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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Paris tel qu'il est - -Author: Jules Noriac - -Release Date: December 14, 2019 [EBook #60924] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST *** - - - - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - -Au lecteur: - - Voir les Note de Transcription et Table des Matières en fin de livre. - - - - -PARIS TEL QU'IL EST - - -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - - - -ŒUVRES COMPLÈTES - -DE - -JULES NORIAC - -Format grand in-18 - - - LA BÊTISE HUMAINE 1 vol. - LE CAPITAINE SAUVAGE 1 — - LE 101e RÉGIMENT 1 — - LE CHEVALIER DE CERNY 1 — - LA COMTESSE DE BRUGES 1 — - LA DAME A LA PLUME NOIRE 1 — - DICTIONNAIRE DES AMOUREUX 1 — - LA FALAISE D'HOULGATE 1 — - LES GENS DE PARIS 1 — - LE GRAIN DE SABLE 1 — - JOURNAL D'UN FLANEUR 1 — - MADEMOISELLE POUCET 1 — - LA MAISON VERTE 1 — - LES MÉMOIRES D'UN BAISER 1 — - SUR LE RAIL 1 — - - -LE 101e RÉGIMENT - -Édition illustrée de 81 dessins, un volume grand in-16. - -Imprimeries réunies, B. - - - - - PARIS - - TEL QU'IL EST - - PAR - - JULES NORIAC - - [Illustration: C · L] - - PARIS - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - 3, RUE AUBER, 3 - - 1884 - Droits de reproduction et de traduction réservés. - - - - -PARIS TEL QU'IL EST - - - - -UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE - - -Une erreur télégraphique, bien insignifiante au premier abord, vient de -donner lieu à un procès qui a fait la joie de nos bons amis les anglais. - -Une jeune lady se marie au commencement du printemps à un jeune -gentleman fort qualifié. - -Cette union, admirablement assortie, ne tarda pas à être heureuse; -tout fait prévoir à l'heureux époux qu'il aura la joie de voir son nom -perpétué d'âge en âge, et que du haut du ciel, leur demeure dernière, -ses nobles aïeux vont sourire. - -Or, tout le monde sait qu'il n'est pas sans danger de contrarier une -jeune lady dans une position intéressante. - -La jeune lady en question n'avait qu'un désir, que dis-je? une simple -envie, mais passée à l'état d'idée fixe. Elle voulait éprouver les -douleurs de la maternité en Italie. - -D'où venait cette envie de la jeune femme? Voulait-elle, à cet instant -suprême, lever ses yeux bleus vers un ciel plus bleu que ses yeux? -Croyait-elle que la terre classique des beaux-arts lui ferait enfanter -un chef-d'œuvre? Voulait-elle, après avoir connu le beau de l'amour, -se familiariser avec l'amour du beau? Toutes ces suppositions sont -également admissibles. - -Le jeune époux résistait, non qu'il voulût contrarier en rien sa jeune -femme, mais tout simplement parce que les médecins de Naples n'avaient -pas sa confiance. - -Il avait été jadis assez gravement indisposé dans la ville de -Masaniello, et il s'en souvenait. Néanmoins, voyant que l'envie de sa -moitié était invincible, il parvint à décider son médecin à faire le -voyage, quand le moment serait venu. - -De Londres à Naples, il y a loin. Un médecin anglais appartient à ses -malades; mais le désir d'obliger et les offres généreuses du mari -décidèrent le praticien à consentir. - -Les époux partent, la jeune femme est dans la joie, et son mari est -bien vite convaincu qu'elle avait raison, que l'air du golfe lui est -fort salutaire. - -Si salutaire même, qu'un beau soir un petit anglais superbe arrive huit -jours avant d'être attendu. - -L'heureux père se livre à sa joie pendant toute la nuit, et, le -lendemain, il songe à son médecin, dont le voyage n'aurait plus de but, -et il télégraphie en anglais, naturellement, la dépêche suivante: - - _Honorable B..., docteur, rue ...., no .., Londres, Angleterre._ - -«Ne venez pas, trop tard!» - -Le docteur ne voit-il pas la virgule? La virgule a-t-elle été omise -par le télégraphe italien ou par le télégraphe anglais? On ne sait. -Toujours est-il que le bon docteur lit: - -«Ne venez pas trop tard.» - -Et qu'il s'empresse de faire ses malles et de quitter les malades qui -sont à ses trousses, si j'ose m'exprimer ainsi. - -Il arrive à Naples, et, pour un peu, ce serait le baby qui lui ferait -les honneurs de la maison. - -Tableau! - -De là, procès forcément. - -Le docteur veut le prix de son voyage et de son temps, le gentleman -soutient son droit. - -Pour peu que cela vous intéresse, on vous donnera connaissance de -l'arrêt des juges appelés à trancher la question. - - -En France, si toutes les dépêches mal rédigées entraînaient avec elles -des procès, on serait obligé d'installer des cours d'appel dans les -trente-deux mille communes, ce qui n'aurait rien de bien agréable pour -les conseillers et pour les contribuables. - -On ferait le recueil le plus bizarre du monde, en feuilletant les -dépêches qu'on envoie quotidiennement. - -Pour aujourd'hui, je me contenterai de donner deux spécimens dont je -garantis l'authenticité la plus parfaite. - -Un jeune homme politique bien connu, propriétaire foncier bien apprécié -dans les départements de l'Ouest, vient remplir son mandat à Paris. - -Au commencement de l'hiver, sa famille doit venir le rejoindre. Quand -l'appartement de Versailles sera prêt, il avertira. - -Sa femme, impatiente, arrive la première, met la dernière main au -logis, et notre député télégraphie à sa belle-sœur: - - _Madame ... X à X ..._ - -«Faites venir la bonne et les enfants par chemin de fer. Le cocher, la -voiture et les chevaux viendront à pied.» - -La dépêche suivante est d'un inconnu, ou plutôt d'un ignoré portant un -nom des plus vulgaires; mais elle n'en est pas moins étrange: - - _Monsieur B... rue du Jour, Paris._ - -«Mon oncle est mort. Apportez un cent d'escargots.» - -Horrible! horrible! - - -Toutes les petites villes ont cinq ou six histoires sur lesquelles -elles vivent des années et qu'elles racontent volontiers aux étrangers. - -En voici une qui ne sort pas du sujet et qui a fait la joie du Havre de -Grâce. - -Une jeune femme fort jolie va passer un mois d'été à la campagne, au -château de R..., qui appartient à une de ses tantes. - -Quand on va chez une tante, il est rare qu'on ne rencontre pas un -cousin. - -Il est encore plus rare que le cousin n'ait pas plus ou moins aimé sa -cousine avant son mariage, parfois même il a dû l'épouser. - -La jolie Havraise tomba sur un cousin charmant, un jeune capitaine qui -s'était admirablement conduit pendant la dernière guerre. - -Le capitaine n'aurait pas fait son métier de cousin, et le cousin -n'aurait pas fait son métier de capitaine, s'il était resté insensible -devant les grâces de sa cousine. - -La jeune femme d'abord charmée d'être admirée, se laisse aller aux -douceurs de la parenté, mais un beau soir elle aperçoit un sabre qui -passe comme le bout de l'oreille de l'âne à travers la peau du lion, et -elle commence à réfléchir. - -De la réflexion à la peur il n'y a qu'un pas; de la peur à une bonne -résolution il y en a beaucoup. - -Pourtant la dame s'arme d'indifférence, et tout va pour le mieux -pendant quelques jours. - -Mais ce qui est écrit est écrit, disent les fatalistes, on n'échappe -pas à la destinée. - -La pauvre femme n'a plus à lutter seulement contre son cousin, et avec -le beau capitaine son cœur l'abandonne et se met du côté le plus fort. - -Enfin, un jour, vaincue par trois terribles adversaires, elle va -succomber, elle a accordé pour le soir un rendez-vous imploré le -respect au poing. - -Mais la réflexion revient, l'honnêteté surnage, le remords la soutient; -la jeune femme prend un parti désespéré, elle court au télégraphe et -envoie à son mari la dépêche que voici: - - _Monsieur X..., armateur au Havre._ - -«Je te supplie de me télégraphier à l'instant même: affaire grave, -reviens sur-le-champ, je t'attends à la gare, tu sauras tout. Réponse -payée.» - -Et le mari répond: - - «Impossible de partir, suis malade.» - -Armateur, va! - - - - -UN REPORTER - - -M. Octave Feuillet vient de donner une comédie nouvelle, ou plutôt un -drame: _Le Sphinx_, au Théâtre-Français. - -La première représentation a été fort brillante; la Comédie-Française -a encore, Dieu merci, conservé les bonnes traditions. Ses loges ne -se vendent point hors de son bureau de location, et soit que sa -surveillance soit plus active, soit que son titre de première scène -parisienne en impose aux marchands de billets, ces industriels -trafiquent peu autour de son guichet. - -Peu de joli monde, mais du beau monde; pour une fois, ça vaut mieux et -cela repose. - -La partie féminine se compose des dames de l'Académie française et des -femmes des hauts fonctionnaires, enfin des dames du monde à qui leurs -goûts ou leurs relations ouvrent à deux battants la porte de la maison -de Molière. - -_Le Sphinx_, ainsi se nomme la comédie de M. Feuillet, avait mis sens -dessus dessous le faubourg Saint-Germain; on y savait que ce n'était -autre chose que la charmante nouvelle de _Julia de Trécœur_ mise en -pièce. - -Or, dans la nouvelle, mademoiselle de Trécœur est une héroïne on ne -peut plus aristocratique. Quand dans un livre d'un auteur de marque, -l'héroïne est prise dans le grand monde, le noble faubourg s'émeut et -se demande qui l'auteur à voulu peindre. - -Là, comme ailleurs, on est assez médisant; il arrive presque toujours -qu'au lieu de l'original demandé on en trouve trois ou quatre. - -Ainsi, le soir même de la première, on entendait dans les loges des -choses comme celles-ci: - -—Dites-moi, ma chère, M. Feuillet dit que son héroïne était si -admirablement faite, qu'on l'aurait pu habiller avec un gant de Suède: -ne serait-ce pas de mademoiselle de Pontcouvert qu'il a voulu parler? - -—Ah! comtesse, que dites-vous là? - -—Je ne sais pas; je demande. - -—On a parlé de mademoiselle de Couvrepont, mais je n'en crois rien. - -Il ressort de la composition mentionnée ci-dessus que les jeunes et -jolies femmes sont d'autant plus remarquées les jours de première au -Français, qu'elles y sont plus rares. - -Il faut tout dire, leur succès est plus grand et plus aimable, car -elles n'ont pas à lutter avec les toilettes tapageuses des beautés en -renom. - -Dans _le Sphinx_, une surprise attendait les spectateurs. - -Cette surprise, c'était la mort de l'héroïne. L'héroïne, c'est -mademoiselle Croizette. - -Tous les jours une héroïne meurt, c'est dans l'ordre des choses; -mais jamais, au grand jamais, on n'avait vu mourir comme sait mourir -cette demoiselle. C'est à croire que cette artiste, en sortant du -Conservatoire, allait prendre des répétitions à l'hôpital. - -Elle meurt si bien, qu'un croque mort s'y tromperait. - - -Il y a eu des larmes, des attaques de nerfs et le reste. Mademoiselle -Croizette meurt empoisonnée; elle roule, contracte et démène ses jolis -membres convulsés pendant cinq minutes qui paraissent cinq siècles. - -On sent le poison brûler sa poitrine et corroder son pauvre corps; -elle gémit et râle à donner le frisson, son joli visage, illustré par -Carolus Duran et si remarqué dans _Jean de Thommeray_, devient blanc, -pâle, livide, jaune et vert, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment. - -Enfin, elle meurt comme on ne meurt pas dans le plus sombre mélodrame -du boulevard du crime. - -Les grands rôles du drame, les Georges, les Dorval, les Laurent, les -Lia-Félix, qui, certes, savaient l'art de produire de grands effets, -n'ont jamais tenté la moitié des efforts accomplis par la jeune -première des Français. Auprès d'elle, Émilie Broisat, dont la mort -était si saisissante dans la _Vie de Bohême_, aurait tout au plus l'air -de faire dodo. - - -Le critique appréciera ainsi qu'il l'entendra si ce genre de mort -réaliste est de l'art vrai, si ces horreurs, sublimes peut-être, -appartiennent plus particulièrement aux héroïnes du doux Feuillet -qu'à celles d'Émile Zola, je m'en lave les mains. Mais ce que je puis -constater sans marcher dans ses terres, c'est que dans cette mort est -ou n'est pas le succès tout entier de la pièce. - -Cette mort est-elle trop grande pour la pièce ou la pièce trop petite -pour cette mort? Encore une fois je ne me veux point mêler de cela. - -Toute la question est pourtant dans ce trépas sans pareil. - -Tout Paris voudra-t-il voir mourir mademoiselle Croizette ou tout Paris -préférera-t-il quelque chose de plus gai? Voilà la question. - - -Cette façon de décéder si extraordinaire a fait une sensation telle, -que le lendemain tous les directeurs de journaux amusants mettaient -leurs reporters en campagne. - -Les reporters n'avaient pas tous attendu l'ordre de leur propre chef -et étaient partis de leur propre chef à eux. - -La jeune artiste dormait encore, après une nuit bien gagnée à la suite -des fatigues d'une importante création, qu'un violent coup de sonnette -l'éveillait sans pitié. - -—Mademoiselle, dit la femme de chambre en entrant effarée, c'est un -monsieur qui vient de la part de tel journal pour une chose importante. - -Mademoiselle Croizette est la bonté même, elle fait prier d'attendre, -ne tarde pas à paraître et demande au monsieur le motif d'une visite un -peu matinale. - -—Voilà, fait le monsieur, vous savez que le..., est le journal le mieux -informé de Paris? - -—Vous me le dites. - -—Aujourd'hui, vous allez être la lionne du jour. - -—Pourquoi, je vous prie? - -—A cause de votre mort d'hier soir. - -—Vous croyez? - -—J'en suis sûr. Il est donc nécessaire que le public sache tout, -jusqu'au moindre détail. - -—Pardon, tout quoi? - -—Où, quand et comment vous avez appris à mourir. - -—Où j'ai appris à mourir? - -—Oui. Est-ce à l'Hôtel-Dieu, à Lariboisière, à Beaujon, à la Charité ou -à la Pitié? - -—Mais... - -—Est-ce à la Morgue ou chez des particuliers? Avez-vous étudié toute -seule ou avez-vous un professeur? - -—Monsieur... - -—Ce professeur est-il un médecin, un artiste ou simplement un amateur? - -—Mais, monsieur... - -—Avez-vous appris vite, les leçons vous ont-elles coûté cher? Répondez, -je vous prie, et surtout mettez le comble à vos bonnes grâces en -répondant vite; il faut que mon article soit le premier. Déjà ce matin, -il y a des indiscrétions dans les autres journaux; heureusement, elles -ne sont pas graves. - -—Monsieur, répond la jeune artiste à qui le reporter consent enfin à -céder la parole, je suis comédienne et je tâche de jouer mes rôles -le plus consciencieusement possible. Je n'ai ni professeur ni maître -et n'ai jamais fréquenté les hôpitaux, je travaille ici, je cherche, -j'étudie, et voilà tout. Si j'ai réussi, tant mieux, si non, je -tâcherai de faire mieux une autre fois. - - -Le reporter dépité se retire assez peu satisfait de ces renseignements -par trop simples. - -Deuxième coup de sonnette, deuxième reporter. - -On sonne trois fois, dix fois, vingt fois, et toujours des reporters. - -Au quatrième, l'artiste ennuyée a défendu sa porte; cela pourrait bien -lui coûter cher; les reporters sont rancuniers. - -Quelques-uns ont cherché à soudoyer les serviteurs de la maison. - -—Mademoiselle, disait l'un d'eux à la femme de chambre, dites-moi où -votre maîtresse a appris à mourir, je vous donnerai une loge pour aller -à l'Odéon. - -—Merci, a répondu la camériste avec une dignité parfaite, je ne vais -jamais dans les petits théâtres. - -Malgré cette déconvenue, soyez sûrs que les reporters ne se tiendront -pas pour battus; ils trouveront quelques bonnes histoires pour piquer -la curiosité du bon public. - -Il ne serait pas extraordinaire qu'avant peu, quelque émule de Talbot -ne mette sur sa porte un avis ainsi conçu: - - ADAMASTOR - _professeur de déclamation_. - _Trépas divers en vingt-cinq leçons._ - - - - -LES MANGEURS DE NEZ - - -Saviez-vous qu'il y eût à Paris une société de mangeurs de nez? - -Privat d'Anglemont n'en fait pas mention dans son livres des _Dessous -de Paris_, et mon pauvre camarade Alfred Delvau, qui savait mieux les -_Mystères de Paris_ qu'Eugène Sue lui-même, ne m'avait jamais parlé de -cette secte horrible. - -Dieu sait pourtant s'il avait braqué sa lunette avec attention sur -les bas-fonds de la Babylone moderne et ce qu'il y avait vu de choses -étranges et incroyables, bien des étonnements et bien des épouvantes, -mais jamais ni Privat, ni Gérard de Nerval, ni Delvau, n'ont découvert -cette horrible corporation, ils en auraient parlé certainement. - -Certes j'ai souvent entendu parler du nez mais non pas comme comestible. - -De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du Palais, des -misérables coupant de leurs dents le nez ou le doigt de leur -adversaire, mais ce n'était qu'une de ces épouvantables exceptions que -la chaleur de la lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables. - -Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés ou -extraordinaires. - -Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des francs-maçons ou des -musiciens. - -La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers, au moment où, -séduit par la couleur sans doute, il allait entamer un marchand de vin, -quand la police est arrivée. - -Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a avoué, quand -on lui a demandé sa profession, non sans rougir un peu, qu'il était -pêcheur à la ligne pendant le jour, et que le soir il était secrétaire -de la Société des mangeurs de nez. - -Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire, qui n'a -pas compris comment on pouvait allier deux goûts aussi différents, a -envoyé l'abominable gastronome en prison. - -Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice donnera un -fameux coup de dent à la liberté de ce bandit qui ne se contente pas de -son poisson. - -Qu'aurait-il fait pendant le siège? - - -Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites que les -peuples deviennent cruels. - -Nous avons déjà ces terribles chiens qui brisent les rats avec leurs -dents à la grande joie des gamins qui suivent les chasseurs. - -Les rats ne sont pas intéressants, et, bien que membre de la Société -protectrice des animaux, ce dont je me vante, je vote leur mort avec -conviction, mais je persiste à trouver leurs bourreaux odieux. - -—C'est une chasse, dira-t-on. - -Non, la chasse est une lutte relative, un assaut entre l'homme et la -bête; il faut une grande adresse et, quelquefois, cet exercice n'est -pas sans danger. - -Tandis que là un nocturne voyou passe une palette de fer dans la -gargouille, le rat sort, le chien le broie et tout est dit. - -D'ailleurs, en chasse, le crime a lieu dans le silence des bois et non -dans une rue fréquentée. - - -Nous avons fini par nous débarrasser de ces prétendus combats de -taureaux, où les bouchers étaient habillés de velours, de grelots, et -ressemblaient à Figaro, fors l'esprit. - -Parfois l'animal, qui trouvait cette façon de se vêtir absolument -ridicule, trouait à coups de cornes la veste ou la culotte de ces -cruels farceurs péninsulaires. C'était bien fait, sans doute, puisque -l'assemblée applaudissait avec enthousiasme; mon Dieu! que c'était -répugnant à voir! - -Dans l'extrême midi de la France, on parle de ces représentations avec -une admiration émue. - -Heureusement cette admiration s'est arrêtée à Bayonne et à Perpignan. -Le centre et le nord n'ont pas mordu. - -Mais nous l'avons échappé belle; si les taureaux amenés par trois fois -à Paris n'eussent été d'un ridicule achevé, ce spectacle aurait eu des -amateurs certainement, et, plus d'une fois, nous aurions mangé des -biftecks d'assassins. - - -La perfide Albion nous prend nos poules et nos œufs, ce qui fait qu'en -France et à Paris surtout, où l'on paye de gros droits d'entrée, il -faut faire des sacrifices sérieux pour regarder une cuisse de poulet; -nous n'avons rien à dire, c'est le libre échange. Il paraît que cela a -de grands avantages, que les économistes ont seuls le droit de voir et -de comprendre: tant mieux. - -Donc que les anglais mangent nos œufs, bon; mais qu'ils les fassent -couver pour nous envoyer leurs coqs, non; ce n'est plus de jeu. - -Qu'avons-nous besoin de ces animaux? Ils sont bons sur les drapeaux, -dans la casserole, et non pas dans l'arène. - -Voilà un beau jeu que d'aller leur attacher des canifs aux pattes, pour -qu'il se charcutent! - -Les canifs servent à tailler les plumes, c'est vrai, mais pas la chair -avec. - -M. Belmontet dirait: - - Les canifs ne sont pas instruments de bataille: - C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille. - - - - -JADIS ET AUJOURD'HUI - - -Aujourd'hui l'on ne travaille plus pour la gloire. Il est bien évident -que les artistes de nos jours ne suivent pas les errements de leurs -devanciers. Au lieu de s'imposer à la foule, comme les maîtres d'hier, -ils s'agenouillent devant elle. Il leur faut du succès, n'en fût-il -plus au monde, et Dieu sait les concessions de tout genre qu'ils -imposent à leur talent, à leur nature et à leur conscience pour arriver -à un résultat plus bruyant que durable! - -Aujourd'hui, la question n'est plus entre les classiques et les -romantiques, entre les amants de la ligne et les fanatiques de la -couleur; on a bien d'autres chats à fustiger. Qu'importe le dessin, -qu'importe la couleur, qu'importe la composition, qu'importe la -recherche de l'idéal? Fadaises que tout cela. - -Aujourd'hui, il n'y a plus que deux espèces de tableaux: les tableaux -qui se vendent et les tableaux qui ne se vendent pas. - -On ne dit plus d'un peintre: - -—Que fait-il? - -On se contente de demander: - -—Vend-il cher? - -S'il vend cher, on achète, sinon on ne s'occupe pas de lui. - -Henri Rochefort, avant de faire de la politique, écrivait des livres: -c'était plus amusant et moins dangereux. - -L'un de ses livres—incomplet mais assez réussi—a pour titre: _les -Mystères de l'Hôtel des ventes_. L'auteur y dévoile toutes les ruses -des vendeurs de ce temple. Dans le même esprit, il y aurait à faire un -bien joli volume intitulé: _les Mystères de la Réputation_. Ce serait à -en pleurer de rire ou à rire d'en pleurer. - -Si vous voulez, nous allons en esquisser deux chapitres. - - -Voici un brave artiste qui a du mérite depuis vingt-cinq ans et qui -commence à vivre heureux. - -Autrefois, quand il était dans toute la force de son talent, il -s'estimait fort heureux de vendre une toile cinq cents francs. -Aujourd'hui la même toile avec les mêmes petits animaux, un peu moins -bien faits pourtant,—l'âge est venu,—vaut quinze mille francs, et -l'artiste qui a pourtant une facilité de travail surprenante et qui se -fait aider par l'un des siens, ne peut pas suffire aux commandes. - -Voici l'explication du mystère: - -Un homme qui connaissait son siècle se dit que tant de si jolis petits -animaux finiraient, dans un temps plus ou moins long, par voir venir -leur jour de gloire, et il acheta les animaux du maître par troupeaux. - -Les marchands, voyant que les troupeaux se vendaient, augmentèrent les -prix; le public, qui vit l'augmentation, se hâta de se mettre de la -partie, et l'homme qui connaissait son siècle fit un petit bénéfice de -deux cent mille francs sur les troupeaux qu'il avait eu la patience -d'engraisser. - - -Un autre peintre, un maître, s'étant trouvé gêné par suite de je -ne sais quelle combinaison d'affaires qui ne regarde que lui, eut -absolument besoin d'une soixantaine de mille francs. Dans le cas où -ce grand artiste se reconnaîtrait, je le prie de ne pas m'en vouloir -si je divulgue ce détail, qui ne saurait lui nuire en rien. Que ceux -qui n'ont pas besoin de soixante mille francs lui jettent la première -pierre. - -En travaillant d'arrache-pied à produire dans le genre où il excellait, -le peintre aurait eu pour deux ans de travail avant d'arriver à ses -fins. - -Dans cette triste conjoncture, il prit une grande résolution, il -changea non seulement de manière, mais de genre: il fit du paysage. - -Oui, du paysage, malgré l'opinion de Préault, qui prétend qu'on n'a -plus le droit d'être paysagiste lorsqu'on a fait sa première communion. - -En six mois le peintre confectionna vingt toiles qui furent exposées à -l'hôtel des Ventes. - -L'effet fut désastreux, tout le monde blâma le maître d'abord parce -qu'on ne permet pas à un seul homme d'avoir deux talents, et aussi -parce que les paysages, tout en étant faits par un habile peintre, -étaient bien au-dessous de ses tableaux de genre. - -Ses amis étaient navrés en pensant à l'échec que leur illustre camarade -allait subir; ils comptaient sans les amateurs qui possédaient les -principales toiles du renégat. - -Ces amateurs pensèrent que si les paysages ne se vendaient pas, la -réputation du maître en souffrirait et qu'une grande dépréciation -atteindrait son œuvre tout entière: ils achetèrent les paysages 80,000 -francs. - -Le lendemain, les marchands et le public se pressaient à la porte du -maître en demandant des paysages. - -Depuis, ce galant homme, qui ne s'est jamais douté de rien, n'a pas -cessé de faire des arbres noirs et bruns fort prisés des amateurs. - - -J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que personne n'a rien -eu à perdre de ces petites comédies. Si ceux au profit desquels elles -ont été jouées en ont largement profité, il faut convenir que ce sont -deux hommes d'un mérite incontestable, dignes en tout point d'occuper -une place distinguée dans le mouvement artistique. - -Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la fortune, que -de gens sans valeur ont été portés au pinacle par des combinaisons -bizarres dont le secret ne sera connu que le jour où les toiles -dépréciées, ou plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans -la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne seront certes pas -le plus bel ornement. - -En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est pas loin, que -certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre d'or, seront couvertes de -quolibets; et encore!... - - - - -LES DEUX GENDARMES D'URI - - -Un philosophe a dit: - -«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi qu'on voit l'étendue -de son bonheur ou celle de son infortune.» - -Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant, et je ne suivrai -son conseil qu'à demi, ou du moins en variant un peu sa manière. - -Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus on peut rencontrer -l'envie. Je vais regarder à côté. - -Il est impossible que vous ne connaissiez pas la Suisse, la terre -classique de la liberté? - -Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous connaissez le canton -d'Uri, où est né Guillaume Tell? - -Uri est la république la plus démocratique qui soit au monde. - -S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution qui a été -révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme en frémirait. - -Là, tout homme est électeur et député à vingt ans. A vingt ans, il vote -directement les lois, sa journée étant finie. - -La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif perd tout son -prestige. - -Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le premier -arrondissement, dit _l'ancien pays_, et l'arrondissement d'Useren; pour -garder Altorf, où tous les chemins sont ouverts, eh bien, il y avait -deux gendarmes. - - -Attendez donc, vous allez voir. - -Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient de la douce -vallée de Schacken à celle d'Useren, chassant parfois ou se livrant au -doux plaisir de la pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus -heureux. - -Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs compatriotes et -qu'ils avaient chacun le même grade, ce qui permettait au Pandore de -l'endroit de ne pas être obligé hiérarchiquement de donner raison à son -supérieur. - -Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel; celui des deux -gendarmes commençait à se faisander. - -En effet, les habitants du canton avaient fini par envier la vie -paisible des deux gendarmes. - -Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine, considérant qu'il -était complètement inutile d'entretenir deux gendarmes dans un pays où -il n'y a ni voleur, ni assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste, -l'Assemblée souveraine supprima un des deux gendarmes. - -Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les anciens affirmaient -qu'il avait rendu un service dans le temps. - - -Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça ne pouvait pas -durer longtemps. Ce gendarme, habitué depuis de longues années à se -promener avec son camarade, se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au -point que ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa santé. - -On assembla les chambres. - -Elles interrogèrent le gendarme. - -Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci déclara que, -n'ayant absolument rien à faire et n'ayant plus son camarade pour -causer un peu, la vie était devenue bien amère pour lui. - -La chambre souveraine, touchée par tant de franchise et d'infortune, -nomma son dernier gendarme inspecteur des cheminées de la république. - -Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes dans la -république d'Uri. - -Si vous saviez comme elle s'en passe! - - - - -L'HOMME AU SOU - - -Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir une bien vilaine -idée. Il a collé sur les sous qui étaient dans sa boutique, une -étiquette ronde sur laquelle il y a son nom et son adresse. - -Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des milliers de -sous sont transformés en cartes d'adresse. - -Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes que peut enfanter -la concurrence; mais, dans l'espèce, nous ne saurions trop blâmer. - -Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients. - -Le premier, c'est que les sous que les marchands rendent avec leur -adresse ne sont plus à eux et qu'ils n'ont pas le droit de s'en -dessaisir. - -Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le monde de les -refuser, ce qui fera naître des discussions et, probablement, des -rixes. - -Autre inconvénient: les sous sont surtout employés dans les marchés et -dans les omnibus. - -Vous verrez ça au premier jour de pluie. - -Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts mouillés -de mesdames de la Halle et de messieurs les conducteurs d'omnibus -et cochers tripotaillant ces sous étiquetés! La gomme et le papier -détrempé formeront une pâte au vert de gris qui sera peut-être -favorable aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que d'être -désagréable pour les personnes qui auront des gants et surtout pour -celles qui auront des mains. - - -Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame. - -Il imagina que les officiers russes portaient leur nom écrit dans leurs -casques, et il fit mettre dans le _Figaro_, quelques jours après la -prise de Sébastopol: - -«En ramassant les schakos de nos braves officiers morts sur le champ de -bataille, les Russes disaient: - -«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment X, et Ce, et -demeurent tous rue Vivienne, no..., à Paris.» - -Vous verrez un de ces jours la réclame suivante: - -«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux pauvres sortent des -grands magasins du Dauphin, 50 p. 100 de rabais!» - - -Il est probable que le marchand qui a inventé cette désastreuse -plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait sous le coup de la loi. -Il y a de par les codes un article qui punit ceux qui altèrent ou -dénaturent les monnaies publiques. - -Autrefois même cet article était des plus sévères, et le négociant eût -été pendu haut et court. Ce qui était, après tout, une manière comme -une autre d'élever la concurrence à sa dernière limite. - - - - -UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES - - -Un frémissement de colère vient de parcourir le monde féminin; une -révolution terrible se prépare, et deux camps sont déjà formés et prêts -à combattre. - -Dans le premier, on veut le _statu quo_. - -Dans le second, on veut quitter le sentier battu. - -Question de chiffon, vous l'avez deviné. - -Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte; il veut tout -renverser. Ne lui parlez ni de transaction ni d'essai loyal, ce serait -peine inutile. - -Voici son programme: - - ART. 1er - -La robe à plis est et demeure abolie. - - ART. 2 - -Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais supprimés et ne -pourront être rétablis. - - ART. 3 - -Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou moins gracieux -seront expédiés en province et ne pourront pénétrer dans Paris que dans -les circonstances exceptionnelles. - - ART. 4 - -M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé de présenter le -nouveau projet de soie destiné à charmer l'avenir. - - -Le spirituel rédacteur du _Sport_ ne s'est pas fait prier. - -Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom, il a présenté -le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité: - -«La robe classique a cessé d'exister. - -Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni en rond d'une -façon uniforme, mais dont les ornements seront très variés. - -Corsage _corselet_, très ajusté sur les hanches, formant pointe devant -et boutonné du haut en bas, à moins qu'il ne soit garni du col gilet. - -La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni tablier. C'est une -robe courte. Elle a des volants au bas, et la partie supérieure de la -jupe est tantôt lisse, tantôt coulissée, ce qui est d'un très joli -effet. Son complément est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe -souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine, soit en -dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant les épaules, -et se noue opulemment derrière; ce nœud vient orner la jupe et -l'accompagne fort gracieusement. - -A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait, une taille et des -allures d'une grâce particulière, on pourra porter sur la robe-cloche -de petits mantelets en étoffe brodée. On peut réellement dire que cette -nouveauté échappe à la description, par la raison qu'elle se compose de -fins détails dont le charme est surtout dans leur agencement. - -La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un chapeau très orné -de fleurs; plus que jamais, au surplus, les fleurs sont bien portées.» - -Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves gens de la campagne -en choisissant des étoffes pour les toilettes du dimanche; mais c'est -égal, au premier abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour -avoir beaucoup de succès. - -Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer par là. Les -entêtées crieront bien un peu, elles protesteront, et enfin, quand -tout le monde portera des fourreaux, elles en commanderont à leurs -couturières; il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les -user. - - - - -PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE - - -M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions, me semble, -_à l'instar_ de M. Prudhomme, assez disposé à les combattre. - -«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays artiste comme la -France, on soit obligé de payer des claqueurs chargés de faire les -succès des pièces et la réputation des artistes?» - -La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé de se passer de -ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir. - -Il n'y a qu'à Paris où la _claque_ soit une institution permanente et -organisée. - -Étant donné—hypothèse bien contestable—que le peuple français est le -peuple le plus spirituel de l'univers, on tombera facilement d'accord -que le peuple parisien est le peuple le plus spirituel de France. - -Eh bien, à Paris, on ne sait ni rire, ni pleurer, ni louer, ni admirer, -sans que la claque donne le signal. - -Tout le monde applaudit, mais personne ne veut commencer. - -Bien des artistes en renom passeraient inaperçus, si la _claque_ ne -faisait pas leur _entrée_. L'actrice la plus à la mode, la plus gâtée, -la plus fière, celle qui traite les princes comme des palefreniers, les -simples gentilshommes comme des garçons coiffeurs, et quelquefois aussi -des garçons coiffeurs comme des gentilshommes, celle-là, aussi fière et -aussi capricieuse qu'elle soit, est toujours douce et polie avec son -chef de claque; elle sait bien que sans lui elle _n'étrennerait_ pas. - -Elle sait aussi que _s'il_ voulait bien, sa rivale ferait vite des -progrès dans l'esprit du public. - -Une artiste a beau être l'idole du public et de son directeur dont -elle emplit la caisse, elle a beau avoir du talent et faire beaucoup -d'argent, elle est obligée d'être bien avec le chef de claque. - -S'il en était autrement, le chef ne ferait ni plus ni moins, elle -aurait absolument son compte, mais rien que son compte, et ce ne serait -pas assez. - -Sans compter qu'un jour elle pourrait être mal disposée, chanter faux, -manquer de mémoire, avoir enfin un de ces mille accidents dont les -planches sont émaillées, si la claque ne la repêche point, elle est -perdue. - - -Le chef de claque assiste aux répétitions et donne parfois son avis, -qui est toujours écouté. - -Il note les passages importants, les mots à effets et les points -d'orgue. - -Il ne faut pas croire qu'il applaudisse machinalement et sans art; sa -mission est des plus délicates. - -Tantôt il suffit d'un bravo murmuré, un battement de mains gâterait -tout. C'est,—en termes de coulisses,—le _chatouilleur_. - -D'autres fois, il faut un éclat de rire convaincu; c'est lui qui le -pousse; fait par un de ses hommes, cet éclat de rire serait commun, -peut-être choquant. - -D'autres fois encore, il faut entraîner la salle, et ce n'est pas -facile; il faut la pousser petit à petit dans la voie de l'admiration, -et ne l'y lancer que lorsqu'elle est suffisamment entraînée. Un zèle -mal calculé peut indisposer le public et faire tomber la pièce. - -Un bon chef de claque a pour principe d'entraîner le public tout -d'abord, mais de le suivre ensuite, l'exciter toujours, ne le forcer -jamais. - -C'est d'autant mieux compris, que le public qui entend applaudir -frénétiquement une mauvaise chose, devient féroce. - - -Maintenant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, la vérité me -force de dire qu'on ne paye ni le chef de claque ni les claqueurs. Ce -qui va paraître plus extraordinaire encore, c'est que ce sont eux qui -payent. - -La place de chef de claque s'achète. - -Elle se paye de 10, 20, 30, et jusqu'à 40,000 francs pour un laps de -temps qui varie de trois à cinq ans. - -Comme il est assez difficile de rédiger le traité qui lie un directeur -de spectacle et son chef de claque, cette affaire se fait sur -parole, il n'y a pas d'exemple qu'une des parties n'ait pas tenu ses -engagements. - - -Maintenant, comment font les chefs de claque pour s'enrichir, tout en -payant une aussi forte redevance? C'est assez difficile à dire. - -On peut consulter tous les artistes des deux sexes des théâtres de -Paris, ils répondront invariablement: - -—Moi, donner un sou à la claque, jamais de la vie, j'aimerais mieux -quitter le théâtre! - -Il faudrait conclure, de cette unique réponse, que les chefs de claque -sont des amateurs déguisés qui se ruinent en faveur de l'art. - -Malheureusement cette supposition est tout à fait dénuée de bon sens -parce que tous les chefs de claque s'enrichissent. - -Auguste, l'ancien chef de l'Opéra, est mort riche. M. David, son -successeur, un homme fort distingué et fort connaisseur, passe pour -avoir une belle fortune fort honnêtement acquise. - -M. Albert, de l'Opéra-Comique, s'est retiré également fort à son aise -en laissant, au théâtre, le souvenir de son rire qui éclatait comme la -capsule d'un fusil à percussion. Sa retraite a été un chagrin pour les -artistes avec lesquels, pendant, trente ans, il avait eu les relations -les plus loyales et les plus aimables. - -J'en citerais bien d'autres encore, sans en compter cinq ou six qui -sont les commanditaires de leurs théâtres. - -On ne les paye pas, ce sont eux qui payent, et les artistes jurent -leurs grands dieux qu'ils ne leur donnent pas un sou. - -Quel est donc ce mystère? - - -Mon Dieu, c'est bien simple, et puisque je suis en veine -d'indiscrétion, je ne veux pas tarder plus longtemps à pénétrer le -mystère susdit: - -Où votre étonnement va prendre certaines proportions, c'est lorsque je -vous affirmerai que, non seulement les chefs de claque payent, mais -que leurs hommes, leurs ouvriers, comme disait le père Nathan, payent -également. - -Oui, ces braves chevaliers du lustre ne sont pas des âmes vénales. Pas -un n'entre pour rien dans une salle de spectacle. - -Ils se divisent en trois classes: - -_Les intimes._ - -_Les habitués._ - -_Les solitaires._ - -Les _intimes_, leur nom l'indique, sont des familiers sur lesquels on -peut compter. - -Ils sont au _rendez-vous_ dans un café voisin du théâtre, où ils sont -forcés de consommer au moins un petit verre ou tout au moins de le -payer. - -Ceux-ci sont sûrs d'être admis. Ce sont des soldats aguerris qui ont -vu le feu plus d'une fois, des hommes dévoués dont l'enthousiasme ne -boude jamais et que l'admiration qu'ils éprouvent pour _leurs_ artistes -pousserait depuis les hurlements jusqu'aux coups de poing inclusivement. - -En 1852, un _intime_ se battit en duel pour madame Ugalde qui ne s'est -probablement jamais doutée de ce dévouement inconnu et désintéressé. - -Il se battit à l'épée et désarma son adversaire. - -—Avouez, s'écria-t-il, en posant son pied sur l'épée tombée, qu'_elle_ -chante mieux que madame Cabel, et il ne vous sera rien fait. - -—Jamais de la vie, répondit l'autre. - -Le vainqueur réfléchit et dit gravement. - -—Si je ne vous tue pas, c'est que ça me ferait avoir des affaires et -que d'ailleurs vous n'êtes qu'un propre à rien. - - -L'_habitué_ ne vient pas tous les soirs comme l'intime. Il se contente -de deux ou trois soirées par mois; aussi est-il, non seulement forcé -de prendre le petit verre, mais encore de payer sa place dont le prix -varie depuis cinquante centimes jusqu'à deux francs, suivant la pièce. - -L'_habitué_ sait tous les airs d'opéras et d'opérettes. Il sait l'âge -des actrices et les époques de leurs débuts; il affecte un profond -mépris pour les jeunes artistes qu'il juge sévèrement, quoiqu'il les -applaudisse à tout rompre. - -Quand l'_habitué_ est vieux, il est absolument impossible; le présent -n'existe pas pour lui; il n'admet pas qu'un monsieur se permette de -jouer un rôle de Roger ou de Massol. - -Quand il dispute avec ses voisins et qu'il est à bout d'arguments, il -a une phrase pour réduire ses adversaires au silence, qui ne manque -jamais son effet. - -—Moi, qui vous parle, s'écrie-t-il en toisant ses voisins avec orgueil; -moi, qui vous parle, j'ai vu Chollet dans le _Postillon de Longjumeau_. - - -Le _solitaire_ est le claqueur qui ne claque pas. C'est un jeune faquin -qui a la maladie des premières représentations. - -Il se ferait pendre plutôt que d'en manquer une. - -Il est convaincu qu'en allant aux premières représentations, il fait -partie du fameux _tout Paris_, et qu'à force de se montrer dans des -endroits où, à certains jours, on ne rencontre que des notoriétés -artistiques ou financières, il finira par passer pour quelque chose -comme cela. Il se rengorge dans son gilet à cœur, et se mêle à des -groupes où on ne s'occupe pas de lui le moins du monde. - -Le lendemain, il étonne les naturels de son bureau ou de son magasin en -leur disant: - -—Mon Dieu, que j'ai ri hier soir avec Cochinat! - -—Cochinat, demande le teneur de livres; je le connais bien, mais je ne -le connais pas de vue. Comment est-il? - -—Mais c'est un grand blond. - - -On comprend que ce n'est pas avec le prix de trois ou quatre places -de _solitaires_ aux premières représentations que les chefs de claque -peuvent faire de grands bénéfices. - -D'un autre côté, une douzaine d'habitués tous les soirs, à quinze sous -l'un dans l'autre, ce n'est pas la fortune. - -Encore une fois, il n'est pas un artiste mâle ou femelle des théâtres -de Paris qui ne déclare de la façon la plus formelle n'avoir -jamais payé les bravos qu'on lui prodigue. Alors, comment font les -entrepreneurs de succès pour s'amasser de bonnes rentes? - -Je l'ignore, à moins qu'il n'y ait beaucoup d'artistes comme la mère -Thierret. - -Un jour de l'an, cette estimable dame était dans sa loge en train de se -raser; le chef de claque survient: - -—Bonsoir, m'ame Thierret; je vous la souhaite bonne et heureuse. - -—Merci, moi aussi. Attends, je vais te donner tes étrennes. - -—Ah! par exemple! - -—Quoi, par exemple! me prends-tu pour une crasseuse? - -—Oh non! - -—Si, si, tu me prends pour une crasseuse, parce que tu le dis: «Elle ne -donne pas à la claque, c'est une crasseuse.» - -—Mais je vous jure... - -—Ne jure pas, je vais le dire; moi, c'est pas par ladrerie que je ne -donne pas, c'est par principe. J'ai assez de talent, je pense, pour ne -pas être obligée de payer pour me faire applaudir. - -—Certainement, le public s'en charge... - -—Il s'en charge quelquefois. Moi, vois-tu, j'ai des manies; on me -couperait en deux que je ne donnerais pas deux liards. - -—Mais, madame, je vous assure... - -—Le jour de l'an, c'est différent; je donne 100 francs, parce que je -n'y suis pas forcée. Si j'y étais forcée, je ne les donnerais pas. - -Un artiste de renom, qui est encore à l'Opéra, avait trouvé un moyen -assez original pour ne pas payer la claque. - -—Mon cher, disait-il au chef, vous savez combien le public m'aime. -Je n'ai donc pas besoin de votre ministère; mais voici 500 francs; -faites-moi donc le plaisir de chauffer cette pauvre madame X... J'ai -remarqué qu'avant-hier vous aviez été froids pour elle à la fin de -notre duo. - - -Maintenant, il faut rendre à César ce qui lui appartient; beaucoup -d'artistes débutants ne peuvent payer la claque, et jamais, lorsque ces -nouveaux venus ont eu quelque talent, ils n'ont eu à se plaindre des -claqueurs. - -Un chef de claque sert son administration avant tout, et nulle part on -ne trouverait de plus honnêtes gens. - -Il suffit de connaître les haines de théâtre et de savoir combien -l'argent coûte peu à certaines étoiles pour comprendre les énormes -bénéfices qu'un chef pourrait encaisser en faisant tomber une rivale. - -Cette mauvaise action a dû être proposée bien souvent; jamais elle n'a -été acceptée. - - -Il est encore mille circonstances que je ne saurais citer sans risquer -de blesser certaines susceptibilités, où un manque de probité d'un -entrepreneur de succès pourrait être très lucratif pour lui et très -désavantageux à certaines personnes, jamais on n'a eu à enregistrer un -fait de cette nature. - -Il y a mieux, il est arrivé quelquefois que certains amoureux peu -délicats aient fait siffler des rivales et fait tomber des pièces. -Jamais, dans les siffleurs enrôlés, on n'a trouvé un _intime_ ou un -_habitué_. - -Malgré ses vertus, la claque a des détracteurs qui ne songent pas -que sa mauvaise réputation date du XVIIIe siècle où -des particuliers organisaient des _cabales_ dans un intérêt tout -particulier. - -Ce temps est loin. - - - - -GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS - - -Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans l'air. - -Une question, comment dirai-je? une question sociale, oui, sociale, -c'est bien le mot. - -La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain et le -faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave. - -Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans cesse déchiré par -des querelles intestines? - -N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de la politique et -des autres fléaux qui ont désolé la France depuis tantôt dix ans? - -O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions et des -concessions sans nombre pour arriver à la conjonction des faubourgs, et -voilà que tout se détraque; c'est terrible. - -Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient donné la main, -le faubourg Saint-Germain avait avancé la sienne avec dignité, mais -sans enthousiasme. - -Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à certains jeunes -novateurs qui, ayant un pied dans les deux camps, il y a de jolies -femmes partout, avaient prêché la concorde. - -«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils écriés; -aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le repaire exclusif de la -finance, et vous n'êtes plus vous-même, tout noble faubourg que vous -êtes, la terre absolument classique de l'aristocratie. - -«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est vrai; mais le -prince de L..., le comte de M..., la baronne de M..., le vicomte de -T..., habitent les Champs-Élysées. - -«Le quartier François Ier est émaillé d'hôtels armoriés. - -«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant de couronnes -à perles et de tortils que de la rue de Babylone à l'abbaye de -Saint-Germain des Prés. - -«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous l'avez cru, et vous -vous obstinez à prendre le pont Royal pour une frontière. - -«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez vos filles, -elles s'en vont tout droit par devers la Madeleine habiter un logis -confortable, sans doute, mais où le suisse traditionnel serait une -véritable curiosité. - -«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus de saison. Faubourg -Saint-Germain, soyez bon garçon; le soleil ne se lève plus dans la rue -du Bac.» - -Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était embrassé, et -tout paraissait pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsqu'un -événement insignifiant est venu allumer la guerre à nouveau. - -Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que c'est très grave. - -Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit avoir aux messes -de mariage. Vous voyez que c'est sérieux. - - -Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et la cravate blanche. - -Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate blanche ni à -l'habit noir. Il préfère tout à cela. - -On a commencé par rire. De part et d'autre on se décochait de petits -traits malins. - -—Vous avez l'air d'aller à voire bureau, disait le faubourg -Saint-Germain. - -—Vous avez l'air d'aller à l'enterrement, répondait le faubourg -Saint-Honoré. - -C'était très spirituel, comme vous voyez. Aussi a-t-on fini par se -fâcher. - -Les deux camps se regardent et tiennent bon. - -De Notre-Dame d'Auteuil où l'abbé Lamazou, un pseudo-martyr de -la Commune, vient d'être nommé curé, jusqu'à Passy, de Passy à -Saint-Philippe-du-Roule, de Saint-Philippe-du-Roule à la Madeleine et -de la Madeleine à la Trinité, on va aux messes de mariage en redingote, -en jaquette, en ce que l'on veut, et on complète ce laisser aller de -cravates toutes plus fantaisistes les unes que les autres. - -A Sainte-Clotilde, à Saint-Thomas d'Aquin, la tenue officielle; la -cravate noire, ce _mezzo_ des faux-cols, y est prohibée. - - -Le faubourg Saint-Honoré dit en souriant: - -—Que voulez-vous? nos amis se marient, nous voulons bien leur donner -une preuve de sympathie en assistant à leur mariage; ce n'est pas gai -un mariage, mais enfin on se dévoue parce qu'après tout chacun y arrive -pour son compte tôt ou tard, mais ce n'est pas une raison pour être en -habit dans les rues à onze heures du matin. - -Le faubourg Saint-Germain dit sèchement: - -—De la sympathie en cravate rose, nous n'en voulons pas. - -Toujours cette diable d'histoire du drapeau. - - -Résultat: sur la rive droite, les églises sont pleines et les mariages -ont un petit air de fête tout à fait en harmonie avec l'acte en -question. - -Au faubourg aristocratique, beaucoup moins de monde. - -Des habits noirs comme au Marais, et on les compte. C'est d'un triste! -cela ne ressemble plus aux belles messes d'antan. Ce n'est plus le -faubourg Saint-Germain; on dirait le Cherche-Midi épousant la rue -Plumet... en troisièmes noces. - - -Il y a pourtant une trêve. - -Le marquis de S... avait voulu opérer la fusion, et avait fait la -proposition suivante: - -«—Puisque nous ne pouvons nous entendre, prenons pour médiatrice une -puissance amie. L'aristocratie anglaise est esclave de l'étiquette, -c'est un fait reconnu, eh bien! imitons-là et faisons ce qu'elle -fera au premier mariage distingué qui aura lieu à la chapelle de -l'ambassade.» - -Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, on attendit avec -impatience un mariage aristocratique; après deux mois d'attente un -membre du _Peerage_ a enfin épousé une jeune lady dont les aïeux -tutoyaient Guillaume le Conquérant. - -Grande curiosité, mais aussi grande déception: en dehors des quatre -témoins, tous les assistants étaient dans un négligé que la chaleur -elle-même n'autorisait qu'à demi, à ce point qu'on aurait pris tous ces -gentlemen pour des reporters, s'ils n'eussent été armés de parasols -jaunes doublés de vert. Le faubourg Saint-Honoré triomphe, les -dissidents sont dans la joie. - - - - -LE NÉCROLOGISTE - - -Béranger disait: - - Les maris me font toujours rire. - -J'ai le regret profond de ne pas partager l'hilarité de ce barde. - -Béranger a beau être chauve et être revêtu d'une prosaïque redingote à -la propriétaire, il n'en est pas moins un barde; il a chanté la gloire -et l'amour, et trempé les lauriers de la victoire dans la coupe de la -volupté; c'est donc un barde, on ne peut pas lui ôter ça. - -Le métier de barde a disparu comme bien d'autres choses. - -Un monsieur dont le permis de chasse porterait cette désignation: X..., -né à Paris le ... 18.., taille 1m, 70; profession: barde, serait fort -mal reçu dans les sociétés. - -Il est vrai que le barde est devenu absolument inutile aux besoins du -moment. - -Chanter la gloire serait une amère ironie, et nos jeunes crevés n'ont -pas le tempérament nécessaire pour tremper impunément leur lèvre pâle -dans la coupe de la volupté. Si, d'ailleurs, ils étaient tentés de se -livrer à ce passe-temps, Glycère, qui est devenue soucieuse de ses -charmes, mettrait vite bon ordre à cette fantaisie; Glycère est devenue -conservateur. - - -Mais, pour un métier disparu, que de métiers nouveaux! - -L'autre jour, en chemin de fer, j'ai eu la bonne fortune de me trouver -en wagon avec une charmante jeune femme blonde, aux allures vives, mais -décentes, qui pendant un instant a été pour moi une énigme vivante. - -Ce n'était pas une femme du monde, elle avait des gants trop frais. - -Une femme du monde ne met pas ses gants au moment d'entrer dans un -compartiment. - -Elle met ses gants chez elle, avant de partir, afin que, malgré leur -fraîcheur, ils aient déjà pris ces plis si gracieux que leur donne une -jolie main. - -Ce n'était pas une bourgeoise, elle avait des gants trop frais. - -Les bourgeoises ont ce qu'elles appellent des gants de chemin de fer; -ce sont des gants qui ne sont ni trop jeunes ni trop vieux; ce sont des -gants qui ont été une fois à la messe à Sainte-Cécile et une fois en -visite chez les Sémichard. - -Quand les bourgeoises ne voyagent pas, elles les gardent pour aller aux -bains, ces gants là. - -Cette dame n'était pas non plus une personne équivoque, elle avait des -gants trop frais. - -Aussi frais que soient les gants d'une femme légère, ils ont toujours -fait le tour du lac; et puis les femmes légères se mettent toujours -dans le compartiment des _dames seules_. - - -Je creusais ma pauvre cervelle pour deviner, et je ne devinai pas. - -Un instant je pensai à ce singulier aphorisme de Balzac: «La femme d'un -artiste est toujours une femme honnête.» - -Ma voisine était peut-être la femme d'un artiste. - -Mais depuis Balzac, bien des choses ont changé. - -Une autre supposition: La jolie voyageuse était peut-être elle-même une -artiste. - -Mais j'abandonnai bien vite cette idée, ma voisine n'ayant aucune de -ces façons garçonnières si désagréables chez les femmes peintres, et si -insipides chez les femmes poètes. - -Fatigué de chercher, fort mécontent de mon manque de perspicacité, je -remis au hasard le soin de m'éclairer. - -La dame ne bougeait pas et je ne pouvais décemment lui dire, comme le -brigadier de Pandore: - -—Il fait bien chaud pour la saison. - -Je l'ai dit: tout au contraire de Béranger, les femmes me font toujours -rire, celles des autres, bien entendu; cette fois je ne riais pas, -j'étais fort dépité. - -Cependant, l'homme du train criait: - -—Serquigny! dix minutes d'arrêt! les voyageurs pour Rouen et le Havre -changent de voiture! - -La dame paraissait anxieuse. - - -—Monsieur, me dit-elle tout à coup, sommes-nous loin de Lizieux? - -—Une dizaine de lieues, je crois, madame, répondis-je en prenant mon -air le plus aimable. - -—Savez-vous, monsieur, si, de la voie, on peut apercevoir le Val-Richer? - -—La propriété de M. Guizot? - -—Oui, monsieur. - -—Je ne crois pas, madame. - -—Ah! quel malheur! - -—Vous auriez voulu voir la demeure de cet illustre mort? - -—J'aurais donné tout au monde. - -—C'est beaucoup. - -—C'est vrai, mais j'aurais été vraiment heureuse. - -—Vous le connaissiez? - -—Pas le moins du monde. - -—Voulez-vous me permettre de m'étonner d'une admiration qui serait plus -naturelle chez un homme politique ou un historien que chez une jeune -femme. - -—Mais je ne l'admire pas du tout. - -—Ah! - -—Au contraire, selon moi, M. Guizot a fait beaucoup de mal. - -—Ah! madame! - -—Sans lui, la révolution de 1848 n'aurait pas eu lieu, et -Louis-Philippe, ou son petit-fils tout au moins, serait sur le trône, -et nous aurions été bien plus tranquilles. - -—Voulez-vous me permettre de vous dire que vous faites de la politique -comme ce bon Joseph Prudhomme, qui, vous le savez, prétendait que -si Bonaparte n'avait pas eu d'ambition et qu'il fût resté simple -lieutenant d'artillerie, il serait encore sur le premier trône du monde? - -—Je ne vais pas si loin. - -—A peu près. - -—Puis M. Guizot, comme homme, ne me plaît pas; on dit qu'il était -austère. - -—Oui, madame. - -—Ce n'est pas gai; puis ses ouvrages sont un peu bien sérieux pour une -femme. - -—Je voudrais bien être indiscret. Permettez-moi de vous demander -pourquoi, n'ayant pas de sympathie pour le célèbre défunt, vous -regrettez tant de ne pouvoir apercevoir sa demeure? - -—Ah! je vais vous dire, répondit la dame, c'est que M. Guizot a été un -très bon mort. - - -De l'étonnement le plus sincère, je passai à une espèce d'ahurissement. -Ma voisine s'en aperçut et continua en souriant: - -—Oui, monsieur, un très bon mort, il nous a rapporté plus de mille -francs. - -—Ah! c'est très gentil de sa part, répondis-je. - -Je me sentais devenir idiot. - -—Mille francs, et peut-être plus aussi. Mon mari était bien content. - -—Ah! votre mari était... - -—Enchanté. - -—Il y avait de quoi. - -—Je crois bien, il y avait très longtemps que nous n'avions pas eu un -bon mort. - -—Ah! - -—Oui, il y a des morts qui paraissent très bons et qui ne valent rien -du tout. - -—Tiens! tiens! tiens! - -—C'est comme je vous le dis: ou ils meurent subitement, et alors on -n'a pas le temps de les préparer; ou ils mettent six mois à rendre le -dernier soupir, et alors ils sont trop préparés et ne sont pas curieux -du tout. - - -Je regardais ma voisine; son visage était calme, son regard limpide et -doux, ses cheveux blonds brillaient sous un rayon de soleil; elle était -charmante; rien dans son maintien n'annonçait la folie; je me reculai -épouvanté en me demandant quel pouvait être cet horrible ménage qui -gagnait 1000 francs à préparer les morts de choix. - -Une idée assez naturelle passa dans mon esprit. - -—Votre mari est embaumeur? m'écriai-je. - -Et, dans l'intention de bien me poser dans l'esprit de la jolie -voyageuse, j'ajoutai, non sans orgueil: - -—J'ai eu l'honneur d'être présenté au docteur Gannal; c'est un homme -charmant. - -La dame riait à se tordre, j'étais fort embarrassé. - -—Je ris de votre erreur, me dit-elle lorsqu'il lui fut possible de -parler; j'en rirai longtemps. - -—Ne vous gênez pas, je vous en prie. - -J'aurais voulu être sous terre. - -—Mon mari, monsieur, n'est pas du tout ce que vous croyez. - -—Il n'y a pas de sot métier. - -—Sans doute, et, à dire vrai, celui de mon mari ressemble assez à celui -du docteur Gannal dans un autre genre. - -—Dans un autre genre? - -—Oui, mon mari est nécrologiste. - -—Je ne saisis pas. - -—Nécrologiste, c'est-à-dire embaumeur moral. - -—Je saisis encore moins. - -—Mon Dieu, c'est bien simple. Vous avez dû remarquer que chaque fois -qu'un homme illustre se laisse mourir, tous les journaux publient juste -le jour de sa mort un article fort long sur lui. Le lendemain, autre -article; le surlendemain, autre article. Le premier est l'article -général, il dit sa naissance, sa jeunesse, sa famille, son entrée dans -le monde politique, scientifique, artistique ou littéraire, la part -qu'il prit à telle ou telle affaire, enfin comment il arriva à la -célébrité, et enfin sa maladie et sa mort. - -—En effet, j'ai remarqué cela. - -—Le lendemain paraît l'article anecdotique; les bizarreries de l'homme, -ses manies, ses bons mots, tout y est. - -—C'est vrai. - -—Enfin le troisième jour, avec les détails de son enterrement, paraît -un article de haut goût où le mort est loué tour à tour et houspillé de -même; on y parle surtout de l'influence qu'il a exercée sur son temps, -et l'article finit par quelques traits peu connus; c'est bien cela, -n'est-ce pas? - -—Parfaitement. - -—Ne vous êtes-vous jamais étonné de la rapidité avec laquelle ces -articles ont été conçus et exécutés? - -—J'avoue que j'ai toujours considéré ça comme un vrai tour de force. - -—Eh bien, vous n'avez eu qu'à moitié raison; c'est bien un tour, mais -il n'est pas de force. - -—Expliquez-vous! - -—Mon Dieu, ces articles, qui vous paraissent les spécimens les plus -complets de la facilité française, sont des impromptus faits à loisir, -comme ceux de Mascarille; on les prépare des mois, des années à -l'avance. - -—Madame, je ne voudrais pas douter des paroles qui sortent d'une aussi -jolie bouche que la vôtre, mais vous me permettrez pourtant de me -montrer un peu étonné. - -—Ne vous gênez pas, je vous en prie. - -—Comment peut-il se faire?... - -—Tenez, j'aime mieux vous expliquer ça tout de suite; je connais la -partie. - -Je vous l'ai dit, mon mari est nécrologiste. Voici comment on procède. - -C'est assez compliqué. - -—Je le crois sans peine. - -—Quand le dictionnaire Vapereau parut, mon mari comprit qu'il y avait -là une mine à exploiter. Il prit toutes les illustrations qui avaient -atteint la cinquantaine, et leur fit des dossiers qu'il eut soin de -tenir au courant jour par jour. - -—C'est très ingénieux. - -—Chaque fois qu'un fait, qu'un détail, un mot même, avait trait à l'une -des illustrations en question, mon mari le piquait et le mettait en -ordre; et chaque fois qu'une maladie arrivait, il faisait en sorte que -le dossier du malade fût à jour. - -—Parfait, parfait! - -—Ainsi M. Guizot a été très complet, parce qu'il s'y était pris à -plusieurs fois avant de quitter la terre, c'est pour cela que je vous -ai dit que c'était un bon mort. - -—Ah! très bien; et quels sont les mauvais morts, je vous prie? - -—Mais ceux qui partent sans tambour ni trompette; tenez, M. Beulé par -exemple, qui est mort sans crier gare. Aussi n'a-t-il eu ses articles -que huit jours après, parce que son dossier n'était pas à jour. - -—C'est juste, et oserais-je vous demander à quel journal votre mari est -attaché? - -—Mais à tous. - -—Comment cela? - -—Sans doute, tous les articles nécrologiques sont de mon mari, il les -varie suivant l'opinion des journaux. Ainsi il a fait quatre articles -Guizot: l'un pour les journaux conservateurs, l'autre pour les journaux -radicaux, le troisième pour les journaux sous-conservateurs, le -quatrième pour les sous-radicaux. - -—C'est très ingénieux. - -—Il en a même fait un cinquième pour les journaux napoléoniens. - -—Votre mari est-il le seul qui s'occupe de ce genre de travail? - -—Hélas! non, il y a des gâte-métier; mais aucun ne possède un _cabinet_ -aussi complet que celui de mon mari. - -—Il doit gagner beaucoup d'argent? - -—S'il n'y avait pas de morte-saison. - -—Vous avez toujours un petit courant. - -—L'Académie française et l'Institut, mais il y en a de bien mauvais -dans tout ça. - -—Pourquoi? - -—Il y en a si peu de célèbres! - -—C'est vrai, je n'avais pas songé à cela. - -—Sans compter qu'il y en a beaucoup qui ne sont pas sympathiques; et -puis nous n'avons pas de chance. Tenez, voici Bazaine; il aurait dû se -rompre le cou cent fois pour une; eh bien, non, il s'en tire. - -—Oserais-je vous demander si c'est votre mari qui a inventé cette -profession? - -—Pas tout à fait; le véritable inventeur, l'initiateur, comme dit M. -de Foy, ce fut Jules Lecomte, le chroniqueur. Quand Rachel fut envoyée -à Cannes par les médecins, parce qu'elle avait un poumon offensé, il -pensa qu'elle n'en reviendrait pas, et il prépara son «article». Le -midi de la France n'ayant rien fait, on envoya la grande tragédienne -en Égypte. Jules Lecomte perfectionna. Enfin elle mourut. Ayant appris -sa mort un des premiers, il porta son article au _Figaro_, qui n'était -alors qu'un petit journal. M. de Villemessant comprit; il n'est pas -long à comprendre, celui-là, il gratta ses tiroirs et donna cinq cents -francs à Lecomte. - -Jouvin dit à Mürger: - -«—Mon-beau père est devenu fou.» - -Et Villemot, qui ne gagnait alors que cent francs par mois au _Figaro_, -s'écria: - -«—Ce Jules Lecomte, quelle canaille!» - -Le _Figaro_ tira à vingt mille: personne ne voulait croire à un pareil -succès. Mon mari, qui était l'ami du père Brégand, le portier du -_Figaro_, apprit par lui l'histoire et pensa qu'il y avait quelque -chose à faire; il quitta la quincaillerie, elle ne lui offrait que des -horizons bornés, et il commença son cabinet, qui, aujourd'hui, a une -valeur réelle. - -—Je vous crois sans peine; et avez-vous en vue quelque bon mort. - -—Trois ou quatre; mais, vous savez, avec ces gens-là, on ne sait sur -quoi compter: les grands hommes sont si bizarres! - -—Le génie à ses prérogatives. - -—Je ne dis pas, mais c'est ennuyeux. - -Nous arrivions à Trouville; la dame fit ses préparatifs, elle prit son -sac, son en-tout-cas, sa couverture de voyage et son manteau, qu'elle -regarda avec mépris; puis, après avoir réfléchi un instant, et se -méprenant sur la direction de mon regard, elle me dit en souriant: - -—Vous regardez mon _waterproof_. Ah! si M. Thiers n'était pas si -entêté, cet hiver, j'aurais une pelisse en fourrure! - -Elle a fini par avoir sa pelisse. - - - - -UN PEU DE HIGH LIFE - - -J'étonnerais beaucoup de jolies Parisiennes si je leur affirmais que -tout là-bas, à l'autre bout de Paris, il y a un bois magnifique qui ne -le cède en rien au bois de Boulogne. - -Ce bois s'appelle le bois de Vincennes. - -Ce n'est plus le bois où l'on assassinait la nuit et qui, le jour, -servait de lieu de pèlerinage aux grisettes de Paul de Kock. - -Les petits bourgeois du Marais, qui sont devenus des rentiers et des -commerçants du faubourg, y vont bien encore le dimanche, mais ils n'y -mangent plus sur l'herbe «le veau béni de la gaieté»; ils hantent les -restaurants; c'est moins gai, plus cher, mais plus commode. - -Non; c'est un autre bois que l'empereur Napoléon III, après avoir -achevé le bois de Boulogne, improvisa pour son _bon_ peuple des -faubourgs. - -Un instant, le bois nouveau fut à la mode; on y avait placé un champ -de course; il n'était pas juste, n'est-ce pas, que ce bon peuple des -faubourgs fût privé d'un hippodrome. Il faut bien éclairer les masses -en les amusant. - -Je ne sais si les masses s'amusèrent beaucoup en voyant la grand-père -de _Mignonnette_ arriver bon premier; mais il me souvient que si les -masses ne s'amusèrent point, elles furent éclairées tout de suite, et -qu'aussitôt éclairées elles prirent la boue du chemin et en couvrirent -les voitures de mesdames _Gredinette_, _Fille du Jour_, et autres -demoiselles, leurs sœurs, dont le luxe insolent leur déplaisait. - -C'était barbare; mais aussi quelle diable d'idée de vouloir éclairer -les masses en les amusant. - -Cette brutalité décida du sort du nouveau bois; ces demoiselles -déclarèrent qu'elles n'y mettraient plus les pieds, et les -entrepreneurs de courses, en gens bien avisés, fermèrent la barrière. - - -Le bois transformé reprit sa première manière, et seulement le dimanche -les éclats de rire de ceux qui ont peiné durant six jours et des nuits -viennent seuls troubler le silence des «doux bocages». - -Autour du bois on a tracé d'immenses et belles avenues qui, un jour -peut-être, seront fort peuplées; en attendant, on y rencontre quelques -villas dont les briques rouges et les toitures d'ardoises jettent des -taches agréables dans l'horizon vert. - -L'une d'elles se distingue par son apparence absolument bourgeoise. La -façade, illustrée d'un perron prétentieux et d'un balcon à jour, est -appuyée de deux pavillons bourgeois. La grille est bourgeoise, et comme -si tout cela ne suffisait pas à établir son identité, on aperçoit dans -une manière de jardin anglais un bassin où le pauvre petit général Dol -aurait pu canoter, s'il n'était pas mort si vite et s'il n'avait pas -craint de briser son frêle esquif contre les anfractuosités capitonnées -d'un rocher artificiel. - -O rocher artificiel! doux dada du bourgeois voltairien, je vous aime, -parce que vous prouvez bien que l'âme naïve de celui qui vous fait -«construire» vogue à pleine voile sur l'océan du progrès. - -O Marius Prudhomme, mon digne ami, vous avez beau devenir radical, tant -que vous ferez «construire» des rochers artificiels, vous ne serez pas -dangereux. - - -A ce rocher artificiel s'arrête le bourgeoisisme de l'endroit. Les -hôtes de cette demeure, qui ne sont que de simples locataires, semblent -dépaysés dans cette villa. - -Ce ne sont pas des bourgeois; leur simplicité le prouverait, si leur -parfaite distinction pouvait laisser le moindre doute. - -Ce qu'ils semblent aimer au-dessus de tout, ces hôtes mystérieux, -c'est le silence; les domestiques marchent comme des ombres et les -chevaux, comme s'ils comprenaient la volonté du maître, remuent leurs -jambes fines sans que leurs sabots corrects et luisants fassent crier -le sable des allées. - -Le matin à huit heures, dans l'après-midi à deux heures, la maîtresse -du logis, une jeune femme à la physionomie douce et triste, à la taille -élégante, sort à cheval et rentre deux heures après. - -Le maître, lui, ne sort pas régulièrement; parfois on le voit se -promener lentement suivi d'un chien, ami rare et fidèle, qu'il semble -aimer beaucoup. Sa démarche est régulière comme celle des gens qui ne -craignent pas le passé et vont sans enthousiasme vers l'avenir; son -regard est profond et doux, mais il ne se fixe nulle part. Quoique -jeune, il inspire un grand respect aux gens du quartier qui s'écartent -pour le laisser passer et qui arrêtent leur conversation commencée pour -ne pas troubler ses réflexions du bruit de leur voix faubourienne. - -Ce promeneur solitaire s'appelle François de Bourbon, roi de Naples; -l'amazone, c'est la belle et touchante héroïne de Gaëte. - - -Dans un quartier plus mondain, non loin de l'hôtel de la reine -d'Espagne, un autre roi est venu s'installer; c'est le roi de Hanovre, -dont la vie deviendra une légende. On sait que ce prince a perdu la vue -depuis bien longtemps; mais ce n'est pas lui qu'on pourrait qualifier -de monarque aveugle, il avait vu avant tout le monde les desseins de la -Prusse et il voulut lutter. - -Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de bien consolant pour les -cœurs français, de voir ces rois déchus choisir Paris de préférence à -toutes les capitales d'Europe pour y fixer leur séjour. - -Ce Paris qui guillotine ses rois, qui les chasse en hurlant, sans -respect pour leur âge ou pour la gloire du passé. - -Ce Paris, la terre classique des barricades, ce Paris de la Ligue, de -la Fronde, des massacres et du pétrole; ce Paris de toutes les audaces -et de tous les crimes, leur semble encore, malgré tout, le seul endroit -du monde où ils pourront vivre dans la paix et dans la liberté. - -Ainsi, la France, qui a perdu tant de choses, a conservé aux yeux -même des rois, dont elle a la première ébranlé les trônes, un respect -inaltérable de la loi la plus sainte, la loi de l'hospitalité. - -Dieu sauve la France! - - - - -LES PETITS OISEAUX - - -Ainsi voilà bien des années que les bons esprits font une croisade en -faveur des petits oiseaux, sans obtenir de grands résultats. - -Après la promulgation de la loi Grammont, il s'est fondé une société -protectrice des animaux; son siège est à Paris, son influence partout, -grâce à des efforts persévérants. Tout les pays du monde profitent des -enseignements que leur prodiguent les hommes éminents qui sont à sa -tête, un seul reste rétif: - -C'est la France. - -Il faut en rire, tant c'est triste! - -La société a répété sur tous les tons: - -«Grâce pour les petits oiseaux; outre qu'il est cruel et odieux de -tuer ou de blesser ces infiniment petits, leur mort cause un véritable -préjudice. Ils vivent d'insectes qui détruisent les récoltes. Chaque -petit oiseau qui tombe emporte avec lui dix livres de pain et dix -litres de vin que mangeront les vers.» - -C'est concluant pourtant. Eh bien, non, on continue à détruire ces -pauvres petits protecteurs, et l'on se plaint de la misère. - -Jusqu'ici on s'était contenté de les tuer, de les manger; les fusils, -les lacets, les cages, la glue allaient leur train; mais il paraît que -ce n'était pas suffisant. - -Maintenant, tenez, c'est à ne pas y croire: maintenant on les exporte! - -On les exporte comme s'ils faisaient partie de l'article de Paris; on -les déporte comme s'ils avaient fait partie de la Commune. - -«On vient d'embarquer au Havre une cargaison de petits oiseaux pour la -nouvelle-Zélande, qui est, paraît-il, ravagée par les chenilles.» - -C'est un journal grave, sérieux, honnête, qui dit cela sans autres -commentaires. - -La Nouvelle-Zélande est dévorée par les chenilles; et la France donc! -N'en a-t-elle pas de toutes les couleurs, des noires, des rouges, des -jaunes, des vertes, des bleues, sans compter les chenilles qui mangent -les budgets. Hélas! pour celles-là, les oiseaux n'y peuvent rien. - -Il y a une conclusion toute simple à tirer de ce fait. - -La Nouvelle-Zélande est dévorée de chenilles, la France aussi. - -Les Nouveaux-Zélandais détruisent leurs chenilles avec les oiseaux des -Français, qui gardent leurs chenilles. Donc, les Nouveaux-Zélandais -sont très intelligents et les Français ne sont que des... gens moins -intelligents que les Nouveaux-Zélandais.—C'est bien dur tout de même. - - - - -LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES - - -Aimez-vous la vertu? on en a mis partout. - -Il pleut des rosières. - -Autrefois, Nanterre et Salency avaient seuls conservé le doux privilège -de couronner l'innocence; aujourd'hui, tout le monde s'en mêle, et tout -le monde fait bien. - -Suresnes, Enghien, et même les Batignolles, veulent avoir leur vertu, -il n'y a pas de mal à cela. - - -Qui ne connaît Nanterre, le vieux village de la douce Geneviève qui -protège Paris? Ah! l'heureux village! Il possède à lui seul de quoi -illustrer vingt bourgs; il a la vertu, il a ses gâteaux, il a sa -charcuterie; c'est de son sein que s'exportent à Paris tous les boudins -de Nancy, chers aux commis et aux clercs d'huissiers, il a tout, sans -en être plus fier. - -Qui ne connaît Salency, illustré par Théodore Le Clercq? Qui ne -connaît Suresnes, illustré par son vin, ami sûr, mais si perfide? - -Tout le monde connaît ces villages bénis du ciel et du petit commerce -parisien, mais qui peut se vanter de connaître les Batignolles? - - -A coup sûr, ce n'est pas moi qui afficherai une semblable prétention; -tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai connu autrefois un vieux -bonhomme, qui aujourd'hui aurait plus de cent ans, lequel m'a affirmé -avoir vu les Batignolles ne possédant qu'une unique rue, la rue des -Dames, et il ajoutait en souriant avec la satisfaction inconsciente des -vieillards: - -—La rue des Dames y était bien, mais c'étaient les dames qui n'y -étaient pas. - -Le pauvre Félix Pigeory, mon ami et mon patron à la _Revue des -beaux-arts_, était enfant du quartier Clichy; il est mort dernièrement -à soixante ans à peine. Vingt fois je lui ai entendu raconter que rien -n'était plus facile que de compter les maisons de la rue des Martyrs à -la rue du Rocher. Le quartier de la Nouvelle-Athènes, on n'y pensait -pas: de Tivoli au boulevard Malesherbes, c'était la plaine ou à peu -près. - -Si l'on veut bien se rappeler qu'en 1848 les gamins -passaient dans un chantier de bois pour aller au collège -Bourbon—Bonaparte—Condorcet—Fontanes, on verra que le récit de l'auteur -de la _Monographie des monuments de Paris_ n'avait rien d'exagéré. - - -Donc, aux Batignolles, il y avait la rue des Dames, et peut-être deux -ou trois autres; elles étaient peuplées de petits rentiers qui, après -avoir travaillé trente ans, venaient, au comble de leurs vœux, manger -leurs douze cents francs de rentes dans ce paradis... perdu. - -Le vin, la viande, le pain, tout y coûtait moins cher qu'à Paris, l'air -y était vif, la rue de Clichy n'est pas longue, si bien que le désert -se peupla vite et bien. - -Un maire, M. Balagny, notaire estimé, entouré d'un conseil municipal -éclairé et d'habitants dévoués, trouva plus naturel de travailler à -l'accroissement de sa petite cité que de faire de la politique de -province. Le bourg devint bien vite une cité importante, quelque chose -d'inférieur à Rouen mais de supérieur à Orléans. - -Une seule chose désolait cette _ville_, c'était son nom. Les -Batignolles, c'était commun, on adopta Batignolles-Monceau: c'était -bien mieux. - -Enfin, la ville de Paris, comme elle l'avait fait sous -Philippe-Auguste, sous Charles IX et au siècle dernier, Paris voulut -élargir sa ceinture, et les Batignolles devinrent un des plus beaux -arrondissements de la capitale. - - -Mais il ne s'agit pas d'une simple étiquette pour changer un pays; -l'habit ne fait pas le moine, et bien fou serait celui qui croirait -tromper quelqu'un en mettant du cirage dans un pot à confiture: -Batignolles et Paris, ça fait deux. - -Les Batignolles ont beau dire: Nous sommes Parisiens, ils n'en pensent -pas un mot, et ils font tout ce qu'ils peuvent pour bien démontrer que -s'ils ont bien voulu consentir à entrer dans la confédération, ils -n'ont entendu sacrifier en rien leurs us et coutumes, aliéner leurs -droits et prérogatives. - -Voici pourquoi, voici comment l'autre jour, en plein Paris, on -couronnait une gentille et honnête jeune fille. - -Certes il n'y a pas de mal à ça, bien au contraire; mais il semble -pourtant que les lois de la proportion n'ont pas été bien observées. - -Que Nanterre, Suresnes, Salency ou Enghien, qui sont des villages ou à -peu près, se contentent d'une rosière, c'est très bien; qu'on se trouve -heureux dans un petit pays de trouver une fille vertueuse et de la -couronner, tout est pour le mieux. - -Mais qu'on se contente à aussi bon marché dans une ville de -quatre-vingt mille âmes, c'est une modestie trop exagérée ou une -pénurie inutile à constater. - -Il serait naturel de procéder pour la vertu comme pour la députation, -bien que ces deux choses n'aient pas entre elles beaucoup de relations. - -Dans les départements populeux, comme la Seine ou le Nord, on nomme un -bien plus grand nombre de représentants que dans l'Ardèche ou la Creuse. - -La cérémonie a été fort brillante. Ce qu'il y avait là de jeunes et -jolis visages est impossible à dire. - -Voyez-vous un étranger arrivant à la porte du temple au moment où mille -jeunes filles descendent l'escalier, voyez-vous, dis-je, cet étranger -voulant se renseigner? - -—Mesdemoiselles, demande-t-il, voulez-vous être assez aimables pour me -dire pourquoi l'on vient de couronner une de vos compagnes? Qu'a-t-elle -fait pour mériter une si grande récompense donnée publiquement dans la -maison de Dieu? - -—Monsieur, elle a été vertueuse. - -Cet étranger s'en ira en pensant: - -—Quel singulier pays où il n'y a qu'une seule fille vertueuse, où il -n'y a pas de demoiselles jalouses, deux hypothèses bien inadmissibles. -Ou bien serait-ce que la couronnée est plus vertueuse que les autres? -Mais on ne peut pas être vertueux plus ou moins; on l'est ou l'on -ne l'est pas, la vertu est une et indivisible, comme la République -française. - - - - -LA ROSIÈRE DE SURESNES - - -L'origine de la rose de Suresnes ne se perd pas dans la nuit des temps -comme la rose de Nanterre; elle n'en est que plus fraîche, ce qui ne -l'empêche pas de vivre en parfaite intelligence avec ses aînées, les -roses de Nanterre et de Salency. - -Cette origine est très authentique; il est bon de bien l'indiquer, afin -qu'elle ne soit pas faussée quand elle arrivera à l'état de légende. - -Une pauvre mère, madame la comtesse des Bassyns de Richemont, perdit -sa fille, une enfant de quatre ans, qu'elle adorait. Le pauvre petit -être succombait aux suites d'un accident de voiture, qu'on avait cru -insignifiant d'abord. - -Les habitants de Suresnes avaient été témoins de l'accident, ils -furent aussi témoins de la grandeur d'âme de cette malheureuse mère, -et, pleins d'admiration et de compassion pour elle, ils partagèrent sa -douleur. - -La comtesse, touchée au fond de l'âme, institua un prix de vertu; -elle voulut qu'il y eût tous les ans une fille admirée dans ce village -où elle avait perdu sa fille; elle voulut qu'il y eût aussi une mère -heureuse là où elle avait tant pleuré. - -Elle ne fit, du reste, aucune condition, si ce n'est que la première -fille, issue du mariage de la rosière, s'appellerait Camille, le nom de -sa chère regrettée. - -C'est une idée qui viendrait à bien des mères. - - - - -ACTRICE ET GRANDE DAME - - -Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire, parisienne entre -toutes, ou je ne m'y connais pas. - -Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un des plus gais -théâtres de Paris, une pauvre jeune fille, faisait la joie des yeux, -tant son visage était aimable, son sourire gai, ses yeux noirs et ses -dents blanches. - -Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà cassé le -cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant. - -Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un attrait de séduction -tout à fait dangereux. - -Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle avait ruiné bien -des gens, elle avait fait couler bien des larmes à de pauvres mères et -causé bien des insomnies à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En -un mot, c'était un monstre. - -Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation ne changera -ce qui est. - -Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et avait eu dans -sa vie quelques accès d'honnêteté. - -Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre, et, comme il faut -qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima réellement. - -Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne vie et se -réfugia dans un petit appartement de la rue Bleue, où elle pensait que -nul ne viendrait troubler ses élans vers la rédemption. - -Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours, le bonheur fut -de courte durée. - -Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui tout souriait, -devint malade. Elle lutta longtemps contre le mal. Les médecins lui -ordonnèrent le climat de Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher -Paris. - -Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus bas. Le soir, on -ne parlait que de la jolie comédienne; on en parla même chez la blonde -madame de M..., qui pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice -de H..., de changer de conversation. - -—Les filles nous envahissent, même après leur mort, dit-elle sèchement. - -Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice une profonde émotion, -elle l'entraîna dans un petit salon, où ils causèrent longtemps. La -grande dame s'était fait raconter comment on aime une comédienne. - -—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette pauvre enfant va mourir, -et, bien que je ne l'aie pas vue depuis deux ans, je ne voudrais pas -qu'elle meure sans avoir accompli un de ses vœux. - -—Lequel? - -—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus ardemment que jamais. -Je serais heureux, si elle me devait son dernier sourire. - -—Que n'allez-vous la voir? - -—C'est impossible, la porte est fermée à tout le monde. - -—Où demeure-t-elle? - -—Rue Bleue. - -—J'y vais. - -—Vous? - -—Moi. - -Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au chevet de la -mourante, gardé par deux dragons en pleurs, je ne sais; ce qui est -certain, c'est que non seulement elle s'approcha de la malade, mais -encore qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle. - -—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse de M... - -—Vous l'aimez? demanda la malade. - -—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un grand plaisir -hâterait votre guérison. Que voulez-vous? que désirez-vous? parlez -vite. - -—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai envie de rien. - -—Cherchez bien. - -—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine en ai-je encore -pour quelques heures. - -—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge. Voyons, cherchez, -parlez. - -—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles. - -La comtesse avait deux admirables diamants montés en goutte d'eau, -elle les retira tranquillement et les mit dans la main décharnée de -l'actrice. - -—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme, les yeux enfiévrés. -Elle mit les boucles d'oreilles, mais elle ne se vit pas; en se -soulevant pour se voir dans la glace, elle mourut. - -—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à qui la comtesse -racontait la scène. - -Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont fort blâmé la -conduite de la comtesse, d'autres l'ont approuvée; pour cette fois, -tout le monde a eu raison. - - - - -UN THÉATRE DE L'AVENIR - - -Un industriel anglais vient d'arriver à Paris avec quelques millions, -ce qui n'est rien, et une idée, ce qui est beaucoup. - -Je connais un auteur dramatique qui est bien de mon avis sur ce point. - -Cette idée consisterait à créer un théâtre cosmopolite. On y chanterait -dans toutes les langues, et la musique étant la langue universelle, -tout le monde comprendrait. - -Cet industriel a calculé qu'il y avait à Paris trente mille anglais. - -Quarante-cinq mille Allemands; - -Quinze mille Italiens; - -Dix mille Espagnols; - -Six mille Russes; - -Douze mille Américains. - -Sans compter les Français et les Parisiens. - -La combinaison de cet excentrique est assez compliquée. - -Voilà son plan. - -Les lundis, mercredis et vendredis seront réservés à une troupe -anglaise. - -Les autres jours, on jouera en français, sauf les dimanches, réservés -aux Italiens, aux Espagnols et aux Russes, à tour de rôle. - -Cet anglais, qui s'appelle M. Sikes, est doué d'une conviction robuste; -il croit en lui et a réponse à tout. - -—Que jouerez-vous? lui demandait-on. - -—Tout, répondit-il, tout, excepté les immortels chefs-d'œuvre de -Shakspeare. - -—Il vous sera facile d'avoir une troupe anglaise, une troupe française, -mais les autres? - -—On paye les Italiens en papier, qui perd dix-huit pour cent; en leur -donnant de l'or ils viendront; les Espagnols, je n'aurai qu'à choisir; -l'art ne vit pas de coups de fusil. - -—Bien; mais les Russes? - -—Je gratterai les Polonais. - -—Pourquoi n'allez-vous pas exploiter votre idée à Londres. - -—Ah! voilà, fit-il; c'est bien simple: en Angleterre, on n'aime et on -ne protège que ce qui est anglais; en France, on aime tout le monde, -mais on ne protège que ce qui n'est pas français. - -Monsieur Sikes, vous avez raison. - - - - -LES FAUX PAUVRES - - -Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour s'y amuser. - -Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours sa curiosité -et flatte son amour-propre; il le regarde avec respect, l'examine avec -soin, et, toujours satisfait de son examen, il s'écrie: - -—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne savait pas que -c'est un prince, on le prendrait pour un homme comme les autres. - -Heureusement on est prévenu. - -Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable que, dans les -autres pays, on n'agit pas différemment,—il est assailli par une foule -de mendiants éhontés. - -Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des femmes de noble -extraction frappées par l'adversité, de pauvres artistes, des poètes, -de braves ouvriers infirmes, des banquiers ruinés, enfin toute la -séquelle des demandeurs. - -Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une loi qui interdit -la mendicité à domicile comme sur la voie publique, pourquoi ne -l'applique-t-on pas avec sévérité? - -Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un certain point, -lorsqu'il adresse une supplique à un homme riche et charitable, et il -est peut-être humain de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et -comprend que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les princes de -passage, ne sont pas de vrais pauvres, et qu'en débarrasser les princes -et même les simples étrangers, serait une œuvre méritoire. - - -Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on ne le pense, et -rien n'est plus tristement curieux à étudier que cette caste qui, -admirablement organisée, a élevé la mendicité à la hauteur d'une -institution. - -Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de renseignements, et je -ne serais pas étonné qu'elle ne possédât aussi une caisse de secours -mutuels. - -Mendier, dans cette société, s'appelle _faire la manche_. D'où vient -cette expression? J'ignore son origine, que j'ai vainement cherchée -dans le dictionnaire excentrique de mon éminent confrère Lorédan -Larchey. - -Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les sept ou huit cents -individus qui «faisaient la manche» se réunissaient au passage Brady, -au faubourg Saint-Denis. - -Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les célibataires -malheureux qui n'avaient pas de meubles à eux. - -L'association les nourrissait, à la charge par eux de copier les -lettres destinées aux cœurs généreux. - -Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant sept ou huit -formules qui, elles, ne variaient jamais. - -Les _mancheurs_ achetaient ces lettres suivant les besoins de leur -clientèle. Non seulement ils achetaient des lettres, mais aussi des -clients. - -—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai un banquier à -vendre, disait l'autre.—Je céderais une veuve pour un jeune homme dévot -ou contre une actrice superstitieuse. - -Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le pourrait croire -et le _mancheur_ qui frapperait à des portes inconnues risquerait fort -de ne rien avoir. - -Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage du Pont-Neuf -et qui prenait les femmes par la flatterie, cette industrie a fait de -grands progrès. - -Les gens qui donnent sont connus, l'association sait leur fortune, -leurs vertus, leurs vices et elle spécule là-dessus. - -Les membres de l'association se vendent des clients, par cette bonne -raison qu'un bon cœur ne se lasse jamais de donner, mais qu'il se -fatigue souvent de donner au même individu. - -Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils unique, âgé de -vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion de poitrine. La pauvre mère -aimait ce fils à l'idolâtrie et pensa mourir elle-même. - -Un matin, un individu se présente chez elle et la supplie de lui -trouver une place; la bonne dame s'excuse, dit qu'elle n'a plus de -relations et congédie le solliciteur. - -Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré: - -—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée; je suis bien -malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à travailler pour gagner -mon pain, j'avais un fils qui ne me laissait manquer de rien, je -l'ai perdu; il est mort d'une fluxion de poitrine, il n'avait que -vingt-trois ans. - -La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec le faux père et -vint à son secours; cela dura longtemps. - -Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa plus demander, il -vendit la malheureuse mère à une femme de l'association qui, comme son -prédécesseur, joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son -tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce. - -Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de la sorte. - -—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé que moi, mais le mal -des uns ne détruit pas le mal des autres. - - -La bande, qui est composée d'individus de tout âge et des deux sexes, -se divise en deux catégories, les _leveurs_ et les _sujets_. - -Le _leveur_ est celui qui découvre une victime, le _sujet_ est celui -qui l'exploite. - -Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué, qui font -l'avocat de province tombé dans la misère après avoir enlevé une jeune -fille. - -Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font le médecin de -province qui a perdu sa clientèle et qui a été forcé de fuir, à cause -de ses opinions avancées. - -Il y a l'homme de lettres. - -Il y a le peintre. - -Il y a le graveur qui a perdu la vue. - -Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un lâche séducteur. - -Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites. - -Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer tous les -rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent le soir loyalement et -recommencent le lendemain. - -Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au domaine de la -fantaisie, rien n'est plus tristement vrai. - -Dans le temps, la _manche_ avait une reine. C'était une dame titrée, -qui avait un train de maison assez considérable, elle s'appelait la -baronne ***. Je ne mets point son nom en toutes lettres, parce qu'elle -était véritablement baronne et qu'elle appartenait à une excellente -famille. - -Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs, disaient: - -—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle donne tant -qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait; demandez-lui des -renseignements et ne me donnez qu'après sa réponse. - -Les gens charitables allaient voir la baronne, qui donnait des détails -attendrissants et s'écriait: - -—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à soulager et si peu -de fortune! - -On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant bien longtemps, -cette baronne, cent fois misérable, qui partageait avec les mendiants, -passa dans le monde parisien pour une sainte. - -Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elle _travaille_ encore -un peu. - - -Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux dominos avec un -_mancheur_ célèbre dont ils ignoraient la profession. - -C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure, l'œil vif, âgé -de cinquante-cinq à soixante ans, porteur d'une rosette multicolore. - -Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder était -toujours la même. - -Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la maison, et, -affectant d'être fort pressé, il lui disait: - -—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est aujourd'hui dimanche, -l'ambassade est fermée; faites-moi donc la grâce de me prêter un louis -jusqu'à demain. - -Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant de la maison, -soit que sa bonne mine en imposât, soit qu'on ne fût pas fâché d'être -agréable à un homme embarrassé par la fermeture de l'ambassade, le -_mancheur_, sur vingt portes, ramassait dix louis. - -Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter. - -—Votre profession? lui demanda le commissaire de police. - -—Mendiant. - -—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes un escroc. - -—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est celui qui, par une -allégation fausse ou mensongère, tente de s'emparer de la fortune ou -d'une partie de la fortune d'autrui. - -—Parfaitement. - -—Eh bien, je vous défie de me prouver que mon allégation est -mensongère et que l'ambassade n'est pas fermée le dimanche. - -—Quelle ambassade? - -—Celle que vous voudrez. - - - - -TABLEAUX VIVANTS - - -En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise réputation. - -Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les mémoires du temps, -sans en défendre la vue aux pensionnats de demoiselles, donnent -suffisamment à comprendre que ce spectacle n'était pas dédié à la -jeunesse. - -Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont il est fort -difficile de parler, parce que personne ne les a vus excepté la police -qui, comme on sait, a un œil partout. - -Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car -l'établissement fut fermé. - -Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces tableaux ont été -en faveur dans le grand monde parisien. Plus d'une belle patricienne -ne craignit pas de prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de -Prudhon. - -La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est plus gracieux qu'un -tableau de maître bien reproduit par des êtres vivants, rien n'est plus -difficile à exécuter et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer -tant de peine. - -Il faut d'abord faire construire une grande roue en fer qui tourne -lentement et sans bruit. C'est très cher, très embarrassant, et ça -abîme beaucoup les appartements. - -La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent au moins -de loin aux personnages du tableau choisi. - -Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour faire un Jupiter -présentable. Les Bacchus se trouvent, mais les Mercures et les Apollons -sont rarissimes. - -Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves à remuer à la -pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis sont plus que difficiles -à trouver. Ce n'est pas que les sujets n'aient pas les qualités de -l'emploi, mais les maris du second empire y regardaient à deux fois. - -Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière électrique pour -des tableaux historiques qui n'avaient pas le même charme, et la mode -passa sans être regrettée que par les couturiers, les couturières et -les coiffeurs, qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien -qu'ils prendraient leur revanche. - -L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieurs jours pour -arriver à produire un spectacle de quelques secondes, tous ces ennuis -réunis n'auraient peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le -dernier coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes de rester -cinq minutes sans parler. - - - - -LE MURILLO VOLÉ - - -On a volé un Murillo au musée du Louvre et en plein jour. C'est-il vous -qui avez trouvé le fameux Murillo? - -Vous savez qu'il y a une forte récompense pour celui qui le trouvera; -mais il me semble assez douteux qu'on le retrouve, à moins que le -gentilhomme qui l'a décroché, ne le vienne rapporter lui-même pour -toucher la récompense promise, ce qui serait assez espagnol. - -Quand on a appris la disparition de ce chef-d'œuvre, nul n'a pensé à en -déplorer la perte irréparable. Tout le monde s'est écrié: - -—Comment diable a-t-on fait pour pouvoir voler une toile de cette -dimension dans une chapelle fermée, dans une église fermée également? - -Comment l'on a fait? C'est bien simple. On l'a décroché; on a roulé la -toile et on l'a emportée. - -Ça a dû être d'autant plus facile, qu'à l'étonnement général, on peut -croire que jamais personne n'aurait pensé qu'un audacieux larcin serait -chose possible. - -Le vol le plus curieux dans ce genre fut exécuté sous le règne de S. M. -Louis-Philippe Ier. - -C'était dans un corps de garde d'agents de police attachés à un -commissariat. - -En plein jour, un ouvrier entra. - -—Que voulez-vous? - -—Je viens chercher le poêle. - -—Tiens! pourquoi faire? - -—Pour le nettoyer donc! - -—Mais il est allumé. - -—Nous allons l'éteindre. - -—C'est juste. - -Voilà les agents qui éteignent le feu et qui aident l'ouvrier à -démonter le poêle et à le charger avec ses tuyaux dans une charrette à -bras. - -On n'aurait jamais connu ce vol, si le coupable ne l'avait avoué plus -tard dans l'espoir, sans doute, que ce trait de génie lui rendrait ses -juges plus favorables; mais on ne lui en tint pas bien compte, le génie -perce si difficilement. - - - - -UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME - - -J'ai eu l'honneur de connaître jadis un gentilhomme poitevin, homme -aimable et bien élevé, riche et insuffisamment bien tourné, qui, avec -tout ce qu'il faut au monde pour être heureux, ne rencontra jamais le -bonheur. - -Ce galant homme possédait, je ne dirai pas un défaut, encore moins un -vice; c'était quelque chose de bien plus grave: il était affligé d'une -disgrâce assez singulière: il ne savait pas discerner de quel côté -venait le vent. - -De prime abord on se rend difficilement compte de l'effet qu'une aussi -naïve ignorance peut produire sur une destinée. M. de La Tour-Villiers -en fit la triste expérience. - -En sortant du collège de Poitiers, où il avait fait d'excellentes -études, il fut présenté dans le monde; son apparition fit même -sensation. A Poitiers, comme partout où il y a des demoiselles à -marier, un jeune monsieur titré et riche ne laisse pas que de produire -un certain effet. - -Pendant quelque temps tout allait pour le mieux dans la meilleure des -petites villes, lorsque M. de La Tour-Villiers fut invité à aller -chasser chez un châtelain de son voisinage; quelques loups échappés du -Limousin avaient fait invasion dans la patrie du célèbre Jacques du -Fouilloux, grand chasseur devant l'Éternel et grand maître en l'art -d'écrire et deviser sur faits de vénerie. - -Le matin, on distribua les places, en recommandant aux chasseurs -d'appuyer à gauche ou à droite, dans le cas fort probable où le vent -viendrait à tourner. - -—Mais, demanda le jeune M. de La Tour-Villiers à son hôte, comment -pourrai-je savoir si le vent change? - -Le châtelain ouvrit des yeux gros comme ceux d'un bœuf, regarda le naïf -jeune homme avec une admiration émerveillée, et lui répondit: - -—Ne vous inquiétez pas, cher ami, votre cœur vous le dira. - -Le chasseur novice se demanda bien ce qu'il pouvait y avoir de commun -entre le vent et son cœur, mais il était à un âge où les choses les -plus sérieuses traitent le cerveau en hôtel garni et n'y demeurent que -le moins possible. - -La chasse fut heureuse, on tua deux loups. - -—Le jeune La Tour-Villiers a-t-il tiré? demanda quelqu'un. - -—Lui! répondit le châtelain avec mépris, lui, tirer! il ne sait -seulement d'où vient le vent. - -—Pas possible! firent tous les chasseurs comme un seul homme. - -—Rien de plus vrai, reprit l'hôte, je vais vous le prouver. - -Le jeune chasseur s'avançait joyeux, le sourire sur les lèvres, maniant -assez dextrement son cheval. Il avait vraiment bonne mine, malgré un -affreux vent du nord sec, froid et coupant comme un couteau, qui lui -balayait le visage et lui faisait pleurer les yeux. - -—Ah! monsieur de La Tour, s'écria l'hôte, dépêchez-vous, s'il ne vous -plaît pas d'être mouillé; voici un diable de vent du sud qui ne nous -promet rien de bon. - -—C'est ma foi vrai, monsieur, répondit le jeune homme, jamais je n'ai -vu vent du sud plus désobligeant. - -Les chasseurs se regardèrent stupéfaits et retournèrent la tête pour -rire en gens bien élevés. - -A partir de ce jour, le jeune homme fut toisé et jamais on ne parla de -lui sans affirmer que c'était un niais, qui, malgré tout l'argent que -ses parents avaient dépensé, ne savait seulement pas d'où venait le -vent. - -Il demanda une jeune fille de condition en mariage, les parents de la -jeune personne étaient amis des siens, les positions, les dots, les -convenances s'équilibraient admirablement; on hésita longtemps, enfin -le père de la demoiselle s'expliqua: - -—Jamais, au grand jamais, dit-il, moi vivant, je ne laisserai ma chère -Hortense épouser un monsieur qui ne sait seulement pas d'où vient le -vent. - -Tout le département de la Vienne admira la sagesse et l'esprit de -conduite de ce père prévoyant. - -M. de La Tour-Villiers resta garçon, et vécut un peu retiré malgré son -penchant pour le monde, qui ne le prit jamais au sérieux. - -Donnait-il son avis en politique, on souriait; exprimait-il son opinion -sur un cheval ou sur un coup douteux de bouillotte ou d'échecs, on -souriait: quel fond pouvait-on faire sur l'opinion d'un homme qui ne -sait pas même d'où vient le vent? - -Il échoua au conseil général, plus tard à la députation; il se rabattit -sur le conseil municipal et il échoua plus que jamais, parce qu'on est -bien trop avisé pour confier les intérêts d'une ville comme Poitiers à -un homme qui ne sait même pas d'où vient le vent. - -M. de La Tour-Villiers ne se serait jamais douté de la cause de tant de -guignon, si un domestique ivre qu'il venait de congédier ne lui avait -répondu: - -—Ivrogne, moi! eh bien! après... j'aime encore mieux être un ivrogne -que d'être comme monsieur, dont tout le monde se moque parce que -monsieur ne sait seulement pas d'où vient le vent. - -Le maître ne répondit rien, il demeura atterré; un mot lui avait fait -comprendre le secret de ses malheurs. Ce fut toute une révélation. - -Comme je n'écris pas ici l'histoire de ce gentilhomme, je vais, pour -couper au court, raconter en quelques mots sa triste fin. - -Il s'exila volontairement et alla habiter à la Basse-côte, sur le bord -de la mer, une propriété qu'une de ses tantes lui avait laissée. - -Là, il vécut presque seul, lisant tous les livres dans lesquels il -supposait trouver la science qui lui manquait, mais aucun livre au -monde, même _l'Art de s'orienter dans les déserts_, par l'abbé Prugnot, -ne donne la manière d'apprendre d'où vient le vent. - -Quand il eut tout lu, M. de La Tour-Villiers prit un grand parti, il -alla questionner un capitaine au long-cours. - -—Capitaine, lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en mer, comment -faites-vous pour savoir d'où vient le vent? - -Le capitaine qui ne pouvait pas supposer qu'un homme grave se voulût -moquer de lui, prit dans sa bibliothèque un petit pompon blanc fait de -plumes d'eider, et le lui montrant il lui dit: - -—On amarre ça au premier endroit venu, le plus léger brin de brise le -fait frissonner; vous voyez que ce n'est pas malin, et il ne faut pas -avoir inventé la poudre pour s'en servir. - -Le questionneur humilié fit semblant de comprendre et se retira plus -désolé que jamais. - -Il fit une dernière tentative: un matin il pria un vieux matelot de -le prendre avec lui dans son bateau pour faire une promenade en mer, -moyennant un bon louis d'or. Le marin ne se fit pas tirer l'oreille. - -Quand les deux hommes furent à quatre kilomètres de la côte et que M. -de La Tour-Villiers fut bien acertainé que personne, sauf le marin, ne -pouvait l'entendre, il demanda négligemment: - -—Dites-moi, Le Helm mon ami, comment fait-on pour savoir d'où vient le -vent? - -—Puh! l'habitude. - -—J'entends bien, mais ceux qui n'ont pas l'habitude? - -—Ils mouillent leur doigt, ceux-là. - -—Et puis? - -—Eh bé! ils sentent la fraîcheur; mouillez votre doigt, tournez-le -comme ça, vous ne sentez rien, n'est-ce pas? tournez-le de l'autre -côté, vous sentez la fraîcheur de la brise, pas vrai? Eh bé, c'est que -le vent est nord, nord-est. - -Le bon gentilhomme suait à grosses gouttes. - -—C'est, dit-il, qu'en mer je ne sais pas bien m'orienter. - -—Pas malin, fit le matelot, le soleil vient de là, c'est le levant, il -s'en va là-bas, au couchant; entre les deux, c'est le nord, et le midi -est en face. - -M. de Latour-Villiers revint à terre tout songeur. - -—Tout cela est bel et bien, pensait-il souvent, mais quand le soleil -est couché ou qu'il n'est pas encore levé, ou quand le ciel est -nuageux, comment peut-on bien faire pour savoir d'où vient le vent? - -Il mourut encore jeune et véritablement bien à plaindre; que fallait-il -à ce galant homme pour être heureux? Bien peu de chose: une girouette. - - -Ne trouvez-vous pas que notre chère France est dans ce moment dans la -situation de cet infortuné gentilhomme? - -On y a beau se remuer, prendre des airs capables, parler, hurler, -brailler, écrire—qui plus est—personne ne sait au juste d'où vient le -vent. - -Peut-être qu'en France il n'y a plus de vent; car ce ne sont pas les -girouettes qui manquent. - -On prétend souvent qu'il faudrait à Paris un journal comme le _Times_ -de Londres, c'est-à-dire une feuille qui, sans aucun parti pris, soit -toujours à la tête de l'opinion publique. - -Je ne sais si, en d'autres temps, le journal eût été facile à faire, -mais ce dont je suis assuré, c'est, qu'au nôtre, il est impossible. - -Il n'y a plus d'opinion publique et s'il y en a une, ce que je nie, -elle n'a pas de tête. - -Des partis, partout; l'opinion publique, nulle part. - -Notre pauvre pays ressemble fort à un homme qui a reçu sur la tête un -violent coup de bâton et qui en est resté étourdi. - -A mesure que le temps s'écoule et que le souvenir des événements qu'il -a acceptés semble s'éloigner de lui, il devient chaque jour plus rêveur -et plus indifférent. - -Rien ne le touche, rien ne l'émeut, c'est à ce point qu'il voit partir -ses milliards et qu'il se frotte les mains avec plus de satisfaction -qu'il n'oserait en témoigner si on les lui apportait. - -«En voilà quatre de payés; tout va bien.» - -Les grands crimes se succèdent, les catastrophes s'accumulent et -l'opinion publique ne bouge pas. - -Comme cette infortunée princesse qui pleurait son époux assassiné, elle -pourrait prendre la fameuse devise: - -_Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus._ - -C'est-à-dire s'il y a quelque chose qui lui _est_ encore, c'est la -bande à Gélignier. - -De petits voleurs qui en revendraient à Cartouche: voilà les virtuoses -du jour. - - - - -LE JEU - - -Les hommes pariaient donc pour la casaque rouge. - -Les femmes pour la casaque bleue. - -Quelques jeunes gandins ruraux mettaient sur la casaque verte, et -cependant la casaque noire avançait, touchait le but et tout le monde -perdait; tant il est vrai que les couleurs ne signifient rien. - - -Un autre fait m'a frappé à ces courses. C'est la liberté laissée aux -joueurs et surtout aux gens qui donnent à jouer. - -Il faudrait cependant bien s'entendre. Un homme a le droit de mettre -une somme considérable sur une casaque rouge ou noire qui galope, et ce -même homme ne peut aventurer un louis sur une boule qui tourne dans un -cylindre mécaniquement combiné; cela est excessif. - - -Voilà l'Allemagne qui, éclairée par une expérience désastreuse, va -reprendre les jeux. La laissera-t-on faire tranquillement? - -Bade est désert, Hombourg est mort, Wiesbaden agonise, Nauheim est -enterré. - -Quatre provinces tombent en ruine et le Rhin est désert. - -Propriétaires, maîtres d'hôtel, marchands et ouvriers gémissent; leurs -plaintes sont à ce point retentissantes qu'elles seraient parvenues -jusqu'au trône. - -Le trône aurait promis de réfléchir, et il ne faut pas l'avoir regardé -deux fois pour savoir qu'il réfléchira vite, ce trône-là; il a toujours -besoin d'argent et l'acier des canons est bien cher. - -Après avoir donné cinq milliards, allons-nous laisser éparpiller nos -louis dans le pays de la choucroûte? En vérité, ce serait maladroit. - - -Le jeu est immoral, va-t-on dire comme à l'ordinaire. - -Eh bien, ce n'est point mon avis. - -Je pense qu'il est plus moral d'établir un impôt sur le vice que d'en -mettre un sur la vertu. - -Est-il bien moral qu'un brave ouvrier, père de famille, ne puisse boire -du vin et en faire boire à ses enfants? - -Pourquoi y a-t-il un impôt de plus de vingt-cinq centimes par litre sur -le vin? - -Pourquoi le tabac a-t-il doublé de prix? - -Pourquoi la viande paye-t-elle une entrée à l'octroi de Paris? - -Que n'impose-t-on pas l'absinthe de trois francs par litre et les -cigares de choix de cinquante francs par boîte? Ce serait plus moral. - -Qui oserait se plaindre? - -On se gardera bien de faire cette cote bien taillée. Plus nous irons et -plus l'impôt sur les matières indispensables ira en augmentant. - -Savez-vous pourquoi? - -C'est que les économistes ont découvert cette vérité digne de la -Palisse, à savoir que les impôts qui portent sur la masse sont les plus -productifs. - - -Le peuple, qui n'est pas économiste, réfléchit beaucoup, et, après -avoir considéré que le riche paye en réalité bien moins d'impôts que -lui, il dit tout simplement: - -—L'impôt est voté par les riches, cela n'a rien d'étonnant. - -Le jour où le pauvre descend dans la rue, le riche ne comprend plus. - -Il y a une société qui s'est fondée, je crois, au fond des Batignolles, -et qui s'appelle la Société d'encouragement au bien. J'ignore quels -résultats heureux elle a pu obtenir; elle en a obtenu, sans aucun -doute, parce que ceux qui la dirigent sont des gens distingués qui -mettent toute leur âme dans l'accomplissement du devoir; mais que ses -résultats eussent été différents, si au lieu de s'appeler Société -d'encouragement au bien, elle se nommait la Société de découragement au -mal! - -Comme disait le caporal de Dumas: «Ce serait la même chose, mais ce -serait le contraire.» - -Le bien n'a nul besoin d'être encouragé, il va gaiement son chemin, et -rien ne saurait le faire dévier. On ne peut sérieusement admettre qu'un -homme sera plus vertueux parce que la Société des Batignolles lui aura -alloué en séance publique une médaille de quinze francs. - -Si cet homme a fait le bien dans l'ombre, il ne s'attendait pas à la -médaille. - -S'il s'y attendait, ce n'est pas un homme vertueux. - -Reste la question des quinze francs, mais c'est bien peu de chose. - - -Avec quinze francs de plus, saint Vincent ne rachèterait pas un captif -de plus; avec cent sous, on peut arrêter le bras d'un assassin. - -Je sais bien qu'il est assez difficile de veiller à toute heure et de -trouver un bandit juste au moment où il lève le bras pour lui dire: - -—Tenez, mon brave homme, voilà cent sous; allez vous divertir un peu; -ça vaudra mieux que de tuer votre prochain. - -Mais ce qu'on pourrait faire facilement, ce serait de mettre le mal -hors de la portée de tout le monde. - -Les deux plus grands agents de perversité sont l'ivrognerie et le jeu. -Il serait donc bon, en imposant ces deux vices outre mesure, de les -rendre inaccessibles au peuple. - - -Cette pudeur à l'endroit des jeux publics, qui rapporteraient gros à -l'État, semble assez puérile quand on voit le jeu installé partout. - -On joue sur le turf. - -On joue dans les cercles. - -On joue dans les cafés. - -On joue dans les fêtes de village. - -On joue sur les places; dans les rues. - -Là et là, pas le moindre contrôle. - -Aux courses, pertes considérables, ainsi que dans les cercles. Dans les -cafés, tout le monde sait que quelques grecs seuls ne perdent point. - -Dans les fêtes publiques, sous prétexte de jeu du lapin ou des -couteaux, des industriels ignobles dévalisent l'ouvrier. - -Dans les rues, c'est mieux encore, on joue le _truc_. - -Le truc est des plus simples; un vaurien a trois cartes en mains, deux -noires et une rouge; il les mêle, et, en les posant par terre, il feint -par maladresse de montrer la rouge; il va sans dire qu'il la file. Le -passant, alléché, met son argent sur la carte qu'il croit rouge, et il -est refait. - -Les tribunaux correctionnels condamnent toutes les semaines quelques -truqueurs. Ils feraient peut-être mieux de condamner le joueur, qui -n'est devenu la dupe que parce qu'il croyait voler sûrement le... -banquier. - - - - -LES FOLLES - - -Un journal, d'humeur douce ordinairement, vient d'adresser une -admonestation assez nerveuse à deux membres de la Faculté de médecine. - -Cette feuille prétend que deux médecins, qu'il est inutile de nommer -ici, chefs de service dans un hôpital dont le nom importe peu, auraient -traité plus que légèrement le secret professionnel, une des mille -religions des matérialistes. - -Voici le fait reproché: - -La scène se passe dans un hospice d'aliénés, côté des dames; les -docteurs susdits ne se gêneraient en rien pour raconter aux étudiants -qui suivent leurs leçons les événements qui ont amené la folie dans le -cerveau de ces pauvres femmes. - -Les chagrins d'amour et l'adultère règnent, dans ces histoires vraies, -aussi despotiquement que dans les romans qu'on achète trois livres dix -sous pour tuer un peu le temps. - -Après ces orages du cœur, la mort est la pourvoyeuse la plus active -des maisons de force. Des tas de pauvres femmes sont là, grimaçantes, -horribles, grotesques et touchantes; les unes ont vu mourir ceux -qu'elles aimaient, mères, maris, enfants, et Dieu, peut-être par -miséricorde, ne leur a pas donné assez de raison pour accepter -chrétiennement ses terribles arrêts. - -D'autres sont folles comme la jeune fille que Sganarelle prétendait -soigner était muette, c'est-à-dire sans qu'on sache pourquoi. - -Eh bien, il paraîtrait que non seulement les deux docteurs livrent à -la curiosité de leurs élèves les faits particuliers qui ont entraîné -la folie, mais encore qu'ils appellent ces infortunées par leurs noms -de famille, et leur font quelquefois des questions ridicules qui sont -d'autant plus regrettables que ces intéressantes malades ont souvent -des éclairs de raison. - -Il est impossible d'approuver la conduite de ces médecins, si toutefois -le journal dit vrai,—car le journal pourrait bien ne pas dire vrai, on -a vu des choses plus extraordinaires,—mais on aurait aussi grand tort -de donner à ce fait l'importance que notre grand confrère lui attribue. -C'est là un manque de goût, de tact, de convenance, de délicatesse, -tout ce qu'on voudra, mais le grand mot de secret professionnel n'a -rien à voir en cette affaire. - -L'hôpital n'est pas une maison bourgeoise. Le médecin qui y professe y -est appelé par l'humanité et non par la famille. - -Les malades qui y souffrent, y souffrent gratuitement. - -L'humanité, après tout, n'est que l'humanité; elle fait en gros ce que -chacun de ses membres fait en détail; elle ne fait rien pour rien. - -Au dix-neuvième siècle elle ouvre ses nombreuses maladreries «à tout -venant mal attigé». - -—Entrez, entrez, dit-elle, vous serez logés, nourris, blanchis, -chauffés, éclairés, purgés, saignés, opérés, cautérisés, amputés, -inhumés pour rien, pour rien! On ne vous demande même pas de -trousseaux, pas de certificat de vaccination, au contraire; pas de -certificat de bonne vie, au contraire; mais il est bien entendu que -si vous n'êtes pas des lépreux vulgaires, des cloquets insignifiants -ardés par la fièvre quartaine ou le feu Saint-Antoine, si vous êtes -de vrais souffreteux couverts de maux étranges, inconnus, terribles, -épouvantements chers aux praticiens, en ce cas vous serez raisonnables -pour vous soumettre à l'analyse avant et à l'autopsie après. - -Comme on le voit, c'est pour rien, en effet, et l'humanité n'est -vraiment pas exigeante en réclamant en son nom de si légers sacrifices. - -Eh bien! il y a des malades égoïstes qui font des façons. Ah! c'est que -les enfants de l'humanité sont bien difficiles à contenter. - -Les rédacteurs du journal en question sont des fils de l'humanité. -Comment veulent-ils, de bonne foi, qu'un professeur enseigne l'art de -guérir un mal s'il n'en recherche pas la cause? - -Va-t-il dire à de jeunes étudiants venus de tous les coins du monde -pour surprendre les secrets de la science: - -—Messieurs, voici deux folles, l'une est silencieuse, l'autre est -bruyante, la première ne veut rien manger, l'autre dévore, la grande -est douce comme un mouton, la seconde est presque furieuse: nous allons -leur faire suivre le même traitement. - -Ce serait absurde; les jeunes gens s'en retourneraient dans leur patrie -en disant: - -—Ce grand homme est un cuistre. - -Tandis que si le professeur s'exprime ainsi: - -—Messieurs voici deux sujets extraordinaires. Le premier est une jeune -fille honnête, qui est devenue amoureuse d'un jeune homme pauvre mais -indélicat; sa famille s'est opposée au mariage et la malheureuse est -devenue folle. Aujourd'hui la famille s'est ravisée; entre deux folies, -elle a préféré la moindre. Nous allons peu à peu annoncer cette bonne -nouvelle à l'infortunée; puis le retour de sa famille, celui de son -amant adroitement ménagés, et enfin le mariage, amèneront une guérison -indubitable. L'autre, messieurs, est en pleine voie de guérison; -cette malheureuse était devenue presque furieuse; de patientes -investigations m'ont démontré que la lecture d'un journal avancé -n'était pas étrangère à cet état que quelques-uns de mes confrères -plus empressés que patients—pour ne pas dire plus,—attribuaient à une -paralysie partielle. (_Mouvement dans l'auditoire._) Ici, messieurs, je -réclame votre attention. - -Convaincu que les théories avancées, si bonnes pour les esprits sains -et forts (_Applaudissements._), peuvent produire certains désordres -sur les cerveaux faibles, j'ai dû chercher à détruire les effets sans -avoir l'air de changer les causes, ce qui eût irrité le sujet jusqu'à -la fureur. - -Après avoir cherché longtemps, j'ai trouvé un stratagème assez -original: j'ai donné au sujet un journal un peu moins avancé que sa -feuille de prédilection, en ayant soin de faire coller sur ce journal -le titre de l'ancien que j'ai découpé moi-même. - -Messieurs, un progrès sensible s'est manifesté; j'ai alors choisi un -nouveau journal un peu moins vif, puis un troisième. Aujourd'hui, le -sujet va presque bien, et chaque jour elle croit dévorer le _Rappel_ et -lit _le Siècle_. - -Dans huit jours elle lira la _Liberté_; si dans quinze jours, à l'aide -du faux titre, on peut lui faire avaler _la Patrie_, elle est sauvée. - -Les jeunes gens retournent dans leur patrie et racontent, au grand -honneur de la France, les traits de savoir et de sagacité de ses -professeurs. - - -Maintenant est-il bien nécessaire, dira-t-on, d'appeler ces deux folles -par leur nom et de livrer ainsi le secret des familles à quelques -étudiants? - -Cet argument est insignifiant. Ces étudiants deviendront docteurs et en -verront bien d'autres. Puis nous ne sommes plus aux temps barbares; on -n'est pas déshonoré pour avoir un fou dans sa famille, par cette bonne -raison qu'aujourd'hui chaque famille en a plusieurs. - - -Encore un souvenir d'hôpital. - -Si vous n'aimez pas les choses gaies, vous pouvez passer à l'autre -alinéa, ne vous gênez pas, je vous en supplie. - -Il y a une quinzaine d'années Alfred Delvau, ce pauvre cher esprit qui -eut tant de peine à vivre et dont les volumes de deux francs se vendent -trente aujourd'hui, Alfred Delvau vint me trouver. - -—J'ai, me dit-il, une bonne occasion, une source à copie, viens. - -—Où? - -—Tu verras. - -—Mais encore? - -—Ah! méfiant! il faut tout te dire: à l'hôpital. - -—Merci bien. - -—Oh! pas un hôpital bête! - -—Mais encore? - -—Les femmes folles. - -—Je croyais que c'était inabordable. - -—J'ai mes entrées. - -—Allons. - -Bien que Delvau ait raconté cette visite dans le _Figaro_, je crois, je -ne me permettrai pas, malgré le temps écoulé, de nommer la maison que -nous visitâmes et à l'aide de quel moyen, bien pardonnable du reste, -nous y pénétrâmes. - -Je dispenserai également mes lecteurs, que j'aime, du récit navrant -de toutes les infortunes qui se déroulèrent à nos yeux; des volumes -d'ailleurs ne suffiraient pas. - -Nous étions jeunes, le fameux «chacun pour soi et Dieu pour tous» -n'avait pas encore racorni nos cœurs complètement. Nous nous tenions -la main en tremblant et, si nous avions été seuls, nous aurions pleuré -amèrement sur le sort de toutes ces pauvres femmes dont le seul tort -était d'avoir aimé passionnément. - -Sur cent cinquante créatures de tout âge qui nous environnaient, -soixante-quinze étaient devenues folles par amour, trente parce -qu'elles avaient été abandonnées, quarante mères avaient vu mourir -leurs enfants de morts violentes. - -Heureusement, nous passâmes dans un endroit plus sinistre encore, et -l'horreur remplaça la pitié qui nous étouffait. - -Nous étions dans le quartier des furieuses. - -Là, rien ne restait plus de la femme, la bête avait remplacé la -créature. - -Nous nous éloignâmes plus terrifiés qu'attendris. - -Comme nous pénétrions dans une autre cour qui, tout au contraire des -autres, était presque solitaire, nous remarquâmes une grande fille -assise sur un banc. - -C'était une créature admirablement belle et étrange comme une héroïne -de madame Sand. A peine vêtue d'une chemise de grosse toile écrue et -d'un jupon de laine brune, on voyait ses bras nerveux et délicieusement -modelés, sa poitrine un peu masculine, mais belle pourtant à la manière -antique, et son dos arrondi était couvert par une chevelure abondante, -noire, aux reflets roux. - -Un grand peintre comme Paul de Saint-Victor aurait fait avec ce modèle -un admirable tableau, aussi pur, aussi délicat que la Joconde, aussi -vif, aussi brûlant que la Salomé. Pourquoi les grands maîtres ne -peuvent-ils tout voir? - -—Qu'est-ce là? demanda Delvau émerveillé à l'ami qui nous conduisait. - -—Une pauvre créature bien à plaindre, répondit celui-ci. C'est une -juive, fille d'un marchand assez riche; elle avait quitté le toit -paternel pour suivre son amant; elle était mère. Son père fut -inflexible; la misère arriva, elle n'était pas habituée à souffrir. Un -jour, ils eurent faim, elle, lui et l'enfant, et, à bout de courage, -ils décidèrent d'en finir. - -Ils écrivirent leurs noms sur un papier, qu'ils enfermèrent dans cette -petite boîte émaillée que vous voyez dans sa main, afin que le père eût -un remords, et, bras dessus bras dessous, comme s'ils allaient à la -fête de Saint-Cloud, ils arrivèrent au pont d'Iéna. Elle portait son -petit enfant; ils s'embrassèrent tous les trois, et s'élancèrent dans -l'autre monde. La Seine prit l'enfant et l'amant et rendit la femme à -un de ces stupides mariniers qui se mêlent toujours de ce qui ne les -regarde pas et à qui l'on donne des médailles. - -—Braves gens, au demeurant, dit Delvau; ils se trompent comme tout le -monde, voilà tout. - -—Possible. On apporta la pauvre femme ici. Voilà deux ans de cela; elle -joue paisiblement avec sa petite boîte d'émail, elle ne fait de mal à -personne et n'a jamais prononcé une parole. - -Pendant que notre ami nous racontait la triste histoire, la folle -s'était levée et était venue se planter devant Delvau. - -L'auteur des _Lettres de Junius_ était non seulement beau, mais il -avait la physionomie d'une douceur extrême. Il ressemblait au Christ, -peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé. - -Elle le regarda longtemps, bien longtemps; elle toucha ses yeux, ses -cheveux, elle l'embrassa sur le front et, lui montrant sa petite boîte -d'émail, elle lui dit d'une voix triste, lente et gutturale: - - J'ai du bon chagrin - Dans ma tabatière... - -Elle retourna à son banc sans plus nous regarder, et tous trois nous -pleurions comme des veaux. - - - - -LA QUESTION DES DIAMANTS - - - - -I - -HISTOIRE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES - - -Ne trouvez-vous pas que les diamants finissent par tenir une trop -grande place dans le monde? - -A peine en a-t-on fini avec ceux du roi de Perse, que voilà ceux du -Palais-Royal qui recommencent. Ces derniers sont, dit-on, enchâssés -dans un drame de famille. Aussi n'en parlons-nous que pour mémoire. - -A la fin du dix-septième siècle et pendant tout le dix-huitième, les -diamants avaient une grande importance ainsi que les autres pierreries; -cela avait bien plus sa raison d'être que dans notre temps. Une -ignorance pleine de mystère entourait non seulement les brillants, mais -tous les cristaux. - -Les savants appellent cristaux les émeraudes, les brillants, les -saphirs et les rubis. - -On n'est pas plus... savant que cela, n'est-ce pas, madame? - -Comme je suis à peu près sûr de ne pas ennuyer mes lectrices en leur -parlant de ces cristaux, je vais faire une petite excursion dans le -passé, aussi bien les temps présents n'ont rien de bien aimable. - - -Les romanciers du siècle dernier ont un peu abusé du diamant. A chaque -instant, s'il fallait les en croire, le marquis de Fréval, le duc de -Valbreuse, ou le simple chevalier Valsain tiraient de leur doigt une -bague qu'ils donnaient à bout portant pour payer le plus léger service. - -Ils accompagnaient le présent de phrases traditionnelles dans le genre -de celles-ci: - -«—Tiens, lui dis-je, friponne, sers bien mes intérêts auprès de ta -divine maîtresse; et je lui passai au doigt une petite bague dont le -brillant valait une centaine de pistoles.» - -Ainsi s'expriment Valsain et les autres galants. Ils étaient généreux, -c'est incontestable, mais, mon Dieu, qu'ils devaient être drôles et -ridicules en passant la petite bague au doigt plus ou moins mignon de -la soubrette: c'était tout un travail. - -Aujourd'hui nos galants sont plus ladres et moins empressés. - -—Tenez, petite, disent-ils, remettez donc cela à votre maîtresse, vous -serez bien gentille. - -Et cela est accompagné d'un ou deux louis au plus. - -Et l'on vient dire que tout augmente! - - -D'abord il faut dire qu'un gentleman, aussi généreux qu'il soit, ne -saurait, ne pourrait passer un diamant de mille francs au doigt d'une -femme de chambre sans s'exposer et l'exposer elle-même aux plus grands -désagréments. - -D'abord, sa maîtresse ne manquerait pas de s'offusquer de cette étoile -brillante ornant une main à tout faire. - -De plus, elle serait humiliée de se voir sans cesse affichée à ce doigt -plébéien. - -Si la femme de chambre, plus amoureuse du solide que du brillant, -voulait vendre son diamant, le bijoutier à qui elle le présenterait ne -manquerait, pas de s'étonner qu'une domestique eût en sa possession -un semblable bijou, et il faudrait aller raconter toute l'histoire au -commissaire de police, homme très bien élevé, mais doué d'une curiosité -déplorable. - -Le galant se verrait forcé de venir en personne dire son histoire au -magistrat, ce qui serait le comble du ridicule. - -Sans compter que, si la maîtresse, malgré le bruit fait autour de ce -bijou indiscret, venait à s'humaniser, la situation n'en serait pas -moins tendue. - -Qu'offrir à la maîtresse quand on a donné à sa femme de chambre un -diamant de cinquante louis? - -Supposez un homme faisant les choses plus que bien, et offrant du -premier coup une parure de vingt mille francs, ce serait gentil, et -pourtant la dame aurait le droit de lui dire: - -—Cher monsieur, vous appréciez mon mérite dix-neuf fois plus que celui -de ma bonne; c'est beaucoup sans doute, mais ce n'est pas assez. - -Les gens qui ne croyaient pas à la sorcellerie affirmaient très -gravement que le fameux comte de Saint-Germain, plus connu sous le -nom de Cagliostro, devait son immense fortune à l'art qu'il possédait -d'enlever les taches des diamants. - -C'était une supposition assez ingénieuse, mais elle péchait par la -base; Cagliostro n'avait pas de fortune, et il est fort rare que les -diamants aient des taches; ces prétentions-là sont bonnes pour le -soleil. - -Quand, par aventure, ils ne sont pas aussi purs que Courbet, on les -taille d'une façon particulière et l'on y perd fort peu de chose. - - -Ce fut l'abbé Haüy qui porta le premier coup au diamant, qui, -jusque-là, avait été, je l'ai dit déjà, entouré de mystère. - -On n'avait aucun moyen certain de reconnaître d'une façon certaine un -diamant d'un morceau de cristal de roche ou d'un caillou brillant des -grands fleuves. - -Le vénérable abbé prit un marteau et frappa sur les émeraudes, les -rubis, les saphirs et les diamants, comme si cela ne coûtait rien. - -A force de briser, le savant finit par établir que toutes les pierres -précieuses ont, dans leur débris, une forme particulière sur laquelle -il était impossible de se tromper. Ce fut en brisant une pierre qu'il -prenait pour un rubis spinelle qu'il reconnut le diamant rose, inconnu -jusqu'alors et confondu avec les pierres sans valeur de cette nuance. - -L'abbé exposa sa découverte et prouva que tous les morceaux de telle -pierre affectaient, par exemple, la forme hexamétrique, pendant que les -morceaux de telle autre avaient tous la forme rhomboïde ou la forme -octogone, etc., etc. - -Le monde scientifique applaudit fort à la découverte, mais les jolies -dames du dix-huitième siècle ne l'apprécièrent que fort médiocrement. - -—Voire! la belle avance, disait madame de Montlaur, de savoir qu'on a -un beau diamant quand il est brisé en mille morceaux! - -Elle avait un peu raison. - - -Le bruit que firent dans le monde les travaux du savant cristallographe -prouve bien que le diamant ne courait pas tant les rues que MM. Valsain -et de Valambreuse voulaient bien le faire accroire dans les livres. - -Aujourd'hui, on ne casse plus les pierres précieuses. - -Le premier israélite venu prend d'un air indifférent un diamant -présenté à son estimation et répond sans la moindre hésitation: - -—Ça pèse tant; un peu jaune; ça vaut tant. - -Et jamais il ne se trompe. - -Or, comme tout le monde est un peu juif, il en résulte que tout le -monde distinguerait avec la plus grande facilité un diamant vrai au -milieu de mille pierres fausses. - - -C'est au café des Variétés, au second, en plein boulevard Montmartre et -en plein jour qu'a lieu la Bourse des pierres fines. - -Bien peu de personnes étrangères au métier peuvent pénétrer dans -le sanctuaire, non que l'accès en soit difficile, la porte est -grande ouverte, mais aussitôt qu'une figure inconnue apparaît, les -portefeuilles se ferment, les étoiles disparaissent. A la place de -trafiquants affairés au regard vif et fin, il ne reste plus que -quelques juifs à l'œil éteint faisant péniblement leur partie de -bezigue. - -Ah! il reste aussi un Turc! - -Un Turc habillé de bleu, vous ne connaissez que ça, vous savez ce Turc -qui ressemble tant à Couderc de l'Opéra-Comique, mais en jaune, ce Turc -qui a de si larges culottes. Eh bien, ces culottes sont pleines de -diamants. - -N'allez pas croire, je vous prie, que les bons juifs, marchands de -pierreries, aient la moindre défiance et qu'ils craignent les voleurs. -Ah! ce n'est guère cela qui les tourmente,—je vous dirai pourquoi, -si j'y pense; ce qu'ils craignent, c'est de dire les véritables prix -devant les profanes et surtout devant les petits bijoutiers. - -L'inconnu parti, les bras s'allongent, les portefeuilles reparaissent, -il n'est pas hors de propos de constater que la plupart des -portefeuilles des marchands et courtiers sont en fer-blanc, et ferment -à clef comme de véritables armoires. - -En une minute les tables sont encombrées de paquets de papier blanc -affectant la forme de ceux dans lesquels les pharmaciens mettent la -rhubarbe ou le sulfate de magnésie. - -Les paquets s'ouvrent, et en moins de temps qu'il ne faut pour le -dire, la table et le billard sont à ce point couverts des précieux -cailloux que le roi de Perse lui-même y regarderait à deux fois et que -mademoiselle Duverger se trouverait mal, elle qui se trouve si bien. - - -C'est un étrange spectacle que de voir des vieillards sordides sortir -avec tranquillité trois ou quatre millions de leur poche. - -Chacun des dix mille paquets contient des brillants d'un poids égal -depuis la cassure imperceptible du vitrier jusqu'au brillant gros -comme un pois de Clamart un peu vieux. - -Puis viennent les pièces rares. - -Là, ce sont deux saphirs gros comme des noix. - -Là, c'est un diamant noir presque aussi gros à lui tout seul que les -douze perles qui l'entourent. - -Là, c'est un collier fait de quinze émeraudes dont on pourrait faire -quinze tabatières, insuffisantes sans doute pour M. Hyacinthe du -Palais-Royal, mais trop grandes à coup sûr pour le nez de mademoiselle -D. - - -—Voici, s'écrie l'un des marchands, une véritable occasion, un des -plus beaux bijoux anciens qui soient connus. C'est un collier qui a -appartenu à madame la princesse de Guémenée; monture, diamants, tout -est ancien. Le prince Troïsetoiloff en a refusé 75,000 francs, il y a -plus de vingt ans. - -Le collier passe de mains en mains, on regarde avec attention, les -loupes s'en donnent à cœur joie. L'indécision, le doute se peignent -sur quelques visages et le collier arrive jusqu'à Michel; Michel est -le grand juge. Il prend l'objet, le soupèse, le regarde d'un air -indifférent, et dit: - -—Les deux brillants sont anciens; deux viennent, avec leur monture, -de la comtesse de Préjean; les deux autres, plus beaux encore, ont -fait partie d'un collier qui a été volé à Venise, en 1804, à madame -Morosini. - -Ce collier a appartenu plus tard à lady Temple, dont le mari l'acheta à -Candaar, à Isaac Lieven, votre grand-père, monsieur Lion. Lady Temple -l'a légué à sa fille, Madame de X..., qui le vendit trois jours après -son mariage. - -Quant au saphir du milieu, il vient de la vente de mademoiselle -Schneider. Tout le reste est neuf, monture et brillants, et arrive tout -droit de Hambourg. - -Du reste, c'est assez soigné, et les 75,000 francs demandés me -paraissent un prix convenable. - -L'affaire est jugée. - - -Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il y a dans le monde -cinq ou six individus qui connaissent tous les diamants de valeur, -tous les bijoux d'importance qui existent, et qui les reconnaissent -après trente ans, ne les eussent-ils vus qu'une seconde, avec autant de -sûreté qu'un tailleur reconnaît à trente pas un client qui a oublié de -le payer. - -Quant un vol est commis chez un grand bijoutier, ce qui arrive assez -souvent, à Paris, à Vienne, à Londres et à Pétersbourg, si, parmi les -objets volés, il se trouve quelque pierre ayant une valeur au-dessus de -la moyenne, le volé ne désespère pas de retrouver son voleur, ce qui ne -manque jamais d'arriver dans un laps de temps plus ou moins éloigné. - -Malheureusement, le tout est tellement disséminé, qu'il faudrait -de longues années pour suivre toutes les pistes, et des années plus -longues encore se passeraient en d'interminables et douteux procès. - - -Mais, à propos de diamants, il y a souvent, très souvent l'intervention -de la femme de chambre. - -On a déjà beaucoup parlé de ce type de Marton. Petites comédies, petits -romans, petits procès, on a montré cette confidente telle qu'elle est, -menteuse, flatteuse, paresseuse. L'a-t-on fait voir aussi voleuse? - -Je ne le crois pas.—Tout à l'heure j'y reviendrai. Cependant -laissez-moi faire une parenthèse sur les domestiques. - -Dans les hôtels un peu chic, il existe encore, de nos jours, un Suisse, -le Suisse. - -Ah! le Suisse est un personnage important; c'est qu'il joint à la -connaissance du secret des maîtres celle des secrets des autres -domestiques. - -Il tient de plus dans sa droite profonde le cordon de la liberté. - -Un domestique brouillé avec le suisse est un prisonnier qui n'a même -pas la ressource de s'évader. - -Après le suisse vient le valet de chambre. C'est, suivant son humeur, -l'homme important de la maison. - -Quand la maîtresse du logis porte culotte, le valet de chambre ne jouit -d'aucune considération. - -Les jeunes cochers et les valets de pied se reconnaissent facilement à -leurs pantalons collants et à leurs cheveux ramenés en avant en faces -lisses. Ils dominent l'assemblée par un aplomb particulier, une espèce -de sans-gêne qui doit changer de nom à la porte de l'écurie. - -Le côté des dames est moins diapré. - -Il se divise en deux séries seulement: les cuisinières et les femmes de -chambre. - -Les cuisinières sont faciles à reconnaître, les femmes de chambre sont, -pour la plupart, des rébus indéchiffrables. - -Tandis que je regardais de tous mes yeux, trop confiant dans ma -perspicacité qui ne me révélait rien, j'aperçus, par bonheur, une -figure de connaissance, une institutrice à qui j'avais eu l'honneur de -prêter un parapluie sur la plage de Trouville, j'étais sauvé! - -Cette institutrice avait permuté, elle était devenue femme de chambre, -parce que les enfants grandissent et tout est à recommencer. - -Je l'interrogeai, touchant trois ou quatre très belles personnes mises -avec une étonnante distinction. - -—Quelle est cette jolie blonde? - -—La femme de chambre de la comtesse de B... - -—Ce n'est pas Dieu possible! Elle a filouté les diamants de sa -maîtresse; elle en a là pour plus de vingt mille francs. - -—Dites cinquante. - -—Raison de plus pour qu'ils ne soient pas à elle. - -—Naturellement, sa maîtresse les a empruntés. Une femme du monde ne -prête pas ses diamants à sa femme de chambre. On les reconnaîtrait; -elle en emprunte à droite et à gauche afin que sa camériste lui fasse -honneur. - -—C'est ingénieux. Et les robes? - -—Les robes, de même. - -—Alors, votre toilette... - -—Est à moi. Ma maîtresse n'aime pas à briller par là. Elle a une autre -toquade; elle nous fait accompagner par de jeunes avocats qui n'ont pas -de moustaches. Nous arrivons sept ou huit ensemble; cela a l'air d'une -grande maison. - -—A quoi cela sert-il? - -—Tiens! ça se redit dans le monde! - -Un gentleman bien distingué vint inviter mon interlocutrice pour un -quadrille; elle refusa. - -—Pourquoi ne dansez-vous pas? lui demandai-je. - -—Parce qu'il m'aurait fait faire vis-à-vis par son beau-frère et sa -sœur, un ancien chef qui a épousé une femme de chambre; ils sont -maintenant dans le commerce; je n'aime pas les petites gens. - -—Qu'arriverait-il, demandai-je au bout d'un instant, si un mauvais -plaisant faisait retentir un grand coup de sonnette? - -—Il n'arriverait rien, mais ça jetterait un froid, parce qu'on sait -bien que les maîtres sont capables de tout. - - - - -II - -LES DIAMANTS DE LA REINE ISABELLE - - -Un grand bruit dans le monde féminin élégant. - -La reine d'Espagne fait sa petite vente de diamants. - -Il y en a, dit-on, pour une douzaine de millions. - -C'est en Angleterre que ces précieuses pierres vont, comme dit le -cliché no 117, affronter le feu des enchères. - -Les commissaires de la rue Drouot ne sont pas contents. - -C'est un beau million de bénéfices qui leur passe devant le... marteau. - -C'est aussi un petit échec pour Paris. Paris n'est plus la capitale -reine du monde, et c'est bien sa faute. - -L'argent ne manque pas, il y a assez de millionnaires, d'étrangers -et de jolies femmes pour enlever les diamants de la reine dans -une matinée; mais il est probable, pourtant, que la vente y eût -été mauvaise par ce seul fait que peu de gens oseraient acheter -ostensiblement pour un million de diamants. Ce ne serait certainement -pas par timidité, que les amateurs manqueraient un pareil achat; mais -la plupart des millionnaires ne sont pas rassurés sur la marche de -la décentralisation, et ils craindraient une forte baisse sur les -pierreries dans le cas peu probable où Belleville deviendrait la -capitale de la France. - - -Cette vente fait penser tout naturellement à cette fameuse reine -d'Espagne mise à la scène d'une façon si curieuse, si spirituelle et -si invraisemblable, par Scribe dans son opéra-comique des _Diamants de -la couronne_; vous savez cette reine qui s'en va tranquillement dans -la caverne des faux monnayeurs chanter des boléros dans l'intérêt de -l'État et de sa dynastie. - -Quel malheur que la bonne reine Isabelle ne puisse suivre ce -pittoresque exemple! - -Il est vrai qu'il ne s'agit pas le moins du monde des diamants de -la couronne, comme ne manqueront pas de dire les sots, mais bien de -diamants particuliers. - -On s'est fort étonné que la reine catholique, qui est fort riche, se -soit décidée à ce sacrifice. Une minute de réflexion suffit pour faire -comprendre qu'une reine exilée ne peut laisser une pareille fortune en -friche. - -Les diamants sont encore plus chers à entretenir que les femmes -auxquelles on les donne ou à qui on les offre, deux actes bien -différents. - -Ils ne mangent pas comme des chevaux à l'écurie, sans doute ils -n'exigent ni réparation ni loyer, mais ils n'en sont pas moins coûteux. - -Voici, par exemple, des diamants qui représentent plus de 600,000 fr. -de rentes. En admettant que la reine les regarde une fois par mois -pendant cinq minutes, ce plaisir qui, après tout, n'a rien d'excessif, -lui coûte 50,000 fr., soit 10,000 fr. par minute. - -C'est raide, comme on dit dans _le demi-monde_. - - -III - -Il est difficile de parler de diamants sans se souvenir du duc de -Brunswick. Il vient de paraître sur cet excentrique seigneur un livre -fort curieux et fort bien fait sur lequel je reviendrai et dont -j'aurais parlé tout de suite, s'il ne m'avait paru tout d'abord fait -pour certains intérêts particuliers. Je crois que ce livre ne changera -rien, et qu'il eût peut-être mieux valu ne pas remettre en scène le -petit-fils maquillé de Witikind. - - -Un cristallophile célèbre, c'est ou c'était, j'ignore s'il vit encore, -le fils du docteur C... - -Le docteur C..., qui, dans son temps, avait joui d'une grande -réputation, avait été le précurseur du docteur Ricord. - -En mourant, il avait laissé une fortune considérable à son fils, ce -qui était fort heureux, car ce fils eût été probablement incapable -d'acquérir quelque bien. - -Il n'avait qu'un goût au monde, qu'un désir, un rêve, une passion: -les diamants. Il en avait un grand nombre qu'il avait cousus sur un -plastron de velours noir, et il couchait avec. - -Ce caillou porte en lui des germes d'excentricité, puisque tout ceux -qui l'aiment,—les hommes, bien entendu,—ont tous plus ou moins le -cerveau dérangé. - -Le bon abbé Haüy pensa être victime d'un de ces possédés. - -On sait que ce fut lui qui trouva la manière la plus certaine -d'analyser les pierres en les brisant, les éclats de chaque pierre -ayant une forme particulière et déterminante. - -Comme il allait enlever, pour la briser, une parcelle d'un diamant -rose, afin de s'assurer par la forme des fragments si le prétendu -diamant rose n'était pas tout simplement un pâle rubis, le marquis de -Maugier, qui assistait à l'expérience, tira son épée: - -—Monsieur l'abbé, s'écria-t-il, si vous brisez ce diamant, son sang -retombera sur vous; vous êtes un homme mort. - -—Monsieur, répondit naïvement le bon abbé, le diamant n'a pas de sang -et ne saurait en avoir, puisque... - -Le marquis ne le laissa pas achever, il reprit son diamant et s'enfuit -à toutes jambes. - -En arrivant chez madame de Caylus, il s'écria: - -—L'abbé Haüy, un savant! mais c'est un âne fieffé, et, s'il ne -dépendait que de moi, il serait enfermé aux Petites-Maisons. - -Et comme madame de Caylus lui assurait qu'elle était étonnée d'entendre -un homme de qualité s'exprimer ainsi sur le compte du plus vertueux des -hommes, le marquis lui répondit d'un air sarcastique: - -—Ah! comtesse, je vous concède sa vertu, mais, pour sa science, vous me -trouverez inexorable; et il ajouta d'un air de pitié:—Et, d'ailleurs, -que voulez-vous attendre d'un homme qui prétend avoir trouvé une -méthode pour apprendre à lire et à écrire aux sourds-muets! - - -Une des pièces qui ont le plus consolidé la réputation en Allemagne du -célèbre Hebel, est intitulée _le Diamant_. A Vienne, cette pièce se -joue sérieusement au théâtre Impérial. J'en recommande fort le sujet -aux faiseurs de pantomimes anglaises ou parisiennes qui défrayent les -_Folies-Bergère_. - -Voici le sujet de ce «drame philosophique», comme on dit là-bas sur -l'affiche. - -Un empereur d'Autriche a une fille et un diamant magnifique. Par -l'étrange caprice d'une fée, quand l'empereur perdra son diamant, il -perdra en même temps son enfant. - -Un jour, le diamant disparaît, et l'auguste père, au désespoir, -fait annoncer à son de trompe que celui qui a volé le diamant sera -haché menu comme chair à pâté, et que celui qui rapportera le diamant -épousera la princesse sa fille et les florins y afférents, comme disait -Me Hégésippe, notaire royal du Beauvoisis. - -Un soldat blessé vient demander l'hospitalité dans une ferme; le paysan -et sa famille l'accueillent et le soignent si bien qu'il ne tarde pas à -mourir. - -Le soldat, touché de tant de soins inutiles, donne à la fille du paysan -un caillou gros comme une noix dont les facettes jettent mille feux. - -La fille regarde ce présent en regrettant qu'avec le bouchon le -moribond ne lui fasse pas également cadeau de la carafe. - -Survient un juif,—il y en a partout,—qui offre un double florin du -caillou brillant. - -Marché conclu. - -Mais voici la justice qui frappe à la porte. - -Le juif, qui se méfie, avale le caillou; ce qui ne l'empêche pas -d'aller en prison. - -L'acte de la prison, bien que ne valant pas celui de la _Tour de -Nesle_, est assez intéressant. - -Tous les familiers guettent le fils d'Israël, qui ne se décide pas, ce -que voyant, un geôlier plus avisé que les autres lui donne une corde et -aide à son évasion. - -Poussant le dévouement plus loin, il s'élance avec lui dans la barque, -et, à peine en sûreté, le juif se réjouit et demande à son sauveur -comment il pourra s'acquitter envers lui. - -—Peuh! c'est bien simple, répond le geôlier, laisse-moi t'ouvrir le -ventre. - -Et il sort un couteau d'un pied de long. Ce que voyant le juif, qui -n'y va pas par quatre chemins, flanque le geôlier à l'eau et gagne le -rivage. - -A peine a-t-il touché le rivage qu'il est arrêté par les gendarmes. Le -brigadier, dont il a, la veille, dégraissé l'uniforme, veut bien le -soustraire à la potence. - -—Comment feras-tu? demande le juif transporté de joie. - -—Ah! c'est bien simple, je vais t'ouvrir le ventre. - -Et il sort son sabre. - -Heureusement des voleurs surviennent et délivrent le misérable des -mains des gendarmes; ordinairement c'est le contraire, mais ces -Allemands sont si originaux! - -Dans la profondeur de la forêt, le juif se précipite aux genoux du chef -de brigands, son libérateur. - -—Homme taré, lui dit-il, laisse-moi partir et demain je te prouverai ma -reconnaissance en t'envoyant cent florins. - -—Vous êtes bien bon, dit le voleur, mais j'aime autant être payé tout -de suite, il y a longtemps que j'ai envie d'un diamant. - -Il tire alors son formidable poignard, mais le juif, prompt comme -l'éclair, le lui arrache des mains et le tue. - -Le voilà libre. - -Il s'élance dans la maison paternelle, mais son père le dénonce. - -Il va chez sa maîtresse, mais sa maîtresse le dénonce; l'humanité -entière est contre lui et le poursuit; il n'est pas jusqu'à son chien -qui ne flaire le diamant. - -Dans ce péril extrême, le juif veut passer à l'étranger; -malheureusement, de son côté, le diamant manifeste la même intention et -le juif éprouve d'atroces douleurs. - -Il va chez un médecin qui s'empresse de lui proposer l'opération, son -scalpel à la main; l'œil brillant de convoitise il va éventrer le -patient, lorsqu'heureusement la nature reprend ses droits. - -Le juif et le docteur vont au palais rapporter le diamant et toucher la -récompense; quand ils arrivent, la cour est en fête, le fameux diamant -impérial a été retrouvé au fond du coffre et celui du juif est reconnu -pour un strass de peu de valeur. - -Les Allemands trouvent dans tout ceci de grands enseignements et tous -les éléments d'une haute philosophie: ils n'ont que ce qu'ils méritent. - - - - -PETITS BONHEURS DU DEUIL - - -Paris est rentré chez lui. - -Dans huit jours les absents ne seront plus des retardataires mais bien -des encroûtés. - -Il est cependant certaines familles qui restent dans leurs terres -jusqu'à la fin de novembre, sous prétexte de chasses: ces familles ont -des dispenses octroyées par le faubourg Saint-Germain. - -Au siècle dernier quand une famille titrée de la _généralité_ de Paris -annonçait qu'elle passerait l'hiver dans ses terres, on savait que cela -voulait dire: «Désordres et prodigalités à purger.» - -A cette époque, plus gracieuse que raisonnable, tout le monde dépensait -plus que ses revenus et il arrivait un moment où il fallait compter, -sous péril d'arriver à la banqueroute, comme le prince de Guémenée, ou -à la déconfiture comme beaucoup d'autres princes. - -La Marquise prenait son parti en brave, elle allait soupirer dans le -«vallon solitaire» passant ses jours à contempler dans le miroir, dit -un écrivain du temps, «ses oisifs appas». - -Le marquis qui n'avait rien à contempler se contentait de se livrer à -d'inutiles regrets. - -Il regrettait son or laissé au tapis-vert ou sur le bonheur-du-jour de -l'incomparable Rosette, la perle du ballet ou de la comédie. - -Marquis et marquise se chamaillaient souvent et s'aimaient quelquefois, -ne fût-ce que pour passer le temps. - -La marquise baptisait des cloches et les marmots de ses fermiers, -couronnait des rosières, le Chevalier venait exprès pour ces -cérémonies. Le Marquis, lui, chassait et ne couronnait rien. - -Le soir, en compagnie du curé du village et de l'aumônier du château, -on jouait au boston ou à la bête hombrée, des pièces de douze sous -qu'on défendait avec âpreté tout en devisant sur «l'inclémence de la -saison». - -Venait enfin le jour où l'intendant annonçait d'un air triomphant -que la brèche était réparée, que les créanciers, jadis furieux et -exigeants, devenaient souples et rampants, et la berline de l'émigré -volontaire reprenait le chemin de la rue du Bac au magique ruisseau. - - -Aujourd'hui, une famille endettée ne pourrait pas aussi sagement -réparer ses folies. On ne permet à personne d'être gêné. - -Tout le monde est gêné, mais nul ne doit paraître dans la gêne, sous -peine d'être rayé du grand livre du monde parisien. - -Aussi l'on va, l'on va quand même, l'on va toujours; toujours, non, on -va jusqu'à la ruine. - -Un séjour plus ou moins long à la campagne ne saurait rien réparer, par -cette bonne raison que la terre ne rapporte que 3 pour 100 au plus et -que les gens qui possèdent un million en terre sont très rares, un ou -deux par département, mettons-en trois et n'en parlons plus. Eh bien, -comment se refaire, je vous prie, avec une rente de 30,000 fr.? C'est à -peine ce qu'il faut pour manger à Orbec ou à Chinon. - -Il y a les biens de ville, il y a encore les valeurs mobilières, je -n'en disconviens pas; mais lorsqu'on songe à réparer la fameuse brèche -déjà nommée, les biens sont hypothéqués et les valeurs mobilières -légèrement entamées. Se refaire est donc de toute impossibilité. Le -salut n'est possible que dans des entreprises hasardeuses, à moins que -le hasard lui-même ne se charge de tout. - - -Au faubourg Saint-Germain, ce hasard s'appelle la Providence. - -La Providence sauve tous les ans une vingtaine de familles engagées -dans le fatal engrenage de la gêne en leur envoyant un deuil. - -Quand une famille ne sait plus à quel saint se vouer, elle se résigne -et attend son deuil en souriant. - -Ne croyez pas qu'ici le mot deuil signifie héritage, cela serait -odieux. Un deuil, c'est un deuil, pas autre chose. - -Une vieille demoiselle de Raseville, que personne ne connaît, que ses -parents n'ont jamais vue, meurt dans un couvent du Poitou, sans laisser -une obole. C'est un deuil pour tous les Raseville et leur parenté. - -Un vieux M. de Clamont meurt en Dauphiné, laissant pour tout potage -mille écus de revenus à sa gouvernante. C'est un deuil pour tous les -Clamont et leurs alliés. - -La mort de ces deux vieillards, qui ne laissent rien, sauve dix -familles. - -Ces dix familles Clamont et Raseville prennent le deuil et ferment -leurs portes. Plus de dîners, plus de bals, plus de spectacles, plus de -toilettes pour le monde, plus d'équipages pour les réunions publiques; -soixante mille francs d'économies par famille. Si ça ne sauve pas, ça -bouche toujours un trou. - -Pour les familles patriciennes, une mort est, comme pour le bourgeois, -un immense malheur; mais un simple deuil est souvent une bonne fortune. - -On parlait un jour, dans le salon de la comtesse N..., des deux -demoiselles de G..., dont la beauté est remarquable. - -—Pourquoi ne se marient-elles pas? demandait quelqu'un. - -—Comment voulez-vous qu'elles se marient, fit la maîtresse de la -maison, elles sont adorables, mais les de G... sont en plein guignon, -voilà plus de dix ans qu'ils n'ont pas eu le moindre deuil. - -—C'est vrai, firent les intimes; on n'est pas plus malheureux. - -Un profane, qui aurait entendu cela, aurait senti ses cheveux se -dresser sur sa tête et se serait cru au _prima serra_ à l'auberge des -Adrets. - -Et pourtant!... - - - - -SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE - - -Il n'est rien d'aussi plaisant que les Français en déplacement aux -stations balnéaires. - -En Angleterre, on y regarde de plus près. Miss Grace Johnston a la -poitrine faible, et le bon docteur M. Samuel Scatt a dit: - -—Je pense que l'air de Pau serait salutaire à cette jeune et gracieuse -personne. - -C'est bien! Les parents disent: - -—Miss Grace ira à Pau. - -Le lendemain, le docteur revient et manifeste l'idée que l'air de -Ragatz, en Suisse, serait salutaire à l'asthme de M. Johnston. - -C'est bien! M. Johnston ira à Ragatz. - -Le surlendemain, le même docteur Samuel Scatt revient, et, après -avoir examiné le cas de la bonne mistress Johnston, il déclare sur -l'honneur qu'elle a des rhumatismes, et qu'il est de la plus impérieuse -nécessité que la bonne dame se rende à Néris-en-Bourbonnais, pour y -faire une cure de vingt et un jours. - -La très bonne mistress soupire longuement et apprête ses malles. - -Quelques jours s'écoulent, le docteur revient et s'aperçoit que le -jeune M. Olivier est pâle; il pense, ce bon docteur, que cette pâleur -n'est pas naturelle, et qu'il serait bon pour le jeune homme de -respirer un air imprégné d'une douce résine par les bourgeons de sapin -des _pinadas_ d'Arcachon. - -Le jeune M. Olivier n'est pas content, mais il boucle sa malle, après -avoir pris soin d'y mettre autre chose que ce que contenait celle du -voyageur sentimental. - -Laurent Sterne avait mis dans sa valise six chemises et une culotte de -soie noire; le jeune M. Olivier ne met dans la sienne qu'une chemise et -six culottes. C'est la même chose, mais c'est le contraire. - -—Je vais donc rester seul ici? s'écrie le deuxième fils de la maison, -M. Tristan. - -M. Scatt réfléchit, et dit: - -—Non; vous êtes très fort et très bien portant; je ne vois aucune -raison pour vous empêcher d'aller à la mer. - -—Quelle mer? - -—Celle que vous voudrez: Wight, Brighton, ou Boulogne, ou Dieppe. - -La fin juillet étant venue, la famille se disperse aux quatre coins de -ce coin fortuné de l'Europe qui contient des eaux salutaires à tous -les maux, même à la santé. - -Miss Grace est à Pau. - -Papa Johnston est à Ragatz. - -Maman Johnston est à Néris. - -Le jeune M. Olivier est à Arcachon. - -L'autre plus jeune M. Tristan est à Dieppe. - -Au mois d'octobre cette aimable famille se retrouvera au grand complet -et tous les membres de ses membres seront guéris, si le savant Samuel -Scatt ne s'est pas trompé, ce qui arrive quelquefois. - -En France, les bourgeois aisés procèdent tout différemment. - -Supposez la même famille que ci-dessus, M. et madame Josse si vous -voulez, une fille et deux garçons. - -Dans la famille anglaise il y a un chef. - -Ce chef, c'est M. Johnston, invariablement. - -En France, il est impossible de déterminer d'une façon positive quel -est le chef de la famille Josse. - -Il y a des familles où le chef est bien M. Josse lui-même, mais il en -est d'autres où c'est madame Josse. C'est elle qui a apporté l'argent -ou l'a gagné, elle parle, on se tait et on obéit. - -Dans d'autres familles Josse, le chef c'est la fille, mademoiselle -Athénaïs, à moins que ce ne soit M. Édouard ou le fils cadet, ce -vaurien d'Edmond qui entortille toujours son père et qui fait faire à -sa mère tout ce qu'il veut. - -Or, le printemps arrivé, la famille Josse consulte le célèbre docteur -Panatet des Ruisseaux, non sur les infirmités communes, mais sur le mal -du chef de la famille ou plutôt de celui qui mène la famille. - -—Cher docteur, dit madame Josse, j'ai des douleurs, mon mari a un -asthme, mon fils Édouard est très pâle et Edmond est très rouge. Mais, -voyez-vous, tout cela n'est rien du tout, l'essentiel est de penser à -mon Athénaïs qui a la poitrine très faible. - -—Oh! très faible... - -—Vous l'avez dit vous-même, mon cher docteur, il ne m'en souvient que -trop. - -—J'ai dit que mademoiselle Athénaïs demandait des ménagements. - -—Pas elle, son état. - -—Naturellement. - -—Parce qu'elle, la pauvre chérie, est bien trop douce pour demander -quelque chose, c'est la discrétion même. Eh bien, docteur, nous sommes -prêts à faire tous les sacrifices possibles et impossibles. Où faut-il -aller pour que cette chère enfant trouve un soulagement à des maux -d'autant plus cruels qu'elle feint de les oublier elle-même. - -—Dame, il faut voir. - -—Parlez, cher docteur, vos prescriptions seront aveuglément suivies, et -fallût-il aller au Caire, comme cette tragédienne, mademoiselle Rachel, -Athénaïs ira; nous sommes décidés aux plus grands sacrifices. - -—Nous n'en sommes pas encore là. - -—Je lis dans vos yeux que nous y viendrons. - -—Mais pas du tout! - -—Vous ne voulez pas briser le cœur d'une mère, vous êtes bon. - -—Mon Dieu, vous vous méprenez. Athénaïs, je l'ai vue naître, n'est pas -malade le moins du monde; maintenant si, pour votre satisfaction, et -comme médecine préventive, vous voulez la mener à Cauterets, je n'y -vois pas d'inconvénient. - -—Merci, docteur, merci; vous comprenez, vous, ce que c'est que le cœur -d'une mère. - -Voilà toute la famille en route pour Cauterets, sur ce simple motif -qu'Athénaïs a beaucoup toussé pendant l'hiver, notamment le jour du bal -de Montroussy. - -A Cauterets, Athénaïs ne tousse pas; mais la température changeante ne -fait pas bien l'affaire des douleurs de madame Josse, ni de l'asthme de -son époux; Édouard y pâlit de plus en plus et Edmond suffoque. - -La saison terminée, la famille Josse revient et se répand en -imprécations contre Cauterets, et il y a de quoi. - -Il est bien entendu que si c'est le père, dont l'autorité domine, -la famille va crever d'ennui à Ragatz, si c'est la mère, Néris est -l'horrible séjour où ces gens s'ennuieront. En revanche, si c'est -Edmond ou Olivier qui sont les Benjamins, on se décide pour la mer. - -Oh! alors, pauvre Athénaïs, pauvre madame Josse, pauvre M. Josse, que -je vous plains, vous, vos douleurs et votre asthme! - -Athénaïs reviendra poussive, sa mère percluse, son père à demi -suffoqué, et, pendant tout l'hiver, ces infortunés n'auront qu'une -phrase à répondre à ceux qui tâcheront de les plaindre ou de les -consoler: - -—La mer, voyez-vous, on a beau dire, ça fait plus de mal que de bien. - - - - -COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS - - -On célébrait la cent-et-onzième représentation d'_Orphée aux enfers_. - -Jacques Offenbach, couronné de pampres et de myrtes, avait invité tous -les dieux de l'Olympe à souper. - -C'était Paul Brébant qui fournissait l'ambroisie et le nectar. - -Qui dit que les dieux s'en vont, je vous prie? - -Il y avait là une Vénus Astarté, fille de l'onde amère, bien capable de -féconder l'univers sans tordre ses cheveux. - -Il y avait une chaste Diane qui, pour la circonstance, avait déposé -ses flèches au vestiaire; il y avait Minerve, bien décidée à fermer -les yeux, puis Junon, qui faisait la roue en l'absence de son paon; il -y avait l'Amour, et Pluton, et Jupiter, Jupiter lui-même cachant ses -foudres sous son habit noir. - -La belle Hélène, aussi, fille de Jupiter et de Léda, était venu -_péricholer_ chez ses parents; il y avait encore.... qui n'y avait-il -pas? - -Tous ces braves dieux s'en donnaient à cœur joie, comme des divinités -qui ont bien et consciencieusement travaillé pendant plus de cent soirs. - -La presse parisienne était représentée par tous ceux qui s'occupent de -théâtres et par beaucoup d'autres qui pourraient tout aussi bien s'en -occuper. - -Jamais le théâtre de la Gaîté ne mérita mieux son nom que ce soir-là. - -Offenbach, quoique souffrant encore, faisait les honneurs de son ciel -avec toute la bonne grâce et l'esprit possible. - -Ses comédiens le fêtaient franchement, parce qu'ils aiment fort ce -maître, qui les brutalise bien un peu, mais qui aide autant à leurs -succès qu'eux à sa fortune. - -Offenbach est très vif, dur quelquefois, mais il sait se faire -pardonner, et, dans l'orchestre surtout, où il maltraite tout le monde -sans exception, il est très aimé tout de même. - -—En voilà un qui sait son affaire, disent les exécutants avec un air de -gloire. - -L'exécution terminée, il rachète ses vivacités par des paroles qui ont -le don de toucher ces braves gens. - - -Meyerbeer procédait tout différemment. - -Après la répétition, il attendait le troisième cor dans un couloir: - -—Monsieur le professeur, disait-il en ôtant son chapeau, un mot, je -vous prie. - -—A votre service, répondait le cor tremblant. - -—Monsieur le professeur, reprenait l'illustre auteur des _Huguenots_, -vous avez remarqué sans doute qu'à la trente-quatrième mesure du no 17 -qui est en _ré_, il y a un _ut dièze_. - -—Mon Dieu, non, monsieur, je vous en demande bien pardon. - -—Ah! tant mieux, que vous me faites plaisir! Je me disais: M. le -professeur fait toujours un ut naturel, c'est que probablement j'aurais -dû mettre un bécarre. - -—Oh! monsieur, pouvez-vous croire... - -—Je vous aurais remercié, monsieur le professeur, tout le monde peut se -tromper. - -Et le maître s'en allait en saluant profondément. - -—Vieux juif, murmurait le troisième cor, je crois qu'il s'est moqué de -moi. - - -Je l'ai dit, la manière d'Offenbach est tout autre. - -—Dites donc, vous, là-bas, monsieur le hautbois, vous voulez rire, -dit-il en fronçant le sourcil. - -—Mais, monsieur... - -—Il n'y a pas de mais, monsieur, vous ne savez pas ce que vous faites. - -—Mais... - -—Qu'y a-t-il à la deuxième mesure? - -—Monsieur, il y a _ré ré si_. - -—_Si_ quoi? - -—_Si_ naturel. - -—Ah! _si_ naturel; voilà trois fois que vous me faites _si_ bémol; -si c'est pour avoir une gratification à la fin du mois, vous vous -illusionnez. - -—Mais, monsieur... - -—Taisez-vous; vous faites une bêtise, et vous grognez par-dessus le -marché... Continuons. - -Après la répétition, il repêche son hautbois qui est ivre de fureur. - -—Vous avez compris pourquoi je vous ai attrapé, n'est-ce pas, mon ami? - -—Ma foi, non, monsieur Offenbach, vous avez été bien dur pour moi. - -—Parbleu! - -—Je suis pourtant consciencieux, et je fais tout mon possible. - -—Vous êtes un imbécile; vous ne comprenez pas que si je ne vous -attrapais pas vertement, vous qui êtes le meilleur musicien de -l'orchestre, il me serait impossible de faire marcher les ganaches, et -je perdrais mon autorité. - -—Il est sévère, mais juste, pense le hautbois en s'en allant consolé. - - - - -PARIS EST-IL UN GARGANTUA? - - -Voilà comment on fait les réputations. - -Le 26 janvier 1874, il est arrivé à Paris 15,000 kilogrammes de moules. -Il est probable que, comparé à l'arrivage ordinaire, ce nombre est -considérable. Naturellement les journaux ont consigné ce fait. - -La première feuille qui a eu cette bonne aubaine a cru devoir faire -suivre sa nouvelle de cette remarque: «Quinze mille kilogrammes de -moules, et tout était avalé le jour même. Oh! ce Paris: quel Gargantua!» - -Naturellement, les journaux de Paris, en mentionnant le fait, ont -reproduit la fameuse phrase. - -Les journaux de province n'ont eu garde de manquer l'occasion -d'apostropher la capitale, et voici les journaux étrangers qui nous -parviennent avec le même fait et le même commentaire. - -Eh bien, c'est tout simplement déplorable. - -Je ne ris pas. L'aimable farceur qui a produit ces deux lignes -supplémentaires, qui ont dû lui rapporter six sous, ne se doute guère -de la mauvaise action qu'il a commise. - -Le grand grief de la province contre Paris, c'est qu'il mange tout. - -Les pauvres diables qui habitent les côtes ne se demanderont pas, en -lisant la _Petite Presse_ ou le _Petit Moniteur_, ce qu'ils feraient de -leurs moules si Paris ne les absorbait pas. Ils ne se diront pas qu'en -échange, Paris leur a envoyé des kilogrammes d'argent; non, ils diront: - -—Avant les chemins de fer, les moules ne nous coûtaient rien; -aujourd'hui, leur prix est excessif, il faut nous contenter de les -regarder: Paris dévore tout. - -De là une grande amertume des provinciaux contre Paris. - -En disant les provinciaux, j'entends naturellement quelques -trafiquants, et non la masse des gens de province. - -Le problème que ces braves gens poursuivent est celui-ci: - -Élever un veau, le vendre et le manger après. - -Ils l'élèvent, le vendent, mais ne le mangent pas, et ils s'écrient: - -—Paris nous dévore tout! - - -Voyez-vous la figure d'un paysan lisant que Paris mange 15,000 -kilogrammes de moules en un jour? C'est à le rendre fou, ce brave -homme. - -La tête travaille des mois dans la solitude, et il arrive à cette -conclusion naturelle: - -—Si ce Gargantua n'existait pas, je mangerais des moules tant que j'en -voudrais. - -Il se tait, mais..... - -Si vous chassez, il vous empêche de passer dans son champ. Si vous lui -demandez un renseignement, il vous joue une niche. Si vous devenez son -voisin, il vous vexe. Si vous vous contentez de passer dans sa commune, -il se contente, lui, de vous regarder avec mépris; vous venez de Paris, -vous êtes l'homme qui mange sa part de moules au banquet de la vie. - - -Ce qu'il y a de plus triste en tout ceci, c'est que rien n'est moins -vrai. - -Paris ne mange pas même les moules auxquelles il a droit, et c'est le -reporter aux abois, toujours cherchant un étonnement pour son lecteur, -qui est cause de ce vieux malentendu. - -Le reporter n'est pas méchant, bien au contraire; mais c'est un étourdi -désastreux qui, pour avoir le plaisir de stupéfier ceux qui ne vont pas -au fond des choses, a négligé un calcul bien simple, comme vous allez -en juger. - -Supposez, ce qui est exagéré, que chaque kilogramme donne cinquante -moules. - -Supposez, cela n'a rien d'excessif, qu'il y ait à Paris trois cent -mille personnes qui n'aiment pas les moules, vous arriverez à ce -résultat navrant que, le 26 janvier 1874, sept cent cinquante mille -autres personnes ont mangé chacune _une_ moule, et que sept cent -cinquante mille autres personnes ont assisté à ce piteux festin sans y -pouvoir prendre part. - -Cela rappelle les plus mauvais jours du siège. - - -Paris a une réputation de Gargantua qu'il ne perdra jamais; et pourtant -Paris est la ville la plus sobre de l'univers. - -Les étrangers eux-mêmes laissent leur gloutonnerie à la barrière. - -Paris aime à bien manger; mais le Paris riche est plus gourmet que -gourmand. - -Le Paris bourgeois n'est aisé qu'à la condition d'être sobre; le Paris -pauvre mange quelquefois, il dîne rarement. - -Pour se rendre compte du changement survenu dans les mœurs -gastronomiques de la capitale, il suffit de jeter les yeux sur les -images publiées par les journaux de la Restauration et de lire les -livres publiés depuis la fin du dernier siècle jusqu'à cette époque. - -Où est le temps où, pour désigner les députés à conscience facile, on -disait les _ventrus_? - -Le ministère actuel pourrait bien tenir table ouverte du matin au -soir, ça augmenterait certainement sa majorité comme volume, mais pas -comme nombre; et c'est fort heureux, sinon pour le ministère, du moins -pour la dignité de notre temps. - -Nous avons assez de mauvais côtés pour souligner les bons. - - - - -UN DUEL RUSSE - - -Heureusement les Français n'entendent pas le duel comme les seigneurs -russes. Quant c'est fini, c'est fini; on se serre la main ou on se -contente de se saluer, et il n'est plus question de rien. - -Les vieux Russes n'entendent pas les choses ainsi. Le blessé peut -revenir quand il lui plaît, et, comme le carré de la bouillotte, il a -droit de faire son reste ou son jeu à sa fantaisie. - -Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux qui est en pleine -lune de miel et qui voit soudain tomber au milieu de son bonheur un -ennemi blessé par lui deux ans avant. Le survenant vient réclamer sa -revanche. C'est dur. - -Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité aurait, à la place -de Mérimée, peint autrement la situation, en faisant arriver ce lugubre -créancier le soir même des noces. L'auteur de _Colomba_ a raconté la -chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable n'y -perd rien. - -Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre conteur, -a pourtant un grand mérite: elle est vraie. - -Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la date du fait -serait de l'indiscrétion, le prince K... fut appelé à de hautes -fonctions. Le poste qu'il tenait de la bienveillance de l'empereur -était très envié, aussi parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou -du bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme. - -—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir le prince K... -serait bien ennuyé, si j'allais lui demander une revanche qu'il me doit -depuis longtemps. - -On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux amis furent députés -pour demander réparation au grave fonctionnaire. - -—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en s'inclinant -profondément, nous venons de la part du prince S... aff vous demander -la revanche de la blessure qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous. - -—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le prince K..., qui avait -oublié l'aventure. - -—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire. - -—En effet, dit le prince, je l'avais oublié. - -—S... aff porte encore à la joue une cicatrice que lui fit votre sabre. - -—Il m'avait provoqué. - -—C'est vrai. - -—Je garde donc ma situation d'insulté. - -Allez donc, messieurs, et dites au prince que je n'ai rien à lui -refuser, car je le tiens dans la plus grande estime. Nous nous battrons -demain: je ne mets qu'une seule condition: à bout portant, un seul -pistolet chargé. - -Si ces deux Russes eussent été Français, ils se seraient mis à rire et -auraient raconté la plaisanterie qu'on avait voulu faire au nouveau -gouverneur; mais ces Russes étaient Russes, ils craignirent de -mécontenter leur client en ayant l'air de reculer; ils ne dirent rien, -sinon qu'on serait exact au rendez-vous. - -Le lendemain, le prince S... aff fut tué roide. - -Comme le prince K... s'en retournait fort tranquillement, un des -témoins qui l'avaient assisté lui demanda: - -—Comment, prince, avez-vous exigé un combat aussi meurtrier? Votre -premier duel était un enfantillage, la blessure que vous aviez faite -était insignifiante. - -—Je vais vous expliquer cela, mais n'en dites rien, je vous prie. Si je -m'étais contenté de blesser encore S... aff, il m'aurait demandé une -autre revanche, et, depuis que j'ai eu la goutte, je me dérange très -difficilement. - - - - -FAUX NOBLES ET CHAUVES - - -Il y a dans notre beau pays deux mille familles considérées qui -seraient bien embarrassées de faire leurs preuves, non pas les preuves -de quatorze cent, ni mêmes les preuves de quatre quartiers, qu'on -exigeait encore en 89 de ceux qui voulaient entrer dans les compagnies -d'élite, mais tout simplement des preuves jusqu'en l'an de disgrâce, en -1889. - - -La plupart des gentilshommes d'aujourd'hui ont pris des noms de terres, -sans trop savoir pourquoi ni comment. - -Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir ce qui se passait. - -Autrefois, certaines charges anoblissaient, et il était permis à ceux -qui les avaient exercées d'acheter des terres et de prendre les noms -des terres acquises; mais pour cela il fallait une ordonnance du roi, -qui n'était jamais rendue que d'après un avis du conseil du sceau. - -Certaines terres mettaient leur propriétaire en possession d'un titre, -mais il n'était pas loisible au premier traitant venu d'acquérir ces -terres. Il fallait être en possession d'une noblesse bien prouvée. - -Depuis le premier empire, les choses se passaient plus simplement. - -M. Gaudissart, retiré du commerce, achetait quelques fermes, qu'il -laissait à ses enfants. - -Or l'aîné des Gaudissart, pour se distinguer de ses deux frères, -jugeait à propos d'opérer le petit travail que voici: - -Il signait d'abord: - -Alexis Gaudissart (de la Gacherie). - -Puis: - -Alexis Gaudissart de la Gacherie, sans parenthèses. - -Puis: - -Alexis G. de la Gacherie. - -Et enfin: - -Alexis de la Gacherie. - -Quand un exemple est bon, on le suit volontiers: Gaudissart cadet -devenait, par le même procédé: - -M. de la Rochepercée. - -Et Gaudissart junior M. de Boisvert. - -Cela ne faisait de mal à personne, et, comme disait Villemot: «Ça -valait encore mieux que de voler.» Mais on ne s'arrêtait pas en si bon -chemin. - -Un matin, tous ces Gaudissarts apparaissaient avec un titre, et -l'on saluait sans effort le marquis de la Gacherie, le comte de la -Rochepercée et le vicomte de Boisvert. Que le bon Dieu les bénisse! - - -Dans d'excellentes familles, même, on a pris des titres avec une -facilité très réjouissante. Pour peu qu'un monsieur soit véritablement -comte, son fils aîné ne se gêne pas le moins du monde pour se faire -appeler M. le vicomte et son second fils M. le baron. - -C'est absolument bête et ridicule, par cette bonne raison que, dans les -familles où il n'existe pas de fiefs héréditaires, ce qui est le cas de -presque toutes les familles secondaires, le chef de la famille est en -possession d'un titre, que le fils aîné ne saurait porter qu'après la -mort de son père. - -Il est ridicule de voir le cadet d'un comte se faire baron de son -autorité privée, alors que M. son père ne pourrait lui-même prendre une -semblable liberté. - -Tous les gentilshommes du monde savent ce que je dis là; mais -l'habitude a fini par acquérir la force de la chose jugée; aujourd'hui, -c'est le droit commun. - - -On se rappelle cette sortie d'un homme d'esprit à un imbécile qui se -faisait passer sur la tête une pommade qui avait la prétention de faire -pousser les cheveux. - -—Vous travaillez à vous rendre impossible, vous n'avez qu'une qualité, -vous êtes chauve, et vous allez perdre ce don précieux. - -Et il ajoutait: - -—Ah! mon ami, ne faites point cette folie; le monde appartient aux -chauves, ils ont fondé une association, ils se reconnaissent à cent -lieues, ils se donnent la main et s'entr'aident. Une jeune fille riche -est-elle à marier, un chauve la demande et tous les autres chauves -l'entourent, et nul homme chevelu ne peut l'approcher. - -Un emploi est-il vacant dans l'État, c'est un chauve qui l'obtient, par -cette bonne raison que sept ministres sur neuf sont chauves, les chefs -de divisions sont chauves; en un mot, tout le monde est chauve, tous -les banquiers riches, les notaires, les grands propriétaires, il n'y a -que les artistes qui aient des cheveux, et ça ne leur réussit guère. - - - - -UN MARCHAND DE TABLEAUX - - -Un correspondant me signale une assez jolie comédie que jouerait, -depuis trois ou quatre ans, un habitant de la petite ville de -M...—située non loin de Fontainebleau. - -Tous les ans, pendant l'été, cet aimable villageois va se promener à la -ville des carpes et engage les Parisiens, et quelquefois les étrangers, -à diriger leurs excursions de tel côté de la vallée. - -—Rien de plus pittoresque; si vous passez par là, j'aurai le plus grand -plaisir à vous servir de _cicérone_. - -En effet, soit que ses indications soient alléchantes, soit que le -hasard ou le désir de tout voir, mène le touriste dans la vallée du -personnage, il est sûr de ne pas échapper au complaisant qui le guette. - -Son empressement à guider les promeneurs est extrême; il leur fait voir -les plus petits recoins, et lorsqu'ils sont fatigués, il leur propose -obligeamment de se reposer dans sa maison. - -—Un verre de vin blanc, sans façon; un petit vin pas méchant du tout, -sans cérémonie. - -On hésite. - -—Une tasse de lait pour madame. - -On n'hésite plus. - -Alors, avec une bonne grâce parfaite, le propriétaire fait les honneurs -de sa bicoque. - -Il faut être poli, on le félicite sur la gentillesse de sa demeure. - -Il répond que c'est un taudis mais que la vue est si belle de son -grenier, qu'il ne vendrait pas sa maison pour un monde. - -On visite le grenier, la vue n'a rien d'extraordinaire; mais les -visiteurs sont surpris de trouver des centaines de vieux tableaux -couchés dans la poussière. - -—Mais c'est un vrai musée! s'écrient les étrangers. - -—Ah! de vieux tableaux de famille qui sont là depuis des temps infinis; -je ne suis pas amateur, et, d'ailleurs, je n'y connais rien; on disait, -dans le temps, que parmi ces toiles il y en avait d'un grand prix. - -Et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance il secoue -habilement la poussière et s'éloigne sous prétexte de chercher un -plumeau. - -Alors, de deux choses l'une, ou les visiteurs l'arrêtent protestant -qu'ils n'y connaissent rien eux-mêmes, ou ils le laissent aller. - -Dans tout Parisien, il y a un brocanteur, et puis on a raconté si -souvent l'histoire du tableau oublié dans un grenier, acheté trente -francs et revendu cent mille, qu'il est bien rare que les promeneurs ne -se jettent pas avec avidité sur les toiles du bonhomme. - -Ils les tournent, les retournent en tout sens, et ne tardent pas à -découvrir des signatures effacées par le temps, mais encore très -visibles. - -L'hôte reparaît avec son plumeau dès qu'on n'en a plus besoin. - -—Que faites-vous de tout cela? demandent les visiteurs anxieux. - -—Rien. - -—Que ne vendez-vous ces tableaux qui se détériorent tout à fait. - -—Euh! ça ne vaut pas grand'chose. - -—Certainement; mais aussi peu que vous en retireriez, cela vaudra mieux -que de les laisser perdre. - -—Non, mais enfin. - -—Sans doute. La vérité c'est que ce n'est pas moi que ça enrichira. - -—Un monsieur m'a offert un jour cent francs pièce de ces dix-là; je me -repens de ne pas les lui avoir laissés. - -On offre de donner le prix regretté. - -L'affaire se conclut, et les bons Parisiens emportent gaiement des -Titien, des Giorgione, des Parmesan, à cent francs chaque, que le bon -villageois achète pendant l'hiver à la salle Drouot, à raison de six -francs pièce. - - - - -TÉMOIN DE TOUT LE MONDE - - -Il y a, à la mairie du neuvième arrondissement, un gentilhomme pauvre -qui a trouvé une singulière façon de se faire traiter trois fois par -semaine. - -Ce gentilhomme est le comte D...; il s'est ruiné un peu au jeu, un peu -dans les coulisses du théâtre et de la Bourse et beaucoup dans les -grands restaurants de Paris, dont il était le plus bel ornement. - -Bref, il n'aurait plus rien, si l'un de ses cousins, brave et digne -parent, ne lui faisait une petite rente de trois mille six cents -francs, c'est-à-dire juste de quoi ne pas crever de faim. - -Adieu, les bons dîners! Mais le vicomte est un homme intelligent; il a -trouvé le moyen de satisfaire ses goûts sans se donner trop de peine, -il a inventé la profession de témoin. - - -Tous les mardis, jeudis et samedis, il est dans la salle des mariages, -ganté et cravaté de blanc. - -Aussitôt qu'un témoin est en retard, ce qui arrive souvent, il se -présente, donne sa carte et déclare qu'il sera très heureux de rendre -service. - -Avoir un vicomte pour témoin, ça fait toujours plaisir; il y a même des -gens qui payeraient pour ça; mais M. D... n'accepterait pas d'argent, -il est de trop bonne maison pour cela. Aussi va-t-il de soi que le -vicomte est invité au festin et choyé comme vous le pouvez supposer. - - -L'autre jour, comme quelqu'un complimentait le vieux viveur sur -_l'ingéniosité_ de son métier de témoin, il répondit: - -—Heu! ce métier-là est comme bien d'autres, il y a des mortes-saisons. -Ainsi, l'autre jour, j'ai été témoin de deux mariages bourgeois; ces -croquants n'ont-ils pas eu l'idée d'aller en Italie passer la lune de -miel et de partir avant déjeuner! - - -Sans compter mes angoisses, ajoute-t-il. Figurez-vous que depuis -quelque temps il y a un adjoint qui est affreusement myope, eh bien, -pendant les cérémonies, je suis sur des épines: j'ai toujours peur -qu'il se trompe et qu'il me marie à la place de l'autre; un malheur est -si vite arrivé! - - - - -COMÉDIENS ERRANTS - - -Autrefois, les comédiens en disponibilité s'assemblaient -dans un café d'assez piètre apparence, situé dans la rue des -Vieilles-Étuves-Saint-Honoré; on appelait cela la Bourse des comédiens, -deux mots bien étonnés de se trouver ensemble. - -Plus tard, ils déménagèrent, et choisirent le jardin du Palais-Royal -pour lieu des rendez-vous. Ils avaient le soleil du jardin, et pour les -jours de pluie les arcades protectrices, et tout cela sans avoir besoin -de consommer, comme au café des Vieilles-Étuves. - -Puis vint le courant qui chassa tout vers le boulevard, et les -comédiens se laissèrent entraîner. - -De la porte Montmartre à la rue Vivienne, il y a chaque jour quinze -cents artistes nomades qui se promènent. - -Autrefois, le comédien de la rue des Vieilles-Étuves était un vagabond -à l'œil vif et intelligent, au geste facile, à la parole nette; il y -avait en lui du fou et de l'inspiré. - -Ses vêtements, usés jusqu'à la corde, tenaient à peine, malgré des -tours de force légendaires. Ses longs cheveux rasés aux tempes, son -extrême maigreur, sa pâleur fiévreuse, formaient un ensemble bizarre, -mais parfois intéressant. - -Et quand l'infortuné racontait les grands succès qu'il avait obtenus -tour à tour dans _Britannicus_ et dans _l'Omelette fantastique_, dans -Buridan de _la Tour de Nesle_ et dans Balochard, il y avait tant de -conviction dans ses paroles, tant de confiance dans son récit, tant de -certitude de sa gloire, qu'on se sentait presque attendri devant une -aussi formidable erreur. - - -Aujourd'hui, le comédien a bien changé, il est gras dès sa jeunesse. -Sans mauvais goût, il serait habillé comme tout le monde. Il porte -une cravate de couleur voyante, une chaîne d'or qui n'est pas en or, -une canne à pomme d'argent, qui n'est pas en argent. Son allure est -tranquille, il parle sans animation; il ne joue pas tous les rôles; -il a son genre, il «fait les rondeurs» quand il est vieux, les Dupuis -quand il est jeune; «il a eu à Carcassonne des succès ébouriffants». - - -La première chose que fait le comédien en arrivant à Paris, c'est de -laisser pousser ses moustaches dont il a été privé pendant neuf mois. - -Un comédien qui a des moustaches est à louer, comme un cheval qui a un -bouchon de paille à la queue est à vendre. - - -Il y a à Paris cinq ou six agences dramatiques; ces agences, c'est -quelque chose qui flotte entre la traite et le bureau de placement. - -Les bons comédiens de province sont connus des directeurs de ces -établissements, et sont toujours placés d'avance; les mauvais finissent -toujours par se placer, mais c'est plus long. - -Une ou deux agences, qui s'occupent spécialement des artistes lyriques -français et italiens, sont devenues des maisons fort estimables, -rendant de grands services aux acteurs et aux directeurs; là tout se -fait honnêtement et intelligemment. - - -Dans les autres il n'en est pas tout à fait de même. - -On engage toujours et quand même. - -Voici la combinaison. - -Un artiste engagé doit à l'agent 5 p. 100 sur la totalité de son -engagement. - -En supposant les appointements à 500 francs par mois c'est 25 francs -que l'agent touche tous les mois. - -Aussitôt l'engagement signé l'artiste touche un mois d'avance par -l'entremise de l'agent qui retient sa commission. - -L'artiste part, débute, est sifflé, il revient chez le même agent qui -l'engage pour une autre ville toujours moyennant la même commission. - -Il y a des farceurs qui se font ainsi 6,000 francs de rentes en se -faisant siffler partout. Quand ils ont fini en France ils vont se faire -siffler à l'étranger, c'est plus difficile, mais ils y mettent tant de -bonne volonté! - - -Le côté des dames n'est pas beaucoup plus favorisé, mais les femmes -ont une manière à elles de porter la pauvreté qui enlève à ce vice une -grande partie de l'horreur qu'il inspire aux mauvais cœurs. - -L'ancienne comédienne aux airs évaporés, la bonne fille qui allait -jadis demander à Toulouse ou à Bordeaux les bravos que Paris lui -refusait, n'existe plus. - -Le théâtre en province est alimenté régulièrement. - -Les étoiles vieillies au boulevard n'ont que deux partis à prendre, -devenir duègnes à Paris ou aller en province jouir d'un printemps -éternel. Il est rare qu'elles ne prennent pas ce dernier parti. - -Quelques jeunes filles du Conservatoire ou d'ailleurs vont faire assez -volontiers une saison dans une grande ville, afin de s'habituer à la -scène, et d'acquérir le pied marin. - -Elles reviennent sans avoir acquis autre chose que les mauvaises -habitudes passées à l'état de tradition. - -Pour le reste il est à peu près inutile d'en parler. Ce reste se -compose de choristes ou de coryphées des théâtres de la capitale, -braves filles dévorées du désir de devenir aussi des étoiles. - -Elles ont chanté deux cents fois les chœurs de _la Grande-Duchesse_ ou -de _la Timbale d'argent_ et elles arrivent à imiter madame Schneider ou -Judic avec une perfection bien capable d'illusionner Castelnaudary ou -Lons-le-saunier. - -Où leur embarras commence, c'est lorsqu'il faut _créer_ un nouveau -rôle, Castelnaudary ne rit plus. - -Pourtant on a vu quelques-unes de ces échappées de la troupe de -fer-blanc gagner quelque talent et devenir passables. - -Après elles, il n'y a plus que des pauvres filles qui sont là comme -elles seraient ailleurs, parce que c'est leur destinée. - -Pendant que toutes les autres rêvent de revenir à Paris sur un vrai -théâtre, pour un vrai rôle, celles-ci rêvent le théâtre d'Alger, parce -qu'en Afrique les officiers sont nombreux et forment un très bon -public. - - - - -L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE - - -Un pauvre diable de licencié se présente chez un gentilhomme fort riche -qui a demandé, par la voie de la publicité, un précepteur pour son -fils, âgé de douze ans. - -—Mon gaillard est un peu en retard, dit le gentilhomme. - -—Nous rattraperons vite le temps perdu, monsieur le comte, surtout si -le sujet est intelligent. - -—Pourquoi ne serait-il pas intelligent? s'écrie le comte en se -redressant. - -—C'est ce que je me demandais, fait humblement le précepteur. - -—Qu'est-ce que vous allez apprendre à mon drôle? - -—Mais, monsieur le comte, cela dépend de vos intentions. - -—Je n'en ai pas. - -—Vous désirez sans doute que M. votre fils soit bachelier ès lettres? - -—Oh! mon Dieu, pas absolument. - -—Bachelier ès-sciences? - -—Ah! du tout! Je veux que mon fils sache tout simplement ce qui est -nécessaire à un homme du monde qui a un beau nom et qui aura un jour -trois cent mille francs de rentes. - -—Avec trois cent mille francs de rentes, on peut se passer de bien des -choses, monsieur le comte. - -—C'est assez mon avis. - -—Un peu de latin? - -—Beaucoup de latin; le Saint-Père aime notre famille. - -—Un peu de grec? - -—Beaucoup de grec; j'ai un oncle à succession qui est helléniste en -diable. - -—Des langues vivantes? - -—Toutes; la comtesse veut que son fils traverse les légations. - -—La littérature me paraît d'une nécessité absolue. - -—Dites les littératures. - -—Quant aux mathématiques..... - -—Cela va sans dire; un homme du monde qui ne sait pas compter est un -bien triste sire, monsieur le professeur. - -—C'est bien mon avis. - -—Il serait possible, d'ailleurs, que mon gaillard ait un jour l'envie -de passer par Saint-Cyr, c'est une maladie de famille. - -—En ce cas, il faudrait soigner la géométrie et l'algèbre. - -—Naturellement. - -—On pourrait effleurer la chimie, la physique et l'astronomie? - -—Vous oubliez le dessin. - -—Je le réservais. - -—Vous n'aurez à vous occuper ni de la musique, ni de la danse, ni de -l'escrime. - -—C'est heureux, car je vous avoue, monsieur le comte, que je suis assez -peu entendu dans ces matières. - -—A propos, savez-vous la gymnastique? - -—Théoriquement. - -—Ça ne suffit pas; mais peu importe: je passerai là-dessus parce que -vous me convenez beaucoup. - -—Monsieur le comte me comble. - -—Vous connaissez les conditions? - -—Votre intendant m'en a parlé. - -—Elles vous conviennent? - -—Mon Dieu, oui. - - -Six mois après cette conversation, le comte se trouve nez à nez devant -le précepteur, qui le salue humblement. - -—Vous avez à me parler, monsieur? - -—Oui, monsieur le comte, une réclamation. - -—Seriez-vous mécontent de votre élève? - -—Non, monsieur, bien au contraire; le vicomte est un charmant enfant, -assez bien doué. - -—Oh! tant mieux. Auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un, dans la -maison? - -—Ah non! monsieur le comte, la maison est admirablement tenue et tous -les commensaux se ressentent de l'aménité du maître. - -—La nourriture, peut-être? - -—Excellente. - -—Votre chambre, sans doute? - -—Fort convenable. - -—Alors, quoi? - -—Mon traitement, monsieur le comte. - -—Ah! vous le trouvez insuffisant? - -—Non, je le trouve ridicule. - -—Le précepteur de mon père, qui était, paraît-il, un homme de grand -mérite, touchait 400 livres; le mien, qui a été plus tard ministre de -l'instruction publique, gagnait 600 francs; vous, monsieur, vous avez -1,200 francs, et vous vous plaignez. - -—Je ne me plains pas, je réclame. - -—Il fallait réclamer en entrant; je n'aime pas à revenir sur ce qui a -été convenu. Vous m'eussiez demandé davantage que j'aurais sans doute -accédé à votre demande. - -—C'est que, monsieur le comte, je ne savais pas... - -—Que ne saviez-vous pas? - -—J'ignorais que Tony, qui élève votre cheval _Mirliflor_, gagnât dix -fois plus que moi, qui élève votre fils. - -—Ce n'est pas du tout la même chose. - -—Je vous demande pardon; il n'y a que cette différence, que _Mirliflor_ -étant plus intelligent que le vicomte, Tony a bien moins de peine que -moi. - - -Je crois qu'il est inutile de dire que M. le précepteur fut remercié -sur-le-champ. - -Où alla-t-il, que devint-il pendant dix ans? Ces détails ignorés ne -font rien à l'affaire. - -Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'après une vie fort agitée, mais -fort honorable, le destin et les électeurs de la Vienne-et-Loire -envoyèrent le précepteur fantaisiste à l'Assemblée nationale. - -L'autre jour, le comte, qui représente un département de l'Ouest, lui -disait en souriant: - -—J'ai remarqué, mon cher collègue, que, depuis quatre ans que nous -siégeons à l'Assemblée, je n'ai pas eu le bonheur de vous ranger à mon -avis. - -—Il y a plus que cela, monsieur le comte, répondit le représentant de -Vienne-et-Loire, voilà plus de dix ans que nous avons été en désaccord -pour la première fois. - -—Faisiez-vous donc partie de l'ancienne Chambre? Il ne m'en souvient -plus; je vous en demande pardon. - -Et pour faire excuser tout à fait son oubli, le comte ajouta -gracieusement: - -—Vous avez l'air si jeune! - -—Je n'étais pas, Dieu merci, de l'ancienne Chambre; je faisais alors -partie de votre maison. - -—Vous voulez rire? - -—Oui, j'ai eu l'honneur d'être le précepteur du vicomte Paul, votre -fils. - -—Serait-il vrai? s'écria le comte en riant. Mais, oui, en effet, je -vous reconnais. Vous étiez ce précepteur original... - -—Rationnel. - -—Non, original: je maintiens le mot. C'est bien vous qui êtes parti, -parce que... - -—Parce que Tony, le jockey, qui soignait votre cheval, gagnait dix fois -plus que moi, qui soignais votre fils. - -—Oui, oui, parfait! je me rappelle. Eh bien, cher collègue, c'était moi -qui avais raison, et vous qui aviez tort. En voulez-vous la preuve? - -—Je ne demande pas mieux. - -—Eh bien, _Mirliflor_ m'a rapporté près d'un million, et ses produits -me rapportent encore, tandis que mon fils a mangé la fortune de sa mère -et a fait 500,000 francs de dettes. Que dites-vous de cela? - -—Je dis que c'est bien juste. Vous avez mal payé, votre fils a été mal -entraîné. - - - - -FIGURES CONTEMPORAINES - - - - -LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE - - -Le roi Louis-Philippe arrivait avec une tout autre politique que celle -du droit divin. Il pensa, non sans raison, qu'il deviendrait populaire -en se faisant bourgeois, et, pour ce faire, il n'hésita pas à couvrir -sa majesté d'une redingote à la propriétaire. - -Tout s'enchaîne; le salut et la discrétion respectueuse se changèrent -en poignées de mains. - -—Bonjour, monsieur le roi, comment vous portez-vous? - -Et le roi répondait en pressant toutes les mains prolétaires qui se -tendaient vers lui. - -—Bien, mes bons amis, très bien. - -Et il causait avec Dubois, Durand ou Lefèvre, de pair à compagnon, -s'informant de leur famille, et de leurs affaires et de leurs -affections. - -Pauvre roi! prince vertueux, comme il fut bien payé de tant de bonne -grâce par ces bourgeois si fiers de lui toucher la main! - - -Je ne puis résister au désir de citer des anecdotes oubliées -aujourd'hui et qui firent la joie de ma jeunesse. Elles prouvent -combien le roi Louis-Philippe était doué d'une bonté à toute épreuve, -doublée d'une finesse extrême, d'autant plus remarquable qu'elle était -accompagnée d'une bonhomie charmante. - -Une députation de la garde nationale de Bordeaux vint féliciter le roi -d'avoir échappé à l'attentat de Fieschi. - -Le roi reçut ces Bordelais comme il aurait reçu les vrais Girondins. - -Apercevant un citoyen à bonnet à poil, d'une fort belle prestance, il -lui adressa la parole avec infiniment de bonté. - -Le citoyen en bonnet à poil était marchand de vin, comme doit être tout -Bordelais qui se respecte. Un rêve d'or traversa son cerveau, et, sans -autre forme de procès, il se mit à faire l'article au roi. - -—Oui, Sire, s'écria-t-il, je puis dire avec fierté qu'il n'y en a pas -un dans Bordeaux capable de vous servir comme moi. J'achète directement -du baron de Brane et de M. Aguado; pas une pièce, pas une bouteille qui -ne sorte de chez moi sans porter ma marque. Vous goûterez, ça ne vous -engage à rien; si ça vous convient, vous payerez quand vous voudrez. -J'ai confiance en vous, moi. - -Un autre Bordelais, aussi marchand de vin que le premier, mais mieux -élevé sans doute, comprenant l'inconvenance de son compatriote, -voulut rompre les chiens, et, après avoir poussé le coude à son ami, -il s'avança et, d'un air plein de grâce gasconne, la grâce la plus -épanouie qui soit au monde, il demanda au roi: - -—Eh! donc, Sire, n'aurons-nous pas le plaisir de déposer nos respects -aux pieds de votre femme? - -—Mon Dieu, non, répondit le roi en souriant; _elle_ est obligée, ce -soir, de garder la maison. - - -A quelque temps de là, nouvel attentat;—on tirait sur le roi comme si -la poudre n'eût rien coûté;—nouvelles députations, nouveaux gardes -nationaux, nouveaux conseillers généraux et municipaux. - -Parmi ces derniers, le président du conseil municipal d'un canton de -l'Orne se fit remarquer par un discours assez proprement récité. - -Le roi s'approche de l'orateur, le félicite à son tour, s'enquiert des -besoins de sa commune et termine son compliment par ces mots: - -—Nous désirons vous avoir à dîner mardi. - -—Impossible, Sire, s'écria le provincial tout désolé. C'est impossible, -j'ai arrêté ma place à la diligence et j'ai eu la bêtise de donner des -arrhes. - -—Eh bien, fit gaiement le roi, ce sera pour demain, à moins pourtant -que vous ne soyez invité autre part. - - -Hélas! cette cordialité bourgeoise, qui, pour manquer de noblesse, n'en -avait pas moins des côtés touchants, disparut bien vite. - -Louis-Philippe, si clairvoyant, si fin, avait commis une faute -politique énorme; à le voir si souvent et de si près, le peuple s'était -aperçu qu'au demeurant le roi n'était qu'un homme. - -En bas, on ne croyait plus; en haut, on se repentait d'avoir semé dans -une terre aussi ingrate. - -La noblesse boudait naturellement. - -La haute bourgeoisie cuvait son bonheur; la petite entretenait ses -rancunes. - -Au milieu de tout cela, le roi sortait peu. De loin en loin, une grande -voiture bleue, de grands laquais rouges, trente dragons commandés par -un simple lieutenant, traversaient au grand trot les Champs-Élysées -déserts. De rares curieux étrangers ou provinciaux quittaient les -contre-allées pour voir le roi qui, d'un fort grand air, répondait à -leurs saluts, mais sans affectation et sans plaisir. Le petit-fils -d'Henri IV était devenu philosophe, et il savait au juste ce que vaut -l'humanité. - - -Parfois, pourtant, on apercevait un chapeau de femme, un ruban, un -bout d'étoffe, et tout le monde courait respectueusement saluer la -reine. - -Il est vrai que si Marie-Amélie n'eût pas salué, on l'aurait saluée -avec la même vénération, tant sa bonté et ses hautes vertus avaient -touché les cœurs. - - - - -LE DUC DE BRUNSWICK - - -Un mort qui ne doit pas être bien content qu'on lui doive la vérité, -c'est ce pauvre prince de Brunswick. - -Le jour où il fit un procès à M. Dollingen rédacteur en chef de la -_Gazette de Paris_, il ne se doutait guère qu'il mettait des réclames -à la caisse d'épargne, qui, après sa mort, seraient distribuées à ses -héritiers qui s'en soucient bel et bien. - -C'était, il faut bien le dire, l'homme le plus grotesque et le plus -ridicule qui soit au monde, ce brave prince. Jamais, au grand jamais on -ne vit un prince si cocasse. - -En le voyant, on était épouvanté et l'on ne pouvait s'empêcher de rire -à gorge déployée. - -Tout Paris le connaissait, c'était ce grand homme aux grands yeux -noirs, à la barbe noire, à la chevelure noire et brillante d'un éclat -inouï. Ses joues, ah! ses joues étaient des joues sans pareilles, leur -nuance tirait entre le coquelicot et le sang de bœuf. - -Il ne fallait pas s'approcher bien près du personnage pour voir que -ses yeux étaient _faits_ comme ceux d'une fille, que sa barbe était -vernie comme une paire de bottes, ses joues fardées comme la vérité -dans un discours de démagogue, sa perruque en soie lisse. - -Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos. On sentait que -l'homme capable de se peinturlurer ainsi chaque jour avait perdu depuis -longtemps tout sentiment de dignité. - - -Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques, -surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui saluait le _colonel -belge_, qui souriait au _vieux marquis_, qui s'inclinait devant le -_Persan_ de la Bibliothèque nationale, et qui considérait le Persan de -l'Opéra-Comique, Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris avait -raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours. - -Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs cris l'altesse -maquillée, et. nul passant n'intervenait pour faire cesser ces -agissements peu hospitaliers. - - -On a déjà raconté bien des choses sur ce prince gommé et dégommé: on en -racontera encore d'autres, et l'on n'aura pas tout dit. - -Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre chocolat. - -L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes, peintes en vert -céladon, se cachaient des ferrures fantastiques dont l'acier poli et -huilé évitait les grincements désagréables des portes de prisons de -l'Ambigu. - -A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se serait cru -dans le logis d'une merveilleuse, si un goût détestable et criard -n'avait présidé à l'arrangement du lieu. - -Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes quelque chose d'étrange. - -C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun d'eux n'était né -sous le même ciel que ses compagnons, aucun ne parlait la même langue; -on eût dit une de ces galères sans pavillon écumant les mers du Levant, -commandée par un pirate sinistre et dont l'équipage est formé de hardis -et douteux compagnons de tous les pays. - - -Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux jaunes étaient -intéressants: c'étaient deux chevaux du Quercy dont Louis XIV avait -fait présent à l'électeur de la Hesse et dont la race avait été -précieusement conservée. - -Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels chevaux, qui -n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et Paris ne s'étonnait ni de -leur couleur ni de leur longévité; il pensait que les chevaux étaient -maquillés comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. Il -n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur naturelle, et ils -avaient été renouvelés quatre fois. - -Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme bien d'autres -choses, le prince, devenu poltron, ou sentant sa mort prochaine, avait -privé le dernier étalon de son plus précieux ornement. - - -Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, je me -trompe, un peintre des plus distingués, T. John Lewis Brown, ayant -regardé les deux animaux avec son œil artiste, fut frappé de leur -tournure archaïque, c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les -chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il avait vus dans -les tableaux du temps. - -L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant qu'il n'avait qu'à -prononcer son nom, aimé et connu, pour que les portes s'ouvrissent à -deux battants. Il se trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que -l'unique battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué qu'il -désirait croquer les chevaux, le battant se referma tout à fait. - -Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste employa toutes les -diplomaties de son esprit et tous les diplomates de sa connaissance, -l'autorisation de copier d'après les chevaux jaunes lui fut accordée, -et un palefrenier en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait ordre -de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail de l'artiste. - -Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui n'avait pas de cravate -rose, firent mille amitiés au peintre et lui auraient raconté bien des -choses s'ils avaient su parler. - -A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un véritable succès. -Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement trouve sa récompense, -surtout quand le mérite l'accompagne. - - -Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, va trouver sa place -ici; elle me fut racontée, il y a bien longtemps, par une aimable -princesse russe qui la tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice, -qui la tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, qui -n'était pas sa sœur. - -C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait encore de -l'opinion publique. - -Un jour, il demanda à son coiffeur: - -—Que dit-on de moi dans Paris? - -—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre Altesse est -toujours très bien coiffée. - -—Ah! Et puis? - -—Et puis que Monseigneur est un très bel homme. - -—Et ensuite? - -—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants qu'on puisse voir. - -—Est-ce tout? - -—A peu près. - -—Que dit-on de mon hôtel? - -—On le trouve superbe. - -—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose? - -—Ah si! Monseigneur. - -—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux. - -—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit le pauvre merlan, qui -ne s'attendait pas à soulever une pareille fureur. - -—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle, parle, ou je te chasse. - -Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de ce duc qui -portait plus de perruques qu'aucun homme de France, répliqua en -tremblant: - -—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait quelque chose, -j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque chose, ce qui est bien -différent. - -—C'est bon. Que manque-t-il? - -—On dit que ça manque de femme. - - -Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma soudain et dit -simplement: - -—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser. - -Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux bleus, d'une figure -fort ordinaire, mais jeune et douée de la beauté du diable, venait -égayer l'hôtel par sa présence. - -On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie. - -Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine. - -Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait en voiture et -allait montrer ses toilettes tapageuses presque toujours ridicules aux -badauds du boulevard. - -Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai succès de -curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc la congédia en la payant -assez chichement. - - -Voici l'histoire de cette fille. - -Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait de femme, il en -demanda une à son intendant, qui lui répondit que rien n'était plus -facile que de contenter Son Excellence; le bonhomme se trompait. - -Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le duc désirait que -la personne qu'il demandait fût muette ou qu'elle ne sût point parler -français. On lui présenta une muette, mais elle se faisait si bien -comprendre avec ses yeux que le duc n'en voulut pas. - -On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas, alléguant bien à -tort qu'à Paris tout le monde entend l'anglais. - -Une Allemande, il ne fallait pas y songer. - -Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était dangereux. - -Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose. - -Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposa une jeune fille -du val d'Andore, pays où, disait-il, on parle une langue que personne -ne comprend. - -Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une jeune fille vêtue -comme Georgette, la reine des moissons. Vous savez, cette belle -Georgette qui avait traversé l'opéra-comique d'Halévy sous les traits -jeunes et radieux de madame Cabel, alors inconnue. - -Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les langues venues, -elle ne répondit pas un mot. - -Le prince doutait encore; il lui dit: - -—Si vous saviez parler français je vous donnerais deux billets de mille -francs. - -La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive. - -Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut permis d'emporter ses -toilettes et quelques rares bijoux et une somme de dix mille francs -pour les dix mois qu'elle avait été emprisonnée. - -—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux, je commençais à -m'ennuyer. - -—Elle parle! s'écria le duc. - -—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont. Je -suis venue gagner une dot pour me marier avec mon cousin Benoît. - -Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie, mais son -cocher fut inconsolable. - - - - -A PROPOS DU SHAH DE PERSE - - -Les Parisiens sont toujours les mêmes. - -Quoi! un roi part de l'extrême Orient pour venir tendre la main aux -peuples d'Occident, et l'on ne trouve rien de mieux, pour reconnaître -cette avance faite à la civilisation européenne, que de défiler -l'un après l'autre cet horrible chapelet de vieux calembours qui -illustrèrent les chansonnettes de Meyer et de Levassor. Rebuts -d'almanachs et d'anas qui n'ont plus de charmes pour les portiers. - -«Pour venir en France, le shah aurait dû attendre la mi-août.» - -«Le shah ira à l'Opéra-Comique entendre madame Carvalho-Miolant.» - -«Si le shah va à l'opéra les rats n'ont qu'à bien se tenir.» - -«On prétend que l'Opéra va donner une représentation de gala. Tout au -contraire du proverbe, les rats danseront, parce que le shah y sera.» - -C'est charmant. Voilà des échantillons qui donnent plutôt une idée du -mal de mer que de l'esprit français. - -Heureusement, le shah n'entend pas le français. Cela lui évitera la -peine d'entendre la plaisanterie. - - -Au commencement du siècle, un Français, nommé Boredon, natif de -Montauban, fut pris de la manie des voyages. Tailleur de son métier -et n'ayant pas grand argent, il fit de véritables tours de force -pour satisfaire sa passion. Il s'embarqua à Marseille, vécut assez -misérablement, et, enfin, arriva en Perse dans un état de détresse -inimaginable. - -Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme, le fit venir et -lui fit toutes sortes de questions touchant sa patrie. - -Mais comme le shah n'entendait pas le français et que Boredon ne savait -pas un mot de persan, la conversation ne fut pas aussi intéressante -qu'on aurait pu s'y attendre. - -Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements au pauvre diable et -ordonna qu'on ne le laissât pas mourir de faim. - -Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix fois mieux -qu'un professeur de langues orientales. - -Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le plus grand bonheur -d'un Persan est d'écouter une fable, il se mit sans plus attendre à -raconter des fables qui obtinrent un succès tellement prodigieux, que -Feth-Ali le fit mander près de lui. - -—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir est arrivée jusqu'à -moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un an je te fis donner des habits et -des vivres, j'avais deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi -donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si bien. - -Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme. Il s'agissait d'un -corbeau qui tenait à son bec un fromage, et d'un renard qui, désirant -beaucoup s'approprier ce mets délicat, flattait tant et si bien -l'oiseau, que celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie. - -Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon de continuer; -mais celui-ci était trop avisé pour dépenser tout son bien en un seul -jour. Il allégua une foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une -fable par mois. - -Le mois suivant il dit _la Cigale et la Fourmi_; enfin, après un an, il -n'en était qu'à _l'Alouette, ses petits et le maître du champ_. - -Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu qu'en France -comme en Perse les plus grands hommes d'État sont ceux qui font des -fables, il nomma Boredon ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre -chose. - -La fortune du Gascon devenait sérieuse; un moment d'oubli vint à jamais -le brouiller avec son maître. - -Un jour, à la chasse, une branche mal apprise fit un accroc à la -tunique du shah. - -Boredon, avec un empressement qui prouvait plus en faveur de son bon -cœur qu'en faveur de sa finesse, prit son étui dans sa poche et se mit -à raccommoder la tunique endommagée. - -Feth-Ali, stupéfait, le regarda faire. - -—Que veut dire cela? demanda-t-il. - -Boredon comprit sa faute; il s'excusa en affirmant qu'en son pays les -plus grands personnages savaient coudre les habits sans avoir jamais -appris. - - -Vers 1816, une mission composée de savants et de voyageurs français -arriva à Téhéran et réclama l'honneur de saluer le prince. - -Le shah fit demander si parmi les nouveaux venus il se trouvait un -poète capable de lui improviser des fables. - -Comme on lui répondit qu'il ne s'en trouvait pas, Feth-Ali se montra -désappointé; néanmoins, voulant cacher son mécontentement et donner à -la mission française un éclatant témoignage d'estime, il lui envoya -tous ses vieux habits, en priant de faire de bonnes reprises qui -seraient bien payées. - -La mission fit répondre qu'elle ignorait l'art de raccommoder les vieux -habits. - -—Pas bavards et pas tailleurs! s'écria le prince; ce ne sont pas des -Français. - -Et, sans plus d'explications, on mit les savants en prison. - -Un vizir intelligent ou humain leur rendit la liberté. - -Le shah actuel, plus heureux que son aïeul, n'aura pas une déception -complète; il peut se faire lire les feuilles et il verra que, si les -Français ne sont pas tous tailleurs, ils sont tous bavards, ce qui ne -vaut pas mieux. - - - - -THÉODORE BARRIÈRE - - -A propos de Barrière et de duels, permettez-moi de vous dire une -historiette qui peint mieux l'auteur des _Faux Bonshommes_ que tout ce -qu'on pourrait dire de lui dans un gros volume. - -Il y a douze ou treize ans, je me promenais sur le boulevard -Montmartre; je sentis une main s'appuyer sur mon épaule. - -—Vous êtes Jules Noriac? - -—Oui, monsieur. - -—Je suis Théodore Barrière. - -—Enchanté de faire connaissance avec vous. - -—Ça tombe bien, je viens _te_ demander un service. - -—Tant mieux, de quoi s'agit-il? - -—Lis. - -Je parcourus, dans un journal que Barrière me tendait, un article -où l'on maltraitait fort les nouveaux académiciens et les nouveaux -chevaliers de la Légion d'honneur. - -—Eh bien? - -—Eh bien, je suis décoré depuis huit jours, je ne veux pas laisser -passer ça. - -—Tu as raison. - -—Je le sais; prends donc un de tes amis et va demander raison de ma -part au signataire de cet infâme article; il est là assis au café des -Variétés, il prend du café, l'animal! - -Malgré mon habitude de m'étonner médiocrement des choses de ce monde, -je demeurai stupéfait. - -—Mais, _cher ami_, tu n'y penses pas m'écriai-je; d'abord, je n'ai pas -d'ami dans ma poche, et aller demander raison à un monsieur qui prend -sa demi-tasse me semble impossible et en dehors de toute convenance. - -—Ça ne me regarde pas; Villemessant m'a dit que tu arrangerais tout -ça; débrouille-toi comme tu voudras, pourvu que l'affaire ait lieu -sur-le-champ. - -—A dix heures du soir? - -—Chez Cordelois, nous faisons assaut dans la cave; l'obscurité ne me -gêne pas; va, je t'attends chez Véron. - -Je restai seul et fort embarrassé. Le hasard envoya Charles de Courcy, -le plus aimable garçon du monde; quoique fort jeune, il avait autant de -raison que d'esprit. - -—Tu arrives bien, lui dis-je, _nous_ allons demander raison à ce -monsieur que tu vois là, de la part de Barrière; et je lui racontai les -griefs du collaborateur de Mürger. - -Charles de Courcy riait à se tordre. - -Nous faisons demander le monsieur et nous le sommons de faire -les excuses les plus plates ou d'avoir à mettre l'épée à la main -sur-le-champ. - -Ce monsieur était Paul Mahalin, un grand garçon blond et doux qui a -du talent et qui, pendant le siège, a fait acte de bravoure; il nous -regardait stupéfait en murmurant: - -—Barrière! Barrière! Mais c'est impossible; vous n'avez donc pas lu la -note? - -—Quelle note? - -—Tenez. - -Et à son tour il nous passait le journal où se trouvait la note -suivante: - -«Il est bien entendu que parmi les nouveaux décorés nous ne comptons -pas M. Théodore Barrière; son esprit et son grand talent l'ont mis -depuis longtemps au-dessus de toute récompense.» - -Charles de Courcy riait à se tordre. - -Nous quittons Mahalin et nous allons retrouver Barrière qui nous crie: - -—Pour quelle heure? - -—Relis ton journal. - -—Je l'ai lu. - -—Non, il y a une note. - -—Qu'est-ce que ça me fait? - -—Ça nous fait beaucoup. - -Barrière se décide enfin et lit la... note. - -—Eh bien, dit-il, après? - -—Comment, après? Mais tu n'as pas l'intention de te battre avec celui -qui a écrit ça? - -—Pourquoi donc, pourquoi donc? - -—Ça ne se peut pas. - -Ici, pendant deux heures, j'entassai arguments sur arguments. - -—L'affaire est commencée, disait Barrière, je veux aller jusqu'au bout; -_je ne peux pas entrer dans tout ça_. - -Le rire homérique de Charles de Courcy fit plus que tous mes -raisonnements; Barrière alla se coucher; mais je n'assurerais pas qu'à -l'heure qu'il est il soit convaincu que nous avions raison. - - - - -PEPITA SANCHEZ - - -Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui croyait coucher -dans son lit et qui s'est endormie sur le trottoir. - -Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort jolie il y a -quelques années; elle n'était plus de la première jeunesse; encore -quelques jours, elle passait dans la vieille garde du demi-monde. - -Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez n'avait rien de -bien particulier; elle avait fait dépenser beaucoup d'argent, là était -toute sa gloire. - -—Triste gloire! disent les gens vertueux. - -—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou les pratiques -philosophes, ce qui n'est pas la même chose; hé! les créatures comme la -Sanchez ont un grand poids dans le monde. - -Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction qu'une -fille qui a pris cinq ou six millions dans la poche d'autrui, et qui -les a jetés par la fenêtre à toutes sortes de gens qui tendaient les -mains, est autrement utile, socialement parlant, que les personnes qui -vont à la messe. - -Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain que c'est la -vierge folle qui porte des fichus brodés, qui nourrit la vierge sage -qui les brode. - -Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire. - -En admettant que les étoiles du demi-monde soient une nécessité -sociale, un mal nécessaire, comme dit Prudhomme, je trouve qu'on -arrive à leur donner une importance tout à fait ridicule. Elles sont -charmantes, je veux bien; mais elle tiennent trop de place. - -Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est pas de -l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait être fixé sur un -point: - -La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou par dépit, ou bien -est-elle tombée accidentellement de sa fenêtre en voulant appeler -quelqu'un? - -Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela peut faire à tout -Paris? - -Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la ville une statue -d'or? - -A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes jalouses? - -A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould, par la causticité de -son esprit? - -Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir au coin de la Chaussée -d'Antin un temple à Terpsichore avec l'argent de Vénus Vénale? - -Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout cela. - -Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui vint jamais -dans l'esprit de les offrir au conseil municipal et elle fit bien. M. -Marmotan ne les eût pas acceptées, et il aurait eu mille fois raison. - -Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement qu'en paroles. - -Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met pas dans ses -pièces. - -Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter; elle demeurait -boulevard Hausmann, au premier, au-dessus de l'entre-sol. - -Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement? Dans trois -jours, on n'y pensera plus. - -Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune monsieur de -bonne famille qui se trouve mêlé à cette mort. - -Il accompagnait la dame, le soir. - -Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard Haussmann -a-t-elle cédé au simple désir de rappeler un volage ou au lugubre -dessein de mourir sous ses yeux? - - - - -HENRI MÜRGER - - -Le pauvre Mürger, qui était très honnête, mais très vaniteux aussi, -comme nous tous, avait dans son ventre littéraire un ver rongeur. - -Tous les imbéciles qu'il rencontrait,—et vous savez si l'espèce en -est grande,—ne trouvaient rien de mieux à lui dire, pour le flatter -extrêmement, que ceci: - -—Vous savez, mon cher, que _la Dame aux Camélias_ c'est tout simplement -_la Vie de Bohême_, et que Dumas fils est un filou. - -Mürger devenait blême, ébauchait un sourire qui était une véritable -grimace. - -C'est que _la Dame aux Camélias_ n'avait fait son trou qu'au théâtre; -cela la rendait plus jeune; mais le volume de _la Dame aux Camélias_ -était plus vieux que le volume de _la Vie de Bohême_, et le pauvre -brave garçon se disait en lui-même: - -—Si ce n'est pas Dumas qui est le filou, ce doit être moi. - -Pauvre cher regretté! il n'avait volé personne, pas plus que Dumas. -Ils avaient fait le même livre, parce que rien ne ressemble plus au -cœur d'un homme que le cœur de son voisin; rien ne ressemble plus à une -femme qu'une autre femme. - - - - -LES AMIS D'HENRY MÜRGER - - -Tout dernièrement, Philibert Audebrand invoquait mon souvenir en faveur -du pauvre Colline II. - -Colline II n'était pas le vrai Colline, mais ce qu'il faut dire c'est -comment Charles Lourdes de la Place, fils du pasteur protestant, qui -a eu la bonté de laisser faire à son nez et à sa barbe le miracle de -Lourdes, était devenu sans préméditation un personnage de la Bohême. - -Vous connaissez, à n'en pas douter, les deux Lionnet. Au temps où l'on -nommait ces deux artistes, les petits Lionnet, c'est-à-dire vers 1853, -l'un deux, Hippolyte, je crois, eut le choléra. L'autre, Anatole, qui -aimait tendrement son frère, tomba dans une profonde désolation. - -Pendant qu'il pleurait à chaudes larmes, la porte s'ouvrit et Charles -de la Place apparut avec sa douce et bonne figure; en apprenant le -malheur qui frappait les deux jeunes gens, il ne dit rien sinon qu'il -était bien heureux d'être arrivé juste au moment où l'un de ses amis -avait besoin de consolation, et l'autre de soins. - -La Place était parti de son hôtel du quartier Latin avec un livre sous -le bras pour tous bagages: il resta deux ans chez les Lionnet. - - -La vérité, c'est que son maître d'hôtel lui avait donné congé. - -Au milieu de sa douleur, Anatole Lionnet avait fait un vœu qui ne va -pas le mettre très bien dans l'esprit des libres penseurs; il avait -fait le vœu d'aller à la messe de six heures du matin, à Notre-Dame de -Lorette, pendant un mois. - -Les gens de théâtre, qui ne s'endorment jamais avant deux heures du -matin, comprendront seuls que le vœu était sérieux. Un mieux sensible -se manifesta dans l'état du malade et son frère suivit la messe avec -une exactitude complète pendant un mois. - -Les quinze premiers jours la Place l'accompagne: - -—Je suis venu pour te consoler, disait-il, je ne veux pas te quitter. - -Pourtant au bout de quinze jours, il _canna_ la messe. - -—Oh! tu te fatigues? lui demanda son ami. - -—Non, répondit la Place; mais je vais te dire, je crois avoir fait -suffisamment mon devoir; prolonger mon dévouement, ce serait vouloir -affaiblir le tien, et d'ailleurs... je suis protestant. - -Au rétablissement d'Hippolyte, on fut très surpris sur le boulevard de -voir trois Lionnet au lieu de deux. - -Deux, c'était déjà bien gentil. - -On s'enquit du nouveau venu, qu'on baptisa du nom de Colline, parce -qu'il portait toujours son inévitable livre. - -Les Lionnet sont très aimés dans le monde artiste, parce que nul plus -qu'eux n'est empressé à rendre service. Depuis vingt-cinq ans, ces deux -braves garçons ont chanté à plus de mille représentations à bénéfices. - -Grâce à ses parrains et à la douceur inaltérable de son caractère, -jointe à un mérite incontesté, la Place fut adopté à l'unanimité. - - -Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire pourquoi le nouveau -Colline avait émigré du quartier Latin pour arriver au quartier Trévise. - -Colline n'était pas riche; il habitait une pauvre chambre de la rue -Saint-Jacques, non loin du cloître Saint-Benoît. - -Cette chambre était au sixième étage, et bien qu'elle ne fût encombrée -que par un petit lit et une apparence de commode, l'homme qui la louait -à Colline, moyennant vingt-cinq francs par mois, était aussi exigeant -pour le payement de son loyer, que si l'appartement de l'étudiant eût -été situé au premier. - -Un jour, Colline, étant gêné, ne put adoucir son hôte qu'en -souscrivant à son profit un billet de trente-trois francs. - -L'heure fatale de l'échéance arriva, Colline n'avait pas les fonds. - -M. Malenson, son hôte, n'était pas content. - -On en vint aux récriminations, et, de mots en mots, l'hôte infâme -s'écria: - -—Vous en parlez bien à votre aise, mossieur, mais permettez-moi de vous -dire, mossieur, que, lorsqu'on ne fait pas honneur à sa signature, on -n'est pas un homme délicat, mossieur! - -Colline, qui était le plus honnête garçon du monde, se sentit vivement -blessé, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, il crut se -mettre en colère et il répondit: - -—Ah! je ne suis pas délicat, monsieur Malenson, je ne suis pas délicat, -moi; c'est sans doute vous, monsieur Malenson, qui êtes le type de la -délicatesse. Eh bien, monsieur Malenson, je vous prédis une chose, -c'est qu'un jour vous mourrez et sur votre tombe abandonnée il poussera -un gazon ridicule! - -Et Colline remonta en grommelant: - -—Oui, monsieur Malenson, un gazon ridicule! - - -Colline eut trois mois de tranquillité, il pensa avoir terrassé -l'infâme Malenson. - -Il y avait du vrai dans cette supposition. Malenson avait parlé à -sa femme de l'horrible prédiction de l'étudiant, et le couple était -troublé. Cette horrible perspective de dormir pendant l'éternité sous -un gazon ridicule l'effrayait au delà de toute expression. - - -Colline était heureux, son hôte ne bronchait plus. Malheureusement, il -vint dans l'idée du jeune médecin que la gymnastique était absolument -nécessaire à la santé de l'homme, et il établit un gymnase dans sa -chambre. - -Ce gymnase peu compliqué se composait d'un simple trapèze. - -Quand Colline voulut opérer lui-même, il fut forcé de reconnaître qu'il -avait mal pris ses mesures; manquant tout à fait d'espace, il dut -ouvrir sa fenêtre. - -Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, Colline devenait -d'une belle force, et il ne désespérait pas d'égaler un jour le fameux -Léotard. - -Malheureusement un passant ayant levé les yeux aperçut deux pieds qui -se balançaient dans l'espace avec une régularité désespérante. - -Cinq minutes après, la rue Saint-Jacques tout entière considérait -le singulier spectacle qu'offrait cette paire de pieds sortant d'un -fenêtre du sixième étage pour se balancer dans l'espace. - -La police arriva, et, au lieu de décrocher un pendu, comme elle s'y -attendait, elle dérangea le plus inoffensif des hommes dans la plus -douce des distractions. - -—Pour cette fois, dit le brigadier des sergents de ville, je ne dis -rien, mais que ça ne vous arrive plus, sans ça je verbalise. - -En se retirant il dit à Malenson: - -—Moi, si j'étais que vous, je le flanquerais à la porte, ce -particulier-là. - -—Impossible, fit Malenson, il me doit de l'argent et il m'a prédit que, -si je le tourmentais, il pousserait sur ma tombe un gazon ridicule. - -Le brigadier était sceptique, il haussa les épaules. - -—Vous n'avez pas honte, dit-il, vous un homme établi, d'avoir des -superstitions comme ça; d'ailleurs est-ce que la police n'est pas là? - -Malenson rassuré donna congé au pauvre Colline II. - - -Colline Ier, le vrai Colline, s'appelait et s'appelle encore, Dieu -merci, Vallon. - -M. Vallon est un écrivain fort estimable, mais il est surtout un -philosophe catholique, spécialité assez rare aujourd'hui. - -Il est né à Laon, pays de Champfleury, mais je ne saurais dire si ce -fut Champfleury qui l'introduisit dans la Bohême ou si ce fut lui qui -y guida les pas de l'auteur de la _Mascarade parisienne_, peut-être y -arrivèrent-ils l'un portant l'autre. - -Non, cette dernière supposition est invraisemblable parce que, pendant -le temps que Vallon passa dans la Bohême, il ne porta que deux choses. - -Un parapluie (vert!) et un traité de la philosophie nébuleuse d'Hoëné -Wronski. - -En quittant cette société secrète de l'espérance, de la joie et des -chansons, M. Vallon s'affilia dans une société qui eut aussi son heure -de gloire: la réunion politique de la rue de Poitiers. - -Plus tard, il devint rédacteur du _Journal des villes et campagnes_, du -_Pays_, etc. - -En 1849, il écrivit une brochure qui fut tirée à plus de cent mille -exemplaires, elle était intitulée: _les Partageux_. - -Le moment n'est peut-être pas bien favorable pour rappeler cette -publication qui, à coup sûr, nuirait à M. Vallon dans bien des esprits; -aussi ai-je la précaution de ne pas donner l'adresse de l'auteur. - -Puisse cette attention faire excuser par ce galant homme mes petites -indiscrétions. - - -Voulez-vous me permettre, par le temps de politique qui court, de -demeurer encore dans la Bohême? Eh mon Dieu! je sais bien que tout a -été dit sur ces aventuriers de la plume et du pinceau, mais dussé-je -répéter ce que tout le monde sait, cela serait toujours aussi amusant -que les permutations ministérielles, les interpellations, et autres -fariboles sérieuses, mais navrantes. - -Après Colline venait Marcel. Celui-ci était un peintre assez -insignifiant qui attendait l'héritage d'un oncle propriétaire rue -d'Enfer. - -L'oncle ne voulant pas mourir, il s'entêta pendant des années, et -le neveu fut obligé d'accepter une place de professeur de dessin en -province. _Sic transit gloria mundi._ - - - -Mürger s'était peint lui-même dans le personnage de Rodolphe et il faut -bien avouer qu'il ne s'est pas fait ressemblant, heureusement pour lui. - -Vous savez le proverbe: «On ne se voit pas.» - - -La physionomie la plus sympathique de la Bohême est sans contredit -celle de Schaunard; Schann de son vrai nom. - -Ce bohème, d'une insouciance folle et d'une gaieté sans pareille, -appartenait à une bonne famille, et plus d'une fois la Bohême dîna des -reliefs dérobés par lui dans la cuisine paternelle. - -Schann était le grand pourvoyeur. - -Quant il échouait dans ses tentatives hasardeuses, il remplaçait le -dîner absent par des mots pleins d'esprit et de gaieté. - -Schann faisait des mots sans s'en douter, comme M. Jourdain faisait de -la prose, ce qui rendait son esprit charmant, comme tous les esprits -dépourvus de prétentions. - -Schann était peintre ou croyait l'être, ce qui revient au même. Il -était également musicien. Je n'ai jamais vu aucun tableau de lui, mais -il me souvient d'avoir entendu de charmantes mélodies échappées de son -cerveau, entre autres _les Amours de Rose et le Mariage dans les blés_. - - -Schann habitait au cloître Saint-Benoît, et il avait fondé des -concerts, véritable musique de chambre. - -En compagnie du pauvre Barbara, dit _Barbemuche_, qui jouait le premier -violon, de Champfleury qui jouait du violoncelle, il s'était réservé -l'alto, instrument difficile et ingrat. Schann s'était mis dans l'idée -de résoudre le problème impossible d'exécuter un quatuor à trois. - - -Chaque soir, les trois artistes exécutaient avec rage, les fenêtres -ouvertes, les symphonies les plus étourdissantes; mais, à leur grand -déplaisir, aucune foule idolâtre ne s'assemblait sous leur fenêtre. - -Ce que Schann eût donné pour entendre les passants applaudir, comme -applaudissaient les gondoliers de Venise en écoutant les psaumes de -Marcello, est inimaginable; mais le Cloître était désert, toujours -désert. - -Désert n'est peut-être pas le mot; chaque soir, un homme, un seul, il -est vrai qu'il était ivre comme la bourrique à Robespierre, venait -danser, au son de la musique bohémienne, devant un arbre de la liberté, -que les frères et amis venaient de planter quelques mois auparavant. - - -La musique dura trois mois; l'ivrogne vint quatre-vingt-dix fois se -trémousser devant l'arbre de la liberté, pareil au roi David qui -dansait devant l'arche. Ce résultat ridicule dégoûta les virtuoses, qui -abandonnèrent la partie. - -Schann, qui est un esprit droit, comprit bien vite que le bonheur de -faire danser un ivrogne n'est pas le sort le plus beau, le plus digne -d'envie, et, sans tambour ni trompette, il revint sous le toit paternel -apportant son inaltérable bonne humeur, ce qui ne gâte rien. - -Aujourd'hui Schann gagne beaucoup d'argent; il emploie une centaine -d'ouvriers, et mettant au service de son commerce son goût et ses -réelles qualités d'artiste, il a poussé aux dernières limites de la -perfection une de ces intéressantes industries parisiennes qui rendent -les autres pays jaloux. - - -Il y a un an environ, j'étais en quête d'un joujou destiné à égayer un -adorable petit être qu'une fluxion de poitrine clouait au lit. - -J'entrais chez le marchand de jouets du passage de l'Opéra. - -—Je voudrais, dis-je, un joli joujou pour un enfant malade. - -—Quel âge a l'enfant? demanda le marchand. - -—Cinq ans. - -—Je vais vous donner un pompier qui monte tout seul à l'échelle. - -—Non, c'est pour une petite fille. - -—Ah! très bien; voici un bébé qui nage tout seul dans l'eau; une belle -pièce mécanique. - -—Non, un enfant malade ne peut toucher l'eau. - -—C'est juste, je vais vous offrir une vache. - -—Allons donc! une vache, cela n'a rien de bien amusant; si elle avait -du lait encore, je ne dis pas. - -De cet air empressé mais légèrement narquois des commerçants de Paris, -le marchand répondit: - -—Monsieur, nous avons cela. - - -Et il rapporta triomphalement une petite vache de 30 centimètres -de haut; non seulement il sortait du lait de ses pis d'ivoire, non -seulement elle ruminait en tournant ses gros yeux, mais elle était -admirable de forme et d'une merveilleuse beauté. - -—Mais, m'écriai-je, c'est une vache de Barye, exécutée d'après Troyon. - -—Non, répondit simplement le marchand, elle sort de la fabrique de M. -Schann, rue des Vieilles-Haudriettes, à Paris. - - -J'emportais la petite vache, et tout le long du chemin je me disais: - -—Il est des hommes favorisés de Dieu et qui ont d'heureuses destinées, -vraiment. - -Cet excellent Schaunard est bien de ceux-là. Il a fait rire toute une -bande de bons esprits qui crevaient de faim; sa gaieté les a soutenus -dans la lutte. - -Imprimé tout vif, il a fait et fera bien longtemps encore tordre de -rire des générations pour qui le présent et l'avenir ont été et sont -encore chargés de nuages. - -Et comme si ce n'était pas assez d'avoir jeté la gaieté dans l'esprit -des pères, le voilà qui sème la joie dans le cœur des petits enfants. - -Et je me suis pris à aimer de tout mon cœur ce bon Schaunard, que je -n'ai jamais vu. - - - - -NAUNDORFF - - -Naundorff vient réclamer un état civil, se prétendant tout simplement -le fils du dauphin Louis XVII, mort au Temple, comme on l'avait cru -jusqu'à présent. - -Il paraît que c'était une erreur. - -On aurait fait un faux acte mortuaire, et le dauphin, le vrai dauphin, -aurait été enlevé du Temple dans un cercueil. - -C'est en vain que, depuis 1851, on dit à ce brave lieutenant -hollandais:—Il y a un arrêt qui vous a débouté de vos prétentions. - -Il répond: - -—Oui, mais c'est un arrêt par défaut. Le comte de Chambord ne s'est pas -défendu. - -—Jugez donc, s'il s'était défendu! - -—Peu importe. J'ai des preuves; tous les monarques du Nord ont reconnu -mon père qu'ils ne connaissaient pas. Il a été enterré sous le nom -de Bourbon; je suis connu sous le nom de Bourbon. Demandez au roi de -Prusse. - -Comme personne ne se soucie d'aller s'informer, le dauphin putatif -reste calme dans son opinion. - -Vous verrez qu'il y aura des gens qui vont croire. - -Hier, une dame disait: - -—Enfin, si son père n'était qu'un simple horloger, pourquoi aurait-on -voulu l'assassiner? - -Avec cet argument, on finirait par conclure que Peschard, l'horloger de -Caen, qui fut assassiné pour tout de bon, était bien plus dauphin que -Naundorff, qui n'a été assassiné que platoniquement. - - -La vérité, c'est qu'on se passionne peu pour le lieutenant Naundorff, -qui a déclaré qu'il ne tenait pas du tout à la couronne de France. - -Ça été de sa part une maladresse. Que de partisans il aurait pu se -faire! Il y a tant de gens qui espèrent avoir un jour un ministère ou -un bureau de tabac! - -Un homme qui peut dire: J'abaisserai les impôts, je supprimerai le -service militaire, je donnerai de l'avancement aux employés, cet homme -peut être sûr d'avoir des partisans. - -Mais un prince qui ne réclame pas la couronne n'est pas un prince -intéressant du tout. - - -Le plus curieux, c'est que Naundorff a trouvé un avocat; cet avocat, -c'est M. Favre; il y a des fatalités. - -Vous vous attendez à me voir injurier cet homme politique. Eh bien, -pas du tout; vous voilà bien attrapés. - -D'abord je n'insulte personne. Cela ne sert à rien; puis je reconnais -à M. Favre un certain courage, celui de rechercher avec avidité toutes -les occasions d'exciter ses ennemis contre lui. Est-ce de sa part -bravoure, mépris ou inconscience? Ma foi, je n'en sais rien. - -Dans ce procès, comme dans les autres, le membre de la Défense -nationale défend son client avec un talent indiscutable. - -Pendant un moment, il a jeté le doute dans l'esprit de l'auditoire, à -ce point que plusieurs vieilles dames versaient des larmes abondantes. - - -Un soir, un député arrive tout effaré dans les couloirs de l'Assemblée. - -—Jules Favre, s'écrie-t-il, vient de prouver d'une façon irréfutable -que Naundorff est vraiment le dauphin de France. - -—Quelle plaisanterie! - -—Ce n'est pas une plaisanterie, dit le baron Élizé de M..., intervenant -dans la conversation; la preuve, c'est que M. de C... vient de partir -pour demander à Naundorff s'il accepterait le drapeau tricolore. - - - - -JULES JANIN - - -Un grand deuil est aussi venu affliger la famille des lettres. Il ne -s'agit pas d'une mort, Dieu merci, mais tout simplement d'une retraite. -Janin, Jules Janin, le prince des critiques et le roi des honnêtes -lettrés, quitte le journalisme. Que ferons-nous de nos lundis? - -Depuis plus de quarante ans, cet esprit aimable parmi les plus -aimables, publiait dans les _Débats_ un feuilleton qui faisait la joie -des délicats et l'honneur des gens de notre profession. - -Tout le monde connaît cette critique douce, fine, vivace, pleine -d'aperçus savants, de bonté et de justice. - -Tout le monde a apprécié cette forme originale du maître, forme -élégante et bien à lui, musique adorable d'originalité et de grandeur. - -Le maître se retire sous sa tente pour penser, tranquille; mais, plus -heureux que Coriolan, il se relire vainqueur; il n'a voulu attendre ni -l'accablement des ans, ni le voile qui obscurcit les meilleurs esprits; -il part, sinon dans la force de l'âge, du moins dans toute la force de -l'esprit. - -Janin est un de ces illustres à qui l'on ne peut dire au revoir, car -ils ne s'en vont jamais. Quand l'heure suprême sonnera pour lui, il ne -partira pas davantage. Il restera comme Montaigne et comme Rabelais, -les deux plus grands hommes en l'art de penser et en l'art d'écrire. - - -L'œuvre de ce maître est immense. Sans compter plus de cent volumes, de -_l'Ane mort_ jusqu'à sa traduction d'Horace, sans compter des milliers -d'articles, de nouvelles, de contes et d'études, Janin a écrit sur -le théâtre moderne DEUX MILLE DEUX CENT QUARANTE feuilletons, soit -VINGT-SIX MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGTS colonnes, soit UN MILLION TROIS -CENT QUARANTE MILLE lignes; environ cent cinquante beaux volumes, -c'est-à-dire quatre fois plus de matière que le _Dictionnaire de la -conversation_, dont Balzac et lui furent les deux plus brillants -collaborateurs. - -Eh bien, mon cher monsieur Prud'homme, qui ne voulez pas que M. votre -fils soit homme de lettres, parce que c'est «un métier de paresseux», -monsieur Prud'homme, que dites-vous de cela? - -Et pendant ce demi-siècle il n'est sorti de cet immense labeur ni une -injure, ni une vivacité même pouvant amener une passagère amertume dans -le cœur de ceux dont il était le juge. - -Sa plume était douce aux petits, loyale aux grands, juste pour tous. - -Ses conseils ont fait de grands artistes, sa bonne grâce a fortifié -bien des accablés, et ses biographes futurs n'auront qu'un seul -embarras en racontant la noble carrière de cet écrivain extraordinaire -à tant de titres, celui de savoir s'ils parleront tout d'abord de -l'homme de lettres ou de l'homme de bien. - - - - -FÉLIX PIGEORY - - -Un architecte. - -Félix Pigeory, après avoir été un jeune lion viveur et à la mode, entra -dans une excellente famille parisienne et se trouva, grâce à cette -alliance et aussi à la mort de son frère, à la tête d'une belle fortune. - -Architecte habile, il créa le quartier Vintimille et bâtit tous -ces jolis hôtels Louis XV qui émaillent ce quartier jusqu'à la rue -Saint-Georges. - -Ces énormes travaux ne l'absorbaient pas complètement; il trouvait -encore le temps de faire des livres, de diriger des journaux et de -donner des concerts qui sont restés célèbres. - -Merveilleusement intelligent, il découvrait les jeunes artistes, il -les devinait, les encourageait si bien qu'il est peu d'artistes ayant -aujourd'hui une valeur reconnue, qui n'ait pas débuté dans l'hôtel de -la rue d'Amsterdam, que nous appelions le petit Conservatoire. - -Un matin, Pigeory revint d'un voyage en Normandie, et il nous déclara -tranquillement qu'il allait fonder une ville. C'était vrai; il fonda -cette ravissante petite cité qui s'appelle Villiers-sur-Mer, entre -Trouville et Cabourg. - -Conteur aimable, facile en affaires, extrêmement serviable, il amena -l'univers dans ce trou où il n'y avait pas dix maisons. Aujourd'hui, il -y en a mille, et les princes d'Orléans y ont passé la dernière saison. - -Comme tout le monde, et peut-être parce qu'il avait été trop heureux, -Pigeory avait des ennemis; mais une chose doit consoler son jeune -fils, qui est entré au service pendant la dernière guerre et qui y est -resté, c'est que l'église de la Trinité était à peine assez grande pour -contenir tous les amis de son père. - - - - -BERTALL - - -Mieux que personne, Bertall connaît le monde parisien, et il faut voir -avec quel entrain il le fait danser sous les yeux étonnés du lecteur. - -Singulier homme que ce Bertall! Il dessine comme Gavarni, il écrit -comme About, il a de l'esprit comme Karr, et il n'a pas l'air de s'en -douter autrement. - -Il fait un livre qui est un monde, et il dit tranquillement: «Voilà!» - -Et quand on lui fait des compliments, il a l'air de chercher dans son -cerveau de qui ou de quoi on lui veut parler. - -Ce livre de _la Comédie de notre temps_ est, sans contredit, le grand -succès du jour, et voyez quelle chose étrange, ce succès ne fera pas de -jaloux, parce qu'il est vraiment mérité. - - -Puisque je tiens Bertall, j'en profite. - -Un jour un collectionneur intelligent—il existe probablement—ramassera -toute son œuvre, c'est-à-dire les deux cent mille dessins qu'il a faits -depuis trente ans, sans compter ceux qu'il fera encore, car ce diable -d'homme a tout illustré! Il est vrai qu'il a eu le soin de ne pas -s'oublier. - -Bertall eut un jour une idée qui a rapporté des millions... à l'éditeur. - -Il pensa à illustrer l'œuvre de Paul de Kock en livraisons à bon marché. - -La spéculation fut magnifique, elle dure encore. - -Tout cela n'a rien de bien extraordinaire, mais voici le curieux de -l'affaire. - -On apporte les premiers exemplaires à Paul de Kock, qui se met -tranquillement à relire son œuvre. - -—Eh bien! êtes-vous content? lui demande l'éditeur. - -—Ma foi oui, répondit l'auteur de _Mon Voisin Raymond_, depuis qu'il -y a des dessins dans mes livres, je les lis avec plaisir; je n'aurais -jamais cru que c'était aussi amusant; vous me croirez si vous voulez, -il y a des moments où je n'ai pas pu m'empêcher de rire. - -Jusque-là, il n'y avait que lui dans l'univers qui n'avait pas ri en -lisant ses livres. - - - - -LISE TAUTIN - - -Cette pauvre Lise Tautin vient de mourir à Bologne (1874). - -Paris avait oublié cette étoile, disparue un beau soir sans qu'on sache -pourquoi. - -C'était une charmante fille, enfant de la halle, folle du théâtre, -qu'elle adorait. - -Jacques Offenbach, qui sait trouver les étoiles autrement que M. Le -Verrier, l'avait découverte à Bruxelles et l'avait amenée aux Bouffes à -raison de cent cinquante francs par mois; c'était le prix des étoiles -il y a dix-huit ans; mais tout a bien augmenté depuis. - -Pendant sept ans, Tautin fut l'enfant gâtée du public. - -Puis un jour, le capricieux la délaissa pour Schneider. - -Le public resta froid. - -—Allons, pensa la pauvre Lise, il n'y a plus rien à faire pour moi ici. -Et elle partit. Elle recommença sa vie nomade; mais elle devint triste. - -—Ça ne durera pas, cette toquade-là, disait Tautin, qui avait vu -Schneider jouer des bouts de rôles au théâtre où elle était la reine. -Elle attendit en se mordant les lèvres que le caprice du maître passât; -mais le caprice persistait. - -Un jour, Schneider fut malade, et sa rivale pensa que son tour était -revenu. - -—Je vais leur faire voir, dit-elle, comment on _chante_ la _belle -Hélène_! - -Je la rencontrai il y a deux ans. Elle me parla de ses succès, de ses -couronnes, de ses bouquets, de ses triomphes; et, quand elle eut fini -cette nomenclature, deux larmes lui vinrent aux yeux. - -—C'est égal, fit-elle, il n'y a encore que Paris! - -—Hélas! oui il n'y a que Paris pour les artistes. - -Pauvre fille! qui pouvait lui faire croire, quand le public lui faisait -bisser l'air d'Évohé, qu'elle irait mourir oubliée dans le pays de la -charcuterie, à Bologne? - - - - -ARMAND BARTHET - - -Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait pu laisser un -grand nom, et qui, en somme, n'a laissé qu'un aimable souvenir. - -M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le soir de la première -représentation du _Moineau de Lesbie_. - -Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût longue. Ce début avait -été plus beau que celui d'Émile Augier. - -On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français d'alors; on a -raconté de vingt manières différentes comment cette œuvre charmante -avait vu le feu de la rampe; la vraie vérité, la voici: - -Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement riche; il en -était à sa sixième année de droit, qu'il avait encore quatre mille -francs de rentes, somme importante alors pour un vieil étudiant; -joignez à cela un excellent père, un frère abbé et un autre médecin -militaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous verrez que -Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on s'est plu à représenter, je -ne sais pas pourquoi, «plus délabré que Job et plus fier que Bragance». - -Barthet avait écrit le _Moineau de Lesbie_ à Besançon, à sa sortie du -collège; il l'avait fait imprimer à ses frais, et l'avait distribué à -tous ses amis. - -En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français et à -l'Odéon. - -Naturellement il n'en entendit plus parler. - -Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un insuccès complet; -bref, il abandonna l'espoir insensé d'être joué. - -Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce, qu'il ne -considérait plus que comme un péché de jeunesse. - -Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui rappelait les rêves -d'or et de gloire de sa prime jeunesse. - -Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en défaire, il l'envoya à -Jules Janin. - -—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus parler. - -Il pensait mal. - -Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était en révolution; -Janin avait consacré un feuilleton tout entier à l'œuvre du jeune -inconnu. - -Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première fois ni la dernière -qu'il devait sauver un désespéré de talent. - -Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français, et le feuilleton -du philosophe aimable de Passy, du vrai prince des critiques en main, -il enfonça la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon de -temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient. - - -M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire et son élégance -proverbiale quelques épisodes de la vie de Barthet, et cela m'a remis -en mémoire une anecdote que Barthet racontait de la façon la plus -plaisante et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry Houssaye, -l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade, jouait le rôle -d'enfant terrible. - -Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur du -Théâtre-Français. - -Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux habits, comme il -convient à un jeune auteur qui va voir l'arbitre de ses destinées. - -Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau neuf, un chapeau qui -eût été trop neuf pour un homme du monde, mais que le poète ne trouvait -pas trop brillant pour parer son front prédestiné. - -On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbé les -dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur; mais dans les -grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices. D'ailleurs, -ce chapeau était appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de -la Comédie. - -Arsène Houssaye était sorti. - -Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne grâce, reçut le jeune -auteur avec une bonté parfaite; elle l'engagea à attendre son mari et -présenta son jeune fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans. - -Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas, il le fit -jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du monde. - -La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant. - -Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet fort encouragé par le -bon accueil, faisait de louables efforts pour être aimable. - -Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment agitait son -âme; il sentait l'approche d'un malheur. Il tourne machinalement la -tête, et il pâlit. - -Voilà ce qui s'était passé: - -Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le chapeau neuf du -poète, et, armé d'une paire de baguettes, il tambourinait, joyeux, sur -le couvre-chef devenu horriblement chauve. - -—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame Houssaye. Henry, -maudit enfant! qu'as-tu fait là? - -—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant. Et il se remit -tranquillement à battre un pas redoublé. - -—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après, je le vois encore -cisaillant mon chapeau; on n'a pas idée combien il était gentil. - - -Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet aurait certainement -conservé sa fortune, car il ne serait jamais sorti de prison. - -Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous les duels. - -Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins; ils ont empêché -bien des combats, le premier par ses emportements fantastiques, l'autre -par son inaltérable sang-froid. - -Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet allait -chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand peintre que vous savez. - -Les témoins se réunissaient, et, après les salutations d'usage, l'un -d'eux prenait la parole: - -—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les circonstances qui -nous rassemblent, nous pensons que notre premier devoir est d'essayer -de concilier autant que possible... - -Barthet s'élançait comme un chacal. - -—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner ce que nous avons -à faire? - -—Pas le moins du monde. - -—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé comme ça. - -—Mais... - -—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons commencer tous -deux, et mon ami se chargera de monsieur. - -Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que Barthet se battait -lui-même. - -Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges façons, se -récusaient ou signaient ce qu'on voulait. - -Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il était ainsi fait. - - -Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours vert et son fusil -de chasse sur l'épaule: il voulait tuer un Prussien; c'était une idée -fixe. - -Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du café hanté par les -officiers allemands. - -Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et sortit. - -Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé, sans être même -interrogé; enfin, après un mois, il revint chez lui, et jeta son fusil -avec tristesse. - -—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se mit à pleurer. - -C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme hardi; ils -l'avaient pris pour un fou. - -Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés, Barthet est mort -privé de sa raison! - - - - -MYSS AMY SHERIDAN - - -Une jeune et belle personne qui paraît avoir très envie de vivre, c'est -mademoiselle Amy Shéridan. - -Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée d'une très jolie -figure, et certainement la plus belle femme de la Grande-Bretagne; elle -a six pieds de haut. - -Les formes de son corps sont admirables... - -Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure beaucoup en -donnant ce renseignement intime, ou que je suis un vaniteux qui veut à -tout prix avoir l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes. - -Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers en savent -autant que moi sur ce chapitre. Vous voyez que j'aurais bien tort de -prendre un petit air mystérieux. - - -Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs talents à sa grâce, -entre autres celui de monter à cheval comme Ducrow. Aussi a-t-elle un -succès immense dans cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans -les fêtes de Noël à Londres. - -Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le peuple le plus -pudibond du monde, choisit ses affarouchements. Il a une censure sévère -qui interdit les pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai fait -_la Timbale d'argent_, je veux bien être pendu, si je sais comment vous -raconter la pièce dans laquelle joue la belle Amy, pièce destinée aux -joies des petits réformés en congé ou des jeunes misses de la cité. - -Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai, c'est tout ce que je -puis faire pour vous. Voici l'histoire: - - -Le comte de je ne sais quel comté possède une femme charmante et qui -est bonne. Voilà un comte régnant qui, au premier abord, a l'air d'être -heureux. Eh bien, non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte -n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et trop charmante. - -Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres. Ainsi, un matin, -elle se lève avec le désir d'affranchir tous les serfs de sa ville. -Elle rêve une ville où il n'y ait que des bourgeois.—Drôle de goût! - -Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré mal gré, il lui faut -céder, en pensant qu'il ne profitera pas de l'affranchissement général. - -Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce qu'elle désire, il lui -passe par la tête une autre vision. - -Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une épreuve qui lui -réponde de leur respect et de leur obéissance; alors elle fait -proclamer qu'elle va se promener dans les rues de la ville, montée -sur son cheval blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point -regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le temps qu'il lui -plaira de chevaucher dans les rues. - -Tous les habitants se cachent avec empressement, bien contents -d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice si facile. - -Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable! voilà le -difficile qui arrive,—la comtesse a eu une autre vision; elle est -sortie à cheval, mais sans vouloir faire toilette. Ne croyez pas -qu'elle ait un négligé galant; non, elle n'a pas voulu faire toilette -du tout, elle n'a même pas de selle à son cheval. - -Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les rues, il y a un -tailleur,—on sait combien l'engeance est indiscrète,—il y a un tailleur -qui regarde à travers les carreaux. - -Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la ville, fait adopter -cette mode nouvelle, Worth lui-même pourrait bien faire faillite. - -La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à tout autre chose, -descend de cheval, et flanque à l'artisan curieux une roulée de coups -de poings, mais de si bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en -emporter pour les placer à la Caisse des consignations, en attendant -qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les mérite réellement. - - -Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre; tous les ans, -on la représente dans plusieurs théâtres à la fois. - -On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme la Shéridan! - -La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et elle racontait -ses succès à Alexandre Dumas, le vieux, et ce cher grand homme, -qui était doux et bon comme personne, peut-être parce qu'il était -si admirablement doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre -Dumas disait, en entendant les récits du théâtre contemporain des -compatriotes de Shakspeare: - -—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les anglais. - -Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard, les pièces de -son fils ne trouveraient pas grâce devant l'hypocrisie britannique? - - - - -ALFRED QUIDANT - - -Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de l'aventure bizarre -arrivée dernièrement à l'un de nos artistes les plus aimés. - -Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner à sa -porte. Toute la maison est en l'air, et lui-même se lève croyant que le -feu est au logis. - -—Qui est là? - -—Ouvrez vite! - -—Mais encore! - -—Est-ce ici chez le pianiste? - -On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé: - -—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez vite chez la -princesse.... off. - -—Pour quoi faire? - -—Pour les faire danser. - -—Vous êtes fou! - -—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle a invité du monde à -dîner, maintenant ils veulent danser; on m'a dit d'aller chez un bon -pianiste et je suis venu chez vous. - -—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel auteur du _Petit -enfant_. - -—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas, mais je connais bien -monsieur; j'étais chez le comte de V... où monsieur donnait des leçons -à la demoiselle. - -—Mais... - -—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame la princesse est -très généreuse. - -—Mais, mon ami, vous confondez, je... - -—Monsieur! la voiture est en bas. - -—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde de réflexion. - -Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à l'hôtel de la -princesse, et entre gravement au salon où les convives sont en liesse. - -A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement. - -—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant en s'inclinant avec -la grâce qui le caractérise, je suis à ses ordres. - -—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu son professeur -d'autrefois, vous n'y pensez pas; pardonnez, je vous prie, c'est une -erreur; je ne sais comment m'excuser. - -Quidant va au piano et se met à improviser une mazourka des plus -entraînantes, puis une polka, puis une valse; on ne vit plus dans le -salon, on tourne. - -Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce charmante, dit au -brillant pianiste. - -—Cher maître, votre bras. - -Étonnement des convives étrangers, sourire des invités parisiens, -stupéfaction du domestique. - -Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande son pardessus dans -l'antichambre. - -Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement. - -—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché d'être venu. - -—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un louis dans la main. -Je vous remercie d'avoir pensé à moi. - -—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le bien; mais, -voyez-vous, moi, j'aime les artistes! - - - - -EDMOND VIELLOT - - -Un très bon garçon. - -Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond Viellot. C'était une -nature douce, honnête et timide, serviable et désintéressée. - -La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être citée. - -Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847. _Monte-Cristo_ et -_les Mousquetaires_ venaient de faire fureur, et tous les journaux -de Paris cherchaient à arracher au _Siècle_ l'illustre romancier qui -faisait sa gloire. - -Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne que Maquet et autres -préparaient pour lui. Dumas était obligé de recopier jusqu'à la ligne -la plus insignifiante, le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il -n'accepterait la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas -lui-même, sachant bien que le cher grand homme ne copierait jamais les -autres et serait ainsi forcé de donner du sien. - - -Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne prit pas le temps -de se mettre à table. Celui qui devait plus tard faire un dictionnaire -de cuisine de mille pages déjeuna ce jour-là de menue charcuterie. - -En coupant un morceau de galantine, il poussa un cri, s'empara de la -feuille de papier qui l'enveloppait, et, l'ayant regardée, il s'écria: - -—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que c'est que la gloire! - - -Le grand romancier se trompait; le papier graisseux n'était pas un -autographe de lui. Bocage et Philibert Audebrand l'avaient examiné: -c'était un mémoire d'entrepreneur de bâtiment. - -Dumas sonna son domestique. - -—Où as-tu acheté cela? - -—Chez un charcutier. - -—Je m'en doutais. Quel charcutier? - -—Le charcutier du coin? - -—Quel coin? - -—Rue Saint-Lazare. - -—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers de la maison, -Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi l'homme qui a écrit cela. - -Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère de la rue -d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait le papier du marchand de -tabac, lequel marchand affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur -vérificateur qui demeurait vis-à-vis. - -Fontaine alla chez le toiseur. - -—Qui a écrit cela? demanda-t-il. - -—Moi, dit un grand jeune homme pâle. - -—Suivez-moi. - -En arrivant rue Bleue, Fontaine dit: - -—Voilà le bonhomme. - - -—Qui es-tu? demanda l'auteur d'_Antony_; moi, je suis Alexandre Dumas. - -—Moi, Edmond Viellot. - -—Me connais-tu? - -—Quelle bêtise! je sais _les Mousquetaires_ par cœur, et, toutes les -fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les quais pour lire _Térésa_, -_Angèle_ ou _Don Juan de Marana_. - -—Tu n'es pas courtisan. - -—Je suis toiseur. - -—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs et nourri, c'est -trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans me donnait lorsque j'avais -ton âge. - -—Accepté, fit Viellot avec joie. - -Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers qu'il ne gagnait -que cent francs par mois chez son vérificateur et qu'il n'était pas -nourri du tout. - -Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre garçon rester maçon, -puisque c'était son métier. On a tant démoli pendant vingt ans, qu'il -aurait probablement trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens -camarades; mais la gloire de servir un aussi illustre maître lui tourna -la tête, et franchement il y avait de quoi. - - -Viellot copia, copia à la toise la moitié des _Quarante-Cinq_, -vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent par les mains sans -compter la moitié de _la Dame de Monsoreau_, _Pitou_, _Joseph Balsamo_ -et quantité d'autres récits du prestigieux conteur. - -Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait de bonne foi -être le collaborateur de Dumas. - -Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient la même -illusion, que Viellot était bien pardonnable. - - -Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui. Bien nourri, -bien ou à peu près exactement payé, bien traité par tout le monde en -considération du maître, il n'était pas trop à plaindre. - -Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitude du lecteur et des -dissensions intestines suspendirent les travaux de Dumas, qui, après -avoir fait le journal _le Mousquetaire_, se reposa sur ses lauriers. - -Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue d'Amsterdam, très -convaincu qu'il se reposait sur sa part de lauriers. - -Un matin, Dumas lui dit: - -—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici pour vous, vous -devriez chercher de l'ouvrage ailleurs. - -Viellot répondit: - -—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger. - -Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit: - -—Ah! et pourquoi donc? - -—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce que j'ai partagé -tous vos succès, parce que je vous suis dévoué comme un chien, et que -je mourrai sur le paillaisson de votre porte, à moins que vous ne me -chassiez, ce qui ne serait pas à souhaiter. - -—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé. - -—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le plus grand et le -meilleur d'entre nous. - -Le soir, Dumas disait: - -—Cet animal de Viellot, quel brave garçon! - - -Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares commissions, -n'était plus payé; de temps en temps, le bon maître, s'apercevant que -les souliers de son secrétaire étaient par trop éculés, lui donnait -un louis; quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois; à -l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se disait: - -—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé régulièrement; mais -enfin _il_ fait ce qu'il peut, ce n'est pas moi qui _le_ tourmenterai -jamais. - - -Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à moins qu'il n'y -fût convié; or, comme la table d'Alexandre Dumas était autrement facile -à prendre que Sébastopol, il s'ensuivait qu'il y avait toujours du -monde; ce qui faisait que Viellot dînait assez rarement. - -Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir, il allait chez -un des cent mille amis de Dumas. - -—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque chose comme une -dizaine de mille francs, parce que j'ai touché des à-compte; je suis -sans argent. Si vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais -une délégation sur mes appointements. - -—Que désirez-vous? - -—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache pas que j'aurais -besoin d'une pièce de quarante sous. - - -Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits; l'oisiveté -usait son caractère, si bon et si honnête. Il se mit à boire. Dumas -détestait les ivrognes; il commença par tenir Viellot à distance: la -maison était pleine de farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux -mieux, et qui naturellement se détestaient les uns les autres. - -Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot en lui disant: - -—Tiens, va payer ma voiture. - -—Combien? - -—Une heure: 2 francs 50. - -Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau et sortit. - -—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites indignés, il -n'a pas rendu la monnaie! - -—Bah! fit Dumas, la belle affaire! - -Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre Dumas continua: - -—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes à Viellot, peut-être -deux millions; je lui en confierais encore, et il mourrait de faim -avant d'y toucher. - -L'auditoire était incrédule. - -—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement Alexandre Dumas, qu'on -peut confier un million à Viellot, mais... - -—Mais? - -—Mais il ne faut pas lui confier cent sous. - - -Pendant que les rats de la maison riaient à gorge déployée de la -plaisanterie du maître, Viellot consommait dans une gargote du quartier -un dîner qui lui semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de -comparaison à craindre avec le déjeuner du matin. - -Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier cinq francs -au brave secrétaire, et, comme les gens qui peuvent prêter un million -sont très rares, il perdit beaucoup de clients. - -Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante. Quand on parlait -devant lui de l'illustre maître, il fondait en larmes, et ses pleurs -étaient si sincères, qu'ils donnaient envie de pleurer. - -A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue maladie, aggravée -par une poignante misère. - -La veille de sa mort, il disait: - -—Je vais aller _le_ retrouver là-haut; c'est _lui_ qui sera étonné -quand je _lui_ dirai comment ses amis m'ont lâché, moi, _son_ plus -vieux _collaborateur_. - - -Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse. - -Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit: - -—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu pas à la _Revue des -Deux Mondes_? - -—Moi, vous abandonner? jamais de la vie! - -—Bah! tu dis cela. - -—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vous me croirez si vous -voulez, si Buloz m'offrait dix sous la ligne, je refuserais. - -—Et s'il t'en offrait vingt? - -—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais les oreilles et -je _m'ensauverais_. - - - - -MICHELET - - -Le chantre de l'amour, de la mer et de l'oiseau, Michelet l'historien, -est mort. - -Il n'est pas probable qu'à son âge il laisse des mineurs, néanmoins on -a vendu sa bibliothèque aux enchères. - -Pendant qu'on adjugeait les livres de l'éloquent professeur du Collège -de France, madame Janin offrait ceux de son mari à l'Académie française. - -Les héritiers se suivent, mais ne se ressemblent pas. - -A cela on dira que madame Janin est riche. - -C'est vrai. Mais la bibliothèque de l'auteur de _Barnave_ est d'un prix -inestimable, celle de Michelet, ou du moins ce qui a été vendu, n'a pas -atteint trois cents francs. - -On dira peut-être que je me mêle de choses qui ne me regardent point. -Eh bien! si, cela me regarde parce que dans ces volumes, vendus à un -prix si infime que le commissaire-priseur et les commissionnaires ont -dû faire la grimace, il y avait des envois d'auteurs. - -Deux ou trois cents pauvres diables, poussés par le respect ou -l'admiration, avaient inscrit leurs noms au bout d'une formule, -grotesque peut-être, mais, à coup sûr, honorable pour celui auquel elle -s'adressait. - -Eh bien, ces livres-là, quelle que soit l'obscurité de ceux qui les ont -signés, on les brûle, on en fait des allumettes, mais on ne les vend -pas. - - - - -LOUIS D'AVYL - - -La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl, il y a quelque -vingt ans de cela, ce jeune gentleman portait un habit marron à boutons -d'or; déjà, à cette époque, c'était assez étrange. - -C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il passait alors -pour étudier le droit, et délaissait volontiers l'école de la place du -Panthéon pour les bureaux des petits journaux. - -Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis, Jules Vallès, et -une plaisanterie faite à l'auteur de ses jours lui avaient constitué -une certaine célébrité parmi nous. - -Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des deux adversaires -devenus grands amis depuis. La plaisanterie paternelle s'était terminée -par un immense éclat de rire. - -Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans l'Ouest, arrive chez -son fils au quartier Latin. - -Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père arrivait justement -le lendemain d'une orgie, les bouteilles vides encombraient la table et -jonchaient le sol. - -—Hum! fit le président, qu'est cela? - -—Des bouteilles. - -—Je vois bien; mais quel désordre! - -—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon temps à ranger tout -cela. - -—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler, mais il ne faut pas -se tuer. - -En faisant cette sage recommandation, les pieds du magistrat -rencontrèrent un objet sans nom. - -Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si crottées, si -trouées, que Privat d'Anglemont lui-même en eût rougi. - -Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes; mais il sentit -une résistance. - -—Qu'est-ce encore? fit-il. - -—Des bottes. - -—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans? - -—Oui, papa: des pieds. - -—A qui? - -—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès que les malheurs -de sa patrie empêchent de dormir depuis bien longtemps. - -—Ça, un duc? - -—Oui, c'est un duc. - -—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible bohème -déguenillé qui dormait les poings fermés. - -—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas plus tard -qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les Medina-Cœli, lui ont -envoyé un demi-million de réaux, soit cent vingt-cinq mille francs, -pour mettre de l'ordre dans ses petites affaires; mais le duc les a -malheureusement refusés, ne voulant rien accepter d'une famille rivale -qui a abandonné la cause du roi. - -—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses yeux. Grands cœurs, -ces Olivarès! - -Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa de s'habiller, -et, prétextant ne pouvoir manquer le cours, il s'éclipsa, laissant son -père avec le dormeur. - -Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne le sut -jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze heures, -le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds, sortait de la -Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie du magistrat, son -hôte, dans un restaurant du Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda -dix-sept fois du pain. - - -Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand de cuirs à Privas, -un propriétaire à Landernau, cela n'a rien de bien extraordinaire; mais -mettre dedans un magistrat qui a été juge d'instruction, on avouera -que ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa un éclat de -rire qui fit trembler Paris. - -Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et le président, -pas content du tout, lança l'anathème sur son fils. - -Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se mettre dans -l'industrie, de devenir un homme sérieux, afin d'apaiser la colère -paternelle. Il eut la faiblesse de suivre ce conseil. - -La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa pas. Elle ne -voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui, n'ayant pu devenir ni -homme de lettres, ni avocat, la prenait comme pis aller. - -Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le grand-livre aux -orties et s'en alla, dans la forêt de Fontainebleau, s'enfermer dans -une petite maison ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse. - -La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète Charles Bataille, que -d'Avyl avait recueilli à la mort de son père, ne fut-il pas étranger à -cette visite. - -Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante! si choyée, -qu'elle s'établit dans l'endroit. - -En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces: _Madame de Régis_, -qu'on jouera demain à la Renaissance, _les Rebelles_, empêchés par la -catastrophe du Châtelet; _Madeleine_, un grand drame, et enfin _le -Dernier Gascon_. - -Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire, envoyait à la -_République Française_ des articles fort remarqués, entre autres une -série de portraits véritablement remarquables. Je me rappelle parmi -plusieurs celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable -éclat de rire. - -Il débutait ainsi: - -«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait le lac d'Enghien.» - -Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du conseil général et -bien connaître les bords du lac d'Enghien, pour comprendre ce que ces -deux lignes renferment de fine raillerie parisienne. - - -Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre maisonnette comme -on regarde un ami qu'on ne doit plus revoir, et il rentra dans Paris. - -Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion plus heureuse ne -devait se présenter. - -Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps respectable, d'Avyl, -qui possède un courage éprouvé, pouvait prétendre à tout. - -Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le chemin de -l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la tranchée, où il resta, -le brave garçon, jusqu'à la fin du siège. - -Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de la tranchée! Un -jour peut-être, on racontera l'histoire de ces nuits si longues et -si terribles passées sous la mitraille prussienne par un froid tel -que lorsqu'un homme mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat -d'obus, de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de reste. - - -Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation cela fût plus -triste qu'autre chose; mon Dieu non, au contraire. Parfois même un -formidable éclat de rire sortait des entrailles de la terre, et -l'officier de ronde, habitué à cette musique qui couvrait quelquefois -le bruit du canon, l'officier disait: - -—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui raconte une fable. - -Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment de talent s'il -n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis pas fâché de lui jeter cette -injure à la face. - -Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère anglaise, si -bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé à sa guise avec un -accent, trempé dans la Garonne et dans la Tamise, de l'effet le plus -pittoresque. - -Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme, en ce sens qu'elles -sont en prose. - -En voici un échantillon: - - «LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS - - «Autrefois le rat de ville - »Invita le rat des champs - »D'une façon fort civile - »A des reliefs d'ortolans. - -«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis de Turquie, mais -enfin il y avait des jours où on n'était pas trop mal. Voilà mes -gaillards qui venaient d'achever le gigot, quand Dinochau se mit à -faire une scène au rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat -des champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la rapidité de -la foudre: - -»Le rat de ville lui criait: - -»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée! Ça ne sera -rien, remontez donc! - -»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un paysan, moi, je n'aime -pas ces machines-là; j'aime mieux m'en aller sans payer que d'avoir des -histoires.» - -Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais il n'en est pas -moins vrai que la manière d'apprécier le paysan rat ou le rat paysan -est peut-être supérieure dans la fable de Bénassit à celle du grand -fabuliste. - - - - -LA REINE POMARÉ - - -Cependant que les partis se disputent le pouvoir, une reine vient de -mourir sans que personne y prenne autrement garde. - -Oui, une reine, qui avait eu une couronne, une reine qui avait vu à ses -pieds, qui étaient très petits, toutes les castes assemblées. - -Elle avait vu la noblesse l'encenser, la magistrature fléchir le genou -devant elle. Elle avait usé de l'armée plus que princesse au monde. Il -faut bien avouer que si le clergé était resté froid, le peuple l'avait -acclamée bien souvent. - -Elle était arrivée au pouvoir par la grâce de Dieu et la volonté -nationale. - -Elle avait régné sans opposition. - -Il arriva pourtant qu'un jour la noblesse, l'armée, les parlements, -tout l'abandonna à la fois. - -Elle fit son appel au peuple, mais le peuple ne se rendit pas dans ses -comices, et son pouvoir tomba devant les abstentions des conservateurs, -gens ainsi nommés parce qu'ils ne savent rien conserver. - - -Sa pauvre Majesté végéta pendant trente ans, cherchant à retrouver un -sceptre qu'elle ne croyait qu'égaré, et qui était bien perdu. - -Enfin, pauvre et honteuse, elle alla mourir dans un bouge garni, comme -Napoléon mourut à Sainte-Hélène, avec cette différence pourtant que -Montholon et Bertrand lui manquèrent absolument. - -C'est qu'il faut avoir été un bien grand homme ou avoir eu un bien -grand cœur pour que deux amis vous suivent sur un rocher. - - -Cette reine d'occasion s'appelait de son nom de famille Louise Birat; -elle avait été couronnée sous celui de Pomaré. Son sacre avait eu lieu -à la Chaumière; le champagne avait remplacé l'huile sainte. - -Ses deux chevaliers, ce jour-là, étaient M. Charles de T..., ancien -préfet de l'empire, et M. B..., qui devint plus tard un magistrat -irréprochable et qui occupa de grandes situations. Que ces gentlemen ne -disent pas non, ou je les imprime tout vifs... - - -Louise Birat était laide comme le péché, mais attrayante comme lui, et -elle dansait à ravir. Son teint bistré, son nez plat et ses cheveux -d'un noir à irriter le cirage. - -C'était au temps où M. Guizot avait préféré indemniser, moyennant une -somme insignifiante, un certain Pritchard, pasteur protestant, plutôt -que d'avoir la guerre avec l'Angleterre. - -Les esprits étaient fort excités contre le ministre. Pendant un mois on -ne parla que de cela. - -Ce fut à ce moment qu'un farceur, voyant passer Louise Birat, cria: - -—Tiens! la reine Pomaré. - -Le nom lui resta. - -Louise avait été blanchisseuse. Son caractère avait toujours été -aimable et doux, mais elle ne fut pas plus tôt au pouvoir, qu'elle -devint insoutenable. Pour parler le le langage des sujets de cette -majesté, «elle croyait que c'était arrivé». - -Son orgueil n'eut plus de bornes. Elle inventa une natte de cheveux -tressée en manière de couronne, et elle affectait volontiers de dire: -«Nous voulons,» ainsi que font les vrais rois. - -Hélas! sa royauté fut de courte durée. Les reines du plaisir sont -encore celles qui durent le moins, et bien peu de gens, à l'heure -présente, ne sauraient point de qui je veux parler sans le couplet de -Gustave Nadaud: - - Pomaré, Maria, - Mogador et Clara, - A mes yeux enchantés - Apparaissez, belles divinités. - -Tout passe! - - - - -MADAME THIERRET - - -On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873, une artiste -qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis vingt ans. Elle -s'appelait madame Thierret. Tout le monde l'a connue, et ceux qui ne -la connaissaient pas ne pourront jamais se faire une idée passable de -l'originalité bizarre de cette comédienne. - -Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait un véritable -talent. - -On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret; je ne sais pas si -elles sont toutes vraies, mais elles pourraient l'être toutes, tout -pouvait lui arriver. - -Jugez-en plutôt par ceci: - -Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est l'avait favorisée -d'une place de première, moyennant le prix d'une seconde. - -À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de première classe. Un -employé allemand lui demande son billet et lui fait une scène. - -—Quand _tu_ crieras deux heures, dit la brave femme, qu'est-ce que ça -me fait, puisque je ne te comprends pas? - -L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser. Une vénérable -calotte l'envoie rouler à dix pas. - -Un commissaire tout galonné survient et interpelle vivement la -comédienne en assez bon français. - -—Pourquoi j'ai frappé _ton_ employé? répond la mère Thierret, parce -qu'il était insolent; il m'a dit des sottises. - -—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez ne pas comprendre -l'allemand? - -—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien veut _te_ mordre, -_tu_ le comprends bien, et cependant tu ne sais pas parler chien. - -Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça, avoir calotté un -Allemand. - - - - -EN FUMANT UN CIGARE - - -Le général légendaire n'est pas mort, il est en activité. - -Hier matin, il se lève et demande à son domestique ce qu'il y a de -nouveau «dans les feuilles». - -—Mon général, dit le domestique, vieux brigadier qui sait ce que -son maître entend par du nouveau, mon général, il y a une nouvelle -invention qui va faire révolution dans l'armée. - -—Une révolution dans l'armée? ce n'est pas vrai? s'écrie le général, ce -n'est pas vrai! Ceux qui disent cela sont des misérables qui calomnient -l'armée. - -—Je me suis mal expliqué, mon général; j'ai voulu dire une invention -qui va faire sensation. - -—A la bonne heure! Quelle invention? - -—Un officier d'artillerie vient d'inventer un canon qui enfonce tous -les autres canons de l'Europe. - -—Un canonnier qui a inventé un canon? De quoi se mêle-t-il celui-là? - -⁂ - -Le célèbre pianiste Henry Ravina est, comme on sait, le lion des salons -aristocratiques. - -Un soir qu'il avait joué au faubourg Saint-Germain, et que l'assemblée -encore émue attendait pour le féliciter qu'il eût essuyé son front, une -vieille marquise s'approche de lui: - -—Ah! monsieur _Ravignan_, dit-elle, que de talent et que de grâce! je -suis encore sous le charme; mais dites-moi, je vous prie, êtes-vous -parent de notre cher grand prédicateur, l'abbé de Ravignan? - -—Oui, madame, répondit Ravina d'un air lugubre: c'était mon père! - -⁂ - -Une histoire qui m'a été contée par Gustave Claudin. - -La scène se passe dans un casino de la côte de Normandie, entre un -monsieur insignifiant et une dame de bon monde. - -—Madame ne danse pas? - -—Mais, pardon. - -—Oserais-je?... - -—Oh! monsieur, je suis désolée, nous ne dansons qu'en famille. - -—C'est un vœu? - -—Oh! un tic tout au plus. - -—Tic que je comprends, madame, car dans les casinos la société est un -peu bien mêlée. - -—Oui, monsieur. - -—Mais, madame, permettez-moi de regretter une prudence que j'approuve, -mais que je déplore. - -—Vous êtes trop poli. - -—Ah! madame, permettez-moi de vous dire que je ne suis pas un muffle; -je suis le préfet de Châteauvert. - -⁂ - -Un mot superbe à propos de mariage. - -Notre pauvre confrère B... se marie, un beau jour, pour légitimer un -jeune enfant qu'il aimait tendrement. - -Deux heures après la cérémonie, il a, avec la mère, une vive -altercation à propos de rien; on se dispute, on se chamaille; bref, on -se sépare, ce qu'on n'avait pas osé faire quand on n'était pas forcé de -rester ensemble. - -B... prend une plume et écrit: - -«Monsieur le maire du 9e arrondissement, - -»Un incident particulier me fait fort regretter la visite que j'ai eu -l'honneur de vous faire. - -»Je vous prie de vouloir bien considérer la _démarche_ que j'ai faite -comme nulle et non avenue. - -»Recevez, etc.» - -Le maire ne répondit pas. - - -—Il y a quelque six mois, nous accompagnions un ami à sa dernière -demeure. - -Au retour, nous traversions une allée solitaire, lorsque nous -entendîmes un bruit de voix qui venait de l'allée voisine (au -cimetière, il n'y a que les gens de l'endroit qui parlent haut); nous -entendîmes un bout de la conversation d'un fossoyeur qui venait de -rencontrer un ami: - -L'ami disait: - -—Eh bien, vieux, ça marche-t-il un peu le commerce? - -—Heu! faisait le fossoyeur, ça marche et ça ne marche pas. - -—C'est comme ça partout. - -Il se fit un silence; le fossoyeur reprit avec un gros soupir: - -—Si on pouvait avoir la tranquillité, les affaires ne demandent qu'à -reprendre. - -⁂ - -Au dernier mercredi du docteur H., on parle d'une vente de tableaux où -quelques toiles ont été poussées à des prix formidables. - -—Ah! dit un provincial, je connais un tableau qu'on aurait pour moins -cher, et qui est peut-être plus beau. - -—Où est cette merveille? demande un amateur forcené. - -—Chez un pharmacien de chez nous. - -—De qui est cette toile? - -—Je ne sais plus; on me l'a dit, mais j'ai oublié. - -—Ça représente? - -—Je ne sais pas trop. Il y a une femme et un homme, et un amour, et un -lion. - -—Le propriétaire en connaît-il le prix? - -—Il s'en doute. - -—Est-ce un tableau ancien? - -—Je crois bien; il est vieux, vieux, plus de trois cents ans. - -—Diable, il doit être en bien mauvais état. - -—Vous ne connaissez pas les pharmaciens. Il n'y a pas de danger que -celui-là laisse abîmer son tableau; il le fait restaurer tous les ans. - -⁂ - -Qui disait donc, je vous prie, que l'esprit se perdait en France? - -Michel Bouquet, le peintre que vous savez, est un artiste d'une grande -valeur, fort estimé de ses confrères. Ses admirables plaques peintes -sur émail cru lui ont valu une réputation universelle. L'Angleterre le -flatte, l'Amérique lui sourit, la Russie lui fait des avances et la -Hollande l'adopterait volontiers. - -Un autre homme s'en tiendrait là et se trouverait satisfait. En bien, -non, Michel Bouquet ne se contente pas pour si peu. Le soir, le peintre -disparaît pour faire place à un philosophe aimable, à un conteur -charmant. - -Il nous racontait hier un mot adorable de finesse, jugez-en: - - -—Je causais avec une dame du monde, nous disait-il, et je lui -demandais: «Voyons, vous qui avez eu toutes les grâces, infiniment -d'esprit et une grande fortune, c'est-à-dire vous qui avez dû goûter -toutes les joies et tous les bonheurs imaginables, dites-moi, je vous -prie, quel est, selon vous, le plus beau jour de la vie? - -La dame réfléchit. - -—Le plus beau jour de la vie? fit-elle. - -—Oui. - -—C'est la veille. - -⁂ - -Une plaisanterie, retour de Versailles. Un voyageur reprochait assez -sottement à M. Gambetta d'être monté en ballon. - -—Mais, répondait un autre voyageur, il ne pouvait pas s'en aller -autrement, et un voyage en ballon n'est pas une petite fête; bien des -gens qui plaisantent Gambetta n'auraient pas le courage de s'exposer -ainsi. - -—Et puis, ajouta un troisième voyageur, une fois à - -Tours il devait dire tant de paroles en l'air, qu'il fallait bien les -prendre quelque part. - -⁂ - -M. Ledru-Rollin a reparu sur la scène politique, il y a quelques -années; c'était avant de mourir, bien entendu. - -M. Ledru-Rollin n'a plus été reconnu de personne. - -Un homme qui avait fait tant de bruit en 1848! - -Ah! dame, écoutez donc! - -Brunet était un comédien des Variétés qui jouait les Jocrisses. - -Brunet était sourd. - -Après trente ans de repos, il remonta sur les planches, il avait -quatre-vingt-deux ans. - -Le public avait oublié Brunet et il n'aimait plus les Jocrisses. - -Brunet ne se doutait pas de ce changement. A la répétition de _Jocrisse -maître et valet_, il dit à l'acteur qui lui donnait la réplique: - -—Quand je casse l'assiette en mille morceaux, et que je dis: «Tiens! -elle est ébréchée!» le public se tord; tu attendras qu'il ait fini de -rire pour me donner la réplique, sans ça tu me ferais manquer mon effet. - -Le soir de la représentation, Brunet cassa l'assiette; il prit son air -le plus niais pour dire «Elle est ébréchée,» puis il saisit le bras de -son camarade et lui dit tout bas: - -—Laisse-les rire, laisse-les rire. - -Hélas! personne n'avait sourcillé, trente ans avaient passé par là, le -public ne riait plus pour si peu. - -Heureusement Brunet était sourd, ce qui vaut encore mieux que d'être -aveugle. - -⁂ - -Beaucoup d'auteurs se sont laissé aller à faire des livres oubliés -aujourd'hui, dont les héros étaient des revenants. Ces romans étaient -plus ou moins bien écrits, plus ou moins intéressants; mais la -conclusion était la même, savoir, que ceux qui étaient revenus auraient -été bien plus heureux en restant sous terre. - -En effet, voyez-vous un oncle revenant quand ses neveux sont en -possession; un mari, quand sa femme commence les cols blancs! - -Et tant d'autres. - -Vous souvient-il de cette vieille histoire du comte Caseaux de la -Varlaye, racontée si plaisamment par les auteurs du temps? - -Le comte perd sa femme, le bon gentilhomme se lamente, pleure, se -désole et, le lendemain, suit, les yeux humides, sa chère compagne -jusqu'au champ du repos. - -Le chemin est glissant, le cimetière de la Varlaye est situé au haut -d'une colline; les porteurs sont harassés, l'un d'eux fait un faux pas -et entraîne les autres; le cercueil tombe et va se briser contre un mur. - -Un cri plaintif fait fuir les assistants, en proie à la terreur; seul, -le comte a conservé son sang-froid; il s'élance et reconnaît que la -comtesse est encore vivante. - -Quelle joie! - -Ramenée au château, soignée par un médecin intelligent, la comtesse se -rétablit et vit encore dix ans dans le plus parfait bonheur. - -Enfin, elle meurt pour _de bon_; la douleur du comte, moins bruyante, -est aussi sincère que la première fois. - -Le bon curé vient lui demander de compléter ses instructions. - -—Monsieur le comte, dit-il, n'a-l-il plus rien à ordonner? - -—Non, monsieur le curé, répond le gentilhomme, sinon que les porteurs -fassent bien attention en passant auprès du mur qui est au tournant du -chemin. - -⁂ - -Cela se passait dans le temps où le gouvernement résidait, non à Paris, -mais au chef-lieu de Seine-et-Oise. - -Au retour, sur le chemin de Versailles, on entendait toujours des -drôleries. - -—Mon cher collègue, disait un voyageur, mon cher collègue, nos opinions -politiques diffèrent. - -—Vous me permettez d'en être flatté. - -—Mais je suis sur que nous nous rencontrerons sur le terrain des -questions sociales. - -—C'est invraisemblable. - -—Pas du tout. Ainsi, dans ce moment, je suis en train de faire un -travail des plus importants en faveur de l'abolition de la fosse -commune. - -—Nous ne nous entendrons jamais; moi, je veux abolir la vraie. - -⁂ - -Il est dit que nous ne sortirons pas des peintres; mais il est -impossible de ne pas vouer M. O'D..., un artiste de mérite, à -l'exécration publique. - -On parlait devant lui du monsieur qui a avalé la fameuse fourchette, et -le conteur ajoutait: - -—C'est une chose bien particulière! - -—Pourquoi, demanda M. O'D..., dites-vous une chose particulière (partie -cuiller!) puisqu'elle n'est pas partie et que c'est une fourchette? - -Si j'étais du jury!... - - -On se rappelle la réponse de cet ultra-conservateur qui refusait -absolument de reconnaître la République. - -—Jamais, disait-il, vous ne me ferez reconnaître un gouvernement qui a -toujours besoin de quelqu'un pour le sauver. - -Il est certain que, depuis quelque temps, on sauve le pays avec une -facilité des plus remarquables. - -Donc je crois ne pas m'exposer aux horreurs d'un communiqué en citant -le mot suivant, que je trouve un chef-d'œuvre de naïveté ou de malice, -comme on voudra: - -—Messieurs, disait dernièrement un député, nous sortirons de là, n'en -doutez pas; le bon sens ne meurt pas; d'ailleurs, nous avons passé par -des situations plus difficiles. - -—Jamais! - -—Mais si. Tenez, il y a quelques mois, la situation était plus tendue. - -—A quel moment? - -—Je ne saurais préciser. Ce qu'il y a de sûr, c'est que quelqu'un était -en train de sauver la France; mais je ne me rappelle plus qui. - -⁂ - -L'autre jour, au Salon, deux peintres fort distingués jugeaient assez -sévèrement les œuvres de leurs confrères. - -—Ah! s'écrie l'un d'eux, voilà deux heures que j'éreinte K..., et je me -souviens maintenant que vous êtes très liés. - -—En effet. - -—Vous m'en voulez? - -—Moi, répond l'autre, par exemple! il faudrait que j'aie le caractère -bien mal fait pour me fâcher parce qu'on dit du mal de mon meilleur ami. - -⁂ - -Un mot de portière. - -—Comment se fait-il que le feu ait pris à l'Opéra et qu'on ne s'en soit -pas aperçu puisque c'était pendant la répétition? - -—Non, on ne répétait pas, je le sais bien, j'ai un parent qui est de -l'Opéra. - -—Mais c'est dans l'_Union_. - -—Des menteurs, tous ces journaux, et pourtant celui-là est le journal -des prêtres. - -—On ne peut plus avoir confiance en personne. - -⁂ - -Mot d'un bas bleu à son mari. - -—Quand passe votre pièce? - -—Dans un mois. - -—C'est important? - -—Cinq actes. - -—Beaucoup de monde? - -—Six ròles. - -—Non, sept. - -—Pardon, chère amie, six seulement. - -—Sept. - -—Mais, non: le comte, la comtesse, le chevalier, le marquis, Cécile et -Antoine, ça ne fait que six. - -—C'est que vous ne comptez pas le directeur, à qui vous faites jouer un -rôle ridicule. - -⁂ - -Voyez, je vous prie, jusqu'où l'à peu près va se nicher. - -Dans une réception semi-officielle, une dame curieuse prend des -informations sur les invités: - -—Quel est donc, demande-t-elle à son voisin, ce personnage tout chargé -de décorations? - -—Où ça? - -—Là, près de la cheminée, ce grand monsieur noir qui a toutes ces -plaques. - -—C'est le consul général des républiques de l'_Épateur_. - -⁂ - -Barnum, le roi des puffistes,—autrefois on disait l'empereur,—a passé -par Paris. - -A peine sa présence a-t-elle été signalée, que tous les monstres de la -vieille Europe, tous les phénomènes de l'ancien monde, se sont mis en -marche pour venir s'incliner devant ce glorieux montreur. - -Mais Barnum est très-difficile, et, d'ailleurs, sachant les phénomènes -vaniteux et les monstres doués d'un caractère insoutenable, il préfère -fabriquer lui-même. - -Il est reparti, nous laissant une série, au milieu de laquelle se -distinguent _l'homme chien_ et M. son fils. - -Ils sont bien laids. Pourtant on va les voir. - -Ne voulant pas interroger leur cornac, trop intéressé à mentir, je -questionnai un employé de l'établissement où on les exhibe. - -—Mon Dieu, me répondit le brave homme, si ce n'est qu'il est couvert de -poil, il n'en est pas plus chien qu'un autre; il m'a donné dix sous de -pourboire. - -⁂ - -Un avis émané de la préfecture annonce que, par suite des fêtes de -la Toussaint et des Morts, le public ne sera pas admis à visiter les -Catacombes pendant quelques jours. - -Pourquoi avoir changé la fameuse formule et n'avoir pas mis comme à -l'ordinaire: - -«MM. les Morts de l'intérieur ne recevront pas mercredi prochain ni les -mercredis suivants.» - -⁂ - -Le dernier mot de la comtesse Feuille d'Ortie. - -La comtesse tient par la famille de son mari au faubourg Saint-Germain, -et par la sienne au boulevard de la Villette. - -—Croyez-vous au retour de votre roi? lui demandait-on. - -—Henri V n'est pas mon roi. C'est celui de M. d'Ortie. - -—Enfin croyez-vous à son retour? - -—Absolument. - -—Qui vous donne cette certitude? - -—C'est que j'ai reçu ce matin une lettre d'Angoulême dans laquelle -on m'affirme sérieusement que M. Ravaillac est en train de faire ses -malles. - -⁂ - -Un mot bizarre qui aurait dû trouver sa place plus haut: - -Une jeune mariée disait à un de ses parents, le comte C..., attaché -d'ambassade: - -—Mon cousin, il me semble que je ne vous ai pas aperçu à ma messe de -mariage? - -—En effet, ma cousine; je l'ai bien regretté, mais, figurez-vous que -j'ai appris la bonne nouvelle à Pétersbourg. J'ai fait diligence pour -revenir, comme bien vous pensez; mais, malgré tout mon bon vouloir, je -ne suis arrivé à Paris que le lendemain de votre inauguration. - -⁂ - -Le vicomte Paul de B..., étant du jury, reconnaît dans le président un -ancien camarade de l'École de droit. Pendant les délibérations, il va -lui serrer la main; grande joie des deux côtés. - -—Te souviens-tu? Comme il y a longtemps! - -—Hélas! - -—Quand je pense à nos folies! Te rappelles-tu la Chaumière? - -—Certes, répond le président avec regret, tout est changé. - -—Ne m'en parle pas. - -—Autrefois nous pardonnions aux coquines, et maintenant nous condamnons -les coquins. - -⁂ - -Deux petits animaux arrivés au Jardin d'acclimatation, deux chimpanzés, -deux orangs-outangs, deux hommes des bois, je ne sais au juste comment -on les nomme, ont été cause que la thèse désespérante de M. Littré a -été remise sur le tapis. - -Ces deux animaux ressemblent à des enfants, ils ont des mains comme les -hommes et surtout des pouces. - -Les singes ordinaires n'ont pas de pouces; donc si les orangs-outangs -ont des pouces, ce sont nos pères. - -Ils ont le visage comme des hommes, donc ce sont des hommes. - -Une seule chose a semblé dérouter les savants. Ces deux animaux sont -soignés par un matelot qui est pour eux une véritable mère; il leur -prodigue tous les soins et les tendresses imaginables, et ces affreux -singes se montrent pleins de reconnaissance envers lui. - -Cette reconnaissance pour celui qui les nourrit jette les libres -penseurs dans une grande perplexité. - -«Ils sont reconnaissant, donc ils ne sont pas des hommes.» - -⁂ - -Sans vouloir entrer ici dans une discussion qui ne servirait à rien, on -peut pourtant poser une question bien simple: - -Pourquoi les hommes descendraient-ils des chimpanzés, et pourquoi ne -seraient-ce pas pas les chimpanzés qui descendraient des hommes? - -Prendre un horrible animal et dire, voilà le père de l'humanité, est -une proposition bien excessive. - -Voici le père de l'humanité, c'est bientôt dit; mais cela se prouve -plus difficilement. Si nous avons été orangs-outangs, pourquoi ne -sommes-nous pas restés tels? - -Qui a blanchi notre peau, qui a fait tomber notre fourrure, qui a -allongé nos nez, qui nous a donné la parole et tant d'autres vices? -la civilisation! C'est absurde. C'est toujours le vieux problème des -gamins: - -—La première poule vient-elle d'un œuf ou le premier œuf vient-il d'une -poule? - -On n'en saura jamais rien. - -Peut-être serait-il plus simple de retourner la thèse, et de dire: le -satyrus a été homme. La solitude l'a abâtardi, la nature a développé -ses membres en faveur de ses besoins et lui a ôté une intelligence dont -il n'avait que faire. - -L'orang-outang, le satyrus, est un communard oublié à Nouméa par un -gouvernement féroce, mais logique. - -⁂ - -La guerre civile en Espagne continuait, en fournissant une série -d'originalités qui feraient la joie d'un chroniqueur qui aurait le -courage de rire au milieu de tant de tristesse. - -Pour cette fois, j'en prends une que le cœur le plus sensible ne -saurait passer sous silence. - -La scène se passe à S... La population est en train d'enterrer son -évêque. - -Les républicains arrivent, la cérémonie est suspendue. - -Les carlistes surviennent, qui chassent les républicains, la cérémonie -continue. - -Les républicains reviennent, qui chassent les carlistes, et, après -avoir rossé les habitants, enterrent l'évêque... civilement! - -Voyons, père Hyacinthe Loison, si le cœur vous en dit, ne vous gênez -pas! - -⁂ - -Le pauvre Henry Monnier s'éteignait. Un instant, ses parents et ses -amis avaient espéré qu'il en serait quitte pour garder la chambre -quelques jours. Après différentes phases, le mal persiste, et l'éternel -rieur est cloué dans son lit; les jambes ne vont plus. - -Monnier n'est plus jeune. Quand on lui demande son âge, il répond dans -son style prudhommesque: - -—A _l'instar_ de M. Thiers, je suis né un an avant le siècle. - -Le brave artiste a conservé son inaltérable gaieté; au milieu de ses -souffrances les plus aiguës, il plaisante, il plaisante encore, il -plaisante toujours. - -Quand Monnier fut mort, bien des gens vécurent des bribes de ses -festins. - -Personne n'a inventé plus d'histoires drôlatiques et personne ne -saurait raconter comme lui. - -L'auteur de _la Famille improvisée_ a beaucoup produit, et, -naturellement, il a été beaucoup pillé. - -Quelquefois il se plaint, mais sans amertume, des larcins de ses -confrères. - -—Je ne réclame jamais, dit-il; maintenant, j'y suis habitué; mais dans -les commencements, c'était bien dur. - -Un jour de plainte je lui demandais qui, le premier de lui ou de -Balzac, avait fait les _Employés_. - -—C'est moi, je suppose. - -—Pourquoi supposez-vous? - -—Parce que mes employés, à moi, ont paru dix ans avant les siens. - -—C'est une preuve. - -—D'ailleurs, tout le monde sait que l'histoire du pantalon noisette est -de moi, je la racontais dans l'atelier de Gros. - -—Alors Balzac vous a volé? - -—Ah! celui-là, ça m'est égal; en mourant, il m'a laissé une lampe, la -lampe avec laquelle il travaillait. - -—Précieux souvenir! - -—Oui, très précieux, et puis si tous ceux qui m'ont volé m'avaient -donné une lampe, j'aurais pu faire une vente qui aurait attiré plus -de monde que celle de mademoiselle Duverger, où il n'y avait que des -diamants; et puis, ajouta-t-il mélancoliquement, une vente de lampes, -ça ne se voit pas encore tous les jours. - -⁂ - -Madame B... était la plus aimable personne du monde. Elle avait pour -amis toutes les illustrations de son temps. Entre autres, Alexandre -Dumas était un des familiers de son salon. Madame B... quittait tout -pour entendre parler ce charmant et inimitable causeur. - -Mais il arrivait quelquefois, rarement, mais enfin quelquefois, que -l'auteur d'_Antony_ n'était pas d'humeur parleuse. Ces jours-là, madame -B... avait un secret pour le faire sortir de son mutisme; ce secret -était des plus simples, elle lui disait: - -—Cher monsieur Dumas, dites-moi donc la recette de ce fameux lapin à la -Monte-Cristo que vous faites si bien. - -Le maître, bien plus enchanté de cette justice rendue à son talent de -cuisinier qu'il ne l'eût été d'une louange adressée à sa plus belle -œuvre, ne se faisait pas prier, il racontait sa recette. - -Il racontait est bien le mot. Une fois parti dans la description de son -plat, il ouvrait mille parenthèses, dont chacune était une anecdote -intéressante ou un de ces mots brillants qu'il jetait avec tant de -prodigalité. - -Un soir qu'après dîner madame B... employait sa petite ruse pour faire -parler le célèbre romancier, Dumas fit cette réflexion assez sensée: - -—Comment se fait-il? demanda-t-il, que vous me réclamiez si souvent -la recette du lapin à la Monte-Cristo et que vous ne vous en fassiez -jamais servir? - -—Oh! répondit madame B... toute embarrassée, je vais vous dire: c'est -que j'adore vous entendre parler et que je déteste le lapin. - -⁂ - -On est en 1873; le maréchal de Mac-Mahon remplace M. Thiers. - -Les partis se remuent. - -Un duc disait à une altesse: - -—Monseigneur, votre inaction est coupable, vous vous devez à la France. - -—Quand la France voudra. - -—Ah! monseigneur, où en serions-nous si votre aïeul Henri IV, de -glorieuse mémoire, eût tenu un pareil langage? Que serait-il advenu -s'il avait trouvé que Paris ne valait pas une messe, et qu'au lieu de -venir mettre le siège devant la Porte-Neuve, il eût attendu patiemment -qu'on le vînt chercher au fond du Béarn? - -—Il serait advenu, monsieur, qu'au lieu de succomber sous le poignard -de Ravaillac, mon aïeul serait mort d'une maladie de Pau. - -Cette phrase, qui a l'air d'une abdication, aurait été longuement -élaborée pour rallier ou railler M. de Tillancourt, le député aux jeux -de mots. - -⁂ - -Encore un mot d'Henry Monnier, mais inédit. - -L'autre jour, il dînait dans une maison où l'on parlait, à propos d'art -ou de bienfaisance, de sir Richard Wallace. - -—Tiens! mais au fait, s'écrie Monnier; j'ai vu les fontaines de ce -_mossieu_-là; j'ai même goûté de son eau. - -—Comment la trouvez-vous? - -—Les journaux en avaient-ils assez parlé, hein? Eh bien, entre nous, -c'est de l'eau comme tout le monde. - -⁂ - -Prenant pour modèle la Comédie-Française, qui ne vit que de reprises, -je vais reprendre un vieux mot de médecin légiste qui est du dernier -comique. - -La révolution de 48 coupa en deux le succès d'un procès qui passionnait -l'attention publique. - -Dans une ville du Midi, une jeune fille de quatorze ans avait été -trouvée assassinée derrière le mur d'une communauté. - -Je ne veux citer ni les noms, ni l'endroit. C'est inutile. - -La grande question des débats était de savoir comment la victime de -deux crimes horribles avait été assassinée. - -Les médecins prétendaient qu'elle avait été assommée à coup de pierre. -L'instruction penchait à supposer que la pierre était étrangère à -l'affaire. - -—Monsieur le docteur, dit le président, avant de vous féliciter sur -votre sagacité et sur la façon intelligente avec laquelle vous avez -procédé, la cour désirerait avoir encore un renseignement. - -—Je suis aux ordres de la cour. - -—Vous souvient-il exactement de la conformation des blessures? - -—Comme si je les voyais. - -—Eh bien, réfléchissez et dites-nous si le crime que vous et vos -confrères supposez avoir été commis avec l'aide d'une pierre, si le -crime, dis-je, n'aurait pas plutôt été perpétré avec une paire de -sabots? - -Le docteur réfléchit deux minutes, l'auditoire entier palpitait. Enfin -il leva la tête et répondit avec la meilleure grâce du monde: - -—Mon Dieu, monsieur le président, la paire de sabots me sourirait assez. - -⁂ - -Dans les fêtes de province et des environs de Paris, on montre des -tableaux ou plutôt des groupes vivants. Les personnages doivent avoir -l'air en marbre. - -Maillots blancs, visage poudrés, cheveux en coton blanc, tout est -blanc, excepté les mains. - -La mort d'Abel est le sujet favori. On voit cet ignoble Caïn fuyant -sans bouger de place; Abel est étendu, et, ce qui prouve bien qu'il est -mort, c'est un écheveau de laine rouge qui lui sort de la poitrine et -figure le sang: un ange suspendu maudit le meurtrier. La toile tombe, -et l'enfant qui joue l'ange fait le tour de la société avec une sébile. - -—N'oubliez pas l'ange, messieurs, mesdames; c'est mes petits profits. - -⁂ - -Dialogue à la campagne: - -—X... demande ma nièce en mariage. - -—Ah! - -—Oui. Je voudrais avoir des renseignements sur lui. - -—C'est facile. - -—Très facile. Je vais écrire au notaire de Berneville et au baron de -K..., qui est son voisin et mon ami. - -—Moi, à ta place, je ne me donnerais pas tant de peine, n'est-il pas un -candidat au conseil général? - -—Oui. - -—Eh bien, fais-toi envoyer les deux journaux de la localité. - -⁂ - -Un des thèmes favoris de Méry:—Figurez-vous, disait l'aimable conteur, -que Bonaparte, en Égypte, se réveille un matin disant à Kléber: - -—Si nous allions visiter les Pyramides de Cheops? - -Kléber, qui était le meilleur garçon du monde, comme tous les gens -doués d'une grande force physique, répond: - -—Allons-y. - -On arrive, et au moment de gravir la première marche on se trouve en -face de deux officiers anglais. - -Les officiers français, qui croient que le monde leur appartient, -passent les premiers sans façon. - -Les officiers anglais, qui sont pleins de morgue, leur barrent le -passage. - -On dégaîne: Kléber tue le sien, l'autre, qui n'est autre que -Wellington, tue Bonaparte; qu'arrive-t-il? - -—Ah diable! - -—Eh bien il n'arrive rien du tout. Les pestiférés de Jaffa guérissent -comme ils peuvent, Kléber revient en France et se retire à Strasbourg, -où il fait tous les soirs sa partie de piquet avec Kellermann. Le fils -de la liberté ne dévore pas sa mère. Fouché, qui veut devenir duc à -tout prix, négocie avec l'abbé Montesquiou, Louis XVIII revient et tout -marche comme sur des roulettes. - -—Que de gloires perdues pour la France, s'écriait Georges Bell. - -—Allons donc, reprenait Méry qui a eu le bonheur de mourir avant 1870, -la France a toujours assez de gloire, mais voyez-vous la belle figure -que feraient les anglais s'ils n'avaient pas gagné la bataille de -Waterloo? - -⁂ - -Henry Monnier dîne chez une dame. Au dessert, il sent une douleur -traverser sa botte; il donne un coup de pied; on entend un chien aboyer. - -La dame est furieuse. - -—Médor vous aura mordu? dit-elle. - -—Pas précisément. - -—Il n'est pas méchant, c'est un jeune chien. Il n'a qu'une manie: il -aime à mordre les chaussures. - -Monnier regarde la dame amoureusement: - -—Ce n'est pas là, dit-il, que je placerais mes affections. - -⁂ - -Le peintre X.., qui ne vend pas sa peinture aussi cher que M. Bonnat, -au contraire, se promenait l'autre jour avec un chapeau roussi par -le temps et deux fois plus haut de forme que ceux qui sont de mode -aujourd'hui. - -—Qu'as-tu donc de changé! lui demanda un de ses confrères. - -—Rien. - -—Si. Ah! c'est ton chapeau; où diable as-tu acheté ce chapeau-là? - -—Je ne l'ai pas acheté, répondit X..., tristement. Je l'avais déjà. - - -Il y avait dans le temps un brave professeur d'histoire qui avait la -manie de souligner les faits les moins importants et de les admettre -comme ayant eu une influence énorme sur la destinée du monde. - -—Voyez, s'écriait-il quelquefois, voyez, messieurs, à quoi tient la -destinée des empires! - -—A un grain de sable! à un grain de sable! criait toute la classe. - -—Vous l'avez dit. Supposons que Marat, qui était laid, chétif et -malingre, ait prêté sa baignoire à Saint-Just qui était beau et -entreprenant. Mademoiselle de Corday entre, elle s'étonne, regarde, -contemple. - -Elle se demande si c'est bien là le monstre dont on lui a parlé. Elle -n'en peut croire ses yeux, elle chancelle. - -Saint-Just, comprenant ce qui se passe dans le cœur de cette femme -sensible, s'élance à ses genoux. - -Ici, messieurs, je glisse sur un tableau dont la grâce n'est pas à la -portée de vos âges. - -Le bonhomme reprenait: - -—Ah! messieurs, la Providence ne voulut pas qu'une erreur semblable pût -se produire; elle en avait d'avance calculé les résultats déplorables. - -Non, la Providence ne voulut pas que Saint-Just réclamât ce léger -service de son collègue. Non, elle voulut, au contraire, que le tigre -buveur de sang fût justement indisposé ce jour-là, et qu'une vierge -qu'elle avait choisie délivrât la France de ce monstre, comme autrefois -Jeanne d'Arc la délivra de la présence de l'anglais. - - -Cette manière d'envisager l'histoire faisait la joie de la petite ville -où était le collège royal où ce brave homme enseignait l'histoire. On -riait de lui, mais on ne s'en plaignait pas autrement, et rien n'allait -plus mal. - -—Supposez un professeur professant _différemment_, il dira à ses élèves: - -—Hein! mes enfants, si Marat avait été un gaillard pourtant, tout ça ne -se serait pas passé comme cela; on en aurait vu de drôles. - -Eh bien ensuite? Qu'est-ce que cela fera? Dites-moi un chrétien qui ait -appris l'histoire au collège. - - -Voici une historiette vraie qu'on pourrait intituler: _Les Parisiennes -en_ 1873. - -Je la transcris comme un spécimen de nos mœurs bizarres. - -C'est à la gare de Trouville. Deux dames montent en wagon, on les -prendrait pour les deux sœurs, tant leurs toilettes sont pareilles: -robes en velours anglais feuille d'ortie; chapeaux, ceintures, gants et -gibernes de même forme et de même couleur. Ces dames ne se connaissent -pas, le hasard n'est cependant pour rien dans la similitude de leur -toilette: c'est la couturière qui a fait la plaisanterie. - -L'une de ces deux lionnes est madame ***, une veuve consolable; -l'autre, une comédienne qui ne manque ni de talent ni de distinction. -Comme les deux dames se regardent en souriant, un jeune avocat s'élance -en voiture avec tout l'entrain d'un jeune monsieur qui se promet un -voyage agréable. - -Le train n'est pas plus tôt en route, que l'éloquent jeune homme -cherche à entamer la conversation. Après différents efforts, il -accouche de la turpitude suivante: - -—Ces dames viennent de Trouville? - -—Nous y allons, répond la comédienne. - -L'avocat croit avoir mal compris, il reprend: - -—Il me semble, mesdames, avoir eu l'honneur de vous voir quelque part? - -—Ce n'est pas étonnant, dit la jolie veuve, nous y étions encore hier -soir. - -Maître O... comprend et se tait. - -Après un long silence, les dames roulent une cigarette et se mettent -tranquillement à fumer. L'émule de Démosthène pâlit, sue à grosses -gouttes, il va se trouver mal, le tabac lui est antipathique. - -—Ah! mon Dieu, s'écrie l'une des dames, la fumée vous incommode? - -—Oui... non... merci. - -—Heureusement, fait l'autre, voici la station, monsieur va pouvoir -monter dans le compartiment des hommes seuls. - - -Les deux belles voyageuses firent-elles plus ample connaissance? C'est -ce qu'on ne saurait dire. Toujours est-il que le hasard les faisait se -rencontrer le surlendemain à l'Opéra dans le couloir des premières. -Les messieurs qui leur donnent le bras se connaissent et se saluent; -à l'entr'acte, ils se retrouvent et vont causer au foyer. Pendant ce -temps, les deux dames se rapprochent, et l'une dit à l'autre: - -—Il paraît que nos amis sont des amis? - -—Oui, très amis. - -—Dites-moi, chère madame, faites-moi donc le plaisir de ne pas dire -à X... que nous nous connaissons, il serait capable de croire que je -cabotine; il est si bizarre! - -—J'allais vous faire la même prière: que R... ne sache jamais que je -vous connais, il croirait que je vais dans le monde, et il ne me le -pardonnerait pas. - -⁂ - -Un mot! un mot! - -En voici un de M. Prudhomme qui est assez joli pour avoir été dit. - -Dans un musée, le petit Prudhomme demande à son père: - -—Qu'est-ce que c'est que cet homme couché? - -—Mon fils, c'est le patriarche Noë qui a oublié les lois de la sobriété. - -—Pourquoi lui a-t-on mis cette feuille de vigne? - -—Parce que c'est un ivrogne. - -⁂ - -Dans la salle des Pas-Perdus: - -1er _Prudhomme_.—Ne me parlez pas de ces démagogues. - -2e _Prudhomme_.—J'aime à m'égayer à leurs dépens. - -1er _Prudhomme_.—Égayez-vous, voyons! - -2e _Prudhomme_.—Ce gros que vous voyez là-bas, c'est le député en -question. - -1er _Prudhomme_.—Il en a bien l'air. - -2e _Prudhomme_.—L'autre, c'est le député qui fait la cour à sa femme. - -1er _Prudhomme_.—C'est son ami? - -2e _Prudhomme_.—Parbleu! - -1er _Prudhomme_.—Et il a réussi? - -2e _Prudhomme_.—Au delà de ses désirs. - -1er _Prudhomme_.—C'est beaucoup. - -2e _Prudhomme_.—Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que la dame les -trompe tous deux. - -1er _Prudhomme_.—Pas possible. - -2e _Prudhomme_.—Aussi vrai que le ciel nous éclaire. - -1er _Prudhomme_ (regardantes deux promeneurs avec dédain).—Et quand -on pense que ce sont de tels hommes qui veulent nous gouverner! - -⁂ - -Levallois et Clichy ne sont point habités par l'élite de la noblesse -française; une foule de maraudeurs y commettent des attentats sur les -propriétés et sur les personnes. - -Dernièrement, un de ces rôdeurs rencontre le facteur de la poste dans -un endroit désert: - -—Toi tu vas me payer à boire, fait le bandit. - -—Impossible, je n'ai pas le temps. - -—Ça ne te dérangera pas, je n'ai pas besoin de toi pour boire. - -—Alors, allez boire tout seul. - -—Et de l'argent? - -—Je n'en ai pas. - -—Et dans ta boîte? - -—C'est celui de l'administration; on n'y touche pas. - -—C'est ce que nous allons voir; si tu n'aboules pas ton sac de bonne -volonté, je te crève la... peau; foi de Badouillard. - -—Badouillard! s'écrie le facteur, attendez donc... Badouillard... J'ai -une lettre chargée pour vous. - -⁂ - -Le comte D..., grand défenseur du trône et de l'autel, grand chasseur -devant l'Éternel et auprès des gens d'esprit, a étonné Paris, non -pas de ses fredaines, comme beaucoup de ses semblables, mais par la -magnificence de ses fêtes artistiques et splendides; vous savez de qui -je veux parler. - -Ce comte D. était amoureux. - -La femme aimée s'appelait Marie; le mois de mai allait sonner; le -comte s'imagina de faire célébrer, dans la chapelle de son château du -Nivernais, le premier jour du mois de la Vierge avec une pompe dont ses -voisins de campagne et ses tenanciers garderaient la mémoire. - -La chapelle était tendue comme pour les plus grands jours. Charlotte -Dreyfus, l'incomparable artiste, avait bien voulu tenir l'orgue; des -chanteurs étaient venus tout exprès de Paris, l'encens brûlait, les -fleurs jonchaient la terre; rien de plus beau et de plus édifiant. - -La bannière de la Vierge, portée et suivie par des enfants de -chœur, somptueusement vêtus et couronnés de fleurs, est promenée -triomphalement dans la chapelle. La procession s'arrête devant le banc -seigneurial, et l'assemblée entonne pieusement le cantique: - - Reine des cieux, - Nous chantons tes louanges. - -Le comte, recueilli, prie la tête inclinée; l'assistance, émue, goûte -les ineffables joies du recueillement. - -Mais voilà qu'une fleur caresse le front du comte. - -Cette fleur c'est une marguerite. - -Cette marguerite est sur une couronne; la couronne est sur la tête d'un -enfant de chœur. - -Que ce passa-t-il entre cette fleur et le comte? - -Des choses inouïes, sans doute, car le comte, oubliant tout ce qui -l'entourait, se mit à tirer l'un après l'autre les pétales de la pauvre -fleur. - -L'enfant lève la tête. - -—Ne bouge pas, ou je te flanque une calotte! - -Le gamin, qui sait son seigneur sur le bout du doigt, ne bronche plus, -et se met à crier: - - Protégez-nous, reine immortelle. - -Le comte tire toujours: - -—Elle m'aime—un peu—beaucoup—passionnément—pas du tout—elle m'aime—un -peu—beaucoup! - -⁂ - -Il n'est que le divorce qui supprimera une plaie de notre temps, assez -connue pour que je n'aie pas besoin d'insister davantage. - -L'autre soir, on devisait sur le divorce à la soirée de M. de B.....t. - -Les hommes étaient contre, les femmes pour. - -—Mesdames, dit un fort brillant causeur, M. de X..., qui a la plus -ravissante femme du monde et qui a été préfet de l'empire, on ne peut -avoir tous les bonheurs; mesdames, permettez-moi de vous conter un fait -qui est la condamnation du divorce. - -Le silence se fit, M. de X... continua: - -—Une femme la plus charmante, la plus vertueuse, la plus douce du -monde, avait épousé un gentilhomme de fort grande maison, le marquis de -Trois-Étoiles. - -—Oh! mon cher comte, dites les noms, de grâce, fit la maîtresse de la -maison. - -—Impossible, madame. - -—C'est donc scandaleux, ce que vous aller nous raconter là? - -—Mais non, au contraire. - -Un léger désappointement se manifesta dans l'assemblée; le conteur -poursuivit: - -—L'union fut heureuse; un beau matin, et sans qu'on sût pourquoi, les -époux divorcèrent, et la marquise, un an après, épousait un diplomate -étranger, le comte de Quatre-Étoiles. Pendant cinq ou six ans, le -bonheur habita avec M. de Quatre-Étoiles et sa femme, mais voilà -qu'apprenant que la loi sur le divorce allait être supprimée, la -comtesse fit tant des pieds et des mains qu'elle obtint de divorcer une -seconde fois. - -Ici le conteur s'arrêta pour jouir de la surprise des assistants. Un -sourire indécis parcourut le côté des hommes; le côté des dames ne -sourcilla pas. - -—Après? demanda la maîtresse de la maison. - -—Après, la comtesse se remaria une troisième fois. - -—Jusqu'à présent votre histoire n'a rien d'extraordinaire, et on ne -comprend guère que vous ayez caché les noms. - -—Patience, mesdames; maintenant je vous donne en cent, je vous donne en -mille, comme disait cette femme qui écrivait tant de lettres, à deviner -qui la comtesse épousa en troisième noces? - -—Son premier mari! s'écrièrent toutes les femmes. - -—Oh! c'est une trahison! mesdames, vous saviez mon histoire et vous me -la laissez dire, ce n'est pas charitable. - -—Nous ne savions pas votre histoire du tout; mais la comtesse ne -pouvait épouser que son premier mari, dit une très jeune femme, ça -tombe sous le sens commun. - -—Alors, reprit le comte, si c'est aussi naturel que vous le voulez -bien dire, je ne vois pas la nécessité de taire plus longtemps le nom -de la belle divorcée: c'était la marquise de L.., mère du prince de S. -actuel. - -⁂ - -On disait à tort que l'opinion publique voyait tout avec indifférence. -La maladie de M. Thiers l'avait fort alarmée; aussi est-ce avec -satisfaction qu'elle a appris son rétablissement et lu dans les -feuilles publiques que M. le Président de la République avait dîné avec -les docteurs Barthe et Maurice. - -—Deux médecins à la fois! s'écriait un fanatique. On ne dira pas qu'il -a froid aux yeux celui-là! - - -FIN - - - - -TABLE - - - Pages. - - PARIS TEL QU'IL EST - - UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE 1 - - UN REPORTER 7 - - LES MANGEURS DE NEZ 14 - - JADIS ET AUJOURD'HUI 19 - - LES DEUX GENDARMES D'URI 24 - - L'HOMME AU SOU 27 - - UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES 30 - - PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE 33 - - GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS 44 - - LE NÉCROLOGISTE 49 - - UN PEU DE HIGH-LIFE 62 - - LES PETITS OISEAUX 67 - - LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES 70 - - LA ROSIÈRE DE SURESNES 75 - - ACTRICE ET GRANDE DAME 77 - - UN THÉÂTRE DE L'AVENIR 81 - - LES FAUX PAUVRES 83 - - TABLEAUX VIVANTS 91 - - LE MURILLO VOLÉ 94 - - UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME 96 - - LE JEU 104 - - LES FOLLES 110 - - LA QUESTION DES DIAMANTS 120 - - PETITS BONHEURS DU DEUIL 140 - - SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE 145 - - COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS 151 - - PARIS EST-IL UN GARGANTUA? 155 - - UN DUEL RUSSE 160 - - FAUX NOBLES ET CHAUVES 163 - - UN MARCHAND DE TABLEAUX 167 - - TÉMOIN DE TOUT LE MONDE 170 - - COMÉDIENS ERRANTS 172 - - L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE 177 - - - FIGURES CONTEMPORAINES - - LOUIS-PHILIPPE ET MARIE-AMÉLIE 183 - - LE DUC DE BRUNSWICK 188 - - A PROPOS DU SHAH DE PERSE 196 - - THÉODORE BARRIÈRE 201 - - PEPITA SANCHEZ 205 - - HENRI MÜRGER 208 - - LES AMIS D'HENRI MÜRGER 210 - - NAUNDORFF 222 - - JULES JANIN 225 - - FÉLIX PIGEORY 228 - - BERTALL 230 - - LISE TAUTIN 232 - - ARMAND BARTHET 234 - - MISS AMY SHERIDAN 241 - - ALFRED QUIDANT 245 - - EDMOND VIELLOT 248 - - MICHELET 257 - - LOUIS D'AVYL 259 - - LA REINE POMARÉ 266 - - MADAME THIERRET 270 - - - EN FUMANT UN CIGARE 273 - - -Imprimeries réunies, B. - - - - -JULES NORIAC - - -Quoiqu'il ait succombé à trois années de souffrances sans nom, Jules -Noriac, on peut le dire, a été surpris par la mort. Encore jeune, -plein de vigueur, étant demeuré jusqu'à la dernière minute maître de -la plénitude de son vif esprit, il a pu espérer une guérison qu'on ne -cessait de lui promettre. Mais le mal implacable qui était tombé sur -lui avec la rapidité d'un coup de foudre a fini par rendre impuissants -tous les efforts de la science, et ce vaillant conteur s'est éteint -quand il se sentait encore la force de bien tenir la plume qui a écrit -tant de belles choses. - -Au milieu des angoisses de la dernière heure, Jules Noriac avait -surtout un amer regret; c'était de ne pouvoir achever plusieurs œuvres -commencées. Un grand roman, des pièces de théâtre, des souvenirs -anecdotiques, tout cela pour arriver à bonne fin n'attendait plus qu'un -retour à la santé. Mais, encore une fois, il s'était leurré d'un faux -espoir: l'ouvrier, à son insu, avait fini sa journée. - -Cependant, puisqu'il ne lui était plus permis de songer à terminer la -tâche qu'il s'était tracée, il voulut, du moins, laisser un dernier -souvenir aux siens, un dernier livre à ce public qui l'a tant encouragé -à ses débuts. Il s'agissait d'une gerbe de petites Nouvelles ayant paru -dans des recueils littéraires, de Saynètes qui n'ont été jouées que -dans quelques salons et de ces Esquisses de mœurs parisiennes dont il -faisait le tissu de ses chroniques. - -Ces pages éparses, Jules Noriac a légué à l'un de ses amis le soin de -les rassembler. C'est de ces divers morceaux qu'est formé ce volume. -On pourra voir que le charmant écrivain est là-dedans tout entier. Tout -le monde, en effet, y retrouvera sans peine l'ironie toute parisienne -de la _Bêtise humaine_ et la verve si amusante du _Cent-et-unième_. - - - - -NOUVEAUX OUVRAGES EN VENTE - - - =Format in-8o.= - - DUC DE BROGLIE f. c. - FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE, 2 vol. 15 » - - VICTOR HUGO - TORQUEMADA, 1 vol. 6 » - - A. BARDOUX - LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME, - 1 vol. 7 50 - - BENJAMIN CONSTANT - LETTRES A MADAME RÉCAMIER, 1 vol. 7 50 - - LORD MACAULAY - ESSAIS D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE, - 1 vol. 6 » - - L. PEREY & G. MAUGRAS - DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'ÉPINAY, - SON SALON ET SES AMIS 1 vol. 7 50 - - MADAME DE REMUSAT - LETTRES, 2 vol. 15 » - - ERNEST RENAN - - INDEX GÉNÉRAL DE L'HISTOIRE DU - CHRISTIANISME, 1 Vol. 7 50 - - SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE, - 1 vol. 7 50 - - JULES SIMON - DIEU, PATRIE, LIBERTÉ, 1 vol. 7 50 - - THIERS - DISCOURS PARLEMENTAIRES. T.I à IV. 112 50 - - VILLEMAIN - LA TRIBUNE MODERNE, 2 Vol. 15 » - - - =Format gr. in-18 à 3 fr. 50 c. le volume.= - - J. J. AMPÈRE vol. - VOYAGE EN ÉGYPTE ET EN NUBIE 1 - - TH. BENTZON - TÊTE FOLLE 1 - - DUC DE BROGLIE - LE SECRET DU ROI 2 - - F. BRUNETIÈRE - LE ROMAN NATURALISTE 1 - - CHARLES-EDMOND - LA BUCHERONNE 1 - - G. CHARMES - LA TUNISIE 1 - - GEORGES ELIOT - DANIEL DERONDA 2 - - O. FEUILLET - HISTOIRE D'UNE PARISIENNE 1 - - ANATOLE FRANCE - LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD 1 - - J. DE GLOUVET - LA FAMILLE BOURGEOIS 1 - - GYP - AUTOUR DU MARIAGE 1 - - LUDOVIC HALÉVY - L'ABBÉ CONSTANTIN 1 - CRIQUETTE 1 - - VICOMTE D'HAUSSONVILLE - A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS 1 - - PAUL JANET - LES MAÎTRES DE LA PENSÉE MODERNE 1 - - EUGÈNE LABICHE - THÉATRE COMPLET 10 - - MADAME LEE CHILDE - UN HIVER AU CAIRE 1 - - PIERRE LOTI - FLEURS D'ENNUI 1 - - MARC MONNIER - UN DÉTRAQUÉ 1 - - MAX O'RELL - JOHN BULL ET SON ILE 1 - - E. PAILLERON - LE THÉÂTRE CHEZ MADAME 1 - - GEORGES PICOT - M. DUFAURE, SA VIE, SES DISCOURS 1 - - A. DE PONTMARTIN - SOUVENIRS D'UN VIEUX CRITIQUE 3 - - P. DE RAYNAL - LES CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT 1 - - G. ROTHAN - L'AFFAIRE DU LUXEMBOURG 1 - LA POLITIQUE FRANÇAISE EN 1866 1 - - GEORGE SAND - CORRESPONDANCE 4 - - DE SÉMÉNOW - SOUS LES CHÊNES VERTS 1 - - JULES SIMON - LE GOUVERNEMENT DE M. THIERS 2 - - E. TEXIER ET LE SENNE - LE TESTAMENT DE LUCIE 1 - - LOUIS ULBACH - CONFESSION D'UN ABBÉ 1 - - - Collection de luxe petit in-8o, sur papier vergé à la cuve. - - LUDOVIC HALÉVY - DEUX MARIAGES 1 - LA FAMILLE CARDINAL 1 - - J. RICARD - PITCHOUN! 1 - - CAMILLE SELDEN - LES DERNIERS JOURS DE HENRI HEINE 1 - - JULES SIMON - L'AFFAIRE NAYL 1 - - * * * - LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS XVI 1 - - -Paris.—Imprimerie Ph. Bosc, 3, rue Auber - - - - -NOTE DE TRANSCRIPTION - -Ce livre reproduit intégralement le texte original, et l’orthographe -d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs typographiques -ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve ci-dessous. -La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections -mineures. - - -Les mots en italiques sont indiqués comme _ceci_, les mots en gras -comme =ceci=. - -AUTRES CORRECTIONS - -p. 15 : de de → de (… de ces épouvantables exceptions….) -p. 17 : Bifteack → bifteck (… nous aurions mangé des bifteck - d’assassins.) -p. 17 : envoyers → envoyer (… pour nous envoyer leurs coqs….) -p. 26 : sonveraine → souveraine (… l’Assemblée souveraine supprima….) -p. 27 : inconvévénients → inconvénients (… présente de graves - inconvénients.) -p. 34 : acidents → accidents (… un de ces mille accidents….) -p. 48 : Pearage → Peerage (… un membre du Peerage enfin épousé….) -p. 98 : avait → avaient (… que ses parents avaient dépensé….) -p. 111 : professsionnel → professionnel (… le grand mot de secret - professionnel….) -p. 112 : rrrrien → rien (…inhumés pour rien, pour rien!.) -p. 115 : quinzaines → quinzaine (Il y a une quinzaine d'années….) -p. 128 : valeurs → valeur (… tous les diamants de valeur,…) -p. 130 : chambres → chambre (… les femmes de chambre sont,…) -p. 139 : scapel → scalpel (… son scalpel à la main;…) -p. 152 : thâtre → théâtre (Jamais le théâtre de la Gaîté….) -p. 153 : qu'à la la → qu'à la (… qu'à la trente-quatrième mesure….) -p. 154 : attrappé → attrapé (je vous ai attrapé n'est-ce pas,…) -p. 154 : attrappais → attrapais (… si je ne vous attrapais pas - vertement,…) -p. 157, 158 : Garguantua → Gargantua p. 157 : (Si ce Gargantua - n'existait pas,…) p. 158 : (Paris a une réputation de - Gargantua….) -p. 161 : vous → nous (…nous venons de la part du prince S... aff….) -p. 166 : Uue → Une (Une jeune fille riche….) -p. 189 : d'uu → d'un (… d'un éclat inouï….) -p. 199 : racommoder → raccommoder? (… et se mit à raccommoder la -tunique endommagée….) -p. 211 : manisfesta → manifesta (…Un mieux sensible se manifesta….) -p. 214 : Cet → Cette (Cette horrible perspective de dormir….) -p. 216 : Wromski → Wronski (… la philosophie nébuleuse d'Hoëné - Wronski….) -p. 217 : symphathique → sympathique (La physionomie la plus - sympathique…) -p. 217 : Jourdan → Jourdain (comme M. Jourdain faisait de la prose,…) -p. 218 : Barbarra → Barbara (En compagnie du pauvre Barbara….) -p. 218 : vioncelle → violoncelle (… Champfleury qui jouait du - violoncelle,…) -p. 226 : à → au (… l'on ne peut dire au revoir,…) -p. 226 : UN MILLLION → UN MILLION (… soit UN MILLION….) -p. 233 : finit → fini (… quand elle eut fini cette nomenclature,…) -p. 234 : v raie → vraie (… la vraie vérité, la voici:…) -p. 235 : exe mplaire → exemplaire (… Il prit cet exemplaire en - grippe,…) -p. 235 : quatres → quatre (… Trois ou quatre jours après,…) -p. 252 : ex-crétaire → secrétaire (… les souliers de son secrétaire….) -p. 264 : celle → celles (… un avantage sur celles du bonhomme,…) -p. 268 : le le → le (… le langage des sujets….) -p. 288 : nourit → nourrit (… pour celui qui les nourrit….) -p. 296 : prove → prouve (… ce qui prouve bien qu’il est mort…) -p. 300 : suppossez → supposez (Supposez un professeur professant….) -p. 301 : tranquillemeut → tranquillement (… et se mettent - tranquillement à fumer….) -p. 304 : françaisse → française (… l'élite de la noblesse française ;…) -p. 308 : comtessse → comtesse (… mais la comtesse ne pouvait - épouser….) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Paris tel qu'il est, by Jules Noriac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST *** - -***** This file should be named 60924-0.txt or 60924-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/9/2/60924/ - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Paris tel qu'il est - -Author: Jules Noriac - -Release Date: December 14, 2019 [EBook #60924] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST *** - - - - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<p>Au lecteur:<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Voir les <a href="#TN">Note de Transcription</a> -et <a href="#TOC">Table des Matières</a> en fin de livre.</span></p> - - -<hr class="chap" /> - -<p class="ac noindent x-larger">PARIS TEL QU'IL EST</p> - -<hr class="chap" /> - -<p class="ac noindent">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p> - -<hr class="small" /> - -<p class="ac noindent">ŒUVRES COMPLÈTES<br /><br /> - -<span class="x-smaller">DE</span><br /><br /> - -<span class="x-larger">JULES NORIAC</span></p> - -<p class="ac noindent x-smaller">Format grand in-18</p> - -<table id="NORIAC" class="oeuvres" summary="OEUVRES"> - <tbody> - <tr> - <td class="c1">LA BÊTISE HUMAINE</td> - <td class="c2">1 <span class="x-smaller">vol.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LE CAPITAINE SAUVAGE</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LE 101<sup>e</sup> RÉGIMENT</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LE CHEVALIER DE CERNY</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LA COMTESSE DE BRUGES</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LA DAME A LA PLUME NOIRE</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">DICTIONNAIRE DES AMOUREUX</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LA FALAISE D'HOULGATE</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LES GENS DE PARIS</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LE GRAIN DE SABLE</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">JOURNAL D'UN FLANEUR</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">MADEMOISELLE POUCET</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LA MAISON VERTE</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LES MÉMOIRES D'UN BAISER</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">SUR LE RAIL</td> - <td class="c2">1 —</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small" /> - -<p class="ac noindent"> <span class="larger">LE 101<sup>e</sup> RÉGIMENT</span><br /> - -<span class="x-smaller">Édition illustrée de 81 dessins, un volume grand in-16.</span></p> - -<p class="ac noindent x-smaller p2">Imprimeries réunies, B.</p> - -<hr class="chap" /> - -<h1>PARIS <br /><br /> -<span class="smaller">TEL QU'IL EST</span></h1> - -<p class="ac noindent"> <span class="x-smaller">PAR</span><br /> -<br /> -JULES NORIAC</p> - -<hr class="nodis" /> - -<div class="figcenter"> <a name="logo.jpg" id="logo.jpg"></a> - <img src="images/logo.jpg" - alt="Logo" width="100" height="65" /> -</div> - -<hr class="nodis" /> - -<p class="ac noindent"> <span class="larger">PARIS</span><br /> -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br /> -<span class="smaller">ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</span><br /> -<span class="x-smaller">3, RUE AUBER, 3</span><br /> -<br /> -1884<br /> -<span class="x-smaller">Droits de reproduction et de traduction réservés.</span></p> - -<hr class="chap" /> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> - - - - -<p class="ac noindent xx-larger"><a name="PARIS_TEL_QUIL_EST"></a>PARIS TEL QU'IL EST</p> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="UNE_DEPECHE_TELEGRAPHIQUE" id="UNE_DEPECHE_TELEGRAPHIQUE"></a>UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE</h2> -</div> - -<p>Une erreur télégraphique, bien insignifiante au premier -abord, vient de donner lieu à un procès qui a fait -la joie de nos bons amis les anglais.</p> - -<p>Une jeune lady se marie au commencement du printemps -à un jeune gentleman fort qualifié.</p> - -<p>Cette union, admirablement assortie, ne tarda pas à -être heureuse; tout fait prévoir à l'heureux époux qu'il -aura la joie de voir son nom perpétué d'âge en âge, et -que du haut du ciel, leur demeure dernière, ses nobles -aïeux vont sourire.</p> - -<p>Or, tout le monde sait qu'il n'est pas sans danger de -contrarier une jeune lady dans une position intéressante.</p> - -<p>La jeune lady en question n'avait qu'un désir, que -dis-je? une simple envie, mais passée à l'état d'idée -<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> -fixe. Elle voulait éprouver les douleurs de la maternité -en Italie.</p> - -<p>D'où venait cette envie de la jeune femme? Voulait-elle, -à cet instant suprême, lever ses yeux bleus vers -un ciel plus bleu que ses yeux? Croyait-elle que la terre -classique des beaux-arts lui ferait enfanter un chef-d'œuvre? -Voulait-elle, après avoir connu le beau de -l'amour, se familiariser avec l'amour du beau? Toutes -ces suppositions sont également admissibles.</p> - -<p>Le jeune époux résistait, non qu'il voulût contrarier -en rien sa jeune femme, mais tout simplement parce -que les médecins de Naples n'avaient pas sa confiance.</p> - -<p>Il avait été jadis assez gravement indisposé dans la -ville de Masaniello, et il s'en souvenait. Néanmoins, -voyant que l'envie de sa moitié était invincible, il parvint -à décider son médecin à faire le voyage, quand le -moment serait venu.</p> - -<p>De Londres à Naples, il y a loin. Un médecin anglais -appartient à ses malades; mais le désir d'obliger et les -offres généreuses du mari décidèrent le praticien à -consentir.</p> - -<p>Les époux partent, la jeune femme est dans la joie, -et son mari est bien vite convaincu qu'elle avait raison, -que l'air du golfe lui est fort salutaire.</p> - -<p>Si salutaire même, qu'un beau soir un petit anglais -superbe arrive huit jours avant d'être attendu.</p> - -<p>L'heureux père se livre à sa joie pendant toute la nuit,<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> -et, le lendemain, il songe à son médecin, dont le voyage -n'aurait plus de but, et il télégraphie en anglais, naturellement, -la dépêche suivante:</p> - -<p><i>Honorable B..., docteur, rue ...., n<sup>o</sup> .., Londres, -Angleterre.</i></p> - -<p>«Ne venez pas, trop tard!»</p> - -<p>Le docteur ne voit-il pas la virgule? La virgule a-t-elle -été omise par le télégraphe italien ou par le télégraphe -anglais? On ne sait. Toujours est-il que le bon -docteur lit:</p> - -<p>«Ne venez pas trop tard.»</p> - -<p>Et qu'il s'empresse de faire ses malles et de quitter -les malades qui sont à ses trousses, si j'ose m'exprimer -ainsi.</p> - -<p>Il arrive à Naples, et, pour un peu, ce serait le baby -qui lui ferait les honneurs de la maison.</p> - -<p>Tableau!</p> - -<p>De là, procès forcément.</p> - -<p>Le docteur veut le prix de son voyage et de son temps, -le gentleman soutient son droit.</p> - -<p>Pour peu que cela vous intéresse, on vous donnera -connaissance de l'arrêt des juges appelés à trancher -la question.</p> - - -<p>En France, si toutes les dépêches mal rédigées entraînaient -avec elles des procès, on serait obligé d'installer<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> -des cours d'appel dans les trente-deux mille communes, -ce qui n'aurait rien de bien agréable pour les -conseillers et pour les contribuables.</p> - -<p>On ferait le recueil le plus bizarre du monde, en -feuilletant les dépêches qu'on envoie quotidiennement.</p> - -<p>Pour aujourd'hui, je me contenterai de donner deux -spécimens dont je garantis l'authenticité la plus parfaite.</p> - -<p>Un jeune homme politique bien connu, propriétaire -foncier bien apprécié dans les départements de l'Ouest, -vient remplir son mandat à Paris.</p> - -<p>Au commencement de l'hiver, sa famille doit venir -le rejoindre. Quand l'appartement de Versailles sera -prêt, il avertira.</p> - -<p>Sa femme, impatiente, arrive la première, met la -dernière main au logis, et notre député télégraphie à sa -belle-sœur:</p> - -<p> -<i>Madame ... X à X ...</i><br /> -</p> - -<p>«Faites venir la bonne et les enfants par chemin de -fer. Le cocher, la voiture et les chevaux viendront à -pied.»</p> - -<p>La dépêche suivante est d'un inconnu, ou plutôt d'un -ignoré portant un nom des plus vulgaires; mais elle -n'en est pas moins étrange:</p> - -<p> -<i>Monsieur B... rue du Jour, Paris.</i><br /> -</p> - -<p>«Mon oncle est mort. Apportez un cent d'escargots.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p> - -<p>Horrible! horrible!</p> - - -<p class="p2">Toutes les petites villes ont cinq ou six histoires sur -lesquelles elles vivent des années et qu'elles racontent -volontiers aux étrangers.</p> - -<p>En voici une qui ne sort pas du sujet et qui a fait la -joie du Havre de Grâce.</p> - -<p>Une jeune femme fort jolie va passer un mois d'été à -la campagne, au château de R..., qui appartient à une -de ses tantes.</p> - -<p>Quand on va chez une tante, il est rare qu'on ne rencontre -pas un cousin.</p> - -<p>Il est encore plus rare que le cousin n'ait pas plus -ou moins aimé sa cousine avant son mariage, parfois -même il a dû l'épouser.</p> - -<p>La jolie Havraise tomba sur un cousin charmant, un -jeune capitaine qui s'était admirablement conduit pendant -la dernière guerre.</p> - -<p>Le capitaine n'aurait pas fait son métier de cousin, -et le cousin n'aurait pas fait son métier de capitaine, -s'il était resté insensible devant les grâces de sa -cousine.</p> - -<p>La jeune femme d'abord charmée d'être admirée, se -laisse aller aux douceurs de la parenté, mais un beau -soir elle aperçoit un sabre qui passe comme le bout de -l'oreille de l'âne à travers la peau du lion, et elle commence -à réfléchir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span></p> - -<p>De la réflexion à la peur il n'y a qu'un pas; de la -peur à une bonne résolution il y en a beaucoup.</p> - -<p>Pourtant la dame s'arme d'indifférence, et tout va -pour le mieux pendant quelques jours.</p> - -<p>Mais ce qui est écrit est écrit, disent les fatalistes, on -n'échappe pas à la destinée.</p> - -<p>La pauvre femme n'a plus à lutter seulement contre -son cousin, et avec le beau capitaine son cœur l'abandonne -et se met du côté le plus fort.</p> - -<p>Enfin, un jour, vaincue par trois terribles adversaires, -elle va succomber, elle a accordé pour le soir un rendez-vous -imploré le respect au poing.</p> - -<p>Mais la réflexion revient, l'honnêteté surnage, le remords -la soutient; la jeune femme prend un parti désespéré, -elle court au télégraphe et envoie à son mari la -dépêche que voici:</p> - -<p> -<i>Monsieur X..., armateur au Havre.</i><br /> -</p> - -<p>«Je te supplie de me télégraphier à l'instant même: -affaire grave, reviens sur-le-champ, je t'attends à la -gare, tu sauras tout. Réponse payée.»</p> - -<p>Et le mari répond:</p> - - -<p>«Impossible de partir, suis malade.»</p> - -<p>Armateur, va!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p> - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="UN_REPORTER" id="UN_REPORTER"></a>UN REPORTER</h2> -</div> - -<p>M. Octave Feuillet vient de donner une comédie nouvelle, -ou plutôt un drame: <i>Le Sphinx</i>, au Théâtre-Français.</p> - -<p>La première représentation a été fort brillante; la -Comédie-Française a encore, Dieu merci, conservé les -bonnes traditions. Ses loges ne se vendent point hors -de son bureau de location, et soit que sa surveillance -soit plus active, soit que son titre de première scène -parisienne en impose aux marchands de billets, ces -industriels trafiquent peu autour de son guichet.</p> - -<p>Peu de joli monde, mais du beau monde; pour une -fois, ça vaut mieux et cela repose.</p> - -<p>La partie féminine se compose des dames de l'Académie -française et des femmes des hauts fonctionnaires, -enfin des dames du monde à qui leurs goûts ou leurs -relations ouvrent à deux battants la porte de la maison -de Molière.</p> - -<p><i>Le Sphinx</i>, ainsi se nomme la comédie de M. Feuillet,<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -avait mis sens dessus dessous le faubourg Saint-Germain; -on y savait que ce n'était autre chose que -la charmante nouvelle de <i>Julia de Trécœur</i> mise -en pièce.</p> - -<p>Or, dans la nouvelle, mademoiselle de Trécœur est -une héroïne on ne peut plus aristocratique. Quand dans -un livre d'un auteur de marque, l'héroïne est prise dans -le grand monde, le noble faubourg s'émeut et se demande -qui l'auteur à voulu peindre.</p> - -<p>Là, comme ailleurs, on est assez médisant; il arrive -presque toujours qu'au lieu de l'original demandé on -en trouve trois ou quatre.</p> - -<p>Ainsi, le soir même de la première, on entendait dans -les loges des choses comme celles-ci:</p> - -<p>—Dites-moi, ma chère, M. Feuillet dit que son -héroïne était si admirablement faite, qu'on l'aurait pu -habiller avec un gant de Suède: ne serait-ce pas de -mademoiselle de Pontcouvert qu'il a voulu parler?</p> - -<p>—Ah! comtesse, que dites-vous là?</p> - -<p>—Je ne sais pas; je demande.</p> - -<p>—On a parlé de mademoiselle de Couvrepont, mais -je n'en crois rien.</p> - -<p>Il ressort de la composition mentionnée ci-dessus que -les jeunes et jolies femmes sont d'autant plus remarquées -les jours de première au Français, qu'elles y sont -plus rares.</p> - -<p>Il faut tout dire, leur succès est plus grand et plus<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> -aimable, car elles n'ont pas à lutter avec les toilettes -tapageuses des beautés en renom.</p> - -<p>Dans <i>le Sphinx</i>, une surprise attendait les spectateurs.</p> - -<p>Cette surprise, c'était la mort de l'héroïne. L'héroïne, -c'est mademoiselle Croizette.</p> - -<p>Tous les jours une héroïne meurt, c'est dans l'ordre -des choses; mais jamais, au grand jamais, on n'avait -vu mourir comme sait mourir cette demoiselle. C'est à -croire que cette artiste, en sortant du Conservatoire, -allait prendre des répétitions à l'hôpital.</p> - -<p>Elle meurt si bien, qu'un croque mort s'y tromperait.</p> - - -<p class="p2">Il y a eu des larmes, des attaques de nerfs et le reste. -Mademoiselle Croizette meurt empoisonnée; elle roule, -contracte et démène ses jolis membres convulsés pendant -cinq minutes qui paraissent cinq siècles.</p> - -<p>On sent le poison brûler sa poitrine et corroder son -pauvre corps; elle gémit et râle à donner le frisson, son -joli visage, illustré par Carolus Duran et si remarqué -dans <i>Jean de Thommeray</i>, devient blanc, pâle, livide, -jaune et vert, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment.</p> - -<p>Enfin, elle meurt comme on ne meurt pas dans le -plus sombre mélodrame du boulevard du crime.</p> - -<p>Les grands rôles du drame, les Georges, les Dorval, -les Laurent, les Lia-Félix, qui, certes, savaient l'art de<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> -produire de grands effets, n'ont jamais tenté la moitié -des efforts accomplis par la jeune première des Français. -Auprès d'elle, Émilie Broisat, dont la mort était si saisissante -dans la <i>Vie de Bohême</i>, aurait tout au plus l'air -de faire dodo.</p> - - -<p class="p2">Le critique appréciera ainsi qu'il l'entendra si ce -genre de mort réaliste est de l'art vrai, si ces horreurs, -sublimes peut-être, appartiennent plus particulièrement -aux héroïnes du doux Feuillet qu'à celles d'Émile Zola, -je m'en lave les mains. Mais ce que je puis constater -sans marcher dans ses terres, c'est que dans cette mort -est ou n'est pas le succès tout entier de la pièce.</p> - -<p>Cette mort est-elle trop grande pour la pièce ou la -pièce trop petite pour cette mort? Encore une fois je ne -me veux point mêler de cela.</p> - -<p>Toute la question est pourtant dans ce trépas sans -pareil.</p> - -<p>Tout Paris voudra-t-il voir mourir mademoiselle Croizette -ou tout Paris préférera-t-il quelque chose de plus -gai? Voilà la question.</p> - - -<p class="p2">Cette façon de décéder si extraordinaire a fait une -sensation telle, que le lendemain tous les directeurs de -journaux amusants mettaient leurs reporters en campagne.</p> - -<p>Les reporters n'avaient pas tous attendu l'ordre de<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> -leur propre chef et étaient partis de leur propre chef à -eux.</p> - -<p>La jeune artiste dormait encore, après une nuit bien -gagnée à la suite des fatigues d'une importante création, -qu'un violent coup de sonnette l'éveillait sans pitié.</p> - -<p>—Mademoiselle, dit la femme de chambre en entrant -effarée, c'est un monsieur qui vient de la part de tel -journal pour une chose importante.</p> - -<p>Mademoiselle Croizette est la bonté même, elle fait -prier d'attendre, ne tarde pas à paraître et demande au -monsieur le motif d'une visite un peu matinale.</p> - -<p>—Voilà, fait le monsieur, vous savez que le..., est -le journal le mieux informé de Paris?</p> - -<p>—Vous me le dites.</p> - -<p>—Aujourd'hui, vous allez être la lionne du jour.</p> - -<p>—Pourquoi, je vous prie?</p> - -<p>—A cause de votre mort d'hier soir.</p> - -<p>—Vous croyez?</p> - -<p>—J'en suis sûr. Il est donc nécessaire que le public -sache tout, jusqu'au moindre détail.</p> - -<p>—Pardon, tout quoi?</p> - -<p>—Où, quand et comment vous avez appris à mourir.</p> - -<p>—Où j'ai appris à mourir?</p> - -<p>—Oui. Est-ce à l'Hôtel-Dieu, à Lariboisière, à Beaujon, -à la Charité ou à la Pitié?</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Est-ce à la Morgue ou chez des particuliers? Avez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -étudié toute seule ou avez-vous un professeur?</p> - -<p>—Monsieur...</p> - -<p>—Ce professeur est-il un médecin, un artiste ou simplement -un amateur?</p> - -<p>—Mais, monsieur...</p> - -<p>—Avez-vous appris vite, les leçons vous ont-elles -coûté cher? Répondez, je vous prie, et surtout mettez -le comble à vos bonnes grâces en répondant vite; il -faut que mon article soit le premier. Déjà ce matin, il -y a des indiscrétions dans les autres journaux; heureusement, -elles ne sont pas graves.</p> - -<p>—Monsieur, répond la jeune artiste à qui le reporter -consent enfin à céder la parole, je suis comédienne et -je tâche de jouer mes rôles le plus consciencieusement -possible. Je n'ai ni professeur ni maître et n'ai jamais -fréquenté les hôpitaux, je travaille ici, je cherche, -j'étudie, et voilà tout. Si j'ai réussi, tant mieux, si non, -je tâcherai de faire mieux une autre fois.</p> - - -<p class="p2">Le reporter dépité se retire assez peu satisfait de ces -renseignements par trop simples.</p> - -<p>Deuxième coup de sonnette, deuxième reporter.</p> - -<p>On sonne trois fois, dix fois, vingt fois, et toujours des -reporters.</p> - -<p>Au quatrième, l'artiste ennuyée a défendu sa porte; -cela pourrait bien lui coûter cher; les reporters sont -rancuniers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p> - -<p>Quelques-uns ont cherché à soudoyer les serviteurs -de la maison.</p> - -<p>—Mademoiselle, disait l'un d'eux à la femme de -chambre, dites-moi où votre maîtresse a appris à mourir, -je vous donnerai une loge pour aller à l'Odéon.</p> - -<p>—Merci, a répondu la camériste avec une dignité -parfaite, je ne vais jamais dans les petits théâtres.</p> - -<p>Malgré cette déconvenue, soyez sûrs que les reporters -ne se tiendront pas pour battus; ils trouveront quelques -bonnes histoires pour piquer la curiosité du bon public.</p> - -<p>Il ne serait pas extraordinaire qu'avant peu, quelque -émule de Talbot ne mette sur sa porte un avis ainsi -conçu:</p> - -<p class="ac noindent"> -<span class="smcap">ADAMASTOR</span><br /> -<i>professeur de déclamation</i>.<br /> -<i>Trépas divers en vingt-cinq leçons.</i><br /> -</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p> - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LES_MANGEURS_DE_NEZ" id="LES_MANGEURS_DE_NEZ"></a>LES MANGEURS DE NEZ</h2> -</div> - -<p>Saviez-vous qu'il y eût à Paris une société de mangeurs -de nez?</p> - -<p>Privat d'Anglemont n'en fait pas mention dans son -livres des <i>Dessous de Paris</i>, et mon pauvre camarade -Alfred Delvau, qui savait mieux les <i>Mystères de Paris</i> -qu'Eugène Sue lui-même, ne m'avait jamais parlé de -cette secte horrible.</p> - -<p>Dieu sait pourtant s'il avait braqué sa lunette avec -attention sur les bas-fonds de la Babylone moderne et -ce qu'il y avait vu de choses étranges et incroyables, -bien des étonnements et bien des épouvantes, mais jamais -ni Privat, ni Gérard de Nerval, ni Delvau, n'ont -découvert cette horrible corporation, ils en auraient -parlé certainement.</p> - -<p>Certes j'ai souvent entendu parler du nez mais non -pas comme comestible.</p> - -<p>De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du -Palais, des misérables coupant de leurs dents le nez ou<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -le doigt de leur adversaire, mais ce n'était qu'une -de ces épouvantables exceptions que la chaleur de la -lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables.</p> - -<p>Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés -ou extraordinaires.</p> - -<p>Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des -francs-maçons ou des musiciens.</p> - -<p>La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers, -au moment où, séduit par la couleur sans doute, -il allait entamer un marchand de vin, quand la police -est arrivée.</p> - -<p>Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a -avoué, quand on lui a demandé sa profession, non sans -rougir un peu, qu'il était pêcheur à la ligne pendant le -jour, et que le soir il était secrétaire de la Société des -mangeurs de nez.</p> - -<p>Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire, -qui n'a pas compris comment on pouvait allier -deux goûts aussi différents, a envoyé l'abominable gastronome -en prison.</p> - -<p>Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice -donnera un fameux coup de dent à la liberté de ce bandit -qui ne se contente pas de son poisson.</p> - -<p>Qu'aurait-il fait pendant le siège?</p> - - -<p class="p2">Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites -que les peuples deviennent cruels.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p> - -<p>Nous avons déjà ces terribles chiens qui brisent les -rats avec leurs dents à la grande joie des gamins qui -suivent les chasseurs.</p> - -<p>Les rats ne sont pas intéressants, et, bien que membre -de la Société protectrice des animaux, ce dont je -me vante, je vote leur mort avec conviction, mais je -persiste à trouver leurs bourreaux odieux.</p> - -<p>—C'est une chasse, dira-t-on.</p> - -<p>Non, la chasse est une lutte relative, un assaut entre -l'homme et la bête; il faut une grande adresse et, quelquefois, -cet exercice n'est pas sans danger.</p> - -<p>Tandis que là un nocturne voyou passe une palette de -fer dans la gargouille, le rat sort, le chien le broie et -tout est dit.</p> - -<p>D'ailleurs, en chasse, le crime a lieu dans le silence -des bois et non dans une rue fréquentée.</p> - - -<p class="p2">Nous avons fini par nous débarrasser de ces prétendus -combats de taureaux, où les bouchers étaient habillés -de velours, de grelots, et ressemblaient à Figaro, fors -l'esprit.</p> - -<p>Parfois l'animal, qui trouvait cette façon de se vêtir -absolument ridicule, trouait à coups de cornes la veste -ou la culotte de ces cruels farceurs péninsulaires. C'était -bien fait, sans doute, puisque l'assemblée applaudissait -avec enthousiasme; mon Dieu! que c'était répugnant -à voir!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p> - -<p>Dans l'extrême midi de la France, on parle de ces -représentations avec une admiration émue.</p> - -<p>Heureusement cette admiration s'est arrêtée à -Bayonne et à Perpignan. Le centre et le nord n'ont pas -mordu.</p> - -<p>Mais nous l'avons échappé belle; si les taureaux amenés -par trois fois à Paris n'eussent été d'un ridicule -achevé, ce spectacle aurait eu des amateurs certainement, -et, plus d'une fois, nous aurions mangé des biftecks -d'assassins.</p> - - -<p class="p2">La perfide Albion nous prend nos poules et nos œufs, -ce qui fait qu'en France et à Paris surtout, où l'on paye -de gros droits d'entrée, il faut faire des sacrifices -sérieux pour regarder une cuisse de poulet; nous -n'avons rien à dire, c'est le libre échange. Il paraît -que cela a de grands avantages, que les économistes -ont seuls le droit de voir et de comprendre: tant -mieux.</p> - -<p>Donc que les anglais mangent nos œufs, bon; mais -qu'ils les fassent couver pour nous envoyer leurs coqs, -non; ce n'est plus de jeu.</p> - -<p>Qu'avons-nous besoin de ces animaux? Ils sont bons -sur les drapeaux, dans la casserole, et non pas dans -l'arène.</p> - -<p>Voilà un beau jeu que d'aller leur attacher des canifs -aux pattes, pour qu'il se charcutent!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p> - -<p>Les canifs servent à tailler les plumes, c'est vrai, -mais pas la chair avec.</p> - -<p>M. Belmontet dirait:</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse">Les canifs ne sont pas instruments de bataille:</div> - <div class="verse">C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.</div> - </div> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="JADIS_ET_AUJOURDHUI" id="JADIS_ET_AUJOURDHUI"></a>JADIS ET AUJOURD'HUI</h2> -</div> - -<p>Aujourd'hui l'on ne travaille plus pour la gloire. Il -est bien évident que les artistes de nos jours ne suivent -pas les errements de leurs devanciers. Au lieu de s'imposer -à la foule, comme les maîtres d'hier, ils s'agenouillent -devant elle. Il leur faut du succès, n'en fût-il -plus au monde, et Dieu sait les concessions de tout genre -qu'ils imposent à leur talent, à leur nature et à leur -conscience pour arriver à un résultat plus bruyant que -durable!</p> - -<p>Aujourd'hui, la question n'est plus entre les classiques -et les romantiques, entre les amants de la ligne et les -fanatiques de la couleur; on a bien d'autres chats à fustiger. -Qu'importe le dessin, qu'importe la couleur, -qu'importe la composition, qu'importe la recherche de -l'idéal? Fadaises que tout cela.</p> - -<p>Aujourd'hui, il n'y a plus que deux espèces de tableaux: -les tableaux qui se vendent et les tableaux qui -ne se vendent pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p> - -<p>On ne dit plus d'un peintre:</p> - -<p>—Que fait-il?</p> - -<p>On se contente de demander:</p> - -<p>—Vend-il cher?</p> - -<p>S'il vend cher, on achète, sinon on ne s'occupe pas -de lui.</p> - -<p>Henri Rochefort, avant de faire de la politique, écrivait -des livres: c'était plus amusant et moins dangereux.</p> - -<p>L'un de ses livres—incomplet mais assez réussi—a -pour titre: <i>les Mystères de l'Hôtel des ventes</i>. L'auteur -y dévoile toutes les ruses des vendeurs de ce temple. -Dans le même esprit, il y aurait à faire un bien joli -volume intitulé: <i>les Mystères de la Réputation</i>. Ce serait -à en pleurer de rire ou à rire d'en pleurer.</p> - -<p>Si vous voulez, nous allons en esquisser deux chapitres.</p> - - -<p class="p2">Voici un brave artiste qui a du mérite depuis vingt-cinq -ans et qui commence à vivre heureux.</p> - -<p>Autrefois, quand il était dans toute la force de son talent, -il s'estimait fort heureux de vendre une toile cinq -cents francs. Aujourd'hui la même toile avec les mêmes -petits animaux, un peu moins bien faits pourtant,—l'âge -est venu,—vaut quinze mille francs, et l'artiste -qui a pourtant une facilité de travail surprenante et qui -se fait aider par l'un des siens, ne peut pas suffire aux -commandes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p> - -<p>Voici l'explication du mystère:</p> - -<p>Un homme qui connaissait son siècle se dit que tant -de si jolis petits animaux finiraient, dans un temps plus -ou moins long, par voir venir leur jour de gloire, et il -acheta les animaux du maître par troupeaux.</p> - -<p>Les marchands, voyant que les troupeaux se vendaient, -augmentèrent les prix; le public, qui vit l'augmentation, -se hâta de se mettre de la partie, et l'homme -qui connaissait son siècle fit un petit bénéfice de deux -cent mille francs sur les troupeaux qu'il avait eu la -patience d'engraisser.</p> - - -<p class="p2">Un autre peintre, un maître, s'étant trouvé gêné par -suite de je ne sais quelle combinaison d'affaires qui ne -regarde que lui, eut absolument besoin d'une soixantaine -de mille francs. Dans le cas où ce grand artiste se -reconnaîtrait, je le prie de ne pas m'en vouloir si je -divulgue ce détail, qui ne saurait lui nuire en rien. -Que ceux qui n'ont pas besoin de soixante mille francs -lui jettent la première pierre.</p> - -<p>En travaillant d'arrache-pied à produire dans le genre -où il excellait, le peintre aurait eu pour deux ans de -travail avant d'arriver à ses fins.</p> - -<p>Dans cette triste conjoncture, il prit une grande résolution, -il changea non seulement de manière, mais de -genre: il fit du paysage.</p> - -<p>Oui, du paysage, malgré l'opinion de Préault, qui<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -prétend qu'on n'a plus le droit d'être paysagiste lorsqu'on -a fait sa première communion.</p> - -<p>En six mois le peintre confectionna vingt toiles qui -furent exposées à l'hôtel des Ventes.</p> - -<p>L'effet fut désastreux, tout le monde blâma le maître -d'abord parce qu'on ne permet pas à un seul homme -d'avoir deux talents, et aussi parce que les paysages, -tout en étant faits par un habile peintre, étaient bien -au-dessous de ses tableaux de genre.</p> - -<p>Ses amis étaient navrés en pensant à l'échec que leur -illustre camarade allait subir; ils comptaient sans les -amateurs qui possédaient les principales toiles du renégat.</p> - -<p>Ces amateurs pensèrent que si les paysages ne se -vendaient pas, la réputation du maître en souffrirait et -qu'une grande dépréciation atteindrait son œuvre tout -entière: ils achetèrent les paysages 80,000 francs.</p> - -<p>Le lendemain, les marchands et le public se pressaient -à la porte du maître en demandant des paysages.</p> - -<p>Depuis, ce galant homme, qui ne s'est jamais douté -de rien, n'a pas cessé de faire des arbres noirs et bruns -fort prisés des amateurs.</p> - - -<p class="p2">J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que -personne n'a rien eu à perdre de ces petites comédies. -Si ceux au profit desquels elles ont été jouées en ont -largement profité, il faut convenir que ce sont deux<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -hommes d'un mérite incontestable, dignes en tout -point d'occuper une place distinguée dans le mouvement -artistique.</p> - -<p>Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la -fortune, que de gens sans valeur ont été portés au -pinacle par des combinaisons bizarres dont le secret ne -sera connu que le jour où les toiles dépréciées, ou -plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans -la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne -seront certes pas le plus bel ornement.</p> - -<p>En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est -pas loin, que certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre -d'or, seront couvertes de quolibets; et encore!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span></p> - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LES_DEUX_GENDARMES_DURI" id="LES_DEUX_GENDARMES_DURI"></a>LES DEUX GENDARMES D'URI</h2> -</div> - -<p>Un philosophe a dit:</p> - -<p>«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi -qu'on voit l'étendue de son bonheur ou celle de son -infortune.»</p> - -<p>Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant, -et je ne suivrai son conseil qu'à demi, ou du -moins en variant un peu sa manière.</p> - -<p>Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus -on peut rencontrer l'envie. Je vais regarder à côté.</p> - -<p>Il est impossible que vous ne connaissiez pas la -Suisse, la terre classique de la liberté?</p> - -<p>Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous -connaissez le canton d'Uri, où est né Guillaume Tell?</p> - -<p>Uri est la république la plus démocratique qui soit -au monde.</p> - -<p>S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution -qui a été révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme -en frémirait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p> - -<p>Là, tout homme est électeur et député à vingt ans. -A vingt ans, il vote directement les lois, sa journée étant -finie.</p> - -<p>La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif -perd tout son prestige.</p> - -<p>Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le -premier arrondissement, dit <i>l'ancien pays</i>, et l'arrondissement -d'Useren; pour garder Altorf, où tous les -chemins sont ouverts, eh bien, il y avait deux gendarmes.</p> - - -<p class="p2">Attendez donc, vous allez voir.</p> - -<p>Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient -de la douce vallée de Schacken à celle d'Useren, -chassant parfois ou se livrant au doux plaisir de la -pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus -heureux.</p> - -<p>Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs -compatriotes et qu'ils avaient chacun le même grade, -ce qui permettait au Pandore de l'endroit de ne pas -être obligé hiérarchiquement de donner raison à son -supérieur.</p> - -<p>Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel; -celui des deux gendarmes commençait à se faisander.</p> - -<p>En effet, les habitants du canton avaient fini par -envier la vie paisible des deux gendarmes.</p> - -<p>Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -considérant qu'il était complètement inutile d'entretenir -deux gendarmes dans un pays où il n'y a ni voleur, ni -assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste, l'Assemblée -souveraine supprima un des deux gendarmes.</p> - -<p>Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les -anciens affirmaient qu'il avait rendu un service dans le -temps.</p> - - -<p class="p2">Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça -ne pouvait pas durer longtemps. Ce gendarme, habitué -depuis de longues années à se promener avec son camarade, -se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au point que -ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa -santé.</p> - -<p>On assembla les chambres.</p> - -<p>Elles interrogèrent le gendarme.</p> - -<p>Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci -déclara que, n'ayant absolument rien à faire et -n'ayant plus son camarade pour causer un peu, la vie -était devenue bien amère pour lui.</p> - -<p>La chambre souveraine, touchée par tant de franchise -et d'infortune, nomma son dernier gendarme inspecteur -des cheminées de la république.</p> - -<p>Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes -dans la république d'Uri.</p> - -<p>Si vous saviez comme elle s'en passe!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LHOMME_AU_SOU" id="LHOMME_AU_SOU"></a>L'HOMME AU SOU</h2> -</div> - -<p>Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir -une bien vilaine idée. Il a collé sur les sous qui étaient -dans sa boutique, une étiquette ronde sur laquelle il y -a son nom et son adresse.</p> - -<p>Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des -milliers de sous sont transformés en cartes d'adresse.</p> - -<p>Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes -que peut enfanter la concurrence; mais, dans l'espèce, -nous ne saurions trop blâmer.</p> - -<p>Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.</p> - -<p>Le premier, c'est que les sous que les marchands -rendent avec leur adresse ne sont plus à eux et qu'ils -n'ont pas le droit de s'en dessaisir.</p> - -<p>Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le -monde de les refuser, ce qui fera naître des discussions -et, probablement, des rixes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p> - -<p>Autre inconvénient: les sous sont surtout employés -dans les marchés et dans les omnibus.</p> - -<p>Vous verrez ça au premier jour de pluie.</p> - -<p>Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts -mouillés de mesdames de la Halle et de messieurs les -conducteurs d'omnibus et cochers tripotaillant ces sous -étiquetés! La gomme et le papier détrempé formeront -une pâte au vert de gris qui sera peut-être favorable -aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que -d'être désagréable pour les personnes qui auront des -gants et surtout pour celles qui auront des mains.</p> - - -<p class="p2">Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.</p> - -<p>Il imagina que les officiers russes portaient leur nom -écrit dans leurs casques, et il fit mettre dans le <i>Figaro</i>, -quelques jours après la prise de Sébastopol:</p> - -<p>«En ramassant les schakos de nos braves officiers -morts sur le champ de bataille, les Russes disaient:</p> - -<p>«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment -X, et C<sup>e</sup>, et demeurent tous rue Vivienne, n<sup>o</sup>..., à -Paris.»</p> - -<p>Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:</p> - -<p>«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux -pauvres sortent des grands magasins du Dauphin, -50 p. 100 de rabais!»</p> - - -<p class="p2">Il est probable que le marchand qui a inventé cette<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -désastreuse plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait -sous le coup de la loi. Il y a de par les codes un article -qui punit ceux qui altèrent ou dénaturent les monnaies -publiques.</p> - -<p>Autrefois même cet article était des plus sévères, et -le négociant eût été pendu haut et court. Ce qui était, -après tout, une manière comme une autre d'élever la -concurrence à sa dernière limite.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="UNE_REVOLUTION_POUR_LES_FEMMES" id="UNE_REVOLUTION_POUR_LES_FEMMES"></a>UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES</h2> -</div> - -<p>Un frémissement de colère vient de parcourir le -monde féminin; une révolution terrible se prépare, et -deux camps sont déjà formés et prêts à combattre.</p> - -<p>Dans le premier, on veut le <i>statu quo</i>.</p> - -<p>Dans le second, on veut quitter le sentier battu.</p> - -<p>Question de chiffon, vous l'avez deviné.</p> - -<p>Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte; -il veut tout renverser. Ne lui parlez ni de transaction -ni d'essai loyal, ce serait peine inutile.</p> - -<p>Voici son programme:</p> - -<p class="ac noindent"> -<span class="smcap">Art.</span> 1<sup>er</sup><br /> -</p> - -<p>La robe à plis est et demeure abolie.</p> - -<p class="ac noindent"> -<span class="smcap">Art.</span> 2<br /> -</p> - -<p>Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais -supprimés et ne pourront être rétablis.</p> - -<p class="ac noindent"> -<span class="smcap">Art.</span> 3<br /> -</p> - -<p>Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> -moins gracieux seront expédiés en province et ne pourront -pénétrer dans Paris que dans les circonstances -exceptionnelles.</p> - -<p class="ac noindent"> -<span class="smcap">Art.</span> 4<br /> -</p> - -<p>M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé -de présenter le nouveau projet de soie destiné à charmer -l'avenir.</p> - - -<p class="p2">Le spirituel rédacteur du <i>Sport</i> ne s'est pas fait -prier.</p> - -<p>Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom, -il a présenté le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité:</p> - -<p>«La robe classique a cessé d'exister.</p> - -<p>Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni -en rond d'une façon uniforme, mais dont les ornements -seront très variés.</p> - -<p>Corsage <i>corselet</i>, très ajusté sur les hanches, formant -pointe devant et boutonné du haut en bas, à moins -qu'il ne soit garni du col gilet.</p> - -<p>La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni -tablier. C'est une robe courte. Elle a des volants au bas, -et la partie supérieure de la jupe est tantôt lisse, tantôt -coulissée, ce qui est d'un très joli effet. Son complément -est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe -souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine, -soit en dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -les épaules, et se noue opulemment derrière; ce -nœud vient orner la jupe et l'accompagne fort gracieusement.</p> - -<p>A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait, -une taille et des allures d'une grâce particulière, on -pourra porter sur la robe-cloche de petits mantelets en -étoffe brodée. On peut réellement dire que cette nouveauté -échappe à la description, par la raison qu'elle -se compose de fins détails dont le charme est surtout -dans leur agencement.</p> - -<p>La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un -chapeau très orné de fleurs; plus que jamais, au surplus, -les fleurs sont bien portées.»</p> - -<p>Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves -gens de la campagne en choisissant des étoffes pour les -toilettes du dimanche; mais c'est égal, au premier -abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour -avoir beaucoup de succès.</p> - -<p>Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer -par là. Les entêtées crieront bien un peu, elles protesteront, -et enfin, quand tout le monde portera des -fourreaux, elles en commanderont à leurs couturières; -il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les -user.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="PETITS_MYSTERES_DE_LA_CLAQUE" id="PETITS_MYSTERES_DE_LA_CLAQUE"></a>PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE</h2> -</div> - -<p>M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions, -me semble, <i>à l'instar</i> de M. Prudhomme, -assez disposé à les combattre.</p> - -<p>«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays -artiste comme la France, on soit obligé de payer des -claqueurs chargés de faire les succès des pièces et la -réputation des artistes?»</p> - -<p>La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé -de se passer de ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir.</p> - -<p>Il n'y a qu'à Paris où la <i>claque</i> soit une institution -permanente et organisée.</p> - -<p>Étant donné—hypothèse bien contestable—que le -peuple français est le peuple le plus spirituel de l'univers, -on tombera facilement d'accord que le peuple -parisien est le peuple le plus spirituel de France.</p> - -<p>Eh bien, à Paris, on ne sait ni rire, ni pleurer, ni -louer, ni admirer, sans que la claque donne le signal.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span></p> - -<p>Tout le monde applaudit, mais personne ne veut -commencer.</p> - -<p>Bien des artistes en renom passeraient inaperçus, -si la <i>claque</i> ne faisait pas leur <i>entrée</i>. L'actrice la -plus à la mode, la plus gâtée, la plus fière, celle qui -traite les princes comme des palefreniers, les simples -gentilshommes comme des garçons coiffeurs, et quelquefois -aussi des garçons coiffeurs comme des gentilshommes, -celle-là, aussi fière et aussi capricieuse qu'elle -soit, est toujours douce et polie avec son chef de -claque; elle sait bien que sans lui elle <i>n'étrennerait</i> pas.</p> - -<p>Elle sait aussi que <i>s'il</i> voulait bien, sa rivale ferait -vite des progrès dans l'esprit du public.</p> - -<p>Une artiste a beau être l'idole du public et de son -directeur dont elle emplit la caisse, elle a beau avoir -du talent et faire beaucoup d'argent, elle est obligée -d'être bien avec le chef de claque.</p> - -<p>S'il en était autrement, le chef ne ferait ni plus ni -moins, elle aurait absolument son compte, mais rien -que son compte, et ce ne serait pas assez.</p> - -<p>Sans compter qu'un jour elle pourrait être mal disposée, -chanter faux, manquer de mémoire, avoir enfin -un de ces mille accidents dont les planches sont émaillées, -si la claque ne la repêche point, elle est perdue.</p> - - -<p class="p2">Le chef de claque assiste aux répétitions et donne -parfois son avis, qui est toujours écouté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span></p> - -<p>Il note les passages importants, les mots à effets et -les points d'orgue.</p> - -<p>Il ne faut pas croire qu'il applaudisse machinalement -et sans art; sa mission est des plus délicates.</p> - -<p>Tantôt il suffit d'un bravo murmuré, un battement -de mains gâterait tout. C'est,—en termes de coulisses,—le -<i>chatouilleur</i>.</p> - -<p>D'autres fois, il faut un éclat de rire convaincu; -c'est lui qui le pousse; fait par un de ses hommes, cet -éclat de rire serait commun, peut-être choquant.</p> - -<p>D'autres fois encore, il faut entraîner la salle, et ce -n'est pas facile; il faut la pousser petit à petit dans la -voie de l'admiration, et ne l'y lancer que lorsqu'elle -est suffisamment entraînée. Un zèle mal calculé peut -indisposer le public et faire tomber la pièce.</p> - -<p>Un bon chef de claque a pour principe d'entraîner -le public tout d'abord, mais de le suivre ensuite, l'exciter -toujours, ne le forcer jamais.</p> - -<p>C'est d'autant mieux compris, que le public qui -entend applaudir frénétiquement une mauvaise chose, -devient féroce.</p> - - -<p class="p2">Maintenant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, -la vérité me force de dire qu'on ne paye ni le -chef de claque ni les claqueurs. Ce qui va paraître -plus extraordinaire encore, c'est que ce sont eux qui -payent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p> - -<p>La place de chef de claque s'achète.</p> - -<p>Elle se paye de 10, 20, 30, et jusqu'à 40,000 francs -pour un laps de temps qui varie de trois à cinq ans.</p> - -<p>Comme il est assez difficile de rédiger le traité qui -lie un directeur de spectacle et son chef de claque, -cette affaire se fait sur parole, il n'y a pas d'exemple -qu'une des parties n'ait pas tenu ses engagements.</p> - - -<p class="p2">Maintenant, comment font les chefs de claque pour -s'enrichir, tout en payant une aussi forte redevance? -C'est assez difficile à dire.</p> - -<p>On peut consulter tous les artistes des deux sexes -des théâtres de Paris, ils répondront invariablement:</p> - -<p>—Moi, donner un sou à la claque, jamais de la vie, -j'aimerais mieux quitter le théâtre!</p> - -<p>Il faudrait conclure, de cette unique réponse, que -les chefs de claque sont des amateurs déguisés qui se -ruinent en faveur de l'art.</p> - -<p>Malheureusement cette supposition est tout à fait -dénuée de bon sens parce que tous les chefs de claque -s'enrichissent.</p> - -<p>Auguste, l'ancien chef de l'Opéra, est mort riche. -M. David, son successeur, un homme fort distingué et -fort connaisseur, passe pour avoir une belle fortune -fort honnêtement acquise.</p> - -<p>M. Albert, de l'Opéra-Comique, s'est retiré également -fort à son aise en laissant, au théâtre, le souvenir<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -de son rire qui éclatait comme la capsule d'un -fusil à percussion. Sa retraite a été un chagrin pour -les artistes avec lesquels, pendant, trente ans, il -avait eu les relations les plus loyales et les plus aimables.</p> - -<p>J'en citerais bien d'autres encore, sans en compter -cinq ou six qui sont les commanditaires de leurs -théâtres.</p> - -<p>On ne les paye pas, ce sont eux qui payent, et les -artistes jurent leurs grands dieux qu'ils ne leur donnent -pas un sou.</p> - -<p>Quel est donc ce mystère?</p> - - -<p class="p2">Mon Dieu, c'est bien simple, et puisque je suis en -veine d'indiscrétion, je ne veux pas tarder plus longtemps -à pénétrer le mystère susdit:</p> - -<p>Où votre étonnement va prendre certaines proportions, -c'est lorsque je vous affirmerai que, non seulement -les chefs de claque payent, mais que leurs hommes, -leurs ouvriers, comme disait le père Nathan, payent -également.</p> - -<p>Oui, ces braves chevaliers du lustre ne sont pas des -âmes vénales. Pas un n'entre pour rien dans une salle -de spectacle.</p> - -<p>Ils se divisent en trois classes:</p> - -<p><i>Les intimes.</i></p> - -<p><i>Les habitués.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span></p> - -<p><i>Les solitaires.</i></p> - -<p>Les <i>intimes</i>, leur nom l'indique, sont des familiers -sur lesquels on peut compter.</p> - -<p>Ils sont au <i>rendez-vous</i> dans un café voisin du théâtre, -où ils sont forcés de consommer au moins un petit -verre ou tout au moins de le payer.</p> - -<p>Ceux-ci sont sûrs d'être admis. Ce sont des soldats -aguerris qui ont vu le feu plus d'une fois, des hommes -dévoués dont l'enthousiasme ne boude jamais et que -l'admiration qu'ils éprouvent pour <i>leurs</i> artistes pousserait -depuis les hurlements jusqu'aux coups de poing -inclusivement.</p> - -<p>En 1852, un <i>intime</i> se battit en duel pour madame -Ugalde qui ne s'est probablement jamais doutée de ce -dévouement inconnu et désintéressé.</p> - -<p>Il se battit à l'épée et désarma son adversaire.</p> - -<p>—Avouez, s'écria-t-il, en posant son pied sur l'épée -tombée, qu'<i>elle</i> chante mieux que madame Cabel, et il -ne vous sera rien fait.</p> - -<p>—Jamais de la vie, répondit l'autre.</p> - -<p>Le vainqueur réfléchit et dit gravement.</p> - -<p>—Si je ne vous tue pas, c'est que ça me ferait avoir -des affaires et que d'ailleurs vous n'êtes qu'un propre -à rien.</p> - - -<p class="p2">L'<i>habitué</i> ne vient pas tous les soirs comme l'intime. -Il se contente de deux ou trois soirées par mois; aussi<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -est-il, non seulement forcé de prendre le petit verre, -mais encore de payer sa place dont le prix varie depuis -cinquante centimes jusqu'à deux francs, suivant la -pièce.</p> - -<p>L'<i>habitué</i> sait tous les airs d'opéras et d'opérettes. -Il sait l'âge des actrices et les époques de leurs débuts; -il affecte un profond mépris pour les jeunes artistes -qu'il juge sévèrement, quoiqu'il les applaudisse à tout -rompre.</p> - -<p>Quand l'<i>habitué</i> est vieux, il est absolument impossible; -le présent n'existe pas pour lui; il n'admet pas -qu'un monsieur se permette de jouer un rôle de Roger -ou de Massol.</p> - -<p>Quand il dispute avec ses voisins et qu'il est à bout -d'arguments, il a une phrase pour réduire ses adversaires -au silence, qui ne manque jamais son effet.</p> - -<p>—Moi, qui vous parle, s'écrie-t-il en toisant ses voisins -avec orgueil; moi, qui vous parle, j'ai vu Chollet -dans le <i>Postillon de Longjumeau</i>.</p> - - -<p class="p2">Le <i>solitaire</i> est le claqueur qui ne claque pas. C'est -un jeune faquin qui a la maladie des premières représentations.</p> - -<p>Il se ferait pendre plutôt que d'en manquer une.</p> - -<p>Il est convaincu qu'en allant aux premières représentations, -il fait partie du fameux <i>tout Paris</i>, et qu'à -force de se montrer dans des endroits où, à certains<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> -jours, on ne rencontre que des notoriétés artistiques -ou financières, il finira par passer pour quelque chose -comme cela. Il se rengorge dans son gilet à cœur, et -se mêle à des groupes où on ne s'occupe pas de lui le -moins du monde.</p> - -<p>Le lendemain, il étonne les naturels de son bureau -ou de son magasin en leur disant:</p> - -<p>—Mon Dieu, que j'ai ri hier soir avec Cochinat!</p> - -<p>—Cochinat, demande le teneur de livres; je le connais -bien, mais je ne le connais pas de vue. Comment -est-il?</p> - -<p>—Mais c'est un grand blond.</p> - - -<p class="p2">On comprend que ce n'est pas avec le prix de trois -ou quatre places de <i>solitaires</i> aux premières représentations -que les chefs de claque peuvent faire de grands -bénéfices.</p> - -<p>D'un autre côté, une douzaine d'habitués tous les -soirs, à quinze sous l'un dans l'autre, ce n'est pas la -fortune.</p> - -<p>Encore une fois, il n'est pas un artiste mâle ou femelle -des théâtres de Paris qui ne déclare de la façon -la plus formelle n'avoir jamais payé les bravos qu'on -lui prodigue. Alors, comment font les entrepreneurs -de succès pour s'amasser de bonnes rentes?</p> - -<p>Je l'ignore, à moins qu'il n'y ait beaucoup d'artistes -comme la mère Thierret.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p> - -<p>Un jour de l'an, cette estimable dame était dans -sa loge en train de se raser; le chef de claque survient:</p> - -<p>—Bonsoir, m'ame Thierret; je vous la souhaite -bonne et heureuse.</p> - -<p>—Merci, moi aussi. Attends, je vais te donner tes -étrennes.</p> - -<p>—Ah! par exemple!</p> - -<p>—Quoi, par exemple! me prends-tu pour une crasseuse?</p> - -<p>—Oh non!</p> - -<p>—Si, si, tu me prends pour une crasseuse, parce -que tu le dis: «Elle ne donne pas à la claque, c'est -une crasseuse.»</p> - -<p>—Mais je vous jure...</p> - -<p>—Ne jure pas, je vais le dire; moi, c'est pas par -ladrerie que je ne donne pas, c'est par principe. J'ai -assez de talent, je pense, pour ne pas être obligée de -payer pour me faire applaudir.</p> - -<p>—Certainement, le public s'en charge...</p> - -<p>—Il s'en charge quelquefois. Moi, vois-tu, j'ai des -manies; on me couperait en deux que je ne donnerais -pas deux liards.</p> - -<p>—Mais, madame, je vous assure...</p> - -<p>—Le jour de l'an, c'est différent; je donne 100 -francs, parce que je n'y suis pas forcée. Si j'y étais -forcée, je ne les donnerais pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span></p> - -<p>Un artiste de renom, qui est encore à l'Opéra, avait -trouvé un moyen assez original pour ne pas payer la -claque.</p> - -<p>—Mon cher, disait-il au chef, vous savez combien -le public m'aime. Je n'ai donc pas besoin de votre ministère; -mais voici 500 francs; faites-moi donc le plaisir -de chauffer cette pauvre madame X... J'ai remarqué -qu'avant-hier vous aviez été froids pour elle à la fin de -notre duo.</p> - - -<p class="p2">Maintenant, il faut rendre à César ce qui lui appartient; -beaucoup d'artistes débutants ne peuvent payer -la claque, et jamais, lorsque ces nouveaux venus ont -eu quelque talent, ils n'ont eu à se plaindre des claqueurs.</p> - -<p>Un chef de claque sert son administration avant tout, -et nulle part on ne trouverait de plus honnêtes gens.</p> - -<p>Il suffit de connaître les haines de théâtre et de savoir -combien l'argent coûte peu à certaines étoiles pour -comprendre les énormes bénéfices qu'un chef pourrait -encaisser en faisant tomber une rivale.</p> - -<p>Cette mauvaise action a dû être proposée bien souvent; -jamais elle n'a été acceptée.</p> - - -<p class="p2">Il est encore mille circonstances que je ne saurais -citer sans risquer de blesser certaines susceptibilités, -où un manque de probité d'un entrepreneur de succès<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> -pourrait être très lucratif pour lui et très désavantageux -à certaines personnes, jamais on n'a eu à enregistrer -un fait de cette nature.</p> - -<p>Il y a mieux, il est arrivé quelquefois que certains -amoureux peu délicats aient fait siffler des rivales et -fait tomber des pièces. Jamais, dans les siffleurs enrôlés, -on n'a trouvé un <i>intime</i> ou un <i>habitué</i>.</p> - -<p>Malgré ses vertus, la claque a des détracteurs qui -ne songent pas que sa mauvaise réputation date du -<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle où des particuliers organisaient des <i>cabales</i> -dans un intérêt tout particulier.</p> - -<p>Ce temps est loin.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="GUERRE_ENTRE_LES_DEUX_FAUBOURGS" id="GUERRE_ENTRE_LES_DEUX_FAUBOURGS"></a>GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS</h2> -</div> - -<p>Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans -l'air.</p> - -<p>Une question, comment dirai-je? une question sociale, -oui, sociale, c'est bien le mot.</p> - -<p>La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain -et le faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave.</p> - -<p>Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans -cesse déchiré par des querelles intestines?</p> - -<p>N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de -la politique et des autres fléaux qui ont désolé la France -depuis tantôt dix ans?</p> - -<p>O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions -et des concessions sans nombre pour arriver -à la conjonction des faubourgs, et voilà que tout se détraque; -c'est terrible.</p> - -<p>Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient -donné la main, le faubourg Saint-Germain avait avancé -la sienne avec dignité, mais sans enthousiasme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p> - -<p>Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à -certains jeunes novateurs qui, ayant un pied dans les -deux camps, il y a de jolies femmes partout, avaient -prêché la concorde.</p> - -<p>«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils -écriés; aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le -repaire exclusif de la finance, et vous n'êtes plus vous-même, -tout noble faubourg que vous êtes, la terre absolument -classique de l'aristocratie.</p> - -<p>«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est -vrai; mais le prince de L..., le comte de M..., la baronne -de M..., le vicomte de T..., habitent les Champs-Élysées.</p> - -<p>«Le quartier François I<sup>er</sup> est émaillé d'hôtels armoriés.</p> - -<p>«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant -de couronnes à perles et de tortils que de la rue de -Babylone à l'abbaye de Saint-Germain des Prés.</p> - -<p>«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous -l'avez cru, et vous vous obstinez à prendre le pont Royal -pour une frontière.</p> - -<p>«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez -vos filles, elles s'en vont tout droit par devers la -Madeleine habiter un logis confortable, sans doute, -mais où le suisse traditionnel serait une véritable -curiosité.</p> - -<p>«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus de<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -saison. Faubourg Saint-Germain, soyez bon garçon; le -soleil ne se lève plus dans la rue du Bac.»</p> - -<p>Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était -embrassé, et tout paraissait pour le mieux dans le meilleur -des mondes, lorsqu'un événement insignifiant est -venu allumer la guerre à nouveau.</p> - -<p>Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que -c'est très grave.</p> - -<p>Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit -avoir aux messes de mariage. Vous voyez que c'est sérieux.</p> - - -<p class="p2">Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et -la cravate blanche.</p> - -<p>Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate -blanche ni à l'habit noir. Il préfère tout à cela.</p> - -<p>On a commencé par rire. De part et d'autre on se -décochait de petits traits malins.</p> - -<p>—Vous avez l'air d'aller à voire bureau, disait le -faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>—Vous avez l'air d'aller à l'enterrement, répondait -le faubourg Saint-Honoré.</p> - -<p>C'était très spirituel, comme vous voyez. Aussi a-t-on -fini par se fâcher.</p> - -<p>Les deux camps se regardent et tiennent bon.</p> - -<p>De Notre-Dame d'Auteuil où l'abbé Lamazou, un -pseudo-martyr de la Commune, vient d'être nommé<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -curé, jusqu'à Passy, de Passy à Saint-Philippe-du-Roule, -de Saint-Philippe-du-Roule à la Madeleine et de la -Madeleine à la Trinité, on va aux messes de mariage en -redingote, en jaquette, en ce que l'on veut, et on complète -ce laisser aller de cravates toutes plus fantaisistes -les unes que les autres.</p> - -<p>A Sainte-Clotilde, à Saint-Thomas d'Aquin, la tenue -officielle; la cravate noire, ce <i>mezzo</i> des faux-cols, y -est prohibée.</p> - - -<p class="p2">Le faubourg Saint-Honoré dit en souriant:</p> - -<p>—Que voulez-vous? nos amis se marient, nous voulons -bien leur donner une preuve de sympathie en assistant -à leur mariage; ce n'est pas gai un mariage, -mais enfin on se dévoue parce qu'après tout chacun y -arrive pour son compte tôt ou tard, mais ce n'est pas -une raison pour être en habit dans les rues à onze heures -du matin.</p> - -<p>Le faubourg Saint-Germain dit sèchement:</p> - -<p>—De la sympathie en cravate rose, nous n'en voulons -pas.</p> - -<p>Toujours cette diable d'histoire du drapeau.</p> - - -<p class="p2">Résultat: sur la rive droite, les églises sont pleines -et les mariages ont un petit air de fête tout à fait en -harmonie avec l'acte en question.</p> - -<p>Au faubourg aristocratique, beaucoup moins de monde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p> - -<p>Des habits noirs comme au Marais, et on les compte. -C'est d'un triste! cela ne ressemble plus aux belles -messes d'antan. Ce n'est plus le faubourg Saint-Germain; -on dirait le Cherche-Midi épousant la rue Plumet... -en troisièmes noces.</p> - - -<p class="p2">Il y a pourtant une trêve.</p> - -<p>Le marquis de S... avait voulu opérer la fusion, et -avait fait la proposition suivante:</p> - -<p>«—Puisque nous ne pouvons nous entendre, prenons -pour médiatrice une puissance amie. L'aristocratie anglaise -est esclave de l'étiquette, c'est un fait reconnu, -eh bien! imitons-là et faisons ce qu'elle fera au premier -mariage distingué qui aura lieu à la chapelle de l'ambassade.»</p> - -<p>Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, on attendit -avec impatience un mariage aristocratique; après -deux mois d'attente un membre du <i>Peerage</i> a enfin -épousé une jeune lady dont les aïeux tutoyaient Guillaume -le Conquérant.</p> - -<p>Grande curiosité, mais aussi grande déception: en -dehors des quatre témoins, tous les assistants étaient -dans un négligé que la chaleur elle-même n'autorisait -qu'à demi, à ce point qu'on aurait pris tous ces gentlemen -pour des reporters, s'ils n'eussent été armés de -parasols jaunes doublés de vert. Le faubourg Saint-Honoré -triomphe, les dissidents sont dans la joie.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LE_NECROLOGISTE" id="LE_NECROLOGISTE"></a>LE NÉCROLOGISTE</h2> -</div> - -<p>Béranger disait:</p> - -<p class="smaller"><span style="margin-left:10%;"> -Les maris me font toujours rire.</span> -</p> - -<p>J'ai le regret profond de ne pas partager l'hilarité de -ce barde.</p> - -<p>Béranger a beau être chauve et être revêtu d'une -prosaïque redingote à la propriétaire, il n'en est pas -moins un barde; il a chanté la gloire et l'amour, et -trempé les lauriers de la victoire dans la coupe de -la volupté; c'est donc un barde, on ne peut pas lui -ôter ça.</p> - -<p>Le métier de barde a disparu comme bien d'autres -choses.</p> - -<p>Un monsieur dont le permis de chasse porterait cette -désignation: X..., né à Paris le ... 18.., taille 1<sup>m</sup>, 70; -profession: barde, serait fort mal reçu dans les sociétés.</p> - -<p>Il est vrai que le barde est devenu absolument inutile -aux besoins du moment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p> - -<p>Chanter la gloire serait une amère ironie, et nos -jeunes crevés n'ont pas le tempérament nécessaire -pour tremper impunément leur lèvre pâle dans la coupe -de la volupté. Si, d'ailleurs, ils étaient tentés de se -livrer à ce passe-temps, Glycère, qui est devenue soucieuse -de ses charmes, mettrait vite bon ordre à cette -fantaisie; Glycère est devenue conservateur.</p> - - -<p class="p2">Mais, pour un métier disparu, que de métiers nouveaux!</p> - -<p>L'autre jour, en chemin de fer, j'ai eu la bonne fortune -de me trouver en wagon avec une charmante -jeune femme blonde, aux allures vives, mais décentes, -qui pendant un instant a été pour moi une énigme -vivante.</p> - -<p>Ce n'était pas une femme du monde, elle avait des -gants trop frais.</p> - -<p>Une femme du monde ne met pas ses gants au moment -d'entrer dans un compartiment.</p> - -<p>Elle met ses gants chez elle, avant de partir, afin -que, malgré leur fraîcheur, ils aient déjà pris ces plis -si gracieux que leur donne une jolie main.</p> - -<p>Ce n'était pas une bourgeoise, elle avait des gants -trop frais.</p> - -<p>Les bourgeoises ont ce qu'elles appellent des gants -de chemin de fer; ce sont des gants qui ne sont ni trop -jeunes ni trop vieux; ce sont des gants qui ont été une<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -fois à la messe à Sainte-Cécile et une fois en visite chez -les Sémichard.</p> - -<p>Quand les bourgeoises ne voyagent pas, elles les gardent -pour aller aux bains, ces gants là.</p> - -<p>Cette dame n'était pas non plus une personne équivoque, -elle avait des gants trop frais.</p> - -<p>Aussi frais que soient les gants d'une femme légère, -ils ont toujours fait le tour du lac; et puis les femmes -légères se mettent toujours dans le compartiment des -<i>dames seules</i>.</p> - - -<p class="p2">Je creusais ma pauvre cervelle pour deviner, et je ne -devinai pas.</p> - -<p>Un instant je pensai à ce singulier aphorisme de -Balzac: «La femme d'un artiste est toujours une femme -honnête.»</p> - -<p>Ma voisine était peut-être la femme d'un artiste.</p> - -<p>Mais depuis Balzac, bien des choses ont changé.</p> - -<p>Une autre supposition: La jolie voyageuse était peut-être -elle-même une artiste.</p> - -<p>Mais j'abandonnai bien vite cette idée, ma voisine -n'ayant aucune de ces façons garçonnières si désagréables -chez les femmes peintres, et si insipides chez les -femmes poètes.</p> - -<p>Fatigué de chercher, fort mécontent de mon manque -de perspicacité, je remis au hasard le soin de m'éclairer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span></p> - -<p>La dame ne bougeait pas et je ne pouvais décemment -lui dire, comme le brigadier de Pandore:</p> - -<p>—Il fait bien chaud pour la saison.</p> - -<p>Je l'ai dit: tout au contraire de Béranger, les femmes -me font toujours rire, celles des autres, bien entendu; -cette fois je ne riais pas, j'étais fort dépité.</p> - -<p>Cependant, l'homme du train criait:</p> - -<p>—Serquigny! dix minutes d'arrêt! les voyageurs pour -Rouen et le Havre changent de voiture!</p> - -<p>La dame paraissait anxieuse.</p> - - -<p class="p2">—Monsieur, me dit-elle tout à coup, sommes-nous -loin de Lizieux?</p> - -<p>—Une dizaine de lieues, je crois, madame, répondis-je -en prenant mon air le plus aimable.</p> - -<p>—Savez-vous, monsieur, si, de la voie, on peut apercevoir -le Val-Richer?</p> - -<p>—La propriété de M. Guizot?</p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>—Je ne crois pas, madame.</p> - -<p>—Ah! quel malheur!</p> - -<p>—Vous auriez voulu voir la demeure de cet illustre -mort?</p> - -<p>—J'aurais donné tout au monde.</p> - -<p>—C'est beaucoup.</p> - -<p>—C'est vrai, mais j'aurais été vraiment heureuse.</p> - -<p>—Vous le connaissiez?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p> - -<p>—Pas le moins du monde.</p> - -<p>—Voulez-vous me permettre de m'étonner d'une -admiration qui serait plus naturelle chez un homme -politique ou un historien que chez une jeune femme.</p> - -<p>—Mais je ne l'admire pas du tout.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Au contraire, selon moi, M. Guizot a fait beaucoup -de mal.</p> - -<p>—Ah! madame!</p> - -<p>—Sans lui, la révolution de 1848 n'aurait pas eu -lieu, et Louis-Philippe, ou son petit-fils tout au moins, -serait sur le trône, et nous aurions été bien plus tranquilles.</p> - -<p>—Voulez-vous me permettre de vous dire que vous -faites de la politique comme ce bon Joseph Prudhomme, -qui, vous le savez, prétendait que si Bonaparte n'avait -pas eu d'ambition et qu'il fût resté simple lieutenant -d'artillerie, il serait encore sur le premier trône du -monde?</p> - -<p>—Je ne vais pas si loin.</p> - -<p>—A peu près.</p> - -<p>—Puis M. Guizot, comme homme, ne me plaît pas; -on dit qu'il était austère.</p> - -<p>—Oui, madame.</p> - -<p>—Ce n'est pas gai; puis ses ouvrages sont un peu -bien sérieux pour une femme.</p> - -<p>—Je voudrais bien être indiscret. Permettez-moi de<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -vous demander pourquoi, n'ayant pas de sympathie -pour le célèbre défunt, vous regrettez tant de ne pouvoir -apercevoir sa demeure?</p> - -<p>—Ah! je vais vous dire, répondit la dame, c'est que -M. Guizot a été un très bon mort.</p> - - -<p class="p2">De l'étonnement le plus sincère, je passai à une espèce -d'ahurissement. Ma voisine s'en aperçut et continua -en souriant:</p> - -<p>—Oui, monsieur, un très bon mort, il nous a rapporté -plus de mille francs.</p> - -<p>—Ah! c'est très gentil de sa part, répondis-je.</p> - -<p>Je me sentais devenir idiot.</p> - -<p>—Mille francs, et peut-être plus aussi. Mon mari était -bien content.</p> - -<p>—Ah! votre mari était...</p> - -<p>—Enchanté.</p> - -<p>—Il y avait de quoi.</p> - -<p>—Je crois bien, il y avait très longtemps que nous -n'avions pas eu un bon mort.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Oui, il y a des morts qui paraissent très bons et -qui ne valent rien du tout.</p> - -<p>—Tiens! tiens! tiens!</p> - -<p>—C'est comme je vous le dis: ou ils meurent subitement, -et alors on n'a pas le temps de les préparer; -ou ils mettent six mois à rendre le dernier soupir, et<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -alors ils sont trop préparés et ne sont pas curieux du -tout.</p> - - -<p class="p2">Je regardais ma voisine; son visage était calme, son -regard limpide et doux, ses cheveux blonds brillaient -sous un rayon de soleil; elle était charmante; rien dans -son maintien n'annonçait la folie; je me reculai épouvanté -en me demandant quel pouvait être cet horrible -ménage qui gagnait 1000 francs à préparer les morts -de choix.</p> - -<p>Une idée assez naturelle passa dans mon esprit.</p> - -<p>—Votre mari est embaumeur? m'écriai-je.</p> - -<p>Et, dans l'intention de bien me poser dans l'esprit de -la jolie voyageuse, j'ajoutai, non sans orgueil:</p> - -<p>—J'ai eu l'honneur d'être présenté au docteur Gannal; -c'est un homme charmant.</p> - -<p>La dame riait à se tordre, j'étais fort embarrassé.</p> - -<p>—Je ris de votre erreur, me dit-elle lorsqu'il lui fut -possible de parler; j'en rirai longtemps.</p> - -<p>—Ne vous gênez pas, je vous en prie.</p> - -<p>J'aurais voulu être sous terre.</p> - -<p>—Mon mari, monsieur, n'est pas du tout ce que -vous croyez.</p> - -<p>—Il n'y a pas de sot métier.</p> - -<p>—Sans doute, et, à dire vrai, celui de mon mari -ressemble assez à celui du docteur Gannal dans un -autre genre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span></p> - -<p>—Dans un autre genre?</p> - -<p>—Oui, mon mari est nécrologiste.</p> - -<p>—Je ne saisis pas.</p> - -<p>—Nécrologiste, c'est-à-dire embaumeur moral.</p> - -<p>—Je saisis encore moins.</p> - -<p>—Mon Dieu, c'est bien simple. Vous avez dû remarquer -que chaque fois qu'un homme illustre se laisse -mourir, tous les journaux publient juste le jour de sa -mort un article fort long sur lui. Le lendemain, autre -article; le surlendemain, autre article. Le premier est -l'article général, il dit sa naissance, sa jeunesse, sa -famille, son entrée dans le monde politique, scientifique, -artistique ou littéraire, la part qu'il prit à telle -ou telle affaire, enfin comment il arriva à la célébrité, -et enfin sa maladie et sa mort.</p> - -<p>—En effet, j'ai remarqué cela.</p> - -<p>—Le lendemain paraît l'article anecdotique; les -bizarreries de l'homme, ses manies, ses bons mots, tout -y est.</p> - -<p>—C'est vrai.</p> - -<p>—Enfin le troisième jour, avec les détails de son -enterrement, paraît un article de haut goût où le mort -est loué tour à tour et houspillé de même; on y parle -surtout de l'influence qu'il a exercée sur son temps, et -l'article finit par quelques traits peu connus; c'est bien -cela, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Parfaitement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p> - -<p>—Ne vous êtes-vous jamais étonné de la rapidité -avec laquelle ces articles ont été conçus et exécutés?</p> - -<p>—J'avoue que j'ai toujours considéré ça comme un -vrai tour de force.</p> - -<p>—Eh bien, vous n'avez eu qu'à moitié raison; c'est -bien un tour, mais il n'est pas de force.</p> - -<p>—Expliquez-vous!</p> - -<p>—Mon Dieu, ces articles, qui vous paraissent les -spécimens les plus complets de la facilité française, -sont des impromptus faits à loisir, comme ceux de -Mascarille; on les prépare des mois, des années à -l'avance.</p> - -<p>—Madame, je ne voudrais pas douter des paroles -qui sortent d'une aussi jolie bouche que la vôtre, mais -vous me permettrez pourtant de me montrer un peu -étonné.</p> - -<p>—Ne vous gênez pas, je vous en prie.</p> - -<p>—Comment peut-il se faire?...</p> - -<p>—Tenez, j'aime mieux vous expliquer ça tout de -suite; je connais la partie.</p> - -<p>Je vous l'ai dit, mon mari est nécrologiste. Voici -comment on procède.</p> - -<p>C'est assez compliqué.</p> - -<p>—Je le crois sans peine.</p> - -<p>—Quand le dictionnaire Vapereau parut, mon mari -comprit qu'il y avait là une mine à exploiter. Il prit -toutes les illustrations qui avaient atteint la cinquantaine,<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -et leur fit des dossiers qu'il eut soin de tenir au -courant jour par jour.</p> - -<p>—C'est très ingénieux.</p> - -<p>—Chaque fois qu'un fait, qu'un détail, un mot -même, avait trait à l'une des illustrations en question, -mon mari le piquait et le mettait en ordre; et chaque -fois qu'une maladie arrivait, il faisait en sorte que le -dossier du malade fût à jour.</p> - -<p>—Parfait, parfait!</p> - -<p>—Ainsi M. Guizot a été très complet, parce qu'il -s'y était pris à plusieurs fois avant de quitter la terre, -c'est pour cela que je vous ai dit que c'était un bon -mort.</p> - -<p>—Ah! très bien; et quels sont les mauvais morts, je -vous prie?</p> - -<p>—Mais ceux qui partent sans tambour ni trompette; -tenez, M. Beulé par exemple, qui est mort sans crier -gare. Aussi n'a-t-il eu ses articles que huit jours après, -parce que son dossier n'était pas à jour.</p> - -<p>—C'est juste, et oserais-je vous demander à quel -journal votre mari est attaché?</p> - -<p>—Mais à tous.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Sans doute, tous les articles nécrologiques sont -de mon mari, il les varie suivant l'opinion des journaux. -Ainsi il a fait quatre articles Guizot: l'un pour les journaux -conservateurs, l'autre pour les journaux radicaux,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -le troisième pour les journaux sous-conservateurs, le -quatrième pour les sous-radicaux.</p> - -<p>—C'est très ingénieux.</p> - -<p>—Il en a même fait un cinquième pour les journaux -napoléoniens.</p> - -<p>—Votre mari est-il le seul qui s'occupe de ce genre -de travail?</p> - -<p>—Hélas! non, il y a des gâte-métier; mais aucun -ne possède un <i>cabinet</i> aussi complet que celui de mon -mari.</p> - -<p>—Il doit gagner beaucoup d'argent?</p> - -<p>—S'il n'y avait pas de morte-saison.</p> - -<p>—Vous avez toujours un petit courant.</p> - -<p>—L'Académie française et l'Institut, mais il y en a -de bien mauvais dans tout ça.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Il y en a si peu de célèbres!</p> - -<p>—C'est vrai, je n'avais pas songé à cela.</p> - -<p>—Sans compter qu'il y en a beaucoup qui ne sont -pas sympathiques; et puis nous n'avons pas de chance. -Tenez, voici Bazaine; il aurait dû se rompre le cou -cent fois pour une; eh bien, non, il s'en tire.</p> - -<p>—Oserais-je vous demander si c'est votre mari qui -a inventé cette profession?</p> - -<p>—Pas tout à fait; le véritable inventeur, l'initiateur, -comme dit M. de Foy, ce fut Jules Lecomte, le -chroniqueur. Quand Rachel fut envoyée à Cannes par<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> -les médecins, parce qu'elle avait un poumon offensé, il -pensa qu'elle n'en reviendrait pas, et il prépara son -«article». Le midi de la France n'ayant rien fait, on -envoya la grande tragédienne en Égypte. Jules Lecomte -perfectionna. Enfin elle mourut. Ayant appris sa mort -un des premiers, il porta son article au <i>Figaro</i>, qui -n'était alors qu'un petit journal. M. de Villemessant -comprit; il n'est pas long à comprendre, celui-là, il -gratta ses tiroirs et donna cinq cents francs à Lecomte.</p> - -<p>Jouvin dit à Mürger:</p> - -<p>«—Mon-beau père est devenu fou.»</p> - -<p>Et Villemot, qui ne gagnait alors que cent francs par -mois au <i>Figaro</i>, s'écria:</p> - -<p>«—Ce Jules Lecomte, quelle canaille!»</p> - -<p>Le <i>Figaro</i> tira à vingt mille: personne ne voulait -croire à un pareil succès. Mon mari, qui était l'ami du -père Brégand, le portier du <i>Figaro</i>, apprit par lui l'histoire -et pensa qu'il y avait quelque chose à faire; il -quitta la quincaillerie, elle ne lui offrait que des horizons -bornés, et il commença son cabinet, qui, aujourd'hui, -a une valeur réelle.</p> - -<p>—Je vous crois sans peine; et avez-vous en vue -quelque bon mort.</p> - -<p>—Trois ou quatre; mais, vous savez, avec ces gens-là, -on ne sait sur quoi compter: les grands hommes -sont si bizarres!</p> - -<p>—Le génie à ses prérogatives.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p> - -<p>—Je ne dis pas, mais c'est ennuyeux.</p> - -<p>Nous arrivions à Trouville; la dame fit ses préparatifs, -elle prit son sac, son en-tout-cas, sa couverture de -voyage et son manteau, qu'elle regarda avec mépris; -puis, après avoir réfléchi un instant, et se méprenant -sur la direction de mon regard, elle me dit en souriant:</p> - -<p>—Vous regardez mon <i>waterproof</i>. Ah! si M. Thiers -n'était pas si entêté, cet hiver, j'aurais une pelisse en -fourrure!</p> - -<p>Elle a fini par avoir sa pelisse.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="UN_PEU_DE_HIGH_LIFE" id="UN_PEU_DE_HIGH_LIFE"></a>UN PEU DE HIGH LIFE</h2> -</div> - -<p>J'étonnerais beaucoup de jolies Parisiennes si je leur -affirmais que tout là-bas, à l'autre bout de Paris, il y a -un bois magnifique qui ne le cède en rien au bois de -Boulogne.</p> - -<p>Ce bois s'appelle le bois de Vincennes.</p> - -<p>Ce n'est plus le bois où l'on assassinait la nuit et qui, -le jour, servait de lieu de pèlerinage aux grisettes de -Paul de Kock.</p> - -<p>Les petits bourgeois du Marais, qui sont devenus des -rentiers et des commerçants du faubourg, y vont bien -encore le dimanche, mais ils n'y mangent plus sur -l'herbe «le veau béni de la gaieté»; ils hantent les -restaurants; c'est moins gai, plus cher, mais plus commode.</p> - -<p>Non; c'est un autre bois que l'empereur Napoléon III, -après avoir achevé le bois de Boulogne, improvisa pour -son <i>bon</i> peuple des faubourgs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span></p> - -<p>Un instant, le bois nouveau fut à la mode; on y avait -placé un champ de course; il n'était pas juste, n'est-ce -pas, que ce bon peuple des faubourgs fût privé d'un -hippodrome. Il faut bien éclairer les masses en les -amusant.</p> - -<p>Je ne sais si les masses s'amusèrent beaucoup en -voyant la grand-père de <i>Mignonnette</i> arriver bon premier; -mais il me souvient que si les masses ne s'amusèrent -point, elles furent éclairées tout de suite, et -qu'aussitôt éclairées elles prirent la boue du chemin -et en couvrirent les voitures de mesdames <i>Gredinette</i>, -<i>Fille du Jour</i>, et autres demoiselles, leurs sœurs, dont -le luxe insolent leur déplaisait.</p> - -<p>C'était barbare; mais aussi quelle diable d'idée de -vouloir éclairer les masses en les amusant.</p> - -<p>Cette brutalité décida du sort du nouveau bois; ces -demoiselles déclarèrent qu'elles n'y mettraient plus les -pieds, et les entrepreneurs de courses, en gens bien -avisés, fermèrent la barrière.</p> - - -<p class="p2">Le bois transformé reprit sa première manière, et -seulement le dimanche les éclats de rire de ceux qui -ont peiné durant six jours et des nuits viennent seuls -troubler le silence des «doux bocages».</p> - -<p>Autour du bois on a tracé d'immenses et belles -avenues qui, un jour peut-être, seront fort peuplées; en -attendant, on y rencontre quelques villas dont les briques<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> -rouges et les toitures d'ardoises jettent des taches -agréables dans l'horizon vert.</p> - -<p>L'une d'elles se distingue par son apparence absolument -bourgeoise. La façade, illustrée d'un perron prétentieux -et d'un balcon à jour, est appuyée de deux pavillons -bourgeois. La grille est bourgeoise, et comme si -tout cela ne suffisait pas à établir son identité, on aperçoit -dans une manière de jardin anglais un bassin où le -pauvre petit général Dol aurait pu canoter, s'il n'était -pas mort si vite et s'il n'avait pas craint de briser son -frêle esquif contre les anfractuosités capitonnées d'un -rocher artificiel.</p> - -<p>O rocher artificiel! doux dada du bourgeois voltairien, -je vous aime, parce que vous prouvez bien que l'âme -naïve de celui qui vous fait «construire» vogue à pleine -voile sur l'océan du progrès.</p> - -<p>O Marius Prudhomme, mon digne ami, vous avez -beau devenir radical, tant que vous ferez «construire» -des rochers artificiels, vous ne serez pas dangereux.</p> - - -<p class="p2">A ce rocher artificiel s'arrête le bourgeoisisme de l'endroit. -Les hôtes de cette demeure, qui ne sont que de -simples locataires, semblent dépaysés dans cette villa.</p> - -<p>Ce ne sont pas des bourgeois; leur simplicité le prouverait, -si leur parfaite distinction pouvait laisser le -moindre doute.</p> - -<p>Ce qu'ils semblent aimer au-dessus de tout, ces hôtes<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -mystérieux, c'est le silence; les domestiques marchent -comme des ombres et les chevaux, comme s'ils comprenaient -la volonté du maître, remuent leurs jambes -fines sans que leurs sabots corrects et luisants fassent -crier le sable des allées.</p> - -<p>Le matin à huit heures, dans l'après-midi à deux -heures, la maîtresse du logis, une jeune femme à la -physionomie douce et triste, à la taille élégante, sort à -cheval et rentre deux heures après.</p> - -<p>Le maître, lui, ne sort pas régulièrement; parfois on -le voit se promener lentement suivi d'un chien, ami rare -et fidèle, qu'il semble aimer beaucoup. Sa démarche -est régulière comme celle des gens qui ne craignent pas -le passé et vont sans enthousiasme vers l'avenir; son -regard est profond et doux, mais il ne se fixe nulle part. -Quoique jeune, il inspire un grand respect aux gens du -quartier qui s'écartent pour le laisser passer et qui arrêtent -leur conversation commencée pour ne pas troubler -ses réflexions du bruit de leur voix faubourienne.</p> - -<p>Ce promeneur solitaire s'appelle François de Bourbon, -roi de Naples; l'amazone, c'est la belle et touchante -héroïne de Gaëte.</p> - - -<p class="p2">Dans un quartier plus mondain, non loin de l'hôtel -de la reine d'Espagne, un autre roi est venu s'installer; -c'est le roi de Hanovre, dont la vie deviendra une légende. -On sait que ce prince a perdu la vue depuis bien<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -longtemps; mais ce n'est pas lui qu'on pourrait qualifier -de monarque aveugle, il avait vu avant tout le monde -les desseins de la Prusse et il voulut lutter.</p> - -<p>Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de bien -consolant pour les cœurs français, de voir ces rois déchus -choisir Paris de préférence à toutes les capitales -d'Europe pour y fixer leur séjour.</p> - -<p>Ce Paris qui guillotine ses rois, qui les chasse en -hurlant, sans respect pour leur âge ou pour la gloire du -passé.</p> - -<p>Ce Paris, la terre classique des barricades, ce Paris -de la Ligue, de la Fronde, des massacres et du pétrole; -ce Paris de toutes les audaces et de tous les crimes, leur -semble encore, malgré tout, le seul endroit du monde -où ils pourront vivre dans la paix et dans la liberté.</p> - -<p>Ainsi, la France, qui a perdu tant de choses, a conservé -aux yeux même des rois, dont elle a la première -ébranlé les trônes, un respect inaltérable de la loi la -plus sainte, la loi de l'hospitalité.</p> - -<p>Dieu sauve la France!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LES_PETITS_OISEAUX" id="LES_PETITS_OISEAUX"></a>LES PETITS OISEAUX</h2> -</div> - -<p>Ainsi voilà bien des années que les bons esprits font -une croisade en faveur des petits oiseaux, sans obtenir -de grands résultats.</p> - -<p>Après la promulgation de la loi Grammont, il s'est -fondé une société protectrice des animaux; son siège -est à Paris, son influence partout, grâce à des efforts -persévérants. Tout les pays du monde profitent des enseignements -que leur prodiguent les hommes éminents -qui sont à sa tête, un seul reste rétif:</p> - -<p>C'est la France.</p> - -<p>Il faut en rire, tant c'est triste!</p> - -<p>La société a répété sur tous les tons:</p> - -<p>«Grâce pour les petits oiseaux; outre qu'il est cruel -et odieux de tuer ou de blesser ces infiniment petits, -leur mort cause un véritable préjudice. Ils vivent d'insectes -qui détruisent les récoltes. Chaque petit oiseau -qui tombe emporte avec lui dix livres de pain et dix -litres de vin que mangeront les vers.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p> - -<p>C'est concluant pourtant. Eh bien, non, on continue à -détruire ces pauvres petits protecteurs, et l'on se plaint -de la misère.</p> - -<p>Jusqu'ici on s'était contenté de les tuer, de les manger; -les fusils, les lacets, les cages, la glue allaient leur -train; mais il paraît que ce n'était pas suffisant.</p> - -<p>Maintenant, tenez, c'est à ne pas y croire: maintenant -on les exporte!</p> - -<p>On les exporte comme s'ils faisaient partie de l'article -de Paris; on les déporte comme s'ils avaient fait partie -de la Commune.</p> - -<p>«On vient d'embarquer au Havre une cargaison de -petits oiseaux pour la nouvelle-Zélande, qui est, paraît-il, -ravagée par les chenilles.»</p> - -<p>C'est un journal grave, sérieux, honnête, qui dit cela -sans autres commentaires.</p> - -<p>La Nouvelle-Zélande est dévorée par les chenilles; et -la France donc! N'en a-t-elle pas de toutes les couleurs, -des noires, des rouges, des jaunes, des vertes, -des bleues, sans compter les chenilles qui mangent les -budgets. Hélas! pour celles-là, les oiseaux n'y peuvent -rien.</p> - -<p>Il y a une conclusion toute simple à tirer de ce fait.</p> - -<p>La Nouvelle-Zélande est dévorée de chenilles, la -France aussi.</p> - -<p>Les Nouveaux-Zélandais détruisent leurs chenilles -avec les oiseaux des Français, qui gardent leurs chenilles.<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -Donc, les Nouveaux-Zélandais sont très intelligents -et les Français ne sont que des... gens moins intelligents -que les Nouveaux-Zélandais.—C'est bien dur -tout de même.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LA_ROSIERE_DES_BATIGNOLLES" id="LA_ROSIERE_DES_BATIGNOLLES"></a>LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES</h2> -</div> - -<p>Aimez-vous la vertu? on en a mis partout.</p> - -<p>Il pleut des rosières.</p> - -<p>Autrefois, Nanterre et Salency avaient seuls conservé -le doux privilège de couronner l'innocence; aujourd'hui, -tout le monde s'en mêle, et tout le monde fait -bien.</p> - -<p>Suresnes, Enghien, et même les Batignolles, veulent -avoir leur vertu, il n'y a pas de mal à cela.</p> - - -<p class="p2">Qui ne connaît Nanterre, le vieux village de la douce -Geneviève qui protège Paris? Ah! l'heureux village! Il -possède à lui seul de quoi illustrer vingt bourgs; il a la -vertu, il a ses gâteaux, il a sa charcuterie; c'est de son -sein que s'exportent à Paris tous les boudins de Nancy, -chers aux commis et aux clercs d'huissiers, il a tout, -sans en être plus fier.</p> - -<p>Qui ne connaît Salency, illustré par Théodore Le<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> -Clercq? Qui ne connaît Suresnes, illustré par son vin, -ami sûr, mais si perfide?</p> - -<p>Tout le monde connaît ces villages bénis du ciel et -du petit commerce parisien, mais qui peut se vanter de -connaître les Batignolles?</p> - - -<p class="p2">A coup sûr, ce n'est pas moi qui afficherai une semblable -prétention; tout ce que je puis vous dire, c'est -que j'ai connu autrefois un vieux bonhomme, qui aujourd'hui -aurait plus de cent ans, lequel m'a affirmé -avoir vu les Batignolles ne possédant qu'une unique -rue, la rue des Dames, et il ajoutait en souriant avec -la satisfaction inconsciente des vieillards:</p> - -<p>—La rue des Dames y était bien, mais c'étaient les -dames qui n'y étaient pas.</p> - -<p>Le pauvre Félix Pigeory, mon ami et mon patron à la -<i>Revue des beaux-arts</i>, était enfant du quartier Clichy; -il est mort dernièrement à soixante ans à peine. Vingt -fois je lui ai entendu raconter que rien n'était plus facile -que de compter les maisons de la rue des Martyrs à la -rue du Rocher. Le quartier de la Nouvelle-Athènes, on -n'y pensait pas: de Tivoli au boulevard Malesherbes, -c'était la plaine ou à peu près.</p> - -<p>Si l'on veut bien se rappeler qu'en 1848 les gamins -passaient dans un chantier de bois pour aller au collège -Bourbon—Bonaparte—Condorcet—Fontanes, -on verra que le récit de l'auteur de la <i>Monographie<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -des monuments de Paris</i> n'avait rien d'exagéré.</p> - - -<p class="p2">Donc, aux Batignolles, il y avait la rue des Dames, et -peut-être deux ou trois autres; elles étaient peuplées -de petits rentiers qui, après avoir travaillé trente ans, -venaient, au comble de leurs vœux, manger leurs douze -cents francs de rentes dans ce paradis... perdu.</p> - -<p>Le vin, la viande, le pain, tout y coûtait moins cher -qu'à Paris, l'air y était vif, la rue de Clichy n'est pas -longue, si bien que le désert se peupla vite et bien.</p> - -<p>Un maire, M. Balagny, notaire estimé, entouré d'un -conseil municipal éclairé et d'habitants dévoués, trouva -plus naturel de travailler à l'accroissement de sa petite -cité que de faire de la politique de province. Le bourg -devint bien vite une cité importante, quelque chose -d'inférieur à Rouen mais de supérieur à Orléans.</p> - -<p>Une seule chose désolait cette <i>ville</i>, c'était son nom. -Les Batignolles, c'était commun, on adopta Batignolles-Monceau: -c'était bien mieux.</p> - -<p>Enfin, la ville de Paris, comme elle l'avait fait sous -Philippe-Auguste, sous Charles IX et au siècle dernier, -Paris voulut élargir sa ceinture, et les Batignolles -devinrent un des plus beaux arrondissements de la -capitale.</p> - - -<p class="p2">Mais il ne s'agit pas d'une simple étiquette pour changer -un pays; l'habit ne fait pas le moine, et bien fou<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -serait celui qui croirait tromper quelqu'un en mettant -du cirage dans un pot à confiture: Batignolles et Paris, -ça fait deux.</p> - -<p>Les Batignolles ont beau dire: Nous sommes Parisiens, -ils n'en pensent pas un mot, et ils font tout ce -qu'ils peuvent pour bien démontrer que s'ils ont bien -voulu consentir à entrer dans la confédération, ils n'ont -entendu sacrifier en rien leurs us et coutumes, aliéner -leurs droits et prérogatives.</p> - -<p>Voici pourquoi, voici comment l'autre jour, en plein -Paris, on couronnait une gentille et honnête jeune -fille.</p> - -<p>Certes il n'y a pas de mal à ça, bien au contraire; -mais il semble pourtant que les lois de la proportion -n'ont pas été bien observées.</p> - -<p>Que Nanterre, Suresnes, Salency ou Enghien, qui -sont des villages ou à peu près, se contentent d'une -rosière, c'est très bien; qu'on se trouve heureux dans -un petit pays de trouver une fille vertueuse et de la couronner, -tout est pour le mieux.</p> - -<p>Mais qu'on se contente à aussi bon marché dans une -ville de quatre-vingt mille âmes, c'est une modestie trop -exagérée ou une pénurie inutile à constater.</p> - -<p>Il serait naturel de procéder pour la vertu comme -pour la députation, bien que ces deux choses n'aient -pas entre elles beaucoup de relations.</p> - -<p>Dans les départements populeux, comme la Seine ou<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -le Nord, on nomme un bien plus grand nombre de -représentants que dans l'Ardèche ou la Creuse.</p> - -<p>La cérémonie a été fort brillante. Ce qu'il y avait là de -jeunes et jolis visages est impossible à dire.</p> - -<p>Voyez-vous un étranger arrivant à la porte du temple -au moment où mille jeunes filles descendent l'escalier, -voyez-vous, dis-je, cet étranger voulant se renseigner?</p> - -<p>—Mesdemoiselles, demande-t-il, voulez-vous être -assez aimables pour me dire pourquoi l'on vient de couronner -une de vos compagnes? Qu'a-t-elle fait pour -mériter une si grande récompense donnée publiquement -dans la maison de Dieu?</p> - -<p>—Monsieur, elle a été vertueuse.</p> - -<p>Cet étranger s'en ira en pensant:</p> - -<p>—Quel singulier pays où il n'y a qu'une seule fille -vertueuse, où il n'y a pas de demoiselles jalouses, deux -hypothèses bien inadmissibles. Ou bien serait-ce que -la couronnée est plus vertueuse que les autres? Mais on -ne peut pas être vertueux plus ou moins; on l'est ou -l'on ne l'est pas, la vertu est une et indivisible, comme -la République française.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LA_ROSIERE_DE_SURESNES" id="LA_ROSIERE_DE_SURESNES"></a>LA ROSIÈRE DE SURESNES</h2> -</div> - -<p>L'origine de la rose de Suresnes ne se perd pas dans -la nuit des temps comme la rose de Nanterre; elle n'en -est que plus fraîche, ce qui ne l'empêche pas de vivre -en parfaite intelligence avec ses aînées, les roses de -Nanterre et de Salency.</p> - -<p>Cette origine est très authentique; il est bon de bien -l'indiquer, afin qu'elle ne soit pas faussée quand elle -arrivera à l'état de légende.</p> - -<p>Une pauvre mère, madame la comtesse des Bassyns -de Richemont, perdit sa fille, une enfant de quatre ans, -qu'elle adorait. Le pauvre petit être succombait aux -suites d'un accident de voiture, qu'on avait cru insignifiant -d'abord.</p> - -<p>Les habitants de Suresnes avaient été témoins de -l'accident, ils furent aussi témoins de la grandeur d'âme -de cette malheureuse mère, et, pleins d'admiration et -de compassion pour elle, ils partagèrent sa douleur.</p> - -<p>La comtesse, touchée au fond de l'âme, institua un<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -prix de vertu; elle voulut qu'il y eût tous les ans une -fille admirée dans ce village où elle avait perdu sa fille; -elle voulut qu'il y eût aussi une mère heureuse là où -elle avait tant pleuré.</p> - -<p>Elle ne fit, du reste, aucune condition, si ce n'est que -la première fille, issue du mariage de la rosière, s'appellerait -Camille, le nom de sa chère regrettée.</p> - -<p>C'est une idée qui viendrait à bien des mères.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="ACTRICE_ET_GRANDE_DAME" id="ACTRICE_ET_GRANDE_DAME"></a>ACTRICE ET GRANDE DAME</h2> -</div> - -<p>Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire, -parisienne entre toutes, ou je ne m'y connais -pas.</p> - -<p>Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un -des plus gais théâtres de Paris, une pauvre jeune fille, -faisait la joie des yeux, tant son visage était aimable, -son sourire gai, ses yeux noirs et ses dents blanches.</p> - -<p>Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà -cassé le cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant.</p> - -<p>Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un -attrait de séduction tout à fait dangereux.</p> - -<p>Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle -avait ruiné bien des gens, elle avait fait couler bien -des larmes à de pauvres mères et causé bien des insomnies -à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En -un mot, c'était un monstre.</p> - -<p>Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation -ne changera ce qui est.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p> - -<p>Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et -avait eu dans sa vie quelques accès d'honnêteté.</p> - -<p>Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre, -et, comme il faut qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima -réellement.</p> - -<p>Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne -vie et se réfugia dans un petit appartement de la -rue Bleue, où elle pensait que nul ne viendrait troubler -ses élans vers la rédemption.</p> - -<p>Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours, -le bonheur fut de courte durée.</p> - -<p>Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui -tout souriait, devint malade. Elle lutta longtemps contre -le mal. Les médecins lui ordonnèrent le climat de -Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher Paris.</p> - -<p>Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus -bas. Le soir, on ne parlait que de la jolie comédienne; -on en parla même chez la blonde madame de M..., qui -pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice de -H..., de changer de conversation.</p> - -<p>—Les filles nous envahissent, même après leur -mort, dit-elle sèchement.</p> - -<p>Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice -une profonde émotion, elle l'entraîna dans un petit -salon, où ils causèrent longtemps. La grande dame -s'était fait raconter comment on aime une comédienne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p> - -<p>—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette -pauvre enfant va mourir, et, bien que je ne l'aie pas -vue depuis deux ans, je ne voudrais pas qu'elle meure -sans avoir accompli un de ses vœux.</p> - -<p>—Lequel?</p> - -<p>—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus -ardemment que jamais. Je serais heureux, si elle me -devait son dernier sourire.</p> - -<p>—Que n'allez-vous la voir?</p> - -<p>—C'est impossible, la porte est fermée à tout le -monde.</p> - -<p>—Où demeure-t-elle?</p> - -<p>—Rue Bleue.</p> - -<p>—J'y vais.</p> - -<p>—Vous?</p> - -<p>—Moi.</p> - -<p>Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au -chevet de la mourante, gardé par deux dragons -en pleurs, je ne sais; ce qui est certain, c'est que non -seulement elle s'approcha de la malade, mais encore -qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle.</p> - -<p>—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse -de M...</p> - -<p>—Vous l'aimez? demanda la malade.</p> - -<p>—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un -grand plaisir hâterait votre guérison. Que voulez-vous? -que désirez-vous? parlez vite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span></p> - -<p>—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai -envie de rien.</p> - -<p>—Cherchez bien.</p> - -<p>—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine -en ai-je encore pour quelques heures.</p> - -<p>—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge. -Voyons, cherchez, parlez.</p> - -<p>—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles.</p> - -<p>La comtesse avait deux admirables diamants montés -en goutte d'eau, elle les retira tranquillement et les mit -dans la main décharnée de l'actrice.</p> - -<p>—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme, -les yeux enfiévrés. Elle mit les boucles d'oreilles, mais -elle ne se vit pas; en se soulevant pour se voir dans la -glace, elle mourut.</p> - -<p>—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à -qui la comtesse racontait la scène.</p> - -<p>Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont -fort blâmé la conduite de la comtesse, d'autres l'ont -approuvée; pour cette fois, tout le monde a eu raison.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="UN_THEATRE_DE_LAVENIR" id="UN_THEATRE_DE_LAVENIR"></a>UN THÉATRE DE L'AVENIR</h2> -</div> - -<p>Un industriel anglais vient d'arriver à Paris avec -quelques millions, ce qui n'est rien, et une idée, ce qui -est beaucoup.</p> - -<p>Je connais un auteur dramatique qui est bien de mon -avis sur ce point.</p> - -<p>Cette idée consisterait à créer un théâtre cosmopolite. -On y chanterait dans toutes les langues, et la musique -étant la langue universelle, tout le monde comprendrait.</p> - -<p>Cet industriel a calculé qu'il y avait à Paris trente -mille anglais.</p> - -<p>Quarante-cinq mille Allemands;</p> - -<p>Quinze mille Italiens;</p> - -<p>Dix mille Espagnols;</p> - -<p>Six mille Russes;</p> - -<p>Douze mille Américains.</p> - -<p>Sans compter les Français et les Parisiens.</p> - -<p>La combinaison de cet excentrique est assez compliquée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span></p> - -<p>Voilà son plan.</p> - -<p>Les lundis, mercredis et vendredis seront réservés à -une troupe anglaise.</p> - -<p>Les autres jours, on jouera en français, sauf les dimanches, -réservés aux Italiens, aux Espagnols et aux -Russes, à tour de rôle.</p> - -<p>Cet anglais, qui s'appelle M. Sikes, est doué d'une -conviction robuste; il croit en lui et a réponse à tout.</p> - -<p>—Que jouerez-vous? lui demandait-on.</p> - -<p>—Tout, répondit-il, tout, excepté les immortels -chefs-d'œuvre de Shakspeare.</p> - -<p>—Il vous sera facile d'avoir une troupe anglaise, -une troupe française, mais les autres?</p> - -<p>—On paye les Italiens en papier, qui perd dix-huit -pour cent; en leur donnant de l'or ils viendront; les -Espagnols, je n'aurai qu'à choisir; l'art ne vit pas de -coups de fusil.</p> - -<p>—Bien; mais les Russes?</p> - -<p>—Je gratterai les Polonais.</p> - -<p>—Pourquoi n'allez-vous pas exploiter votre idée à -Londres.</p> - -<p>—Ah! voilà, fit-il; c'est bien simple: en Angleterre, -on n'aime et on ne protège que ce qui est anglais; en -France, on aime tout le monde, mais on ne protège -que ce qui n'est pas français.</p> - -<p>Monsieur Sikes, vous avez raison.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LES_FAUX_PAUVRES" id="LES_FAUX_PAUVRES"></a>LES FAUX PAUVRES</h2> -</div> - -<p>Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour -s'y amuser.</p> - -<p>Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours -sa curiosité et flatte son amour-propre; il le regarde -avec respect, l'examine avec soin, et, toujours -satisfait de son examen, il s'écrie:</p> - -<p>—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne -savait pas que c'est un prince, on le prendrait pour un -homme comme les autres.</p> - -<p>Heureusement on est prévenu.</p> - -<p>Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable -que, dans les autres pays, on n'agit pas différemment,—il -est assailli par une foule de mendiants -éhontés.</p> - -<p>Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des -femmes de noble extraction frappées par l'adversité, de -pauvres artistes, des poètes, de braves ouvriers infirmes,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -des banquiers ruinés, enfin toute la séquelle des demandeurs.</p> - -<p>Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une -loi qui interdit la mendicité à domicile comme sur la -voie publique, pourquoi ne l'applique-t-on pas avec -sévérité?</p> - -<p>Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un -certain point, lorsqu'il adresse une supplique à un -homme riche et charitable, et il est peut-être humain -de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et comprend -que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les -princes de passage, ne sont pas de vrais pauvres, et -qu'en débarrasser les princes et même les simples -étrangers, serait une œuvre méritoire.</p> - - -<p class="p2">Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on -ne le pense, et rien n'est plus tristement curieux à -étudier que cette caste qui, admirablement organisée, -a élevé la mendicité à la hauteur d'une institution.</p> - -<p>Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de -renseignements, et je ne serais pas étonné qu'elle ne -possédât aussi une caisse de secours mutuels.</p> - -<p>Mendier, dans cette société, s'appelle <i>faire la -manche</i>. D'où vient cette expression? J'ignore son origine, -que j'ai vainement cherchée dans le dictionnaire -excentrique de mon éminent confrère Lorédan Larchey.</p> - -<p>Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les sept<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> -ou huit cents individus qui «faisaient la manche» se -réunissaient au passage Brady, au faubourg Saint-Denis.</p> - -<p>Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les -célibataires malheureux qui n'avaient pas de meubles à -eux.</p> - -<p>L'association les nourrissait, à la charge par eux de -copier les lettres destinées aux cœurs généreux.</p> - -<p>Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant -sept ou huit formules qui, elles, ne variaient jamais.</p> - -<p>Les <i>mancheurs</i> achetaient ces lettres suivant les besoins -de leur clientèle. Non seulement ils achetaient -des lettres, mais aussi des clients.</p> - -<p>—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai -un banquier à vendre, disait l'autre.—Je céderais -une veuve pour un jeune homme dévot ou contre -une actrice superstitieuse.</p> - -<p>Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le -pourrait croire et le <i>mancheur</i> qui frapperait à des -portes inconnues risquerait fort de ne rien avoir.</p> - -<p>Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage -du Pont-Neuf et qui prenait les femmes par la -flatterie, cette industrie a fait de grands progrès.</p> - -<p>Les gens qui donnent sont connus, l'association sait -leur fortune, leurs vertus, leurs vices et elle spécule -là-dessus.</p> - -<p>Les membres de l'association se vendent des clients,<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -par cette bonne raison qu'un bon cœur ne se lasse -jamais de donner, mais qu'il se fatigue souvent de -donner au même individu.</p> - -<p>Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils -unique, âgé de vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion -de poitrine. La pauvre mère aimait ce fils à l'idolâtrie -et pensa mourir elle-même.</p> - -<p>Un matin, un individu se présente chez elle et la -supplie de lui trouver une place; la bonne dame s'excuse, -dit qu'elle n'a plus de relations et congédie le -solliciteur.</p> - -<p>Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré:</p> - -<p>—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée; -je suis bien malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à -travailler pour gagner mon pain, j'avais un fils qui ne -me laissait manquer de rien, je l'ai perdu; il est mort -d'une fluxion de poitrine, il n'avait que vingt-trois ans.</p> - -<p>La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec -le faux père et vint à son secours; cela dura longtemps.</p> - -<p>Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa -plus demander, il vendit la malheureuse mère à une -femme de l'association qui, comme son prédécesseur, -joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son -tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce.</p> - -<p>Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de -la sorte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p> - -<p>—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé -que moi, mais le mal des uns ne détruit pas le mal des -autres.</p> - - -<p class="p2">La bande, qui est composée d'individus de tout âge -et des deux sexes, se divise en deux catégories, les -<i>leveurs</i> et les <i>sujets</i>.</p> - -<p>Le <i>leveur</i> est celui qui découvre une victime, le <i>sujet</i> -est celui qui l'exploite.</p> - -<p>Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué, -qui font l'avocat de province tombé dans la misère -après avoir enlevé une jeune fille.</p> - -<p>Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font -le médecin de province qui a perdu sa clientèle et qui -a été forcé de fuir, à cause de ses opinions avancées.</p> - -<p>Il y a l'homme de lettres.</p> - -<p>Il y a le peintre.</p> - -<p>Il y a le graveur qui a perdu la vue.</p> - -<p>Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un -lâche séducteur.</p> - -<p>Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites.</p> - -<p>Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer -tous les rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent -le soir loyalement et recommencent le lendemain.</p> - -<p>Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au -domaine de la fantaisie, rien n'est plus tristement -vrai.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span></p> - -<p>Dans le temps, la <i>manche</i> avait une reine. C'était une -dame titrée, qui avait un train de maison assez considérable, -elle s'appelait la baronne ***. Je ne mets point -son nom en toutes lettres, parce qu'elle était véritablement -baronne et qu'elle appartenait à une excellente -famille.</p> - -<p>Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs, -disaient:</p> - -<p>—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle -donne tant qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait; -demandez-lui des renseignements et ne me donnez -qu'après sa réponse.</p> - -<p>Les gens charitables allaient voir la baronne, qui -donnait des détails attendrissants et s'écriait:</p> - -<p>—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à -soulager et si peu de fortune!</p> - -<p>On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant -bien longtemps, cette baronne, cent fois misérable, -qui partageait avec les mendiants, passa dans le monde -parisien pour une sainte.</p> - -<p>Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elle -<i>travaille</i> encore un peu.</p> - - -<p class="p2">Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux -dominos avec un <i>mancheur</i> célèbre dont ils ignoraient -la profession.</p> - -<p>C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure,<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -l'œil vif, âgé de cinquante-cinq à soixante ans, -porteur d'une rosette multicolore.</p> - -<p>Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder -était toujours la même.</p> - -<p>Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la -maison, et, affectant d'être fort pressé, il lui disait:</p> - -<p>—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est -aujourd'hui dimanche, l'ambassade est fermée; faites-moi -donc la grâce de me prêter un louis jusqu'à demain.</p> - -<p>Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant -de la maison, soit que sa bonne mine en imposât, -soit qu'on ne fût pas fâché d'être agréable à un homme -embarrassé par la fermeture de l'ambassade, le <i>mancheur</i>, -sur vingt portes, ramassait dix louis.</p> - -<p>Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter.</p> - -<p>—Votre profession? lui demanda le commissaire de -police.</p> - -<p>—Mendiant.</p> - -<p>—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes -un escroc.</p> - -<p>—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est -celui qui, par une allégation fausse ou mensongère, -tente de s'emparer de la fortune ou d'une partie de la -fortune d'autrui.</p> - -<p>—Parfaitement.</p> - -<p>—Eh bien, je vous défie de me prouver que mon<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -allégation est mensongère et que l'ambassade n'est pas -fermée le dimanche.</p> - -<p>—Quelle ambassade?</p> - -<p>—Celle que vous voudrez.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="TABLEAUX_VIVANTS" id="TABLEAUX_VIVANTS"></a>TABLEAUX VIVANTS</h2> -</div> - -<p>En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise -réputation.</p> - -<p>Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les -mémoires du temps, sans en défendre la vue aux pensionnats -de demoiselles, donnent suffisamment à comprendre -que ce spectacle n'était pas dédié à la jeunesse.</p> - -<p>Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont -il est fort difficile de parler, parce que personne ne les -a vus excepté la police qui, comme on sait, a un œil -partout.</p> - -<p>Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car -l'établissement fut fermé.</p> - -<p>Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces -tableaux ont été en faveur dans le grand monde parisien. -Plus d'une belle patricienne ne craignit pas de -prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de Prudhon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p> - -<p>La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est -plus gracieux qu'un tableau de maître bien reproduit -par des êtres vivants, rien n'est plus difficile à exécuter -et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer tant de -peine.</p> - -<p>Il faut d'abord faire construire une grande roue en -fer qui tourne lentement et sans bruit. C'est très cher, -très embarrassant, et ça abîme beaucoup les appartements.</p> - -<p>La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent -au moins de loin aux personnages du tableau -choisi.</p> - -<p>Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour -faire un Jupiter présentable. Les Bacchus se trouvent, -mais les Mercures et les Apollons sont rarissimes.</p> - -<p>Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves -à remuer à la pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis -sont plus que difficiles à trouver. Ce n'est pas -que les sujets n'aient pas les qualités de l'emploi, mais -les maris du second empire y regardaient à deux fois.</p> - -<p>Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière -électrique pour des tableaux historiques qui n'avaient -pas le même charme, et la mode passa sans être regrettée -que par les couturiers, les couturières et les coiffeurs, -qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien -qu'ils prendraient leur revanche.</p> - -<p>L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -jours pour arriver à produire un spectacle de -quelques secondes, tous ces ennuis réunis n'auraient -peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le dernier -coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes -de rester cinq minutes sans parler.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LE_MURILLO_VOLE" id="LE_MURILLO_VOLE"></a>LE MURILLO VOLÉ</h2> -</div> - -<p>On a volé un Murillo au musée du Louvre et en plein -jour. C'est-il vous qui avez trouvé le fameux Murillo?</p> - -<p>Vous savez qu'il y a une forte récompense pour celui -qui le trouvera; mais il me semble assez douteux qu'on -le retrouve, à moins que le gentilhomme qui l'a décroché, -ne le vienne rapporter lui-même pour toucher -la récompense promise, ce qui serait assez espagnol.</p> - -<p>Quand on a appris la disparition de ce chef-d'œuvre, -nul n'a pensé à en déplorer la perte irréparable. Tout -le monde s'est écrié:</p> - -<p>—Comment diable a-t-on fait pour pouvoir voler une -toile de cette dimension dans une chapelle fermée, dans -une église fermée également?</p> - -<p>Comment l'on a fait? C'est bien simple. On l'a décroché; -on a roulé la toile et on l'a emportée.</p> - -<p>Ça a dû être d'autant plus facile, qu'à l'étonnement -général, on peut croire que jamais personne n'aurait -pensé qu'un audacieux larcin serait chose possible.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p> - -<p>Le vol le plus curieux dans ce genre fut exécuté sous -le règne de S. M. Louis-Philippe I<sup>er</sup>.</p> - -<p>C'était dans un corps de garde d'agents de police attachés -à un commissariat.</p> - -<p>En plein jour, un ouvrier entra.</p> - -<p>—Que voulez-vous?</p> - -<p>—Je viens chercher le poêle.</p> - -<p>—Tiens! pourquoi faire?</p> - -<p>—Pour le nettoyer donc!</p> - -<p>—Mais il est allumé.</p> - -<p>—Nous allons l'éteindre.</p> - -<p>—C'est juste.</p> - -<p>Voilà les agents qui éteignent le feu et qui aident -l'ouvrier à démonter le poêle et à le charger avec ses -tuyaux dans une charrette à bras.</p> - -<p>On n'aurait jamais connu ce vol, si le coupable ne -l'avait avoué plus tard dans l'espoir, sans doute, que ce -trait de génie lui rendrait ses juges plus favorables; -mais on ne lui en tint pas bien compte, le génie perce si -difficilement.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="UNE_HISTOIRE_DE_GENTILHOMME" id="UNE_HISTOIRE_DE_GENTILHOMME"></a>UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME</h2> -</div> - -<p>J'ai eu l'honneur de connaître jadis un gentilhomme -poitevin, homme aimable et bien élevé, riche et insuffisamment -bien tourné, qui, avec tout ce qu'il faut au -monde pour être heureux, ne rencontra jamais le bonheur.</p> - -<p>Ce galant homme possédait, je ne dirai pas un défaut, -encore moins un vice; c'était quelque chose de bien -plus grave: il était affligé d'une disgrâce assez singulière: -il ne savait pas discerner de quel côté venait le -vent.</p> - -<p>De prime abord on se rend difficilement compte de -l'effet qu'une aussi naïve ignorance peut produire sur -une destinée. M. de La Tour-Villiers en fit la triste expérience.</p> - -<p>En sortant du collège de Poitiers, où il avait fait d'excellentes -études, il fut présenté dans le monde; son apparition -fit même sensation. A Poitiers, comme partout -où il y a des demoiselles à marier, un jeune monsieur<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -titré et riche ne laisse pas que de produire un certain -effet.</p> - -<p>Pendant quelque temps tout allait pour le mieux dans -la meilleure des petites villes, lorsque M. de La Tour-Villiers -fut invité à aller chasser chez un châtelain de -son voisinage; quelques loups échappés du Limousin -avaient fait invasion dans la patrie du célèbre Jacques -du Fouilloux, grand chasseur devant l'Éternel et grand -maître en l'art d'écrire et deviser sur faits de vénerie.</p> - -<p>Le matin, on distribua les places, en recommandant -aux chasseurs d'appuyer à gauche ou à droite, dans le -cas fort probable où le vent viendrait à tourner.</p> - -<p>—Mais, demanda le jeune M. de La Tour-Villiers à -son hôte, comment pourrai-je savoir si le vent change?</p> - -<p>Le châtelain ouvrit des yeux gros comme ceux d'un -bœuf, regarda le naïf jeune homme avec une admiration -émerveillée, et lui répondit:</p> - -<p>—Ne vous inquiétez pas, cher ami, votre cœur vous -le dira.</p> - -<p>Le chasseur novice se demanda bien ce qu'il pouvait -y avoir de commun entre le vent et son cœur, mais il -était à un âge où les choses les plus sérieuses traitent le -cerveau en hôtel garni et n'y demeurent que le moins -possible.</p> - -<p>La chasse fut heureuse, on tua deux loups.</p> - -<p>—Le jeune La Tour-Villiers a-t-il tiré? demanda -quelqu'un.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span></p> - -<p>—Lui! répondit le châtelain avec mépris, lui, tirer! -il ne sait seulement d'où vient le vent.</p> - -<p>—Pas possible! firent tous les chasseurs comme un -seul homme.</p> - -<p>—Rien de plus vrai, reprit l'hôte, je vais vous le -prouver.</p> - -<p>Le jeune chasseur s'avançait joyeux, le sourire sur -les lèvres, maniant assez dextrement son cheval. Il avait -vraiment bonne mine, malgré un affreux vent du nord -sec, froid et coupant comme un couteau, qui lui balayait -le visage et lui faisait pleurer les yeux.</p> - -<p>—Ah! monsieur de La Tour, s'écria l'hôte, dépêchez-vous, -s'il ne vous plaît pas d'être mouillé; voici un -diable de vent du sud qui ne nous promet rien de -bon.</p> - -<p>—C'est ma foi vrai, monsieur, répondit le jeune -homme, jamais je n'ai vu vent du sud plus désobligeant.</p> - -<p>Les chasseurs se regardèrent stupéfaits et retournèrent -la tête pour rire en gens bien élevés.</p> - -<p>A partir de ce jour, le jeune homme fut toisé et jamais -on ne parla de lui sans affirmer que c'était un -niais, qui, malgré tout l'argent que ses parents avaient -dépensé, ne savait seulement pas d'où venait le vent.</p> - -<p>Il demanda une jeune fille de condition en mariage, -les parents de la jeune personne étaient amis des siens, -les positions, les dots, les convenances s'équilibraient<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -admirablement; on hésita longtemps, enfin le père de la -demoiselle s'expliqua:</p> - -<p>—Jamais, au grand jamais, dit-il, moi vivant, je ne -laisserai ma chère Hortense épouser un monsieur qui -ne sait seulement pas d'où vient le vent.</p> - -<p>Tout le département de la Vienne admira la sagesse -et l'esprit de conduite de ce père prévoyant.</p> - -<p>M. de La Tour-Villiers resta garçon, et vécut un peu -retiré malgré son penchant pour le monde, qui ne le prit -jamais au sérieux.</p> - -<p>Donnait-il son avis en politique, on souriait; exprimait-il -son opinion sur un cheval ou sur un coup douteux -de bouillotte ou d'échecs, on souriait: quel fond -pouvait-on faire sur l'opinion d'un homme qui ne sait -pas même d'où vient le vent?</p> - -<p>Il échoua au conseil général, plus tard à la députation; -il se rabattit sur le conseil municipal et il échoua -plus que jamais, parce qu'on est bien trop avisé pour -confier les intérêts d'une ville comme Poitiers à un -homme qui ne sait même pas d'où vient le vent.</p> - -<p>M. de La Tour-Villiers ne se serait jamais douté de -la cause de tant de guignon, si un domestique ivre qu'il -venait de congédier ne lui avait répondu:</p> - -<p>—Ivrogne, moi! eh bien! après... j'aime encore -mieux être un ivrogne que d'être comme monsieur, -dont tout le monde se moque parce que monsieur ne -sait seulement pas d'où vient le vent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p> - -<p>Le maître ne répondit rien, il demeura atterré; un -mot lui avait fait comprendre le secret de ses malheurs. -Ce fut toute une révélation.</p> - -<p>Comme je n'écris pas ici l'histoire de ce gentilhomme, -je vais, pour couper au court, raconter en quelques -mots sa triste fin.</p> - -<p>Il s'exila volontairement et alla habiter à la Basse-côte, -sur le bord de la mer, une propriété qu'une de ses -tantes lui avait laissée.</p> - -<p>Là, il vécut presque seul, lisant tous les livres dans -lesquels il supposait trouver la science qui lui manquait, -mais aucun livre au monde, même <i>l'Art de s'orienter -dans les déserts</i>, par l'abbé Prugnot, ne donne la manière -d'apprendre d'où vient le vent.</p> - -<p>Quand il eut tout lu, M. de La Tour-Villiers prit un -grand parti, il alla questionner un capitaine au long-cours.</p> - -<p>—Capitaine, lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en -mer, comment faites-vous pour savoir d'où vient le vent?</p> - -<p>Le capitaine qui ne pouvait pas supposer qu'un -homme grave se voulût moquer de lui, prit dans sa bibliothèque -un petit pompon blanc fait de plumes d'eider, -et le lui montrant il lui dit:</p> - -<p>—On amarre ça au premier endroit venu, le plus léger -brin de brise le fait frissonner; vous voyez que ce -n'est pas malin, et il ne faut pas avoir inventé la poudre -pour s'en servir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span></p> - -<p>Le questionneur humilié fit semblant de comprendre -et se retira plus désolé que jamais.</p> - -<p>Il fit une dernière tentative: un matin il pria un vieux -matelot de le prendre avec lui dans son bateau pour -faire une promenade en mer, moyennant un bon louis -d'or. Le marin ne se fit pas tirer l'oreille.</p> - -<p>Quand les deux hommes furent à quatre kilomètres -de la côte et que M. de La Tour-Villiers fut bien acertainé -que personne, sauf le marin, ne pouvait l'entendre, -il demanda négligemment:</p> - -<p>—Dites-moi, Le Helm mon ami, comment fait-on -pour savoir d'où vient le vent?</p> - -<p>—Puh! l'habitude.</p> - -<p>—J'entends bien, mais ceux qui n'ont pas l'habitude?</p> - -<p>—Ils mouillent leur doigt, ceux-là.</p> - -<p>—Et puis?</p> - -<p>—Eh bé! ils sentent la fraîcheur; mouillez votre -doigt, tournez-le comme ça, vous ne sentez rien, n'est-ce -pas? tournez-le de l'autre côté, vous sentez la fraîcheur -de la brise, pas vrai? Eh bé, c'est que le vent est -nord, nord-est.</p> - -<p>Le bon gentilhomme suait à grosses gouttes.</p> - -<p>—C'est, dit-il, qu'en mer je ne sais pas bien m'orienter.</p> - -<p>—Pas malin, fit le matelot, le soleil vient de là, c'est -le levant, il s'en va là-bas, au couchant; entre les deux, -c'est le nord, et le midi est en face.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p> - -<p>M. de Latour-Villiers revint à terre tout songeur.</p> - -<p>—Tout cela est bel et bien, pensait-il souvent, mais -quand le soleil est couché ou qu'il n'est pas encore levé, -ou quand le ciel est nuageux, comment peut-on bien -faire pour savoir d'où vient le vent?</p> - -<p>Il mourut encore jeune et véritablement bien à -plaindre; que fallait-il à ce galant homme pour être -heureux? Bien peu de chose: une girouette.</p> - - -<p class="p2">Ne trouvez-vous pas que notre chère France est dans -ce moment dans la situation de cet infortuné gentilhomme?</p> - -<p>On y a beau se remuer, prendre des airs capables, -parler, hurler, brailler, écrire—qui plus est—personne -ne sait au juste d'où vient le vent.</p> - -<p>Peut-être qu'en France il n'y a plus de vent; car ce -ne sont pas les girouettes qui manquent.</p> - -<p>On prétend souvent qu'il faudrait à Paris un journal -comme le <i>Times</i> de Londres, c'est-à-dire une feuille -qui, sans aucun parti pris, soit toujours à la tête de l'opinion -publique.</p> - -<p>Je ne sais si, en d'autres temps, le journal eût été facile -à faire, mais ce dont je suis assuré, c'est, qu'au nôtre, il -est impossible.</p> - -<p>Il n'y a plus d'opinion publique et s'il y en a une, ce -que je nie, elle n'a pas de tête.</p> - -<p>Des partis, partout; l'opinion publique, nulle part.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p> - -<p>Notre pauvre pays ressemble fort à un homme qui a -reçu sur la tête un violent coup de bâton et qui en est -resté étourdi.</p> - -<p>A mesure que le temps s'écoule et que le souvenir des -événements qu'il a acceptés semble s'éloigner de lui, il -devient chaque jour plus rêveur et plus indifférent.</p> - -<p>Rien ne le touche, rien ne l'émeut, c'est à ce point -qu'il voit partir ses milliards et qu'il se frotte les mains -avec plus de satisfaction qu'il n'oserait en témoigner si -on les lui apportait.</p> - -<p>«En voilà quatre de payés; tout va bien.»</p> - -<p>Les grands crimes se succèdent, les catastrophes -s'accumulent et l'opinion publique ne bouge pas.</p> - -<p>Comme cette infortunée princesse qui pleurait son -époux assassiné, elle pourrait prendre la fameuse -devise:</p> - -<p><i>Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus.</i></p> - -<p>C'est-à-dire s'il y a quelque chose qui lui <i>est</i> encore, -c'est la bande à Gélignier.</p> - -<p>De petits voleurs qui en revendraient à Cartouche: -voilà les virtuoses du jour.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LE_JEU" id="LE_JEU"></a>LE JEU</h2> -</div> - -<p>Les hommes pariaient donc pour la casaque rouge.</p> - -<p>Les femmes pour la casaque bleue.</p> - -<p>Quelques jeunes gandins ruraux mettaient sur la -casaque verte, et cependant la casaque noire avançait, -touchait le but et tout le monde perdait; tant il est vrai -que les couleurs ne signifient rien.</p> - - -<p class="p2">Un autre fait m'a frappé à ces courses. C'est la liberté -laissée aux joueurs et surtout aux gens qui donnent à -jouer.</p> - -<p>Il faudrait cependant bien s'entendre. Un homme a le -droit de mettre une somme considérable sur une casaque -rouge ou noire qui galope, et ce même homme ne -peut aventurer un louis sur une boule qui tourne dans -un cylindre mécaniquement combiné; cela est excessif.</p> - - -<p class="p2">Voilà l'Allemagne qui, éclairée par une expérience -désastreuse, va reprendre les jeux. La laissera-t-on faire -tranquillement?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span></p> - -<p>Bade est désert, Hombourg est mort, Wiesbaden -agonise, Nauheim est enterré.</p> - -<p>Quatre provinces tombent en ruine et le Rhin est désert.</p> - -<p>Propriétaires, maîtres d'hôtel, marchands et ouvriers -gémissent; leurs plaintes sont à ce point retentissantes -qu'elles seraient parvenues jusqu'au trône.</p> - -<p>Le trône aurait promis de réfléchir, et il ne faut pas -l'avoir regardé deux fois pour savoir qu'il réfléchira vite, -ce trône-là; il a toujours besoin d'argent et l'acier des -canons est bien cher.</p> - -<p>Après avoir donné cinq milliards, allons-nous laisser -éparpiller nos louis dans le pays de la choucroûte? En -vérité, ce serait maladroit.</p> - - -<p class="p2">Le jeu est immoral, va-t-on dire comme à l'ordinaire.</p> - -<p>Eh bien, ce n'est point mon avis.</p> - -<p>Je pense qu'il est plus moral d'établir un impôt sur -le vice que d'en mettre un sur la vertu.</p> - -<p>Est-il bien moral qu'un brave ouvrier, père de famille, -ne puisse boire du vin et en faire boire à ses enfants?</p> - -<p>Pourquoi y a-t-il un impôt de plus de vingt-cinq centimes -par litre sur le vin?</p> - -<p>Pourquoi le tabac a-t-il doublé de prix?</p> - -<p>Pourquoi la viande paye-t-elle une entrée à l'octroi -de Paris?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p> - -<p>Que n'impose-t-on pas l'absinthe de trois francs par -litre et les cigares de choix de cinquante francs par -boîte? Ce serait plus moral.</p> - -<p>Qui oserait se plaindre?</p> - -<p>On se gardera bien de faire cette cote bien taillée. -Plus nous irons et plus l'impôt sur les matières indispensables -ira en augmentant.</p> - -<p>Savez-vous pourquoi?</p> - -<p>C'est que les économistes ont découvert cette vérité -digne de la Palisse, à savoir que les impôts qui portent -sur la masse sont les plus productifs.</p> - - -<p class="p2">Le peuple, qui n'est pas économiste, réfléchit beaucoup, -et, après avoir considéré que le riche paye en -réalité bien moins d'impôts que lui, il dit tout simplement:</p> - -<p>—L'impôt est voté par les riches, cela n'a rien d'étonnant.</p> - -<p>Le jour où le pauvre descend dans la rue, le riche ne -comprend plus.</p> - -<p>Il y a une société qui s'est fondée, je crois, au fond -des Batignolles, et qui s'appelle la Société d'encouragement -au bien. J'ignore quels résultats heureux elle a pu -obtenir; elle en a obtenu, sans aucun doute, parce que -ceux qui la dirigent sont des gens distingués qui mettent -toute leur âme dans l'accomplissement du devoir; -mais que ses résultats eussent été différents, si au lieu<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -de s'appeler Société d'encouragement au bien, elle se -nommait la Société de découragement au mal!</p> - -<p>Comme disait le caporal de Dumas: «Ce serait la -même chose, mais ce serait le contraire.»</p> - -<p>Le bien n'a nul besoin d'être encouragé, il va gaiement -son chemin, et rien ne saurait le faire dévier. On -ne peut sérieusement admettre qu'un homme sera plus -vertueux parce que la Société des Batignolles lui aura -alloué en séance publique une médaille de quinze -francs.</p> - -<p>Si cet homme a fait le bien dans l'ombre, il ne s'attendait -pas à la médaille.</p> - -<p>S'il s'y attendait, ce n'est pas un homme vertueux.</p> - -<p>Reste la question des quinze francs, mais c'est bien -peu de chose.</p> - - -<p class="p2">Avec quinze francs de plus, saint Vincent ne rachèterait -pas un captif de plus; avec cent sous, on peut -arrêter le bras d'un assassin.</p> - -<p>Je sais bien qu'il est assez difficile de veiller à toute -heure et de trouver un bandit juste au moment où il lève -le bras pour lui dire:</p> - -<p>—Tenez, mon brave homme, voilà cent sous; allez -vous divertir un peu; ça vaudra mieux que de tuer votre -prochain.</p> - -<p>Mais ce qu'on pourrait faire facilement, ce serait de -mettre le mal hors de la portée de tout le monde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p> - -<p>Les deux plus grands agents de perversité sont l'ivrognerie -et le jeu. Il serait donc bon, en imposant ces deux -vices outre mesure, de les rendre inaccessibles au -peuple.</p> - - -<p class="p2">Cette pudeur à l'endroit des jeux publics, qui rapporteraient -gros à l'État, semble assez puérile quand on voit -le jeu installé partout.</p> - -<p>On joue sur le turf.</p> - -<p>On joue dans les cercles.</p> - -<p>On joue dans les cafés.</p> - -<p>On joue dans les fêtes de village.</p> - -<p>On joue sur les places; dans les rues.</p> - -<p>Là et là, pas le moindre contrôle.</p> - -<p>Aux courses, pertes considérables, ainsi que dans les -cercles. Dans les cafés, tout le monde sait que quelques -grecs seuls ne perdent point.</p> - -<p>Dans les fêtes publiques, sous prétexte de jeu du -lapin ou des couteaux, des industriels ignobles dévalisent -l'ouvrier.</p> - -<p>Dans les rues, c'est mieux encore, on joue le <i>truc</i>.</p> - -<p>Le truc est des plus simples; un vaurien a trois cartes -en mains, deux noires et une rouge; il les mêle, et, en -les posant par terre, il feint par maladresse de montrer -la rouge; il va sans dire qu'il la file. Le passant, alléché, -met son argent sur la carte qu'il croit rouge, et il est -refait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p> - -<p>Les tribunaux correctionnels condamnent toutes les -semaines quelques truqueurs. Ils feraient peut-être -mieux de condamner le joueur, qui n'est devenu la dupe -que parce qu'il croyait voler sûrement le... banquier.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LES_FOLLES" id="LES_FOLLES"></a>LES FOLLES</h2> -</div> - -<p>Un journal, d'humeur douce ordinairement, vient -d'adresser une admonestation assez nerveuse à deux -membres de la Faculté de médecine.</p> - -<p>Cette feuille prétend que deux médecins, qu'il est -inutile de nommer ici, chefs de service dans un hôpital -dont le nom importe peu, auraient traité plus que légèrement -le secret professionnel, une des mille religions -des matérialistes.</p> - -<p>Voici le fait reproché:</p> - -<p>La scène se passe dans un hospice d'aliénés, côté des -dames; les docteurs susdits ne se gêneraient en rien -pour raconter aux étudiants qui suivent leurs leçons les -événements qui ont amené la folie dans le cerveau de -ces pauvres femmes.</p> - -<p>Les chagrins d'amour et l'adultère règnent, dans ces -histoires vraies, aussi despotiquement que dans les -romans qu'on achète trois livres dix sous pour tuer un -peu le temps.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span></p> - -<p>Après ces orages du cœur, la mort est la pourvoyeuse -la plus active des maisons de force. Des tas de pauvres -femmes sont là, grimaçantes, horribles, grotesques et -touchantes; les unes ont vu mourir ceux qu'elles -aimaient, mères, maris, enfants, et Dieu, peut-être par -miséricorde, ne leur a pas donné assez de raison pour -accepter chrétiennement ses terribles arrêts.</p> - -<p>D'autres sont folles comme la jeune fille que Sganarelle -prétendait soigner était muette, c'est-à-dire sans -qu'on sache pourquoi.</p> - -<p>Eh bien, il paraîtrait que non seulement les deux docteurs -livrent à la curiosité de leurs élèves les faits particuliers -qui ont entraîné la folie, mais encore qu'ils -appellent ces infortunées par leurs noms de famille, et -leur font quelquefois des questions ridicules qui sont -d'autant plus regrettables que ces intéressantes malades -ont souvent des éclairs de raison.</p> - -<p>Il est impossible d'approuver la conduite de ces médecins, -si toutefois le journal dit vrai,—car le journal -pourrait bien ne pas dire vrai, on a vu des choses plus -extraordinaires,—mais on aurait aussi grand tort de -donner à ce fait l'importance que notre grand confrère -lui attribue. C'est là un manque de goût, de tact, de convenance, -de délicatesse, tout ce qu'on voudra, mais le -grand mot de secret professionnel n'a rien à voir en -cette affaire.</p> - -<p>L'hôpital n'est pas une maison bourgeoise. Le médecin<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -qui y professe y est appelé par l'humanité et non -par la famille.</p> - -<p>Les malades qui y souffrent, y souffrent gratuitement.</p> - -<p>L'humanité, après tout, n'est que l'humanité; elle fait -en gros ce que chacun de ses membres fait en détail; -elle ne fait rien pour rien.</p> - -<p>Au dix-neuvième siècle elle ouvre ses nombreuses -maladreries «à tout venant mal attigé».</p> - -<p>—Entrez, entrez, dit-elle, vous serez logés, nourris, -blanchis, chauffés, éclairés, purgés, saignés, opérés, -cautérisés, amputés, inhumés pour rien, pour rien! -On ne vous demande même pas de trousseaux, pas de -certificat de vaccination, au contraire; pas de certificat -de bonne vie, au contraire; mais il est bien entendu que -si vous n'êtes pas des lépreux vulgaires, des cloquets -insignifiants ardés par la fièvre quartaine ou le feu -Saint-Antoine, si vous êtes de vrais souffreteux couverts -de maux étranges, inconnus, terribles, épouvantements -chers aux praticiens, en ce cas vous serez raisonnables -pour vous soumettre à l'analyse avant et à l'autopsie -après.</p> - -<p>Comme on le voit, c'est pour rien, en effet, et l'humanité -n'est vraiment pas exigeante en réclamant en son -nom de si légers sacrifices.</p> - -<p>Eh bien! il y a des malades égoïstes qui font des -façons. Ah! c'est que les enfants de l'humanité sont -bien difficiles à contenter.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p> - -<p>Les rédacteurs du journal en question sont des fils de -l'humanité. Comment veulent-ils, de bonne foi, qu'un -professeur enseigne l'art de guérir un mal s'il n'en -recherche pas la cause?</p> - -<p>Va-t-il dire à de jeunes étudiants venus de tous les -coins du monde pour surprendre les secrets de la -science:</p> - -<p>—Messieurs, voici deux folles, l'une est silencieuse, -l'autre est bruyante, la première ne veut rien manger, -l'autre dévore, la grande est douce comme un mouton, -la seconde est presque furieuse: nous allons leur faire -suivre le même traitement.</p> - -<p>Ce serait absurde; les jeunes gens s'en retourneraient -dans leur patrie en disant:</p> - -<p>—Ce grand homme est un cuistre.</p> - -<p>Tandis que si le professeur s'exprime ainsi:</p> - -<p>—Messieurs voici deux sujets extraordinaires. Le -premier est une jeune fille honnête, qui est devenue -amoureuse d'un jeune homme pauvre mais indélicat; -sa famille s'est opposée au mariage et la malheureuse -est devenue folle. Aujourd'hui la famille s'est ravisée; -entre deux folies, elle a préféré la moindre. Nous allons -peu à peu annoncer cette bonne nouvelle à l'infortunée; -puis le retour de sa famille, celui de son amant adroitement -ménagés, et enfin le mariage, amèneront une -guérison indubitable. L'autre, messieurs, est en pleine -voie de guérison; cette malheureuse était devenue presque<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -furieuse; de patientes investigations m'ont démontré -que la lecture d'un journal avancé n'était pas étrangère -à cet état que quelques-uns de mes confrères plus empressés -que patients—pour ne pas dire plus,—attribuaient -à une paralysie partielle. (<i>Mouvement dans -l'auditoire.</i>) Ici, messieurs, je réclame votre attention.</p> - -<p>Convaincu que les théories avancées, si bonnes pour -les esprits sains et forts (<i>Applaudissements.</i>), peuvent -produire certains désordres sur les cerveaux faibles, -j'ai dû chercher à détruire les effets sans avoir l'air de -changer les causes, ce qui eût irrité le sujet jusqu'à la -fureur.</p> - -<p>Après avoir cherché longtemps, j'ai trouvé un stratagème -assez original: j'ai donné au sujet un journal un -peu moins avancé que sa feuille de prédilection, en -ayant soin de faire coller sur ce journal le titre de l'ancien -que j'ai découpé moi-même.</p> - -<p>Messieurs, un progrès sensible s'est manifesté; j'ai -alors choisi un nouveau journal un peu moins vif, puis -un troisième. Aujourd'hui, le sujet va presque bien, -et chaque jour elle croit dévorer le <i>Rappel</i> et lit <i>le -Siècle</i>.</p> - -<p>Dans huit jours elle lira la <i>Liberté</i>; si dans quinze -jours, à l'aide du faux titre, on peut lui faire avaler <i>la -Patrie</i>, elle est sauvée.</p> - -<p>Les jeunes gens retournent dans leur patrie et racontent,<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -au grand honneur de la France, les traits de savoir -et de sagacité de ses professeurs.</p> - - -<p class="p2">Maintenant est-il bien nécessaire, dira-t-on, d'appeler -ces deux folles par leur nom et de livrer ainsi le secret -des familles à quelques étudiants?</p> - -<p>Cet argument est insignifiant. Ces étudiants deviendront -docteurs et en verront bien d'autres. Puis nous -ne sommes plus aux temps barbares; on n'est pas déshonoré -pour avoir un fou dans sa famille, par cette bonne -raison qu'aujourd'hui chaque famille en a plusieurs.</p> - - -<p class="p2">Encore un souvenir d'hôpital.</p> - -<p>Si vous n'aimez pas les choses gaies, vous pouvez -passer à l'autre alinéa, ne vous gênez pas, je vous en -supplie.</p> - -<p>Il y a une quinzaine d'années Alfred Delvau, ce -pauvre cher esprit qui eut tant de peine à vivre et dont -les volumes de deux francs se vendent trente aujourd'hui, -Alfred Delvau vint me trouver.</p> - -<p>—J'ai, me dit-il, une bonne occasion, une source à -copie, viens.</p> - -<p>—Où?</p> - -<p>—Tu verras.</p> - -<p>—Mais encore?</p> - -<p>—Ah! méfiant! il faut tout te dire: à l'hôpital.</p> - -<p>—Merci bien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p> - -<p>—Oh! pas un hôpital bête!</p> - -<p>—Mais encore?</p> - -<p>—Les femmes folles.</p> - -<p>—Je croyais que c'était inabordable.</p> - -<p>—J'ai mes entrées.</p> - -<p>—Allons.</p> - -<p>Bien que Delvau ait raconté cette visite dans le -<i>Figaro</i>, je crois, je ne me permettrai pas, malgré le -temps écoulé, de nommer la maison que nous visitâmes -et à l'aide de quel moyen, bien pardonnable du reste, -nous y pénétrâmes.</p> - -<p>Je dispenserai également mes lecteurs, que j'aime, -du récit navrant de toutes les infortunes qui se déroulèrent -à nos yeux; des volumes d'ailleurs ne suffiraient -pas.</p> - -<p>Nous étions jeunes, le fameux «chacun pour soi et -Dieu pour tous» n'avait pas encore racorni nos cœurs -complètement. Nous nous tenions la main en tremblant -et, si nous avions été seuls, nous aurions pleuré amèrement -sur le sort de toutes ces pauvres femmes dont le -seul tort était d'avoir aimé passionnément.</p> - -<p>Sur cent cinquante créatures de tout âge qui nous -environnaient, soixante-quinze étaient devenues folles -par amour, trente parce qu'elles avaient été abandonnées, -quarante mères avaient vu mourir leurs enfants de -morts violentes.</p> - -<p>Heureusement, nous passâmes dans un endroit plus<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -sinistre encore, et l'horreur remplaça la pitié qui nous -étouffait.</p> - -<p>Nous étions dans le quartier des furieuses.</p> - -<p>Là, rien ne restait plus de la femme, la bête avait -remplacé la créature.</p> - -<p>Nous nous éloignâmes plus terrifiés qu'attendris.</p> - -<p>Comme nous pénétrions dans une autre cour qui, -tout au contraire des autres, était presque solitaire, -nous remarquâmes une grande fille assise sur un banc.</p> - -<p>C'était une créature admirablement belle et étrange -comme une héroïne de madame Sand. A peine vêtue -d'une chemise de grosse toile écrue et d'un jupon de -laine brune, on voyait ses bras nerveux et délicieusement -modelés, sa poitrine un peu masculine, mais belle pourtant -à la manière antique, et son dos arrondi était -couvert par une chevelure abondante, noire, aux reflets -roux.</p> - -<p>Un grand peintre comme Paul de Saint-Victor aurait -fait avec ce modèle un admirable tableau, aussi pur, -aussi délicat que la Joconde, aussi vif, aussi brûlant -que la Salomé. Pourquoi les grands maîtres ne peuvent-ils -tout voir?</p> - -<p>—Qu'est-ce là? demanda Delvau émerveillé à l'ami -qui nous conduisait.</p> - -<p>—Une pauvre créature bien à plaindre, répondit -celui-ci. C'est une juive, fille d'un marchand assez riche; -elle avait quitté le toit paternel pour suivre son amant;<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -elle était mère. Son père fut inflexible; la misère arriva, -elle n'était pas habituée à souffrir. Un jour, ils eurent -faim, elle, lui et l'enfant, et, à bout de courage, ils décidèrent -d'en finir.</p> - -<p>Ils écrivirent leurs noms sur un papier, qu'ils enfermèrent -dans cette petite boîte émaillée que vous voyez -dans sa main, afin que le père eût un remords, et, bras -dessus bras dessous, comme s'ils allaient à la fête de -Saint-Cloud, ils arrivèrent au pont d'Iéna. Elle portait -son petit enfant; ils s'embrassèrent tous les trois, et -s'élancèrent dans l'autre monde. La Seine prit l'enfant -et l'amant et rendit la femme à un de ces stupides -mariniers qui se mêlent toujours de ce qui ne les regarde -pas et à qui l'on donne des médailles.</p> - -<p>—Braves gens, au demeurant, dit Delvau; ils se -trompent comme tout le monde, voilà tout.</p> - -<p>—Possible. On apporta la pauvre femme ici. Voilà -deux ans de cela; elle joue paisiblement avec sa petite -boîte d'émail, elle ne fait de mal à personne et n'a -jamais prononcé une parole.</p> - -<p>Pendant que notre ami nous racontait la triste histoire, -la folle s'était levée et était venue se planter devant -Delvau.</p> - -<p>L'auteur des <i>Lettres de Junius</i> était non seulement -beau, mais il avait la physionomie d'une douceur extrême. -Il ressemblait au Christ, peut-être aussi à -l'homme qu'elle avait aimé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p> - -<p>Elle le regarda longtemps, bien longtemps; elle -toucha ses yeux, ses cheveux, elle l'embrassa sur le -front et, lui montrant sa petite boîte d'émail, elle lui dit -d'une voix triste, lente et gutturale:</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse">J'ai du bon chagrin</div> - <div class="verse">Dans ma tabatière...</div> - </div> -</div> - -<p>Elle retourna à son banc sans plus nous regarder, et -tous trois nous pleurions comme des veaux.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LA_QUESTION_DES_DIAMANTS" id="LA_QUESTION_DES_DIAMANTS"></a>LA QUESTION DES DIAMANTS</h2> -</div> - -<p class="ac noindent">I<br /><br /> - -HISTOIRE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES</p> - - -<p>Ne trouvez-vous pas que les diamants finissent par -tenir une trop grande place dans le monde?</p> - -<p>A peine en a-t-on fini avec ceux du roi de Perse, que -voilà ceux du Palais-Royal qui recommencent. Ces derniers -sont, dit-on, enchâssés dans un drame de famille. -Aussi n'en parlons-nous que pour mémoire.</p> - -<p>A la fin du dix-septième siècle et pendant tout le -dix-huitième, les diamants avaient une grande importance -ainsi que les autres pierreries; cela avait bien -plus sa raison d'être que dans notre temps. Une ignorance -pleine de mystère entourait non seulement les -brillants, mais tous les cristaux.</p> - -<p>Les savants appellent cristaux les émeraudes, les -brillants, les saphirs et les rubis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span></p> - -<p>On n'est pas plus... savant que cela, n'est-ce pas, -madame?</p> - -<p>Comme je suis à peu près sûr de ne pas ennuyer mes -lectrices en leur parlant de ces cristaux, je vais faire -une petite excursion dans le passé, aussi bien les -temps présents n'ont rien de bien aimable.</p> - - -<p class="p2">Les romanciers du siècle dernier ont un peu abusé du -diamant. A chaque instant, s'il fallait les en croire, le -marquis de Fréval, le duc de Valbreuse, ou le simple -chevalier Valsain tiraient de leur doigt une bague qu'ils -donnaient à bout portant pour payer le plus léger service.</p> - -<p>Ils accompagnaient le présent de phrases traditionnelles -dans le genre de celles-ci:</p> - -<p>«—Tiens, lui dis-je, friponne, sers bien mes intérêts -auprès de ta divine maîtresse; et je lui passai au -doigt une petite bague dont le brillant valait une centaine -de pistoles.»</p> - -<p>Ainsi s'expriment Valsain et les autres galants. Ils -étaient généreux, c'est incontestable, mais, mon Dieu, -qu'ils devaient être drôles et ridicules en passant la -petite bague au doigt plus ou moins mignon de la -soubrette: c'était tout un travail.</p> - -<p>Aujourd'hui nos galants sont plus ladres et moins -empressés.</p> - -<p>—Tenez, petite, disent-ils, remettez donc cela à -votre maîtresse, vous serez bien gentille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span></p> - -<p>Et cela est accompagné d'un ou deux louis au plus.</p> - -<p>Et l'on vient dire que tout augmente!</p> - - -<p class="p2">D'abord il faut dire qu'un gentleman, aussi généreux -qu'il soit, ne saurait, ne pourrait passer un diamant de -mille francs au doigt d'une femme de chambre sans -s'exposer et l'exposer elle-même aux plus grands désagréments.</p> - -<p>D'abord, sa maîtresse ne manquerait pas de s'offusquer -de cette étoile brillante ornant une main à tout faire.</p> - -<p>De plus, elle serait humiliée de se voir sans cesse -affichée à ce doigt plébéien.</p> - -<p>Si la femme de chambre, plus amoureuse du solide -que du brillant, voulait vendre son diamant, le bijoutier -à qui elle le présenterait ne manquerait, pas de s'étonner -qu'une domestique eût en sa possession un semblable -bijou, et il faudrait aller raconter toute l'histoire au -commissaire de police, homme très bien élevé, mais -doué d'une curiosité déplorable.</p> - -<p>Le galant se verrait forcé de venir en personne dire -son histoire au magistrat, ce qui serait le comble du -ridicule.</p> - -<p>Sans compter que, si la maîtresse, malgré le bruit -fait autour de ce bijou indiscret, venait à s'humaniser, -la situation n'en serait pas moins tendue.</p> - -<p>Qu'offrir à la maîtresse quand on a donné à sa femme -de chambre un diamant de cinquante louis?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span></p> - -<p>Supposez un homme faisant les choses plus que bien, -et offrant du premier coup une parure de vingt mille -francs, ce serait gentil, et pourtant la dame aurait le -droit de lui dire:</p> - -<p>—Cher monsieur, vous appréciez mon mérite dix-neuf -fois plus que celui de ma bonne; c'est beaucoup sans -doute, mais ce n'est pas assez.</p> - -<p>Les gens qui ne croyaient pas à la sorcellerie affirmaient -très gravement que le fameux comte de Saint-Germain, -plus connu sous le nom de Cagliostro, devait -son immense fortune à l'art qu'il possédait d'enlever les -taches des diamants.</p> - -<p>C'était une supposition assez ingénieuse, mais elle -péchait par la base; Cagliostro n'avait pas de fortune, -et il est fort rare que les diamants aient des taches; -ces prétentions-là sont bonnes pour le soleil.</p> - -<p>Quand, par aventure, ils ne sont pas aussi purs que -Courbet, on les taille d'une façon particulière et l'on y -perd fort peu de chose.</p> - - -<p class="p2">Ce fut l'abbé Haüy qui porta le premier coup au -diamant, qui, jusque-là, avait été, je l'ai dit déjà, entouré -de mystère.</p> - -<p>On n'avait aucun moyen certain de reconnaître d'une -façon certaine un diamant d'un morceau de cristal de -roche ou d'un caillou brillant des grands fleuves.</p> - -<p>Le vénérable abbé prit un marteau et frappa sur les<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> -émeraudes, les rubis, les saphirs et les diamants, comme -si cela ne coûtait rien.</p> - -<p>A force de briser, le savant finit par établir que toutes -les pierres précieuses ont, dans leur débris, une forme -particulière sur laquelle il était impossible de se tromper. -Ce fut en brisant une pierre qu'il prenait pour un -rubis spinelle qu'il reconnut le diamant rose, inconnu -jusqu'alors et confondu avec les pierres sans valeur de -cette nuance.</p> - -<p>L'abbé exposa sa découverte et prouva que tous les -morceaux de telle pierre affectaient, par exemple, la -forme hexamétrique, pendant que les morceaux de telle -autre avaient tous la forme rhomboïde ou la forme -octogone, etc., etc.</p> - -<p>Le monde scientifique applaudit fort à la découverte, -mais les jolies dames du dix-huitième siècle ne l'apprécièrent -que fort médiocrement.</p> - -<p>—Voire! la belle avance, disait madame de Montlaur, -de savoir qu'on a un beau diamant quand il est brisé -en mille morceaux!</p> - -<p>Elle avait un peu raison.</p> - - -<p class="p2">Le bruit que firent dans le monde les travaux du savant -cristallographe prouve bien que le diamant ne -courait pas tant les rues que MM. Valsain et de Valambreuse -voulaient bien le faire accroire dans les livres.</p> - -<p>Aujourd'hui, on ne casse plus les pierres précieuses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span></p> - -<p>Le premier israélite venu prend d'un air indifférent -un diamant présenté à son estimation et répond sans -la moindre hésitation:</p> - -<p>—Ça pèse tant; un peu jaune; ça vaut tant.</p> - -<p>Et jamais il ne se trompe.</p> - -<p>Or, comme tout le monde est un peu juif, il en -résulte que tout le monde distinguerait avec la plus -grande facilité un diamant vrai au milieu de mille -pierres fausses.</p> - - -<p class="p2">C'est au café des Variétés, au second, en plein boulevard -Montmartre et en plein jour qu'a lieu la Bourse -des pierres fines.</p> - -<p>Bien peu de personnes étrangères au métier peuvent -pénétrer dans le sanctuaire, non que l'accès en soit -difficile, la porte est grande ouverte, mais aussitôt -qu'une figure inconnue apparaît, les portefeuilles se -ferment, les étoiles disparaissent. A la place de trafiquants -affairés au regard vif et fin, il ne reste plus que -quelques juifs à l'œil éteint faisant péniblement leur -partie de bezigue.</p> - -<p>Ah! il reste aussi un Turc!</p> - -<p>Un Turc habillé de bleu, vous ne connaissez que ça, -vous savez ce Turc qui ressemble tant à Couderc de -l'Opéra-Comique, mais en jaune, ce Turc qui a de si -larges culottes. Eh bien, ces culottes sont pleines de -diamants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span></p> - -<p>N'allez pas croire, je vous prie, que les bons juifs, -marchands de pierreries, aient la moindre défiance et -qu'ils craignent les voleurs. Ah! ce n'est guère cela qui -les tourmente,—je vous dirai pourquoi, si j'y pense; -ce qu'ils craignent, c'est de dire les véritables prix -devant les profanes et surtout devant les petits bijoutiers.</p> - -<p>L'inconnu parti, les bras s'allongent, les portefeuilles -reparaissent, il n'est pas hors de propos de constater -que la plupart des portefeuilles des marchands et courtiers -sont en fer-blanc, et ferment à clef comme de véritables -armoires.</p> - -<p>En une minute les tables sont encombrées de paquets -de papier blanc affectant la forme de ceux dans lesquels -les pharmaciens mettent la rhubarbe ou le sulfate de -magnésie.</p> - -<p>Les paquets s'ouvrent, et en moins de temps qu'il ne -faut pour le dire, la table et le billard sont à ce point -couverts des précieux cailloux que le roi de Perse lui-même -y regarderait à deux fois et que mademoiselle -Duverger se trouverait mal, elle qui se trouve si bien.</p> - - -<p class="p2">C'est un étrange spectacle que de voir des vieillards -sordides sortir avec tranquillité trois ou quatre millions -de leur poche.</p> - -<p>Chacun des dix mille paquets contient des brillants -d'un poids égal depuis la cassure imperceptible du<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -vitrier jusqu'au brillant gros comme un pois de Clamart -un peu vieux.</p> - -<p>Puis viennent les pièces rares.</p> - -<p>Là, ce sont deux saphirs gros comme des noix.</p> - -<p>Là, c'est un diamant noir presque aussi gros à lui -tout seul que les douze perles qui l'entourent.</p> - -<p>Là, c'est un collier fait de quinze émeraudes dont on -pourrait faire quinze tabatières, insuffisantes sans doute -pour M. Hyacinthe du Palais-Royal, mais trop grandes -à coup sûr pour le nez de mademoiselle D.</p> - - -<p class="p2">—Voici, s'écrie l'un des marchands, une véritable -occasion, un des plus beaux bijoux anciens qui soient -connus. C'est un collier qui a appartenu à madame la -princesse de Guémenée; monture, diamants, tout est -ancien. Le prince Troïsetoiloff en a refusé 75,000 francs, -il y a plus de vingt ans.</p> - -<p>Le collier passe de mains en mains, on regarde avec -attention, les loupes s'en donnent à cœur joie. L'indécision, -le doute se peignent sur quelques visages et le -collier arrive jusqu'à Michel; Michel est le grand juge. -Il prend l'objet, le soupèse, le regarde d'un air indifférent, -et dit:</p> - -<p>—Les deux brillants sont anciens; deux viennent, -avec leur monture, de la comtesse de Préjean; les deux -autres, plus beaux encore, ont fait partie d'un collier -qui a été volé à Venise, en 1804, à madame Morosini.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p> - -<p>Ce collier a appartenu plus tard à lady Temple, dont -le mari l'acheta à Candaar, à Isaac Lieven, votre grand-père, -monsieur Lion. Lady Temple l'a légué à sa fille, -Madame de X..., qui le vendit trois jours après son -mariage.</p> - -<p>Quant au saphir du milieu, il vient de la vente de -mademoiselle Schneider. Tout le reste est neuf, monture -et brillants, et arrive tout droit de Hambourg.</p> - -<p>Du reste, c'est assez soigné, et les 75,000 francs -demandés me paraissent un prix convenable.</p> - -<p>L'affaire est jugée.</p> - - -<p class="p2">Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il y a -dans le monde cinq ou six individus qui connaissent -tous les diamants de valeur, tous les bijoux d'importance -qui existent, et qui les reconnaissent après trente -ans, ne les eussent-ils vus qu'une seconde, avec autant -de sûreté qu'un tailleur reconnaît à trente pas un client -qui a oublié de le payer.</p> - -<p>Quant un vol est commis chez un grand bijoutier, ce -qui arrive assez souvent, à Paris, à Vienne, à Londres -et à Pétersbourg, si, parmi les objets volés, il se trouve -quelque pierre ayant une valeur au-dessus de la moyenne, -le volé ne désespère pas de retrouver son voleur, ce -qui ne manque jamais d'arriver dans un laps de temps -plus ou moins éloigné.</p> - -<p>Malheureusement, le tout est tellement disséminé,<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -qu'il faudrait de longues années pour suivre toutes les -pistes, et des années plus longues encore se passeraient -en d'interminables et douteux procès.</p> - - -<p class="p2">Mais, à propos de diamants, il y a souvent, très souvent -l'intervention de la femme de chambre.</p> - -<p>On a déjà beaucoup parlé de ce type de Marton. Petites -comédies, petits romans, petits procès, on a montré -cette confidente telle qu'elle est, menteuse, flatteuse, -paresseuse. L'a-t-on fait voir aussi voleuse?</p> - -<p>Je ne le crois pas.—Tout à l'heure j'y reviendrai. -Cependant laissez-moi faire une parenthèse sur les domestiques.</p> - -<p>Dans les hôtels un peu chic, il existe encore, de nos -jours, un Suisse, le Suisse.</p> - -<p>Ah! le Suisse est un personnage important; c'est -qu'il joint à la connaissance du secret des maîtres celle -des secrets des autres domestiques.</p> - -<p>Il tient de plus dans sa droite profonde le cordon de -la liberté.</p> - -<p>Un domestique brouillé avec le suisse est un prisonnier -qui n'a même pas la ressource de s'évader.</p> - -<p>Après le suisse vient le valet de chambre. C'est, suivant -son humeur, l'homme important de la maison.</p> - -<p>Quand la maîtresse du logis porte culotte, le valet de -chambre ne jouit d'aucune considération.</p> - -<p>Les jeunes cochers et les valets de pied se reconnaissent<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -facilement à leurs pantalons collants et à leurs -cheveux ramenés en avant en faces lisses. Ils dominent -l'assemblée par un aplomb particulier, une espèce de -sans-gêne qui doit changer de nom à la porte de l'écurie.</p> - -<p>Le côté des dames est moins diapré.</p> - -<p>Il se divise en deux séries seulement: les cuisinières -et les femmes de chambre.</p> - -<p>Les cuisinières sont faciles à reconnaître, les femmes -de chambre sont, pour la plupart, des rébus indéchiffrables.</p> - -<p>Tandis que je regardais de tous mes yeux, trop confiant -dans ma perspicacité qui ne me révélait rien, -j'aperçus, par bonheur, une figure de connaissance, une -institutrice à qui j'avais eu l'honneur de prêter un parapluie -sur la plage de Trouville, j'étais sauvé!</p> - -<p>Cette institutrice avait permuté, elle était devenue -femme de chambre, parce que les enfants grandissent et -tout est à recommencer.</p> - -<p>Je l'interrogeai, touchant trois ou quatre très belles -personnes mises avec une étonnante distinction.</p> - -<p>—Quelle est cette jolie blonde?</p> - -<p>—La femme de chambre de la comtesse de B...</p> - -<p>—Ce n'est pas Dieu possible! Elle a filouté les diamants -de sa maîtresse; elle en a là pour plus de vingt -mille francs.</p> - -<p>—Dites cinquante.</p> - -<p>—Raison de plus pour qu'ils ne soient pas à elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p> - -<p>—Naturellement, sa maîtresse les a empruntés. Une -femme du monde ne prête pas ses diamants à sa -femme de chambre. On les reconnaîtrait; elle en -emprunte à droite et à gauche afin que sa camériste lui -fasse honneur.</p> - -<p>—C'est ingénieux. Et les robes?</p> - -<p>—Les robes, de même.</p> - -<p>—Alors, votre toilette...</p> - -<p>—Est à moi. Ma maîtresse n'aime pas à briller par -là. Elle a une autre toquade; elle nous fait accompagner -par de jeunes avocats qui n'ont pas de moustaches. -Nous arrivons sept ou huit ensemble; cela a l'air d'une -grande maison.</p> - -<p>—A quoi cela sert-il?</p> - -<p>—Tiens! ça se redit dans le monde!</p> - -<p>Un gentleman bien distingué vint inviter mon interlocutrice -pour un quadrille; elle refusa.</p> - -<p>—Pourquoi ne dansez-vous pas? lui demandai-je.</p> - -<p>—Parce qu'il m'aurait fait faire vis-à-vis par son -beau-frère et sa sœur, un ancien chef qui a épousé une -femme de chambre; ils sont maintenant dans le commerce; -je n'aime pas les petites gens.</p> - -<p>—Qu'arriverait-il, demandai-je au bout d'un instant, -si un mauvais plaisant faisait retentir un grand -coup de sonnette?</p> - -<p>—Il n'arriverait rien, mais ça jetterait un froid, parce -qu'on sait bien que les maîtres sont capables de tout.</p> - -<hr class="sect" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span></p> - - - - -<p class="ac noindent">II<br /><br /> - -LES DIAMANTS DE LA REINE ISABELLE</p> - - -<p>Un grand bruit dans le monde féminin élégant.</p> - -<p>La reine d'Espagne fait sa petite vente de diamants.</p> - -<p>Il y en a, dit-on, pour une douzaine de millions.</p> - -<p>C'est en Angleterre que ces précieuses pierres vont, -comme dit le cliché n<sup>o</sup> 117, affronter le feu des enchères.</p> - -<p>Les commissaires de la rue Drouot ne sont pas contents.</p> - -<p>C'est un beau million de bénéfices qui leur passe -devant le... marteau.</p> - -<p>C'est aussi un petit échec pour Paris. Paris n'est -plus la capitale reine du monde, et c'est bien sa -faute.</p> - -<p>L'argent ne manque pas, il y a assez de millionnaires, -d'étrangers et de jolies femmes pour enlever les -diamants de la reine dans une matinée; mais il est probable, -pourtant, que la vente y eût été mauvaise par ce -seul fait que peu de gens oseraient acheter ostensiblement -pour un million de diamants. Ce ne serait certainement -pas par timidité, que les amateurs manqueraient -un pareil achat; mais la plupart des millionnaires ne<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -sont pas rassurés sur la marche de la décentralisation, -et ils craindraient une forte baisse sur les pierreries -dans le cas peu probable où Belleville deviendrait la -capitale de la France.</p> - - -<p class="p2">Cette vente fait penser tout naturellement à cette -fameuse reine d'Espagne mise à la scène d'une façon -si curieuse, si spirituelle et si invraisemblable, par -Scribe dans son opéra-comique des <i>Diamants de la -couronne</i>; vous savez cette reine qui s'en va tranquillement -dans la caverne des faux monnayeurs chanter -des boléros dans l'intérêt de l'État et de sa dynastie.</p> - -<p>Quel malheur que la bonne reine Isabelle ne puisse -suivre ce pittoresque exemple!</p> - -<p>Il est vrai qu'il ne s'agit pas le moins du monde des -diamants de la couronne, comme ne manqueront pas -de dire les sots, mais bien de diamants particuliers.</p> - -<p>On s'est fort étonné que la reine catholique, qui est -fort riche, se soit décidée à ce sacrifice. Une minute de -réflexion suffit pour faire comprendre qu'une reine -exilée ne peut laisser une pareille fortune en friche.</p> - -<p>Les diamants sont encore plus chers à entretenir que -les femmes auxquelles on les donne ou à qui on les -offre, deux actes bien différents.</p> - -<p>Ils ne mangent pas comme des chevaux à l'écurie, -sans doute ils n'exigent ni réparation ni loyer, mais ils -n'en sont pas moins coûteux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p> - -<p>Voici, par exemple, des diamants qui représentent -plus de 600,000 fr. de rentes. En admettant que la reine -les regarde une fois par mois pendant cinq minutes, ce -plaisir qui, après tout, n'a rien d'excessif, lui coûte -50,000 fr., soit 10,000 fr. par minute.</p> - -<p>C'est raide, comme on dit dans <i>le demi-monde</i>.</p> - -<hr class="sect" /> - -<p class="ac noindent">III</p> - -<p>Il est difficile de parler de diamants sans se souvenir -du duc de Brunswick. Il vient de paraître sur cet excentrique -seigneur un livre fort curieux et fort bien fait -sur lequel je reviendrai et dont j'aurais parlé tout de -suite, s'il ne m'avait paru tout d'abord fait pour certains -intérêts particuliers. Je crois que ce livre ne changera -rien, et qu'il eût peut-être mieux valu ne pas remettre -en scène le petit-fils maquillé de Witikind.</p> - - -<p class="p2">Un cristallophile célèbre, c'est ou c'était, j'ignore -s'il vit encore, le fils du docteur C...</p> - -<p>Le docteur C..., qui, dans son temps, avait joui d'une -grande réputation, avait été le précurseur du docteur -Ricord.</p> - -<p>En mourant, il avait laissé une fortune considérable -à son fils, ce qui était fort heureux, car ce fils eût été -probablement incapable d'acquérir quelque bien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p> - -<p>Il n'avait qu'un goût au monde, qu'un désir, un rêve, -une passion: les diamants. Il en avait un grand nombre -qu'il avait cousus sur un plastron de velours noir, et il -couchait avec.</p> - -<p>Ce caillou porte en lui des germes d'excentricité, -puisque tout ceux qui l'aiment,—les hommes, bien -entendu,—ont tous plus ou moins le cerveau dérangé.</p> - -<p>Le bon abbé Haüy pensa être victime d'un de ces -possédés.</p> - -<p>On sait que ce fut lui qui trouva la manière la plus -certaine d'analyser les pierres en les brisant, les éclats -de chaque pierre ayant une forme particulière et déterminante.</p> - -<p>Comme il allait enlever, pour la briser, une parcelle -d'un diamant rose, afin de s'assurer par la forme des -fragments si le prétendu diamant rose n'était pas tout -simplement un pâle rubis, le marquis de Maugier, -qui assistait à l'expérience, tira son épée:</p> - -<p>—Monsieur l'abbé, s'écria-t-il, si vous brisez ce -diamant, son sang retombera sur vous; vous êtes un -homme mort.</p> - -<p>—Monsieur, répondit naïvement le bon abbé, le -diamant n'a pas de sang et ne saurait en avoir, -puisque...</p> - -<p>Le marquis ne le laissa pas achever, il reprit son -diamant et s'enfuit à toutes jambes.</p> - -<p>En arrivant chez madame de Caylus, il s'écria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span></p> - -<p>—L'abbé Haüy, un savant! mais c'est un âne fieffé, -et, s'il ne dépendait que de moi, il serait enfermé aux -Petites-Maisons.</p> - -<p>Et comme madame de Caylus lui assurait qu'elle était -étonnée d'entendre un homme de qualité s'exprimer -ainsi sur le compte du plus vertueux des hommes, le -marquis lui répondit d'un air sarcastique:</p> - -<p>—Ah! comtesse, je vous concède sa vertu, mais, -pour sa science, vous me trouverez inexorable; et il -ajouta d'un air de pitié:—Et, d'ailleurs, que voulez-vous -attendre d'un homme qui prétend avoir trouvé -une méthode pour apprendre à lire et à écrire aux -sourds-muets!</p> - - -<p class="p2">Une des pièces qui ont le plus consolidé la réputation -en Allemagne du célèbre Hebel, est intitulée <i>le Diamant</i>. -A Vienne, cette pièce se joue sérieusement au théâtre -Impérial. J'en recommande fort le sujet aux faiseurs -de pantomimes anglaises ou parisiennes qui défrayent -les <i>Folies-Bergère</i>.</p> - -<p>Voici le sujet de ce «drame philosophique», comme -on dit là-bas sur l'affiche.</p> - -<p>Un empereur d'Autriche a une fille et un diamant -magnifique. Par l'étrange caprice d'une fée, quand -l'empereur perdra son diamant, il perdra en même -temps son enfant.</p> - -<p>Un jour, le diamant disparaît, et l'auguste père, au<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -désespoir, fait annoncer à son de trompe que celui -qui a volé le diamant sera haché menu comme chair -à pâté, et que celui qui rapportera le diamant épousera -la princesse sa fille et les florins y afférents, -comme disait M<sup>e</sup> Hégésippe, notaire royal du Beauvoisis.</p> - -<p>Un soldat blessé vient demander l'hospitalité dans -une ferme; le paysan et sa famille l'accueillent et le -soignent si bien qu'il ne tarde pas à mourir.</p> - -<p>Le soldat, touché de tant de soins inutiles, donne à -la fille du paysan un caillou gros comme une noix -dont les facettes jettent mille feux.</p> - -<p>La fille regarde ce présent en regrettant qu'avec le -bouchon le moribond ne lui fasse pas également cadeau -de la carafe.</p> - -<p>Survient un juif,—il y en a partout,—qui offre -un double florin du caillou brillant.</p> - -<p>Marché conclu.</p> - -<p>Mais voici la justice qui frappe à la porte.</p> - -<p>Le juif, qui se méfie, avale le caillou; ce qui ne -l'empêche pas d'aller en prison.</p> - -<p>L'acte de la prison, bien que ne valant pas celui de -la <i>Tour de Nesle</i>, est assez intéressant.</p> - -<p>Tous les familiers guettent le fils d'Israël, qui ne -se décide pas, ce que voyant, un geôlier plus avisé -que les autres lui donne une corde et aide à son évasion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p> - -<p>Poussant le dévouement plus loin, il s'élance avec -lui dans la barque, et, à peine en sûreté, le juif se -réjouit et demande à son sauveur comment il pourra -s'acquitter envers lui.</p> - -<p>—Peuh! c'est bien simple, répond le geôlier, laisse-moi -t'ouvrir le ventre.</p> - -<p>Et il sort un couteau d'un pied de long. Ce que voyant -le juif, qui n'y va pas par quatre chemins, flanque le -geôlier à l'eau et gagne le rivage.</p> - -<p>A peine a-t-il touché le rivage qu'il est arrêté par -les gendarmes. Le brigadier, dont il a, la veille, dégraissé -l'uniforme, veut bien le soustraire à la potence.</p> - -<p>—Comment feras-tu? demande le juif transporté de -joie.</p> - -<p>—Ah! c'est bien simple, je vais t'ouvrir le ventre.</p> - -<p>Et il sort son sabre.</p> - -<p>Heureusement des voleurs surviennent et délivrent -le misérable des mains des gendarmes; ordinairement -c'est le contraire, mais ces Allemands sont si originaux!</p> - -<p>Dans la profondeur de la forêt, le juif se précipite -aux genoux du chef de brigands, son libérateur.</p> - -<p>—Homme taré, lui dit-il, laisse-moi partir et demain -je te prouverai ma reconnaissance en t'envoyant -cent florins.</p> - -<p>—Vous êtes bien bon, dit le voleur, mais j'aime<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -autant être payé tout de suite, il y a longtemps que j'ai -envie d'un diamant.</p> - -<p>Il tire alors son formidable poignard, mais le juif, -prompt comme l'éclair, le lui arrache des mains et le -tue.</p> - -<p>Le voilà libre.</p> - -<p>Il s'élance dans la maison paternelle, mais son père -le dénonce.</p> - -<p>Il va chez sa maîtresse, mais sa maîtresse le dénonce; -l'humanité entière est contre lui et le poursuit; -il n'est pas jusqu'à son chien qui ne flaire le diamant.</p> - -<p>Dans ce péril extrême, le juif veut passer à l'étranger; -malheureusement, de son côté, le diamant manifeste -la même intention et le juif éprouve d'atroces -douleurs.</p> - -<p>Il va chez un médecin qui s'empresse de lui proposer -l'opération, son scalpel à la main; l'œil brillant de -convoitise il va éventrer le patient, lorsqu'heureusement -la nature reprend ses droits.</p> - -<p>Le juif et le docteur vont au palais rapporter le diamant -et toucher la récompense; quand ils arrivent, -la cour est en fête, le fameux diamant impérial a été -retrouvé au fond du coffre et celui du juif est reconnu -pour un strass de peu de valeur.</p> - -<p>Les Allemands trouvent dans tout ceci de grands enseignements -et tous les éléments d'une haute philosophie: -ils n'ont que ce qu'ils méritent.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="PETITS_BONHEURS_DU_DEUIL" id="PETITS_BONHEURS_DU_DEUIL"></a>PETITS BONHEURS DU DEUIL</h2> -</div> - -<p>Paris est rentré chez lui.</p> - -<p>Dans huit jours les absents ne seront plus des retardataires -mais bien des encroûtés.</p> - -<p>Il est cependant certaines familles qui restent dans -leurs terres jusqu'à la fin de novembre, sous prétexte -de chasses: ces familles ont des dispenses octroyées -par le faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>Au siècle dernier quand une famille titrée de la <i>généralité</i> -de Paris annonçait qu'elle passerait l'hiver dans -ses terres, on savait que cela voulait dire: «Désordres -et prodigalités à purger.»</p> - -<p>A cette époque, plus gracieuse que raisonnable, tout -le monde dépensait plus que ses revenus et il arrivait -un moment où il fallait compter, sous péril d'arriver -à la banqueroute, comme le prince de Guémenée, ou à -la déconfiture comme beaucoup d'autres princes.</p> - -<p>La Marquise prenait son parti en brave, elle allait -soupirer dans le «vallon solitaire» passant ses jours à<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -contempler dans le miroir, dit un écrivain du temps, -«ses oisifs appas».</p> - -<p>Le marquis qui n'avait rien à contempler se contentait -de se livrer à d'inutiles regrets.</p> - -<p>Il regrettait son or laissé au tapis-vert ou sur le bonheur-du-jour -de l'incomparable Rosette, la perle du -ballet ou de la comédie.</p> - -<p>Marquis et marquise se chamaillaient souvent et -s'aimaient quelquefois, ne fût-ce que pour passer le -temps.</p> - -<p>La marquise baptisait des cloches et les marmots de -ses fermiers, couronnait des rosières, le Chevalier -venait exprès pour ces cérémonies. Le Marquis, lui, -chassait et ne couronnait rien.</p> - -<p>Le soir, en compagnie du curé du village et de l'aumônier -du château, on jouait au boston ou à la bête -hombrée, des pièces de douze sous qu'on défendait -avec âpreté tout en devisant sur «l'inclémence de la -saison».</p> - -<p>Venait enfin le jour où l'intendant annonçait d'un -air triomphant que la brèche était réparée, que les -créanciers, jadis furieux et exigeants, devenaient souples -et rampants, et la berline de l'émigré volontaire -reprenait le chemin de la rue du Bac au magique ruisseau.</p> - - -<p class="p2">Aujourd'hui, une famille endettée ne pourrait pas<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> -aussi sagement réparer ses folies. On ne permet à personne -d'être gêné.</p> - -<p>Tout le monde est gêné, mais nul ne doit paraître -dans la gêne, sous peine d'être rayé du grand livre du -monde parisien.</p> - -<p>Aussi l'on va, l'on va quand même, l'on va toujours; -toujours, non, on va jusqu'à la ruine.</p> - -<p>Un séjour plus ou moins long à la campagne ne saurait -rien réparer, par cette bonne raison que la terre -ne rapporte que 3 pour 100 au plus et que les gens -qui possèdent un million en terre sont très rares, un -ou deux par département, mettons-en trois et n'en parlons -plus. Eh bien, comment se refaire, je vous prie, -avec une rente de 30,000 fr.? C'est à peine ce qu'il -faut pour manger à Orbec ou à Chinon.</p> - -<p>Il y a les biens de ville, il y a encore les valeurs -mobilières, je n'en disconviens pas; mais lorsqu'on -songe à réparer la fameuse brèche déjà nommée, les -biens sont hypothéqués et les valeurs mobilières légèrement -entamées. Se refaire est donc de toute impossibilité. -Le salut n'est possible que dans des entreprises -hasardeuses, à moins que le hasard lui-même ne se -charge de tout.</p> - - -<p class="p2">Au faubourg Saint-Germain, ce hasard s'appelle la -Providence.</p> - -<p>La Providence sauve tous les ans une vingtaine de<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -familles engagées dans le fatal engrenage de la gêne en -leur envoyant un deuil.</p> - -<p>Quand une famille ne sait plus à quel saint se vouer, -elle se résigne et attend son deuil en souriant.</p> - -<p>Ne croyez pas qu'ici le mot deuil signifie héritage, cela -serait odieux. Un deuil, c'est un deuil, pas autre chose.</p> - -<p>Une vieille demoiselle de Raseville, que personne ne -connaît, que ses parents n'ont jamais vue, meurt dans -un couvent du Poitou, sans laisser une obole. C'est un -deuil pour tous les Raseville et leur parenté.</p> - -<p>Un vieux M. de Clamont meurt en Dauphiné, laissant -pour tout potage mille écus de revenus à sa gouvernante. -C'est un deuil pour tous les Clamont et leurs alliés.</p> - -<p>La mort de ces deux vieillards, qui ne laissent rien, -sauve dix familles.</p> - -<p>Ces dix familles Clamont et Raseville prennent le -deuil et ferment leurs portes. Plus de dîners, plus de -bals, plus de spectacles, plus de toilettes pour le monde, -plus d'équipages pour les réunions publiques; soixante -mille francs d'économies par famille. Si ça ne sauve -pas, ça bouche toujours un trou.</p> - -<p>Pour les familles patriciennes, une mort est, comme -pour le bourgeois, un immense malheur; mais un simple -deuil est souvent une bonne fortune.</p> - -<p>On parlait un jour, dans le salon de la comtesse N..., -des deux demoiselles de G..., dont la beauté est remarquable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p> - -<p>—Pourquoi ne se marient-elles pas? demandait -quelqu'un.</p> - -<p>—Comment voulez-vous qu'elles se marient, fit la -maîtresse de la maison, elles sont adorables, mais les -de G... sont en plein guignon, voilà plus de dix ans -qu'ils n'ont pas eu le moindre deuil.</p> - -<p>—C'est vrai, firent les intimes; on n'est pas plus -malheureux.</p> - -<p>Un profane, qui aurait entendu cela, aurait senti ses -cheveux se dresser sur sa tête et se serait cru au <i>prima -serra</i> à l'auberge des Adrets.</p> - -<p>Et pourtant!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="SCENES_DE_LA_VIE_BALNEAIRE" id="SCENES_DE_LA_VIE_BALNEAIRE"></a>SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE</h2> -</div> - -<p>Il n'est rien d'aussi plaisant que les Français en déplacement -aux stations balnéaires.</p> - -<p>En Angleterre, on y regarde de plus près. Miss Grace -Johnston a la poitrine faible, et le bon docteur M. Samuel -Scatt a dit:</p> - -<p>—Je pense que l'air de Pau serait salutaire à cette -jeune et gracieuse personne.</p> - -<p>C'est bien! Les parents disent:</p> - -<p>—Miss Grace ira à Pau.</p> - -<p>Le lendemain, le docteur revient et manifeste l'idée -que l'air de Ragatz, en Suisse, serait salutaire à l'asthme -de M. Johnston.</p> - -<p>C'est bien! M. Johnston ira à Ragatz.</p> - -<p>Le surlendemain, le même docteur Samuel Scatt revient, -et, après avoir examiné le cas de la bonne mistress -Johnston, il déclare sur l'honneur qu'elle a des -rhumatismes, et qu'il est de la plus impérieuse nécessité<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> -que la bonne dame se rende à Néris-en-Bourbonnais, -pour y faire une cure de vingt et un jours.</p> - -<p>La très bonne mistress soupire longuement et apprête -ses malles.</p> - -<p>Quelques jours s'écoulent, le docteur revient et s'aperçoit -que le jeune M. Olivier est pâle; il pense, ce -bon docteur, que cette pâleur n'est pas naturelle, et -qu'il serait bon pour le jeune homme de respirer un -air imprégné d'une douce résine par les bourgeons de -sapin des <i>pinadas</i> d'Arcachon.</p> - -<p>Le jeune M. Olivier n'est pas content, mais il boucle -sa malle, après avoir pris soin d'y mettre autre chose -que ce que contenait celle du voyageur sentimental.</p> - -<p>Laurent Sterne avait mis dans sa valise six chemises -et une culotte de soie noire; le jeune M. Olivier ne met -dans la sienne qu'une chemise et six culottes. C'est la -même chose, mais c'est le contraire.</p> - -<p>—Je vais donc rester seul ici? s'écrie le deuxième -fils de la maison, M. Tristan.</p> - -<p>M. Scatt réfléchit, et dit:</p> - -<p>—Non; vous êtes très fort et très bien portant; je ne -vois aucune raison pour vous empêcher d'aller à la mer.</p> - -<p>—Quelle mer?</p> - -<p>—Celle que vous voudrez: Wight, Brighton, ou Boulogne, -ou Dieppe.</p> - -<p>La fin juillet étant venue, la famille se disperse aux -quatre coins de ce coin fortuné de l'Europe qui contient<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> -des eaux salutaires à tous les maux, même à la santé.</p> - -<p>Miss Grace est à Pau.</p> - -<p>Papa Johnston est à Ragatz.</p> - -<p>Maman Johnston est à Néris.</p> - -<p>Le jeune M. Olivier est à Arcachon.</p> - -<p>L'autre plus jeune M. Tristan est à Dieppe.</p> - -<p>Au mois d'octobre cette aimable famille se retrouvera -au grand complet et tous les membres de ses membres -seront guéris, si le savant Samuel Scatt ne s'est pas -trompé, ce qui arrive quelquefois.</p> - -<p>En France, les bourgeois aisés procèdent tout différemment.</p> - -<p>Supposez la même famille que ci-dessus, M. et madame -Josse si vous voulez, une fille et deux garçons.</p> - -<p>Dans la famille anglaise il y a un chef.</p> - -<p>Ce chef, c'est M. Johnston, invariablement.</p> - -<p>En France, il est impossible de déterminer d'une façon -positive quel est le chef de la famille Josse.</p> - -<p>Il y a des familles où le chef est bien M. Josse lui-même, -mais il en est d'autres où c'est madame Josse. -C'est elle qui a apporté l'argent ou l'a gagné, elle parle, -on se tait et on obéit.</p> - -<p>Dans d'autres familles Josse, le chef c'est la fille, mademoiselle -Athénaïs, à moins que ce ne soit M. Édouard -ou le fils cadet, ce vaurien d'Edmond qui entortille toujours -son père et qui fait faire à sa mère tout ce qu'il veut.</p> - -<p>Or, le printemps arrivé, la famille Josse consulte le<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> -célèbre docteur Panatet des Ruisseaux, non sur les infirmités -communes, mais sur le mal du chef de la famille -ou plutôt de celui qui mène la famille.</p> - -<p>—Cher docteur, dit madame Josse, j'ai des douleurs, -mon mari a un asthme, mon fils Édouard est très pâle et -Edmond est très rouge. Mais, voyez-vous, tout cela n'est -rien du tout, l'essentiel est de penser à mon Athénaïs -qui a la poitrine très faible.</p> - -<p>—Oh! très faible...</p> - -<p>—Vous l'avez dit vous-même, mon cher docteur, il -ne m'en souvient que trop.</p> - -<p>—J'ai dit que mademoiselle Athénaïs demandait des -ménagements.</p> - -<p>—Pas elle, son état.</p> - -<p>—Naturellement.</p> - -<p>—Parce qu'elle, la pauvre chérie, est bien trop douce -pour demander quelque chose, c'est la discrétion même. -Eh bien, docteur, nous sommes prêts à faire tous les sacrifices -possibles et impossibles. Où faut-il aller pour -que cette chère enfant trouve un soulagement à des -maux d'autant plus cruels qu'elle feint de les oublier -elle-même.</p> - -<p>—Dame, il faut voir.</p> - -<p>—Parlez, cher docteur, vos prescriptions seront aveuglément -suivies, et fallût-il aller au Caire, comme cette -tragédienne, mademoiselle Rachel, Athénaïs ira; nous -sommes décidés aux plus grands sacrifices.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span></p> - -<p>—Nous n'en sommes pas encore là.</p> - -<p>—Je lis dans vos yeux que nous y viendrons.</p> - -<p>—Mais pas du tout!</p> - -<p>—Vous ne voulez pas briser le cœur d'une mère, -vous êtes bon.</p> - -<p>—Mon Dieu, vous vous méprenez. Athénaïs, je l'ai -vue naître, n'est pas malade le moins du monde; maintenant -si, pour votre satisfaction, et comme médecine -préventive, vous voulez la mener à Cauterets, je n'y vois -pas d'inconvénient.</p> - -<p>—Merci, docteur, merci; vous comprenez, vous, ce -que c'est que le cœur d'une mère.</p> - -<p>Voilà toute la famille en route pour Cauterets, sur ce -simple motif qu'Athénaïs a beaucoup toussé pendant -l'hiver, notamment le jour du bal de Montroussy.</p> - -<p>A Cauterets, Athénaïs ne tousse pas; mais la température -changeante ne fait pas bien l'affaire des douleurs -de madame Josse, ni de l'asthme de son époux; Édouard -y pâlit de plus en plus et Edmond suffoque.</p> - -<p>La saison terminée, la famille Josse revient et se répand -en imprécations contre Cauterets, et il y a de quoi.</p> - -<p>Il est bien entendu que si c'est le père, dont l'autorité -domine, la famille va crever d'ennui à Ragatz, si c'est -la mère, Néris est l'horrible séjour où ces gens s'ennuieront. -En revanche, si c'est Edmond ou Olivier qui sont -les Benjamins, on se décide pour la mer.</p> - -<p>Oh! alors, pauvre Athénaïs, pauvre madame Josse,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> -pauvre M. Josse, que je vous plains, vous, vos douleurs -et votre asthme!</p> - -<p>Athénaïs reviendra poussive, sa mère percluse, son -père à demi suffoqué, et, pendant tout l'hiver, ces infortunés -n'auront qu'une phrase à répondre à ceux qui tâcheront -de les plaindre ou de les consoler:</p> - -<p>—La mer, voyez-vous, on a beau dire, ça fait plus de -mal que de bien.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="COMMENT_ON_DISCIPLINE_LES_MUSICIENS" id="COMMENT_ON_DISCIPLINE_LES_MUSICIENS"></a>COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS</h2> -</div> - -<p>On célébrait la cent-et-onzième représentation d'<i>Orphée -aux enfers</i>.</p> - -<p>Jacques Offenbach, couronné de pampres et de -myrtes, avait invité tous les dieux de l'Olympe à souper.</p> - -<p>C'était Paul Brébant qui fournissait l'ambroisie et le -nectar.</p> - -<p>Qui dit que les dieux s'en vont, je vous prie?</p> - -<p>Il y avait là une Vénus Astarté, fille de l'onde amère, -bien capable de féconder l'univers sans tordre ses cheveux.</p> - -<p>Il y avait une chaste Diane qui, pour la circonstance, -avait déposé ses flèches au vestiaire; il y avait Minerve, -bien décidée à fermer les yeux, puis Junon, qui faisait -la roue en l'absence de son paon; il y avait l'Amour, et -Pluton, et Jupiter, Jupiter lui-même cachant ses foudres -sous son habit noir.</p> - -<p>La belle Hélène, aussi, fille de Jupiter et de Léda,<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -était venu <i>péricholer</i> chez ses parents; il y avait encore.... -qui n'y avait-il pas?</p> - -<p>Tous ces braves dieux s'en donnaient à cœur joie, -comme des divinités qui ont bien et consciencieusement -travaillé pendant plus de cent soirs.</p> - -<p>La presse parisienne était représentée par tous ceux -qui s'occupent de théâtres et par beaucoup d'autres qui -pourraient tout aussi bien s'en occuper.</p> - -<p>Jamais le théâtre de la Gaîté ne mérita mieux son nom -que ce soir-là.</p> - -<p>Offenbach, quoique souffrant encore, faisait les honneurs -de son ciel avec toute la bonne grâce et l'esprit -possible.</p> - -<p>Ses comédiens le fêtaient franchement, parce qu'ils -aiment fort ce maître, qui les brutalise bien un peu, -mais qui aide autant à leurs succès qu'eux à sa fortune.</p> - -<p>Offenbach est très vif, dur quelquefois, mais il sait se -faire pardonner, et, dans l'orchestre surtout, où il -maltraite tout le monde sans exception, il est très aimé -tout de même.</p> - -<p>—En voilà un qui sait son affaire, disent les exécutants -avec un air de gloire.</p> - -<p>L'exécution terminée, il rachète ses vivacités par des -paroles qui ont le don de toucher ces braves gens.</p> - - -<p class="p2">Meyerbeer procédait tout différemment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p> - -<p>Après la répétition, il attendait le troisième cor dans -un couloir:</p> - -<p>—Monsieur le professeur, disait-il en ôtant son chapeau, -un mot, je vous prie.</p> - -<p>—A votre service, répondait le cor tremblant.</p> - -<p>—Monsieur le professeur, reprenait l'illustre auteur -des <i>Huguenots</i>, vous avez remarqué sans doute qu'à -la trente-quatrième mesure du n<sup>o</sup> 17 qui est en <i>ré</i>, il y -a un <i>ut dièze</i>.</p> - -<p>—Mon Dieu, non, monsieur, je vous en demande -bien pardon.</p> - -<p>—Ah! tant mieux, que vous me faites plaisir! Je me -disais: M. le professeur fait toujours un ut naturel, -c'est que probablement j'aurais dû mettre un bécarre.</p> - -<p>—Oh! monsieur, pouvez-vous croire...</p> - -<p>—Je vous aurais remercié, monsieur le professeur, -tout le monde peut se tromper.</p> - -<p>Et le maître s'en allait en saluant profondément.</p> - -<p>—Vieux juif, murmurait le troisième cor, je crois -qu'il s'est moqué de moi.</p> - - -<p>Je l'ai dit, la manière d'Offenbach est tout autre.</p> - -<p>—Dites donc, vous, là-bas, monsieur le hautbois, -vous voulez rire, dit-il en fronçant le sourcil.</p> - -<p>—Mais, monsieur...</p> - -<p>—Il n'y a pas de mais, monsieur, vous ne savez pas -ce que vous faites.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Qu'y a-t-il à la deuxième mesure?</p> - -<p>—Monsieur, il y a <i>ré ré si</i>.</p> - -<p>—<i>Si</i> quoi?</p> - -<p>—<i>Si</i> naturel.</p> - -<p>—Ah! <i>si</i> naturel; voilà trois fois que vous me faites -<i>si</i> bémol; si c'est pour avoir une gratification à la fin du -mois, vous vous illusionnez.</p> - -<p>—Mais, monsieur...</p> - -<p>—Taisez-vous; vous faites une bêtise, et vous grognez -par-dessus le marché... Continuons.</p> - -<p>Après la répétition, il repêche son hautbois qui est -ivre de fureur.</p> - -<p>—Vous avez compris pourquoi je vous ai attrapé, -n'est-ce pas, mon ami?</p> - -<p>—Ma foi, non, monsieur Offenbach, vous avez été -bien dur pour moi.</p> - -<p>—Parbleu!</p> - -<p>—Je suis pourtant consciencieux, et je fais tout mon -possible.</p> - -<p>—Vous êtes un imbécile; vous ne comprenez pas que -si je ne vous attrapais pas vertement, vous qui êtes le -meilleur musicien de l'orchestre, il me serait impossible -de faire marcher les ganaches, et je perdrais mon -autorité.</p> - -<p>—Il est sévère, mais juste, pense le hautbois en s'en -allant consolé.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="PARIS_EST-IL_UN_GARGANTUA" id="PARIS_EST-IL_UN_GARGANTUA"></a>PARIS EST-IL UN GARGANTUA?</h2> -</div> - -<p>Voilà comment on fait les réputations.</p> - -<p>Le 26 janvier 1874, il est arrivé à Paris 15,000 kilogrammes -de moules. Il est probable que, comparé à -l'arrivage ordinaire, ce nombre est considérable. Naturellement -les journaux ont consigné ce fait.</p> - -<p>La première feuille qui a eu cette bonne aubaine a -cru devoir faire suivre sa nouvelle de cette remarque: -«Quinze mille kilogrammes de moules, et tout était -avalé le jour même. Oh! ce Paris: quel Gargantua!»</p> - -<p>Naturellement, les journaux de Paris, en mentionnant -le fait, ont reproduit la fameuse phrase.</p> - -<p>Les journaux de province n'ont eu garde de manquer -l'occasion d'apostropher la capitale, et voici les journaux -étrangers qui nous parviennent avec le même fait -et le même commentaire.</p> - -<p>Eh bien, c'est tout simplement déplorable.</p> - -<p>Je ne ris pas. L'aimable farceur qui a produit ces -deux lignes supplémentaires, qui ont dû lui rapporter<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -six sous, ne se doute guère de la mauvaise action qu'il -a commise.</p> - -<p>Le grand grief de la province contre Paris, c'est qu'il -mange tout.</p> - -<p>Les pauvres diables qui habitent les côtes ne se demanderont -pas, en lisant la <i>Petite Presse</i> ou le <i>Petit -Moniteur</i>, ce qu'ils feraient de leurs moules si Paris ne -les absorbait pas. Ils ne se diront pas qu'en échange, -Paris leur a envoyé des kilogrammes d'argent; non, ils -diront:</p> - -<p>—Avant les chemins de fer, les moules ne nous coûtaient -rien; aujourd'hui, leur prix est excessif, il faut -nous contenter de les regarder: Paris dévore tout.</p> - -<p>De là une grande amertume des provinciaux contre -Paris.</p> - -<p>En disant les provinciaux, j'entends naturellement -quelques trafiquants, et non la masse des gens de province.</p> - -<p>Le problème que ces braves gens poursuivent est -celui-ci:</p> - -<p>Élever un veau, le vendre et le manger après.</p> - -<p>Ils l'élèvent, le vendent, mais ne le mangent pas, et -ils s'écrient:</p> - -<p>—Paris nous dévore tout!</p> - - -<p class="p2">Voyez-vous la figure d'un paysan lisant que Paris -mange 15,000 kilogrammes de moules en un jour? -C'est à le rendre fou, ce brave homme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p> - -<p>La tête travaille des mois dans la solitude, et il -arrive à cette conclusion naturelle:</p> - -<p>—Si ce Gargantua n'existait pas, je mangerais des -moules tant que j'en voudrais.</p> - -<p>Il se tait, mais.....</p> - -<p>Si vous chassez, il vous empêche de passer dans son -champ. Si vous lui demandez un renseignement, il vous -joue une niche. Si vous devenez son voisin, il vous -vexe. Si vous vous contentez de passer dans sa commune, -il se contente, lui, de vous regarder avec mépris; -vous venez de Paris, vous êtes l'homme qui mange sa -part de moules au banquet de la vie.</p> - - -<p class="p2">Ce qu'il y a de plus triste en tout ceci, c'est que rien -n'est moins vrai.</p> - -<p>Paris ne mange pas même les moules auxquelles il a -droit, et c'est le reporter aux abois, toujours cherchant -un étonnement pour son lecteur, qui est cause de ce -vieux malentendu.</p> - -<p>Le reporter n'est pas méchant, bien au contraire; -mais c'est un étourdi désastreux qui, pour avoir le -plaisir de stupéfier ceux qui ne vont pas au fond des -choses, a négligé un calcul bien simple, comme vous -allez en juger.</p> - -<p>Supposez, ce qui est exagéré, que chaque kilogramme -donne cinquante moules.</p> - -<p>Supposez, cela n'a rien d'excessif, qu'il y ait à<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -Paris trois cent mille personnes qui n'aiment pas les -moules, vous arriverez à ce résultat navrant que, le -26 janvier 1874, sept cent cinquante mille autres personnes -ont mangé chacune <i>une</i> moule, et que sept cent -cinquante mille autres personnes ont assisté à ce piteux -festin sans y pouvoir prendre part.</p> - -<p>Cela rappelle les plus mauvais jours du siège.</p> - - -<p class="p2">Paris a une réputation de Gargantua qu'il ne perdra -jamais; et pourtant Paris est la ville la plus sobre de -l'univers.</p> - -<p>Les étrangers eux-mêmes laissent leur gloutonnerie -à la barrière.</p> - -<p>Paris aime à bien manger; mais le Paris riche est -plus gourmet que gourmand.</p> - -<p>Le Paris bourgeois n'est aisé qu'à la condition d'être -sobre; le Paris pauvre mange quelquefois, il dîne rarement.</p> - -<p>Pour se rendre compte du changement survenu -dans les mœurs gastronomiques de la capitale, il -suffit de jeter les yeux sur les images publiées par -les journaux de la Restauration et de lire les livres -publiés depuis la fin du dernier siècle jusqu'à cette -époque.</p> - -<p>Où est le temps où, pour désigner les députés à conscience -facile, on disait les <i>ventrus</i>?</p> - -<p>Le ministère actuel pourrait bien tenir table ouverte<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> -du matin au soir, ça augmenterait certainement sa -majorité comme volume, mais pas comme nombre; et -c'est fort heureux, sinon pour le ministère, du moins -pour la dignité de notre temps.</p> - -<p>Nous avons assez de mauvais côtés pour souligner -les bons.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="UN_DUEL_RUSSE" id="UN_DUEL_RUSSE"></a>UN DUEL RUSSE</h2> -</div> - -<p>Heureusement les Français n'entendent pas le duel -comme les seigneurs russes. Quant c'est fini, c'est -fini; on se serre la main ou on se contente de se saluer, -et il n'est plus question de rien.</p> - -<p>Les vieux Russes n'entendent pas les choses ainsi. Le -blessé peut revenir quand il lui plaît, et, comme le -carré de la bouillotte, il a droit de faire son reste ou -son jeu à sa fantaisie.</p> - -<p>Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux -qui est en pleine lune de miel et qui voit soudain tomber -au milieu de son bonheur un ennemi blessé par lui deux -ans avant. Le survenant vient réclamer sa revanche. -C'est dur.</p> - -<p>Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité -aurait, à la place de Mérimée, peint autrement la -situation, en faisant arriver ce lugubre créancier le -soir même des noces. L'auteur de <i>Colomba</i> a raconté la -chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable -n'y perd rien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p> - -<p>Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre -conteur, a pourtant un grand mérite: elle est vraie.</p> - -<p>Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la -date du fait serait de l'indiscrétion, le prince K... fut -appelé à de hautes fonctions. Le poste qu'il tenait de -la bienveillance de l'empereur était très envié, aussi -parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou du -bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme.</p> - -<p>—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir -le prince K... serait bien ennuyé, si j'allais lui demander -une revanche qu'il me doit depuis longtemps.</p> - -<p>On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux -amis furent députés pour demander réparation au -grave fonctionnaire.</p> - -<p>—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en -s'inclinant profondément, nous venons de la part du -prince S... aff vous demander la revanche de la blessure -qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous.</p> - -<p>—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le -prince K..., qui avait oublié l'aventure.</p> - -<p>—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire.</p> - -<p>—En effet, dit le prince, je l'avais oublié.</p> - -<p>—S... aff porte encore à la joue une cicatrice que -lui fit votre sabre.</p> - -<p>—Il m'avait provoqué.</p> - -<p>—C'est vrai.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p> - -<p>—Je garde donc ma situation d'insulté.</p> - -<p>Allez donc, messieurs, et dites au prince que je n'ai -rien à lui refuser, car je le tiens dans la plus grande -estime. Nous nous battrons demain: je ne mets qu'une -seule condition: à bout portant, un seul pistolet chargé.</p> - -<p>Si ces deux Russes eussent été Français, ils se -seraient mis à rire et auraient raconté la plaisanterie -qu'on avait voulu faire au nouveau gouverneur; mais -ces Russes étaient Russes, ils craignirent de mécontenter -leur client en ayant l'air de reculer; ils ne dirent -rien, sinon qu'on serait exact au rendez-vous.</p> - -<p>Le lendemain, le prince S... aff fut tué roide.</p> - -<p>Comme le prince K... s'en retournait fort tranquillement, -un des témoins qui l'avaient assisté lui demanda:</p> - -<p>—Comment, prince, avez-vous exigé un combat aussi -meurtrier? Votre premier duel était un enfantillage, la -blessure que vous aviez faite était insignifiante.</p> - -<p>—Je vais vous expliquer cela, mais n'en dites rien, -je vous prie. Si je m'étais contenté de blesser encore -S... aff, il m'aurait demandé une autre revanche, et, -depuis que j'ai eu la goutte, je me dérange très difficilement.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="FAUX_NOBLES_ET_CHAUVES" id="FAUX_NOBLES_ET_CHAUVES"></a>FAUX NOBLES ET CHAUVES</h2> -</div> - -<p>Il y a dans notre beau pays deux mille familles considérées -qui seraient bien embarrassées de faire leurs -preuves, non pas les preuves de quatorze cent, ni -mêmes les preuves de quatre quartiers, qu'on exigeait -encore en 89 de ceux qui voulaient entrer dans les -compagnies d'élite, mais tout simplement des preuves -jusqu'en l'an de disgrâce, en 1889.</p> - - -<p class="p2">La plupart des gentilshommes d'aujourd'hui ont pris -des noms de terres, sans trop savoir pourquoi ni comment.</p> - -<p>Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir ce qui -se passait.</p> - -<p>Autrefois, certaines charges anoblissaient, et il était -permis à ceux qui les avaient exercées d'acheter des -terres et de prendre les noms des terres acquises; mais -pour cela il fallait une ordonnance du roi, qui n'était -jamais rendue que d'après un avis du conseil du sceau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span></p> - -<p>Certaines terres mettaient leur propriétaire en possession -d'un titre, mais il n'était pas loisible au premier -traitant venu d'acquérir ces terres. Il fallait être en possession -d'une noblesse bien prouvée.</p> - -<p>Depuis le premier empire, les choses se passaient -plus simplement.</p> - -<p>M. Gaudissart, retiré du commerce, achetait quelques -fermes, qu'il laissait à ses enfants.</p> - -<p>Or l'aîné des Gaudissart, pour se distinguer de ses -deux frères, jugeait à propos d'opérer le petit travail -que voici:</p> - -<p>Il signait d'abord:</p> - -<p>Alexis Gaudissart (de la Gacherie).</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>Alexis Gaudissart de la Gacherie, sans parenthèses.</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>Alexis G. de la Gacherie.</p> - -<p>Et enfin:</p> - -<p>Alexis de la Gacherie.</p> - -<p>Quand un exemple est bon, on le suit volontiers: Gaudissart -cadet devenait, par le même procédé:</p> - -<p>M. de la Rochepercée.</p> - -<p>Et Gaudissart junior M. de Boisvert.</p> - -<p>Cela ne faisait de mal à personne, et, comme disait -Villemot: «Ça valait encore mieux que de voler.» Mais -on ne s'arrêtait pas en si bon chemin.</p> - -<p>Un matin, tous ces Gaudissarts apparaissaient avec<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -un titre, et l'on saluait sans effort le marquis de la Gacherie, -le comte de la Rochepercée et le vicomte de -Boisvert. Que le bon Dieu les bénisse!</p> - - -<p class="p2">Dans d'excellentes familles, même, on a pris des titres -avec une facilité très réjouissante. Pour peu qu'un monsieur -soit véritablement comte, son fils aîné ne se gêne -pas le moins du monde pour se faire appeler M. le vicomte -et son second fils M. le baron.</p> - -<p>C'est absolument bête et ridicule, par cette bonne raison -que, dans les familles où il n'existe pas de fiefs héréditaires, -ce qui est le cas de presque toutes les familles -secondaires, le chef de la famille est en possession d'un -titre, que le fils aîné ne saurait porter qu'après la mort -de son père.</p> - -<p>Il est ridicule de voir le cadet d'un comte se faire -baron de son autorité privée, alors que M. son père ne -pourrait lui-même prendre une semblable liberté.</p> - -<p>Tous les gentilshommes du monde savent ce que je -dis là; mais l'habitude a fini par acquérir la force de la -chose jugée; aujourd'hui, c'est le droit commun.</p> - - -<p class="p2">On se rappelle cette sortie d'un homme d'esprit à un -imbécile qui se faisait passer sur la tête une pommade -qui avait la prétention de faire pousser les cheveux.</p> - -<p>—Vous travaillez à vous rendre impossible, vous -n'avez qu'une qualité, vous êtes chauve, et vous allez -perdre ce don précieux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p> - -<p>Et il ajoutait:</p> - -<p>—Ah! mon ami, ne faites point cette folie; le monde -appartient aux chauves, ils ont fondé une association, -ils se reconnaissent à cent lieues, ils se donnent la main -et s'entr'aident. Une jeune fille riche est-elle à marier, -un chauve la demande et tous les autres chauves l'entourent, -et nul homme chevelu ne peut l'approcher.</p> - -<p>Un emploi est-il vacant dans l'État, c'est un chauve -qui l'obtient, par cette bonne raison que sept ministres -sur neuf sont chauves, les chefs de divisions sont -chauves; en un mot, tout le monde est chauve, tous les -banquiers riches, les notaires, les grands propriétaires, -il n'y a que les artistes qui aient des cheveux, et ça ne -leur réussit guère.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="UN_MARCHAND_DE_TABLEAUX" id="UN_MARCHAND_DE_TABLEAUX"></a>UN MARCHAND DE TABLEAUX</h2> -</div> - -<p>Un correspondant me signale une assez jolie comédie -que jouerait, depuis trois ou quatre ans, un habitant -de la petite ville de M...—située non loin de Fontainebleau.</p> - -<p>Tous les ans, pendant l'été, cet aimable villageois va -se promener à la ville des carpes et engage les Parisiens, -et quelquefois les étrangers, à diriger leurs -excursions de tel côté de la vallée.</p> - -<p>—Rien de plus pittoresque; si vous passez par là, -j'aurai le plus grand plaisir à vous servir de <i>cicérone</i>.</p> - -<p>En effet, soit que ses indications soient alléchantes, -soit que le hasard ou le désir de tout voir, mène le touriste -dans la vallée du personnage, il est sûr de ne pas -échapper au complaisant qui le guette.</p> - -<p>Son empressement à guider les promeneurs est extrême; -il leur fait voir les plus petits recoins, et lorsqu'ils -sont fatigués, il leur propose obligeamment de se -reposer dans sa maison.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p> - -<p>—Un verre de vin blanc, sans façon; un petit vin -pas méchant du tout, sans cérémonie.</p> - -<p>On hésite.</p> - -<p>—Une tasse de lait pour madame.</p> - -<p>On n'hésite plus.</p> - -<p>Alors, avec une bonne grâce parfaite, le propriétaire -fait les honneurs de sa bicoque.</p> - -<p>Il faut être poli, on le félicite sur la gentillesse de sa -demeure.</p> - -<p>Il répond que c'est un taudis mais que la vue est si -belle de son grenier, qu'il ne vendrait pas sa maison -pour un monde.</p> - -<p>On visite le grenier, la vue n'a rien d'extraordinaire; -mais les visiteurs sont surpris de trouver des centaines -de vieux tableaux couchés dans la poussière.</p> - -<p>—Mais c'est un vrai musée! s'écrient les étrangers.</p> - -<p>—Ah! de vieux tableaux de famille qui sont là -depuis des temps infinis; je ne suis pas amateur, et, -d'ailleurs, je n'y connais rien; on disait, dans le temps, -que parmi ces toiles il y en avait d'un grand prix.</p> - -<p>Et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance -il secoue habilement la poussière et s'éloigne sous prétexte -de chercher un plumeau.</p> - -<p>Alors, de deux choses l'une, ou les visiteurs l'arrêtent -protestant qu'ils n'y connaissent rien eux-mêmes, ou ils -le laissent aller.</p> - -<p>Dans tout Parisien, il y a un brocanteur, et puis on<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> -a raconté si souvent l'histoire du tableau oublié dans -un grenier, acheté trente francs et revendu cent mille, -qu'il est bien rare que les promeneurs ne se jettent -pas avec avidité sur les toiles du bonhomme.</p> - -<p>Ils les tournent, les retournent en tout sens, et ne -tardent pas à découvrir des signatures effacées par le -temps, mais encore très visibles.</p> - -<p>L'hôte reparaît avec son plumeau dès qu'on n'en a -plus besoin.</p> - -<p>—Que faites-vous de tout cela? demandent les visiteurs -anxieux.</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Que ne vendez-vous ces tableaux qui se détériorent -tout à fait.</p> - -<p>—Euh! ça ne vaut pas grand'chose.</p> - -<p>—Certainement; mais aussi peu que vous en retireriez, -cela vaudra mieux que de les laisser perdre.</p> - -<p>—Non, mais enfin.</p> - -<p>—Sans doute. La vérité c'est que ce n'est pas moi -que ça enrichira.</p> - -<p>—Un monsieur m'a offert un jour cent francs pièce -de ces dix-là; je me repens de ne pas les lui avoir laissés.</p> - -<p>On offre de donner le prix regretté.</p> - -<p>L'affaire se conclut, et les bons Parisiens emportent -gaiement des Titien, des Giorgione, des Parmesan, à -cent francs chaque, que le bon villageois achète pendant -l'hiver à la salle Drouot, à raison de six francs pièce.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="TEMOIN_DE_TOUT_LE_MONDE" id="TEMOIN_DE_TOUT_LE_MONDE"></a>TÉMOIN DE TOUT LE MONDE</h2> -</div> - -<p>Il y a, à la mairie du neuvième arrondissement, un -gentilhomme pauvre qui a trouvé une singulière façon -de se faire traiter trois fois par semaine.</p> - -<p>Ce gentilhomme est le comte D...; il s'est ruiné un -peu au jeu, un peu dans les coulisses du théâtre et de -la Bourse et beaucoup dans les grands restaurants de -Paris, dont il était le plus bel ornement.</p> - -<p>Bref, il n'aurait plus rien, si l'un de ses cousins, -brave et digne parent, ne lui faisait une petite rente de -trois mille six cents francs, c'est-à-dire juste de quoi -ne pas crever de faim.</p> - -<p>Adieu, les bons dîners! Mais le vicomte est un homme -intelligent; il a trouvé le moyen de satisfaire ses goûts -sans se donner trop de peine, il a inventé la profession -de témoin.</p> - - -<p class="p2">Tous les mardis, jeudis et samedis, il est dans la -salle des mariages, ganté et cravaté de blanc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p> - -<p>Aussitôt qu'un témoin est en retard, ce qui arrive -souvent, il se présente, donne sa carte et déclare qu'il -sera très heureux de rendre service.</p> - -<p>Avoir un vicomte pour témoin, ça fait toujours plaisir; -il y a même des gens qui payeraient pour ça; mais -M. D... n'accepterait pas d'argent, il est de trop bonne -maison pour cela. Aussi va-t-il de soi que le vicomte -est invité au festin et choyé comme vous le pouvez supposer.</p> - - -<p class="p2">L'autre jour, comme quelqu'un complimentait le -vieux viveur sur <i>l'ingéniosité</i> de son métier de témoin, -il répondit:</p> - -<p>—Heu! ce métier-là est comme bien d'autres, il y a -des mortes-saisons. Ainsi, l'autre jour, j'ai été témoin -de deux mariages bourgeois; ces croquants n'ont-ils -pas eu l'idée d'aller en Italie passer la lune de miel et -de partir avant déjeuner!</p> - - -<p class="p2">Sans compter mes angoisses, ajoute-t-il. Figurez-vous -que depuis quelque temps il y a un adjoint qui est affreusement -myope, eh bien, pendant les cérémonies, je suis -sur des épines: j'ai toujours peur qu'il se trompe et -qu'il me marie à la place de l'autre; un malheur est si -vite arrivé!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="COMEDIENS_ERRANTS" id="COMEDIENS_ERRANTS"></a>COMÉDIENS ERRANTS</h2> -</div> - -<p>Autrefois, les comédiens en disponibilité s'assemblaient -dans un café d'assez piètre apparence, situé -dans la rue des Vieilles-Étuves-Saint-Honoré; on -appelait cela la Bourse des comédiens, deux mots bien -étonnés de se trouver ensemble.</p> - -<p>Plus tard, ils déménagèrent, et choisirent le jardin -du Palais-Royal pour lieu des rendez-vous. Ils avaient -le soleil du jardin, et pour les jours de pluie les arcades -protectrices, et tout cela sans avoir besoin de consommer, -comme au café des Vieilles-Étuves.</p> - -<p>Puis vint le courant qui chassa tout vers le boulevard, -et les comédiens se laissèrent entraîner.</p> - -<p>De la porte Montmartre à la rue Vivienne, il y a -chaque jour quinze cents artistes nomades qui se promènent.</p> - -<p>Autrefois, le comédien de la rue des Vieilles-Étuves -était un vagabond à l'œil vif et intelligent, au geste<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> -facile, à la parole nette; il y avait en lui du fou et de l'inspiré.</p> - -<p>Ses vêtements, usés jusqu'à la corde, tenaient à -peine, malgré des tours de force légendaires. Ses -longs cheveux rasés aux tempes, son extrême maigreur, -sa pâleur fiévreuse, formaient un ensemble -bizarre, mais parfois intéressant.</p> - -<p>Et quand l'infortuné racontait les grands succès -qu'il avait obtenus tour à tour dans <i>Britannicus</i> et dans -<i>l'Omelette fantastique</i>, dans Buridan de <i>la Tour de -Nesle</i> et dans Balochard, il y avait tant de conviction -dans ses paroles, tant de confiance dans son récit, tant -de certitude de sa gloire, qu'on se sentait presque -attendri devant une aussi formidable erreur.</p> - - -<p class="p2">Aujourd'hui, le comédien a bien changé, il est gras -dès sa jeunesse. Sans mauvais goût, il serait habillé -comme tout le monde. Il porte une cravate de couleur -voyante, une chaîne d'or qui n'est pas en or, une canne -à pomme d'argent, qui n'est pas en argent. Son allure -est tranquille, il parle sans animation; il ne joue pas -tous les rôles; il a son genre, il «fait les rondeurs» -quand il est vieux, les Dupuis quand il est jeune; «il a -eu à Carcassonne des succès ébouriffants».</p> - - -<p class="p2">La première chose que fait le comédien en arrivant -à Paris, c'est de laisser pousser ses moustaches dont il -a été privé pendant neuf mois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p> - -<p>Un comédien qui a des moustaches est à louer, comme -un cheval qui a un bouchon de paille à la queue est à -vendre.</p> - - -<p class="p2">Il y a à Paris cinq ou six agences dramatiques; ces -agences, c'est quelque chose qui flotte entre la traite et -le bureau de placement.</p> - -<p>Les bons comédiens de province sont connus des -directeurs de ces établissements, et sont toujours placés -d'avance; les mauvais finissent toujours par se placer, -mais c'est plus long.</p> - -<p>Une ou deux agences, qui s'occupent spécialement -des artistes lyriques français et italiens, sont devenues -des maisons fort estimables, rendant de grands services -aux acteurs et aux directeurs; là tout se fait honnêtement -et intelligemment.</p> - - -<p class="p2">Dans les autres il n'en est pas tout à fait de même.</p> - -<p>On engage toujours et quand même.</p> - -<p>Voici la combinaison.</p> - -<p>Un artiste engagé doit à l'agent 5 p. 100 sur la totalité -de son engagement.</p> - -<p>En supposant les appointements à 500 francs par -mois c'est 25 francs que l'agent touche tous les mois.</p> - -<p>Aussitôt l'engagement signé l'artiste touche un mois -d'avance par l'entremise de l'agent qui retient sa commission.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span></p> - -<p>L'artiste part, débute, est sifflé, il revient chez le -même agent qui l'engage pour une autre ville toujours -moyennant la même commission.</p> - -<p>Il y a des farceurs qui se font ainsi 6,000 francs de -rentes en se faisant siffler partout. Quand ils ont fini en -France ils vont se faire siffler à l'étranger, c'est plus -difficile, mais ils y mettent tant de bonne volonté!</p> - - -<p class="p2">Le côté des dames n'est pas beaucoup plus favorisé, -mais les femmes ont une manière à elles de porter la -pauvreté qui enlève à ce vice une grande partie de l'horreur -qu'il inspire aux mauvais cœurs.</p> - -<p>L'ancienne comédienne aux airs évaporés, la bonne -fille qui allait jadis demander à Toulouse ou à Bordeaux -les bravos que Paris lui refusait, n'existe plus.</p> - -<p>Le théâtre en province est alimenté régulièrement.</p> - -<p>Les étoiles vieillies au boulevard n'ont que deux -partis à prendre, devenir duègnes à Paris ou aller en -province jouir d'un printemps éternel. Il est rare -qu'elles ne prennent pas ce dernier parti.</p> - -<p>Quelques jeunes filles du Conservatoire ou d'ailleurs -vont faire assez volontiers une saison dans une grande -ville, afin de s'habituer à la scène, et d'acquérir le pied -marin.</p> - -<p>Elles reviennent sans avoir acquis autre chose que -les mauvaises habitudes passées à l'état de tradition.</p> - -<p>Pour le reste il est à peu près inutile d'en parler. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> -reste se compose de choristes ou de coryphées des -théâtres de la capitale, braves filles dévorées du désir -de devenir aussi des étoiles.</p> - -<p>Elles ont chanté deux cents fois les chœurs de <i>la -Grande-Duchesse</i> ou de <i>la Timbale d'argent</i> et elles -arrivent à imiter madame Schneider ou Judic avec une -perfection bien capable d'illusionner Castelnaudary ou -Lons-le-saunier.</p> - -<p>Où leur embarras commence, c'est lorsqu'il faut <i>créer</i> -un nouveau rôle, Castelnaudary ne rit plus.</p> - -<p>Pourtant on a vu quelques-unes de ces échappées de -la troupe de fer-blanc gagner quelque talent et devenir -passables.</p> - -<p>Après elles, il n'y a plus que des pauvres filles qui -sont là comme elles seraient ailleurs, parce que c'est -leur destinée.</p> - -<p>Pendant que toutes les autres rêvent de revenir à -Paris sur un vrai théâtre, pour un vrai rôle, celles-ci -rêvent le théâtre d'Alger, parce qu'en Afrique les officiers -sont nombreux et forment un très bon public.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LEDUCATION_DUN_VICOMTE" id="LEDUCATION_DUN_VICOMTE"></a>L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE</h2> -</div> - -<p>Un pauvre diable de licencié se présente chez un -gentilhomme fort riche qui a demandé, par la voie de la -publicité, un précepteur pour son fils, âgé de douze -ans.</p> - -<p>—Mon gaillard est un peu en retard, dit le gentilhomme.</p> - -<p>—Nous rattraperons vite le temps perdu, monsieur -le comte, surtout si le sujet est intelligent.</p> - -<p>—Pourquoi ne serait-il pas intelligent? s'écrie le -comte en se redressant.</p> - -<p>—C'est ce que je me demandais, fait humblement le -précepteur.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous allez apprendre à mon drôle?</p> - -<p>—Mais, monsieur le comte, cela dépend de vos intentions.</p> - -<p>—Je n'en ai pas.</p> - -<p>—Vous désirez sans doute que M. votre fils soit -bachelier ès lettres?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span></p> - -<p>—Oh! mon Dieu, pas absolument.</p> - -<p>—Bachelier ès-sciences?</p> - -<p>—Ah! du tout! Je veux que mon fils sache tout simplement -ce qui est nécessaire à un homme du monde -qui a un beau nom et qui aura un jour trois cent mille -francs de rentes.</p> - -<p>—Avec trois cent mille francs de rentes, on peut se -passer de bien des choses, monsieur le comte.</p> - -<p>—C'est assez mon avis.</p> - -<p>—Un peu de latin?</p> - -<p>—Beaucoup de latin; le Saint-Père aime notre -famille.</p> - -<p>—Un peu de grec?</p> - -<p>—Beaucoup de grec; j'ai un oncle à succession qui -est helléniste en diable.</p> - -<p>—Des langues vivantes?</p> - -<p>—Toutes; la comtesse veut que son fils traverse les -légations.</p> - -<p>—La littérature me paraît d'une nécessité absolue.</p> - -<p>—Dites les littératures.</p> - -<p>—Quant aux mathématiques.....</p> - -<p>—Cela va sans dire; un homme du monde qui ne sait -pas compter est un bien triste sire, monsieur le professeur.</p> - -<p>—C'est bien mon avis.</p> - -<p>—Il serait possible, d'ailleurs, que mon gaillard ait -un jour l'envie de passer par Saint-Cyr, c'est une maladie -de famille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span></p> - -<p>—En ce cas, il faudrait soigner la géométrie et l'algèbre.</p> - -<p>—Naturellement.</p> - -<p>—On pourrait effleurer la chimie, la physique et l'astronomie?</p> - -<p>—Vous oubliez le dessin.</p> - -<p>—Je le réservais.</p> - -<p>—Vous n'aurez à vous occuper ni de la musique, ni -de la danse, ni de l'escrime.</p> - -<p>—C'est heureux, car je vous avoue, monsieur le -comte, que je suis assez peu entendu dans ces matières.</p> - -<p>—A propos, savez-vous la gymnastique?</p> - -<p>—Théoriquement.</p> - -<p>—Ça ne suffit pas; mais peu importe: je passerai -là-dessus parce que vous me convenez beaucoup.</p> - -<p>—Monsieur le comte me comble.</p> - -<p>—Vous connaissez les conditions?</p> - -<p>—Votre intendant m'en a parlé.</p> - -<p>—Elles vous conviennent?</p> - -<p>—Mon Dieu, oui.</p> - - -<p class="p2">Six mois après cette conversation, le comte se trouve -nez à nez devant le précepteur, qui le salue humblement.</p> - -<p>—Vous avez à me parler, monsieur?</p> - -<p>—Oui, monsieur le comte, une réclamation.</p> - -<p>—Seriez-vous mécontent de votre élève?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p> - -<p>—Non, monsieur, bien au contraire; le vicomte est -un charmant enfant, assez bien doué.</p> - -<p>—Oh! tant mieux. Auriez-vous à vous plaindre de -quelqu'un, dans la maison?</p> - -<p>—Ah non! monsieur le comte, la maison est admirablement -tenue et tous les commensaux se ressentent de -l'aménité du maître.</p> - -<p>—La nourriture, peut-être?</p> - -<p>—Excellente.</p> - -<p>—Votre chambre, sans doute?</p> - -<p>—Fort convenable.</p> - -<p>—Alors, quoi?</p> - -<p>—Mon traitement, monsieur le comte.</p> - -<p>—Ah! vous le trouvez insuffisant?</p> - -<p>—Non, je le trouve ridicule.</p> - -<p>—Le précepteur de mon père, qui était, paraît-il, -un homme de grand mérite, touchait 400 livres; le -mien, qui a été plus tard ministre de l'instruction -publique, gagnait 600 francs; vous, monsieur, vous -avez 1,200 francs, et vous vous plaignez.</p> - -<p>—Je ne me plains pas, je réclame.</p> - -<p>—Il fallait réclamer en entrant; je n'aime pas à revenir -sur ce qui a été convenu. Vous m'eussiez demandé -davantage que j'aurais sans doute accédé à votre demande.</p> - -<p>—C'est que, monsieur le comte, je ne savais pas...</p> - -<p>—Que ne saviez-vous pas?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p> - -<p>—J'ignorais que Tony, qui élève votre cheval <i>Mirliflor</i>, -gagnât dix fois plus que moi, qui élève votre fils.</p> - -<p>—Ce n'est pas du tout la même chose.</p> - -<p>—Je vous demande pardon; il n'y a que cette différence, -que <i>Mirliflor</i> étant plus intelligent que le vicomte, -Tony a bien moins de peine que moi.</p> - - -<p class="p2">Je crois qu'il est inutile de dire que M. le précepteur -fut remercié sur-le-champ.</p> - -<p>Où alla-t-il, que devint-il pendant dix ans? Ces détails -ignorés ne font rien à l'affaire.</p> - -<p>Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'après une vie fort -agitée, mais fort honorable, le destin et les électeurs de -la Vienne-et-Loire envoyèrent le précepteur fantaisiste -à l'Assemblée nationale.</p> - -<p>L'autre jour, le comte, qui représente un département -de l'Ouest, lui disait en souriant:</p> - -<p>—J'ai remarqué, mon cher collègue, que, depuis -quatre ans que nous siégeons à l'Assemblée, je n'ai pas -eu le bonheur de vous ranger à mon avis.</p> - -<p>—Il y a plus que cela, monsieur le comte, répondit -le représentant de Vienne-et-Loire, voilà plus de dix ans -que nous avons été en désaccord pour la première fois.</p> - -<p>—Faisiez-vous donc partie de l'ancienne Chambre? -Il ne m'en souvient plus; je vous en demande pardon.</p> - -<p>Et pour faire excuser tout à fait son oubli, le comte -ajouta gracieusement:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p> - -<p>—Vous avez l'air si jeune!</p> - -<p>—Je n'étais pas, Dieu merci, de l'ancienne Chambre; -je faisais alors partie de votre maison.</p> - -<p>—Vous voulez rire?</p> - -<p>—Oui, j'ai eu l'honneur d'être le précepteur du vicomte -Paul, votre fils.</p> - -<p>—Serait-il vrai? s'écria le comte en riant. Mais, oui, -en effet, je vous reconnais. Vous étiez ce précepteur original...</p> - -<p>—Rationnel.</p> - -<p>—Non, original: je maintiens le mot. C'est bien vous -qui êtes parti, parce que...</p> - -<p>—Parce que Tony, le jockey, qui soignait votre cheval, -gagnait dix fois plus que moi, qui soignais votre fils.</p> - -<p>—Oui, oui, parfait! je me rappelle. Eh bien, cher -collègue, c'était moi qui avais raison, et vous qui aviez -tort. En voulez-vous la preuve?</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux.</p> - -<p>—Eh bien, <i>Mirliflor</i> m'a rapporté près d'un million, -et ses produits me rapportent encore, tandis que mon -fils a mangé la fortune de sa mère et a fait 500,000 francs -de dettes. Que dites-vous de cela?</p> - -<p>—Je dis que c'est bien juste. Vous avez mal payé, -votre fils a été mal entraîné.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span></p> - -<p class="ac noindent x-larger"><a name="FIGURES_CONTEMPORAINES"> -FIGURES CONTEMPORAINES</a></p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LOUIS_PHILIPPE_ET_MARIE_AMELIE" id="LOUIS_PHILIPPE_ET_MARIE_AMELIE"></a>LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE</h2> -</div> - -<p>Le roi Louis-Philippe arrivait avec une tout autre -politique que celle du droit divin. Il pensa, non sans -raison, qu'il deviendrait populaire en se faisant bourgeois, -et, pour ce faire, il n'hésita pas à couvrir sa -majesté d'une redingote à la propriétaire.</p> - -<p>Tout s'enchaîne; le salut et la discrétion respectueuse -se changèrent en poignées de mains.</p> - -<p>—Bonjour, monsieur le roi, comment vous portez-vous?</p> - -<p>Et le roi répondait en pressant toutes les mains prolétaires -qui se tendaient vers lui.</p> - -<p>—Bien, mes bons amis, très bien.</p> - -<p>Et il causait avec Dubois, Durand ou Lefèvre, de -pair à compagnon, s'informant de leur famille, et de -leurs affaires et de leurs affections.</p> - -<p>Pauvre roi! prince vertueux, comme il fut bien payé<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -de tant de bonne grâce par ces bourgeois si fiers de lui -toucher la main!</p> - - -<p class="p2">Je ne puis résister au désir de citer des anecdotes -oubliées aujourd'hui et qui firent la joie de ma jeunesse. -Elles prouvent combien le roi Louis-Philippe -était doué d'une bonté à toute épreuve, doublée d'une -finesse extrême, d'autant plus remarquable qu'elle était -accompagnée d'une bonhomie charmante.</p> - -<p>Une députation de la garde nationale de Bordeaux -vint féliciter le roi d'avoir échappé à l'attentat de -Fieschi.</p> - -<p>Le roi reçut ces Bordelais comme il aurait reçu les -vrais Girondins.</p> - -<p>Apercevant un citoyen à bonnet à poil, d'une fort -belle prestance, il lui adressa la parole avec infiniment -de bonté.</p> - -<p>Le citoyen en bonnet à poil était marchand de vin, -comme doit être tout Bordelais qui se respecte. Un -rêve d'or traversa son cerveau, et, sans autre forme de -procès, il se mit à faire l'article au roi.</p> - -<p>—Oui, Sire, s'écria-t-il, je puis dire avec fierté -qu'il n'y en a pas un dans Bordeaux capable de vous -servir comme moi. J'achète directement du baron de -Brane et de M. Aguado; pas une pièce, pas une bouteille -qui ne sorte de chez moi sans porter ma marque. -Vous goûterez, ça ne vous engage à rien; si ça vous<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -convient, vous payerez quand vous voudrez. J'ai confiance -en vous, moi.</p> - -<p>Un autre Bordelais, aussi marchand de vin que le -premier, mais mieux élevé sans doute, comprenant -l'inconvenance de son compatriote, voulut rompre les -chiens, et, après avoir poussé le coude à son ami, il -s'avança et, d'un air plein de grâce gasconne, la grâce -la plus épanouie qui soit au monde, il demanda au roi:</p> - -<p>—Eh! donc, Sire, n'aurons-nous pas le plaisir de -déposer nos respects aux pieds de votre femme?</p> - -<p>—Mon Dieu, non, répondit le roi en souriant; <i>elle</i> -est obligée, ce soir, de garder la maison.</p> - - -<p class="p2">A quelque temps de là, nouvel attentat;—on tirait -sur le roi comme si la poudre n'eût rien coûté;—nouvelles -députations, nouveaux gardes nationaux, -nouveaux conseillers généraux et municipaux.</p> - -<p>Parmi ces derniers, le président du conseil municipal -d'un canton de l'Orne se fit remarquer par un discours -assez proprement récité.</p> - -<p>Le roi s'approche de l'orateur, le félicite à son tour, -s'enquiert des besoins de sa commune et termine son -compliment par ces mots:</p> - -<p>—Nous désirons vous avoir à dîner mardi.</p> - -<p>—Impossible, Sire, s'écria le provincial tout désolé. -C'est impossible, j'ai arrêté ma place à la diligence et -j'ai eu la bêtise de donner des arrhes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, fit gaiement le roi, ce sera pour demain, -à moins pourtant que vous ne soyez invité autre part.</p> - - -<p class="p2">Hélas! cette cordialité bourgeoise, qui, pour manquer -de noblesse, n'en avait pas moins des côtés touchants, -disparut bien vite.</p> - -<p>Louis-Philippe, si clairvoyant, si fin, avait commis -une faute politique énorme; à le voir si souvent et de -si près, le peuple s'était aperçu qu'au demeurant le roi -n'était qu'un homme.</p> - -<p>En bas, on ne croyait plus; en haut, on se repentait -d'avoir semé dans une terre aussi ingrate.</p> - -<p>La noblesse boudait naturellement.</p> - -<p>La haute bourgeoisie cuvait son bonheur; la petite -entretenait ses rancunes.</p> - -<p>Au milieu de tout cela, le roi sortait peu. De loin en -loin, une grande voiture bleue, de grands laquais -rouges, trente dragons commandés par un simple lieutenant, -traversaient au grand trot les Champs-Élysées -déserts. De rares curieux étrangers ou provinciaux -quittaient les contre-allées pour voir le roi qui, d'un -fort grand air, répondait à leurs saluts, mais sans affectation -et sans plaisir. Le petit-fils d'Henri IV était -devenu philosophe, et il savait au juste ce que vaut -l'humanité.</p> - - -<p class="p2">Parfois, pourtant, on apercevait un chapeau de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -femme, un ruban, un bout d'étoffe, et tout le monde -courait respectueusement saluer la reine.</p> - -<p>Il est vrai que si Marie-Amélie n'eût pas salué, on -l'aurait saluée avec la même vénération, tant sa bonté -et ses hautes vertus avaient touché les cœurs.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LE_DUC_DE_BRUNSWICK" id="LE_DUC_DE_BRUNSWICK"></a>LE DUC DE BRUNSWICK</h2> -</div> - -<p>Un mort qui ne doit pas être bien content qu'on lui -doive la vérité, c'est ce pauvre prince de Brunswick.</p> - -<p>Le jour où il fit un procès à M. Dollingen rédacteur -en chef de la <i>Gazette de Paris</i>, il ne se doutait guère -qu'il mettait des réclames à la caisse d'épargne, qui, -après sa mort, seraient distribuées à ses héritiers qui -s'en soucient bel et bien.</p> - -<p>C'était, il faut bien le dire, l'homme le plus grotesque -et le plus ridicule qui soit au monde, ce brave prince. -Jamais, au grand jamais on ne vit un prince si cocasse.</p> - -<p>En le voyant, on était épouvanté et l'on ne pouvait -s'empêcher de rire à gorge déployée.</p> - -<p>Tout Paris le connaissait, c'était ce grand homme aux -grands yeux noirs, à la barbe noire, à la chevelure -noire et brillante d'un éclat inouï. Ses joues, ah! ses -joues étaient des joues sans pareilles, leur nuance tirait -entre le coquelicot et le sang de bœuf.</p> - -<p>Il ne fallait pas s'approcher bien près du personnage<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -pour voir que ses yeux étaient <i>faits</i> comme ceux d'une -fille, que sa barbe était vernie comme une paire de -bottes, ses joues fardées comme la vérité dans un discours -de démagogue, sa perruque en soie lisse.</p> - -<p>Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos. -On sentait que l'homme capable de se peinturlurer ainsi -chaque jour avait perdu depuis longtemps tout sentiment -de dignité.</p> - - -<p class="p2">Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques, -surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui -saluait le <i>colonel belge</i>, qui souriait au <i>vieux marquis</i>, -qui s'inclinait devant le <i>Persan</i> de la Bibliothèque -nationale, et qui considérait le Persan de l'Opéra-Comique, -Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris -avait raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours.</p> - -<p>Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs -cris l'altesse maquillée, et. nul passant n'intervenait -pour faire cesser ces agissements peu hospitaliers.</p> - - -<p class="p2">On a déjà raconté bien des choses sur ce prince -gommé et dégommé: on en racontera encore d'autres, -et l'on n'aura pas tout dit.</p> - -<p>Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre -chocolat.</p> - -<p>L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes, -peintes en vert céladon, se cachaient des ferrures fantastiques<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -dont l'acier poli et huilé évitait les grincements -désagréables des portes de prisons de l'Ambigu.</p> - -<p>A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se -serait cru dans le logis d'une merveilleuse, si un goût -détestable et criard n'avait présidé à l'arrangement du -lieu.</p> - -<p>Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes -quelque chose d'étrange.</p> - -<p>C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun -d'eux n'était né sous le même ciel que ses compagnons, -aucun ne parlait la même langue; on eût dit une de ces -galères sans pavillon écumant les mers du Levant, commandée -par un pirate sinistre et dont l'équipage est -formé de hardis et douteux compagnons de tous les -pays.</p> - - -<p class="p2">Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux -jaunes étaient intéressants: c'étaient deux chevaux -du Quercy dont Louis XIV avait fait présent à -l'électeur de la Hesse et dont la race avait été précieusement -conservée.</p> - -<p>Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels -chevaux, qui n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et -Paris ne s'étonnait ni de leur couleur ni de leur longévité; -il pensait que les chevaux étaient maquillés -comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. -Il n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> -naturelle, et ils avaient été renouvelés quatre fois.</p> - -<p>Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme -bien d'autres choses, le prince, devenu poltron, ou sentant -sa mort prochaine, avait privé le dernier étalon de -son plus précieux ornement.</p> - - -<p class="p2">Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, -je me trompe, un peintre des plus distingués, -T. John Lewis Brown, ayant regardé les deux animaux -avec son œil artiste, fut frappé de leur tournure archaïque, -c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les -chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il -avait vus dans les tableaux du temps.</p> - -<p>L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant -qu'il n'avait qu'à prononcer son nom, aimé et connu, -pour que les portes s'ouvrissent à deux battants. Il se -trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que l'unique -battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué -qu'il désirait croquer les chevaux, le battant se referma -tout à fait.</p> - -<p>Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste -employa toutes les diplomaties de son esprit et tous les -diplomates de sa connaissance, l'autorisation de copier -d'après les chevaux jaunes lui fut accordée, et un palefrenier -en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait -ordre de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail -de l'artiste.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p> - -<p>Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui -n'avait pas de cravate rose, firent mille amitiés au peintre -et lui auraient raconté bien des choses s'ils avaient su -parler.</p> - -<p>A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un -véritable succès. Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement -trouve sa récompense, surtout quand le mérite -l'accompagne.</p> - - -<p class="p2">Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, -va trouver sa place ici; elle me fut racontée, il y a bien -longtemps, par une aimable princesse russe qui la -tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice, qui la -tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, -qui n'était pas sa sœur.</p> - -<p>C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait -encore de l'opinion publique.</p> - -<p>Un jour, il demanda à son coiffeur:</p> - -<p>—Que dit-on de moi dans Paris?</p> - -<p>—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre -Altesse est toujours très bien coiffée.</p> - -<p>—Ah! Et puis?</p> - -<p>—Et puis que Monseigneur est un très bel homme.</p> - -<p>—Et ensuite?</p> - -<p>—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants -qu'on puisse voir.</p> - -<p>—Est-ce tout?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p> - -<p>—A peu près.</p> - -<p>—Que dit-on de mon hôtel?</p> - -<p>—On le trouve superbe.</p> - -<p>—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose?</p> - -<p>—Ah si! Monseigneur.</p> - -<p>—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux.</p> - -<p>—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit -le pauvre merlan, qui ne s'attendait pas à soulever une -pareille fureur.</p> - -<p>—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle, -parle, ou je te chasse.</p> - -<p>Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de -ce duc qui portait plus de perruques qu'aucun homme -de France, répliqua en tremblant:</p> - -<p>—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait -quelque chose, j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque -chose, ce qui est bien différent.</p> - -<p>—C'est bon. Que manque-t-il?</p> - -<p>—On dit que ça manque de femme.</p> - - -<p class="p2">Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma -soudain et dit simplement:</p> - -<p>—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser.</p> - -<p>Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux -bleus, d'une figure fort ordinaire, mais jeune et douée -de la beauté du diable, venait égayer l'hôtel par sa présence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span></p> - -<p>On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie.</p> - -<p>Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine.</p> - -<p>Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait -en voiture et allait montrer ses toilettes tapageuses -presque toujours ridicules aux badauds du boulevard.</p> - -<p>Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai -succès de curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc -la congédia en la payant assez chichement.</p> - - -<p class="p2">Voici l'histoire de cette fille.</p> - -<p>Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait -de femme, il en demanda une à son intendant, qui lui -répondit que rien n'était plus facile que de contenter -Son Excellence; le bonhomme se trompait.</p> - -<p>Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le -duc désirait que la personne qu'il demandait fût muette -ou qu'elle ne sût point parler français. On lui présenta -une muette, mais elle se faisait si bien comprendre avec -ses yeux que le duc n'en voulut pas.</p> - -<p>On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas, -alléguant bien à tort qu'à Paris tout le monde entend -l'anglais.</p> - -<p>Une Allemande, il ne fallait pas y songer.</p> - -<p>Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était -dangereux.</p> - -<p>Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose.</p> - -<p>Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposa<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -une jeune fille du val d'Andore, pays où, disait-il, on -parle une langue que personne ne comprend.</p> - -<p>Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une -jeune fille vêtue comme Georgette, la reine des moissons. -Vous savez, cette belle Georgette qui avait traversé -l'opéra-comique d'Halévy sous les traits jeunes et -radieux de madame Cabel, alors inconnue.</p> - -<p>Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les -langues venues, elle ne répondit pas un mot.</p> - -<p>Le prince doutait encore; il lui dit:</p> - -<p>—Si vous saviez parler français je vous donnerais -deux billets de mille francs.</p> - -<p>La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive.</p> - -<p>Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut -permis d'emporter ses toilettes et quelques rares bijoux -et une somme de dix mille francs pour les dix mois -qu'elle avait été emprisonnée.</p> - -<p>—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux, -je commençais à m'ennuyer.</p> - -<p>—Elle parle! s'écria le duc.</p> - -<p>—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont. -Je suis venue gagner une dot pour me marier -avec mon cousin Benoît.</p> - -<p>Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie, -mais son cocher fut inconsolable.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="A_PROPOS_DU_SHAH_DE_PERSE" id="A_PROPOS_DU_SHAH_DE_PERSE"></a>A PROPOS DU SHAH DE PERSE></h2> -</div> - -<p>Les Parisiens sont toujours les mêmes.</p> - -<p>Quoi! un roi part de l'extrême Orient pour venir -tendre la main aux peuples d'Occident, et l'on ne trouve -rien de mieux, pour reconnaître cette avance faite à la -civilisation européenne, que de défiler l'un après l'autre -cet horrible chapelet de vieux calembours qui illustrèrent -les chansonnettes de Meyer et de Levassor. Rebuts -d'almanachs et d'anas qui n'ont plus de charmes pour -les portiers.</p> - -<p>«Pour venir en France, le shah aurait dû attendre -la mi-août.»</p> - -<p>«Le shah ira à l'Opéra-Comique entendre madame -Carvalho-Miolant.»</p> - -<p>«Si le shah va à l'opéra les rats n'ont qu'à bien se -tenir.»</p> - -<p>«On prétend que l'Opéra va donner une représentation -de gala. Tout au contraire du proverbe, les rats -danseront, parce que le shah y sera.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p> - -<p>C'est charmant. Voilà des échantillons qui donnent -plutôt une idée du mal de mer que de l'esprit français.</p> - -<p>Heureusement, le shah n'entend pas le français. Cela -lui évitera la peine d'entendre la plaisanterie.</p> - - -<p class="p2">Au commencement du siècle, un Français, nommé -Boredon, natif de Montauban, fut pris de la manie des -voyages. Tailleur de son métier et n'ayant pas grand -argent, il fit de véritables tours de force pour satisfaire -sa passion. Il s'embarqua à Marseille, vécut assez -misérablement, et, enfin, arriva en Perse dans un état -de détresse inimaginable.</p> - -<p>Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme, -le fit venir et lui fit toutes sortes de questions touchant -sa patrie.</p> - -<p>Mais comme le shah n'entendait pas le français et que -Boredon ne savait pas un mot de persan, la conversation -ne fut pas aussi intéressante qu'on aurait pu s'y -attendre.</p> - -<p>Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements -au pauvre diable et ordonna qu'on ne le laissât pas -mourir de faim.</p> - -<p>Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix -fois mieux qu'un professeur de langues orientales.</p> - -<p>Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le -plus grand bonheur d'un Persan est d'écouter une fable, -il se mit sans plus attendre à raconter des fables qui<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -obtinrent un succès tellement prodigieux, que Feth-Ali -le fit mander près de lui.</p> - -<p>—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir -est arrivée jusqu'à moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un -an je te fis donner des habits et des vivres, j'avais -deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi -donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si -bien.</p> - -<p>Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme. -Il s'agissait d'un corbeau qui tenait à son bec un fromage, -et d'un renard qui, désirant beaucoup s'approprier -ce mets délicat, flattait tant et si bien l'oiseau, que -celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie.</p> - -<p>Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon -de continuer; mais celui-ci était trop avisé pour dépenser -tout son bien en un seul jour. Il allégua une -foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une fable -par mois.</p> - -<p>Le mois suivant il dit <i>la Cigale et la Fourmi</i>; enfin, -après un an, il n'en était qu'à <i>l'Alouette, ses petits et -le maître du champ</i>.</p> - -<p>Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu -qu'en France comme en Perse les plus grands hommes -d'État sont ceux qui font des fables, il nomma Boredon -ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre chose.</p> - -<p>La fortune du Gascon devenait sérieuse; un moment -d'oubli vint à jamais le brouiller avec son maître.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p> - -<p>Un jour, à la chasse, une branche mal apprise fit un -accroc à la tunique du shah.</p> - -<p>Boredon, avec un empressement qui prouvait plus en -faveur de son bon cœur qu'en faveur de sa finesse, prit -son étui dans sa poche et se mit à raccommoder la -tunique endommagée.</p> - -<p>Feth-Ali, stupéfait, le regarda faire.</p> - -<p>—Que veut dire cela? demanda-t-il.</p> - -<p>Boredon comprit sa faute; il s'excusa en affirmant -qu'en son pays les plus grands personnages savaient -coudre les habits sans avoir jamais appris.</p> - - -<p class="p2">Vers 1816, une mission composée de savants et de -voyageurs français arriva à Téhéran et réclama l'honneur -de saluer le prince.</p> - -<p>Le shah fit demander si parmi les nouveaux venus il -se trouvait un poète capable de lui improviser des fables.</p> - -<p>Comme on lui répondit qu'il ne s'en trouvait pas, -Feth-Ali se montra désappointé; néanmoins, voulant -cacher son mécontentement et donner à la mission -française un éclatant témoignage d'estime, il lui envoya -tous ses vieux habits, en priant de faire de bonnes -reprises qui seraient bien payées.</p> - -<p>La mission fit répondre qu'elle ignorait l'art de raccommoder -les vieux habits.</p> - -<p>—Pas bavards et pas tailleurs! s'écria le prince; ce -ne sont pas des Français.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span></p> - -<p>Et, sans plus d'explications, on mit les savants en -prison.</p> - -<p>Un vizir intelligent ou humain leur rendit la liberté.</p> - -<p>Le shah actuel, plus heureux que son aïeul, n'aura pas -une déception complète; il peut se faire lire les feuilles -et il verra que, si les Français ne sont pas tous tailleurs, -ils sont tous bavards, ce qui ne vaut pas mieux.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="THEODORE_BARRIERE" id="THEODORE_BARRIERE"></a>THÉODORE BARRIÈRE</h2> -</div> - -<p>A propos de Barrière et de duels, permettez-moi de -vous dire une historiette qui peint mieux l'auteur des -<i>Faux Bonshommes</i> que tout ce qu'on pourrait dire de -lui dans un gros volume.</p> - -<p>Il y a douze ou treize ans, je me promenais sur le -boulevard Montmartre; je sentis une main s'appuyer -sur mon épaule.</p> - -<p>—Vous êtes Jules Noriac?</p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>—Je suis Théodore Barrière.</p> - -<p>—Enchanté de faire connaissance avec vous.</p> - -<p>—Ça tombe bien, je viens <i>te</i> demander un service.</p> - -<p>—Tant mieux, de quoi s'agit-il?</p> - -<p>—Lis.</p> - -<p>Je parcourus, dans un journal que Barrière me tendait, -un article où l'on maltraitait fort les nouveaux -académiciens et les nouveaux chevaliers de la Légion -d'honneur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien, je suis décoré depuis huit jours, je ne -veux pas laisser passer ça.</p> - -<p>—Tu as raison.</p> - -<p>—Je le sais; prends donc un de tes amis et va demander -raison de ma part au signataire de cet infâme -article; il est là assis au café des Variétés, il prend du -café, l'animal!</p> - -<p>Malgré mon habitude de m'étonner médiocrement -des choses de ce monde, je demeurai stupéfait.</p> - -<p>—Mais, <i>cher ami</i>, tu n'y penses pas m'écriai-je; -d'abord, je n'ai pas d'ami dans ma poche, et aller demander -raison à un monsieur qui prend sa demi-tasse -me semble impossible et en dehors de toute convenance.</p> - -<p>—Ça ne me regarde pas; Villemessant m'a dit que -tu arrangerais tout ça; débrouille-toi comme tu voudras, -pourvu que l'affaire ait lieu sur-le-champ.</p> - -<p>—A dix heures du soir?</p> - -<p>—Chez Cordelois, nous faisons assaut dans la cave; -l'obscurité ne me gêne pas; va, je t'attends chez Véron.</p> - -<p>Je restai seul et fort embarrassé. Le hasard envoya -Charles de Courcy, le plus aimable garçon du monde; -quoique fort jeune, il avait autant de raison que d'esprit.</p> - -<p>—Tu arrives bien, lui dis-je, <i>nous</i> allons demander -raison à ce monsieur que tu vois là, de la part de Barrière; -et je lui racontai les griefs du collaborateur de -Mürger.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span></p> - -<p>Charles de Courcy riait à se tordre.</p> - -<p>Nous faisons demander le monsieur et nous le sommons -de faire les excuses les plus plates ou d'avoir à -mettre l'épée à la main sur-le-champ.</p> - -<p>Ce monsieur était Paul Mahalin, un grand garçon -blond et doux qui a du talent et qui, pendant le siège, -a fait acte de bravoure; il nous regardait stupéfait en -murmurant:</p> - -<p>—Barrière! Barrière! Mais c'est impossible; vous -n'avez donc pas lu la note?</p> - -<p>—Quelle note?</p> - -<p>—Tenez.</p> - -<p>Et à son tour il nous passait le journal où se trouvait -la note suivante:</p> - -<p>«Il est bien entendu que parmi les nouveaux décorés -nous ne comptons pas M. Théodore Barrière; son esprit -et son grand talent l'ont mis depuis longtemps au-dessus -de toute récompense.»</p> - -<p>Charles de Courcy riait à se tordre.</p> - -<p>Nous quittons Mahalin et nous allons retrouver Barrière -qui nous crie:</p> - -<p>—Pour quelle heure?</p> - -<p>—Relis ton journal.</p> - -<p>—Je l'ai lu.</p> - -<p>—Non, il y a une note.</p> - -<p>—Qu'est-ce que ça me fait?</p> - -<p>—Ça nous fait beaucoup.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span></p> - -<p>Barrière se décide enfin et lit la... note.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il, après?</p> - -<p>—Comment, après? Mais tu n'as pas l'intention de te -battre avec celui qui a écrit ça?</p> - -<p>—Pourquoi donc, pourquoi donc?</p> - -<p>—Ça ne se peut pas.</p> - -<p>Ici, pendant deux heures, j'entassai arguments sur -arguments.</p> - -<p>—L'affaire est commencée, disait Barrière, je veux -aller jusqu'au bout; <i>je ne peux pas entrer dans tout ça</i>.</p> - -<p>Le rire homérique de Charles de Courcy fit plus que -tous mes raisonnements; Barrière alla se coucher; mais -je n'assurerais pas qu'à l'heure qu'il est il soit convaincu -que nous avions raison.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="PEPITA_SANCHEZ" id="PEPITA_SANCHEZ"></a>PEPITA SANCHEZ</h2> -</div> - -<p>Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui -croyait coucher dans son lit et qui s'est endormie sur le -trottoir.</p> - -<p>Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort -jolie il y a quelques années; elle n'était plus de la première -jeunesse; encore quelques jours, elle passait dans -la vieille garde du demi-monde.</p> - -<p>Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez -n'avait rien de bien particulier; elle avait fait dépenser -beaucoup d'argent, là était toute sa gloire.</p> - -<p>—Triste gloire! disent les gens vertueux.</p> - -<p>—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou -les pratiques philosophes, ce qui n'est pas la même -chose; hé! les créatures comme la Sanchez ont un -grand poids dans le monde.</p> - -<p>Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction -qu'une fille qui a pris cinq ou six millions dans -la poche d'autrui, et qui les a jetés par la fenêtre à<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -toutes sortes de gens qui tendaient les mains, est autrement -utile, socialement parlant, que les personnes qui -vont à la messe.</p> - -<p>Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain -que c'est la vierge folle qui porte des fichus brodés, qui -nourrit la vierge sage qui les brode.</p> - -<p>Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire.</p> - -<p>En admettant que les étoiles du demi-monde soient -une nécessité sociale, un mal nécessaire, comme dit -Prudhomme, je trouve qu'on arrive à leur donner une -importance tout à fait ridicule. Elles sont charmantes, -je veux bien; mais elle tiennent trop de place.</p> - -<p>Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est -pas de l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait -être fixé sur un point:</p> - -<p>La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou -par dépit, ou bien est-elle tombée accidentellement de -sa fenêtre en voulant appeler quelqu'un?</p> - -<p>Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela -peut faire à tout Paris?</p> - -<p>Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la -ville une statue d'or?</p> - -<p>A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes -jalouses?</p> - -<p>A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould, -par la causticité de son esprit?</p> - -<p>Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir au<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> -coin de la Chaussée d'Antin un temple à Terpsichore -avec l'argent de Vénus Vénale?</p> - -<p>Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout -cela.</p> - -<p>Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui -vint jamais dans l'esprit de les offrir au conseil municipal -et elle fit bien. M. Marmotan ne les eût pas acceptées, -et il aurait eu mille fois raison.</p> - -<p>Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement -qu'en paroles.</p> - -<p>Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met -pas dans ses pièces.</p> - -<p>Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter; -elle demeurait boulevard Hausmann, au premier, au-dessus -de l'entre-sol.</p> - -<p>Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement? -Dans trois jours, on n'y pensera plus.</p> - -<p>Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune -monsieur de bonne famille qui se trouve mêlé à cette -mort.</p> - -<p>Il accompagnait la dame, le soir.</p> - -<p>Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard -Haussmann a-t-elle cédé au simple désir de rappeler -un volage ou au lugubre dessein de mourir sous ses -yeux?</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="HENRI_MURGER" id="HENRI_MURGER"></a>HENRI MÜRGER</h2> -</div> - -<p>Le pauvre Mürger, qui était très honnête, mais très -vaniteux aussi, comme nous tous, avait dans son ventre -littéraire un ver rongeur.</p> - -<p>Tous les imbéciles qu'il rencontrait,—et vous savez -si l'espèce en est grande,—ne trouvaient rien de mieux -à lui dire, pour le flatter extrêmement, que ceci:</p> - -<p>—Vous savez, mon cher, que <i>la Dame aux Camélias</i> -c'est tout simplement <i>la Vie de Bohême</i>, et que -Dumas fils est un filou.</p> - -<p>Mürger devenait blême, ébauchait un sourire qui -était une véritable grimace.</p> - -<p>C'est que <i>la Dame aux Camélias</i> n'avait fait son -trou qu'au théâtre; cela la rendait plus jeune; mais le -volume de <i>la Dame aux Camélias</i> était plus vieux que -le volume de <i>la Vie de Bohême</i>, et le pauvre brave -garçon se disait en lui-même:</p> - -<p>—Si ce n'est pas Dumas qui est le filou, ce doit être -moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p> - -<p>Pauvre cher regretté! il n'avait volé personne, pas -plus que Dumas. Ils avaient fait le même livre, parce -que rien ne ressemble plus au cœur d'un homme que le -cœur de son voisin; rien ne ressemble plus à une femme -qu'une autre femme.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LES_AMIS_DHENRY_MURGER" id="LES_AMIS_DHENRY_MURGER"></a>LES AMIS D'HENRY MÜRGER</h2> -</div> - -<p>Tout dernièrement, Philibert Audebrand invoquait -mon souvenir en faveur du pauvre Colline II.</p> - -<p>Colline II n'était pas le vrai Colline, mais ce qu'il -faut dire c'est comment Charles Lourdes de la Place, -fils du pasteur protestant, qui a eu la bonté de laisser -faire à son nez et à sa barbe le miracle de Lourdes, était -devenu sans préméditation un personnage de la Bohême.</p> - -<p>Vous connaissez, à n'en pas douter, les deux Lionnet. -Au temps où l'on nommait ces deux artistes, les petits -Lionnet, c'est-à-dire vers 1853, l'un deux, Hippolyte, je -crois, eut le choléra. L'autre, Anatole, qui aimait tendrement -son frère, tomba dans une profonde désolation.</p> - -<p>Pendant qu'il pleurait à chaudes larmes, la porte -s'ouvrit et Charles de la Place apparut avec sa douce -et bonne figure; en apprenant le malheur qui frappait -les deux jeunes gens, il ne dit rien sinon qu'il était bien<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -heureux d'être arrivé juste au moment où l'un de ses -amis avait besoin de consolation, et l'autre de soins.</p> - -<p>La Place était parti de son hôtel du quartier Latin -avec un livre sous le bras pour tous bagages: il resta -deux ans chez les Lionnet.</p> - - -<p class="p2">La vérité, c'est que son maître d'hôtel lui avait donné -congé.</p> - -<p>Au milieu de sa douleur, Anatole Lionnet avait fait -un vœu qui ne va pas le mettre très bien dans l'esprit -des libres penseurs; il avait fait le vœu d'aller à la messe -de six heures du matin, à Notre-Dame de Lorette, pendant -un mois.</p> - -<p>Les gens de théâtre, qui ne s'endorment jamais avant -deux heures du matin, comprendront seuls que le vœu -était sérieux. Un mieux sensible se manifesta dans -l'état du malade et son frère suivit la messe avec une -exactitude complète pendant un mois.</p> - -<p>Les quinze premiers jours la Place l'accompagne:</p> - -<p>—Je suis venu pour te consoler, disait-il, je ne veux -pas te quitter.</p> - -<p>Pourtant au bout de quinze jours, il <i>canna</i> la messe.</p> - -<p>—Oh! tu te fatigues? lui demanda son ami.</p> - -<p>—Non, répondit la Place; mais je vais te dire, je -crois avoir fait suffisamment mon devoir; prolonger mon -dévouement, ce serait vouloir affaiblir le tien, et d'ailleurs... -je suis protestant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p> - -<p>Au rétablissement d'Hippolyte, on fut très surpris sur -le boulevard de voir trois Lionnet au lieu de deux.</p> - -<p>Deux, c'était déjà bien gentil.</p> - -<p>On s'enquit du nouveau venu, qu'on baptisa du nom -de Colline, parce qu'il portait toujours son inévitable -livre.</p> - -<p>Les Lionnet sont très aimés dans le monde artiste, -parce que nul plus qu'eux n'est empressé à rendre service. -Depuis vingt-cinq ans, ces deux braves garçons -ont chanté à plus de mille représentations à bénéfices.</p> - -<p>Grâce à ses parrains et à la douceur inaltérable de -son caractère, jointe à un mérite incontesté, la Place -fut adopté à l'unanimité.</p> - - -<p class="p2">Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire pourquoi -le nouveau Colline avait émigré du quartier Latin pour -arriver au quartier Trévise.</p> - -<p>Colline n'était pas riche; il habitait une pauvre -chambre de la rue Saint-Jacques, non loin du cloître -Saint-Benoît.</p> - -<p>Cette chambre était au sixième étage, et bien qu'elle -ne fût encombrée que par un petit lit et une apparence -de commode, l'homme qui la louait à Colline, moyennant -vingt-cinq francs par mois, était aussi exigeant -pour le payement de son loyer, que si l'appartement de -l'étudiant eût été situé au premier.</p> - -<p>Un jour, Colline, étant gêné, ne put adoucir son hôte<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -qu'en souscrivant à son profit un billet de trente-trois -francs.</p> - -<p>L'heure fatale de l'échéance arriva, Colline n'avait -pas les fonds.</p> - -<p>M. Malenson, son hôte, n'était pas content.</p> - -<p>On en vint aux récriminations, et, de mots en mots, -l'hôte infâme s'écria:</p> - -<p>—Vous en parlez bien à votre aise, mossieur, mais -permettez-moi de vous dire, mossieur, que, lorsqu'on -ne fait pas honneur à sa signature, on n'est pas un -homme délicat, mossieur!</p> - -<p>Colline, qui était le plus honnête garçon du monde, -se sentit vivement blessé, et, pour la première et la dernière -fois de sa vie, il crut se mettre en colère et il répondit:</p> - -<p>—Ah! je ne suis pas délicat, monsieur Malenson, je -ne suis pas délicat, moi; c'est sans doute vous, monsieur -Malenson, qui êtes le type de la délicatesse. Eh bien, -monsieur Malenson, je vous prédis une chose, c'est -qu'un jour vous mourrez et sur votre tombe abandonnée -il poussera un gazon ridicule!</p> - -<p>Et Colline remonta en grommelant:</p> - -<p>—Oui, monsieur Malenson, un gazon ridicule!</p> - - -<p class="p2">Colline eut trois mois de tranquillité, il pensa avoir -terrassé l'infâme Malenson.</p> - -<p>Il y avait du vrai dans cette supposition. Malenson<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -avait parlé à sa femme de l'horrible prédiction de l'étudiant, -et le couple était troublé. Cette horrible perspective -de dormir pendant l'éternité sous un gazon ridicule -l'effrayait au delà de toute expression.</p> - - -<p class="p2">Colline était heureux, son hôte ne bronchait plus. -Malheureusement, il vint dans l'idée du jeune médecin -que la gymnastique était absolument nécessaire à la -santé de l'homme, et il établit un gymnase dans sa -chambre.</p> - -<p>Ce gymnase peu compliqué se composait d'un simple -trapèze.</p> - -<p>Quand Colline voulut opérer lui-même, il fut forcé -de reconnaître qu'il avait mal pris ses mesures; manquant -tout à fait d'espace, il dut ouvrir sa fenêtre.</p> - -<p>Tout allait pour le mieux dans le meilleur des -mondes, Colline devenait d'une belle force, et il ne -désespérait pas d'égaler un jour le fameux Léotard.</p> - -<p>Malheureusement un passant ayant levé les yeux -aperçut deux pieds qui se balançaient dans l'espace -avec une régularité désespérante.</p> - -<p>Cinq minutes après, la rue Saint-Jacques tout entière -considérait le singulier spectacle qu'offrait cette paire -de pieds sortant d'un fenêtre du sixième étage pour se -balancer dans l'espace.</p> - -<p>La police arriva, et, au lieu de décrocher un pendu, -comme elle s'y attendait, elle dérangea le plus inoffensif<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -des hommes dans la plus douce des distractions.</p> - -<p>—Pour cette fois, dit le brigadier des sergents de -ville, je ne dis rien, mais que ça ne vous arrive plus, -sans ça je verbalise.</p> - -<p>En se retirant il dit à Malenson:</p> - -<p>—Moi, si j'étais que vous, je le flanquerais à la porte, -ce particulier-là.</p> - -<p>—Impossible, fit Malenson, il me doit de l'argent et -il m'a prédit que, si je le tourmentais, il pousserait sur -ma tombe un gazon ridicule.</p> - -<p>Le brigadier était sceptique, il haussa les épaules.</p> - -<p>—Vous n'avez pas honte, dit-il, vous un homme -établi, d'avoir des superstitions comme ça; d'ailleurs -est-ce que la police n'est pas là?</p> - -<p>Malenson rassuré donna congé au pauvre Colline II.</p> - - -<p class="p2">Colline I<sup>er</sup>, le vrai Colline, s'appelait et s'appelle -encore, Dieu merci, Vallon.</p> - -<p>M. Vallon est un écrivain fort estimable, mais il est -surtout un philosophe catholique, spécialité assez rare -aujourd'hui.</p> - -<p>Il est né à Laon, pays de Champfleury, mais je ne saurais -dire si ce fut Champfleury qui l'introduisit dans la -Bohême ou si ce fut lui qui y guida les pas de l'auteur -de la <i>Mascarade parisienne</i>, peut-être y arrivèrent-ils -l'un portant l'autre.</p> - -<p>Non, cette dernière supposition est invraisemblable<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -parce que, pendant le temps que Vallon passa dans la -Bohême, il ne porta que deux choses.</p> - -<p>Un parapluie (vert!) et un traité de la philosophie -nébuleuse d'Hoëné Wronski.</p> - -<p>En quittant cette société secrète de l'espérance, de la -joie et des chansons, M. Vallon s'affilia dans une société -qui eut aussi son heure de gloire: la réunion politique -de la rue de Poitiers.</p> - -<p>Plus tard, il devint rédacteur du <i>Journal des villes -et campagnes</i>, du <i>Pays</i>, etc.</p> - -<p>En 1849, il écrivit une brochure qui fut tirée à plus -de cent mille exemplaires, elle était intitulée: <i>les -Partageux</i>.</p> - -<p>Le moment n'est peut-être pas bien favorable pour -rappeler cette publication qui, à coup sûr, nuirait à -M. Vallon dans bien des esprits; aussi ai-je la précaution -de ne pas donner l'adresse de l'auteur.</p> - -<p>Puisse cette attention faire excuser par ce galant -homme mes petites indiscrétions.</p> - - -<p class="p2">Voulez-vous me permettre, par le temps de politique -qui court, de demeurer encore dans la Bohême? Eh mon -Dieu! je sais bien que tout a été dit sur ces aventuriers -de la plume et du pinceau, mais dussé-je répéter ce -que tout le monde sait, cela serait toujours aussi amusant -que les permutations ministérielles, les interpellations, -et autres fariboles sérieuses, mais navrantes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span></p> - -<p>Après Colline venait Marcel. Celui-ci était un peintre -assez insignifiant qui attendait l'héritage d'un oncle -propriétaire rue d'Enfer.</p> - -<p>L'oncle ne voulant pas mourir, il s'entêta pendant des -années, et le neveu fut obligé d'accepter une place de professeur -de dessin en province. <i>Sic transit gloria mundi.</i></p> - - - -<p class="p2">Mürger s'était peint lui-même dans le personnage de -Rodolphe et il faut bien avouer qu'il ne s'est pas fait -ressemblant, heureusement pour lui.</p> - -<p>Vous savez le proverbe: «On ne se voit pas.»</p> - - -<p class="p2">La physionomie la plus sympathique de la Bohême -est sans contredit celle de Schaunard; Schann de son -vrai nom.</p> - -<p>Ce bohème, d'une insouciance folle et d'une gaieté -sans pareille, appartenait à une bonne famille, et plus -d'une fois la Bohême dîna des reliefs dérobés par lui -dans la cuisine paternelle.</p> - -<p>Schann était le grand pourvoyeur.</p> - -<p>Quant il échouait dans ses tentatives hasardeuses, il -remplaçait le dîner absent par des mots pleins d'esprit -et de gaieté.</p> - -<p>Schann faisait des mots sans s'en douter, comme -M. Jourdain faisait de la prose, ce qui rendait son esprit -charmant, comme tous les esprits dépourvus de prétentions.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p> - -<p>Schann était peintre ou croyait l'être, ce qui revient -au même. Il était également musicien. Je n'ai jamais vu -aucun tableau de lui, mais il me souvient d'avoir entendu -de charmantes mélodies échappées de son cerveau, -entre autres <i>les Amours de Rose et le Mariage -dans les blés</i>.</p> - - -<p class="p2">Schann habitait au cloître Saint-Benoît, et il avait -fondé des concerts, véritable musique de chambre.</p> - -<p>En compagnie du pauvre Barbara, dit <i>Barbemuche</i>, -qui jouait le premier violon, de Champfleury qui jouait -du violoncelle, il s'était réservé l'alto, instrument difficile -et ingrat. Schann s'était mis dans l'idée de résoudre -le problème impossible d'exécuter un quatuor à trois.</p> - - -<p class="p2">Chaque soir, les trois artistes exécutaient avec rage, -les fenêtres ouvertes, les symphonies les plus étourdissantes; -mais, à leur grand déplaisir, aucune foule idolâtre -ne s'assemblait sous leur fenêtre.</p> - -<p>Ce que Schann eût donné pour entendre les passants -applaudir, comme applaudissaient les gondoliers de -Venise en écoutant les psaumes de Marcello, est inimaginable; -mais le Cloître était désert, toujours désert.</p> - -<p>Désert n'est peut-être pas le mot; chaque soir, un -homme, un seul, il est vrai qu'il était ivre comme la -bourrique à Robespierre, venait danser, au son de la -musique bohémienne, devant un arbre de la liberté, que<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -les frères et amis venaient de planter quelques mois -auparavant.</p> - - -<p class="p2">La musique dura trois mois; l'ivrogne vint quatre-vingt-dix -fois se trémousser devant l'arbre de la liberté, pareil -au roi David qui dansait devant l'arche. Ce résultat ridicule -dégoûta les virtuoses, qui abandonnèrent la partie.</p> - -<p>Schann, qui est un esprit droit, comprit bien vite que -le bonheur de faire danser un ivrogne n'est pas le sort -le plus beau, le plus digne d'envie, et, sans tambour ni -trompette, il revint sous le toit paternel apportant son -inaltérable bonne humeur, ce qui ne gâte rien.</p> - -<p>Aujourd'hui Schann gagne beaucoup d'argent; il emploie -une centaine d'ouvriers, et mettant au service -de son commerce son goût et ses réelles qualités d'artiste, -il a poussé aux dernières limites de la perfection -une de ces intéressantes industries parisiennes qui -rendent les autres pays jaloux.</p> - - -<p class="p2">Il y a un an environ, j'étais en quête d'un joujou destiné -à égayer un adorable petit être qu'une fluxion de -poitrine clouait au lit.</p> - -<p>J'entrais chez le marchand de jouets du passage de -l'Opéra.</p> - -<p>—Je voudrais, dis-je, un joli joujou pour un enfant -malade.</p> - -<p>—Quel âge a l'enfant? demanda le marchand.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span></p> - -<p>—Cinq ans.</p> - -<p>—Je vais vous donner un pompier qui monte tout -seul à l'échelle.</p> - -<p>—Non, c'est pour une petite fille.</p> - -<p>—Ah! très bien; voici un bébé qui nage tout seul -dans l'eau; une belle pièce mécanique.</p> - -<p>—Non, un enfant malade ne peut toucher l'eau.</p> - -<p>—C'est juste, je vais vous offrir une vache.</p> - -<p>—Allons donc! une vache, cela n'a rien de bien -amusant; si elle avait du lait encore, je ne dis pas.</p> - -<p>De cet air empressé mais légèrement narquois des -commerçants de Paris, le marchand répondit:</p> - -<p>—Monsieur, nous avons cela.</p> - - -<p class="p2">Et il rapporta triomphalement une petite vache de -30 centimètres de haut; non seulement il sortait du lait -de ses pis d'ivoire, non seulement elle ruminait en tournant -ses gros yeux, mais elle était admirable de forme -et d'une merveilleuse beauté.</p> - -<p>—Mais, m'écriai-je, c'est une vache de Barye, exécutée -d'après Troyon.</p> - -<p>—Non, répondit simplement le marchand, elle sort -de la fabrique de M. Schann, rue des Vieilles-Haudriettes, -à Paris.</p> - - -<p class="p2">J'emportais la petite vache, et tout le long du chemin -je me disais:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p> - -<p>—Il est des hommes favorisés de Dieu et qui ont -d'heureuses destinées, vraiment.</p> - -<p>Cet excellent Schaunard est bien de ceux-là. Il a fait -rire toute une bande de bons esprits qui crevaient de -faim; sa gaieté les a soutenus dans la lutte.</p> - -<p>Imprimé tout vif, il a fait et fera bien longtemps encore -tordre de rire des générations pour qui le présent -et l'avenir ont été et sont encore chargés de nuages.</p> - -<p>Et comme si ce n'était pas assez d'avoir jeté la gaieté -dans l'esprit des pères, le voilà qui sème la joie dans le -cœur des petits enfants.</p> - -<p>Et je me suis pris à aimer de tout mon cœur ce bon -Schaunard, que je n'ai jamais vu.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="NAUNDORFF" id="NAUNDORFF"></a>NAUNDORFF</h2> -</div> - -<p>Naundorff vient réclamer un état civil, se prétendant -tout simplement le fils du dauphin Louis XVII, mort au -Temple, comme on l'avait cru jusqu'à présent.</p> - -<p>Il paraît que c'était une erreur.</p> - -<p>On aurait fait un faux acte mortuaire, et le dauphin, -le vrai dauphin, aurait été enlevé du Temple dans un -cercueil.</p> - -<p>C'est en vain que, depuis 1851, on dit à ce brave lieutenant -hollandais:—Il y a un arrêt qui vous a débouté -de vos prétentions.</p> - -<p>Il répond:</p> - -<p>—Oui, mais c'est un arrêt par défaut. Le comte de -Chambord ne s'est pas défendu.</p> - -<p>—Jugez donc, s'il s'était défendu!</p> - -<p>—Peu importe. J'ai des preuves; tous les monarques -du Nord ont reconnu mon père qu'ils ne connaissaient -pas. Il a été enterré sous le nom de Bourbon; je suis -connu sous le nom de Bourbon. Demandez au roi de -Prusse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p> - -<p>Comme personne ne se soucie d'aller s'informer, le -dauphin putatif reste calme dans son opinion.</p> - -<p>Vous verrez qu'il y aura des gens qui vont croire.</p> - -<p>Hier, une dame disait:</p> - -<p>—Enfin, si son père n'était qu'un simple horloger, -pourquoi aurait-on voulu l'assassiner?</p> - -<p>Avec cet argument, on finirait par conclure que Peschard, -l'horloger de Caen, qui fut assassiné pour tout de -bon, était bien plus dauphin que Naundorff, qui n'a été -assassiné que platoniquement.</p> - - -<p class="p2">La vérité, c'est qu'on se passionne peu pour le lieutenant -Naundorff, qui a déclaré qu'il ne tenait pas du tout -à la couronne de France.</p> - -<p>Ça été de sa part une maladresse. Que de partisans il -aurait pu se faire! Il y a tant de gens qui espèrent avoir -un jour un ministère ou un bureau de tabac!</p> - -<p>Un homme qui peut dire: J'abaisserai les impôts, je -supprimerai le service militaire, je donnerai de l'avancement -aux employés, cet homme peut être sûr d'avoir des -partisans.</p> - -<p>Mais un prince qui ne réclame pas la couronne n'est -pas un prince intéressant du tout.</p> - - -<p class="p2">Le plus curieux, c'est que Naundorff a trouvé un avocat; -cet avocat, c'est M. Favre; il y a des fatalités.</p> - -<p>Vous vous attendez à me voir injurier cet homme politique.<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> -Eh bien, pas du tout; vous voilà bien attrapés.</p> - -<p>D'abord je n'insulte personne. Cela ne sert à rien; -puis je reconnais à M. Favre un certain courage, celui -de rechercher avec avidité toutes les occasions d'exciter -ses ennemis contre lui. Est-ce de sa part bravoure, mépris -ou inconscience? Ma foi, je n'en sais rien.</p> - -<p>Dans ce procès, comme dans les autres, le membre -de la Défense nationale défend son client avec un talent -indiscutable.</p> - -<p>Pendant un moment, il a jeté le doute dans l'esprit de -l'auditoire, à ce point que plusieurs vieilles dames versaient -des larmes abondantes.</p> - - -<p class="p2">Un soir, un député arrive tout effaré dans les couloirs -de l'Assemblée.</p> - -<p>—Jules Favre, s'écrie-t-il, vient de prouver d'une -façon irréfutable que Naundorff est vraiment le dauphin -de France.</p> - -<p>—Quelle plaisanterie!</p> - -<p>—Ce n'est pas une plaisanterie, dit le baron Élizé de -M..., intervenant dans la conversation; la preuve, c'est -que M. de C... vient de partir pour demander à Naundorff -s'il accepterait le drapeau tricolore.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="JULES_JANIN" id="JULES_JANIN"></a>JULES JANIN</h2> -</div> - -<p>Un grand deuil est aussi venu affliger la famille des -lettres. Il ne s'agit pas d'une mort, Dieu merci, mais -tout simplement d'une retraite. Janin, Jules Janin, le -prince des critiques et le roi des honnêtes lettrés, quitte -le journalisme. Que ferons-nous de nos lundis?</p> - -<p>Depuis plus de quarante ans, cet esprit aimable parmi -les plus aimables, publiait dans les <i>Débats</i> un feuilleton -qui faisait la joie des délicats et l'honneur des gens de -notre profession.</p> - -<p>Tout le monde connaît cette critique douce, fine, -vivace, pleine d'aperçus savants, de bonté et de justice.</p> - -<p>Tout le monde a apprécié cette forme originale du -maître, forme élégante et bien à lui, musique adorable -d'originalité et de grandeur.</p> - -<p>Le maître se retire sous sa tente pour penser, tranquille; -mais, plus heureux que Coriolan, il se relire vainqueur; -il n'a voulu attendre ni l'accablement des ans, ni -le voile qui obscurcit les meilleurs esprits; il part, sinon<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> -dans la force de l'âge, du moins dans toute la force de -l'esprit.</p> - -<p>Janin est un de ces illustres à qui l'on ne peut dire au -revoir, car ils ne s'en vont jamais. Quand l'heure suprême -sonnera pour lui, il ne partira pas davantage. Il -restera comme Montaigne et comme Rabelais, les deux -plus grands hommes en l'art de penser et en l'art d'écrire.</p> - - -<p class="p2">L'œuvre de ce maître est immense. Sans compter -plus de cent volumes, de <i>l'Ane mort</i> jusqu'à sa traduction -d'Horace, sans compter des milliers d'articles, de -nouvelles, de contes et d'études, Janin a écrit sur le -théâtre moderne <span class="smcap">DEUX MILLE DEUX CENT QUARANTE</span> feuilletons, -soit <span class="smcap">VINGT-SIX MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGTS</span> -colonnes, soit <span class="smcap">UN MILLION TROIS CENT QUARANTE MILLE</span> -lignes; environ cent cinquante beaux volumes, c'est-à-dire -quatre fois plus de matière que le <i>Dictionnaire de -la conversation</i>, dont Balzac et lui furent les deux plus -brillants collaborateurs.</p> - -<p>Eh bien, mon cher monsieur Prud'homme, qui ne -voulez pas que M. votre fils soit homme de lettres, parce -que c'est «un métier de paresseux», monsieur Prud'homme, -que dites-vous de cela?</p> - -<p>Et pendant ce demi-siècle il n'est sorti de cet immense -labeur ni une injure, ni une vivacité même pouvant -amener une passagère amertume dans le cœur de -ceux dont il était le juge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p> - -<p>Sa plume était douce aux petits, loyale aux grands, -juste pour tous.</p> - -<p>Ses conseils ont fait de grands artistes, sa bonne grâce -a fortifié bien des accablés, et ses biographes futurs -n'auront qu'un seul embarras en racontant la noble carrière -de cet écrivain extraordinaire à tant de titres, celui -de savoir s'ils parleront tout d'abord de l'homme de -lettres ou de l'homme de bien.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="FELIX_PIGEORY" id="FELIX_PIGEORY"></a>FÉLIX PIGEORY</h2> -</div> - -<p>Un architecte.</p> - -<p>Félix Pigeory, après avoir été un jeune lion viveur et -à la mode, entra dans une excellente famille parisienne -et se trouva, grâce à cette alliance et aussi à la mort de -son frère, à la tête d'une belle fortune.</p> - -<p>Architecte habile, il créa le quartier Vintimille et -bâtit tous ces jolis hôtels Louis XV qui émaillent ce -quartier jusqu'à la rue Saint-Georges.</p> - -<p>Ces énormes travaux ne l'absorbaient pas complètement; -il trouvait encore le temps de faire des livres, de -diriger des journaux et de donner des concerts qui sont -restés célèbres.</p> - -<p>Merveilleusement intelligent, il découvrait les jeunes -artistes, il les devinait, les encourageait si bien qu'il est -peu d'artistes ayant aujourd'hui une valeur reconnue, -qui n'ait pas débuté dans l'hôtel de la rue d'Amsterdam, -que nous appelions le petit Conservatoire.</p> - -<p>Un matin, Pigeory revint d'un voyage en Normandie,<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -et il nous déclara tranquillement qu'il allait fonder une -ville. C'était vrai; il fonda cette ravissante petite cité -qui s'appelle Villiers-sur-Mer, entre Trouville et Cabourg.</p> - -<p>Conteur aimable, facile en affaires, extrêmement -serviable, il amena l'univers dans ce trou où il n'y -avait pas dix maisons. Aujourd'hui, il y en a mille, et -les princes d'Orléans y ont passé la dernière saison.</p> - -<p>Comme tout le monde, et peut-être parce qu'il avait -été trop heureux, Pigeory avait des ennemis; mais une -chose doit consoler son jeune fils, qui est entré au service -pendant la dernière guerre et qui y est resté, c'est -que l'église de la Trinité était à peine assez grande pour -contenir tous les amis de son père.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="BERTALL" id="BERTALL"></a>BERTALL</h2> -</div> - -<p>Mieux que personne, Bertall connaît le monde parisien, -et il faut voir avec quel entrain il le fait danser -sous les yeux étonnés du lecteur.</p> - -<p>Singulier homme que ce Bertall! Il dessine comme -Gavarni, il écrit comme About, il a de l'esprit comme -Karr, et il n'a pas l'air de s'en douter autrement.</p> - -<p>Il fait un livre qui est un monde, et il dit tranquillement: -«Voilà!»</p> - -<p>Et quand on lui fait des compliments, il a l'air de -chercher dans son cerveau de qui ou de quoi on lui -veut parler.</p> - -<p>Ce livre de <i>la Comédie de notre temps</i> est, sans -contredit, le grand succès du jour, et voyez quelle chose -étrange, ce succès ne fera pas de jaloux, parce qu'il est -vraiment mérité.</p> - - -<p class="p2">Puisque je tiens Bertall, j'en profite.</p> - -<p>Un jour un collectionneur intelligent—il existe<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -probablement—ramassera toute son œuvre, c'est-à-dire -les deux cent mille dessins qu'il a faits depuis -trente ans, sans compter ceux qu'il fera encore, car ce -diable d'homme a tout illustré! Il est vrai qu'il a eu le -soin de ne pas s'oublier.</p> - -<p>Bertall eut un jour une idée qui a rapporté des -millions... à l'éditeur.</p> - -<p>Il pensa à illustrer l'œuvre de Paul de Kock en livraisons -à bon marché.</p> - -<p>La spéculation fut magnifique, elle dure encore.</p> - -<p>Tout cela n'a rien de bien extraordinaire, mais voici -le curieux de l'affaire.</p> - -<p>On apporte les premiers exemplaires à Paul de Kock, -qui se met tranquillement à relire son œuvre.</p> - -<p>—Eh bien! êtes-vous content? lui demande l'éditeur.</p> - -<p>—Ma foi oui, répondit l'auteur de <i>Mon Voisin Raymond</i>, -depuis qu'il y a des dessins dans mes livres, je -les lis avec plaisir; je n'aurais jamais cru que c'était -aussi amusant; vous me croirez si vous voulez, il y a -des moments où je n'ai pas pu m'empêcher de rire.</p> - -<p>Jusque-là, il n'y avait que lui dans l'univers qui n'avait -pas ri en lisant ses livres.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LISE_TAUTIN" id="LISE_TAUTIN"></a>LISE TAUTIN</h2> -</div> - -<p>Cette pauvre Lise Tautin vient de mourir à Bologne -(1874).</p> - -<p>Paris avait oublié cette étoile, disparue un beau soir -sans qu'on sache pourquoi.</p> - -<p>C'était une charmante fille, enfant de la halle, folle -du théâtre, qu'elle adorait.</p> - -<p>Jacques Offenbach, qui sait trouver les étoiles autrement -que M. Le Verrier, l'avait découverte à Bruxelles -et l'avait amenée aux Bouffes à raison de cent cinquante -francs par mois; c'était le prix des étoiles il y a dix-huit -ans; mais tout a bien augmenté depuis.</p> - -<p>Pendant sept ans, Tautin fut l'enfant gâtée du public.</p> - -<p>Puis un jour, le capricieux la délaissa pour Schneider.</p> - -<p>Le public resta froid.</p> - -<p>—Allons, pensa la pauvre Lise, il n'y a plus rien à -faire pour moi ici. Et elle partit. Elle recommença sa -vie nomade; mais elle devint triste.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span></p> - -<p>—Ça ne durera pas, cette toquade-là, disait Tautin, -qui avait vu Schneider jouer des bouts de rôles au -théâtre où elle était la reine. Elle attendit en se mordant -les lèvres que le caprice du maître passât; mais le -caprice persistait.</p> - -<p>Un jour, Schneider fut malade, et sa rivale pensa que -son tour était revenu.</p> - -<p>—Je vais leur faire voir, dit-elle, comment on <i>chante</i> -la <i>belle Hélène</i>!</p> - -<p>Je la rencontrai il y a deux ans. Elle me parla de ses -succès, de ses couronnes, de ses bouquets, de ses -triomphes; et, quand elle eut fini cette nomenclature, -deux larmes lui vinrent aux yeux.</p> - -<p>—C'est égal, fit-elle, il n'y a encore que Paris!</p> - -<p>—Hélas! oui il n'y a que Paris pour les artistes.</p> - -<p>Pauvre fille! qui pouvait lui faire croire, quand le -public lui faisait bisser l'air d'Évohé, qu'elle irait mourir -oubliée dans le pays de la charcuterie, à Bologne?</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="ARMAND_BARTHET" id="ARMAND_BARTHET"></a>ARMAND BARTHET</h2> -</div> - -<p>Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait -pu laisser un grand nom, et qui, en somme, n'a laissé -qu'un aimable souvenir.</p> - -<p>M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le -soir de la première représentation du <i>Moineau de -Lesbie</i>.</p> - -<p>Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût -longue. Ce début avait été plus beau que celui d'Émile -Augier.</p> - -<p>On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français -d'alors; on a raconté de vingt manières différentes -comment cette œuvre charmante avait vu le feu de la -rampe; la vraie vérité, la voici:</p> - -<p>Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement -riche; il en était à sa sixième année de droit, -qu'il avait encore quatre mille francs de rentes, somme -importante alors pour un vieil étudiant; joignez à cela -un excellent père, un frère abbé et un autre médecin<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -militaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous -verrez que Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on -s'est plu à représenter, je ne sais pas pourquoi, «plus -délabré que Job et plus fier que Bragance».</p> - -<p>Barthet avait écrit le <i>Moineau de Lesbie</i> à Besançon, -à sa sortie du collège; il l'avait fait imprimer à ses -frais, et l'avait distribué à tous ses amis.</p> - -<p>En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français -et à l'Odéon.</p> - -<p>Naturellement il n'en entendit plus parler.</p> - -<p>Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un -insuccès complet; bref, il abandonna l'espoir insensé -d'être joué.</p> - -<p>Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce, -qu'il ne considérait plus que comme un péché de jeunesse.</p> - -<p>Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui -rappelait les rêves d'or et de gloire de sa prime jeunesse.</p> - -<p>Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en -défaire, il l'envoya à Jules Janin.</p> - -<p>—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus -parler.</p> - -<p>Il pensait mal.</p> - -<p>Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était -en révolution; Janin avait consacré un feuilleton tout -entier à l'œuvre du jeune inconnu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span></p> - -<p>Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première -fois ni la dernière qu'il devait sauver un désespéré de -talent.</p> - -<p>Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français, -et le feuilleton du philosophe aimable de -Passy, du vrai prince des critiques en main, il enfonça -la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon -de temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient.</p> - - -<p class="p2">M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire -et son élégance proverbiale quelques épisodes de -la vie de Barthet, et cela m'a remis en mémoire une -anecdote que Barthet racontait de la façon la plus plaisante -et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry -Houssaye, l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade, -jouait le rôle d'enfant terrible.</p> - -<p>Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur -du Théâtre-Français.</p> - -<p>Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux -habits, comme il convient à un jeune auteur qui va voir -l'arbitre de ses destinées.</p> - -<p>Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau -neuf, un chapeau qui eût été trop neuf pour un homme -du monde, mais que le poète ne trouvait pas trop brillant -pour parer son front prédestiné.</p> - -<p>On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbé<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -les dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur; -mais dans les grandes circonstances, il faut -savoir faire des sacrifices. D'ailleurs, ce chapeau était -appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de la -Comédie.</p> - -<p>Arsène Houssaye était sorti.</p> - -<p>Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne -grâce, reçut le jeune auteur avec une bonté parfaite; -elle l'engagea à attendre son mari et présenta son jeune -fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans.</p> - -<p>Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas, -il le fit jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du -monde.</p> - -<p>La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant.</p> - -<p>Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet -fort encouragé par le bon accueil, faisait de louables -efforts pour être aimable.</p> - -<p>Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment -agitait son âme; il sentait l'approche d'un -malheur. Il tourne machinalement la tête, et il -pâlit.</p> - -<p>Voilà ce qui s'était passé:</p> - -<p>Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le -chapeau neuf du poète, et, armé d'une paire de -baguettes, il tambourinait, joyeux, sur le couvre-chef -devenu horriblement chauve.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span></p> - -<p>—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame -Houssaye. Henry, maudit enfant! qu'as-tu fait là?</p> - -<p>—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant. -Et il se remit tranquillement à battre un pas -redoublé.</p> - -<p>—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après, -je le vois encore cisaillant mon chapeau; on n'a pas -idée combien il était gentil.</p> - - -<p class="p2">Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet -aurait certainement conservé sa fortune, car il ne serait -jamais sorti de prison.</p> - -<p>Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous -les duels.</p> - -<p>Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins; -ils ont empêché bien des combats, le premier -par ses emportements fantastiques, l'autre par son inaltérable -sang-froid.</p> - -<p>Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet -allait chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand -peintre que vous savez.</p> - -<p>Les témoins se réunissaient, et, après les salutations -d'usage, l'un d'eux prenait la parole:</p> - -<p>—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les -circonstances qui nous rassemblent, nous pensons que -notre premier devoir est d'essayer de concilier autant -que possible...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span></p> - -<p>Barthet s'élançait comme un chacal.</p> - -<p>—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner -ce que nous avons à faire?</p> - -<p>—Pas le moins du monde.</p> - -<p>—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé -comme ça.</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons -commencer tous deux, et mon ami se chargera de -monsieur.</p> - -<p>Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que -Barthet se battait lui-même.</p> - -<p>Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges -façons, se récusaient ou signaient ce qu'on voulait.</p> - -<p>Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il -était ainsi fait.</p> - - -<p class="p2">Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours -vert et son fusil de chasse sur l'épaule: il voulait tuer -un Prussien; c'était une idée fixe.</p> - -<p>Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du -café hanté par les officiers allemands.</p> - -<p>Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et -sortit.</p> - -<p>Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé, -sans être même interrogé; enfin, après un mois, -il revint chez lui, et jeta son fusil avec tristesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span></p> - -<p>—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se -mit à pleurer.</p> - -<p>C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme -hardi; ils l'avaient pris pour un fou.</p> - -<p>Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés, -Barthet est mort privé de sa raison!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="MYSS_AMY_SHERIDAN" id="MYSS_AMY_SHERIDAN"></a>MYSS AMY SHERIDAN</h2> -</div> - -<p>Une jeune et belle personne qui paraît avoir très -envie de vivre, c'est mademoiselle Amy Shéridan.</p> - -<p>Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée -d'une très jolie figure, et certainement la plus belle -femme de la Grande-Bretagne; elle a six pieds de haut.</p> - -<p>Les formes de son corps sont admirables...</p> - -<p>Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure -beaucoup en donnant ce renseignement intime, -ou que je suis un vaniteux qui veut à tout prix avoir -l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes.</p> - -<p>Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers -en savent autant que moi sur ce chapitre. -Vous voyez que j'aurais bien tort de prendre un petit -air mystérieux.</p> - - -<p class="p2">Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs -talents à sa grâce, entre autres celui de monter à cheval<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> -comme Ducrow. Aussi a-t-elle un succès immense dans -cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans les -fêtes de Noël à Londres.</p> - -<p>Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le -peuple le plus pudibond du monde, choisit ses affarouchements. -Il a une censure sévère qui interdit les -pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai fait <i>la -Timbale d'argent</i>, je veux bien être pendu, si je sais -comment vous raconter la pièce dans laquelle joue la -belle Amy, pièce destinée aux joies des petits réformés -en congé ou des jeunes misses de la cité.</p> - -<p>Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai, -c'est tout ce que je puis faire pour vous. Voici l'histoire:</p> - - -<p class="p2">Le comte de je ne sais quel comté possède une femme -charmante et qui est bonne. Voilà un comte régnant -qui, au premier abord, a l'air d'être heureux. Eh bien, -non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte -n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et -trop charmante.</p> - -<p>Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres. -Ainsi, un matin, elle se lève avec le désir d'affranchir -tous les serfs de sa ville. Elle rêve une ville où il n'y -ait que des bourgeois.—Drôle de goût!</p> - -<p>Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré -mal gré, il lui faut céder, en pensant qu'il ne profitera -pas de l'affranchissement général.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p> - -<p>Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce -qu'elle désire, il lui passe par la tête une autre vision.</p> - -<p>Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une -épreuve qui lui réponde de leur respect et de leur -obéissance; alors elle fait proclamer qu'elle va se promener -dans les rues de la ville, montée sur son cheval -blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point -regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le -temps qu'il lui plaira de chevaucher dans les rues.</p> - -<p>Tous les habitants se cachent avec empressement, -bien contents d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice -si facile.</p> - -<p>Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable! -voilà le difficile qui arrive,—la comtesse a eu une -autre vision; elle est sortie à cheval, mais sans vouloir -faire toilette. Ne croyez pas qu'elle ait un négligé galant; -non, elle n'a pas voulu faire toilette du tout, elle -n'a même pas de selle à son cheval.</p> - -<p>Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les -rues, il y a un tailleur,—on sait combien l'engeance -est indiscrète,—il y a un tailleur qui regarde à travers -les carreaux.</p> - -<p>Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la -ville, fait adopter cette mode nouvelle, Worth lui-même -pourrait bien faire faillite.</p> - -<p>La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à -tout autre chose, descend de cheval, et flanque à l'artisan<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -curieux une roulée de coups de poings, mais de si -bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en emporter -pour les placer à la Caisse des consignations, en -attendant qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les -mérite réellement.</p> - - -<p class="p2">Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre; -tous les ans, on la représente dans plusieurs théâtres à -la fois.</p> - -<p>On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme -la Shéridan!</p> - -<p>La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et -elle racontait ses succès à Alexandre Dumas, le vieux, -et ce cher grand homme, qui était doux et bon comme -personne, peut-être parce qu'il était si admirablement -doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre Dumas -disait, en entendant les récits du théâtre contemporain -des compatriotes de Shakspeare:</p> - -<p>—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les -anglais.</p> - -<p>Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard, -les pièces de son fils ne trouveraient pas grâce devant -l'hypocrisie britannique?</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="ALFRED_QUIDANT" id="ALFRED_QUIDANT"></a>ALFRED QUIDANT</h2> -</div> - -<p>Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de -l'aventure bizarre arrivée dernièrement à l'un de nos -artistes les plus aimés.</p> - -<p>Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner -à sa porte. Toute la maison est en l'air, et -lui-même se lève croyant que le feu est au logis.</p> - -<p>—Qui est là?</p> - -<p>—Ouvrez vite!</p> - -<p>—Mais encore!</p> - -<p>—Est-ce ici chez le pianiste?</p> - -<p>On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé:</p> - -<p>—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez -vite chez la princesse.... off.</p> - -<p>—Pour quoi faire?</p> - -<p>—Pour les faire danser.</p> - -<p>—Vous êtes fou!</p> - -<p>—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle a<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> -invité du monde à dîner, maintenant ils veulent danser; -on m'a dit d'aller chez un bon pianiste et je suis venu -chez vous.</p> - -<p>—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel -auteur du <i>Petit enfant</i>.</p> - -<p>—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas, -mais je connais bien monsieur; j'étais chez le comte de -V... où monsieur donnait des leçons à la demoiselle.</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame -la princesse est très généreuse.</p> - -<p>—Mais, mon ami, vous confondez, je...</p> - -<p>—Monsieur! la voiture est en bas.</p> - -<p>—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde -de réflexion.</p> - -<p>Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à -l'hôtel de la princesse, et entre gravement au salon où -les convives sont en liesse.</p> - -<p>A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement.</p> - -<p>—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant -en s'inclinant avec la grâce qui le caractérise, je -suis à ses ordres.</p> - -<p>—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu -son professeur d'autrefois, vous n'y pensez pas; -pardonnez, je vous prie, c'est une erreur; je ne sais -comment m'excuser.</p> - -<p>Quidant va au piano et se met à improviser une mazourka<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> -des plus entraînantes, puis une polka, puis une -valse; on ne vit plus dans le salon, on tourne.</p> - -<p>Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce -charmante, dit au brillant pianiste.</p> - -<p>—Cher maître, votre bras.</p> - -<p>Étonnement des convives étrangers, sourire des invités -parisiens, stupéfaction du domestique.</p> - -<p>Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande -son pardessus dans l'antichambre.</p> - -<p>Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement.</p> - -<p>—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché -d'être venu.</p> - -<p>—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un -louis dans la main. Je vous remercie d'avoir pensé à -moi.</p> - -<p>—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le -bien; mais, voyez-vous, moi, j'aime les artistes!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="EDMOND_VIELLOT" id="EDMOND_VIELLOT"></a>EDMOND VIELLOT</h2> -</div> - -<p>Un très bon garçon.</p> - -<p>Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond -Viellot. C'était une nature douce, honnête et timide, -serviable et désintéressée.</p> - -<p>La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être -citée.</p> - -<p>Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847. -<i>Monte-Cristo</i> et <i>les Mousquetaires</i> venaient de faire -fureur, et tous les journaux de Paris cherchaient à -arracher au <i>Siècle</i> l'illustre romancier qui faisait sa -gloire.</p> - -<p>Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne -que Maquet et autres préparaient pour lui. Dumas était -obligé de recopier jusqu'à la ligne la plus insignifiante, -le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il n'accepterait -la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas lui-même, -sachant bien que le cher grand homme ne copierait<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> -jamais les autres et serait ainsi forcé de donner -du sien.</p> - - -<p>Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne -prit pas le temps de se mettre à table. Celui qui devait -plus tard faire un dictionnaire de cuisine de mille pages -déjeuna ce jour-là de menue charcuterie.</p> - -<p>En coupant un morceau de galantine, il poussa un -cri, s'empara de la feuille de papier qui l'enveloppait, -et, l'ayant regardée, il s'écria:</p> - -<p>—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que -c'est que la gloire!</p> - - -<p class="p2">Le grand romancier se trompait; le papier graisseux -n'était pas un autographe de lui. Bocage et Philibert -Audebrand l'avaient examiné: c'était un mémoire d'entrepreneur -de bâtiment.</p> - -<p>Dumas sonna son domestique.</p> - -<p>—Où as-tu acheté cela?</p> - -<p>—Chez un charcutier.</p> - -<p>—Je m'en doutais. Quel charcutier?</p> - -<p>—Le charcutier du coin?</p> - -<p>—Quel coin?</p> - -<p>—Rue Saint-Lazare.</p> - -<p>—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers -de la maison, Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi -l'homme qui a écrit cela.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p> - -<p>Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère -de la rue d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait -le papier du marchand de tabac, lequel marchand -affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur vérificateur -qui demeurait vis-à-vis.</p> - -<p>Fontaine alla chez le toiseur.</p> - -<p>—Qui a écrit cela? demanda-t-il.</p> - -<p>—Moi, dit un grand jeune homme pâle.</p> - -<p>—Suivez-moi.</p> - -<p>En arrivant rue Bleue, Fontaine dit:</p> - -<p>—Voilà le bonhomme.</p> - - -<p class="p2">—Qui es-tu? demanda l'auteur d'<i>Antony</i>; moi, je -suis Alexandre Dumas.</p> - -<p>—Moi, Edmond Viellot.</p> - -<p>—Me connais-tu?</p> - -<p>—Quelle bêtise! je sais <i>les Mousquetaires</i> par cœur, -et, toutes les fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les -quais pour lire <i>Térésa</i>, <i>Angèle</i> ou <i>Don Juan de Marana</i>.</p> - -<p>—Tu n'es pas courtisan.</p> - -<p>—Je suis toiseur.</p> - -<p>—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs -et nourri, c'est trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans -me donnait lorsque j'avais ton âge.</p> - -<p>—Accepté, fit Viellot avec joie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p> - -<p>Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers -qu'il ne gagnait que cent francs par mois chez son vérificateur -et qu'il n'était pas nourri du tout.</p> - -<p>Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre -garçon rester maçon, puisque c'était son métier. On a -tant démoli pendant vingt ans, qu'il aurait probablement -trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens camarades; -mais la gloire de servir un aussi illustre -maître lui tourna la tête, et franchement il y avait de -quoi.</p> - - -<p class="p2">Viellot copia, copia à la toise la moitié des <i>Quarante-Cinq</i>, -vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent -par les mains sans compter la moitié de <i>la Dame de -Monsoreau</i>, <i>Pitou</i>, <i>Joseph Balsamo</i> et quantité d'autres -récits du prestigieux conteur.</p> - -<p>Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait -de bonne foi être le collaborateur de Dumas.</p> - -<p>Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient -la même illusion, que Viellot était bien pardonnable.</p> - - -<p class="p2">Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui. -Bien nourri, bien ou à peu près exactement payé, bien -traité par tout le monde en considération du maître, il -n'était pas trop à plaindre.</p> - -<p>Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitude<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> -du lecteur et des dissensions intestines suspendirent les -travaux de Dumas, qui, après avoir fait le journal <i>le -Mousquetaire</i>, se reposa sur ses lauriers.</p> - -<p>Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue -d'Amsterdam, très convaincu qu'il se reposait sur sa -part de lauriers.</p> - -<p>Un matin, Dumas lui dit:</p> - -<p>—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici -pour vous, vous devriez chercher de l'ouvrage ailleurs.</p> - -<p>Viellot répondit:</p> - -<p>—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger.</p> - -<p>Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit:</p> - -<p>—Ah! et pourquoi donc?</p> - -<p>—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce -que j'ai partagé tous vos succès, parce que je vous suis -dévoué comme un chien, et que je mourrai sur le paillaisson -de votre porte, à moins que vous ne me chassiez, -ce qui ne serait pas à souhaiter.</p> - -<p>—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé.</p> - -<p>—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le -plus grand et le meilleur d'entre nous.</p> - -<p>Le soir, Dumas disait:</p> - -<p>—Cet animal de Viellot, quel brave garçon!</p> - - -<p class="p2">Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares -commissions, n'était plus payé; de temps en temps, le -bon maître, s'apercevant que les souliers de son secrétaire<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> -étaient par trop éculés, lui donnait un louis; -quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois; -à l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se -disait:</p> - -<p>—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé -régulièrement; mais enfin <i>il</i> fait ce qu'il peut, ce n'est -pas moi qui <i>le</i> tourmenterai jamais.</p> - - -<p class="p2">Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à -moins qu'il n'y fût convié; or, comme la table d'Alexandre -Dumas était autrement facile à prendre que Sébastopol, -il s'ensuivait qu'il y avait toujours du monde; ce qui -faisait que Viellot dînait assez rarement.</p> - -<p>Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir, -il allait chez un des cent mille amis de Dumas.</p> - -<p>—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque -chose comme une dizaine de mille francs, parce -que j'ai touché des à-compte; je suis sans argent. Si -vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais -une délégation sur mes appointements.</p> - -<p>—Que désirez-vous?</p> - -<p>—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache -pas que j'aurais besoin d'une pièce de quarante -sous.</p> - - -<p class="p2">Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits; -l'oisiveté usait son caractère, si bon et si honnête. Il se<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> -mit à boire. Dumas détestait les ivrognes; il commença -par tenir Viellot à distance: la maison était pleine de -farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux mieux, et -qui naturellement se détestaient les uns les autres.</p> - -<p>Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot -en lui disant:</p> - -<p>—Tiens, va payer ma voiture.</p> - -<p>—Combien?</p> - -<p>—Une heure: 2 francs 50.</p> - -<p>Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau -et sortit.</p> - -<p>—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites -indignés, il n'a pas rendu la monnaie!</p> - -<p>—Bah! fit Dumas, la belle affaire!</p> - -<p>Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre -Dumas continua:</p> - -<p>—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes -à Viellot, peut-être deux millions; je lui en confierais -encore, et il mourrait de faim avant d'y toucher.</p> - -<p>L'auditoire était incrédule.</p> - -<p>—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement -Alexandre Dumas, qu'on peut confier un million à Viellot, -mais...</p> - -<p>—Mais?</p> - -<p>—Mais il ne faut pas lui confier cent sous.</p> - - -<p class="p2">Pendant que les rats de la maison riaient à gorge<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> -déployée de la plaisanterie du maître, Viellot consommait -dans une gargote du quartier un dîner qui lui -semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de comparaison -à craindre avec le déjeuner du matin.</p> - -<p>Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier -cinq francs au brave secrétaire, et, comme les gens -qui peuvent prêter un million sont très rares, il perdit -beaucoup de clients.</p> - -<p>Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante. -Quand on parlait devant lui de l'illustre maître, il fondait -en larmes, et ses pleurs étaient si sincères, qu'ils -donnaient envie de pleurer.</p> - -<p>A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue -maladie, aggravée par une poignante misère.</p> - -<p>La veille de sa mort, il disait:</p> - -<p>—Je vais aller <i>le</i> retrouver là-haut; c'est <i>lui</i> qui -sera étonné quand je <i>lui</i> dirai comment ses amis m'ont -lâché, moi, <i>son</i> plus vieux <i>collaborateur</i>.</p> - - -<p class="p2">Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse.</p> - -<p>Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit:</p> - -<p>—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu -pas à la <i>Revue des Deux Mondes</i>?</p> - -<p>—Moi, vous abandonner? jamais de la vie!</p> - -<p>—Bah! tu dis cela.</p> - -<p>—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vous<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> -me croirez si vous voulez, si Buloz m'offrait dix sous -la ligne, je refuserais.</p> - -<p>—Et s'il t'en offrait vingt?</p> - -<p>—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais -les oreilles et je <i>m'ensauverais</i>.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="MICHELET" id="MICHELET"></a>MICHELET</h2> -</div> - -<p>Le chantre de l'amour, de la mer et de l'oiseau, Michelet -l'historien, est mort.</p> - -<p>Il n'est pas probable qu'à son âge il laisse des mineurs, -néanmoins on a vendu sa bibliothèque aux enchères.</p> - -<p>Pendant qu'on adjugeait les livres de l'éloquent professeur -du Collège de France, madame Janin offrait -ceux de son mari à l'Académie française.</p> - -<p>Les héritiers se suivent, mais ne se ressemblent pas.</p> - -<p>A cela on dira que madame Janin est riche.</p> - -<p>C'est vrai. Mais la bibliothèque de l'auteur de <i>Barnave</i> -est d'un prix inestimable, celle de Michelet, ou du -moins ce qui a été vendu, n'a pas atteint trois cents -francs.</p> - -<p>On dira peut-être que je me mêle de choses qui ne me -regardent point. Eh bien! si, cela me regarde parce -que dans ces volumes, vendus à un prix si infime que<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -le commissaire-priseur et les commissionnaires ont dû -faire la grimace, il y avait des envois d'auteurs.</p> - -<p>Deux ou trois cents pauvres diables, poussés par le -respect ou l'admiration, avaient inscrit leurs noms au -bout d'une formule, grotesque peut-être, mais, à coup -sûr, honorable pour celui auquel elle s'adressait.</p> - -<p>Eh bien, ces livres-là, quelle que soit l'obscurité de -ceux qui les ont signés, on les brûle, on en fait des -allumettes, mais on ne les vend pas.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LOUIS_DAVYL" id="LOUIS_DAVYL"></a>LOUIS D'AVYL</h2> -</div> - -<p>La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl, -il y a quelque vingt ans de cela, ce jeune gentleman -portait un habit marron à boutons d'or; déjà, à cette -époque, c'était assez étrange.</p> - -<p>C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il -passait alors pour étudier le droit, et délaissait volontiers -l'école de la place du Panthéon pour les bureaux -des petits journaux.</p> - -<p>Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis, -Jules Vallès, et une plaisanterie faite à l'auteur de ses -jours lui avaient constitué une certaine célébrité parmi -nous.</p> - -<p>Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des -deux adversaires devenus grands amis depuis. La plaisanterie -paternelle s'était terminée par un immense -éclat de rire.</p> - -<p>Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans -l'Ouest, arrive chez son fils au quartier Latin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p> - -<p>Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père -arrivait justement le lendemain d'une orgie, les bouteilles -vides encombraient la table et jonchaient le sol.</p> - -<p>—Hum! fit le président, qu'est cela?</p> - -<p>—Des bouteilles.</p> - -<p>—Je vois bien; mais quel désordre!</p> - -<p>—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon -temps à ranger tout cela.</p> - -<p>—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler, -mais il ne faut pas se tuer.</p> - -<p>En faisant cette sage recommandation, les pieds du -magistrat rencontrèrent un objet sans nom.</p> - -<p>Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si -crottées, si trouées, que Privat d'Anglemont lui-même -en eût rougi.</p> - -<p>Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes; -mais il sentit une résistance.</p> - -<p>—Qu'est-ce encore? fit-il.</p> - -<p>—Des bottes.</p> - -<p>—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans?</p> - -<p>—Oui, papa: des pieds.</p> - -<p>—A qui?</p> - -<p>—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès -que les malheurs de sa patrie empêchent de dormir -depuis bien longtemps.</p> - -<p>—Ça, un duc?</p> - -<p>—Oui, c'est un duc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span></p> - -<p>—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible -bohème déguenillé qui dormait les poings fermés.</p> - -<p>—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas -plus tard qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les -Medina-Cœli, lui ont envoyé un demi-million de réaux, -soit cent vingt-cinq mille francs, pour mettre de l'ordre -dans ses petites affaires; mais le duc les a malheureusement -refusés, ne voulant rien accepter d'une famille -rivale qui a abandonné la cause du roi.</p> - -<p>—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses -yeux. Grands cœurs, ces Olivarès!</p> - -<p>Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa -de s'habiller, et, prétextant ne pouvoir manquer -le cours, il s'éclipsa, laissant son père avec le dormeur.</p> - -<p>Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne -le sut jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze -heures, le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds, -sortait de la Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie -du magistrat, son hôte, dans un restaurant du -Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda dix-sept -fois du pain.</p> - - -<p class="p2">Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand -de cuirs à Privas, un propriétaire à Landernau, -cela n'a rien de bien extraordinaire; mais mettre dedans -un magistrat qui a été juge d'instruction, on avouera<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -que ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa -un éclat de rire qui fit trembler Paris.</p> - -<p>Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et -le président, pas content du tout, lança l'anathème sur -son fils.</p> - -<p>Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se -mettre dans l'industrie, de devenir un homme sérieux, -afin d'apaiser la colère paternelle. Il eut la faiblesse de -suivre ce conseil.</p> - -<p>La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa -pas. Elle ne voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui, -n'ayant pu devenir ni homme de lettres, ni avocat, la -prenait comme pis aller.</p> - -<p>Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le -grand-livre aux orties et s'en alla, dans la forêt de -Fontainebleau, s'enfermer dans une petite maison -ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse.</p> - -<p>La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète -Charles Bataille, que d'Avyl avait recueilli à la mort de -son père, ne fut-il pas étranger à cette visite.</p> - -<p>Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante! -si choyée, qu'elle s'établit dans l'endroit.</p> - -<p>En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces: -<i>Madame de Régis</i>, qu'on jouera demain à la Renaissance, -<i>les Rebelles</i>, empêchés par la catastrophe du -Châtelet; <i>Madeleine</i>, un grand drame, et enfin <i>le Dernier -Gascon</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span></p> - -<p>Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire, -envoyait à la <i>République Française</i> des articles fort -remarqués, entre autres une série de portraits véritablement -remarquables. Je me rappelle parmi plusieurs -celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable -éclat de rire.</p> - -<p>Il débutait ainsi:</p> - -<p>«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait -le lac d'Enghien.»</p> - -<p>Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du -conseil général et bien connaître les bords du lac -d'Enghien, pour comprendre ce que ces deux lignes -renferment de fine raillerie parisienne.</p> - - -<p class="p2">Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre -maisonnette comme on regarde un ami qu'on ne doit -plus revoir, et il rentra dans Paris.</p> - -<p>Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion -plus heureuse ne devait se présenter.</p> - -<p>Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps -respectable, d'Avyl, qui possède un courage éprouvé, -pouvait prétendre à tout.</p> - -<p>Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le -chemin de l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la -tranchée, où il resta, le brave garçon, jusqu'à la fin du -siège.</p> - -<p>Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de la<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -tranchée! Un jour peut-être, on racontera l'histoire de -ces nuits si longues et si terribles passées sous la mitraille -prussienne par un froid tel que lorsqu'un homme -mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat d'obus, -de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de -reste.</p> - - -<p class="p2">Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation -cela fût plus triste qu'autre chose; mon Dieu non, au -contraire. Parfois même un formidable éclat de rire -sortait des entrailles de la terre, et l'officier de ronde, -habitué à cette musique qui couvrait quelquefois le bruit -du canon, l'officier disait:</p> - -<p>—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui -raconte une fable.</p> - -<p>Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment -de talent s'il n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis -pas fâché de lui jeter cette injure à la face.</p> - -<p>Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère -anglaise, si bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé -à sa guise avec un accent, trempé dans la Garonne -et dans la Tamise, de l'effet le plus pittoresque.</p> - -<p>Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme, -en ce sens qu'elles sont en prose.</p> - -<p>En voici un échantillon:</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse">«<span class="smcap">LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS</span></div> - <div class="verse indent-2">«Autrefois le rat de ville</div> - <div class="verse indent-2">»Invita le rat des champs - <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></div> - <div class="verse indent-2">»D'une façon fort civile</div> - <div class="verse indent-2">»A des reliefs d'ortolans.</div> - </div> -</div> - -<p>«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis -de Turquie, mais enfin il y avait des jours où on n'était -pas trop mal. Voilà mes gaillards qui venaient d'achever -le gigot, quand Dinochau se mit à faire une scène au -rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat des -champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la -rapidité de la foudre:</p> - -<p>»Le rat de ville lui criait:</p> - -<p>»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée! -Ça ne sera rien, remontez donc!</p> - -<p>»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un -paysan, moi, je n'aime pas ces machines-là; j'aime -mieux m'en aller sans payer que d'avoir des histoires.»</p> - -<p>Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais -il n'en est pas moins vrai que la manière d'apprécier -le paysan rat ou le rat paysan est peut-être supérieure -dans la fable de Bénassit à celle du grand fabuliste.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="LA_REINE_POMARE" id="LA_REINE_POMARE"></a>LA REINE POMARÉ</h2> -</div> - -<p>Cependant que les partis se disputent le pouvoir, une -reine vient de mourir sans que personne y prenne autrement -garde.</p> - -<p>Oui, une reine, qui avait eu une couronne, une reine -qui avait vu à ses pieds, qui étaient très petits, toutes -les castes assemblées.</p> - -<p>Elle avait vu la noblesse l'encenser, la magistrature -fléchir le genou devant elle. Elle avait usé de l'armée -plus que princesse au monde. Il faut bien avouer que -si le clergé était resté froid, le peuple l'avait acclamée -bien souvent.</p> - -<p>Elle était arrivée au pouvoir par la grâce de Dieu et -la volonté nationale.</p> - -<p>Elle avait régné sans opposition.</p> - -<p>Il arriva pourtant qu'un jour la noblesse, l'armée, -les parlements, tout l'abandonna à la fois.</p> - -<p>Elle fit son appel au peuple, mais le peuple ne se<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> -rendit pas dans ses comices, et son pouvoir tomba devant -les abstentions des conservateurs, gens ainsi nommés -parce qu'ils ne savent rien conserver.</p> - - -<p class="p2">Sa pauvre Majesté végéta pendant trente ans, cherchant -à retrouver un sceptre qu'elle ne croyait qu'égaré, -et qui était bien perdu.</p> - -<p>Enfin, pauvre et honteuse, elle alla mourir dans un -bouge garni, comme Napoléon mourut à Sainte-Hélène, -avec cette différence pourtant que Montholon et Bertrand -lui manquèrent absolument.</p> - -<p>C'est qu'il faut avoir été un bien grand homme ou -avoir eu un bien grand cœur pour que deux amis vous -suivent sur un rocher.</p> - - -<p class="p2">Cette reine d'occasion s'appelait de son nom de famille -Louise Birat; elle avait été couronnée sous celui -de Pomaré. Son sacre avait eu lieu à la Chaumière; le -champagne avait remplacé l'huile sainte.</p> - -<p>Ses deux chevaliers, ce jour-là, étaient M. Charles -de T..., ancien préfet de l'empire, et M. B..., qui devint -plus tard un magistrat irréprochable et qui occupa de -grandes situations. Que ces gentlemen ne disent pas -non, ou je les imprime tout vifs...</p> - - -<p class="p2">Louise Birat était laide comme le péché, mais attrayante -comme lui, et elle dansait à ravir. Son teint<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -bistré, son nez plat et ses cheveux d'un noir à irriter le -cirage.</p> - -<p>C'était au temps où M. Guizot avait préféré indemniser, -moyennant une somme insignifiante, un certain Pritchard, -pasteur protestant, plutôt que d'avoir la guerre -avec l'Angleterre.</p> - -<p>Les esprits étaient fort excités contre le ministre. -Pendant un mois on ne parla que de cela.</p> - -<p>Ce fut à ce moment qu'un farceur, voyant passer -Louise Birat, cria:</p> - -<p>—Tiens! la reine Pomaré.</p> - -<p>Le nom lui resta.</p> - -<p>Louise avait été blanchisseuse. Son caractère avait -toujours été aimable et doux, mais elle ne fut pas plus tôt -au pouvoir, qu'elle devint insoutenable. Pour parler le -le langage des sujets de cette majesté, «elle croyait que -c'était arrivé».</p> - -<p>Son orgueil n'eut plus de bornes. Elle inventa une -natte de cheveux tressée en manière de couronne, et elle -affectait volontiers de dire: «Nous voulons,» ainsi que -font les vrais rois.</p> - -<p>Hélas! sa royauté fut de courte durée. Les reines du -plaisir sont encore celles qui durent le moins, et bien -peu de gens, à l'heure présente, ne sauraient point de -qui je veux parler sans le couplet de Gustave Nadaud:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span></p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse indent-2">Pomaré, Maria,</div> - <div class="verse indent-2">Mogador et Clara,></div> - <div class="verse indent-2">A mes yeux enchantés</div> - <div class="verse">Apparaissez, belles divinités.</div> - </div> -</div> - - -<p>Tout passe!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="MADAME_THIERRET" id="MADAME_THIERRET"></a>MADAME THIERRET</h2> -</div> - -<p>On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873, -une artiste qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis -vingt ans. Elle s'appelait madame Thierret. Tout le -monde l'a connue, et ceux qui ne la connaissaient pas -ne pourront jamais se faire une idée passable de l'originalité -bizarre de cette comédienne.</p> - -<p>Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait -un véritable talent.</p> - -<p>On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret; -je ne sais pas si elles sont toutes vraies, mais elles pourraient -l'être toutes, tout pouvait lui arriver.</p> - -<p>Jugez-en plutôt par ceci:</p> - -<p>Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est -l'avait favorisée d'une place de première, moyennant le -prix d'une seconde.</p> - -<p>À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de -première classe. Un employé allemand lui demande son -billet et lui fait une scène.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span></p> - -<p>—Quand <i>tu</i> crieras deux heures, dit la brave femme, -qu'est-ce que ça me fait, puisque je ne te comprends -pas?</p> - -<p>L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser. -Une vénérable calotte l'envoie rouler à dix pas.</p> - -<p>Un commissaire tout galonné survient et interpelle -vivement la comédienne en assez bon français.</p> - -<p>—Pourquoi j'ai frappé <i>ton</i> employé? répond la mère -Thierret, parce qu'il était insolent; il m'a dit des sottises.</p> - -<p>—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez -ne pas comprendre l'allemand?</p> - -<p>—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien -veut <i>te</i> mordre, <i>tu</i> le comprends bien, et cependant tu -ne sais pas parler chien.</p> - -<p>Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça, -avoir calotté un Allemand.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a><br /><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span></p> - - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak"><a name="EN_FUMANT_UN_CIGARE" id="EN_FUMANT_UN_CIGARE"></a>EN FUMANT UN CIGARE</h2> -</div> - -<p>Le général légendaire n'est pas mort, il est en activité.</p> - -<p>Hier matin, il se lève et demande à son domestique -ce qu'il y a de nouveau «dans les feuilles».</p> - -<p>—Mon général, dit le domestique, vieux brigadier -qui sait ce que son maître entend par du nouveau, mon -général, il y a une nouvelle invention qui va faire révolution -dans l'armée.</p> - -<p>—Une révolution dans l'armée? ce n'est pas vrai? -s'écrie le général, ce n'est pas vrai! Ceux qui disent -cela sont des misérables qui calomnient l'armée.</p> - -<p>—Je me suis mal expliqué, mon général; j'ai voulu -dire une invention qui va faire sensation.</p> - -<p>—A la bonne heure! Quelle invention?</p> - -<p>—Un officier d'artillerie vient d'inventer un canon -qui enfonce tous les autres canons de l'Europe.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p> - -<p>—Un canonnier qui a inventé un canon? De quoi se -mêle-t-il celui-là?</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Le célèbre pianiste Henry Ravina est, comme on sait, -le lion des salons aristocratiques.</p> - -<p>Un soir qu'il avait joué au faubourg Saint-Germain, -et que l'assemblée encore émue attendait pour le féliciter -qu'il eût essuyé son front, une vieille marquise s'approche -de lui:</p> - -<p>—Ah! monsieur <i>Ravignan</i>, dit-elle, que de talent -et que de grâce! je suis encore sous le charme; mais -dites-moi, je vous prie, êtes-vous parent de notre cher -grand prédicateur, l'abbé de Ravignan?</p> - -<p>—Oui, madame, répondit Ravina d'un air lugubre: -c'était mon père!</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Une histoire qui m'a été contée par Gustave Claudin.</p> - -<p>La scène se passe dans un casino de la côte de Normandie, -entre un monsieur insignifiant et une dame de -bon monde.</p> - -<p>—Madame ne danse pas?</p> - -<p>—Mais, pardon.</p> - -<p>—Oserais-je?...</p> - -<p>—Oh! monsieur, je suis désolée, nous ne dansons -qu'en famille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p> - -<p>—C'est un vœu?</p> - -<p>—Oh! un tic tout au plus.</p> - -<p>—Tic que je comprends, madame, car dans les casinos -la société est un peu bien mêlée.</p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>—Mais, madame, permettez-moi de regretter une -prudence que j'approuve, mais que je déplore.</p> - -<p>—Vous êtes trop poli.</p> - -<p>—Ah! madame, permettez-moi de vous dire que je -ne suis pas un muffle; je suis le préfet de Châteauvert.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Un mot superbe à propos de mariage.</p> - -<p>Notre pauvre confrère B... se marie, un beau jour, -pour légitimer un jeune enfant qu'il aimait tendrement.</p> - -<p>Deux heures après la cérémonie, il a, avec la mère, -une vive altercation à propos de rien; on se dispute, -on se chamaille; bref, on se sépare, ce qu'on n'avait pas -osé faire quand on n'était pas forcé de rester ensemble.</p> - -<p>B... prend une plume et écrit:</p> - -<p>«Monsieur le maire du 9<sup>e</sup> arrondissement,</p> - -<p>»Un incident particulier me fait fort regretter la -visite que j'ai eu l'honneur de vous faire.</p> - -<p>»Je vous prie de vouloir bien considérer la <i>démarche</i> -que j'ai faite comme nulle et non avenue.</p> - -<p>»Recevez, etc.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span></p> - -<p>Le maire ne répondit pas.</p> - - -<p>—Il y a quelque six mois, nous accompagnions un -ami à sa dernière demeure.</p> - -<p>Au retour, nous traversions une allée solitaire, lorsque -nous entendîmes un bruit de voix qui venait de -l'allée voisine (au cimetière, il n'y a que les gens de -l'endroit qui parlent haut); nous entendîmes un bout de -la conversation d'un fossoyeur qui venait de rencontrer -un ami:</p> - -<p>L'ami disait:</p> - -<p>—Eh bien, vieux, ça marche-t-il un peu le commerce?</p> - -<p>—Heu! faisait le fossoyeur, ça marche et ça ne -marche pas.</p> - -<p>—C'est comme ça partout.</p> - -<p>Il se fit un silence; le fossoyeur reprit avec un gros -soupir:</p> - -<p>—Si on pouvait avoir la tranquillité, les affaires ne -demandent qu'à reprendre.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Au dernier mercredi du docteur H., on parle d'une -vente de tableaux où quelques toiles ont été poussées à -des prix formidables.</p> - -<p>—Ah! dit un provincial, je connais un tableau qu'on -aurait pour moins cher, et qui est peut-être plus beau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span></p> - -<p>—Où est cette merveille? demande un amateur -forcené.</p> - -<p>—Chez un pharmacien de chez nous.</p> - -<p>—De qui est cette toile?</p> - -<p>—Je ne sais plus; on me l'a dit, mais j'ai oublié.</p> - -<p>—Ça représente?</p> - -<p>—Je ne sais pas trop. Il y a une femme et un -homme, et un amour, et un lion.</p> - -<p>—Le propriétaire en connaît-il le prix?</p> - -<p>—Il s'en doute.</p> - -<p>—Est-ce un tableau ancien?</p> - -<p>—Je crois bien; il est vieux, vieux, plus de trois -cents ans.</p> - -<p>—Diable, il doit être en bien mauvais état.</p> - -<p>—Vous ne connaissez pas les pharmaciens. Il n'y a -pas de danger que celui-là laisse abîmer son tableau; -il le fait restaurer tous les ans.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Qui disait donc, je vous prie, que l'esprit se perdait -en France?</p> - -<p>Michel Bouquet, le peintre que vous savez, est un -artiste d'une grande valeur, fort estimé de ses confrères. -Ses admirables plaques peintes sur émail cru lui ont -valu une réputation universelle. L'Angleterre le flatte, -l'Amérique lui sourit, la Russie lui fait des avances et -la Hollande l'adopterait volontiers.</p> - -<p>Un autre homme s'en tiendrait là et se trouverait<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> -satisfait. En bien, non, Michel Bouquet ne se contente -pas pour si peu. Le soir, le peintre disparaît pour faire -place à un philosophe aimable, à un conteur charmant.</p> - -<p>Il nous racontait hier un mot adorable de finesse, -jugez-en:</p> - - -<p>—Je causais avec une dame du monde, nous disait-il, -et je lui demandais: «Voyons, vous qui avez eu -toutes les grâces, infiniment d'esprit et une grande fortune, -c'est-à-dire vous qui avez dû goûter toutes les -joies et tous les bonheurs imaginables, dites-moi, je -vous prie, quel est, selon vous, le plus beau jour de la -vie?</p> - -<p>La dame réfléchit.</p> - -<p>—Le plus beau jour de la vie? fit-elle.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—C'est la veille.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Une plaisanterie, retour de Versailles. Un voyageur -reprochait assez sottement à M. Gambetta d'être monté -en ballon.</p> - -<p>—Mais, répondait un autre voyageur, il ne pouvait -pas s'en aller autrement, et un voyage en ballon n'est -pas une petite fête; bien des gens qui plaisantent Gambetta -n'auraient pas le courage de s'exposer ainsi.</p> - -<p>—Et puis, ajouta un troisième voyageur, une fois à</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span></p> - -<p>Tours il devait dire tant de paroles en l'air, qu'il fallait -bien les prendre quelque part.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>M. Ledru-Rollin a reparu sur la scène politique, il y -a quelques années; c'était avant de mourir, bien entendu.</p> - -<p>M. Ledru-Rollin n'a plus été reconnu de personne.</p> - -<p>Un homme qui avait fait tant de bruit en 1848!</p> - -<p>Ah! dame, écoutez donc!</p> - -<p>Brunet était un comédien des Variétés qui jouait les -Jocrisses.</p> - -<p>Brunet était sourd.</p> - -<p>Après trente ans de repos, il remonta sur les planches, -il avait quatre-vingt-deux ans.</p> - -<p>Le public avait oublié Brunet et il n'aimait plus les -Jocrisses.</p> - -<p>Brunet ne se doutait pas de ce changement. A la répétition -de <i>Jocrisse maître et valet</i>, il dit à l'acteur qui -lui donnait la réplique:</p> - -<p>—Quand je casse l'assiette en mille morceaux, et que -je dis: «Tiens! elle est ébréchée!» le public se tord; -tu attendras qu'il ait fini de rire pour me donner la réplique, -sans ça tu me ferais manquer mon effet.</p> - -<p>Le soir de la représentation, Brunet cassa l'assiette; -il prit son air le plus niais pour dire «Elle est ébréchée,» -puis il saisit le bras de son camarade et lui dit tout bas:</p> - -<p>—Laisse-les rire, laisse-les rire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> - -<p>Hélas! personne n'avait sourcillé, trente ans avaient -passé par là, le public ne riait plus pour si peu.</p> - -<p>Heureusement Brunet était sourd, ce qui vaut encore -mieux que d'être aveugle.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Beaucoup d'auteurs se sont laissé aller à faire des -livres oubliés aujourd'hui, dont les héros étaient des -revenants. Ces romans étaient plus ou moins bien écrits, -plus ou moins intéressants; mais la conclusion était la -même, savoir, que ceux qui étaient revenus auraient été -bien plus heureux en restant sous terre.</p> - -<p>En effet, voyez-vous un oncle revenant quand ses neveux -sont en possession; un mari, quand sa femme -commence les cols blancs!</p> - -<p>Et tant d'autres.</p> - -<p>Vous souvient-il de cette vieille histoire du comte -Caseaux de la Varlaye, racontée si plaisamment par les -auteurs du temps?</p> - -<p>Le comte perd sa femme, le bon gentilhomme se lamente, -pleure, se désole et, le lendemain, suit, les yeux -humides, sa chère compagne jusqu'au champ du repos.</p> - -<p>Le chemin est glissant, le cimetière de la Varlaye est -situé au haut d'une colline; les porteurs sont harassés, -l'un d'eux fait un faux pas et entraîne les autres; le cercueil -tombe et va se briser contre un mur.</p> - -<p>Un cri plaintif fait fuir les assistants, en proie à la -terreur; seul, le comte a conservé son sang-froid; il<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> -s'élance et reconnaît que la comtesse est encore vivante.</p> - -<p>Quelle joie!</p> - -<p>Ramenée au château, soignée par un médecin intelligent, -la comtesse se rétablit et vit encore dix ans dans -le plus parfait bonheur.</p> - -<p>Enfin, elle meurt pour <i>de bon</i>; la douleur du comte, -moins bruyante, est aussi sincère que la première fois.</p> - -<p>Le bon curé vient lui demander de compléter ses instructions.</p> - -<p>—Monsieur le comte, dit-il, n'a-l-il plus rien à ordonner?</p> - -<p>—Non, monsieur le curé, répond le gentilhomme, -sinon que les porteurs fassent bien attention en passant -auprès du mur qui est au tournant du chemin.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Cela se passait dans le temps où le gouvernement résidait, -non à Paris, mais au chef-lieu de Seine-et-Oise.</p> - -<p>Au retour, sur le chemin de Versailles, on entendait -toujours des drôleries.</p> - -<p>—Mon cher collègue, disait un voyageur, mon cher -collègue, nos opinions politiques diffèrent.</p> - -<p>—Vous me permettez d'en être flatté.</p> - -<p>—Mais je suis sur que nous nous rencontrerons sur -le terrain des questions sociales.</p> - -<p>—C'est invraisemblable.</p> - -<p>—Pas du tout. Ainsi, dans ce moment, je suis en train<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> -de faire un travail des plus importants en faveur de -l'abolition de la fosse commune.</p> - -<p>—Nous ne nous entendrons jamais; moi, je veux -abolir la vraie.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Il est dit que nous ne sortirons pas des peintres; mais -il est impossible de ne pas vouer M. O'D..., un artiste -de mérite, à l'exécration publique.</p> - -<p>On parlait devant lui du monsieur qui a avalé la fameuse -fourchette, et le conteur ajoutait:</p> - -<p>—C'est une chose bien particulière!</p> - -<p>—Pourquoi, demanda M. O'D..., dites-vous une chose -particulière (partie cuiller!) puisqu'elle n'est pas partie -et que c'est une fourchette?</p> - -<p>Si j'étais du jury!...</p> - - -<p>On se rappelle la réponse de cet ultra-conservateur -qui refusait absolument de reconnaître la République.</p> - -<p>—Jamais, disait-il, vous ne me ferez reconnaître un -gouvernement qui a toujours besoin de quelqu'un pour -le sauver.</p> - -<p>Il est certain que, depuis quelque temps, on sauve le -pays avec une facilité des plus remarquables.</p> - -<p>Donc je crois ne pas m'exposer aux horreurs d'un -communiqué en citant le mot suivant, que je trouve un -chef-d'œuvre de naïveté ou de malice, comme on voudra:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p> - -<p>—Messieurs, disait dernièrement un député, nous -sortirons de là, n'en doutez pas; le bon sens ne meurt -pas; d'ailleurs, nous avons passé par des situations plus -difficiles.</p> - -<p>—Jamais!</p> - -<p>—Mais si. Tenez, il y a quelques mois, la situation -était plus tendue.</p> - -<p>—A quel moment?</p> - -<p>—Je ne saurais préciser. Ce qu'il y a de sûr, c'est que -quelqu'un était en train de sauver la France; mais je ne -me rappelle plus qui.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>L'autre jour, au Salon, deux peintres fort distingués -jugeaient assez sévèrement les œuvres de leurs confrères.</p> - -<p>—Ah! s'écrie l'un d'eux, voilà deux heures que -j'éreinte K..., et je me souviens maintenant que vous êtes -très liés.</p> - -<p>—En effet.</p> - -<p>—Vous m'en voulez?</p> - -<p>—Moi, répond l'autre, par exemple! il faudrait que -j'aie le caractère bien mal fait pour me fâcher parce -qu'on dit du mal de mon meilleur ami.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Un mot de portière.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span></p> - -<p>—Comment se fait-il que le feu ait pris à l'Opéra et -qu'on ne s'en soit pas aperçu puisque c'était pendant -la répétition?</p> - -<p>—Non, on ne répétait pas, je le sais bien, j'ai un -parent qui est de l'Opéra.</p> - -<p>—Mais c'est dans l'<i>Union</i>.</p> - -<p>—Des menteurs, tous ces journaux, et pourtant -celui-là est le journal des prêtres.</p> - -<p>—On ne peut plus avoir confiance en personne.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Mot d'un bas bleu à son mari.</p> - -<p>—Quand passe votre pièce?</p> - -<p>—Dans un mois.</p> - -<p>—C'est important?</p> - -<p>—Cinq actes.</p> - -<p>—Beaucoup de monde?</p> - -<p>—Six ròles.</p> - -<p>—Non, sept.</p> - -<p>—Pardon, chère amie, six seulement.</p> - -<p>—Sept.</p> - -<p>—Mais, non: le comte, la comtesse, le chevalier, le -marquis, Cécile et Antoine, ça ne fait que six.</p> - -<p>—C'est que vous ne comptez pas le directeur, à qui -vous faites jouer un rôle ridicule.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Voyez, je vous prie, jusqu'où l'à peu près va se nicher.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p> - -<p>Dans une réception semi-officielle, une dame curieuse -prend des informations sur les invités:</p> - -<p>—Quel est donc, demande-t-elle à son voisin, ce -personnage tout chargé de décorations?</p> - -<p>—Où ça?</p> - -<p>—Là, près de la cheminée, ce grand monsieur noir -qui a toutes ces plaques.</p> - -<p>—C'est le consul général des républiques de l'<i>Épateur</i>.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Barnum, le roi des puffistes,—autrefois on disait -l'empereur,—a passé par Paris.</p> - -<p>A peine sa présence a-t-elle été signalée, que tous -les monstres de la vieille Europe, tous les phénomènes -de l'ancien monde, se sont mis en marche pour venir -s'incliner devant ce glorieux montreur.</p> - -<p>Mais Barnum est très-difficile, et, d'ailleurs, sachant -les phénomènes vaniteux et les monstres doués d'un -caractère insoutenable, il préfère fabriquer lui-même.</p> - -<p>Il est reparti, nous laissant une série, au milieu de -laquelle se distinguent <i>l'homme chien</i> et M. son fils.</p> - -<p>Ils sont bien laids. Pourtant on va les voir.</p> - -<p>Ne voulant pas interroger leur cornac, trop intéressé -à mentir, je questionnai un employé de l'établissement -où on les exhibe.</p> - -<p>—Mon Dieu, me répondit le brave homme, si ce -n'est qu'il est couvert de poil, il n'en est pas plus<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> -chien qu'un autre; il m'a donné dix sous de pourboire.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Un avis émané de la préfecture annonce que, par -suite des fêtes de la Toussaint et des Morts, le public -ne sera pas admis à visiter les Catacombes pendant quelques -jours.</p> - -<p>Pourquoi avoir changé la fameuse formule et n'avoir -pas mis comme à l'ordinaire:</p> - -<p>«MM. les Morts de l'intérieur ne recevront pas -mercredi prochain ni les mercredis suivants.»</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Le dernier mot de la comtesse Feuille d'Ortie.</p> - -<p>La comtesse tient par la famille de son mari au faubourg -Saint-Germain, et par la sienne au boulevard de -la Villette.</p> - -<p>—Croyez-vous au retour de votre roi? lui demandait-on.</p> - -<p>—Henri V n'est pas mon roi. C'est celui de M. d'Ortie.</p> - -<p>—Enfin croyez-vous à son retour?</p> - -<p>—Absolument.</p> - -<p>—Qui vous donne cette certitude?</p> - -<p>—C'est que j'ai reçu ce matin une lettre d'Angoulême -dans laquelle on m'affirme sérieusement que -M. Ravaillac est en train de faire ses malles.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Un mot bizarre qui aurait dû trouver sa place plus -haut:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span></p> - -<p>Une jeune mariée disait à un de ses parents, le comte -C..., attaché d'ambassade:</p> - -<p>—Mon cousin, il me semble que je ne vous ai pas -aperçu à ma messe de mariage?</p> - -<p>—En effet, ma cousine; je l'ai bien regretté, mais, -figurez-vous que j'ai appris la bonne nouvelle à Pétersbourg. -J'ai fait diligence pour revenir, comme bien -vous pensez; mais, malgré tout mon bon vouloir, je ne -suis arrivé à Paris que le lendemain de votre inauguration.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Le vicomte Paul de B..., étant du jury, reconnaît -dans le président un ancien camarade de l'École de -droit. Pendant les délibérations, il va lui serrer la -main; grande joie des deux côtés.</p> - -<p>—Te souviens-tu? Comme il y a longtemps!</p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>—Quand je pense à nos folies! Te rappelles-tu la -Chaumière?</p> - -<p>—Certes, répond le président avec regret, tout est -changé.</p> - -<p>—Ne m'en parle pas.</p> - -<p>—Autrefois nous pardonnions aux coquines, et -maintenant nous condamnons les coquins.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Deux petits animaux arrivés au Jardin d'acclimatation, -deux chimpanzés, deux orangs-outangs, deux<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -hommes des bois, je ne sais au juste comment on les -nomme, ont été cause que la thèse désespérante de -M. Littré a été remise sur le tapis.</p> - -<p>Ces deux animaux ressemblent à des enfants, ils ont -des mains comme les hommes et surtout des pouces.</p> - -<p>Les singes ordinaires n'ont pas de pouces; donc -si les orangs-outangs ont des pouces, ce sont nos pères.</p> - -<p>Ils ont le visage comme des hommes, donc ce sont -des hommes.</p> - -<p>Une seule chose a semblé dérouter les savants. Ces -deux animaux sont soignés par un matelot qui est pour -eux une véritable mère; il leur prodigue tous les soins -et les tendresses imaginables, et ces affreux singes se -montrent pleins de reconnaissance envers lui.</p> - -<p>Cette reconnaissance pour celui qui les nourrit jette -les libres penseurs dans une grande perplexité.</p> - -<p>«Ils sont reconnaissant, donc ils ne sont pas des -hommes.»</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Sans vouloir entrer ici dans une discussion qui ne -servirait à rien, on peut pourtant poser une question -bien simple:</p> - -<p>Pourquoi les hommes descendraient-ils des chimpanzés, -et pourquoi ne seraient-ce pas pas les chimpanzés -qui descendraient des hommes?</p> - -<p>Prendre un horrible animal et dire, voilà le père de -l'humanité, est une proposition bien excessive.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p> - -<p>Voici le père de l'humanité, c'est bientôt dit; mais -cela se prouve plus difficilement. Si nous avons été -orangs-outangs, pourquoi ne sommes-nous pas restés -tels?</p> - -<p>Qui a blanchi notre peau, qui a fait tomber notre -fourrure, qui a allongé nos nez, qui nous a donné la -parole et tant d'autres vices? la civilisation! C'est -absurde. C'est toujours le vieux problème des gamins:</p> - -<p>—La première poule vient-elle d'un œuf ou le premier -œuf vient-il d'une poule?</p> - -<p>On n'en saura jamais rien.</p> - -<p>Peut-être serait-il plus simple de retourner la thèse, -et de dire: le satyrus a été homme. La solitude l'a abâtardi, -la nature a développé ses membres en faveur de -ses besoins et lui a ôté une intelligence dont il n'avait -que faire.</p> - -<p>L'orang-outang, le satyrus, est un communard oublié -à Nouméa par un gouvernement féroce, mais logique.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>La guerre civile en Espagne continuait, en fournissant -une série d'originalités qui feraient la joie d'un chroniqueur -qui aurait le courage de rire au milieu de tant -de tristesse.</p> - -<p>Pour cette fois, j'en prends une que le cœur le plus -sensible ne saurait passer sous silence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span></p> - -<p>La scène se passe à S... La population est en train -d'enterrer son évêque.</p> - -<p>Les républicains arrivent, la cérémonie est suspendue.</p> - -<p>Les carlistes surviennent, qui chassent les républicains, -la cérémonie continue.</p> - -<p>Les républicains reviennent, qui chassent les carlistes, -et, après avoir rossé les habitants, enterrent -l'évêque... civilement!</p> - -<p>Voyons, père Hyacinthe Loison, si le cœur vous en -dit, ne vous gênez pas!</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Le pauvre Henry Monnier s'éteignait. Un instant, ses -parents et ses amis avaient espéré qu'il en serait quitte -pour garder la chambre quelques jours. Après différentes -phases, le mal persiste, et l'éternel rieur est cloué -dans son lit; les jambes ne vont plus.</p> - -<p>Monnier n'est plus jeune. Quand on lui demande son -âge, il répond dans son style prudhommesque:</p> - -<p>—A <i>l'instar</i> de M. Thiers, je suis né un an avant -le siècle.</p> - -<p>Le brave artiste a conservé son inaltérable gaieté; -au milieu de ses souffrances les plus aiguës, il plaisante, -il plaisante encore, il plaisante toujours.</p> - -<p>Quand Monnier fut mort, bien des gens vécurent des -bribes de ses festins.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p> - -<p>Personne n'a inventé plus d'histoires drôlatiques et -personne ne saurait raconter comme lui.</p> - -<p>L'auteur de <i>la Famille improvisée</i> a beaucoup produit, -et, naturellement, il a été beaucoup pillé.</p> - -<p>Quelquefois il se plaint, mais sans amertume, des -larcins de ses confrères.</p> - -<p>—Je ne réclame jamais, dit-il; maintenant, j'y suis -habitué; mais dans les commencements, c'était bien -dur.</p> - -<p>Un jour de plainte je lui demandais qui, le premier -de lui ou de Balzac, avait fait les <i>Employés</i>.</p> - -<p>—C'est moi, je suppose.</p> - -<p>—Pourquoi supposez-vous?</p> - -<p>—Parce que mes employés, à moi, ont paru dix ans -avant les siens.</p> - -<p>—C'est une preuve.</p> - -<p>—D'ailleurs, tout le monde sait que l'histoire du -pantalon noisette est de moi, je la racontais dans l'atelier -de Gros.</p> - -<p>—Alors Balzac vous a volé?</p> - -<p>—Ah! celui-là, ça m'est égal; en mourant, il m'a -laissé une lampe, la lampe avec laquelle il travaillait.</p> - -<p>—Précieux souvenir!</p> - -<p>—Oui, très précieux, et puis si tous ceux qui m'ont -volé m'avaient donné une lampe, j'aurais pu faire une -vente qui aurait attiré plus de monde que celle de mademoiselle -Duverger, où il n'y avait que des diamants;<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> -et puis, ajouta-t-il mélancoliquement, une vente de -lampes, ça ne se voit pas encore tous les jours.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Madame B... était la plus aimable personne du -monde. Elle avait pour amis toutes les illustrations de -son temps. Entre autres, Alexandre Dumas était un des -familiers de son salon. Madame B... quittait tout pour -entendre parler ce charmant et inimitable causeur.</p> - -<p>Mais il arrivait quelquefois, rarement, mais enfin -quelquefois, que l'auteur d'<i>Antony</i> n'était pas d'humeur -parleuse. Ces jours-là, madame B... avait un secret -pour le faire sortir de son mutisme; ce secret était des -plus simples, elle lui disait:</p> - -<p>—Cher monsieur Dumas, dites-moi donc la recette -de ce fameux lapin à la Monte-Cristo que vous faites si -bien.</p> - -<p>Le maître, bien plus enchanté de cette justice rendue -à son talent de cuisinier qu'il ne l'eût été d'une louange -adressée à sa plus belle œuvre, ne se faisait pas prier, -il racontait sa recette.</p> - -<p>Il racontait est bien le mot. Une fois parti dans la -description de son plat, il ouvrait mille parenthèses, -dont chacune était une anecdote intéressante ou un -de ces mots brillants qu'il jetait avec tant de prodigalité.</p> - -<p>Un soir qu'après dîner madame B... employait sa<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> -petite ruse pour faire parler le célèbre romancier, Dumas -fit cette réflexion assez sensée:</p> - -<p>—Comment se fait-il? demanda-t-il, que vous me -réclamiez si souvent la recette du lapin à la Monte-Cristo -et que vous ne vous en fassiez jamais servir?</p> - -<p>—Oh! répondit madame B... toute embarrassée, je -vais vous dire: c'est que j'adore vous entendre parler -et que je déteste le lapin.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>On est en 1873; le maréchal de Mac-Mahon remplace -M. Thiers.</p> - -<p>Les partis se remuent.</p> - -<p>Un duc disait à une altesse:</p> - -<p>—Monseigneur, votre inaction est coupable, vous -vous devez à la France.</p> - -<p>—Quand la France voudra.</p> - -<p>—Ah! monseigneur, où en serions-nous si votre aïeul -Henri IV, de glorieuse mémoire, eût tenu un pareil -langage? Que serait-il advenu s'il avait trouvé que Paris -ne valait pas une messe, et qu'au lieu de venir mettre -le siège devant la Porte-Neuve, il eût attendu patiemment -qu'on le vînt chercher au fond du Béarn?</p> - -<p>—Il serait advenu, monsieur, qu'au lieu de succomber -sous le poignard de Ravaillac, mon aïeul serait -mort d'une maladie de Pau.</p> - -<p>Cette phrase, qui a l'air d'une abdication, aurait été<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> -longuement élaborée pour rallier ou railler M. de -Tillancourt, le député aux jeux de mots.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Encore un mot d'Henry Monnier, mais inédit.</p> - -<p>L'autre jour, il dînait dans une maison où l'on parlait, -à propos d'art ou de bienfaisance, de sir Richard -Wallace.</p> - -<p>—Tiens! mais au fait, s'écrie Monnier; j'ai vu les -fontaines de ce <i>mossieu</i>-là; j'ai même goûté de son -eau.</p> - -<p>—Comment la trouvez-vous?</p> - -<p>—Les journaux en avaient-ils assez parlé, hein? -Eh bien, entre nous, c'est de l'eau comme tout le -monde.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Prenant pour modèle la Comédie-Française, qui ne -vit que de reprises, je vais reprendre un vieux mot de -médecin légiste qui est du dernier comique.</p> - -<p>La révolution de 48 coupa en deux le succès d'un -procès qui passionnait l'attention publique.</p> - -<p>Dans une ville du Midi, une jeune fille de quatorze -ans avait été trouvée assassinée derrière le mur d'une -communauté.</p> - -<p>Je ne veux citer ni les noms, ni l'endroit. C'est inutile.</p> - -<p>La grande question des débats était de savoir comment<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span> -la victime de deux crimes horribles avait été -assassinée.</p> - -<p>Les médecins prétendaient qu'elle avait été assommée -à coup de pierre. L'instruction penchait à supposer que -la pierre était étrangère à l'affaire.</p> - -<p>—Monsieur le docteur, dit le président, avant de -vous féliciter sur votre sagacité et sur la façon intelligente -avec laquelle vous avez procédé, la cour désirerait -avoir encore un renseignement.</p> - -<p>—Je suis aux ordres de la cour.</p> - -<p>—Vous souvient-il exactement de la conformation -des blessures?</p> - -<p>—Comme si je les voyais.</p> - -<p>—Eh bien, réfléchissez et dites-nous si le crime que -vous et vos confrères supposez avoir été commis avec -l'aide d'une pierre, si le crime, dis-je, n'aurait pas plutôt -été perpétré avec une paire de sabots?</p> - -<p>Le docteur réfléchit deux minutes, l'auditoire entier -palpitait. Enfin il leva la tête et répondit avec la meilleure -grâce du monde:</p> - -<p>—Mon Dieu, monsieur le président, la paire de sabots -me sourirait assez.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Dans les fêtes de province et des environs de Paris, -on montre des tableaux ou plutôt des groupes vivants. -Les personnages doivent avoir l'air en marbre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p> - -<p>Maillots blancs, visage poudrés, cheveux en coton -blanc, tout est blanc, excepté les mains.</p> - -<p>La mort d'Abel est le sujet favori. On voit cet ignoble -Caïn fuyant sans bouger de place; Abel est étendu, et, -ce qui prouve bien qu'il est mort, c'est un écheveau -de laine rouge qui lui sort de la poitrine et figure -le sang: un ange suspendu maudit le meurtrier. -La toile tombe, et l'enfant qui joue l'ange fait le tour -de la société avec une sébile.</p> - -<p>—N'oubliez pas l'ange, messieurs, mesdames; c'est -mes petits profits.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Dialogue à la campagne:</p> - -<p>—X... demande ma nièce en mariage.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Oui. Je voudrais avoir des renseignements sur lui.</p> - -<p>—C'est facile.</p> - -<p>—Très facile. Je vais écrire au notaire de Berneville -et au baron de K..., qui est son voisin et mon -ami.</p> - -<p>—Moi, à ta place, je ne me donnerais pas tant de -peine, n'est-il pas un candidat au conseil général?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Eh bien, fais-toi envoyer les deux journaux de la -localité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Un des thèmes favoris de Méry:—Figurez-vous, -disait l'aimable conteur, que Bonaparte, en Égypte, se -réveille un matin disant à Kléber:</p> - -<p>—Si nous allions visiter les Pyramides de Cheops?</p> - -<p>Kléber, qui était le meilleur garçon du monde, -comme tous les gens doués d'une grande force physique, -répond:</p> - -<p>—Allons-y.</p> - -<p>On arrive, et au moment de gravir la première -marche on se trouve en face de deux officiers anglais.</p> - -<p>Les officiers français, qui croient que le monde -leur appartient, passent les premiers sans façon.</p> - -<p>Les officiers anglais, qui sont pleins de morgue, -leur barrent le passage.</p> - -<p>On dégaîne: Kléber tue le sien, l'autre, qui n'est -autre que Wellington, tue Bonaparte; qu'arrive-t-il?</p> - -<p>—Ah diable!</p> - -<p>—Eh bien il n'arrive rien du tout. Les pestiférés -de Jaffa guérissent comme ils peuvent, Kléber revient en -France et se retire à Strasbourg, où il fait tous les soirs -sa partie de piquet avec Kellermann. Le fils de la -liberté ne dévore pas sa mère. Fouché, qui veut devenir -duc à tout prix, négocie avec l'abbé Montesquiou, -Louis XVIII revient et tout marche comme sur des -roulettes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span></p> - -<p>—Que de gloires perdues pour la France, s'écriait -Georges Bell.</p> - -<p>—Allons donc, reprenait Méry qui a eu le bonheur -de mourir avant 1870, la France a toujours assez de -gloire, mais voyez-vous la belle figure que feraient les -anglais s'ils n'avaient pas gagné la bataille de Waterloo?</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Henry Monnier dîne chez une dame. Au dessert, il -sent une douleur traverser sa botte; il donne un coup -de pied; on entend un chien aboyer.</p> - -<p>La dame est furieuse.</p> - -<p>—Médor vous aura mordu? dit-elle.</p> - -<p>—Pas précisément.</p> - -<p>—Il n'est pas méchant, c'est un jeune chien. Il n'a -qu'une manie: il aime à mordre les chaussures.</p> - -<p>Monnier regarde la dame amoureusement:</p> - -<p>—Ce n'est pas là, dit-il, que je placerais mes affections.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Le peintre X.., qui ne vend pas sa peinture aussi -cher que M. Bonnat, au contraire, se promenait l'autre -jour avec un chapeau roussi par le temps et deux fois -plus haut de forme que ceux qui sont de mode aujourd'hui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span></p> - -<p>—Qu'as-tu donc de changé! lui demanda un de ses -confrères.</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Si. Ah! c'est ton chapeau; où diable as-tu acheté -ce chapeau-là?</p> - -<p>—Je ne l'ai pas acheté, répondit X..., tristement. Je -l'avais déjà.</p> - - -<p class="p2">Il y avait dans le temps un brave professeur d'histoire -qui avait la manie de souligner les faits les moins importants -et de les admettre comme ayant eu une influence -énorme sur la destinée du monde.</p> - -<p>—Voyez, s'écriait-il quelquefois, voyez, messieurs, -à quoi tient la destinée des empires!</p> - -<p>—A un grain de sable! à un grain de sable! criait -toute la classe.</p> - -<p>—Vous l'avez dit. Supposons que Marat, qui était -laid, chétif et malingre, ait prêté sa baignoire à Saint-Just -qui était beau et entreprenant. Mademoiselle de -Corday entre, elle s'étonne, regarde, contemple.</p> - -<p>Elle se demande si c'est bien là le monstre dont on -lui a parlé. Elle n'en peut croire ses yeux, elle chancelle.</p> - -<p>Saint-Just, comprenant ce qui se passe dans le -cœur de cette femme sensible, s'élance à ses genoux.</p> - -<p>Ici, messieurs, je glisse sur un tableau dont la grâce -n'est pas à la portée de vos âges.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span></p> - -<p>Le bonhomme reprenait:</p> - -<p>—Ah! messieurs, la Providence ne voulut pas qu'une -erreur semblable pût se produire; elle en avait d'avance -calculé les résultats déplorables.</p> - -<p>Non, la Providence ne voulut pas que Saint-Just réclamât -ce léger service de son collègue. Non, elle voulut, -au contraire, que le tigre buveur de sang fût justement -indisposé ce jour-là, et qu'une vierge qu'elle avait -choisie délivrât la France de ce monstre, comme autrefois -Jeanne d'Arc la délivra de la présence de l'anglais.</p> - - -<p class="p2">Cette manière d'envisager l'histoire faisait la joie de -la petite ville où était le collège royal où ce brave -homme enseignait l'histoire. On riait de lui, mais on ne -s'en plaignait pas autrement, et rien n'allait plus mal.</p> - -<p>—Supposez un professeur professant <i>différemment</i>, -il dira à ses élèves:</p> - -<p>—Hein! mes enfants, si Marat avait été un gaillard -pourtant, tout ça ne se serait pas passé comme cela; on -en aurait vu de drôles.</p> - -<p>Eh bien ensuite? Qu'est-ce que cela fera? Dites-moi -un chrétien qui ait appris l'histoire au collège.</p> - - -<p>Voici une historiette vraie qu'on pourrait intituler: -<i>Les Parisiennes en</i> 1873.</p> - -<p>Je la transcris comme un spécimen de nos mœurs -bizarres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span></p> - -<p>C'est à la gare de Trouville. Deux dames montent -en wagon, on les prendrait pour les deux sœurs, tant -leurs toilettes sont pareilles: robes en velours anglais -feuille d'ortie; chapeaux, ceintures, gants et gibernes -de même forme et de même couleur. Ces dames ne se -connaissent pas, le hasard n'est cependant pour rien -dans la similitude de leur toilette: c'est la couturière -qui a fait la plaisanterie.</p> - -<p>L'une de ces deux lionnes est madame ***, une veuve -consolable; l'autre, une comédienne qui ne manque ni -de talent ni de distinction. Comme les deux dames se -regardent en souriant, un jeune avocat s'élance en -voiture avec tout l'entrain d'un jeune monsieur qui se -promet un voyage agréable.</p> - -<p>Le train n'est pas plus tôt en route, que l'éloquent -jeune homme cherche à entamer la conversation. Après -différents efforts, il accouche de la turpitude suivante:</p> - -<p>—Ces dames viennent de Trouville?</p> - -<p>—Nous y allons, répond la comédienne.</p> - -<p>L'avocat croit avoir mal compris, il reprend:</p> - -<p>—Il me semble, mesdames, avoir eu l'honneur de -vous voir quelque part?</p> - -<p>—Ce n'est pas étonnant, dit la jolie veuve, nous y -étions encore hier soir.</p> - -<p>Maître O... comprend et se tait.</p> - -<p>Après un long silence, les dames roulent une cigarette -et se mettent tranquillement à fumer. L'émule de<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> -Démosthène pâlit, sue à grosses gouttes, il va se trouver -mal, le tabac lui est antipathique.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu, s'écrie l'une des dames, la fumée -vous incommode?</p> - -<p>—Oui... non... merci.</p> - -<p>—Heureusement, fait l'autre, voici la station, monsieur -va pouvoir monter dans le compartiment des -hommes seuls.</p> - - -<p class="p2">Les deux belles voyageuses firent-elles plus ample -connaissance? C'est ce qu'on ne saurait dire. Toujours -est-il que le hasard les faisait se rencontrer le surlendemain -à l'Opéra dans le couloir des premières. Les -messieurs qui leur donnent le bras se connaissent et se -saluent; à l'entr'acte, ils se retrouvent et vont causer -au foyer. Pendant ce temps, les deux dames se rapprochent, -et l'une dit à l'autre:</p> - -<p>—Il paraît que nos amis sont des amis?</p> - -<p>—Oui, très amis.</p> - -<p>—Dites-moi, chère madame, faites-moi donc le -plaisir de ne pas dire à X... que nous nous connaissons, -il serait capable de croire que je cabotine; il est -si bizarre!</p> - -<p>—J'allais vous faire la même prière: que R... ne sache -jamais que je vous connais, il croirait que je vais dans -le monde, et il ne me le pardonnerait pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Un mot! un mot!</p> - -<p>En voici un de M. Prudhomme qui est assez joli -pour avoir été dit.</p> - -<p>Dans un musée, le petit Prudhomme demande à son -père:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que cet homme couché?</p> - -<p>—Mon fils, c'est le patriarche Noë qui a oublié les lois -de la sobriété.</p> - -<p>—Pourquoi lui a-t-on mis cette feuille de vigne?</p> - -<p>—Parce que c'est un ivrogne.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Dans la salle des Pas-Perdus:</p> - -<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Ne me parlez pas de ces démagogues.</p> - -<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—J'aime à m'égayer à leurs dépens.</p> - -<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Égayez-vous, voyons!</p> - -<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Ce gros que vous voyez là-bas, -c'est le député en question.</p> - -<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Il en a bien l'air.</p> - -<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—L'autre, c'est le député qui fait la -cour à sa femme.</p> - -<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—C'est son ami?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span></p> - -<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Parbleu!</p> - -<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Et il a réussi?</p> - -<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Au delà de ses désirs.</p> - -<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—C'est beaucoup.</p> - -<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Ce qu'il y a de plus drôle, c'est -que la dame les trompe tous deux.</p> - -<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i>.—Pas possible.</p> - -<p>2<sup>e</sup> <i>Prudhomme</i>.—Aussi vrai que le ciel nous éclaire.</p> - -<p>1<sup>er</sup> <i>Prudhomme</i> (regardantes deux promeneurs avec -dédain).—Et quand on pense que ce sont de tels -hommes qui veulent nous gouverner!</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Levallois et Clichy ne sont point habités par l'élite de -la noblesse française; une foule de maraudeurs y -commettent des attentats sur les propriétés et sur les -personnes.</p> - -<p>Dernièrement, un de ces rôdeurs rencontre le facteur -de la poste dans un endroit désert:</p> - -<p>—Toi tu vas me payer à boire, fait le bandit.</p> - -<p>—Impossible, je n'ai pas le temps.</p> - -<p>—Ça ne te dérangera pas, je n'ai pas besoin de toi -pour boire.</p> - -<p>—Alors, allez boire tout seul.</p> - -<p>—Et de l'argent?</p> - -<p>—Je n'en ai pas.</p> - -<p>—Et dans ta boîte?</p> - -<p>—C'est celui de l'administration; on n'y touche pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span></p> - -<p>—C'est ce que nous allons voir; si tu n'aboules pas -ton sac de bonne volonté, je te crève la... peau; foi de -Badouillard.</p> - -<p>—Badouillard! s'écrie le facteur, attendez donc... -Badouillard... J'ai une lettre chargée pour vous.</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Le comte D..., grand défenseur du trône et de -l'autel, grand chasseur devant l'Éternel et auprès des -gens d'esprit, a étonné Paris, non pas de ses fredaines, -comme beaucoup de ses semblables, mais par la magnificence -de ses fêtes artistiques et splendides; vous savez -de qui je veux parler.</p> - -<p>Ce comte D. était amoureux.</p> - -<p>La femme aimée s'appelait Marie; le mois de mai -allait sonner; le comte s'imagina de faire célébrer, dans -la chapelle de son château du Nivernais, le premier jour -du mois de la Vierge avec une pompe dont ses voisins -de campagne et ses tenanciers garderaient la mémoire.</p> - -<p>La chapelle était tendue comme pour les plus grands -jours. Charlotte Dreyfus, l'incomparable artiste, avait -bien voulu tenir l'orgue; des chanteurs étaient venus -tout exprès de Paris, l'encens brûlait, les fleurs jonchaient -la terre; rien de plus beau et de plus édifiant.</p> - -<p>La bannière de la Vierge, portée et suivie par des enfants -de chœur, somptueusement vêtus et couronnés de -fleurs, est promenée triomphalement dans la chapelle.<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span> -La procession s'arrête devant le banc seigneurial, et -l'assemblée entonne pieusement le cantique:</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="verse indent-1_5">Reine des cieux,</div> - <div class="verse">Nous chantons tes louanges.</div> - </div> -</div> - -<p>Le comte, recueilli, prie la tête inclinée; l'assistance, -émue, goûte les ineffables joies du recueillement.</p> - -<p>Mais voilà qu'une fleur caresse le front du comte.</p> - -<p>Cette fleur c'est une marguerite.</p> - -<p>Cette marguerite est sur une couronne; la couronne -est sur la tête d'un enfant de chœur.</p> - -<p>Que ce passa-t-il entre cette fleur et le comte?</p> - -<p>Des choses inouïes, sans doute, car le comte, oubliant -tout ce qui l'entourait, se mit à tirer l'un après l'autre -les pétales de la pauvre fleur.</p> - -<p>L'enfant lève la tête.</p> - -<p>—Ne bouge pas, ou je te flanque une calotte!</p> - -<p>Le gamin, qui sait son seigneur sur le bout du doigt, -ne bronche plus, et se met à crier:</p> - -<p class="smaller"><span style="margin-left:5em;"> -Protégez-nous, reine immortelle.</span> -</p> - -<p>"Le comte tire toujours:</p> - -<p>—Elle m'aime—un peu—beaucoup—passionnément—pas -du tout—elle m'aime—un peu—beaucoup!</p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>Il n'est que le divorce qui supprimera une plaie de<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> -notre temps, assez connue pour que je n'aie pas besoin -d'insister davantage.</p> - -<p>L'autre soir, on devisait sur le divorce à la soirée de -M. de B.....t.</p> - -<p>Les hommes étaient contre, les femmes pour.</p> - -<p>—Mesdames, dit un fort brillant causeur, M. de X..., -qui a la plus ravissante femme du monde et qui a été -préfet de l'empire, on ne peut avoir tous les bonheurs; -mesdames, permettez-moi de vous conter un fait qui -est la condamnation du divorce.</p> - -<p>Le silence se fit, M. de X... continua:</p> - -<p>—Une femme la plus charmante, la plus vertueuse, -la plus douce du monde, avait épousé un gentilhomme -de fort grande maison, le marquis de Trois-Étoiles.</p> - -<p>—Oh! mon cher comte, dites les noms, de grâce, -fit la maîtresse de la maison.</p> - -<p>—Impossible, madame.</p> - -<p>—C'est donc scandaleux, ce que vous aller nous -raconter là?</p> - -<p>—Mais non, au contraire.</p> - -<p>Un léger désappointement se manifesta dans l'assemblée; -le conteur poursuivit:</p> - -<p>—L'union fut heureuse; un beau matin, et sans -qu'on sût pourquoi, les époux divorcèrent, et la marquise, -un an après, épousait un diplomate étranger, le -comte de Quatre-Étoiles. Pendant cinq ou six ans, le -bonheur habita avec M. de Quatre-Étoiles et sa femme,<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span> -mais voilà qu'apprenant que la loi sur le divorce allait -être supprimée, la comtesse fit tant des pieds et des -mains qu'elle obtint de divorcer une seconde fois.</p> - -<p>Ici le conteur s'arrêta pour jouir de la surprise -des assistants. Un sourire indécis parcourut le côté -des hommes; le côté des dames ne sourcilla pas.</p> - -<p>—Après? demanda la maîtresse de la maison.</p> - -<p>—Après, la comtesse se remaria une troisième fois.</p> - -<p>—Jusqu'à présent votre histoire n'a rien d'extraordinaire, -et on ne comprend guère que vous ayez caché -les noms.</p> - -<p>—Patience, mesdames; maintenant je vous donne -en cent, je vous donne en mille, comme disait cette -femme qui écrivait tant de lettres, à deviner qui la -comtesse épousa en troisième noces?</p> - -<p>—Son premier mari! s'écrièrent toutes les femmes.</p> - -<p>—Oh! c'est une trahison! mesdames, vous saviez -mon histoire et vous me la laissez dire, ce n'est pas -charitable.</p> - -<p>—Nous ne savions pas votre histoire du tout; mais -la comtesse ne pouvait épouser que son premier mari, -dit une très jeune femme, ça tombe sous le sens commun.</p> - -<p>—Alors, reprit le comte, si c'est aussi naturel que -vous le voulez bien dire, je ne vois pas la nécessité de -taire plus longtemps le nom de la belle divorcée: -c'était la marquise de L.., mère du prince de S. actuel.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span></p> - -<p class="ac noindent">⁂</p> - -<p>On disait à tort que l'opinion publique voyait tout -avec indifférence. La maladie de M. Thiers l'avait fort -alarmée; aussi est-ce avec satisfaction qu'elle a appris -son rétablissement et lu dans les feuilles publiques que -M. le Président de la République avait dîné avec les -docteurs Barthe et Maurice.</p> - -<p>—Deux médecins à la fois! s'écriait un fanatique. -On ne dira pas qu'il a froid aux yeux celui-là!</p> - - -<p class="ac noindent">FIN</p> - -<hr class="chap" /> - -<p class="ac noindent">TABLE</p> - -<p><span class="pagenum"> <a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a><br /><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span></p> - -<table id="TOC" class="matieres smaller" summary="TABLE DES MATIÈRES"> - <tbody> - <tr> - <td class="c1"> </td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">Pages</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">PRÉFACE (<i>Jules Noriac</i>)</td> - <td class="c2">1</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="ac"><a href="#PARIS_TEL_QUIL_EST">PARIS TEL QU'IL EST</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#UNE_DEPECHE_TELEGRAPHIQUE">UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE</a></td> - <td class="c2">1</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#UN_REPORTER">UN REPORTER</a></td> - <td class="c2">7</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LES_MANGEURS_DE_NEZ">LES MANGEURS DE NEZ</a></td> - <td class="c2">14</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#JADIS_ET_AUJOURDHUI">JADIS ET AUJOURD'HUI</a></td> - <td class="c2">19</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LES_DEUX_GENDARMES_DURI">LES DEUX GENDARMES D'URI</a></td> - <td class="c2">24</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LHOMME_AU_SOU">L'HOMME AU SOU</a></td> - <td class="c2">27</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#UNE_REVOLUTION_POUR_LES_FEMMES">UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES</a></td> - <td class="c2">30</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#PETITS_MYSTERES_DE_LA_CLAQUE">PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE</a></td> - <td class="c2">33</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#GUERRE_ENTRE_LES_DEUX_FAUBOURGS">GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS</a></td> - <td class="c2">44</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LE_NECROLOGISTE">LE NÉCROLOGISTE</a></td> - <td class="c2">49</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#UN_PEU_DE_HIGH_LIFE">UN PEU DE HIGH LIFE</a></td> - <td class="c2">62</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LES_PETITS_OISEAUX">LES PETITS OISEAUX</a></td> - <td class="c2">67</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LA_ROSIERE_DES_BATIGNOLLES">LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES</a></td> - <td class="c2">70</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LA_ROSIERE_DE_SURESNES">LA ROSIÈRE DE SURESNES</a></td> - <td class="c2">75</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#ACTRICE_ET_GRANDE_DAME">ACTRICE ET GRANDE DAME</a></td> - <td class="c2">77</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#UN_THEATRE_DE_LAVENIR">UN THÉATRE DE L'AVENIR</a> - <span class="pagenum"> <a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></td> - <td class="c2">81</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LES_FAUX_PAUVRES">LES FAUX PAUVRES</a></td> - <td class="c2">83</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#TABLEAUX_VIVANTS">TABLEAUX VIVANTS</a></td> - <td class="c2">91</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LE_MURILLO_VOLE">LE MURILLO VOLÉ</a></td> - <td class="c2">94</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#UNE_HISTOIRE_DE_GENTILHOMME">UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME</a></td> - <td class="c2">96</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LE_JEU">LE JEU</a></td> - <td class="c2">104</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LES_FOLLES">LES FOLLES</a></td> - <td class="c2">110</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LA_QUESTION_DES_DIAMANTS">LA QUESTION DES DIAMANTS</a></td> - <td class="c2">120</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#PETITS_BONHEURS_DU_DEUIL">PETITS BONHEURS DU DEUIL</a></td> - <td class="c2">140</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#SCENES_DE_LA_VIE_BALNEAIRE">SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE</a></td> - <td class="c2">145</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#COMMENT_ON_DISCIPLINE_LES_MUSICIENS">COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS</a></td> - <td class="c2">151</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#PARIS_EST-IL_UN_GARGANTUA">PARIS EST-IL UN GARGANTUA?</a></td> - <td class="c2">155</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#UN_DUEL_RUSSE">UN DUEL RUSSE</a></td> - <td class="c2">160</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#FAUX_NOBLES_ET_CHAUVES">FAUX NOBLES ET CHAUVES</a></td> - <td class="c2">163</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#UN_MARCHAND_DE_TABLEAUX">UN MARCHAND DE TABLEAUX</a></td> - <td class="c2">167</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#TEMOIN_DE_TOUT_LE_MONDE">TÉMOIN DE TOUT LE MONDE</a></td> - <td class="c2">170</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#COMEDIENS_ERRANTS">COMÉDIENS ERRANTS</a></td> - <td class="c2">172</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LEDUCATION_DUN_VICOMTE">L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE</a></td> - <td class="c2">177</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="ac"><a href="#FIGURES_CONTEMPORAINES">FIGURES CONTEMPORAINES</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LOUIS_PHILIPPE_ET_MARIE_AMELIE">LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE</a></td> - <td class="c2">183</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LE_DUC_DE_BRUNSWICK">LE DUC DE BRUNSWICK</a></td> - <td class="c2">188</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#A_PROPOS_DU_SHAH_DE_PERSE">A PROPOS DU SHAH DE PERSE</a></td> - <td class="c2">196</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#THEODORE_BARRIERE">THÉODORE BARRIÈRE</a></td> - <td class="c2">201</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#PEPITA_SANCHEZ">PEPITA SANCHEZ</a></td> - <td class="c2">205</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#HENRI_MURGER">HENRI MÜRGER</a></td> - <td class="c2">208</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LES_AMIS_DHENRY_MURGER">LES AMIS D'HENRY MÜRGER</a></td> - <td class="c2">210</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#NAUNDORFF">NAUNDORFF</a></td> - <td class="c2">222</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#JULES_JANIN">JULES JANIN</a></td> - <td class="c2">225</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#FELIX_PIGEORY">FÉLIX PIGEORY</a></td> - <td class="c2">228</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#BERTALL">BERTALL</a></td> - <td class="c2">230</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LISE_TAUTIN">LISE TAUTIN</a> - <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></td> - <td class="c2">232</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#ARMAND_BARTHET">ARMAND BARTHET</a></td> - <td class="c2">234</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#MYSS_AMY_SHERIDAN">MYSS AMY SHERIDAN</a></td> - <td class="c2">241</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#ALFRED_QUIDANT">ALFRED QUIDANT</a></td> - <td class="c2">245</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#EDMOND_VIELLOT">EDMOND VIELLOT</a></td> - <td class="c2">248</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#MICHELET">MICHELET</a></td> - <td class="c2">248</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LOUIS_DAVYL">LOUIS D'AVYL</a></td> - <td class="c2">259</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#LA_REINE_POMARE">LA REINE POMARÉ</a></td> - <td class="c2">266</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#MADAME_THIERRET">MADAME THIERRET</a></td> - <td class="c2">270</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"></td> - <td class="c2"></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#EN_FUMANT_UN_CIGARE">EN FUMANT UN CIGARE</a></td> - <td class="c2">273</td> - </tr> - </tbody> -</table> - - - -<p class="ac noindent smaller p4">Imprimeries réunies, B.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg v]</a></span></p> - - - - -<p class="ac noindent x-larger p4">JULES NORIAC</p> - - -<p>Quoiqu'il ait succombé à trois années de souffrances -sans nom, Jules Noriac, on peut le dire, a -été surpris par la mort. Encore jeune, plein de -vigueur, étant demeuré jusqu'à la dernière minute -maître de la plénitude de son vif esprit, il a pu -espérer une guérison qu'on ne cessait de lui promettre. -Mais le mal implacable qui était tombé sur -lui avec la rapidité d'un coup de foudre a fini par -rendre impuissants tous les efforts de la science, -et ce vaillant conteur s'est éteint quand il se sentait -encore la force de bien tenir la plume qui a écrit -tant de belles choses.</p> - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg vi]</a></span></p> - -<p>Au milieu des angoisses de la dernière heure, -Jules Noriac avait surtout un amer regret; c'était -de ne pouvoir achever plusieurs œuvres commencées. -Un grand roman, des pièces de théâtre, des -souvenirs anecdotiques, tout cela pour arriver -à bonne fin n'attendait plus qu'un retour à la -santé. Mais, encore une fois, il s'était leurré -d'un faux espoir: l'ouvrier, à son insu, avait fini -sa journée.</p> - -<p class="p2">Cependant, puisqu'il ne lui était plus permis de -songer à terminer la tâche qu'il s'était tracée, il -voulut, du moins, laisser un dernier souvenir aux -siens, un dernier livre à ce public qui l'a tant -encouragé à ses débuts. Il s'agissait d'une gerbe -de petites Nouvelles ayant paru dans des recueils -littéraires, de Saynètes qui n'ont été jouées que -dans quelques salons et de ces Esquisses de mœurs -parisiennes dont il faisait le tissu de ses chroniques.</p> - -<p class="p2">Ces pages éparses, Jules Noriac a légué à l'un -de ses amis le soin de les rassembler. C'est de ces<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg vii]</a></span> -divers morceaux qu'est formé ce volume. On pourra -voir que le charmant écrivain est là-dedans tout -entier. Tout le monde, en effet, y retrouvera sans -peine l'ironie toute parisienne de la <i>Bêtise humaine</i> -et la verve si amusante du <i>Cent-et-unième</i>.</p> - - - - -<p class="ac noindent larger">NOUVEAUX OUVRAGES EN VENTE</p> - - -<p class="ac noindent"><b>Format in-8<sup>o.</sup></b></p> - -<table id="OUVRAGES_1" summary="Ouvrages_1"> - <tbody> - <tr> - <td class="c1"> </td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">f. c.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">DUC DE BROGLIE<br /> - <span style="font-size:small;">FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE, 2 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">15 »</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">VICTOR HUGO<br /> - <span style="font-size:small;">TORQUEMADA, 1 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">6 »</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">A. BARDOUX<br /> - <span style="font-size:small;">LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME,1 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">7 50</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">BENJAMIN CONSTANT<br /> - <span style="font-size:small;">LETTRES A MADAME RÉCAMIER, 1 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">6 »</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LORD MACAULAY<br /> - <span style="font-size:small;">ESSAIS D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE,1 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">6 »</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">L. PEREY & G. MAUGRAS<br /> - <span style="font-size:small;">DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'ÉPINAY, SON SALON ET - SES AMIS 1 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">7 50</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">MADAME DE REMUSAT<br /> - <span style="font-size:small;">LETTRES, 2 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">15 »</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">ERNEST RENAN<br /> - <span style="font-size:small;">INDEX GÉNÉRAL DE L'HISTOIRE DU CHRISTIANISME, 1 Vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">7 50</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"> - <span style="font-size:small;padding-left: 1.8em;">SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE, 1 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">7 50</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">JULES SIMON<br /> - <span style="font-size:small;">DIEU, PATRIE, LIBERTÉ, 1 vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">7 50</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">THIERS<br /> - <span style="font-size:small;">DISCOURS PARLEMENTAIRES. T.I à IV.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">112 50</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">VILLEMAIN<br /> - <span style="font-size:small;">LA TRIBUNE MODERNE, 2 Vol.</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;">15 »</span></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<p class="ac noindent"><b>Format gr. in-18 à 3 fr. 50 c. le volume.</b></p> - -<table id="OUVRAGES_2" summary="Ouvrages_2"> - <tbody> - <tr> - <td class="c1"> </td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> vol.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">J. J. AMPÈRE<br /> - <span style="font-size:small;">VOYAGE EN ÉGYPTE ET EN NUBIE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">TH. BENTZON<br /> - <span style="font-size:small;">TÊTE FOLLE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">DUC DE BROGLIE<br /> - <span style="font-size:small;">LE SECRET DU ROI</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 2</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">F. BRUNETIÈRE<br /> - <span style="font-size:small;">LE ROMAN NATURALISTE </span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">CHARLES-EDMOND<br /> - <span style="font-size:small;">LA BUCHERONNE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">G. CHARMES<br /> - <span style="font-size:small;">LA TUNISIE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">GEORGES ELIOT<br /> - <span style="font-size:small;">DANIEL DERONDA</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 2</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">O. FEUILLET<br /> - <span style="font-size:small;">HISTOIRE D'UNE PARISIENNE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">ANATOLE FRANCE<br /> - <span style="font-size:small;">LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">J. DE GLOUVET<br /> - <span style="font-size:small;">LA FAMILLE BOURGEOIS</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">GYP<br /> - <span style="font-size:small;">AUTOUR DU MARIAGE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LUDOVIC HALÉVY<br /> - <span style="font-size:small;">L'ABBÉ CONSTANTIN</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"> - <span style="font-size:small;padding-left: 1.8em;">CRIQUETTE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">VICOMTE D'HAUSSONVILLE<br /> - <span style="font-size:small;">A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">PAUL JANET<br /> - <span style="font-size:small;">LES MAÎTRES DE LA PENSÉE MODERNE </span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">EUGÈNE LABICHE<br /> - <span style="font-size:small;">THÉATRE COMPLET</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 10</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">MADAME LEE CHILDE<br /> - <span style="font-size:small;">UN HIVER AU CAIRE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">PIERRE LOTI<br /> - <span style="font-size:small;">FLEURS D'ENNUI</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">MARC MONNIER<br /> - <span style="font-size:small;">UN DÉTRAQUÉ</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">MAX O'RELL<br /> - <span style="font-size:small;">JOHN BULL ET SON ILE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">E. PAILLERON<br /> - <span style="font-size:small;">LE THÉÂTRE CHEZ MADAME</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">GEORGES PICOT<br /> - <span style="font-size:small;">M. DUFAURE, SA VIE, SES DISCOURS</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">A. DE PONTMARTIN<br /> - <span style="font-size:small;">SOUVENIRS D'UN VIEUX CRITIQUE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 3</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">P. DE RAYNAL<br /> - <span style="font-size:small;">LES CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">G. ROTHAN<br /> - <span style="font-size:small;">L'AFFAIRE DU LUXEMBOURG</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"> - <span style="font-size:small;padding-left: 1.8em;">LA POLITIQUE FRANÇAISE EN 1866</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">GEORGE SAND<br /> - <span style="font-size:small;">CORRESPONDANCE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 4</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">DE SÉMÉNOW<br /> - <span style="font-size:small;">SOUS LES CHÊNES VERTS</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">JULES SIMON<br /> - <span style="font-size:small;">LE GOUVERNEMENT DE M. THIERS</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 2</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">E. TEXIER ET LE SENNE<br /> - <span style="font-size:small;">LE TESTAMENT DE LUCIE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LOUIS ULBACH<br /> - <span style="font-size:small;">CONFESSION D'UN ABBÉ</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<p class="ac noindent"><b>Collection de luxe petit in-8<sup>o</sup>, sur papier vergé à la cuve.</b></p> - - -<table id="OUVRAGES_3" summary="Ouvrages_3"> - <tbody> - <tr> - <td class="c1"> </td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> vol.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">LUDOVIC HALÉVY<br /> - <span style="font-size:small;">DEUX MARIAGES</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"> - <span style="font-size:small;padding-left: 1.8em;">LA FAMILLE CARDINAL</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">J. RICARD<br /> - <span style="font-size:small;">PITCHOUN!</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">CAMILLE SELDEN<br /> - <span style="font-size:small;">LES DERNIERS JOURS DE HENRI HEINE</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">JULES SIMON<br /> - <span style="font-size:small;">L'AFFAIRE NAYL</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c1">* * *<br /> - <span style="font-size:small;">LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS XVI</span></td> - <td class="c2"><span style="font-size:small;"> 1</span></td> - </tr> - </tbody> -</table> - - -<p class="ac noindent p2">Paris.—Imprimerie Ph. Bosc, 3, rue Auber</p> - - -<div class="transnote"> - <p class="ac noindent x-larger"> <a name="TN" id="TN"></a>Note de transcription:</p> - <ul> - <li>Ce livre reproduit intégralement le texte original, et l’orthographe -d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs typographiques -ont été corrigées. La liste de ces corrections suit. La ponctuation a également -fait l'objet de quelques corrections mineures.</li> - -<li class="p2">Corrections - <ul> - <li>p. 15 : de de → de (… de ces épouvantables exceptions….)</li> - <li>p. 17 : Bifteack → bifteck (… nous aurions mangé des bifteck d’assassins.)</li> - <li>p. 17 : envoyers → envoyer (… pour nous envoyer leurs coqs….)</li> - <li>p. 26 : sonveraine → souveraine (… l’Assemblée souveraine supprima….)</li> - <li>p. 27 : inconvévénients → inconvénients (… présente de graves inconvénients.)</li> - <li>p. 34 : acidents → accidents (… un de ces mille accidents….)</li> - <li>p. 48 : Pearage → Peerage (… un membre du Peerage enfin épousé….)</li> - <li>p. 98 : avait → avaient (… que ses parents avaient dépensé….)</li> - <li>p. 111 : professsionnel → professionnel (… le grand mot de secret professionnel….)</li> - <li>p. 112 : rrrrien → rien (…inhumés pour rien, pour rien!.)</li> - <li>p. 115 : quinzaines → quinzaine (Il y a une quinzaine d'années….)</li> - <li>p. 128 : valeurs → valeur (… tous les diamants de valeur,…)</li> - <li>p. 130 : chambres → chambre (… les femmes de chambre sont,…)</li> - <li>p. 139 : scapel → scalpel (… son scalpel à la main;…)</li> - <li>p. 152 : thâtre → théâtre (Jamais le théâtre de la Gaîté….)</li> - <li>p. 153 : qu'à la la → qu'à la (… qu'à la trente-quatrième mesure….)</li> - <li>p. 154 : attrappé → attrapé (je vous ai attrapé n'est-ce pas,…)</li> - <li>p. 154 : attrappais → attrapais (… si je ne vous attrapais pas vertement,…)</li> - <li>p. 157, 158 : Garguantua → Gargantua p. 157 : (Si ce Gargantua n'existait pas,…) - p. 158 : (Paris a une réputation de Gargantua….)</li> - <li>p. 161 : vous → nous (…nous venons de la part du prince S... aff….)</li> - <li>p. 166 : Uue → Une (Une jeune fille riche….)</li> - <li>p. 189 : d'uu → d'un (… d'un éclat inouï….)</li> - <li>p. 199 : racommoder → raccommoder? (… et se mit à raccommoder la tunique endommagée….)</li> - <li>p. 211 : manisfesta → manifesta (…Un mieux sensible se manifesta….)</li> - <li>p. 214 : Cet → Cette (Cette horrible perspective de dormir….)</li> - <li>p. 216 : Wromski → Wronski (… la philosophie nébuleuse d'Hoëné Wronski….)</li> - <li>p. 217 : symphathique → sympathique (La physionomie la plus sympathique…)</li> - <li>p. 217 : Jourdan → Jourdain (comme M. Jourdain faisait de la prose,…)</li> - <li>p. 218 : Barbarra → Barbara (En compagnie du pauvre Barbara….)</li> - <li>p. 218 : vioncelle → violoncelle (… Champfleury qui jouait du violoncelle,…)</li> - <li>p. 226 : à → au (… l'on ne peut dire au revoir,…)</li> - <li>p. 226 : UN MILLLION → UN MILLION (… soit UN MILLION….)</li> - <li>p. 233 : finit → fini (… quand elle eut fini cette nomenclature,…)</li> - <li>p. 234 : v raie → vraie (… la vraie vérité, la voici:…)</li> - <li>p. 235 : exe mplaire → exemplaire (… Il prit cet exemplaire en grippe,…)</li> - <li>p. 235 : quatres → quatre (… Trois ou quatre jours après,…)</li> - <li>p. 252 : ex-crétaire → secrétaire (… les souliers de son secrétaire….)</li> - <li>p. 264 : celle → celles (… un avantage sur celles du bonhomme,…)</li> - <li>p. 268 : le le → le (… le langage des sujets….)</li> - <li>p. 288 : nourit → nourrit (… pour celui qui les nourrit….)</li> - <li>p. 296 : prove → prouve (… ce qui prouve bien qu’il est mort…)</li> - <li>p. 300 : suppossez → supposez (Supposez un professeur professant….)</li> - <li>p. 301 : tranquillemeut → tranquillement (… et se mettent tranquillement à fumer….)</li> - <li>p. 304 : françaisse → française (… l'élite de la noblesse française ;…)</li> - <li>p. 308 : comtessse → comtesse (… mais la comtesse ne pouvait épouser….)</li> - </ul> -</li> -</ul> -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Paris tel qu'il est, by Jules Noriac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST *** - -***** This file should be named 60924-h.htm or 60924-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/9/2/60924/ - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/60924-h/images/cover.jpg b/old/60924-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a9073de..0000000 --- a/old/60924-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60924-h/images/logo.jpg b/old/60924-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a6a4995..0000000 --- a/old/60924-h/images/logo.jpg +++ /dev/null |
