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#TABLEAUX_VIVANTS">TABLEAUX VIVANTS</a></td>
- <td class="c2">91</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LE_MURILLO_VOLE">LE MURILLO VOLÉ</a></td>
- <td class="c2">94</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#UNE_HISTOIRE_DE_GENTILHOMME">UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME</a></td>
- <td class="c2">96</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LE_JEU">LE JEU</a></td>
- <td class="c2">104</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LES_FOLLES">LES FOLLES</a></td>
- <td class="c2">110</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LA_QUESTION_DES_DIAMANTS">LA QUESTION DES DIAMANTS</a></td>
- <td class="c2">120</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#PETITS_BONHEURS_DU_DEUIL">PETITS BONHEURS DU DEUIL</a></td>
- <td class="c2">140</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#SCENES_DE_LA_VIE_BALNEAIRE">SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE</a></td>
- <td class="c2">145</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#COMMENT_ON_DISCIPLINE_LES_MUSICIENS">COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS</a></td>
- <td class="c2">151</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#PARIS_EST-IL_UN_GARGANTUA">PARIS EST-IL UN GARGANTUA?</a></td>
- <td class="c2">155</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#UN_DUEL_RUSSE">UN DUEL RUSSE</a></td>
- <td class="c2">160</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#FAUX_NOBLES_ET_CHAUVES">FAUX NOBLES ET CHAUVES</a></td>
- <td class="c2">163</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#UN_MARCHAND_DE_TABLEAUX">UN MARCHAND DE TABLEAUX</a></td>
- <td class="c2">167</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#TEMOIN_DE_TOUT_LE_MONDE">TÉMOIN DE TOUT LE MONDE</a></td>
- <td class="c2">170</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#COMEDIENS_ERRANTS">COMÉDIENS ERRANTS</a></td>
- <td class="c2">172</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LEDUCATION_DUN_VICOMTE">L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE</a></td>
- <td class="c2">177</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="ac"><a href="#FIGURES_CONTEMPORAINES">FIGURES CONTEMPORAINES</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LOUIS_PHILIPPE_ET_MARIE_AMELIE">LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE</a></td>
- <td class="c2">183</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LE_DUC_DE_BRUNSWICK">LE DUC DE BRUNSWICK</a></td>
- <td class="c2">188</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#A_PROPOS_DU_SHAH_DE_PERSE">A PROPOS DU SHAH DE PERSE</a></td>
- <td class="c2">196</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#THEODORE_BARRIERE">THÉODORE BARRIÈRE</a></td>
- <td class="c2">201</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#PEPITA_SANCHEZ">PEPITA SANCHEZ</a></td>
- <td class="c2">205</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#HENRI_MURGER">HENRI MÜRGER</a></td>
- <td class="c2">208</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LES_AMIS_DHENRY_MURGER">LES AMIS D'HENRY MÜRGER</a></td>
- <td class="c2">210</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#NAUNDORFF">NAUNDORFF</a></td>
- <td class="c2">222</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#JULES_JANIN">JULES JANIN</a></td>
- <td class="c2">225</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#FELIX_PIGEORY">FÉLIX PIGEORY</a></td>
- <td class="c2">228</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#BERTALL">BERTALL</a></td>
- <td class="c2">230</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LISE_TAUTIN">LISE TAUTIN</a>
- <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></td>
- <td class="c2">232</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#ARMAND_BARTHET">ARMAND BARTHET</a></td>
- <td class="c2">234</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#MYSS_AMY_SHERIDAN">MYSS AMY SHERIDAN</a></td>
- <td class="c2">241</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#ALFRED_QUIDANT">ALFRED QUIDANT</a></td>
- <td class="c2">245</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#EDMOND_VIELLOT">EDMOND VIELLOT</a></td>
- <td class="c2">248</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#MICHELET">MICHELET</a></td>
- <td class="c2">248</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LOUIS_DAVYL">LOUIS D'AVYL</a></td>
- <td class="c2">259</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#LA_REINE_POMARE">LA REINE POMARÉ</a></td>
- <td class="c2">266</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#MADAME_THIERRET">MADAME THIERRET</a></td>
- <td class="c2">270</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"></td>
- <td class="c2"></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#EN_FUMANT_UN_CIGARE">EN FUMANT UN CIGARE</a></td>
- <td class="c2">273</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-
-
-<p class="ac noindent smaller p4">Imprimeries réunies, B.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg v]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="ac noindent x-larger p4">JULES NORIAC</p>
-
-
-<p>Quoiqu'il ait succombé à trois années de souffrances
-sans nom, Jules Noriac, on peut le dire, a
-été surpris par la mort. Encore jeune, plein de
-vigueur, étant demeuré jusqu'à la dernière minute
-maître de la plénitude de son vif esprit, il a pu
-espérer une guérison qu'on ne cessait de lui promettre.
-Mais le mal implacable qui était tombé sur
-lui avec la rapidité d'un coup de foudre a fini par
-rendre impuissants tous les efforts de la science,
-et ce vaillant conteur s'est éteint quand il se sentait
-encore la force de bien tenir la plume qui a écrit
-tant de belles choses.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg vi]</a></span></p>
-
-<p>Au milieu des angoisses de la dernière heure,
-Jules Noriac avait surtout un amer regret; c'était
-de ne pouvoir achever plusieurs œuvres commencées.
-Un grand roman, des pièces de théâtre, des
-souvenirs anecdotiques, tout cela pour arriver
-à bonne fin n'attendait plus qu'un retour à la
-santé. Mais, encore une fois, il s'était leurré
-d'un faux espoir: l'ouvrier, à son insu, avait fini
-sa journée.</p>
-
-<p class="p2">Cependant, puisqu'il ne lui était plus permis de
-songer à terminer la tâche qu'il s'était tracée, il
-voulut, du moins, laisser un dernier souvenir aux
-siens, un dernier livre à ce public qui l'a tant
-encouragé à ses débuts. Il s'agissait d'une gerbe
-de petites Nouvelles ayant paru dans des recueils
-littéraires, de Saynètes qui n'ont été jouées que
-dans quelques salons et de ces Esquisses de mœurs
-parisiennes dont il faisait le tissu de ses chroniques.</p>
-
-<p class="p2">Ces pages éparses, Jules Noriac a légué à l'un
-de ses amis le soin de les rassembler. C'est de ces<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg vii]</a></span>
-divers morceaux qu'est formé ce volume. On pourra
-voir que le charmant écrivain est là-dedans tout
-entier. Tout le monde, en effet, y retrouvera sans
-peine l'ironie toute parisienne de la <i>Bêtise humaine</i>
-et la verve si amusante du <i>Cent-et-unième</i>.</p>
-
-
-
-
-<p class="ac noindent larger">NOUVEAUX OUVRAGES EN VENTE</p>
-
-
-<p class="ac noindent"><b>Format in-8<sup>o.</sup></b></p>
-
-<table id="OUVRAGES_1" summary="Ouvrages_1">
- <tbody>
- <tr>
- <td class="c1">&nbsp;</td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">f.&nbsp;&nbsp;c.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">DUC DE BROGLIE<br />
- <span style="font-size:small;">FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE, 2 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">15&nbsp; &nbsp;»</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">VICTOR HUGO<br />
- <span style="font-size:small;">TORQUEMADA, 1 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">6&nbsp; &nbsp;»</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">A. BARDOUX<br />
- <span style="font-size:small;">LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME,1 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">7&nbsp; 50</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">BENJAMIN CONSTANT<br />
- <span style="font-size:small;">LETTRES A MADAME RÉCAMIER, 1 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">6&nbsp; &nbsp;»</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LORD MACAULAY<br />
- <span style="font-size:small;">ESSAIS D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE,1 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">6&nbsp; &nbsp;»</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">L. PEREY &amp; G. MAUGRAS<br />
- <span style="font-size:small;">DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'ÉPINAY, SON SALON ET
- SES AMIS 1 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">7&nbsp; &nbsp;50</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">MADAME DE REMUSAT<br />
- <span style="font-size:small;">LETTRES, 2 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">15 &nbsp;»</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">ERNEST RENAN<br />
- <span style="font-size:small;">INDEX GÉNÉRAL DE L'HISTOIRE DU CHRISTIANISME, 1 Vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">7 &nbsp;50</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">
- <span style="font-size:small;padding-left: 1.8em;">SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE, 1 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">7&nbsp;50</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">JULES SIMON<br />
- <span style="font-size:small;">DIEU, PATRIE, LIBERTÉ, 1 vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">7&nbsp; 50</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">THIERS<br />
- <span style="font-size:small;">DISCOURS PARLEMENTAIRES. T.I à IV.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">112 50</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">VILLEMAIN<br />
- <span style="font-size:small;">LA TRIBUNE MODERNE, 2 Vol.</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">15 &nbsp;»</span></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<p class="ac noindent"><b>Format gr. in-18 à 3 fr. 50 c. le volume.</b></p>
-
-<table id="OUVRAGES_2" summary="Ouvrages_2">
- <tbody>
- <tr>
- <td class="c1">&nbsp;</td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp;&nbsp;vol.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">J. J. AMPÈRE<br />
- <span style="font-size:small;">VOYAGE EN ÉGYPTE ET EN NUBIE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">TH. BENTZON<br />
- <span style="font-size:small;">TÊTE FOLLE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">DUC DE BROGLIE<br />
- <span style="font-size:small;">LE SECRET DU ROI</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;2</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">F. BRUNETIÈRE<br />
- <span style="font-size:small;">LE ROMAN NATURALISTE </span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">CHARLES-EDMOND<br />
- <span style="font-size:small;">LA BUCHERONNE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">G. CHARMES<br />
- <span style="font-size:small;">LA TUNISIE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">GEORGES ELIOT<br />
- <span style="font-size:small;">DANIEL DERONDA</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;2</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">O. FEUILLET<br />
- <span style="font-size:small;">HISTOIRE D'UNE PARISIENNE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">ANATOLE FRANCE<br />
- <span style="font-size:small;">LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">J. DE GLOUVET<br />
- <span style="font-size:small;">LA FAMILLE BOURGEOIS</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">GYP<br />
- <span style="font-size:small;">AUTOUR DU MARIAGE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LUDOVIC HALÉVY<br />
- <span style="font-size:small;">L'ABBÉ CONSTANTIN</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">
- <span style="font-size:small;padding-left: 1.8em;">CRIQUETTE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">VICOMTE D'HAUSSONVILLE<br />
- <span style="font-size:small;">A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">PAUL JANET<br />
- <span style="font-size:small;">LES MAÎTRES DE LA PENSÉE MODERNE </span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">EUGÈNE LABICHE<br />
- <span style="font-size:small;">THÉATRE COMPLET</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; 10</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">MADAME LEE CHILDE<br />
- <span style="font-size:small;">UN HIVER AU CAIRE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">PIERRE LOTI<br />
- <span style="font-size:small;">FLEURS D'ENNUI</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">MARC MONNIER<br />
- <span style="font-size:small;">UN DÉTRAQUÉ</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">MAX O'RELL<br />
- <span style="font-size:small;">JOHN BULL ET SON ILE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">E. PAILLERON<br />
- <span style="font-size:small;">LE THÉÂTRE CHEZ MADAME</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">GEORGES PICOT<br />
- <span style="font-size:small;">M. DUFAURE, SA VIE, SES DISCOURS</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">A. DE PONTMARTIN<br />
- <span style="font-size:small;">SOUVENIRS D'UN VIEUX CRITIQUE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;3</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">P. DE RAYNAL<br />
- <span style="font-size:small;">LES CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">G. ROTHAN<br />
- <span style="font-size:small;">L'AFFAIRE DU LUXEMBOURG</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">
- <span style="font-size:small;padding-left: 1.8em;">LA POLITIQUE FRANÇAISE EN 1866</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">GEORGE SAND<br />
- <span style="font-size:small;">CORRESPONDANCE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;4</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">DE SÉMÉNOW<br />
- <span style="font-size:small;">SOUS LES CHÊNES VERTS</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">JULES SIMON<br />
- <span style="font-size:small;">LE GOUVERNEMENT DE M. THIERS</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;2</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">E. TEXIER ET LE SENNE<br />
- <span style="font-size:small;">LE TESTAMENT DE LUCIE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LOUIS ULBACH<br />
- <span style="font-size:small;">CONFESSION D'UN ABBÉ</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<p class="ac noindent"><b>Collection de luxe petit in-8<sup>o</sup>, sur papier vergé à la cuve.</b></p>
-
-
-<table id="OUVRAGES_3" summary="Ouvrages_3">
- <tbody>
- <tr>
- <td class="c1">&nbsp;</td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp;&nbsp;vol.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">LUDOVIC HALÉVY<br />
- <span style="font-size:small;">DEUX MARIAGES</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">
- <span style="font-size:small;padding-left: 1.8em;">LA FAMILLE CARDINAL</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">J. RICARD<br />
- <span style="font-size:small;">PITCHOUN!</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">CAMILLE SELDEN<br />
- <span style="font-size:small;">LES DERNIERS JOURS DE HENRI HEINE</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">JULES SIMON<br />
- <span style="font-size:small;">L'AFFAIRE NAYL</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1">* * *<br />
- <span style="font-size:small;">LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS XVI</span></td>
- <td class="c2"><span style="font-size:small;">&nbsp; &nbsp;1</span></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-
-<p class="ac noindent p2">Paris.—Imprimerie Ph. Bosc, 3, rue Auber</p>
-
-
-<div class="transnote">
- <p class="ac noindent x-larger"> <a name="TN" id="TN"></a>Note de transcription:</p>
- <ul>
- <li>Ce livre reproduit intégralement le texte original, et l’orthographe
-d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs typographiques
-ont été corrigées. La liste de ces corrections suit. La ponctuation a également
-fait l'objet de quelques corrections mineures.</li>
-
-<li class="p2">Corrections
- <ul>
- <li>p. 15 : de de → de (… de ces épouvantables exceptions….)</li>
- <li>p. 17 : Bifteack → bifteck (… nous aurions mangé des bifteck d’assassins.)</li>
- <li>p. 17 : envoyers → envoyer (… pour nous envoyer leurs coqs….)</li>
- <li>p. 26 : sonveraine → souveraine (… l’Assemblée souveraine supprima….)</li>
- <li>p. 27 : inconvévénients → inconvénients (… présente de graves inconvénients.)</li>
- <li>p. 34 : acidents → accidents (… un de ces mille accidents….)</li>
- <li>p. 48 : Pearage → Peerage (… un membre du Peerage enfin épousé….)</li>
- <li>p. 98 : avait → avaient (… que ses parents avaient dépensé….)</li>
- <li>p. 111 : professsionnel → professionnel (… le grand mot de secret professionnel….)</li>
- <li>p. 112 : rrrrien → rien (…inhumés pour rien, pour rien!.)</li>
- <li>p. 115 : quinzaines → quinzaine (Il y a une quinzaine d'années….)</li>
- <li>p. 128 : valeurs → valeur (… tous les diamants de valeur,…)</li>
- <li>p. 130 : chambres → chambre (… les femmes de chambre sont,…)</li>
- <li>p. 139 : scapel → scalpel (… son scalpel à la main;…)</li>
- <li>p. 152 : thâtre → théâtre (Jamais le théâtre de la Gaîté….)</li>
- <li>p. 153 : qu'à la la → qu'à la (… qu'à la trente-quatrième mesure….)</li>
- <li>p. 154 : attrappé → attrapé (je vous ai attrapé n'est-ce pas,…)</li>
- <li>p. 154 : attrappais → attrapais (… si je ne vous attrapais pas vertement,…)</li>
- <li>p. 157, 158 : Garguantua → Gargantua p. 157 : (Si ce Gargantua n'existait pas,…)
- p. 158 : (Paris a une réputation de Gargantua….)</li>
- <li>p. 161 : vous → nous (…nous venons de la part du prince S... aff….)</li>
- <li>p. 166 : Uue → Une (Une jeune fille riche….)</li>
- <li>p. 189 : d'uu → d'un (… d'un éclat inouï….)</li>
- <li>p. 199 : racommoder → raccommoder? (… et se mit à raccommoder la tunique endommagée….)</li>
- <li>p. 211 : manisfesta → manifesta (…Un mieux sensible se manifesta….)</li>
- <li>p. 214 : Cet → Cette (Cette horrible perspective de dormir….)</li>
- <li>p. 216 : Wromski → Wronski (… la philosophie nébuleuse d'Hoëné Wronski….)</li>
- <li>p. 217 : symphathique → sympathique (La physionomie la plus sympathique…)</li>
- <li>p. 217 : Jourdan → Jourdain (comme M. Jourdain faisait de la prose,…)</li>
- <li>p. 218 : Barbarra → Barbara (En compagnie du pauvre Barbara….)</li>
- <li>p. 218 : vioncelle → violoncelle (… Champfleury qui jouait du violoncelle,…)</li>
- <li>p. 226 : à → au (… l'on ne peut dire au revoir,…)</li>
- <li>p. 226 : UN MILLLION → UN MILLION (… soit UN MILLION….)</li>
- <li>p. 233 : finit → fini (… quand elle eut fini cette nomenclature,…)</li>
- <li>p. 234 : v raie → vraie (… la vraie vérité, la voici:…)</li>
- <li>p. 235 : exe mplaire → exemplaire (… Il prit cet exemplaire en grippe,…)</li>
- <li>p. 235 : quatres → quatre (… Trois ou quatre jours après,…)</li>
- <li>p. 252 : ex-crétaire → secrétaire (… les souliers de son secrétaire….)</li>
- <li>p. 264 : celle → celles (… un avantage sur celles du bonhomme,…)</li>
- <li>p. 268 : le le → le (… le langage des sujets….)</li>
- <li>p. 288 : nourit → nourrit (… pour celui qui les nourrit….)</li>
- <li>p. 296 : prove → prouve (… ce qui prouve bien qu’il est mort…)</li>
- <li>p. 300 : suppossez → supposez (Supposez un professeur professant….)</li>
- <li>p. 301 : tranquillemeut → tranquillement (… et se mettent tranquillement à fumer….)</li>
- <li>p. 304 : françaisse → française (… l'élite de la noblesse française ;…)</li>
- <li>p. 308 : comtessse → comtesse (… mais la comtesse ne pouvait épouser….)</li>
- </ul>
-</li>
-</ul>
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Paris tel qu'il est, by Jules Noriac
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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