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-<title>
- The Project Gutenberg eBook of De l'amour, by Stendhal.
-</title>
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's De l'Amour, by Stendhal and Charles-Augustin Sainte-Beuve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: De l'Amour
- Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les
- œuvres de Stendhal par Sainte-Beuve
-
-Author: Stendhal
- Charles-Augustin Sainte-Beuve
-
-Release Date: December 8, 2019 [EBook #60882]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'AMOUR ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Teams at DP-test Italia and
-www.pgdp.net. (This file was produced from images generously
-made available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://Gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
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-</pre>
-
-<h1><span class="small">DE</span><br />
-<span class="xlarge">L'AMOUR</span></h1>
-
-<p class="c"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">DE STENDHAL</span></p>
-
-<p class="c"><span class="small">ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE ET PRÉCÉDÉE D'UNE ÉTUDE
-SUR LES</span> <i>&OElig;uvres de Stendhal</i></p>
-
-<p class="c sc">Par Sainte-Beuve</p>
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br />
-6, <span class="small">RUE DES SAINTS PÈRES</span>, 6</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Mai 1826.</p>
-</div>
-
-<p>Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est
-point un roman, et surtout n'est pas amusant comme
-un roman. C'est tout uniment une description exacte
-et scientifique d'une sorte de folie très rare en France.
-L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours,
-plus encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à
-cause de la pureté de nos m&oelig;urs, a fait du mot qui
-sert de titre à cet ouvrage une parole qu'on évite de
-prononcer toute seule, et qui peut même sembler choquante.
-J'ai été forcé d'en faire usage, mais l'austérité
-scientifique du langage me met, je pense, à l'abri de
-tout reproche à cet égard.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je connais un ou deux secrétaires de légation qui, à
-leur retour, pourront me rendre service. Jusque-là, que
-pourrais-je dire aux gens qui nient les faits que je
-raconte? Les prier de ne pas m'écouter.</p>
-
-<p>On peut reprocher de l'<i>égotisme</i> à la forme que j'ai
-adoptée. On permet à un voyageur de dire: «J'étais à
-New-York, de là <i>je</i> m'embarquai pour l'Amérique du
-sud, <i>je</i> remontai jusqu'à Santa-Fé-de-Bogota. Les cousins
-et les moustiques <i>me</i> désolèrent pendant la route,
-et <i>je</i> fus privé, pendant trois jours, de l'usage de l'&oelig;il
-droit.»</p>
-
-<p>On n'accuse point ce voyageur d'aimer à parler de
-soi; on lui pardonne tous ces <i>je</i> et tous ces <i>moi</i>, parce
-que c'est la manière la plus claire et la plus intéressante
-de raconter ce qu'il a vu.</p>
-
-<p>C'est pour être clair et pittoresque, s'il le peut, que
-l'auteur du présent voyage dans les régions peu connues
-du c&oelig;ur humain dit: «J'allai avec M<sup>me</sup> Gherardi
-aux mines de sel de Hallein&hellip; La princesse Crescenzi
-me disait à Rome&hellip; Un jour, à Berlin, je vis le beau
-capitaine L&hellip;» Toutes ces petites choses sont réellement
-arrivées à l'auteur, qui a passé quinze ans en
-Allemagne et en Italie. Mais, plus curieux que sensible,
-jamais il n'a rencontré la moindre aventure,
-jamais il n'a éprouvé aucun sentiment personnel qui
-méritât d'être raconté; et, si on veut lui supposer l'orgueil
-de croire le contraire, un orgueil plus grand l'eût
-empêché d'imprimer son c&oelig;ur et le vendre au public
-pour six francs, comme ces gens qui, de leur vivant,
-impriment leurs Mémoires.</p>
-
-<p>En 1822, lorsqu'il corrigeait les épreuves de cette
-espèce de voyage moral en Italie et en Allemagne, l'auteur,
-qui avait décrit les objets le jour où il les avait
-vus, traita le manuscrit qui contenait la description circonstanciée
-de toutes les phases de la maladie de l'âme
-nommée <i>amour</i>, avec ce respect aveugle que montrait
-un savant du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle pour un manuscrit de Lactance
-ou de Quinte-Curce qu'on venait de déterrer.
-Quand l'auteur rencontrait quelque passage obscur, et,
-à vrai dire, souvent cela lui arrivait, il croyait toujours
-que c'était le <i>moi</i> d'aujourd'hui qui avait tort. Il avoue
-que son respect pour l'ancien manuscrit est allé jusqu'à
-imprimer plusieurs passages qu'il ne comprenait
-plus lui-même. Rien de plus fou pour qui eût songé aux
-suffrages du public; mais l'auteur, revoyant Paris après
-de longs voyages, croyait impossible d'obtenir un succès
-sans faire des bassesses auprès des journaux. Or,
-quand on fait tant que de faire des bassesses, il faut les
-réserver pour le premier ministre. Ce qu'on appelle un
-succès étant hors de la question, l'auteur s'amusa à
-publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient
-venues. C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes
-de la Grèce, dont la sagesse pratique le ravit en
-admiration.</p>
-
-<p>Il faut des années pour pénétrer dans l'intimité de la
-société italienne. Peut-être aurai-je été le dernier voyageur
-en ce pays. Depuis le <i>carbonarisme</i> et l'invasion
-des Autrichiens, jamais étranger ne sera reçu en ami
-dans les salons où régnait une joie si folle. On verra
-les monuments, les rues, les places publiques d'une
-ville, jamais la société, l'étranger fera toujours peur;
-les habitants soupçonneront qu'il est un espion, ou
-craindront qu'il ne se moque de la bataille d'Antrodoco
-et des bassesses indispensables en ce pays pour n'être
-pas persécuté par les huit ou dix ministres ou favoris
-qui entourent le prince. J'aimais réellement les habitants,
-et j'ai pu voir la vérité. Quelquefois, pendant dix
-mois de suite, je n'ai pas prononcé un seul mot de
-français, et sans les troubles et le <i>carbonarisme</i>, je ne
-serais jamais rentré en France. La bonhomie est ce que
-je prise avant tout.</p>
-
-<p>Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide,
-je ne puis faire des miracles; je ne puis pas donner des
-oreilles aux sourds ni des yeux aux aveugles. Ainsi les
-gens à argent et à grosse joie, qui ont gagné cent mille
-francs dans l'année qui a précédé le moment où ils
-ouvrent ce livre, doivent bien vite le fermer, surtout
-s'ils sont banquiers, manufacturiers, respectables industriels,
-c'est-à-dire gens à idées éminemment positives.
-Ce livre serait moins inintelligible pour qui aurait
-gagné beaucoup d'argent à la Bourse ou à la loterie.
-Un tel gain peut se rencontrer à côté de l'habitude de
-passer des heures entières dans la rêverie, et à jouir de
-l'émotion que vient de donner un tableau de Prud'hon,
-une phrase de Mozart, ou enfin un certain regard singulier
-d'une femme à laquelle vous pensez souvent. Ce
-n'est point ainsi que <i>perdent leur temps</i> les gens qui
-payent deux mille ouvriers à la fin de chaque semaine;
-leur esprit est toujours tendu à l'utile et au positif. Le
-rêveur dont je parle est l'homme qu'ils haïraient s'ils
-en avaient le loisir; c'est celui qu'ils prendraient volontiers
-pour plastron de leurs bonnes plaisanteries. L'industriel
-millionnaire sent confusément qu'un tel homme
-place dans son estime une pensée avant un sac de mille
-francs.</p>
-
-<p>Je récuse ce jeune homme studieux qui, dans la
-même année où l'industriel gagnait cent mille francs,
-s'est donné la connaissance du grec moderne, ce dont
-il est si fier, que déjà il aspire à l'arabe. Je prie de ne
-pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux
-pour des causes imaginaires <i>étrangères à la vanité</i>,
-et qu'il aurait grande honte de voir divulguer dans les
-salons.</p>
-
-<p>Je suis bien assuré de déplaire à ces femmes qui, dans
-ces mêmes salons, emportent d'assaut la considération
-par une affectation de tous les instants. J'en ai surpris
-de bonne foi pour un moment, et tellement étonnées,
-qu'en s'interrogeant elles-mêmes, elles ne pouvaient
-plus savoir si un tel sentiment qu'elles venaient d'exprimer
-avait été naturel ou affecté. Comment ces femmes
-pourraient-elles juger de la peinture de sentiments
-vrais? Aussi cet ouvrage a-t-il été leur <i>bête noire</i>; elles
-ont dit que l'auteur devait être un homme infâme.</p>
-
-<p>Rougir tout à coup, lorsqu'on vient à songer à certaines
-actions de sa jeunesse; avoir fait des sottises par
-tendresse d'âme et s'en affliger, non pas parce qu'on
-fut ridicule aux yeux du salon, mais bien aux yeux d'une
-certaine personne dans ce salon; à vingt-six ans, être
-amoureux de bonne foi d'une femme qui en aime un
-autre, ou bien encore (mais la chose est si rare, que j'ose
-à peine l'écrire de peur de retomber dans les <i>inintelligibles</i>,
-comme lors de la première édition), ou bien
-encore, en entrant dans le salon où est la femme que
-l'on croit aimer, ne songer qu'à lire dans ses yeux ce
-qu'elle pense de nous en cet instant, et n'avoir nulle
-idée de <i>mettre de l'amour</i> dans nos propres regards:
-voilà les antécédents que je demanderai à mon lecteur.
-C'est la description de beaucoup de ces sentiments fins
-et rares qui a semblé obscure aux hommes à idées positives.
-Comment faire pour être clair à leurs yeux? Leur
-annoncer une hausse de cinquante centimes, ou un
-changement dans le tarif des douanes de la Colombie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On me dit: «Otez ce morceau, rien de plus vrai; mais
-gare les industriels; ils vont crier à l'aristocrate.»&mdash;En 1817,
-je n'ai pas craint les procureurs généraux; pourquoi aurais-je
-peur des millionnaires en 1826? Les vaisseaux fournis au pacha
-d'Égypte m'ont ouvert les yeux sur leur compte, et je ne crains
-que ce que j'estime.</p>
-</div>
-<p>Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement,
-mathématiquement, pour ainsi dire, les divers
-sentiments qui se succèdent les uns aux autres, et dont
-l'ensemble s'appelle la passion de l'amour.</p>
-
-<p>Imaginez une figure de géométrie assez compliquée,
-tracée avec du crayon blanc sur une grande ardoise: eh
-bien! je vais expliquer cette figure de géométrie; mais
-une condition nécessaire, c'est qu'il faut qu'elle <i>existe
-déjà</i> sur l'ardoise; je ne puis la tracer moi-même. Cette
-impossibilité est ce qui rend si difficile de faire sur
-l'amour un livre qui ne soit pas un roman. Il faut, pour
-suivre avec intérêt un <i>examen philosophique</i> de ce sentiment,
-autre chose que de l'esprit chez le lecteur;
-il est de toute nécessité qu'il ait vu l'amour. Or, où
-peut-on voir une passion?</p>
-
-<p>Voilà une cause d'obscurité que je ne pourrai jamais
-éloigner.</p>
-
-<p>L'amour est comme ce qu'on appelle au ciel la <i>voie
-lactée</i>, un amas brillant formé par des milliers de petites
-étoiles, dont chacune est souvent une nébuleuse.
-Les livres ont noté quatre ou cinq cents des petits sentiments
-successifs et si difficiles à reconnaître qui composent
-cette passion, et les plus grossiers, et encore en
-se trompant souvent et prenant l'accessoire pour le
-principal. Les meilleurs de ces livres, tels que la <i>Nouvelle
-Héloïse</i>, les romans de M<sup>me</sup> Cottin, les <i>Lettres</i> de
-M<sup>lle</sup> Lespinasse, <i>Manon Lescaut</i>, ont été écrits en France,
-pays où la plante nommée amour a toujours peur du
-ridicule, est étouffée par les exigences de la passion
-<i>nationale</i>, la vanité, et n'arrive presque jamais à toute
-sa hauteur.</p>
-
-<p>Qu'est ce donc que connaître l'amour par les romans?
-que serait-ce après l'avoir vu décrit dans des centaines
-de volumes à réputation, mais ne l'avoir jamais senti,
-que chercher dans celui-ci l'explication de cette folie?
-je répondrai comme un écho: «C'est folie.»</p>
-
-<p>Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir
-encore de ce qui vous occupa tant il y a quelques années,
-dont vous n'osâtes parler à personne, et qui faillit vous
-perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai refait ce
-livre et cherché à le rendre plus clair. Après l'avoir lu,
-n'en parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris,
-et jetez-le dans votre bibliothèque de citronnier, derrière
-les autres livres; j'y laisserais même quelques
-pages non coupées.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement quelques pages non coupées
-qu'y laissera l'être imparfait, qui se croit philosophe
-parce qu'il resta toujours étranger à ces émotions folles
-qui font dépendre d'un regard tout notre bonheur d'une
-semaine. D'autres, arrivant à l'âge mûr, mettent toute
-leur vanité à oublier qu'un jour ils purent s'abaisser au
-point de faire la cour à une femme et de s'exposer à
-l'humiliation d'un refus; ce livre aura leur haine.
-Parmi tant de gens d'esprit que j'ai vus condamner cet
-ouvrage par diverses raisons, mais toujours avec colère,
-les seuls qui m'aient semblé ridicules sont ces hommes
-qui ont la double vanité de prétendre avoir toujours été
-au-dessus des faiblesses du c&oelig;ur, et toutefois posséder
-assez de pénétration pour juger <i>a priori</i> du degré d'exactitude
-d'un traité philosophique, qui n'est qu'une description
-suivie de toutes ces faiblesses.</p>
-
-<p>Les personnages graves, qui jouissent dans le monde
-du renom d'hommes sages et nullement romanesques,
-sont bien plus près de comprendre un roman, quelque
-passionné qu'il soit, qu'un livre philosophique, où l'auteur
-décrit froidement les diverses phases de la maladie
-de l'âme nommée <i>amour</i>. Le roman les émeut un peu;
-mais à l'égard du traité philosophique, ces hommes
-sages sont comme des aveugles qui se feraient lire une
-description des tableaux du Musée, et qui diraient à
-l'auteur: «Avouez, monsieur, que votre ouvrage est
-horriblement obscur.» Et qu'arrivera-t-il si ces aveugles
-se trouvent des gens d'esprit, depuis longtemps en
-possession de cette dignité, et ayant souverainement la
-prétention d'être clairvoyants? Le pauvre auteur sera
-joliment traité. C'est aussi ce qui lui est arrivé lors de
-la première édition. Plusieurs exemplaires ont été
-actuellement brûlés par la vanité furibonde de gens de
-beaucoup d'esprit. Je ne parle pas des injures, non
-moins flatteuses par leur fureur: l'auteur a été déclaré
-grossier, immoral, écrivant pour le peuple, homme dangereux,
-etc. Dans les pays usés par la monarchie, ces
-titres sont la récompense la plus assurée de qui s'avise
-d'écrire sur la morale et ne dédie pas son livre à la
-M<sup>me</sup> Dubarry du jour. Heureuse la littérature si elle
-n'était pas à la mode, et si les seules personnes pour
-qui elle est faite voulaient bien s'en occuper! Du temps
-du Cid, Corneille n'était qu'<i>un bon homme</i> pour
-M. le marquis de Danjeau. Aujourd'hui, tout le monde
-se croit fait pour lire M. de Lamartine; tant mieux
-pour son libraire; mais tant pis et cent fois tant pis
-pour ce grand poète. De nos jours, le génie a des ménagements
-pour des êtres auxquels il ne devrait jamais
-songer sous peine de déroger.</p>
-
-<p>La vie laborieuse, active, tout estimable, toute positive,
-d'un conseiller d'État, d'un manufacturier de tissus
-de coton ou d'un banquier fort alerte pour les
-emprunts, est récompensée par des millions, et non par
-des sensations tendres. Peu à peu le c&oelig;ur de ces messieurs
-s'ossifie; le positif et l'utile sont tout pour eux,
-et leur âme se ferme à celui de tous les sentiments qui
-a le plus grand besoin de loisir, et qui rend le plus
-incapable de toute occupation raisonnable et suivie.</p>
-
-<p>Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce
-livre-ci a le malheur de ne pouvoir être compris que
-par des gens qui se sont trouvé le loisir de faire des
-folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour offensées,
-et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="preface2">DEUXIÈME PRÉFACE<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Mai 1854.</p>
-</div>
-
-<p>Je n'écris que pour cent lecteurs, et de ces êtres malheureux,
-aimables, charmants, point hypocrites, point
-<i>moraux</i>, auxquels je voudrais plaire; j'en connais à
-peine un ou deux. De tout ce qui ment pour avoir de la
-considération comme écrivain, je n'en fais aucun cas.
-Ces belles dames là doivent lire le compte de leur cuisinière
-et le sermonnaire à la mode, qu'il s'appelle Massillon
-ou M<sup>me</sup> Necker, pour pouvoir en parler avec les
-femmes graves qui dispensent la considération. Et qu'on
-le remarque bien, ce beau grade s'obtient toujours, en
-France, en se faisant le grand prêtre de quelque sottise.</p>
-
-<p>Avez-vous été dans votre vie six mois malheureux par
-amour? dirais-je à quelqu'un qui voudrait lire ce livre.</p>
-
-<p>Ou, si votre âme n'a senti dans la vie d'autre malheur
-que celui de penser à un procès, ou de n'être pas nommé
-député à la dernière élection, ou de passer pour avoir
-moins d'esprit qu'à l'ordinaire à la dernière saison des
-eaux d'Aix,&mdash;je continuerai mes questions indiscrètes,
-et vous demanderai si vous avez lu dans l'année quelqu'un
-de ces ouvrages insolents qui forcent le lecteur à
-penser? Par exemple, l'<i>Émile</i> de J.-J. Rousseau, ou
-les six volumes de Montaigne? Que si vous n'avez
-jamais été malheureux par cette faiblesse des âmes
-fortes, que si vous n'avez pas l'habitude, contre nature,
-de penser en lisant, ce livre-ci vous donnera de l'humeur
-contre l'auteur, car il vous fera soupçonner qu'il existe
-un certain bonheur que vous ne connaissez pas, et que
-connaissait M<sup>lle</sup> de Lespinasse.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="preface3">TROISIÈME PRÉFACE</h2>
-
-
-<p>Je viens solliciter l'indulgence du lecteur pour la
-forme singulière de cette <i>Physiologie de l'Amour</i>.</p>
-
-<p>Il y a vingt-huit ans (en 1842) que les bouleversements
-qui suivirent la chute de Napoléon me privèrent
-de mon état. Deux ans auparavant, le hasard me jeta,
-immédiatement après les horreurs de la retraite de Russie,
-au milieu d'une ville aimable où je comptais bien
-passer le reste de mes jours, ce qui m'enchantait. Dans
-l'heureuse Lombardie, à Milan, à Venise, la grande, où,
-pour mieux dire, l'unique affaire de la vie, c'est le plaisir.
-Là, aucune attention pour les faits et gestes du voisin;
-on ne s'y préoccupe de ce qui nous arrive qu'à
-peine. Si l'on aperçoit l'existence du voisin, on ne songe
-pas à le haïr. Otez l'envie des occupations d'une ville de
-province, en France, que reste-t-il? L'absence, l'impossibilité
-de la cruelle envie, forme la partie la plus certaine
-de ce bonheur, qui attire tous les provinciaux à
-Paris.</p>
-
-<p>A la suite des bals masqués du carnaval de 1820, qui
-furent plus brillants que de coutume, la société de Milan
-vit éclater cinq ou six démarches complètement folles;
-bien que l'on soit accoutumé dans ce pays-là à des
-choses qui passeraient pour incroyables en France, l'on
-s'en occupa un mois entier. Le ridicule ferait peur dans
-ce pays-ci à des actions tellement baroques; j'ai besoin
-de beaucoup d'audace seulement pour oser en parler.</p>
-
-<p>Un soir, qu'on raisonnait profondément sur les effets
-et les causes de ces extravagances, chez l'aimable
-M<sup>me</sup> Pietra Crua, qui, par extraordinaire, ne se trouvait
-mêlée à aucune de ces folies, je vins à penser qu'avant
-un an, peut-être, il ne me resterait qu'un souvenir bien
-incertain de ces faits étranges et des causes qu'on leur
-attribuait. Je me saisis d'un programme de concert, sur
-lequel j'écrivis quelques mots au crayon. On voulut
-faire un <i>pharaon</i>; nous étions trente assis autour d'une
-table verte; mais la conversation était tellement animée,
-qu'on oubliait de jouer. Vers la fin de la soirée
-survint le colonel Scotti, un des hommes les plus aimables
-de l'armée italienne; on lui demanda son contingent
-de circonstances relatives aux faits bizarres qui
-nous occupaient; il nous raconta, en effet, des choses
-dont le hasard l'avait rendu le confident, et qui leur
-donnaient un aspect tout nouveau. Je repris mon programme
-de concert, et j'ajoutai ces nouvelles circonstances.</p>
-
-<p>Ce recueil de particularités sur l'amour a été continué
-de la même manière, au crayon et sur des chiffons
-de papier, pris dans les salons où j'entendais raconter
-les anecdotes. Bientôt je cherchai une loi commune
-pour reconnaître les divers degrés. Deux mois après, la
-peur d'être pris pour un <i>carbonaro</i> me fit revenir à
-Paris, seulement pour quelques mois, à ce que je
-croyais; mais jamais je n'ai revu Milan où j'avais passé
-sept années.</p>
-
-<p>A Paris je mourais d'ennui; j'eus l'idée de m'occuper
-encore de l'aimable pays d'où la peur m'avait
-chassé; je réunis en liasse mes morceaux de papier, et
-je fis cadeau du cahier à un libraire; mais bientôt une
-difficulté survint; l'imprimeur déclara qu'il lui était
-impossible de travailler sur des notes écrites au crayon.
-Je vis bien qu'il trouvait cette sorte de copie au-dessous
-de sa dignité. Le jeune apprenti d'imprimerie qui
-me rapportait mes notes paraissait tout honteux du
-mauvais compliment dont on l'avait chargé; il savait
-écrire: je lui dictai les notes au crayon.</p>
-
-<p>Je compris aussi que la discrétion me faisait un
-devoir de changer les noms propres et surtout d'écourter
-les anecdotes. Quoiqu'on ne lise guère à Milan, ce
-livre, si on l'y portait, eût pu sembler une atroce
-méchanceté.</p>
-
-<p>Je publiai donc un livre malheureux. J'aurai la hardiesse
-d'avouer qu'à cette époque j'avais l'audace de
-mépriser le style élégant. Je voyais le jeune apprenti
-tout occupé d'éviter les terminaisons de phrases peu
-sonores et les suites de mots formant des sons baroques.
-En revanche, il ne se faisait faute de changer à
-tout bout de champ les circonstances des faits difficiles
-à exprimer: Voltaire, lui-même, a peur des choses
-difficiles à dire.</p>
-
-<p>L'<i>Essai sur l'Amour</i> ne pouvait valoir que par le
-nombre de petites nuances de sentiment que je priais
-le lecteur de vérifier dans ses souvenirs, s'il était assez
-heureux pour en avoir. Mais il y avait bien pis; j'étais
-alors, comme toujours, fort peu expérimenté en choses
-littéraires; le libraire auquel j'avais fait cadeau du
-manuscrit l'imprima sur mauvais papier et dans un
-format ridicule. Aussi, me dit-il au bout d'un mois,
-comme je lui demandais des nouvelles du livre: «On
-peut dire qu'il est sacré, car personne n'y touche.»</p>
-
-<p>Je n'avais pas même eu l'idée de solliciter des articles
-dans les journaux; une telle chose m'eût semblé
-une ignominie. Aucun ouvrage, cependant, n'avait un
-plus pressant besoin d'être recommandé à la patience
-du lecteur. Sous peine de paraître inintelligible dès les
-premières pages, il fallait porter le public à accepter
-le mot nouveau de <i>cristallisation</i>, proposé pour exprimer
-vivement cet ensemble de folies étranges que l'on
-se figure comme vraies et même comme indubitables
-à propos de la personne aimée.</p>
-
-<p>En ce temps-là, tout pénétré, tout amoureux des
-moindres circonstances que je venais d'observer dans
-cette Italie que j'adorais, j'évitais soigneusement toutes
-les concessions, toutes les aménités de style qui
-eussent pu rendre l'<i>Essai sur l'Amour</i> moins singulièrement
-baroque aux yeux des gens de lettres.</p>
-
-<p>D'ailleurs, je ne flattais point le public; c'était l'époque
-où, toute froissée de nos malheurs, si grands et
-si récents, la littérature semblait n'avoir d'autre occupation
-que de consoler notre vanité malheureuse; elle
-faisait rimer gloire avec victoire, guerriers avec lauriers,
-etc. L'ennuyeuse littérature de cette époque
-semble ne chercher jamais les circonstances vraies des
-sujets qu'elle a l'air de traiter; elle ne veut qu'une
-occasion de compliments pour ce peuple esclave de la
-mode, qu'un grand homme avait appelé la grande
-nation, oubliant qu'elle n'était grande qu'avec la condition
-de l'avoir pour chef.</p>
-
-<p>Le résultat de mon ignorance des conditions du plus
-humble succès fut de ne trouver que dix-sept lecteurs
-de 1822 à 1833; c'est à peine si, après vingt ans
-d'existence, l'<i>Essai sur l'Amour</i> a été compris d'une
-centaine de curieux. Quelques uns ont eu la patience
-d'observer les diverses phases de cette maladie chez
-les personnes atteintes autour d'eux; car, pour comprendre
-cette passion, que depuis trente ans la peur
-du ridicule cache avec tant de soin parmi nous, il faut
-en parler comme d'une maladie; c'est par ce chemin-là
-que l'on peut arriver quelquefois à la guérir.</p>
-
-<p>Ce n'est, en effet, qu'après un demi-siècle de révolutions
-qui tour à tour se sont emparées de toute notre
-attention; ce n'est, en effet, qu'après cinq changements
-complets dans la forme et dans les tendances de nos
-gouvernements, que la révolution commence seulement
-à entrer dans nos m&oelig;urs. L'amour, ou ce qui le remplace
-le plus communément en lui volant son nom,
-l'amour pouvait tout en France sous Louis XV: les
-femmes de la cour faisaient des colonels; cette place
-n'était rien moins que la plus belle du pays. Après
-cinquante ans, il n'y a plus de cour, et les femmes
-les plus accréditées dans la bourgeoisie régnante, ou
-dans l'aristocratie boudante, ne parviendraient pas à
-faire donner un débit de tabac dans le moindre bourg.</p>
-
-<p>Il faut bien l'avouer, les femmes ne sont plus à la
-mode; dans nos salons si brillants, les jeunes gens de
-vingt ans affectent de ne point leur adresser la parole;
-ils aiment bien mieux entourer le parleur grossier qui,
-avec son accent de province, traite de la question des
-<i>capacités</i>, et tâcher d'y glisser leur mot. Les jeunes
-gens riches qui se piquent de paraître frivoles, afin
-d'avoir l'air de continuer la bonne compagnie d'autrefois,
-aiment bien mieux parler <i>chevaux</i> et jouer gros
-jeu dans des <i>cercles</i> où les femmes ne sont point admises.
-Le sang-froid mortel qui semble présider aux
-relations des jeunes gens avec les femmes de vingt-cinq
-ans, que l'ennui du mariage rend à la société,
-fera peut-être accueillir, par quelques esprits sages,
-cette description scrupuleusement exacte des phases
-successives de la maladie que l'on appelle amour.</p>
-
-<p>L'effroyable changement qui nous a précipités dans
-l'ennui actuel et qui rend inintelligible la société de
-1778, telle que nous la trouvons dans les lettres de
-Diderot à M<sup>lle</sup> Voland, sa maîtresse, ou dans les Mémoires
-de M<sup>me</sup> d'Épinay, peut faire rechercher lequel de
-nos gouvernements successifs a tué parmi nous la
-faculté de s'amuser, et nous a rapprochés du peuple
-le plus triste de la terre. Nous ne savons pas même
-copier leur <i>parlement</i> et l'honnêteté de leurs partis,
-la seule chose passable qu'ils aient inventée. En revanche,
-la plus stupide de leurs tristes conceptions, l'esprit
-de dignité, est venu remplacer parmi nous la
-gaieté française, qui ne se rencontre plus guère que
-dans les cinq cents bals de la banlieue de Paris, ou
-dans le midi de la France, passé Bordeaux.</p>
-
-<p>Mais lequel de nos gouvernements successifs nous a
-valu l'affreux malheur de nous <i>angliser</i>? Faut-il accuser
-ce gouvernement énergique de 1793, qui empêcha
-les étrangers de venir camper sur Montmartre? ce gouvernement
-qui, dans peu d'années, nous semblera
-héroïque, et forme le digne prélude de celui qui, sous
-Napoléon, alla porter notre nom dans toutes les capitales
-de l'Europe.</p>
-
-<p>Nous oublierons la bêtise bien intentionnée du Directoire,
-illustré par les talents de Carnot et par l'immortelle
-campagne de 1796-1797, en Italie.</p>
-
-<p>La corruption de la cour de Barras rappelait encore
-la gaieté de l'ancien régime; les grâces de M<sup>me</sup> Bonaparte
-montraient que nous n'avions dès lors aucune
-prédilection pour la maussaderie et la morgue des
-Anglais.</p>
-
-<p>La profonde estime dont, malgré l'esprit d'envie du
-faubourg Saint-Germain, nous ne pûmes nous défendre
-pour la façon de gouverner du premier consul, et
-les hommes du premier mérite qui illustrèrent la société
-de Paris, tels que les Cretet, les Daru, etc., ne permettent
-pas de faire peser sur l'Empire la responsabilité
-du changement notable qui s'est opéré dans le caractère
-français pendant cette première moitié du
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Inutile de pousser plus loin mon examen: le lecteur
-réfléchira et saura bien conclure&hellip;</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="notice">M. DE STENDHAL<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a><br />
-<span class="small">&OElig;UVRES COMPLÈTES</span></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Extrait des <i>Causeries du Lundi</i>, de Sainte-Beuve,
-tome IX.&mdash;Librairie Garnier frères.</p>
-</div>
-
-<p>Cette fois, ce n'est qu'un chapitre de l'histoire littéraire
-de la Restauration. On s'est fort occupé depuis
-quelque temps du spirituel auteur, M. Beyle, qui s'était
-déguisé sous le pseudonyme un peu teutonique de
-<i>Stendhal</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Lorsqu'il mourut à Paris, le 23 mars 1842,
-il y eut silence autour de lui; regretté de quelques-uns,
-il parut vite oublié de la plupart. Dix ans à peine écoulés,
-voilà toute une génération nouvelle qui se met à
-s'éprendre de ses &oelig;uvres, à le rechercher, à l'étudier
-en tous sens presque comme un ancien, presque comme
-un classique; c'est autour de lui et de son nom comme
-une Renaissance. Il en eût été fort étonné. Ceux qui
-ont connu personnellement M. Beyle, et qui ont le plus
-goûté son esprit, sont heureux d'avoir à reparler de cet
-écrivain distingué, et, s'ils le font quelquefois avec
-moins d'enthousiasme que les critiques tels que M. de
-Balzac, qui ne l'ont vu qu'à la fin et qui l'ont inventé,
-ils ne sont pas disposés pour cela à lui rendre moins de
-justice et à moins reconnaître sa part notable d'originalité
-et d'influence, son genre d'utilité littéraire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Steindal est une ville de la Saxe prussienne, lieu natal
-de Winckelmann. Il est probable que Beyle y aura songé en
-prenant le nom sous lequel il devint un guide de l'art en Italie.</p>
-</div>
-<p>Il y a dans M. Beyle deux personnes distinctes, le
-<i>critique</i> et le <i>romancier</i>; le romancier n'est venu que
-plus tard et à la suite du critique: celui-ci a commencé
-dès 1814. C'est du critique seul que je m'occuperai
-aujourd'hui, et il le mérite bien par le caractère singulier,
-neuf, piquant, paradoxal, bien souvent sensé, qu'il
-nous offre encore, et qui frappa si vivement non pas le
-public, mais les gens du métier et les esprits attentifs
-de son temps.</p>
-
-<p>Henri Beyle est, comme Paul-Louis Courier, du très
-petit nombre de ceux qui, au sortir de l'Empire en 1814,
-et dès le premier jour, se trouvèrent prêts pour le régime
-nouveau qui s'essayait, et il a eu cela de plus que Courier
-et d'autres encore, qu'il n'était pas un mécontent
-ni un boudeur: il servait l'Empire avec zèle; il était
-un fonctionnaire et commençait à être un administrateur
-lorsqu'il tomba de la chute commune; et il se
-retrouva à l'instant un homme d'esprit, plein d'idées
-et d'aperçus sur les arts, sur les lettres, sur le théâtre,
-et empressé de les inoculer aux autres. Beyle, c'est le
-Français (l'un des premiers) qui est sorti de chez soi,
-littérairement parlant, et qui a comparé. En suivant la
-Grande Armée et en parcourant l'Europe comme l'un
-des membres de l'état-major civil de M. Daru dont il
-était parent, il regardait à mille choses, à un opéra de
-Cimarosa ou de Mozart, à un tableau, à une statue, à
-toute production neuve et belle, au génie divers des
-nations; et tout bas il réagissait contre la sienne, contre
-cette nation française dont il était bien fort en
-croyant la juger, contre le goût français qu'il prétendait
-raviver et régénérer, du moins en causant: c'était là
-être bien Français encore. Chose singulière! tandis que
-M. Daru, occupé des grandes affaires et portant le dur
-poids de l'administration des provinces conquises ou
-de l'approvisionnement des armées, trouvait encore le
-temps d'entretenir avec ses amis littérateurs de Paris, les
-Picard et les Andrieux, une correspondance charmante
-d'attention, pleine d'aménité et de conseils, il y avait là
-tout à côté le plus lettré des commissaires des guerres,
-le moins classique des auditeurs du Conseil d'État,
-Beyle, qui faisait provision d'observations et de malices,
-qui amassait toute cette jolie érudition piquante,
-imprévue, sans méthode, mais assez forte et abondante,
-avec laquelle il devait attaquer bientôt et battre en
-brèche le système littéraire régnant. C'est ainsi, je le
-répète, qu'il se trouva en mesure, dès 1814, à une date
-où bien peu de gens l'étaient. En musique, en peinture,
-en littérature, il perça aussitôt d'une veine nouvelle;
-il fut surtout un excitateur d'idées.</p>
-
-<p>Dans ce rôle actif qu'il eut avec distinction pendant
-une douzaine d'années, je me le figure toujours sous
-une image. Après les grandes guerres européennes de
-conquête et d'invasion, vinrent les guerres de plume et
-les luttes de parole pour les systèmes. Or, dans cet ordre
-nouveau, imaginez un hussard, un hulan, un chevau-léger
-d'avant-garde qui va souvent insulter l'ennemi
-jusque dans son retranchement, mais qui aussi, dans
-ses fuites et refuites, pique d'honneur et aiguillonne la
-colonne amie qui cheminait parfois trop lentement et
-lourdement, et la force d'accélérer le pas. Ç'a été la
-man&oelig;uvre et le rôle de Beyle: un hussard romantique,
-enveloppé, sous son nom de <i>Stendhal</i>, de je ne sais quel
-manteau scandinave, narguant d'ailleurs le solennel et
-le sentimental, brillant, aventureux, taquin, assez solide
-à la riposte, excellent à l'escarmouche.</p>
-
-<p>Il était né à Grenoble le 23 janvier 1783, fils d'un
-avocat, petit-fils d'un médecin, appartenant à la haute
-bourgeoisie du pays. Il puisa dans sa famille des sentiments
-de fierté assez habituels en cette belle et généreuse
-province. Il reçut dans la maison de son grand-père
-une bonne éducation et une instruction très inégale.
-Il avait perdu sa mère à sept ans, et son père vivait
-assez isolé de ses enfants. Il apprit de ses maîtres du
-latin, et le reste au hasard, comme on peut se le figurer
-en ces années de troubles civils. Les poètes italiens
-étaient lus dans la famille, et il aimait même à croire
-que cette famille de son grand-père était originaire
-d'Italie. A dix ans, il fit en cachette une comédie en
-prose, ou du moins un premier acte. Lui aussi, il eut
-sa période de Florian. Une terrasse de la maison de son
-grand-père, d'où l'on avait une vue magnifique sur la
-montagne de Sassenage, et qui était le lieu de réunion
-les soirs d'été, fut, dit-il, le théâtre de ses principaux
-plaisirs durant dix ans (de 1789 à 1799). Il commença
-à se former et à s'émanciper en suivant les cours de
-l'<i>École centrale</i>, institution fondée en 1795 par une loi
-de la Convention, et, en grande partie, d'après le plan
-de M. Destutt-Tracy. Je nomme M. de Tracy parce
-qu'il fut un des parrains intellectuels de Beyle, que
-celui-ci lui garda toujours de la reconnaissance et lui
-voua, jusqu'à la fin, de l'admiration; parce que l'école
-philosophique de Cabanis et de Tracy fut la sienne,
-qu'il affichait au moment où l'on s'y attendait le moins.
-Ce romantique si avancé a cela de particulier, d'être
-en contradiction et en hostilité avec la renaissance littéraire
-chrétienne de Chateaubriand et avec l'effort spiritualiste
-de M<sup>me</sup> de Staël; il procède du pur et direct
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Un des travers de Beyle fut même d'y
-mettre de l'affectation. Au moment où il causait le mieux
-peinture, musique; où Haydn le conduisait à Milton;
-où il venait de réciter avec sentiment de beaux vers de
-Dante ou de Pétrarque, tout d'un coup il se ravisait et
-mettait à son chapeau une petite cocarde d'impiété.
-Il poussait cette singularité jusqu'à la petitesse. Son
-esprit et son c&oelig;ur valaient mieux que cela.</p>
-
-<p>Sa vie a été très bien racontée par un de ses parents
-et amis, M. Colomb. Au sortir de l'École centrale où,
-sur la fin, il avait étudié avec ardeur les mathématiques,
-Beyle vint pour la première fois à Paris; il avait
-dix-sept ans; il y arriva le 10 novembre 1799, juste le
-lendemain du 18 Brumaire: date mémorable et bien
-faite pour donner le cachet à une jeune âme! L'année
-suivante, ayant accompagné MM. Daru en Italie, il
-suivit le quartier général et assista en amateur à la
-bataille de Marengo. Excité par ces merveilles, il s'ennuya
-de la vie de bureau, entra comme maréchal des
-logis dans un régiment de dragons, et y devint sous-lieutenant:
-il donna sa démission deux ans après, lors
-de la paix d'Amiens. Dans l'intervalle, et pendant le
-séjour qu'il fit en Lombardie, à Milan, à Brescia, à Bergame,
-à cet âge de moins de vingt ans, au milieu de
-ces émotions de la gloire et de la jeunesse, de ces enchantements
-du climat, du plaisir et de la beauté, il
-acheva son éducation véritable, et il prit la forme intérieure
-qu'il ne fera plus que développer et mûrir
-depuis: il eut son idéal de beaux-arts, de nature, il
-eut sa patrie d'élection. Si son roman de <i>la Chartreuse
-de Parme</i> a paru le meilleur de ceux qu'il a
-composés, et s'il saisit tout d'abord le lecteur, c'est
-que, dès les premières pages, il a rendu avec vivacité
-et avec âme les souvenirs de cette heure brillante.
-C'est Montaigne, je crois, qui a dit: «Les hommes se
-font pires qu'ils ne peuvent.» Beyle, ce sceptique, ce
-frondeur redouté, était sensible: «Ma sensibilité est
-devenue trop vive, écrivait-il deux ans avant sa mort;
-ce qui ne fait qu'effleurer les autres me blesse jusqu'au
-sang. Tel j'étais en 1799, tel je suis encore en 1840:
-mais j'ai appris à cacher tout cela sous de l'ironie imperceptible
-au vulgaire.» Cette ironie n'était pas si
-imperceptible qu'il le croyait; elle était très marquée
-et constituait un travers qui barrait bien de bonnes
-qualités, et qui brisait même le talent. C'est là la clef
-de Beyle. Parlant de l'impression que cause sur place
-la vue du Forum contemplé du haut des ruines du
-Colisée, et se laissant aller un moment à son enthousiasme
-romain, il craint d'en avoir trop dit et de s'être
-compromis auprès des lecteurs parisiens: «Je ne
-parle pas, dit-il, du vulgaire né pour admirer le pathos
-de <i>Corinne</i>; les gens un peu délicats ont ce malheur
-bien grand au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle: quand ils aperçoivent de
-l'exagération, leur âme n'est plus disposée qu'à inventer
-de l'ironie.» Ainsi, de ce qu'il y a de la déclamation
-voisine de l'éloquence, Beyle se jettera dans le
-contraire; il ira à mépriser Bossuet et ce qu'il appelle
-ses <i>phrases</i>. De ce qu'il y a des esprits moutonniers
-qui, en admirant Racine, confondent les parties plus
-faibles avec les grandes beautés, il sera bien près de
-ne pas sentir <i>Athalie</i>. De ce qu'il y a des hypocrites
-de croyances dans les religions, il ne se croira jamais
-assez incrédule; de ce qu'il y a des hypocrites de convenances
-dans la société, il ira jusqu'à risquer à l'occasion
-l'indécent et le cynique. En tout, la <i>peur d'être
-dupe</i> le tient en échec et le domine: voilà le défaut.
-<i>Son orgueil serait au désespoir de laisser deviner ses
-sentiments.</i> Mais au moment où ce défaut sommeille,
-en ces instants reposés où il redevient Italien, Milanais,
-ou Parisien du bon temps; quand il se trouve
-dans un cercle de gens qui l'entendent, et de la bienveillance
-de qui il est sûr (car ce moqueur à la prompte
-attaque avait, notez-le, un secret besoin de bienveillance),
-l'esprit de Beyle, tranquillisé du côté de son
-faible, se joue en saillies vives, en aperçus hardis, heureux
-et gais, et en parlant des arts, de leur charme
-pour l'imagination, et de leur divine influence pour la
-félicité des délicats, il laisse même entrevoir je ne sais
-quoi de doux et de tendre dans ses sentiments, ou du
-moins l'éclair d'une mélancolie rapide: «Un salon de
-huit ou dix personnes aimables, a-t-il dit, où la conversation
-est gaie, anecdotique et où l'on prend du
-punch léger à minuit et demi<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, est l'endroit du monde
-où je me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j'aime
-infiniment mieux entendre parler un autre que de parler
-moi-même; volontiers je tombe dans le <i>silence du
-bonheur</i>, et, si je parle, ce n'est que pour <i>payer mon
-billet d'entrée</i>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il met minuit <i>et demi</i>, parce qu'il croit avoir observé
-qu'à minuit sonnant, les ennuyeux ou les gens d'habitude
-vident régulièrement le salon; il ne reste plus qu'un choix de
-gens aimables et de ceux qui se plaisent tout de bon.</p>
-</div>
-<p>En cette année de Marengo et quinze jours auparavant,
-il assista à Ivrée à une représentation du <i lang="it" xml:lang="it">Matrimonio
-segreto</i>, de Cimarosa: ce fut un des grands plaisirs
-et une des dates de sa vie: «Combien de lieues ne
-ferais-je pas à pied, écrivait-il quarante ans plus tard,
-et à combien de jours de prison ne me soumettrais-je
-pas pour entendre <i>Don Juan</i> ou le <i lang="it" xml:lang="it">Matrimonio segreto</i>!
-Et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort.»</p>
-
-<p>Je ne le suivrai pas dans ses courses à travers l'Europe
-sous l'Empire. Sa correspondance qu'on doit bientôt
-publier nous le montrera en plus d'une occurrence
-mémorable, et notamment à Moscou, en 1812. Ayant
-perdu sa place avec l'appui de M. Daru en 1814, il commença
-sa vie d'homme d'esprit et de cosmopolite, ou
-plutôt d'homme du Midi qui revient à Paris de temps
-en temps: «A la chute de Napoléon, dit Beyle en tête
-de sa <i>Vie de Rossini</i>, l'écrivain des pages suivantes, qui
-trouvait de la duperie à passer sa jeunesse dans les
-haines politiques se mit à courir le monde.» Malgré le
-soin qu'il prit quelquefois pour le dissimuler, ses quatorze
-ans de vie sous le Consulat et sous l'Empire avaient
-donné à Beyle une empreinte; il resta marqué au coin
-de cette grande époque, et c'est en quoi il se distingue
-de la génération des novateurs avec lesquels il allait se
-mêler en les devançant pour la plupart. Il dut faire
-quelques sacrifices au ton du jour et entrer plus ou
-moins en composition avec le libéralisme, bientôt général
-et dominant: il sut pourtant se soustraire et résister
-à l'espèce d'oppression morale que cette opinion
-d'alors, en tant que celle d'un parti, exerçait sur les
-esprits les plus distingués; il sut être indépendant, penser
-en tout et marcher de lui-même. «Les Français
-ont donné leur démission en 1814,» disait-il souvent
-avec le regret et le découragement d'un homme qui
-avait vu un plus beau soleil et des jours plus glorieux.
-Mais le propre du Français n'est-il pas de ne jamais
-donner sa démission absolue et de recommencer toujours?</p>
-
-<p>Je prends Beyle en 1814, et dans le premier volume
-qu'il ait publié: <i>Lettres écrites de Vienne en Autriche
-sur le célèbre compositeur Joseph Haydn, suivies d'une
-Vie de Mozart, etc., par Louis-Alexandre-César Bombet</i>.
-Il n'avait pas encore songé à son masque de <i>Stendhal</i>.
-C'est une singularité et un travers encore de Beyle,
-provenant de la source déjà indiquée (la peur du ridicule),
-de se travestir ainsi plus ou moins en écrivant. Il
-se pique de n'être qu'un amateur. Dans ce volume, la
-<i>Vie de Mozart</i> est donnée comme écrite par M. Schlichtegroll
-et simplement traduite de l'allemand: ce qui
-n'est vrai que jusqu'à un certain point; et quant aux
-<i>Lettres sur Haydn</i>, qui sont en partie traduites et imitées
-de l'italien de Carpani, l'auteur ne le dit pas, bien
-qu'il semble indiquer dans une note qu'il a travaillé sur
-des Lettres originales. Il y a de quoi se perdre dans ce
-dédale de remaniements, d'emprunts et de petites ruses.
-Que de précautions et de mystifications, bon Dieu, pour
-une chose si simple! que de <i>dominos</i>, dès son début, il
-met sur son habit d'auteur<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Je dois à la science et à l'obligeance de M. Anders, de la
-Bibliothèque impériale, la note suivante qui ne laisse rien à
-désirer pour l'éclaircissement de l'énigme bibliographique que
-présente le premier ouvrage de Beyle:</p>
-
-<p>«L'ouvrage de Beyle sur Haydn, publié d'abord sous le pseudonyme
-de Bombet (1814), puis sous celui de Stendhal (1817),
-n'est pas une simple traduction des <i lang="it" xml:lang="it">Haydine</i> de Carpani. Beyle
-a arrangé ce livre de manière à se l'approprier, et il a cherché
-à déguiser son plagiat par des changements, des additions et
-des transpositions qui rendent difficile la recherche des passages
-que l'on voudrait comparer.</p>
-
-<p>«Dans Carpani, les lettres sont au nombre de seize; dans
-Bombet, il y en a vingt-deux, parce que plusieurs ont été coupées
-en deux et entièrement remaniées.</p>
-
-<p>«Il est à remarquer que, pour quelques-unes de ces lettres,
-Beyle a conservé la date des lettres originales, tandis que pour
-d'autres il l'a changée.</p>
-
-<p>«Ce qui est plus curieux, c'est une note qui se trouve à la
-page 275, où il est dit: «L'auteur a fait ce qu'il a pu pour
-ôter les répétitions qui étaient sans nombre dans les <i>Lettres
-originales</i>.»</p>
-
-<p>«Il paraît que Beyle a voulu se ménager une excuse contre
-le reproche de plagiat; mais alors pourquoi n'a-t-il pas donné
-cette indication en tête du livre, dans quelques mots servant
-de préface?</p>
-
-<p>«La Vie de Mozart est réellement tirée d'un ouvrage de
-Schlichtegroll, auteur très connu en Allemagne, et qu'on a eu
-le tort, en France, de prendre pour un nom supposé. Outre des
-ouvrages relatifs à la numismatique et à l'archéologie, Schlichtegroll
-a publié pendant dix ans une <i>Nécrologie contenant les
-détails biographiques des hommes remarquables morts dans le
-courant de l'année</i>. C'est dans le tome II de la deuxième année
-(Gotha, 1793) que se trouve l'article sur Mozart (p. 82-112). La
-traduction de Beyle est très libre, ici encore il a supprimé et
-ajouté beaucoup de choses. Il a, en outre, divisé cette biographie
-en chapitres, ce qui n'a pas lieu dans l'original. Les
-quatre premiers seulement contiennent des détails pris dans
-Schlichtegroll; les trois derniers sont remplis d'anecdotes tirées
-d'un ouvrage allemand que Beyle n'indique pas, mais qui a été
-traduit en français sous le titre suivant: «<i>Anecdotes sur W.-G.
-Mozart</i>, traduites de l'allemand, par Ch.-Fr. Cramer,
-Paris, 1801; in-8<sup>o</sup> de 68 pages.»</p>
-
-<p>«Tout ce qui se trouve dans Beyle, à partir de la page 329
-jusqu'à la page 354, est pris dans cette brochure.» (Note de
-M. Anders.)</p>
-</div>
-<p>Le livre, d'ailleurs, est très agréable et l'un des meilleurs
-de Beyle, en ce qu'il est un des moins décousus.
-L'art, le génie de Haydn, le caractère de cette musique
-riche, savante, magnifique, pittoresque, élevée, y sont
-présentés d'une manière sensible et intelligible à tous.
-Beyle y apprend le premier à la France le nom de certains
-chefs d'&oelig;uvre que notre nation mettra du temps
-à goûter; il exprime à merveille, à propos des Cimarosa
-et des Mozart, la nature d'âme et la disposition qui sont
-le plus favorables au développement musical. En parlant
-de Vienne, de Venise, il y montre la politique
-interdite, une douce volupté s'emparant des c&oelig;urs, et
-la musique, le plus délicat des plaisirs sensuels, venant
-remplir et charmer les loisirs que nulle inquiétude ne
-corrompt et que les passions seules animent. Il a les plus
-fines remarques sur le contraste du génie des peuples,
-sur la gaieté italienne opposée à la gaieté française:
-«La gaieté italienne, c'est de la gaieté annonçant le
-bonheur; parmi nous elle serait bien près du mauvais
-ton; ce serait montrer <i>soi heureux</i>, et en quelque sorte
-occuper les autres de soi. La gaieté française doit montrer
-aux écoutants qu'on n'est gai que pour leur plaire&hellip;
-La gaieté française exige beaucoup d'esprit; c'est celle
-de Le Sage et de <i>Gil Blas</i>: la gaieté d'Italie est fondée
-sur la sensibilité, de manière que, quand rien ne l'égaye,
-l'Italien n'est point gai.» Il commence cette petite
-guerre qu'il fera au caractère de notre nation, chez qui
-il veut voir toujours la vanité comme ressort principal
-et comme trait dominant: «La nature, dit-il, a fait le
-Français vain et vif plutôt que gai.» Et il ajoute: «La
-France produit les meilleurs grenadiers du monde pour
-prendre des redoutes à la baïonnette, et les gens les plus
-amusants. L'Italie n'a point de Collé et n'a rien qui
-approche de la délicieuse gaieté de <i>la Vérité dans le
-Vin</i>.» J'arrête ici Beyle et je me permets de remarquer
-que je ne comprends pas très bien la suite et la liaison
-de ses idées. Que la vanité (puisqu'il veut l'appeler
-ainsi), élevée jusqu'au sentiment de l'honneur, produise
-des héros, je l'accorderai encore; mais que cette vanité
-produise la gaieté vive, franche, amusante et délicieuse
-d'un Collé ou d'un Désaugiers, c'est ce que je conçois
-difficilement, et tous les Condillac du monde ne m'expliqueront
-pas cette transformation d'un sentiment si
-personnel en une chose si imprévue, si involontaire.
-Beyle abusera ainsi souvent d'une observation vraie en
-la poussant trop loin et en voulant la retrouver partout.
-Il est d'ailleurs très fin et sagace quand il observe que
-l'<i>ennui</i> chez les Français, au lieu de chercher à se consoler
-et à s'enchanter par les beaux-arts, aime mieux
-se distraire et se dissiper par la <i>conversation</i>: mais je
-le retrouve systématique lorsqu'il en donne pour raison
-que, dans la conversation, «la vanité, qui est leur passion
-dominante, trouve à chaque instant l'occasion de
-briller, soit par le fond de ce qu'on dit, soit par la manière
-de le dire. La conversation, ajoute-t-il, est pour
-eux un jeu, une mine d'événements. Cette conversation
-française, telle qu'un étranger peut l'entendre tous les
-jours au café de Foy et dans les lieux publics, me paraît
-le commerce armé de deux vanités.»</p>
-
-<p>Il faut laisser aux peuples divers leur génie, tout en
-cherchant à le féconder et à l'étendre. Le Français est
-sociable, et il l'est surtout par la parole; la forme qu'il
-préfère est celle encore qu'il donne à la pensée en causant,
-en raisonnant, en jugeant et en raillant: le chant,
-la peinture, la poésie, dans l'ordre de ses goûts, ne
-viennent qu'après, et les arts ont besoin en général,
-pour lui plaire et pour réussir tout à fait chez lui, de
-rencontrer cette disposition première de son esprit et
-de s'identifier au moins en passant avec elle. A Vienne,
-à Milan, à Naples, on sent autrement: mais Beyle, à
-force de nous expliquer cette différence et d'en rechercher
-les raisons, d'en vouloir saisir le principe unique
-à la façon de Condillac et d'Helvétius, que fait-il autre
-chose lui-même, sinon, tout en frondant le goût français,
-de raisonner sur les beaux arts à la française?</p>
-
-<p>Au fond, quand il s'abandonne à ses goûts et à ses
-instincts dans les arts, Beyle me paraît ressembler fort
-au président de Brosses: il aime le tendre, le léger, le
-gracieux, le facile dans le divin, le Cimarosa, le Rossini,
-ce par quoi Mozart est à ses yeux le La Fontaine de la
-musique. Il adore l'aimable Corrège comme l'Arioste.
-Son admiration pour Pétrarque est sincère, celle qu'il a
-pour Dante me paraît un peu apprise: dans ces parties
-élevées et un peu âpres, c'est l'intelligence qui avertit
-en lui le sentiment.</p>
-
-<p>Le fond de son goût et de sa sensibilité est tel qu'on
-le peut attendre d'un épicurien délicat: «Quelle folie,
-écrit-il à un ami de Paris en 1814, à la fin de ses <i>Lettres
-sur Mozart</i>, quelle folie de s'indigner, de blâmer, de se
-rendre haïssant, de s'occuper de ces grands intérêts de
-politique qui ne nous intéressent point! Que le roi de
-la Chine fasse pendre tous les philosophes; que la Norwège
-se donne une Constitution, ou sage, ou ridicule,
-qu'est ce que cela nous fait? Quelle duperie ridicule de
-prendre les soucis de la grandeur, et seulement ses
-soucis! Ce temps que vous perdez en vaines discussions
-compte dans votre vie; la vieillesse arrive, vos beaux
-jours s'écoulent: <i lang="it" xml:lang="it">Amiamo, or quando</i>, etc.» Et il répète
-le refrain voluptueux des jardins d'Armide. Un jour à
-Rome, assis sur les degrés de l'église de San Pietro in
-Montorio, contemplant un magnifique coucher de soleil,
-il vint à songer qu'il allait avoir cinquante ans dans
-trois mois, et il s'en affligea comme d'un soudain
-malheur. Il pensait tout à fait comme ce poète grec,
-«que bien insensé est l'homme qui pleure la perte de la
-vie, et qui ne pleure point la perte de la jeunesse<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.»
-Il n'avait pas cette doctrine austère et plus difficile qui
-élève et perfectionne l'âme en vieillissant, celle que
-connurent les Dante, les Milton, les Haydn, les Beethoven,
-les Poussin, les Michel-Ange, et qui, à n'y voir
-qu'une méthode sublime, serait encore un bienfait.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il était assez d'avis qu'on devrait cacher la mort comme
-on cacherait une dernière fonction messéante de la vie.</p>
-</div>
-<p>Beyle passa à Milan et en Italie la plus grande partie
-des premières années de la Restauration; il y connut
-Byron, Pellico, un peu Manzoni; il commença à y guerroyer
-pour la cause du romantisme tel qu'il le concevait.
-En 1817, il publiait l'<i>Histoire de la Peinture en Italie</i>,
-dédiée à Napoléon. Il existe de cette Dédicace deux
-versions, l'une où se trouve le nom de l'exilé de Sainte-Hélène,
-l'autre, plus énigmatique et plus obscure, sans
-le nom; dans les deux, Napoléon y est traité en monarque
-toujours présent, et Beyle, en rattachant <i>au plus
-grand des souverains existants</i> (comme il le désigne) la
-chaîne de ses idées, prouvait que, dans l'ordre littéraire
-et des arts, c'était une marche en avant, non une réaction
-contre l'Empire, qu'il prétendait tenter. Dans ces
-volumes agréables et d'une lecture variée, Beyle parlait
-de la peinture et de mille autres choses, de l'histoire,
-du gouvernement, des m&oelig;urs. On reconnaît en lui tout
-le contraire de ce provincial dont il s'est moqué, et dont
-la plus grande crainte dans un salon est de se trouver
-seul de son avis. Beyle est volontiers le contre-pied de
-cet homme-là: il est contrariant à plaisir. Il aime en
-tout à être d'un avis imprévu; il ne supporte le convenu
-en rien. Il n'a pas plus de foi qu'il ne faut au gouvernement
-représentatif; il ne fait pas chorus avec les philosophes
-contre les Jésuites, et, s'il avait été, dit-il, à
-la place du pape, il ne les aurait pas supprimés. Il a
-des professions de machiavélisme qui sentent l'abbé
-Galiani, un des hommes (avec le Montesquieu des <i>Lettres
-persanes</i>) de qui il relève dans le passé. Il faudrait
-d'ailleurs l'arrêter à chaque pas si l'on voulait des explications.
-A force de rompre avec le traditionnel, il
-brouille et entre choque bien des choses. Il n'entre pas
-dans la raison et dans le vrai de certains préjugés qui
-ne sont point pour cela des erreurs. Il y a du taquin
-de beaucoup d'esprit chez lui, et qui a de grandes pointes
-de bon sens, mais des pointes et des percées seulement.
-Il regrette surtout l'âge d'or de l'Italie, celui des
-Laurent-le-Magnifique et des Léon X, les jeunes et
-beaux cardinaux de dix-sept ans, et le catholicisme
-d'avant Luther, si splendide, si à l'aise chez soi, si
-favorable à l'épanouissement des beaux-arts; il a le
-culte du beau et l'adoration de cette contrée où, à la
-vue de tout ce qui en est digne, on prononce avec un
-accent qui ne s'entend point ailleurs: «<i lang="it" xml:lang="it">O Dio! com'è
-bello!</i>» A tout moment il a des retours plus ou moins
-offensifs de notre côté, du côté de la France. Il en veut
-à mort aux La Harpe, à tous les professeurs de littérature
-et de goût, qui précisément corrompent le goût,
-dit-il, et qui, en fait de plaisirs dramatiques, vont jusque
-dans l'âme du spectateur <i>fausser la sensation</i>. Il
-nous accuse d'être sujets à l'engouement, et à un engouement
-prolongé, ce qui tient, selon lui, au manque de
-caractère et à ce qu'on a trop de vanité pour <i>oser être
-soi-même</i>. Il nous reproche d'aimer dans les arts à recevoir
-les opinions toutes faites, les recettes commodes,
-et à les garder longtemps, même après que l'utilité d'un
-jour en est passée<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. La Harpe fut utile en 1800, quand
-presque tout le monde, après la Révolution, eut son
-éducation à refaire: est-ce une raison pour éterniser
-les jugements rapides qu'on a reçus de lui? Il va jusqu'à
-accuser quelque part ce très judicieux et très innocent
-La Harpe qui, dit-il, a appris la littérature à cent
-mille Français dont il a fait de mauvais juges, d'avoir
-<i>étouffé</i> en revanche <i>deux ou trois hommes de génie</i>,
-surtout dans la province. Depuis que le règne de
-La Harpe a cessé et que toutes les entraves ont disparu,
-comme on n'a rien vu sortir, on ne croit plus à
-ces <i>deux ou trois hommes de génie</i> étouffés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Je ne voudrais pas faire de rapprochement forcé; mais il
-m'est impossible de ne pas remarquer que Beyle, dans un ordre
-d'idées plus léger, ne fait autre chose qu'adresser aux Français
-de ces reproches que le comte Joseph de Maistre leur adressait
-également. Tous les deux, ils ont cela de commun de dire aux
-Parisiens bien des duretés, ou même des impertinences, et de
-songer beaucoup à l'opinion de Paris.</p>
-</div>
-<p>On commence à comprendre quel a été le rôle excitant
-de Beyle dans les discussions littéraires de ce
-temps-là. Ce rôle a perdu beaucoup de son prix aujourd'hui.
-En littérature comme en politique, on est généralement
-redevenu prudent et sage; c'est qu'on a eu
-beaucoup de mécomptes. On opposait sans cesse Racine
-et Shakespeare; les Shakespeare modernes ne sont pas
-venus, et Racine, Corneille, reproduits tout d'un coup,
-un jour, par une grande actrice, ont reparu aux yeux
-des générations déjà oublieuses avec je ne sais quoi de
-nouveau et de rajeuni. Cela dit, il faut, pour être juste,
-reconnaître que le théâtre moderne, pris dans son
-ensemble, n'a pas été sans mérite et sans valeur littéraire;
-les théories ont failli; un génie dramatique seul,
-qui eût bien usé de toutes ses forces, aurait pu leur donner
-raison, tout en s'en passant. Ce génie, qu'il n'appartenait
-point à la critique de créer, a manqué à l'appel;
-des talents se sont présentés en second ordre et ont
-marché assez au hasard. A l'heure qu'il est, de guerre
-lasse, une sorte de Concordat a été signé entre les systèmes
-contraires, et les querelles théoriques semblent
-épuisées: l'avenir reste ouvert, et il l'est avec une étendue
-et une ampleur d'horizon qu'il n'avait certes pas en
-1820, au moment où les critiques comme Beyle guerroyaient
-pour faire place nette et pour conquérir au
-talent toutes ses franchises.</p>
-
-<p>Justice est donc d'accepter Beyle à son moment et de
-lui tenir compte des services qu'il a pu rendre. Ce qu'il
-a fait en musique pour la cause de Mozart, de Cimarosa,
-de Rossini, contre les Paer, les Berton et les maîtres
-jurés de la critique musicale d'alors, il l'a fait en littérature
-contre les Dussault, les Duvicquet, les Auger, les
-critiques de l'ancien <i>Journal des Débats</i>, de l'ancien
-<i>Constitutionnel</i>, et les oracles de l'ancienne Académie.
-Sa plus vive campagne est celle qu'il mena en deux brochures
-ayant pour titre: <i>Racine et Shakespeare</i> (1823-1825).
-Quand je dis <i>campagne</i> et quand je prends les
-termes de guerre, je ne fais que suivre exactement sa
-pensée: car dans son séjour à Milan, dès 1818, je vois
-qu'il avait préludé à ce projet d'attaque en traçant une
-carte du théâtre des opérations, où était représentée la
-position respective des deux armées, dites classique et
-romantique. L'armée romantique, qui avait à sa tête la
-<i>Revue d'Édimbourg</i> et qui se composait de tous les
-auteurs anglais, de tous les auteurs espagnols, de tous
-les auteurs allemands, et des romantiques italiens (quatre
-corps d'armée), sans compter M<sup>me</sup> de Staël pour
-auxiliaire, était campée sur la rive gauche d'un fleuve
-qu'il s'agissait de passer (le fleuve de l'<i>Admiration
-publique</i>), et dont l'armée classique occupait la rive
-droite; mais je ne veux pas entrer dans un détail très
-ingénieux, qui ne s'expliquerait bien que pièce en main,
-et qui de loin rappelle trop la <i>carte de Tendre</i>. Beyle,
-depuis son retour en France, était sur la rive droite du
-fleuve et, à cette date, en pays à peu près ennemi: il
-s'en tira par de hardies escarmouches. Dans ses brochures,
-il combat les deux unités de <i>lieu</i> et de <i>temps</i>,
-qui étaient encore rigoureusement recommandées; il
-s'attache à montrer que pour des spectateurs qui viennent
-après la Révolution, après les guerres de l'Empire;
-qui n'ont pas lu Quintilien, et qui ont fait la campagne
-de Moscou, il faut des cadres différents, et plus larges
-que ceux qui convenaient à la noble société de 1670.
-Selon la définition qu'il en donne, un auteur romantique
-n'est autre qu'un auteur qui est essentiellement actuel
-et vivant, qui se conforme à ce que la société exige à
-son heure; le même auteur ne devient classique qu'à la
-seconde ou à la troisième génération, quand il y a déjà
-des parties mortes en lui. Ainsi, d'après cette vue,
-Sophocle, Euripide, Corneille et Racine, <i>tous les grands
-écrivains, en leur temps</i>, auraient été aussi romantiques
-que Shakespeare l'était à l'heure où il parut: ce n'est
-que depuis qu'on a prétendu régler sur leur patron les
-productions dramatiques nouvelles, qu'ils seraient devenus
-classiques, ou plutôt, «ce sont les gens qui les
-copient au lieu d'ouvrir les yeux et d'imiter la nature,
-qui sont classiques en réalité». Tout cela était dit vivement
-et gaiement. La <i>tirade</i>, le vers alexandrin, la partie
-descriptive, épique, ou de périphrase élégante, qui
-entrait dans les tragédies du jour, faisaient matière à sa
-raillerie. Il en voulait particulièrement au vers alexandrin,
-qu'il prétendait n'être souvent qu'un <i>cache-sottise</i>;
-il voulait «un genre clair, vif, simple, allant droit
-au but». Il ne trouvait que la prose qui pût s'y prêter.
-C'étaient donc des tragédies ou drames en prose qu'il
-appelait de tous ses v&oelig;ux. Il est à remarquer qu'en fait
-de style, à force de le vouloir limpide et naturel, Beyle
-semblait en exclure la poésie, la couleur, ces images et
-ces expressions de génie qui revêtent la passion et qui
-relèvent le langage des personnes dramatiques, même
-dans Shakespeare,&mdash;et je dirai mieux, surtout dans
-Shakespeare. En ne voulant que des mots courts, il
-tarissait le développement, le jet, toutes qualités qui
-sont très naturelles aussi à la passion dans les moments
-où elle s'exhale et se répand au dehors. Nous avons eu,
-depuis, ce qui était alors l'idéal pour Beyle, ces drames
-ou tragédies en prose «qui durent plusieurs mois, et
-dont les événements se passent en des lieux divers»;
-et pourtant ni Corneille ni Racine n'ont encore été
-surpassés. C'est qu'à tel jeu la recette de la critique ne
-suffit pas, et il n'est que le génie qui trouve son art.
-«Que le Ciel nous envoie bientôt un homme à talent
-pour faire une telle tragédie!» s'écriait Beyle. Nous
-continuons de faire le même v&oelig;u, avec cette différence
-que, lui, il semblait accuser du retard tantôt le Gouvernement
-d'alors avec sa censure, et tantôt le public
-français avec ses susceptibilités: «C'est cependant à
-ceux-ci, disait-il des Français de 1825, qu'il faut plaire,
-à ces êtres si fins, si légers, si susceptibles, toujours
-aux aguets, toujours en proie à une émotion fugitive,
-toujours incapables d'un sentiment profond. Ils ne
-croient à rien qu'à la mode&hellip;» Hélas! nous sommes
-bien revenus de ces prises à partie du public par les
-auteurs. Ce public, tel que nous le connaissons aujourd'hui,
-ne serait pas si difficile sur son plaisir: qu'on
-lui offre seulement quelque chose d'un peu vrai, d'un
-peu touchant, d'honnête, de naturel et de profond, soit
-en vers, soit en prose, et vous verrez comme il applaudira.</p>
-
-<p>Il y a deux parts très distinctes dans toute cette polémique
-de Beyle si leste et si cavalièrement menée.
-Quand il ne fait que se prendre corps à corps aux adversaires
-du moment, à ceux qui parlent de Shakespeare
-sans le connaître, de Sophocle et d'Euripide sans les
-avoir étudiés, d'Homère pour l'avoir lu en français, et
-dont toute l'indignation classique aboutit surtout à
-défendre leurs propres &oelig;uvres et les pièces qu'ils font
-jouer, il a raison, dix fois raison. Il rit très agréablement
-de M. Auger qui a prononcé à une séance publique
-de l'Académie les mots de <i>schisme</i> et de <i>secte</i>.
-«Tous les Français qui s'avisent de penser comme les
-romantiques sont donc des <i>sectaires</i> (ce mot est <i>odieux</i>,
-dit le Dictionnaire de l'Académie). Je suis un <i>sectaire</i>,»
-s'écrie Beyle; et il développe ce thème très gaiement,
-en finissant par opposer à la liste de l'Académie d'alors
-une <i>contre-liste</i> de noms qui la plupart sont arrivés
-depuis à l'Institut, qui n'en étaient pas encore et que
-poussait la faveur du public. Voilà le point triomphant
-et par où il mettait les rieurs de son côté. Mais dès que
-Beyle expose ses plans de tragédies en prose ou de comédies,
-dès qu'il s'aventure dans l'idée d'une création nouvelle,
-il montre la difficulté et trahit l'embarras. Sur la
-comédie surtout, il est en défaut; il nomme trop peu
-Molière, si vivant toujours et si présent; Molière, ce
-classique qui a si peu vieilli, et qui fait autant de plaisir
-en 1850 qu'en 1670. Il n'explique pas ce démenti que
-donne l'auteur des <i>Femmes savantes</i> et du <i>Misanthrope</i>
-à cette théorie d'une <i>mort partielle</i> chez tous les classiques.
-Il a senti depuis cette lacune, et, dans un Supplément
-à ses brochures qui n'a pas été encore imprimé, il
-cherche à répondre à l'objection. L'objection subsiste,
-et, sous une forme plus générale, il mérite qu'on la maintienne
-contre lui. Beyle ne croît pas assez dans les Lettres
-à ce qui ne vieillit pas, à l'éternelle jeunesse du
-génie, à cette immortalité des &oelig;uvres qui n'est pas un
-nom, et qui ressemble à celle que Minerve, chez Homère,
-après le retour dans Ithaque, a répandue tout d'un coup
-sur son héros.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, l'honneur d'avoir détruit quelques-unes
-des préventions et des routines qui s'opposaient
-en 1820 à toute innovation, même modérée, revient en
-partie à Beyle et aux critiques qui, comme lui, ont travaillé
-à notre éducation littéraire. Il y travaillait à sa
-manière, non en nous disant des douceurs et des flatteries
-comme la plupart de nos maîtres d'alors, mais en
-nous harcelant et en nous piquant d'épigrammes. Il eût
-craint, en combattant les La Harpe, de leur ressembler,
-et il se faisait léger, vif, persifleur, un pur amateur au
-passage, un gentilhomme incognito qui écrit et noircit
-du papier pour son plaisir. Comme critique, il n'a pas
-fait de livre proprement dit; tous ses écrits en ce genre
-ne sont guère qu'un seul et même ouvrage qu'on peut
-lire presque indifféremment à n'importe quel chapitre,
-et où il disperse tout ce qui lui vient d'idées neuves et
-d'aperçus. Le goût du vrai et du naturel qu'il met en
-avant a souvent, de sa part, l'air d'une gageure; c'est
-moins encore un goût tout simple qu'une revanche, un
-gant jeté aux défauts d'alentour dont il est choqué.
-Dans le bain russe, au sortir d'une tiède vapeur, on se
-jette dans la neige, et de la neige on se replonge dans
-l'étuve. Le brusque passage du genre académique au
-genre naturel, tel que le pratique Beyle, me semble
-assez de cette espèce-là. Il prend son disciple (car il en
-a eu) et il le soumet à cette violente épreuve: plus d'un
-tempérament s'y est aguerri.</p>
-
-<p>Je n'ai point parlé de son livre <i>de l'Amour</i>, publié
-d'abord en 1822, ni de bien d'autres écrits de lui qui
-datent de ces années. Dans une petite brochure, publiée
-en 1825 (<i>D'un nouveau Complot contre les Industriels</i>),
-il s'éleva l'un des premiers contre l'industrialisme et
-son triomphe exagéré, contre l'espèce de palme que
-l'école utilitaire se décernait à elle-même. Je n'entre pas
-dans le point particulier du débat, et je n'examine point
-s'il entendait parfaitement l'idée de l'école saint-simonienne
-du <i>Producteur</i> qu'il avait en vue alors; je note
-seulement qu'il revendiquait la part éternelle des sentiments
-dévoués, des belles choses réputées inutiles, de
-ce que les Italiens appellent <i lang="it" xml:lang="it">la virtù</i>.</p>
-
-<p>Aujourd'hui il m'a suffi de donner quelque idée de
-la nature des services littéraires que Beyle nous a rendus.
-Aux sédentaires comme moi (et il y en avait beaucoup
-alors), il a fait connaître bien des noms, bien des
-particularités étrangères; il a donné des désirs de voir
-et de savoir, et a piqué la curiosité par ses demi-mots.
-Il a jeté des citations familières de ces poètes divins de
-l'Italie qu'on est honteux de ne point savoir par c&oelig;ur;
-il avait cette jolie érudition que voulait le prince de
-Ligne, et qui sait les bons endroits. Longtemps je n'ai
-dû qu'à lui (et quand je dis <i>je</i>, c'est par modestie, je
-parle au nom de bien du monde) le sentiment italien
-vif et non solennel, sans sortir de ma chambre. Il a
-réveillé et stimulé tant qu'il a pu le vieux fonds français;
-il a agacé et taquiné la paresse nationale des élèves
-de Fontanes, si Fontanes a eu des élèves. Tel, s'il
-était sincère, conviendrait qu'il lui a dû des aiguillons;
-on profitait de ses épigrammes plus qu'on ne lui en
-savait gré. Il nous a tous sollicités, enfin, de sortir du
-cercle académique et trop étroitement français, et de
-nous mettre plus ou moins au fait du dehors; il a été
-un critique, non pour le public, mais pour les artistes,
-mais pour les critiques eux-mêmes: Cosaque encore
-une fois, Cosaque qui pique en courant avec sa lance,
-mais Cosaque ami et auxiliaire, dans son rôle de critique,
-voilà Beyle.</p>
-
-<div class="section"></div>
-<p>Après le critique, dans Beyle, il faudrait parler du
-romancier; mais il y a quelque chose à dire du rôle qui
-est peut-être le sien avant tout, et de la vocation où il
-a le plus excellé: Beyle est un guide pénétrant, agréable
-et sûr, en Italie. Des divers ouvrages qu'il a publiés
-et qui sont à emporter en voyage, on peut surtout conseiller
-ses <i>Promenades dans Rome</i>; c'est exactement la
-conversation d'un <i lang="it" xml:lang="it">cicerone</i>, homme d'esprit et de vrai
-goût, qui vous indique en toute occasion le beau, assez
-pour que vous le sentiez ensuite de vous-même si vous
-en êtes digne; qui mêle à ce qu'il voit ses souvenirs,
-ses anecdotes, fait au besoin une digression, mais courte,
-instruit et n'ennuie jamais. En face de cette nature «où
-le climat est le plus grand des artistes», ses <i>Promenades</i>
-ont le mérite de donner la note vive, rapide, élevée;
-lisez-les en voiturin ou sur le pont d'un bateau à
-vapeur, ou le soir après avoir vu ce que l'auteur a indiqué,
-vous y trouvez l'impression vraie, idéale, italienne
-ou grecque: il a des éclairs de sensibilité naturelle et
-d'attendrissement sincère, qu'il secoue vite, mais qu'il
-communique. Les défauts de Beyle n'en sont plus quand
-on le prend de la sorte à l'état de voyageur et qu'on
-use de lui pour compagnon. En 1829, il avait déjà visité
-Rome six fois. Nommé, après Juillet 1830, consul à
-Trieste d'abord, puis, sur le refus de l'<i lang="la" xml:lang="la">exequatur</i> par
-l'Autriche, consul à Civita-Vecchia, il était devenu dans
-les dernières années un habitant de Rome. En retournant
-en Italie après cette Révolution de Juillet, il ne
-l'avait plus retrouvée tout à fait la même: «L'Italie,
-écrivait-il de Civita-Vecchia en décembre 1834, n'est
-plus comme je l'ai adorée en 1815; elle est amoureuse
-d'une chose qu'elle n'a pas. Les beaux-arts, pour lesquels
-seuls elle est faite, ne sont plus qu'un pis-aller:
-elle est profondément humiliée, dans son amour-propre
-excessif, de ne pas avoir une robe lilas comme ses
-s&oelig;urs aînées la France, l'Espagne, le Portugal. Mais,
-si elle l'avait, elle ne pourrait la porter. Avant tout, il
-faudrait vingt ans de la verge de fer d'un Frédéric II
-pour pendre les assassins et emprisonner les voleurs.»
-Il continua d'aimer l'Italie qui était selon son c&oelig;ur,
-l'Italie des arts et sans la politique. Il avait coutume
-de dire que la politique intervenant tout à coup dans
-une conversation agréable et désintéressée, ou dans une
-&oelig;uvre littéraire, «lui faisait l'effet d'un coup de pistolet
-dans un concert». Tous ceux qui sont allés à Rome
-dans les années où il était consul à Civita-Vecchia ont
-pu connaître Beyle, et la plupart ont eu à profiter de
-ses indications et de ses lumières; ce narquois et ce
-railleur armé d'ironie était le plus obligeant des hommes.
-Il avait beau dire du mal des Français; quand il
-y avait longtemps qu'il n'en avait vu un, et que le
-nouveau débarqué à Civita-Vecchia s'adressait à lui
-(s'il le trouvait homme d'esprit), combien il était heureux
-de se dédommager de son abstinence forcée par
-des conversations sans fin! Il l'accompagnait à Rome
-et devenait volontiers un cicerone en personne. Dans
-un voyage que fit en Italie le savant M. Victor Le
-Clerc et dont était le spirituel Ampère, Beyle, qui était
-de la partie pour la campagne romaine, égayait les
-autres, à chaque pas, de ses saillies, et excellait surtout
-à mettre ses doctes compagnons en rapport avec
-l'esprit des gens du pays: «Le Ciel, disait-il, m'a
-donné le talent de me faire bien venir des paysans.»
-Sa prompte et gaillarde accortise, sa taille déjà ronde
-et à la Silène, je ne sais quel air <i>satyresque</i> qui relevait
-son propos, tout cela réussissait à merveille auprès
-des vendangeurs, des moissonneurs, des jeunes filles
-qui allaient puiser l'eau aux fontaines de Tivoli comme
-du temps d'Horace. Et ce même homme qui aurait joué
-au naturel dans un mime antique, était celui qui sentait
-si bien le grand et le sublime sous la coupole de Saint-Pierre.
-Je dis surtout les qualités de l'homme distingué
-dont je parle; personne ne niera, en effet, qu'il
-n'eût celles-là<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Quelqu'un a dit de Beyle: «C'est le meilleur des touristes,
-l'homme qui fait le moins l'<i>Itinéraire à Jérusalem</i>.»</p>
-</div>
-<p>Ce n'est pas seulement en Italie que Beyle a été un
-guide, il a donné en 1838 deux volumes d'un voyage en
-France sous le titre de <i>Mémoires d'un Touriste</i>: un
-commis marchand comme il y en a peu est censé avoir
-pris ces notes dont la suite forme un journal assez varié
-et amusant. Beyle n'y est plus cependant sur son terrain;
-on l'y sent un peu novice sur cette terre gauloise;
-quand il se met à parler antiquités ou art gothique, on
-s'aperçoit qu'il vient, l'année précédente, de faire un
-tour de France avec M. Mérimée, dont il a profité cette
-fois et de qui, sur ce point, il tient sa leçon. Pourtant,
-pour qui sait lire, il y a de jolies choses comme partout
-avec lui, et des aperçus d'homme d'esprit qui font
-penser. Par exemple, sur la route de Langres à Dijon,
-il rencontre une petite colline couverte de bois qui, vu
-le paysage d'alentour, est d'un grand effet et enchante
-le regard: «Quel effet, se dit Beyle, ne ferait pas ici
-le mont Ventoux ou la moindre des montagnes méprisées
-dans les environs de la fontaine de Vaucluse!» Et
-il continue à rêver, à supposer: «Par malheur, se
-dit-il, il n'y a pas de hautes montagnes auprès de
-Paris: si le Ciel eût donné à ce pays un lac et une
-montagne passables, la littérature française serait bien
-autrement pittoresque. Dans les beaux temps de cette
-littérature, c'est à peine si La Bruyère, qui a parlé de
-toutes choses, ose dire un mot en passant de l'impression
-profonde qu'une vue comme celle de Pau ou de
-Cras en Dauphiné laisse dans certaines âmes.» Une
-fois sur le chapitre <i>pittoresque</i>, songeant surtout aux
-jardins anglais, Beyle le fait venir d'Angleterre comme
-les bonnes diligences et les bateaux à vapeur: le pittoresque
-littéraire, il l'oublie, nous est surtout venu
-de Suisse et de Rousseau; mais ce qui est joli et fin
-littérairement, c'est la remarque qui suit: «La première
-trace d'attention aux choses de la nature que
-j'aie trouvée dans les livres qu'on lit, c'est cette rangée
-de saules sous laquelle se réfugie le duc de Nemours,
-réduit au désespoir par la belle défense de la princesse
-de Clèves.» Même en rectifiant et en contredisant
-ces manières de dire trop exclusives, on arrive à
-des idées qu'on n'aurait pas eues autrement et en suivant
-le grand chemin battu des écrivains ordinaires.
-Sur Diderot, à propos de Langres sa patrie; sur Riouffe,
-en passant à Dijon où il fut préfet; sur les bords ravissants
-de la Saône en approchant de Lyon; sur l'endroit où
-Rousseau y passa la nuit à la belle étoile en entendant
-le rossignol; sur cet autre endroit où probablement,
-selon lui, M<sup>me</sup> Roland, avant la Révolution, avait son
-petit domaine, M<sup>me</sup> Roland que Beyle ne nomme pas
-et qu'il désigne simplement «la femme que je respecte
-le plus au monde»; sur Montesquieu «dont le style
-est une fête pour l'esprit»; sur une foule de sujets
-familiers ou curieux, il y a de ces riens qui ont du
-prix pour ceux qui préfèrent un mot vif et senti à une
-phrase ou même à une page à l'avance prévue. A la
-fin du tome II, le Dauphiné est traité par l'auteur avec
-une complaisance particulière: Beyle n'est pas ingrat
-pour sa belle province; il en rappelle toutes les gloires,
-surtout l'illustre Lesdiguières, le représentant et
-le type du caractère dauphinois, brave, fin, et <i>jamais
-dupe</i>. Beyle tient fort à ce dernier trait qui est, à lui,
-sa prétention: «Lesdiguières, ce fin renard, dit-il,
-comme l'appelait le duc de Savoie, habitait ordinairement
-Vizille, et y bâtit un château&hellip; Au-dessus de la
-porte principale, on voit sa statue équestre en bronze;
-c'est un bas-relief. De loin, les portraits de Lesdiguières
-ressemblent à ceux de Louis XIII; mais, en approchant,
-la figure belle et vide du faible fils de Henri IV
-fait place à la physionomie astucieuse et souriante du
-grand général dauphinois, qui fut d'ailleurs un des plus
-beaux hommes de son temps.» Les souvenirs de 1815
-et du retour de l'île d'Elbe y sont racontés avec détail
-et avec le feu d'un contemporain et presque d'un
-témoin: le passé chevaleresque y est senti avec noblesse.
-Sur les bords de l'Isère, apercevant les ruines du château
-Bayard: «Ici naquit Pierre Du Terrail, cet homme
-si simple, dit Beyle, qui, comme le marquis de Posa
-de Schiller, semble appartenir par l'élévation et la sérénité
-de l'âme à un siècle plus avancé que celui où il
-vécut.» Mais pourquoi, à la page suivante, en visitant
-le château de Tencin, Beyle, venant à nommer le cardinal
-Dubois, tente-t-il en deux mots une réhabilitation
-qui crie: «La France l'admirerait, dit-il de ce
-cardinal, s'il fût né grand seigneur?» Dubois en regard
-de Bayard! ces disparates et ces désaccords d'idées se
-feront bien plus sentir encore quand Beyle voudra
-créer pour son compte des personnages.</p>
-
-<p>Romancier, Beyle a eu un certain succès. Je viens
-de relire la plupart de ses romans. Le premier en date
-fut <i>Armance ou quelques Scènes d'un Salon de Paris</i>,
-publié en 1827. <i>Armance</i> ne réussit pas et fut peu comprise.
-La duchesse de Duras avait récemment composé
-d'agréables romans ou nouvelles qui avaient été très
-goûtés dans le grand monde; elle avait de plus fait
-lecture, dans son salon, d'un petit récit non publié qui
-avait pour titre <i>Olivier</i>. Cette lecture, plus ou moins
-fidèlement rapportée, excita les imaginations au dehors,
-et il y eut une sorte de concours malicieux sur le
-sujet qu'on supposait être celui d'<i>Olivier</i>. Beyle, après
-Latouche, eut le tort de s'exercer sur ce thème impossible
-à raconter et peu agréable à comprendre. Son
-Octave, jeune homme riche, blasé, ennuyé, d'un esprit
-supérieur, nous dit-on, mais capricieux, inapplicable
-et ne sachant que faire souffrir ceux dont il s'est fait
-aimer, ne réussit qu'à être odieux et impatientant
-pour le lecteur. Les salons que l'auteur avait en vue
-n'y sont pas peints avec vérité, par la raison très simple
-que Beyle ne les connaissait pas. Il y avait encore sous
-la Restauration une ligne de démarcation dans le grand
-monde; n'allait pas dans le faubourg Saint-Germain
-qui voulait; ceux que leur naissance n'y installait
-point tout d'abord n'y étaient pas introduits, comme
-depuis, sur la seule étiquette de leur esprit. M. de Balzac
-et d'autres, à leur heure, n'ont eu qu'à désirer
-pour y être admis: avant 1830 c'était matière à négociations,
-et, à moins d'être d'un certain coin politique,
-on n'y parvenait pas. Beyle, qui vivait dans des salons
-charmants, littéraires et autres<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, a donc parlé de ceux
-du faubourg Saint-Germain comme on parle d'un pays
-inconnu où l'on se figure des monstres; les personnes
-particulières qu'il a eues en vue (dans le portrait de
-M<sup>me</sup> de Bonnivet, par exemple) ne sont nullement ressemblantes;
-et ce roman, énigmatique par le fond et
-sans vérité dans le détail, n'annonçait nulle invention
-et nul génie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Chez M<sup>me</sup> Pasta, chez M<sup>lle</sup> Schiasetti, des Italiens, celle
-qui fut la grande passion de Victor Jacquemont, chez M<sup>me</sup> Ancelot,
-chez M. Cuvier, etc.</p>
-</div>
-<p><i>Le Rouge et le Noir</i>, intitulé ainsi on ne sait trop
-pourquoi, et par un emblème qu'il faut deviner, devait
-paraître en 1830, et ne fut publié que l'année suivante;
-c'est du moins un roman qui a de l'action. Le premier
-volume a de l'intérêt, malgré la manière et les invraisemblances.
-L'auteur veut peindre les classes et les partis
-d'avant 1830. Il nous offre d'abord la vue d'une jolie
-petite ville de Franche-Comté avec son maire royaliste,
-homme important, riche, médiocrement sot, qui a une
-jolie femme simple et deux beaux enfants; il s'agit
-pour lui d'avoir un précepteur à domicile, afin de faire
-pièce à un rival de l'endroit dont les enfants n'en ont
-pas. Le petit précepteur qu'on choisit, Julien, fils d'un
-menuisier, enfant de dix-neuf ans, qui sait le latin et
-qui étudie pour être prêtre, se présente un matin à la
-grille du jardin de M. de Rênal (c'est le nom du maire),
-avec une chemise bien blanche, et portant sous le bras
-une veste fort propre de ratine violette. Il est reçu par
-M<sup>me</sup> de Rênal, un peu étonnée d'abord que ce soit là
-le précepteur que son mari ait choisi pour ses enfants.
-Il arrive que ce petit Julien, être sensible, passionné,
-nerveux, ambitieux, ayant tous les vices d'esprit d'un
-Jean-Jacques enfant, nourrissant l'envie du pauvre
-contre le riche et du protégé contre le puissant, s'insinue,
-se fait aimer de la mère, ne s'attache en rien
-aux enfants, et ne vise bientôt qu'à une seule chose,
-faire acte de force et de vengeance par vanité et par
-orgueil en tourmentant cette pauvre femme qu'il séduit
-et qu'il n'aime pas, et en déshonorant ce mari qu'il a
-en haine comme son supérieur. Il y a là une idée. Beyle,
-au fond, est un esprit aristocratique: un jour, à la vue
-des élections, il s'était demandé si cette habitude électorale
-n'allait pas nous obliger à faire la cour aux
-dernières classes comme en Amérique: «En ce cas,
-s'écrie-t-il, je deviens bien vite aristocrate. Je ne veux
-faire la cour à personne, mais moins encore au peuple
-qu'au ministre.» Beyle est donc très frappé de cette
-disposition à <i>faire son chemin</i>, qui lui semble désormais
-l'unique passion sèche de la jeunesse instruite et
-pauvre, passion qui domine et détourne à son profit les
-entraînements mêmes de l'âge: il la personnifie avec
-assez de vérité au début dans Julien. Il avait pour ce
-commencement de roman un exemple précis, m'assure-t-on,
-dans quelqu'un de sa connaissance, et, tant qu'il
-s'y est tenu d'assez près, il a pu paraître vrai. La
-prompte introduction de ce jeune homme timide et
-honteux dans ce monde pour lequel il n'avait pas été
-élevé, mais qu'il convoitait de loin; ce tour de vanité
-qui fausse en lui tous les sentiments, et qui lui fait
-voir, jusque dans la tendresse touchante d'une faible
-femme, bien moins cette tendresse même qu'une occasion
-offerte pour la prise de possession des élégances
-et des jouissances d'une caste supérieure; cette tyrannie
-méprisante à laquelle il arrive si vite envers celle
-qu'il devrait servir et honorer; l'illusion prolongée de
-cette fragile et intéressante victime, M<sup>me</sup> de Rênal:
-tout cela est bien rendu ou du moins le serait, si l'auteur
-avait un peu moins d'inquiétude et d'épigramme
-dans la manière de raconter. Le défaut de Beyle comme
-romancier est de n'être venu à ce genre de composition
-que par la critique, et d'après certaines idées antérieures
-et préconçues; il n'a point reçu de la nature ce
-talent large et fécond d'un récit dans lequel entrent à
-l'aise et se meuvent ensuite, selon le cours des choses,
-les personnages tels qu'on les a créés; il forme ses
-personnages avec deux ou trois idées qu'il croit justes
-et surtout piquantes, et qu'il est occupé à tout moment
-à rappeler. Ce ne sont pas des êtres vivants, mais des
-automates ingénieusement construits; on y voit, presque
-à chaque mouvement, les ressorts que le mécanicien
-introduit et touche par le dehors. Dans le cas présent,
-dans <i>le Rouge et le Noir</i>, Julien, avec les deux
-ou trois idées fixes que lui a données l'auteur, ne
-paraît plus bientôt qu'un petit monstre odieux, impossible,
-un scélérat qui ressemble à un Robespierre jeté
-dans la vie civile et dans l'intrigue domestique: il finit
-en effet par l'échafaud. Le tableau des partis et des
-cabales du temps, que l'auteur a voulu peindre, manque
-aussi de cette suite et de cette modération dans
-le développement qui peuvent seules donner idée d'un
-vrai tableau de m&oelig;urs. Le dirai-je? avoir trop vu
-l'Italie, avoir trop compris le <small>XV</small><sup>e</sup> siècle romain ou florentin,
-avoir trop lu Machiavel, son <i>Prince</i> et sa vie
-de l'habile tyran Castruccio, a nui à Beyle pour comprendre
-la France et pour qu'il pût lui présenter de
-ces tableaux dans les justes conditions qu'elle aime et
-qu'elle applaudit. Parfaitement honnête homme et
-homme d'honneur dans son procédé et ses actions, il
-n'avait pas, en écrivant, la même mesure morale que
-nous; il voyait de l'hypocrisie là où il n'y a qu'un sentiment
-de convenance légitime et une observation de
-la nature raisonnable et honnête, telle que nous la
-voulons retrouver même à travers les passions.</p>
-
-<p>Dans les nouvelles ou romans qui ont des sujets italiens,
-il a mieux réussi. Pendant son séjour dans l'État
-romain, tout en faisant des fouilles et en déterrant des
-vases noirs «qui ont 2700 ans, à ce qu'ils disent (je
-doute là, comme ailleurs, ajoutait-il)», il avait mis ses
-économies à acheter le droit de faire des copies dans des
-archives de famille gardées avec une jalousie extrême,
-et d'autant plus grande que les possesseurs ne savaient
-pas lire: «J'ai donc, disait-il, huit volumes in-folio
-(mais à page écrite d'un seul côté) parfaitement vrais,
-écrits par les contemporains en demi-jargon. Quand je
-serai de nouveau pauvre diable, vivant au quatrième
-étage, je traduirai cela <i>fidèlement</i>; la fidélité, suivant
-moi, en fait tout le mérite.» Il se demandait s'il pourrait
-intituler ce recueil: «<i>Historiettes romaines, fidèlement
-traduites des récits écrits par les contemporains,
-de 1400 à 1650</i>.» Son scrupule (car il en avait comme
-puriste) était de savoir si l'on pouvait dire <i>historiette</i>
-d'un récit tragique. <i>L'Abbesse de Castro</i>, publiée
-d'abord dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> (février et
-mars 1839), appartenait probablement à cette série d'historiettes
-sombres et sanglantes. L'auteur ou le traducteur
-se plaît à trouver dans l'amour d'Hélène pour
-Jules Branciforte un de ces <i>amours passionnés</i> qui
-n'existent plus, selon lui, en 1838, et qu'on trouverait
-fort ridicules si on les rencontrait; amours «qui se
-nourrissent de grands sacrifices, ne peuvent subsister
-qu'environnés de mystère, et se trouvent toujours voisins
-des plus affreux malheurs». Beyle cherche ainsi
-dans le roman une pièce à l'appui de son ancienne et
-constante théorie, qui lui avait fait dire: «L'amour est
-une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d'aller
-la cueillir sur les bords d'un précipice affreux.» Ce genre
-brigand et ce genre romain est bien saisi dans <i>l'Abbesse
-de Castro</i>; cependant on sent que, littérairement, cela
-devient un genre comme un autre, et qu'il n'en faut pas
-abuser. Dans une autre nouvelle de lui, <i>San Francesco
-a Ripa</i>, imprimée depuis sa mort (<i>Revue des Deux
-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> juillet 1847), je trouve encore une historiette
-de passion romaine, dont la scène est, cette fois, au
-commencement du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle; la jalousie d'une jeune
-princesse du pays s'y venge de la légèreté d'un Français
-infidèle et galant: le récit y est vif, cru et brusqué. Il
-y a profusion, à la fin, de balles et de coups de tromblon
-qui tuent l'infidèle ainsi que son valet de chambre:
-«ils étaient percés de plus de vingt balles chacun,»
-tant on avait peur de manquer le maître. Dans le genre
-plus classique de Didon et d'Ariane, dans les romans du
-ton et de la couleur de <i>la Princesse de Clèves</i>, on prodigue
-moins les balles et les coups mortels, on a les
-plaintes du monologue, les pensées délicates, les nuances
-du sentiment; quand on a poussé à bout l'un des genres,
-on passe volontiers à l'autre pour se remettre en goût;
-mais, abus pour abus, un certain excès poétique de tendresse
-et d'effusion dans le langage est encore celui dont
-on se lasse le moins.</p>
-
-<p><i>La Chartreuse de Parme</i> (1839) est de tous les romans
-de Beyle celui qui a donné à quelques personnes la plus
-grande idée de son talent dans ce genre. Le début est
-plein de grâce et d'un vrai charme. On y voit Milan
-depuis 1796, époque de la première campagne d'Italie,
-jusqu'en 1813, la fin des beaux jours de la Cour du
-prince Eugène. C'est une idée heureuse que celle de ce
-jeune Fabrice, enthousiaste de la gloire, qui, à la nouvelle
-du débarquement de Napoléon en 1815, se sauve
-de chez son père avec l'agrément de sa mère et de sa
-tante pour aller combattre en France sous les aigles
-reparues. Son odyssée bizarre a pourtant beaucoup de
-naturel; il existe en anglais un livre qui a donné à Beyle
-son idée: ce sont les <i>Mémoires d'un soldat du 71<sup>e</sup> régiment</i>
-qui a assisté à la bataille de Vittoria sans y rien
-comprendre, à peu près comme Fabrice assiste à celle
-de Waterloo en se demandant après si c'est bien à une
-bataille qu'il s'est trouvé et s'il peut dire qu'il se soit
-réellement battu. Beyle a combiné avec les souvenirs de
-sa lecture d'autres souvenirs personnels de sa jeunesse,
-quand il partait à cheval de Genève pour assister à la
-bataille de Marengo. J'aime beaucoup ce commencement;
-je n'en dirai pas autant de ce qui suit. Le roman
-est moins un roman que des Mémoires sur la vie de
-Fabrice et de sa tante, M<sup>me</sup> de Pietranera, devenue
-duchesse de Sanseverina. La morale italienne, dont
-Beyle abuse un peu, est décidément trop loin de la nôtre.
-Fabrice, d'après ses débuts et son éclair d'enthousiasme
-en 1815, pouvait devenir un de ces Italiens distingués,
-de ces libéraux aristocrates, nobles amis d'une régénération
-peut-être impossible, mais tenant par leurs v&oelig;ux,
-par leurs études et par la générosité de leurs désirs, à
-ce qui nous élève en idée et à ce que nous comprenons
-(Santa-Rosa, Cesare Balbo, Capponi). Mais Beyle, en
-posant ainsi son héros, aurait eu trop peur de retomber
-dans le lieu commun d'en deçà des Alpes. Il a fait de
-Fabrice un Italien de pur sang, tel qu'il le conçoit, destiné
-sans vocation à devenir archevêque, bientôt coadjuteur,
-médiocrement et mollement spirituel, libertin,
-faible (lâche, on peut dire), courant chaque matin à la
-chasse du bonheur ou du plaisir, amoureux d'une
-Marietta, comédienne de campagne, s'affichant avec elle
-sans honte, sans égards pour lui-même et pour son état,
-sans délicatesse pour sa famille et pour cette tante qui
-l'aime trop. Je sais bien que Beyle a posé en principe
-qu'un Italien pur ne ressemble en rien à un Français et
-n'a pas de vanité, qu'il ne feint pas l'amour quand il ne
-le ressent pas, qu'il ne cherche ni à plaire, ni à étonner,
-ni à paraître, et qu'il se contente d'être lui-même en
-liberté; mais ce que Fabrice est et paraît dans presque
-tout le roman, malgré son visage et sa jolie tournure,
-est fort laid, fort plat, fort vulgaire; il ne se conduit
-nulle part comme un homme, mais comme un animal
-livré à ses appétits, ou un enfant libertin qui suit ses
-caprices. Aucune morale, aucun principe d'honneur: il
-est seulement déterminé à ne pas simuler de l'amour
-quand il n'en a pas; de même qu'à la fin, quand cet
-amour lui est venu pour Clélia, la fille du triste général
-Fabio Conti, il y sacrifiera tout, même la délicatesse et
-la reconnaissance envers sa tante. Beyle, dans ses écrits
-antérieurs, a donné une définition de l'<i>amour passionné</i>
-qu'il attribue presque en propre à l'Italien et aux
-natures du Midi: Fabrice est un personnage à l'appui
-de sa théorie; il le fait sortir chaque matin à la recherche
-de cet amour, et ce n'est que tout à la fin qu'il le
-lui fait éprouver; celui-ci alors y sacrifie tout, comme
-du reste il faisait précédemment au plaisir. Les jolies
-descriptions de paysage, les vues si bien présentées du
-lac de Côme et de ses environs, ne sauraient par leur
-cadre et leur reflet ennoblir un personnage si peu digne
-d'intérêt, si peu formé pour l'honneur, et si prêt à tout
-faire, même à assassiner, pour son utilité du moment
-et sa passion. Il y a un moment où Fabrice tue quelqu'un,
-en effet; il est vrai que, cette fois, c'est à son
-corps défendant. Il se bat d'une manière assez ignoble
-sur la grande route avec un certain Giletti, comédien
-et protecteur de la Marietta dont Fabrice est l'ami de
-choix. S'il fallait discuter la vraisemblance de l'action
-dans le roman, on pourrait se demander comment il se
-fait que cet accident de grande route ait une si singulière
-influence sur la destinée future de Fabrice; on
-demanderait pourquoi celui-ci, ami (ou qui peut se
-croire tel) du prince de Parme et de son premier ministre,
-coadjuteur et très en crédit dans ce petit État,
-prend la fuite comme un malfaiteur, parce qu'il lui est
-arrivé de tuer devant témoins, en se défendant, un
-comédien de bas étage qui l'a menacé et attaqué le
-premier. La conduite de Fabrice, sa fuite extravagante,
-et les conséquences que l'auteur en a tirées, seraient
-inexplicables si l'on cherchait, je le répète, la vraisemblance
-et la suite dans ce roman, qui n'est guère
-d'un bout à l'autre (j'en excepte le commencement)
-qu'une spirituelle mascarade italienne. Les scènes de
-passion, dont quelques-unes sont assez belles, entre la
-duchesse tante de Fabrice et la jeune Clélia, ne rachètent
-qu'à demi ces impossibilités qui sautent aux yeux
-et qui heurtent le bon sens. La part de vérité de détail,
-qui peut y être mêlée, ne me fera jamais prendre ce
-monde-là pour autre chose que pour un monde de
-fantaisie, fabriqué tout autant qu'observé par un homme
-de beaucoup d'esprit qui fait, à sa manière, du marivaudage
-italien. L'affectation et la grimace du genre se
-marquent de plus en plus en avançant. Au sortir de
-cette lecture, j'ai besoin de relire quelque roman tout
-simple et tout uni, d'une bonne et large nature humaine,
-où les tantes ne soient pas éprises de leurs neveux, où
-les coadjuteurs ne soient pas aussi libertins et aussi
-hypocrites que Retz pouvait l'être dans sa jeunesse, et
-beaucoup moins spirituels; où l'empoisonnement, la
-tromperie, les lettres anonymes, toutes les noirceurs, ne
-soient pas les moyens ordinaires et acceptés comme
-indifférents; où, sous prétexte d'être simple et de fuir
-l'effet, on ne me jette pas dans des complications
-incroyables et dans mille dédales plus effrayants et plus
-tortueux que ceux de l'antique Crète.</p>
-
-<p>Depuis que Beyle taquine la France et les sentiments
-que nous portons dans notre littérature et dans
-notre société, il m'a pris plus d'une fois envie de la
-défendre. Une de ses grandes théories, et d'après laquelle
-il a écrit ensuite ses romans, c'est qu'en France
-l'amour est à peu près inconnu; l'amour digne de ce
-nom, comme il l'entend, l'<i>amour-passion</i> et maladie,
-qui, de sa nature, est quelque chose de tout à fait à
-part, comme l'est la cristallisation dans le règne minéral
-(la comparaison est de lui): mais quand je vois ce
-que devient sous la plume de Beyle et dans ses récits
-cet amour-passion chez les êtres qu'il semble nous
-proposer pour exemple, chez Fabrice quand il est
-atteint finalement, chez l'abbesse de Castro, chez la
-princesse Campobasso, chez Mina de Wangel (autre
-nouvelle de lui), j'en reviens à aimer et à honorer
-l'amour à la française, mélange d'attrait physique sans
-doute, mais aussi de goût et d'inclination morale, de
-galanterie délicate, d'estime, d'enthousiasme, de raison
-même et d'esprit, un amour où il reste un peu de
-sens commun, où la société n'est pas oubliée entièrement,
-où le devoir n'est pas sacrifié à l'aveugle et
-ignoré. Pauline, dans Corneille, me représente bien
-l'idéal de cet amour, où il entre des sentiments divers,
-et où l'élévation et l'honneur se font entendre. On en
-trouverait, en descendant, d'autres exemples compatibles
-avec l'agrément et une certaine décence dans la
-vie, amour ou liaison, ou attachement respectueux et
-tendre, peu importe le nom<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. L'amour-passion, tel
-que me l'ont peint dans Médée, dans Phèdre ou dans
-Didon, des chantres immortels, est touchant à voir
-grâce à eux, et j'en admire le tableau: mais cet amour-passion,
-devenu systématique chez Beyle, m'impatiente;
-cette espèce de maladie animale, dont Fabrice
-est l'idéal à la fin de sa carrière, est fort laide et n'a
-rien d'attrayant dans sa conclusion hébétée. Quand on
-a lu cela, on revient tout naturellement, ce me semble,
-en fait de compositions romanesques, au genre français,
-ou du moins à un genre qui soit large et plein
-dans sa veine; on demande une part de raison, d'émotion
-saine, et une simplicité véritable telle que l'offrent
-l'histoire des <i>Fiancés</i> de Manzoni, tout bon roman de
-Walter Scott, ou une adorable et vraiment simple nouvelle
-de Xavier de Maistre. Le reste n'est que l'ouvrage
-d'un homme d'esprit qui se fatigue à combiner
-et à lier des paradoxes d'analyse piquants et imprévus,
-auxquels il donne des noms d'hommes; mais les personnages
-n'ont point pris véritablement naissance dans
-son imagination ou dans son c&oelig;ur, et ils ne vivent
-pas.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> J'aime à me représenter cet amour français ou cette amitié
-tendre, dans ses diversités de nuances, par les noms de
-M<sup>me</sup> de La Fayette, de M<sup>me</sup> de Caylus, de M<sup>me</sup> d'Houdetot, de
-M<sup>me</sup> d'Épinay, de M<sup>me</sup> de Beaumont, de M<sup>me</sup> de Custine;
-jamais la grâce n'y est absente.</p>
-</div>
-<p>On voit combien je suis loin, à l'égard de <i>la Chartreuse</i>
-de Beyle, de partager l'enthousiasme de M. de
-Balzac. Celui ci a tout simplement parlé de Beyle
-romancier comme il aurait aimé à ce qu'on parlât de
-lui-même: mais lui, du moins, il avait la faculté de
-concevoir d'un jet et de faire vivre certains êtres qu'il
-lançait ensuite dans son monde réel ou fantastique et
-qu'on n'oubliait plus. Il a fort loué dans <i>la Chartreuse</i>
-le personnage du comte de Mosca, le ministre homme
-d'esprit d'un petit État despotique, et dans lequel il
-avait cru voir un portrait ressemblant du prince de
-Metternich: Beyle n'y avait jamais pensé. On ne peut
-d'ailleurs se ressembler moins que Beyle et M. de Balzac.
-Ce dernier était aussi confiant que l'autre l'était
-peu; Beyle était toujours en garde contre le sot, et
-craignait tout ce qui eût laissé percé la vanité. Il songeait
-sans cesse au ridicule et à n'y pas prêter, et
-M. de Balzac n'en avait pas même le sentiment. Lorsque
-M. de Balzac fit sur Beyle, à propos de <i>la Chartreuse</i>,
-l'article inséré dans les <i>Lettres parisiennes</i>,
-Beyle, à la fin de sa réponse datée de Civita-Vecchia
-(octobre 1840), et après des remerciements confus pour
-cette bombe outrageuse d'éloges à laquelle il s'attendait
-si peu, lui disait: «Cet article étonnant, tel que
-jamais écrivain ne le reçut d'un autre, je l'ai lu, j'ose
-maintenant vous l'avouer, <i>en éclatant de rire</i>. Toutes
-les fois que j'arrivais à une louange un peu forte, et
-j'en rencontrais à chaque pas, je voyais la mine que
-feraient mes amis en le lisant<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> L'anecdote qu'on va lire est authentique, et je la tiens
-d'original: «On sait que Balzac admirait Beyle à la folie pour
-sa <i>Chartreuse de Parme</i> et qu'il l'a loué à mort dans sa <i>Revue
-Parisienne</i>. Beyle, vers ce temps, revenait de Rome, de Civita-Vecchia,
-à Paris, et dans le premier moment, craignant le
-ridicule, il fut tout confus d'un pareil éloge si exorbitant: il
-ne savait où se cacher. Cependant il vit Balzac et ne lui sut
-pas mauvais gré d'avoir été ainsi bombardé grand homme.
-Vers ce temps, Beyle vendait à la <i>Revue des Deux Mondes</i> une
-série de nouvelles italiennes qu'il se proposait de faire et dont
-il n'y eut qu'une ou deux d'achevées. Il reçut pour cela la
-somme de 3.000 francs. Or, à sa mort, on trouva dans ses
-papiers la preuve que ces 3.000 francs avaient été donnés ou
-prêtés par lui à Balzac qui fut ainsi payé de son éloge: un
-service d'argent contre un service d'amour-propre. M. Colomb,
-ami intime de Beyle, et qui eut à mettre en ordre ses papiers,
-a lui-même certifié le fait.»&mdash;Et moi je n'ajouterai qu'un
-mot qui est celui du poète de la <i>Métromanie</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce mélange de gloire et de gain m'importune!</div>
-</div>
-</div>
-<p>Tous deux ne différaient pas moins par la manière
-dont ils concevaient la forme et le style, ou la façon
-de s'exprimer. Sur ce point, M. de Balzac croyait n'en
-avoir jamais fait assez. Dans ses <i>Mémoires d'un Touriste</i>,
-Beyle, passant dans je ne sais quelle ville de
-Bourgogne, a dit: «J'ai trouvé dans ma chambre un
-volume de M. de Balzac, c'est <i>l'Abbé Biroteau</i> de
-Tours. Que j'admire cet auteur! qu'il a bien su énumérer
-les malheurs et petitesses de la province! Je
-voudrais un style plus simple: mais, dans ce cas,
-les provinciaux l'achèteraient-ils? Je suppose qu'il
-fait ses romans en deux temps; d'abord raisonnablement,
-puis il les habille en beau style néologique,
-avec les <i>patiments</i> de l'âme, <i>il neige dans mon c&oelig;ur</i>,
-et autres belles choses.» De son côté, M. de Balzac
-trouvait qu'il manquait quelque chose au style de
-Beyle, et nous le trouvons aussi. Celui-ci dictait ou
-griffonnait comme il causait; quand il voulait corriger
-ou retoucher, il refaisait autrement, et recommençait
-à tout hasard pour la seconde ou troisième fois, sans
-mieux faire nécessairement que la première. Ce qu'il
-n'avait pas saisi du premier mot, il ne l'atteignait pas,
-il ne le réparait pas. Son style, en appuyant, n'éclaircit
-pas sa pensée; il se faisait des idées singulières des
-écrivains proprement dits: «Quand je me mets à
-écrire, disait-il, je ne songe plus à mon <i>beau idéal</i>
-littéraire; je suis assiégé par des idées que j'ai besoin
-de noter. Je suppose que M. Villemain est assiégé par
-des formes de phrases; et, ce qu'on appelle un poète,
-M. Delille ou Racine, par des formes de vers. Corneille
-était agité par des formes de réplique.» Enfin
-il se donne bien de la peine pour s'expliquer une chose
-très simple; il n'était pas de ceux à qui l'image arrive
-dans la pensée, ou chez qui l'émotion lyrique, éloquente,
-éclate et jaillit par places dans un développement
-naturel et harmonieux. L'étude première n'avait
-rien fait chez lui pour suppléer à ce défaut; il n'avait
-pas eu de maître, ni ce professeur de rhétorique qu'il
-est toujours bon d'avoir eu, dût-on s'insurger plus tard
-contre lui. Il sentait bien, malgré la théorie qu'il
-s'était faite, que quelque chose lui manquait. En
-paraissant mépriser le style, il en était très préoccupé.</p>
-
-<p>En critiquant ainsi avec quelque franchise les romans
-de Beyle, je suis loin de le blâmer de les avoir écrits.
-S'il se peut faire encore des chefs-d'&oelig;uvre, ce n'est
-qu'en osant derechef tenter la carrière, au risque de
-s'exposer à rester en chemin par bien des &oelig;uvres incomplètes.
-Beyle eut ce genre de courage. En 1825, il
-y avait une école ultra critique et toute raisonneuse qui
-posait ceci en principe: «Notre siècle <i>comprendra</i> les
-chefs-d'&oelig;uvre, mais n'en <i>fera</i> pas. Il y a des époques
-d'artistes, il en est d'autres qui ne produisent que des
-gens d'esprit, d'infiniment d'esprit si vous voulez.»
-Beyle répondait à cette théorie désespérante dans une
-lettre insérée au <i>Globe</i> le 31 mars 1825:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Pour être artiste après les La Harpe, il faut un courage de
-fer. Il faut encore moins songer aux critiques qu'un jeune officier
-de dragons, chargeant avec sa compagnie, ne songe à l'hôpital
-et aux blessures. C'est le manque absolu de ce <i>courage</i>
-qui cloue dans la médiocrité tous nos pauvres poètes. Il faut
-écrire pour se faire plaisir à soi-même, écrire comme je vous
-écris cette lettre; l'idée m'en est venue, et j'ai pris un morceau
-de papier. C'est faute de <i>courage</i> que nous n'avons plus d'artistes.
-Nierez-vous que Canova et Rossini ne soient de grands
-artistes? Peu d'hommes ont plus méprisé les critiques. Vers
-1785, il n'y avait peut-être pas un amateur à Rome qui ne trouvât
-ridicules les ouvrages de Canova, etc.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Toutes les fois que Beyle a eu une idée, il a donc pris
-un morceau de papier, et il a écrit, sans s'inquiéter du
-qu'en dira-t-on, et sans jamais mendier d'éloges: un
-vrai galant homme en cela. Ses romans sont ce qu'ils
-peuvent, mais ils ne sont pas vulgaires; ils sont comme
-sa critique, surtout à l'usage de ceux qui en font; ils
-donnent des idées et ouvrent bien des voies. Entre
-toutes ces pistes qui s'entre-croisent, peut-être l'homme
-de talent dans le genre trouvera la sienne.</p>
-
-<p>Plusieurs écrivains dans ces derniers temps, et après
-M. de Balzac, se sont occupés de Beyle, de sa vie, de son
-caractère et de ses &oelig;uvres: M. Arnould Frémy, M. Paulin
-Limayrac, M. Charles Monselet, ont parlé de lui tour
-à tour; il y a à s'instruire sur son compte à leurs discussions
-et à leurs spirituelles analyses; mais s'ils me
-permettent de le dire, pour juger au net de cet esprit
-assez compliqué et ne se rien exagérer dans aucun sens,
-j'en reviendrai toujours de préférence, indépendamment
-de mes propres impressions et souvenirs, à ce que m'en
-diront ceux qui l'ont connu en ses bonnes années et à
-ses origines, à ce qu'en dira M. Mérimée, M. Ampère, à
-ce que m'en dirait Jacquemont s'il vivait, ceux en un
-mot qui l'ont beaucoup vu et goûté sous sa forme première.&mdash;Au
-physique, et sans être petit, il eut de bonne
-heure la taille forte et ramassée, le cou court et sanguin;
-son visage plein s'encadrait de favoris et de cheveux
-bruns frisés, artificiels vers la fin; le front était beau,
-le nez retroussé et quelque peu à la kalmouck; la lèvre
-inférieure avançait légèrement et s'annonçait pour moqueuse.
-L'&oelig;il assez petit, mais très vif, sous une voûte
-sourcilière prononcée, était fort joli dans le sourire.
-Jeune, il avait eu un certain renom dans les bals de
-la cour par la beauté de sa jambe, ce qu'on remarquait
-alors. Il avait la main petite et fine, dont il était fier. Il
-devint lourd et apoplectique dans ses dernières années,
-mais il était fort soigneux de dissimuler, même à ses
-amis, les indices de décadence. Il mourut subitement à
-Paris, où il était en congé, le 23 mars 1842, âgé de cinquante-neuf
-ans. En continuant littérairement avec
-originalité et avec une sorte d'invention la postérité
-française des Chamfort, des Rulhière, de ces hommes
-d'esprit qu'il rappelle par plus d'un trait ou d'une malice,
-Beyle avait au fond une droiture et une sûreté dans
-les rapports intimes qu'il ne faut jamais oublier de reconnaître
-quand on lui a dit d'ailleurs ses vérités.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<div class="titre">DE L'AMOUR</div>
-<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="ch1">CHAPITRE PREMIER<br />
-De l'amour.</h3>
-
-
-<p>Je cherche à me rendre compte de cette passion
-dont tous les développements sincères ont un caractère
-de beauté.</p>
-
-<p>Il y a quatre amours différents:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L'amour-passion, celui de la Religieuse portugaise,
-celui d'Héloïse pour Abélard, celui du capitaine de
-Vésel, du gendarme de Cento<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Les amis de M. Beyle lui ont demandé souvent qui étaient
-ce capitaine et ce gendarme; il répondait qu'il avait oublié leur
-histoire. P. M.</p>
-</div>
-<p>2<sup>o</sup> L'amour-goût, celui qui régnait à Paris vers 1760,
-et que l'on trouve dans les mémoires et romans de
-cette époque, dans Crébillon, Lauzun, Duclos, Marmontel,
-Chamfort, M<sup>me</sup> d'Épinay, etc., etc.</p>
-
-<p>C'est un tableau où, jusqu'aux ombres, tout doit être
-couleur de rose, où il ne doit entrer rien de désagréable
-sous aucun prétexte et sous peine de manquer
-d'usage, de bon ton, de délicatesse, etc. Un homme
-bien né sait d'avance tous les procédés qu'il doit avoir
-et rencontrer dans les diverses phases de cet amour;
-rien n'y étant passion et imprévu, il a souvent plus de
-délicatesse que l'amour véritable, car il a toujours
-beaucoup d'esprit; c'est une froide et jolie miniature
-comparée à un tableau des Carraches; et, tandis que
-l'amour-passion nous emporte au travers de tous nos
-intérêts, l'amour-goût sait toujours s'y conformer. Il
-est vrai que, si l'on ôte la vanité à ce pauvre amour,
-il en reste bien peu de chose; une fois privé de
-vanité, c'est un convalescent affaibli qui peut à peine
-se traîner.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> L'amour physique.</p>
-
-<p>A la chasse, trouver une belle et fraîche paysanne
-qui fuit dans le bois. Tout le monde connaît l'amour
-fondé sur ce genre de plaisir; quelque sec et malheureux
-que soit le caractère, on commence par là à
-seize ans.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> L'amour de vanité.</p>
-
-<p>L'immense majorité des hommes, surtout en France,
-désire et a une femme à la mode, comme on a un joli
-cheval, comme chose nécessaire au luxe d'un jeune
-homme. La vanité plus ou moins flattée, plus ou
-moins piquée, fait naître des transports. Quelquefois
-il y a l'amour physique, et encore pas toujours; souvent
-il n'y a pas même le plaisir physique. Une
-duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois,
-disait la duchesse de Chaulnes; et les habitués de la
-cour de cet homme juste, le roi Louis de Hollande,
-se rappellent encore avec gaieté une jolie femme de la
-Haye qui ne pouvait se résoudre à ne pas trouver charmant
-un homme qui était duc ou prince. Mais, fidèle
-au principe monarchique, dès qu'un prince arrivait à
-la cour, on renvoyait le duc: elle était comme la décoration
-du corps diplomatique.</p>
-
-<p>Le cas le plus heureux de cette plate relation est
-celui où le plaisir physique est augmenté par l'habitude.
-Les souvenirs la font alors ressembler un peu à l'amour;
-il y a la pique d'amour-propre et la tristesse quand
-on est quitté; et, les idées de roman vous prenant à
-la gorge, on croit être amoureux et mélancolique, car
-la vanité aspire à se croire une grande passion. Ce
-qu'il y a de sûr, c'est qu'à quelque genre d'amour que
-l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a exaltation de l'âme,
-ils sont vifs et leur souvenir entraînant; et dans cette
-passion, au contraire de la plupart des autres, le souvenir
-de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus
-de ce qu'on peut attendre de l'avenir.</p>
-
-<p>Quelquefois, dans l'amour de vanité, l'habitude ou
-le désespoir de trouver mieux produit une espèce
-d'amitié, la moins aimable de toutes les espèces; elle
-se vante de sa <i>sûreté</i>, etc.<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Dialogue connu de Pont de Veyle avec M<sup>me</sup> du Deffant,
-au coin du feu.</p>
-</div>
-<p>Le plaisir physique, étant dans la nature, est connu
-de tout le monde, mais n'a qu'un rang subordonné aux
-yeux des âmes tendres et passionnées. Si elles ont des
-ridicules dans le salon, si souvent les gens du monde,
-par leurs intrigues, les rendent malheureuses, en
-revanche elles connaissent des plaisirs à jamais inaccessibles
-aux c&oelig;urs qui ne palpitent que pour la
-vanité ou pour l'argent.</p>
-
-<p>Quelques femmes vertueuses et tendres n'ont presque
-pas d'idée des plaisirs physiques; elles s'y sont
-rarement exposées, si l'on peut parler ainsi, et même
-alors les transports de l'amour-passion ont presque fait
-oublier les plaisirs du corps.</p>
-
-<p>Il est des hommes victimes et instruments d'un
-orgueil infernal, d'un orgueil à l'Alfieri. Ces gens, qui
-peut-être sont cruels, parce que, comme Néron, ils
-tremblent toujours, jugeant tous les hommes d'après
-leur propre c&oelig;ur, ces gens, dis-je, ne peuvent atteindre
-au plaisir physique qu'autant qu'il est accompagné
-de la plus grande jouissance d'orgueil possible, c'est-à-dire
-qu'autant qu'ils exercent des cruautés sur la
-compagne de leurs plaisirs. De là les horreurs de <i>Justine</i>.
-Ces hommes ne trouvent pas à moins le sentiment
-de la sûreté.</p>
-
-<p>Au reste, au lieu de distinguer quatre amours différents,
-on peut fort bien admettre huit ou dix nuances.
-Il y a peut-être autant de façons de sentir parmi les
-hommes que de façons de voir; mais ces différences
-dans la nomenclature ne changent rien aux raisonnements
-qui suivent. Tous les amours qu'on peut voir
-ici-bas naissent, vivent et meurent, ou s'élèvent à
-l'immortalité, suivant les mêmes lois<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Ce livre est traduit librement d'un manuscrit italien de
-M. Lisio Visconti, jeune homme de la plus haute distinction,
-qui vient de mourir à Volterre, sa patrie. Le jour de sa mort
-imprévue, il permit au traducteur de publier son essai sur
-l'Amour, s'il trouvait moyen de le réduire à une forme honnête.</p>
-
-<div class="date">Castel Fiorentino, 10 juin 1819.</div></div>
-
-
-
-<h3 id="ch2">CHAPITRE II<br />
-De la naissance de l'amour.</h3>
-
-
-<p>Voici ce qui se passe dans l'âme:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L'admiration.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> On se dit: «Quel plaisir de lui donner des baisers,
-d'en recevoir! etc.»</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> L'espérance.</p>
-
-<p>On étudie les perfections; c'est à ce moment qu'une
-femme devrait se rendre, pour le plus grand plaisir
-physique possible. Même chez les femmes les plus
-réservées, les yeux rougissent au moment de l'espérance;
-la passion est si forte, le plaisir si vif, qu'il se
-trahit par des signes frappants.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> L'amour est né.</p>
-
-<p>Aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir
-par tous les sens, et d'aussi près que possible, un objet
-aimable et qui nous aime.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> La première cristallisation<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> commence.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir, pour plus ample explication de ce mot, le <i>Rameau
-de Salzbourg</i> (fragment inédit), à la fin du volume.</p>
-</div>
-<p>On se plaît à orner de mille perfections une femme
-de l'amour de laquelle on est sûr; on se détaille tout
-son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se
-réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de
-nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la
-possession de laquelle on est assuré.</p>
-
-<p>Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre
-heures, et voici ce que vous trouverez.</p>
-
-<p>Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les
-profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre
-effeuillé par l'hiver; deux ou trois mois après, on
-le retire couvert de cristallisations brillantes: les plus
-petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que
-la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de
-diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus
-reconnaître le rameau primitif.</p>
-
-<p>Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de
-l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte
-que l'objet aimé a de nouvelles perfections.</p>
-
-<p>Un voyageur parle de la fraîcheur des bois d'orangers
-à Gênes, sur le bord de la mer, durant les jours
-brûlants de l'été: quel plaisir de goûter cette fraîcheur
-avec elle!</p>
-
-<p>Un de vos amis se casse le bras à la chasse: quelle
-douceur de recevoir les soins d'une femme qu'on aime!
-Être toujours avec elle et la voir sans cesse vous aimant
-ferait presque bénir la douleur; et vous partez du bras
-cassé de votre ami pour ne plus douter de l'angélique
-bonté de votre maîtresse. En un mot, il suffit de penser
-à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.</p>
-
-<p>Ce phénomène, que je me permets d'appeler la <i>cristallisation</i>,
-vient de la nature qui nous commande
-d'avoir du plaisir et qui nous envoie le sang au cerveau,
-du sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections
-de l'objet aimé, et de l'idée: elle est à moi.
-Le sauvage n'a pas le temps d'aller au delà du premier
-pas. Il a du plaisir, mais l'activité de son cerveau est
-employée à suivre le daim qui fuit dans la forêt, et avec
-la chair duquel il doit réparer ses forces au plus vite,
-sous peine de tomber sous la hache de son ennemi.</p>
-
-<p>A l'autre extrémité de la civilisation, je ne doute pas
-qu'une femme tendre n'arrive à ce point, de ne trouver
-le plaisir physique qu'auprès de l'homme qu'elle aime<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.
-C'est le contraire du sauvage. Mais, parmi les nations
-civilisées, la femme a du loisir, et le sauvage est si près
-de ses affaires, qu'il est obligé de traiter sa femelle
-comme une bête de somme. Si les femelles de beaucoup
-d'animaux sont plus heureuses, c'est que la subsistance
-des mâles est plus assurée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Si cette particularité ne se présente pas chez l'homme, c'est
-qu'il n'a pas la pudeur à sacrifier pour un instant.</p>
-</div>
-<p>Mais quittons les forêts pour revenir à Paris. Un
-homme passionné voit toutes les perfections dans ce
-qu'il aime; cependant l'attention peut encore être distraite,
-car l'âme se rassasie de tout ce qui est uniforme,
-même du bonheur parfait<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Ce qui veut dire que la même nuance d'existence ne donne
-qu'un instant de bonheur parfait; mais la manière d'être d'un
-homme passionné change dix fois par jour.</p>
-</div>
-<p>Voici ce qui survient pour fixer l'attention:</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> Le doute naît.</p>
-
-<p>Après que dix ou douze regards, ou toute autre série
-d'actions qui peuvent durer un moment comme plusieurs
-jours, ont d'abord donné et ensuite confirmé les
-espérances, l'amant, revenu de son premier étonnement,
-et s'étant accoutumé à son bonheur, ou guidé par la
-théorie qui, toujours basée sur les cas les plus fréquents,
-ne doit s'occuper que des femmes faciles, l'amant, dis-je,
-demande des assurances plus positives et veut pousser
-son bonheur.</p>
-
-<p>On lui oppose de l'indifférence<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, de la froideur ou
-même de la colère, s'il montre trop d'assurance; en
-France, une nuance d'ironie qui semble dire: «Vous
-vous croyez plus avancé que vous ne l'êtes.» Une femme
-se conduit ainsi, soit qu'elle se réveille d'un moment
-d'ivresse et obéisse à la pudeur, qu'elle tremble d'avoir
-enfreinte, soit simplement par prudence ou par coquetterie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Ce que les romans du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle appelaient le <i>coup de
-foudre</i>, qui décide du destin du héros et de sa maîtresse, est un
-mouvement de l'âme qui, pour avoir été gâté par un nombre
-infini de barbouilleurs, n'en existe pas moins dans la nature;
-il provient de l'impossibilité de cette man&oelig;uvre défensive. La
-femme qui aime trouve trop de bonheur dans le sentiment
-qu'elle éprouve pour pouvoir réussir à feindre; ennuyée de la
-prudence, elle néglige toute précaution et se livre en aveugle
-au bonheur d'aimer. La défiance rend le coup de foudre impossible.</p>
-</div>
-<p>L'amant arrive à douter du bonheur qu'il se promettait;
-il devient sévère sur les raisons d'espérer qu'il
-a cru voir.</p>
-
-<p>Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, <i>il
-les trouve anéantis</i>. La crainte d'un affreux malheur le
-saisit, et avec elle l'attention profonde.</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> Seconde cristallisation.</p>
-
-<p>Alors commence la seconde cristallisation produisant
-pour diamants des confirmations à cette idée:</p>
-
-<p>Elle m'aime.</p>
-
-<p>A chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance
-des doutes, après un moment de malheur affreux,
-l'amant se dit: Oui, elle m'aime; et la cristallisation
-se tourne à découvrir de nouveaux charmes; puis le
-doute à l'&oelig;il hagard s'empare de lui, et l'arrête en sursaut.
-Sa poitrine oublie de respirer; il se dit: Mais
-est-ce qu'elle m'aime? Au milieu de ces alternatives
-déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement:
-Elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au
-monde peut me donner.</p>
-
-<p>C'est l'évidence de cette vérité, c'est ce chemin sur
-l'extrême bord d'un précipice affreux, et touchant de
-l'autre main le bonheur parfait, qui donne tant de
-supériorité à la seconde cristallisation sur la première.</p>
-
-<p>L'amant erre sans cesse entre ces trois idées:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Elle a toutes les perfections;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Elle m'aime;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Comment faire pour obtenir d'elle la plus grande
-preuve d'amour possible?</p>
-
-<p>Le moment le plus déchirant de l'amour jeune encore
-est celui où il s'aperçoit qu'il a fait un faux raisonnement
-et qu'il faut détruire tout un pan de cristallisation.</p>
-
-<p>On entre en doute de la cristallisation elle-même.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch3">CHAPITRE III<br />
-De l'espérance.</h3>
-
-
-<p>Il suffit d'un très petit degré d'espérance pour causer
-la naissance de l'amour.</p>
-
-<p>L'espérance peut ensuite manquer au bout de deux
-ou trois jours, l'amour n'en est pas moins né.</p>
-
-<p>Avec un caractère décidé, téméraire, impétueux, et
-une imagination développée par les malheurs de la vie,</p>
-
-<p>Le degré d'espérance peut être plus petit.</p>
-
-<p>Elle peut cesser plus tôt, sans tuer l'amour.</p>
-
-<p>Si l'amant a eu des malheurs, s'il a le caractère tendre
-et pensif, s'il désespère des autres femmes, s'il a
-une admiration vive pour celle dont il s'agit, aucun
-plaisir ordinaire ne pourra le distraire de la seconde
-cristallisation. Il aimera mieux rêver à la chance la
-plus incertaine de lui plaire un jour que recevoir d'une
-femme vulgaire tout ce qu'elle peut accorder.</p>
-
-<p>Il aurait besoin qu'à cette époque, et non plus tard,
-notez bien, la femme qu'il aime tuât l'espérance d'une
-manière atroce, et le comblât de ces mépris publics
-qui ne permettent plus de revoir les gens.</p>
-
-<p>La naissance de l'amour admet de beaucoup plus
-longs délais entre toutes ces époques.</p>
-
-<p>Elle exige beaucoup plus d'espérance, et une espérance
-beaucoup plus soutenue, chez les gens froids,
-flegmatiques, prudents. Il en est de même des gens âgés.</p>
-
-<p>Ce qui assure la durée de l'amour, c'est la seconde
-cristallisation, pendant laquelle on voit à chaque instant
-qu'il s'agit d'être aimé ou de mourir. Comment,
-après cette conviction de toutes les minutes, tournée
-en habitude par plusieurs mois d'amour, pouvoir seulement
-soutenir la pensée de cesser d'aimer? Plus un
-caractère est fort, moins il est sujet à l'inconstance.</p>
-
-<p>Cette seconde cristallisation manque presque tout à
-fait dans les amours inspirées par les femmes qui se
-rendent trop vite.</p>
-
-<p>Dès que les cristallisations ont opéré, surtout la
-seconde, qui de beaucoup est la plus forte, les yeux
-indifférents ne reconnaissent plus la branche d'arbre:</p>
-
-<p>Car, 1<sup>o</sup> elle est ornée de perfections ou de diamants
-qu'ils ne voient pas;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Elle est ornée de perfections qui n'en sont pas pour
-eux.</p>
-
-<p>La perfection de certains charmes dont lui parle un
-ancien ami de sa belle, et une certaine nuance de vivacité
-aperçue dans ses yeux, sont un diamant de la cristallisation<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>
-de Del Rosso. Ces idées aperçues dans une
-soirée le font rêver toute une nuit.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> J'ai appelé cet essai un livre d'idéologie. Mon but a été
-d'indiquer que, quoiqu'il s'appelât l'<i>Amour</i>, ce n'était pas un
-roman, et que surtout il n'était pas amusant comme un roman.
-Je demande pardon aux philosophes d'avoir pris le mot <i>idéologie</i>:
-mon intention n'est certainement pas d'usurper un titre
-qui serait le droit d'un autre. Si l'idéologie est une description
-détaillée des idées et de toutes les parties qui peuvent les composer,
-le présent livre est une description détaillée et minutieuse
-de tous les sentiments qui composent la passion nommée
-l'<i>amour</i>. Ensuite je tire quelques conséquences de cette description,
-par exemple, la manière de guérir l'amour. Je ne connais
-pas de mot pour dire, en grec, discours sur les sentiments,
-comme idéologie indique discours sur les idées. J'aurais pu me
-faire inventer un mot par quelqu'un de mes amis savants, mais
-je suis déjà assez contrarié d'avoir dû adopter le mot nouveau
-de <i>cristallisation</i>, et il est fort possible que si cet essai trouve
-des lecteurs, ils ne me passent pas ce mot nouveau. J'avoue
-qu'il y aurait eu du talent littéraire à l'éviter; je m'y suis
-essayé, mais sans succès. Sans ce mot, qui suivant moi exprime
-le principal phénomène de cette folie nommée amour, <i>folie</i>
-cependant qui procure à l'homme les plus grands plaisirs qu'il
-soit donné aux êtres de son espèce de goûter sur la terre, sans
-l'emploi de ce mot qu'il fallait sans cesse remplacer par une
-périphrase fort longue, la description que je donne de ce qui se
-passe dans la tête et dans le c&oelig;ur de l'homme amoureux devenait
-obscure, lourde, ennuyeuse, même pour moi qui suis l'auteur:
-qu'aurait-ce été pour le lecteur?</p>
-
-<p>J'engage donc le lecteur qui se sentira trop choqué par ce
-mot de <i>cristallisation</i> à fermer le livre. Il n'entre pas dans mes
-v&oelig;ux, et sans doute fort heureusement pour moi, d'avoir
-beaucoup de lecteurs. Il me serait doux de plaire beaucoup à
-trente ou quarante personnes de Paris que je ne verrai jamais,
-mais que j'aime à la folie, sans les connaître. Par exemple,
-quelque jeune M<sup>me</sup> Roland, lisant en cachette quelque volume
-qu'elle cache bien vite, au moindre bruit, dans les tiroirs de
-l'établi de son père, lequel est graveur de boîtes de montre.
-Une âme comme celle de M<sup>me</sup> Roland me pardonnera, je l'espère,
-non seulement le mot de <i>cristallisation</i> employé pour
-exprimer cet acte de folie, qui nous fait apercevoir toutes les
-beautés, tous les genres de perfection dans la femme que nous
-commençons à aimer, mais encore plusieurs ellipses trop hardies.
-Il n'y a qu'à prendre un crayon et écrire entre les lignes
-les cinq ou six mots qui manquent.</p>
-</div>
-<p>Une repartie imprévue qui me fait voir plus clairement
-une âme tendre, généreuse, ardente, ou, comme
-dit le vulgaire, <i>romanesque</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, et mettant au-dessus du
-bonheur des rois le simple plaisir de se promener seule
-avec son amant à minuit, dans un bois écarté, me donne
-aussi à rêver toute une nuit<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Toutes ses actions eurent d'abord à mes yeux cet air
-céleste qui sur le champ fait d'un homme un être à part, le
-différencie de tous les autres. Je croyais lire dans ses yeux
-cette soif d'un bonheur plus sublime, cette mélancolie non
-avouée qui aspire à quelque chose de mieux que ce que nous
-trouvons ici-bas, et qui, dans toutes les situations où la fortune
-et les révolutions peuvent placer une âme romanesque,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">&hellip; Still prompts the celestial sight,</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">For which we wish to live or dare to die.</div>
-</div>
-
-<div class="attr">(<span lang="it" xml:lang="it">Ultima lettera di Bianca a sua madre.
-Forlì</span>, 1817.)</div></div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> C'est pour <i>abréger</i> et pouvoir peindre l'intérieur des âmes
-que l'auteur rapporte, en employant la formule du <i>je</i>, plusieurs
-sensations qui lui sont étrangères; il n'avait rien de personnel
-qui méritât d'être cité.</p>
-</div>
-<p>Il dira que ma maîtresse est une prude; je dirai que
-la sienne est une <i>fille</i>.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch4">CHAPITRE IV</h3>
-
-
-<p>Dans une âme parfaitement indifférente&mdash;une jeune
-fille habitant un château isolé au fond d'une campagne,&mdash;le
-plus petit étonnement peut amener une petite
-admiration, et, s'il survient la plus légère espérance,
-elle fait naître l'amour et la cristallisation.</p>
-
-<p>Dans ce cas, l'amour plaît d'abord comme amusant.</p>
-
-<p>L'étonnement et l'espérance sont puissamment secondés
-par le besoin d'amour et la mélancolie que l'on a
-à seize ans. On sait assez que l'inquiétude de cet âge
-est une soif d'aimer, et le propre de la soif est de n'être
-pas excessivement difficile sur la nature du breuvage
-que le hasard lui présente.</p>
-
-<p>Récapitulons les sept époques de l'amour; ce sont:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L'admiration;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Quel plaisir, etc.;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> L'espérance;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> L'amour est né;</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Première cristallisation;</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> Le doute paraît;</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> Seconde cristallisation.</p>
-
-<p>Il peut s'écouler un an entre le n<sup>o</sup> 1 et le n<sup>o</sup> 2.</p>
-
-<p>Un mois entre le n<sup>o</sup> 2 et le n<sup>o</sup> 3; si l'espérance ne se
-hâte pas de venir, l'on renonce insensiblement au n<sup>o</sup> 2
-comme donnant du malheur.</p>
-
-<p>Un clin d'&oelig;il entre le n<sup>o</sup> 3 et le n<sup>o</sup> 4.</p>
-
-<p>Il n'y a pas d'intervalle entre le n<sup>o</sup> 4 et le n<sup>o</sup> 5. Ils ne
-sauraient être séparés que par l'intimité.</p>
-
-<p>Il peut s'écouler quelques jours, suivant le degré
-d'impétuosité et les habitudes de hardiesse du caractère,
-entre les n<sup>os</sup> 5 et 6, et il n'y a pas d'intervalle
-entre le 6 et le 7.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch5">CHAPITRE V</h3>
-
-
-<p>L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui
-fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> La bonne éducation, à l'égard des crimes, est de donner
-des remords qui, prévus, mettent un poids dans la balance.</p>
-</div>
-<p>L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans
-que la volonté y ait la moindre part. Voilà une des
-principales différences de l'amour-goût et de l'amour-passion,
-et l'on ne peut s'applaudir des belles qualités
-de ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.</p>
-
-<p>Enfin, l'amour est de tous les âges: voyez la passion
-de M<sup>me</sup> Du Deffant pour le peu gracieux Horace Walpole.
-L'on se souvient peut-être encore à Paris d'un
-exemple plus récent et surtout plus aimable.</p>
-
-<p>Je n'admets en preuve des grandes passions que
-celles de leurs conséquences qui sont ridicules: par
-exemple, la timidité, preuve de l'amour; je ne parle
-pas de la mauvaise honte au sortir du collège.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch6">CHAPITRE VI<br />
-Le rameau de Salzbourg.</h3>
-
-
-<p>La cristallisation ne cesse presque jamais en amour.
-Voici son histoire: tant qu'on n'est pas bien avec ce
-qu'on aime, il y a la cristallisation à <i>solution imaginaire</i>;
-ce n'est que par l'imagination que vous êtes
-sûr que telle perfection existe chez la femme que vous
-aimez. Après l'intimité, les craintes sans cesse renaissantes
-sont apaisées par des solutions plus réelles.
-Ainsi, le bonheur n'est jamais uniforme que dans sa
-source. Chaque jour a une fleur différente.</p>
-
-<p>Si la femme aimée cède à la passion qu'elle ressent
-et tombe dans la faute énorme de tuer la crainte par
-la vivacité de ses transports<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, la cristallisation cesse un
-instant; mais, quand l'amour perd de sa vivacité, c'est-à-dire
-de ses craintes, il acquiert le charme d'un entier
-abandon, d'une confiance sans bornes, une douce habitude
-vient émousser toutes les peines de la vie et donner
-aux jouissances un autre genre d'intérêt.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Diane de Poitiers, dans la <i>Princesse de Clèves</i>.</p>
-</div>
-<p>Êtes-vous quitté, la cristallisation recommence; et
-chaque acte d'admiration, la vue de chaque bonheur
-qu'elle peut vous donner et auquel vous ne songiez
-plus, se termine par cette réflexion déchirante: «Ce
-bonheur si charmant, je ne le reverrai <i>jamais!</i> et c'est
-par ma faute que je le perds!» Que si vous cherchez
-le bonheur dans des sensations d'un autre genre, votre
-c&oelig;ur se refuse à les sentir. Votre imagination vous
-peint bien la position physique, elle vous met bien sur
-un cheval rapide à la chasse, dans les bois du Devonshire<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>;
-mais vous voyez, vous sentez évidemment que
-vous n'y auriez aucun plaisir. Voilà l'erreur d'optique qui
-produit le coup de pistolet.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Car, si vous pouviez vous imaginer là un bonheur, la cristallisation
-aurait déféré à votre maîtresse le privilège exclusif
-de vous donner ce bonheur.</p>
-</div>
-<p>Le jeu a aussi sa cristallisation provoquée par l'emploi
-à faire de la somme que vous allez gagner.</p>
-
-<p>Les jeux de la cour, si regrettés par les nobles, sous
-le nom de légitimité, n'étaient si attachants que par
-la cristallisation qu'ils provoquaient. Il n'y avait pas
-de courtisan qui ne rêvât la fortune rapide d'un Luynes
-ou d'un Lauzun, et de femme aimable qui ne vît en
-perspective le duché de madame de Polignac. Aucun
-gouvernement raisonnable ne peut redonner cette cristallisation.
-Rien n'est anti-imagination comme le gouvernement
-des États-Unis d'Amérique. Nous avons vu
-que leurs voisins les sauvages ne connaissent presque
-pas la cristallisation. Les Romains n'en avaient guère
-d'idée et ne la trouvaient que par l'amour physique.</p>
-
-<p>La haine a sa cristallisation; dès qu'on peut espérer
-de se venger, on recommence de haïr.</p>
-
-<p>Si toute croyance où il y a de l'<i>absurde</i> ou du <i>non-démontré</i>
-tend toujours à mettre à la tête du parti les
-gens les plus absurdes, c'est encore un des effets de la
-<i>cristallisation</i>. Il y a cristallisation même en mathématiques
-(voyez les newtoniens en 1740) dans les têtes
-qui ne peuvent pas à tout moment se rendre présentes
-toutes les parties de la démonstration de ce qu'elles
-croient.</p>
-
-<p>Voyez en preuve la destinée des grands philosophes
-allemands, dont l'immortalité, tant de fois proclamée,
-ne peut jamais aller au delà de trente ou quarante ans.</p>
-
-<p>C'est parce qu'on ne peut se rendre compte du
-<i>pourquoi</i> de ses sentiments que l'homme le plus sage
-est fanatique en musique.</p>
-
-<p>On ne peut pas à volonté se prouver qu'on a raison
-contre tel contradicteur.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch7">CHAPITRE VII<br />
-Des différences entre la naissance de l'amour
-dans les deux sexes.</h3>
-
-
-<p>Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les
-dix-neuf vingtièmes de leurs rêveries habituelles sont
-relatives à l'amour, après l'intimité, ces rêveries se
-groupent autour d'un seul objet: elles se mettent à justifier
-une démarche si extraordinaire, si décisive, si
-contraire à toutes les habitudes de pudeur. Ce travail
-n'existe pas chez les hommes; ensuite l'imagination
-des femmes détaille à loisir des instants si délicieux.</p>
-
-<p>Comme l'amour fait douter des choses les plus
-démontrées, cette femme qui, avant l'intimité, était si
-sûre que son amant est un homme au-dessus du vulgaire,
-aussitôt qu'elle croit n'avoir plus rien à lui refuser,
-tremble qu'il n'ait cherché qu'à mettre une femme
-de plus sur sa liste.</p>
-
-<p>Alors seulement paraît la seconde cristallisation, qui,
-parce que la crainte l'accompagne, est de beaucoup la
-plus forte<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Cette seconde cristallisation manque chez les femmes
-faciles, qui sont bien loin de toutes ces idées romanesques.</p>
-</div>
-<p>Une femme croit de reine s'être faite esclave. Cet
-état de l'âme et de l'esprit est aidé par l'ivresse nerveuse
-que font naître des plaisirs d'autant plus sensibles
-qu'ils sont plus rares. Enfin une femme, devant
-son métier à broder, ouvrage insipide et qui n'occupe
-que les mains, songe à son amant, tandis que celui-ci,
-galopant dans la plaine avec son escadron, est mis aux
-arrêts s'il fait faire un faux mouvement.</p>
-
-<p>Je croirais donc que la seconde cristallisation est
-beaucoup plus forte chez les femmes parce que la
-crainte est plus vive, la vanité, l'honneur sont compromis,
-du moins les distractions sont-elles plus difficiles.</p>
-
-<p>Une femme ne peut être guidée par l'habitude d'être
-raisonnable, que moi, homme, je contracte forcément
-à mon bureau, en travaillant six heures tous les jours,
-à des choses froides et raisonnables. Même hors de
-l'amour, elles ont du penchant à se livrer à leur imagination
-et de l'exaltation habituelle; la disparition des
-défauts de l'objet aimé doit donc être plus rapide.</p>
-
-<p>Les femmes préfèrent les émotions à la raison, c'est
-tout simple: comme en vertu de nos plats usages, elles
-ne sont chargées d'aucune affaire dans la famille, <i>la
-raison ne leur est jamais utile</i>, elles ne l'éprouvent
-jamais bonne à quelque chose.</p>
-
-<p>Elle leur est, au contraire, <i>toujours nuisible</i>, car
-elle ne leur apparaît que pour les gronder d'avoir eu
-du plaisir hier, ou pour leur commander de n'en plus
-avoir demain.</p>
-
-<p>Donnez à régler à votre femme vos affaires avec les
-fermiers de deux de vos terres, je parie que les registres
-seront mieux tenus que par vous, et alors, triste
-despote, vous aurez au moins le <i>droit</i> de vous plaindre,
-puisque vous n'avez pas le talent de vous faire
-aimer. Dès que les femmes entreprennent des raisonnements
-généraux, elles font de l'amour sans s'en apercevoir.
-Dans les choses de détail, elles se piquent
-d'être plus sévères et plus exactes que les hommes.
-La moitié du petit commerce est confié aux femmes,
-qui s'en acquittent mieux que leurs maris. C'est une
-maxime connue que, si l'on parle d'affaires avec elles, on
-ne saurait avoir trop de gravité.</p>
-
-<p>C'est qu'elles sont toujours et partout avides d'émotion:
-voyez les plaisirs de l'enterrement en Écosse.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch8">CHAPITRE VIII</h3>
-
-<blockquote class="exergue">
-<p lang="en" xml:lang="en">This was her favoured fairy
-realm, and here she erected her
-aerial palaces.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc" lang="en" xml:lang="en">Bride of Lammermoor</span>, I, 70.</div>
-</blockquote>
-
-<p>Une jeune fille de dix-huit ans n'a pas assez de cristallisation
-en son pouvoir, forme des désirs trop bornés
-par le peu d'expérience qu'elle a des choses de la vie,
-pour être en état d'aimer avec autant de passion qu'une
-femme de vingt-huit.</p>
-
-<p>Ce soir j'exposais cette doctrine à une femme d'esprit
-qui prétend le contraire. «L'imagination d'une
-jeune fille n'étant glacée par aucune expérience désagréable,
-et le feu de la première jeunesse se trouvant
-dans toute sa force, il est possible qu'à propos d'un
-homme quelconque elle se crée une image ravissante.
-Toutes les fois qu'elle rencontrera son amant, elle jouira
-non de ce qu'il est en effet, mais de cette image délicieuse
-qu'elle se sera créée.</p>
-
-<p>«Plus tard, détrompée de cet amant et de tous les
-hommes, l'expérience de la triste réalité a diminué chez
-elle le pouvoir de la cristallisation, la méfiance a coupé
-les ailes à l'imagination. A propos de quelque homme
-que ce soit, fût-il un prodige, elle ne pourra plus se
-former une image aussi entraînante; elle ne pourra donc
-plus aimer avec le même feu que dans la première jeunesse.
-Et comme en amour on ne jouit que de l'illusion
-qu'on se fait, jamais l'image qu'elle pourra se créer
-à vingt-huit ans n'aura le brillant et le sublime de celle
-sur laquelle était fondé le premier amour à seize, et le
-second amour semblera toujours d'une espèce dégénérée.&mdash;Non,
-madame, la présence de la méfiance, qui
-n'existait pas à seize ans, est évidemment ce qui doit
-donner une couleur différente à ce second amour. Dans
-la première jeunesse, l'amour est comme un fleuve
-immense qui entraîne tout dans son cours, et auquel on
-sent qu'on ne saurait résister. Or, une âme tendre
-se connaît à vingt-huit ans; elle sait que si pour elle il
-est encore du bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il
-faut le demander; il s'établit dans ce pauvre c&oelig;ur
-agité une lutte terrible entre l'amour et la méfiance.
-La cristallisation avance lentement; mais celle qui sort
-victorieuse de cette épreuve terrible, où l'âme exécute
-tous ses mouvements à la vue continue du plus affreux
-danger, est mille fois plus brillante et plus solide que
-la cristallisation de seize ans, où, par le privilège de
-l'âge, tout était gaieté et bonheur.</p>
-
-<p>«Donc l'amour doit être moins gai et plus passionné<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Épicure disait que le discernement est nécessaire à la possession
-du plaisir.</p>
-</div>
-<p>Cette conversation (Bologne, 9 mars 1820), qui contredit
-un point qui me semblait si clair, me fait penser
-de plus en plus qu'un homme ne peut presque rien
-dire de sensé sur ce qui se passe au fond du c&oelig;ur d'une
-femme tendre; quant à une coquette, c'est différent:
-nous avons aussi des sens et de la vanité.</p>
-
-<p>La dissemblance entre la naissance de l'amour chez
-les deux sexes doit provenir de la nature de l'espérance,
-qui n'est pas la même. L'un attaque et l'autre défend;
-l'un demande et l'autre refuse; l'un est hardi, l'autre
-très timide.</p>
-
-<p>L'homme se dit: «Pourrai-je lui plaire? voudra-t-elle
-m'aimer?»</p>
-
-<p>La femme: «N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il
-m'aime? est-ce un caractère solide? peut-il se répondre
-à soi-même de la durée de ses sentiments?» C'est
-ainsi que beaucoup de femmes regardent et traitent
-comme un enfant un jeune homme de vingt-trois ans;
-s'il a fait six campagnes, tout change pour lui, c'est un
-jeune héros.</p>
-
-<p>Chez l'homme, l'espoir dépend simplement des
-actions de ce qu'il aime; rien de plus aisé à interpréter.
-Chez les femmes, l'espérance doit être fondée sur des considérations
-morales très difficiles à bien apprécier. La
-plupart des hommes sollicitent une preuve d'amour
-qu'ils regardent comme dissipant tous les doutes; les
-femmes ne sont pas assez heureuses pour pouvoir trouver
-une telle preuve; et il y a ce malheur dans la vie,
-que ce qui fait la sécurité et le bonheur de l'un des
-amants fait le danger et presque l'humiliation de
-l'autre.</p>
-
-<p>En amour, les hommes courent le hasard du tourment
-secret de l'âme, les femmes s'exposent aux plaisanteries
-du public; elles sont plus timides, et d'ailleurs
-l'opinion est beaucoup plus pour elles, car <i>Sois considérée,
-il le faut</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> On se rappelle la maxime de Beaumarchais: «La nature
-dit à la femme: Sois belle si tu peux, sage si tu veux, mais
-sois considérée, il le faut.» Sans considération, en France,
-point d'admiration, partant point d'amour.</p>
-</div>
-<p>Elles n'ont pas un moyen sûr de subjuguer l'opinion
-en exposant un instant leur vie.</p>
-
-<p>Les femmes doivent donc être beaucoup plus méfiantes.
-En vertu de leurs habitudes, tous les mouvements
-intellectuels qui forment les époques de la naissance
-de l'amour sont chez elles plus doux, plus timides,
-plus lents, moins décidés; il y a donc plus de dispositions
-à la constance; elles doivent se désister moins
-facilement d'une cristallisation commencée.</p>
-
-<p>Une femme, en voyant son amant, réfléchit avec
-rapidité ou se livre au bonheur d'aimer, bonheur dont
-elle est tirée désagréablement s'il fait la moindre attaque,
-car il faut quitter tous les plaisirs pour courir
-aux armes.</p>
-
-<p>Le rôle de l'amant est plus simple, il regarde les
-yeux de ce qu'il aime: un seul sourire peut le mettre
-au comble du bonheur, et il cherche sans cesse à l'obtenir<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.
-Un homme est humilié de la longueur du siège;
-elle fait au contraire la gloire d'une femme.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Quando leggemmo il disiato riso</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Esser baciato da cotanto amante,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Costui che mai da me non fia diviso,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">La bocca mi bacció tutto tremante.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Dante</span>, <i lang="it" xml:lang="it">Inf.</i>, cant. <small>V</small>.</div></div>
-<p>Une femme est capable d'aimer, et, dans un an entier,
-de ne dire que dix ou douze mots à l'homme qu'elle
-préfère. Elle tient note au fond de son c&oelig;ur du nombre
-de fois qu'elle l'a vu; elle est allée deux fois avec lui
-au spectacle, deux fois elle s'est trouvée à dîner avec
-lui, il l'a saluée trois fois à la promenade.</p>
-
-<p>Un soir, à un petit jeu, il lui a baisé la main; on
-remarque que depuis elle ne permet plus, sous aucun
-prétexte et même au risque de paraître singulière, qu'on
-lui baise la main.</p>
-
-<p>Dans un homme, on appellerait cette conduite de
-l'amour féminin, nous disait Léonore.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch9">CHAPITRE IX</h3>
-
-
-<p>Je fais tous les efforts possibles pour être <i>sec</i>. Je
-veux imposer silence à mon c&oelig;ur, qui croit avoir beaucoup
-à dire. Je tremble toujours de n'avoir écrit qu'un
-soupir, quand je crois avoir noté une vérité.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch10">CHAPITRE X</h3>
-
-
-<p>Pour preuve de la cristallisation, je me contenterai
-de rappeler l'anecdote suivante<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Empoli, juin 1819.</p>
-</div>
-<p>Une jeune personne entend dire qu'Édouard, son
-parent, qui va revenir de l'armée, est un jeune homme
-de la plus grande distinction; on lui assure qu'elle en
-est aimée sur sa réputation; mais il voudra probablement
-la voir avant de se déclarer et de la demander à
-ses parents. Elle aperçoit un jeune étranger à l'église,
-elle l'entend appeler Édouard, elle ne pense plus qu'à
-lui, elle l'aime. Huit jours après, arrive le véritable
-Édouard; ce n'est pas celui de l'église, elle pâlit, et
-sera pour toujours malheureuse si on la force à
-l'épouser.</p>
-
-<p>Voilà ce que les pauvres d'esprit appellent une des
-déraisons de l'amour.</p>
-
-<p>Un homme généreux comble une jeune fille malheureuse
-des bienfaits les plus délicats; on ne peut pas
-avoir plus de vertus, et l'amour allait naître, mais il
-porte un chapeau mal retapé, et elle le voit monter à
-cheval d'une manière gauche; la jeune fille s'avoue en
-soupirant qu'elle ne peut répondre aux empressements
-qu'il lui témoigne.</p>
-
-<p>Un homme fait la cour à la femme du monde la plus
-honnête, elle apprend que ce monsieur a eu des malheurs
-physiques et ridicules: il lui devient insupportable.
-Cependant elle n'avait nul dessein de se jamais
-donner à lui, et ces malheurs secrets ne nuisent en rien
-à son esprit et à son amabilité. C'est tout simplement
-que la cristallisation est rendue impossible.</p>
-
-<p>Pour qu'un être humain puisse s'occuper avec délices
-à diviniser un objet aimable, qu'il soit pris dans la
-forêt des Ardennes ou au bal de Coulon, il faut d'abord
-qu'il lui semble parfait, non pas sous tous les rapports
-possibles, mais sous tous les rapports qu'il voit actuellement;
-il ne lui semblera parfait à tous égards qu'après
-plusieurs jours de la seconde cristallisation. C'est tout
-simple, il suffit alors d'avoir l'idée d'une perfection pour
-la voir dans ce qu'on aime.</p>
-
-<p>On voit en quoi la <i>beauté</i> est nécessaire à la naissance
-de l'amour. Il faut que la laideur ne fasse pas
-obstacle. L'amant arrive bientôt à trouver belle sa
-maîtresse telle qu'elle est, sans songer à la <i>vraie beauté</i>.</p>
-
-<p>Les traits qui forment la vraie beauté lui promettraient,
-s'il les voyait, et si j'ose m'exprimer ainsi, une
-quantité de bonheur que j'exprimerai par le nombre un,
-et les traits de sa maîtresse, tels qu'ils sont, lui promettent
-mille unités de bonheur.</p>
-
-<p>Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire
-comme <i>enseigne</i>; elle prédispose à cette passion
-par les louanges qu'on entend donner à ce qu'on
-aimera. Une admiration très vive rend la plus petite
-espérance décisive.</p>
-
-<p>Dans l'amour-goût, et peut-être dans les premières
-cinq minutes de l'amour-passion, une femme, en prenant
-un amant, tient plus de compte de la manière dont
-les autres femmes voient cet homme, que de la manière
-dont elle le voit elle-même.</p>
-
-<p>De là les succès des princes et des officiers<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">Those who remarked in the countenance of this young
-here a dissolute audacity mingled with extreme haughtiness and
-indifference to the feelings of others, could not yet deny to his
-countenance that sort of comeliness which belongs to an open
-set of features, well formed by nature, modelled by art to the
-usual rules of courtesy, yet so far frank and honest, that they
-seemed as if they disclaimed to conceal the natural working of
-the soul. Such an expression if often mistaken for <i>manly frankness</i>,
-when in truth it arises from the reckless indifference of
-a libertine disposition, conscious of <i>superiority of birth</i>, of
-<i>wealth</i>, or of some other adventitious advantage totally unconnected
-with personal merit.</span></p>
-
-<div class="attr"><i>Ivanhoe</i>, tome I, p. 145.</div></div>
-<p>Les jolies femmes de la cour du vieux Louis XIV
-étaient amoureuses de ce prince.</p>
-
-<p>Il faut bien se garder de présenter des facilités à
-l'espérance avant d'être sûr qu'il y a de l'admiration.
-On ferait naître la fadeur, qui rend à jamais l'amour
-impossible, ou du moins que l'on ne peut guérir que
-par la pique d'amour-propre.</p>
-
-<p>On ne sympathise pas avec le <i>niais</i>, ni avec le sourire
-à tout venant; de là, dans le monde, la nécessité
-d'un vernis de rouerie; c'est la noblesse des manières.
-On ne cueille pas même le <i>rire</i> sur une plante trop
-avilie. En amour, notre vanité dédaigne une victoire
-trop facile; et, dans tous les genres, l'homme n'est pas
-sujet à s'exagérer le prix de ce qu'on lui offre.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch11">CHAPITRE XI</h3>
-
-
-<p>Une fois la cristallisation commencée, l'on jouit avec
-délices de chaque nouvelle beauté que l'on découvre
-dans ce qu'on aime.</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce que la beauté? c'est une nouvelle
-aptitude à vous donner du plaisir.</p>
-
-<p>Les plaisirs de chaque individu sont différents et
-souvent opposés: cela explique fort bien comment ce
-qui est beauté pour un individu est laideur pour un
-autre. (Exemple concluant de Del Rosso et de Lisio, le
-1<sup>er</sup> janvier 1820.)</p>
-
-<p>Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de
-rechercher quelle est la nature des plaisirs de chaque
-individu; par exemple, il faut à Del Rosso une femme
-qui souffre quelques mouvements hasardés, et qui, par
-ses sourires, autorise des choses fort gaies; une femme
-qui, à chaque instant, tienne les plaisirs physiques
-devant son imagination, et qui excite à la fois le genre
-d'amabilité de Del Rosso et lui permette de la déployer.</p>
-
-<p>Del Rosso entend par amour apparemment l'amour
-physique, et Lisio l'amour-passion. Rien de plus évident
-qu'ils ne doivent pas être d'accord sur le mot
-beauté<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Ma <i>beauté</i>, promesse d'un caractère utile à mon âme, est
-au dessus de l'attraction des sens; cette attraction n'est qu'une
-espèce particulière. 1815.</p>
-</div>
-<p>La beauté que vous découvrez étant donc une nouvelle
-aptitude à vous donner du plaisir, et les plaisirs
-variant comme les individus.</p>
-
-<p>La cristallisation formée dans la tête de chaque
-homme doit porter la <i>couleur</i> des plaisirs de cet
-homme.</p>
-
-<p>La cristallisation de la maîtresse d'un homme, ou sa
-<em class="small">BEAUTÉ</em>, n'est autre chose que la collection
-de <em class="small">TOUTES LES
-SATISFACTIONS</em>, de tous les désirs qu'il a pu former successivement
-à son égard.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch12">CHAPITRE XII<br />
-Suite de la cristallisation.</h3>
-
-
-<p>Pourquoi jouit-on avec délices de chaque nouvelle
-beauté que l'on découvre dans ce qu'on aime?</p>
-
-<p>C'est que chaque nouvelle beauté nous donne la
-satisfaction pleine et entière d'un désir. Vous la voulez
-tendre, elle est tendre; ensuite vous la voulez fière
-comme l'Émilie de Corneille, et, quoique ces qualités
-soient probablement incompatibles, elle paraît à l'instant
-avec une âme romaine. Voilà la raison morale pour
-laquelle l'amour est la plus forte des passions. Dans les
-autres, les désirs doivent s'accommoder aux froides
-réalités; ici ce sont les réalités qui s'empressent de se
-modeler sur les désirs; c'est donc celle des passions où
-les désirs violents ont les plus grandes jouissances.</p>
-
-<p>Il y a des conditions générales de bonheur qui étendent
-leur empire sur toutes les satisfactions de désirs
-particuliers:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Elle semble votre propriété, car c'est vous seul
-qui pouvez la rendre heureuse.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Elle est juge de votre mérite. Cette condition
-était fort importante dans les cours galantes et chevaleresques
-de François I<sup>er</sup> et de Henri II, et à la cour
-élégante de Louis XV. Sous un gouvernement constitutionnel
-et raisonneur, les femmes perdent toute cette
-branche d'influence.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Pour les c&oelig;urs romanesques, plus elle aura l'âme
-sublime, plus seront célestes et dégagés de la fange
-de toutes les considérations vulgaires les plaisirs que
-vous trouverez dans ses bras.</p>
-
-<p>La plupart des jeunes Français de dix-huit ans sont
-élèves de J.-J. Rousseau; cette condition de bonheur
-est importante pour eux.</p>
-
-<p>Au milieu d'opérations si décevantes pour le désir
-du bonheur, la tête se perd.</p>
-
-<p>Du moment qu'il aime, l'homme le plus sage ne
-voit aucun objet <i>tel qu'il est</i>. Il s'exagère en moins
-ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs
-de l'objet aimé. Les craintes et les espoirs prennent à
-l'instant quelque chose de <i>romanesque</i> (de Wayward).
-Il n'attribue plus rien au hasard; il perd le sentiment
-de la probabilité; une chose imaginée est une chose
-existante pour l'effet sur son bonheur<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Il y a une cause physique, un commencement de folie,
-une affluence du sang au cerveau, un désordre dans les nerfs
-et dans le centre cérébral. Voir le courage éphémère des cerfs
-et la couleur des pensées d'un <i>soprano</i>. En 1922, la physiologie
-nous donnera description de la partie physique de ce
-phénomène. Je le recommande à l'attention de M. Edwards.</p>
-</div>
-<p>Une marque effrayante que la tête se perd, c'est
-qu'en pensant à quelque petit fait, difficile à observer,
-vous le voyez blanc, et vous l'interprétez en faveur de
-votre amour, un instant après vous vous apercevez
-qu'en effet il était noir, et vous le trouvez encore concluant
-en faveur de votre amour.</p>
-
-<p>C'est alors qu'une âme en proie aux incertitudes
-mortelles sent vivement le besoin d'un ami; mais pour
-un amant il n'est plus d'ami. On savait cela à la cour.
-Voilà la source du seul genre d'indiscrétion qu'une
-femme délicate puisse pardonner.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch13">CHAPITRE XIII<br />
-Du premier pas, du grand monde, des malheurs.</h3>
-
-
-<p>Ce qu'il y a de plus étonnant dans la passion de
-l'amour, c'est le premier pas, c'est l'extravagance du
-changement qui s'opère dans la tête d'un homme.</p>
-
-<p>Le grand monde, avec ses fêtes brillantes, sert
-l'amour comme favorisant ce <i>premier pas</i>.</p>
-
-<p>Il commence par changer l'admiration simple (n<sup>o</sup> 1)
-en admiration tendre (n<sup>o</sup> 2): Quel plaisir de lui donner
-des baisers, etc.</p>
-
-<p>Une valse rapide, dans un salon éclairé de mille
-bougies, jette dans les jeunes c&oelig;urs une ivresse qui
-éclipse la timidité, augmente la conscience des forces
-et leur donne enfin l'<i>audace d'aimer</i>. Car voir un
-objet très aimable ne suffit pas; au contraire, l'extrême
-amabilité décourage les âmes tendres, il faut le voir,
-sinon vous aimant<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, du moins dépouillé de sa majesté.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> De là la possibilité des passions à origine factice, celles-ci,
-et celle de Bénédict, et de Béatrix (Shakespeare).</p>
-</div>
-<p>Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à
-moins qu'elle ne fasse des avances<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Voir les <i>Amours de Struenzee dans les cours du Nord</i>, de
-Brown, 3 vol., 1819.</p>
-</div>
-<p>Rien n'est donc plus favorable à la naissance de
-l'amour que le mélange d'une solitude ennuyeuse et
-de quelques bals rares et longtemps désirés; c'est la
-conduite des bonnes mères de famille qui ont des filles.</p>
-
-<p>Le vrai grand monde tel qu'on le trouvait à la cour
-de France<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, et qui, je crois, n'existe plus depuis 1780<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>,
-était peu favorable à l'amour, comme rendant presque
-impossibles la <i>solitude</i> et le loisir indispensables pour
-le travail des cristallisations.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voir les <i>Lettres de M<sup>me</sup> du Deffant</i>, de M<sup>lle</sup> de Lespinasse,
-les <i>Mémoires de Bezenval</i>, <i>de Lauzun</i>, de M<sup>me</sup> d'Épinay, le
-<i>Dictionnaire des Étiquettes</i> de M<sup>me</sup> de Genlis, les <i>Mémoires
-de Dangeau</i>, <i>d'Horace Walpole</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Si ce n'est peut-être à la cour de Pétersbourg.</p>
-</div>
-<p>La vie de la cour donne l'habitude de voir et d'exécuter
-un grand nombre de <i>nuances</i>, et la plus petite
-nuance peut être le commencement d'une admiration
-et d'une passion<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Voir Saint-Simon et Werther. Quelque tendre et délicat
-que soit un solitaire, son âme est distraite, une partie de son
-imagination est employée à prévoir la société. La force de
-caractère est un des charmes qui séduisent le plus les c&oelig;urs
-vraiment féminins. De là le succès des jeunes officiers fort
-graves. Les femmes savent fort bien faire la différence de la
-violence des mouvements de passion, qu'elles sentent si possibles
-dans leurs c&oelig;urs, à la force de caractère; les femmes les
-plus distinguées sont quelquefois dupes d'un peu de charlatanisme
-de ce genre. On peut s'en servir sans nulle crainte, aussitôt
-que l'on s'aperçoit que la cristallisation a commencé.</p>
-</div>
-<p>Quand les malheurs propres de l'amour sont mêlés
-d'autres malheurs (de malheurs de <i>vanité</i>, si votre
-maîtresse offense votre juste fierté, vos sentiments
-d'honneur et de dignité personnelle; de malheurs de
-santé, d'argent, de persécution politique, etc.), ce n'est
-qu'en apparence que l'amour est augmenté par ces
-contre-temps; comme ils occupent à autre chose l'imagination,
-ils empêchent, dans l'amour espérant, les
-cristallisations, et dans l'amour heureux, la naissance
-des petits doutes. La douceur de l'amour et sa folie
-reviennent quand ces malheurs ont disparu.</p>
-
-<p>Remarquez que les malheurs favorisent la naissance
-de l'amour chez les caractères légers ou insensibles, et
-qu'après sa naissance, si les malheurs sont antérieurs,
-ils favorisent l'amour en ce que l'imagination, rebutée
-des autres circonstances de la vie, qui ne fournissent
-que des images tristes, se jette tout entière à opérer
-la cristallisation.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch14">CHAPITRE XIV</h3>
-
-
-<p>Voici un effet qui me sera contesté, et que je ne
-présente qu'aux hommes, dirai-je, assez malheureux
-pour avoir aimé avec passion pendant de longues
-années et d'un amour contrarié par des obstacles
-invincibles:</p>
-
-<p>La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans
-la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce
-qu'on aime, avec la rapidité de l'éclair. C'est que, par
-le mécanisme de la branche d'arbre garnie de diamants
-dans la mine de Salzbourg, tout ce qui est beau et
-sublime au monde fait partie de la beauté de ce qu'on
-aime, et cette vue imprévue du bonheur à l'instant
-remplit les yeux de larmes. C'est ainsi que l'amour du
-beau et l'amour se donnent mutuellement la vie.</p>
-
-<p>Un des malheurs de la vie, c'est que ce bonheur de
-voir ce qu'on aime et de lui parler ne laisse pas de
-souvenirs distincts. L'âme est apparemment trop troublée
-par ses émotions pour être attentive à ce qui les
-cause ou à ce qui les accompagne. Elle est la sensation
-elle-même. C'est peut-être parce que ces plaisirs ne
-peuvent pas être usés par des rappels à volonté, qu'ils
-se renouvellent avec tant de force, dès que quelque
-objet vient nous tirer de la rêverie consacrée à la
-femme que nous aimons, et nous la rappeler plus
-vivement par quelque nouveau rapport<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Les parfums.</p>
-</div>
-<p>Un vieil architecte sec la rencontrait tous les soirs
-dans le monde. Entraîné par le <i>naturel</i>, et sans faire
-attention à ce que je lui disais<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, un jour je lui en fis
-un éloge tendre et pompeux, et elle se moqua de moi.
-Je n'eus pas la force de lui dire: Il vous voit chaque
-soir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Voir la <a href="#Footnote_23">note 23</a>.</p>
-</div>
-<p>Cette sensation est si puissante qu'elle s'étend jusqu'à
-la personne de mon ennemie qui l'approche sans
-cesse. Quand je la vois, elle rappelle tant Léonore, que
-je ne puis la haïr dans ce moment, quelque effort que
-j'y fasse.</p>
-
-<p>On dirait que par une étrange bizarrerie du c&oelig;ur, la
-femme aimée communique plus de charme qu'elle n'en
-a elle-même. L'image de la ville lointaine où on la vit
-un instant<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> jette une plus profonde et plus douce rêverie
-que sa présence elle-même. C'est l'effet des
-rigueurs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Nessun maggior dolore</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Che ricordarsi del tempo felice</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Nella miseria.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Dante</span>, <i lang="it" xml:lang="it">Inf.</i>, cant. <small>V</small>.</div></div>
-<p>La rêverie de l'amour ne peut se noter. Je remarque
-que je puis relire un bon roman tous les trois ans avec
-le même plaisir. Il me donne des sentiments conformes
-au genre de goût tendre qui me domine dans le
-moment, ou me procure de la variété dans mes idées,
-si je ne sens rien. Je puis aussi écouter avec plaisir
-la même musique, mais il ne faut pas que la mémoire
-cherche à se mettre dans la partie. C'est l'imagination
-uniquement qui doit être affectée; si un opéra fait plus
-de plaisir à la vingtième représentation, c'est que l'on
-comprend mieux la musique, ou qu'il rappelle la sensation
-du premier jour.</p>
-
-<p>Quant aux nouvelles vues qu'un roman suggère pour
-la connaissance du c&oelig;ur humain, je me rappelle fort
-bien les anciennes; j'aime même à les trouver notées
-en marge. Mais ce genre de plaisir s'applique aux
-romans, comme m'avançant dans la connaissance de
-l'homme, et nullement à la rêverie, qui est le vrai plaisir
-du roman. Cette rêverie est innotable. La noter,
-c'est la tuer pour le présent, car l'on tombe dans l'analyse
-philosophique du plaisir, c'est la tuer encore plus
-sûrement pour l'avenir, car rien ne paralyse l'imagination
-comme l'appel à la mémoire. Si je trouve en
-marge une note peignant ma sensation en lisant <i>Old
-Mortality</i> à Florence, il y a trois ans, à l'instant je
-suis plongé dans l'histoire de ma vie, dans l'estime du
-degré de bonheur aux deux époques, dans la plus
-haute philosophie, en un mot, et adieu pour longtemps
-le laisser-aller des sensations tendres.</p>
-
-<p>Tout grand poète ayant une vive imagination est
-timide, c'est-à-dire qu'il craint les hommes pour les
-interruptions et les troubles qu'ils peuvent apporter à
-ses délicieuses rêveries. C'est pour son <i>attention</i> qu'il
-tremble. Les hommes, avec leurs intérêts grossiers,
-viennent le tirer des jardins d'Armide pour le pousser
-dans un bourbier fétide, et ils ne peuvent guère le
-rendre attentif à eux qu'en l'irritant. C'est par l'habitude
-de nourrir son âme de rêveries touchantes, et par
-son horreur pour le vulgaire, qu'un grand artiste est si
-près de l'amour.</p>
-
-<p>Plus un homme est grand artiste, plus il doit désirer
-les titres et décorations comme rempart.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch15">CHAPITRE XV</h3>
-
-
-<p>On rencontre, au milieu de la passion la plus violente
-et la plus contrariée, des moments où l'on croit
-tout à coup ne plus aimer; c'est comme une source
-d'eau douce au milieu de la mer. On n'a presque plus
-de plaisir à songer à sa maîtresse, et, quoique accablé
-de ses rigueurs, l'on se trouve encore plus malheureux
-de ne plus prendre intérêt à rien dans la vie. Le néant
-le plus triste et le plus découragé succède à une
-manière d'être, agitée sans doute, mais qui présentait
-toute la nature sous un aspect neuf, passionné, intéressant.</p>
-
-<p>C'est que la dernière visite que vous avez faite à ce
-que vous aimez vous a mis dans une position sur
-laquelle une autre fois votre imagination a moissonné
-tout ce qu'elle peut donner de sensations: par exemple,
-après une période de froideur, elle vous traite
-moins mal, et vous laisse concevoir exactement le
-même degré d'espérance, et par les mêmes signes extérieurs
-qu'à une autre époque; tout cela peut-être sans
-qu'elle s'en doute. L'imagination trouvant en son chemin
-la mémoire et ses tristes avis, la cristallisation<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>
-cesse à l'instant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> On me conseille d'abord d'ôter ce mot, ou, si je ne puis y
-parvenir, faute de talent littéraire, de rappeler souvent que
-j'entends par <i>cristallisation</i> une certaine figure d'imagination,
-laquelle rend méconnaissable un objet le plus souvent assez
-ordinaire, et en fait un être à part. Dans les âmes qui ne connaissent
-d'autre chemin que la vanité pour arriver au bonheur,
-il est nécessaire que l'homme qui cherche à exciter cette fièvre
-mette fort bien sa cravate et soit constamment attentif à
-mille détails qui excluent tout laisser-aller. Les femmes de la
-société avouent l'effet tout en niant ou ne voyant pas la cause.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch16">CHAPITRE XVI</h3>
-
-<blockquote class="exergue">
-<p>Dans un petit port, dont j'ignore
-le nom, près Perpignan, 25 février
-1822<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
-
-</blockquote>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Copie du journal de Lisio.</p>
-</div>
-
-<p>Je viens d'éprouver ce soir que la musique, quand
-elle est parfaite, met le c&oelig;ur exactement dans la
-même situation où il se trouve quand il jouit de la
-présence de ce qu'il aime, c'est-à-dire qu'elle donne
-le bonheur apparemment le plus vif qui existe sur
-cette terre.</p>
-
-<p>S'il en était ainsi pour tous les hommes, rien au
-monde ne disposerait plus à l'amour.</p>
-
-<p>Mais j'ai déjà noté à Naples, l'année dernière, que la
-musique parfaite, comme la pantomime parfaite<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, me
-fait songer à ce qui forme actuellement l'objet de mes
-rêveries et me fait venir des idées excellentes; à Naples,
-c'est le moyen d'armer les Grecs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Othello</i> et la <i>Vestale</i>, ballets de Vigano, exécutés par le
-Pallerini et Mollinari.</p>
-</div>
-<p>Or, ce soir, je ne puis me dissimuler que j'ai le
-malheur <i lang="en" xml:lang="en">of being too great an admirer of milady L.</i></p>
-
-<p>Et peut-être que la musique parfaite que j'ai eu le
-bonheur de rencontrer, après deux ou trois mois de
-privation, quoique allant tous les soirs à l'Opéra, n'a
-produit tout simplement que son effet anciennement
-reconnu, je veux dire celui de faire songer vivement à
-ce qui occupe.</p>
-
-<p>&mdash;4 mars, huit jours après.</p>
-
-<p>Je n'ose ni effacer ni approuver l'observation précédente.
-Il est sûr que, quand je l'écrivais, je la lisais
-dans mon c&oelig;ur. Si je la mets en doute aujourd'hui,
-c'est peut être que j'ai perdu le souvenir de ce que je
-voyais alors.</p>
-
-<p>L'habitude de la musique et de sa rêverie prédispose
-à l'amour. Un air tendre et triste, pourvu qu'il ne soit
-pas trop dramatique, que l'imagination ne soit pas forcée
-de songer à l'action, excitant purement à la rêverie
-de l'amour, est délicieux pour les âmes tendres et
-malheureuses: par exemple, le trait prolongé de clarinette,
-au commencement du quartetto de <i lang="it" xml:lang="it">Bianca e
-Faliero</i>, et le récit de la Camporesi vers le milieu du
-quartetto.</p>
-
-<p>L'amant qui est bien avec ce qu'il aime jouit avec
-transport du fameux duetto d'<i lang="it" xml:lang="it">Armida e Rinaldo</i> de
-Rossini, qui peint si juste les petits doutes de l'amour
-heureux et les moments de délices qui suivent les raccommodements.
-Le morceau instrumental qui est au
-milieu du duetto au moment où Rinaldo veut fuir, et
-qui représente d'une manière si étonnante le combat
-des passions, lui semble avoir une influence physique
-sur son c&oelig;ur et le toucher réellement. Je n'ose dire ce
-que je sens à cet égard; je passerais pour fou auprès
-des gens du Nord.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch17">CHAPITRE XVII<br />
-La beauté détrônée par l'amour.</h3>
-
-
-<p>Albéric rencontre dans une loge une femme plus belle
-que sa maîtresse (je supplie qu'on me permette une
-évaluation mathématique), c'est-à-dire dont les traits
-promettent trois unités de bonheur, au lieu de deux (je
-suppose que la beauté parfaite donne une quantité de
-bonheur exprimée par le nombre quatre).</p>
-
-<p>Est-il étonnant qu'il leur préfère les traits de sa maîtresse,
-qui lui promettent cent unités de bonheur?
-Même les petits défauts de sa figure, une marque de
-petite vérole, par exemple, donnent de l'attendrissement
-à l'homme qui aime, et le jettent dans une rêverie
-profonde lorsqu'il les aperçoit chez une autre femme;
-que sera-ce chez sa maîtresse? C'est qu'il a éprouvé
-mille sentiments en présence de cette marque de petite
-vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux,
-sont tous du plus haut intérêt, et que, quels
-qu'ils soient, ils se renouvellent avec une incroyable
-vivacité à la vue de ce signe, même aperçu sur la figure
-d'une autre femme.</p>
-
-<p>Si l'on parvient ainsi à préférer et à aimer la <i>laideur</i>,
-c'est que dans ce cas la laideur est beauté<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. Un homme
-aimait à la passion une femme très maigre et marquée
-de petite vérole: la mort la lui ravit. Trois ans après,
-à Rome, admis dans la familiarité de deux femmes,
-l'une plus belle que le jour, l'autre maigre, marquée de
-petite vérole, et par là, si vous voulez, assez laide: je
-le vois aimer la laide au bout de huit jours qu'il emploie
-à effacer sa laideur par ses souvenirs; et, par une
-coquetterie bien pardonnable, la moins jolie ne manqua
-pas de l'aider en lui fouettant un peu le sang, chose
-utile à cette opération<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Un homme rencontre une
-femme et est choqué de sa laideur; bientôt, si elle n'a
-pas de prétentions, sa physionomie lui fait oublier les
-défauts de ses traits: il la trouve aimable et conçoit
-qu'on puisse l'aimer; huit jours après, il a des espérances;
-huit jours après, on les lui retire; huit jours
-après, il est fou.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> La beauté n'est que la promesse du bonheur. Le bonheur
-d'un Grec était différent du bonheur d'un Français de 1822.
-Voyez les yeux de la Vénus de Médicis et comparez-les aux
-yeux de la Madeleine de Pordenone (chez M. de Sommariva).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Si l'on est sûr de l'amour d'une femme, on examine si elle
-est plus ou moins belle; si l'on doute de son c&oelig;ur, on n'a pas
-le temps de songer à sa figure.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch18">CHAPITRE XVIII</h3>
-
-
-<p>On remarque au théâtre une chose analogue envers
-les acteurs chéris du public: les spectateurs ne sont
-plus sensibles à ce qu'ils peuvent avoir de beauté ou de
-laideur réelle. Lekain, malgré sa laideur remarquable,
-faisait des passions à foison. Garrick aussi, par plusieurs
-raisons, mais d'abord parce qu'on ne voyait plus la
-beauté réelle de leurs traits ou de leurs manières, mais
-bien celle que depuis longtemps l'imagination était
-habituée à leur prêter, en reconnaissance et en souvenir
-de tous les plaisirs qu'ils lui avaient donnés; et,
-par exemple, la figure seule d'un acteur comique fait
-rire dès qu'il entre en scène.</p>
-
-<p>Une jeune fille qu'on menait aux Français pour la
-première fois pouvait bien sentir quelque éloignement
-pour Lekain durant la première scène; mais bientôt il
-la faisait pleurer ou frémir; et comment résister aux
-rôles de Tancrède<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> ou d'Orosmane? Si pour elle la
-laideur était encore un peu visible, les transports de
-tout un public, et l'effet <i>nerveux</i> qu'ils produisent sur
-un jeune c&oelig;ur<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> parvenaient bien vite à l'éclipser. Il
-ne restait plus de la laideur que le nom, et pas même
-le nom, car l'on entendait des femmes enthousiastes de
-Lekain s'écrier: «Qu'il est beau!»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir M<sup>me</sup> de Staël, dans <i>Delphine</i>, je crois: voilà l'artifice
-des femmes peu jolies.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> C'est à cette sympathie nerveuse que je serais tenté d'attribuer
-l'effet prodigieux et incompréhensible de la musique à
-la mode (à Dresde, pour Rossini, 1821). Dès qu'elle n'est plus
-de mode, elle n'en devient pas plus mauvaise pour cela, et
-cependant elle ne fait plus d'effet sur les c&oelig;urs de bonne foi
-des jeunes filles. Elle leur plaisait peut-être aussi comme excitant
-les transports des jeunes gens.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Sévigné (Lettre 202, le 6 mai 1672) dit à sa fille:
-«Lully avait fait un dernier effort de toute la musique du roi;
-ce beau <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> y était encore augmenté; il y eut un <i lang="la" xml:lang="la">Libera</i>
-où tous les yeux étaient pleins de larmes.»</p>
-
-<p>On ne peut pas plus douter de la vérité de cet effet que disputer
-l'esprit ou la délicatesse à M<sup>me</sup> de Sévigné. La musique
-de Lully, qui la charmait, ferait fuir à cette heure; alors cette
-musique encourageait la <i>cristallisation</i>, elle la rend impossible
-aujourd'hui.</p>
-</div>
-<p>Rappelons-nous que la <i>beauté</i> est l'expression du
-caractère, ou, autrement dit, des habitudes morales, et
-qu'elle est par conséquent exempte de toute passion.
-Or, c'est de la <i>passion</i> qu'il nous faut; la beauté ne
-peut nous fournir que des <i>probabilités</i> sur le compte
-d'une femme, et encore des probabilités sur ce qu'elle
-est de sang-froid; et les regards de votre maîtresse
-marquée de petite vérole sont une réalité charmante
-qui anéantit toutes les probabilités possibles.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch19">CHAPITRE XIX<br />
-Suite des exceptions à la beauté.</h3>
-
-
-<p>Les femmes spirituelles et tendres, mais à sensibilité
-timide et méfiante, qui, le lendemain du jour où elles
-ont paru dans le monde, repassent mille fois en revue
-et avec une timidité souffrante ce qu'elles ont pu dire
-ou laisser deviner; ces femmes-là, dis-je, s'accoutument
-facilement au manque de beauté chez les hommes, et
-ce n'est presque pas un obstacle à leur donner de
-l'amour.</p>
-
-<p>C'est par le même principe qu'on est presque indifférent
-pour le degré de beauté d'une maîtresse adorée
-et qui vous comble de rigueurs. Il n'y a presque plus
-de cristallisation de beauté; et, quand l'ami guérisseur
-vous dit qu'elle n'est pas jolie, on en convient presque,
-et il croit avoir fait un grand pas.</p>
-
-<p>Mon ami, le brave capitaine Trab, me peignait ce
-soir ce qu'il avait senti autrefois en voyant Mirabeau.</p>
-
-<p>Personne, en regardant ce grand homme, n'éprouvait
-par les yeux un sentiment désagréable, c'est-à-dire
-ne le trouvait laid. Entraîné par ses paroles foudroyantes,
-on n'était attentif, on ne trouvait du plaisir à être
-attentif qu'à ce qui était <i>beau</i> dans sa figure. Comme
-il n'y avait en lui presque pas de traits <i>beaux</i> (de la
-beauté de la sculpture, ou de la beauté de la peinture),
-l'on n'était attentif qu'à ce qui était <i>beau</i> d'une autre
-beauté<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, de la beauté d'expression.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> C'est là l'avantage d'être à la mode. Faisant abstraction
-des défauts de la figure déjà connus, et qui ne font plus rien à
-l'imagination, on s'attache à l'une des trois beautés suivantes:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Dans le peuple, à l'idée de richesse;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Dans le monde, à l'idée d'élégance, ou matérielle ou morale;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> A la cour, à l'idée: je veux plaire aux femmes; presque
-partout, à un mélange de ces trois idées. Le bonheur attaché à
-l'idée de richesse se joint à la délicatesse dans le plaisir qui
-suit l'idée d'élégance, et le tout s'applique à l'amour. D'une
-manière ou d'autre, l'imagination est entraînée par la nouveauté.
-L'on arrive ainsi à s'occuper d'un homme très laid sans
-songer à sa laideur<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, et à la longue sa laideur devient beauté.
-A Vienne, en 1788, M<sup>me</sup> Vigano, danseuse, la femme à la
-mode, était grosse, et les dames portèrent bientôt des petits
-ventres <i>à la Vigano</i>. Par les mêmes raisons retournées, rien
-d'affreux comme une mode surannée. Le mauvais goût, c'est de
-confondre la mode, qui ne vit que de changements, avec le
-beau durable, fruit de tel gouvernement, dirigeant tel climat.
-Un édifice à la mode, dans dix ans, sera à une mode surannée.
-Il sera moins déplaisant dans deux cents ans, quand on aura
-oublié la mode. Les amants sont bien fous de songer à se bien
-mettre; on a bien autre chose à faire en voyant ce qu'on aime
-que de songer à sa toilette; on regarde son amant et on ne
-l'examine pas, dit Rousseau. Si cet examen a lieu, on a affaire
-à l'amour-goût et non plus à l'amour-passion. L'air brillant de
-la beauté déplaît presque dans ce qu'on aime; on n'a que faire
-de la voir belle, on la voudrait tendre et languissante. La
-parure n'a d'effet, en amour, que pour les jeunes filles qui,
-sévèrement gardées dans la maison paternelle, prennent souvent
-une passion par les yeux.</p>
-
-<div class="attr">Dit par L., 15 septembre 1820.</div></div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Le petit Germain, Mémoires de Grammont.</p>
-</div>
-<p>En même temps que l'attention fermait les yeux à
-tout ce qui était laid, pittoresquement parlant, elle
-s'attachait avec transport aux plus petits détails passables,
-par exemple, à la <i>beauté</i> de sa vaste chevelure;
-s'il eût porté des cornes, on les eût trouvées belles<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Soit pour leur poli, soit pour leur grandeur, soit pour leur
-forme; c'est ainsi, ou par la liaison de sentiments (voir plus
-haut les marques de petite vérole) qu'une femme qui aime s'accoutume
-aux défauts de son amant. La princesse russe C. s'est
-bien accoutumée à un homme qui, en définitif, n'a pas de nez.
-L'image du courage et du pistolet armé pour se tuer de désespoir
-de ce malheur, et la pitié pour la profonde infortune,
-aidées par l'idée qu'il guérira et qu'il commence à guérir, ont
-opéré ce miracle. Il faut que le pauvre blessé n'ait pas l'air de
-penser à son malheur.</p>
-
-<div class="attr">Berlin, 1807.</div></div>
-<p>La présence de tous les soirs d'une jolie danseuse
-donne de l'attention forcée aux âmes blasées ou privées
-d'imagination qui garnissent le balcon de l'Opéra. Par
-ses mouvements gracieux, hardis et singuliers, elle
-réveille l'amour physique et leur procure peut-être la
-seule cristallisation qui soit encore possible. C'est ainsi
-qu'un laideron qui n'eût pas été honoré d'un regard
-dans la rue, surtout de la part des gens usés, s'il paraît
-souvent sur la scène, trouve à se faire entretenir fort
-cher. Geoffroy disait que le théâtre est le piédestal des
-femmes. Plus une danseuse est célèbre et usée, plus
-elle vaut; de là le proverbe des coulisses: «Telle
-trouve à se vendre qui n'eût pas trouvé à se donner.»
-Ces filles volent une partie de leurs passions à leurs
-amants, et sont très susceptibles d'amour <i>par pique</i>.</p>
-
-<p>Comment faire pour ne pas lier des sentiments généreux
-ou aimables à la physionomie d'une actrice dont
-les traits n'ont rien de choquant, que tous les soirs l'on
-regarde pendant deux heures exprimant les sentiments
-les plus nobles, et que l'on ne connaît pas autrement?
-Quand enfin l'on parvient à être admis chez elle, ses
-traits vous rappellent des sentiments si agréables, que
-toute la réalité qui l'entoure, quelque peu noble qu'elle
-soit quelquefois, se recouvre à l'instant d'une teinte
-romanesque et touchante.</p>
-
-<p>«Dans ma première jeunesse, enthousiaste de cette
-ennuyeuse tragédie française<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, quand j'avais le bonheur
-de souper avec M<sup>lle</sup> Olivier, à tous les instants, je me
-surprenais le c&oelig;ur rempli de respect, croyant parler à
-une reine: et réellement je n'ai jamais bien su si,
-auprès d'elle, j'avais été amoureux d'une reine ou d'une
-jolie fille.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Phrase inconvenante, copiée des Mémoires de mon ami,
-feu M. le baron de Bottmer. C'est par le même artifice que
-Feramorz plaît à Lalla-Rook. Voir ce charmant poème.</p>
-</div>
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch20">CHAPITRE XX</h3>
-
-
-<p>Peut-être que les hommes qui ne sont pas susceptibles
-d'éprouver l'amour-passion sont ceux qui sentent
-le plus vivement l'effet de la beauté; c'est du moins
-l'impression la plus forte qu'ils puissent recevoir des
-femmes.</p>
-
-<p>L'homme qui a éprouvé le battement de c&oelig;ur que
-donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu'il
-aime est tout étonné de la froideur où le laisse l'approche
-de la plus grande beauté du monde. Observant
-les transports des autres, il peut même avoir un mouvement
-de chagrin.</p>
-
-<p>Les femmes extrêmement belles étonnent moins le
-second jour. C'est un grand malheur, cela décourage la
-cristallisation. Leur mérite étant visible à tous et formant
-décoration, elles doivent compter plus de sots
-dans la liste de leurs amants, des princes, des millionnaires,
-etc.<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> On voit bien que l'auteur n'est ni prince ni millionnaire.
-J'ai voulu voler cet esprit-là au lecteur.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch21">CHAPITRE XXI<br />
-De la première vue.</h3>
-
-
-<p>Une âme à imagination est tendre et <i>défiante</i>, je dis
-même l'âme la plus naïve<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. Elle peut être méfiante
-sans s'en douter; elle a trouvé tant de désappointements
-dans la vie! Donc tout ce qui est prévu et officiel
-dans la présentation d'un homme effarouche l'imagination
-et éloigne la possibilité de la cristallisation.
-L'amour triomphe, au contraire, dans le romanesque
-à la première vue.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> La fiancée de Lammermoor, miss Ashton. Un homme qui
-a vécu trouve dans sa mémoire une foule d'exemples d'<i>amours</i>,
-et n'a que l'embarras du choix. Mais, s'il veut écrire, il ne sait
-plus sur quoi s'appuyer. Les anecdotes des sociétés particulières
-dans lesquelles il a vécu sont ignorées du public, et il
-faudrait un nombre de pages immense pour les rapporter avec
-les nuances nécessaires. C'est pour cela que je cite des romans
-comme généralement connus, mais je n'appuie point les idées
-que je soumets au lecteur sur des fictions aussi vides, et calculées
-la plupart plutôt pour l'effet pittoresque que pour la
-vérité.</p>
-</div>
-<p>Rien de plus simple; l'étonnement qui fait longuement
-songer à une chose extraordinaire est déjà la moitié
-du mouvement cérébral nécessaire pour la cristallisation.</p>
-
-<p>Je citerai le commencement des amours de Séraphine
-(<i>Gil Blas</i>, tome II, p. 142). C'est don Fernando
-qui raconte sa fuite lorsqu'il était poursuivi par les sbires
-de l'inquisition&hellip; «Après avoir traversé quelques
-allées dans une obscurité profonde, et la pluie
-continuant à tomber par torrents, j'arrivai près d'un
-salon dont je trouvai la porte ouverte; j'y entrai, et,
-quand j'en eus remarqué toute la magnificence&hellip; je
-vis qu'il y avait à l'un des côtés une porte qui n'était
-que poussée; je l'entr'ouvris et j'aperçus une enfilade
-de chambres dont la dernière seulement était éclairée.
-Que dois-je faire? dis-je alors en moi-même&hellip; Je ne
-pus résister à ma curiosité. Je m'avance, je traverse
-les chambres, et j'arrive à celle où il y avait de la
-lumière, c'est-à-dire une bougie qui brûlait sur une
-table de marbre, dans un flambeau de vermeil. Mais
-bientôt, jetant les yeux sur un lit dont les rideaux
-étaient à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un
-objet qui s'empara de toute mon attention: c'était une
-jeune femme qui, malgré le bruit du tonnerre qui
-venait de se faire entendre, dormait d'un profond
-sommeil&hellip; Je m'approchai d'elle&hellip; je me sentis
-saisi&hellip; Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler,
-elle se réveilla.</p>
-
-<p>«Imaginez-vous quelle fut sa surprise de voir dans
-sa chambre et au milieu de la nuit un homme qu'elle
-ne connaissait point. Elle frémit en m'apercevant et
-jeta un cri&hellip; Je m'efforçai de la rassurer, et, mettant
-un genou en terre: «Madame, lui dis-je, ne craignez
-rien»&hellip; Elle appela ses filles&hellip; Devenue un peu plus
-hardie par la présence de cette petite servante, elle me
-demanda fièrement qui j'étais, etc., etc., etc.»</p>
-
-<p>Voilà une première vue qu'il n'est pas facile d'oublier.
-Quoi de plus sot, au contraire, dans nos m&oelig;urs
-actuelles, que la présentation officielle et presque sentimentale
-du <i>futur</i> à la jeune fille! Cette prostitution
-légale va jusqu'à choquer la pudeur.</p>
-
-<p>«Je viens de voir, cette après-midi, 17 février 1790
-(dit Chamfort, 4, 155), une cérémonie de famille, comme
-on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une
-société respectable, applaudir au bonheur de M<sup>lle</sup> de
-Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse,
-qui obtient l'avantage de devenir l'épouse de M. R.,
-vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile,
-mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois aujourd'hui
-en signant le contrat.</p>
-
-<p>«Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est
-un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle
-joie, et, dans la perspective, la cruauté prude avec
-laquelle la même société versera le mépris à pleines
-mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune
-femme amoureuse.»</p>
-
-<p>Tout ce qui est cérémonie, par son essence d'être
-une chose affectée et prévue d'avance, dans laquelle il
-s'agit de se comporter d'<i>une manière convenable</i>, paralyse
-l'imagination et ne la laisse éveillée que pour ce
-qui est contraire au but de la cérémonie et ridicule; de
-là l'effet magique de la moindre plaisanterie. Une pauvre
-jeune fille, comblée de timidité et de pudeur souffrante
-durant la présentation officielle du futur, ne peut
-songer qu'au rôle qu'elle joue; c'est encore une
-manière sûre d'étouffer l'imagination.</p>
-
-<p>Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre
-au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois, après
-trois mots latins dits à l'église, que de céder malgré soi
-à un homme qu'on adore depuis deux ans. Mais je parle
-un langage absurde.</p>
-
-<p>C'est le p&hellip; qui est la source féconde des vices et
-du malheur qui suivent nos mariages actuels. Il rend
-impossible la liberté pour les jeunes filles avant le
-mariage, et le divorce après quand elles se sont trompées,
-ou plutôt quand on les a trompées dans le choix
-qu'on leur fait faire. Voyez l'Allemagne, ce pays des
-bons ménages; une aimable princesse (M<sup>me</sup> la duchesse
-de Sa&hellip;) vient de s'y marier en tout bien tout
-honneur pour la quatrième fois, et elle n'a pas manqué
-d'inviter à la fête ses trois premiers maris, avec
-lesquels elle est très bien. Voilà l'excès; mais un seul
-divorce, qui punit un mari de ses tyrannies, empêche
-des milliers de mauvais ménages. Ce qu'il y a de plaisant,
-c'est que Rome est l'un des pays où l'on voit le
-plus de divorces<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Tout cela a été écrit à Rome vers 1820.</p>
-</div>
-<p>L'amour aime, à la première vue, une physionomie
-qui indique à la fois dans un homme quelque chose à
-respecter et à plaindre.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch22">CHAPITRE XXII<br />
-De l'engouement.</h3>
-
-
-<p>Des esprits fort délicats sont très susceptibles de
-curiosité et de prévention; cela se remarque surtout
-dans les âmes chez lesquelles s'est éteint le feu sacré,
-source des passions, et c'est un des symptômes les plus
-funestes. Il y a aussi de l'engouement chez les écoliers
-qui entrent dans le monde. Aux deux extrémités de la
-vie, avec trop ou trop peu de sensibilité, on ne s'expose
-pas avec simplicité à sentir le juste effet des choses,
-à éprouver la véritable sensation qu'elles doivent
-donner. Ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès,
-amoureuses à crédit, si l'on peut ainsi dire, se jettent
-aux objets au lieu de les attendre.</p>
-
-<p>Avant que la sensation, qui est la conséquence de la
-nature des objets, arrive jusqu'à elles, elles les couvrent
-de loin, et avant de les voir, de ce charme imaginaire
-dont elles trouvent en elles-mêmes une source
-inépuisable. Puis, en s'en approchant, elles voient ces
-choses, non telles qu'elles sont, mais telles qu'elles les
-ont faites, et, jouissant d'elles-mêmes sous l'apparence
-de tel objet, elles croient jouir de cet objet. Mais, un
-beau jour, on se lasse de faire tous les frais, on découvre
-que l'objet adoré <i>ne renvoie pas la balle</i>; l'engouement
-tombe, et l'échec qu'éprouve l'amour-propre rend
-injuste envers l'objet trop apprécié.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch23">CHAPITRE XXIII<br />
-Des coups de foudre.</h3>
-
-
-<p>Il faudrait changer ce mot ridicule; cependant la
-chose existe. J'ai vu l'aimable et noble Wilhelmine, le
-désespoir des <i>beaux</i> de Berlin, mépriser l'amour et se
-moquer de ses folies. Brillante de jeunesse, d'esprit,
-de beauté, de bonheurs de tous les genres&hellip;, une fortune
-sans bornes, en lui donnant l'occasion de développer
-toutes ses qualités, semblait conspirer avec
-la nature pour présenter au monde l'exemple si rare
-d'un bonheur parfait accordé à une personne qui en
-est parfaitement digne. Elle avait vingt-trois ans; déjà
-à la cour depuis longtemps, elle avait éconduit les
-hommages du plus haut parage; sa vertu modeste, mais
-inébranlable, était citée en exemple, et désormais les
-hommes les plus aimables, désespérant de lui plaire,
-n'aspiraient qu'à son amitié. Un soir elle va au bal chez
-le prince Ferdinand, elle danse dix minutes avec un
-jeune capitaine.</p>
-
-<p>«De ce moment, écrivait-elle par la suite à une
-amie<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, il fut le maître de mon c&oelig;ur et de moi, et cela
-à un point qui m'eût remplie de terreur, si le bonheur
-de voir Herman m'eût laissé le temps de songer au reste
-de l'existence. Ma seule pensée était d'observer s'il
-m'accordait quelque attention.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Traduit <i lang="la" xml:lang="la">ad litteram</i> des Mémoires de Bottmer.</p>
-</div>
-<p>«Aujourd'hui, la seule consolation que je puisse
-trouver à mes fautes est de me bercer de l'illusion
-qu'une force supérieure m'a ravie à moi-même et à la
-raison. Je ne puis par aucune parole peindre, d'une
-manière qui approche de la réalité, jusqu'à quel point,
-seulement à l'apercevoir, allèrent le désordre et le bouleversement
-de tout mon être. Je rougis de penser avec
-quelle rapidité et quelle violence j'étais entraînée vers
-lui. Si sa première parole, quand enfin il me parla, eût
-été: «M'adorez-vous?» en vérité je n'aurais pas eu
-la force de ne pas lui répondre: «Oui.» J'étais loin
-de penser que les effets d'un sentiment pussent être à la
-fois si subits et si peu prévus. Ce fut au point qu'un
-instant je crus être empoisonnée.</p>
-
-<p>«Malheureusement vous et le monde, ma chère
-amie, savez que j'ai bien aimé Herman: eh bien, il me
-fut si cher au bout d'un quart d'heure, que depuis il
-n'a pas pu me le devenir davantage. Je voyais tous
-ses défauts, et je les lui pardonnais tous, pourvu qu'il
-m'aimât.</p>
-
-<p>«Peu après que j'eus dansé avec lui, le roi s'en alla;
-Herman, qui était du détachement de service, fut
-obligé de le suivre. Avec lui, tout disparut pour moi
-dans la nature. C'est en vain que j'essayerais de vous
-peindre l'excès de l'ennui dont je me sentis accablée
-dès que je ne le vis plus. Il n'était égalé que par la
-vivacité du désir que j'avais de me trouver seule avec
-moi-même.</p>
-
-<p>«Je pus partir enfin. A peine enfermée à double
-tour dans mon appartement, je voulus résister à ma
-passion. Je crus y réussir. Ah! ma chère amie, que je
-payai cher ce soir-là, et les journées suivantes, le plaisir
-de pouvoir me croire de la vertu!»</p>
-
-<p>Ce que l'on vient de lire est la narration exacte d'un
-événement qui fit la nouvelle du jour, car au bout
-d'un mois ou deux la pauvre Wilhelmine fut assez
-malheureuse pour qu'on s'aperçût de son sentiment.
-Telle fut l'origine de cette longue suite de malheurs
-qui l'ont fait périr si jeune et d'une manière si tragique,
-empoisonnée par elle ou par son amant. Tout ce
-que nous pûmes voir dans ce jeune capitaine, c'est
-qu'il dansait fort bien; il avait beaucoup de gaieté,
-encore plus d'assurance, un grand air de bonté, et
-vivait avec des filles; du reste, à peine noble, fort
-pauvre, et ne venant pas à la cour.</p>
-
-<p>Non seulement il ne faut pas la méfiance, mais il
-faut la lassitude de la méfiance, et pour ainsi dire
-l'impatience du courage contre les hasards de la vie.
-L'âme, à son insu, ennuyée de vivre sans aimer, convaincue
-malgré elle par l'exemple des autres femmes,
-ayant surmonté toutes les craintes de la vie, mécontente
-du triste bonheur de l'orgueil, s'est fait, sans
-s'en apercevoir, un modèle idéal. Elle rencontre un
-jour un être qui ressemble à ce modèle, la cristallisation
-reconnaît son objet au trouble qu'il inspire, et
-consacre pour toujours au maître de son destin ce
-qu'elle rêvait depuis longtemps<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Plusieurs phrases prises à Crébillon, tome III.</p>
-</div>
-<p>Les femmes sujettes à ce malheur ont trop de hauteur
-dans l'âme pour aimer autrement que par passion.
-Elles seraient sauvées si elles pouvaient s'abaisser à la
-galanterie.</p>
-
-<p>Comme le coup de foudre vient d'une secrète lassitude
-de ce que le catéchisme appelle la vertu, et de
-l'ennui que donne l'uniformité de la perfection, je
-croirais assez qu'il doit tomber le plus souvent sur ce
-qu'on appelle le monde de mauvais sujets. Je doute
-fort que l'air Caton ait jamais occasionné de coup de
-foudre.</p>
-
-<p>Ce qui les rend si rares, c'est que, si le c&oelig;ur qui
-aime ainsi d'avance a le plus petit sentiment de sa
-situation, il n'y a plus de coup de foudre.</p>
-
-<p>Une femme rendue méfiante par les malheurs n'est
-pas susceptible de cette révolution de l'âme.</p>
-
-<p>Rien ne facilite les coups de foudre comme les
-louanges données d'avance et par des femmes à la personne
-qui doit en être l'objet.</p>
-
-<p>Une des sources les plus comiques des aventures
-d'amour, ce sont les faux coups de foudre. Une femme
-ennuyée, mais non sensible, se croit amoureuse pour
-la vie pendant toute une soirée. Elle est fière d'avoir
-enfin trouvé un de ces grands mouvements de l'âme
-après lesquels courait son imagination. Le lendemain,
-elle ne sait plus où se cacher, et surtout comment éviter
-le malheureux objet qu'elle adorait la veille.</p>
-
-<p>Les gens d'esprit savent voir, c'est-à-dire mettre à
-profit ces coups de foudre.</p>
-
-<p>L'amour physique a aussi ses coups de foudre. Nous
-avons vu hier la plus jolie femme et la plus facile de
-Berlin rougir tout à coup dans sa calèche où nous
-étions avec elle. Le beau lieutenant Findorff venait de
-passer. Elle est tombée dans la rêverie profonde, dans
-l'inquiétude. Le soir, à ce qu'elle m'avoua au spectacle,
-elle avait des folies, des transports, elle ne pensait
-qu'à Findorff, auquel elle n'a jamais parlé. Si elle
-eût osé, me disait-elle, elle l'eût envoyé chercher:
-cette jolie figure présentait tous les signes de la passion
-la plus violente. Cela durait encore le lendemain;
-au bout de trois jours, Findorff ayant fait le nigaud,
-elle n'y pensa plus. Un mois après, il lui était odieux.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch24">CHAPITRE XXIV<br />
-Voyage dans un pays inconnu.</h3>
-
-
-<p>Je conseille à la plupart des gens nés dans le Nord
-de passer le présent chapitre. C'est une dissertation
-obscure sur quelques phénomènes relatifs à l'oranger,
-arbre qui ne croît ou qui ne parvient à toute sa hauteur
-qu'en Italie et en Espagne. Pour être intelligible
-ailleurs, j'aurais dû <i>diminuer</i> les faits.</p>
-
-<p>C'est à quoi je n'aurais pas manqué si j'avais eu le
-dessein un seul instant d'écrire un livre généralement
-agréable. Mais, le ciel m'ayant refusé le talent littéraire,
-j'ai uniquement pensé à décrire avec toute la
-maussaderie de la science, mais aussi avec toute son
-exactitude, certains faits dont un séjour prolongé dans
-la patrie de l'oranger m'a rendu l'involontaire témoin.
-Frédéric le Grand, ou tel autre homme distingué du
-Nord, qui n'a jamais eu occasion de voir l'oranger en
-pleine terre, m'aurait sans doute nié les faits suivants
-et nié de bonne foi. Je respecte infiniment la bonne
-foi, et je vois son pourquoi.</p>
-
-<p>Cette déclaration sincère pouvant paraître de l'orgueil,
-j'ajoute la réflexion suivante:</p>
-
-<p>Nous écrivons au hasard chacun ce qui nous semble
-vrai, et chacun dément son voisin. Je vois dans nos
-livres autant de billets de loterie; ils n'ont réellement
-pas plus de valeur. La postérité, en oubliant les uns et
-réimprimant les autres, déclarera les billets gagnants.
-Jusque-là, chacun de nous, ayant écrit de son mieux
-ce qui lui semble vrai, n'a guère de raison de se moquer
-de son voisin, à moins que la satire ne soit plaisante,
-auquel cas il a toujours raison, surtout s'il écrit
-comme M. Courrier à Del Furia.</p>
-
-<p>Après ce préambule, je vais entrer courageusement
-dans l'examen de faits qui, j'en suis convaincu, ont
-rarement été observés à Paris. Mais enfin, à Paris, ville
-supérieure à toutes les autres sans doute, l'on ne voit
-pas des orangers en pleine terre comme à Sorrento, et
-c'est à Sorrento, la patrie du Tasse, sur le golfe de
-Naples, dans une position à mi côte de la mer, plus
-pittoresque encore que celle de Naples elle-même,
-mais où on ne lit pas le <i>Miroir</i>, que Lisio Visconti a
-observé et noté les faits suivants:</p>
-
-<p>Lorsqu'on doit voir le soir la femme qu'on aime,
-l'attente d'un si grand bonheur rend insupportables
-tous les moments qui en séparent.</p>
-
-<p>Une fièvre dévorante fait prendre et quitter vingt
-occupations. L'on regarde sa montre à chaque instant,
-et l'on est ravi quand on voit qu'on a pu faire passer
-dix minutes sans la regarder; l'heure tant désirée
-sonne enfin, et quand on est à sa porte prêt à frapper,
-l'on serait aise de ne pas la trouver; ce n'est que par
-réflexion qu'on s'en affligerait; en un mot, l'attente de
-la voir produit un effet désagréable.</p>
-
-<p>Voilà de ces choses qui font dire aux bonnes gens
-que l'amour déraisonne.</p>
-
-<p>C'est que l'imagination, retirée violemment de rêveries
-délicieuses où chaque pas produit le bonheur, est
-ramenée à la sévère réalité.</p>
-
-<p>L'âme tendre sait bien que, dans le combat qui va
-commencer aussitôt que vous la verrez, la moindre
-négligence, le moindre manque d'attention ou de courage,
-sera puni par une défaite empoisonnant pour longtemps
-les rêveries de l'imagination, et hors de l'intérêt
-de la passion si l'on cherchait à s'y réfugier, humiliante
-pour l'amour-propre. On se dit: «J'ai manqué d'esprit,
-j'ai manqué de courage»; mais l'on n'a du courage
-envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.</p>
-
-<p>Ce reste d'attention que l'on arrache avec tant de
-peine aux rêveries de la cristallisation fait que, dans les
-premiers discours à la femme qu'on aime, il échappe
-une foule de choses qui n'ont pas de sens, ou qui ont
-un sens contraire à ce qu'on sent, ou ce qui est plus
-poignant encore, on exagère ses propres sentiments,
-et ils deviennent ridicules à ses yeux. Comme on sent
-vaguement qu'on ne fait pas assez d'attention à ce
-qu'on dit, un mouvement machinal fait soigner et
-charger la déclamation. Cependant l'on ne peut pas
-se taire à cause de l'embarras du silence, durant lequel
-on pourrait encore moins songer à elle. On dit donc
-d'un air senti une foule de choses qu'on ne sent pas,
-et qu'on serait bien embarrassé de répéter; l'on s'obstine
-à se refuser à sa présence pour être encore plus à
-elle. Dans les premiers moments que je connus l'amour,
-cette bizarrerie que je sentais en moi me faisait croire
-que je n'aimais pas.</p>
-
-<p>Je comprends la lâcheté, et comment les conscrits
-se tirent de la peur en se jetant à corps perdu au
-milieu du feu. Le nombre des sottises que j'ai dites
-depuis deux ans pour ne pas me taire me met au
-désespoir quand j'y songe.</p>
-
-<p>Voilà qui devrait bien marquer aux yeux des femmes
-la différence de l'amour-passion et de la galanterie,
-de l'âme tendre et de l'âme prosaïque<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> C'était un mot de Léonore.</p>
-</div>
-<p>Dans ces moments décisifs, l'une gagne autant que
-l'autre perd; l'âme prosaïque reçoit justement le degré
-de chaleur qui lui manque habituellement, tandis que
-la pauvre âme tendre devient folle par excès de sentiment,
-et, qui plus est, a la prétention de cacher sa
-folie. Tout occupée à gouverner ses propres transports,
-elle est bien loin du sang-froid qu'il faut pour prendre
-ses avantages, et elle sort brouillée d'une visite où
-l'âme prosaïque eût fait un grand pas. Dès qu'il s'agit
-des intérêts trop vifs de sa passion, une âme tendre et
-fière ne peut pas être éloquente auprès de ce qu'elle
-aime; ne pas réussir lui fait trop de mal. L'âme vulgaire,
-au contraire, calcule juste les chances de succès,
-ne s'arrête pas à pressentir la douleur de la défaite,
-et, fière de ce qui la rend vulgaire, elle se moque de
-l'âme tendre, qui, avec tout l'esprit possible, n'a
-jamais l'aisance nécessaire pour dire les choses les
-plus simples et du succès le plus assuré. L'âme tendre,
-bien loin de pouvoir rien arracher par force, doit se
-résigner à ne rien obtenir que de la <i>charité</i> de ce
-qu'elle aime. Si la femme qu'on aime est vraiment
-sensible, l'on a toujours lieu de se repentir d'avoir
-voulu se faire violence pour lui parler d'amour. On a
-l'air honteux, on a l'air glacé, on aurait l'air menteur,
-si la passion ne se trahissait pas à d'autres signes certains.
-Exprimer ce qu'on sent si vivement et si en
-détail, à tous les instants de la vie, est une corvée
-qu'on s'impose, parce qu'on a lu des romans, car, si
-l'on était naturel, on n'entreprendrait jamais une chose
-si pénible. Au lieu de vouloir parler de ce qu'on sentait
-il y a un quart d'heure, et de chercher à faire un
-tableau général et intéressant, on exprimerait avec
-simplicité le détail de ce qu'on sent dans le moment;
-mais non, l'on se fait une violence extrême pour réussir
-moins bien, et comme l'évidence de la sensation
-actuelle manque à ce qu'on dit, et que la mémoire
-n'est pas libre, on trouve convenables dans le moment
-et l'on dit des choses du ridicule le plus humiliant.</p>
-
-<p>Quand enfin, après une heure de trouble, cet effort
-extrêmement pénible est fait de se retirer des jardins
-enchantés de l'imagination, pour jouir tout simplement
-de la présence de ce qu'on aime, il se trouve souvent
-qu'il faut s'en séparer.</p>
-
-<p>Tout ceci paraît une extravagance. J'ai vu mieux
-encore, c'était un de mes amis qu'une femme, qu'il
-aimait à l'idolâtrie, se prétendant offensée de je ne
-sais quel manque de délicatesse qu'on n'a jamais voulu
-me confier, avait condamné tout à coup à ne la voir
-que deux fois par mois. Ces visites, si rares et si
-désirées, étaient un accès de folie, et il fallait toute la
-force de caractère de Salviati pour qu'elle ne parût
-pas au dehors.</p>
-
-<p>Dès l'abord, l'idée de la fin de la visite est trop présente
-pour qu'on puisse trouver du plaisir. L'on parle
-beaucoup sans s'écouter; souvent l'on dit le contraire
-de ce qu'on pense. On s'embarque dans des raisonnements
-qu'on est obligé de couper court, à cause de leur
-ridicule, si l'on vient à se réveiller et à s'écouter.
-L'effort qu'on se fait est si violent, qu'on a l'air froid.
-L'amour se cache par son excès.</p>
-
-<p>Loin d'elle l'imagination était bercée par les plus
-charmants dialogues; l'on trouvait les transports les
-plus tendres et les plus touchants. On se croit ainsi
-pendant dix ou douze jours l'audace de lui parler;
-mais, l'avant-veille de celui qui devrait être heureux,
-la fièvre commence et redouble à mesure qu'on approche
-de l'instant terrible.</p>
-
-<p>Au moment d'entrer dans son salon, l'on est réduit,
-pour ne pas dire ou faire des sottises incroyables, à
-se cramponner à la résolution de garder le silence, et
-de la regarder pour pouvoir au moins se souvenir de sa
-figure. A peine en sa présence, il survient comme une
-sorte d'ivresse dans les yeux. On se sent porté comme
-un maniaque à faire des actions étranges, on a le sentiment
-d'avoir deux âmes: l'une pour faire, et l'autre
-pour blâmer ce qu'on fait. On sent confusément que
-l'attention forcée donnée à la sottise rafraîchirait le
-sang un moment, en faisant perdre de vue la fin de
-la visite et le malheur de la quitter pour quinze jours.</p>
-
-<p>S'il se trouve là quelque ennuyeux qui conte une
-histoire plate, dans son inexplicable folie, le pauvre
-amant, comme s'il était curieux de perdre des moments
-si rares, y devient tout attention. Cette heure, qu'il
-se promettait si délicieuse, passe comme un trait brûlant,
-et cependant il sent, avec une indicible amertume,
-toutes les petites circonstances qui lui montrent
-combien il est devenu étranger à ce qu'il aime. Il se
-trouve au milieu d'indifférents qui font visite, et il se
-voit le seul qui ignore tous les petits détails de sa vie
-de ces jours passés. Enfin il sort; et, en lui disant
-froidement adieu, il a l'affreux sentiment d'être à
-quinze jours de la revoir; nul doute qu'il souffrirait
-moins à ne jamais voir ce qu'il aime. C'est dans le
-genre, mais bien plus noir, du duc de Policastro, qui
-tous les six mois faisait cent lieues pour voir un quart
-d'heure, à Lecce, une maîtresse adorée et gardée par
-un jaloux.</p>
-
-<p>On voit bien ici la volonté sans influence sur l'amour:
-outré contre sa maîtresse et contre soi-même, comme
-l'on se précipiterait dans l'indifférence avec fureur! Le
-seul bien de cette visite est de renouveler le trésor de
-la cristallisation.</p>
-
-<p>La vie pour Salviati était divisée en périodes de
-quinze jours, qui prenaient la couleur de la soirée où
-il lui avait été permis de voir M<sup>me</sup> ***; par exemple, il
-fut ravi de bonheur le 21 mai, et le 2 juin il ne rentrait
-pas chez lui de peur de céder à la tentation de
-se brûler la cervelle.</p>
-
-<p>J'ai vu ce soir-là que les romanciers ont très mal
-peint le moment du suicide. «Je suis altéré, me disait
-Salviati d'un air simple, j'ai besoin de prendre ce verre
-d'eau.» Je ne combattis point sa résolution, je lui fis
-mes adieux; et il se mit à pleurer.</p>
-
-<p>D'après le trouble qui accompagne les discours des
-amants, il ne serait pas sage de tirer des conséquences
-trop pressées d'un détail isolé de la conversation. Ils
-n'accusent juste leurs sentiments que dans les mots
-imprévus; alors c'est le cri du c&oelig;ur. Du reste, c'est
-de la physionomie de l'ensemble des choses dites que
-l'on peut tirer des inductions. Il faut se rappeler
-qu'assez souvent un être très ému n'a pas le temps
-d'apercevoir l'émotion de la personne qui cause la
-sienne.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch25">CHAPITRE XXV<br />
-La présentation.</h3>
-
-
-<p>A la finesse, à la sûreté de jugement avec lesquelles
-je vois les femmes saisir certains détails, je suis plein
-d'admiration; un instant après, je les vois porter au
-ciel un nigaud, se laisser émouvoir jusqu'aux larmes
-par une fadeur, peser gravement comme trait de
-caractère une plate affectation. Je ne puis concevoir
-tant de niaiserie. Il faut qu'il y ait là quelque loi générale
-que j'ignore.</p>
-
-<p>Attentives à <i>un</i> mérite d'un homme, et entraînées
-par <i>un</i> détail, elles le sentent vivement et n'ont plus
-d'yeux pour le reste. Tout le fluide nerveux est
-employé à jouir de cette qualité, il n'en reste plus pour
-voir les autres.</p>
-
-<p>J'ai vu les hommes les plus remarquables être présentés
-à des femmes de beaucoup d'esprit; c'était toujours
-un grain de prévention qui décidait de l'effet de
-la première vue.</p>
-
-<p>Si l'on veut me permettre un détail familier, je conterai
-que l'aimable colonel L. B&hellip; allait être présenté
-à M<sup>me</sup> Struve de K&oelig;nigsberg; c'est une femme du premier
-ordre. Nous nous disions: <i lang="it" xml:lang="it">Farà colpo?</i> (fera-t-il
-effet?) Il s'engage un pari. Je m'approche de M<sup>me</sup> de
-Struve, et lui conte que le colonel porte deux jours de
-suite ses cravates; le second jour, il fait la lessive du
-Gascon; elle pourra remarquer sur sa cravate des plis
-verticaux. Rien de plus évidemment faux.</p>
-
-<p>Comme j'achevais, on annonce cet homme charmant.
-Le plus petit fat de Paris eût produit plus d'effet.
-Remarquez que M<sup>me</sup> de Struve aimait; c'est une femme
-honnête, et il ne pouvait être question de galanterie
-entre eux.</p>
-
-<p>Jamais deux caractères n'ont été plus faits l'un pour
-l'autre. On blâmait M<sup>me</sup> de Struve d'être romanesque,
-et il n'y avait que la vertu, poussée jusqu'au romanesque,
-qui pût toucher L. B&hellip; Elle l'a fait fusiller
-très jeune.</p>
-
-<p>Il a été donné aux femmes de sentir, d'une manière
-admirable, les nuances d'affection, les variations les
-plus insensibles du corps humain, les mouvements les
-plus légers des amours-propres.</p>
-
-<p>Elles ont à cet égard un organe qui nous manque;
-voyez-les soigner un blessé.</p>
-
-<p>Mais peut-être aussi ne voient-elles pas ce qui est
-esprit, combinaison morale. J'ai vu les femmes les
-plus distinguées se charmer d'un homme d'esprit qui
-n'était pas moi, et tout d'un temps, et presque du
-même mot, admirer les plus grands sots. Je me trouvais
-attrapé comme un connaisseur qui voit prendre
-les plus beaux diamants pour des strass, et préférer les
-strass s'ils sont plus gros.</p>
-
-<p>J'en concluais qu'il faut tout oser auprès des femmes.
-Là, où le général Lassale a échoué, un capitaine à
-moustaches et à jurements réussit<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Il y a sûrement
-dans le mérite des hommes tout un côté qui leur
-échappe.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Posen, 1807.</p>
-</div>
-<p>Pour moi, j'en reviens toujours aux lois physiques.
-Le fluide nerveux, chez les hommes, s'use par la cervelle,
-et chez les femmes par le c&oelig;ur; c'est pour cela
-qu'elles sont plus sensibles. Un grand travail obligé et
-dans le métier que nous avons fait toute la vie, console,
-et pour elles rien ne peut les consoler que la distraction.</p>
-
-<p>Appiani, qui ne croit à la vertu qu'à la dernière
-extrémité, et avec lequel j'allais ce soir à la chasse
-des idées, en lui exposant celles de ce chapitre, me
-répond:</p>
-
-<p>«La force d'âme qu'Éponine employait avait un
-dévouement héroïque à faire vivre son mari dans la
-caverne sous terre, et à l'empêcher de tomber dans le
-désespoir, s'ils eussent vécu tranquillement à Rome,
-elle l'eût employée à lui cacher un amant, il faut un
-aliment aux âmes fortes.»</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch26">CHAPITRE XXVI<br />
-De la pudeur.</h3>
-
-
-<p>Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer
-ce qu'on cache le plus ici, mais mourrait de honte plutôt
-que de montrer son bras. Il est clair que les trois
-quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est peut-être
-la loi seule, fille de la civilisation, qui ne produise
-que du bonheur.</p>
-
-<p>On a observé que les oiseaux de proie se cachent
-pour boire, c'est qu'obligés de plonger la tête dans
-l'eau, ils sont sans défense en ce moment. Après avoir
-considéré ce qui se passe à Otaïti<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, je ne vois pas d'autre
-base naturelle à la pudeur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Voir les voyages de Bougainville, de Cook, etc. Chez quelques
-animaux, la femelle semble se refuser au moment où elle
-se donne. C'est à l'anatomie comparée que nous devons demander
-les plus importantes révélations sur nous-mêmes.</p>
-</div>
-<p>L'amour est le miracle de la civilisation. On ne
-trouve qu'un amour physique et des plus grossiers chez
-les peuples sauvages ou trop barbares.</p>
-
-<p>Et la pudeur prête à l'amour le secours de l'imagination,
-c'est lui donner la vie.</p>
-
-<p>La pudeur est enseignée de très bonne heure aux
-petites filles par leurs mères, et avec une extrême jalousie,
-on dirait comme par esprit de corps; c'est que les
-femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant
-qu'elles auront.</p>
-
-<p>Pour une femme timide et tendre rien ne doit être
-au-dessus du supplice de s'être permis, en présence
-d'un homme, quelque chose dont elle croit devoir rougir;
-je suis convaincu qu'une femme un peu fière préférerait
-mille morts. Une légère liberté, prise du côté
-tendre par l'homme qu'on aime, donne un moment de
-plaisir vif<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>; s'il a l'air de la blâmer ou seulement de
-ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans
-l'âme un doute affreux. Pour une femme au-dessus du
-vulgaire, il y a donc tout à gagner à avoir des manières
-fort réservées. Le jeu n'est pas égal; on hasarde contre
-un petit plaisir, ou contre l'avantage de paraître un
-peu plus aimable, le danger d'un remords cuisant et
-d'un sentiment de honte qui doit rendre même l'amant
-moins cher. Une soirée passée gaiement, à l'étourdie
-et sans songer à rien, est chèrement payée à ce prix.
-La vue d'un amant avec lequel on craint d'avoir eu
-ce genre de torts doit devenir odieuse pour plusieurs
-jours. Peut-on s'étonner de la force d'une habitude à
-laquelle les plus légères infractions sont punies par la
-honte la plus atroce?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Fait voir son amour d'une façon nouvelle.</p>
-</div>
-<p>Quant à l'utilité de la pudeur, elle est la mère de
-l'amour; on ne saurait plus lui rien contester. Pour le
-mécanisme du sentiment, rien n'est plus simple; l'âme
-s'occupe à avoir honte, au lieu de s'occuper à désirer;
-on s'interdit les désirs, et les désirs conduisent aux
-actions.</p>
-
-<p>Il est évident que toute femme tendre et fière, et ces
-deux choses étant cause et effet vont difficilement l'une
-sans l'autre, doit contracter des habitudes de froideur
-que les gens qu'elles déconcertent appellent de la
-pruderie.</p>
-
-<p>L'accusation est d'autant plus spécieuse, qu'il est
-très difficile de garder un juste milieu; pour peu qu'une
-femme ait peu d'esprit et beaucoup d'orgueil, elle doit
-bientôt en venir à croire qu'en fait de pudeur on n'en
-saurait trop faire. C'est ainsi qu'une Anglaise se croit
-insultée si l'on prononce devant elle le nom de certains
-vêtements. Une Anglaise se garderait bien, le soir à la
-campagne, de se laisser voir quittant le salon avec son
-mari; et, ce qui est plus grave, elle croit blesser la
-pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout
-autre que ce mari<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. C'est peut-être à cause d'une attention
-si délicate que les Anglais, gens d'esprit, laissent
-voir tant d'ennui de leur bonheur domestique. A eux
-la faute, pourquoi tant d'orgueil<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Voir l'admirable peinture de ces m&oelig;urs ennuyeuses à la
-fin de <i>Corinne</i>; et M<sup>me</sup> de Staël a flatté le portrait.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> La Bible et l'aristocratie se vengent cruellement sur les
-gens qui croient leur devoir tout.</p>
-</div>
-<p>En revanche, passant tout à coup de Plymouth à
-Cadix et Séville, je trouvai qu'en Espagne la chaleur
-du climat et des passions faisait un peu trop oublier
-une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort
-tendres qu'on se permettait en public et qui, loin de
-me sembler touchantes, m'inspiraient un sentiment tout
-opposé. Rien n'est plus pénible.</p>
-
-<p>Il faut s'attendre à trouver <i>incalculable</i> la force des
-habitudes inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur.
-Une femme vulgaire, en outrant la pudeur, croit se
-faire l'égale d'une femme distinguée.</p>
-
-<p>L'empire de la pudeur est tel, qu'une femme tendre
-arrive à se trahir envers son amant plutôt par des faits
-que par des paroles.</p>
-
-<p>La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile
-de Bologne, vient de me conter qu'hier soir, un fat
-français, qui est ici et qui donne une drôle d'idée de sa
-nation, s'est avisé de se cacher sous son lit. Il voulait
-apparemment ne pas perdre un nombre infini de déclarations
-ridicules dont il la poursuit depuis un mois.
-Mais ce grand homme a manqué de présence d'esprit;
-il a bien attendu que M<sup>me</sup> M&hellip; eût congédié sa femme
-de chambre et se fût mise au lit, mais il n'a pas eu la
-patience de donner aux gens le temps de s'endormir.
-Elle s'est jetée à la sonnette, et l'a fait chasser honteusement
-au milieu des huées et des coups de cinq ou
-six laquais. «Et s'il eût attendu deux heures?» lui
-disais-je.&mdash;«J'aurais été bien malheureuse: Qui
-pourra douter, m'eût-il dit, que je ne sois ici par vos
-ordres<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> On me conseille de supprimer ce détail: «Vous me prenez
-pour une femme bien leste, d'oser conter de telles choses
-devant moi.»</p>
-</div>
-<p>Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez
-la femme la plus digne d'être aimée que je connaisse.
-Son extrême délicatesse est, s'il se peut, au-dessus de
-sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui conte
-l'histoire de M<sup>me</sup> M&hellip; Nous raisonnons là-dessus:
-«Écoutez, me dit-elle, si l'homme qui se permet cette
-action était aimable auparavant aux yeux de cette
-femme, on lui pardonnera, et, par la suite on l'aimera.»&mdash;J'avoue
-que je suis resté confondu de cette lumière
-imprévue jetée sur les profondeurs du c&oelig;ur humain.
-Je lui ai répondu au bout d'un silence:&mdash;«Mais,
-quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux dernières
-violences?»</p>
-
-<p>Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si
-une femme l'eût écrit. Tout ce qui tient à la fierté, à
-l'orgueil féminin, à l'habitude de la pudeur et de ses
-excès, à certaines <i>délicatesses</i>, la plupart dépendant
-uniquement d'<i>associations de sensations</i><a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, qui ne peuvent
-pas exister chez les hommes, et souvent <i>délicatesses</i>
-non fondées dans la nature; toutes ces choses, dis-je,
-ne pourraient se trouver ici qu'autant qu'on se serait
-permis d'écrire sur ouï-dire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> La pudeur est une des sources du goût pour la parure;
-par tel ajustement une femme se promet plus ou moins. C'est
-ce qui fait que la parure est déplacée dans la vieillesse.</p>
-
-<p>Une femme de province, si elle prétend à Paris suivre la
-mode, se promet d'une manière gauche et qui fait rire. Une
-provinciale arrivant à Paris doit commencer par se mettre
-comme si elle avait trente ans.</p>
-</div>
-<p>Une femme me disait, dans un moment de franchise
-philosophique, quelque chose qui revient à ceci:</p>
-
-<p>«Si je sacrifiais jamais ma liberté, l'homme que j'arriverais
-à préférer apprécierait davantage mes sentiments
-en voyant combien j'ai toujours été avare même
-des préférences les plus légères.» C'est en faveur de
-cet amant, qu'elle ne rencontrera peut-être jamais, que
-telle femme aimable montre de la froideur à l'homme
-qui lui parle en ce moment. Voilà la première exagération
-de la pudeur: celle-ci est respectable; la seconde
-vient de l'orgueil des femmes; la troisième source
-d'exagération, c'est l'orgueil des maris.</p>
-
-<p>Il me semble que cette possibilité d'amour se présente
-souvent aux rêveries de la femme même la plus
-vertueuse, et elles ont raison. Ne pas aimer quand on
-a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver
-soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un
-oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché;
-et remarquez qu'une âme faite pour l'amour ne peut
-goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle trouve,
-dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde,
-un vide insupportable; elle croit souvent aimer les
-beaux-arts et les aspects sublimes de la nature, mais
-ils ne font que lui promettre et lui exagérer l'amour,
-s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt qu'ils lui parlent
-d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.</p>
-
-<p>La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur,
-c'est de conduire à l'habitude de mentir; c'est le seul
-avantage que les femmes faciles aient sur les femmes
-tendres. Une femme facile vous dit: «Mon cher ami,
-dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai
-plus aise que vous, car j'ai beaucoup d'estime pour
-vous.»</p>
-
-<p>Vive satisfaction de <i>Constance</i>, s'écriant après la victoire
-de son amant: «Que je suis heureuse de ne m'être
-donnée à personne depuis huit ans que je suis brouillée
-avec mon mari!»</p>
-
-<p>Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette
-joie me semble pleine de fraîcheur.</p>
-
-<p>Il faut absolument que je conte ici de quelle nature
-étaient les regrets d'une dame de Séville abandonnée
-par son amant. J'ai besoin qu'on se rappelle qu'en
-amour tout est signe, et surtout qu'on veuille bien
-accorder un peu d'indulgence à mon style<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <a href="#Footnote_65">Note 65</a>.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Mes yeux d'homme croient distinguer neuf particularités
-dans la <i>pudeur</i>.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L'on joue beaucoup contre peu, donc être extrêmement
-réservée, donc souvent affectation; l'on ne rit
-pas, par exemple, des choses qui amusent le plus;
-donc il faut beaucoup d'esprit pour avoir juste ce qu'il
-faut de pudeur<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>. C'est pour cela que beaucoup de femmes
-n'en ont pas assez en petit comité, ou, pour parler
-plus juste, n'exigent pas que les contes qu'on leur fait
-soient assez gazés, et ne perdent leurs voiles qu'à
-mesure du degré d'ivresse et de folie<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Voir le ton de la société à Genève, surtout dans les familles
-<i>du haut</i>; utilité d'une cour pour corriger par le ridicule la
-tendance à la pruderie; Duclos faisant des contes à M<sup>me</sup> de Rochefort:
-«En vérité, vous nous croyez trop honnêtes femmes.»
-Rien n'est ennuyeux au monde comme la pudeur non sincère.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Eh! mon cher Fronsac, il y a vingt bouteilles de champagne
-entre le conte que tu nous commences et ce que nous
-disons à cette heure.</p>
-</div>
-<p>Serait-ce par un effet de la pudeur et du mortel ennui
-qu'elle doit imposer à plusieurs femmes, que la plupart
-d'entre elles n'estiment rien tant dans un homme que
-l'effronterie? ou prennent-elles l'effronterie pour du
-caractère?</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Deuxième loi: mon amant m'en estimera davantage.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> La force de l'habitude l'emporte même dans les
-instants les plus passionnés.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> La pudeur donne des plaisirs bien flatteurs à
-l'amant: elle lui fait sentir quelles lois l'on transgresse
-pour lui.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Et aux femmes des plaisirs plus <i>enivrants</i>; comme
-ils font vaincre une habitude puissante, ils jettent plus
-de trouble dans l'âme. Le comte de Valmont se trouve
-à minuit dans la chambre à coucher d'une jolie femme,
-cela lui arrive toutes les semaines, et à elle peut-être
-une fois tous les deux ans; la rareté et la pudeur doivent
-donc préparer aux femmes des plaisirs infiniment
-plus vifs<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> C'est l'histoire du tempérament mélancolique comparé au
-tempérament sanguin. Voyez une femme vertueuse, même de la
-vertu mercantile de certains dévots (vertueuse moyennant
-récompense centuple dans un paradis), et un roué de quarante
-ans blasé. Quoique le Valmont des <i>Liaisons dangereuses</i> n'en
-soit pas encore là, la présidente de Tourvel est plus heureuse
-que lui tout le long du livre; et, si l'auteur, qui avait tant d'esprit,
-en eût eu davantage, telle eût été la moralité de son ingénieux
-roman.</p>
-</div>
-<p>6<sup>o</sup> L'inconvénient de la pudeur, c'est qu'elle jette
-sans cesse dans le mensonge.</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> L'excès de la pudeur et sa sévérité découragent
-d'aimer les âmes tendres et timides<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, justement celles
-qui sont faites pour donner et sentir les délices de
-l'amour.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Le tempérament mélancolique, que l'on peut appeler le
-tempérament de l'amour. J'ai vu les femmes les plus distinguées
-et les plus faites pour aimer donner la préférence, faute
-d'esprit, au prosaïque tempérament sanguin. Histoire d'Alfred,
-Grande Chartreuse, 1810.</p>
-
-<p>Je ne connais pas d'idée qui m'engage plus à voir ce qu'on
-appelle mauvaise compagnie.</p>
-
-<p>(Ici le pauvre Visconti se perd dans les nues)</p>
-
-<p>Toutes les femmes sont les mêmes pour le fond des mouvements
-de c&oelig;ur et des passions; les <i>formes</i> des passions sont
-différentes. Il y a la différence que donne une plus grande fortune,
-une plus grande culture de l'esprit, l'habitude de plus
-hautes pensées, et par-dessus tout, et malheureusement, un
-orgueil plus irritable.</p>
-
-<p>Telle parole qui irrite une princesse ne choque pas le moins
-du monde une bergère des Alpes. Mais, une fois en colère,
-la princesse et la bergère ont les mêmes mouvements de passion.</p>
-
-<div class="attr">(<i>Note unique de l'éditeur.</i>)</div></div>
-<p>8<sup>o</sup> Chez les femmes tendres qui n'ont pas eu plusieurs
-amants, la pudeur est un obstacle à l'aisance des manières,
-c'est ce qui les expose à se laisser un peu mener
-par leurs amies qui n'ont pas le même manque<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> à se
-reprocher. Elles donnent de l'attention à chaque cas
-particulier, au lieu de s'en remettre aveuglément à l'habitude.
-Leur pudeur délicate communique à leurs actions
-quelque chose de contraint; à force de naturel, elles se
-donnent l'apparence de manquer de naturel; mais cette
-gaucherie tient à la grâce céleste.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Mot de M&hellip;</p>
-</div>
-<p>Si quelquefois leur familiarité ressemble à de la tendresse,
-c'est que ces âmes angéliques sont coquettes
-sans le savoir. Par paresse d'interrompre leur rêverie,
-pour s'éviter la peine de parler, et de trouver quelque
-chose d'agréable et de poli, et qui ne soit que poli, à
-dire à un ami, elles se mettent à s'appuyer tendrement
-sur son bras<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Vol. <i>Guarna</i>.</p>
-</div>
-<p id="pudeur-article-9">9<sup>o</sup> Ce qui fait que les femmes, quand elles se font
-auteurs, atteignent bien rarement au sublime, ce qui
-donne de la grâce à leurs moindres billets, c'est que
-jamais elles n'osent être franches qu'à demi: être franches
-serait pour elles comme sortir sans fichu. Rien de
-plus fréquent pour un homme que d'écrire absolument
-sous la dictée de son imagination, et sans savoir où
-il va.</p>
-
-
-<h4>RÉSUMÉ.</h4>
-
-<p>L'erreur commune est d'en agir avec les femmes
-comme avec des espèces d'hommes plus généreux, plus
-mobiles, et surtout avec lesquels il n'y a pas de rivalité
-possible. L'on oublie trop facilement qu'il y a deux
-lois nouvelles et singulières qui tyrannisent ces êtres
-si mobiles, en concurrence avec tous les penchants ordinaires
-de la nature humaine; je veux dire:</p>
-
-<p>L'orgueil féminin et la pudeur, et les habitudes souvent
-indéchiffrables, filles de la pudeur.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch27">CHAPITRE XXVII<br />
-Des regards.</h3>
-
-
-<p>C'est la grande arme de la coquetterie vertueuse.
-On peut tout dire avec un regard, et cependant on
-peut toujours nier un regard, car il ne peut pas être
-répété textuellement.</p>
-
-<p>Ceci me rappelle le comte G., le Mirabeau de Rome:
-l'aimable petit gouvernement de ce pays-là lui a donné
-une manière originale de faire des récits, par des mots
-entrecoupés qui disent tout et rien. Il fait tout entendre;
-mais libre à qui que ce soit de répéter textuellement
-toutes ses paroles, impossible de le compromettre.
-Le cardinal Lante lui disait qu'il avait volé ce
-talent aux femmes, je dis même les plus honnêtes.
-Cette friponnerie est une représaille cruelle, mais juste,
-de la tyrannie des hommes.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch28">CHAPITRE XXVIII<br />
-De l'orgueil féminin.</h3>
-
-
-<p>Les femmes entendent parler toute leur vie, par les
-hommes, d'objets prétendus importants, de gros gains
-d'argent, de succès à la guerre, de gens tués en duel,
-de vengeances atroces ou admirables, etc. Celles d'entre
-elles qui ont l'âme fière sentent que, ne pouvant
-atteindre à ces objets, elles sont hors d'état de déployer
-un orgueil remarquable par l'importance des choses sur
-lesquelles il s'appuie. Elles sentent palpiter dans leur
-sein un c&oelig;ur qui, par la force et la fierté de ses mouvements,
-est supérieur à tout ce qui les entoure, et
-cependant elles voient le dernier des hommes s'estimer
-plus qu'elles. Elles s'aperçoivent qu'elles ne sauraient
-montrer d'orgueil que pour de petites choses, ou du
-moins que pour des choses qui n'ont d'importance que
-par le sentiment, et dont un tiers ne peut être juge.
-Tourmentées par ce contraste désolant entre la bassesse
-de leur fortune et la fierté de leur âme, elles entreprennent
-de rendre leur orgueil respectable par la vivacité
-de ses transports, ou par l'implacable ténacité avec
-laquelle elles maintiennent ses arrêts. Avant l'intimité,
-ces femmes-là se figurent, en voyant leur amant, qu'il
-a entrepris un siège contre elles. Leur imagination est
-employée à s'irriter de ses démarches, qui, après tout,
-ne peuvent pas faire autrement que de marquer de
-l'amour, puisqu'il aime. Au lieu de jouir des sentiments
-de l'homme qu'elles préfèrent, elles se piquent de vanité
-à son égard; et, enfin, avec l'âme la plus tendre, lorsque
-sa sensibilité n'est pas fixée sur un seul objet, dès
-qu'elles aiment, comme une coquette vulgaire, elles
-n'ont plus que de la vanité.</p>
-
-<p>Une femme à caractère généreux sacrifiera mille fois
-sa vie pour son amant, et se brouillera à jamais avec
-lui pour une querelle d'orgueil, à propos d'une porte
-ouverte ou fermée. C'est là leur point d'honneur. Napoléon
-s'est bien perdu pour ne pas céder un village.</p>
-
-<p>J'ai vu une querelle de cette espèce durer plus d'un
-an. Une femme très distinguée sacrifiait tout son
-bonheur plutôt que de mettre son amant dans le cas
-de pouvoir former le moindre doute sur la magnanimité
-de son orgueil. Le raccommodement fut l'effet du
-hasard, et chez mon amie, d'un moment de faiblesse
-qu'elle ne put vaincre, en rencontrant son amant, qu'elle
-croyait à quarante lieues de là, et le trouvant dans un
-lieu où certainement il ne s'attendait pas à la voir. Elle
-ne put cacher son premier transport de bonheur;
-l'amant s'attendrit plus qu'elle, ils tombèrent presque
-aux genoux l'un de l'autre, et jamais je n'ai vu couler
-tant de larmes; c'était la vue imprévue du bonheur.
-Les larmes sont l'extrême sourire.</p>
-
-<p>Le duc d'Argyle donna un bel exemple de présence
-d'esprit en n'engageant pas un combat d'orgueil féminin
-dans l'entrevue qu'il eut à Richemont avec la reine
-Caroline<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. Plus il y a d'élévation dans le caractère
-d'une femme, plus terribles sont ces orages.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">The heart of Midlothian</span> (tome III).</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6" lang="en" xml:lang="en">As the blackest sky</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Foretells the heaviest tempest.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><i>D. Juan.</i></div>
-<p>Serait-ce que plus une femme jouit avec transport,
-dans le courant de la vie, des qualités distinguées de
-son amant, plus dans ces instants cruels où la sympathie
-semble renversée elle cherche à se venger de ce
-qu'elle lui voit habituellement de supériorité sur les
-autres hommes? Elle craint d'être confondue avec eux.</p>
-
-<p>Il y a bien du temps que je n'ai lu l'ennuyeuse <i>Clarisse</i>;
-il me semble pourtant que c'est par orgueil
-féminin qu'elle se laisse mourir et n'accepte pas la
-main de Lovelace.</p>
-
-<p>La faute de Lovelace était grande; mais, puisqu'elle
-l'aimait un peu, elle aurait pu trouver dans son c&oelig;ur
-le pardon d'un crime dont l'amour était cause.</p>
-
-<p>Monime, au contraire, me semble un touchant modèle
-de délicatesse féminine. Quel front ne rougit pas
-de plaisir en entendant dire par une actrice digne de
-ce rôle:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et ce fatal amour, dont j'avais triomphé,</div>
-<div class="verse">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</div>
-<div class="verse">Vos détours l'ont surpris et m'en ont convaincue</div>
-<div class="verse">Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir;</div>
-<div class="verse">En vain vous en pourriez perdre le souvenir;</div>
-<div class="verse">Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,</div>
-<div class="verse">Demeurera toujours présent à ma pensée.</div>
-<div class="verse">Toujours je vous croirais incertain de ma foi;</div>
-<div class="verse">Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi</div>
-<div class="verse">Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage,</div>
-<div class="verse">Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,</div>
-<div class="verse">Et, qui, me préparant un éternel ennui,</div>
-<div class="verse">M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Racine.</span></div>
-<p>Je m'imagine que les siècles futurs diront: Voilà à
-quoi la monarchie était bonne<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, à produire de ces
-sortes de caractères, et leur peinture par les grands
-artistes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> La monarchie sans charte et sans chambres.</p>
-</div>
-<p>Cependant, même dans les républiques du moyen
-âge, je trouve un admirable exemple de cette délicatesse,
-qui semble détruire mon système de l'influence
-des gouvernements sur les passions, et que je rapporterai
-avec candeur.</p>
-
-<p>Il s'agit de ces vers si touchants de Dante:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Deh! quando tu sarai tornato al mondo,</div>
-<div class="verse">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Ricorditi di me, che son la Pia:</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Siena mi fè: disfecemi maremma;</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Salsi colui, che inannellata pria,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Disposando, m'avea con la sua gemma.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><i lang="it" xml:lang="it">Purgatorio</i>, cant. <small>V</small><a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Hélas! quand tu seras de retour au monde des vivants,
-daigne aussi m'accorder un souvenir. Je suis la Pia; Sienne me
-donna la vie: je trouverai la mort dans nos maremmes. Celui
-qui en m'épousant m'avait donné son anneau sait mon histoire.</p>
-</div>
-<p>La femme qui parle avec tant de retenue avait eu
-en secret le sort de Desdemona, et pouvait par un mot
-faire connaître le crime de son mari aux amis qu'elle
-avait laissés sur la terre.</p>
-
-<p>Nello della Pietra obtint la main de madonna Pia,
-l'unique héritière des Tolomei, la famille la plus riche
-et la plus noble de Sienne. Sa beauté, qui faisait l'admiration
-de la Toscane, fit naître dans le c&oelig;ur de son
-époux une jalousie qui, envenimée par de faux rapports
-et des soupçons sans cesse renaissants, le conduisit à
-un affreux projet. Il est difficile de décider aujourd'hui
-si sa femme fut tout à fait innocente, mais Dante nous
-la représente comme telle.</p>
-
-<p>Son mari la conduisit dans la maremme de Volterre,
-célèbre alors comme aujourd'hui par les effets de l'<i>aria
-cattiva</i>. Jamais il ne voulut dire à sa malheureuse
-femme la raison de son exil en un lieu si dangereux.
-Son orgueil ne daigna prononcer ni plainte ni accusation.
-Il vivait seul avec elle, dans une tour abandonnée,
-dont je suis allé visiter les ruines sur le bord de
-la mer; là il ne rompit jamais son dédaigneux silence,
-jamais il ne répondit aux questions de sa jeune épouse,
-jamais il n'écouta ses prières. Il attendit froidement
-auprès d'elle que l'air pestilentiel eût produit son effet.
-Les vapeurs de ces marais ne tardèrent pas à flétrir ces
-traits, les plus beaux, dit-on, qui, dans ce siècle, eussent
-paru sur cette terre. En peu de mois elle mourut.
-Quelques chroniqueurs de ces temps éloignés rapportent
-que Nello employa le poignard pour hâter sa fin:
-elle mourut dans les maremmes, de quelque manière
-horrible; mais le genre de sa mort fut un mystère,
-même pour les contemporains. Nello della Pietra survécut
-pour passer le reste de ses jours dans un silence
-qu'il ne rompit jamais.</p>
-
-<p>Rien de plus noble et de plus délicat que la manière
-dont la jeune Pia adresse la parole au Dante. Elle
-désire être rappelée à la mémoire des amis que si jeune
-elle a laissés sur la terre; toutefois, en se nommant et
-désignant son mari, elle ne veut pas se permettre la
-plus petite plainte d'une cruauté inouïe, mais désormais
-irréparable, et seulement indique qu'il sait l'histoire
-de sa mort.</p>
-
-<p>Cette constance dans la vengeance de l'orgueil ne se
-voit guère, je crois, que dans les pays du Midi.</p>
-
-<p>En Piémont, je me suis trouvé l'involontaire témoin
-d'un fait à peu près semblable; mais alors j'ignorais
-les détails. Je fus envoyé avec vingt cinq dragons dans
-les bois le long de la <i>Sesia</i>, pour empêcher la contrebande.
-En arrivant le soir dans ce lieu sauvage et
-désert, j'aperçus entre les arbres les ruines d'un vieux
-château; j'y allai: à mon grand étonnement, il était
-habité. J'y trouvai un noble du pays, à figure sinistre;
-un homme qui avait six pieds de haut et quarante ans:
-il me donna deux chambres en rechignant. J'y faisais
-de la musique avec mon maréchal des logis: après plusieurs
-jours, nous découvrîmes que notre homme gardait
-une femme que nous appelions Camille en riant;
-nous étions loin de soupçonner l'affreuse vérité. Elle
-mourut au bout de six semaines. J'eus la triste curiosité
-de la voir dans son cercueil; je payai un moine
-qui la gardait, et vers minuit, sous prétexte de jeter de
-l'eau bénite, il m'introduisit dans la chapelle. J'y trouvai
-une de ces figures superbes, qui sont belles même
-dans le sein de la mort, elle avait un grand nez aquilin
-dont je n'oublierai jamais le contour noble et tendre.
-Je quittai ce lieu funeste; cinq ans après, un détachement
-de mon régiment accompagnant l'empereur à son
-couronnement comme roi d'Italie, je me fis conter toute
-l'histoire. J'appris que le mari jaloux, le comte ***, avait
-trouvé un matin, accrochée au lit de sa femme, une
-montre anglaise appartenant à un jeune homme de la
-petite ville qu'ils habitaient. Ce jour même il la conduisit
-dans le château ruiné, au milieu des bois de la
-Sesia. Comme Nello della Pietra, il ne prononça jamais
-une seule parole. Si elle lui faisait quelque prière, il lui
-présentait froidement et en silence la montre anglaise
-qu'il avait toujours sur lui. Il passa ainsi près de trois
-ans seul avec elle. Elle mourut enfin de désespoir dans
-la fleur de l'âge. Son mari chercha à donner un coup de
-couteau au maître de la montre, le manqua, passa à
-Gênes, s'embarqua, et l'on n'a plus eu de ses nouvelles.
-Ses biens ont été divisés.</p>
-
-<p>Si, auprès des femmes à orgueil féminin, l'on prend
-les injures avec grâce, ce qui est facile à cause de
-l'habitude de la vie militaire, on ennuie ces âmes
-fières; elles vous prennent pour un lâche, et arrivent
-bien vite à l'outrage. Ces caractères altiers cèdent avec
-plaisir aux hommes qu'elles voient intolérants avec
-les autres hommes. C'est, je crois, le seul parti à
-prendre, et il faut souvent avoir une querelle avec
-son voisin pour l'éviter avec sa maîtresse.</p>
-
-<p>Miss Cornel, célèbre actrice de Londres, voit un
-jour entrer chez elle à l'improviste le riche colonel
-qui lui était utile. Elle se trouvait avec un petit
-amant qui ne lui était qu'agréable. «M. un tel, dit-elle
-toute émue au colonel, est venu pour voir le
-poney que je veux vendre.&mdash;Je suis ici pour tout
-autre chose», reprit fièrement ce petit amant, qui
-commençait à l'ennuyer, et que depuis cette réponse
-elle se mit à réaimer avec fureur<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Ces femmes-là
-sympathisent avec l'orgueil de leur amant, au lieu
-d'exercer à ses dépens leur disposition à la fierté.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Je rentre toujours de chez miss Cornel plein d'admiration
-et de vues profondes sur les passions observées à nu. Sa
-manière de commander si impérieuse à ses domestiques n'est
-pas du despotisme; c'est qu'elle voit avec netteté et rapidité
-ce qu'il faut faire.</p>
-
-<p>En colère contre moi au commencement de la visite, elle
-n'y songe plus à la fin. Elle me conte toute l'économie de sa
-passion pour Mortimer. «J'aime mieux le voir en société que
-seul avec moi.» Une femme du plus grand génie ne ferait pas
-mieux, c'est qu'elle ose être parfaitement <i>naturelle</i> et qu'elle
-n'est gênée par aucune théorie. «Je suis plus heureuse actrice
-que femme d'un pair.» Grande âme que je dois me conserver
-amie pour mon instruction.</p>
-</div>
-<p>Le caractère du duc de Lauzun (celui de 1660<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>), si
-le premier jour elles peuvent lui pardonner le manque
-de grâces, est séduisant pour ces femmes-là, et
-peut-être pour toutes les femmes distinguées; la
-grandeur plus élevée leur échappe, elles prennent pour
-de la froideur le calme de l'&oelig;il qui voit tout et qui
-ne s'émeut point d'un détail. N'ai-je pas vu des femmes
-de la cour de Saint-Cloud soutenir que Napoléon
-avait un caractère sec et prosaïque<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>? Le grand homme
-est comme l'aigle, plus il s'élève, moins il est visible,
-et il est puni de sa grandeur par la solitude de l'âme.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> La hauteur et le courage dans les petites choses, mais
-l'attention passionnée aux petites choses; la véhémence du
-tempérament bilieux. Sa conduite avec M<sup>me</sup> de Monaco (Saint-Simon,
-N. 383); son aventure sous le lit de M<sup>me</sup> de Montespan,
-le roi y étant avec elle. Sans l'attention aux petites choses,
-ce caractère reste invisible aux femmes.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">When Minna Toil heard a tale of woe or of romance, it
-was then her blood rushed to her cheeks, and shewed plainly
-how warm it beat notwithstanding the generally serious composed
-and retiring disposition which her countenance and
-demeanour seemed to exhibit.</span> (<i lang="en" xml:lang="en">The Pirate</i>, I, 33.)</p>
-
-<p>Les gens communs trouvent froides les âmes comme Minna
-Toil, qui ne jugent pas les circonstances ordinaires dignes de
-leur émotion.</p>
-</div>
-<p>De l'orgueil féminin naît ce que les femmes appellent
-les <i>manques de délicatesse</i>. Je crois que cela ressemble
-assez à ce que les rois appellent lèse-majesté,
-crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans
-s'en douter. L'amant le plus tendre peut être accusé
-de manquer de délicatesse s'il n'a pas beaucoup d'esprit,
-et, ce qui est plus triste, s'il ose se livrer au plus
-grand charme de l'amour, au bonheur d'être parfaitement
-naturel avec ce qu'on aime, et de ne pas écouter
-ce qu'on lui dit.</p>
-
-<p>Voilà de ces choses dont un c&oelig;ur bien né ne saurait
-avoir le soupçon, et qu'il faut avoir éprouvées
-pour y croire, car l'on est entraîné par l'habitude d'en
-agir avec justice et franchise avec ses amis hommes.</p>
-
-<p>Il faut se rappeler sans cesse qu'on a affaire à des
-êtres qui, quoique à tort, peuvent se croire inférieurs
-en vigueur de caractère, ou, pour mieux dire, peuvent
-penser qu'on les croit inférieurs.</p>
-
-<p>Le véritable orgueil d'une femme ne devrait-il pas
-se placer dans l'énergie du sentiment qu'elle inspire?
-On plaisantait une fille d'honneur de la reine épouse
-de François I<sup>er</sup>, sur la légèreté de son amant, qui,
-disait-on, ne l'aimait guère. Peu de temps après, cet
-amant eut une maladie et reparut muet à la cour. Un
-jour, au bout de deux ans, comme on s'étonnait
-qu'elle l'aimât toujours, elle lui dit: «Parlez.» Et
-il parla.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch29">CHAPITRE XXIX<br />
-Du courage des femmes.</h3>
-
-<blockquote class="exergue">
-<p lang="en" xml:lang="en">I tell thee proud Templar, that not
-in thy fiercest battles hadst thou
-displayed more of thy vaunted courage,
-than has been shewn by
-woman when called upon to suffer
-by affection or duty.</p>
-
-<div class="attr"><i>Ivanhoe</i>, tome III, page 220.</div>
-</blockquote>
-
-<p>Je me souviens d'avoir rencontré la phrase suivante
-dans un livre d'histoire: «Tous les hommes perdaient
-la tête; c'est le moment où les femmes prennent
-sur eux une incontestable supériorité.»</p>
-
-<p>Leur courage a une <i>réserve</i> qui manque à celui de
-leur amant; elles se piquent d'amour-propre à son
-égard, et trouvent tant de plaisir à pouvoir, dans le
-feu du danger, le disputer de fermeté à l'homme qui
-les blesse souvent par la fierté de sa protection et de
-sa force, que l'énergie de cette jouissance les élève au-dessus
-de la crainte quelconque qui, dans ce moment,
-fait la faiblesse des hommes. Un homme aussi, s'il
-recevait un tel secours dans un tel moment, se montrerait
-supérieur à tout; car la peur n'est jamais dans
-le danger, elle est dans nous.</p>
-
-<p>Ce n'est pas que je prétende déprécier le courage
-des femmes: j'en ai vu, dans l'occasion, de supérieures
-aux hommes les plus braves. Il faut seulement qu'elles
-aient un homme à aimer; comme elles ne sentent plus
-que par lui, le danger direct et personnel le plus atroce
-devient pour elles comme une rose à cueillir en sa présence<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Marie Stuart parlant de Leicester après l'entrevue avec
-Élisabeth où elle vient de se perdre.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Schiller</span>.</div></div>
-<p>J'ai trouvé aussi chez des femmes qui n'aimaient pas
-l'intrépidité la plus froide, la plus étonnante, la plus
-exempte de nerfs.</p>
-
-<p>Il est vrai que je pensais qu'elles ne sont si braves
-que parce qu'elles ignorent l'ennui des blessures.</p>
-
-<p>Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la
-fermeté d'une femme qui résiste à son amour est seulement
-la chose la plus admirable qui puisse exister
-sur la terre. Toutes les autres marques possibles de
-courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort
-contre nature et si pénible. Peut-être trouvent-elles
-des forces dans cette habitude des sacrifices que la
-pudeur fait contracter.</p>
-
-<p>Un malheur des femmes, c'est que les preuves de ce
-courage restent toujours secrètes et soient presque indivulgables.</p>
-
-<p>Un malheur plus grand, c'est qu'il soit toujours
-employé contre leur bonheur: la princesse de Clèves
-devait ne rien dire à son mari, et se donner à M. de
-Nemours.</p>
-
-<p>Peut-être que les femmes sont principalement soutenues
-par l'orgueil de faire une belle défense, et
-qu'elles s'imaginent que leur amant met de la vanité
-à les avoir; idée petite et misérable: un homme passionné
-qui se jette de gaieté de c&oelig;ur dans tant de
-situations ridicules a bien le temps de songer à la
-vanité! C'est comme les moines qui croient attraper
-le diable, et qui se payent par l'orgueil de leurs cilices
-et de leurs macérations.</p>
-
-<p>Je crois que si M<sup>me</sup> de Clèves fût arrivée à la vieillesse,
-à cette époque où l'on juge la vie et où les jouissances
-d'orgueil paraissent dans toute leur misère, elle
-se fût repentie. Elle aurait voulu avoir vécu comme
-M<sup>me</sup> de la Fayette<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> On sait assez que cette femme célèbre fit, probablement
-en société avec M. de la Rochefoucauld, le roman de la <i>Princesse
-de Clèves</i>, et que les deux auteurs passèrent ensemble
-dans une amitié parfaite les vingt dernières années de leur vie.
-C'est exactement l'amour à l'italienne.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Je viens de relire cent pages de cet essai; j'ai
-donné une idée bien pauvre du véritable amour, de
-l'amour qui occupe toute l'âme, la remplit d'images
-tantôt les plus heureuses, tantôt désespérantes, mais
-toujours sublimes, et la rend complètement insensible
-à tout le reste de ce qui existe. Je ne sais comment
-exprimer ce que je vois si bien; je n'ai jamais senti
-plus péniblement le manque de talent. Comment rendre
-sensible la simplicité de gestes et de caractère, le
-profond sérieux, le regard peignant si juste et avec
-tant de candeur la nuance du sentiment, et surtout,
-j'y reviens, cette inexprimable <i>non-curance</i> pour tout
-ce qui n'est pas la femme qu'on aime? Un <i>non</i> ou un
-<i>oui</i> dit par un homme qui aime a une <i>onction</i> que l'on
-ne trouve point ailleurs, que l'on ne trouvait point
-chez cet homme en d'autres temps. Ce matin (3 août),
-j'ai passé à cheval, sur les neuf heures, devant le joli
-jardin anglais du marquis Zampieri, placé sur les dernières
-ondulations de ces collines couronnées de grands
-arbres contre lesquelles Bologne est adossée, et desquelles
-on jouit d'une si belle vue de cette riche et
-verdoyante Lombardie, le plus beau pays du monde.
-Dans un bosquet de lauriers du jardin Zampieri qui
-domine le chemin que je suivais et qui conduit à la
-cascade du Reno à Casa-Lecchio, j'ai vu le comte Delfante;
-il rêvait profondément, et quoique nous ayons
-passé la soirée ensemble jusqu'à deux heures après
-minuit, à peine m'a-t-il rendu mon salut. Je suis allé
-à la cascade. J'ai traversé le Reno; enfin, trois heures
-après au moins, en repassant sous le bosquet du jardin
-Zampieri, je l'ai vu encore; il était précisément dans
-la même position, appuyé contre un grand pin qui
-s'élève au-dessus du bosquet de lauriers; je crains
-qu'on ne trouve ce détail trop simple et ne prouvant
-rien: il est venu à moi la larme à l'&oelig;il, me priant de
-ne pas faire un conte de son immobilité. J'ai été touché;
-je lui ai proposé de rebrousser chemin, et d'aller
-avec lui passer le reste de la journée à la campagne.
-Au bout de deux heures, il m'a tout dit: c'est une
-belle âme; mais que les pages que l'on vient de lire
-sont froides auprès de ce qu'il me disait!</p>
-
-<p>En second lieu, il se croit <i>non aimé</i>; ce n'est pas
-mon avis. On ne peut rien lire sur la belle figure de
-marbre de la comtesse Ghigi, chez laquelle nous avons
-passé la soirée. Seulement quelquefois une rougeur
-subite et légère, qu'elle ne peut réprimer, vient trahir
-les émotions de cette âme que l'orgueil féminin le plus
-exalté dispute aux émotions fortes. On voit son cou
-d'albâtre et ce qu'on aperçoit de ces belles épaules
-dignes de Canova rougir aussi. Elle trouve bien l'art
-de soustraire ses yeux noirs et sombres à l'observation
-des gens dont sa délicatesse de femme redoute la
-pénétration; mais j'ai vu cette nuit, à certaine chose
-que disait Delfante et qu'elle désapprouvait, une subite
-rougeur la couvrir tout entière. Cette âme hautaine le
-trouvait moins digne d'elle.</p>
-
-<p>Mais enfin, quand je me tromperais dans mes conjectures
-sur le bonheur de Delfante, à la vanité près,
-je le crois plus heureux que moi indifférent, qui cependant
-suis dans une position de bonheur fort bien, en
-apparence et en réalité.</p>
-
-<div class="date">Bologne, 3 août 1818.</div>
-
-
-
-<h3 id="ch30">CHAPITRE XXX<br />
-Spectacle singulier et triste.</h3>
-
-
-<p>Les femmes, avec leur orgueil féminin, se vengent
-des sots sur les gens d'esprit, et des âmes prosaïques
-à argent et à coups de bâton, sur les c&oelig;urs généreux.
-Il faut convenir que voilà un beau résultat.</p>
-
-<p>Les petites considérations de l'orgueil et des convenances
-du monde ont fait le malheur de quelques femmes,
-et par orgueil leurs parents les ont placées dans une
-position abominable. Le destin lui avait réservé pour
-consolation bien supérieure à tous leurs malheurs le
-bonheur d'aimer et d'être aimées avec passion; mais
-voilà qu'un beau jour elles empruntent à leurs ennemis
-ce même orgueil insensé dont elles furent les premières
-victimes, et c'est pour tuer le seul bonheur qui leur
-reste, c'est pour faire leur propre malheur et le malheur
-de qui les aime. Une amie qui a eu dix intrigues connues,
-et non pas toujours les unes après les autres, leur persuade
-gravement que si elles aiment, elles seront déshonorées
-aux yeux du public; et cependant ce bon public,
-qui ne s'élève jamais qu'à des idées basses, leur donne
-généreusement un amant tous les ans, parce que, dit-il,
-c'est la règle. Ainsi l'âme est attristée par ce spectacle
-bizarre: une femme tendre et souverainement délicate,
-un ange de pureté, sur l'avis d'une c&hellip; sans délicatesse,
-fuit le seul et immense bonheur qui lui reste,
-pour paraître, avec une robe d'une éclatante blancheur,
-devant un gros butor de juge qu'on sait aveugle
-depuis cent ans, et qui crie à tue-tête: «Elle est vêtue
-de noir.»</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch31">CHAPITRE XXXI<br />
-Extrait du journal de Salviati.</h3>
-
-<blockquote class="exergue">
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ingenium nobis ipsa puella facit.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc" lang="la" xml:lang="la">Propert.</span>, <small>II</small>, 1.</div>
-</blockquote>
-
-<div class="date">Bologne, 29 avril 1818.</div>
-<p>Désespéré du malheur où l'amour me réduit, je
-maudis mon existence. Je n'ai le c&oelig;ur à rien. Le
-temps est sombre, il pleut, un froid tardif est venu rattrister
-la nature qui, après un long hiver, s'élevait au
-printemps.</p>
-
-<p>Schiassetti, un colonel en demi-solde, un ami raisonnable
-et froid, est venu passer deux heures avec
-moi. «Vous devriez renoncer à l'aimer.&mdash;Comment
-faire? Rendez-moi ma passion pour la guerre.&mdash;C'est
-un grand malheur pour vous de l'avoir connue.» J'en
-conviens presque, tant je me sens abattu et sans courage,
-tant la mélancolie a aujourd'hui d'empire sur
-moi. Nous cherchons ensemble quel intérêt a pu porter
-son amie à me calomnier auprès d'elle; nous ne
-trouvons rien que ce vieux proverbe napolitain:
-«Femme qu'amour et jeunesse quittent se pique d'un
-rien.» Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette femme
-cruelle est <i>enragée</i> contre moi: c'est le mot d'un de
-ses amis. Je puis me venger d'une manière atroce;
-mais contre sa haine je n'ai pas le plus petit moyen de
-défense. Schiassetti me quitte. Je sors par la pluie, ne
-sachant que devenir. Mon appartement, ce salon que
-j'ai habité dans les premiers temps de notre connaissance
-et quand je la voyais tous les soirs, m'est devenu
-insupportable. Chaque gravure, chaque meuble, me
-reprochent le bonheur que j'avais rêvé en leur présence,
-et que j'ai perdu pour toujours.</p>
-
-<p>Je cours les rues par une pluie froide; le hasard, si
-je puis l'appeler hasard, me fait passer sous ses fenêtres.
-Il était nuit tombante, et je marchais les yeux
-pleins de larmes fixés sur la fenêtre de sa chambre.
-Tout à coup le rideau a été un peu entr'ouvert comme
-pour voir sur la place et s'est refermé à l'instant. Je
-me suis senti un mouvement physique près du c&oelig;ur.
-Je ne pouvais me soutenir: je me réfugie sous le portique
-de la maison voisine. Mille sentiments inondent
-mon âme: le hasard a pu produire ce mouvement du
-rideau; mais, si c'était sa main qui l'eût entr'ouvert!</p>
-
-<p>Il y a deux malheurs au monde: celui de la passion
-contrariée et celui du <i lang="en" xml:lang="en">dead blank</i>.</p>
-
-<p>Avec l'amour, je sens qu'il existe à deux pas de moi
-un bonheur immense et au delà de tous mes v&oelig;ux, qui
-ne dépend que d'un mot, que d'un sourire.</p>
-
-<p>Sans passion comme Schiassetti, les jours tristes, je
-ne vois nulle part le bonheur, j'arrive à douter qu'il
-existe pour moi, je tombe dans le spleen. Il faudrait
-être sans passions fortes et avoir seulement un peu de
-curiosité ou de vanité.</p>
-
-<p>Il est deux heures du matin, j'ai vu le petit mouvement
-du rideau; à six heures j'ai fait des visites, je suis
-allé au spectacle; mais partout silencieux et rêveur,
-j'ai passé la soirée à examiner cette question: «Après
-tant de colère et si peu fondée, car, enfin, voulais-je
-l'offenser [et quelle est la chose au monde que l'intention
-n'excuse pas?] a-t-elle senti un moment d'amour?»</p>
-
-<p>Le pauvre Salviati, qui a écrit ce qui précède sur son
-Pétrarque, mourut quelque temps après; il était notre
-ami intime à Schiassetti et à moi; nous connaissions
-toutes ses pensées, et c'est de lui que je tiens toute la
-partie lugubre de cet essai. C'était l'imprudence incarnée;
-du reste, la femme pour laquelle il a fait tant de
-folies est l'être le plus intéressant que j'aie rencontré.
-Schiassetti me disait: «Mais croyez-vous que cette
-passion malheureuse ait été sans avantages pour Salviati?
-D'abord, il éprouva le malheur d'argent le plus
-piquant qui se puisse imaginer. Ce malheur, qui le
-réduisait à une fortune très médiocre, après une jeunesse
-brillante, et qui l'eût outré de colère dans toute
-autre circonstance, il ne s'en souvenait pas une fois
-tous les quinze jours.</p>
-
-<p>«Ensuite, ce qui est bien autrement important pour
-une tête de cette portée, cette passion est le premier
-véritable cours de logique qu'il ait jamais fait. Cela
-paraîtra singulier chez un homme qui a été à la cour;
-mais cela s'explique par son extrême courage. Par
-exemple, il passa sans sourciller la journée du ***, qui
-le jetait dans le néant; il s'étonnait là, comme en Russie,
-de ne rien sentir d'extraordinaire; il est de fait
-qu'il n'a jamais rien craint au point d'y penser deux
-jours. Au lieu de cette insouciance, depuis deux ans,
-il cherchait à chaque minute à avoir du courage; jusque-là
-il n'avait pas vu de danger.</p>
-
-<p>«Quand, par suite de ses imprudences et de sa confiance
-dans les bonnes interprétations<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, il se fut fait
-condamner à ne voir la femme qu'il aimait que deux
-fois par mois, nous l'avons vu ivre de joie passer les
-nuits à lui parler, parce qu'il en avait été reçu avec
-cette candeur noble qu'il adorait en elle. Il tenait que
-M<sup>me</sup> *** et lui avaient deux âmes hors de pair et qui
-devaient s'entendre d'un regard. Il ne pouvait comprendre
-qu'elle accordât la moindre attention aux petites
-interprétations bourgeoises qui pouvaient le faire
-criminel. Le résultat de cette belle confiance dans une
-femme entourée de ses ennemis fut de se faire fermer
-sa porte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Sotto l'usbergo del sentirsi pura.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Dante</span>, <i lang="it" xml:lang="it">Inf.</i>, <small>XXVIII</small>, 117.</div></div>
-<p>&mdash;Avec M<sup>me</sup> ***, lui disais-je, vous oubliez vos maximes,
-et qu'il ne faut croire à la grandeur d'âme qu'à
-la dernière extrémité.&mdash;Croyez-vous, répondait-il,
-qu'il y ait au monde un autre c&oelig;ur qui convienne mieux
-au sien?&mdash;Il est vrai, je paye cette manière d'être
-passionnée qui me faisait voir Léonore en colère dans
-la ligne d'horizon des rochers de Poligny par le malheur
-de toutes mes entreprises dans la vie réelle, malheur
-qui provient du manque de patiente industrie et d'imprudences
-produites par la force de l'impression du
-moment.» On voit la nuance de folie.</p>
-
-<p>Pour Salviati, la vie était divisée en périodes de
-quinze jours, qui prenaient la couleur de la dernière
-entrevue qu'on lui avait accordée. Mais je remarquai
-plusieurs fois que le bonheur qu'il devait à un accueil
-qui lui semblait moins froid était bien inférieur en
-intensité au malheur que lui donnait une réception
-sévère<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. M<sup>me</sup> *** manquait quelquefois de franchise
-avec lui: voilà les deux seules objections que je n'aie
-jamais osé lui faire. Outre ce que sa douleur avait de
-plus intime et dont il eut la délicatesse de ne jamais
-parler, même à ses amis les plus chers et les plus
-exempts d'envie, il voyait dans une réception sévère de
-Léonore le triomphe des âmes prosaïques et intrigantes
-sur les âmes franches et généreuses. Alors il désespérait
-de la vertu et surtout de la gloire. Il ne se permettait
-de parler à ses amis que des idées tristes à la
-vérité auxquelles le conduisait sa passion, mais qui
-d'ailleurs pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux de
-la philosophie. J'étais curieux d'observer cette âme
-bizarre; ordinairement l'amour-passion se rencontre
-chez des gens un peu niais à l'allemande<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Salviati, au
-contraire, était au nombre des hommes les plus fermes
-et les plus spirituels que j'aie connus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> C'est une chose que j'ai souvent cru voir dans l'amour,
-que cette disposition à tirer plus de malheur des choses
-malheureuses que de bonheur des choses heureuses.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Don Carlos, Saint-Preux, l'Hippolyte et le Bajazet de
-Racine.</p>
-</div>
-<p>J'ai cru voir qu'après ces visites sévères, il n'était
-tranquille que quand il s'était justifié les rigueurs de
-Léonore. Tant qu'il trouvait qu'elle pouvait avoir eu
-tort de le maltraiter, il était malheureux. Je n'aurais
-jamais cru l'amour si exempt de vanité.</p>
-
-<p>Il nous faisait sans cesse l'éloge de l'amour. «Si un
-pouvoir surnaturel me disait: Brisez le verre de cette
-montre, et Léonore sera pour vous ce qu'elle était il y
-a trois ans, une amie indifférente, en vérité, je crois
-que dans aucun moment de ma vie je n'aurais le courage
-de le briser.» Je le voyais si fou en faisant ce
-raisonnement, que je n'eus jamais le courage de lui présenter
-les objections précédentes.</p>
-
-<p>Il ajoutait: «Comme la réformation de Luther, à la
-fin du moyen âge, ébranlant la société jusque dans ses
-fondements, renouvela et reconstitua le monde sur des
-bases raisonnables, ainsi un caractère généreux est
-renouvelé et retrempé par l'amour.</p>
-
-<p>«Ce n'est qu'alors qu'il dépouille tous les enfantillages
-de la vie; sans cette révolution, il eût toujours
-eu je ne sais quoi d'empesé et de théâtral. Ce n'est que
-depuis que j'aime que j'ai appris à avoir de la grandeur
-dans le caractère, tant notre éducation d'école militaire
-est ridicule.</p>
-
-<p>«Quoique me conduisant bien, j'étais un enfant à la
-cour de Napoléon et à Moscou. Je faisais mon devoir;
-mais j'ignorais cette simplicité héroïque, fruit d'un
-sacrifice entier et de bonne foi. Il n'y a qu'un an, par
-exemple, que mon c&oelig;ur comprend la simplicité des
-Romains de Tite-Live. Autrefois je les trouvais froids,
-comparés à nos brillants colonels. Ce qu'ils faisaient
-pour leur Rome, je le trouve dans mon c&oelig;ur pour Léonore.
-Si j'avais le bonheur de pouvoir faire quelque
-chose pour elle, mon premier désir serait de le cacher.
-La conduite des Régulus, des Décius était une chose
-convenue d'avance et qui n'avait pas le droit de les
-surprendre. J'étais petit avant d'aimer, précisément
-parce que j'étais tenté quelquefois de me trouver grand;
-il y avait un certain effort que je sentais et dont je
-m'applaudissais.</p>
-
-<p>«Et, du côté des affections, que ne doit-on pas à
-l'amour? Après les hasards de la première jeunesse, le
-c&oelig;ur se ferme à la sympathie. La mort ou l'absence
-éloigne-t-elle des compagnons de l'enfance, l'on est
-réduit à passer la vie avec de froids associés, la demi-aune
-à la main, toujours calculant des idées d'intérêt
-ou de vanité. Peu à peu, toute la partie tendre et généreuse
-de l'âme devient stérile faute de culture, et à
-moins de trente ans l'homme se trouve pétrifié à toutes
-les sensations douces et tendres. Au milieu de ce désert
-aride, l'amour fait jaillir une source de sentiments
-plus abondante et plus fraîche même que celle de la
-première jeunesse. Il y avait alors une espérance
-vague, folle et sans cesse distraite<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, jamais de dévouement
-pour rien, jamais de désirs constants et profonds;
-l'âme, toujours légère, avait soif de nouveauté et négligeait
-aujourd'hui ce qu'elle adorait hier. Et rien n'est
-plus recueilli, plus mystérieux, plus éternellement un
-dans son objet, que la cristallisation de l'amour. Alors
-les seules choses agréables avaient droit de plaire et
-de plaire un instant, maintenant tout ce qui a rapport
-à ce qu'on aime et même les objets les plus indifférents
-touchent profondément. Arrivant dans une grande ville,
-à cent milles de celle qu'habite Léonore, je me suis
-trouvé tout timide et tremblant: à chaque détour de
-rue, je frémissais de rencontrer Alviza, l'amie intime
-de M<sup>me</sup> ***, et amie que je ne connais pas. Tout a pris
-pour moi une teinte mystérieuse et sacrée, mon c&oelig;ur
-palpitait en parlant à un vieux savant. Je ne pouvais
-sans rougir entendre nommer la porte près de laquelle
-habite l'amie de Léonore.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Mordaunt Merton, I<sup>er</sup> vol. du <i>Pirate</i>.</p>
-</div>
-<p>«Même les rigueurs de la femme qu'on aime ont
-des grâces infinies, et que l'on ne trouve pas dans les
-moments les plus flatteurs auprès des autres femmes.
-C'est ainsi que les grandes ombres des tableaux du
-Corrège, loin d'être, comme chez les autres peintres,
-des passages peu agréables, mais nécessaires à faire
-valoir les clairs, et à donner du relief aux figures, ont
-par elles-mêmes des grâces charmantes et qui jettent
-dans une douce rêverie<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Puisque j'ai nommé le Corrège, je dirai qu'on trouve dans
-une tête d'ange ébauchée, à la tribune de la galerie de Florence,
-le regard de l'amour heureux; et à Parme, dans la Madone
-couronnée par Jésus, les yeux baissés de l'amour.</p>
-</div>
-<p>«Oui, la moitié et la plus belle moitié de la vie est
-cachée à l'homme qui n'a pas aimé avec passion.»</p>
-
-<p>Salviati avait besoin de toute la force de sa dialectique
-pour tenir tête au sage Schiassetti, qui lui disait
-toujours: «Voulez-vous être heureux, contentez-vous
-d'une vie exempte de peines, et chaque jour d'une
-petite quantité de bonheur. Défendez-vous de la loterie
-des grandes passions.&mdash;Donnez-moi donc votre curiosité,»
-répondait Salviati.</p>
-
-<p>Je crois qu'il y avait bien des jours où il aurait voulu
-pouvoir suivre les avis de notre sage colonel; il luttait
-un peu, il croyait réussir; mais ce parti était absolument
-au-dessus de ses forces; et cependant quelle
-force n'avait pas cette âme!</p>
-
-<p>Un chapeau de satin blanc, ressemblant un peu à
-celui de M<sup>me</sup> ***, qu'il voyait de loin dans la rue, arrêtait
-le battement de son c&oelig;ur, et le forçait à s'appuyer
-contre le mur. Même dans ses plus tristes moments,
-le bonheur de la rencontrer lui donnait toujours quelques
-heures d'ivresse au-dessus de l'influence de tous
-les malheurs et de tous les raisonnements<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. Du reste,
-il est de fait qu'à sa mort<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, après deux ans de cette
-passion généreuse et sans bornes, son caractère avait
-contracté plusieurs nobles habitudes, et qu'à cet égard
-du moins il se jugeait correctement: s'il eût vécu, et
-que les circonstances l'eussent un peu servi, il eût fait
-parler de lui. Peut-être aussi qu'à force de simplicité,
-son mérite eût passé invisible sur cette terre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8" lang="en" xml:lang="en">Come what sorrow can,</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">It cannot countervail the exchange of joy,</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">That one short moment gives me in her sight.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><i lang="en" xml:lang="en">Romeo and Juliet.</i></div></div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Peu de jours avant le dernier, il fit une petite ode qui a
-le mérite d'exprimer juste les sentiments dont il nous entretenait:</p>
-
-<p class="c" lang="it" xml:lang="it">L'ULTIMO DI<br />
-ANACREONTICA</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">A elvira</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Vedi tu dove il rio</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Lambendo un mirto va,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Là del riposo mio</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">La pietra surgerà,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Il passero amoroso.</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">E il nobile usignuol</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Entro quel mirto ombroso</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Racoglieranno il vol.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Vieni, diletta Elvira,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">A quella tomba vien,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">E sulla muta lira,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Appoggia il bianco sen.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Su quella bruna pietra,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Le tortore verran,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">E intorno alla mia cetra,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Il nido intrecieran.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">E ogni anno, il di che offendere</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">M'osasti tu infedel,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Farò la su discendere</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">La folgore del ciel.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Odi d'un uom che muore</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Odi l'estremo suon,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Questo appassito fiore</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Ti lascio, Elvira, in don.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Quanto prezioso ei sia</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Saper tu il devi appien;</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Il di che fosti mia,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Te l'involai dal sen.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Simbolo allor d'affetto,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Or pegno di dolor,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Torno a posarti in petto,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Quest'appassito fior.</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">E avrai nel cuor scolpito,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Se crudo il cor non è,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Come ti fu rapito,</div>
-<div class="verse i3" lang="it" xml:lang="it">Come fu reso a te.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">S. Radael.</span></div></div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10" lang="it" xml:lang="it">O lasso</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Quanti dolci pensier, quanto desio,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Menò costui al doloroso passo!</div>
-
-<div class="verse stanza" lang="it" xml:lang="it">Biondo era, e bello, e di gentile aspetto;</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Ma l'un de' cigli un colpo avea diviso<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Dante.</span></div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Pauvre malheureux! combien de doux pensers et quel
-désir constant le conduisirent à sa dernière heure. Sa figure
-était belle et douce, sa chevelure blonde, seulement une noble
-cicatrice venait couper un de ses sourcils.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch32">CHAPITRE XXXII<br />
-De l'intimité.</h3>
-
-
-<p>Le plus grand bonheur que puisse donner l'amour,
-c'est le premier serrement de main d'une femme qu'on
-aime.</p>
-
-<p>Le bonheur de la galanterie, au contraire, est beaucoup
-plus réel, et beaucoup plus sujet à la plaisanterie.</p>
-
-<p>Dans l'amour-passion, l'intimité n'est pas tant le
-bonheur parfait que le dernier pas pour y arriver.</p>
-
-<p>Mais comment peindre le bonheur, s'il ne laisse pas
-de souvenirs?</p>
-
-<p>Mortimer revenait tremblant d'un long voyage; il
-adorait Jenny; elle n'avait pas répondu à ses lettres.
-En arrivant à Londres, il monte à cheval et va la chercher
-à sa maison de campagne. Il arrive, elle se promenait
-dans le parc; il y court, le c&oelig;ur palpitant; il
-la rencontre, elle lui tend la main, le reçoit avec
-trouble: il voit qu'il est aimé. En parcourant avec elle
-les allées du parc, la robe de Jenny s'embarrassa dans
-un buisson d'acacia épineux. Dans la suite, Mortimer
-fut heureux, mais Jenny fut infidèle. Je lui soutiens
-que Jenny ne l'a jamais aimé; il me cite comme preuve
-de son amour la manière dont elle le reçut à son retour
-du continent, mais jamais il n'a pu me donner le moindre
-détail. Seulement il tressaille visiblement dès qu'il
-voit un buisson d'acacia: c'est réellement le seul souvenir
-distinct qu'il avait conservé du moment le plus
-heureux de sa vie<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Vie de Haydn.</i></p>
-</div>
-<p>Un homme sensible et franc, un ancien chevalier, me
-faisait confidence ce soir (au fond de notre barque battue
-par un gros temps sur le lac de Garde<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>) de l'histoire
-de ses amours, dont à mon tour je ne ferai pas
-confidence au public, mais de laquelle je me crois en
-droit de conclure que le moment de l'intimité est
-comme ces belles journées du mois de mai, une époque
-délicate pour les plus belles fleurs, un moment qui peut
-être fatal et flétrir en un instant les plus belles espérances.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> 20 septembre 1811.</p>
-</div>
-<p class="c">. . . . . . . . . . . . . . . . . . <a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> A la première querelle, M<sup>me</sup> Ivernetta donna son congé au
-pauvre Bariac. Bariac était véritablement amoureux, ce congé
-le désespéra; mais son ami Guillaume Balaon, dont nous écrivons
-la vie, lui fut d'un grand secours, et fit si bien qu'il
-apaisa la sévère Ivernetta. La paix se fit, et la réconciliation
-fut accompagnée de circonstances si délicieuses que Bariac jura
-à Balaon que le moment des premières faveurs qu'il avait obtenues
-de sa maîtresse n'avait pas été si doux que celui de ce
-voluptueux raccommodement. Ce discours tourna la tête à
-Balaon, il voulut éprouver ce plaisir que son ami venait de lui
-écrire, etc., etc. <i>Vie de quelques troubadours</i>, par Nivernois,
-t. I, p. 32.</p>
-</div>
-<p>On ne saurait trop louer le <i>naturel</i>. C'est la seule
-coquetterie permise dans une chose aussi sérieuse que
-l'amour à la Werther, où l'on ne sait pas où l'on va;
-et, en même temps, par un hasard heureux pour la
-vertu, c'est la meilleure tactique. Sans s'en douter, un
-homme vraiment touché dit des choses charmantes, il
-parle une langue qu'il ne sait pas.</p>
-
-<p>Malheur à l'homme le moins du monde affecté! Même
-quand il aimerait, même avec tout l'esprit possible, il
-perd les trois quarts de ses avantages. Se laisse-t-on
-aller à l'instant à l'affection, une minute après, l'on a
-un moment de sécheresse.</p>
-
-<p>Tout l'art d'aimer se réduit, ce me semble, à dire
-exactement ce que le degré d'ivresse du moment comporte,
-c'est-à-dire, en d'autres termes, à écouter son
-âme. Il ne faut pas croire que cela soit si facile; un
-homme qui aime vraiment, quand son amie lui dit des
-choses qui le rendent heureux, n'a plus la force de
-parler.</p>
-
-<p>Il perd ainsi les actions qu'auraient fait naître ses
-paroles<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, et il vaut mieux se taire que de dire hors de
-temps des choses trop tendres; ce qui était placé, il y
-a dix secondes, ne l'est plus du tout, et fait tache en
-ce moment. Toutes les fois que je manquais à cette
-règle<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, et que je disais une chose qui m'était venue
-trois minutes auparavant, et que je trouvais jolie, Léonore
-ne manquait pas de me battre. Je me disais
-ensuite, en sortant: Elle a raison: voilà de ces choses
-qui doivent choquer extrêmement une femme délicate;
-c'est une indécence de sentiment. Elles admettraient
-plutôt, comme les rhéteurs de mauvais goût, un degré
-de faiblesse et de froideur. N'ayant à redouter au
-monde que la fausseté de leur amant, la moindre petite
-insincérité de détail, fût-elle la plus innocente du
-monde, les prive à l'instant de tout bonheur et les
-jette dans la méfiance.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> C'est ce genre de timidité qui est décisif, et qui prouve un
-amour-passion dans un homme d'esprit.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> On rappelle que si l'auteur emploie quelquefois la tournure
-du <i>je</i>, c'est pour essayer de jeter quelque variété dans la
-forme de cet essai. Il n'a nullement la prétention d'entretenir
-ses lecteurs de ses propres sentiments. Il cherche à faire part
-avec le moins de monotonie qu'il lui soit possible de ce qu'il
-a observé chez autrui.</p>
-</div>
-<p>Les femmes honnêtes ont de l'éloignement pour la
-véhémence et l'imprévu, qui sont cependant les caractères
-de la passion; outre que la véhémence alarme la
-pudeur, elles se défendent.</p>
-
-<p>Quand quelque mouvement de jalousie ou de déplaisir
-a mis du sang-froid, on peut en général entreprendre
-des discours propres à faire naître cette ivresse
-favorable à l'amour; et si, après les deux ou trois premières
-phases d'exposition, l'on ne manque pas l'occasion
-de dire exactement ce que l'âme suggère, on
-donnera des plaisirs vifs à ce qu'on aime. L'erreur de
-la plupart des hommes, c'est qu'ils veulent arriver à
-dire telle chose qu'ils trouvent jolie, spirituelle, touchante;
-au lieu de détendre leur âme de l'empesé du
-monde, jusqu'à ce degré d'intimité et de naturel d'exprimer
-naïvement ce qu'elle sent dans le moment. Si
-l'on a ce courage, l'on recevra à l'instant sa récompense
-par une espèce de raccommodement.</p>
-
-<p>C'est cette récompense aussi rapide qu'involontaire
-des plaisirs que l'on donne à ce qu'on aime, qui met
-cette passion si fort au-dessus des autres.</p>
-
-<p>S'il y a le naturel parfait, le bonheur de deux individus
-arrive à être confondu<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>. A cause de la sympathie
-et de plusieurs autres lois de notre nature, c'est
-tout simplement le plus grand bonheur qui puisse
-exister.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> A se placer exactement dans les mêmes actions.</p>
-</div>
-<p>Il n'est rien moins que facile de déterminer le sens
-de cette parole, <i>naturel</i>, condition nécessaire du bonheur
-par l'amour.</p>
-
-<p>On appelle <i>naturel</i> ce qui ne s'écarte pas de la manière
-habituelle d'agir. Il va sans dire qu'il ne faut
-jamais non seulement mentir à ce qu'on aime, mais
-même embellir le moins du monde et altérer la pureté
-de trait de la vérité. Car, si l'on embellit, l'attention est
-occupée à embellir, et ne répond plus naïvement,
-comme la touche d'un piano, au sentiment qui se montre
-dans ses yeux. Elle s'en aperçoit bientôt à je ne sais
-quel froid qu'elle éprouve, et à son tour a recours à la
-coquetterie. Ne serait-ce point ici la raison cachée qui
-fait qu'on ne saurait aimer une femme d'un esprit trop
-inférieur! C'est qu'auprès d'elle on peut feindre impunément,
-et comme feindre est plus commode, à cause
-de l'habitude, on se livre au manque de naturel. Dès
-lors l'amour n'est plus amour, il tombe à n'être qu'une
-affaire ordinaire: la seule différence, c'est qu'au lieu
-d'argent on gagne du plaisir ou de la vanité, ou un
-mélange des deux. Mais il est difficile de ne pas éprouver
-une nuance de mépris pour une femme avec qui
-l'on peut impunément jouer la comédie, et par conséquent
-il ne manque pour la planter là que de rencontrer
-mieux à cet égard. L'habitude ou les serments peuvent
-retenir; mais je parle du penchant du c&oelig;ur, dont
-le naturel est de voler au plus grand plaisir.</p>
-
-<p>Revenant à ce mot <i>naturel</i>, naturel et habituel sont
-deux choses. Si l'on prend ces mots dans le même sens,
-il est évident que plus on a de sensibilité, plus il est
-difficile d'être <i>naturel</i>, car l'habitude a un empire
-moins puissant sur la manière d'être et d'agir, et
-l'homme est davantage à chaque circonstance. Toutes
-les pages de la vie d'un être froid sont les mêmes; prenez-le
-aujourd'hui, prenez-le hier, c'est toujours la
-même main de bois.</p>
-
-<p>Un homme sensible, dès que son c&oelig;ur est ému, ne
-trouve plus en soi de traces d'habitude pour guider ses
-actions; et comment pourrait-il suivre un chemin dont
-il n'a plus le sentiment?</p>
-
-<p>Il sent le poids immense qui s'attache à chaque
-parole qu'il dit à ce qu'il aime, il lui semble qu'un mot
-va décider de son sort. Comment pourra-t-il ne pas
-chercher à bien dire? ou du moins comment n'aura-t-il
-pas le sentiment qu'il dit bien? Dès lors il n'y a plus
-de candeur. Donc, il ne faut pas prétendre à la candeur,
-cette qualité d'une âme qui ne fait aucun retour
-sur elle-même. On est ce qu'on peut, mais on sent ce
-qu'on est.</p>
-
-<p>Je crois que nous voilà arrivés au dernier degré de
-naturel que le c&oelig;ur le plus délicat puisse prétendre
-en amour.</p>
-
-<p>Un homme passionné ne peut qu'embrasser fortement,
-comme sa seule ressource dans la tempête, le
-serment de ne jamais changer en rien la vérité et de
-lire correctement dans son c&oelig;ur; si la conversation
-est vive et entrecoupée, il peut espérer de beaux moments
-de naturel, autrement il ne sera parfaitement
-naturel que dans les heures où il aimera un peu moins
-à la folie.</p>
-
-<p>Auprès de ce qu'on aime, à peine le naturel reste-t-il
-dans les <i>mouvements</i>, dont cependant les habitudes
-sont si profondément enracinées dans les muscles.
-Quand je donnais le bras à Léonore, il me semblait
-toujours être sur le point de tomber, et je pensais à
-bien marcher. Tout ce qu'on peut, c'est de n'être
-jamais affecté volontairement; il suffit d'être persuadé
-que le manque de naturel est le plus grand désavantage
-possible, et peut aisément être la source des plus
-grands malheurs. Le c&oelig;ur de la femme que vous aimez
-n'entend plus le vôtre, vous perdez ce mouvement
-nerveux et involontaire de la franchise qui répond à
-la franchise. C'est perdre tous les moyens de la toucher,
-j'ai presque dit de la séduire, ce n'est pas que
-je prétende nier qu'une femme digne d'amour peut
-voir son destin dans cette jolie devise du lierre, qui
-<i>meurt s'il ne s'attache</i>; c'est une loi de la nature, mais
-c'est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de
-faire celui de l'homme qu'on aime. Il me semble qu'une
-femme raisonnable ne doit tout accorder à son amant
-que quand elle ne peut plus se défendre, et le plus
-léger soupçon sur la sincérité de votre c&oelig;ur lui rend
-sur-le-champ un peu de force, assez du moins pour
-retarder encore d'un jour sa défaite<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hæc autem ad acerbam rei memoriam, amara quadam dulcedine,
-scribere visum est&hellip; ut cogitem nihil esse debere quod
-amplius mihi placeat in hac vita.</span></p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Petrarca</span>, Ed. Marsand.</div>
-<div class="date">15 janvier 1819.</div></div>
-<p>Est-il besoin d'ajouter que, pour rendre tout ceci le
-comble du ridicule, il suffit de l'appliquer à l'amour-goût?</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch33">CHAPITRE XXXIII</h3>
-
-
-<p>Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait
-la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de
-l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne
-jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le
-caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch34">CHAPITRE XXXIV<br />
-Des confidences.</h3>
-
-
-<p>Il n'y a pas au monde d'insolence plus vite punie
-que celle qui vous fait confier à un ami intime un
-amour-passion. Il sait, si ce que vous dites est vrai,
-que vous avez des plaisirs mille fois au-dessus des
-siens, et qui vous font mépriser les siens.</p>
-
-<p>C'est bien pis encore entre femmes, la fortune de
-leur vie étant d'inspirer une passion, et d'ordinaire, la
-confidente aussi ayant exposé son amabilité aux regards
-de l'amant.</p>
-
-<p>D'un autre côté, pour l'être dévoré de cette fièvre,
-il n'est pas au monde de besoin moral plus impérieux
-que celui d'un ami devant qui l'on puisse raisonner
-sur les doutes affreux qui s'emparent de l'âme à chaque
-instant, car dans cette passion terrible, <i>toujours
-une chose imaginée est une chose existante</i>.</p>
-
-<p>«Un grand défaut du caractère de Salviati, écrivait-il
-en 1817, en cela bien opposé à celui de Napoléon,
-c'est que, lorsque dans la discussion des intérêts d'une
-passion quelque chose vient à être moralement démontré,
-il ne peut prendre sur lui de partir de cette base
-comme d'un fait à jamais établi; et malgré lui, et à son
-grand malheur, il le remet sans cesse en discussion.»
-C'est qu'il est aisé d'avoir du courage dans l'ambition.
-La cristallisation qui n'est pas subjuguée par le désir
-de la chose à obtenir s'emploie à fortifier le courage;
-en amour, elle est toute au service de l'objet contre
-lequel on doit avoir du courage.</p>
-
-<p>Une femme peut trouver une amie perfide, elle peut
-trouver aussi une amie ennuyée.</p>
-
-<p>Une princesse de trente-cinq ans<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, ennuyée et poursuivie
-par le besoin d'agir, d'intriguer, etc., etc., mécontente
-de la tiédeur de son amant, et cependant ne
-pouvant espérer de faire naître un autre amour, ne
-sachant que faire de l'activité qui la dévore, et n'ayant
-d'autre distraction que des accès d'humeur noire, peut
-fort bien trouver une occupation, c'est-à-dire un plaisir,
-et un but dans la vie, à rendre malheureuse une
-vraie passion, passion qu'on a l'insolence de sentir
-pour une autre qu'elle, tandis que son amant s'endort
-à ses côtés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Venise, 1819.</p>
-</div>
-<p>C'est le seul cas où la <i>haine</i> produise bonheur; c'est
-qu'elle procure occupation et travail.</p>
-
-<p>Dans les premiers instants, le plaisir de faire quelque
-chose, dès que l'entreprise est soupçonnée de la
-société, la <i>pique</i> de réussir donne du charme à cette
-occupation. La jalousie pour l'amie prend le masque
-de la haine pour l'amant; autrement comment pourrait-on
-haïr à la fureur un homme qu'on n'a jamais vu?
-On n'a garde de s'avouer l'envie, car il faudrait d'abord
-s'avouer le mérite, et l'on a des flatteurs qui ne se soutiennent
-à la cour qu'en donnant des ridicules à la
-bonne amie.</p>
-
-<p>La confidente perfide, tout en se permettant des
-actions de la dernière noirceur, peut fort bien se croire
-uniquement animée par le désir de ne pas perdre une
-amitié précieuse. La femme ennuyée se dit que l'amitié
-même languit dans un c&oelig;ur dévoré par l'amour et
-ses anxiétés mortelles; à côté de l'amour l'amitié ne
-peut se soutenir que par les confidences; or, quoi de
-plus odieux pour l'envie que de telles confidences?</p>
-
-<p>Les seules qui soient bien reçues entre femmes sont
-celles qu'accompagne la franchise de ce raisonnement:
-Ma chère amie, dans la guerre aussi absurde qu'implacable
-que nous font les préjugés mis en vogue par nos
-tyrans, servez-moi aujourd'hui, demain ce sera mon
-tour<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Mémoires de M<sup>me</sup> d'Épinay, Geliotte.</p>
-
-<p>Prague, Klagenfurth, toute la Moravie, etc., etc. Les femmes
-y sont fort spirituelles, et les hommes de grands chasseurs.
-L'amitié y est fort commune entre femmes. Le beau temps du
-pays est l'hiver: on fait successivement des parties de chasse
-de quinze à vingt jours chez les grands seigneurs de la province.
-Un des plus spirituels me disait un jour que Charles-Quint
-avait régné légitimement sur toute l'Italie, et que, par
-conséquent, c'était bien en vain que les Italiens voudraient se
-révolter. La femme de ce brave homme lisait les lettres de
-M<sup>lle</sup> de Lespinasse.</p>
-
-<div class="r">Znaym, 1816.</div></div>
-<p>Avant cette exception il y a celle de la véritable
-amitié née dans l'enfance et non gâtée depuis par
-aucune jalousie. . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<p class="noindent">Les confidences d'amour-passion ne sont bien reçues
-qu'entre écoliers amoureux de l'amour, et entre jeunes
-filles dévorées par la curiosité, par la tendresse à
-employer, et peut-être entraînées déjà par l'instinct<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>
-qui leur dit que c'est là la grande affaire de leur vie,
-et qu'elles ne sauraient trop tôt s'en occuper.</p>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Grande question. Il me semble qu'outre l'éducation qui
-commence à huit ou dix mois, il y a un peu d'instinct.</p>
-</div>
-<p>Tout le monde a vu des petites filles de trois ans
-s'acquitter fort bien des devoirs de la galanterie.</p>
-
-<p>L'amour-goût s'enflamme et l'amour-passion se refroidit
-par les confidences.</p>
-
-<p>Outre les dangers, il y a la difficulté des confidences.
-En amour-passion, ce qu'on ne peut pas exprimer
-(parce que la langue est trop grossière pour atteindre
-à ces nuances) n'en existe pas moins pour cela; seulement,
-comme ce sont des choses très fines, on est plus
-sujet à se tromper en les observant.</p>
-
-<p>Et un observateur très ému observe mal; il est injuste
-envers le hasard.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a peut-être de plus sage, c'est de se faire
-soi-même son propre confident. Écrivez ce soir, sous
-des noms empruntés, mais avec tous les détails caractéristiques,
-le dialogue que vous venez d'avoir avec
-votre amie et la difficulté qui vous trouble. Dans huit
-jours, si vous avez l'amour-passion, vous serez un autre
-homme: et alors, lisant votre consultation, vous pourrez
-vous donner un bon avis.</p>
-
-<p>Entre hommes, dès qu'on est plus de deux et que
-l'envie peut paraître, la politesse oblige à ne parler
-que d'amour physique: voyez la fin des dîners d'hommes.
-Ce sont les sonnets de Baffo<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> que l'on récite et
-qui font un plaisir infini, parce que chacun prend au
-pied de la lettre les louanges et les transports de son
-voisin, qui bien souvent ne veut que paraître gai ou
-poli. Les charmantes tendresses de Pétrarque ou les
-madrigaux français seraient déplacés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Le dialecte vénitien a des descriptions de l'amour physique
-d'une vivacité qui laisse à mille lieues Horace, Properce,
-la Fontaine et tous les poètes. M. Burati, de Venise, est en ce
-moment le premier poète satirique de notre triste Europe. Il
-excelle surtout dans la description du physique grotesque de
-ses héros, aussi le met-on souvent en prison. Voir l'<i>Elefantéide</i>,
-l'<i>Uomo</i>, la <i>Strefeide</i>.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch35">CHAPITRE XXXV<br />
-De la jalousie.</h3>
-
-
-<p>Quand on aime, à chaque nouvel objet qui frappe
-les yeux ou la mémoire, serré dans une tribune et
-attentif à écouter une discussion des chambres ou allant
-au galop relever une grand'garde sous le feu de l'ennemi,
-toujours l'on ajoute une nouvelle perfection à
-l'idée qu'on a de sa maîtresse, ou l'on découvre un
-nouveau moyen, qui d'abord semble excellent, de s'en
-faire aimer davantage.</p>
-
-<p>Chaque pas de l'imagination est payé par un moment
-de délices. Il n'est pas étonnant qu'une telle manière
-d'être soit attachante.</p>
-
-<p>A l'instant où naît la jalousie, la même habitude de
-l'âme reste, mais pour produire un effet contraire.
-Chaque perfection que vous ajoutez à la couronne de
-l'objet que vous aimez, et qui peut-être en aime un
-autre, loin de vous procurer une jouissance céleste,
-vous retourne un poignard dans le c&oelig;ur. Une voix
-vous crie: Ce plaisir si charmant, c'est ton rival qui
-en jouira<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Voilà une folie de l'amour; cette perfection que vous voyez
-n'en est pas une pour lui.</p>
-</div>
-<p>Et les objets qui vous frappent, sans produire ce
-premier effet, au lieu de vous montrer comme autrefois
-un nouveau moyen de vous faire aimer, vous font voir
-un nouvel avantage du rival.</p>
-
-<p>Vous rencontrez une jolie femme galopant dans le
-parc<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, et le rival est fameux par ses beaux chevaux,
-qui lui font faire dix mille en cinquante minutes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Montagnola, 13 avril 1819.</p>
-</div>
-<p>Dans cet état la fureur naît facilement; l'on ne se
-rappelle plus qu'en amour <i>posséder n'est rien, c'est
-jouir qui fait tout</i>; l'on s'exagère le bonheur du rival,
-l'on s'exagère l'insolence que lui donne ce bonheur, et
-l'on arrive au comble des tourments, c'est-à-dire à
-l'extrême malheur, empoisonné encore d'un reste d'espérance.</p>
-
-<p>Le seul remède est peut-être d'observer de très près
-le bonheur du rival. Souvent vous le verrez s'endormir
-paisiblement dans le salon où se trouve cette
-femme, qui, à chaque chapeau qui ressemble au sien et
-que vous voyez de loin dans la rue, arrête le battement
-de votre c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Voulez-vous le réveiller, il suffit de montrer votre
-jalousie. Vous aurez peut-être l'avantage de lui apprendre
-le prix de la femme qui le préfère à vous, et il vous
-devra l'amour qu'il prendra pour elle.</p>
-
-<p>A l'égard du rival, il n'y a pas de milieu: il faut ou
-plaisanter avec lui de la manière la plus dégagée qu'il
-se pourra, ou lui faire peur.</p>
-
-<p>La jalousie étant le plus grand de tous les maux, on
-trouvera qu'exposer sa vie est une diversion agréable.
-Car alors nos rêveries ne sont pas toutes empoisonnées
-et tournant au noir (par le mécanisme exposé ci-dessus);
-l'on peut se figurer quelquefois qu'on tue ce
-rival.</p>
-
-<p>D'après ce principe, qu'on ne doit jamais envoyer
-des forces à l'ennemi, il faut cacher votre amour au
-rival, et, sous un prétexte de vanité et le plus éloigné
-possible de l'amour, lui dire en grand secret, avec toute
-la politesse possible, et de l'air le plus calme et le plus
-simple: «Monsieur, je ne sais pourquoi le public s'avise
-de me donner la petite une telle; on a même la bonté
-de croire que j'en suis amoureux; si vous la voulez,
-vous, je vous la céderais de grand c&oelig;ur, si malheureusement
-je ne m'exposais à jouer un rôle ridicule. Dans
-six mois, prenez-la tant qu'il vous plaira; mais aujourd'hui
-l'honneur qu'on attache, je ne sais pourquoi, à
-ces choses-là, m'oblige de vous dire, à mon grand
-regret, que, si par hasard vous n'avez pas la justice
-d'attendre que votre tour soit venu, il faut que l'un de
-nous meure.»</p>
-
-<p>Votre rival est très probablement un homme non
-passionné, et peut-être un homme très prudent, qui,
-une fois qu'il sera convaincu de votre résolution, s'empressera
-de vous céder la femme en question, pour peu
-qu'il puisse trouver quelque prétexte honnête. C'est
-pour cela qu'il faut mettre de la gaieté dans votre
-déclaration, et couvrir toute la démarche du plus profond
-secret.</p>
-
-<p>Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est
-que la vanité ne peut aider à la supporter, et par la
-méthode dont je parle, votre vanité a une pâture. Vous
-pouvez vous estimer comme brave, si vous êtes réduit
-à vous mépriser comme aimable.</p>
-
-<p>Si l'on aime mieux ne pas prendre les choses au tragique,
-il faut partir, et aller à quarante lieues de là,
-entretenir une danseuse dont les charmes auront l'air
-de vous arrêter comme vous passiez.</p>
-
-<p>Pour peu que le rival ait l'âme commune, il vous
-croira consolé.</p>
-
-<p>Très souvent le meilleur parti est d'attendre sans
-sourciller que le rival <i>s'use</i> auprès de l'objet aimé, par
-ses propres sottises. Car, à moins d'une grande passion,
-prise peu à peu et dans la première jeunesse, une
-femme d'esprit n'aime pas longtemps un homme commun<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.
-Dans le cas de la jalousie après l'intimité, il
-faut encore de l'indifférence apparente et de l'inconstance
-réelle, car beaucoup de femmes, offensées par un
-amant qu'elles aiment encore, s'attachent à l'homme
-pour lequel il montre de la jalousie, et le jeu devient
-une réalité<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> La princesse de Tarente, nouvelle de Scarron.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Comme dans le <i>Curieux impertinent</i>, nouvelle de Cervantès.</p>
-</div>
-<p>Je suis entré dans quelques détails, parce que, dans
-ces moments de jalousie, on perd la tête le plus souvent;
-des conseils écrits depuis longtemps fort bien,
-et, l'essentiel étant de feindre du calme, il est à propos
-de prendre le ton dans un écrit philosophique.</p>
-
-<p>Comme l'on n'a de pouvoir sur vous qu'en vous
-ôtant ou vous faisant espérer des choses dont la seule
-passion fait tout le prix, si vous parvenez à vous faire
-croire indifférent, tout à coup vos adversaires n'ont
-plus d'armes.</p>
-
-<p>Si l'on n'a aucune action à faire, et que l'on puisse
-s'amuser à chercher du soulagement, on trouvera quelque
-plaisir à lire <i>Othello</i>; il fera douter des apparences
-les plus concluantes. On arrêtera les yeux avec délices
-sur ces paroles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9" lang="en" xml:lang="en">Trifles light as air</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Seem to the jealous confirmations strong</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">As proofs from holy writ.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><i>Othello</i>, acte <small>III</small><a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux
-des preuves aussi fortes que celles qu'on puise dans les promesses
-du saint Évangile.</p>
-</div>
-<p>J'ai éprouvé que la vue d'une belle mer est consolante.</p>
-
-<blockquote>
-<p lang="en" xml:lang="en">«The morning which had arisen calm and bright,
-gave a pleasant effect to the waste mountain view
-which was seen from the castle on looking to the
-landward and the glorious Ocean crisped with a
-thousand rippling waves of silver, extended on the
-other side in awful yet complacent majesty to the
-verge of the horizon. With such scenes of calm
-sublimity, the human heart sympathizes even in his
-most disturbed moods, and deeds of honour and virtue
-are inspired by their majestic influence.»</p>
-
-<div class="attr">(<i lang="en" xml:lang="en">The Bride of Lammermoor</i>, <small>I</small>, 193).</div></blockquote>
-
-<p>Je trouve écrit par Salviati: «<i>20 juillet 1818</i>.&mdash;J'applique
-souvent et déraisonnablement, je crois, à la
-vie tout entière le sentiment qu'un ambitieux ou un
-bon citoyen éprouve durant une bataille, s'il se trouve
-employé à garder le parc de réserve, ou dans tout
-autre poste sans péril et sans action. J'aurais eu du
-regret à quarante ans d'avoir passé l'âge d'aimer sans
-passion profonde. J'aurais eu ce déplaisir amer et qui
-rabaisse, de m'apercevoir trop tard que j'avais eu la
-duperie de laisser passer la vie sans vivre.</p>
-
-<p>«J'ai passé hier trois heures avec la femme que
-j'aime, et avec un rival qu'elle veut me faire croire
-bien traité. Sans doute il y a eu des moments d'amertume
-en observant ses beaux yeux fixés sur lui, et, en
-sortant de chez elle, des transports vifs de l'extrême
-malheur à l'espérance. Mais que de choses neuves!
-que de pensées vives! que de raisonnements rapides!
-et malgré le bonheur apparent du rival, avec quel
-orgueil et quelles délices mon amour se sentait au-dessus
-du sien! Je me disais: Ces joues-là pâliraient de
-la plus vile peur au moindre des sacrifices que mon
-amour ferait en se jouant, que dis-je, avec bonheur;
-par exemple, mettre la main au chapeau pour tirer
-l'un de ces deux billets: <i>être aimé d'elle</i>, l'autre <i>mourir
-à l'instant</i>; et ce sentiment est de si plain-pied
-chez moi, qu'il ne m'empêchait point d'être aimable à
-la conversation.</p>
-
-<p>«Si l'on m'eût conté cela il y a deux ans, je me
-serais moqué.»</p>
-
-<p>Je lis dans le voyage des capitaines Lewis et Clarke,
-fait aux sources du Missouri en 1806, page 215.</p>
-
-<p>«Les <i>Ricaras</i> sont pauvres, mais bons et généreux;
-nous vécûmes assez longtemps dans trois de leurs villages.
-Leurs femmes sont plus belles que celles de
-toutes les autres peuplades que nous avons rencontrées;
-elles sont aussi très disposées à ne pas faire languir
-leurs amants. Nous trouvâmes un nouvel exemple
-de cette vérité, qu'il suffit de courir le monde pour
-voir que tout est variable. Parmi les <i>Ricaras</i>, c'est un
-grand sujet d'offense, si, sans le consentement de son
-mari ou de son frère, une femme accorde ses faveurs.
-Mais, du reste, les frères et les maris sont très contents
-d'avoir l'occasion de faire cette petite politesse à
-leurs amis.</p>
-
-<p>«Nous avions un nègre parmi nos gens; il fit beaucoup
-de sensation chez un peuple qui, pour la première
-fois, voyait un homme de cette couleur. Il fut
-bientôt le favori du beau sexe, et, au lieu d'en être
-jaloux, nous voyions les maris enchantés de le voir
-arriver chez eux. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que
-dans l'intérieur de huttes aussi exiguës, tout se voit<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> On devrait établir à Philadelphie une académie qui s'occuperait
-de recueillir des matériaux pour l'étude de l'homme
-dans l'état sauvage, et ne pas attendre que ces peuplades
-curieuses soient anéanties.</p>
-
-<p>Je sais bien que de telles académies existent; mais apparemment
-avec des règlements dignes de nos académies d'Europe
-(Mémoire et discussion sur le Zodiaque de Dendérah à l'Académie
-des sciences de Paris, en 1281). Je vois que l'académie de
-Massachusetts, je crois, charge prudemment un membre du
-clergé (M. Jarvis) de faire un rapport sur la religion des sauvages.
-Le prêtre ne manque pas de réfuter de toutes ses forces
-un Français impie nommé Volney. Suivant le prêtre, les sauvages
-ont les idées les plus exactes et les plus nobles de la
-Divinité, etc. S'il habitait l'Angleterre, un tel rapport vaudrait
-au digne académicien un <i lang="en" xml:lang="en">preferment</i> de trois ou quatre cents
-louis, et la protection de tous les nobles lords du canton. Mais
-en Amérique! Au reste, le ridicule de cette académie me rappelle
-que les libres Américains attachent le plus grand prix à
-voir de belles armoiries peintes aux panneaux de leurs voitures;
-ce qui les afflige, c'est que par le peu d'instruction de
-leurs peintres de carrosse, il y a souvent des fautes de blason.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch36">CHAPITRE XXXVI<br />
-Suite de la jalousie.</h3>
-
-
-<p>Quant à la femme soupçonnée d'inconstance.</p>
-
-<p>Elle vous quitte, parce que vous avez découragé la
-cristallisation, et vous avez peut-être dans son c&oelig;ur
-l'appui de l'habitude.</p>
-
-<p>Elle vous quitte, parce qu'elle est trop sûre de vous.
-Vous avez tué la crainte, et les petits doutes de
-l'amour heureux ne peuvent plus naître; inquiétez-la,
-et surtout gardez-vous de l'absurdité des protestations.</p>
-
-<p>Dans le long temps que vous avez vécu auprès d'elle,
-vous aurez sans doute découvert quelle est la femme
-de la ville ou de la société qu'elle jalouse et qu'elle
-craint le plus. Faites la cour à cette femme; mais, bien
-loin d'afficher votre cour, cherchez à la cacher, et
-cherchez-le de bonne foi; fiez-vous-en aux yeux de la
-haine pour tout voir et tout sentir. Le profond éloignement
-que vous éprouverez pendant plusieurs mois
-pour toutes les femmes<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a> doit vous rendre cela facile.
-Rappelez vous que, dans la position où vous êtes, on
-gâte tout par l'apparence de la passion: voyez peu la
-femme aimée, et buvez du Champagne en bonne compagnie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> On compare la branche d'arbre garnie de diamants à la
-branche d'arbre effeuillée, et les contrastes rendent les souvenirs
-plus vifs.</p>
-</div>
-<p>Pour juger de l'amour de votre maîtresse, rappelez-vous:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Que plus il entre de plaisir physique dans la base
-d'un amour, dans ce qui autrefois détermina l'intimité,
-plus il est sujet à l'inconstance et surtout à l'infidélité.
-Cela s'applique surtout aux amours dont la cristallisation
-a été favorisée par le fort de la jeunesse, à seize
-ans.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> L'amour de deux personnes qui s'aiment n'est
-presque jamais le même<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. L'amour-passion a ses phases
-durant lesquelles, et tour à tour, l'un des deux aime
-davantage. Souvent la simple galanterie ou l'amour de
-vanité répond à l'amour-passion, et c'est plutôt la
-femme qui aime avec transport. Quel que soit l'amour
-senti par l'un des deux amants, dès qu'il est jaloux, il
-exige que l'autre remplisse les conditions de l'amour-passion;
-la vanité simule en lui tous les besoins d'un
-c&oelig;ur tendre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Exemple, l'amour d'Alfieri pour cette grande dame anglaise
-(milady Ligonier), qui faisait aussi l'amour avec son laquais,
-et qui signait plaisamment <i>Pénélope</i>. Vita, 2.</p>
-</div>
-<p>Enfin, rien n'ennuie l'amour-goût comme l'amour-passion
-dans son partner.</p>
-
-<p>Souvent un homme d'esprit, en faisant la cour à une
-femme, n'a fait que la faire penser à l'amour et attendrir
-son âme. Elle reçoit bien cet homme d'esprit qui
-lui donne ce plaisir. Il prend des espérances.</p>
-
-<p>Un beau jour cette femme rencontre l'homme qui
-lui fait sentir ce que l'autre a décrit.</p>
-
-<p>Je ne sais quels sont les effets de la jalousie d'un
-homme sur le c&oelig;ur de la femme qu'il aime. De la part
-d'un amoureux qui ennuie, la jalousie doit inspirer
-un souverain dégoût qui va même jusqu'à la haine, si
-le jalousé est plus aimable que le jaloux, car l'on ne
-veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être
-jalouse, disait M<sup>me</sup> de Coulanges.</p>
-
-<p>Si l'on aime le jaloux et qu'il n'ait pas de droits, la
-jalousie peut choquer cet orgueil féminin si difficile à
-ménager et à reconnaître. La jalousie peut plaire aux
-femmes qui ont de la fierté, comme une manière nouvelle
-de leur montrer leur pouvoir.</p>
-
-<p>La jalousie peut plaire comme une manière nouvelle
-de prouver l'amour. La jalousie peut choquer la pudeur
-d'une femme ultra-délicate.</p>
-
-<p>La jalousie peut plaire comme montrant la bravoure
-de l'amant, <i lang="la" xml:lang="la">ferrum est quod amant</i>. Notez bien que
-c'est la bravoure qu'on aime, et non pas le courage à
-la Turenne, qui peut fort bien s'allier avec un c&oelig;ur
-froid.</p>
-
-<p>Une des conséquences du principe de la cristallisation,
-c'est qu'une femme ne doit jamais dire <i>oui</i> à
-l'amant qu'elle a trompé si elle veut jamais faire quelque
-chose de cet homme.</p>
-
-<p>Tel est le plaisir de continuer à jouir de cette image
-parfaite que nous nous sommes formée de l'objet qui
-nous engage, que jusqu'à ce <i>oui</i> fatal,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'on va chercher bien loin, plutôt que de mourir,</div>
-<div class="verse">Quelque prétexte ami pour vivre et pour souffrir.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">André Chénier.</span></div>
-<p>On connaît en France l'anecdote de M<sup>lle</sup> de Sommery,
-qui, surprise en flagrant délit par son amant,
-lui nie le fait hardiment, et comme l'autre se récrie:
-«Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez
-plus; vous croyez plus ce que vous voyez que ce que
-je vous dis.»</p>
-
-<p>Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a
-fait une infidélité, c'est se donner à défaire à coups de
-poignard une cristallisation sans cesse renaissante. Il
-faut que l'amour meure, et votre c&oelig;ur sentira avec
-d'affreux déchirements tous les pas de son agonie.
-C'est une des combinaisons les plus malheureuses de
-cette passion et de la vie: il faudrait avoir la force de
-ne se réconcilier que comme ami.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch37">CHAPITRE XXXVII<br />
-Roxane.</h3>
-
-
-<p>Quant à la jalousie chez les femmes, elles sont
-méfiantes, elles risquent infiniment plus que nous,
-elles ont plus sacrifié à l'amour, elles ont beaucoup
-moins de moyens de distraction, elles en ont beaucoup
-moins surtout de vérifier les actions de leur amant.
-Une femme se sent avilie par la jalousie; elle se croit
-la risée de son amant, et qu'il se moque surtout de
-ses plus tendres transports; elle doit pencher à la
-cruauté, et cependant elle ne peut tuer légalement sa
-rivale.</p>
-
-<p>Chez les femmes, la jalousie doit donc être un mal
-encore plus abominable, s'il se peut, que chez les
-hommes. C'est tout ce que le c&oelig;ur humain peut supporter
-de rage impuissante et de mépris de soi-même<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>
-sans se briser.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Ce mépris est une des grandes causes du suicide; on se
-tue pour se faire réparation d'honneur.</p>
-</div>
-<p>Je ne connais d'autre remède à un mal si cruel que
-la mort de qui l'inspire ou de qui l'éprouve. On peut
-voir la jalousie française dans l'histoire de M<sup>me</sup> de la
-Pommeraie de <i>Jacques le Fataliste</i>.</p>
-
-<p>La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer qu'on
-a de la jalousie, et l'on se fait honneur d'en avoir eu
-et d'être capable d'en avoir<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.» Les pauvres femmes
-n'osent pas même avouer qu'elles ont éprouvé ce supplice
-cruel, tant il leur donne de ridicule. Une plaie
-si douloureuse ne doit jamais se cicatriser entièrement.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Pensée 495. On aura reconnu, sans que je l'aie marqué à
-chaque fois, plusieurs autres pensées d'écrivains célèbres.
-C'est de l'histoire que je cherche à écrire et de telles pensées
-sont des faits.</p>
-</div>
-<p>Si la froide raison pouvait s'exposer au feu de l'imagination
-avec l'ombre de l'apparence du succès, je
-dirais aux pauvres femmes malheureuses par jalousie:
-«Il y a une grande distance entre l'infidélité chez les
-hommes et chez vous. Chez vous cette action est en
-partie <i>action directe</i>, en partie <i>signe</i>. Par l'effet de
-notre éducation d'école militaire, elle n'est signe de
-rien chez l'homme. Par l'effet de la pudeur, elle est
-au contraire le plus décisif de tous les signes de
-dévouement chez la femme. Une mauvaise habitude
-en fait comme une nécessité aux hommes. Durant
-toute la première jeunesse, l'exemple de ce qu'on
-appelle les <i>grands</i> au collège fait que nous mettons
-toute notre vanité, toute la preuve de notre mérite
-dans le nombre des succès de ce genre. Votre éducation,
-à vous, agit dans le sens inverse.»</p>
-
-<p>Quant à la valeur d'une action comme <i>signe</i>:&mdash;dans
-un mouvement de colère je renverse une table
-sur le pied de mon voisin; cela lui fait un mal du diable,
-mais peut fort bien s'arranger,&mdash;ou bien je fais
-le geste de lui donner un soufflet.</p>
-
-<p>La différence de l'infidélité dans les deux sexes est
-si réelle, qu'une femme passionnée peut pardonner
-une infidélité, ce qui est impossible à un homme.</p>
-
-<p>Voici une expérience décisive pour faire la différence
-de l'amour-passion et de l'amour <i>par pique</i>; chez les
-femmes, l'infidélité tue presque l'un et redouble l'autre.</p>
-
-<p>Les femmes fières dissimulent leur jalousie par
-orgueil. Elles passent de longues soirées silencieuses
-et froides avec cet homme qu'elles adorent, qu'elles
-tremblent de perdre, et aux yeux duquel elles se voient
-peu aimables. Ce doit être un des plus grands supplices
-possibles, c'est aussi une des sources les plus fécondes
-de malheur en amour. Pour guérir ces femmes, si
-dignes de tout notre respect, il faut dans l'homme
-quelque démarche bizarre et forte, et surtout qu'il
-n'ait pas l'air de voir ce qui se passe: par exemple,
-un grand voyage avec elles entrepris en vingt-quatre
-heures.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch38">CHAPITRE XXXVIII<br />
-De la pique<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> d'amour-propre.</h3>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Je sais que ce mot n'est pas trop français en ce sens, mais
-je ne trouve pas à le remplacer.</p>
-
-<p>En italien <i lang="it" xml:lang="it">puntiglio</i>, en anglais <i lang="en" xml:lang="en">pique</i>.</p>
-</div>
-
-<p>La pique est un mouvement de la vanité: je ne veux
-pas que mon antagoniste l'emporte sur moi, et <i>je prends
-cet antagoniste lui-même pour juge de mon mérite</i>. Je
-veux faire effet sur son c&oelig;ur. C'est pour cela qu'on va
-beaucoup au delà de ce qui est raisonnable.</p>
-
-<p>Quelquefois, pour justifier sa propre extravagance,
-l'on en vient au point de se dire que ce compétiteur a
-la prétention de nous faire sa dupe.</p>
-
-<p>La <i>pique</i>, étant une <i>maladie de l'honneur</i>, est beaucoup
-plus fréquente dans les monarchies, et ne doit
-se montrer que bien plus rarement dans les pays où
-règne l'habitude d'apprécier les actions par leur degré
-d'utilité, aux États-Unis d'Amérique, par exemple.</p>
-
-<p>Tout homme, et un Français plus qu'un autre,
-abhorre d'être pris pour dupe; cependant la légèreté
-de l'ancien caractère monarchique français<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> empêchait
-la <i>pique</i> de faire de grands ravages autre part que dans
-la galanterie ou l'amour-goût. La pique ne produisait
-des noirceurs remarquables que dans les monarchies
-où, par le climat, le caractère est plus sombre (le Portugal,
-le Piémont).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Les trois quarts des grands seigneurs français, vers 1778,
-auraient été dans le cas d'être r de j, dans un pays où les lois
-auraient été exécutées sans acception de personnes.</p>
-</div>
-<p>Les provinciaux, en France, se font un modèle ridicule
-de ce que doit être dans le monde la considération
-d'un galant homme, et puis ils se mettent à l'affût,
-et sont là toute leur vie à observer si personne ne saute
-le fossé. Ainsi, plus de naturel, ils sont toujours piqués,
-et cette manie donne du ridicule même à leur amour.
-C'est, après l'envie, ce qui rend le plus insoutenable
-le séjour des petites villes, et c'est ce qu'il faut se dire
-lorsqu'on admire la situation pittoresque de quelqu'une
-d'elles. Les émotions les plus généreuses et les plus
-nobles sont paralysées par le contact de ce qu'il y a
-de plus bas dans les produits de la civilisation. Pour
-achever de se rendre affreux, ces bourgeois ne parlent
-que de la corruption des grandes villes<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Comme ils se font la police les uns sur les autres, par
-envie, pour ce qui regarde l'amour, il y a moins d'amour en
-province et plus de libertinage. L'Italie est plus heureuse.</p>
-</div>
-<p>La pique ne peut pas exister dans l'amour-passion,
-elle est de l'orgueil féminin: «Si je me laisse malmener
-par mon amant, il me méprisera et ne pourra
-plus m'aimer»; ou elle est la jalousie avec toutes ses
-fureurs.</p>
-
-<p>La jalousie veut la mort de l'objet qu'elle craint.
-L'homme piqué est bien loin de là, il veut que son
-ennemi vive et surtout soit témoin de son triomphe.</p>
-
-<p>L'homme piqué verrait avec peine son rival renoncer
-à la concurrence, car cet homme peut avoir l'insolence
-de se dire au fond du c&oelig;ur: si j'eusse continué à m'occuper
-de cet objet, je l'eusse emporté sur lui.</p>
-
-<p>Dans la <i>pique</i>, on n'est nullement occupé du but
-apparent, il ne s'agit que de la victoire. C'est ce que
-l'on voit bien dans les amours des filles de l'Opéra; si
-vous éloignez la rivale, la prétendue passion, qui allait
-jusqu'à se jeter par la fenêtre, tombe à l'instant.</p>
-
-<p>L'amour par pique passe en un moment, au contraire
-de l'amour-passion. Il suffit que, par une démarche
-irréfragable, l'antagoniste avoue renoncer à la lutte.
-J'hésite cependant à avancer cette maxime, je n'en ai
-qu'un exemple et qui me laisse des doutes. Voici le
-fait, le lecteur jugera. Dona Diana est une jeune personne
-de vingt-trois ans, fille d'un des plus riches et
-des plus fiers bourgeois de Séville. Elle est belle, sans
-doute, mais d'une beauté marquée, et on lui accorde
-infiniment d'esprit et encore plus d'orgueil. Elle aimait
-passionnément, du moins en apparence, un jeune officier
-dont sa famille ne voulait pas. L'officier part pour
-l'Amérique avec Morillo; ils s'écrivaient sans cesse.
-Un jour, chez la mère de Dona Diana, au milieu de
-beaucoup de monde, un sot annonce la mort de cet
-aimable jeune homme. Tous les yeux se tournent sur
-elle, elle ne dit que ces mots: <i>C'est dommage, si jeune!</i>
-Nous avions justement lu, ce jour-là, une pièce du vieux
-Massinger, qui se termine d'une manière tragique, mais
-dans laquelle l'héroïne prend avec cette tranquillité
-apparente la mort de son amant. Je voyais la mère frémir,
-malgré son orgueil et sa haine; le père sortit pour
-cacher sa joie. Au milieu de tout cela et des spectateurs
-interdits et faisant des yeux au sot narrateur, Dona
-Diana, la seule tranquille, continua la conversation
-comme si de rien n'était. Sa mère effrayée la fit observer
-par sa femme de chambre, il ne parut rien de
-changé dans sa manière d'être.</p>
-
-<p>Deux ans après, un jeune homme très beau lui fait
-la cour. Encore cette fois, et toujours par la même raison,
-parce que le prétendant n'était pas noble, les
-parents de Dona Diana s'opposent violemment à ce
-mariage; elle déclare qu'il se fera. Il s'établit une pique
-d'amour-propre entre la jeune fille et son père. On
-interdit au jeune homme l'entrée de la maison. On
-ne conduit plus Dona Diana à la campagne et presque
-plus à l'église; on lui ôte avec un soin recherché tous
-les moyens possibles de rencontrer son amant. Lui se
-déguise et la voit en secret à de longs intervalles. Elle
-s'obstine de plus en plus et refuse les partis les plus
-brillants, même un titre et un grand établissement à la
-cour de Ferdinand VII. Toute la ville parle des malheurs
-de ces deux amants et de leur constance héroïque.
-Enfin, la majorité de Dona Diana approche; elle fait
-entendre à son père qu'elle va jouir du droit de disposer
-d'elle-même. La famille, forcée dans ses derniers
-retranchements, commence les négociations du mariage;
-quand il est à moitié conclu, dans une réunion officielle
-des deux familles, après six années de constance, le
-jeune homme refuse Dona Diana<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Il y a chaque année plusieurs exemples de femmes abandonnées
-aussi vilainement, et je pardonne la défiance aux femmes
-honnêtes.&mdash;Mirabeau, <i>Lettres à Sophie</i>. L'opinion est
-sans force dans les pays despotiques, il n'y a de réel que l'amitié
-du pacha.</p>
-</div>
-<p>Un quart d'heure après il n'y paraissait plus. Elle
-était consolée; aimait-elle par pique? ou est-ce une
-grande âme qui dédaigne de se donner, avec sa douleur,
-en spectacle au monde?</p>
-
-<p>Souvent l'amour-passion ne peut arriver, dirai-je au
-bonheur, qu'en faisant naître une <i>pique</i> d'amour-propre;
-alors il obtient en apparence tout ce qu'il saurait
-désirer, ses plaintes seraient ridicules et paraîtraient
-insensées; il ne peut pas faire confidence de son
-malheur, et cependant ce malheur, il le touche et le
-vérifie sans cesse; ses preuves sont entrelacées, si je
-puis ainsi dire, avec les circonstances les plus flatteuses
-et les plus faites pour donner des illusions ravissantes.
-Ce malheur vient présenter sa tête hideuse dans
-les moments les plus tendres, comme pour braver
-l'amant et lui faire sentir à la fois, et tout le bonheur
-d'être aimé de l'être charmant et insensible qu'il serre
-dans ses bras, et que ce bonheur ne sera jamais sien.
-C'est peut-être, après la jalousie, le malheur le plus
-cruel.</p>
-
-<p>On se souvient encore, dans une grande ville<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, d'un
-homme doux et tendre, entraîné par une rage de cette
-espèce à donner la mort à sa maîtresse qui ne l'aimait
-que par pique contre sa s&oelig;ur. Il l'engagea un soir à
-aller se promener sur mer en tête-à-tête, dans un joli
-canot qu'il avait préparé lui-même; arrivé en haute
-mer, il touche un ressort, le canot s'ouvre et disparaît
-pour toujours.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Livourne, 1819.</p>
-</div>
-<p>J'ai vu un homme de soixante ans se mettre à entretenir
-l'actrice la plus capricieuse, la plus folle, la plus
-aimable, la plus étonnante du théâtre de Londres, miss
-Cornel. «Et vous prétendez qu'elle vous soit fidèle?
-lui disait-on.&mdash;Pas le moins du monde; seulement
-elle m'aimera, et peut-être à la folie.»</p>
-
-<p>Et elle l'a aimé un an entier, et souvent à en perdre
-la raison; et elle a été jusqu'à trois mois de suite sans
-lui donner de sujets de plainte. Il avait établi une pique
-d'amour-propre choquante, sous beaucoup de rapports,
-entre sa maîtresse et sa fille.</p>
-
-<p>La <i>pique</i> triomphe dans l'amour-goût, dont elle fait
-le destin. C'est l'expérience par laquelle on différencie
-le mieux l'amour-goût de l'amour-passion. C'est une
-vieille maxime de guerre que l'on dit aux jeunes gens,
-lorsqu'ils arrivent au régiment, que si l'on a un billet
-de logement pour une maison où il y a deux s&oelig;urs, et
-que l'on veuille être aimé de l'une d'elles, il faut faire
-la cour à l'autre. Auprès de la plupart des femmes
-espagnoles jeunes, et qui font l'amour, si vous voulez
-être aimé, il suffit d'afficher de bonne foi et avec
-modestie que vous n'avez rien dans le c&oelig;ur pour la
-maîtresse de la maison. C'est de l'aimable général Lassale
-que je tiens cette maxime utile. C'est la manière
-la plus dangereuse d'attaquer l'amour-passion.</p>
-
-<p>La pique d'amour-propre fait le lien des mariages
-les plus heureux, après ceux que l'amour a formés.
-Beaucoup de maris s'assurent pour de longues années
-l'amour de leur femme en prenant une petite maîtresse
-deux mois après le mariage<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>. On fait naître l'habitude
-de ne penser qu'à un seul homme, et les liens de
-famille viennent la rendre invincible.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Voir les confessions d'un homme singulier (conte de mistress
-Opie).</p>
-</div>
-<p>Si dans le siècle et à la cour de Louis XV l'on a vu
-une grande dame (M<sup>me</sup> de Choiseul) adorer son mari<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>,
-c'est qu'il paraissait avoir un intérêt vif pour sa s&oelig;ur
-la duchesse de Grammont.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Lettres de M<sup>me</sup> du Deffant, Mémoires de Lauzun.</p>
-</div>
-<p>La maîtresse la plus négligée, dès qu'elle nous fait
-voir qu'elle préfère un autre homme, nous ôte le repos,
-et jette dans notre c&oelig;ur toutes les apparences de la
-passion.</p>
-
-<p>Le courage de l'Italien est un accès de colère, le courage
-de l'Allemand un moment d'ivresse, le courage de
-l'Espagnol un trait d'orgueil. S'il y avait une nation où
-le courage fût souvent une pique d'amour-propre entre
-les soldats de chaque compagnie, entre les régiments
-de chaque division, dans les déroutes, comme il n'y
-aurait plus de point d'appui, l'on ne saurait comment
-arrêter les armées de cette nation. Prévoir le danger et
-chercher à y porter remède serait le premier des ridicules
-parmi ces fuyards vaniteux.</p>
-
-<p>«Il ne faut qu'avoir ouvert une relation quelconque
-d'un voyage chez les sauvages de l'Amérique-Nord, dit
-un des plus aimables philosophes français<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, pour savoir
-que le sort ordinaire des prisonniers de guerre est, non
-pas seulement d'être brûlés vifs et mangés, mais d'être
-auparavant liés à un poteau près d'un bûcher enflammé,
-pour y être, pendant plusieurs heures, tourmentés
-par tout ce que la rage peut imaginer de plus
-féroce et de plus raffiné. Il faut lire ce que racontent de
-ces affreuses scènes les voyageurs témoins de la joie
-cannibale des assistants, et surtout de la fureur des
-femmes et des enfants, et de leur plaisir atroce à rivaliser
-de cruauté. Il faut voir ce qu'ils ajoutent de la
-fermeté héroïque, du sang-froid inaltérable du prisonnier,
-qui non seulement ne donne aucun signe de douleur,
-mais qui brave et défie ses bourreaux par tout ce
-que l'orgueil a de plus hautain, l'ironie de plus amer,
-le sarcasme de plus insultant; chantant ses propres
-exploits, énumérant les parents, les amis des spectateurs
-qu'il a tués, détaillant les supplices qu'il leur a
-fait souffrir, et accusant tous ceux qui l'entourent de
-lâcheté, de pusillanimité, d'ignorance à savoir tourmenter;
-jusqu'à ce que, tombant en lambeaux et dévoré
-vivant sous ses propres yeux par ses ennemis enivrés
-de fureur, le dernier souffle de sa voix et sa dernière
-injure s'exhalent avec sa vie<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>. Tout cela serait incroyable
-chez les nations civilisées, paraîtra une fable à nos
-capitaines de grenadiers les plus intrépides, et sera un
-jour révoqué en doute par la postérité.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Volney, <i>Tableau des États-Unis d'Amérique</i>, p. 491-496.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Un être accoutumé à un tel spectacle, et qui se sent exposé
-à en être le héros, peut n'être attentif qu'à la grandeur d'âme,
-et alors ce spectacle est le plus intime et le premier des plaisirs
-non actifs.</p>
-</div>
-<p>Ce phénomène physiologique tient à un état particulier
-de l'âme du prisonnier qui établit entre lui, d'un
-côté, et tous ses bourreaux de l'autre, une lutte d'amour-propre,
-une gageure de vanité à qui ne cédera pas.</p>
-
-<p>Nos braves chirurgiens militaires ont souvent observé
-que des blessés qui, dans un état calme d'esprit et de
-sens, auraient poussé les hauts cris durant certaines
-opérations, ne montrent, au contraire, que calme et
-grandeur d'âme s'ils sont préparés d'une certaine manière.
-Il s'agit de les piquer d'honneur, il faut prétendre,
-d'abord avec ménagement, puis avec contradiction
-irritante, qu'ils ne sont pas en état de supporter l'opération
-sans jeter de cris.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch39">CHAPITRE XXXIX<br />
-De l'amour à querelles.</h3>
-
-
-<p>Il y en a de deux espèces:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Celui où le querellant aime;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Celui où il n'aime pas.</p>
-
-<p>Si l'un des deux amants est trop supérieur dans les
-avantages qu'ils estiment tous les deux, il faut que
-l'amour de l'autre meure, car la crainte du mépris
-viendra tôt ou tard arrêter tout court la cristallisation.</p>
-
-<p>Rien n'est odieux aux gens médiocres comme la
-supériorité de l'esprit: c'est là, dans le monde de nos
-jours, la source de la haine; et si nous ne devons pas
-à ce principe des haines atroces, c'est uniquement que
-les gens qu'il sépare ne sont pas obligés de vivre
-ensemble. Que sera-ce de l'amour, où, tout étant naturel,
-surtout de la part de l'être supérieur, la supériorité
-n'est masquée par aucune précaution sociale?</p>
-
-<p>Pour que la passion puisse vivre, il faut que l'inférieur
-maltraite son partner, autrement celui-ci ne
-pourra pas fermer une fenêtre sans que l'autre ne se
-croie offensé.</p>
-
-<p>Quant à l'être supérieur, il se fait illusion, et l'amour
-qu'il sent, non seulement ne court aucun risque, mais
-presque toutes les faiblesses, dans ce que nous aimons,
-nous le rendent plus cher.</p>
-
-<p>Immédiatement après l'amour-passion et payé de
-retour, entre gens de la même portée, il faut placer,
-pour la durée, l'<i>amour à querelles</i>, où le querellant
-n'aime pas. On en trouvera des exemples dans les anecdotes
-relatives à la duchesse de Berri (<i>Mémoires de
-Duclos</i>).</p>
-
-<p>Participant à la nature des habitudes froides fondées
-sur le côté prosaïque et égoïste de la vie et compagnes
-inséparables de l'homme jusqu'au tombeau, cet amour
-peut durer plus longtemps que l'amour-passion lui-même.
-Mais ce n'est plus l'amour, c'est une habitude
-occasionnée par l'amour, et qui n'a de cette passion
-que les souvenirs et le plaisir physique. Cette habitude
-suppose nécessairement des âmes moins nobles. Chaque
-jour il se forme un petit drame. «Me grondera-t-il?»
-qui occupe l'imagination, comme dans l'amour-passion
-chaque jour on avait besoin de quelque nouvelle preuve
-de tendresse. Voir les anecdotes sur M<sup>me</sup> d'Houdetot et
-Saint-Lambert<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Mémoires de M<sup>me</sup> d'Épinay, je crois, ou de Marmontel.</p>
-</div>
-<p>Il est possible que l'orgueil refuse de s'habituer à ce
-genre d'intérêt; alors, après quelques mois de tempêtes,
-l'orgueil tue l'amour. Mais on voit cette noble
-passion résister longtemps avant d'expirer. Les petites
-querelles de l'amour heureux font longtemps illusion
-à un c&oelig;ur qui aime encore et qui se voit maltraité.
-Quelques raccommodements tendres peuvent rendre la
-transition plus supportable. Sous le prétexte de quelque
-chagrin secret, de quelque malheur de fortune,
-l'on excuse l'homme qu'on a beaucoup aimé; on s'habitue
-enfin à être querellée. Où trouver, en effet, hors
-de l'amour-passion, hors du jeu, hors de la possession
-du pouvoir<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> quelque autre source d'intérêt de tous les
-jours, comparable à celle-là pour la vivacité? Si le
-querellant vient à mourir, on voit la victime qui survit
-ne se consoler jamais. Ce principe fait le lien de beaucoup
-de mariages bourgeois; le grondé s'entend parler
-toute la journée de ce qu'il aime le mieux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Quoi qu'en disent certains ministres hypocrites, le pouvoir
-est le premier des plaisirs. Il me semble que l'amour
-seul peut l'emporter, et l'amour est une maladie heureuse
-qu'on ne peut se procurer comme un ministère.</p>
-</div>
-<p>Il y a une fausse espèce d'amour à querelles. J'ai pris
-dans une lettre d'une femme d'infiniment d'esprit le
-chapitre 33:</p>
-
-<p>«Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait
-la soif de tous les instants de l'amour-passion&hellip;
-Comme la crainte la plus vive ne l'abandonne jamais,
-ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer.»</p>
-
-<p>Chez les gens bourrus ou mal élevés, ou d'un naturel
-extrêmement violent, ce petit doute à calmer, cette
-crainte légère se manifestent par une querelle.</p>
-
-<p>Si la personne aimée n'est pas l'extrême susceptibilité,
-fruit d'une éducation soignée, elle peut trouver
-plus de vivacité, et par conséquent plus d'agrément,
-dans un amour de cette espèce; et même, avec toute
-la délicatesse possible, si l'on voit le <i>furieux</i> première
-victime de ses transports, il est bien difficile de ne pas
-l'en aimer davantage. Ce que lord Mortimer regrette
-peut-être le plus dans sa maîtresse, ce sont les chandeliers
-qu'elle lui jetait à la tête. En effet, si l'orgueil
-pardonne et admet de telles sensations, il faut convenir
-qu'elles font une cruelle guerre à l'ennui, ce grand
-ennemi des gens heureux.</p>
-
-<p>Saint-Simon, l'unique historien qu'ait eu la France,
-dit (tome 5, page 45):</p>
-
-<p>«Après maintes passades, la duchesse de Berri
-s'était éprise, tout de bon, de Riom, cadet de la maison
-de d'Aydie, fils d'une s&oelig;ur de M<sup>me</sup> de Biron. Il
-n'avait ni figure, ni esprit; c'était un gros garçon,
-court, joufflu et pâle, qui, avec beaucoup de bourgeons,
-ne ressemblait pas mal à un abcès; il avait de
-belles dents et n'avait pas imaginé causer une passion
-qui, en moins de rien, devint effrénée, et qui dura
-toujours, sans néanmoins empêcher les passades et les
-goûts de traverse; il n'avait rien vaillant, mais force
-frères et s&oelig;urs qui n'en avaient pas davantage. M. et
-M<sup>me</sup> de Pons, dame d'atour de M<sup>me</sup> la duchesse de
-Berri, étaient de leurs parents et de la même province;
-ils firent venir le jeune homme, qui était lieutenant de
-dragons, pour tâcher d'en faire quelque chose. A peine
-fut-il arrivé, que le goût se déclara, et il fut le maître
-au Luxembourg.</p>
-
-<p>«M. de Lauzun, dont il était petit-neveu, en riait
-sous cape; il était ravi et se voyait renaître en lui, au
-Luxembourg, du temps de Mademoiselle; il lui donnait
-des instructions, et Riom qui était doux et naturellement
-poli et respectueux, bon et honnête garçon,
-les écoutait: mais bientôt il sentit le pouvoir de ses
-charmes, qui ne pouvaient captiver que l'incompréhensible
-fantaisie de cette princesse. Sans en abuser
-avec autre personne, il se fit aimer de tout le monde;
-mais il traita sa duchesse comme M. de Lauzun avait
-traité Mademoiselle. Il fut bientôt paré des plus riches
-dentelles, des plus riches habits, muni d'argent, de
-boucles, de joyaux; il se faisait désirer, se plaisait à
-donner de la jalousie à la princesse, et à paraître jaloux
-lui-même; souvent il la faisait pleurer: peu à peu il
-la mit sur le pied de ne rien faire sans sa permission,
-pas même les choses indifférentes: tantôt prête à sortir
-pour aller à l'Opéra, il la faisait demeurer; d'autres
-fois il l'y faisait aller malgré elle; il l'obligeait à
-faire du bien à des dames qu'elle n'aimait point, ou
-dont elle était jalouse; et du mal à des gens qui lui
-plaisaient, et dont il faisait le jaloux. Jusqu'à sa parure,
-elle n'avait pas la moindre liberté; il se divertissait à
-la faire décoiffer, ou à lui faire changer d'habits, quand
-elle était toute prête; et cela si souvent, et quelquefois
-si publiquement, qu'il l'avait accoutumée, le soir,
-à prendre ses ordres pour la parure et l'occupation du
-lendemain, et le lendemain il changeait tout, et la princesse
-pleurait tant et plus; enfin elle en était venue à
-lui envoyer des messages par des valets affidés, car il
-logea presque en arrivant au Luxembourg; et les messages
-se réitéraient plusieurs fois pendant sa toilette
-pour savoir quels rubans elle mettrait, et ainsi de l'habit
-et des autres parures, et presque toujours il lui
-faisait porter ce qu'elle ne voulait point. Si quelquefois
-elle osait se licencier à la moindre chose sans son
-congé, il la traitait comme une servante, et les pleurs
-duraient souvent plusieurs jours.</p>
-
-<p>«Cette princesse si superbe, et qui se plaisait tant
-à montrer et à exercer le plus démesuré orgueil, s'avilit
-à faire des repas obscurs avec lui et avec des gens
-sans aveu, elle avec qui nul ne pouvait manger s'il
-n'était prince du sang. Le jésuite Riglet, qu'elle avait
-connu enfant, et qui l'avait cultivée, était admis dans
-ces repas particuliers, sans qu'il en eût honte, ni que
-la duchesse en fût embarrassée: M<sup>me</sup> de Mouchy était
-la confidente de toutes ces étranges particularités; elle
-et Riom mandaient les convives et choisissaient les
-jours. Cette dame raccommodait les amants, et cette
-vie était toute publique au Luxembourg, où tout s'adressait
-à Riom, qui, de son côté, avait soin de bien
-vivre avec tous, et avec un air de respect qu'il refusait,
-en public, à sa seule princesse. Devant tous, il lui faisait
-des réponses brusques qui faisaient baisser les
-yeux aux présents, et rougir la duchesse, qui ne contraignait
-point ses manières passionnées pour lui.»</p>
-
-<p>Riom était pour la duchesse un remède souverain à
-l'ennui.</p>
-
-<p>Une femme célèbre dit tout à coup au général Bonaparte,
-alors jeune héros couvert de gloire et sans crimes
-envers la liberté: «Général, une femme ne peut
-être que votre épouse ou votre s&oelig;ur.» Le héros ne
-comprit pas le compliment; l'on s'en est vengé par
-de belles injures. Ces femmes-là aiment à être méprisées
-par leur amant, elles ne l'aiment que cruel.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch39bis">CHAPITRE XXXIX <i>bis</i><br />
-Remèdes à l'amour.</h3>
-
-
-<p>Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité.
-En effet, le remède à l'amour est presque impossible.
-Il faut non seulement le danger qui rappelle
-fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre
-conservation<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>, mais il faut, ce qui est bien plus difficile,
-la continuité d'un danger piquant, et que l'on
-puisse éviter par adresse, afin que l'habitude de penser
-à sa propre conservation ait le temps de naître. Je ne
-vois guère qu'une tempête de seize jours, comme celle
-de don Juan<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> ou le naufrage de M. Cochelet parmi
-les Maures; autrement l'on prend bien vite l'habitude
-du péril, et même l'on se remet à songer à ce qu'on
-aime, avec plus de charme encore, quand on est en
-vedette, à vingt pas de l'ennemi.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Le danger de Henri Morton, dans la Clyde.</p>
-
-<div class="attr"><i>Old Mortality</i>, tome IV, page 224.</div></div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Du trop vanté lord Byron.</p>
-</div>
-<p>Nous l'avons répété sans cesse, l'amour d'un homme
-qui aime bien <i>jouit</i> ou <i>frémit</i> de tout ce qu'il s'imagine,
-et il n'y a rien dans la nature qui ne lui parle de
-ce qu'il aime. Or, jouir et frémir fait une occupation
-fort intéressante, et auprès de laquelle toutes les autres
-pâlissent.</p>
-
-<p>Un ami qui veut procurer la guérison du malade doit
-d'abord être toujours du parti de la femme aimée, et
-tous les amis qui ont plus de zèle que d'esprit ne manquent
-pas de faire le contraire.</p>
-
-<p>C'est attaquer, avec des forces trop ridiculeusement
-inégales, cet ensemble d'illusions charmantes que nous
-avons appelé autrefois cristallisation<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Uniquement pour abréger, et en demandant pardon du
-mot nouveau.</p>
-</div>
-<p>L'ami guérisseur doit avoir devant les yeux que, s'il
-se présente une absurdité à croire, comme il faut pour
-l'amant ou la dévorer ou renoncer à tout ce qui l'attache
-à la vie, il la dévorera, et, avec tout l'esprit possible,
-niera dans sa maîtresse les vices les plus évidents
-et les infidélités les plus atroces. C'est ainsi que, dans
-l'amour-passion, avec un peu de temps, tout se pardonne.</p>
-
-<p>Dans les caractères raisonnables et froids, il faudra,
-pour que l'amant dévore les vices, qu'il ne les aperçoive
-qu'après plusieurs mois de passion<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> M<sup>me</sup> Dornal et Serigny. Confessions du comte *** de Duclos.
-Voir la <a href="#Footnote_59">note 59</a>; mort du général Abdhallah, à
-Bologne.</p>
-</div>
-<p>Bien loin de chercher grossièrement et ouvertement
-à distraire l'amant, l'ami guérisseur doit lui parler à
-satiété, et de son amour et de sa maîtresse, et en même
-temps faire naître sous ses pas une foule de petits événements.
-Quand le voyage <i>isole</i>, il n'est pas remède<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>,
-et même rien ne rappelle plus tendrement ce qu'on
-aime que les contrastes. C'est au milieu des brillants
-salons de Paris, et auprès des femmes vantées comme
-les plus aimables, que j'ai le plus aimé ma pauvre maîtresse,
-solitaire et triste, dans son petit appartement
-au fond de la Romagne<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> J'ai pleuré presque tous les jours (Précieuses paroles du
-10 juin).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Salviati.</p>
-</div>
-<p>J'épiais, sur la pendule superbe du brillant salon où
-j'étais exilé, l'heure où elle sort à pied, et par la pluie,
-pour aller voir son amie. C'est en cherchant à l'oublier
-que j'ai vu que les contrastes sont la source de souvenirs
-moins vifs, mais bien plus célestes que ceux que
-l'on va chercher aux lieux où jadis on l'a rencontrée.</p>
-
-<p>Pour que l'absence soit utile, il faut que l'ami guérisseur
-soit toujours là pour faire faire à l'amant toutes
-les réflexions possibles sur les événements de son
-amour, et qu'il tâche de rendre ses réflexions ennuyeuses
-par leur longueur ou leur peu d'à-propos, ce
-qui leur donne l'effet de lieux communs: par exemple,
-être tendre et sentimental après un dîner égayé de
-bons vins.</p>
-
-<p>S'il est si difficile d'oublier une femme auprès de
-laquelle on a trouvé le bonheur, c'est qu'il est certains
-moments que l'imagination ne peut se lasser de représenter
-et d'embellir.</p>
-
-<p>Je ne dis rien de l'orgueil, remède cruel et souverain,
-mais qui n'est pas à l'usage des âmes tendres.</p>
-
-<p>Les premières scènes du Roméo de Shakespeare forment
-un tableau admirable; il y a loin de l'homme qui
-se dit tristement: «<i lang="en" xml:lang="en">She hath forsworn to love</i>», à
-celui qui s'écrie au comble du bonheur: «<i lang="en" xml:lang="en">Come what
-sorrow can!</i>»</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch39ter">CHAPITRE XXXIX <i>ter</i></h3>
-
-<blockquote class="exergue">
-<p lang="en" xml:lang="en">Her passion will die like a lamp
-for want of what the flame should
-feed upon.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc" lang="en" xml:lang="en">Bride of Lammermoor</span>, II, 116.</div>
-</blockquote>
-
-<p>L'amour guérisseur doit bien se garder des mauvaises
-raisons, par exemple de parler d'<i>ingratitude</i>.
-C'est ressusciter la cristallisation que de lui ménager
-une victoire et un nouveau plaisir.</p>
-
-<p>Il ne peut pas y avoir d'ingratitude en amour; le
-plaisir actuel paye toujours et au delà les sacrifices les
-plus grands en apparence. Je ne vois pas d'autres torts
-possibles que le manque de franchise; il faut accuser
-juste l'état de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Pour peu que l'ami guérisseur attaque l'amour de
-front, l'amant répond: «Être amoureux, même avec
-la colère de ce qu'on aime, ce n'en est pas moins,
-pour m'abaisser à votre style de marchand, avoir un
-billet à une loterie dont le bonheur est à mille lieues
-au-dessus de tout ce que vous pouvez m'offrir, dans
-votre monde d'indifférence et d'intérêt personnel. Il
-faut avoir beaucoup de vanité, et de la bien petite,
-pour être heureux parce qu'on vous reçoit bien. Je ne
-blâme point les hommes d'en agir ainsi dans leur
-monde. Mais, auprès de Léonore, je trouvais un monde
-où tout était céleste, tendre, généreux. La plus sublime
-et presque incroyable vertu de votre monde, dans nos
-entretiens, ne comptait que pour une vertu ordinaire
-et de tous les jours. Laissez-moi au moins rêver au
-bonheur de passer ma vie auprès d'un tel être. Quoique
-je voie bien que la calomnie m'a perdu et que je
-n'ai plus d'espoir, du moins je lui ferai le sacrifice de
-ma vengeance.»</p>
-
-<p>On ne peut guère arrêter l'amour que dans les commencements.
-Outre le prompt départ et les distractions
-obligées du grand monde, comme dans le cas de
-la comtesse Kalember, il y a plusieurs petites ruses
-que l'ami guérisseur peut mettre en usage. Par exemple
-il fera tomber sous vos yeux, comme par hasard, que
-la femme que vous aimez n'a pas pour vous, hors de
-ce qui fait l'objet de la guerre, les égards de politesse
-et d'estime qu'elle accordait à un rival. Les plus petites
-choses suffisent, car tout est <i>signe</i> en amour; par
-exemple, elle ne vous donne pas le bras pour monter
-à sa loge; cette niaiserie, prise au tragique par un c&oelig;ur
-passionné, liant une humiliation à chaque jugement qui
-forme la cristallisation, empoisonne la source de
-l'amour et peut le détruire.</p>
-
-<p>On peut faire accuser la femme qui se conduit mal
-avec notre ami d'un défaut physique et ridicule impossible
-à vérifier; si l'amant pouvait vérifier la calomnie,
-même quand il la trouverait fondée, elle serait rendue
-défavorable par l'imagination, et bientôt il n'y paraîtrait
-pas. Il n'y a que l'imagination qui puisse se résister
-à elle-même; Henri III le savait bien quand il
-médisait de la célèbre duchesse de Montpensier.</p>
-
-<p>C'est donc l'imagination qu'il faut surtout garder chez
-une jeune fille que l'on veut préserver de l'amour. Et
-moins elle aura de vulgarité dans l'esprit, plus son âme
-sera noble et généreuse, plus en un mot elle sera digne
-de nos respects, plus grand sera le danger qu'elle
-court.</p>
-
-<p>Il est toujours périlleux pour une jeune personne
-de souffrir que ses souvenirs s'attachent d'une manière
-répétée, et avec trop de complaisance, au même individu.
-Si la reconnaissance, l'admiration ou la curiosité
-viennent redoubler les liens du souvenir, elle est presque
-sûrement sur le bord du précipice. Plus grand est
-l'ennui de la vie habituelle, plus sont actifs les poisons
-nommés gratitude, admiration, curiosité. Il faut alors
-une rapide, prompte et énergique distraction.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'un peu de rudesse et de <i>non-curance</i>
-dans le premier abord, si la drogue est administrée
-avec naturel, est presque un sûr moyen de se faire
-respecter d'une femme d'esprit.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">LIVRE SECOND</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="ch40">CHAPITRE XL</h3>
-
-
-<p>Tous les amours, toutes les imaginations, prennent
-dans les individus la couleur des six tempéraments:</p>
-
-<p>Le sanguin, ou le Français, ou M. de Francueil
-(Mémoires de M<sup>me</sup> d'Épinay);</p>
-
-<p>Le bilieux, ou l'Espagnol, ou Lauzun (Peguilhen des
-Mémoires de Saint-Simon);</p>
-
-<p>Le mélancolique, ou l'Allemand, ou le don Carlos de
-Schiller;</p>
-
-<p>Le flegmatique, ou le Hollandais;</p>
-
-<p>Le nerveux, ou Voltaire;</p>
-
-<p>L'athlétique, ou Milon de Crotone<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Voir Cabanis, influence du physique, etc.</p>
-</div>
-<p>Si l'influence des tempéraments se fait sentir dans
-l'ambition, l'avarice, l'amitié, etc., etc., que sera-ce
-dans l'amour, qui a un mélange forcé de physique?</p>
-
-<p>Supposons que tous les amours puissent se rapporter
-aux quatre variétés que nous avons notées:</p>
-
-<p>Amour-passion, ou Julie d'Étanges;</p>
-
-<p>Amour-goût, ou galanterie;</p>
-
-<p>Amour physique;</p>
-
-<p>Amour de vanité (une duchesse n'a jamais que trente
-ans pour un bourgeois).</p>
-
-<p>Il faut faire passer ces quatre amours par les six
-variétés dépendantes des habitudes que les six tempéraments
-donnent à l'imagination. Tibère n'avait pas
-l'imagination folle de Henri VIII.</p>
-
-<p>Faisons passer ensuite toutes les combinaisons que
-nous aurons obtenues par les différences d'habitudes
-dépendantes des gouvernements ou des caractères
-nationaux:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Le despotisme asiatique tel qu'on le voit à Constantinople;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> La monarchie absolue à la Louis XIV;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> L'aristocratie masquée par une charte, ou le gouvernement
-d'une nation au profit des riches, comme
-l'Angleterre, le tout suivant les règles de la morale soi-disant
-biblique;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> La république fédérative, ou le gouvernement au
-profit de tous, comme aux États-Unis d'Amérique;</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> La monarchie constitutionnelle, ou&hellip;</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> Un État en révolution, comme l'Espagne, le Portugal,
-la France. Cette situation d'un pays, donnant
-une passion vive à tout le monde, met du naturel dans
-les m&oelig;urs, détruit les niaiseries, les vertus de convention,
-les convenances bêtes<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, donne du sérieux à
-la jeunesse, et lui fait mépriser l'amour de vanité et
-négliger la galanterie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Les souliers sans rubans du ministre Roland: «Ah! Monsieur,
-tout est perdu», répond Dumourier. A la séance royale,
-le président de l'assemblée croise les jambes.</p>
-</div>
-<p>Cet état peut durer longtemps et former les habitudes
-d'une génération. En France, il commença en 1788, fut
-interrompu en 1802, et recommença en 1815, pour
-finir Dieu sait quand.</p>
-
-<p>Après toutes ces manières générales de considérer
-l'<i>amour</i>, on a les différences d'âge, et l'on arrive enfin
-aux particularités individuelles.</p>
-
-<p>Par exemple, on pourrait dire:</p>
-
-<p>J'ai trouvé à Dresde, chez le comte Woltstein,
-l'amour de vanité, le tempérament mélancolique, les
-habitudes monarchiques, l'âge de trente ans, et&hellip; les
-particularités individuelles.</p>
-
-<p>Cette manière de voir les choses abrège et communique
-de la froideur à la tête de celui qui juge de
-l'amour, chose essentielle et fort difficile.</p>
-
-<p>Or, comme en physiologie l'homme ne sait presque
-rien sur lui-même que par l'anatomie comparée, de
-même, dans les passions, la vanité et plusieurs autres
-causes d'illusion font que nous ne pouvons être éclairés
-sur ce qui se passe dans nous que par les faiblesses
-que nous avons observées chez les autres. Si par hasard
-cet essai a un effet utile, ce sera de conduire l'esprit
-à faire de ces sortes de rapprochements. Pour engager
-à les faire, je vais essayer d'esquisser quelques traits
-généraux du caractère de l'amour chez les diverses
-nations.</p>
-
-<p>Je prie qu'on me pardonne si je reviens souvent à
-l'Italie: dans l'état actuel des m&oelig;urs de l'Europe,
-c'est le seul pays où croisse en liberté la plante que je
-décris. En France, la vanité; en Allemagne, une prétendue
-philosophie folle à mourir de rire; en Angleterre,
-un orgueil timide, souffrant, rancunier, la torturent,
-l'étouffent, ou lui font prendre une direction
-baroque<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> On ne se sera que trop aperçu que ce traité est fait de
-morceaux écrits à mesure que Lisio Visconti voyait les anecdotes
-se passer sous ses yeux, dans ses voyages. L'on trouve
-toutes ces anecdotes contées au long dans le journal de sa vie;
-peut-être aurais-je dû les insérer, mais on les eût trouvées peu
-convenables. Les notes les plus anciennes portent la date de
-Berlin, 1807, et les dernières sont de quelques jours avant sa
-mort, juin 1819. Quelques dates ont été altérées exprès pour
-n'être pas indiscret; mais à cela se bornent tous mes changements:
-je ne me suis pas cru autorisé à refondre le style. Ce
-livre a été écrit en cent lieux divers, puisse-t-il être lu de
-même.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch41">CHAPITRE XLI<br />
-Des nations par rapport à l'amour.<br />
-DE LA FRANCE.</h3>
-
-
-<p>Je cherche à me dépouiller de mes affections et à
-n'être qu'un froid philosophe.</p>
-
-<p>Formées par les aimables Français, qui n'ont que de
-la vanité et des désirs physiques, les femmes françaises
-sont des êtres moins agissants, moins énergiques,
-moins redoutés, et surtout moins aimés et moins puissants
-que les femmes espagnoles et italiennes.</p>
-
-<p>Une femme n'est puissante que par le degré de
-malheur dont elle peut punir son amant; or, quand
-on n'a que de la vanité, toute femme est utile, aucune
-n'est nécessaire; le succès flatteur est de conquérir et
-non de conserver. Quand on n'a que des désirs physiques,
-on trouve les filles, et c'est pourquoi les filles de
-France sont charmantes, et celles de l'Espagne fort
-mal. En France, les filles peuvent donner à beaucoup
-d'hommes autant de bonheur que les femmes honnêtes,
-c'est-à-dire du bonheur sans amour, et il y a toujours
-une chose qu'un Français respecte plus que sa maîtresse:
-c'est sa vanité.</p>
-
-<p>Un jeune homme de Paris prend dans une maîtresse
-une sorte d'esclave, destinée surtout à lui donner des
-jouissances de vanité. Si elle résiste aux ordres de
-cette passion dominante, il la quitte, et n'en est que
-plus content de lui en disant à ses amis avec quelle
-supériorité de manières, avec quel piquant de procédés
-il l'a plantée là.</p>
-
-<p>Un Français qui connaissait bien son pays (Meilhan)
-dit: «En France, les grandes passions sont aussi rares
-que les grands hommes.»</p>
-
-<p>La langue manque de termes pour dire combien est
-impossible pour un Français le rôle d'amant quitté,
-et au désespoir, au vu et au su de toute une ville. Rien
-de plus commun à Venise ou à Bologne.</p>
-
-<p>Pour trouver l'amour à Paris, il faut descendre jusqu'aux
-classes dans lesquelles l'absence de l'éducation
-et de la vanité et la lutte avec les vrais besoins ont
-laissé plus d'énergie.</p>
-
-<p>Se laisser voir avec un grand désir non satisfait,
-c'est laisser voir <i>soi inférieur</i>, chose impossible en
-France, si ce n'est pour les gens au-dessous de tout;
-c'est prêter le flanc à toutes les mauvaises plaisanteries
-possibles: de là les louanges exagérées des filles
-dans la bouche des jeunes gens qui redoutent leur
-c&oelig;ur. L'appréhension extrême et grossière de laisser
-voir <i>soi inférieur</i> fait le principe de la conversation
-des gens de province. N'en a-t-on pas vu un dernièrement
-qui, en apprenant l'assassinat de monseigneur le
-duc de Berri, a répondu: «<i>Je le savais<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</i>»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Historique. Plusieurs, quoique fort curieux, sont choqués
-d'apprendre des nouvelles: ils redoutent de paraître inférieurs
-à celui qui les leur conte.</p>
-</div>
-<p>Au moyen âge, la présence du danger <i>trempait</i> les
-c&oelig;urs, et c'est là, si je ne me trompe, la seconde cause
-de l'étonnante supériorité des hommes du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle.
-L'originalité, qui est chez nous rare, ridicule, dangereuse
-et souvent affectée, était alors commune et sans
-fard. Les pays où le danger montre encore souvent sa
-main de fer, comme la Corse<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, l'Espagne, l'Italie, peuvent
-encore donner de grands hommes. Dans ces climats,
-où une chaleur brûlante exalte la bile pendant
-trois mois de l'année, ce n'est que la <i>direction</i> du ressort
-qui manque; à Paris, j'ai peur que ce soit le <i>ressort</i>
-lui-même<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Mémoires de M. Réalier-Dumas. La Corse, qui, par sa population,
-cent quatre-vingt mille âmes, ne formerait pas la moitié
-de la plupart des départements français, a donné, dans ces
-derniers temps, Salliceti, Pozzo-di-Borgo, le général Sébastiani,
-Cervioni, Abbatucci, Lucien et Napoléon Bonaparte,
-Arena. Le département du Nord, qui a neuf cent mille habitants,
-est loin d'une pareille liste. C'est qu'en Corse chacun, en
-sortant de chez soi, peut rencontrer un coup de fusil; et le
-Corse, au lieu de se soumettre en vrai chrétien, cherche à se
-défendre et surtout à se venger. Voilà comment se fabriquent
-les âmes à la Napoléon. Il y a loin de là à un palais garni de
-menins et de chambellans, et à Fénelon obligé de raisonner
-son respect pour <i>monseigneur</i>, parlant à monseigneur lui-même
-âgé de douze ans. Voir les ouvrages de ce grand écrivain.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> A Paris, pour être bien, il faut faire attention à un million
-de petites choses. Cependant voici une objection très forte.
-L'on compte beaucoup plus de femmes qui se tuent par amour,
-à Paris, que dans toutes les villes d'Italie ensemble. Ce fait
-m'embarrasse beaucoup; je ne sais qu'y répondre pour le
-moment, mais il ne change pas mon opinion. Peut-être que la
-mort paraît peu de chose dans ce moment aux Français, tant
-la vie ultra civilisée est ennuyeuse, ou plutôt, on se brûle la
-cervelle, outré d'un malheur de vanité.</p>
-</div>
-<p>Beaucoup de nos jeunes gens, si braves d'ailleurs à
-Montmirail ou au bois de Boulogne, ont peur d'aimer,
-et c'est réellement par pusillanimité qu'on les voit à
-vingt ans fuir la vue d'une jeune fille qu'ils ont trouvée
-jolie. Quand ils se rappellent ce qu'ils ont lu dans
-les romans qu'il est <i>convenable</i> qu'un amant fasse, ils
-se sentent glacés. Ces âmes froides ne conçoivent pas
-que l'orage des passions, en formant les ondes de la
-mer, enfle les voiles du vaisseau et lui donne la force
-de les surmonter.</p>
-
-<p>L'amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir
-le courage d'aller la cueillir sur les bords d'un précipice
-affreux. Outre le ridicule, l'amour voit toujours à ses
-côtés le désespoir d'être quitté par ce qu'on aime, et
-il ne reste plus qu'un <i>dead blank</i> pour tout le reste de
-la vie.</p>
-
-<p>La perfection de la civilisation serait de combiner
-tous les plaisirs délicats du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle avec la présence
-plus fréquente du danger<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>. Il faudrait que les jouissances
-de la vie privée pussent être augmentées à l'infini
-en s'exposant souvent au danger. Ce n'est pas purement
-du danger militaire que je parle. Je voudrais ce
-danger de tous les moments, sous toutes les formes, et
-pour tous les intérêts de l'existence qui formaient l'essence
-de la vie au moyen âge. Le danger, tel que notre
-civilisation l'a arrangé et paré, s'allie fort bien avec la
-plus ennuyeuse faiblesse de caractère.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> J'admire les m&oelig;urs du temps de Louis XIV: on passait
-sans cesse et en trois jours des salons de Marly aux champs de
-bataille de Senef et de Ramillies. Les épouses, les mères, les
-amantes, étaient dans des transes continuelles. Voir les Lettres
-de M<sup>me</sup> de Sévigné. La présence du danger avait conservé
-dans la langue une énergie et une franchise que nous n'oserions
-plus hasarder aujourd'hui; mais aussi M. de Lameth tuait
-l'amant de sa femme. Si un Walter Scott nous faisait un roman
-du temps de Louis XIV, nous serions bien étonnés.</p>
-</div>
-<p>Je vois dans <i lang="en" xml:lang="en">A voice from Saint-Helena</i>, de
-M. O'Meara, ces paroles d'un grand homme:</p>
-
-<p>«Dire à Murat: Allez et détruisez ces sept à huit
-régiments ennemis qui sont là-bas dans la plaine, près
-de ce clocher; à l'instant il partait comme un éclair, et,
-de quelque peu de cavalerie qu'il fût suivi, bientôt les
-régiments ennemis étaient enfoncés, tués, anéantis.
-Laissez cet homme à lui-même, vous n'aviez plus qu'un
-imbécile sans jugement. Je ne puis concevoir comment
-un homme si brave était si lâche. Il n'était brave que
-devant l'ennemi; mais là, c'était probablement le soldat
-le plus brillant et le plus hardi de toute l'Europe.</p>
-
-<p>«C'était un héros, un Saladin, un Richard C&oelig;ur-de-Lion
-sur le champ de bataille: faites-le roi et placez-le
-dans une salle de conseil, vous n'aviez plus qu'un poltron
-sans décision ni jugement. Murat et Ney sont les
-hommes les plus braves que j'ai connus.» (O'Meara,
-tome II, page 94.)</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch42">CHAPITRE XLII<br />
-Suite de la France.</h3>
-
-
-<p>Je demande la permission de médire encore un peu
-de la France. Le lecteur ne doit pas craindre de voir
-ma satire rester impunie; si cet essai trouve des lecteurs,
-mes injures me seront rendues au centuple;
-l'honneur national veille.</p>
-
-<p>La France est importante dans le plan de ce livre,
-parce que Paris, grâce à la supériorité de sa conversation
-et de sa littérature, est et sera toujours le salon
-de l'Europe.</p>
-
-<p>Les trois quarts des billets du matin, à Vienne comme
-à Londres, sont écrits en français, ou pleins d'allusions,
-et de citations aussi en français<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, et Dieu sait
-quel français.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Les écrivains les plus graves croient, en Angleterre, se
-donner un air cavalier en citant des mots français qui, la plupart,
-n'ont jamais été français que dans les grammaires anglaises.
-Voir les rédacteurs de l'<i>Edinburgh-Review</i>; voir les
-Mémoires de la comtesse de Lichtnau, maîtresse de l'avant-dernier
-roi de Prusse.</p>
-</div>
-<p>Sous le rapport des grandes passions, la France est,
-ce me semble, privée d'originalité par deux causes:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Le véritable honneur ou le désir de ressembler à
-Bayard, pour être honoré dans le monde et y voir chaque
-jour notre vanité satisfaite;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> L'honneur bête ou le désir de ressembler aux
-gens de bon ton, du grand monde de Paris. L'art d'entrer
-dans un salon, de marquer de l'éloignement à un
-rival, de se brouiller avec sa maîtresse, etc.</p>
-
-<p>L'honneur bête, d'abord par lui-même, comme capable
-d'être compris par les sots, et ensuite comme s'appliquant
-à des actions de tous les jours, et même de
-toutes les heures, est beaucoup plus utile que l'honneur
-vrai aux plaisirs de notre vanité. On voit des gens
-très bien reçus dans le monde avec de l'honneur bête
-sans honneur vrai, et le contraire est impossible.</p>
-
-<p>Le ton du grand monde est:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> De traiter avec ironie tous les grands intérêts.
-Rien de plus naturel; autrefois les gens véritablement
-du grand monde ne pouvaient être profondément affectés
-par rien; ils n'en avaient pas le temps. Le séjour à
-la campagne change cela. D'ailleurs, c'est une position
-contre nature pour un Français que de se laisser voir
-<i>admirant</i><a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>, c'est-à-dire inférieur, non seulement à ce
-qu'il admire, passe encore pour cela, mais même à
-son voisin, si ce voisin s'avise de se moquer de ce
-qu'il admire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> L'admiration de mode, comme Hume vers 1775, ou Franklin
-en 1784, ne fait pas objection.</p>
-</div>
-<p>En Allemagne, en Italie, en Espagne, l'admiration
-est, au contraire, pleine de bonne foi et de bonheur;
-là l'admirant a orgueil de ses transports et plaint le
-siffleur: je ne dis pas le moqueur, c'est un rôle impossible
-dans des pays où le seul ridicule est de manquer
-la route du bonheur, et non l'imitation d'une certaine
-manière d'être. Dans le Midi, la méfiance et l'horreur
-d'être troublé dans des plaisirs vivement sentis met
-une admiration innée pour le luxe et la pompe. Voyez
-les cours de Madrid et de Naples, voyez une <i>funzione</i>
-à Cadix, cela va jusqu'au délire<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Voyage en Espagne de M. Semple; il peint vrai, et l'on
-trouvera une description de la bataille de Trafalgar, entendue
-dans le lointain, qui laisse un souvenir.</p>
-</div>
-<p>2<sup>o</sup> Un Français se croit l'homme le plus malheureux
-et presque le plus ridicule s'il est obligé de passer son
-temps seul. Or, qu'est-ce que l'amour sans solitude?</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Un homme passionné ne pense qu'à soi, un homme
-qui veut de la considération ne pense qu'à autrui; il y
-a plus: avant 1789, la sûreté individuelle ne se trouvait
-en France qu'en faisant partie d'un <i>corps</i>, la robe,
-par exemple<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, et étant protégé par les membres de ce
-corps. La pensée de votre voisin était donc partie intégrante
-et nécessaire de votre bonheur. Cela était encore
-plus vrai à la cour qu'à Paris. Il est facile de sentir
-combien ces habitudes, qui, à la vérité, perdent tous
-les jours de leur force, mais dont les Français ont
-encore pour un siècle, favorisent les grandes passions.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Correspondance de Grimm, janvier 1783.</p>
-
-<p>«M. le comte de N***, capitaine en survivance des gardes de
-Monsieur, piqué de ne plus trouver de place au balcon, le jour
-de l'ouverture de la nouvelle salle, s'avisa fort mal à propos de
-disputer la sienne à un honnête procureur; celui-ci, maître
-Pernot, ne voulut jamais désemparer.&mdash;Vous prenez ma place.&mdash;Je
-garde la mienne.&mdash;Et qui êtes-vous?&mdash;Je suis monsieur
-six francs&hellip; (c'est le prix de ces places). Et puis des mots
-plus vifs, des injures, des coups de coude. Le comte de N***
-poussa l'indiscrétion au point de traiter le pauvre robin de
-voleur, et prit enfin sur lui d'ordonner au sergent de service
-de s'assurer de sa personne et de le conduire au corps de
-garde. Maître Pernot s'y rendit avec beaucoup de dignité, et
-n'en sortit que pour aller déposer sa plainte chez un commissaire.
-Le redoutable corps dont il a l'honneur d'être membre
-n'a jamais voulu consentir qu'il s'en désistât. L'affaire vient
-d'être jugée au parlement. M. de *** a été condamné à tous les
-dépens, à faire réparation au procureur, à lui payer deux mille
-écus de dommages et intérêts, applicables, de son consentement,
-aux pauvres prisonniers de la Conciergerie; de plus, il
-est enjoint très expressément audit comte de ne plus prétexter
-des ordres du roi pour troubler le spectacle, etc. Cette aventure
-a fait beaucoup de bruit, il s'y est mêlé de grands intérêts:
-toute la robe a cru être insultée par l'outrage fait à un homme
-de sa livrée, etc. M. de ***, pour faire oublier son aventure, est
-allé chercher des lauriers au camp de Saint-Roch. Il ne pouvait
-mieux faire, a-t-on dit, car on ne peut douter de son talent
-pour emporter les places de haute lutte.» Supposez un philosophe
-obscur au lieu de maître Pernot. Utilité du duel.</p>
-
-<p>Grimm, troisième partie, tome II, p. 102.</p>
-
-<p>Voir plus loin, p. 496, une lettre assez raisonnable de Beaumarchais,
-qui refuse une loge grillée qu'un de ses amis lui
-demandait pour <i>Figaro</i>. Tant qu'on a cru que cette réponse
-s'adressait à un duc, la fermentation a été grande, et l'on parlait
-de punitions graves. On n'a plus fait qu'en rire quand Beaumarchais
-a déclaré que sa lettre était adressée à M. le président
-du Paty. Il y a loin de 1785 à 1822! Nous ne comprenons plus
-ces sentiments. Et l'on veut que la même tragédie qui touchait
-ces gens-là soit bonne pour nous!</p>
-</div>
-<p>Je crois voir un homme qui se jette par la fenêtre,
-mais qui cherche pourtant à avoir une position gracieuse
-en arrivant sur le pavé.</p>
-
-<p>L'homme passionné est comme lui et non comme un
-autre, source de tous les ridicules en France; et de
-plus il offense les autres, ce qui donne des ailes au
-ridicule.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch43">CHAPITRE XLIII<br />
-De l'Italie.</h3>
-
-
-<p>Le bonheur de l'Italie est d'être laissée à l'inspiration
-du moment, bonheur partagé jusqu'à un certain
-point par l'Allemagne et l'Angleterre.</p>
-
-<p>De plus, l'Italie est un pays où l'utile, qui fut la
-vertu des républiques du moyen âge<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, n'a pas été
-détrôné par l'honneur ou la vertu arrangée à l'usage
-des rois<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>, et l'honneur vrai ouvre les voies à l'honneur
-bête; il accoutume à se demander: Quelle idée le voisin
-se fait-il de mon bonheur? et le bonheur de sentiment
-ne peut être l'objet de vanité, car il est invisible<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>.
-Pour preuve de tout cela, la France est le pays
-du monde où il y a le moins de mariages d'inclination<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> <span lang="it" xml:lang="it">G. Pechio nelle sue vivacissime lettere ad una bella giovane
-Inglese sopra la Spagna libera, laquale è un medio-evo,
-non redidivo, ma sempre vivo dice, pagina 60:</span></p>
-
-<p lang="it" xml:lang="it">«Lo scopo degli Spagnuoli non era la gloria, ma la indipendenza.
-Se gli Spagnuoli non si fossero battuti che per l'onore,
-la guerra era finita colla bataglia di Tudela. L'onore è di una
-natura bizarra, macchiato una volta, perde tutta la forza per
-agire&hellip; L'esercito di linea spagnuolo imbevuto anch' egli, dei
-pregiudizj d'ell onore (vale a dire fatto Europeo moderno) vinto
-che fosse si sbandava col pensiero che tutto coll' <i>onore</i> era
-perduto, etc.»</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Un homme s'honore, en 1620, en disant sans cesse, et le
-plus servilement qu'il peut: <i>Le roi mon maître</i> (voir les mémoires
-de Noailles, de Torcy et de tous les ambassadeurs de
-Louis XIV); c'est tout simple: par ce tour de phrase, il proclame
-le <i>rang</i> qu'il occupe parmi les sujets. Ce rang qu'il tient
-du roi remplace, dans l'attention et dans l'estime de ces hommes,
-le rang qu'il tenait dans la Rome antique de l'opinion de
-ses concitoyens qui l'avaient vu combattre à Trasimène et parler
-au Forum. On bat en brèche la monarchie absolue en ruinant
-la <i>vanité</i> et ses ouvrages avancés qu'elle appelle les <i>convenances</i>.
-La dispute entre Shakespeare et Racine n'est qu'une
-des formes de la dispute entre Louis XIV et la Charte.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> On ne peut l'évaluer que sur les actions non réfléchies.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Miss O'Neil, Mrs Couts, et la plupart des grandes actrices
-anglaises quittent le théâtre pour se marier richement.</p>
-</div>
-<p>D'autres avantages de l'Italie, c'est le loisir profond
-sous un ciel admirable et qui porte à être sensible à la
-beauté sous toutes les formes. C'est une défiance
-extrême et pourtant raisonnable qui augmente l'isolement
-et double le charme de l'intimité, c'est le manque
-de la lecture des romans et presque de toute lecture
-qui laisse encore plus à l'inspiration du moment; c'est
-la passion de la musique qui excite dans l'âme un mouvement
-si semblable à celui de l'amour.</p>
-
-<p>En France, vers 1770, il n'y avait pas de méfiance;
-au contraire, il était du bel usage de vivre et de mourir
-en public, et comme la duchesse de Luxembourg
-était intime avec cent amis, il n'y avait pas non plus
-d'intimité ou d'amitié proprement dites.</p>
-
-<p>En Italie, comme avoir une passion n'est pas un avantage
-très rare, ce n'est pas un ridicule<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, et l'on entend
-citer tout haut dans les salons des maximes générales
-sur l'amour. Le public connaît les symptômes et les
-périodes de cette maladie et s'en occupe beaucoup. On
-dit à un homme quitté: «Vous allez être au désespoir
-pendant six mois; mais ensuite vous guérirez comme
-un tel, un tel, etc.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> On passe la galanterie aux femmes, mais l'amour leur
-donne du ridicule, écrivait le judicieux abbé Girard, à Paris,
-en 1740.</p>
-</div>
-<p>En Italie, les jugements du public sont les très humbles
-serviteurs des passions. Le plaisir réel y exerce le
-pouvoir qui ailleurs est aux mains de la société; c'est
-tout simple, la société ne donnant presque point de
-plaisirs à un peuple qui n'a pas le temps d'avoir de la
-vanité, et qui veut se faire oublier du pacha, elle n'a
-que peu d'autorité. Les ennuyés blâment bien les
-passionnés, mais on se moque d'eux. Au midi des
-Alpes, la société est un despote qui manque de cachots.</p>
-
-<p>A Paris, comme l'honneur commande de défendre
-l'épée à la main, ou par de bons mots si l'on peut,
-toutes les avenues de tout grand intérêt avoué, il est
-bien plus commode de se réfugier dans l'ironie. Plusieurs
-jeunes gens ont pris un autre parti, c'est de se
-faire de l'école de J.-J. Rousseau et de M<sup>me</sup> de Staël.
-Puisque l'ironie est devenue une manière vulgaire, il
-a bien fallu avoir du sentiment. Un de Pezai, de nos
-jours, écrivait comme M. Darlincourt; d'ailleurs, depuis
-1789, les événements combattent en faveur de l'<i>utile</i>
-ou de la sensation individuelle contre l'<i>honneur</i> ou
-l'empire de l'opinion; le spectacle des chambres
-apprend à tout discuter, même la plaisanterie. La
-nation devient sérieuse, la galanterie perd du terrain.</p>
-
-<p>Je dois dire, comme Français, que ce n'est pas un
-petit nombre de fortunes colossales qui fait la richesse
-d'un pays, mais la multiplicité des fortunes médiocres.
-Par tous pays les passions sont rares, et la galanterie
-a plus de grâces et de finesse et par conséquent
-plus de bonheur en France. Cette grande nation, la
-première de l'univers<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, se trouve pour l'amour ce
-qu'elle est pour les talents de l'esprit. En 1822, nous
-n'avons assurément ni Moore, ni Walter Scott, ni
-Crabbe, ni Byron, ni Monti, ni Pellico; mais il y a
-chez nous plus de gens d'esprit éclairés, agréables, et
-au niveau des lumières du siècle qu'en Angleterre ou
-en Italie. C'est pour cela que les discussions de notre
-chambre des députés, en 1822, sont si supérieures à
-celles du parlement d'Angleterre, et que quand un
-libéral d'Angleterre vient en France, nous sommes tout
-surpris de lui trouver plusieurs opinions gothiques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Je n'en veux pour preuve que l'<i>envie</i>.
-Voir l'<i lang="en" xml:lang="en">Edinburg-Review</i>
-de 1821; voir les journaux littéraires allemands et italiens,
-et le <i>Scimiatigre</i> d'Alfieri.</p>
-</div>
-<p>Un artiste romain écrivait de Paris:</p>
-
-<p>«Je me déplais infiniment ici; je crois que c'est
-parce que je n'ai pas le loisir d'aimer à mon gré. Ici,
-la sensibilité se dépense goutte à goutte à mesure qu'elle
-se forme, et de manière, au moins pour moi, à fatiguer
-la source. A Rome, par le peu d'intérêt des événements
-de chaque jour, par le sommeil de la vie extérieure,
-la sensibilité s'amoncèle au profit des passions.»</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch44">CHAPITRE XLIV<br />
-Rome.</h3>
-
-
-<p>Ce n'est qu'à Rome<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, qu'une femme honnête et à
-carrosse vient dire avec effusion à une autre femme sa
-simple connaissance, comme je l'ai vu ce matin: «Ah!
-ma chère amie, ne fais pas l'amour avec Fabio Vitteleschi;
-il vaudrait mieux pour toi prendre de l'amour
-pour un assassin de grands chemins. Avec son air doux
-et mesuré, il est capable de te percer le c&oelig;ur d'un
-poignard, et de te dire avec un sourire aimable en te
-le plongeant dans la poitrine: Ma petite, est-ce qu'il
-te fait mal?» Et cela se passait auprès d'une jolie personne
-de quinze ans, fille de la dame qui recevait l'avis
-et fille très alerte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> 30 septembre 1819.</p>
-</div>
-<p>Si l'homme du Nord a le malheur de n'être pas choqué
-d'abord par le naturel de cette amabilité du Midi,
-qui n'est que le développement simple d'une nature
-grandiose, favorisé par la double absence du bon ton
-et de toute nouveauté intéressante, en un an de séjour
-les femmes de tous les autres pays lui deviennent insupportables.</p>
-
-<p>Il voit les Françaises avec leurs petites grâces<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> tout
-aimables, séduisantes les trois premiers jours, mais
-ennuyeuses le quatrième, jour fatal, où l'on découvre
-que toutes ces grâces étudiées d'avance et apprises par
-c&oelig;ur sont éternellement les mêmes tous les jours et
-pour tous.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Outre que l'auteur avait le malheur de n'être pas né à
-Paris, il y avait très peu vécu.</p>
-
-<div class="attr">(<i>Note de l'éditeur.</i>)</div></div>
-<p>Il voit les Allemandes si naturelles, au contraire, et
-se livrant avec tant d'empressement à leur imagination,
-n'avoir souvent à montrer, avec tout leur naturel,
-qu'un fond de stérilité, d'insipidité et de tendresse
-de la bibliothèque bleue. La phrase du comte Almaviva
-semble faite en Allemagne: «Et l'on est tout
-étonné, un beau soir, de trouver la satiété où l'on allait
-chercher le bonheur.»</p>
-
-<p>A Rome, l'étranger ne doit pas oublier que si rien
-n'est ennuyeux dans les pays où tout est naturel, le
-mauvais y est plus mauvais qu'ailleurs. Pour ne parler
-que des hommes<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, on voit paraître ici, dans la société,
-une espèce de monstres qui se cachent ailleurs. Ce
-sont des gens également passionnés, clairvoyants et
-lâches. Un mauvais sort les a jetés auprès d'une femme
-à titre quelconque; amoureux fous par exemple, ils
-boivent jusqu'à la lie le malheur de la voir préférer
-un rival. Ils sont là pour contrecarrer cet amant fortuné.
-Rien ne leur échappe, et tout le monde voit que
-rien ne leur échappe; mais ils n'en continuent pas
-moins en dépit de tout sentiment d'honneur, à vexer
-la femme, son amant et eux-mêmes, et personne ne
-les blâme, <i>car ils font ce qui leur fait plaisir</i>. Un soir,
-l'amant, poussé à bout, leur donne des coups de pied
-au cul; le lendemain ils lui en font bien des excuses et
-recommencent à scier constamment et imperturbablement
-la femme, l'amant et eux-mêmes. On frémit
-quand on songe à la quantité de malheur que ces âmes
-basses ont à dévorer chaque jour, et il ne leur manque
-sans doute qu'un grain de lâcheté de moins pour être
-empoisonneurs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Heu! male nunc artes miseras hæc secula tractant;</div>
-<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Jam tener assuevit munera velle puer.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Tibul.</span>, I, <small>IV</small>.</div></div>
-<p>Ce n'est aussi qu'en Italie qu'on voit de jeunes élégants
-millionnaires entretenir magnifiquement des danseuses
-du grand théâtre, au vu et au su de toute une
-ville, moyennant trente sous par jour<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>. Les frères&hellip;,
-beaux jeunes gens toujours à la chasse, toujours à cheval,
-sont jaloux d'un étranger. Au lieu d'aller à lui et
-de leur conter leurs griefs, ils répandent sourdement
-dans le public des bruits défavorables à ce pauvre
-étranger. En France, l'opinion forcerait ces gens à
-prouver leur dire ou à rendre raison à l'étranger. Ici
-l'opinion publique et le mépris ne signifient rien. La
-richesse est toujours sûre d'être bien reçue partout.
-Un millionnaire déshonoré et chassé de partout à Paris
-peut aller en toute sûreté à Rome; il y sera considéré
-juste au <i>prorata</i> de ses écus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Voir dans les m&oelig;urs du siècle de Louis XV l'honneur et
-l'aristocratie combler de profusions les demoiselles Duthé, la
-Guerre et autres. Quatre-vingt ou cent mille francs par an
-n'avaient rien d'extraordinaire: un homme du grand monde
-se fût avili à moins.</p>
-</div>
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch45">CHAPITRE XLV<br />
-De l'Angleterre.</h3>
-
-
-<p>J'ai beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses
-du théâtre <i>Del Sol</i>, à Valence. L'on m'assure que
-plusieurs sont fort chastes; c'est que leur métier est
-trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet de la
-<i>Juive de Tolède</i> tous les jours, de dix heures du matin
-à quatre, et de minuit à trois heures du matin; outre
-cela, il faut qu'elles dansent chaque soir dans les deux
-ballets.</p>
-
-<p>Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup
-marcher Émile. Je pensais ce soir, à minuit, en
-me promenant au frais sur le bord de la mer, avec les
-petites danseuses, d'abord que cette volupté surhumaine
-de la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel
-de Valence, en présence de ces étoiles resplendissantes
-qui semblent tout près de vous, est inconnue à nos
-tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents
-lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de
-sensations. Je pensais que la chasteté de mes petites
-danseuses explique fort bien la marche que l'orgueil
-des hommes suit en Angleterre pour recréer doucement
-les m&oelig;urs du sérail au milieu d'une nation civilisée. On
-voit comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre,
-d'ailleurs si belles et d'une physionomie si
-touchante, laissent un peu à désirer pour les idées.
-Malgré la liberté qui vient seulement d'être chassée de
-leur île, et l'originalité admirable du caractère national,
-elles manquent d'idées intéressantes et d'originalité.
-Elles n'ont souvent de remarquable que la bizarrerie
-de leurs délicatesses. C'est tout simple, la pudeur
-des femmes, en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs
-maris. Mais quelque soumise que soit une esclave, sa
-société est bientôt à charge. De là, pour les hommes, la
-nécessité de s'enivrer tristement chaque soir<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>, au lieu
-de passer, comme en Italie, leurs soirées avec leur maîtresse.
-En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur
-maison et sous prétexte d'un exercice nécessaire font
-quatre ou cinq lieues tous les jours, comme si l'homme
-était créé et mis au monde pour trotter. Ils usent ainsi
-le fluide nerveux par les jambes et non par le c&oelig;ur.
-Après quoi ils osent bien parler de délicatesse féminine,
-et mépriser l'Espagne et l'Italie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Cet usage commence à tomber un peu dans la très bonne
-compagnie, qui se francise comme partout; mais je parle de
-l'immense généralité.</p>
-</div>
-<p>Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes
-Italiens; le mouvement qui leur ôterait leur sensibilité
-leur est importun. Ils font de temps à autre une
-promenade de demi-lieue comme remède pénible pour
-la santé; quant aux femmes, une Romaine ne fait pas
-en toute l'année les courses d'une jeune miss en une
-semaine.</p>
-
-<p>Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte
-très adroitement la vanité de sa pauvre femme. Il lui
-persuade surtout qu'il ne faut pas être <i>vulgaire</i>, et les
-mères qui préparent leurs jeunes filles pour trouver des
-maris ont fort bien saisi cette idée. De là la <i>mode</i>
-bien plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable
-Angleterre qu'au sein de la France légère; c'est
-dans Bond-street qu'a été inventé le <i lang="en" xml:lang="en">carefully careless</i>.
-En Angleterre la mode est un devoir, à Paris c'est un
-plaisir. La mode élève un bien autre mur d'airain à
-Londres entre New-Bond-street et Fenchurch-street,
-qu'à Paris entre la Chaussée d'Antin et la rue Saint-Martin.
-Les maris permettent volontiers cette folie aristocratique
-à leurs femmes en dédommagement de la
-masse énorme de tristesse qu'ils leur imposent. Je
-trouve bien l'image de la société des femmes en Angleterre,
-telle que l'a faite le taciturne orgueil des hommes
-dans les romans autrefois célèbres de miss Burney.
-Comme demander un verre d'eau quand on a soif est
-vulgaire, les héroïnes de miss Burney ne manquent pas
-de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité, l'on
-arrive à l'affectation la plus abominable.</p>
-
-<p>Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux
-ans, riche, à la profonde méfiance du jeune Italien
-du même âge. L'Italien y est forcé par sa sûreté,
-et la dépose, cette méfiance, ou du moins l'oublie dès
-qu'il est dans l'intimité, tandis que c'est précisément
-dans le sein de la société la plus tendre en apparence
-que l'on voit redoubler la prudence et la hauteur du
-jeune Anglais. J'ai entendu dire: «Depuis sept mois
-je ne lui parlais pas du voyage à Brighton.» Il s'agissait
-d'une économie obligée de quatre-vingts louis, et
-c'était un amant de vingt-deux ans parlant d'une maîtresse,
-femme mariée, qu'il adorait; mais, dans les
-transports de sa passion, la <i>prudence</i> ne l'avait pas
-quitté, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire
-à cette maîtresse: «Je n'irai pas à Brighton, parce que
-cela me gênerait.»</p>
-
-<p>Remarquez que le sort de Gianone de Pellico, et de
-cent autres, force l'Italien à la méfiance, tandis que le
-jeune <i>beau</i> Anglais n'est forcé à la prudence que par
-l'excès et la sensibilité maladive de sa vanité. Le Français,
-étant aimable avec ses idées de tous les moments,
-dit tout ce qu'il aime. C'est une habitude; sans cela il
-manquerait d'aisance, et il sait que sans aisance il n'y
-a point de grâce.</p>
-
-<p>C'est avec peine et la larme à l'&oelig;il que j'ai osé écrire
-tout ce qui précède; mais, puisqu'il me semble que je
-ne flatterais pas un roi, pourquoi dirais-je d'un pays
-autre chose que ce qui m'en semble, et qui <i lang="en" xml:lang="en">of course</i>
-peut être très absurde, uniquement parce que ce pays
-a donné naissance à la femme la plus aimable que j'aie
-connue?</p>
-
-<p>Ce serait, sous une autre forme, de la bassesse monarchique.
-Je me contenterai d'ajouter qu'au milieu de
-tout cet ensemble de m&oelig;urs, parmi tant d'Anglaises
-victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes,
-comme il existe une originalité parfaite, il suffit d'une
-famille élevée loin des tristes restrictions destinées à
-reproduire les m&oelig;urs du sérail pour donner des caractères
-charmants. Et que ce mot <i>charmant</i> est insignifiant,
-malgré son étymologie, et commun pour rendre
-ce que je voudrais exprimer! La douce Imogène, la
-tendre Ophélie trouveraient bien des modèles vivants
-en Angleterre; mais ces modèles sont loin de jouir de
-la haute vénération unanimement accordée à la véritable
-Anglaise <i>accomplie</i>, destinée à satisfaire pleinement
-à toutes les convenances et à donner à un mari
-toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique le plus
-maladif et un bonheur à mourir d'ennui<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Voir Richardson. Les m&oelig;urs de la famille des Harlowe,
-traduites en manières modernes, sont fréquentes en Angleterre:
-leurs domestiques valent mieux qu'eux.</p>
-</div>
-<p>Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces
-extrêmement fraîches et fort sombres, où les femmes
-italiennes passent leur vie mollement couchées sur des
-divans fort bas, elles entendent parler d'amour ou de
-musique six heures de la journée. Le soir, au théâtre,
-cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles
-entendent parler de musique ou d'amour.</p>
-
-<p>Donc, outre le climat, la constitution de la vie est
-aussi favorable à la musique et à l'amour en Espagne
-et en Italie, qu'elle leur est contraire en Angleterre.</p>
-
-<p>Je ne blâme ni n'approuve, j'observe.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch46">CHAPITRE XLVI<br />
-Suite de l'Angleterre.</h3>
-
-
-<p>J'aime trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour
-en parler. Je me sers des observations d'un ami.</p>
-
-<p>L'état actuel de l'Irlande (1822) y réalise, pour la
-vingtième fois depuis deux siècles<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>, cet état singulier
-de la société si fécond en résolutions courageuses, et
-si contraire à l'ennui, où des gens qui déjeunent gaiement
-ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures
-sur un champ de bataille. Rien ne fait un appel
-plus énergique et plus direct à la disposition de l'âme
-la plus favorable aux passions tendres: le <i>naturel</i>.
-Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais:
-le <i lang="en" xml:lang="en">cant</i> et la <i lang="en" xml:lang="en">bashfulness</i>,
-[hypocrisie de moralité et
-timidité orgueilleuse et souffrante. (Voir le voyage de
-M. Eustace, en Italie.) Si ce voyageur peint assez mal
-le pays, en revanche il donne une idée fort exacte de
-son propre caractère; et ce caractère, ainsi que celui
-de M. Beattie, le poète (voir sa vie écrite par un ami
-intime), est malheureusement assez commun en Angleterre.
-Pour le prêtre honnête homme, malgré sa place,
-voir les lettres de l'évêque de Landaff<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>.]</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Le jeune enfant de Spencer brûlé vif en Irlande.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Réfuter autrement que par des injures le portrait d'une
-certaine classe d'Anglais présenté dans ces trois ouvrages, me
-semble la chose impossible.</p>
-
-<div class="attr"><i lang="en" xml:lang="en">Satanic school.</i></div></div>
-<p>On croirait l'Irlande assez malheureuse, ensanglantée
-comme elle l'est depuis deux siècles par la tyrannie
-peureuse et cruelle de l'Angleterre; mais ici fait
-son entrée dans l'état moral de l'Irlande un personnage
-terrible: le <strong class="small">PRÊTRE</strong>&hellip;</p>
-
-<p>Depuis deux siècles, l'Irlande est à peu près aussi
-mal gouvernée que la Sicile. Un parallèle approfondi
-de ces deux îles, en un volume de 500 pages, fâcherait
-bien des gens et ferait tomber dans le ridicule bien
-des théories respectées. Ce qui est évident, c'est que
-le plus heureux de ces deux pays, également gouvernés
-par des fous, au seul profit du petit nombre, c'est la
-Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laissé l'<i>amour</i>
-et la volupté; ils les lui auraient bien ravis aussi comme
-tout le reste; mais, grâce au ciel, il y a peu en Sicile
-de ce mal moral appelé loi et gouvernement<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> J'appelle <i>mal moral</i>, en 1822, tout gouvernement qui n'a
-pas les deux chambres; il n'y a d'exception que lorsque le chef
-du gouvernement est grand par la probité, miracle qui se voit
-en Saxe et à Naples.</p>
-</div>
-<p>Ce sont les gens âgés et les prêtres qui font et font
-exécuter les lois, cela paraît bien à l'espèce de jalousie
-comique avec laquelle la volupté est poursuivie dans
-les îles britanniques. Le peuple y pourrait dire à ses
-gouvernants comme Diogène à Alexandre: «Contentez-vous
-de vos sinécures et laissez-moi, du moins,
-mon soleil<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Voir dans le procès de la feue reine d'Angleterre une liste
-curieuse des pairs avec les sommes qu'eux et leurs familles
-reçoivent de l'État. Par exemple, lord Lauderdale et sa famille,
-36,000 louis. Le demi-pot de bière nécessaire à la chétive subsistance
-du plus pauvre Anglais paye un sou d'impôt au profit
-du noble pair. Et, ce qui fait beaucoup à notre objet, ils le
-savent tous les deux. Dès lors, ni le lord, ni le paysan n'ont
-plus assez de loisir pour songer à l'amour; ils aiguisent leurs
-armes, l'un en public et avec orgueil, l'autre en secret et avec
-rage (L'Yeomanry et les Whiteboys).</p>
-</div>
-<p>A force de lois, de règlements, de contre-règlements
-et de supplices, le gouvernement a créé en Irlande la
-pomme de terre, et la population de l'Irlande surpasse
-de beaucoup celle de la Sicile; c'est-à-dire l'on a fait
-venir quelques millions de paysans avilis et hébétés,
-écrasés de travail et de misère, traînant pendant quarante
-ou cinquante ans une vie malheureuse sur les
-marais de la vieille Érin, mais payant bien la dîme.
-Voilà un beau miracle! Avec la religion païenne, ces
-pauvres diables auraient au moins joui d'un bonheur;
-mais pas du tout, il faut adorer saint Patrick.</p>
-
-<p>En Irlande on ne voit guère que des paysans plus
-malheureux que des sauvages. Seulement, au lieu
-d'être cent mille comme ils seraient dans l'état de
-nature, ils sont huit millions<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, et font vivre richement
-cinq cents <i lang="en" xml:lang="en">absentees</i> à Londres et à Paris.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Plunkell Craig, <i>Vie de Curran</i>.</p>
-</div>
-<p>La société est infiniment plus avancée en Écosse<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>
-où, sous plusieurs rapports, le gouvernement est bon
-(la rareté des crimes, la lecture, pas d'évêques, etc.).
-Les passions tendres y ont donc beaucoup plus de développement,
-et nous pouvons quitter les idées noires
-et arriver aux ridicules.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Degré de civilisation du paysan Robert Burns et de sa
-famille; club de paysans où l'on payait deux sous par séance;
-questions qu'on y discutait. (Voir les Lettres de Burns).</p>
-</div>
-<p>Il est impossible de ne pas apercevoir un fond de
-mélancolie chez les femmes écossaises. Cette mélancolie
-est surtout séduisante au bal, où elle donne un singulier
-piquant à l'ardeur et à l'extrême empressement
-avec lesquels elles sautent leurs danses nationales.
-Édimbourg a un autre avantage, c'est de s'être soustrait
-à la vile omnipotence de l'or. Cette ville forme
-en cela, aussi bien que pour la singulière et sauvage
-beauté du site, un contraste complet avec Londres.
-Comme Rome, la belle Édimbourg semble plutôt le
-séjour de la vie contemplative. Le tourbillon sans
-repos et les intérêts inquiets de la vie active avec ses
-avantages et ses inconvénients sont à Londres. Édimbourg
-me semble payer le tribut au malin par un peu
-de disposition à la pédanterie. Le temps où Marie
-Stuart habitait le vieux Holyrood, et où l'on assassinait
-Riccio dans ses bras, valaient mieux pour l'amour,
-et toutes les femmes en conviendront, que ceux où
-l'on discute si longuement, et même en leur présence,
-sur la préférence à accorder au système neptunien sur
-le vulcanien de&hellip; J'aime mieux la discussion sur le
-nouvel uniforme donné par le roi à ses gardes ou sur
-la pairie manquée de sir B. Bloomfield, qui occupait
-Londres lorsque je m'y trouvais, que la discussion
-pour savoir qui a le mieux exploré la nature des
-roches, de Werner ou de . . . . . . . . . .
-Je ne dirai rien du terrible dimanche écossais, auprès
-duquel celui de Londres semble une partie de plaisir.
-Ce jour destiné à honorer le ciel est la meilleure image
-de l'enfer que j'aie jamais vue sur la terre. Ne marchons
-pas si vite, disait un Écossais en revenant de
-l'église à un Français, son ami, nous aurions l'air de
-nous promener<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Le même fait en Amérique. En Écosse, étalage des titres.</p>
-</div>
-<p>Celui des trois pays où il y a le moins d'hypocrisie
-(<i lang="en" xml:lang="en">Cant</i>, voyez le <i lang="en" xml:lang="en">New-Monthly-Magazine</i> de janvier
-1822, tonnant contre Mozart et les <i lang="it" xml:lang="it">Nozze di Figaro</i>,
-écrit dans un pays où l'on joue le Citizen. Mais ce sont
-les aristocrates qui, par tout pays, achètent et jugent
-un journal littéraire et la littérature; et depuis quatre
-ans, ceux d'Angleterre ont fait alliance avec les évêques);
-celui des trois pays où il y a, ce me semble, le
-moins d'hypocrisie, c'est l'Irlande; on y trouve, au
-contraire, une vivacité étourdie et fort aimable. En
-Écosse, il y a la stricte observance du dimanche, mais
-le lundi on danse avec une joie et un abandon inconnus
-à Londres. Il y a beaucoup d'amour dans la classe
-des paysans en Écosse. La toute-puissance de l'imagination
-a francisé ce pays au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Le terrible défaut de la société anglaise, celui qui,
-en un jour donné, crée une plus grande quantité de
-tristesse que la dette et ses conséquences, et même
-que la guerre à mort des riches contre les pauvres,
-c'est cette phrase que l'on me disait cet automne à
-Croydon, en présence de la belle statue de l'évêque:
-«Dans le monde, aucun homme ne veut se mettre en
-avant, de peur d'être déçu dans son attente.»</p>
-
-<p>Qu'on juge quelles lois, sous le nom de <i>pudeur</i>, de
-tels hommes doivent imposer à leurs femmes et à leurs
-maîtresses!</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch47">CHAPITRE XLVII<br />
-De l'Espagne.</h3>
-
-
-<p>L'Andalousie est un des plus aimables séjours que la
-volupté se soit choisis sur la terre. J'avais trois ou quatre
-anecdotes qui montraient de quelle manière mes
-idées sur les trois ou quatre actes de folie différents
-dont la réunion forme l'amour sont vraies en Espagne;
-l'on me conseille de les sacrifier à la délicatesse française.
-J'ai eu beau protester que j'écrivais en langue
-française, mais non pas certes en <i>littérature française</i>.
-Dieu me préserve d'avoir rien de commun avec les littérateurs
-estimés aujourd'hui!</p>
-
-<p>Les Maures, en abandonnant l'Andalousie, y ont
-laissé leur architecture et presque leurs m&oelig;urs. Puisqu'il
-m'est impossible de parler des dernières dans la
-langue de M<sup>me</sup> de Sévigné, je dirai du moins de l'architecture
-mauresque que son principal trait consiste à
-faire que chaque maison ait un petit jardin entouré
-d'un portique élégant et svelte. Là, pendant les chaleurs
-insupportables de l'été, quand, durant des semaines
-entières, le thermomètre de Réaumur ne descend
-jamais et se soutient à trente degrés, il règne sous les
-portiques une obscurité délicieuse. Au milieu du petit
-jardin, il y a toujours un jet d'eau dont le bruit uniforme
-et voluptueux est le seul qui trouble cette
-retraite charmante. Le bassin de marbre est environné
-d'une douzaine d'orangers et de lauriers-roses. Une
-toile épaisse en forme de tente recouvre tout le petit
-jardin, et, le protégeant contre les rayons du soleil et
-de la lumière, ne laisse pénétrer que les petites brises
-qui, sur le midi, viennent des montagnes.</p>
-
-<p>Là vivent et reçoivent les charmantes Andalouses à
-la démarche si vive et si légère; une simple robe de
-soie noire garnie de franges de la même couleur, et laissant
-apercevoir un cou-de-pied charmant, un teint pâle,
-des yeux où se peignent toutes les nuances les plus
-fugitives des passions les plus tendres et les plus ardentes:
-tels sont les êtres célestes qu'il m'est défendu de
-faire entrer en scène.</p>
-
-<p>Je regarde le peuple espagnol comme le représentant
-vivant du moyen âge.</p>
-
-<p>Il ignore une foule de petites vérités (vanité puérile
-de ses voisins); mais il sait profondément les grandes,
-et a assez de caractère et d'esprit pour suivre leurs
-conséquences jusque dans leurs effets les plus éloignés.
-Le caractère espagnol fait une belle opposition avec
-l'esprit français; dur, brusque, peu élégant, plein d'un
-orgueil sauvage, jamais occupé des autres: c'est exactement
-le contraste du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle avec le <small>XVIII</small><sup>e</sup>.</p>
-
-<p>L'Espagne m'est bien utile pour une comparaison:
-le seul peuple qui ait su résister à Napoléon me semble
-absolument pur d'honneur bête, et de ce qu'il y a de
-bête dans l'honneur.</p>
-
-<p>Au lieu de faire de belles ordonnances militaires, de
-changer d'uniforme tous les six mois et de porter de
-grands éperons, il a le général <i lang="es" xml:lang="es">no importa</i><a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Voir les charmantes Lettres de M. Pecchio. L'Italie est
-pleine de gens de cette force; mais, au lieu de se produire, ils
-se tiennent tranquilles: <i lang="it" xml:lang="it">Paese della virtu sconosciuta</i>.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch48">CHAPITRE XLVIII<br />
-De l'amour allemand.</h3>
-
-
-<p>Si l'Italien, toujours agité entre la haine et l'amour,
-vit de passions, et le Français de vanité, c'est d'imagination
-que vivent les bons et simples descendants
-des anciens Germains. A peine sortis des intérêts sociaux
-les plus directs et les plus nécessaires à leur subsistance,
-on les voit avec étonnement s'élancer dans ce
-qu'ils appellent leur philosophie; c'est une espèce de
-folie douce, aimable, et surtout sans fiel. Je vais citer,
-non pas tout à fait de mémoire, mais sur des notes
-rapides, un ouvrage qui, quoique fait dans un sens
-d'opposition, montre bien, même par les admirations
-de l'auteur, l'esprit militaire dans tout son excès: c'est
-le voyage en Autriche, par M. Cadet-Gassicourt, en
-1809. Qu'eût dit le noble et généreux Desaix s'il eût
-vu le pur héroïsme de 95 conduire à cet exécrable
-égoïsme?</p>
-
-<p>Deux amis se trouvent ensemble à une batterie à la
-bataille de Talavera: l'un comme capitaine commandant,
-l'autre comme lieutenant. Un boulet arrive qui
-culbute le capitaine. «Bon, dit le lieutenant tout
-joyeux, voilà François mort: c'est moi qui vais être
-capitaine.&mdash;Pas encore tout à fait! s'écrie François en
-se relevant. Il n'avait été qu'étourdi par le boulet. Le
-lieutenant, ainsi que son capitaine, étaient les meilleurs
-garçons du monde, point méchants, seulement un peu
-bêtes; enthousiastes de l'empereur, l'ardeur de la
-chasse et l'égoïsme furieux que cet homme avait su
-éveiller en le décorant du nom de gloire leur faisaient
-oublier l'humanité.</p>
-
-<p>Au milieu du spectacle sévère donné par de tels hommes,
-se disputant aux parades de la Sch&oelig;nbrunn un
-regard du maître et un titre de baron, voici comment
-l'apothicaire de l'empereur décrit l'amour allemand,
-page 188:</p>
-
-<p>«Rien n'est plus complaisant, plus doux, qu'une
-Autrichienne. Chez elle, l'amour est un culte, et, quand
-elle s'attache à un Français, elle l'adore dans toute la
-force du terme.</p>
-
-<p>«Il y a des femmes légères et capricieuses partout,
-mais en général les Viennoises sont fidèles et ne sont
-nullement coquettes; quand je dis qu'elles sont fidèles,
-c'est à l'amant de leur choix, car les maris sont à
-Vienne comme partout.»</p>
-
-<div class="date">7 juin 1809.</div>
-<p>La plus belle personne de Vienne a agréé l'hommage
-d'un ami à moi, M. M&hellip;, capitaine attaché au quartier
-général de l'empereur. C'est un jeune homme doux et
-spirituel; mais certainement sa taille ni sa figure n'ont
-rien de remarquable.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours, sa jeune amie fait la plus vive
-sensation parmi nos brillants officiers d'état-major, qui
-passent leur vie à fureter tous les coins de Vienne.
-C'est à qui sera le plus hardi; toutes les ruses de
-guerre possibles ont été employées, la maison de la
-belle a été mise en état de siège par les plus jolis et les
-plus riches. Les pages, les brillants colonels, les généraux
-de la garde, les princes mêmes, sont allés perdre
-leur temps sous les fenêtres de la belle, et leur argent
-auprès de ses gens. Tous ont été éconduits. Ces princes
-n'étaient guère accoutumés à trouver des cruelles
-à Paris ou à Milan. Comme je riais de leur déconvenue
-avec cette charmante personne: «<i>Mais, mon Dieu,
-me disait-elle, est-ce qu'ils ne savent pas que j'aime
-M. M&hellip;?</i>»</p>
-
-<p>Voilà un singulier propos et assurément fort indécent.</p>
-
-<p>Page 290: «Pendant que nous étions à Sch&oelig;nbrunn,
-je remarquai que deux jeunes gens attachés à l'empereur
-ne recevaient jamais personne dans leur logement
-à Vienne. Nous les plaisantions beaucoup sur cette
-discrétion. L'un d'eux me dit un jour: «Je n'aurai pas
-de secret pour vous: une jeune femme de la ville
-s'est donnée à moi, sous la condition qu'elle ne quitterait
-jamais mon appartement, et que je ne recevrais
-qui que ce soit sans sa permission.» Je fus
-curieux, dit le voyageur, de connaître cette recluse
-volontaire, et ma qualité de médecin me donnant
-comme dans l'Orient un prétexte honnête, j'acceptai
-un déjeuner que mon ami m'offrit. Je trouvai une
-femme très éprise, ayant le plus grand soin du ménage,
-ne désirant nullement sortir, quoique la saison invitât
-à la promenade, et d'ailleurs convaincue que son
-amant la ramènerait en France.</p>
-
-<p>L'autre jeune homme, qu'on ne trouvait non plus
-jamais à son logement en ville, me fit bientôt après
-une confidence pareille. Je vis aussi sa belle; comme
-la première, elle était blonde, fort jolie, très bien faite.</p>
-
-<p>«L'une, âgée de dix-huit ans, était la fille d'un
-tapissier fort à son aise; l'autre, qui avait environ
-vingt-quatre ans, était la femme d'un officier autrichien
-qui faisait la campagne à l'armée de l'archiduc Jean.
-Cette dernière poussa l'amour jusqu'à ce qui nous
-semblerait de l'héroïsme en pays de vanité. Non seulement
-son ami lui fut infidèle, mais il se trouva dans
-le cas de lui faire les aveux les plus scabreux. Elle le
-soigna avec un dévouement parfait, et, s'attachant
-par la gravité de la maladie de son amant, qui bientôt
-fut en péril, elle ne l'en chérit peut-être que davantage.</p>
-
-<p>«On sent qu'étranger et vainqueur, et toute la haute
-société de Vienne s'étant retirée à notre approche
-dans ses terres de Hongrie, je n'ai pu observer l'amour
-dans les hautes classes; mais j'en ai vu assez pour
-me convaincre que ce n'est pas de l'amour comme à
-Paris.</p>
-
-<p>«Ce sentiment est regardé par les Allemands comme
-une vertu, comme une émanation de la Divinité,
-comme quelque chose de mystique. Il n'est pas vif,
-impétueux, jaloux, tyrannique, comme dans le c&oelig;ur
-d'une Italienne: il est profond et ressemble à l'illuminisme;
-il y a mille lieues de là à l'Angleterre.</p>
-
-<p>«Il y a quelques années, un tailleur de Leipzig, dans
-un accès de jalousie, attendit son rival dans le jardin
-public, et le poignarda. On le condamna à perdre la
-tête. Les moralistes de la ville, fidèles à la bonté et à
-la facilité d'émotion des Allemands (faisant faiblesse
-de caractère), discutèrent le jugement, le trouvèrent
-sévère, et, établissant une comparaison entre le tailleur
-et Orosmane, apitoyèrent sur son sort. On ne put
-cependant faire réformer l'arrêt. Mais le jour de l'exécution
-toutes les jeunes filles de Leipzig, vêtues de
-blanc, se réunirent et accompagnèrent le tailleur à
-l'échafaud en jetant des fleurs sur sa route.</p>
-
-<p>«Personne ne trouva cette cérémonie singulière;
-cependant, dans un pays qui croit être raisonneur, on
-pouvait dire qu'elle honorait une espèce de meurtre.
-Mais c'était une cérémonie, et tout ce qui est cérémonie
-est sûr de n'être jamais ridicule en Allemagne.
-Voyez les cérémonies des cours des petits princes qui
-nous feraient mourir de rire, et semblent fort imposantes
-à Meinungen ou à K&oelig;then. Ils voient dans les
-six gardes chasses qui défilent devant leur petit prince,
-garni de son crachat, les soldats d'Hermann marchant
-à la rencontre des légions de Varus.</p>
-
-<p>«Différence des Allemands à tous les autres peuples:
-ils s'exaltent par la méditation, au lieu de se
-calmer. Seconde nuance: ils meurent d'envie d'avoir
-du caractère.</p>
-
-<p>«Le séjour des cours, ordinairement si favorable au
-développement de l'amour, l'hébète en Allemagne.
-Vous n'avez pas d'idée de l'océan de minuties incompréhensibles
-et de petitesses qui forment ce qu'on
-appelle une cour d'Allemagne<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, même celle des meilleurs
-princes (Munich, 1820).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Voir les <i>Mémoires de la margrave de Bareuth</i>, et <i>Vingt
-ans de séjour à Berlin</i>, par M. Thiébaut.</p>
-</div>
-<p>«Quand nous arrivions avec un état-major, dans
-une ville d'Allemagne, au bout de la première quinzaine,
-les dames du pays avaient fait leur choix. Mais
-ce choix était constant; et j'ai ouï dire que les Français
-étaient l'écueil de beaucoup de vertus irréprochables
-jusqu'à eux.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les jeunes Allemands que j'ai rencontrés à G&oelig;ttingue,
-Dresde, K&oelig;nigsberg, etc., sont élevés au milieu de
-systèmes prétendus philosophiques qui ne sont qu'une
-poésie obscure et mal écrite, mais, sous le rapport
-moral, de la plus haute et sainte sublimité. Il me semble
-voir qu'ils ont hérité de leur moyen âge, non le
-républicanisme, la défiance et le coup de poignard,
-comme les Italiens, mais une forte disposition à l'enthousiasme
-et à la bonne foi. C'est pour cela que,
-tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme
-qui doit effacer tous les autres (Kant, Steding,
-Fichte, etc., etc.<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Voir en 1821 leur enthousiasme pour la tragédie du <i>Triomphe
-de la croix</i>, qui fait oublier <i>Guillaume Tell</i>.</p>
-</div>
-<p>Luther fit jadis un appel puissant au sens moral, et
-les Allemands se battirent trente ans de suite pour
-obéir à leur conscience. Belle parole et bien respectable,
-quelque absurde que soit la croyance; je dis respectable,
-même pour l'artiste. Voir les combats dans
-l'âme de S&hellip; entre le troisième commandement de
-Dieu: <i>Tu ne tueras point</i>, et ce qu'il croyait l'intérêt
-de la patrie.</p>
-
-<p>L'on trouve de l'enthousiasme mystique pour les
-femmes et l'amour jusque dans Tacite, si toutefois
-cet écrivain n'a pas fait uniquement une satire de
-Rome<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> J'ai eu le bonheur de rencontrer un homme de l'esprit le
-plus vif et en même temps savant comme dix savants allemands,
-et exposant ce qu'il a découvert en termes clairs et
-précis. Si jamais M. F&hellip; imprime, nous verrons le moyen âge
-sortir brillant de lumière à nos yeux, et nous l'aimerons.</p>
-</div>
-<p>L'on n'a pas plutôt fait cinq cents lieues en Allemagne
-que l'on distingue, dans ce peuple désuni et
-morcelé, un fond d'enthousiasme doux et tendre plutôt
-qu'ardent et impétueux.</p>
-
-<p>Si l'on ne voyait pas bien clairement cette disposition,
-l'on pourrait relire trois ou quatre des romans
-d'Auguste la Fontaine que la jolie Louise, reine de
-Prusse, fit chanoine de Magdebourg, en récompense
-d'avoir si bien peint la <i>vie paisible</i><a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Titre d'un des romans d'Auguste la Fontaine, la <i>Vie paisible</i>,
-autre grand trait des m&oelig;urs allemandes, c'est le <i lang="it" xml:lang="it">farniente</i>
-de l'Italien, c'est la critique physiologique du <i>droski</i>
-russe ou du <i lang="en" xml:lang="en">horseback</i> anglais.</p>
-</div>
-<p>Je vois une nouvelle preuve de cette disposition
-commune aux Allemands dans le code autrichien, qui
-exige l'aveu du coupable pour la punition de presque
-tous les crimes. Ce code, calculé pour un peuple où
-les crimes sont rares, et plutôt un accès de folie chez
-un être faible que la suite d'un intérêt courageux, raisonné,
-et en guerre constante avec la société, est précisément
-le contraire de ce qu'il faut à l'Italie, où l'on
-cherche à l'implanter; mais c'est une erreur d'honnêtes
-gens.</p>
-
-<p>J'ai vu les juges allemands en Italie se désespérer
-des sentences de mort, ou l'équivalent, les fers durs,
-qu'ils étaient obligés de prononcer sans l'aveu des coupables.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch49">CHAPITRE XLIX<br />
-Une journée à Florence.</h3>
-
-
-<div class="date">Florence, 12 février 1819.</div>
-<p>Ce soir j'ai trouvé dans une loge un homme qui
-avait quelque chose à solliciter auprès d'un magistrat
-de cinquante ans. Sa première demande a été: «Quelle
-est sa maîtresse? <i lang="it" xml:lang="it">Chi avvicina adesso?</i>» Ici toutes
-ces affaires sont de la dernière publicité, elles ont leurs
-lois, il y a la manière approuvée de se conduire, qui
-est basée sur la justice, sans presque rien de conventionnel,
-autrement on est un <i lang="it" xml:lang="it">porco</i>.</p>
-
-<p>«Qu'y a-t-il de nouveau?» demandait hier un de
-mes amis, arrivant de Volterre. Après un mot de
-gémissement énergique sur Napoléon et les Anglais,
-on ajoute avec le ton du plus vif intérêt: «La Vitteleschi
-a changé d'amant: ce pauvre Gherardesca se
-désespère.&mdash;Qui a-t-elle pris?&mdash;Montegalli, ce bel
-officier à moustaches, qui avait la principessa Colona;
-voyez-le là-bas au parterre, cloué sous sa loge; il est
-là toute la soirée, car le mari ne veut pas le voir à la
-maison, et vous apercevez près de la porte le pauvre
-Gherardesca se promenant tristement et comptant de
-loin les regards que son infidèle lance à son successeur.
-Il est très changé, et dans le dernier désespoir;
-c'est en vain que ses amis veulent l'envoyer à Paris et
-à Londres. Il se sent mourir, dit-il, seulement à l'idée
-de quitter Florence.»</p>
-
-<p>Chaque année il y a vingt désespoirs pareils dans la
-haute société, j'en ai vu durer trois ou quatre ans. Ces
-pauvres diables sont sans nulle vergogne, et prennent
-pour confidents toute la terre. Au reste, il y a peu de
-société ici, et encore, quand on aime, on n'y va presque
-plus. Il ne faut pas croire que les grandes passions et les
-belles âmes soient communes nulle part, même en Italie;
-seulement des c&oelig;urs plus enflammés et moins étiolés
-par les mille petits soins de la vanité y trouvent
-des plaisirs délicieux, même dans les espèces subalternes
-d'amour. J'y ai vu l'amour-caprice, par exemple,
-causer des transports et des moments d'ivresse, que la
-passion la plus éperdue n'a jamais amenés sous le méridien
-de Paris<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> De ce Paris qui a donné au monde Voltaire, Molière et
-tant d'hommes distingués par l'esprit; mais l'on ne peut pas
-tout avoir, et il y aurait peu d'esprit à en prendre de l'humeur.</p>
-</div>
-<p>Je remarquais ce soir qu'il y a des noms propres
-en italien pour mille circonstances particulières de
-l'amour, qui, en français, exigeraient des périphrases
-à n'en plus finir: par exemple, l'action de se retourner
-brusquement, quand du parterre on lorgne dans sa
-loge la femme qu'on veut avoir, et que le mari ou le
-servant viennent à s'approcher du parapet de la loge.</p>
-
-<p>Voici les traits principaux du caractère de ce peuple.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L'attention accoutumée à être au service de passions
-profondes <i>ne peut pas</i> se mouvoir rapidement,
-c'est la différence la plus marquante du Français à l'Italien.
-Il faut voir un Italien s'embarquer dans une diligence,
-ou faire un payement, c'est là la <i lang="it" xml:lang="it">furia francese</i>;
-c'est pour cela qu'un Français des plus vulgaires, pour
-peu qu'il ne soit pas un fat spirituel à la Démasure,
-paraît toujours un être supérieur à une Italienne.
-(L'amant de la princesse D&hellip; à Rome.)</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Tout le monde fait l'amour, et non pas en cachette
-comme en France; le mari est le meilleur ami de
-l'amant;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Personne ne lit;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Il n'y a pas de société. Un homme ne compte pas
-pour remplir et occuper sa vie sur le bonheur qu'il
-tire chaque jour de deux heures de conversation et le
-jeu de vanité dans telle maison. Le mot <i>causerie</i> ne se
-traduit pas en italien. L'on parle quand on a quelque
-chose à dire pour le service d'une passion, mais rarement
-l'on parle pour bien parler et sous tous les sujets
-venus;</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Le <i>ridicule</i> n'existe pas en Italie.</p>
-
-<p>En France nous cherchons à imiter tous les deux le
-même modèle et je suis juge compétent de la manière
-dont vous le copiez<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>. En Italie je ne sais pas si cette
-action singulière que je vois faire ne fait pas plaisir à
-celui qui la fait, et peut-être ne m'en ferait pas à moi-même.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Cette habitude des Français, diminuant tous les jours,
-éloignera de nous les héros de Molière.</p>
-</div>
-<p>Ce qui est affecté dans le langage ou dans les
-manières à Rome est de bon ton ou inintelligible à Florence,
-qui en est à cinquante lieues. On parle français
-à Lyon comme à Nantes. Le vénitien, le napolitain, le
-génois, le piémontais, sont des langues presque entièrement
-différentes et seulement parlées par des gens
-qui sont convenus de n'imprimer jamais que dans une
-langue commune, celle qu'on parle à Rome. Rien n'est
-absurde comme une comédie dont la scène est à Milan
-et dont les personnages parlent romain. La langue italienne,
-beaucoup plus faite pour être chantée et parlée,
-ne sera soutenue contre la clarté française qui
-l'envahit que par la musique.</p>
-
-<p>En Italie la crainte du pacha et de ses espions fait
-estimer l'<i>utile</i>; il n'y a pas du tout d'honneur bête<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>. Il
-est remplacé par une sorte de petite haine de société,
-appelée <i lang="it" xml:lang="it">petegolismo</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Toutes les infractions à cet honneur sont <i>ridicules</i> dans
-les sociétés bourgeoises en France. (Voir la <i>Petite Ville</i>, de
-M. Picard.)</p>
-</div>
-<p>Enfin donner un ridicule, c'est se faire un ennemi
-mortel, chose fort dangereuse dans un pays où la force
-et l'office des gouvernements se bornent à arracher
-l'impôt et à punir tout ce qui se distingue.</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> <i>Le patriotisme d'antichambre</i>.</p>
-
-<p>Cet orgueil qui nous porte à chercher l'estime de nos
-concitoyens, et à faire corps avec eux, expulsé de toute
-noble entreprise, vers l'an 1550, par le despotisme
-jaloux des petits princes d'Italie, a donné naissance à
-un produit barbare, à une espèce de <i>Caliban</i>, à un
-monstre plein de fureur et de sottise, le <i>patriotisme
-d'antichambre</i>, comme disait M. Turgot, à propos du
-siège de Calais (le <i>Soldat laboureur</i> de ce temps-là). J'ai
-vu ce monstre hébéter les gens les plus spirituels. Par
-exemple un étranger se fera mal vouloir, même des
-jolies femmes, s'il s'avise de trouver des défauts
-dans le peintre ou dans le poète de ville, on lui dit fort
-bien et d'un grand sérieux qu'il ne faut pas venir
-chez les gens pour s'en moquer, et on lui cite à ce sujet
-un mot de Louis XIV sur Versailles.</p>
-
-<p>A Florence on dit: <span lang="it" xml:lang="it">il <i>nostro</i> Benvenuti</span>, comme à
-Brescia, <span lang="it" xml:lang="it">il <i>nostro</i> Arrici</span>;
-ils mettent sur le mot <i lang="it" xml:lang="it">nostro</i>
-une certaine emphase contenue et pourtant bien comique,
-à peu près comme le <i>Miroir</i> parlant avec onction
-de la musique nationale, et de M. Monsigny, le musicien
-de l'Europe.</p>
-
-<p>Pour ne pas rire au nez de ces braves patriotes, il
-faut se rappeler que, par suite des dissensions du
-moyen âge, envenimées par la politique atroce des
-papes<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>, chaque ville hait mortellement la cité voisine,
-et le nom des habitants de celle-ci passe toujours
-dans la première pour synonyme de quelque grossier
-défaut. Les papes ont su faire de ce beau pays la patrie
-de la haine.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Voir l'excellente et curieuse <i>Histoire de l'Église</i>, par
-M. de Potter.</p>
-</div>
-<p>Ce patriotisme d'antichambre est la grande plaie
-morale de l'Italie, typhus délétère qui aura encore des
-effets funestes longtemps après qu'elle aura secoué le
-joug de ses petits p&hellip;.. ridicules<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. Une des formes de
-ce patriotisme est la haine inexorable pour tout ce qui
-est étranger. Ainsi ils trouvent les Allemands bêtes,
-et se mettent en colère quand on leur dit: «Qu'a
-produit l'Italie dans le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle d'égal à Catherine
-II ou à Frédéric le Grand? Où avez-vous un jardin
-anglais comparable au moindre jardin allemand,
-vous qui par votre climat avez un véritable besoin
-d'ombre?»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> 1822.</p>
-</div>
-<p>7<sup>o</sup> Au contraire des Anglais et des Français, les Italiens
-n'ont aucun préjugé politique; on y sait par c&oelig;ur
-le vers de la Fontaine:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Notre ennemi c'est notre M.</div>
-</div>
-
-<p>L'aristocratie, s'appuyant sur les prêtres et sur les
-sociétés bibliques, est pour eux un vieux tour de
-passe-passe qui les fait rire. En revanche, un Italien a
-besoin de trois mois de séjour en France pour concevoir
-comment un marchand de draps peut être <i>ultra</i>.</p>
-
-<p>8<sup>o</sup> Je mettrais pour dernier trait de caractère l'intolérance
-dans la discussion et la colère, dès qu'ils ne
-trouvent pas sous la main un argument à lancer contre
-celui de leur adversaire. Alors on les voit pâlir. C'est
-une des formes de l'extrême sensibilité, mais ce n'est
-pas une de ses formes aimables; par conséquent, c'est
-une de celles que j'admets le plus volontiers en preuve
-de son existence.</p>
-
-<p>J'ai voulu voir l'amour éternel, et après bien des
-difficultés j'ai obtenu d'être présenté ce soir au chevalier
-C&hellip; et à sa maîtresse, auprès de laquelle il vit
-depuis cinquante-quatre ans. Je suis sorti attendri de
-la loge de ces aimables vieillards; voilà l'art d'être heureux,
-art ignoré de tant de jeunes gens.</p>
-
-<p>Il y a deux mois que j'ai vu monsignor R***, duquel
-j'ai été bien reçu parce que je lui portais des <i>Minerves</i>.
-Il était à sa maison de campagne avec M<sup>me</sup> D.,
-qu'il <i lang="it" xml:lang="it">avvicina</i>, comme on dit, depuis trente-quatre
-ans. Elle est encore belle, mais il y a un fond de mélancolie
-dans ce ménage, on l'attribue à la perte d'un
-fils empoisonné autrefois par le mari.</p>
-
-<p>Ici, faire l'amour n'est pas, comme à Paris, voir sa
-maîtresse, un quart d'heure toutes les semaines, et, le
-reste du temps, accrocher un regard ou un serrement
-de main: l'amant, l'heureux amant, passe quatre ou
-cinq heures de chacune de ses journées avec la femme
-qu'il aime. Il lui parle de ses procès, de son jardin
-anglais, de ses parties de chasse, de son avancement,
-etc., etc. C'est l'intimité la plus complète et la plus
-tendre; il la tutoie en présence du mari, et partout.</p>
-
-<p>Un jeune homme de ce pays, et fort ambitieux, à ce
-qu'il croyait, appelé à une grande place à Vienne (rien
-moins qu'ambassadeur), n'a pas pu se faire à l'absence.
-Il a remercié de la place au bout de six mois, et est
-revenu être heureux dans la loge de son amie.</p>
-
-<p>Ce commerce de tous les instants serait gênant en
-France, où il est nécessaire de porter dans le monde
-une certaine affectation, et où votre maîtresse vous
-dit fort bien: «Monsieur un tel, vous êtes maussade
-ce soir, <i>vous ne dites rien</i>.» En Italie il ne s'agit que
-de dire à la femme qu'on aime tout ce qui passe par
-la tête, il faut exactement penser tout haut. Il y a un
-certain effet nerveux de l'intimité et de la franchise
-provoquant la franchise, que l'on ne peut attraper
-que par là. Mais il y a un grand inconvénient; on
-trouve que faire l'amour de cette manière paralyse
-tous les goûts, et rend insipides toutes les autres occupations
-de la vie. Cet amour-là est le meilleur remplaçant
-de la passion.</p>
-
-<p>Nos gens de Paris qui en sont encore à concevoir
-<i>qu'on puisse être Persan</i>, ne sachant que dire, s'écrieront
-que ces m&oelig;urs sont indécentes. D'abord je ne
-suis qu'historien, et puis je me réserve de leur démontrer
-un jour, par lourds raisonnements, qu'en fait
-de m&oelig;urs, et pour le fond des choses, Paris ne doit
-rien à Bologne. Sans s'en douter, ces pauvres gens
-répètent encore leur catéchisme de trois sous.</p>
-
-<p>12 juillet 1821.&mdash;A Bologne il n'y a point d'odieux
-dans la société. A Paris, le rôle de mari trompé est
-exécrable; ici (à Bologne) ce n'est rien, il n'y a pas de
-maris trompés. Les m&oelig;urs sont donc les mêmes, il n'y
-a que la haine de moins, le cavalier servant de la
-femme est toujours ami du mari, et cette amitié, cimentée
-par des services réciproques, survit bien souvent
-à d'autres intérêts. La plupart de ces amours durent
-cinq ou six ans, plusieurs toujours. On se quitte enfin
-quand on ne trouve plus de douceur à se tout dire,
-et, passé le premier mois de la rupture, il n'y a pas
-d'aigreur.</p>
-
-<p>Janvier 1822.&mdash;L'ancienne mode des cavaliers servants,
-importée en Italie par Philippe II avec l'orgueil
-et les m&oelig;urs espagnoles, est entièrement tombée dans
-les grandes villes. Je ne connais d'exception que les
-Calabres, où toujours le frère aîné se fait prêtre, marie
-le cadet et s'établit le servant de sa belle-s&oelig;ur et en
-même temps l'amant.</p>
-
-<p>Napoléon a ôté le libertinage à la haute Italie et
-même à ce pays-ci (Naples).</p>
-
-<p>Les m&oelig;urs de la génération actuelle des jolies femmes
-font honte à leurs mères; elles sont plus favorables
-à l'amour-passion. L'amour physique a beaucoup
-perdu<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Vers 1780, la maxime était:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Molti averne,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Un goderne,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">E cambiar spesso.</div>
-</div>
-
-<div class="attr">Voyage de Shylock.</div></div>
-
-
-
-<h3 id="ch50">CHAPITRE L<br />
-L'amour aux États-Unis.</h3>
-
-
-<p>Un gouvernement libre est un gouvernement qui ne
-fait point de mal aux citoyens, mais qui, au contraire,
-leur donne la sûreté et la tranquillité. Mais il y a encore
-loin de là au bonheur; il faut que l'homme le
-fasse lui-même, car ce serait une âme bien grossière
-que celle qui se tiendrait parfaitement heureuse parce
-qu'elle jouirait de la sûreté et de la tranquillité. Nous
-confondons ces choses en Europe, surtout en Italie;
-accoutumés que nous sommes à des gouvernements
-qui nous font du mal, il nous semble qu'en être délivré
-serait le suprême bonheur; semblables en cela à
-des malades travaillés par des maux douloureux.
-L'exemple de l'Amérique montre bien le contraire. Là,
-le gouvernement s'acquitte fort bien de son office, et
-ne fait de mal à personne. Mais, comme si le destin
-voulait déconcerter et démentir toute notre philosophie,
-ou plutôt l'accuser de ne pas connaître tous les
-éléments de l'homme, éloignés comme nous le sommes
-depuis tant de siècles par le malheureux état de
-l'Europe de toute véritable expérience, nous voyons
-que lorsque le malheur venant des gouvernements
-manque aux Américains, ils semblent se manquer à
-eux-mêmes. On dirait que la source de la sensibilité
-se tarit chez ces gens-là. Ils sont justes, ils sont raisonnables,
-et ils ne sont point heureux.</p>
-
-<p>L. B&hellip;, c'est-à-dire les ridicules conséquences et
-règles de conduite que des esprits bizarres déduisent
-de ce recueil de poèmes et de chansons, suffit-elle pour
-causer tout ce malheur? L'effet me semble bien considérable
-pour la cause.</p>
-
-<p>M. de Volney racontait que, se trouvant à table à la
-campagne, chez un brave Américain, homme à son
-aise et environné d'enfants déjà grands, il entre un
-jeune homme dans la salle: «Bonjour, William, dit
-le père de famille; asseyez-vous.» Le voyageur demanda
-qui était ce jeune homme: «C'est le second de
-mes fils.&mdash;Et d'où vient-il?&mdash;De Canton.»</p>
-
-<p>L'arrivée d'un fils des bouts de l'univers ne faisait
-pas plus de sensation.</p>
-
-<p>Toute l'attention semble employée aux arrangements
-raisonnables de la vie, et à prévenir tous les inconvénients:
-arrivés enfin au moment de recueillir le fruit
-de tant de soins et d'un si long esprit d'ordre, il ne se
-trouve plus de vie de reste pour jouir.</p>
-
-<p>On dirait que les enfants de Penn n'ont jamais lu
-ce vers qui semble leur histoire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Et propter vitam, vivendi perdere causas.</div>
-</div>
-
-<p>Les jeunes gens des deux sexes, lorsque l'hiver est
-venu, qui comme en Russie est la saison gaie du pays,
-courent ensemble en traîneaux sur la neige le jour et
-la nuit, ils font des courses de quinze ou vingt milles
-fort gaiement et sans personne pour les surveiller; et
-il n'en résulte jamais d'inconvénient.</p>
-
-<p>Il y a la gaieté physique de la jeunesse qui passe
-bientôt avec la chaleur du sang et qui est finie à vingt-cinq
-ans: je ne vois pas les passions qui font jouir. Il
-y a tant d'<i>habitude de raison</i> aux États-Unis, que la
-cristallisation y a été rendue impossible.</p>
-
-<p>J'admire ce bonheur et ne l'envie pas; c'est comme
-le bonheur d'êtres d'une espèce différente et inférieure.
-J'augure beaucoup mieux des Florides et de
-l'Amérique méridionale<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Voir les m&oelig;urs des îles Açores: l'amour de Dieu et l'autre
-amour y occupent tous les instants. La religion chrétienne,
-interprétée par les jésuites, est beaucoup moins ennemie de
-l'homme, en ce sens, que le protestantisme anglais; elle permet
-au moins de danser le dimanche; et un jour de plaisir
-sur sept, c'est beaucoup pour le cultivateur, qui travaille assidûment
-les six autres.</p>
-</div>
-<p>Ce qui fortifie ma conjecture sur celle du Nord, c'est
-le manque absolu d'artistes et d'écrivains. Les États-Unis
-ne nous ont pas encore envoyé une scène de tragédie,
-un tableau ou une vie de Washington.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch51">CHAPITRE LI<br />
-De l'amour en Provence jusqu'à la conquête
-de Toulouse en 1328, par les Barbares du Nord.</h3>
-
-
-<p>L'amour eut une singulière forme en Provence,
-depuis l'an 1100 jusqu'en 1328. Il y avait une législation
-établie pour les rapports des deux sexes en amour,
-aussi sévère et aussi exactement suivie que peuvent
-l'être aujourd'hui les lois du <i>point d'honneur</i>. Celles
-de l'amour faisaient d'abord abstraction complète des
-droits sacrés des maris. Elles ne supposaient aucune
-hypocrisie. Ces lois, prenant la nature humaine telle
-qu'elle est, devaient produire beaucoup de bonheur.</p>
-
-<p>Il y avait la manière officielle de se déclarer amoureux
-d'une femme, et celle d'être agréé par elle en qualité
-d'amant. Après tant de mois de cour d'une certaine
-façon, on obtenait de lui baiser la main. La société,
-jeune encore, se plaisait dans les formalités et les cérémonies
-qui alors montraient la civilisation, et qui
-aujourd'hui feraient mourir d'ennui. Le même caractère
-se retrouve dans la langue des Provençaux, dans
-la difficulté et l'entrelacement de leurs rimes, dans
-leurs mots masculins et féminins pour exprimer le
-même objet, enfin dans le nombre infini de leurs poètes.
-Tout ce qui est <i>forme</i> dans la société, et qui aujourd'hui
-est si insipide, avait alors toute la fraîcheur et la
-saveur de la nouveauté.</p>
-
-<p>Après avoir baisé la main d'une femme, on s'avançait
-de grade en grade à force de mérite et sans passe-droits.
-Il faut bien remarquer que si les maris étaient
-toujours hors de la question, d'un autre côté l'avancement
-officiel des amants s'arrêtait à ce que nous appellerions
-les douceurs de l'amitié la plus tendre entre
-personnes de sexes différents<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. Mais après plusieurs mois
-ou plusieurs années d'épreuve, une femme étant parfaitement
-sûre du caractère et de la discrétion d'un
-homme, cet homme, ayant avec elle toutes les apparences
-et toutes les facilités que donne l'amitié la plus
-tendre, cette amitié devait donner à la vertu de bien
-fortes alarmes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Mémoires de la vie de Chabanon, écrits par lui-même. Les
-coups de canne au plafond.</p>
-</div>
-<p>J'ai parlé de passe-droits, c'est qu'une femme pouvait
-avoir plusieurs amants, mais un seul dans les grades
-supérieurs. Il semble que les autres ne pouvaient
-pas être avancés beaucoup au delà du degré d'<i>amitié</i>
-qui consistait à lui baiser la main et à la voir tous les
-jours. Tout ce qui nous reste de cette singulière civilisation
-est en vers et en vers rimés de la manière la plus
-baroque et la plus difficile; il ne faut pas s'étonner si
-les notions que nous tirons des ballades des troubadours
-sont vagues et peu précises. On a trouvé jusqu'à
-un contrat de mariage en vers. Après la conquête en
-1328, pour cause d'hérésie, les papes prescrivirent à
-plusieurs reprises de brûler tout ce qui était écrit dans
-la langue vulgaire. L'astuce italienne proclamait le latin,
-la seule langue digne de gens si spirituels. Ce serait une
-mesure bien avantageuse si l'on pouvait la renouveler
-en 1822.</p>
-
-<p>Tant de publicité et d'officiel dans l'amour semblent
-au premier aspect ne pas s'accorder avec la vraie passion.
-Si la dame disait à son servant: «Allez pour
-l'amour de moi visiter la tombe de notre Seigneur
-Jésus-Christ à Jérusalem; vous y passerez trois ans et
-reviendrez ensuite; l'amant partait aussitôt: hésiter
-un instant l'aurait couvert de la même ignominie qu'aujourd'hui
-une faiblesse sur le point d'honneur. La langue
-de ces gens-là a une finesse extrême pour rendre
-les nuances les plus fugitives du sentiment. Une autre
-marque que ces m&oelig;urs étaient fort avancées sur la
-route de la véritable civilisation, c'est qu'à peine sortis
-des horreurs du moyen âge et de la féodalité, où la
-force était tout, nous voyons le sexe le plus faible moins
-tyrannisé qu'il ne l'est <i>légalement</i> aujourd'hui; nous
-voyons les pauvres et faibles créatures qui ont le plus
-à perdre en amour et dont les agréments disparaissent
-le plus vite, maîtresses du destin des hommes qui les
-approchent. Un exil de trois ans en Palestine, le passage
-d'une civilisation pleine de gaieté au fanatisme et
-à l'ennui d'un camp de croisés devaient être pour tout
-autre qu'un chrétien exalté une corvée fort pénible.
-Que peut faire à son amant une femme lâchement abandonnée
-par lui à Paris?</p>
-
-<p>Il n'y a qu'une réponse que je vois d'ici: aucune
-femme de Paris, qui se respecte, n'a d'amant. On voit
-que la prudence a droit de conseiller bien plus aux
-femmes d'aujourd'hui de ne pas se livrer à l'amour-passion.
-Mais une autre prudence, qu'assurément je
-suis loin d'approuver, ne leur conseille-t-elle pas de se
-venger avec l'amour physique? Nous avons gagné à
-notre hypocrisie et à notre ascétisme<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>, non pas un hommage
-rendu à la vertu, l'on ne contredit jamais impunément
-la nature, mais il y a moins de bonheur sur la
-terre et infiniment moins d'inspirations généreuses.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Principe ascétique de Jérémie Bentham.</p>
-</div>
-<p>Un amant qui, après dix ans d'intimité, abandonnait
-sa pauvre maîtresse, parce qu'il s'apercevait qu'elle
-avait trente-deux ans, était perdu d'honneur dans
-l'aimable Provence; il n'avait d'autre ressource que
-de s'enterrer dans la solitude d'un cloître. Un homme
-non pas généreux, mais simplement prudent, avait donc
-intérêt à ne pas jouer alors plus de passion qu'il n'en
-avait.</p>
-
-<p>Nous devinons tout cela, car il nous reste bien peu
-de monuments donnant des notions exactes&hellip;</p>
-
-<p>Il faut juger l'ensemble des m&oelig;urs d'après quelques
-faits particuliers. Vous connaissez l'anecdote de ce
-poète qui avait offensé sa dame: après deux ans de
-désespoir, elle daigna enfin répondre à ses nombreux
-messages, et lui fit dire que, s'il se faisait arracher un
-<i>ongle</i>, et qu'il lui fît présenter cet ongle par cinquante
-chevaliers amoureux et fidèles, elle pourrait peut-être
-lui pardonner. Le poète se hâta de se soumettre à l'opération
-douloureuse. Cinquante chevaliers bien venus
-de leurs dames allèrent présenter cet ongle à la belle
-offensée avec toute la pompe possible. Cela fit une cérémonie
-aussi imposante que l'entrée d'un des princes du
-sang dans une des villes du royaume. L'amant couvert
-des livrées du repentir suivait de loin son ongle. La
-dame, après avoir vu s'accomplir toute la cérémonie,
-qui fut fort longue, daigna lui pardonner; il fut réintégré
-dans toutes les douceurs de son premier bonheur.
-L'histoire dit qu'ils passèrent ensemble de longues et
-heureuses années. Il est sûr que les deux ans de
-malheur prouvent une passion véritable et l'auraient
-fait naître quand elle n'eût pas existé avec cette force
-auparavant.</p>
-
-<p>Vingt anecdotes que je pourrais citer montrent partout
-une galanterie aimable, spirituelle et conduite
-entre les deux sexes sur les principes de la justice; je
-dis galanterie, car en tout temps l'amour-passion est
-une exception plus curieuse que fréquente, et l'on ne
-saurait lui imposer de lois. En Provence, ce qu'il peut
-y avoir de calculé et de soumis à l'empire de la raison
-était fondé sur la justice et sur l'égalité de droits entre
-les deux sexes, voilà ce que j'admire surtout comme
-éloignant le malheur autant qu'il est possible. Au contraire,
-la monarchie absolue sous Louis XV était parvenue
-à mettre à la mode la scélératesse et la noirceur
-dans ces mêmes rapports<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> Il faut avoir entendu parler l'aimable général Laclos,
-Naples, 1802. Si l'on n'a pas eu ce bonheur, l'on peut ouvrir
-la <i>Vie privée du maréchal de Richelieu</i>, neuf volumes bien plaisamment
-rédigés.</p>
-</div>
-<p>Quoique cette jolie langue provençale, si remplie de
-délicatesse et si tourmentée par la rime<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>, ne fût pas
-probablement celle du peuple, les m&oelig;urs de la haute
-classe avaient passé aux classes inférieures, très peu
-grossières alors en Provence, parce qu'elles avaient
-beaucoup d'aisance. Elles étaient dans les premières
-joies d'un commerce fort prospère et fort riche. Les
-habitants des rives de la Méditerranée venaient de
-s'apercevoir (au <small>IX</small><sup>e</sup> siècle) que faire le commerce en
-hasardant quelques barques sur cette mer était moins
-pénible et presque aussi amusant que de détrousser les
-passants sur le grand chemin voisin, à la suite de quelque
-petit seigneur féodal. Peu après, les Provençaux
-du <small>X</small><sup>e</sup> siècle virent chez les Arabes qu'il y avait des plaisirs
-plus doux que piller, violer et se battre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> Née à Narbonne; mélange de latin et d'arabe.</p>
-</div>
-<p>Il faut considérer la Méditerranée comme le foyer de
-la civilisation européenne. Les bords heureux de cette
-belle mer si favorisée par le climat l'étaient encore par
-l'état prospère des habitants et par l'absence de toute
-religion ou législation triste. Le génie éminemment gai
-des Provençaux d'alors avait traversé la religion chrétienne
-sans en être altéré.</p>
-
-<p>Nous voyons une vive image d'un effet semblable de
-la même cause dans les villes d'Italie dont l'histoire
-nous est parvenue d'une manière plus distincte, et qui
-d'ailleurs ont été assez heureuses pour nous laisser le
-Dante, Pétrarque et la peinture.</p>
-
-<p>Les Provençaux ne nous ont pas légué un grand
-poème, comme la <i>Divine Comédie</i>, dans lequel viennent
-se réfléchir toutes les particularités des m&oelig;urs de
-l'époque. Ils avaient, ce me semble, moins de passion
-et beaucoup plus de gaieté que les Italiens. Ils tenaient
-de leurs voisins, les Maures d'Espagne, cette agréable
-manière de prendre la vie. L'amour régnait avec l'allégresse,
-les fêtes et les plaisirs dans les châteaux de
-l'heureuse Provence.</p>
-
-<p>Avez-vous vu à l'Opéra le final d'un bel opéra-comique
-de Rossini? Tout est gaieté, beauté, magnificence
-idéale sur la scène. Nous sommes à mille lieues des
-vilains côtés de la nature humaine. L'opéra finit, la
-toile tombe, les spectateurs s'en vont, le lustre s'élève,
-on éteint les quinquets. L'odeur de lampe mal éteinte
-remplit la salle, le rideau se relève à moitié, l'on aperçoit
-des polissons sales et mal vêtus se démener sur la
-scène; ils s'y agitent d'une manière hideuse, ils y tiennent
-la place des jeunes femmes qui la remplissaient
-de leurs grâces il n'y a qu'un instant.</p>
-
-<p>Tel fut pour le royaume de Provence l'effet de la
-conquête de Toulouse par l'armée des croisés. Au lieu
-d'amour, de grâces et de gaieté, on eut les Barbares du
-Nord et saint Dominique. Je ne noircirai point ces
-pages du récit à faire dresser les cheveux des horreurs
-de l'inquisition dans toute la ferveur de la jeunesse.
-Quant aux barbares, c'étaient nos pères; ils tuaient et
-saccageaient tout; ils détruisaient pour le plaisir de
-détruire ce qu'ils ne pouvaient emporter; une rage
-sauvage les animait contre tout ce qui portait quelque
-trace de civilisation, surtout ils n'entendaient pas un
-mot de cette belle langue du Midi, et leur fureur en
-était redoublée. Fort superstitieux, et guidés par l'affreux
-saint Dominique, ils croyaient gagner le ciel en
-tuant des Provençaux. Tout fut fini pour ceux-ci: plus
-d'amour, plus de gaieté, plus de poésie; moins de
-vingt ans après la conquête (1335), ils étaient presque
-aussi barbares et aussi grossiers que les Français, que
-nos pères<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> Voir l'<i>État de la puissance militaire de la Russie</i>, véridique
-ouvrage du général sir Robert Wilson.</p>
-</div>
-<p>D'où était tombée dans ce coin du monde cette charmante
-forme de civilisation qui, pendant deux siècles,
-fit le bonheur des hautes classes de la société? des
-Maures d'Espagne apparemment.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch52">CHAPITRE LII<br />
-La Provence au <small>XII</small><sup>e</sup> siècle.</h3>
-
-
-<p>Je vais traduire une anecdote des manuscrits provençaux;
-le fait que l'on va lire eut lieu vers l'an 1180,
-et l'histoire fut écrite vers 1250<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>; l'anecdote est assurément
-fort connue: toute la nuance des m&oelig;urs est
-dans le style. Je supplie qu'on me permette de traduire
-mot à mot et sans chercher aucunement l'élégance
-du langage actuel.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Le manuscrit est à la bibliothèque Laurentiana. M. Raynouard
-le rapporte au tome V de ses <i>Troubadours</i>, page 189.
-Il y a plusieurs fautes dans son texte; il a trop loué et trop peu
-connu les troubadours.</p>
-</div>
-<p>«Monseigneur Raymond de Roussillon fut un vaillant
-baron, ainsi que le savez, et eut pour femme
-madona Marguerite, la plus belle femme que l'on connût
-en ce temps, et la plus douée de toutes belles qualités, de
-toute valeur et de toute courtoisie. Il arriva ainsi que
-Guillaume de Cabstaing, qui fut fils d'un pauvre chevalier
-du château Cabstaing, vint à la cour de Mgr Raymond
-de Roussillon, se présenta à lui et lui demanda
-s'il lui plaisait qu'il fût varlet de sa cour. Mgr Raymond,
-qui le vit beau et avenant, lui dit qu'il fût le
-bienvenu et qu'il demeurât en sa cour. Ainsi Guillaume
-demeura avec lui et sut si gentiment se conduire, que
-petits et grands l'aimaient; et il sut tant se distinguer,
-que Monseigneur Raymond voulut qu'il fût donzel de
-madona Marguerite, sa femme; et ainsi fut fait. Adonc
-s'efforça Guillaume de valoir encore plus et en dit et en
-faits. Mais ainsi, comme il a coutume d'avenir en amour,
-il se trouva qu'amour voulut prendre madona Marguerite
-et enflammer sa pensée. Tant lui plaisait le faire
-de Guillaume, et son dire, et son semblant, qu'elle ne
-dut se tenir un jour de lui dire: «Or çà, dis-moi,
-Guillaume, si une femme te faisait semblant d'amour,
-oserais-tu bien l'aimer?» Guillaume, qui s'en était
-aperçu, lui répondit tout franchement: «Oui, bien
-ferais-je, madame, pourvu seulement que le semblant
-fût vérité.&mdash;Par saint Jean! fit la dame, bien avez
-répondu comme un homme de valeur; mais à présent
-je te veux éprouver si tu pourras savoir et connaître,
-en fait de semblants, quels sont de vérité et
-quels non.»</p>
-
-<p>«Quand Guillaume eut entendu ces paroles, il
-répondit: «Madame, qu'il soit ainsi comme il vous
-plaira.»</p>
-
-<p>«Il commença à être pensif, et Amour aussitôt lui
-chercha guerre; et les pensers qu'Amour envoie aux
-siens lui entrèrent dans le tout profond du c&oelig;ur, et de
-là en avant il fut des servants d'amour et commença à
-trouver<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a> de petits couplets avenants et gais, et des
-chansons à danser, et des chansons de chant<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a> plaisant,
-par quoi il était fort agréé, et plus de celle pour laquelle
-il chantait. Or Amour, qui accorde à ses servants leur
-récompense quand il lui plaît, voulut à Guillaume donner
-le prix du sien; et le voilà qui commence à prendre
-la dame si fort de pensers et de réflexions d'amour,
-que ni jour ni nuit elle ne pouvait reposer, songeant à
-la valeur et à la prouesse qui en Guillaume s'était si
-copieusement logée et mise.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Faire.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Il inventait les airs et les paroles.</p>
-</div>
-<p>«Un jour, il arriva que la dame prit Guillaume et
-lui dit: «Guillaume, or çà, dis-moi, t'es-tu à cette
-heure aperçu de mes semblants, s'ils sont véritables
-ou mensongers?» Guillaume répond: «Madona,
-ainsi Dieu me soit en aide, du moment en çà que j'ai
-été votre servant, il ne m'a pu entrer au c&oelig;ur nulle
-pensée que vous ne fussiez la meilleure qui onc
-naquit et la plus véritable et en paroles et en semblants.
-Cela je crois et croirai toute ma vie.» Et la
-dame répondit:</p>
-
-<p>«Guillaume, je vous dis que si Dieu m'aide que jà
-ne serez par moi trompé, et que vos pensers ne
-seront pas vains ni perdus.» Et elle étendit les bras
-et l'embrassa doucement dans la chambre où ils étaient
-tous deux aussi, et ils commencèrent leur druerie<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>;
-et il ne tarda guère que les médisants, que Dieu ait en
-ire, se mirent à parler et à deviser de leur amour, à
-propos des chansons que Guillaume faisait, disant qu'il
-avait mis son amour en madame Marguerite, et tant
-dirent-ils à tort et à travers, que la chose vint aux
-oreilles de monseigneur Raymond. Alors il fut grandement
-peiné et fort grièvement triste, d'abord parce
-qu'il lui fallait perdre son compagnon-écuyer qu'il aimait
-tant, et plus encore pour la honte de sa femme.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> A far all' amore.</p>
-</div>
-<p>«Un jour, il arriva que Guillaume s'en était allé à
-la chasse à l'épervier avec un écuyer seulement; et
-monseigneur Raymond fit demander où il était; et un
-valet lui répondit qu'il était allé à l'épervier, et tel qui
-le savait ajouta qu'il était en tel endroit. Sur-le-champ,
-Raymond prend des armes cachées et se fait
-amener son cheval, et prend tout seul son chemin vers
-cet endroit où Guillaume était allé: tant il chevaucha
-qu'il le trouva. Quand Guillaume le vit venir, il s'en
-étonna beaucoup, et sur-le-champ il lui vint de sinistres
-pensées, et il s'avança à sa rencontre et lui dit:
-«Seigneur, soyez le bien arrivé. Comment êtes-vous
-ainsi seul?» Monseigneur Raymond répondit: «Guillaume,
-c'est que je vais vous cherchant pour me
-divertir avec vous. N'avez-vous rien pris?&mdash;Je n'ai
-guère pris, seigneur, car je n'ai guère trouvé; et qui
-peu trouve ne peut guère prendre, comme dit le
-proverbe.&mdash;Laissons là désormais cette conversation
-dit monseigneur Raymond, et, par la foi que vous me
-devez, dites-moi vérité sur tous les sujets que je vous
-voudrai demander.&mdash;Par Dieu! seigneur, dit Guillaume,
-si cela est chose à dire, bien vous la dirai-je.&mdash;Je
-ne veux ici aucune subtilité, ainsi dit monseigneur
-Raymond, mais vous me direz tout entièrement
-sur tout ce que je vous demanderai.&mdash;Seigneur,
-autant qu'il vous plaira me demander, dit Guillaume,
-autant vous dirai-je la vérité.» Et monseigneur Raymond
-demande: «Guillaume, si Dieu et la sainte foi
-vous vaut, avez-vous une maîtresse pour qui vous
-chantiez ou pour laquelle Amour vous étreigne?»
-Guillaume répond: «Seigneur, et comment ferais-je
-pour chanter, si Amour ne me pressait pas? Sachez
-la vérité, monseigneur, qu'Amour m'a tout en son
-pouvoir.» Raymond répond: «Je veux bien le
-croire, qu'autrement vous ne pourriez pas si bien
-chanter; mais je veux savoir s'il vous plaît qui est
-votre dame.&mdash;Ah! seigneur, au nom de Dieu, dit
-Guillaume, voyez ce que vous me demandez. Vous
-savez trop bien qu'il ne faut pas nommer sa dame, et
-que Bernard de Ventadour dit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«En une chose ma raison me sert<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>.</div>
-<div class="verse">«Que jamais homme ne m'a demandé ma joie,</div>
-<div class="verse">«Que je ne lui en aie menti volontiers.</div>
-<div class="verse">«Car cela ne me semble pas bonne doctrine,</div>
-<div class="verse">«Mais plutôt folie et acte d'enfant,</div>
-<div class="verse">«Que quiconque est bien traité en amour</div>
-<div class="verse">«En veuille ouvrir son c&oelig;ur à un autre homme,</div>
-<div class="verse">«A moins qu'il ne puisse le servir et l'aider.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> On traduit mot à mot les vers provençaux cités par Guillaume.</p>
-</div>
-<p>«Monseigneur Raymond répond: «Et je vous
-donne ma foi que je vous servirai selon mon pouvoir.»
-Raymond en dit tant que Guillaume lui répondit:</p>
-
-<p>«Seigneur, il faut que vous sachiez que j'aime la
-s&oelig;ur de madame Marguerite, votre femme, et que je
-pense en avoir échange d'amour. Maintenant que
-vous le savez, je vous prie de venir à mon aide ou
-du moins de ne pas me faire dommage.&mdash;Prenez
-main et foi, fit Raymond, car je vous jure et vous
-engage que j'emploierai pour vous tout mon pouvoir.»
-Et alors il lui donna sa foi, et quand il la lui
-eut donnée, Raymond lui dit: «Je veux que nous
-allions à son château, car il est près d'ici.&mdash;Et je
-vous en prie, fit Guillaume, par Dieu.» Et ainsi ils
-prirent leur chemin vers le château de Liet. Et, quand
-ils furent au château, ils furent bien accueillis par
-<i>En</i><a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a> Robert de Tarascon, qui était mari de madame
-Agnès, la s&oelig;ur de madame Marguerite, et par
-madame Agnès elle-même. Et monseigneur Raymond
-prit madame Agnès par la main, il la mena dans la
-chambre et ils s'assirent sur le lit. Et monseigneur Raymond
-dit: «Maintenant, dites-moi, belle-s&oelig;ur, par la
-foi que vous me devez, aimez-vous d'amour?» Et
-elle dit: «Oui, seigneur.&mdash;Et qui? fit-il.&mdash;Oh!
-cela, je ne vous le dis pas, répondit-elle; et quels
-discours me tenez-vous là?»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>En</i>, manière de parler parmi les Provençaux, que nous
-traduisons par le <i>sire</i>.</p>
-</div>
-<p>«A la fin, tant la pria, qu'elle dit qu'elle aimait
-Guillaume de Cabstaing, elle dit cela parce que elle
-voyait Guillaume triste et pensif, et elle savait bien
-comme quoi il aimait sa s&oelig;ur; et ainsi elle craignait
-que Raymond n'eût de mauvaises pensées de Guillaume.
-Une telle réponse causa une grande joie à Raymond.
-Agnès conta tout à son mari, et le mari lui
-répondit qu'elle avait bien fait, et lui donna parole
-qu'elle avait la liberté de faire ou dire tout ce qui
-pourrait sauver Guillaume. Agnès n'y manqua pas.
-Elle appela Guillaume dans sa chambre tout seul, et
-resta tant avec lui, que Raymond pensa qu'il devait
-avoir eu d'elle plaisir d'amour; et tout cela lui plaisait,
-et il commença à penser que ce que on lui avait dit de
-lui n'était pas vrai et qu'on parlait en l'air. Agnès et
-Guillaume sortirent de la chambre, le souper fut préparé,
-et l'on soupa en grande gaieté. Et après souper
-Agnès fit préparer le lit des deux proches de la porte
-de sa chambre, et si bien firent de semblant en semblant
-la dame et Guillaume, que Raymond crut qu'il
-couchait avec elle.</p>
-
-<p>«Et le lendemain ils dînèrent au château avec
-grande allégresse, et après dîner ils partirent avec tous
-les honneurs d'un noble congé et vinrent à Roussillon.
-Et aussitôt que Raymond le put, il se sépara de Guillaume
-et s'en vint à sa femme, et lui conta ce qu'il
-avait vu de Guillaume et de sa s&oelig;ur, de quoi eut sa
-femme une grande tristesse toute la nuit. Et le lendemain
-elle fit appeler Guillaume, et le reçut mal, et
-l'appela faux ami et traître. Et Guillaume lui demanda
-merci, comme homme qui n'avait faute aucune de ce
-dont elle l'accusait, et lui conta tout ce qui s'était
-passé mot à mot. Et la femme manda sa s&oelig;ur, et par
-elle sut bien que Guillaume n'avait pas tort. Et pour
-cela elle lui dit et commanda qu'il fît une chanson par
-laquelle il montrât qu'il n'aimait aucune femme excepté
-elle, et alors il fit la chanson qui dit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">«La douce pensée</div>
-<div class="verse">«Qu'amour souvent me donne.»</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Et quand Raymond de Roussillon ouït la chanson que
-Guillaume avait faite pour sa femme, il le fit venir
-pour lui parler assez loin du château et lui coupa la
-tête, qu'il mit dans un carnier; il lui tira le c&oelig;ur du
-corps et il le mit avec la tête. Il s'en alla au château;
-il fit rôtir le c&oelig;ur et apporter à table à sa femme, et
-il le lui fit manger sans qu'elle le sût. Quand elle l'eut
-mangé, Raymond se leva et dit à sa femme que ce
-qu'elle venait de manger était le c&oelig;ur du seigneur
-Guillaume de Cabstaing, et lui montra la tête, et lui
-demanda si le c&oelig;ur avait été bon à manger. Et elle
-entendit ce qu'il disait et vit et connut la tête du seigneur
-Guillaume. Elle lui répondit et dit que le c&oelig;ur
-avait été si bon et si savoureux, que jamais autre manger
-ou autre boire ne lui ôterait de la bouche le goût
-que le c&oelig;ur du seigneur Guillaume y avait laissé. Et
-Raymond lui courut sus avec une épée. Elle se prit à
-fuir, se jeta d'un balcon en bas et se cassa la tête.</p>
-<p>«Cela fut su dans toute la Catalogne et dans toutes
-les terres du roi d'Aragon. Le roi Alphonse et tous les
-barons de ces contrées eurent grande douleur et grande
-tristesse de la mort du seigneur Guillaume et de la
-femme que Raymond avait aussi laidement mise à
-mort. Ils lui firent la guerre à feu et à sang. Le roi
-Alphonse d'Aragon ayant pris le château de Raymond,
-il fit placer Guillaume et sa dame dans un monument
-devant la porte de l'église d'un bourg nommé Perpignac.
-Tous les parfaits amants, toutes les parfaites
-amantes, prièrent Dieu pour leurs âmes. Le roi d'Aragon
-prit Raymond, le fit mourir en prison et donna
-tous ses biens aux parents de Guillaume et aux parents
-de la femme qui mourut pour lui.»</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch53">CHAPITRE LIII<br />
-L'Arabie.</h3>
-
-
-<p>C'est sous la tente noirâtre de l'Arabe-Bédouin qu'il
-faut chercher le modèle de la patrie du véritable amour.
-Là, comme ailleurs, la solitude et un beau climat ont
-fait naître la plus noble des passions du c&oelig;ur humain,
-celle qui, pour trouver le bonheur, a besoin de l'inspirer
-au même degré qu'elle le sent.</p>
-
-<p>Il fallait pour que l'amour parût tout ce qu'il peut
-être dans le c&oelig;ur de l'homme, que l'égalité entre la
-maîtresse et son amant fût établie autant que possible.
-Elle n'existe point, cette égalité, dans notre triste
-Occident: une femme quittée est malheureuse ou déshonorée.
-Sous la tente de l'Arabe, la foi donnée <i>ne peut
-pas</i> se violer. Le mépris et la mort suivent immédiatement
-ce crime.</p>
-
-<p>La générosité est si sacrée chez ce peuple qu'il est
-permis de <i>voler</i> pour donner. D'ailleurs les dangers y
-sont de tous les jours, et la vie s'écoule toute, pour ainsi
-dire, dans une solitude passionnée. Même réunis, les
-Arabes parlent peu.</p>
-
-<p>Rien ne change chez l'habitant du désert; tout y est
-éternel et immobile. Les m&oelig;urs singulières, dont je ne
-puis, par ignorance, que donner une faible esquisse,
-existaient probablement dès le temps d'Homère<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>. Elles
-ont été écrites pour la première fois vers l'an 600 de
-notre ère, deux siècles avant Charlemagne.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> 900 ans avant Jésus-Christ.</p>
-</div>
-<p>On voit que c'est nous qui fûmes les barbares à
-l'égard de l'Orient, quand nous allâmes le troubler par
-nos croisades<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>. Aussi devons-nous ce qu'il y a de
-noble dans nos m&oelig;urs à ces croisades et aux Maures
-d'Espagne.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> 1095.</p>
-</div>
-<p>Si nous nous comparons aux Arabes, l'orgueil de
-l'homme prosaïque sourira de pitié. Nos arts sont
-extrêmement supérieurs aux leurs, nos législations sont
-en apparence encore plus supérieures; mais je doute
-que nous l'emportions dans l'art du bonheur domestique:
-il nous a toujours manqué bonne foi et simplicité;
-dans les relations de famille, le trompeur est le
-premier malheureux. Il n'y a plus de sécurité pour
-lui: toujours injuste, il a toujours peur.</p>
-
-<p>A l'origine des plus anciens monuments historiques,
-nous voyons les Arabes divisés de toute antiquité en
-un grand nombre de tribus indépendantes, errant dans
-le désert. Suivant que ces tribus pouvaient, avec plus
-ou moins de facilité, pourvoir aux premiers besoins de
-l'homme, elle avait des m&oelig;urs plus ou moins élégantes.
-La générosité était la même partout; mais,
-suivant le degré d'opulence de la tribu, elle se montrait
-par le don du quartier de chevreau nécessaire à
-la vie physique, ou par celui de cent chameaux, don
-provoqué par quelque relation de famille ou d'hospitalité.</p>
-
-<p>Le siècle héroïque des Arabes, celui où ces âmes
-généreuses brillèrent pures de toute affectation de bel
-esprit ou de sentiment raffiné, fut celui qui précéda
-Mohammed et qui correspond au <small>V</small><sup>e</sup> siècle de notre ère,
-à la fondation de Venise et au règne de Clovis. Je
-supplie notre orgueil de comparer les chants d'amour
-qui nous restent des Arabes et les m&oelig;urs nobles retracées
-dans les <i>Mille et une Nuits</i> aux horreurs dégoûtantes
-qui ensanglantent chaque page de Grégoire de
-Tours, l'historien de Clovis, ou d'Éginard, l'historien
-de Charlemagne.</p>
-
-<p>Mohammed fut un <i>puritain</i>, il voulut proscrire les
-plaisirs qui ne font de mal à personne; il a tué l'amour
-dans les pays qui ont admis l'islamisme<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>; c'est pour
-cela que sa religion a toujours été moins pratiquée
-dans l'Arabie, son berceau, que dans tous les autres
-pays mahométans.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> M&oelig;urs de Constantinople. La seule manière de tuer
-l'amour-passion est d'empêcher toute cristallisation par la
-facilité.</p>
-</div>
-<p>Les Français ont rapporté d'Égypte quatre volumes
-in-folio, intitulés: le <i>Livre des Chansons</i>. Ces volumes
-contiennent:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Les biographies des poètes qui ont fait les chansons.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Les chansons elles-mêmes. Le poète y chante tout
-ce qui l'intéresse, il y loue son coursier rapide et son
-arc, après avoir parlé de sa maîtresse. Ces chants
-furent souvent les lettres d'amour de leurs auteurs;
-ils y donnaient à l'objet aimé un tableau fidèle de
-toutes les affections de leur âme. Ils parlent quelquefois
-de nuits froides pendant lesquelles ils ont été obligés
-de brûler leur arc et leurs flèches. Les Arabes sont
-une nation sans maisons.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Les biographies des musiciens qui ont fait la musique
-de ces chansons.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Enfin l'indication des formules musicales; ces
-formules sont des hiéroglyphes pour nous: cette musique
-nous restera à jamais inconnue, et d'ailleurs ne
-nous plairait pas.</p>
-
-<p>Il y a un autre recueil intitulé: <i>Histoire des Arabes
-qui sont morts d'amour</i>.</p>
-
-<p>Ces livres si curieux sont extrêmement peu connus;
-le petit nombre de savants qui pourraient les lire ont
-eu le c&oelig;ur desséché par l'étude et par les habitudes
-académiques.</p>
-
-<p>Pour nous reconnaître au milieu de monuments si
-intéressants par leur antiquité et par la beauté singulière
-des m&oelig;urs qu'ils font deviner, il faut demander
-quelques faits à l'histoire.</p>
-
-<p>De tout temps, et surtout avant Mohammed, les
-Arabes se rendaient à la Mecque pour faire le tour de
-la <i>Caaba</i> ou maison d'Abraham. J'ai vu à Londres un
-modèle fort exact de la ville sainte. Ce sont sept à huit
-cents maisons à toits en terrasse, jetées au milieu d'un
-désert de sable dévoré par le soleil. A l'une des extrémités
-de la ville, l'on découvre un édifice immense à
-peu près de forme carrée; cet édifice entoure la Caaba;
-il se compose d'une longue suite de portiques nécessaires
-sous le soleil d'Arabie pour effectuer la promenade
-sacrée. Ce portique est bien important dans l'histoire
-des m&oelig;urs et de la poésie arabes: ce fut
-apparemment pendant des siècles le seul lieu où les
-hommes et les femmes se trouvassent réunis. On faisait
-pêle-mêle, à pas lents, et en récitant en ch&oelig;ur des
-poésies sacrées, le tour de la Caaba; c'est une promenade
-de trois quarts d'heure: ces tours se répétaient
-plusieurs fois dans la même journée; c'était là le rite
-sacré pour lequel hommes et femmes accouraient de
-toutes les parties du désert. C'est sous le portique de
-la <i>Caaba</i> que se sont polies les m&oelig;urs arabes. Il s'établit
-bientôt une lutte entre les pères et les amants;
-bientôt ce fut par des odes d'amour que l'amant
-dévoila sa passion à la jeune fille sévèrement surveillée
-par ses frères ou son père, à côté de laquelle il faisait
-la promenade sacrée. Les habitudes généreuses et sentimentales
-de ce peuple existaient déjà dans le camp;
-mais il me semble que la galanterie arabe est née
-autour de la Caaba: c'est aussi la patrie de leur littérature.
-D'abord elle exprima la passion avec simplicité
-et véhémence, telle que la sentait le poète; plus tard
-le poète, au lieu de songer à toucher son amie, pensa
-à écrire de belles choses; alors naquit l'affectation,
-que les Maures portèrent en Espagne et qui gâte encore
-aujourd'hui les livres de ce peuple<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> Il y a un fort grand nombre de manuscrits arabes à Paris.
-Ceux des temps postérieurs ont de l'affectation, mais jamais
-aucune imitation des Grecs ou des Romains; c'est ce qui les
-fait mépriser des savants.</p>
-</div>
-<p>Je vois une preuve touchante du respect des Arabes
-pour le sexe le plus faible dans la formule de leur
-divorce. La femme, en l'absence du mari duquel elle
-voulait se séparer, détendait la tente et la relevait en
-ayant soin d'en placer l'ouverture du côté opposé à
-celui qu'elle occupait auparavant. Cette simple cérémonie
-séparait à jamais les deux époux.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch53bis">FRAGMENTS<br />
-<span class="xsmall">EXTRAITS ET TRADUITS D'UN RECUEIL ARABE INTITULÉ
-LE DIVAN DE L'AMOUR</span></h3>
-
-<p class="c">Compilé par Ebn-Abi-Hadglat (manuscrits de la bibliothèque
-du roi, n<sup>os</sup> 1461 et 1462).</p>
-
-
-<p>Mohammed, fils de Djaâfar Elahouâzadi, raconte
-que, Djamil étant malade de la maladie dont il mourut,
-Elâbas, fils de Sohail, le visita et le trouva prêt à
-rendre l'âme. «O fils de Sohail! lui dit Djamil, que
-penses-tu d'un homme qui n'a jamais bu de vin, qui
-n'a jamais fait de gain illicite, qui n'a jamais donné
-injustement la mort à nulle créature vivante que Dieu
-ait défendu de tuer, et qui rend témoignage qu'il n'y
-a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est son
-prophète?&mdash;Je pense, répondit Ben Sohail, que cet
-homme sera sauvé et obtiendra le paradis; mais quel
-est-il, cet homme que tu dis?&mdash;C'est moi, répliqua
-Djamil.&mdash;Je ne croyais pas que tu professasses l'islamisme,
-dit alors Ben Sohail, et d'ailleurs il y a vingt
-ans que tu fais l'amour à Bothaina et que tu la célèbres
-dans tes vers.&mdash;Me voici, répondit Djamil, au
-premier des jours de l'autre monde et au dernier des
-jours de ce monde, et je veux que la clémence de
-notre maître Mohammed ne s'étende pas sur moi au
-jour du jugement, si j'ai jamais porté la main sur
-Bothaina pour quelque chose de répréhensible.»</p>
-
-<p>Ce Djamil et Bothaina, sa maîtresse, appartenaient
-tous les deux aux Benou-Azra, qui sont une tribu célèbre
-en amour parmi toutes les tribus des Arabes. Aussi
-leur manière d'aimer a-t-elle passé en proverbe, et
-Dieu n'a point fait de créatures aussi tendres qu'eux
-en amour.</p>
-
-<p>Sahid, fils d'Agba, demanda un jour à un Arabe:
-«De quel peuple es-tu?&mdash;Je suis du peuple chez
-lequel on meurt quand on aime, répondit l'Arabe.&mdash;Tu
-es donc de la tribu de Azra? ajouta Sahid.&mdash;Oui,
-par le maître de la Caaba! répliqua l'Arabe.&mdash;D'où
-vient donc que vous aimez de la sorte? demanda ensuite
-Sahid.&mdash;Nos femmes sont belles et nos jeunes
-gens sont chastes», répondit l'Arabe.</p>
-
-<p>Quelqu'un demanda un jour à Arouâ-Ben-Hezam<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>:
-«Est-il donc bien vrai, comme on le dit de vous, que
-vous êtes de tous les hommes ceux qui avez le c&oelig;ur le
-plus tendre en amour?&mdash;Oui, par Dieu! cela est vrai,
-répondit Arouâ, et j'ai connu dans ma tribu trente
-jeunes gens que la mort a enlevés, et qui n'avaient
-d'autre maladie que l'amour.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> Cet Arouâ-Ben-Hezam était de la tribu de Azra dont il
-vient d'être fait mention. Il est célèbre comme poète, et plus
-célèbre encore comme un des nombreux martyrs de l'amour
-que les Arabes comptent parmi eux.</p>
-</div>
-<p>Un Arabe des Benou-Fazârat dit un jour à un autre
-Arabe des Benou-Azra: «Vous autres, Benou-Azra,
-vous pensez que mourir d'amour est une douce et
-noble mort; mais c'est là une faiblesse manifeste et
-une stupidité; et ceux que vous prenez pour des hommes
-de grand c&oelig;ur ne sont que des insensés et de
-molles créatures.&mdash;Tu ne parlerais pas ainsi, lui
-répondit l'Arabe de la tribu de Azra, si tu avais vu les
-grands yeux noirs de nos femmes voilés par-dessus de
-leurs longs sourcils, et décochant des flèches par-dessous;
-si tu les avais vues sourire, et leurs dents briller
-entre leurs lèvres brunes!»</p>
-
-<p>Abou-el-Hassan, Ali, fils d'Abdalla, Elzagouni,
-raconte ce qui suit: «Un musulman aimait une fille
-chrétienne jusqu'au point d'en perdre la raison. Il fut
-obligé de faire un voyage dans un pays étranger avec
-un ami qui était dans la confidence de son amour. Ses
-affaires s'étant prolongées dans ce pays, il y fut attaqué
-d'une maladie mortelle, et dit alors à son ami:
-«Voilà que mon terme approche, je ne rencontrerai
-plus dans ce monde celle que j'aime, et je crains, si
-je meurs musulman, de ne pas la rencontrer non
-plus dans l'autre vie.» Il se fit chrétien et mourut.
-Son ami se rendit auprès de la jeune chrétienne, qu'il
-trouva malade. Elle lui dit: «Je ne verrai plus mon
-ami dans ce monde; mais je veux me retrouver
-avec lui dans l'autre: ainsi donc je rends témoignage
-qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed
-est le prophète de Dieu.» Là-dessus, elle
-mourut, et que la miséricorde de Dieu soit sur
-elle *.»</p>
-
-<p>Eltemimi raconte qu'il y avait dans la tribu des Arabes
-de Tagleb une fille chrétienne fort riche qui aimait
-un jeune musulman. Elle lui offrit sa fortune et tout
-ce qu'elle avait de précieux sans pouvoir parvenir à
-se faire aimer de lui. Quand elle eut perdu toute espérance,
-elle donna cent dinars à un artiste pour lui
-faire une figure du jeune homme qu'elle aimait. L'artiste
-fit cette figure, et, quand la jeune fille l'eut, elle
-la plaça dans un endroit où elle venait tous les jours.
-Là elle commençait par embrasser cette figure et puis
-s'asseyait à côté d'elle, et passait le reste de la journée
-à pleurer. Quand le soir était venu, elle saluait la
-figure et se retirait. Elle fit cela pendant longtemps.
-Le jeune homme vint à mourir; elle voulut le voir et
-l'embrasser mort, après quoi elle retourna auprès de
-sa figure, la salua, l'embrassa comme à l'ordinaire, et
-se coucha à côté d'elle. Le matin venu, on l'y trouva
-morte, la main étendue vers des lignes d'écriture qu'elle
-avait tracées avant de mourir *.</p>
-
-<p>Oueddah, du pays de Yamen, était renommé pour
-sa beauté entre les Arabes.&mdash;Lui et Om-el-Bonain,
-fille de Abd-el-Aziz, fils de Merouan, n'étant encore
-que des enfants, s'aimaient déjà tellement, que l'un ne
-pouvait souffrir d'être un moment séparé de l'autre.&mdash;Lorsque
-Om-el-Bonain devint la femme de Oualid-Ben-Abd-el-Malek,
-Oueddah en perdit la raison.&mdash;Après
-être resté longtemps dans un état d'égarement
-et de souffrance, il se rendit en Syrie, et commença à
-rôder chaque jour autour de l'habitation de Oualid,
-fils de Malek, sans trouver d'abord de moyen de parvenir
-à ce qu'il désirait.&mdash;A la fin, il fit la rencontre
-d'une jeune fille qu'il réussit à s'attacher à force de
-persévérance et de soins. Quand il crut pouvoir se
-fier à elle, il lui demanda si elle connaissait Om-el-Bonain.&mdash;Sans
-doute, puisque c'est ma maîtresse,
-répondit la jeune fille.&mdash;Eh bien! reprit Oueddah, ta
-maîtresse est ma cousine, et, si tu veux lui porter de
-mes nouvelles, tu lui feras certainement plaisir.&mdash;Je
-lui en porterai volontiers, répondit la jeune fille.» Et
-là-dessus elle courut aussitôt vers Om-el-Bonain pour
-lui donner des nouvelles de Oueddah. «Prends garde
-à ce que tu dis! s'écria celle-ci. Quoi! Oueddah est
-vivant?&mdash;Assurément, dit la jeune fille.&mdash;Va lui
-dire, poursuivit alors Om-el-Bonain, de ne point s'écarter
-jusqu'à ce qu'il lui arrive un messager de ma
-part.» Elle prit ensuite ses mesures pour introduire
-Oueddah chez elle, où elle le garda caché dans un
-coffre. Elle l'en faisait sortir pour être avec lui quand
-elle se croyait en sûreté; et, quand il arrivait quelqu'un
-qui aurait pu le voir, elle le faisait rentrer dans
-le coffre.</p>
-
-<p>Il arriva un jour que l'on apporta à Oualid une perle,
-et il dit à l'un de ses serviteurs: «Prends cette perle
-et porte-la à Om-el-Bonain.» Le serviteur prit la
-perle et la porta à Om-el-Bonain. Ne s'étant pas fait
-annoncer, il entra chez elle dans un moment où elle
-était avec Oueddah, de sorte qu'il put lancer un coup
-d'&oelig;il dans l'appartement de Om-el-Bonain sans que
-celle-ci y prît garde. Le serviteur de Oualid s'acquitta
-de sa commission, et demanda quelque chose à Om-el-Bonain
-pour le bijou qu'il lui avait apporté. Elle le
-refusa sévèrement, et lui fit une réprimande. Le serviteur
-sortit courroucé contre elle, et, allant dire à
-Oualid ce qu'il avait vu, il lui décrivit le coffre où il
-avait vu entrer Oueddah. «Tu mens, esclave sans
-mère! tu mens! lui dit Oualid.» Et il court brusquement
-chez Om-el-Bonain. Il y avait dans l'appartement
-plusieurs coffres; il s'assied sur celui où était
-renfermé Oueddah, et que lui avait décrit l'esclave,
-en disant à Om-el-Bonain: «Donne-moi un de ces
-coffres.&mdash;Ils sont tous à toi, ainsi que moi-même,
-répondit Om-el-Bonain.&mdash;Eh bien! poursuivit Oualid,
-je désire avoir celui sur lequel je suis assis.&mdash;Il
-y a dans celui-là des choses nécessaires à une femme,
-dit Om-el-Bonain&mdash;Ce ne sont point ces choses-là,
-c'est le coffre que je désire, continua Oualid.&mdash;Il est
-à toi», répondit-elle. Oualid fit aussitôt emporter le
-coffre, et fit appeler deux esclaves auxquels il donna
-l'ordre de creuser une fosse en terre jusqu'à la profondeur
-où il se trouverait de l'eau. Approchant ensuite
-sa bouche du coffre: «On m'a dit quelque
-chose de toi, cria-t-il. Si l'on m'a dit vrai, que toute
-ta trace de toi soit séparée, que toute nouvelle de toi
-soit ensevelie. Si l'on m'a dit faux, je ne fais rien de
-mal en enfouissant un coffre: ce n'est que du bois
-enterré.» Il fit pousser alors le coffre dans la fosse,
-et la fit combler des pierres et des terres que l'on en
-avait retirées. Depuis lors, Om-el-Bonain ne cessa de
-fréquenter cet endroit, et d'y pleurer jusqu'à ce qu'on
-l'y trouvât un jour sans vie, la face contre terre *<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Ces fragments sont extraits de divers chapitres du recueil
-cité. Les trois marqués d'une * sont tirés du dernier chapitre,
-qui est une biographie très sommaire d'un assez grand nombre
-d'Arabes martyrs de l'amour.</p>
-</div>
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch54">CHAPITRE LIV<br />
-De l'éducation des femmes.</h3>
-
-
-<p>Par l'éducation actuelle des jeunes filles, qui est le
-fruit du hasard et du plus sot orgueil, nous laissons
-oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les
-plus riches en bonheur pour elles-mêmes et pour nous.
-Mais quel est l'homme qui ne se soit écrié au moins
-une fois en sa vie:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Une femme en sait toujours assez,</div>
-<div class="verse">Quand la capacité de son esprit se hausse</div>
-<div class="verse">A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><i>Les Femmes savantes</i>, acte II, scène <small>VII</small>.</div>
-<p>A Paris, la première louange pour une jeune fille à
-marier est cette phrase: «Elle a beaucoup de douceur
-dans le caractère, et par habitude moutonne.»
-Rien ne fait plus d'effet sur les sots épouseurs. Voyez-les
-deux ans après, déjeunant tête à tête avec leur
-femme par un temps sombre, la casquette sur la tête
-et entourés de trois grands laquais.</p>
-
-<p>On a vu porter aux États-Unis, en 1818, une loi
-qui condamne à trente-quatre coups de fouet l'homme
-qui montrera à lire à un nègre de la Virginie<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>. Rien
-de plus conséquent et de plus raisonnable que cette
-loi.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Je regrette de ne pas trouver dans le manuscrit italien la
-citation de la source officielle de ce fait; je désire que l'on
-puisse le démentir.</p>
-</div>
-<p>Les États-Unis d'Amérique eux-mêmes ont-ils été
-plus utiles à la mère patrie lorsqu'ils étaient ses esclaves
-ou depuis qu'ils sont ses égaux? Si le travail d'un
-homme libre vaut deux ou trois fois celui du même
-homme réduit en esclavage, pourquoi n'en serait-il pas
-de même de la pensée de cet homme?</p>
-
-<p>Si nous l'osions, nous donnerions aux jeunes filles
-une éducation d'esclave, la preuve en est qu'elles ne
-savent d'utile que ce que nous ne voulons pas leur
-apprendre.</p>
-
-<p><i>Mais ce peu d'éducation qu'elles accrochent par
-malheur, elles le tournent contre nous</i>, diraient certains
-maris. Sans doute, et Napoléon aussi avait raison de
-ne pas donner des armes à la garde nationale, et les
-ultra aussi ont raison de proscrire l'enseignement
-mutuel; armez un homme, et puis continuez à l'opprimer,
-et vous verrez qu'il sera assez pervers pour tourner,
-s'il le peut, ses armes contre vous.</p>
-
-<p>Même quand il nous serait loisible d'élever les jeunes
-filles en idiotes avec des <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> et des chansons
-lubriques, comme dans les couvents de 1770, il y aurait
-encore plusieurs petites objections:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> En cas de mort du mari, elles sont appelées à
-gouverner la jeune famille.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Comme mères, elles donnent aux enfants mâles,
-aux jeunes tyrans futurs, la première éducation, celle
-qui forme le caractère, celle qui plie l'âme à <i>chercher
-le bonheur par telle route plutôt que par telle autre</i>,
-ce qui est toujours une affaire faite à quatre ou cinq ans.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Malgré tout notre orgueil, dans nos petites affaires
-intérieures, celles dont surtout dépend notre
-bonheur, parce qu'en l'absence des passions le bonheur
-est fondé sur l'absence des petites vexations de tous
-les jours, les conseils de la compagne nécessaire de
-notre vie ont la plus grande influence; non pas que
-nous voulions lui accorder la moindre influence, mais
-c'est qu'elle répète les mêmes choses vingt ans de suite;
-et où est l'âme qui ait la vigueur romaine de résister
-à la même idée répétée pendant toute une vie? Le
-monde est plein de maris qui se laissent mener; mais
-c'est par faiblesse et non par sentiment de justice et
-d'égalité. Comme ils accordent par force, on est toujours
-tenté d'abuser, et il est quelquefois nécessaire
-d'abuser pour conserver.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Enfin, en amour, à cette époque qui, dans les pays
-du midi, comprend souvent douze ou quinze années,
-et les plus belles de la vie, notre bonheur est en entier
-entre les mains de la femme que nous aimons. Un
-moment d'orgueil déplacé peut nous rendre à jamais
-malheureux, et comment un esclave transporté sur le
-trône ne serait-il pas tenté d'abuser du pouvoir? De là
-les fausses délicatesses et l'orgueil féminin. Rien de
-plus inutile que ces représentations: les hommes sont
-<i>despotes</i>, et voyez quels cas font d'autres despotes des
-conseils les plus sensés: l'homme qui peut tout ne
-goûte qu'un seul genre d'avis, ceux qui lui enseignent
-à augmenter son pouvoir. Où les pauvres jeunes filles
-trouveront-elles un Quiroga et un Riego pour donner
-aux despotes qui les oppriment, et les dégradent pour
-les mieux opprimer, de ces avis salutaires que l'on
-récompense par des grâces et des cordons au lieu de
-la potence de Porlier?</p>
-
-<p>Si une telle révolution demande plusieurs siècles,
-c'est que par un hasard bien funeste toutes les premières
-expériences doivent nécessairement contredire la
-vérité. Éclairez l'esprit d'une jeune fille, formez son
-caractère, donnez-lui enfin une bonne éducation dans
-le vrai sens du mot: s'apercevant tôt ou tard de sa
-supériorité sur les autres femmes, elle devient pédante,
-c'est-à-dire l'être le plus désagréable et le plus dégradé
-qui existe au monde. Il n'est aucun de nous qui ne
-préférât, pour passer la vie avec elle, une servante à
-une femme savante.</p>
-
-<p>Plantez un jeune arbre au milieu d'une épaisse forêt,
-privé d'air et de soleil par ses voisins, ses feuilles seront
-étiolées, il prendra une forme élancée et ridicule qui
-<i>n'est pas celle de la nature</i>. Il faut planter à la fois
-toute la forêt. Quelle est la femme qui s'enorgueillit
-de savoir lire?</p>
-
-<p>Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que
-les femmes ont l'esprit plus vif et les hommes plus de
-solidité, que les femmes ont plus de délicatesse dans
-les idées, et les hommes plus de force d'attention. Un
-badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les
-jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il
-voyait que les arbres naissent taillés.</p>
-
-<p>J'avouerai que les petites filles ont moins de force
-physique que les petits garçons: cela est concluant pour
-l'esprit, car l'on sait que Voltaire et d'Alembert étaient
-les premiers hommes de leur siècle pour donner un
-coup de poing. On convient qu'une petite fille de dix
-ans a vingt fois plus de finesse qu'un petit polisson du
-même âge. Pourquoi à vingt ans est-elle une grande
-idiote, gauche, timide et ayant peur d'une araignée, et
-le polisson un homme d'esprit?</p>
-
-<p>Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons
-pas leur apprendre, que ce qu'elles lisent dans l'expérience
-de la vie. De là l'extrême désavantage pour elles
-de naître dans une famille très riche; au lieu d'être
-en contact avec des êtres <i>naturels</i> à leur égard, elles
-se trouvent environnées de femmes de chambre ou de
-dames de compagnie déjà corrompues et étiolées par
-la richesse<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. Rien de bête comme un prince.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> Mémoires de M<sup>me</sup> de Staël, de Collé, de Duclos, de la
-margrave de Bayreuth.</p>
-</div>
-<p>Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne
-heure les yeux ouverts; elles voient tout, mais sont
-trop ignorantes pour voir bien. Une femme de trente
-ans, en France, n'a pas les connaissances acquises d'un
-petit garçon de quinze ans; une femme de cinquante,
-la raison d'un homme de vingt-cinq. Voyez M<sup>me</sup> de Sévigné
-admirant les actions les plus absurdes de Louis XIV.
-Voyez la puérilité, les raisonnements de M<sup>me</sup> d'Épinay<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Premier volume.</p>
-</div>
-<p><i>Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants.</i>&mdash;Je
-nie le premier article, j'accorde le second.&mdash;<i>Elles
-doivent de plus régler les comptes de leur cuisinière.</i>&mdash;Donc
-elles n'ont pas le temps d'égaler un
-petit garçon de quinze ans en connaissances acquises.
-Les hommes doivent être juges, banquiers, avocats,
-négociants, médecins, prêtres, etc. Et cependant ils
-trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la
-<i>Lusiade</i> du Camoens.</p>
-
-<p>A Pékin, le magistrat qui court de bonne heure au
-palais pour chercher les moyens de mettre en prison et
-de ruiner, en tout bien tout honneur, un pauvre journaliste
-qui a déplu au sous secrétaire d'État chez lequel
-il a eu l'honneur de dîner la veille, est sûrement aussi
-occupé que sa femme, qui règle les comptes de sa cuisinière,
-fait faire son bas à sa petite fille, lui voit prendre
-ses leçons de danse et de piano, reçoit une visite
-du vicaire de la paroisse qui lui apporte la <i>Quotidienne</i>,
-et va ensuite choisir un chapeau rue de Richelieu et
-faire un tour aux Tuileries.</p>
-
-<p>Au milieu de ses nobles occupations, ce magistrat
-trouve encore le temps de songer à cette promenade
-que sa femme fait aux Tuileries, et s'il était aussi bien
-avec le pouvoir qui règle l'univers qu'avec celui qui
-règne dans l'État, il demanderait au ciel d'accorder
-aux femmes, pour leur bien, huit ou dix heures de
-sommeil de plus. Dans la situation actuelle de la
-société, le loisir, qui pour l'homme est la source de tout
-bonheur et de toute richesse, non seulement n'est pas
-un avantage pour les femmes, mais c'est une des funestes
-libertés dont le digne magistrat voudrait aider à
-nous délivrer.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch55">CHAPITRE LV<br />
-Objections contre l'éducation des femmes.</h3>
-
-
-<p><i>Mais les femmes sont chargées des petits travaux du
-ménage.</i>&mdash;Mon colonel, M. S***, a quatre filles, élevées
-dans les meilleurs principes, c'est-à-dire qu'elles
-travaillent toute la journée; quand j'arrive, elles chantent
-la musique de Rossini que je leur ai apportée de
-Naples; du reste, elles lisent la Bible de Royaumont,
-elles apprennent le bête de l'histoire, c'est-à-dire les
-tables chronologiques et les vers de le Ragois; elles
-savent beaucoup de géographie, font des broderies
-admirables, et j'estime que chacune de ces jolies petites
-filles peut gagner, par son travail, huit sous par
-jour. Pour trois cents journées, cela fait quatre cent
-quatre-vingts francs par an, c'est moins que ce qu'on
-donne à un de leurs maîtres. C'est pour quatre cent
-quatre-vingts francs par an qu'elles perdent à jamais le
-temps pendant lequel il est donné à la machine humaine
-d'acquérir des idées.</p>
-
-<p>«Si les femmes lisent avec plaisir les dix ou douze
-bons volumes qui paraissent chaque année en Europe,
-elles abandonneront bientôt le soin de leurs enfants.»
-C'est comme si nous avions peur, en plantant d'arbres
-le rivage de l'Océan, d'arrêter le mouvement de ses
-vagues. Ce n'est pas dans ce sens que l'éducation est
-toute-puissante. Au reste, depuis quatre cents ans l'on
-présente la même objection contre toute espèce d'éducation.
-Non seulement une femme de Paris a plus de
-vertus en 1820 qu'en 1720, du temps du système de
-Law et du régent, mais encore la fille du fermier général
-le plus riche d'alors avait une moins bonne éducation
-que la fille du plus mince avocat d'aujourd'hui.
-Les devoirs du ménage en sont-ils moins remplis? non
-certes. Et pourquoi? c'est que la misère, la maladie,
-la honte, l'instinct, forcent à s'en acquitter. C'est
-comme si l'on disait d'un officier qui devient trop
-aimable, qu'il perdra l'art de monter à cheval; on
-oublie qu'il se cassera le bras la première fois qu'il
-prendra cette liberté.</p>
-
-<p>L'acquisition des idées produit les mêmes effets bons
-et mauvais chez les deux sexes. La vanité ne nous
-manquera jamais, même dans l'absence la plus complète
-de toutes les raisons d'en avoir: voyez les bourgeois
-d'une petite ville; forçons-la du moins à s'appuyer
-sur un vrai mérite, sur un mérite utile ou
-agréable à la société.</p>
-
-<p>Les demi-sots, entraînés par la révolution qui change
-tout en France, commencent à avouer, depuis vingt
-ans, que les femmes peuvent faire quelque chose; mais
-elles doivent se livrer aux occupations convenables à
-leur sexe: élever des fleurs, former des herbiers, faire
-nicher des serins; on appelle cela des plaisirs innocents.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Ces innocents plaisirs valent mieux que de l'oisiveté.
-Laissons cela aux sottes, comme nous laissons
-aux sots la gloire de faire des couplets pour la fête du
-maître de la maison. Mais est-ce de bonne foi que l'on
-voudrait proposer à M<sup>me</sup> Roland ou à Mistress Hutchinson<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>
-de passer leur temps à élever un petit rosier du
-Bengale?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Voir les Mémoires de ces femmes admirables. J'aurais
-d'autres noms à citer, mais ils sont inconnus du public, et d'ailleurs
-on ne peut pas même indiquer le mérite vivant.</p>
-</div>
-<p>Tout ce raisonnement se réduit à ceci: l'on veut
-pouvoir dire de son esclave: «Il est trop bête pour
-être méchant.»</p>
-
-<p>Mais, au moyen d'une certaine loi nommée <i>sympathie</i>,
-loi de la nature, qu'à la vérité les yeux vulgaires
-n'aperçoivent jamais, les défauts de la compagne de
-votre vie ne nuisent pas à votre bonheur en raison du
-mal direct qu'ils peuvent vous occasionner. J'aimerais
-presque mieux que ma femme, dans un moment de
-colère, essayât de me donner un coup de poignard une
-fois par an que de me recevoir avec humeur tous les
-soirs.</p>
-
-<p>Enfin, entre gens qui vivent ensemble, le bonheur
-est contagieux.</p>
-
-<p>Que votre amie ait passé la matinée, pendant que
-vous étiez au Champ de Mars ou à la Chambre des
-communes, à colorier une rose d'après le bel ouvrage
-de Redouté, ou à lire un volume de Shakespeare, ses
-plaisirs auront été également innocents; seulement
-avec les idées qu'elle a prises dans sa rose, elle vous
-ennuiera bientôt à votre retour, et de plus elle aura
-soif d'aller le soir dans le monde chercher des sensations
-un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakespeare,
-au contraire, elle est aussi fatiguée que vous, a eu
-autant de plaisir, et sera plus heureuse d'une promenade
-solitaire dans le bois de Vincennes, en vous donnant
-le bras, que de paraître dans la soirée la plus à
-la mode. Les plaisirs du grand monde n'en sont pas
-pour les femmes heureuses.</p>
-
-<p>Les ignorants sont les ennemis nés de l'éducation des
-femmes. Aujourd'hui ils passent leur temps avec elles,
-ils leur font l'amour, et en sont bien traités; que
-deviendraient-ils si les femmes venaient à se dégoûter
-du boston? Quand nous autres nous revenons d'Amérique
-ou des Grandes Indes, avec un teint basané et un
-ton qui reste un peu grossier pendant six mois, comment
-pourraient-ils répondre à nos récits, s'ils n'avaient
-cette phrase: «Quant à nous, les femmes sont de notre
-côté. Pendant que vous étiez à New-York la couleur
-des tilburys a changé; c'est le tête-de-nègre qui est de
-mode aujourd'hui.» Et nous écoutons avec attention,
-car ce savoir-là est utile. Telle jolie femme ne nous
-regardera pas si notre calèche est de mauvais goût.</p>
-
-<p>Ces mêmes sots, se croyant obligés en vertu de la
-prééminence de leur sexe à savoir plus que les femmes,
-seraient ruinés de fond en comble, si les femmes
-s'avisaient d'apprendre quelque chose. Un sot de
-trente ans se dit, en voyant au château d'un de ses
-amis des jeunes filles de douze: «C'est auprès d'elles
-que je passerai ma vie dans dix ans d'ici.» Qu'on juge
-de ses exclamations et de son effroi s'il les voyait étudier
-quelque chose d'utile.</p>
-
-<p>Au lieu de la société et de la conversation des hommes-femmes,
-une femme instruite, si elle a acquis des
-idées sans perdre les grâces de son sexe, est sûre de
-trouver parmi les hommes les plus distingués de son
-siècle une considération allant presque jusqu'à l'enthousiasme.</p>
-
-<p><i>Les femmes deviendraient les rivales et non les compagnes
-de l'homme.</i>&mdash;Oui, aussitôt que par un délit
-vous aurez supprimé l'amour. En attendant cette belle
-loi, l'amour redoublera de charmes et de transports;
-voilà tout. La base sur laquelle s'établit la <i>cristallisation</i>
-deviendra plus large; l'homme pourra jouir de
-toutes ses idées auprès de la femme qu'il aime, la
-nature tout entière prendra de nouveaux charmes à
-leurs yeux, et comme les idées réfléchissent toujours
-quelques nuances des caractères, ils se connaîtront
-mieux et feront moins d'imprudences; l'amour sera
-moins aveugle et produira moins de malheurs.</p>
-
-<p>Le désir de plaire met à jamais la pudeur, la délicatesse
-et toutes les grâces féminines hors de l'atteinte
-de toute éducation quelconque. C'est comme si l'on
-craignait d'apprendre aux rossignols à ne pas chanter
-au printemps.</p>
-
-<p>Les grâces des femmes ne tiennent pas à l'ignorance;
-voyez les dignes épouses des bourgeois de notre
-village, voyez en Angleterre les femmes des gros marchands.
-L'affectation qui est une <i>pédanterie</i> (car j'appelle
-pédanterie l'affectation, de me parler hors de propos
-d'une robe de Leroy ou d'une romance de Romagnesi,
-tout comme l'affectation de citer Fra Paolo et le concile
-de Trente à propos d'une discussion sur nos doux
-missionnaires), la pédanterie de la robe et du bon ton,
-la nécessité de dire sur Rossini précisément la phrase
-convenable, tue les grâces des femmes de Paris; cependant,
-malgré les terribles effets de cette maladie contagieuse,
-n'est-ce pas à Paris que sont les femmes les
-plus aimables de France? Ne serait-ce point que ce
-sont celles dans la tête desquelles le hasard a mis le
-plus d'idées justes et intéressantes? Or ce sont ces
-idées-là que je demande aux livres. Je ne leur proposerai
-certainement pas de lire Grotius ou Puffendorf
-depuis que nous avons le commentaire de Tracy sur
-Montesquieu.</p>
-
-<p>La délicatesse des femmes tient à cette hasardeuse
-position où elles se trouvent placées de si bonne heure,
-à cette nécessité de passer leur vie au milieu d'ennemis
-cruels et charmants.</p>
-
-<p>Il y a peut-être cinquante mille femmes en France
-qui, par leur fortune, sont dispensées de tout travail.
-Mais sans travail il n'y a pas de bonheur. (Les passions
-forcent elles-mêmes à des travaux, et à des travaux
-fort rudes qui emploient toute l'activité de
-l'âme.)</p>
-
-<p>Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres
-de rente <i>travaille</i> en faisant des bas ou une robe pour
-sa fille. Mais il est impossible d'accorder qu'une
-femme qui a carrosse à elle travaille en faisant une
-broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques
-petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y
-mette aucun intérêt; elle ne travaille pas.</p>
-
-<p>Donc son bonheur est gravement compromis.</p>
-
-<p>Et, qui plus est, le bonheur du despote, car une
-femme dont le c&oelig;ur n'est animé depuis deux mois
-par aucun intérêt autre que celui de la tapisserie, aura
-peut-être l'insolence de sentir que l'amour-goût, ou
-l'amour de vanité, ou enfin même l'amour physique
-est un très grand bonheur comparé à son état habituel.</p>
-
-<p><i>Une femme ne doit pas faire parler de soi.</i>&mdash;A quoi
-je réponds de nouveau: Quelle est la femme citée
-parce qu'elle sait lire?</p>
-
-<p>Et qui empêche les femmes, en attendant la révolution
-dans leur sort, de cacher l'étude qui fait habituellement
-leur occupation et leur fournit chaque jour une
-honnête ration de bonheur? Je leur révélerai un secret
-en passant. Lorsqu'on s'est donné un but, par exemple
-de se faire une idée nette de la conjuration de Fiesque,
-à Gênes, en 1547, le livre le plus insipide prend de
-l'intérêt: c'est comme en amour la rencontre d'un être
-indifférent qui vient de voir ce qu'on aime; et cet intérêt
-double tous les mois jusqu'à ce qu'on ait abandonné
-la conjuration de Fiesque.</p>
-
-<p><i>Le vrai théâtre des vertus d'une femme, c'est la
-chambre d'un malade.</i>&mdash;Mais vous faites-vous fort
-d'obtenir de la bonté divine qu'elle redouble la fréquence
-des maladies pour donner de l'occupation à
-nos femmes? C'est raisonner sur l'exception.</p>
-
-<p>D'ailleurs je dis qu'une femme doit occuper chaque
-jour trois ou quatre heures de loisir comme les hommes
-de sens occupent leurs heures de loisir.</p>
-
-<p>Une jeune mère dont le fils a la rougeole ne pourrait
-pas, quand elle le voudrait, trouver du plaisir à lire le
-voyage de Volney en Syrie, pas plus que son mari,
-riche banquier, ne pourrait, au moment d'une faillite,
-avoir du plaisir à méditer Malthus.</p>
-
-<p>C'est là l'unique manière pour les femmes riches
-de se distinguer du vulgaire des femmes: la supériorité
-morale. On a ainsi <i>naturellement</i> d'autres sentiments<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> Voir mistress Hutchinson refusant d'être utile à sa famille
-et à son mari qu'elle adorait, en trahissant quelques régicides
-auprès des ministres du parjure Charles II (tome II, page 284).</p>
-</div>
-<p><i>Vous voulez faire d'une femme un auteur?</i>&mdash;Exactement
-comme vous annoncez le projet de faire chanter
-votre fille à l'Opéra en lui donnant un maître de
-chant. Je dirai qu'une femme ne doit jamais écrire que
-comme M<sup>me</sup> de Staël (de Launay), des &oelig;uvres posthumes
-à publier après sa mort. Imprimer, pour une
-femme de moins de cinquante ans, c'est mettre son
-bonheur à la plus terrible des loteries, si elle a le
-bonheur d'avoir un amant, elle commencera par le
-perdre.</p>
-
-<p>Je ne vois qu'une exception: c'est une femme qui
-fait des livres pour nourrir ou élever sa famille. Alors
-elle doit toujours se retrancher dans l'intérêt d'argent
-en parlant de ses ouvrages, et dire, par exemple, à un
-chef d'escadron: «Votre état vous donne quatre mille
-francs par an, et moi, avec mes deux traductions de
-l'anglais, j'ai pu, l'année dernière, consacrer trois mille
-cinq cents francs de plus à l'éducation de mes deux
-fils.»</p>
-
-<p>Hors de là, une femme doit imprimer comme le
-baron d'Holbach ou M<sup>me</sup> de la Fayette; leurs meilleurs
-amis l'ignoraient. Publier un livre ne peut être
-sans inconvénient que pour une <i>fille</i>; le vulgaire, pouvant
-la mépriser à son aise à cause de son état, la portera
-aux nues à cause de son talent, et même s'engouera
-de ce talent.</p>
-
-<p>Beaucoup d'hommes en France, parmi ceux qui ont
-six mille livres de rente, font leur bonheur habituel
-par la littérature sans songer à rien imprimer; lire un
-bon livre est pour eux un des plus grands plaisirs. Au
-bout de dix ans, ils se trouvent avoir doublé leur
-esprit, et personne ne niera qu'en général plus on a
-d'esprit moins on a de passions incompatibles avec le
-bonheur des autres<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>. Je ne crois pas que l'on nie
-davantage que les fils d'une femme qui lit Gibbon et
-Schiller auront plus de génie que les enfants de celle
-qui dit le chapelet et lit M<sup>me</sup> de Genlis.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> C'est ce qui me fait espérer beaucoup de la génération
-naissante des privilégiés. J'espère aussi que les maris qui
-liront ce chapitre seront moins despotes pendant trois jours.</p>
-</div>
-<p>Un jeune avocat, un marchand, un médecin, un ingénieur,
-peuvent être lancés dans la vie sans aucune
-éducation, ils se la donnent tous les jours en pratiquant
-leur état. Mais quelles ressources ont leurs femmes
-pour acquérir des qualités estimables et nécessaires?
-Cachées dans la solitude de leur ménage, le grand
-livre de la vie et de la nécessité reste fermé pour elles.
-Elles dépensent toujours de la même manière, en discutant
-un compte avec leur cuisinière, les trois louis
-que leur mari leur donne tous les lundis.</p>
-
-<p>Je dirai, dans l'intérêt des despotes: Le dernier des
-hommes, s'il a vingt ans et des joues bien roses, est
-dangereux pour une femme qui ne sait rien, car elle
-est toute à l'instinct; aux yeux d'une femme d'esprit,
-il fera justement autant d'effet qu'un beau laquais.</p>
-
-<p>Le plaisant de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend
-rien aux jeunes filles qu'elles ne doivent oublier
-bien vite dès qu'elles seront mariées. Il faut quatre
-heures par jour pendant six ans, pour bien jouer de la
-harpe; pour bien peindre la miniature ou l'aquarelle,
-il faut la moitié de ce temps. La plupart des jeunes
-filles n'arrivent pas même à une médiocrité supportable;
-de là le proverbe si vrai: Qui dit amateur dit
-ignorant<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> Le contraire de ce proverbe est vrai en Italie, où les plus
-belles voix se trouvent parmi les amateurs étrangers au théâtre.</p>
-</div>
-<p>Et supposons une jeune fille avec quelque talent;
-trois ans après qu'elle est mariée, elle ne prend pas sa
-harpe ou ses pinceaux une fois par mois: ces objets
-de tant de travail lui sont devenus ennuyeux, à moins
-que le hasard ne lui ait donné l'âme d'un artiste, chose
-toujours fort rare et qui rend peu propre aux soins
-domestiques.</p>
-
-<p>C'est ainsi que sous un vain prétexte de décence,
-l'on n'apprend rien aux jeunes filles qui puisse les
-guider dans les circonstances qu'elles rencontreront
-dans la vie; on fait plus, on leur cache, on leur nie
-ces circonstances afin d'ajouter à leur force: 1<sup>o</sup> l'effet
-de la surprise; 2<sup>o</sup> l'effet de la défiance rejetée sur toute
-l'éducation comme ayant été menteuse<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. Je soutiens
-qu'on doit parler de l'amour à des jeunes filles bien
-élevées. Qui osera avancer de bonne foi que dans nos
-m&oelig;urs actuelles les jeunes filles de seize ans ignorent
-l'existence de l'amour? par qui reçoivent-elles cette
-idée si importante et si difficile à bien donner? Voyez
-Julie d'Étanges se plaindre des connaissances qu'elle
-doit à Chaillot, une femme de chambre de la maison.
-Il faut savoir gré à Rousseau d'avoir osé être peintre
-fidèle en un siècle de fausse décence.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Éducation donnée à M<sup>me</sup> d'Épinay (Mémoires, tome I).</p>
-</div>
-<p>L'éducation actuelle des femmes étant peut-être la
-plus plaisante absurdité de l'Europe moderne, moins
-elles ont d'éducation proprement dite, et plus elles
-valent<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. C'est pour cela peut être qu'en Italie, en
-Espagne, elles sont si supérieures aux hommes, et je
-dirais même si supérieures aux femmes des autres
-pays.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> J'excepte l'éducation des manières; on entre mieux dans
-un salon rue Verte que rue Saint-Martin.</p>
-</div>
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch56">CHAPITRE LVI<br />
-(<i>Suite</i>)</h3>
-
-
-<p>Toutes nos idées sur les femmes nous viennent en
-France du catéchisme de trois sous; et ce qu'il y a de
-plaisant, c'est que beaucoup de gens qui n'admettraient
-pas l'autorité de ce livre pour régler une affaire de
-cinquante francs, la suivent à la lettre et stupidement
-pour l'objet qui, dans l'état de vanité des habitudes
-du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, importe peut-être le plus à leur bonheur.</p>
-
-<p>Il ne faut pas de divorce parce que le mariage est
-un <i>mystère</i>, et quel mystère? l'emblème de l'union de
-Jésus-Christ avec son église. Et que devenait ce mystère
-si l'<i>Église</i> se fût trouvée un nom du genre masculin<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>?
-Mais quittons des préjugés qui tombent<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>, observons
-seulement ce spectacle singulier, la racine de
-l'arbre a été sapée par la hache du ridicule; mais les
-branches continuent à fleurir. Pour revenir à l'observation
-des faits et de leurs conséquences:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Tu es Petrus, et super hanc petram</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ædificabo Ecclesiam meam.</div>
-</div>
-
-<div class="attr">(Voir M. de Potter, <i>Histoire de l'Église</i>.)</div></div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> La religion est une affaire entre chaque homme et la Divinité.
-De quel droit venez-vous vous placer entre mon Dieu et
-moi? Je ne prends de procureur fondé par le contrat social
-que pour les choses que je ne puis pas faire moi-même.</p>
-
-<p>Pourquoi un Français ne payerait-il pas son p*** comme son
-boulanger? Si nous avons du bon pain à Paris, c'est que
-l'État ne s'est pas encore avisé de déclarer gratuite la fourniture
-du pain et de mettre tous les boulangers à la charge du
-trésor.</p>
-
-<p>Aux États-Unis, chacun paye son prêtre, ces messieurs sont
-obligés d'avoir du mérite, et mon voisin ne s'avise pas de
-mettre son bonheur à m'imposer son prêtre (Lettre de Birkbeck).</p>
-
-<p>Que sera-ce si j'ai la conviction, comme nos p&hellip;s, que mon
-prêtre est l'allié intime de mon é&hellip;? Donc, à moins d'un Luther,
-il n'y aura plus de catholicisme en F&hellip; en 1850. Cette religion
-ne pouvait être sauvée, en 1820, que par M. Grégoire: voyez
-comme on le traite.</p>
-</div>
-<p>Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a
-employé la jeunesse que dépend le sort de l'extrême
-vieillesse; cela est vrai de meilleure heure pour les
-femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans
-est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère et
-plutôt inférieure à son mérite; on les flatte à vingt
-ans, on les abandonne à quarante.</p>
-
-<p>Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance
-que par ses enfants ou son amant.</p>
-
-<p>Une mère qui excelle dans les beaux-arts ne peut
-communiquer son talent à son fils que dans le cas
-extrêmement rare où ce fils a reçu de la nature précisément
-l'âme de ce talent. Une mère qui a l'esprit cultivé
-donnera à son jeune fils une idée, non seulement
-de tous les talents purement agréables, mais encore de
-tous les talents utiles à l'homme en société, et il pourra
-choisir. La barbarie des Turcs tient en grande partie
-à l'état d'abrutissement moral des belles Géorgiennes.
-Les jeunes gens nés à Paris doivent à leurs mères l'incontestable
-supériorité qu'ils ont à seize ans sur les
-jeunes gens provinciaux de leur âge. C'est de seize à
-vingt-cinq ans que la chance tourne.</p>
-
-<p>Tous les jours les gens qui ont inventé le paratonnerre,
-l'imprimerie, l'art de faire le drap, contribuent
-à notre bonheur, et il en est de même des Montesquieu,
-des Racine, des la Fontaine. Or, le nombre des
-génies que produit une nation est proportionnel au
-nombre d'hommes qui reçoivent une culture suffisante<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>,
-et rien ne me prouve que mon bottier n'ait
-pas l'âme qu'il faut pour écrire comme Corneille: il
-lui manque l'éducation nécessaire pour développer ses
-sentiments et lui apprendre à les communiquer au
-public.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> Voir les généraux en 1795.</p>
-</div>
-<p>D'après le système actuel de l'éducation des jeunes
-filles, tous les génies qui naissent <i>femmes</i> sont perdus
-pour le bonheur du public; dès que le hasard leur
-donne les moyens de se montrer, voyez-les atteindre
-aux talents les plus difficiles; voyez de nos jours une
-Catherine II, qui n'eut d'autre éducation que le danger
-et le c&hellip;; une M<sup>me</sup> Roland, une Alessandra Mari, qui,
-dans Arezzo, lève un régiment et le lance contre les
-Français; une Caroline, reine de Naples, qui sait arrêter
-la contagion du libéralisme mieux que nos Castlereagh
-et nos P&hellip; Quant à ce qui met obstacle à la
-supériorité des femmes dans les ouvrages de l'esprit,
-on peut voir le chapitre de la pudeur,
-<a href="#pudeur-article-9">article 9</a>. Où ne
-fût pas arrivée miss Edgeworth si la considération
-nécessaire à une jeune miss anglaise ne lui eût fait une
-nécessité, lorsqu'elle débuta, de transporter la chaire
-dans le roman<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Sous le rapport des arts, c'est là le grand défaut d'un gouvernement
-raisonnable, et aussi le seul éloge raisonnable de
-la monarchie à la Louis XIV. Voir la stérilité littéraire de
-l'Amérique. Pas une seule romance comme celles de Robert
-Burns ou des Espagnols du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> Voir les admirables romances des Grecs modernes, celles des
-Espagnols et des Danois du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, et encore mieux les poésies
-arabes du <small>VII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-</div>
-<p>Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage,
-qui a le bonheur de pouvoir communiquer ses pensées,
-telles qu'elles se présentent à lui, à la femme avec
-laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon c&oelig;ur qui
-partage ses peines, mais toujours il est obligé de mettre
-ses pensées en petite monnaie s'il veut être entendu,
-et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables
-d'un esprit qui a besoin d'un tel régiment pour saisir
-les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées
-de l'éducation actuelle, laisse son partenaire isolé
-dans les dangers de la vie, et bientôt court risque de
-l'ennuyer.</p>
-
-<p>Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il
-pas dans sa femme si elle savait penser! un conseiller
-dont, après tout, hors un seul objet, et qui ne dure
-que le matin de la vie, les intérêts sont exactement
-identiques avec les siens!</p>
-
-<p>Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est
-qu'il donne de la considération à la vieillesse. Voyez
-l'arrivée de Voltaire à Paris faire pâlir la majesté
-royale. Mais, quant aux pauvres femmes, dès qu'elles
-n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et
-triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le
-rôle qu'elles jouent dans le monde.</p>
-
-<p>Les débris des talents de la jeunesse ne sont plus
-qu'un ridicule, et ce serait un bonheur pour nos femmes
-actuelles de mourir à cinquante ans. Quant à la
-vraie morale, plus on a d'esprit et plus on voit clairement
-que la justice est le seul chemin du bonheur.
-Le génie est un pouvoir, mais il est encore plus un
-flambeau pour découvrir le grand art d'être heureux.</p>
-
-<p>La plupart des hommes ont un moment dans leur
-vie où ils peuvent faire de grandes choses, c'est celui
-où rien ne leur semble impossible. L'ignorance des
-femmes fait perdre au genre humain cette chance
-magnifique. L'amour fait tout au plus aujourd'hui bien
-monter à cheval, ou bien choisir son tailleur.</p>
-
-<p>Je n'ai pas le temps de garder les avenues contre la
-critique, si j'étais maître d'établir des usages, je donnerais
-aux jeunes filles, autant que possible, exactement
-la même éducation qu'aux jeunes garçons. Comme
-je n'ai pas l'intention de faire un livre à propos de
-botte, on n'exigera pas que je dise en quoi l'éducation
-actuelle des hommes est absurde. (On ne leur enseigne
-pas les deux premières sciences, la logique et la morale.)
-La prenant telle qu'elle est, cette éducation, je dis qu'il
-vaut mieux la donner aux jeunes filles que de leur
-montrer uniquement à faire de la musique, des aquarelles
-et de la broderie.</p>
-
-<p>Donc, apprendre aux jeunes filles à lire, à écrire et
-l'arithmétique par l'enseignement mutuel dans les écoles-centrales-couvents,
-où la présence de tout homme,
-les professeurs exceptés, serait sévèrement punie. Le
-grand avantage de réunir les enfants, c'est que, quelque
-bornés que soient les professeurs, les enfants
-apprennent malgré eux de leurs petits camarades l'art
-de vivre dans le monde et de ménager les intérêts. Un
-professeur sensé devrait expliquer aux enfants leurs
-petites querelles et leurs amitiés, et commencer ainsi
-son cours de morale plutôt que par l'histoire du <i>Veau
-d'or</i><a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Mon cher élève, monsieur votre père a de la tendresse
-pour vous; c'est ce qui fait qu'il me donne quarante francs par
-mois pour que je vous apprenne les mathématiques, le dessin,
-en un mot à gagner de quoi vivre. Si vous aviez froid faute
-d'un petit manteau, monsieur votre père souffrirait. Il souffrirait
-parce qu'il a de la sympathie, etc., etc. Mais, quand vous
-aurez dix-huit ans, il faudra que vous gagniez vous-même l'argent
-nécessaire pour acheter ce manteau. Monsieur votre
-père a, dit-on, vingt-cinq mille livres de rente, mais vous
-êtes quatre enfants; donc il faudra vous déshabituer de la
-voiture dont vous jouissez chez monsieur votre père, etc., etc.</p>
-</div>
-<p>Sans doute, d'ici à quelques années l'enseignement
-mutuel sera appliqué à tout ce qui s'apprend; mais,
-prenant les choses dans leur état actuel, je voudrais
-que les jeunes filles étudiassent le latin comme les
-petits garçons; le latin est bon parce qu'il apprend à
-s'ennuyer; avec le latin, l'histoire, les mathématiques,
-la connaissance des plantes utiles comme nourriture
-ou comme remède, ensuite la logique et les sciences
-morales, etc. La danse, la musique et le dessin doivent
-se commencer à cinq ans.</p>
-
-<p>A seize ans, une jeune fille doit songer à se trouver
-un mari et recevoir de sa mère des idées justes sur
-l'amour, le mariage et le peu de probité des hommes<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Hier soir, j'ai vu deux charmantes petites filles de quatre
-ans chanter des chansons d'amour fort vives dans une escarpolette
-que je faisais aller. Les femmes de chambre leur
-apprennent ces chansons, et leur mère leur dit qu'<i>amour</i> et
-<i>amant</i> sont des mots vides de sens.</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch56bis">CHAPITRE LVI <i>bis</i><br />
-Du mariage.</h3>
-
-
-<p>La fidélité des femmes dans le mariage, lorsqu'il n'y
-a pas d'amour, est probablement une chose contre
-nature<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> <span lang="it" xml:lang="it">Anzi certamente. Coll'amore uno non trova gusto a bevere
-acqua altra che quella di questo fonte prediletto. Resta naturale
-allora la fedeltà.</span></p>
-
-<p><span lang="it" xml:lang="it">Coll matrimonio senza amore, in men di due anni l'acqua di
-questo fonte diventa amara. Esiste sempre pero in natura il
-bisogno d'acqua. I costumi fanno superare la natura, ma solamente
-quando si puo vincerla in un instante: la moglie indiana
-che si abruccia</span> (21 octobre 1821) <span lang="it" xml:lang="it">dopo la morte del vecchio
-marito che odiava, la ragazza europea che trucida barbaramente
-il tenero bambino al quale testè diede vita. Senza l'altissimo
-muro dell monistero le monache anderebbero via.</span></p>
-</div>
-<p>On a essayé d'obtenir cette chose contre nature par
-la peur de l'enfer et les sentiments religieux; l'exemple
-de l'Espagne et de l'Italie montre jusqu'à quel point
-on a réussi.</p>
-
-<p>On a voulu l'obtenir en France par l'opinion, c'était
-la seule digue capable de résister; mais on l'a mal
-construite. Il est absurde de dire à une jeune fille:
-«Vous serez fidèle à l'époux de votre choix»; et
-ensuite de la marier par force à un vieillard ennuyeux<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Même les minuties, tout chez nous est comique en ce qui
-concerne l'éducation des femmes. Par exemple, en 1820, sous
-le règne de ces mêmes nobles qui ont proscrit le divorce, le
-ministère envoie à la ville de Laon un buste et une statue de
-Gabrielle d'Estrées. La statue sera placée sur la place publique,
-apparemment pour répandre parmi les jeunes filles l'amour
-des Bourbons, et les engager, en cas de besoin, à n'être
-pas cruelles aux rois aimables, et à donner des rejetons à
-cette illustre famille.</p>
-
-<p>Mais, en revanche, le même ministère refuse à la ville de
-Laon le buste du maréchal Serrurier, brave homme qui n'était
-pas galant, et qui de plus avait grossièrement commencé sa
-carrière par le métier de simple soldat. (Discours du général
-Foy, <i>Courrier</i> du 17 juin 1820. Dulaure, dans sa curieuse <i>Histoire
-de Paris</i>, article: <i>Amours de Henri IV</i>.)</p>
-</div>
-<p><i>Mais les jeunes filles se marient avec plaisir.</i>&mdash;C'est
-que, dans le système contraint de l'éducation
-actuelle, l'esclavage qu'elles subissent dans la maison
-de leur mère est d'un intolérable ennui; d'ailleurs elles
-manquent de lumières; enfin c'est le v&oelig;u de la
-nature. Il n'y a qu'un moyen d'obtenir plus de fidélité
-des femmes dans le mariage: c'est de donner la liberté
-aux jeunes filles et le divorce aux gens mariés.</p>
-
-<p>Une femme perd toujours dans un premier mariage
-les plus beaux jours de la jeunesse, et par le divorce
-elle donne aux sots quelque chose à dire contre elle.</p>
-
-<p>Les jeunes femmes qui ont beaucoup d'amants
-n'ont que faire du divorce. Les femmes d'un certain
-âge qui ont eu beaucoup d'amants croient réparer
-leur réputation, et en France y réussissent toujours,
-en se montrant extrêmement sévères envers des erreurs
-qui les ont quittées. Ce sera quelque pauvre jeune
-femme vertueuse et éperdument amoureuse qui demandera
-le divorce et qui se fera honnir par des femmes
-qui ont eu cinquante hommes.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch57">CHAPITRE LVII<br />
-De ce qu'on appelle vertu.</h3>
-
-
-<p>Moi, j'honore du nom de vertu l'habitude de faire
-des actions pénibles et utiles aux autres.</p>
-
-<p>Saint Siméon Stylite, qui se tient vingt-deux ans
-sur le haut d'une colonne et qui se donne les étrivières,
-n'est guère vertueux à mes yeux, j'en conviens,
-et c'est ce qui donne un ton trop leste à cet essai.</p>
-
-<p>Je n'estime guère non plus un chartreux qui ne
-mange que du poisson et qui ne se permet de parler
-que le jeudi. J'avoue que j'aime mieux le général Carnot,
-qui, dans un âge avancé, supporte les rigueurs de
-l'exil dans une petite ville du Nord plutôt que de faire
-une bassesse.</p>
-
-<p>J'ai quelque espoir que cette déclaration extrêmement
-vulgaire portera à sauter le reste du chapitre.</p>
-
-<p>Ce matin, jour de fête, à Pesaro (7 mai 1819), étant
-obligé d'aller à la messe, je me suis fait donner un
-missel et je suis tombé sur ces paroles:</p>
-
-<blockquote>
-<p><span lang="la" xml:lang="la">Joanna, Alphonsi quinti Lusitaniæ regis filia, tanta divini
-amoris flamma præventa fuit, ut ab ipsa pueritia rerum caducarum
-pertæsa, solo c&oelig;lestis patriæ desiderio flagraret.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>La vertu si touchante prêchée par les phrases si
-belles du <i>Génie du christianisme</i> se réduit donc à ne
-pas manger de truffes de peur des crampes d'estomac.
-C'est un calcul fort raisonnable si l'on croit à l'enfer,
-mais calcul de l'intérêt le plus personnel et le plus
-prosaïque. La vertu <i>philosophique</i> qui explique si
-bien le retour de Régulus à Carthage, et qui a amené
-des traits semblables dans notre révolution<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>, prouve
-au contraire générosité dans l'âme.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Mémoires de M<sup>me</sup> Roland. M. Grangeneuve qui va se promener
-à huit heures dans une certaine rue pour se faire tuer
-par le capucin Chabot. On croyait une mort utile à la cause
-de la liberté.</p>
-</div>
-<p>C'est uniquement pour ne pas être brûlée en l'autre
-monde, dans une grande chaudière d'huile bouillante,
-que M<sup>me</sup> de Tourvel résiste à Valmont. Je ne conçois
-pas comment l'idée d'être le rival d'une chaudière
-d'huile bouillante n'éloigne pas Valmont par le mépris.</p>
-
-<p>Combien Julie d'Étanges, respectant ses serments
-et le bonheur de M. de Wolmar, n'est-elle pas plus
-touchante?</p>
-
-<p>Ce que je dis de M<sup>me</sup> de Tourvel, je le trouve applicable
-à la haute vertu de Mistress Hutchinson. Quelle
-âme le puritanisme enleva à l'amour!</p>
-
-<p>Un des travers les plus plaisants dans le monde,
-c'est que les hommes croient toujours savoir ce qu'il
-leur est évidemment nécessaire de savoir. Voyez-les
-parler de politique, cette science si compliquée; voyez-les
-parler de mariage et de m&oelig;urs.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch58">CHAPITRE LVIII<br />
-Situation de l'Europe à l'égard du mariage.</h3>
-
-
-<p>Jusqu'ici nous n'avons traité la question du mariage
-que par le raisonnement<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>; la voici traitée par les faits.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> L'auteur avait lu un chapitre intitulé
-<i lang="it" xml:lang="it">dell' Amore</i>, dans la
-traduction italienne de l'idéologie de M. de Tracy. Le lecteur
-trouvera dans ce chapitre des idées d'une bien autre portée
-philosophique que tout ce qu'il peut rencontrer ici.</p>
-</div>
-<p>Quel est le pays du monde où il y a le plus de mariages
-heureux? incontestablement c'est l'Allemagne protestante.</p>
-
-<p>J'extrais le morceau suivant du journal du capitaine
-Salviati, sans y changer un seul mot:</p>
-
-<p>«Halberstadt, 25 juin 1807&hellip; M. de Bulow cependant
-est bonnement et ouvertement amoureux de
-M<sup>lle</sup> de Feltheim; il la suit partout et toujours, lui
-parle sans cesse, et très souvent la retient à dix pas de
-nous. Cette préférence ouverte choque la société,
-la rompt, et aux rives de la Seine passerait pour le
-comble de l'indécence. Les Allemands songent bien
-moins que nous à ce qui rompt la société, et l'indécence
-n'est presque qu'un mal de convention. Il y a
-cinq ans que M. de Bulow fait ainsi la cour à Mina,
-qu'il n'a pas pu épouser à cause de la guerre. Toutes
-les demoiselles de la société ont leur amant connu de
-tout le monde; mais aussi, parmi les Allemands de la
-connaissance de mon ami M. de Mermann, il n'en est
-pas un seul qui ne se soit marié par amour, savoir:</p>
-
-<p>«Mermann, son frère George, M. de Voigt, M. de
-Lazing, etc. Il vient de m'en nommer une douzaine.</p>
-
-<p>«La manière ouverte et passionnée dont tous ces
-amants font la cour à leurs maîtresses serait le comble
-de l'indécence, du ridicule et de la malhonnêteté en
-France.</p>
-
-<p>«Mermann me disait ce soir, en revenant du <i>Chasseur
-vert</i>, que, de toutes les femmes de sa famille très
-nombreuse, il ne croyait pas qu'il y en eût une seule
-qui eût trompé son mari. Mettons qu'il se trompe de
-moitié, c'est encore un pays singulier.</p>
-
-<p>«Sa proposition scabreuse à sa belle-s&oelig;ur, M<sup>me</sup> de Munichow,
-dont la famille va s'éteindre faute d'héritiers
-mâles et les biens très considérables retourner au
-prince, reçue avec froideur, mais «ne m'en reparlez
-jamais.»</p>
-
-<p>«Il en dit quelque chose en termes très couverts à
-la céleste Philippine (qui vient d'obtenir le divorce
-contre son mari, qui voulait simplement la vendre au
-souverain); indignation non jouée, diminuée dans les
-termes au lieu d'être exagérée: «Vous n'avez donc
-plus d'estime du tout pour notre sexe? Je crois pour
-votre honneur que vous plaisantez.»</p>
-
-<p>«Dans un voyage au Brocken avec cette vraiment
-belle femme, elle s'appuyait sur son épaule en dormant,
-ou feignant de dormir; un cahot la jette un peu
-sur lui, il lui serre la taille, elle se jette de l'autre côté
-de la voiture; il ne pense pas qu'elle soit inséductible,
-mais il croit qu'elle se tuerait le lendemain de sa faute.
-Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'a aimée passionnément,
-qu'il en a été aimé de même, qu'ils se voyaient
-sans cesse et qu'elle est sans reproche; mais le soleil
-est bien pâle à Halberstadt, le gouvernement bien
-minutieux, et ces deux personnages bien froids. Dans
-leurs tête-à-tête les plus passionnés, Kant et Klopstock
-étaient toujours de la partie.</p>
-
-<p>«Mermann me contait qu'un homme marié convaincu
-d'adultère peut être condamné par les tribunaux
-de Brunswick à dix ans de prison; la loi est tombée
-en désuétude, mais fait du moins que l'on ne plaisante
-point sur ces sortes d'affaires; la qualité d'homme à
-aventures galantes est bien loin d'être, comme en
-France, un avantage que l'on ne peut presque dénier
-en face à un mari sans l'insulter.</p>
-
-<p>«Quelqu'un qui dirait à mon colonel ou à Ch&hellip;
-qu'ils n'ont plus de femmes depuis leur mariage en
-serait fort mal reçu.</p>
-
-<p>«Il y a quelques années qu'une femme de ce pays,
-dans un retour de religion, dit à son mari, homme de
-la cour de Brunswick, qu'elle l'avait trompé six ans de
-suite. Ce mari, aussi sot que sa femme, alla conter le
-propos au duc; le galant fut obligé de donner sa démission
-de tous ses emplois et de quitter le pays dans les
-vingt-quatre heures, sur la menace du duc de faire agir
-les lois.»</p>
-
-<div class="date">«Halberstadt, 7 juillet 1807.</div>
-<p>«Ici les maris ne sont pas trompés, il est vrai, mais
-quelles femmes, grands dieux! des statues, des masses
-à peine organisées. Avant le mariage elles sont fort
-agréables, lestes comme des gazelles, et un &oelig;il vif et
-tendre qui comprend toujours les allusions de l'amour.
-C'est qu'elles sont à la chasse d'un mari. A peine ce
-mari trouvé, elles ne sont plus exactement que des faiseuses
-d'enfant, en perpétuelle adoration devant le
-faiseur. Il faut que dans une famille de quatre ou cinq
-enfants il y en ait toujours un de malade, puisque la
-moitié des enfants meurt avant sept ans, et dans ce
-pays, dès qu'un des bambins est malade, la mère ne
-sort plus. Je les vois trouver un plaisir indicible à être
-caressées par leurs enfants. Peu à peu elles perdent
-toutes leurs idées. C'est comme à Philadelphie. Des
-jeunes filles de la gaieté la plus folle et la plus innocente
-y deviennent, en moins d'un an, les plus ennuyeuses
-des femmes. Pour en finir sur les mariages de
-l'Allemagne protestante, la dot de la femme est à peu
-près nulle à cause des fiefs. M<sup>lle</sup> de Diesdorff, fille d'un
-homme qui a quarante mille livres de rente, aura peut-être
-deux mille écus de dot (sept mille cinq cents
-francs).</p>
-
-<p>«M. de Mermann a eu quatre mille écus de sa
-femme.</p>
-
-<p>«Le supplément de dot est payable en vanité à la
-cour. «On trouverait dans la bourgeoisie, me disait
-Mermann, des partis de cent ou cent cinquante mille
-écus (six cent mille francs au lieu de quinze). Mais
-on ne peut plus être présenté à la cour; on est
-séquestré de toute société où se trouve un prince ou
-une princesse: <i>c'est affreux</i>.» Ce sont ses termes,
-et c'était le cri du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«Une femme allemande qui aurait l'âme de Phi***,
-avec son esprit, sa figure noble et sensible, le feu
-qu'elle devait avoir à dix-huit ans (elle en a vingt-sept),
-étant honnête et pleine de naturel par les m&oelig;urs
-du pays, n'ayant, par la même cause, que la petite dose
-utile de religion, rendrait sans doute son mari fort
-heureux. Mais comment se flatter d'être constant
-auprès de mères de famille si insipides?»</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Mais il était marié</i>,» m'a-t-elle répondu ce
-matin comme je blâmais les quatre ans de silence de
-l'amant de Corinne, lord Oswald. Elle a veillé jusqu'à
-trois heures pour lire Corinne; ce roman lui a donné
-une profonde émotion, et elle me répond avec sa touchante
-candeur: «<i>Mais il était marié.</i>»</p>
-
-<p>«Phi*** a tant de naturel et une sensibilité si naïve,
-que, même en ce pays du naturel, elle semble prude
-aux petits esprits montés sur de petites âmes. Leurs
-plaisanteries lui font mal au c&oelig;ur, et elle ne le cache
-guère.</p>
-
-<p>«Quand elle est en bonne compagnie, elle rit comme
-une folle des plaisanteries les plus gaies. C'est elle qui
-m'a conté l'histoire de cette jeune princesse de seize
-ans, depuis si célèbre, qui entreprenait souvent de faire
-monter dans son appartement l'officier de garde à sa
-porte.»</p>
-
-
-<h4 id="ch58bis">LA SUISSE.</h4>
-
-<p>Je connais peu de familles plus heureuses que celles
-de l'<i>Oberland</i>, partie de la Suisse située près de Berne,
-et il est de notoriété publique (1816) que les jeunes
-filles y passent avec leurs amants les nuits du samedi
-au dimanche.</p>
-
-<p>Les sots qui connaissent le monde pour avoir fait le
-voyage de Paris à Saint-Cloud vont se récrier; heureusement
-je trouve dans un écrivain suisse la confirmation
-de ce que j'ai vu moi-même<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a> pendant quatre
-mois.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> <i>Principes philosophiques du colonel Weiss</i>, septième édition,
-tome II, page 245.</p>
-</div>
-<p>«Un bon paysan se plaignait de quelques dégâts
-faits dans son verger; je lui demandai pourquoi il
-n'avait pas de chien: «Mes filles ne se marieraient
-jamais.» Je ne comprenais pas sa réponse; il me
-conte qu'il avait eu un chien si méchant, qu'il n'y avait
-plus de garçons qui osassent escalader ses fenêtres.</p>
-
-<p>«Un autre paysan, maire de son village, pour me
-faire l'éloge de sa femme, me disait que, du temps
-qu'elle était fille, il n'y en avait point qui eût plus de
-<i>kilter</i> ou <i>veilleurs</i> (qui eût plus de jeunes gens qui
-allassent passer la nuit avec elle).</p>
-
-<p>«Un colonel généralement estimé fut obligé, dans
-une course de montagnes, de passer la nuit au fond
-d'une des vallées les plus solitaires et les plus pittoresques
-du pays. Il logea chez le premier magistrat de
-la vallée, homme riche et accrédité. L'étranger remarqua
-en entrant une jeune fille de seize ans, modèle de
-grâce, de fraîcheur et de simplicité: c'était la fille du
-maître de la maison. Il y avait ce soir-là bal champêtre:
-l'étranger fit la cour à la jeune fille, qui était
-réellement d'une beauté frappante. Enfin, se faisant
-courage, il osa lui demander s'il ne pourrait pas <i>veiller</i>
-avec elle. «Non, répondit la jeune fille, je couche avec
-ma cousine; mais je viendrai moi-même chez vous.»
-Qu'on juge du trouble que causa cette réponse. On
-soupe, l'étranger se lève, la jeune fille prend le flambeau
-et le suit dans sa chambre; il croit toucher au
-bonheur. «Non, lui dit-elle avec candeur; il faut
-d'abord que je demande permission à maman.» La
-foudre l'eût moins atterré. Elle sort; il reprend courage
-et se glisse autour du salon de bois de ces bonnes gens;
-il entend la fille, qui, d'un ton caressant, priait sa
-mère de lui accorder la permission qu'elle désirait;
-elle l'obtient enfin. «N'est-ce pas, vieux, dit la mère à
-son mari, qui était déjà au lit, tu consens que Trineli
-passe la nuit avec M. le colonel?&mdash;De bon
-c&oelig;ur, répond le père; je crois qu'à un tel homme je
-prêterais encore ma femme.&mdash;Eh bien! va, dit la
-mère à Trineli; mais sois brave fille, et n'ôte pas ta
-jupe&hellip;» Au point du jour, Trineli, respectée par
-l'étranger, se leva vierge; elle arrangea les coussins du
-lit, prépara du café et de la crème pour son veilleur,
-et, après que, assise sur le lit, elle eut déjeuné avec
-lui, elle coupe un petit morceau de son <i>broustpletz</i>
-(pièce de velours qui couvre le sein). «Tiens, lui dit-elle,
-conserve ce souvenir d'une nuit heureuse; je
-ne l'oublierai jamais. Pourquoi es-tu colonel?» Et, lui
-ayant donné un dernier baiser, elle s'enfuit: il ne put
-plus la revoir<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.» Voilà l'excès exposé à nos m&oelig;urs
-françaises et que je suis loin d'approuver.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Je suis heureux de pouvoir dire avec les paroles d'un
-autre des faits extraordinaires que j'ai eu l'occasion d'observer.
-Certainement sans M. de Weiss je n'eusse pas rapporté
-ce trait de m&oelig;urs. J'en ai omis d'aussi caractéristiques à
-Valence et à Vienne.</p>
-</div>
-<p>Je voudrais, si j'étais législateur, qu'on prît en
-France, comme en Allemagne, l'usage des soirées dansantes.
-Trois fois par semaine, les jeunes filles iraient
-avec leurs mères à un bal commencé à sept heures,
-finissant à minuit, et exigeant pour tous frais un violon
-et des verres d'eau. Dans une pièce voisine, les mères,
-peut-être un peu jalouses de l'heureuse éducation de
-leurs filles, joueraient au boston; dans une troisième,
-les pères trouveraient les journaux et parleraient politique.
-Entre minuit et une heure, toutes les familles
-se réuniraient et regagneraient le toit paternel. Les
-jeunes filles apprendraient à connaître les jeunes hommes;
-la fatuité et l'indiscrétion qui la suit leur deviendraient
-bien vite odieuses; enfin, <i>elles se choisiraient
-un mari</i>. Quelques jeunes filles auraient des amours
-malheureuses, mais le nombre des maris trompés et
-des mauvais ménages diminuerait dans une immense
-proportion. Alors il serait moins absurde de chercher
-à punir l'infidélité par la honte, la loi dirait aux jeunes
-femmes: «Vous avez choisi votre mari; soyez-lui
-fidèle.» Alors j'admettrais la poursuite et la punition
-par les tribunaux de ce que les Anglais appellent <i lang="en" xml:lang="en">criminal
-conversation</i>. Les tribunaux pourraient imposer,
-au profit des prisons et des hôpitaux, une amende
-égale aux deux tiers de la fortune du séducteur et une
-prison de quelques années.</p>
-
-<p>Une femme pourrait être poursuivie pour adultère
-devant un jury. Le jury devrait d'abord déclarer que
-la conduite du mari a été irréprochable.</p>
-
-<p>La femme convaincue pourrait être condamnée à la
-prison pour la vie. Si le mari avait été absent plus de
-deux ans, la femme ne pourrait être condamnée qu'à
-une prison de quelques années. Les m&oelig;urs publiques
-se modèleraient bientôt sur ces lois et les perfectionneraient<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> L'<i lang="en" xml:lang="en">Examiner</i>, journal anglais, en rendant compte du procès
-de la reine (n<sup>o</sup> 662. du 3 septembre 1820), ajoute:</p>
-
-<p>«<span lang="en" xml:lang="en">We have a system of sexual morality, under which thousands
-of women become mercenary prostitutes whom virtuous
-women are taught to scorn, while virtuous men retain the privilege
-of frequenting those very women, without its being
-regarded as any thing more than a venial offence.</span>»</p>
-
-<p>Il y a une noble hardiesse dans le pays du <i lang="en" xml:lang="en">Cant</i> à oser exprimer,
-sur cet objet une vérité, quelque triviale et palpable
-qu'elle soit; cela est encore plus méritoire à un pauvre journal
-qui ne peut espérer de succès qu'en étant acheté par les gens
-riches, lesquels regardent les évêques et la Bible comme l'unique
-sauvegarde de leurs belles livrées.</p>
-</div>
-<p>Alors les nobles et les prêtres, tout en regrettant
-amèrement les siècles décents de M<sup>me</sup> de Montespan
-ou de M<sup>me</sup> du Barry, seraient forcés de permettre le
-divorce<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> M<sup>me</sup> de Sévigné écrivait à sa fille, le 23 décembre 1671:
-«Je ne sais si vous avez appris que Villarceaux, en parlant au
-roi d'une charge pour son fils, prit habilement l'occasion de
-lui dire qu'il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa
-nièce (M<sup>lle</sup> de Rouxel), que Sa Majesté avait quelque dessein
-pour elle; que si cela était, il le suppliait de se servir de lui,
-que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des
-autres, et qu'il s'y emploierait avec succès. Le roi se mit à
-rire, et dit: <i>Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et
-moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans</i>. Et comme
-un galant homme se moqua de lui et conta ce discours chez les
-dames (Tome II, page 340).</p>
-
-<p>Mémoires de Lauzun, de Bezenval, de M<sup>me</sup> d'Épinay, etc.,
-etc. Je supplie qu'on ne me condamne pas tout à fait sans
-relire ces mémoires.</p>
-</div>
-<p>Il y aurait dans un village, en vue de Paris, un élysée
-pour les femmes malheureuses, une maison de
-refuge où, sous peine des galères, il n'entrerait d'autre
-homme que le médecin et l'aumônier. Une femme qui
-voudrait obtenir le divorce serait tenue, avant tout,
-d'aller se constituer prisonnière dans cet élysée; elle
-y passerait deux années sans sortir une seule fois. Elle
-pourrait écrire, sans jamais recevoir de réponse.</p>
-
-<p>Un conseil composé de pairs de France et de quelques
-magistrats estimés dirigerait, au nom de la
-femme, les poursuites pour le divorce, et réglerait la
-pension à payer par le mari à l'établissement. La
-femme qui succomberait dans sa demande devant les
-tribunaux serait admise à passer le reste de sa vie à
-l'élysée. Le gouvernement compléterait à l'administration
-de l'élysée deux mille francs par femme réfugiée.
-Pour être reçue à l'élysée, il faudrait avoir eu une dot
-de plus de vingt mille francs. La sévérité du régime
-moral serait extrême.</p>
-
-<p>Après deux ans d'une totale séparation du monde,
-une femme divorcée pourrait se remarier.</p>
-
-<p>Une fois arrivées à ce point, les chambres pourraient
-examiner si, pour établir l'émulation du mérite entre
-les jeunes filles, il ne conviendrait pas d'attribuer aux
-garçons une part double de celles des s&oelig;urs dans le
-partage de l'héritage paternel. Les filles qui ne trouveraient
-pas à se marier auraient une part égale à
-celles des mâles. On peut remarquer en passant que
-ce système détruirait peu à peu l'habitude des mariages
-de convenance trop inconvenants. La possibilité du
-divorce rendrait inutiles les excès de bassesse.</p>
-
-<p>Il faudrait établir sur divers points de la France, et
-dans des villages pauvres, trente abbayes pour les
-vieilles filles. Le gouvernement chercherait à entourer
-ces établissements de considération, pour consoler un
-peu la tristesse des pauvres filles qui y achèveraient
-leur vie. Il faudrait leur donner tous les hochets de la
-dignité.</p>
-
-<p>Mais laissons ces chimères.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch59">CHAPITRE LIX<br />
-Werther et don Juan.</h3>
-
-
-<p>Parmi les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqué
-d'un pauvre amoureux et qu'il a quitté le salon, ordinairement
-la conversation finit par agiter la question
-de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes comme
-le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste
-serait plus exact si j'eusse cité Saint-Preux, mais
-c'est un si plat personnage, que je ferais tort aux âmes
-tendres en le leur donnant pour représentant.</p>
-
-<p>Le caractère de don Juan requiert un plus grand
-nombre de ces vertus utiles et estimées dans le monde:
-l'admirable intrépidité, l'esprit de ressource, la vivacité,
-le sang-froid, l'esprit amusant, etc.</p>
-
-<p>Les don Juan ont de grands moments de sécheresse
-et une vieillesse fort triste; mais la plupart des hommes
-n'arrivent pas à la vieillesse.</p>
-
-<p>Les amoureux jouent un pauvre rôle le soir dans le
-salon, car l'on n'a de talent et de force auprès des
-femmes qu'autant qu'on met à les avoir exactement le
-même intérêt qu'à une partie de billard. Comme la
-société connaît aux amoureux un grand intérêt dans
-la vie, quelque esprit qu'ils aient, ils prêtent le flanc à
-la plaisanterie; mais le matin en s'éveillant, au lieu
-d'avoir de l'humeur jusqu'à ce que quelque chose de
-piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent
-à ce qu'ils aiment et font des châteaux en Espagne
-habités par le bonheur.</p>
-
-<p>L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts,
-à toutes les impressions douces et romantiques, au clair
-de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture,
-en un mot au sentiment et à la jouissance du <i>beau</i>,
-sous quelque forme qu'il se présente, fût-ce sous un
-habit de bure. Il fait trouver le bonheur même sous
-les richesses<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>. Ces âmes-là, au lieu d'être sujettes à se
-blaser comme Mielhan, Bezenval, etc., deviennent
-folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les
-femmes douées d'une certaine élévation d'âme qui,
-après la première jeunesse, savent voir l'amour où il
-est, et quel est cet amour, échappent en général aux
-don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que la
-qualité des conquêtes. Remarquez, au désavantage de
-la considération des âmes tendres, que la publicité est
-nécessaire au triomphe des don Juan, comme le secret
-à ceux des Werther. La plupart des gens qui s'occupent
-de femmes par état sont nés au sein d'une grande
-aisance, c'est-à-dire sont, par le fait de leur éducation
-et par l'imitation de ce qui les entourait dans leur jeunesse,
-égoïstes et secs<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Premier volume de la <i>Nouvelle Héloïse</i>, et tous les volumes,
-si Saint-Preux se fût trouvé avoir l'ombre du caractère;
-mais c'était un vrai poète, un bavard sans résolution, qui
-n'avait du c&oelig;ur qu'après avoir péroré, d'ailleurs homme fort
-plat. Ces gens-là ont l'immense avantage de ne pas choquer
-l'orgueil féminin, et de ne jamais donner d'<i>étonnement</i> à leur
-amie. Qu'on pèse ce mot; c'est peut-être là tout le secret du
-succès des hommes plats auprès des femmes distinguées. Cependant
-l'amour n'est pas une passion qu'autant qu'il fait oublier
-l'amour-propre. Elles ne sentent donc pas complètement
-l'amour, les femmes qui, comme L.., lui demandent les plaisirs
-de l'orgueil. Sans s'en douter, elles sont à la même hauteur
-que l'homme prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche dans
-l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulent l'amour et
-l'orgueil; mais l'amour se retire la rougeur sur le front; c'est
-le plus orgueilleux des despotes: ou il est tout, ou il n'est
-rien.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> Voir une page d'André Chénier, <i>&OElig;uvres</i>, page 370; ou
-bien ouvrir les yeux dans le monde, ce qui est plus difficile. «En
-général, ceux que nous appelons patriciens sont plus éloignés
-que les autres hommes de rien aimer», dit l'empereur Marc-Aurèle.
-(<i>Pensées</i>, page 50.)</p>
-</div>
-<p>Les vrais don Juan finissent même par regarder les
-femmes comme le parti ennemi, et par se réjouir de
-leurs malheurs de tous genres.</p>
-
-<p>Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous
-montrait à Munich la vraie manière d'être heureux par
-la volupté, même sans l'amour-passion. «Je vois qu'une
-femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me
-trouve tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que
-lui dire.» Bien loin de mettre son amour-propre à
-rougir et à se venger de ce moment d'embarras, il le
-cultivait précieusement comme la source du bonheur.
-Chez cet aimable jeune homme, l'amour goût était tout
-à fait exempt de la vanité qui corrode; c'était une
-nuance affaiblie, mais pure et sans mélange, de l'amour
-véritable; et il respectait toutes les femmes comme
-des êtres charmants envers qui nous sommes bien
-injustes (20 février 1820).</p>
-
-<p>Comme on ne se choisit pas un tempérament, c'est-à-dire
-une âme, l'on ne se donne pas un rôle supérieur.
-J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu auraient eu beau
-faire, malgré tout leur esprit, ils n'auraient pu changer
-de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers
-que le duc n'a jamais eu de moments comme
-ceux que Rousseau trouva dans le parc de la Chevrette,
-auprès de M<sup>me</sup> d'Houdetot; à Venise, en écoutant
-la musique des <i lang="it" xml:lang="it">Scuole</i>; et à Turin aux pieds de
-M<sup>me</sup> Bazile. Mais aussi il n'eut jamais à rougir du ridicule
-dont Rousseau se couvre auprès de M<sup>me</sup> de Larnage
-et dont le remords le poursuit le reste de sa
-vie.</p>
-
-<p>Le rôle des Saint Preux est plus doux et remplit
-tous les moments de l'existence; mais il faut convenir
-que celui de don Juan est bien plus brillant. Si
-Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire
-et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve
-sur la scène du monde à la dernière place, tandis que
-don Juan se voit une réputation superbe parmi les
-hommes, et pourra peut-être encore plaire à une
-femme tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses
-goûts libertins.</p>
-
-<p>Par toutes les raisons présentées jusqu'ici, il me
-semble que la question se balance. Ce qui me fait
-croire les Werther plus heureux, c'est que don Juan
-réduit l'amour à n'être qu'une affaire ordinaire. Au
-lieu d'avoir, comme Werther, des réalités qui se
-modèlent sur ses désirs, il a des désirs imparfaitement
-satisfaits par la froide réalité, comme dans l'ambition,
-l'avarice et les autres passions. Au lieu de se perdre
-dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation,
-il pense comme un général au succès de ses man&oelig;uvres<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>,
-et, en un mot, tue l'amour, au lieu d'en jouir
-plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> Comparez <i>Lovelace</i> à <i>Tom Jones</i>.</p>
-</div>
-<p>Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre
-raison qui l'est pour le moins autant à mes yeux, mais
-que, grâce à la méchanceté de la providence, il faut
-pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c'est
-que l'habitude de la justice me paraît, sauf les accidents,
-la route la plus assurée pour arriver au bonheur, et
-les Werther ne sont pas scélérats<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> Voir la <i>Vie privée du duc de Richelieu</i>, 9 volumes in-8<sup>o</sup>.
-Pourquoi, au moment où un assassin tue un homme, ne tombe-t-il
-pas mort aux pieds de sa victime? Pourquoi les maladies?
-et, s'il y a des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il
-pas de la colique? Pourquoi Henri IV règne-t-il vingt et un
-ans, et Louis XV cinquante-neuf? Pourquoi la durée de la vie
-n'est-elle pas en proportion exacte avec le degré de vertu de
-chaque homme? Et autres questions <i>infâmes</i>, diront les philosophes
-anglais, qu'il n'y a assurément aucun mérite à poser,
-mais auxquelles il y aurait quelque mérite à répondre autrement
-que par des injures et du <i lang="en" xml:lang="en">cant</i>.</p>
-</div>
-<p>Pour être heureux dans le crime, il faudrait exactement
-n'avoir pas de remords. Je ne sais si un tel être
-peut exister<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>; je ne l'ai jamais rencontré, et je parierais
-que l'aventure de M<sup>me</sup> Michelin troublait les nuits
-du duc de Richelieu.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> Voir Néron après le meurtre de sa mère, dans Suétone;
-et cependant de quelles belles masses de flatterie n'était-il pas
-environné?</p>
-</div>
-<p>Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement
-pas de sympathie, ou pouvoir mettre à mort le genre
-humain<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> La cruauté n'est qu'une sympathie souffrante. Le <i>pouvoir</i>
-n'est le premier des bonheurs, après l'amour, que parce que
-l'on croît être en état de <i>commander la sympathie</i>.</p>
-</div>
-<p>Les gens qui ne connaissent l'amour que par les
-romans éprouveront une répugnance naturelle en lisant
-ces phrases en faveur de la vertu en amour. C'est que,
-par les lois du roman, la peinture de l'amour vertueux
-est essentiellement ennuyeuse et peu intéressante. Le
-sentiment de la vertu paraît ainsi de loin neutraliser
-celui de l'amour, et les paroles <i>amour vertueux</i> semblent
-synonymes d'amour faible. Mais tout cela est une
-<i>infirmité</i> de l'art de peindre, qui ne fait rien à la passion
-telle qu'elle existe dans la nature<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Si l'on peint aux yeux du spectateur le sentiment de la
-vertu à côté du sentiment de l'amour, on se trouve avoir représenté
-un c&oelig;ur partagé entre deux sentiments. La vertu dans
-les romans n'est bonne qu'à sacrifier. Julie d'Étanges.</p>
-</div>
-<p>Je demande la permission de faire le portrait du plus
-intime de mes amis.</p>
-
-<p>Don Juan abjure tous les devoirs qui le lient au reste
-des hommes. Dans le grand marché de la vie, c'est un
-marchand de mauvaise foi qui prend toujours et ne
-paye jamais. L'idée de l'égalité lui inspire la rage que
-l'eau donne à l'hydrophobe; c'est pour cela que l'orgueil
-de la naissance va si bien au caractère de don
-Juan. Avec l'idée de l'égalité des droits disparaît celle
-de la justice, ou plutôt si don Juan est sorti d'un sang
-illustre, ces idées communes ne l'ont jamais approché;
-et je croirais assez qu'un homme qui porte un nom
-historique est plus disposé qu'un autre à mettre le feu
-à une ville pour se faire cuire un &oelig;uf<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. Il faut l'excuser;
-il est tellement possédé de l'amour de soi-même,
-qu'il arrive au point de perdre l'idée du mal qu'il cause,
-et de ne voir plus que lui dans l'univers qui puisse
-jouir ou souffrir. Dans le feu de la jeunesse, quand
-toutes les passions font sentir la vie dans notre propre
-c&oelig;ur et éloignent la méfiance de celui des autres, don
-Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s'applaudit
-de ne songer qu'à soi, tandis qu'il voit les autres
-hommes sacrifier au devoir; il croit avoir trouvé le
-grand art de vivre. Mais, au milieu de son triomphe,
-à peine à trente ans, il s'aperçoit avec étonnement que
-la vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour
-ce qui faisait tous ses plaisirs. Don Juan me disait à
-Thorn, dans un accès d'humeur noire: «Il n'y a pas
-vingt variétés de femmes, et une fois qu'on en a eu
-deux ou trois de chaque variété, la satiété commence.»
-Je répondais: «Il n'y a que l'imagination
-qui échappe pour toujours à la satiété. Chaque
-femme inspire un intérêt différent, et bien plus, la
-même femme, si le hasard vous la présente deux ou
-trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours de la
-vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée
-d'une manière différente. Mais une femme tendre,
-même en vous aimant, ne produirait sur vous, par
-ses prétentions à l'égalité, que l'irritation de l'orgueil.
-Votre manière d'avoir les femmes tue toutes
-les autres jouissances de la vie; celle de Werther
-les centuple.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Voir Saint-Simon, fausse couche de M<sup>me</sup> la duchesse de
-Bourgogne, et M<sup>me</sup> de Motteville, <i lang="la" xml:lang="la">passim</i>. Cette princesse, qui
-s'étonnait que les autres femmes eussent cinq doigts à la main
-comme elle; ce duc d'Orléans, Gaston, frère de Louis XIII,
-trouvant si simple que ses favoris allassent à l'échafaud pour
-lui faire plaisir. Voyez, en 1820, ces messieurs mettre en avant
-une loi d'élection qui peut ramener les Robespierre en France,
-etc., etc.; voyez Naples en 1799. (Je laisse cette note écrite
-en 1820. Liste des grands seigneurs de 1778 avec des notes sur
-leur moralité, données par le général Laclos, vue à Naples,
-chez le marquis Berio; manuscrit de plus de trois cents pages
-bien scandaleux.)</p>
-</div>
-<p>Ce triste drame arrive au dénouement. On voit le
-don Juan vieillissant s'en prendre aux choses de sa
-propre satiété, et jamais à soi. On le voit, tourmenté
-du poison qui le dévore, s'agiter en tous sens et changer
-continuellement d'objet. Mais, quel que soit le
-brillant des apparences, tout se termine pour lui à
-changer de peine; il se donne de l'ennui paisible ou
-de l'ennui agité: voilà le seul choix qui lui reste.</p>
-
-<p>Enfin il découvre et s'avoue à soi-même cette fatale
-vérité; dès lors il est réduit pour toute jouissance à
-faire sentir son pouvoir, et à faire ouvertement le mal
-pour le mal. C'est aussi le dernier degré du malheur
-habituel; aucun poète n'a osé en présenter l'image
-fidèle, ce tableau ressemblant ferait horreur.</p>
-
-<p>Mais on peut espérer qu'un homme supérieur détournera
-ses pas de cette route fatale, car il y a une contradiction
-au fond du caractère de don Juan. Je lui ai
-supposé beaucoup d'esprit, et beaucoup d'esprit conduit
-à la découverte de la vertu par le chemin du temple
-de la gloire<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Le caractère du jeune privilégié, en 1822, est assez correctement
-représenté par le brave Bothwell, d'<i lang="en" xml:lang="en">Old Mortality</i>.</p>
-</div>
-<p>La Rochefoucauld, qui s'entendait pourtant en
-amour-propre, et qui dans la vie réelle n'était rien
-moins qu'un nigaud d'homme de lettres<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>, dit (267):
-«Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux
-par la passion que l'on a que par celle que l'on
-inspire.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Voir les Mémoires de Retz, et le mauvais moment qu'il fit
-passer au coadjuteur, entre deux portes, au Parlement.</p>
-</div>
-<p>Le bonheur de don Juan n'est que de la vanité basée,
-il est vrai, sur des circonstances amenées par beaucoup
-d'esprit et d'activité; mais il doit sentir que le moindre
-général qui gagne une bataille, que le moindre préfet
-qui contient un département, a une jouissance plus
-remarquable que la sienne; tandis que le bonheur du
-duc de Nemours quand M<sup>me</sup> de Clèves lui dit qu'elle
-l'aime est, je crois, au-dessus du bonheur de Napoléon
-à Marengo.</p>
-
-<p>L'amour à la don Juan est un sentiment dans le
-genre du goût pour la chasse. C'est un besoin d'activité
-qui doit être réveillé par des objets divers et mettant
-sans cesse en doute votre talent.</p>
-
-<p>L'amour à la Werther est comme le sentiment d'un
-écolier qui fait une tragédie et mille fois mieux; c'est
-un but nouveau dans la vie, auquel tout se rapporte,
-et qui change la face de tout. L'amour-passion jette
-aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects
-sublimes, comme une nouveauté inventée d'hier. Il
-s'étonne de n'avoir jamais vu le spectacle singulier qui
-se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant,
-tout respire l'intérêt le plus passionné<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. Un amant
-voit la femme qu'il aime dans la ligne d'horizon de
-tous les paysages qu'il rencontre, et faisant cent lieues
-pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre, chaque
-rocher lui parle d'elle d'une manière différente et lui
-en apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas
-de ce spectacle magique, don Juan a besoin que
-les objets extérieurs, qui n'ont de prix pour lui que
-par leur degré d'utilité, lui soient rendus piquants par
-quelque intrigue nouvelle.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Vol. 1819. Les Chèvrefeuilles à la descente.</p>
-</div>
-<p>L'amour à la Werther a de singuliers plaisirs; après
-un an ou deux, quand l'amant n'a plus, pour ainsi
-dire, qu'une âme avec ce qu'il aime, et cela, chose
-étrange, même indépendamment des succès en amour,
-même avec les rigueurs de sa maîtresse, quoi qu'il
-fasse ou qu'il voie, il se demande: «Que dirait-elle si
-elle était avec moi? que lui dirais-je de cette vue de
-<i>Casa-Lecchio</i>?» Il lui parle, il écoute ses réponses,
-il rit des plaisanteries qu'elle lui fait. A cent lieues
-d'elle et sous le poids de sa colère, il se surprend à se
-faire cette réflexion: «Léonore était fort gaie ce
-soir.» Il se réveille: «Mais, mon Dieu! se dit-il en
-soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins
-que moi!»</p>
-
-<p>«&mdash;Mais vous m'impatientez, me dit un de mes
-amis auquel je lis cette remarque: vous opposez sans
-cesse l'homme passionné au don Juan, ce n'est pas là
-la question. Vous auriez raison si l'on pouvait à
-volonté se donner une passion. Mais dans l'indifférence,
-que faire?»&mdash;L'amour-goût, sans horreurs.
-Les horreurs viennent toujours d'une petite âme qui
-a besoin de se rassurer sur son propre mérite.</p>
-
-<p>Continuons. Les don Juan doivent avoir bien de la
-peine à convenir de la vérité de cet état de l'âme dont
-je parlais tout à l'heure. Outre qu'ils ne peuvent le
-voir ni le sentir, il choque trop leur vanité. L'erreur
-de leur vie est de croire conquérir en quinze jours ce
-qu'un amant transi obtient à peine en six mois. Ils se
-fondent sur des expériences faites aux dépens de ces
-pauvres diables qui n'ont ni l'âme qu'il faut pour
-plaire, en révélant ses mouvements naïfs à une femme
-tendre, ni l'esprit nécessaire pour le rôle de don Juan.
-Ils ne veulent pas voir que ce qu'ils obtiennent, fût-il
-même accordé par la même femme, n'est pas la même
-chose.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'homme prudent sans cesse se méfie.</div>
-<div class="verse">C'est pour cela que des amants trompeurs</div>
-<div class="verse">Le nombre est grand. Les dames que l'on prie</div>
-<div class="verse">Font soupirer longtemps des serviteurs</div>
-<div class="verse">Qui n'ont jamais été faux de leur vie.</div>
-<div class="verse">Mais du trésor qu'elles donnent enfin</div>
-<div class="verse">Le prix n'est su que du c&oelig;ur qui le goûte;</div>
-<div class="verse">Plus on l'achète et plus il est divin:</div>
-<div class="verse">Le lot d'amour ne vaut pas ce qu'il coûte.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Nivernais</span>, <i>le Troubadour Guillaume de la Tour</i>, <small>III</small>, 342.</div>
-<p>L'amour-passion à l'égard des don Juan peut se
-comparer à une route singulière, escarpée, incommode,
-qui commence à la vérité parmi des bosquets charmants,
-mais bientôt se perd entre des rochers taillés
-à pic, dont l'aspect n'a rien de flatteur pour les yeux
-vulgaires. Peu à peu la route s'enfonce dans les hautes
-montagnes au milieu d'une forêt sombre dont les
-arbres immenses, en interceptant le jour par leurs
-têtes touffues et élevées jusqu'au ciel, jettent une
-sorte d'horreur dans les âmes non trempées par le
-danger.</p>
-
-<p>Après avoir erré péniblement comme dans un labyrinthe
-infini dont les détours multipliés impatientent
-l'amour-propre, tout à coup l'on fait un détour, et
-l'on se trouve dans un monde nouveau, dans la délicieuse
-vallée de Cachemire de Lalla-Rook.</p>
-
-<p>Comment les don Juan, qui ne s'engagent jamais dans
-cette route ou qui n'y font tout au plus que quelques
-pas, pourraient-ils juger des aspects qu'elle présente
-au bout du voyage?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Vous voyez que l'inconstance est bonne:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.»</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Bien, vous vous moquez des serments et de la
-justice. Que cherche-t-on par l'inconstance? le plaisir
-apparemment.</p>
-
-<p>Mais le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie
-femme désirée quinze jours et gardée trois mois, est
-<i>différent</i> du plaisir que l'on trouve avec une maîtresse
-désirée trois ans et gardée dix.</p>
-
-<p>Si je ne mets pas <i>toujours</i>, c'est qu'on dit que la
-vieillesse, changeant nos organes, nous rend incapables
-d'aimer; pour moi, je n'en crois rien. Votre maîtresse,
-devenue votre amie intime, vous donne d'autres
-plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C'est une fleur
-qui, après avoir été rose le matin, dans la saison des
-fleurs, se change en un fruit délicieux le soir, quand
-les roses ne sont plus de saison<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Voir les Mémoires de Collé; sa femme.</p>
-</div>
-<p>Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse
-dans toute la force du terme; on ne l'aborde
-qu'en tremblant, et, dirais-je aux don Juan, l'homme
-qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour
-sont toujours en proportion de la crainte.</p>
-
-<p>Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur
-de l'amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On
-remarque les désespoirs d'amour; ils font anecdote;
-personne ne fait attention aux vieux libertins blasés
-qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé.</p>
-
-<p>«L'amour brûle la cervelle à plus de gens que l'ennui.»&mdash;Je
-le crois bien, l'ennui ôte tout, jusqu'au
-courage de se tuer.</p>
-
-<p>Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que
-dans la variété. Mais un homme qui porte aux nues le
-vin de Champagne aux dépens du bordeaux ne fait
-que dire avec plus ou moins d'éloquence: «J'aime
-mieux le Champagne.»</p>
-
-<p>Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison,
-s'ils se connaissent bien eux-mêmes, et s'ils courent
-après le genre de bonheur qui est le mieux adapté
-à leurs organes<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a> et à leurs habitudes. Ce qui gâte le
-parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent
-de ce côté par manque de courage.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent:
-«L'injustice, dans les relations de la vie sociale, produit sécheresse,
-défiance et malheur.»</p>
-</div>
-<p>Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la
-peine de s'étudier soi-même, a son <i>beau idéal</i>, et il me
-semble qu'il y a toujours un peu de ridicule à vouloir
-convertir son voisin.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch60">CHAPITRE LX<br />
-Des fiasco (inédit).</h3>
-
-
-<p>«Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques,»
-dit M<sup>me</sup> de Sévigné, racontant le malheur de
-son fils auprès de la célèbre Champmeslé.</p>
-
-<p>Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.</p>
-
-<p>«Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons
-d'aiguillettes, de quoy nostre monde se void si
-entraué, qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers
-des impressions de l'appréhension et de la crainte;
-car ie sçay par expérience que tel de qui ie puis respondre
-comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit
-cheoir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement,
-ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon
-d'vne défaillance extraordinaire, en quoy il estoit
-tombé sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin,
-se trouuant en pareille occasion, l'horreur de ce conte
-luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il
-encourut vne fortune pareille. Et de là en hors fut
-subiect à y recheoir, ce vilain souuenir de son inconuénient
-le gourmandant et le tyrannisant. Il trouua
-quelque remède à cette resuerie par vne autre resuerie.
-C'est que, aduouant luy mesme, et preschant, auant
-la main, cette sienne subiection, la contention de son
-asme se soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme
-attendu, son obligation s'en amoindrissoit et lui en
-poisoit moins&hellip;</p>
-
-<p>«Qui en a esté vne fois capable n'en est plus incapable,
-sinon par iuste foiblesse. Ce malheur n'est à
-craindre qu'aux entreprises où notre asme se trouue
-outre mesure tendue de desir et de respect&hellip; J'en sçay
-à qui il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy
-rassasié d'ailleurs&hellip; L'asme de l'assaillant, troublée de
-plusieurs diuerses allarmes, se perd aisément&hellip; La bru
-de Pythagoras disait que la femme qui se couche auec
-vn homme doit auec sa cotte laisser quant et quant la
-honte, et la reprendre auec sa cotte.»</p>
-
-<p>Cette femme avait raison pour la galanterie et tort
-pour l'amour.</p>
-
-<p>Le premier triomphe, mettant à part toute vanité,
-n'est directement agréable pour aucun homme:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> A moins qu'il n'ait pas eu le temps de désirer
-cette femme et de la livrer à son imagination, c'est-à-dire
-à moins qu'il ne l'ait dans les premiers moments
-qu'il la désire. C'est le cas du plus grand plaisir physique
-possible; car toute l'âme s'applique encore à voir
-les beautés sans songer aux obstacles.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Ou à moins qu'il ne soit question d'une femme
-absolument sans conséquence, une jolie femme de
-chambre, par exemple, une de ces femmes que l'on ne
-se souvient de désirer que quand on les voit. S'il entre
-un grain de passion dans le c&oelig;ur, il entre un grain de
-<i>fiasco</i> possible.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Ou à moins que l'amant n'ait sa maîtresse d'une
-manière si imprévue, qu'elle ne lui laisse pas le temps
-de la moindre réflexion.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Ou à moins d'un amour dévoué et excessif de la
-part de la femme, et non senti au même degré par son
-amant.</p>
-
-<p>Plus un homme est éperdument amoureux, plus
-grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour
-oser toucher aussi familièrement, et risquer de fâcher
-un être qui, pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire
-l'extrême amour et le respect extrême.</p>
-
-<p>Cette crainte-là, suite d'une passion fort tendre, et
-dans l'<i>amour-goût</i> la mauvaise honte qui provient d'un
-immense désir de plaire et du manque de courage, forment
-un sentiment extrêmement pénible que l'on sent
-en soi insurmontable, et dont on rougit. Or, si l'âme
-est occupée à avoir de la honte et à la surmonter, elle
-ne peut pas être employée à avoir du plaisir; car,
-avant de songer au plaisir, qui est un luxe, il faut que
-la <i>sûreté</i>, qui est le nécessaire, ne courre aucun
-risque.</p>
-
-<p>Il est des gens qui, comme Rousseau, éprouvent de
-la mauvaise honte, même chez les filles; ils n'y vont
-pas, car on ne les a qu'une fois, et cette première fois
-est désagréable.</p>
-
-<p>Pour voir que, vanité à part, le premier triomphe est
-très souvent un effort pénible, il faut distinguer entre
-le plaisir de l'aventure et le bonheur du moment qui la
-suit; on est toujours content:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> De se trouver enfin dans cette situation qu'on a
-tant désirée; d'être en possession d'un bonheur parfait
-pour l'avenir, et d'avoir passé le temps de ces
-rigueurs si cruelles qui vous faisaient douter de l'amour
-de ce que vous aimiez;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> De s'en être bien tiré, et d'avoir échappé à un
-danger; cette circonstance fait que ce n'est pas de la
-joie pure dans l'<i>amour-passion</i>; on ne sait ce qu'on
-fait, et l'on est sûr de ce qu'on aime; mais dans
-l'<i>amour-goût</i>, qui ne perd jamais la tête, ce moment
-est comme le retour d'un voyage; on s'examine, et, si
-l'amour tient beaucoup de la vanité, on veut masquer
-l'examen;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> La partie vulgaire de l'âme jouit d'avoir emporté
-une victoire.</p>
-
-<p>Pour peu que vous ayez de passion pour une femme,
-ou que votre imagination ne soit pas épuisée, si elle a
-la maladresse de vous dire un soir, d'un air tendre et
-interdit: «Venez demain à midi, je ne recevrai personne.»
-Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas
-de la nuit; l'on se figure de mille manières le bonheur
-qui nous attend; la matinée est un supplice; enfin,
-l'heure sonne, et il semble que chaque coup de l'horloge
-vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez
-vers la rue avec une palpitation; vous n'avez pas
-la force de faire un pas. Vous apercevez derrière sa jalousie
-la femme que vous aimez; vous montez en vous
-faisant courage&hellip; et vous faites le <i>fiasco d'imagination</i>.</p>
-
-<p>M. Rapture, homme excessivement nerveux, artiste
-et tête étroite, me contait à Messine que, non seulement
-toutes les premières fois, mais même à tous les
-rendez-vous, il a toujours eu du malheur. Cependant
-je croirais qu'il a été homme tout autant qu'un autre;
-du moins je lui ai connu deux maîtresses charmantes.</p>
-
-<p>Quant au sanguin parfait (le vrai Français, qui prend
-tout du beau côté, le colonel Mathis), un rendez-vous
-pour demain à midi, au lieu de le tourmenter par
-excès de sentiment, peint tout en couleur de rose jusqu'au
-moment fortuné. S'il n'eût pas eu de rendez-vous,
-le sanguin se serait un peu ennuyé.</p>
-
-<p>Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius; je parierais
-qu'il sentait ainsi, et il écrivait pour la majorité
-des hommes. Ces gens-là ne sont guère susceptibles
-de l'<i>amour-passion</i>; il troublerait leur belle tranquillité;
-je crois qu'ils prendraient ses transports pour du
-malheur; du moins ils seraient humiliés de sa timidité.</p>
-
-<p>Le sanguin ne peut connaître tout au plus qu'une
-espèce de <i>fiasco</i> moral: c'est lorsqu'il reçoit un rendez-vous
-de Messaline, et que, au moment d'entrer
-dans son lit, il vient à penser devant quel terrible juge
-il va se montrer.</p>
-
-<p>Le timide tempérament mélancolique parvient quelquefois
-à se rapprocher du sanguin, comme dit Montaigne,
-par l'ivresse du vin de Champagne, pourvu
-toutefois qu'il ne se la donne pas exprès. Sa consolation
-doit être que ces gens si brillants qu'il envie, et
-dont jamais il ne saurait approcher, n'ont ni ses plaisirs
-divins ni ses accidents, et que les beaux-arts, qui
-se nourrissent des timidités de l'amour, sont pour eux
-lettres closes. L'homme qui ne désire qu'un bonheur
-commun, comme Duclos, le trouve souvent, n'est
-jamais malheureux, et, par conséquent, n'est pas sensible
-aux arts.</p>
-
-<p>Le tempérament athlétique ne trouve ce genre de
-malheur que par épuisement ou faiblesse corporelle,
-au contraire des tempéraments nerveux et mélancoliques,
-qui semblent créés tout exprès.</p>
-
-<p>Souvent, en se fatiguant auprès d'une autre femme,
-ces pauvres mélancoliques parviennent à éteindre un
-peu leur imagination, et par là à jouer un moins triste
-rôle auprès de la femme objet de leur passion.</p>
-
-<p>Que conclure de tout ceci? Qu'une femme sage ne se
-donne jamais la première fois par rendez-vous.&mdash;Ce
-doit être un bonheur imprévu.</p>
-
-<p>Nous parlions ce soir de <i>fiasco</i> à l'état-major du
-général Michaud, cinq très beaux jeunes gens de vingt-cinq
-à trente ans et moi. Il s'est trouvé que, à l'exception
-d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai, nous
-avions tous fait <i>fiasco</i> la première fois avec nos maîtresses
-les plus célèbres. Il est vrai que peut être aucun
-de nous n'a connu ce que Delfante appelle l'<i>amour-passion</i>.</p>
-
-<p>L'idée que ce malheur est extrêmement commun doit
-diminuer le danger.</p>
-
-<p>J'ai connu un beau lieutenant de hussards, de vingt-trois
-ans, qui, à ce qu'il me semble, par excès d'amour,
-les trois premières nuits qu'il put passer avec une maîtresse
-qu'il adorait depuis six mois, et qui, pleurant un
-autre amant tué à la guerre, l'avait traité fort durement,
-ne put que l'embrasser et pleurer de joie. Ni lui
-ni elle n'étaient attrapés.</p>
-
-<p>L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'armée,
-a fait <i>fiasco</i> trois jours de suite avec la jeune et séduisante
-comtesse Koller.</p>
-
-<p>Mais le roi du <i>fiasco</i>, c'est le raisonnable et beau
-colonel Horse, qui a fait <i>fiasco</i> seulement trois mois
-de suite avec l'espiègle et piquante N&hellip; V&hellip;, et, enfin,
-a été réduit à la quitter sans l'avoir jamais eue.</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch61">FRAGMENTS DIVERS</h3>
-
-
-<p>J'ai réuni sous ce titre, que j'aurais voulu rendre
-encore plus modeste, un choix fait sans trop de sévérité
-parmi trois ou quatre cents cartes à jouer sur lesquelles
-j'ai trouvé des lignes tracées au crayon; souvent
-ce qu'il faut bien appeler le manuscrit original,
-faute d'un nom plus simple, est bâti de morceaux de
-papier de toute grandeur écrits au crayon, et que Lisio
-attachait avec de la cire pour ne pas avoir l'embarras
-de recopier. Il m'a dit une fois que rien de ce qu'il
-notait ne lui semblait une heure après valoir la peine
-d'être recopié. Je suis entré dans ce détail avec l'espérance
-qu'il me servira d'excuse pour les répétitions.</p>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>On peut tout acquérir dans la solitude, hormis du
-caractère.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>En 1821, la haine, l'amour et l'avarice, les trois passions
-les plus fréquentes, et avec le jeu, presque les
-seules à Rome.</p>
-
-<p>Les Romains paraissent <i>méchants</i> au premier abord;
-ils ne sont qu'extrêmement méfiants, et avec une imagination
-qui s'enflamme à la plus légère apparence.</p>
-
-<p>S'ils font des méchancetés <i>gratuites</i>, c'est un homme
-rongé par la peur, et qui cherche à se rassurer en
-essayant son fusil.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Si je disais, comme je le crois, que la <i>bonté</i> est le
-trait distinctif du caractère des habitants de Paris, je
-craindrais beaucoup de les offenser.</p>
-
-<p>«Je ne veux pas être bon.»</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Une marque de l'amour vient de naître, c'est que
-tous les plaisirs et toutes les peines que peuvent donner
-toutes les autres passions et tous les autres besoins
-de l'homme cessent à l'instant de l'affecter.</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de
-toutes.</p>
-
-
-<h4>VI</h4>
-
-<p>Avoir le caractère solide, c'est avoir une longue et
-ferme expérience des mécomptes et des malheurs de
-la vie. Alors l'on désire constamment et l'on ne désire
-pas du tout.</p>
-
-
-<h4>VII</h4>
-
-<p>L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est
-l'amour des combats, c'est l'amour du jeu.</p>
-
-
-<h4>VIII</h4>
-
-<p>Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion
-dans le partner.</p>
-
-<div class="date">Contessina L. Forlì, 1819.</div>
-
-<h4>IX</h4>
-
-<p>Grand défaut des femmes, le plus choquant de tous
-pour un homme un peu digne de ce nom: le public,
-en fait de sentiments, ne s'élève guère qu'à des idées
-basses, et elles font le public juge suprême de leur
-vie; je dis même les plus distinguées, et souvent sans
-s'en douter, et même en croyant et disant le contraire.</p>
-
-<div class="date">Brescia, 1819.</div>
-
-<h4>X</h4>
-
-<p><i>Prosaïque</i> est un mot nouveau qu'autrefois je trouvais
-ridicule, car rien de plus froid que nos poésies;
-s'il y a quelque chaleur en France depuis cinquante
-ans, c'est assurément dans la prose.</p>
-
-<p>Mais enfin la contessina L&hellip; se servait du mot <i>prosaïque</i>,
-et j'aime à l'écrire.</p>
-
-<p>La définition est dans <i>Don Quichotte</i> et dans le <i>Contraste
-parfait du maître et de l'écuyer</i>. Le maître,
-grand et pâle; l'écuyer, gras et frais. Le premier, tout
-héroïsme et courtoisie; le second tout égoïsme et servilité;
-le premier, toujours rempli d'imaginations
-romanesques et touchantes; le second, un modèle d'esprit
-de conduite, un recueil de proverbes bien sages;
-le premier, toujours nourrissant son âme de quelque
-contemplation héroïque et hasardée; l'autre, ruminant
-quelque plan bien sage et dans lequel il ne manque
-pas d'admettre soigneusement en ligne de compte l'influence
-de tous les petits mouvements honteux et
-égoïstes du c&oelig;ur humain.</p>
-
-<p>Au moment où le premier devait être détrompé par
-le <i>non-succès</i> de ses imaginations d'hier, il est déjà
-occupé de ses châteaux en Espagne d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>Il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant
-romanesque.</p>
-
-<p>Malborough avec l'âme <i>prosaïque</i>; Henri IV amoureux
-à cinquante-cinq ans d'une jeune princesse qui
-n'oubliait pas son âge, un c&oelig;ur romanesque<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Dulaure, <i>Histoire de Paris</i>.</p>
-
-<p>Scène muette dans l'appartement de la reine, le soir de la
-fête de la princesse de Condé; les ministres collés contre les
-murs et silencieux; le roi se promenant à grands pas.</p>
-</div>
-<p>Il y a moins d'âmes prosaïques dans la noblesse que
-dans le tiers état.</p>
-
-<p>C'est le défaut du commerce, il rend prosaïque.</p>
-
-
-<h4>XI</h4>
-
-<p>Rien d'intéressant comme la passion, c'est que tout
-y est imprévu et que l'agent y est victime. Rien de
-plat comme l'amour-goût, où tout est calcul comme
-dans toutes les prosaïques affaires de la vie.</p>
-
-
-<h4>XII</h4>
-
-<p>On finit toujours, à la fin de la visite, par traiter
-son amant mieux qu'on ne voudrait.</p>
-
-<div class="date">L. 2 novembre 1818.</div>
-<div class="section"></div>
-<h4>XIII</h4>
-
-<p>L'influence du rang se fait toujours sentir à travers
-le génie chez un parvenu. Voyez Rousseau tombant
-amoureux de toutes les <i>dames</i> qu'il rencontrait, et
-pleurant de ravissement, parce que le duc de L***, un
-des plus plats courtisans de l'époque, daigne se promener
-à droite plutôt qu'à gauche, pour accompagner un
-M. Coindet, ami de Rousseau.</p>
-
-<div class="date">L. 3 mai 1820.</div>
-
-<h4>XIV</h4>
-
-<div class="date">Ravenne, 23 janvier 1820.</div>
-<p>Les femmes ici n'ont que l'éducation des choses;
-une mère ne se gêne guère pour être au désespoir ou
-au comble de la joie, par amour, devant ses filles de
-douze à quinze ans. Rappelez-vous que dans ces climats
-heureux, beaucoup de femmes sont très bien jusqu'à
-quarante-cinq ans, et la plupart sont mariées à
-dix-huit.</p>
-
-<p>La Valchiusa, disant hier de Lampugnani: «Ah!
-celui-là était fait pour moi, il savait aimer, etc., etc.,»
-et suivant longtemps ce discours avec une amie, devant
-sa fille, jeune personne très alerte, de quatorze à quinze
-ans, qu'elle menait aussi aux promenades sentimentales
-avec cet amant.</p>
-
-<p>Quelquefois les jeunes filles accrochent des maximes
-de conduite excellentes: par exemple, M<sup>me</sup> Guarnacci,
-adressant à ses deux filles et à deux hommes qui en
-toute leur vie ne lui ont fait que cette visite, des
-maximes approfondies pendant une demi-heure, et
-appuyées d'exemples à leur connaissance (celui de la
-Cercara en Hongrie), sur l'époque précise à laquelle
-il convient de punir, par l'infidélité, les amants qui se
-conduisent mal.</p>
-
-
-<h4>XV</h4>
-
-<p>Le sanguin, le Français véritable (le colonel M..is),
-au lieu de se tourmenter par excès de sentiment
-comme Rousseau, s'il a un rendez-vous pour demain
-soir à sept heures, se peint tout en couleur de rose
-jusqu'au moment fortuné. Ces gens-là ne sont guère
-susceptibles de l'amour-passion, il troublerait leur
-belle tranquillité. Je vais jusqu'à dire que peut être ils
-prendraient ses transports pour du malheur, du moins
-ils seraient humiliés de sa timidité.</p>
-
-
-<h4>XVI</h4>
-
-<p>La plupart des hommes du monde, par vanité, par
-méfiance, par crainte du malheur, ne se livrent à aimer
-une femme qu'après l'intimité.</p>
-
-
-<h4>XVII</h4>
-
-<p>Les âmes tendres ont besoin de la facilité chez une
-femme pour encourager la cristallisation.</p>
-
-
-<h4>XVIII</h4>
-
-<p>Une femme croit entendre la voix du public dans
-le premier sot ou la première amie perfide qui se
-déclare auprès d'elle l'interprète fidèle du public.</p>
-
-
-<h4>XIX</h4>
-
-<p>Il y a un plaisir délicieux à serrer dans ses bras une
-femme qui vous a fait beaucoup de mal, qui a été
-votre cruelle ennemie pendant longtemps et qui est
-prête à l'être encore. Bonheur des officiers français en
-Espagne, 1812.</p>
-
-
-<h4>XX</h4>
-
-<p>Il faut la solitude pour jouir de son c&oelig;ur et pour
-aimer, mais il faut être répandu dans le monde pour
-réussir.</p>
-
-
-<h4>XXI</h4>
-
-<p>Toutes les observations des Français sur l'amour
-sont bien écrites, avec exactitude, point outrées, mais
-ne portent que des affectations, légères, disait l'aimable
-cardinal Lante.</p>
-
-
-<h4>XXII</h4>
-
-<p>Tous les <i>mouvements de passion</i> de la comédie des
-<i>Innamorati</i> de Goldoni sont excellents, c'est le style
-et les pensées qui révoltent par la plus dégoûtante
-bassesse: c'est le contraire d'une comédie française.</p>
-
-
-<h4>XXIII</h4>
-
-<p>Jeunesse de 1822. Qui dit penchant sérieux, disposition
-active, dit sacrifice du présent à l'avenir: rien
-n'élève l'âme comme le pouvoir et l'habitude de tels
-sacrifices. Je vois plus de probabilité pour les grandes
-passions en 1832 qu'en 1772.</p>
-
-
-<h4>XXIV</h4>
-
-<p>Le tempérament bilieux, quand il n'a pas des formes
-trop repoussantes, est peut-être celui de tous qui est
-le plus propre à frapper et à nourrir l'imagination des
-femmes. Si le tempérament bilieux n'est pas placé dans
-de belles circonstances, comme le Lauzun de Saint-Simon
-(Mémoires, tome V, 380), le difficile, c'est de
-s'y accoutumer. Mais, une fois ce caractère saisi par
-une femme, il doit l'entraîner. Oui, même le sauvage
-et fanatique Balfour (<i lang="en" xml:lang="en">Old Mortality</i>). C'est pour elles
-le contraire du prosaïque.</p>
-
-
-<h4>XXV</h4>
-
-<p>En amour on doute souvent de ce qu'on croit le plus
-(la R. 355). Dans toute autre passion, l'on ne doute
-plus de ce qu'on s'est une fois prouvé.</p>
-
-
-<h4>XXVI</h4>
-
-<p>Les vers furent inventés pour aider la mémoire.
-Plus tard on les conserva pour augmenter le plaisir
-par la vue de la difficulté vaincue. Les garder aujourd'hui
-dans l'art dramatique, reste de barbarie. Exemple:
-l'ordonnance de la cavalerie, mise en vers par
-M. de Bonnay.</p>
-
-
-<h4>XXVII</h4>
-
-<p>Tandis que ce servant jaloux se nourrit d'ennui,
-d'avarice, de haine et de passions vénéneuses et froides,
-je passe une nuit heureuse à rêver à elle, à elle qui
-me traite mal par méfiance.</p>
-
-
-<h4>XXVIII</h4>
-
-<p>Il n'y a qu'une grande âme qui ose avoir un style
-simple; c'est pour cela que Rousseau a mis tant de
-rhétorique dans la <i>Nouvelle Héloïse</i>, ce qui la rend
-illisible à trente ans.</p>
-
-
-<h4>XXIX</h4>
-
-<p>«Le plus grand reproche que nous puissions nous
-faire est assurément de laisser s'évanouir, comme ces
-fantômes légers que produit le sommeil, les idées d'honneur
-et de justice qui de temps en temps s'élèvent
-dans notre c&oelig;ur.»</p>
-
-<div class="attr">Lettre de Jena, mars 1819.</div>
-
-<h4>XXX</h4>
-
-<p>Une femme honnête est à la campagne, elle passe
-une heure dans la serre chaude avec son jardinier;
-des gens dont elle a contrarié les vues l'accusent d'avoir
-trouvé un amant dans ce jardinier.</p>
-
-<p>Que répondre? Absolument parlant, la chose est possible.
-Elle pourrait dire: «Mon caractère jure pour
-moi, voyez les m&oelig;urs de toute ma vie»; mais ces
-choses sont également invisibles, et aux méchants qui
-ne veulent rien voir, et aux sots qui ne peuvent rien
-voir.</p>
-
-<div class="date"><span class="sc">Salviati</span>, Rome, 23 juillet 1819.</div>
-
-<h4>XXXI</h4>
-
-<p>J'ai vu un homme découvrir que son rival était aimé,
-et celui-ci ne pas le voir à cause de sa passion.</p>
-
-
-<h4>XXXII</h4>
-
-<p>Plus un homme est éperdument amoureux, plus
-grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour
-oser risquer de fâcher la femme qu'il aime et lui prendre
-la main.</p>
-
-
-<h4>XXXIII</h4>
-
-<p>Rhétorique ridicule, mais à la différence de celle de
-Rousseau inspirée par la vraie passion: Mémoires de
-M. de Mau***, lettre de S***.</p>
-
-
-<h4>XXXIV</h4>
-
-<p>Naturel.</p>
-
-<p>J'ai vu, ou j'ai cru voir ce soir le triomphe du <i>naturel</i>
-dans une jeune personne qui, il est vrai, me semble
-avoir un grand caractère. Elle adore un de ses cousins,
-cela me semble évident, et elle doit s'être avoué
-à elle-même l'état de son c&oelig;ur. Ce cousin l'aime; mais,
-comme elle est très sérieuse avec lui, il croit ne pas
-plaire, et se laisse entraîner aux marques de préférence
-que lui donne Clara, une jeune veuve amie de Mélanie.
-Je crois qu'il va l'épouser; Mélanie le voit et
-souffre tout ce qu'un c&oelig;ur fier et rempli malgré lui
-d'une passion violente peut souffrir. Elle n'aurait qu'à
-changer un peu ses manières; mais elle regarde comme
-une bassesse qui aurait des conséquences durant toute
-sa vie de s'écarter un instant du <i>naturel</i>.</p>
-
-
-<h4>XXXV</h4>
-
-<p>Sapho ne vit dans l'amour que le délire des sens ou
-le plaisir physique sublimé par la cristallisation. Anacréon
-y chercha un amusement pour les sens et pour
-l'esprit. Il y avait trop peu de sûreté dans l'antiquité
-pour qu'on eût le loisir d'avoir un amour-passion.</p>
-
-
-<h4>XXXVI</h4>
-
-<p>Il ne me faut que le fait précédent pour rire un peu
-des gens qui trouvent Homère supérieur au Tasse.
-L'amour-passion existait du temps d'Homère et pas
-très loin de la Grèce.</p>
-
-
-<h4>XXXVII</h4>
-
-<p>Femme tendre, qui cherchez à voir si l'homme que
-vous adorez vous aime d'amour-passion, étudiez la
-première jeunesse de votre amant. Tout homme distingué
-fut d'abord, à ses premiers pas dans la vie, un
-enthousiaste ridicule ou un infortuné. L'homme à l'humeur
-gaie et douce, et au bonheur facile, ne peut aimer
-avec la passion qu'il faut à votre c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je n'appelle passion que celle qu'ont éprouvée de
-longs malheurs, et de ces malheurs que les romans se
-gardent bien de peindre, et d'ailleurs qu'ils <i>ne peuvent
-pas</i> peindre.</p>
-
-
-<h4>XXXVIII</h4>
-
-<p>Une résolution forte change sur-le-champ le plus
-extrême malheur en un état supportable. Le soir d'une
-bataille perdue, un homme fuit à toutes jambes sur un
-cheval harassé; il entend distinctement le galop du
-groupe de cavaliers qui le poursuivent; tout à coup il
-s'arrête, descend de cheval, renouvelle l'amorce de sa
-carabine et de ses pistolets, et prend la résolution de
-se défendre. A l'instant, au lieu de voir la mort, il voit
-la croix de la Légion d'honneur.</p>
-
-
-<h4>XXXIX</h4>
-
-<p>Fond des m&oelig;urs anglaises. Vers 1730, quand nous
-avions déjà Voltaire et Fontenelle, on inventa en Angleterre
-une machine pour séparer le grain qu'on vient de
-battre des petits fragments de paille; cela s'opérait au
-moyen d'une roue qui donnait à l'air le mouvement
-nécessaire pour enlever les fragments de paille; mais
-en ce pays <i>biblique</i> les paysans prétendirent qu'il était
-impie d'aller contre la volonté de la divine Providence,
-et de produire ainsi un vent factice, au lieu de demander
-au ciel, par une ardente prière, le vent nécessaire
-pour vanner le blé, et d'attendre le moment marqué
-par le dieu d'Israël. Comparez cela aux paysans
-français<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Pour l'état actuel des m&oelig;urs anglaises, voir la <i>Vie de
-M. Beattie</i>, écrite par un ami intime. On sera édifié de l'humilité
-profonde de M. Beattie recevant dix guinées d'une vieille
-marquise pour calomnier Hume. L'aristocratie tremblante s'appuie
-sur des évêques à 200&nbsp;000 livres de rente, et paye en
-argent ou en considération des écrivains, <i>prétendus libéraux</i>,
-pour dire des injures à Chénier (<i lang="en" xml:lang="en">Edinburg-Review</i>, 1821).</p>
-
-<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">cant</i> le plus dégoûtant pénètre partout. Tout ce qui n'est
-pas peinture de sentiments sauvages et énergiques en est
-étouffé; impossible d'écrire une page gaie en anglais.</p>
-</div>
-
-<h4>XL</h4>
-
-<p>Nul doute que ce ne soit une folie pour un homme
-de s'exposer à l'amour-passion. Quelquefois cependant
-le remède opère avec trop d'énergie. Les jeunes Américaines
-des États-Unis sont tellement pénétrées et fortifiées
-d'idées raisonnables, que l'amour, cette fleur de
-la vie, y a déserté la jeunesse. On peut laisser en toute
-sûreté, à Boston, une jeune fille seule avec un bel
-étranger, et croire qu'elle ne songe qu'à la dot du futur.</p>
-
-
-<h4>XLI</h4>
-
-<p>En France, les hommes qui ont perdu leur femme
-sont tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses.
-Il y a un proverbe parmi les femmes sur la félicité
-de cet état. Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat
-d'union.</p>
-
-
-<h4>XLII</h4>
-
-<p>Les gens heureux en amour ont l'air profondément
-attentif, ce qui, pour un Français, veut dire profondément
-triste.</p>
-
-<div class="date">Dresde, 1818.</div>
-
-<h4>XLIII</h4>
-
-<p>Plus on plaît généralement, moins on plaît profondément.</p>
-
-
-<h4>XLIV</h4>
-
-<p>L'imitation des premiers jours de la vie fait que nous
-contractons les passions de nos parents, même quand
-ces passions empoisonnent notre vie (Orgueil de L.).</p>
-
-<p>XLV</p>
-
-<p>La source la plus respectable de l'<i>orgueil féminin</i>,
-c'est la crainte de se dégrader aux yeux de son amant
-par quelque démarche précipitée ou par quelque action
-qui peut lui sembler peu féminine.</p>
-
-
-<h4>XLVI</h4>
-
-<p>Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente,
-aisée, sans terreurs, un simple objet de comparaison,
-le prix qu'on donnerait pour bien des choses.</p>
-
-
-<h4>XLVII</h4>
-
-<p>Que de fois ne me suis-je pas écrié au milieu de mon
-courage: «Si quelqu'un me tirait un coup de pistolet
-dans la tête, je le remercierais avant que d'expirer si
-j'en avais le temps!» On ne peut avoir de courage
-envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.</p>
-
-<div class="date">S. Février, 1820.</div>
-
-<h4>XLVIII</h4>
-
-<p>«Je ne saurais aimer, me disait une jeune femme;
-Mirabeau et les lettres à Sophie m'ont dégoûté des
-grandes âmes. Ces lettres fatales m'ont fait l'impression
-d'une expérience personnelle.» Cherchez ce qu'on
-ne voit jamais dans les romans; que deux ans de constance
-avant l'intimité vous assurent du c&oelig;ur de votre
-amant.</p>
-
-
-<h4>XLIX</h4>
-
-<p>Le <i>ridicule</i> effraye l'amour. Le ridicule impossible
-en Italie, ce qui est de bon ton à Venise est bizarre à
-Naples, donc rien n'est bizarre. Ensuite rien de ce qui
-fait plaisir n'est blâmé. Voilà qui tue l'honneur bête,
-et une moitié de la comédie.</p>
-
-
-<h4>L</h4>
-
-<p>Les enfants commandent par les larmes, et quand on
-ne les écoute pas, ils se font mal exprès. Les jeunes
-femmes se <i>piquent</i> d'amour-propre.</p>
-
-
-<h4>LI</h4>
-
-<p>C'est une réflexion commune, mais que sous ce prétexte
-l'on oublie de croire, que tous les jours les âmes
-qui sentent deviennent plus rares, et les esprits cultivés
-plus communs.</p>
-
-
-<h4>LII<br />
-Orgueil féminin.</h4>
-
-<div class="date">Bologne, 18 avril, 2 heures du matin.</div>
-<p>Je viens de voir un exemple frappant; mais, tout
-calcul fait, il faudrait quinze pages pour en donner une
-idée juste, j'aimerais mieux, si j'en avais le courage,
-noter les conséquences de ce que j'ai vu à n'en pas douter.
-Voilà donc une conviction qu'il faut renoncer à
-communiquer. Il y a trop de petites circonstances. Cet
-orgueil est l'opposé de la vanité française. Autant que
-je puis m'en souvenir, le seul ouvrage où je l'aie vu
-esquissé, c'est la partie des Mémoires de M<sup>me</sup> Roland
-où elle conte les petits raisonnements qu'elle faisait
-étant fille.</p>
-
-
-<h4>LIII</h4>
-
-<p>En France, la plupart des femmes ne font aucun cas
-d'un jeune homme jusqu'à ce qu'elles en aient fait un
-fat. Ce n'est qu'alors qu'il peut flatter la vanité.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Duclos</span>.</div>
-
-<h4>LIV</h4>
-
-<div class="date">Modène, 1820.</div>
-<p>Zilietti me dit à minuit, chez l'aimable Marchesina R&hellip;:
-«Je n'irai pas dîner à San-Michelle (c'est une auberge);
-hier j'ai dit des bons mots, j'ai été plaisant en parlant
-à Cl***, cela pourrait me faire remarquer.»</p>
-
-<p>N'allez pas croire que Zilietti soit sot ou timide.
-C'est un homme prudent et fort riche de cet heureux
-pays-ci.</p>
-
-
-<h4>LV</h4>
-
-<p>Ce qu'il faut admirer en Amérique, c'est le gouvernement
-et non la société. Ailleurs, c'est le gouvernement
-qui fait le mal. Ils ont changé de rôle à Boston,
-et le gouvernement fait l'hypocrite pour ne pas choquer
-la société.</p>
-
-
-<h4>LVI</h4>
-
-<p>Les jeunes filles d'Italie, si elles aiment, sont livrées
-entièrement aux inspirations de la nature. Elles ne peuvent
-être aidées tout au plus que par un petit nombre
-de maximes fort justes qu'elles ont apprises en écoutant
-aux portes.</p>
-
-<p>Comme si le hasard avait décidé que tout ici concourrait
-à préserver le <i>naturel</i>, elles ne lisent pas de
-romans par la raison qu'il n'y en a pas. A Genève et en
-France, au contraire, on fait l'amour à seize ans pour
-faire un roman, et l'on se demande à chaque démarche
-et presque à chaque larme: «Ne suis-je pas bien
-comme Julie d'Étanges?»</p>
-
-
-<h4>LVII</h4>
-
-<p>Le mari d'une jeune femme qui est adorée par son
-amant qu'elle traite mal, et auquel elle permet à peine
-de lui baiser la main, n'a tout au plus que le plaisir
-physique le plus grossier, là où le premier trouverait
-les délices et les transports du bonheur le plus vif qui
-existe sur cette terre.</p>
-
-
-<h4>LVIII</h4>
-
-<p>Les lois de l'<i>imagination</i> sont encore si peu connues,
-que j'admets l'aperçu suivant qui peut-être n'est qu'une
-erreur.</p>
-
-<p>Je crois distinguer deux espèces d'imaginations:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L'imagination ardente, impétueuse, prime-sautière,
-conduisant sur-le-champ à l'action, se rongeant
-elle-même et languissant si l'on diffère seulement de
-vingt-quatre heures, comme celle de Fabio. L'impatience
-est son premier caractère, elle se met en colère
-contre ce qu'elle ne peut obtenir. Elle voit tous les
-objets extérieurs, mais ils ne font que l'enflammer,
-elle les assimile à sa propre substance, et les tourne
-sur-le-champ au profit de la passion.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> L'imagination qui ne s'enflamme que peu à peu,
-lentement, mais qui avec le temps ne voit plus les
-objets extérieurs et parvient à ne plus s'occuper ni se
-nourrir que de sa passion. Cette dernière espèce d'imagination
-s'accommode fort bien de la lenteur et même de
-la rareté des idées. Elle est favorable à la constance.
-C'est celle de la plupart des pauvres jeunes filles allemandes
-mourant d'amour et de phtisie. Ce triste spectacle,
-si fréquent au delà du Rhin, ne se rencontre
-jamais en Italie.</p>
-
-
-<h4>LIX</h4>
-
-<p>Habitudes de l'imagination. Un Français est <i>réellement</i>
-choqué de huit changements de décorations par
-acte de tragédie. Le plaisir de voir Macbeth est impossible
-pour cet homme; il se console en <i>damnant</i> Shakespeare.</p>
-
-
-<h4>LX</h4>
-
-<p>En France, la province, pour tout ce qui regarde les
-femmes, est à quarante ans en arrière de Paris. A C&hellip;,
-une femme mariée me dit qu'elle ne s'est permis de
-lire que certains morceaux des Mémoires de Lauzun.
-Cette sottise me glace, je ne trouve plus une parole à
-lui dire; c'est bien là, en effet, un livre que l'on
-quitte.</p>
-
-<p>Manque de naturel, grand défaut des femmes de province.
-Leurs gestes sont multipliés et gracieux. Celles
-qui jouent le premier rôle dans leur ville, pires que les
-autres.</p>
-
-
-<h4>LXI</h4>
-
-<p>Goethe, ou tout autre homme de génie allemand,
-estime l'argent ce qu'il vaut. Il ne faut penser qu'à sa
-fortune, tant qu'on n'a pas six mille francs de rente, et
-puis n'y plus penser. Le sot, de son côté, ne comprend
-pas l'avantage qu'il y a à sentir et penser comme
-Goethe; toute sa vie, il ne sent que par l'argent et ne
-pense qu'à l'argent. C'est par le mécanisme de ce double
-vote que dans le monde les prosaïques semblent
-l'emporter sur les c&oelig;urs nobles.</p>
-
-
-<h4>LXII</h4>
-
-<p>En Europe, le désir est enflammé par la contrainte;
-en Amérique, il s'émousse par la liberté.</p>
-
-
-<h4>LXIII</h4>
-
-<p>Une certaine manie discutante s'est emparée de la
-jeunesse et l'enlève à l'amour. En examinant si Napoléon
-a été utile à la France, on laisse s'enfuir l'âge
-d'aimer. Même parmi ceux qui veulent être jeunes,
-l'affectation de la cravate, de l'éperon, de l'air martial,
-l'occupation de soi, fait oublier de regarder cette jeune
-fille qui passe d'un air si simple et à laquelle son peu
-de fortune ne permet de sortir qu'une fois tous les huit
-jours.</p>
-
-
-<h4>LXIV</h4>
-
-<p>J'ai supprimé le chapitre <i>Prude</i>, et quelques autres.</p>
-
-<p>Je suis heureux de trouver le passage suivant dans
-les mémoires d'Horace Walpole:</p>
-
-<p lang="en" xml:lang="en">THE TWO ELISABETHS. Let us compare the
-daughters of two ferocious men, and see which was
-sovereign of a civilised nation, which of a barbarous
-one. Both were Elisabeths. The daughter of Peter (of
-Russia) was absolute yet spared a competitor and a
-rival; and thought the person of an empress had sufficient
-allurements for as many of her subjects as she
-chose to honour with the communication. Elisabeth of
-England could neither forgive the claim of Mary Stuart
-nor her charms, but ungenerously imprisoned her (as
-George IV did Napoléon), when imploring protection,
-and without the sanction of either despotism or law,
-sacrificed many to her great and little jealousy. Yet
-this Elisabeth, piqued herself on chastity; and while
-she practised every ridiculous art of coquetry to be
-admired at an unseemly age, kept off lovers whom she
-encouraged, and neither gratified her own desires nor
-their ambition. Who can help preferring the honest,
-open-hearted barbarian empress? (<span class="sc">Lord Oxford</span>'s
-<i>Memoirs</i>.)</p>
-
-
-<h4>LXV</h4>
-
-<p>L'extrême familiarité peut détruire la <i>cristallisation</i>.
-Une charmante jeune fille de seize ans devenait amoureuse
-d'un beau jeune homme du même âge, qui ne
-manquait pas chaque soir, à la tombée de la nuit<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>, de
-passer sous ses fenêtres. La mère l'invite à passer huit
-jours à la campagne. Le remède était hardi, j'en conviens,
-mais la jeune fille avait une âme romanesque,
-et le beau jeune homme était un peu plat: elle le
-méprisa au bout de trois jours.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> A l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>.</p>
-</div>
-
-<h4>LXVI</h4>
-
-<div class="date">Bologne, 17 avril 1817.</div>
-<p><span lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</span> (<span lang="en" xml:lang="en">twilight</span>),
-en Italie, heure de la tendresse,
-des plaisirs de l'âme et de la mélancolie: sensation
-augmentée par le son de ces belles cloches.</p>
-
-<p>Heures des plaisirs, qui ne tiennent aux sens que
-par les souvenirs.</p>
-
-
-<h4>LXVII</h4>
-
-<p>Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans
-le monde est ordinairement un amour ambitieux. Il se
-déclare rarement pour une jeune fille douce, aimable,
-innocente. Comment trembler, adorer, se sentir en
-présence d'une divinité? Un adolescent a besoin d'aimer
-un être dont les qualités l'élèvent à ses propres
-yeux. C'est au déclin de la vie qu'on en revient tristement
-à aimer le simple et l'innocent, désespérant du
-sublime. Entre les deux se place l'amour véritable, qui
-ne pense à rien qu'à soi-même.</p>
-
-
-<h4>LXVIII</h4>
-
-<p>Les grandes âmes ne sont pas soupçonnées, elles se
-cachent; ordinairement il ne paraît qu'un peu d'originalité.
-Il y a plus de grandes âmes qu'on ne le croirait.</p>
-
-
-<h4>LXIX</h4>
-
-<p>Quel moment que le premier serrement de main de
-la femme qu'on aime! Le seul bonheur à comparer à
-celui-ci est le ravissant bonheur du Pouvoir, celui que
-les ministres et rois font semblant de mépriser. Ce
-bonheur a aussi sa <i>cristallisation</i>, qui demande une
-imagination plus froide et plus raisonnable. Voyez un
-homme qui vient d'être nommé ministre, depuis un
-quart d'heure, par Napoléon.</p>
-
-
-<h4>LXX</h4>
-
-<p>La nature a donné la force au Nord et l'esprit au
-Midi, me disait le célèbre Jean de Muller à Cassel, en
-1808.</p>
-
-
-<h4>LXXI</h4>
-
-<p>Rien de plus faux que la maxime: «Nul n'est héros
-pour son valet de chambre,» ou plutôt rien de plus
-vrai dans le sens <i>monarchique</i>: héros affecté comme
-l'Hippolyte de <i>Phèdre</i>. Desaix, par exemple, aurait été
-un héros même pour son valet de chambre (je ne sais,
-il est vrai, s'il en avait un), et plus héros pour son
-valet de chambre que pour tout autre. Sans le bon ton
-et le degré de comédie indispensable, Turenne et Fénelon
-eussent été des Desaix.</p>
-
-
-<h4>LXXII</h4>
-
-<p>Voici un blasphème: Moi, Hollandais, j'ose dire:
-les Français n'ont ni le vrai plaisir de la conversation,
-ni le vrai plaisir du théâtre: au lieu de délassement
-et de laisser aller parfait, c'est un travail. Au nombre
-des fatigues qui ont hâté la mort de M<sup>me</sup> de Staël, j'ai
-ouï compter le travail de la conversation pendant son
-dernier hiver<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> Mémoires de Marmontel, conversation de Montesquieu.</p>
-</div>
-<div class="attr">W.</div>
-
-<h4>LXXIII</h4>
-
-<p>Le degré de tension des nerfs de l'oreille, pour
-écouter chaque note, explique assez bien la partie physique
-du plaisir de la musique.</p>
-
-
-<h4>LXXIV</h4>
-
-<p>Ce qui avilit les femmes galantes, c'est l'idée
-qu'elles ont et qu'on a qu'elles commettent une grande
-faute.</p>
-
-
-<h4>LXXV</h4>
-
-<p>A l'armée, dans une retraite, avertissez d'un péril
-inutile à braver un soldat italien, il vous remercie
-presque et l'évite soigneusement. Indiquez le même
-péril par humanité à un soldat français, il croit que
-vous le défiez, se <i>pique</i> d'amour-propre, et court aussitôt
-s'y exposer. S'il l'osait, il chercherait à se moquer
-de vous.</p>
-
-<div class="date">Gyat, 1812.</div>
-
-<h4>LXXVI</h4>
-
-<p>Toute idée extrêmement utile, si elle ne peut être
-exposée qu'en des termes fort simples, sera nécessairement
-méprisée en France. Jamais l'<i>enseignement</i>
-mutuel n'eût pris, trouvé par un Français. C'est exactement
-le contraire en Italie.</p>
-
-
-<h4>LXXVII<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a></h4>
-
-<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> On a supprimé ici un passage qui se trouve déjà dans le
-chapitre LX.</p>
-</div>
-
-<h4>LXXVIII</h4>
-
-<p>En amour, quand on <i>divise</i> de l'argent, on augmente
-l'amour; quand on en <i>donne</i>, on <i>tue</i> l'amour.</p>
-
-<p>On éloigne le malheur actuel, et pour l'avenir
-l'odieux de la crainte de manquer, ou bien l'on fait
-naître la <i>politique</i> et le sentiment d'être deux, on
-détruit la sympathie.</p>
-
-
-<h4>LXXIX</h4>
-
-<div class="date">(Messe des Tuileries, 1811.)</div>
-<p>Les cérémonies de la cour avec les poitrines découvertes
-des femmes, qu'elles étalent là comme les officiers
-leurs uniformes, et sans que tant de charmes fassent
-plus de sensation, rappellent involontairement à
-l'esprit les scènes de l'Arétin.</p>
-
-<p>On voit ce que tout le monde fait <i>par intérêt d'argent</i>
-pour plaire à un homme; on voit tout un public
-agir à la fois sans morale et surtout sans passion. Cela
-joint à la présence de femmes très décolletées avec la
-physionomie de la méchanceté et le rire sardonique
-pour tout ce qui n'est pas intérêt personnel payé comptant
-par de bonnes jouissances, donne l'idée des scènes
-du Bagno, et jette bien loin toute difficulté fondée sur
-la vertu ou sur la satisfaction intérieure d'une âme
-contente d'elle-même.</p>
-
-<p>J'ai vu, au milieu de tout cela, le sentiment de l'isolement
-disposer les c&oelig;urs tendres à l'amour.</p>
-
-
-<h4>LXXX</h4>
-
-<p>Si l'âme est employée à avoir de la mauvaise honte
-et à la surmonter, elle ne peut pas avoir du plaisir. Le
-plaisir est un luxe; pour en jouir, il faut que la sûreté,
-qui est le nécessaire, ne coure aucun risque.</p>
-
-
-<h4>LXXXI</h4>
-
-<p>Marque d'amour que ne savent pas feindre les femmes
-intéressées. Y a-t-il une véritable joie dans la
-réconciliation? ou songe-t-on aux avantages à en
-retirer?</p>
-
-
-<h4>LXXXII</h4>
-
-<p>Les pauvres gens qui peuplent la <i>Trappe</i> sont des
-malheureux qui n'ont pas eu tout à fait assez de courage
-pour se tuer. J'excepte toujours les chefs qui ont
-le plaisir d'être chefs.</p>
-
-
-<h4>LXXXIII</h4>
-
-<p>C'est un malheur d'avoir connu la beauté italienne:
-on devient insensible. Hors de l'Italie, on aime mieux
-la conversation des hommes.</p>
-
-
-<h4>LXXXIV</h4>
-
-<p>La prudence italienne tend à se conserver la vie, ce
-qui admet le jeu de l'imagination (Voir une version de
-la mort du fameux acteur comique Pertica, le 24 décembre
-1821). La prudence anglaise, toute relative à amasser
-ou conserver assez d'argent pour couvrir la dépense,
-réclame au contraire une exactitude minutieuse et de
-tous les jours, habitude qui paralyse l'imagination.
-Remarquez qu'elle donne en même temps la plus grande
-force à l'idée du <i>devoir</i>.</p>
-
-
-<h4>LXXXV</h4>
-
-<p>L'immense respect pour l'argent, grand et premier
-défaut de l'Anglais et de l'Italien, est moins sensible
-en France, et tout à fait réduit à de justes bornes en
-Allemagne.</p>
-
-
-<h4>LXXXVI</h4>
-
-<p>Les femmes françaises n'ayant jamais vu le bonheur
-des passions <i>vraies</i>, sont peu difficiles sur le bonheur
-intérieur de leur ménage et le <i>tous les jours</i> de la vie.</p>
-
-<div class="date">Compiègne.</div>
-
-<h4>LXXXVII</h4>
-
-<p>«Vous me parlez d'ambition comme chasse-ennui,
-disait Kamensky; tout le temps que je faisais chaque
-soir deux lieues au galop pour aller voir la princesse à
-Kolich. J'étais en société intime avec un despote que
-je respectais, qui avait tout mon bonheur en son pouvoir
-et la satisfaction de tous mes désirs possibles.»</p>
-
-<div class="date">Wilna, 1812.</div>
-
-<h4>LXXXVIII</h4>
-
-<p>La perfection dans les petits soins de savoir-vivre
-et de toilette, une grande bonté, nul génie, de l'attention
-pour une centaine de petites choses chaque jour,
-l'incapacité de s'occuper plus de trois jours d'un même
-événement; joli contraste avec la sévérité puritaine,
-la cruauté biblique, la probité stricte, l'amour-propre
-timide et souffrant, le <i lang="en" xml:lang="en">cant</i> universel; et cependant
-voilà les deux premiers peuples du monde!</p>
-
-
-<h4>LXXXIX</h4>
-
-<p>Puisque, parmi les princesses, il y a eu une Catherine
-II impératrice, pourquoi, parmi les bourgeoises,
-n'y aurait-il pas une femme Samuel Bernard ou
-Lagrange?</p>
-
-
-<h4>XC</h4>
-
-<p>Alviza appelle un manque de délicatesse impardonnable
-d'oser écrire des lettres où vous parlez d'amour
-à une femme que vous adorez, et qui, en vous regardant
-tendrement, vous jure qu'elle ne vous aimera
-jamais.</p>
-
-
-<h4>XCI</h4>
-
-<p>Il a manqué au plus grand philosophe qu'aient eu les
-Français de vivre dans quelque solitude des Alpes, dans
-quelque séjour éloigné, et de lancer de là son livre
-dans Paris sans y venir jamais lui même. Voyant Helvétius
-si simple et si honnête homme, jamais des gens
-musqués et affectés comme Suard, Marmontel, Diderot,
-ne purent penser que c'était là un grand philosophe.
-Ils furent de bonne foi en méprisant sa raison
-profonde; d'abord elle était simple, péché irrémissible
-en France; en second lieu, l'homme, non pas le livre,
-était rabaissé par une faiblesse: il attachait une importance
-extrême à avoir ce qu'on appelle en France de la
-gloire, à être à la mode parmi les contemporains
-comme Balzac, Voiture, Fontenelle.</p>
-
-<p>Rousseau avait trop de sensibilité et trop peu de raison,
-Buffon trop d'hypocrisie à son jardin des plantes,
-Voltaire trop d'enfantillage dans la tête, pour pouvoir
-juger le principe d'Helvétius.</p>
-
-<p>Ce philosophe commit la petite maladresse d'appeler
-ce principe l'<i>intérêt</i>, au lieu de lui donner le joli nom
-de <i>plaisir</i><a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>, mais que penser du bon sens de toute une
-littérature qui se laisse fourvoyer par une aussi petite
-faute?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Torva le&oelig;na lupum sequitur, lupus ipse capellam;</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Florentem cytisum sequitur lasciva capella.</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">. . . . . Trahit sua quemque voluptas.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Virgile</span>, églogue <small>II</small>.</div></div>
-<p>Un homme d'esprit ordinaire, le prince Eugène de
-Savoie, par exemple, à la place de Régulus, serait resté
-tranquillement à Rome, où il se serait même moqué de
-la bêtise du sénat de Carthage; Régulus y retourne.
-Le prince Eugène aurait suivi son <i>intérêt</i> exactement
-comme Régulus suivit le sien.</p>
-
-<p>Dans presque tous les événements de la vie, une âme
-généreuse voit la possibilité d'une action dont l'âme
-commune n'a pas même l'idée. A l'instant même où la
-possibilité de cette action devient visible à l'âme généreuse,
-il est de <i>son intérêt</i> de la faire.</p>
-
-<p>Si elle n'exécutait pas cette action qui vient de lui
-apparaître, elle se mépriserait soi-même; elle serait
-malheureuse. On a des devoirs suivant la portée de son
-esprit. Le principe d'Helvétius est vrai, même dans les
-exaltations les plus folles de l'amour, même dans le
-suicide. Il est contre sa nature, il est impossible que
-l'homme ne fasse pas toujours, et dans quelque instant
-que vous vouliez le prendre, ce qui dans le moment
-est possible et lui fait le plus de plaisir.</p>
-
-
-<h4>XCII</h4>
-
-<p>Avoir de la fermeté dans le caractère, c'est avoir
-éprouvé l'effet des autres sur soi-même; donc il faut
-les autres.</p>
-
-<div class="section"></div>
-<h4 id="ch62">XCIII<br />
-L'amour antique.</h4>
-
-<p>L'on n'a point imprimé de lettres d'amour posthumes
-des dames romaines. Pétrone a fait un livre charmant,
-mais n'a peint que la débauche.</p>
-
-<p>Pour l'<i>amour</i> à Rome, après la Didon<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a> et la seconde
-églogue de Virgile, nous n'avons rien de plus précis
-que les écrits des trois grands poètes, Ovide, Tibulle
-et Properce.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Voir le <i>regard</i> de Didon, dans la superbe esquisse de
-M. Guérin au Luxembourg.</p>
-</div>
-<p>Or, les élégies de Parny ou la lettre d'Héloïse à
-Abeilard, de Colardeau, sont des peintures bien imparfaites
-et bien vagues si on les compare à quelques lettres
-de la Nouvelle-Héloïse, à celles d'une Religieuse
-portugaise, de M<sup>lle</sup> de Lespinasse, de la Sophie de
-Mirabeau, de Werther, etc., etc.</p>
-
-<p>La poésie, avec ses comparaisons obligées, sa mythologie
-que ne croit pas le poète, sa dignité de style à la
-Louis XIV, et tout l'attirail de ses ornements appelés
-poétiques, est bien au-dessous de la prose dès qu'il
-s'agit de donner une idée claire et précise des mouvements
-du c&oelig;ur; or, dans ce genre, on n'émeut que
-par la clarté.</p>
-
-<p>Tibulle, Ovide et Properce furent de meilleur goût
-que nos poètes; ils ont peint l'amour tel qu'il put exister
-chez les fiers citoyens de Rome; encore vécurent-ils
-sous Auguste, qui, après avoir fermé le temple de
-Janus, cherchait à ravaler les citoyens à l'état de sujets
-loyaux d'une monarchie.</p>
-
-<p>Les maîtresses de ces trois grands poètes furent des
-femmes coquettes, infidèles et vénales; ils ne cherchèrent
-auprès d'elles que des plaisirs physiques, et je
-croirais qu'ils n'eurent jamais l'idée des sentiments
-sublimes<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a> qui, treize siècles plus tard, firent palpiter
-le sein de la tendre Héloïse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> Tout ce qu'il y a de beau au monde était devenu partie
-de la beauté de la femme que vous aimez, vous vous trouvez
-disposé à faire tout ce qu'il y a de beau au monde.</p>
-</div>
-<p>J'emprunte le passage suivant à un littérateur distingué
-et qui connaît beaucoup mieux que moi les
-poètes latins:</p>
-
-<p>«Le brillant génie d'Ovide<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>, l'imagination de Properce,
-l'âme sensible de Tibulle, leur inspirèrent sans
-doute des vers de nuances différentes, mais ils aimèrent
-de la même manière des femmes à peu près de la
-même espèce. Ils désirent, ils triomphent, ils ont des
-rivaux heureux, ils sont jaloux ils se brouillent et se
-raccommodent; ils sont infidèles à leur tour, on leur
-pardonne et ils retrouvent un bonheur qui bientôt est
-troublé par le retour des mêmes chances.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Guinguené, <i>Histoire littéraire de l'Italie</i>, vol. II, page 490.</p>
-</div>
-<p>«Corinne est mariée. La première leçon que lui
-donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse
-elle doit tromper son mari; quels signes ils doivent se
-faire devant lui et devant le monde, pour s'entendre et
-n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de
-près; bientôt des querelles, et, ce qu'on n'attendrait
-pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et
-des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon.
-Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques,
-au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la
-nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui
-apprend à se donner à prix d'or à un vieil eunuque
-qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui
-remette des tablettes où il demande un rendez-vous.
-Le rendez-vous est refusé: il maudit ses tablettes, qui
-ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus
-heureux: il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne
-pas interrompre son bonheur.</p>
-
-<p>«Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités,
-de son goût pour toutes les femmes. Un instant après,
-Corinne est aussi infidèle; il ne peut supporter l'idée
-qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un
-autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte
-en femme plus colère que tendre; elle l'accuse d'aimer
-une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien,
-et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché
-Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir!
-Quels indices les ont trahis? Il demande à la jeune
-esclave un nouveau rendez-vous. Si elle le lui refuse,
-il menace de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec
-un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs
-qu'ils lui donnent. Peu après c'est Corinne seule qui
-l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe
-comme si c'était sa première victoire. Après quelques
-incidents que, pour plus d'une raison, il faut laisser
-dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler,
-il se trouve que le mari de Corinne est devenu
-trop facile. Il n'est plus jaloux; cela déplaît à l'amant,
-qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa
-jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller
-Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se
-plaint de cette surveillance qu'il a provoquée, mais il
-saura bien la tromper; par malheur il n'est pas le seul
-à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent
-et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques,
-que la seule grâce qu'Ovide lui demande, c'est qu'elle
-prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se
-montre un peu moins évidemment ce qu'elle est. Telles
-furent les m&oelig;urs d'Ovide et de sa maîtresse, tel est
-le caractère de leurs amours.</p>
-
-<p>«Cinthie est le premier amour de Properce, et ce
-sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux.
-Cinthie aime trop la parure; il lui demande de fuir le
-luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même à
-plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne
-se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et
-pris de vin. Il la trouve endormie; elle est longtemps
-sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses
-mêmes la réveillent; elle ouvre enfin ses yeux et lui
-fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher
-de Cinthie; il fait à cet ami l'éloge de sa beauté,
-de ses talents. Il est menacé de la perdre: elle part
-avec un militaire; elle veut suivre les camps, elle s'expose
-à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte
-point, il pleure, il fait des v&oelig;ux pour qu'elle
-soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'elle
-a quittée; il ira au-devant des étrangers qui l'auront
-vue; il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle
-est touchée de tant d'amour. Elle quitte le soldat et
-reste avec le poète. Il remercie Apollon et les muses;
-il est ivre de son bonheur. Ce bonheur est bientôt troublé
-par de nouveaux accès de jalousie, interrompu
-par l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie,
-il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en
-font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye pas,
-il ne craint que de perdre Cinthie; qu'il soit sûr
-qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.</p>
-
-<p>«Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré
-de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. Il fait
-le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa
-beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour
-le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie
-son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est
-aimable, se déshonore dans toute la ville par des
-aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus
-l'aimer sans honte. Il en rougit, mais il ne peut se
-détacher d'elle. Il sera son amant, son époux; jamais
-il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent
-encore. Cinthie est jalouse, il la rassure. Jamais il
-n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une
-seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes.
-Il n'en possède jamais assez, il est insatiable de plaisirs.
-Il faut, pour le rappeler à lui-même, que Cinthie
-l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives
-que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir.
-Il se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme
-à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre
-et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement
-est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans
-un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse
-la table, lui jette les coupes à la tête; il trouve
-cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à
-rompre sa chaîne; il veut partir; il va voyager dans la
-Grèce; il fait tout le plan de son voyage, mais il renonce
-à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux
-outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir,
-elle le rend la risée de ses rivaux; mais une maladie
-vient la saisir, elle meurt. Elle lui reproche ses infidélités,
-ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses
-derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les
-apparences, lui fut toujours fidèle. Telles sont les
-m&oelig;urs et les aventures de Properce et de sa maîtresse;
-telle est en abrégé l'histoire de leurs amours. Voilà la
-femme qu'une âme comme celle de Properce fut
-réduite à aimer.</p>
-
-<p>«Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais
-jamais inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui
-portent souvent çà et là leurs hommages, mais qui
-reviennent toujours reprendre la même chaîne. Corinne
-et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales: elles
-n'en ont particulièrement aucune. La muse de ces deux
-poètes est fidèle si leur amour ne l'est pas, et aucun
-autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie ne figure
-dans leurs vers. Tibulle, amant et poète plus tendre,
-moins vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a
-pas la même constance. Trois beautés sont l'une après
-l'autre les objets de son amour et de ses vers. Délie
-est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée.
-Tibulle a perdu sa fortune, mais il lui reste la campagne
-et Délie; qu'il la possède dans la paix des champs,
-qu'il puisse en expirant presser la main de Délie dans
-la sienne; qu'elle suive en pleurant sa pompe funèbre,
-il ne forme point d'autres v&oelig;ux. Délie est enfermée
-par un mari jaloux: il pénétrera dans sa prison malgré
-les Argus et les triples verrous. Il oubliera dans
-ses bras toutes ses peines. Il tombe malade, et Délie
-seule l'occupe, il l'engage à être toujours chaste, <i>à
-mépriser l'or</i>, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu
-d'elle. Mais Délie ne suit point ce conseil. Il a cru
-pouvoir supporter son infidélité: il y succombe et
-demande grâce à Délie et à Vénus. Il cherche dans le
-vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni
-adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il
-s'adresse au mari de Délie, trompé comme lui; il lui
-révèle toutes les ruses dont elle se sert pour attirer et
-pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder,
-qu'il la lui confie: il saura bien les écarter et garantir
-de leurs pièges celle qui les outrage tous deux. Il
-s'apaise, il revient à elle, il se souvient de la mère de
-Délie, qui protégeait leurs amours; le souvenir de
-cette bonne femme rouvre son c&oelig;ur à des sentiments
-tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais
-elle en a bientôt de plus graves. Elle s'est laissé corrompre
-par l'or et les présents, elle est à un autre, à
-d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne honteuse, et
-lui dit adieu pour toujours.</p>
-
-<p>«Il passe sous les lois de Némésis et n'en est pas
-plus heureux; elle n'aime que l'or, et se soucie peu
-des vers et des dons du génie. Némésis est une femme
-avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice,
-mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé.
-Il tâche de la fléchir par des images touchantes. Elle
-a perdu sa jeune s&oelig;ur; il ira pleurer sur son tombeau,
-et confier ses chagrins à cette tendre muette. Les
-mânes de la s&oelig;ur de Némésis s'offenseront des larmes
-que Némésis fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser
-leur colère. La triste image de sa s&oelig;ur viendrait la
-nuit troubler son sommeil&hellip; Mais ces tristes souvenirs
-arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce
-prix acheter même le bonheur. Nééra est sa troisième
-maîtresse. Il a joui longtemps de son amour; il ne
-demande aux dieux que de vivre et mourir avec elle;
-mais elle part, elle est absente; il ne peut s'occuper
-d'elle, il ne demande qu'elle aux dieux; il a vu en
-songe Apollon, qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne.
-Il refuse de croire à ce songe; il ne pourrait
-survivre à ce malheur, et cependant ce malheur existe.
-Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné.
-Tel fut le caractère et le sort de Tibulle, tel est le triple
-et assez triste roman de ses amours.</p>
-
-<p>«C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie
-domine, qu'elle donne même au plaisir une teinte de
-rêverie et de tristesse qui en fait le charme. S'il y eut
-un poète ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut
-Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime
-si bien <i>sont en lui</i>, il ne songe pas plus que les deux
-autres à les chercher ou à les faire naître chez ses maîtresses:
-leurs grâces, leur beauté, sont tout ce qui
-l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il
-regrette; leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce
-qui le tourmente. De toutes ces femmes devenues célèbres
-par les vers de trois grands poètes, Cinthie paraît
-la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à
-tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais,
-pour tous ces talents, qui étaient souvent ceux des
-courtisanes d'un certain ordre, elle n'en vaut pas
-mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins en
-ce qui la gouverne; et Properce, qui vante une ou deux
-fois seulement en elle ce goût pour les arts, n'en est
-pas moins, dans sa passion pour elle, maîtrisé par une
-tout autre puissance.</p>
-
-<p>Ces grands poètes furent apparemment au nombre
-des âmes les plus tendres et les plus délicates de leur
-siècle, et voilà pourtant qui ils aimèrent et comment
-ils aimèrent. Ici il faut faire abstraction de toute considération
-littéraire. Je ne leur demande qu'un témoignage
-sur leur siècle; et dans deux mille ans un roman
-de Ducray-Duminil sera un témoignage de nos m&oelig;urs.</p>
-
-
-<h4>XCIII <i>bis</i>.</h4>
-
-<p>Un de mes grands regrets, c'est de n'avoir pu voir
-Venise de 1760<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>; une suite de hasards heureux avait
-réuni apparemment, dans ce petit espace, et les institutions
-politiques et les opinions les plus favorables au
-bonheur de l'homme. Une douce volupté donnait à
-tous un bonheur facile. Il n'y avait point de combat
-intérieur et point de crimes. La sérénité était sur tous
-les visages, personne ne songeait à paraître plus riche,
-l'hypocrisie ne menait à rien. Je me figure que ce
-devait être le contraire de Londres en 1822.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Voyage du président de Brosses en Italie, voyage d'Eustace,
-de Sharp, de Smolett.</p>
-</div>
-
-<h4>XCIV</h4>
-
-<p>Si vous remplacez le manque de sécurité personnelle
-par la juste crainte de manquer d'argent, vous verrez
-que les États-Unis d'Amérique, par rapport à la passion
-dont nous essayons une monographie, ressemblent
-beaucoup à l'antiquité.</p>
-
-<p>En parlant des esquisses plus ou moins imparfaites
-de l'amour-passion que nous ont laissées les anciens,
-je vois que j'ai oublié les <i>Amours de Médée</i> dans <i>l'Argonautique</i>.
-Virgile les a copiées dans sa Didon. Comparez
-cela à l'amour tel qu'il est dans un roman
-moderne: le doyen de Killerine, par exemple.</p>
-
-
-<h4>XCV</h4>
-
-<p>Le roman sent les beautés de la nature et des arts
-avec une force, une profondeur, une justesse étonnantes;
-mais, s'il se met à vouloir raisonner sur ce
-qu'il sent avec tant d'énergie, c'est à faire pitié.</p>
-
-<p>C'est peut-être que le sentiment lui vient de la
-nature, et sa logique, du gouvernement.</p>
-
-<p>On voit sur-le-champ pourquoi les beaux arts, hors
-de l'Italie, ne sont qu'une mauvaise plaisanterie; on en
-raisonne mieux, mais le public ne sent pas.</p>
-
-
-<h4>XCVI</h4>
-
-<div class="date">Londres, 26 novembre 1821.</div>
-<p>Un homme fort raisonnable, et qui est arrivé hier
-de Madras, me dit en deux heures de conversation ce
-que je réduis aux vingt lignes suivantes:</p>
-
-<p>«Ce <i>sombre</i>, qu'une cause inconnue fait peser sur
-le caractère anglais, pénètre si avant dans les c&oelig;urs,
-qu'au bout du monde, à Madras, quand un Anglais
-peut obtenir quelques jours de vacance, il quitte bien
-vite la riche et florissante Madras pour venir se dérider
-dans la petite ville française de Pondichéry, qui, sans
-richesses et presque sans commerce, fleurit sous l'administration
-paternelle de M. Dupuy. A Madras on
-boit du vin de Bourgogne à trente-six francs la bouteille;
-la pauvreté des Français de Pondichéry fait
-que, dans les sociétés les plus distinguées, les rafraîchissements
-consistent en grands verres d'eau. Mais
-on y rit.»</p>
-
-<p>Maintenant il y a plus de liberté en Angleterre qu'en
-Prusse. Le climat est le même que celui de K&oelig;nigsberg,
-de Berlin, de Varsovie, villes qui sont loin de
-marquer par leur tristesse. Les classes ouvrières y ont
-moins de sécurité et y boivent tout aussi peu de vin
-qu'en Angleterre; elles sont beaucoup plus mal vêtues.</p>
-
-<p>Les aristocraties de Venise et de Vienne ne sont pas
-tristes.</p>
-
-<p>Je ne vois qu'une différence: dans les pays gais, on
-lit peu la Bible et il y a de la galanterie. Je demande
-pardon de revenir souvent sur une démonstration dont
-je doute. Je supprime vingt faits dans le sens du précédent.</p>
-
-
-<h4>XCVII</h4>
-
-<p>Je viens de voir, dans un beau château près de Paris,
-un jeune homme très joli, fort spirituel, très riche, de
-moins de vingt ans; le hasard l'y a laissé presque seul,
-et pendant longtemps, avec une fort belle fille de dix-huit
-ans, pleine de talents, de l'esprit le plus distingué,
-fort riche aussi. Qui ne se serait attendu à une passion?
-Rien moins que cela, l'affectation était si grande chez
-ces deux jolies créatures, que chacune n'était occupée
-que de soi et de l'effet qu'elle devait produire.</p>
-
-
-<h4>XCVIII</h4>
-
-<p>J'en conviens, dès le lendemain d'une grande action,
-un orgueil sauvage a fait tomber ce peuple dans toutes
-les fautes et les niaiseries qui se sont présentées.
-Voici pourtant ce qui m'empêche d'effacer les louanges
-que je donnais autrefois à ce représentant du moyen
-âge.</p>
-
-<p>La plus jolie femme de Narbonne est une jeune
-Espagnole à peine âgée de vingt ans, qui vit là fort
-retirée avec son mari, Espagnol aussi et officier en
-demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps,
-de donner un soufflet à un fat: le lendemain, sur le
-champ de bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole;
-nouveau déluge de propos affectés: «Mais, en
-vérité, c'est une horreur! comment avez-vous pu dire
-cela à votre femme? madame vient pour empêcher
-notre combat!»&mdash;<i>Je viens vous enterrer</i>, répond la
-jeune Espagnole.</p>
-
-<p>Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme. Le
-résultat ne démentit pas la fierté du propos. Cette
-action eût passé pour peu convenable en Angleterre.
-Donc la fausse décence diminue le peu de bonheur qui
-se trouve ici-bas.</p>
-
-
-<h4>XCIX</h4>
-
-<p>L'aimable Donézan disait hier: «Dans ma jeunesse,
-et jusque bien avant dans ma carrière, puisque j'avais
-cinquante ans en 89, les femmes portaient de la poudre
-dans leurs cheveux.</p>
-
-<p>«Je vous avouerai qu'une femme sans poudre me
-fait répugnance; la première impression est toujours
-d'une femme de chambre qui n'a pas eu le loisir de
-faire sa toilette.»</p>
-
-<p>Voilà la seule raison contre Shakespeare et en faveur
-des unités.</p>
-
-<p>Les jeunes gens ne lisant que la Harpe, le goût des
-grands toupets poudrés, comme ceux que portait la feue
-reine Marie-Antoinette, peut encore durer quelques
-années. Je connais aussi des gens qui méprisent le Corrège
-et Michel-Ange, et certes, M. Donézan était
-homme d'infiniment d'esprit.</p>
-
-
-<h4>C</h4>
-
-<p>Froide, brave, calculatrice, méfiante, discutante,
-ayant toujours peur d'être électrisée par quelqu'un qui
-pourrait se moquer d'elle, absolument libre d'enthousiasme,
-un peu jalouse des gens qui ont vu de grandes
-choses à la suite de Napoléon, telle était la jeunesse
-de ce temps-là, plus estimable qu'aimable. Elle amenait
-forcément le gouvernement au rabais du centre
-gauche. Ce caractère de la jeunesse se retrouvait jusque
-parmi les conscrits dont chacun n'aspire qu'à finir
-son temps.</p>
-
-<p>Toutes les éducations, données exprès ou par hasard,
-forment les hommes pour une certaine époque de la
-vie. L'éducation du siècle de Louis XV plaçait à vingt-cinq
-ans le plus beau moment de ses élèves<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> M. de Francueil, quand il portait trop de poudre. Mémoires
-de M<sup>me</sup> d'Épinay.</p>
-</div>
-<p>C'est à quarante que les jeunes gens de ce temps-là
-seront le mieux, ils auront perdu la méfiance et la prétention,
-et gagné l'aisance et la gaieté.</p>
-
-
-<h4>CI<br />
-Discussion entre l'homme de bonne foi et l'homme d'Académie.</h4>
-
-<p>«Dans cette discussion avec l'académicien, toujours
-l'académicien se sauvait en reprenant de petites dates
-et autres semblables erreurs de peu d'importance; mais
-la conséquence et qualification naturelle des choses, il
-niait toujours, ou semblait ne pas entendre: par exemple,
-que Néron eût été cruel empereur ou Charles II
-parjure. Or, comment prouver de telles choses, ou, les
-prouvant, ne pas arrêter la discussion générale et en
-perdre le fil?»</p>
-
-<p>«Telle manière de discussion ai-je toujours vue
-entre telles gens, dont l'un ne cherche que vérité et
-avancement en icelle, l'autre faveur de son maître ou
-parti, et gloire du bien dire. Et j'ai estimé grande
-duperie et perdement de temps en l'homme de bonne
-loi de s'arrêter à parler avec lesdits académiciens.»
-(&OElig;uvres badines de Guy Allard de Voiron)</p>
-
-
-<h4>CII</h4>
-
-<p>Il n'y a qu'une très petite partie de l'art d'être heureux
-qui soit une science exacte, une sorte d'échelle
-sur laquelle on soit assuré de monter sur un échelon
-chaque siècle: c'est celle qui dépend du gouvernement:
-(encore ceci n'est-il qu'une théorie, je vois les Vénitiens
-de 1770 plus heureux que les gens de Philadelphie
-d'aujourd'hui).</p>
-
-<p>Du reste, l'art d'être heureux est comme la poésie;
-malgré le perfectionnement de toutes choses, Homère,
-il y a deux mille sept cents ans, avait plus de talent
-que lord Byron.</p>
-
-<p>En lisant attentivement Plutarque, je crois m'apercevoir
-qu'on était plus heureux en Sicile du temps de
-Dion, quoiqu'on n'eût ni imprimerie ni punch à la
-glace, que nous ne savons l'être aujourd'hui.</p>
-
-<p>J'aimerais mieux être un Arabe du <small>V</small><sup>e</sup> siècle qu'un
-Français du <small>XIX</small><sup>e</sup>.</p>
-
-
-<h4>CIII</h4>
-
-<p>Ce n'est jamais cette illusion qui renaît et se détruit à
-chaque seconde que l'on va chercher au théâtre, mais
-l'occasion de prouver à son voisin, ou du moins à soi-même,
-si l'on a la contrariété de n'avoir point de voisin,
-que l'on a bien lu son la Harpe et que l'on est
-homme de goût. C'est un plaisir de vieux pédant que
-se donne la jeunesse.</p>
-
-
-<h4>CIV</h4>
-
-<p>Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime
-et qu'elle aime <i>plus que la vie</i>.</p>
-
-
-<h4>CV</h4>
-
-<p>La cristallisation ne peut pas être excitée par des
-hommes-copies, et les rivaux les plus dangereux sont
-les plus différents.</p>
-
-
-<h4>CVI</h4>
-
-<p>Dans une société très avancée, l'<i>amour-passion</i> est
-aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages.</p>
-
-<div class="attr">M.</div>
-
-<h4>CVII</h4>
-
-<p>Sans les nuances, avoir une femme qu'on adore ne
-serait pas un bonheur et même serait impossible.</p>
-
-<div class="date">L. 7 octobre.</div>
-
-<h4>CVIII</h4>
-
-<p>D'où vient l'intolérance des stoïciens? de la même
-source que celles des dévots outrés. Ils ont de l'humeur
-parce qu'ils luttent contre la nature, qu'ils se
-privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient s'interroger
-de bonne foi sur la haine qu'ils portent à ceux qui
-professent une morale moins sévère, ils s'avoueraient
-qu'elle naît de la jalousie secrète d'un bonheur qu'ils
-envient et qu'ils se sont interdit, <i>sans croire</i> aux
-récompenses qui les dédommageraient de leurs sacrifices.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Diderot.</span></div>
-
-<h4>CIX</h4>
-
-<p>Les femmes qui ont habituellement de l'humeur
-pourraient se demander si elles suivent le système de
-conduite qu'elles <i>croient sincèrement</i> le chemin du
-bonheur. N'y a-t-il pas un peu de manque de courage
-accompagné d'un peu de vengeance basse au fond du
-c&oelig;ur d'une prude? Voir la mauvaise humeur de
-M<sup>me</sup> Deshoulières dans ses derniers jours (Notice de
-M. Lemontey).</p>
-
-
-<h4>CX</h4>
-
-<p>Rien de plus indulgent, parce que rien n'est plus
-heureux, que la vertu de bonne foi; mais mistress Hutchinson
-elle-même manque d'indulgence.</p>
-
-
-<h4>CXI</h4>
-
-<p>Immédiatement après ce bonheur vient celui d'une
-femme jeune, jolie, facile, qui ne se fait point de reproches.
-A Messine on disait du mal de la contessina
-Vicenzella: «Que voulez-vous? disait-elle, je suis
-jeune, libre, riche, et peut-être pas laide. J'en souhaite
-autant à toutes les femmes de Messine.» Cette
-femme charmante, et qui ne voulut jamais avoir pour
-moi que de l'amitié, est celle qui m'a fait connaître les
-douces poésies de l'abbé Melli, en dialecte sicilien;
-poésies délicieuses, quoique gâtées encore par la
-mythologie.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Delfante.</span></div>
-
-<h4>CXII</h4>
-
-<p>Le public de Paris a une capacité d'attention, c'est
-trois jours, après quoi, présentez-lui la mort de Napoléon
-ou la condamnation de M. Béranger à deux mois
-de prison, absolument la même sensation ou le même
-manque de tact à qui en reparle le quatrième jour.
-Toute grande capitale doit-elle être ainsi, ou cela
-tient-il à la bonté et à la légèreté parisienne? Grâce à
-l'orgueil aristocratique et à la timidité souffrante, Londres
-n'est qu'une nombreuse collection d'ermites. Ce
-n'est pas une capitale. Vienne n'est qu'une oligarchie
-de deux cents familles environnées de cent cinquante
-mille artisans ou domestiques qui les servent. Ce
-n'est pas là non plus une capitale. Naples et Paris,
-les deux seules capitales (Extrait des <i>Voyages de
-Birkbeck</i>, page 371).</p>
-
-
-<h4>CXIII</h4>
-
-<p>S'il était une époque où, d'après les théories vulgaires,
-appelées raisonnables par les hommes communs,
-la prison pût être supportable, ce serait celle où,
-après une détention de plusieurs années, un pauvre
-prisonnier n'est plus séparé que par un mois ou deux
-du moment qui doit le mettre en liberté. Mais la <i>cristallisation</i>
-en ordonne autrement. Le dernier mois est
-plus pénible que les trois dernières années. M. d'Hotelans
-a vu à la maison d'arrêt de Melun plusieurs
-prisonniers détenus depuis longtemps, parvenus à
-quelques mois du jour qui devait les rendre à la liberté,
-<i>mourir</i> d'impatience.</p>
-
-
-<h4 id="ch63">CXIV</h4>
-
-<p>Je ne puis résister au plaisir de transcrire une lettre
-écrite en mauvais anglais par une jeune Allemande.
-Il est donc prouvé qu'il y a des amours constantes, et
-tous les hommes de génie ne sont pas des Mirabeau.
-Klopstock, le grand poète, passe à Hambourg pour
-avoir été un homme aimable; voici ce que sa jeune
-femme écrivait à une amie intime:</p>
-
-<p lang="en" xml:lang="en">«After having seen him two hours, I was obliged
-to pass the evening in a company, which never had
-been so wearisome to me. I could not speak, I could
-not play; I thought I saw nothing but Klopstock; I
-saw him the next day, and the following and we
-were very seriously friends. But the fourth day he departed.
-It was a strong hour the hour of his departure!
-He wrote soon after; from that time our correspondence
-began to be a very diligent one. I sincerely
-believed my love to be friendship. I spoke with my
-friends of nothing but Klopstock, and showed his letters.
-They raillied at me and said I was in love. I raillied
-then again, and said that they must have a very
-friendshipless heart, if they had no idea of friendship
-to a man as well as to a woman. Thus it continued
-eight months, in which time my friends found as much
-love in Klopstock's letters as in me. I perceived it
-likewise, but I would not believe it. At the last
-Klopstock said plainly that he loved; and I startled as
-for a wrong thing; I answered that it was no love,
-but friendship, as it was what I felt for him; we had
-not seen one another enough to love (as if love must
-have more time than friendship). This was sincerely
-my meaning, and I had this meaning till Klopstock
-came again to Hamburg. This he did a year after we
-had seen one another the first time. We saw, we
-were friends, we loved; and a short time after, I
-could even tell Klopstock that I loved. But we were
-obliged to part again, and wait two years for our wedding.
-My mother would not let marry me a stranger.
-I could marry then without her consent, as by the
-death of my father my fortune depended not on her;
-but this was a horrible idea for me; and thank heaven
-that I have prevailed by prayers! At this time
-knowing Klopstock, she loves him as her lifely son,
-and thanks god that she has not persisted. We married
-and I am the happiest wife in the world. In
-some few months it will be four years that I am so
-happy&hellip;» (<i>Correspondence of Richardson</i>, vol. III,
-page 147.)</p>
-
-
-<h4>CXV</h4>
-
-<p>Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui
-sont commandées par une vraie passion.</p>
-
-
-<h4>CXVI</h4>
-
-<p>Pour être heureuse avec la facilité des m&oelig;urs, il
-faut une simplicité de caractère qu'on trouve en Allemagne,
-en Italie, mais jamais en France.</p>
-
-<div class="attr">La duchesse de C&hellip;</div>
-
-<h4>CXVII</h4>
-
-<p>Par orgueil, les Turcs privent leurs femmes de tout
-ce qui peut donner un aliment à la cristallisation. Je
-vis depuis trois mois chez un peuple où, par orgueil,
-les gens titrés en seront bientôt là.</p>
-
-<p>Les hommes appellent <i>pudeur</i> les exigences d'un
-orgueil rendu fou par l'aristocratie. Comment oser
-manquer à la pudeur? Aussi, comme à Athènes, les
-gens d'esprit ont une tendance marquée à se réfugier
-auprès des courtisanes, c'est-à-dire auprès de ces
-femmes qu'une faute éclatante a mises à l'abri des
-affectations de la <i>pudeur</i> (<i>Vie de Fox</i>).</p>
-
-<div class="section"></div>
-<h4>CXVIII</h4>
-
-<p>Dans le cas d'amour empêché par victoire trop
-prompte, j'ai vu la cristallisation chez les caractères
-tendres chercher à se former après. Elle dit en riant:
-«Non, je ne t'aime pas.»</p>
-
-
-<h4>CXIX</h4>
-
-<p>L'éducation actuelle des femmes, ce mélange bizarre
-de pratiques pieuses et de chansons fort vives (<i lang="it" xml:lang="it">di piacer
-mi balza il cor</i> de la <i lang="it" xml:lang="it">Gazza ladra</i>), est la chose du
-monde la mieux calculée pour éloigner le bonheur.
-Cette éducation fait les têtes les plus inconséquentes.
-M<sup>me</sup> de R&hellip; qui craignait la mort, vient de mourir
-parce qu'elle trouvait drôle de jeter les médecines par
-la fenêtre. Ces pauvres petites femmes prennent l'inconséquence
-pour de la gaieté, parce que la gaieté est
-souvent inconséquente en apparence. C'est comme l'Allemand
-qui se fait vif en se jetant par la fenêtre.</p>
-
-
-<h4>CXX</h4>
-
-<p>La vulgarité, éteignant l'imagination, produit sur-le-champ
-pour moi l'ennui mortel: la charmante comtesse
-K&hellip; me montrant ce soir les lettres de ses amants, que
-je trouve grossières.</p>
-
-<div class="date">Forlì, 17 mars. Henri.</div>
-<p>L'imagination n'était pas éteinte; elle était seulement
-fourvoyée, et, par répugnance, cessait bien vite
-de se figurer la grossièreté de ces plats amants.</p>
-
-
-<h4 id="ch64">CXXI<br />
-Rêverie métaphysique.</h4>
-
-<div class="date">Belgirate, 26 octobre 1816.</div>
-<p>Pour peu qu'une véritable passion rencontre de contrariétés,
-elle produit vraisemblablement plus de malheur
-que de bonheur; cette idée peut n'être pas vraie
-pour une âme tendre, mais elle est d'une évidence
-parfaite pour la majeure partie des hommes, et en
-particulier pour les froids philosophes qui, en fait de
-passions, ne vivent presque que de curiosité et d'amour-propre.</p>
-
-<p>Ce qui précède, je le disais hier soir à la contessina
-Fulvia, en nous promenant sur la terrasse de l'Isola-Bella,
-à l'orient, près du grand pin. Elle me répondit:
-«Le malheur produit une beaucoup plus forte impression
-sur l'existence humaine que le plaisir.</p>
-
-<p>«La première vertu de tout ce qui prétend à nous
-donner du plaisir, c'est de frapper fort.</p>
-
-<p>«Ne pourrait-on pas dire que, la vie elle-même
-n'étant faite que de sensations, le goût universel de
-tous les êtres qui ont vie est d'être avertis qu'ils
-vivent par les sensations les plus fortes possibles? Les
-gens du Nord ont peu de vie; voyez la lenteur de leurs
-mouvements. Le <i lang="it" xml:lang="it">dolce farniente</i> des Italiens, c'est le
-plaisir de jouir des émotions de son âme, mollement
-étendu sur un divan, plaisir impossible si l'on court
-toute la journée à cheval ou dans un droski, comme
-l'Anglais ou le Russe. Ces gens mourraient d'ennui sur
-un divan. Il n'y a rien à regarder dans leurs âmes.</p>
-
-<p>«L'amour donne les sensations les plus fortes possibles;
-la preuve en est que, dans ces moments d'<i>inflammation</i>,
-comme diraient les physiologistes, le c&oelig;ur
-forme ces <i>alliances de sensations</i> qui semblent si
-absurdes aux philosophes Helvétius, Buffon et autres.
-Luizina, l'autre jour, s'est laissé tomber dans le lac,
-comme vous savez; c'est qu'elle suivait des yeux une
-feuille de laurier détachée de quelque arbre de l'Isola-Madre
-(îles Borromées). La pauvre femme m'a avoué
-qu'un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une
-branche de laurier dans le lac, et lui disait: «Vos
-cruautés et les calomnies de votre amie m'empêchent
-de profiter de la vie et d'acquérir quelque gloire.»</p>
-
-<p>«Une âme qui, par l'effet de quelque grande passion,
-ambition, jeu, amour, jalousie, guerre, etc., a
-connu les moments d'angoisse et d'extrême malheur,
-par une bizarrerie bien incompréhensible, <i>méprise</i> le
-bonheur d'une vie tranquille et où tout semble fait à
-souhait: un joli château dans une position pittoresque,
-beaucoup d'aisance, une bonne femme, trois jolis enfants,
-des amis aimables et en quantité, ce n'est là qu'une
-faible esquisse de tout ce que possède notre hôte, le
-général C&hellip; et cependant vous savez qu'il a dit être
-tenté d'aller à Naples prendre le commandement d'une
-guérilla. Une âme faite pour les passions sent d'abord
-que cette vie heureuse l'<i>ennuie</i>, et peut-être aussi
-qu'elle ne lui donne que des idées communes. «Je
-voudrais, vous disait C&hellip;, n'avoir jamais connu la
-fièvre des grandes passions, et pouvoir me payer de
-l'apparent bonheur sur lequel on me fait tous les
-jours de si sots compliments, auxquels, pour comble
-d'horreur, je suis forcé de répondre avec grâce.»
-Moi, philosophe, j'ajoute: «Voulez-vous une millième
-preuve que nous ne sommes pas faits par un être
-bon? c'est que le <i>plaisir</i> ne produit pas peut-être la
-moitié autant d'impression sur notre être que la <i>douleur</i><a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>&hellip;»
-La contessina m'a interrompu: «Il y a peu
-de peines morales dans la vie qui ne soient rendues
-chères par l'<i>émotion</i> qu'elles excitent; s'il y a un
-grain de générosité dans l'âme, ce plaisir se centuple.
-L'homme condamné à mort en 1815, et sauvé par
-hasard (M. de Lavalette par exemple), s'il marchait
-au supplice avec courage, doit se rappeler ce moment
-dix fois par mois; le lâche qui mourait en pleurant
-et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jeté dans
-le lac, <i>Rob Roy</i>, III, 120), s'il est aussi sauvé par le
-hasard, ne peut tout au plus se souvenir avec plaisir
-de cet instant qu'à cause de la circonstance qu'<i>il a
-été sauvé</i>, et non pour les trésors de générosité qu'il
-a découverts en lui-même, et qui ôtent à l'avenir
-toutes ses craintes.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Voir l'analyse du <i>principe ascétique</i>, Bentham, <i>Traité de
-législation</i>, tome I.</p>
-
-<p>On fait plaisir à un être <i>bon</i> en se faisant souffrir.</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Moi</span>.&mdash;«L'amour, même malheureux, donne à une
-âme tendre, pour qui la <i>chose imaginée est la chose
-existante</i>, des trésors de jouissance de cette espèce;
-il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté
-chez soi et chez ce qu'on aime. Que de fois Salviati
-n'a-t-il pas entendu Léonore lui dire, comme M<sup>lle</sup> Mars
-dans les <i>Fausses Confidences</i>, avec son sourire enchanteur:
-«Eh bien! oui, je vous aime!» Or, voilà de ces
-illusions qu'un esprit sage n'a jamais.</p>
-
-<p><span class="sc">Fulvia</span>, <i>levant les yeux au ciel</i>.&mdash;«Oui, pour vous
-et pour moi, l'amour, même malheureux, pourvu que
-notre admiration pour l'objet aimé soit infinie, est le
-premier des bonheurs.»</p>
-
-<p>(Fulvia a vingt-trois ans; c'est la beauté la plus célèbre
-de ***; ses yeux étaient divins en parlant ainsi et
-se levant vers ce beau ciel des îles Borromées, à minuit;
-les astres semblaient lui répondre. J'ai baissé les yeux,
-et n'ai plus trouvé de raisons philosophiques pour la
-combattre. Elle a continué.) Et tout ce que le monde
-appelle le bonheur ne vaut pas ses peines. Je crois que
-le mépris seul peut guérir de cette passion; non pas
-un mépris trop fort, ce serait un supplice, mais, par
-exemple, pour vous autres hommes, voir l'objet que
-vous adorez aimer un homme grossier et prosaïque, ou
-vous sacrifier aux jouissances du luxe aimable et délicat
-qu'elle trouve chez son amie.</p>
-
-
-<h4>CXXII</h4>
-
-<p>Vouloir, c'est avoir le courage de s'exposer à un
-inconvénient; s'exposer ainsi, c'est tenter le hasard,
-c'est jouer. Il y a des militaires qui ne peuvent vivre
-sans ce jeu: c'est ce qui les rend insupportables dans
-la vie de famille.</p>
-
-
-<h4>CXXIII</h4>
-
-<p>Le général Teulié me disait ce soir qu'il avait découvert
-que ce qui le rendait d'une sécheresse et d'une
-stérilité si abominable quand il y avait dans le salon
-des femmes affectées, c'est qu'il avait ensuite une honte
-amère d'avoir exposé ses sentiments avec feu devant
-de tels êtres. (Et quand il ne parlait pas avec son âme,
-fût-ce de Polichinelle, il n'avait rien à dire. Je voyais
-du reste qu'il ne savait sur rien la phrase convenue et
-de bon ton. Il était par là réellement ridicule et baroque
-aux yeux des femmes affectées. Le ciel ne l'avait
-pas fait pour être élégant.)</p>
-
-
-<h4>CXXIV</h4>
-
-<p>A la cour, l'i*** est de mauvais ton, parce qu'il est
-censé qu'elle est contre l'intérêt des princes: l'i*** est
-aussi de mauvais ton en présence des jeunes filles, cela
-les empêcherait de trouver un mari. Il faut convenir
-que s* D*** e***, il doit lui être agréable d'être honoré
-pour de tels motifs.</p>
-
-
-<h4>CXXV</h4>
-
-<p>Dans l'âme d'un grand peintre ou d'un grand poète,
-l'amour est divin comme centuplant le domaine et les
-plaisirs de l'art, dont les beautés donnent à son âme le
-pain quotidien. Que de grands artistes qui ne se doutent
-ni de leur âme ni de leur génie! Souvent ils se
-croient un médiocre talent pour la chose qu'ils adorent,
-parce qu'ils ne sont pas d'accord avec les eunuques
-du sérail, les la Harpe, etc.: pour ces gens-là,
-même l'amour malheureux est bonheur.</p>
-
-
-<h4>CXXVI</h4>
-
-<p>L'image du premier amour est la plus généralement
-touchante; pourquoi? c'est qu'il est presque le même
-dans tous les pays, de tous les caractères. Donc ce premier
-amour n'est pas le plus passionné.</p>
-
-
-<h4>CXXVII</h4>
-
-<p>La raison! la raison! Voilà ce qu'on crie toujours à
-un pauvre amant. En 1760, dans le moment le plus
-animé de la guerre de Sept ans, Grimm écrivait:
-«&hellip; Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'eût
-prévenu cette guerre avant qu'elle éclatât, en cédant la
-Silésie. En cela il eût fait une action très sage. Combien
-de maux il aurait prévenus! Que peut avoir de
-commun la possession d'une province avec le bonheur
-d'un roi? et le grand électeur n'était-il pas un prince
-très heureux et très respecté sans posséder la Silésie?
-Voilà comment un roi aurait pu se conduire en suivant
-les préceptes de la plus saine raison, et je ne sais
-comment il serait arrivé que ce roi eût été l'objet des
-mépris de toute la terre, tandis que Frédéric, sacrifiant
-tout au <i>besoin</i> de conserver la Silésie, s'est couvert
-d'une gloire immortelle.</p>
-
-<p>«Le fils de Cromwell a sans doute fait l'action la plus
-sage qu'un homme puisse faire; il a préféré l'obscurité
-et le repos à l'embarras et au danger de gouverner
-un peuple sombre, fougueux et fier. Ce sage a été
-méprisé de son vivant et par la postérité, et son père
-est resté un grand homme au jugement des nations.</p>
-
-<p>«La <i>Belle Pénitente</i> est un sujet sublime du théâtre
-espagnol<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>, gâté en anglais et en français par Otway et
-Colardeau. Caliste a été violée par un homme qu'elle
-adore, que les fougues d'orgueil de son caractère rendent
-odieux, mais que ses talents, son esprit, les grâces
-de sa figure, tout enfin concourt à rendre séduisant.
-Lothario eût été trop aimable s'il eût su modérer de
-coupables transports; du reste, une haine héréditaire
-et atroce divise sa famille et celle de la femme qu'il
-aime. Ces familles sont à la tête des deux factions qui
-partagent une ville d'Espagne durant les horreurs du
-moyen âge. Sciolto, le père de Caliste, est le chef de
-l'autre faction, qui, dans ce moment, a le dessus; il
-sait que Lothario a eu l'insolence de vouloir séduire
-sa fille. La faible Caliste succombe sous les tourments
-de sa honte et de sa passion. Son père est parvenu à
-faire donner à son ennemi le commandement d'une
-armée navale, qui part pour une expédition lointaine
-et dangereuse, où probablement Lothario trouvera la
-mort. Dans la tragédie de Colardeau, il vient donner
-cette nouvelle à sa fille. A ces mots, la passion de
-Caliste s'échappe:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Voir les romances espagnoles et danoises du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle;
-elles paraîtraient plates ou grossières au goût français.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">«O dieux!</div>
-<div class="verse">«Il part!&hellip; vous l'ordonnez!&hellip; il a pu s'y résoudre?</div>
-</div>
-
-<p>«Jugez du danger de cette situation; un mot de
-plus, et Sciolto va être éclairé sur la passion de sa fille
-pour Lothario. Ce père confondu s'écrie:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«Qu'entends-je? me trompé-je? où s'égarent tes v&oelig;ux?</div>
-</div>
-
-<p>«A cela Caliste, revenue à elle-même, répond:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux,</div>
-<div class="verse">«Qu'il périsse!</div>
-</div>
-
-<p>«Par ces mots, Caliste étouffe les soupçons naissants
-de son père, et c'est cependant sans artifice, car
-le sentiment qu'elle exprime est vrai. L'existence d'un
-homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit empoisonner
-sa vie, fût-il au bout du monde; sa mort seule
-pourrait lui rendre le repos, s'il en était pour les amants
-infortunés&hellip; Bientôt après Lothario est tué, et Caliste
-a le bonheur de mourir.</p>
-
-<p>«Voilà bien des pleurs et bien des cris pour peu de
-chose! ont dit les gens froids qui se décorent du nom
-de philosophes. Un homme hardi et violent abuse de
-la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas là de
-quoi se désoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous
-intéresser aux chagrins de Caliste. Elle n'a qu'à se
-consoler d'avoir couché avec son amant, et ce ne sera
-pas la première femme de mérite qui aura pris son
-parti sur ce malheur-là<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Grimm, tome III, page 107.</p>
-</div>
-<p>Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec
-les âmes que le ciel leur avait données, ne pouvaient
-trouver la tranquillité et le bonheur qu'en agissant
-ainsi. La conduite de ces deux derniers est éminemment
-déraisonnable, et cependant ce sont les seuls
-qu'on estime.</p>
-
-<div class="date">Sagan, 1813.</div>
-
-<h4>CXXVIII</h4>
-
-<p>La constance après le bonheur ne peut se prédire
-que d'après celle que, malgré les doutes cruels, la
-jalousie et les ridicules, on a eue avant l'intimité.</p>
-
-
-<h4>CXXIX</h4>
-
-<p>Chez une femme au désespoir de la mort de son
-amant, qui vient d'être tué à l'armée, et qui songe évidemment
-à le suivre, il faut d'abord examiner si ce
-parti n'est pas convenable; et, dans le cas de la négative,
-attaquer, par cette habitude si ancienne chez l'être
-humain, l'<i>amour de sa conversation</i>. Si cette femme a
-un ennemi, on peut lui persuader que cet ennemi a
-obtenu une lettre de cachet pour la mettre en prison.
-Si cette menace n'augmente pas son amour pour la
-mort, elle peut songer à se cacher pour éviter la prison.
-Elle se cachera trois semaines, fuyant de retraite en
-retraite; elle sera arrêtée et au bout de trois jours se
-sauvera. Alors, sous un nom supposé, on lui ménagera
-un asile dans une ville fort éloignée, et la plus différente
-possible de celle où elle était au désespoir. Mais
-qui veut se dévouer à consoler un être aussi malheureux
-et aussi nul pour l'amitié?</p>
-
-<div class="date">Varsovie, 1808.</div>
-
-<h4>CXXX</h4>
-
-<p>Les savants d'académie voient les m&oelig;urs d'un peuple
-dans sa langue: l'Italie est le pays du monde où
-l'on prononce le moins le mot d'<i>amour</i>, toujours
-<span lang="it" xml:lang="it">amicizia</span>
-et <span lang="it" xml:lang="it">avvicinar</span> (<i lang="it" xml:lang="it">amicizia</i>
-pour amour et <i lang="it" xml:lang="it">avvicinar</i>
-pour faire la cour avec succès).</p>
-
-
-<h4>CXXXI</h4>
-
-<p>Le dictionnaire de la musique n'est pas fait, n'est pas
-même commencé; ce n'est que par hasard que l'on
-trouve les phrases qui disent: <i>je suis en colère</i>, ou <i>je
-vous aime</i>, et leurs nuances. Le <i>maestro</i> ne trouve ces
-phrases que lorsqu'elles lui sont dictées par la présence
-de la passion dans son c&oelig;ur ou par son souvenir. Les
-gens qui passent le feu de la jeunesse à étudier, au
-lieu de sentir, ne peuvent donc pas être artistes: rien
-de plus simple que ce mécanisme.</p>
-
-
-<h4>CXXXII</h4>
-
-<p>L'empire des femmes est beaucoup trop grand en
-France, l'empire de la femme beaucoup trop restreint.</p>
-
-
-<h4>CXXXIII</h4>
-
-<p>La plus grande flatterie que l'imagination la plus
-exaltée saurait inventer pour l'adresser à la génération
-qui s'élève parmi nous, pour prendre possession de la
-vie, de l'opinion et du pouvoir, se trouve une vérité
-plus claire que le jour. Elle n'a rien à <i>continuer</i>, cette
-génération, elle a tout à <i>créer</i>. Le grand mérite de Napoléon
-est d'<i>avoir fait maison nette</i>.</p>
-
-
-<h4>CXXXIV</h4>
-
-<p>Je voudrais pouvoir dire quelque chose sur la <i>consolation</i>.
-On n'essaye pas assez de consoler.</p>
-
-<p>Le principe général, c'est qu'il faut tâcher de former
-une <i>cristallisation</i> la plus étrangère possible au motif
-qui a jeté dans la douleur.</p>
-
-<p>Il faut avoir le courage de se livrer à un peu d'anatomie
-pour découvrir un principe inconnu.</p>
-
-<p>Si l'on veut consulter le chapitre II de l'ouvrage de
-M. Villermé sur les prisons (Paris, 1820), on verra que
-les prisonniers <i lang="it" xml:lang="it">si maritano fra di loro</i> (c'est le mot du
-langage des prisons). Les femmes <i lang="it" xml:lang="it">si maritano anche
-fra di loro</i>, et il y a en général beaucoup de fidélité
-dans ces unions, ce qui ne s'observe pas chez les hommes,
-et qui est un effet du principe de la pudeur.</p>
-
-<p>«A Saint-Lazare, dit M. Villermé, page 96, à Saint-Lazare,
-en octobre 1818, une femme s'est donné plusieurs
-coups de couteau parce qu'elle s'est vu préférer
-une arrivante.</p>
-
-<p>«C'est ordinairement la plus jeune qui est la plus
-attachée à l'autre.»</p>
-
-
-<h4>CXXXV</h4>
-
-<p lang="it" xml:lang="it">Vivacità, leggerezza, soggettissima a prendere puntiglio,
-occupazione di ogni momento delle apparenze
-della propria esistenza agli occhi altrui: Ecco i tre
-gran caratteri di questa pianta che risveglia Europa
-nell 1808.</p>
-
-<p>Parmi les Italiens, les bons sont ceux qui ont encore
-un peu de sauvagerie et de propension au sang: les
-Romagnols, les Calabrois, et, parmi les plus civilisés,
-les Bressans, les Piémontais, les Corses.</p>
-
-<p>Le bourgeois de Florence est plus mouton que celui
-de Paris.</p>
-
-<p>L'espionnage de Léopold l'a avili à jamais. Voir la
-lettre de M. Courier sur le bibliothécaire Furia et le
-chambellan Puccini.</p>
-
-
-<h4>CXXXVI</h4>
-
-<p>Je ris de voir des gens de bonne foi ne pouvoir
-jamais être d'accord, se dire naturellement de grosses
-injures et en penser davantage. Vivre, c'est sentir la
-vie; c'est avoir des sensations fortes. Comme pour
-chaque individu le taux de cette force change, ce qui
-est pénible pour un homme comme trop fort est précisément
-ce qu'il faut à un autre pour que l'intérêt
-commence. Par exemple, la sensation d'être épargné
-par le canon quand on est au feu, la sensation de s'enfoncer
-en Russie à la suite de ces Parthes, de même
-la tragédie de Shakespeare et la tragédie de Racine,
-etc., etc.</p>
-
-<div class="date">Orcha, 13 août 1812.</div>
-
-<h4>CXXXVII</h4>
-
-<p>D'abord le plaisir ne produit pas la moitié autant
-d'impression que la douleur, ensuite, outre ce désavantage
-dans la quantité d'émotion, la <i>sympathie</i> est au
-moins la moitié moins excitée par la peinture du bonheur
-que par celle de l'infortune. Donc les poètes ne sauraient
-peindre le malheur avec trop de force; ils n'ont
-qu'un écueil à redouter, ce sont les objets qui inspirent
-le <i>dégoût</i>. Encore ici, le <i>taux</i> de cette sensation
-dépend-il de la monarchie ou de la république. Un
-Louis XIV centuple le nombre des objets répugnants
-(Poésies de Crabbe).</p>
-
-<p>Par le seul fait de l'existence de la monarchie à la
-Louis XIV environnée de sa noblesse, tout ce qui est
-simple dans les arts devient grossier. Le noble personnage
-devant qui on l'expose se trouve insulté; ce sentiment
-est sincère, et partant respectable.</p>
-
-<p>Voyez le parti que le tendre Racine a tiré de l'amitié
-héroïque, et si consacrée dans l'antiquité, d'Oreste et
-de Pylade. Oreste tutoie Pylade, et Pylade lui répond
-<i>Seigneur</i>. Et l'on veut que Racine soit pour nous l'auteur
-le plus touchant! Si l'on ne se rend pas à un tel
-exemple, il faut parler d'autre chose.</p>
-
-
-<h4>CXXXVIII</h4>
-
-<p>Dès qu'on peut espérer de se venger, on recommence
-de haïr. Je n'eus l'idée de me sauver et de manquer à la
-foi que j'avais jurée à mon ami que les dernières semaines
-de ma prison. (Deux confidences faites ce soir devant
-moi par un assassin de bonne compagnie qui nous fait
-toute son histoire.)</p>
-
-<div class="date">Faenza, 1817.</div>
-
-<h4>CXXXIX</h4>
-
-<p>Toute l'Europe, en se cotisant, ne pourrait faire un
-seul de nos bons volumes français: les <i>Lettres persanes</i>,
-par exemple.</p>
-
-
-<h4 id="ch65">CXL</h4>
-
-<p>J'appelle <i>plaisir</i> toute perception que l'âme aime
-mieux éprouver que ne pas éprouver<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Maupertuis.</p>
-</div>
-<p>J'appelle <i>peine</i> toute perception que l'âme aime mieux
-ne pas éprouver qu'éprouver.</p>
-
-<p>Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que
-j'éprouve, nul doute, c'est une <i>peine</i>. Donc les désirs
-d'amour ne sont pas des peines, car l'amant quitte, pour
-rêver à son aise, les sociétés les plus agréables.</p>
-
-<p>Par la durée, les plaisirs du corps sont diminués et
-les peines augmentées.</p>
-
-<p>Pour les plaisirs de l'âme, ils sont augmentés ou diminués
-par la durée, suivant les passions: par exemple,
-après six mois passés à étudier l'astronomie, on aime
-davantage l'astronomie; après un an d'avarice, on aime
-mieux l'argent.</p>
-
-<p>Les peines de l'âme sont diminuées par la durée;
-«que de veuves véritablement fâchées se consolent par
-le temps!» Milady Waldegrave d'Horace Walpole.</p>
-
-<p>Soit un homme dans un état d'indifférence, il lui
-arrive un plaisir;</p>
-
-<p>Soit un autre homme dans un état de vive douleur,
-cette douleur cesse subitement; le plaisir qu'il ressent
-est-il de même nature que celui du premier homme?
-M. Verri dit que <i>oui</i>, et il me semble que <i>non</i>.</p>
-
-<p>Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la
-douleur.</p>
-
-<p>Un homme avait depuis longtemps six mille livres de
-rente, il gagné cinq cent mille francs à la loterie. Cet
-homme s'était déshabitué de désirer les choses que l'on
-ne peut obtenir que par une grande fortune. (Je dirai,
-en passant, qu'un des inconvénients de Paris, c'est la
-facilité de perdre cette habitude.)</p>
-
-<p>On invente la machine à tailler les plumes; je l'ai
-achetée ce matin, et c'est un grand plaisir pour moi, qui
-m'impatiente à tailler les plumes; mais certainement je
-n'étais pas malheureux hier de ne pas connaître cette
-machine. Pétrarque était-il malheureux de ne pas prendre
-de café?</p>
-
-<p>Il est inutile de définir le bonheur, tout le monde le
-connaît: par exemple, la première perdrix que l'on tue
-au vol à douze ans; la première bataille d'où l'on sort
-sain et sauf à dix-sept.</p>
-
-<p>Le plaisir qui n'est que la cessation d'une peine
-passe bien vite, et au bout de quelques années le souvenir
-n'en est pas même agréable. Un de mes amis fut
-blessé au côté par un éclat d'obus, à la bataille de la
-Moskowa, quelques jours après il fut menacé de gangrène,
-au bout de quelques heures on put réunir
-M. Béclar, M. Larroy et quelques chirurgiens estimés:
-on fit une consultation dont le résultat fut d'annoncer à
-mon ami qu'il n'avait pas la gangrène. A ce moment je
-vis son bonheur, il fut grand, cependant il n'était pas
-pur. Son âme, en secret, ne croyait pas en être tout à fait
-quitte, il refaisait le travail des chirurgiens, il examinait
-s'il pouvait entièrement s'en rapporter à eux. Il
-entrevoyait encore un peu la possibilité de la gangrène.
-Aujourd'hui, au bout de huit ans, quand on lui parle
-de cette consultation, il éprouve un sentiment de peine:
-il a la vue imprévue d'un des malheurs de la vie.</p>
-
-<p>Le plaisir causé par la cessation de la douleur consiste:
-1<sup>o</sup> à remporter la victoire contre toutes les objections
-qu'on se fait successivement;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> A revoir tous les avantages dont on allait être
-privé.</p>
-
-<p>Le plaisir causé par le gain de cinq cent mille francs
-consiste à prévoir tous les plaisirs nouveaux et extraordinaires
-qu'on va se donner.</p>
-
-<p>Il y a une exception singulière: il faut voir si cet
-homme a trop ou trop peu de cette habitude, s'il a la
-tête étroite, le sentiment d'embarras durera deux ou
-trois jours.</p>
-
-<p>S'il a l'habitude de désirer souvent une grande fortune,
-il aura usé d'avance la jouissance par se la trop
-figurer.</p>
-
-<p>Ce malheur n'arrive pas dans l'amour-passion.</p>
-
-<p>Une âme enflammée ne se figure pas la dernière des
-faveurs, mais la plus prochaine: par exemple, d'une
-maîtresse qui vous traite avec sévérité, l'on se figure un
-serrement de main. L'imagination ne va pas naturellement
-au delà; si on la violente, après un moment, elle
-s'éloigne par la crainte de profaner ce qu'elle adore.</p>
-
-<p>Lorsque le plaisir a entièrement parcouru sa carrière,
-il est clair que nous retombons dans l'indifférence; mais
-cette indifférence n'est pas la même que celle d'auparavant.
-Ce second état diffère du premier, en ce que
-nous ne serions plus capables de goûter, avec autant de
-délices, le plaisir que nous venons d'avoir.</p>
-
-<p>Les organes qui servent à le cueillir sont fatigués, et
-l'imagination n'a plus autant de propension à présenter
-les images qui seraient agréables aux désirs qui se trouvent
-satisfaits.</p>
-
-<p>Mais, si au milieu du plaisir on vient nous en arracher,
-il y a production de douleur.</p>
-
-
-<h4>CXLI</h4>
-
-<p>La disposition à l'amour physique, et même au plaisir
-physique, n'est point la même chez les deux sexes.
-Au contraire des hommes, presque toutes les femmes
-sont au moins susceptibles d'un genre d'amour. Depuis
-le premier roman qu'une femme a ouvert en cachette à
-quinze ans, elle attend en secret la venue de l'amour-passion.
-Elle voit dans une grande passion la preuve de
-son mérite. Cette attente redouble vers vingt ans, lorsqu'elle
-est revenue des premières étourderies de la vie,
-tandis qu'à peine arrivés à trente, les hommes croient
-l'amour impossible ou ridicule.</p>
-
-
-<h4>CXLII</h4>
-
-<p>Dès l'âge de six ans nous nous accoutumons à chercher
-le bonheur par la même route que nos parents.
-L'orgueil de la mère de la contessina Nella a commencé
-le malheur de cette aimable femme, et elle le rend sans
-ressource par le même orgueil fou.</p>
-
-<div class="date">Venise, 1810.</div>
-
-<h4>CXLIII<br />
-Du genre romantique.</h4>
-
-<p>On m'écrit de Paris qu'on y a vu (exposition de
-1822) un millier de tableaux représentant des sujets de
-l'Écriture sainte, peints par des peintres qui n'y croient
-pas beaucoup, admirés et jugés par des gens qui n'y
-croient pas, et enfin payés par des gens qui n'y croient
-pas.</p>
-
-<p>On cherche après cela le pourquoi de la décadence
-de l'art.</p>
-
-<p>Ne croyant pas en ce qu'il dit, l'artiste craint toujours
-de paraître exagéré et ridicule. Comment arriverait-il
-au <i>grandiose</i>? rien ne l'y porte (<i lang="it" xml:lang="it">Lettera di
-Roma</i>, <span lang="it" xml:lang="it">giugno</span> 1822).</p>
-
-
-<h4>CXLIV</h4>
-
-<p>L'un des plus grands poètes, selon moi, qui aient
-paru dans ces derniers temps, c'est Robert Burns, paysan
-écossais mort de misère. Il avait soixante-dix
-louis d'appointements comme douanier, pour lui, sa
-femme et quatre enfants. Il faut convenir que le tyran
-Napoléon était plus généreux envers son ennemi Chénier,
-par exemple. Burns n'avait rien de la pruderie
-anglaise. C'est un génie romain sans chevalerie ni honneur.
-Je n'ai pas assez de place pour conter ses amours
-avec Mary Campbell et leur triste catastrophe. Seulement
-je remarque qu'Édimbourg est à la même latitude
-que Moscou, ce qui pourrait déranger un peu
-mon système des climats.</p>
-
-<p>«<span lang="en" xml:lang="en">One of Burn's remarks, when he first came to
-Edimburgh, was that between the men of rustic life
-and the polite world he observed little difference;
-that in the former, though unpolished by fashion and
-unenlightened by science, he had found much observation
-and much intelligence; but a refined and
-accomplished woman was a being almost new to him,
-and of which he had formed but a very inadequate
-idea.</span>» (Londres, 1<sup>er</sup> novembre 1821, tome V, page 69.)</p>
-
-
-<h4>CXLV</h4>
-
-<p>L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie
-qu'elle fabrique elle-même.</p>
-
-
-<h4>CXLVI</h4>
-
-<p>Les compliments qu'on adresse aux petites filles de
-trois ans forment précisément la meilleure éducation
-possible pour leur enseigner la vanité la plus pernicieuse.
-Être jolie est la première vertu, le plus grand
-avantage au monde. Avoir une jolie robe, c'est être
-jolie.</p>
-
-<p>Ces sots compliments ne sont usités que dans la
-bourgeoisie; ils sont heureusement de mauvais ton,
-comme trop aisés à faire chez les gens à carrosse.</p>
-
-
-<h4>CXLVII</h4>
-
-<div class="date">Lorette, 11 septembre 1811.</div>
-<p>Je viens de voir un très beau bataillon de gens de
-ce pays; c'est le reste de quatre mille hommes qui
-étaient allés à Vienne en 1809. J'ai passé dans les
-rangs avec le colonel, et fait faire leur histoire à plusieurs
-soldats. C'est la vertu des républiques du
-moyen âge, plus ou moins abâtardie par les Espagnols<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>,
-le P&hellip;<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, et deux siècles des gouvernements
-lâches et cruels qui ont tour à tour gâté ce pays-ci.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Vers 1580, les Espagnols, hors de chez eux, n'étaient que
-des agents énergiques de despotisme, ou des joueurs de guitare
-sous les fenêtres des belles Italiennes. Les Espagnols passaient
-alors en Italie comme aujourd'hui l'on vient à Paris;
-du reste, ils ne mettaient leur orgueil qu'à faire triompher le
-roi, <i>leur maître</i>. Ils ont perdu l'Italie, et l'ont perdue en
-l'avilissant. En 1626, le grand poète Calderon était officier à
-Milan.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> Voir la <i>Vie de saint Charles Borromée</i>, qui changea Milan
-et l'avilit. Il fit déserter les salles d'armes et aller au chapelet.
-Merveilles tue Castiglione, 1533.</p>
-</div>
-<p>Le brillant <i>honneur</i> chevaleresque, sublime et sans
-raison, est une plante exotique importée seulement
-depuis un petit nombre d'années.</p>
-
-<p>On n'en trouve pas trace en 1740. Voir de Brosses.
-Les officiers de Montenotte et de Rivoli avaient trop
-d'occasions de montrer la vraie vertu à leurs voisins
-pour chercher à <i>imiter</i> un honneur peu connu sous
-les chaumières que le soldat de 1796 venait de quitter,
-et qui leur eût semblé bien baroque.</p>
-
-<p>Il n'y avait, en 1796, ni Légion d'honneur, ni enthousiasme
-pour un homme, mais beaucoup de simplicité
-et de vertu à la Desaix. L'<i>honneur</i> a donc été
-importé en Italie par des gens trop raisonnables et
-trop vertueux pour être bien brillants. On sent qu'il y
-a loin des soldats de 96 gagnant vingt batailles en un
-an, et n'ayant souvent ni souliers, ni habits, aux brillants
-régiments de Fontenoy, disant poliment aux
-Anglais et le chapeau bas: <i>Messieurs, tirez les premiers</i>.</p>
-
-
-<h4>CXLVIII</h4>
-
-<p>Je croirais assez qu'il faut juger de la bonté d'un
-système de vie par son représentant: par exemple,
-Richard C&oelig;ur-de-Lion montra sur le trône la perfection
-de l'héroïsme et de la valeur chevaleresque, et ce
-fut un roi ridicule.</p>
-
-
-<h4>CXLIX</h4>
-
-<p>Opinion publique en 1822. Un homme de trente ans
-séduit une jeune personne de quinze ans, c'est la
-jeune personne qui est déshonorée.</p>
-
-
-<h4>CL</h4>
-
-<p>Dix ans plus tard je retrouvai la comtesse Ottavia;
-elle pleura beaucoup en me revoyant; je lui rappelais
-Oginski. «Je ne puis plus aimer», me disait-elle; je
-lui répondis avec le poète: «<span lang="en" xml:lang="en">How changed, how saddened,
-yet how elevated was her character!</span>»</p>
-
-
-<h4>CLI</h4>
-
-<p>Comme les m&oelig;urs anglaises sont nées de 1688 à
-1730, celles de France vont naître de 1815 à 1880.
-Rien ne sera beau, juste, heureux, comme la France
-morale vers 1900. Actuellement elle n'est rien. Ce qui
-est une infamie dans la rue de Belle-Chasse est une
-action héroïque rue du Mont-Blanc, et, au travers de
-toutes les exagérations, les gens réellement faits pour
-le mépris se sauvent de rue en rue. Nous avions une
-ressource, la liberté des journaux, qui finissent par
-dire à chacun son fait, et quand ce fait se trouve être
-l'opinion publique, il reste. On nous arrache ce
-remède, cela retardera un peu la naissance de la morale.</p>
-
-
-<h4>CLII</h4>
-
-<p>L'abbé Rousseau était un pauvre jeune homme
-(1784), réduit à courir du matin au soir tous les quartiers
-de la ville pour y donner des leçons d'histoire
-et de géographie. Amoureux d'une de ses élèves,
-comme Abeilard d'Héloïse, comme Saint-Preux de
-Julie; moins heureux sans doute, mais probablement
-assez près de l'être; avec autant de passion que ce
-dernier, mais l'âme plus honnête, plus délicate, et
-surtout plus courageuse, il paraît s'être immolé à l'objet
-de sa passion. Voici ce qu'il a écrit avant de se
-brûler la cervelle, après avoir dîné chez un restaurateur
-au Palais-Royal sans laisser échapper aucune
-marque de trouble ni d'aliénation: c'est du procès-verbal
-dressé sur les lieux par le commissaire et les
-officiers de la police qu'on a tiré la copie de ce billet,
-assez remarquable pour mériter d'être conservé.</p>
-
-<p>«Le contraste inconcevable qui se trouve entre la
-noblesse de mes sentiments et la bassesse de ma naissance,
-un amour aussi violent qu'insurmontable pour
-une fille adorable<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>, la crainte de causer son déshonneur,
-la nécessité de choisir entre le crime et la mort,
-tout m'a déterminé à abandonner la vie. J'étais né
-pour la vertu, j'allais être criminel; j'ai préféré mourir.»
-(Grimm, troisième partie, tome II, page 395.)</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Il paraît qu'il s'agit de M<sup>lle</sup> Gromaire, fille de M. Gromaire,
-expéditionnaire en cour de Rome.</p>
-</div>
-<p>Voilà un suicide admirable, et qui ne serait qu'absurde
-avec les m&oelig;urs de 1880.</p>
-
-
-<h4>CLIII</h4>
-
-<p>On a beau faire, jamais les Français, en fait de
-beaux-arts, ne passeront le <i>joli</i>.</p>
-
-<p>Le comique qui suppose de la <i>verve</i> dans le public
-et du <i>brio</i> dans l'acteur, les délicieuses plaisanteries
-de Palomba, à Naples, jouées par Casaccia, impossibles
-à Paris; du joli et jamais que du joli, quelquefois,
-il est vrai, annoncé comme sublime.</p>
-
-<p>On voit que je ne spécule pas en général sur l'honneur
-national.</p>
-
-
-<h4>CLIV</h4>
-
-<p>Nous aimons beaucoup un beau talent, ont dit les
-Français, et ils disent vrai, mais nous exigeons, comme
-condition essentielle de la beauté, qu'il soit fait par
-un peintre se tenant constamment à cloche-pied pendant
-tout le temps qu'il travaille. Les vers dans l'art
-dramatique.</p>
-
-
-<h4>CLV</h4>
-
-<p>Beaucoup moins d'<i>envie</i> en Amérique qu'en France,
-et beaucoup moins d'esprit.</p>
-
-
-<h4>CLVI</h4>
-
-<p>La tyrannie à la Philippe II a tellement avili les
-esprits depuis 1530, qu'elle pèse sur le jardin du monde,
-que les pauvres auteurs italiens n'ont pas encore eu le
-courage d'<i>inventer</i> le roman de leur pays. A cause de
-la règle du <i>naturel</i>, rien de plus simple pourtant: il
-faut oser copier franchement ce qui crève les yeux
-dans ce monde. Voir le cardinal Gonzalvi, épluchant
-gravement pendant trois heures, en 1822, le livret
-d'un opéra bouffon, et disant au maestro avec inquiétude:
-«Mais vous répéterez souvent ce mot <i>cozzar,
-cozzar</i>.»</p>
-
-
-<h4>CLVII</h4>
-
-<p>Héloïse vous parle de l'amour, un fat vous parle de
-son amour; sentez-vous que ces choses n'ont presque
-que le nom de commun? C'est comme l'amour des
-concerts et l'amour de la musique. L'amour des jouissances
-de vanité que votre harpe vous promet au milieu
-d'une société brillante, ou l'amour d'une rêverie tendre,
-solitaire, timide.</p>
-
-
-<h4>CLVIII</h4>
-
-<p>Quand on vient de voir la femme qu'on aime, la vue
-de toute autre femme gâte la vue, fait physiquement
-mal aux yeux; j'en vois le pourquoi.</p>
-
-
-<h4>CLIX</h4>
-
-<p>Réponse à une objection.</p>
-
-<p>Le naturel parfait et l'intimité ne peuvent avoir lieu
-que dans l'amour-passion, car dans tous les autres
-l'on sent la possibilité d'un rival favorisé.</p>
-
-
-<h4>CLX</h4>
-
-<p>Chez l'homme qui, pour se délivrer de la vie, a pris
-du poison, l'être moral est mort; étonné de ce qu'il a
-fait et de ce qu'il va éprouver, il n'a plus d'attention
-pour rien: quelques rares exceptions.</p>
-
-
-<h4>CLXI</h4>
-
-<p>Un vieux capitaine de vaisseau, oncle de l'auteur,
-auquel je fais hommage du présent manuscrit, ne
-trouve rien de si ridicule que l'importance donnée
-pendant six cents pages à une chose aussi frivole que
-l'amour. Cette chose si frivole est cependant la seule
-arme avec laquelle on puisse frapper les âmes fortes.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qui a empêché, en 1814, M. de M&hellip; d'immoler
-Napoléon dans la forêt de Fontainebleau? Le
-regard méprisant d'une jolie femme qui entrait aux
-Bains-Chinois<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>. Quelle différence dans les destinées
-du monde si Napoléon et son fils eussent été tués en
-1814!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> Mémoires, page 88, édition de Londres.</p>
-</div>
-
-<h4>CLXII</h4>
-
-<p>Je transcris les lignes suivantes d'une lettre française
-que je reçois de Znaïm, en observant qu'il n'y a
-pas dans toute la province un homme en état de comprendre
-la femme d'esprit qui m'écrit:</p>
-
-<p>«&hellip; L'accident fait beaucoup en amour. Lorsque je
-n'ai pas lu de l'anglais depuis un an, le premier roman
-qui me tombe sous la main me semble délicieux. L'habitude
-d'aimer une âme prosaïque, c'est-à-dire lente
-et timide pour tout ce qui est délicat, et ne sentant
-avec passion que les intérêts grossiers de la vie:
-l'amour des écus, l'orgueil d'avoir de beaux chevaux,
-les désirs physiques, etc., etc., peut facilement faire
-paraître offensantes les actions d'un génie impétueux,
-ardent, à imagination impatiente, ne sentant que
-l'amour, oubliant tout le reste, et qui agit sans cesse,
-et avec impétuosité, là où l'autre se laissait guider, et
-n'agissait jamais par lui-même. L'étonnement qu'il
-donne pour offenser ce que nous appelions, l'année
-dernière, à Zithau, l'orgueil féminin: est-ce français,
-ça? Avec le second on a de l'<i>étonnement</i>, sentiment
-que l'on ignorait auprès du premier (et, comme ce premier
-est mort à l'armée, à l'improviste, il est resté
-synonyme de perfection), et sentiment qu'une âme
-pleine de hauteur et privée de cette aisance qui est le
-fruit d'un certain nombre d'intrigues peut confondre
-facilement avec ce qui est offensant.»</p>
-
-<div class="section"></div>
-<h4>CLXIII</h4>
-
-<p>«Geoffroy Rudel, de Blaye, fut un très grand gentilhomme,
-prince de Blaye, et il devint amoureux de
-la princesse de Tripoli sans la voir, pour le grand bien
-et pour la grande courtoisie qu'il entendit dire d'elle
-aux pèlerins qui venaient d'Antioche, et fit pour elle
-beaucoup de belles chansons, avec de bons airs et de
-chétives paroles; et, par volonté de la voir, il se croisa
-et se mit en mer pour aller vers elle. Et advint qu'en
-le navire le prit une très grande maladie, de telle sorte
-que ceux qui étaient avec lui crurent qu'il fût mort,
-mais tant firent qu'ils le conduisirent à Tripoli, dans
-une hôtellerie, comme un homme mort. On le fit savoir
-à la comtesse, et elle vint à son lit et le prit entre ses
-bras. Il sut qu'elle était la comtesse; il recouvra le voir,
-l'entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grâce qu'il lui
-eût soutenu la vie jusqu'à ce qu'il l'eût vue. Et ainsi il
-mourut dans les bras de la comtesse, et elle le fit honorablement
-ensevelir dans la maison du Temple, à Tripoli.
-Et puis en ce même jour elle se fit religieuse pour la
-douleur qu'elle eut de lui et de sa mort<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> Traduit d'un manuscrit provençal du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-</div>
-
-<h4>CLXIV</h4>
-
-<p>Voici une singulière preuve de la folie nommée cristallisation,
-que l'on trouve dans les Mémoires de mistriss
-Hutchinson:</p>
-
-<p>&hellip; «<span lang="en" xml:lang="en">He told to M. Hutchinson a very true story of
-a gentleman who not long before had come for some
-time to lodge in Richmond, and found all the people
-he came in company with, bewailing the death of a
-gentlewoman that had lived there. Hearing her so
-much deplored he made inquiry after her, and grew so
-in love with the description, that no other discourse
-could at first please him, nor could he at last endure
-any other; he grew desperately melancholy, and would
-go to a mount where the print of her foot was cut,
-and lie there pining and kissing of it all the day long,
-till at length death in some months space concluded
-his languishment. This story was very true.</span>» (Tome I,
-page 83.)</p>
-
-
-<h4>CLXV</h4>
-
-<p>Lisio Visconti n'était rien moins qu'un grand lecteur
-de livres. Outre ce qu'il avait pu voir en courant le
-monde, cet essai est fondé sur les mémoires de quinze
-ou vingt personnages célèbres. S'il se rencontrait, par
-hasard, un lecteur qui trouvât ces bagatelles dignes
-d'un instant d'attention, voici les livres desquels Lisio
-a tiré ses réflexions et conclusions:</p>
-
-<p><i>Vie de Benvenuto Cellini</i>, écrite par lui-même.</p>
-
-<p>Les <i>Nouvelles</i> de Cervantès et de Scarron.</p>
-
-<p><i>Manon Lescaut</i> et le <i>Doyen de Killerine</i>, de l'abbé
-Prévôt.</p>
-
-<p><i>Lettres latines d'Héloïse à Abailard</i>.</p>
-
-<p><i>Tom Jones</i>.</p>
-
-<p><i>Lettres d'une Religieuse portugaise</i>.</p>
-
-<p>Deux ou trois romans d'Auguste La Fontaine.</p>
-
-<p>L'<i>Histoire de Toscane</i>, de Pignotti.</p>
-
-<p><i>Werther</i>.</p>
-
-<p>Brantôme.</p>
-
-<p><i>Mémoires</i> de Carlo Gozzi (Venise, 1760), seulement
-les 80 pages sur l'histoire de ses amours.</p>
-
-<p><i>Mémoires</i> de Lauzun, Saint-Simon, d'Épinay, de
-Staël, Marmontel, Bezenval, Roland, Duclos, Horace
-Walpole, Évelyn, Hutchinson.</p>
-
-<p><i>Lettres</i> de M<sup>lle</sup> Lespinasse.</p>
-
-
-<h4>CLXVI</h4>
-
-<p>Un des plus grands personnages de ce temps-là, un
-des hommes les plus marquants dans l'Église et dans
-l'État, nous a conté, ce soir (janvier 1822), chez
-M<sup>me</sup> de M&hellip;, les dangers fort réels qu'il avait courus
-du temps de la Terreur.</p>
-
-<p>«J'avais eu le malheur d'être au nombre des membres
-les plus marquants de l'Assemblée constituante:
-je me tins à Paris, cherchant à me cacher tant bien
-que mal, tant qu'il y eut quelque espoir de succès pour
-la bonne cause. Enfin, les dangers augmentant et les
-étrangers ne faisant rien d'énergique pour nous, je me
-déterminai à partir mais il fallait partir sans passeport.
-Comme tout le monde s'en allait à Coblentz, j'eus l'idée
-de sortir par Calais. Mais mon portrait avait été si fort
-répandu, dix-huit mois auparavant, que je fus reconnu
-à la dernière poste; cependant on me laissa passer.
-J'arrivai à une auberge à Calais, où, comme vous pouvez
-penser, je ne dormis guère, et fort heureusement
-pour moi, car vers les quatre heures du matin j'entendis
-très distinctement prononcer mon nom. Pendant
-que je me lève et m'habille à la hâte, je distingue fort
-bien, malgré l'obscurité, des gardes nationaux avec
-leurs fusils, pour lesquels on ouvre la grande porte et
-qui entrent dans la cour de l'auberge. Heureusement
-il pleuvait à verse; c'était une matinée d'hiver fort
-obscure avec un grand vent. L'obscurité et le bruit du
-vent me permirent de me sauver par la cour de derrière
-et l'écurie des chevaux. Me voilà dans la rue à
-sept heures du matin, sans ressource aucune.</p>
-
-<p>«Je pensai qu'on allait me courir après de mon
-auberge. Ne sachant trop ce que je faisais, j'allai près
-du port, sur la jetée. J'avoue que j'avais un peu perdu
-la tête: je ne me voyais pour toute perspective que la
-guillotine.</p>
-
-<p>«Il y avait un paquebot qui sortait du port par une
-mer fort grosse et qui était déjà à vingt toises de la
-jetée. Tout à coup j'entends des cris du côté de la mer,
-comme si l'on m'appelait. Je vois s'approcher un petit
-bateau. «Allons, donc, monsieur, venez, on vous
-attend.» Je passe machinalement dans le bateau. Il
-y avait un homme qui me dit à l'oreille: «Vous voyant
-marcher sur la jetée d'un air effaré, j'ai pensé que
-vous pourriez bien être un malheureux proscrit. J'ai
-dit que vous étiez mon ami que j'attendais; faites
-semblant d'avoir le mal de mer et allez vous cacher
-en bas dans un coin obscur de la chambre.»</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le beau trait, s'écria la maîtresse de la maison
-respirant à peine, et qui était émue jusqu'aux larmes
-par le long récit fort bien fait des dangers de l'abbé.
-Que de remercîments vous dûtes faire à ce généreux
-inconnu! Comment s'appelait-il?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas son nom, a répondu l'abbé un peu
-confus.</p>
-
-<p>Et il y a eu un moment de profond silence dans le
-salon.</p>
-
-
-<h4>CLXVII<br />
-Le père et le fils.</h4>
-
-<p class="c">Dialogue de 1787.</p>
-
-<p class="c"><span class="small">LE PÈRE</span> (ministre de la&hellip;).</p>
-
-<p>«Je vous félicite, mon fils; c'est une chose fort
-agréable pour vous d'être invité chez M. le duc d'&hellip;;
-c'est une distinction pour un homme de votre âge. Ne
-manquez pas d'être au Palais à six heures précises.</p>
-
-<p class="c"><span class="small">LE FILS</span>.</p>
-
-<p>«Je pense, monsieur, que vous y dînez aussi?</p>
-
-<p class="c"><span class="small">LE PÈRE</span></p>
-
-<p>«M. le duc d'&hellip;, toujours parfait pour notre
-famille, vous engageant pour la première fois, a bien
-voulu m'inviter aussi.»</p>
-
-<p>Le fils, jeune homme fort bien né et de l'esprit le
-plus distingué, ne manque pas d'être au Palais&hellip; à
-six heures. On servit à sept. Le fils se trouva placé vis-à-vis
-du père. Chaque convive avait à côté de soi une
-femme nue. L'on était servi par une vingtaine de laquais
-en grande livrée<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">From december 27, 1819 till the 3 june 1820,
-Mil.</span></p>
-</div>
-
-<h4>CLXVIII</h4>
-
-<div class="date">Londres, août 1817.</div>
-<p>Je n'ai de ma vie été frappé et intimidé de la présence
-de la beauté comme ce soir, à un concert que
-donnait M<sup>me</sup> Pasta.</p>
-
-<p>Elle était environnée, en chantant, de trois rangs de
-jeunes femmes tellement belles, d'une beauté tellement
-pure et céleste, que je me suis senti baisser les yeux
-par respect, au lieu de les lever pour admirer et jouir.
-Cela ne m'est arrivé dans aucun pays, pas même dans
-ma chère Italie.</p>
-
-
-<h4>CLXIX</h4>
-
-<p>Une chose est absolument impossible dans les arts,
-en France, c'est la verve. Il y aurait trop de ridicule
-pour l'homme entraîné, <i>il a l'air trop heureux</i>. Voir
-un Vénitien réciter les satires de Burati.</p>
-
-
-<h4>CLXX</h4>
-
-<p>Il y avait à Valence, en Espagne, deux amies, femmes
-très honnêtes, et des familles les plus distinguées.
-L'une d'elles fut courtisée par un officier français, qui
-l'aima avec passion, et au point de manquer la croix
-après une bataille, en restant dans un cantonnement
-auprès d'elle, au lieu d'aller au quartier général faire
-la cour au général en chef.</p>
-
-<p>A la fin, il en fut aimé. Après sept mois de froideur
-aussi désespérante le dernier jour que le premier, elle
-lui dit un soir: «Bon Joseph, je suis à vous.» Il restait
-l'obstacle d'un mari, homme d'infiniment d'esprit,
-mais le plus jaloux des hommes. En ma qualité d'ami,
-j'ai dû lire avec lui toute l'histoire de Pologne, de
-Rulhière, qu'il n'entendait pas bien. Il s'écoula trois
-mois sans qu'on pût le tromper. Il y avait un télégraphe
-les jours de fêtes, pour indiquer l'église où l'on
-irait à la messe.</p>
-
-<p>Un jour, je vis mon ami plus sombre qu'à l'ordinaire;
-voici ce qui allait se passer. L'amie intime de
-Doña Inezilla était dangereusement malade. Celle-ci
-demanda à son mari la permission de passer la nuit
-auprès de la malade, ce qui fut aussitôt accordé, à
-condition que le mari choisirait le jour. Un soir, il
-conduit doña Inezilla chez son amie, et dit, en badinant
-et comme inopinément, qu'il dormira fort bien
-sur un canapé, dans un petit salon attenant à la chambre
-à coucher, et dont la porte fut laissée ouverte.
-Depuis onze jours, tous les soirs, l'officier français passait
-deux heures, caché sous le lit de la malade. Je
-n'ose ajouter le reste.</p>
-
-<p>Je ne crois pas que la vanité permette ce degré
-d'amitié à une Française.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2>APPENDIX</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="ch66">DES COURS D'AMOUR</h3>
-
-
-<p>Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150
-à l'an 1200. Voilà ce qui est prouvé. Probablement
-l'existence des cours d'amour remonte à une époque
-beaucoup plus reculée.</p>
-
-<p>Les dames, réunies dans les cours d'amour, rendaient
-des arrêts soit sur des questions de droit, par exemple:
-L'amour peut-il exister entre gens mariés?</p>
-
-<p>Soit sur des cas particuliers que les amants leur
-mettaient<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> André le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescimbeni,
-d'Aretin.</p>
-</div>
-<p>Autant que je puis me figurer la partie morale de
-cette jurisprudence, cela devait ressembler à ce qu'aurait
-été la cour des maréchaux de France, établie pour
-le <i>point d'honneur</i> par Louis XIV, si toutefois l'opinion
-eût soutenu cette institution.</p>
-
-<p>André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers
-l'an 1170, cite <i>les cours d'amour</i>:</p>
-
-<p>des dames de Gascogne,</p>
-
-<p>d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),</p>
-
-<p>de la reine Éléonore,</p>
-
-<p>de la comtesse de Flandre,</p>
-
-<p>de la comtesse de Champagne (1174).</p>
-
-<p>André rapporte neuf jugements prononcés par la
-comtesse de Champagne.</p>
-
-<p>Il cite deux jugements prononcés par la comtesse de
-Flandre.</p>
-
-<p>Jean de Nostradamus, <i>Vie des poètes provençaux</i>,
-dit (page 15):</p>
-
-<p>«Les tensons étaient disputes d'amours qui se faisaient
-entre les chevaliers et dames poètes entre-parlant
-ensemble de quelque belle et subtile question
-d'amours; et où ils ne s'en pouvaient accorder, ils les
-envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames
-illustres présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte
-et planière à Signe et Pierrefeu, ou à Romanin, ou à
-autres, et là-dessus, en faisaient arrêts qu'on nommait
-<em class="small">LOUS ARRESTS D'AMOURS</em>.»</p>
-
-<p>Voici les noms de quelques-unes des dames qui présidaient
-aux cours d'amour de Pierrefeu et de Signe:</p>
-
-<ul>
-<li>«Stephanette, dame de Brulx, fille du comte de Provence;</li>
-<li>«Adalarie, vicomtesse d'Avignon;</li>
-<li>«Alalète, dame d'Ongle;</li>
-<li>«Hermissende, dame de Posquières;</li>
-<li>«Bertrane, dame d'Urgon;</li>
-<li>«Mabille, dame d'Yères;</li>
-<li>«La comtesse de Dye;</li>
-<li>«Rostangue, dame de Pierrefeu;</li>
-<li>«Bertrane, dame de Signe;</li>
-<li>«Jausserande de Claustral.»</li>
-</ul>
-<div class="attr">Nostradamus, page 27.</div>
-<p>Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait
-tantôt dans le château de Pierrefeu, tantôt
-dans celui de Signe. Ces deux villages sont très voisins
-l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance
-de Toulon et de Brignoles.</p>
-
-<p>Dans la <i>Vie de Bertrand d'Alamanon</i>, Nostradamus
-dit:</p>
-
-<p>«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette
-de Romanin, dame dudit lieu, de la maison de
-Gantelmes, qui tenait de son temps cour d'amour
-ouverte et planière en son château de Romanin, près
-la ville de Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette
-d'Avignon, de la maison de Sado, tant célébrée par le
-poète Pétrarque.»</p>
-
-<p>A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade,
-célébrée par Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341,
-qu'elle fut instruite par Phanette de Gantelmes, sa
-tante, dame de Romanin; que «toutes deux romansoyent
-promptement en toute sorte de rithme provensalle,
-suyvant ce qu'en a escrit le monge des Isles
-d'Or, les &oelig;uvres desquelles rendent ample tesmoignage
-de leur doctrine&hellip; Il est vray (dict le monge) que Phanette
-ou Estephanette, comme très excellente en la
-poésie, avoit une fureur ou inspiration divine, laquelle
-fureur estoit estimée un vray don de Dieu; elles
-estoyent accompagnées de plusieurs dames illustres et
-généreuses<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a> de Provence, qui fleurissoyent de ce temps
-en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui
-s'adonnoyent à l'estude des lettres, tenans cour
-d'amour ouverte et y deffinissoyent les questions
-d'amour qui y estoyent proposées et envoyées&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a></p>
-
-<ul>
-<li>«Jehanne, dame de Baulx,</li>
-<li>«Huguette de Forcarquier, dame de Trects,</li>
-<li>«Briande d'Agoult, comtesse de la Lune,</li>
-<li>«Mabille de Villeneufve, dame de Vence,</li>
-<li>«Béatrix d'Agoult, dame de Sault,</li>
-<li>«Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys,</li>
-<li>«Anne, vicomtesse de Tallard,</li>
-<li>«Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour,</li>
-<li>«Doulce, de Monstiers, dame de Clumane,</li>
-<li>«Antonette de Cadenet, dame de Lambesc,</li>
-<li>«Magdalène de Sallon, dame dudict lieu,</li>
-<li>«Rixende du Puyvard, dame de Trans.»</li>
-</ul>
-<div class="attr">Nostradamus, page 217.</div></div>
-<p>«Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes
-de Vintimille, de Tende et de la Brigue, personnages
-de grand renom, estant venus de ce temps en Avignon
-visiter Innocent VI<sup>e</sup> du nom, pape, furent ouyr les deffinitions
-et sentences d'amour prononcées par ces
-dames; lesquels esmerveillez et ravis de leurs beaultés
-et savoir, furent surpris de leur amour.»</p>
-
-<p>Les troubadours nommaient souvent, à la fin de
-leurs tensons, les dames qui devaient prononcer sur
-les questions qu'ils agitaient entre eux.</p>
-
-<p>Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:</p>
-
-<p>«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi,
-du consentement de <i>toute la cour</i>, cette constitution
-perpétuelle, etc., etc.»</p>
-
-<p>La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174,
-dit:</p>
-
-<p>«Ce jugement que nous avons porté avec une
-extrême prudence, est appuyé de l'avis d'un très
-grand nombre de dames&hellip;»</p>
-
-<p>On trouve dans un autre jugement:</p>
-
-<p>«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite,
-dénonça toute cette affaire à la comtesse de Champagne,
-et demanda humblement que ce délit fût soumis
-au jugement de la comtesse de Champagne et des
-autres dames.</p>
-
-<p>«La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante
-dames, rendit ce jugement,» etc.</p>
-
-<p>André le chapelain, duquel nous tirons ces renseignements,
-rapporte que le code d'amour avait été
-publié par une cour composée d'un grand nombre de
-dames et de chevaliers.</p>
-
-<p>André nous a conservé la supplique qui avait été
-adressée à la comtesse de Champagne, lorsqu'elle
-décida par la négative cette question: <i>Le véritable
-amour peut-il exister entre époux?</i></p>
-
-<p>Mais quelle était la peine encourue lorsqu'on n'obéissait
-pas aux arrêts des cours d'amour?</p>
-
-<p>Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel
-de ses jugements serait observé comme constitution
-perpétuelle, et que ces dames qui n'y obéiraient pas
-encourraient l'inimitié de toute dame honnête.</p>
-
-<p>Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les
-arrêts des cours d'amour?</p>
-
-<p>Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui
-à une affaire commandée par l'honneur?</p>
-
-<p>Je ne trouve rien dans André ou dans Nostradamus
-qui me mette à même de résoudre cette question.</p>
-
-<p>Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla,
-agitèrent la question: «Qui est plus digne d'être
-aimé, ou celui qui donne libéralement, ou celui qui
-donne malgré soi, afin de passer pour libéral?»</p>
-
-<p>Cette question fut soumise aux dames de la cour
-d'amour de Pierrefeu et de Signe; mais les deux
-troubadours ayant été mécontents du jugement, recoururent
-à la cour d'amour souveraine des dames de
-Romain<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Nostradamus, page 131.</p>
-</div>
-<p>La rédaction des jugements est conforme à celle des
-tribunaux judiciaires de cette époque.</p>
-
-<p>Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré
-d'importance qu'obtenaient les cours d'amour dans
-l'attention des contemporains, je le prie de considérer
-quels sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de conversation
-des dames les plus considérées et les plus
-riches de Toulon et de Marseille.</p>
-
-<p>N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus
-heureuses, en 1174 qu'en 1822?</p>
-
-<p>Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des
-considérants fondés sur les règles du code d'amour.</p>
-
-<p>Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage
-d'André le chapelain.</p>
-
-<p>Il y a trente et un articles, les voici:</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch67">CODE D'AMOUR DU DOUZIÈME SIÈCLE</h3>
-
-
-<p class="c">I</p>
-
-<p>L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime
-contre l'amour.</p>
-
-<p class="c">II</p>
-
-<p>Qui ne sait celer ne sait aimer.</p>
-
-<p class="c">III</p>
-
-<p>Personne ne peut se donner à deux amours.</p>
-
-<p class="c">IV</p>
-
-<p>L'amour peut toujours croître ou diminuer.</p>
-
-<p class="c">V</p>
-
-<p>N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à
-l'autre amant.</p>
-
-<p class="c">VI</p>
-
-<p>Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.</p>
-
-<p class="c">VII</p>
-
-<p>On prescrit à l'un des amants, pour la mort de l'autre,
-une viduité de deux années.</p>
-
-<p class="c">VIII</p>
-
-<p>Personne sans raison plus que suffisante ne doit
-être privé de son droit en amour.</p>
-
-<p class="c">IX</p>
-
-<p>Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion
-d'amour (par l'espoir d'être aimé).</p>
-
-<p class="c">X</p>
-
-<p>L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.</p>
-
-<p class="c">XI</p>
-
-<p>Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte
-de désirer en mariage.</p>
-
-<p class="c">XII</p>
-
-<p>L'amour véritable n'a désir de caresses que venant
-de celle qu'il aime.</p>
-
-<p class="c">XIII</p>
-
-<p>Amour divulgué est rarement de durée.</p>
-
-<p class="c">XIV</p>
-
-<p>Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour:
-les obstacles lui donnent du prix.</p>
-
-<p class="c">XV</p>
-
-<p>Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de ce
-qu'elle aime.</p>
-
-<p class="c">XVI</p>
-
-<p>A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.</p>
-
-<p class="c">XVII</p>
-
-<p>Nouvel amour chasse l'ancien.</p>
-
-<p class="c">XVIII</p>
-
-<p>Le mérite seul rend digne d'amour.</p>
-
-<p class="c">XIX</p>
-
-<p>L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement
-se ranime.</p>
-
-<p class="c">XX</p>
-
-<p>L'amoureux est toujours craintif.</p>
-
-<p class="c">XXI</p>
-
-<p>Par la jalousie véritable l'affection d'amour croît
-toujours.</p>
-
-<p class="c">XXII</p>
-
-<p>Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît
-l'affection d'amour.</p>
-
-<p class="c">XXIII</p>
-
-<p>Moins dort et moins mange celui qu'assiège pensée
-d'amour.</p>
-
-<p class="c">XXIV</p>
-
-<p>Toute action de l'amant se termine par penser à ce
-qu'il aime.</p>
-
-<p class="c">XXV</p>
-
-<p>L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il
-sait plaire à ce qu'il aime.</p>
-
-<p class="c">XXVI</p>
-
-<p>L'amour ne peut rien refuser à l'amour.</p>
-
-<p class="c">XXVII</p>
-
-<p>L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce
-qu'il aime.</p>
-
-<p class="c">XXVIII</p>
-
-<p>Une faible présomption fait que l'amant soupçonne
-des choses sinistres de ce qu'il aime.</p>
-
-<p class="c">XXIX</p>
-
-<p>L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la
-naissance de l'amour.</p>
-
-<p class="c">XXX</p>
-
-<p>Une personne qui aime est occupée par l'image de
-ce qu'elle aime assidûment et sans interruption.</p>
-
-<p class="c">XXXI</p>
-
-<p>Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par
-deux hommes, et un homme par deux femmes<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">I. Causa conjugii ab amore non est excusatio recta.</span></p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">II. Qui non celat amare non potest.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">III. Nemo duplici potest amore ligari.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">IV. Semper amorem minui vel crescere constat.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">V. Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">VI. Masculus non solet nisi in plena pubertate amare.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">VII. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur
-amanti.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">VIII. Nemo, sine rationis excessu, suo debet amore privari.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">IX. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">X. Amor semper ab avaritia consuevit domicilus exulare.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XI. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XII. Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non
-cupit amplexus.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XIII. Amor raro consuevit durare vulgatus.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XIV. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis
-eum parum facit haberi.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XV. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XVI. In repentina coamantis visione, cor tremescit amantis.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XVII. Novus amor veterem compellit abire.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XVIII. Probitas sola quemcumque dignum facit amore.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XIX. Si amor minuatur, cito deficit et raro convalescit.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XX. Amorosus semper est timorosus.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXI. Ex vera zelotypia affectus semper crescit amandi.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXII. De coamante suspicione percepta zelus interea et affectus
-crescit amandi.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXIII. Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXIV. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione
-finitur.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXV. Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat
-amanti placere.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXVI. Amor nihil posset amori denegare.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXVII. Amans coamantis solatus satiari non potest.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXVIII. Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari
-sinistra.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXIX. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia
-vexat.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXX. Verus amans assidua, sine intermissione, coamantis
-imagine detinetur.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">XXXI. Unam feminam nihil prohibet a duobus amari, et a
-duabus mulieribus unum.</p>
-
-<div class="attr">Fol. 103.</div></div>
-<p>Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour
-d'amour:</p>
-
-<p><span class="sc">Question</span>: «Le véritable amour peut-il exister entre
-personnes mariées?»</p>
-
-<p><span class="sc">Jugement</span> de la comtesse de Champagne: «Nous
-disons et assurons, par la teneur des présentes, que
-l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes
-mariées. En effet, les amants s'accordent tout, mutuellement
-et gratuitement, sans être contraints par aucun
-motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus,
-par devoir, de subir réciproquement leurs volontés, et
-de ne se refuser rien les uns aux autres&hellip;</p>
-
-<p>«Que ce jugement, que nous avons rendu avec une
-extrême prudence, et d'après l'avis d'un grand nombre
-d'autres dames, soit pour vous d'une vérité constante
-et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le troisième jour
-des calendes de mai, indiction VII<sup>o</sup><a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">«Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?</span></p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">«Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non
-posse inter duos jugales suas extendere vires, nam amantes
-sibi invicem gratis omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione
-cogente; jugales vero mutuis tementur ex debito voluntatibus
-obedire et in nullo seipsos sibi ad invicem denegare&hellip;</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">«Hoc igitur nostrum judicium, cum nimia moderatione prolatum
-et aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum,
-pro indubitabili vobis sit ac veritate constanti.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">«Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione
-VII.»</p>
-
-<div class="attr">Fol. 56.</div>
-<p>Ce jugement est conforme à la première règle du code
-d'amour.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">«Causa conjugii non est ab amore excusatio recta.»</p>
-</div>
-
-
-
-<h3 id="ch68">NOTICE SUR ANDRÉ LE CHAPELAIN</h3>
-
-
-<p>André paraît avoir écrit vers l'an 1176.</p>
-
-<p>On trouve à la Bibliothèque du roi (n<sup>o</sup> 8758) un manuscrit
-de l'ouvrage d'André qui a jadis appartenu à
-Baluze. Voici le premier titre: «<span lang="la" xml:lang="la">Hic incipiunt capitula
-libri de Arte amatoria et reprobatione amoris.</span>»</p>
-
-<p>Ce titre est suivi de la table des chapitres.</p>
-
-<p>Ensuite on lit ce second titre:</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">«Incipit liber de Arte amandi et de reprobatione
-amoris, editus et compillatus a magistro Andrea, Francorum
-aulæ regiæ capellano, ad Galterium amicum
-suum, cupientem in amoris exercitu militare: in quo
-quidem libro, cujusque gradus et ordinis mulier ab
-homine cujusque conditionis et status ad amorem
-sapientissime invitatur; et ultimo in fine ipsius libri de
-amoris reprobatione subjungitur.»</p>
-
-<p>Crescimbeni, <i lang="it" xml:lang="it">Vite de poeti provenzali</i>, article <span class="sc">Percivalle
-Doria</span>, cite un manuscrit de la bibliothèque de
-Nicolo Bargiacchi à Florence, et en rapporte divers
-passages; ce manuscrit est une traduction du traité
-d'André le chapelain. L'académie de la Crusca l'a
-admise parmi les ouvrages qui ont fourni des exemples
-pour son dictionnaire.</p>
-
-<p>Il y a eu diverses éditions de l'original latin. Frid.
-Otto Menckenius, dans ses <i lang="la" xml:lang="la">Miscellanea Lipsiensia
-nova</i>, <span lang="la" xml:lang="la">Lipsiæ</span>, 1751, t. VIII, part. I, p. 545 et suiv.,
-indique une très ancienne édition sans date et sans lieu
-d'impression, qu'il juge être du commencement de l'imprimerie:
-<span lang="la" xml:lang="la">«Tractatus amoris et de amoris remedio
-Andreæ capellani Innocentii papæ quarti.»</span></p>
-
-<p>Une seconde édition de 1610 porte ce titre:</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">«<i>Erotica seu amatoria</i> Andreæ capellani regii, vetustissimi
-scriptoris ad venerandum suum amicum Guualterium
-scripta, nunquam ante hac edita, sed sæpius a
-multis desiderata; nunc tandem fide diversorum mss.
-codicum in publicum emissa a Dethmaro Mulhero.
-Dorpmundæ, typis Westhovianis, anno Vna Castè et
-Verè amanda.»</p>
-
-<p>Une troisième édition porte: <span lang="la" xml:lang="la">«Tremoniæ, typis
-Westhovianis, anno 1614.»</span></p>
-
-<p>André divise ainsi méthodiquement le sujet qu'il se
-propose de traiter:</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">1<sup>o</sup> Quid sit amor et undè dicatur<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> Ce qu'est l'amour et d'où il prend nom.</p>
-
-<p>Quel est l'effet d'amour.</p>
-
-<p>Entre quelles personnes peut exister amour.</p>
-
-<p>De quelle façon l'amour s'acquiert, se conserve, augmente,
-diminue, finit.</p>
-
-<p>A quels signes connaît-on d'être aimé, et ce que doit faire
-l'un des amants quand l'autre manque à sa foi.</p>
-</div>
-<p lang="la" xml:lang="la">2<sup>o</sup> Quis sit effectus amoris.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">3<sup>o</sup> Inter quos possit esse amor.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">4<sup>o</sup> Qualiter amor acquiratur, retineatur, augmentetur,
-minuatur, finiatur.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">5<sup>o</sup> De notitia mutui amoris, et quid unus amantium
-agere debeat, altero fidem fallente.</p>
-
-<p>Chacune de ces questions est traitée en plusieurs
-paragraphes.</p>
-
-<p>André fait parler alternativement l'amant et la dame.
-La dame fait des objections, l'amant cherche à la convaincre
-par des raisons plus ou moins subtiles. Voici
-un passage que l'auteur met dans la bouche de l'amant:</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la">&hellip; Sed si forte horum sermonum te perturbet
-obscuritas, eorum tibi sententiam indicabo<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Mais si par hasard l'obscurité de ce discours vous embarrasse,
-je vais vous en donner le sommaire.</p>
-
-<p>De toute antiquité il y a en amour quatre degrés différents:</p>
-
-<p>Le premier consiste à donner des espérances, le second dans
-l'offre du baiser.</p>
-
-<p>Le troisième dans la jouissance des embrassements les plus
-intimes.</p>
-
-<p>Le quatrième dans l'octroi de toute la personne.</p>
-</div>
-<p lang="la" xml:lang="la">Ab antiquo igitur quatuor sunt in amore gradus distincti:</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la"><i>Primus</i>, in spei datione consistit.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la"><i>Secundus</i>, in osculi exhibitione.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la"><i>Tertius</i>, in amplexus fruitione.</p>
-
-<p lang="la" xml:lang="la"><i>Quartus</i>, in totius concessione personæ finitur.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch69">LE RAMEAU DE SALZBOURG<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a></h3>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Ce fragment, trouvé dans les papiers de M. Beyle, est
-publié aujourd'hui pour la première fois. Il explique le phénomène
-de la <i>cristallisation</i> et fait connaître l'origine de ce mot.</p>
-</div>
-
-<p>Aux mines de sel de Hallein, près de Salzbourg, les
-mineurs jettent dans les profondeurs abandonnées de
-la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver; deux
-ou trois mois après, par l'effet des eaux chargées de
-parties salines, qui humectent ce rameau et ensuite le
-laissent à sec en se retirant, ils le trouvent tout couvert
-de cristallisations brillantes. Les plus petites branches,
-celles qui ne sont pas plus grosses que la patte
-d'une mésange, sont incrustées d'une infinité de petits
-cristaux mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître
-le rameau primitif; c'est un petit jouet d'enfant
-très joli à voir. Les mineurs d'Hallein ne manquent
-pas, quand il fait un beau soleil et que l'air est parfaitement
-sec, d'offrir de ces rameaux de diamants aux
-voyageurs qui se préparent à descendre dans la mine.
-Cette descente est une opération singulière. On se met
-à cheval sur d'immenses troncs de sapin, placés en
-pente à la suite les uns des autres. Ces troncs de sapin
-sont fort gros et l'office de cheval, qu'ils font depuis
-un siècle ou deux, les a rendus complètement lisses.
-Devant la selle, sur laquelle vous êtes posé et qui glisse
-sur les troncs de sapin placés bout à bout, s'établit un
-mineur qui, assis sur son tablier de cuir, glisse devant
-vous et se charge de vous empêcher de descendre trop
-vite.</p>
-
-<p>Avant d'entreprendre ce voyage rapide, les mineurs
-engagent les dames à se revêtir d'un immense pantalon
-de serge grise, dans lequel entre leur robe, ce qui leur
-donne la tournure la plus comique. Je visitai ces mines
-si pittoresques d'Hallein, dans l'été de 18&hellip;, avec
-M<sup>me</sup> Gherardi. D'abord, il n'avait été question que de
-fuir la chaleur insupportable que nous éprouvions à
-Bologne, et d'aller prendre le frais au mont Saint-Gothard.
-En trois nuits nous eûmes traversé les marais
-pestilentiels de Mantoue et le délicieux lac de Garde,
-et nous arrivâmes à Riva, à Bolzano, à Inspruck.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Gherardi trouva ces montagnes si jolies, que,
-partis pour une promenade, nous finîmes par un voyage.
-Suivant les rives de l'Inn et ensuite celles de la Salza,
-nous descendîmes jusqu'à Salzbourg. La fraîcheur charmante
-de ce revers des Alpes, du côté du Nord, comparée
-à l'air étouffé et à la poussière que nous venions
-de laisser dans la plaine de Lombardie, nous donnait
-chaque matin un plaisir nouveau et nous engageait à
-pousser plus avant. Nous achetâmes des vestes de paysans
-à Golling. Souvent nous trouvions de la difficulté
-à nous loger et même à vivre; car notre caravane était
-nombreuse; mais ces embarras, ces malheurs, étaient
-des plaisirs.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes de Golling à Hallein, ignorant jusqu'à
-l'existence de ces jolies mines de sel dont je parlais.
-Nous y trouvâmes une nombreuse société de
-curieux, au milieu desquels nous débutâmes en vestes
-de paysans et nos dames avec d'énormes capotes de
-paysannes, dont elles s'étaient pourvues. Nous allâmes
-à la mine sans la moindre idée de descendre dans les
-galeries souterraines; la pensée de se mettre à cheval
-pour une route de trois quarts de lieue, sur une monture
-de bois, semblait singulière, et nous craignions
-d'étouffer au fond de ce vilain trou noir. M<sup>me</sup> Gherardi
-le considéra un instant et déclara que, pour elle, elle
-allait descendre et nous laissait toute liberté.</p>
-
-<p>Pendant les préparatifs, qui furent longs, car, avant
-de nous engouffrer dans cette cavité fort profonde, il
-fallut chercher à dîner, je m'amusai à observer ce qui
-se passait dans la tête d'un joli officier bien blond des
-chevau-légers bavarois. Nous venions de faire connaissance
-avec cet aimable jeune homme, qui parlait français,
-et nous était fort utile pour nous faire entendre
-des paysans allemands de Hallein. Ce jeune officier,
-quoique très joli, n'était point fat, et, au contraire,
-paraissait homme d'esprit; ce fut M<sup>me</sup> Gherardi qui fit
-cette découverte. Je voyais l'officier devenir amoureux
-à vue d'&oelig;il de la charmante Italienne, qui était folle
-de plaisir de descendre dans une mine et de l'idée que
-bientôt nous nous trouverions à cinq cents pieds sous
-terre. M<sup>me</sup> Gherardi, uniquement occupée de la beauté
-des puits, des grandes galeries, et de la difficulté vaincue,
-était à mille lieues de songer à plaire, et encore
-plus de songer à être charmée par qui que ce soit. Bientôt
-je fus étonné des étranges confidences que me fit,
-sans s'en douter, l'officier bavarois. Il était tellement
-occupé de la figure céleste, animée par un esprit d'ange,
-qui se trouvait à la même table que lui, dans une petite
-auberge de montagne, à peine éclairée par des fenêtres
-garnies de vitres vertes, que je remarquai que
-souvent il parlait sans savoir à qui, ni ce qu'il disait.
-J'avertis M<sup>me</sup> Gherardi, qui, sans moi, perdait ce spectacle,
-auquel une jeune femme n'est peut-être jamais
-insensible. Ce qui me frappait, c'était la nuance de
-folie qui, sans cesse, augmentait dans les réflexions de
-l'officier; sans cesse il trouvait à cette femme des perfections
-plus invisibles à mes yeux. A chaque moment,
-ce qu'il disait peignait d'une manière <i>moins ressemblante</i>
-la femme qu'il commençait à aimer. Je me
-disais: «La Ghita n'est assurément que l'occasion
-de tous les ravissements de ce pauvre Allemand.» Par
-exemple, il se mit à vanter la main de M<sup>me</sup> Gherardi,
-qu'elle avait eue frappée, d'une manière fort étrange,
-par la petite vérole, étant enfant, et qui en était restée
-très marquée et assez brune.</p>
-
-<p>«Comment expliquer ce que je vois? me disais-je.
-Où trouver une comparaison pour rendre ma pensée
-plus claire?»</p>
-
-<p>A ce moment M<sup>me</sup> Gherardi jouait avec le joli rameau
-couvert de diamants mobiles, que les mineurs venaient
-de lui donner. Il faisait un beau soleil: c'était le 3 août,
-et les petits prismes salins jetaient autant d'éclat que
-les beaux diamants dans une salle de bal fort éclairée.
-L'officier bavarois, à qui était échu un rameau plus
-singulier et plus brillant, demanda à M<sup>me</sup> Gherardi de
-changer avec lui. Elle y consentit; en recevant ce
-rameau il le pressa sur son c&oelig;ur avec un mouvement
-si comique, que tous les Italiens se mirent à rire. Dans
-son trouble, l'officier adressa à M<sup>me</sup> Gherardi les compliments
-les plus exagérés et les plus sincères. Comme
-je l'avais pris sous ma protection, je cherchais à justifier
-la folie de ses louanges. Je disais à Ghita: «L'effet
-que produit sur ce jeune homme la noblesse de vos
-traits italiens, de ces yeux tels qu'il n'en a jamais vus,
-est précisément semblable à celui que la cristallisation
-a opéré sur la petite branche de charmille que vous
-tenez et qui vous semble si jolie. Dépouillée de ses
-feuilles par l'hiver, assurément elle n'était rien moins
-qu'éblouissante. La cristallisation du sel a recouvert
-les branches noirâtres de ce rameau avec des diamants
-si brillants et en si grand nombre, que l'on ne peut
-plus voir qu'à un petit nombre de places ses branches
-telles qu'elles sont.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! que voulez-vous conclure de là? dit
-M<sup>me</sup> Gherardi.</p>
-
-<p>&mdash;Que ce rameau représente fidèlement la Ghita,
-telle que l'imagination de ce jeune officier la voit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire, monsieur, que vous apercevez autant
-de différence entre ce que je suis en réalité et la
-manière dont me voit cet aimable jeune homme qu'entre
-une petite branche de charmille desséchée et la
-jolie aigrette de diamants que ces mineurs m'ont
-offerte.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, le jeune officier découvre en vous des
-qualités que nous, vos anciens amis, nous n'avons
-jamais vues. Nous ne saurions apercevoir, par exemple,
-un air de bonté tendre et compatissante. Comme ce
-jeune homme est Allemand, la première qualité d'une
-femme, à ses yeux, est la <i>bonté</i>, et sur-le-champ, il
-aperçoit dans vos traits l'expression de la bonté. S'il
-était Anglais, il verrait en vous l'air aristocratique et
-<i lang="en" xml:lang="en">lady like</i><a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a> d'une duchesse, mais, s'il était moi, il vous
-verrait telle que vous êtes, parce que depuis longtemps,
-et pour mon malheur, je ne puis rien me figurer de
-plus séduisant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> L'air grande dame.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Ah! j'entends, dit Ghita; au moment où vous
-commencez à vous occuper d'une femme, vous ne la
-voyez plus <i>telle qu'elle est réellement</i>, mais telle qu'il
-vous convient qu'elle soit. Vous comparez les illusions
-favorables que produit ce commencement d'intérêt à
-ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille
-effeuillée par l'hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le
-bien, que par l'&oelig;il de ce jeune homme qui
-commence à aimer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est, repris-je, ce qui fait que les propos des
-amants semblent si ridicules aux gens sages, qui ignorent
-le phénomène de la cristallisation.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous appelez cela <i>cristallisation</i>, dit Ghita;
-eh bien, monsieur, cristallisez pour moi.»</p>
-
-<p>Cette image, singulière peut être, frappa l'imagination
-de M<sup>me</sup> Gherardi, et quand nous fûmes arrivés
-dans la grande salle de la mine, illuminée par cent
-petites lampes qui paraissaient être dix mille, à cause
-des cristaux de sel qui les reflétaient de tous côtés:
-«Ah! ceci est fort joli, dit-elle au jeune Bavarois, je
-cristallise pour cette salle, je sens que je m'exagère sa
-beauté; et vous, cristallisez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame,» répondit naïvement le jeune officier,
-ravi d'avoir un sentiment commun avec cette belle
-Italienne; mais, pour cela n'en comprenant pas davantage
-ce qu'elle lui disait. Cette réponse simple nous
-fit rire aux larmes, parce qu'elle décida la jalousie du
-sot que Ghita aimait et qui commença à devenir
-sérieusement jaloux de l'officier bavarois. Il prit le
-mot <i>cristallisation</i> en horreur.</p>
-
-<p>Au sortir de la mine d'Hallein, mon nouvel ami, le
-jeune officier, dont les confidences involontaires m'amusaient
-beaucoup plus que tous les détails de l'exploitation
-du sel, apprit de moi que M<sup>me</sup> Gherardi s'appelait
-<i lang="it" xml:lang="it">Ghita</i>, et que l'usage, en Italie, était de l'appeler
-devant elle <i lang="it" xml:lang="it">la Ghita</i>. Le pauvre garçon, tout tremblant,
-hasarda de l'appeler, en lui parlant, <i lang="it" xml:lang="it">la Ghita</i>, et
-M<sup>me</sup> Gherardi, amusée de l'air timidement passionné
-du jeune homme et de la mine profondément irritée
-d'une autre personne, invita l'officier à déjeuner pour
-le lendemain, avant notre départ pour l'Italie. Dès
-qu'il se fut éloigné:&mdash;«<i>Ah çà!</i> expliquez-moi, ma
-chère amie, dit le personnage irrité, pourquoi vous
-nous donnez la compagnie de ce blondin fade et aux
-yeux hébétés?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, monsieur, après dix jours de voyage,
-passant toute la journée avec moi, vous me voyez tous
-telle que je suis, et ces yeux fort tendres et que vous
-appelez <i>hébétés</i> me voient parfaite. N'est-ce pas,
-Filippo, ajouta-t-elle en me regardant, ces yeux-là me
-couvrent d'une <i>cristallisation</i> brillante; je suis pour
-eux la perfection; et, ce qu'il y a d'admirable, c'est
-que quoi que je fasse, quelque sottise qu'il m'arrive
-de dire, aux yeux de ce bel Allemand, je ne sortirai
-jamais de la perfection: cela est commode. Par exemple,
-vous, Annibalino (l'amant que nous trouvions un
-peu sot s'appelait le colonel Annibal), je parie que,
-dans ce moment, vous ne me trouvez pas exactement
-parfaite? Vous pensez que je fais mal d'admettre ce
-jeune homme dans ma société. Savez-vous ce qui
-vous arrive, mon cher? Vous ne <i>cristallisez</i> plus pour
-moi.»</p>
-
-<p>Le mot <i>cristallisation</i> devint à la mode parmi nous,
-et il avait tellement frappé l'imagination de la belle
-Ghita, qu'elle l'adopta pour tout.</p>
-
-<p>De retour à Bologne, on ne racontait guère d'anecdotes
-d'amour dans sa loge qu'elle ne m'adressât la
-parole. «Ce trait-ci confirme ou détruit telle de nos
-théories,» me disait-elle. Les actes de folie répétés
-par lesquels un amant aperçoit toutes les perfections
-dans la femme qu'il commence à aimer s'appelèrent
-toujours <i>cristallisation</i> entre nous. Ce mot nous rappelait
-le plus aimable voyage. De ma vie je ne sentis
-si bien la beauté touchante et solitaire des rives du lac
-de Garde, nous passâmes dans des barques des soirées
-délicieuses, malgré la chaleur étouffante. Nous trouvâmes
-de ces instants qu'on n'oublie plus: ce fut un
-des moments brillants de notre jeunesse.</p>
-
-<p>Un soir, quelqu'un vint nous donner la nouvelle
-que la princesse Lanfranchi et la belle Florenza se disputaient
-le c&oelig;ur du jeune peintre Oldofredi. La pauvre
-princesse semblait en être réellement éprise, et le
-jeune artiste milanais ne paraissait occupé que des
-charmes de Florenza. On se demandait: «Oldofredi
-est-il amoureux?» Mais je supplie le lecteur de croire
-que je ne prétends pas justifier ce genre de conversation,
-dans lequel on a l'impertinence de ne pas se
-conformer aux règles imposées par les convenances
-françaises. Je ne sais pourquoi ce soir-là notre amour-propre
-s'obstina à deviner si le peintre milanais était
-amoureux de la belle Florenza.</p>
-
-<p>On se perdit dans la discussion d'un grand nombre
-de petits faits. Quand nous fûmes las de fixer notre
-attention sur des nuances presque imperceptibles, et
-qui, au fond, n'étaient guère concluantes, M<sup>me</sup> Gherardi
-se mit à nous raconter le petit roman qui, suivant
-elle, se passait dans le c&oelig;ur d'Oldofredi. Dès le
-commencement de son récit, elle eut le malheur de se
-servir du mot <i>cristallisation</i>; le colonel Annibal, qui
-avait toujours sur le c&oelig;ur la jolie figure de l'officier
-bavarois, fit semblant de ne pas comprendre, et nous
-redemanda pour la centième fois ce que nous entendions
-par le mot <i>cristallisation</i>. «C'est ce que je ne
-sens pas pour vous, lui répondit vivement M<sup>me</sup> Gherardi.»
-Après quoi, l'abandonnant dans son coin, avec
-son humeur noire, et nous adressant la parole: «Je
-crois, dit-elle, qu'un homme commence à aimer quand
-je le vois triste.» Nous nous récriâmes aussitôt:
-«Comment, l'amour, <i>ce sentiment délicieux qui commence
-si bien</i>&hellip;&mdash;Et qui quelquefois finit si mal, par
-de l'humeur, par des querelles, dit M<sup>me</sup> Gherardi en
-riant et regardant Annibal. Je comprends votre objection.
-Vous autres, hommes grossiers, vous ne voyez
-qu'une chose dans la naissance de l'amour: on aime
-ou l'on n'aime pas. C'est ainsi que le vulgaire s'imagine
-que le chant de tous les rossignols se ressemble;
-mais nous, qui prenons plaisir à l'entendre, savons
-qu'il y a pourtant dix nuances différentes de rossignol
-à rossignol.&mdash;Il me semble pourtant, madame, dit
-quelqu'un, qu'on aime ou qu'on n'aime pas.&mdash;Pas du
-tout, monsieur; c'est tout comme si vous disiez qu'un
-homme qui part de Bologne pour aller à Rome est
-déjà arrivé aux portes de Rome quand, du haut de
-l'Apennin, il voit encore notre tour Garisenda. Il y a
-loin de l'une de ces deux villes à l'autre, et l'on peut
-être au quart du chemin, à la moitié, aux trois quarts,
-sans pour cela être arrivé à Rome, et cependant l'on
-n'est plus à Bologne.&mdash;Dans cette belle comparaison,
-dis-je, Bologne représente apparemment l'<i>indifférence</i>
-et Rome l'<i>amour parfait</i>.&mdash;Quand nous
-sommes à Bologne, reprit M<sup>me</sup> Gherardi, nous sommes
-tout à fait indifférents, nous ne songeons pas à
-admirer d'une manière particulière la femme dont un
-jour peut-être nous serons amoureux à la folie; notre
-imagination songe bien moins encore à nous exagérer
-son mérite. En un mot, comme nous disions
-à Hallein, la <i>cristallisation</i> n'a pas encore commencé.»</p>
-
-<p>A ces mots, Annibal se leva furieux, et sortit de la
-loge en nous disant: «Je reviendrai quand vous parlerez
-italien.» Aussitôt la conversation se fit en français,
-et tout le monde se prit à rire, même M<sup>me</sup> Gherardi.
-«Eh bien! voilà l'amour parti, dit-elle, et l'on
-rit encore. On sort de Bologne, on monte l'Apennin,
-l'on prend la route de Rome&hellip;&mdash;Mais, madame, dit
-quelqu'un, nous voilà bien loin du peintre Oldofredi,»
-ce qui lui donna un petit mouvement d'impatience qui,
-probablement, fit tout à fait oublier Annibal et sa
-brusque sortie.&mdash;«Voulez-vous savoir, nous dit-elle,
-ce qui se passe quand on quitte Bologne? D'abord je
-crois ce départ complètement involontaire: c'est un
-mouvement instinctif. Je ne dis pas qu'il ne soit
-accompagné de beaucoup de plaisir. L'on admire, puis
-on se dit: «Quel plaisir d'être aimé de cette femme
-charmante!» Enfin paraît l'espérance; après l'espérance
-(souvent conçue bien légèrement, car l'on ne
-doute de rien, pour peu que l'on ait de chaleur dans
-le sang), après l'espérance, dis-je, on s'exagère avec
-délices la beauté et les mérites de la femme dont on
-espère être aimé.»</p>
-
-<p>Pendant que M<sup>me</sup> Gherardi parlait, je pris une carte
-à jouer, sur le revers de laquelle j'écrivis Rome d'un
-côté et Bologne de l'autre, et, entre Bologne et
-Rome, les quatre gîtes que M<sup>me</sup> Gherardi venait d'indiquer.</p>
-
-<p>1. L'admiration.</p>
-
-<p>2. L'on arrive à ce second point de la route quand
-on se dit: «Quel plaisir d'être aimé de cette femme
-charmante!»</p>
-
-<p>3. La naissance de l'espérance marque le troisième
-gîte.</p>
-
-<p>4. L'on arrive au quatrième quand on s'exagère avec
-délices la beauté et les mérites de la femme qu'on
-aime. C'est ce que, nous autres adeptes, nous appelons
-du mot de <i>cristallisation</i>, qui met Carthage en
-fuite. Dans le fait, c'est difficile à comprendre.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Gherardi continua: «Pendant ces quatre mouvements
-de l'âme, ou manières d'être, que Filippo vient
-de dessiner, je ne vois pas la plus petite raison pour
-que notre voyageur soit triste. Le fait est que le plaisir
-est vif, qu'il réclame toute l'attention dont l'âme
-est susceptible. On est sérieux, mais l'on n'est point
-triste: la différence est grande.&mdash;Nous entendons,
-madame, dit un des assistants, vous ne parlez pas de
-ces malheureux auxquels il semble que tous les rossignols
-rendent les mêmes sons&mdash;La différence entre
-être sérieux et être triste (<span lang="it" xml:lang="it">l'esser serio e l'esser mesto</span>),
-reprit M<sup>me</sup> Gherardi, est décisive lorsqu'il s'agit de
-résoudre un problème tel que celui-ci: «Oldofredi
-aime-t-il la belle Florenza?» Je crois qu'Oldofredi
-aime, parce que, après avoir été fort occupé de la
-Florenza, je l'ai vu triste et non pas seulement sérieux.
-Il est triste, parce que voici ce qui lui est
-arrivé. Après s'être exagéré le bonheur que pourrait
-lui donner le caractère annoncé par la figure raphaélesque,
-les belles épaules, les beaux bras, en un mot
-les formes dignes de Canova de la belle marchesina
-Florenza, il a probablement cherché à obtenir la confirmation
-des espérances qu'il avait osé concevoir. Très
-probablement aussi, la Florenza, effrayée d'aimer un
-étranger qui peut quitter Bologne au premier moment,
-et surtout très fâchée qu'il ait pu concevoir
-sitôt des espérances, les lui aura ôtées avec barbarie.»</p>
-
-<p>Nous avions le bonheur de voir tous les jours de la
-vie M<sup>me</sup> Gherardi; une intimité parfaite régnait dans
-cette société; on s'y comprenait à demi-mot; souvent
-j'y ai vu rire de plaisanteries qui n'avaient pas eu
-besoin de la parole pour se faire entendre: un coup
-d'&oelig;il avait tout dit. Ici, un lecteur français s'apercevra
-qu'une jolie femme d'Italie se livre avec folie à
-toutes les idées bizarres qui lui passent par la tête.
-A Rome, à Bologne, à Venise, une jolie femme est
-reine absolue; rien ne peut être plus complet que le
-despotisme qu'elle exerce dans sa société. A Paris, une
-jolie femme a toujours peur de l'opinion et du bourreau
-de l'opinion: le <i>ridicule</i>. Elle a constamment au
-fond du c&oelig;ur la crainte des plaisanteries, comme un
-roi absolu la crainte d'une charte. Voilà la secrète
-pensée qui vient la troubler au milieu d'une joie de
-ses plaisirs, et lui donner tout à coup une mine sérieuse.
-Une Italienne trouverait bien ridicule cette
-autorité limitée qu'une femme de Paris exerce dans
-son salon. A la lettre, elle est toute-puissante sur les
-hommes qui l'approchent, et dont toujours le bonheur,
-du moins pendant la soirée, dépend d'un de ses caprices:
-j'entends le bonheur des simples amis. Si vous
-déplaisez à la femme qui règne dans une loge, vous
-voyez l'ennui dans ses yeux, et n'avez rien de mieux à
-faire que de disparaître pour ce jour-là.</p>
-
-<p>Un jour, je me promenais avec M<sup>me</sup> Gherardi sur la
-route de la <i>Cascata del Reno</i>; nous rencontrâmes Oldofredi
-seul, fort animé, l'air très préoccupé, mais point
-sombre. M<sup>me</sup> Gherardi l'appela et lui parla, afin de
-mieux l'observer. «Si je ne me trompe, dis-je à
-M<sup>me</sup> Gherardi, ce pauvre Oldofredi est tout à fait livré
-à la passion qu'il prend pour la Florenza; dites-moi,
-de grâce, à moi qui suis votre séide, à quel point de
-la maladie d'amour le croyez-vous arrivé maintenant?&mdash;Je
-le vois, dit M<sup>me</sup> Gherardi, se promenant seul, et
-qui se dit à chaque instant: «Oui, elle m'aime.»
-Ensuite il s'occupe à lui trouver de nouveaux charmes,
-à se détailler de nouvelles raisons de l'aimer à la folie.&mdash;Je
-ne le crois pas si heureux que vous le supposez.
-Oldofredi doit avoir souvent des doutes cruels; il ne
-peut pas être si sûr d'être aimé de la Florenza; il ne
-sait pas comme nous à quel point elle considère peu,
-dans ces sortes d'affaires, la richesse, le rang, la manière
-d'être dans le monde<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>. Oldofredi est aimable, d'accord,
-mais ce n'est qu'un pauvre étranger.&mdash;N'importe, dit
-M<sup>me</sup> Gherardi, je parierais que nous venons de le trouver
-dans un moment où les raisons pour espérer l'emportaient.&mdash;Mais,
-dis-je, il avait l'air trop profondément
-troublé, il doit avoir des moments de malheur
-affreux; il se dit: «Mais, est-ce qu'elle m'aime?»&mdash;J'avoue,
-reprit M<sup>me</sup> Gherardi, oubliant presque qu'elle
-me parlait, que, quand la réponse qu'on se fait à soi-même
-est satisfaisante, il y a des moments de bonheur
-divin et tels que peut-être rien au monde ne peut leur
-être comparé. C'est là sans doute ce qu'il y a de mieux
-dans la vie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> Tout est opposé entre la France et l'Italie. Par exemple,
-les richesses, la haute naissance, l'éducation parfaite, disposent
-à l'amour au delà des Alpes, et en éloignent en France.</p>
-</div>
-<p>«Quand, enfin, l'âme, fatiguée et comme accablée
-de sentiments si violents, revient à la raison par lassitude,
-ce qui surnage après tant de mouvements si opposés,
-c'est cette certitude: «Je trouverai auprès de <i>lui</i>
-un bonheur que <i>lui seul</i> au monde peut me donner.»
-Je laissai peu à peu mon cheval s'éloigner de celui de
-M<sup>me</sup> Gherardi. Nous fîmes les trois milles qui nous
-séparaient de Bologne sans dire une seule parole, pratiquant
-la vertu nommée discrétion.»</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch70">ERNESTINE<br />
-OU<br />
-LA NAISSANCE DE L'AMOUR</h3>
-
-
-<h4>AVERTISSEMENT</h4>
-
-<p>Une femme de beaucoup d'esprit et de quelque
-expérience prétendait un jour que l'amour ne naît pas
-aussi subitement qu'on le dit. «Il me semble, disait-elle,
-que je découvre sept époques tout à fait distinctes
-dans la naissance de l'amour»; et, pour prouver
-son dire, elle conta l'anecdote suivante. On était à la
-campagne, il pleuvait à verse, on était trop heureux
-d'écouter.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans une âme parfaitement indifférente, une jeune
-fille habitant un château isolé, au fond d'une campagne,
-le plus petit étonnement excite profondément
-l'attention. Par exemple, un jeune chasseur qu'elle
-aperçoit à l'improviste, dans le bois, près du château.</p>
-
-<p>Ce fut par un événement aussi simple que commencèrent
-les malheurs d'Ernestine de S&hellip; Le château
-qu'elle habitait seule, avec son vieil oncle, le comte
-de S&hellip;, bâti dans le moyen âge, près des bords du Drac,
-sur une des roches immenses qui resserrent le cours
-de ce torrent, dominait un des plus beaux sites du
-Dauphiné. Ernestine trouva que le jeune chasseur offert
-par le hasard à sa vue avait l'air noble. Son image se
-présenta plusieurs fois à sa pensée: car à quoi songer
-dans cet antique manoir?&mdash;Elle y vivait au sein d'une
-sorte de magnificence; elle y commandait à un nombreux
-domestique; mais depuis vingt ans que le maître
-et les gens étaient vieux, tout s'y faisait toujours à
-la même heure; jamais la conversation ne commençait
-que pour blâmer tout ce qui se fait et s'attrister des
-choses les plus simples. Un soir de printemps, le jour
-allait finir, Ernestine était à sa fenêtre; elle regardait
-le petit lac et le bois qui est au delà: l'extrême beauté
-de ce paysage contribuait peut-être à la plonger dans
-une sombre rêverie. Tout à coup elle revit ce jeune
-chasseur qu'elle avait aperçu quelques jours auparavant;
-il était encore dans le petit bois au delà du lac;
-il tenait un bouquet de fleurs à la main; il s'arrêta
-comme pour la regarder; elle le vit donner un baiser
-à ce bouquet et ensuite le placer avec une sorte de
-respect dans le creux d'un grand chêne sur le bord
-du lac.</p>
-
-<p>Que de pensées cette seule action fit naître! et que
-de pensées d'un intérêt très vif, si on les compare aux
-sensations monotones qui, jusqu'à ce moment, avaient
-rempli la vie d'Ernestine! Une nouvelle existence
-commence pour elle; osera-t-elle aller voir ce bouquet?
-«Dieu! quelle imprudence, se dit-elle en tressaillant;
-et si, au moment où j'approcherai du grand chêne, le
-jeune chasseur vient à sortir des bosquets voisins!
-Quelle honte! Quelle idée prendrait-il de moi?» Ce bel
-arbre était pourtant le but habituel de ses promenades
-solitaires, souvent elle allait s'asseoir sur ses racines
-gigantesques, qui s'élèvent au-dessus de la pelouse et
-forment, tout à l'entour du tronc, comme autant de
-bancs naturels abrités par son vaste ombrage.</p>
-
-<p>La nuit, Ernestine put à peine fermer l'&oelig;il; le lendemain,
-dès cinq heures du matin, à peine l'aurore
-a-t-elle paru, qu'elle monte dans les combles du château.
-Ses yeux cherchent le grand chêne au delà du
-lac; à peine l'a-t-elle aperçu, qu'elle reste immobile et
-comme sans respiration. Le bonheur si agité des passions
-succède au contentement sans objet et presque
-machinal de la première jeunesse.</p>
-
-<p>Dix jours s'écoulent. Ernestine compte les jours!
-Une fois seulement, elle a vu le jeune chasseur; il s'est
-approché de l'arbre chéri, et il avait un bouquet qu'il
-y a placé comme le premier.&mdash;Le vieux comte de S&hellip;
-remarque qu'elle passe sa vie à soigner une volière
-qu'elle a établie dans les combles du château; c'est
-qu'assise auprès d'une petite fenêtre dont la persienne
-est fermée, elle domine toute l'étendue du bois
-au delà du lac. Elle est bien sûre que son inconnu ne
-peut l'apercevoir, et c'est alors qu'elle pense à lui sans
-contrainte. Une idée lui vient et la tourmente. S'il
-croit qu'on ne fait aucune attention à ses bouquets, il
-en conclura qu'on méprise son hommage, qui, après
-tout, n'est qu'une simple politesse, et, pour peu qu'il
-ait l'âme bien placée, il ne paraîtra plus. Quatre jours
-s'écoulent encore, mais avec quelle lenteur! Le cinquième,
-la jeune fille, passant par hasard auprès du
-grand chêne, n'a pu résister à la tentation de jeter un
-coup d'&oelig;il sur le petit creux où elle a vu déposer les
-bouquets. Elle était avec sa gouvernante et n'avait rien
-à craindre. Ernestine pensait bien ne trouver que des
-fleurs fanées; à son inexprimable joie, elle voit un bouquet
-composé des fleurs les plus rares et les plus
-jolies; il est d'une fraîcheur éblouissante; pas un pétale
-des fleurs les plus délicates n'est flétri. A peine a-t-elle
-aperçu tout cela du coin de l'&oelig;il, que, sans perdre de
-vue sa gouvernante, elle a parcouru avec la légèreté
-d'une gazelle toute cette partie du bois à cent pas à la
-ronde. Elle n'a vu personne; bien sûre de n'être pas
-observée, elle revient au grand chêne, elle ose regarder
-avec délices le bouquet charmant. O ciel! il y a un
-petit papier presque imperceptible, il est attaché au
-n&oelig;ud du bouquet. «Qu'avez-vous, mon Ernestine? dit
-la gouvernante alarmée du petit cri qui accompagne
-cette découverte.&mdash;Rien, bonne amie, c'est une perdrix
-qui s'est levée à mes pieds.»&mdash;Il y a quinze
-jours, Ernestine n'aurait pas eu l'idée de mentir. Elle
-se rapproche de plus en plus du bouquet charmant,
-elle penche la tête, et, les joues rouges comme le feu,
-sans oser y toucher, elle lit sur le petit morceau de
-papier:</p>
-
-<p>«Voici un mois que tous les matins j'apporte un
-bouquet. Celui-ci sera-t-il assez heureux pour être
-aperçu?»</p>
-
-<p>Tout est ravissant dans ce joli billet; l'écriture
-anglaise qui traça ces mots est de la forme la plus élégante.
-Depuis quatre ans qu'elle a quitté Paris et le
-couvent le plus à la mode du faubourg Saint-Germain,
-Ernestine n'a rien vu d'aussi joli. Tout à coup elle
-rougit beaucoup, elle se rapproche de sa gouvernante,
-et l'engage à retourner au château. Pour y arriver plus
-vite, au lieu de remonter dans le vallon et de faire le
-tour du lac comme de coutume, Ernestine prend le
-sentier du petit pont qui mène au château en ligne
-droite. Elle est pensive, elle se promet de ne plus
-revenir de ce côté; car enfin elle vient de découvrir
-que c'est une espèce de billet qu'on a osé lui adresser.
-Cependant, il n'était pas fermé, se dit-elle tout bas. De
-ce moment sa vie est agitée par une affreuse anxiété.
-Quoi donc! ne peut-elle pas, même de loin, aller
-revoir l'arbre chéri? Le sentiment du devoir s'y
-oppose. «Si je vais sur l'autre rive du lac, se dit-elle,
-je ne pourrai plus compter sur les promesses que je
-me fais à moi-même.» Lorsqu'à huit heures elle entendit
-le portier fermer la grille du petit pont, ce bruit
-qui lui ôtait tout espoir sembla la délivrer d'un poids
-énorme qui accablait sa poitrine; elle ne pourrait plus
-maintenant manquer à son devoir, quand même elle
-aurait la faiblesse d'y consentir.</p>
-
-<p>Le lendemain, rien ne peut la tirer d'une sombre
-rêverie; elle est abattue, pâle; son oncle s'en aperçoit;
-il fait mettre les chevaux à l'antique berline, on parcourt
-les environs, on va jusqu'à l'avenue du château
-de M<sup>me</sup> Dayssin, à trois lieues de là. Au retour, le comte
-de S&hellip; donne l'ordre d'arrêter dans le petit bois, au
-delà du lac; la berline s'avance sur la pelouse, il veut
-revoir le chêne immense qu'il n'appelle jamais que le
-<i>contemporain de Charlemagne</i>. «Ce grand empereur
-peut l'avoir vu, dit-il, en traversant nos montagnes
-pour aller en Lombardie, vaincre le roi Didier;» et
-cette pensée d'une vie si longue semble rajeunir un
-vieillard presque octogénaire Ernestine est bien loin
-de suivre les raisonnements de son oncle; ses joues
-sont brûlantes; elle va donc se trouver encore une
-fois auprès du vieux chêne; elle s'est promis de ne pas
-regarder dans la petite cachette. Par un mouvement
-instinctif, sans savoir ce qu'elle fait, elle y jette les
-yeux, elle voit le bouquet, elle pâlit. Il est composé de
-roses panachées de noir.&mdash;«Je suis bien malheureux,
-il faut que je m'éloigne pour toujours. Celle que j'aime
-ne daigne pas apercevoir mon hommage.»&mdash;Tels sont
-les mots tracés sur le petit papier fixé au bouquet.
-Ernestine les a lus avant d'avoir le temps de se défendre
-de les voir. Elle est si faible, qu'elle est obligée de
-s'appuyer contre l'arbre; et bientôt elle fond en larmes.
-Le soir, elle se dit: «Il s'éloignera pour toujours, et
-je ne le verrai plus!»</p>
-
-<p>Le lendemain, en plein midi, par le soleil du mois
-d'août, comme elle se promenait avec son oncle sous
-l'allée de platanes le long du lac, elle voit sur l'autre
-rive le jeune homme s'approcher du grand chêne; il
-saisit son bouquet, le jette dans le lac et disparaît.
-Ernestine a l'idée qu'il y avait du dépit dans son geste,
-bientôt elle n'en doute plus. Elle s'étonne d'avoir pu
-en douter un seul instant; il est évident que, se voyant
-méprisé, il va partir; jamais elle ne le reverra.</p>
-
-<p>Ce jour-là on est fort inquiet au château, où elle
-seule répand quelque gaieté. Son oncle prononce qu'elle
-est décidément indisposée; une pâleur mortelle, une
-certaine contraction dans les traits, ont bouleversé cette
-figure naïve, où se peignaient naguère les sensations si
-tranquilles de la première jeunesse. Le soir, quand
-l'heure de la promenade est venue, Ernestine ne s'oppose
-point à ce que son oncle la dirige vers la pelouse
-au delà du lac. Elle regarde en passant, et d'un &oelig;il
-morne où les larmes sont à peine retenues, la petite
-cachette à trois pieds au-dessus du sol, bien sûre de
-n'y rien trouver; elle a trop bien vu jeter le bouquet
-dans le lac. Mais, ô surprise! elle en aperçoit un autre.&mdash;«Par
-pitié pour mon affreux malheur, daignez prendre
-la rose blanche.» Pendant qu'elle relit ces mots
-étonnants, sa main, sans qu'elle le sache, a détaché la
-rose blanche qui est au milieu du bouquet.&mdash;«Il est
-donc bien malheureux, se dit-elle!»&mdash;En ce moment
-son oncle l'appelle, elle le suit, mais elle est heureuse.
-Elle tient sa rose blanche dans son petit mouchoir de
-batiste, et la batiste est si fine, que tout le temps que
-dure encore la promenade, elle peut apercevoir la couleur
-de la rose à travers le tissu léger. Elle tient son
-mouchoir de manière à ne pas faner cette rose chérie.</p>
-
-<p>A peine rentrée, elle monte en courant l'escalier
-rapide qui conduit à sa petite tour, dans l'angle du château.
-Elle ose enfin contempler sans contrainte cette
-rose adorée et en rassasier ses regards à travers les douces
-larmes qui s'échappent de ses yeux.</p>
-
-<p>Que veulent dire ces pleurs? Ernestine l'ignore. Si
-elle pouvait deviner le sentiment qui les fait couler,
-elle aurait le courage de sacrifier la rose qu'elle vient
-de placer avec tant de soin dans son verre de cristal,
-sur sa petite table d'acajou. Mais, pour peu que le lecteur
-ait le chagrin de n'avoir plus vingt ans, il devinera
-que ces larmes, loin d'être de la douleur, sont les
-compagnes inséparables de la vue inopinée d'un
-bonheur extrême; elles veulent dire: «<i>Qu'il est doux
-d'être aimé!</i>»&mdash;C'est dans un moment où le saisissement
-du premier bonheur de sa vie égarait son jugement
-qu'Ernestine a eu le tort de prendre cette fleur.
-Mais elle n'en est pas encore à voir et à se reprocher
-cette inconséquence.</p>
-
-<p>Pour nous, qui avons moins d'illusions, nous reconnaissons
-la troisième période de la naissance de l'amour:
-l'apparition de l'espoir. Ernestine ne sait pas que son
-c&oelig;ur se dit, en regardant cette rose: «Maintenant, il
-est certain qu'il m'aime.»</p>
-
-<p>Mais peut-il être vrai qu'Ernestine soit sur le point
-d'aimer? Ce sentiment ne choque-t-il pas toutes les
-règles du plus simple bon sens? Quoi! elle n'a vu que
-trois fois l'homme qui, dans ce moment, lui fait verser
-des larmes brûlantes! Et encore elle ne l'a vu qu'à
-travers le lac, à une grande distance, à cinq cents pas
-peut-être. Bien plus, si elle le rencontrait sans fusil et
-sans veste de chasse, peut-être qu'elle ne le reconnaîtrait
-pas. Elle ignore son nom, ce qu'il est, et pourtant
-ses journées se passent à se nourrir de sentiments passionnés,
-dont je suis obligé d'abréger l'expression, car
-je n'ai pas l'espace qu'il faut pour faire un roman. Ces
-sentiments ne sont que des variations de cette idée:
-«Quel bonheur d'en être aimée!» Ou bien elle examine
-cette autre question bien autrement importante:
-«Puis-je espérer d'en être aimée véritablement? N'est-ce
-point par jeu qu'il me dit qu'il m'aime?» Quoique
-habitant un château bâti par Lesdiguières, et appartenant
-à la famille d'un des plus braves compagnons du
-fameux connétable, Ernestine ne s'est point fait cette
-autre objection: «Il est peut-être le fils d'un paysan
-du voisinage.» Pourquoi? Elle vivait dans une solitude
-profonde.</p>
-
-<p>Certainement Ernestine était bien loin de reconnaître
-la nature des sentiments qui régnaient dans son
-c&oelig;ur. Si elle eût pu prévoir où ils la conduisaient, elle
-aurait eu une chance d'échapper à leur empire. Une
-jeune Allemande, une Anglaise, une Italienne, eussent
-reconnu l'amour; notre sage éducation ayant pris le
-parti de nier aux jeunes filles l'existence de l'amour,
-Ernestine ne s'alarmait que vaguement de ce qui se
-passait dans son c&oelig;ur; quand elle réfléchissait profondément,
-elle n'y voyait que de la simple amitié. Si elle
-avait pris une seule rose, c'est qu'elle eût craint, en
-agissant autrement, d'affliger son nouvel ami et de le
-perdre. «Et, d'ailleurs, se disait-elle, après y avoir
-beaucoup songé, il ne faut pas manquer à la politesse.»</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur d'Ernestine est agité par les sentiments les
-plus violents. Pendant quatre journées, qui paraissent
-quatre siècles à la jeune solitaire, elle est retenue par
-une crainte indéfinissable, elle ne sort pas du château.
-Le cinquième jour son oncle, toujours plus inquiet de
-sa santé, la force à l'accompagner dans le petit bois;
-elle se trouve près de l'arbre fatal; elle lit sur le petit
-fragment de papier caché dans le bouquet:</p>
-
-<p>«Si vous daignez prendre ce camellia panaché,
-dimanche je serai à l'église de votre village.»</p>
-
-<p>Ernestine vit à l'église un homme mis avec une simplicité
-extrême, et qui pouvait avoir trente-cinq ans.
-Elle remarqua qu'il n'avait pas même de croix. Il lisait,
-et, en tenant son livre d'heures d'une certaine manière,
-il ne cessa presque pas un instant d'avoir les yeux sur
-elle. C'est dire que, pendant tout le service, Ernestine
-fut hors d'état de penser à rien. Elle laissa choir son
-livre d'heures, en sortant de l'antique banc seigneurial,
-et faillit tomber elle-même en le ramassant. Elle
-rougit beaucoup de sa maladresse. «Il m'aura trouvée
-si gauche, se dit-elle aussitôt, qu'il aura honte de s'occuper
-de moi.» En effet, à partir du moment où ce
-petit accident était survenu, elle ne vit plus l'étranger.
-Ce fut en vain qu'après être montée en voiture elle
-s'arrêta pour distribuer quelques pièces de monnaie à
-tous les petits garçons du village, elle n'aperçut point,
-parmi les groupes de paysans qui jasaient auprès de
-l'église, la personne que, pendant la messe, elle n'avait
-jamais osé regarder. Ernestine, qui jusqu'alors avait
-été la sincérité même, prétendit avoir oublié son mouchoir.
-Un domestique rentra dans l'église et chercha
-longtemps dans le banc du seigneur ce mouchoir qu'il
-n'avait garde de trouver. Mais le retard amené par cette
-petite ruse fut inutile, elle ne revit plus le chasseur,
-«C'est clair, se dit-elle; M<sup>lle</sup> de C&hellip; me dit une fois
-que je n'étais pas jolie et que j'avais dans le regard
-quelque chose d'impérieux et de repoussant; il ne me
-manquait plus que de la gaucherie; il me méprise sans
-doute.»</p>
-
-<p>Les tristes pensées l'agitèrent pendant deux ou trois
-visites que son oncle fit avant de rentrer au château.</p>
-
-<p>A peine de retour, vers les quatre heures, elle courut
-sous l'allée de platanes, le long du lac. La grille
-de la chaussée était fermée à cause du dimanche; heureusement,
-elle aperçut un jardinier; elle l'appela et
-le pria de mettre la barque à flot et de la conduire de
-l'autre côté du lac. Elle prit terre à cent pas du grand
-chêne. La barque côtoyait et se trouvait toujours assez
-près d'elle pour la rassurer. Les branches basses et à
-peu près horizontales du chêne immense s'étendaient
-presque jusqu'au lac. D'un pas décidé et avec une sorte
-de sang-froid sombre et résolu, elle s'approcha de l'arbre,
-de l'air dont elle eût marché à la mort. Elle était
-bien sûre de ne rien trouver dans la cachette; en effet,
-elle n'y vit qu'une fleur fanée qui avait appartenu au
-bouquet de la veille:&mdash;«S'il eût été content de moi,
-se dit-elle; il n'eût pas manqué de me remercier par
-un bouquet.»</p>
-
-<p>Elle se fit ramener au château, monta chez elle en
-courant, et, une fois dans sa petite tour, bien sûre de
-n'être pas surprise, fondit en larmes. «M<sup>lle</sup> de C&hellip;
-avait bien raison, se dit-elle; pour me trouver jolie, il
-faut me voir à cinq cents pas de distance. Comme dans
-ce pays de libéraux, mon oncle ne voit personne que
-des paysans et des curés, mes manières doivent avoir
-contracté quelque chose de rude, peut-être de grossier.
-J'aurai dans le regard une expression impérieuse et
-repoussante.»&mdash;Elle s'approche de son miroir pour
-observer ce regard, elle voit des yeux d'un bleu sombre
-noyés de pleurs.&mdash;«Dans ce moment, dit-elle, je
-ne puis avoir cet air impérieux qui m'empêchera toujours
-de plaire.»</p>
-
-<p>Le dîner sonna; elle eut beaucoup de peine à sécher
-ses larmes. Elle parut enfin dans le salon; elle y trouva
-M. Villars, vieux botaniste, qui, tous les ans, venait
-passer huit jours avec M. de S&hellip;, au grand chagrin de
-sa bonne, érigée en gouvernante, qui, pendant ce temps,
-perdait sa place à la table de M. le comte. Tout se
-passa fort bien jusqu'au moment du Champagne; on
-apporta le seau près d'Ernestine. La glace était fondue
-depuis longtemps. Elle appela un domestique et lui
-dit: «Changez cette eau et mettez-y de la glace, vite.&mdash;Voilà
-un petit ton impérieux qui te va fort bien,
-dit en riant son bon grand-oncle.» Au mot d'<i>impérieux</i>,
-les larmes inondèrent les yeux d'Ernestine, au
-point qu'il lui fut impossible de les cacher; elle fut
-obligée de quitter le salon, et comme elle fermait la
-porte, on entendit que ses sanglots la suffoquaient. Les
-vieillards restèrent tout interdits.</p>
-
-<p>Deux jours après, elle passa près du grand chêne;
-elle s'approcha et regarda dans la cachette, comme
-pour revoir les lieux où elle avait été heureuse. Quel
-fut son ravissement en y trouvant deux bouquets! Elle
-les saisit avec les petits papiers, les mit dans son mouchoir,
-et partit en courant pour le château, sans s'inquiéter
-si l'inconnu, caché dans le bois, n'avait point
-observé ses mouvements, idée qui, jusqu'à ce jour, ne
-l'avait jamais abandonnée. Essoufflée et ne pouvant
-plus courir, elle fut obligée de s'arrêter vers le milieu
-de la chaussée. A peine eut-elle repris un peu sa respiration,
-qu'elle se remit à courir avec toute la rapidité
-dont elle était capable. Enfin, elle se trouva dans
-sa petite chambre; elle prit ses bouquets dans son
-mouchoir et, sans lire ses petits billets, se mit à baiser
-ces bouquets avec transport, mouvement qui la fit
-rougir, quand elle s'en aperçut. «Ah! jamais je n'aurai
-l'air impérieux, se disait-elle; je me corrigerai.»</p>
-
-<p>Enfin, quand elle eut assez témoigné toute sa tendresse
-à ces jolis bouquets, composés des fleurs les plus
-rares, elle lut les billets (Un homme eût commencé par
-là). Le premier, celui qui était daté du dimanche, à
-cinq heures, disait: «Je me suis refusé le plaisir de
-vous voir après le service; je ne pouvais être seul; je
-craignais qu'on ne lût dans mes yeux l'amour dont je
-brûle pour vous.»&mdash;Elle relut trois fois ces mots:
-<i>l'amour dont je brûle pour vous</i>, puis elle se leva pour
-aller voir à sa psyché si elle avait l'air impérieux; elle
-continua: «<i>l'amour dont je brûle pour vous</i>. Si votre
-c&oelig;ur est libre, daignez emporter ce billet, qui pourrait
-nous compromettre.»</p>
-
-<p>Le second billet, celui du lundi, était au crayon, et
-même assez mal écrit; mais Ernestine n'en était plus
-au temps où la jolie écriture anglaise de son inconnu
-était un charme à ses yeux; elle avait des affaires trop
-sérieuses pour faire attention à ces détails.</p>
-
-<p>«Je suis venu. J'ai été assez heureux pour que quelqu'un
-parlât de vous en ma présence. On m'a dit qu'hier
-vous avez traversé le lac. Je vois que vous n'avez pas
-daigné prendre le billet que j'avais laissé. Il décide
-mon sort. Vous aimez, et ce n'est pas moi. Il y avait
-de la folie, à mon âge, à m'attacher à une fille du
-vôtre. Adieu pour toujours. Je ne joindrai pas le
-malheur d'être importun à celui de vous avoir trop
-longtemps occupée d'une passion peut être ridicule à
-vos yeux.»&mdash;<i>D'une passion!</i> dit Ernestine en levant
-les yeux au ciel. Ce moment fut bien doux. Cette
-jeune fille, remarquable par sa beauté, et à la fleur de
-la jeunesse, s'écria avec ravissement: «Il daigne m'aimer:
-ah! mon Dieu! que je suis heureuse!» Elle
-tomba à genoux devant une charmante madone de
-Carlo Dolci rapportée d'Italie par un de ses aïeux.&mdash;«Ah!
-oui, je serai bonne et vertueuse! s'écria-t-elle les
-larmes aux yeux. Mon Dieu, daignez seulement m'indiquer
-mes défauts, pour que je puisse m'en corriger,
-maintenant, tout m'est possible.»</p>
-
-<p>Elle se releva pour relire les billets vingt fois. Le
-second surtout la jeta dans des transports de bonheur.
-Bientôt elle remarqua une vérité établie dans son c&oelig;ur
-depuis fort longtemps: c'est que jamais elle n'aurait
-pu s'attacher à un homme de moins de quarante ans
-(L'inconnu parlait à son âge). Elle se souvint qu'à
-l'église, comme il était un peu chauve, il lui avait paru
-avoir trente-quatre ou trente-cinq ans. Mais elle ne
-pouvait être sûre de cette idée; elle avait si peu osé
-le regarder! et elle était si troublée! Durant la nuit,
-Ernestine ne ferma pas l'&oelig;il. De sa vie, elle n'avait eu
-l'idée d'un semblable bonheur. Elle se releva pour
-écrire en anglais sur son livre d'honneur: <i>N'être
-jamais impérieuse.</i> Je fais ce v&oelig;u le 30 septembre
-18&hellip;</p>
-
-<p>Pendant cette nuit, elle se décida de plus en plus
-sur cette vérité: il est impossible d'aimer un homme
-qui n'a pas quarante ans. A force de rêver aux bonnes
-qualités de cet inconnu, il lui vint dans l'idée qu'outre
-l'avantage d'avoir quarante ans, il avait probablement
-encore celui d'être pauvre. Il était mis d'une manière
-si simple à l'église, que sans doute il était pauvre.
-Rien ne peut égaler sa joie à cette découverte. «Il
-n'aura jamais l'air bête et fat de nos amis, MM. tels
-et tels, quand ils viennent, à la Saint-Hubert, faire
-l'honneur à mon oncle de tuer ses chevreuils, et qu'à
-table ils nous comptent leurs exploits de jeunesse, sans
-qu'on les en prie.</p>
-
-<p>«Se pourrait-il bien, grand Dieu! qu'il fût pauvre!
-En ce cas, rien ne manque à mon bonheur!» Elle se
-leva une seconde fois pour allumer sa bougie à la
-veilleuse, et rechercher une évaluation de sa fortune
-qu'un jour un de ses cousins avait écrite sur un de ses
-livres. Elle trouva dix-sept mille livres de rente en se
-mariant, et, par la suite, quarante ou cinquante. Comme
-elle méditait sur ce chiffre, quatre heures sonnèrent;
-elle tressaillit. «Peut-être fait-il assez de jour pour
-que je puisse apercevoir mon arbre chéri.» Elle ouvrit
-ses persiennes; en effet elle vit le grand chêne et sa
-verdure sombre; mais, grâce au clair de lune, et non
-point par le secours des premières lueurs de l'aube,
-qui était encore fort éloignée.</p>
-
-<p>En s'habillant le matin, elle se dit: «Il ne faut pas
-que l'amie d'un homme de quarante ans soit mise
-comme une enfant.» Et pendant une heure elle chercha
-dans ses armoires une robe, un chapeau, une
-ceinture, qui composèrent un ensemble si original,
-que, lorsqu'elle parut dans la salle à manger, son oncle,
-sa gouvernante et le vieux botaniste ne purent s'empêcher
-de partir d'un éclat de rire. «Approche-toi
-donc, dit le vieux comte de S&hellip;, ancien chevalier de
-Saint-Louis, blessé à Quiberon; approche-toi, mon
-Ernestine; tu es mise comme si tu avais voulu te
-déguiser ce matin en femme de quarante ans.» A ces
-mots elle rougit, et le plus vif bonheur se peignit sur
-les traits de la jeune fille. «Dieu me pardonne! dit le
-bon oncle à la fin du repas en s'adressant au vieux
-botaniste, c'est une gageure; n'est-il pas vrai, monsieur,
-que M<sup>lle</sup> Ernestine a, ce matin, toutes les
-manières d'une femme de trente ans? Elle a surtout
-un petit air paternel en parlant aux domestiques qui
-me charme par son ridicule; je l'ai mise deux ou trois
-fois à l'épreuve pour être sûr de mon observation.»
-Cette remarque redoubla le bonheur d'Ernestine, si
-l'on peut se servir de ce mot en parlant d'une félicité
-qui déjà était au comble.</p>
-
-<p>Ce fut avec peine qu'elle put se dégager de la société
-après déjeuner. Son oncle et l'ami botaniste ne pouvaient
-se lasser de l'attaquer sur son petit air vieux.
-Elle remonta chez elle, elle regarda le chêne. Pour la
-première fois, depuis vingt heures, un nuage vint obscurcir
-sa félicité, mais sans qu'elle pût se rendre compte
-de ce changement soudain. Ce qui diminua le ravissement
-auquel elle était livrée depuis le moment où,
-la veille, plongée dans le désespoir, elle avait trouvé
-les bouquets dans l'arbre, ce fut cette question qu'elle
-se fit: «Quelle conduite dois-je tenir avec mon ami
-pour qu'il m'estime? Un homme d'autant d'esprit et
-qui a l'avantage d'avoir quarante ans, doit être bien
-sévère. Son estime pour moi tombera tout à fait si je
-me permets une fausse démarche.»</p>
-
-<p>Comme Ernestine se livrait à ce monologue, dans la
-situation la plus propre à seconder les méditations
-sérieuses d'une jeune fille devant sa psyché, elle
-observa, avec un étonnement mêlé d'horreur, qu'elle
-avait à sa ceinture un crochet en or avec de petites
-chaînes portant le dé, les ciseaux et leur petit étui,
-bijou charmant qu'elle ne pouvait se lasser d'admirer
-encore la veille, et que son oncle lui avait donné pour
-le jour de sa fête il n'y avait pas quinze jours. Ce qui
-lui fit regarder ce bijou avec horreur et le lui fit ôter
-avec tant d'empressement, c'est qu'elle se rappela que
-sa bonne lui avait dit qu'il coûtait huit cent cinquante
-francs, et qu'il avait été acheté chez le fameux
-bijoutier de Paris, qui s'appelait Laurençot: «Que penserait
-de moi mon ami, lui qui a l'honneur d'être pauvre,
-s'il me voyait un bijou d'un prix si ridicule? Quoi
-de plus absurde que d'afficher ainsi les goûts d'une
-bonne ménagère; car c'est ce que veulent dire ces
-ciseaux, cet étui, ce dé, que l'on porte sans cesse avec
-soi; et la bonne ménagère ne pense pas que ce bijou
-coûte chaque année l'intérêt de son prix.» Elle se mit
-à calculer sérieusement et trouva que ce bijou coûtait
-près de cinquante francs par an.</p>
-
-<p>Cette belle réflexion d'économie domestique, qu'Ernestine
-devait à l'éducation très forte qu'elle avait reçue
-d'un conspirateur caché pendant plusieurs années au
-château de son oncle, cette réflexion, dis-je, ne fit
-qu'éloigner la difficulté. Quand elle eut renfermé dans
-sa commode le bijou d'un prix ridicule, il fallut bien
-revenir à cette question embarrassante: «Que faut-il
-faire pour ne pas perdre l'estime d'un homme d'autant
-d'esprit?»</p>
-
-<p>Les méditations d'Ernestine (que le lecteur aura peut-être
-reconnues pour être tout simplement la cinquième
-période de la naissance de l'amour) nous conduiraient
-fort loin. Cette jeune fille avait un esprit juste, pénétrant,
-vif comme l'air de ses montagnes. Son oncle,
-qui avait eu de l'esprit jadis, et à qui il en restait
-encore sur les deux ou trois sujets qui l'intéressaient
-depuis longtemps, son oncle avait remarqué qu'elle
-apercevait spontanément toutes les conséquences d'une
-idée. Le bon vieillard avait coutume, lorsqu'il était
-dans ses jours de gaieté, et la gouvernante avait remarqué
-que cette plaisanterie en était le signe indubitable,
-il avait coutume, dis-je, de plaisanter son Ernestine
-sur ce qu'il appelait son <i>coup d'&oelig;il militaire</i>. C'est
-peut-être cette qualité qui, plus tard, lorsqu'elle a paru
-dans le monde et qu'elle a osé parler, lui a fait jouer
-un rôle si brillant. Mais, à l'époque dont nous nous
-entretenons, Ernestine, malgré son esprit, s'embrouilla
-tout à fait dans ses raisonnements. Vingt fois elle fut
-sur le point de ne pas aller se promener du côté de
-l'arbre: «Une seule étourderie, se disait-elle, annonçant
-l'enfantillage d'une petite fille, peut me perdre
-dans l'esprit de mon ami.» Mais, malgré des arguments
-extrêmement subtils, et où elle employait toute la
-force de sa tête, elle ne possédait pas encore l'art si
-difficile de dominer ses passions par son esprit. L'amour
-dont la pauvre fille était transportée à son insu faussait
-tous ses raisonnements et ne l'engagea que trop
-tôt, pour son bonheur, à s'acheminer vers l'arbre fatal.
-Après bien des hésitations, elle s'y trouva avec sa
-femme de chambre vers une heure. Elle s'éloigna de
-cette femme et s'approcha de l'arbre, brillante de joie,
-la pauvre petite! Elle semblait voler sur le gazon et
-non pas marcher. Le vieux botaniste, qui était de la
-promenade, en fit faire l'observation à la femme de
-chambre, comme elle s'éloignait d'eux en courant.</p>
-
-<p>Tout le bonheur d'Ernestine disparut en un clin
-d'&oelig;il. Ce n'est pas qu'elle ne trouvât un bouquet dans
-le creux de l'arbre; il était charmant et très frais, ce
-qui lui fit d'abord un vif plaisir. Il n'y avait donc pas
-longtemps que son ami s'était trouvé précisément à
-la même place qu'elle. Elle chercha sur le gazon quelques
-traces de ses pas; ce qui la charma encore, c'est
-qu'au lieu d'un simple petit morceau de papier écrit,
-il y avait un billet, et un long billet. Elle vola à la signature;
-elle avait besoin de savoir son nom de baptême.
-Elle lut; la lettre lui tomba des mains, ainsi que
-le bouquet. Un frisson mortel s'empara d'elle. Elle
-avait lu au bas du billet le nom de Philippe Astézan.
-Or M. Astézan était connu dans le château du comte
-de S&hellip; pour être l'amant de M<sup>me</sup> Dayssin, femme de
-Paris fort riche, fort élégante, qui venait tous les ans
-scandaliser la province en osant passer quatre mois
-seule, dans son château, avec un homme qui n'était
-pas son mari. Pour comble de douleur, elle était
-veuve, jeune, jolie, et pouvait épouser M. Astézan.
-Toutes ces tristes choses, qui, telles que nous venons
-de les dire, étaient vraies, paraissaient bien autrement
-envenimées dans les discours des personnages tristes
-et grands ennemis des erreurs du bel âge, qui venaient
-quelquefois en visite à l'antique manoir du grand-oncle
-d'Ernestine. Jamais, en quelques secondes, un
-bonheur si pur et si vif, c'était le premier de sa vie,
-ne fut remplacé par un malheur poignant et sans
-espoir. «Le cruel! il a voulu se jouer de moi, se disait
-Ernestine, il a voulu se donner un but dans ses parties
-de chasse, tourner la tête d'une petite fille, peut-être
-dans l'intention d'en amuser M<sup>me</sup> Dayssin. Et moi
-qui songeais à l'épouser! Quel enfantillage! quel comble
-d'humiliation!» Comme elle avait cette triste pensée,
-Ernestine tomba évanouie à côté de l'arbre fatal
-que depuis trois mois elle avait si souvent regardé.
-Du moins, une demi-heure après, c'est là que la
-femme de chambre et le vieux botaniste la trouvèrent
-sans mouvement. Pour surcroît de malheur, quand on
-l'eut rappelée à la vie, Ernestine aperçut à ses pieds
-la lettre d'Astézan, ouverte du côté de la signature et
-de manière qu'on pouvait la lire. Elle se leva prompte
-comme un éclair, et mit le pied sur la lettre.</p>
-
-<p>Elle expliqua son accident, et put, sans être observée,
-ramasser la lettre fatale. De longtemps il ne lui
-fut pas possible de la lire, car sa gouvernante la fit
-asseoir et ne la quitta plus. Le botaniste appela un
-ouvrier occupé dans les champs, qui alla chercher la
-voiture au château. Ernestine, pour se dispenser de
-répondre aux réflexions sur son accident, feignit de ne
-pouvoir parler; un mal à la tête affreux lui servit de
-prétexte pour tenir son mouchoir sur ses yeux. La
-voiture arriva. Plus livrée à elle-même, une fois qu'elle
-y fut placée, on ne saurait décrire la douleur déchirante
-qui pénétra son âme pendant le temps qu'il fallut
-à la voiture pour revenir au château. Ce qu'il y
-avait de plus affreux dans son état, c'est qu'elle était
-obligée de se mépriser elle-même. La lettre fatale
-qu'elle sentait dans son mouchoir lui brûlait la main.
-La nuit vint pendant qu'on la ramenait au château;
-elle put ouvrir les yeux, sans qu'on la remarquât. La
-vue des étoiles si brillantes, pendant une belle nuit du
-midi de la France, la consola un peu. Tout en éprouvant
-les effets de ces mouvements de passion, la simplicité
-de son âge était bien loin de pouvoir s'en rendre
-compte. Ernestine dut le premier moment de
-répit, après deux heures de la douleur morale la plus
-atroce, à une résolution courageuse. «Je ne lirai pas
-cette lettre dont je n'ai vu que la signature; je la brûlerai,
-se dit-elle, en arrivant au château.» Alors elle
-put s'estimer au moins comme ayant du courage, car
-le parti de l'amour, quoique vaincu en apparence,
-n'avait pas manqué d'insinuer modestement que cette
-lettre expliquait peut-être d'une manière satisfaisante
-les relations de M. Astézan avec M<sup>me</sup> Dayssin.</p>
-
-<p>En entrant au salon, Ernestine jeta la lettre au feu.
-Le lendemain, dès huit heures du matin, elle se remit
-à travailler à son piano, qu'elle avait fort négligé depuis
-deux mois. Elle reprit la collection des Mémoires
-sur l'histoire de France, publiés par Petiot, et recommença
-à faire de longs extraits des Mémoires du sanguinaire
-Montluc. Elle eut l'adresse de se faire offrir
-de nouveau par le vieux botaniste un cours d'histoire
-naturelle. Au bout de quinze jours, ce brave homme,
-simple comme ses plantes, ne put se taire sur l'application
-étonnante qu'il remarquait chez son élève; il en
-était émerveillé. Quant à elle, tout lui était indifférent;
-toutes les idées la ramenaient également au désespoir.
-Son oncle était fort alarmé: Ernestine maigrissait à vue
-d'&oelig;il. Comme elle eut, par hasard, un petit rhume, le
-bon vieillard, qui, contre l'ordinaire des gens de son
-âge, n'avait pas rassemblé sur lui même tout l'intérêt
-qu'il pouvait prendre aux choses de la vie, s'imagina
-qu'elle était attaquée de la poitrine. Ernestine le crut
-aussi, et elle dut à cette idée les seuls moments passables
-qu'elle eut à cette époque; l'espoir de mourir
-bientôt lui faisait supporter la vie sans impatience.</p>
-
-<p>Pendant tout un long mois, elle n'eut d'autre sentiment
-que celui d'une douleur d'autant plus profonde,
-qu'elle avait sa source dans le mépris d'elle-même;
-comme elle n'avait aucun usage de la vie, elle ne put
-se consoler en se disant que personne au monde ne
-pouvait soupçonner ce qui s'était passé dans son c&oelig;ur,
-et que probablement l'homme cruel qui l'avait tant
-occupée ne saurait deviner la centième partie de ce
-qu'elle avait senti pour lui. Au milieu de son malheur,
-elle ne manquait pas de courage; elle n'eut aucune
-peine à jeter au feu sans les lire deux lettres sur
-l'adresse desquelles elle reconnut la funeste écriture
-anglaise.</p>
-
-<p>Elle s'était promis de ne jamais regarder la pelouse
-au-delà du lac; dans le salon, jamais elle ne levait les
-yeux sur les croisées qui donnaient de ce côté. Un
-jour, près de six semaines après celui où elle avait
-lu le nom de Philippe Astézan, son maître d'histoire
-naturelle, le bon M. Villars, eut l'idée de lui faire une
-leçon sur les plantes aquatiques; il s'embarqua avec
-elle et se fit conduire vers la partie du lac qui remontait
-dans le vallon. Comme Ernestine entrait dans la
-barque, un regard de côté et presque involontaire lui
-donna la certitude qu'il n'y avait personne auprès du
-grand chêne; elle remarqua à peine une partie de
-l'écorce de l'arbre, d'un gris plus clair que le reste.
-Deux heures plus tard, quand elle repassa, après la
-leçon, vis-à-vis le grand chêne, elle frissonna en reconnaissant
-que ce qu'elle avait pris pour un accident de
-l'écorce dans l'arbre était la couleur de la veste de
-chasse de Philippe Astézan, qui, depuis deux heures,
-assis sur une des racines du chêne, était immobile
-comme s'il eût été mort. En se faisant cette comparaison
-à elle-même, l'esprit d'Ernestine se servit aussi de
-ce mot: <i>comme s'il était mort</i>; il la frappa. «S'il était
-mort, il n'y aurait plus d'inconvenance à me tant
-occuper de lui.» Pendant quelques minutes cette supposition
-fut un prétexte pour se livrer à un amour
-rendu tout-puissant par la vue de l'objet aimé.</p>
-
-<p>Cette découverte la troubla beaucoup. Le lendemain,
-dans la soirée, un curé du voisinage, qui était en visite
-au château, demanda au comte de S&hellip; de lui prêter le
-<i>Moniteur</i>. Pendant que le vieux valet de chambre
-allait prendre dans la bibliothèque la collection des
-<i>Moniteurs</i> du mois: «Mais, curé, dit le comte, vous
-n'êtes plus curieux cette année, voilà la première fois
-que vous me demandez le <i>Moniteur</i>!&mdash;Monsieur le
-comte, répondit le curé, M<sup>me</sup> Dayssin, ma voisine, me
-l'a prêté tant qu'elle a été ici; mais elle est partie depuis
-quinze jours.»</p>
-
-<p>Ce mot si indifférent causa une telle révolution à
-Ernestine, qu'elle crut se trouver mal; elle sentit son
-c&oelig;ur tressaillir au mot du curé, ce qui l'humilia beaucoup.
-«Voilà donc, se dit-elle, comment je suis parvenue
-à l'oublier!»</p>
-
-<p>Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps,
-il lui arriva de sourire. «Pourtant, se disait-elle, il est
-resté à la campagne, à cent cinquante lieues de Paris,
-il a laissé M<sup>me</sup> Dayssin partir seule.» Son immobilité
-sur les racines du chêne lui revint à l'esprit, et elle
-souffrit que sa pensée s'arrêtât sur cette idée. Tout son
-bonheur, depuis un mois, consistait à se persuader
-qu'elle avait mal à la poitrine; le lendemain elle se surprit
-à penser que, comme la neige commençait à couvrir
-les sommets des montagnes, il faisait souvent très
-frais le soir; elle songea qu'il était prudent d'avoir des
-vêtements plus chauds. Une âme vulgaire n'eût pas
-manqué de prendre la même précaution; Ernestine n'y
-songea qu'après le mot du curé.</p>
-
-<p>La Saint-Hubert approchait, et avec elle l'époque du
-seul grand dîner qui eût lieu au château pendant toute
-la durée de l'année. On descendit au salon le piano
-d'Ernestine. En l'ouvrant le jour d'après, elle trouva
-sur les touches un morceau de papier contenant cette
-ligne:</p>
-
-<p>«Ne jetez pas de cri quand vous m'apercevrez.»</p>
-
-<p>Cela était si court, qu'elle le lut avant de reconnaître
-la main de la personne qui l'avait écrit: l'écriture
-était contrefaite. Comme Ernestine devait au hasard,
-ou plutôt à l'air des montagnes du Dauphiné, une âme
-ferme, bien certainement, avant les paroles du curé sur
-le départ de M<sup>me</sup> Dayssin, elle serait allée se renfermer
-dans sa chambre et n'eût plus reparu qu'après la fête.</p>
-
-<p>Le surlendemain eut lieu ce grand dîner annuel de
-la Saint-Hubert. A table, Ernestine fit les honneurs,
-placée vis-à-vis de son oncle; elle était mise avec beaucoup
-d'élégance. La table présentait la collection à peu
-près complète des curés et des maires des environs, plus
-cinq ou six fats de province, parlant d'eux et de leurs
-exploits à la guerre, à la chasse et même en amour, et
-surtout de l'ancienneté de leur race. Jamais ils n'eurent
-le chagrin de faire moins d'effet sur l'héritière du
-château. L'extrême pâleur d'Ernestine, jointe à la
-beauté de ses traits, allait jusqu'à lui donner l'air du
-dédain. Les fats qui cherchaient à lui parler se sentaient
-intimidés en lui adressant la parole. Pour elle,
-elle était bien loin de rabaisser sa pensée jusqu'à eux.</p>
-
-<p>Tout le commencement du dîner se passa sans qu'elle
-vît rien d'extraordinaire; elle commençait à respirer
-lorsque, vers la fin du repas, en levant les yeux, elle
-rencontra vis-à-vis d'elle ceux d'un paysan déjà d'un
-âge mûr, qui paraissait être le valet d'un maire venu
-des rives du Drac. Elle éprouva ce mouvement singulier
-dans la poitrine que lui avait déjà causé le mot du
-curé; cependant elle n'était sûre de rien. Ce paysan ne
-ressemblait point à Philippe. Elle osa le regarder une
-seconde fois; elle n'eut plus de doute, c'était lui. Il
-s'était déguisé de manière à se rendre fort laid.</p>
-
-<p>Il est temps de parler un peu de Philippe Astézan,
-car il fait là une action d'homme amoureux, et peut-être
-trouverons-nous aussi dans son histoire l'occasion
-de vérifier la théorie des sept époques de l'amour.
-Lorsqu'il était arrivé au château de Lafrey avec
-M<sup>me</sup> Dayssin, cinq mois auparavant, un des curés
-qu'elle recevait chez elle, pour faire la cour au clergé,
-répéta un mot fort joli. Philippe étonné de voir de
-l'esprit dans la bouche d'un tel homme, lui demanda
-qui avait dit ce mot singulier. «C'est la nièce du comte
-de S***, répondit le curé, une fille qui sera fort riche,
-mais à qui l'on a donné une bien mauvaise éducation.
-Il ne s'écoule pas d'année qu'elle ne reçoive de Paris
-une caisse de livres. Je crains bien qu'elle ne fasse une
-mauvaise fin et que même elle ne trouve pas à se
-marier. Qui voudra se charger d'une telle femme?»
-etc., etc.</p>
-
-<p>Philippe fit quelques questions, et le curé ne put
-s'empêcher de déplorer la rare beauté d'Ernestine, qui
-certainement l'entraînerait à sa perte; il décrivit avec
-tant de vérité l'ennui du genre de vie qu'on menait au
-château du comte, que M<sup>me</sup> Dayssin s'écria: «Ah! de
-grâce, cessez monsieur le curé, vous allez me faire
-prendre en horreur vos belles montagnes.&mdash;On ne
-peut cesser d'aimer un pays où l'on fait tant de bien,
-répliqua le curé, et l'argent que madame a donné pour
-nous aider à acheter la troisième cloche de notre église
-lui assure&hellip;» Philippe ne l'écoutait plus, il songeait
-à Ernestine et à ce qui devait se passer dans le c&oelig;ur
-d'une jeune fille reléguée dans un château qui semblait
-ennuyeux même à un curé de campagne. «Il faut que
-je l'amuse, se dit-il à lui-même, je lui ferai la cour
-d'une manière romanesque; cela donnera quelques pensées
-nouvelles à cette pauvre fille.» Le lendemain il
-alla chasser du côté du château du comte, il remarqua
-la situation du bois, séparé du château par le petit lac.
-Il eut l'idée de faire hommage d'un bouquet à Ernestine;
-nous savons déjà ce qu'il fit avec des bouquets et
-de petits billets. Quand il chassait du côté du grand
-chêne, il allait lui-même les placer, les autres jours il
-envoyait son domestique. Philippe faisait tout cela par
-philanthropie, il ne pensait pas même à voir Ernestine;
-il eût été trop difficile et trop ennuyeux de se faire présenter
-chez son oncle. Lorsque Philippe aperçut Ernestine
-à l'église, sa première pensée fut qu'il était bien
-âgé pour plaire à une jeune fille de dix-huit ou vingt
-ans. Il fut touché de la beauté de ses traits et surtout
-d'une sorte de simplicité noble qui faisait le caractère
-de sa physionomie. «Il y a de la naïveté dans ce caractère,
-se dit-il à lui-même; un instant après elle lui
-parut charmante. Lorsqu'il la vit laisser tomber son
-livre d'heures en sortant du banc seigneurial et chercher
-à le ramasser avec une gaucherie si aimable, il
-songea à aimer, car il espéra. Il resta dans l'église lorsqu'elle
-en sortit; il méditait sur un sujet peu amusant
-pour un homme qui commence à être amoureux: il
-avait trente-cinq ans et un commencement de rareté
-dans les cheveux, qui pouvait bien lui faire un beau
-front à la manière du D<sup>r</sup> Gall, mais qui certainement
-ajoutait encore trois ou quatre ans à son âge. «Si ma
-vieillesse n'a pas tout perdu à la première vue, se
-dit-il, il faut qu'elle doute de mon c&oelig;ur pour oublier
-mon âge.»</p>
-
-<p>Il se rapprocha d'une petite fenêtre gothique qui
-donnait sur la place, il vit Ernestine monter en voiture,
-il lui trouva une taille et un pied charmants, elle distribua
-des aumônes; il lui sembla que ses yeux cherchaient
-quelqu'un. «Pourquoi, se dit-il, ses yeux
-regardent-ils au loin, pendant qu'elle distribue de la
-petite monnaie tout près de la voiture? Lui aurais-je
-inspiré de l'intérêt?»</p>
-
-<p>Il vit Ernestine donner une commission à un laquais;
-pendant ce temps il s'enivrait de sa beauté. Il la vit
-rougir, ses yeux étaient fort près d'elle: la voiture ne
-se trouvait pas à dix pas de la petite fenêtre gothique;
-il vit le domestique rentrer dans l'église et chercher
-quelque chose dans le banc du seigneur. Pendant
-l'absence du domestique, il eut la certitude que les
-yeux d'Ernestine regardaient bien plus haut que la
-foule qui l'entourait, et, par conséquent, cherchaient
-quelqu'un; mais ce quelqu'un pouvait fort bien n'être
-pas Philippe Astézan, qui, aux yeux de cette jeune fille,
-avait peut-être cinquante ans, soixante ans, qui sait?
-A son âge et avec de la fortune, n'a-t-elle pas un prétendu
-parmi les hobereaux du voisinage?&mdash;«Cependant
-je n'ai vu personne pendant la messe.»</p>
-
-<p>Dès que la voiture du comte fut partie, Astézan
-remonta à cheval, fit un détour dans le bois pour éviter
-de la rencontrer, et se rendit rapidement à la
-pelouse. A son inexprimable plaisir, il put arriver au
-grand chêne avant qu'Ernestine eût vu le bouquet et
-le petit billet qu'il y avait fait porter le matin, il enleva
-ce bouquet, s'enfonça dans le bois, attacha son cheval
-à un arbre et se promena. Il était fort agité; l'idée lui
-vint de se blottir dans la partie la plus touffue d'un
-petit mamelon boisé, à cent pas du lac. De ce réduit,
-qui le cachait à tous les yeux, grâce à une clairière
-dans le bois, il pouvait découvrir le grand chêne et
-le lac.</p>
-
-<p>Quel ne fut pas son ravissement lorsqu'il vit peu de
-temps après la petite barque d'Ernestine s'avancer sur
-ces eaux limpides que la brise du midi agitait mollement!
-Ce moment fut décisif; l'image de ce lac et celle
-d'Ernestine qu'il venait de voir si belle à l'église se
-gravèrent profondément dans son c&oelig;ur. De ce moment,
-Ernestine eut quelque chose qui la distinguait à ses
-yeux de toutes les autres femmes, et il ne lui manqua
-plus que de l'espoir pour l'aimer à la folie. Il la vit
-s'approcher de l'arbre avec empressement; il vit sa
-douleur de n'y pas trouver de bouquet. Ce moment fut
-si délicieux et si vif, que, quand Ernestine se fut éloignée
-en courant, Philippe crut s'être trompé en pensant
-voir de la douleur dans son expression lorsqu'elle
-n'avait pas trouvé de bouquet dans le creux de l'arbre.
-Tout le sort de son amour reposait sur cette circonstance.
-Il se disait: «Elle avait l'air triste en descendant
-de la barque et même avant de s'approcher de
-l'arbre.&mdash;Mais, répondait le parti de l'espérance, elle
-n'avait pas l'air triste à l'église; elle y était, au contraire,
-brillante de fraîcheur, de beauté, de jeunesse et
-un peu troublée; l'esprit le plus vif animait ses yeux.»</p>
-
-<p>Lorsque Philippe Astézan ne put plus voir Ernestine,
-qui était débarquée sous l'allée des platanes de l'autre
-côté du lac, il sortit de son réduit un tout autre homme
-qu'il n'y était entré. En regagnant au galop le château
-de M<sup>me</sup> Dayssin, il n'eut que deux idées: «A-t-elle
-montré de la tristesse en ne trouvant pas de bouquet
-dans l'arbre? Cette tristesse ne vient-elle pas tout simplement
-de la vanité déçue?» Cette supposition plus
-probable finit par s'emparer tout à fait de son esprit
-et lui rendit toutes les idées raisonnables d'un homme
-de trente-cinq ans. Il était fort sérieux. Il trouva beaucoup
-de monde chez M<sup>me</sup> Dayssin; dans le courant de
-la soirée, elle le plaisanta sur sa gravité et sur sa fatuité.
-Il ne pouvait plus, disait-elle, passer devant une glace
-sans s'y regarder. «J'ai en horreur, disait M<sup>me</sup> Dayssin,
-cette habitude des jeunes gens à la mode. C'est
-une grâce que vous n'aviez point; tâchez de vous en
-défaire, ou je vous joue le mauvais tour de faire enlever
-toutes les glaces.» Philippe était embarrassé; il
-ne savait comment déguiser une absence qu'il projetait.
-D'ailleurs il était très vrai qu'il examinait dans les
-glaces s'il avait l'air vieux.</p>
-
-<p>Le lendemain, il fut reprendre sa position sur le
-mamelon dont nous avons parlé, et d'où l'on voyait
-fort bien le lac; il s'y plaça muni d'une bonne lunette,
-et ne quitta ce gîte qu'à la <i>nuit close</i>, comme on dit
-dans le pays.</p>
-
-<p>Le jour suivant, il apporta un livre; seulement il eût
-été bien en peine de dire ce qu'il y avait dans les pages
-qu'il lisait; mais, s'il n'eût pas eu un livre, il en eût
-souhaité un. Enfin, à son inexprimable plaisir, vers les
-trois heures, il vit Ernestine s'avancer lentement vers
-l'allée de platanes sur le bord du lac; il la vit prendre
-la direction de la chaussée, coiffée d'un grand chapeau
-de paille d'Italie. Elle s'approcha de l'arbre fatal; son
-air était abattu. Avec le secours de sa lunette, il s'assura
-parfaitement de l'air abattu. Il la vit prendre les
-deux bouquets qu'il y avait placés le matin, les mettre
-dans son mouchoir et disparaître en courant avec la
-rapidité de l'éclair. Ce trait fort simple acheva la conquête
-de son c&oelig;ur. Cette action fut si vive, si prompte,
-qu'il n'eut pas le temps de voir si Ernestine avait conservé
-l'air triste ou si la joie brillait dans ses yeux. Que
-devait-il penser de cette démarche singulière? Allait-elle
-montrer les deux bouquets à sa gouvernante? Dans
-ce cas, Ernestine n'était qu'une enfant, et lui plus
-enfant qu'elle de s'occuper à ce point d'une petite fille.
-«Heureusement, se dit-il, elle ne sait pas mon nom;
-moi seul je sais ma folie, et je m'en suis pardonné bien
-d'autres.»</p>
-
-<p>Philippe quitta d'un air très froid son réduit, et alla,
-tout pensif, chercher son cheval, qu'il avait laissé chez
-un paysan à une demi-lieue de là. «Il faut convenir que
-je suis encore un grand fou!» se dit-il en mettant pied
-à terre dans la cour du château de M<sup>me</sup> Dayssin. En
-entrant au salon, il avait une figure immobile, étonnée,
-glacée. Il n'aimait plus.</p>
-
-<p>Le lendemain, Philippe se trouva bien vieux en mettant
-sa cravate. Il n'avait d'abord guère d'envie de faire
-trois lieues pour aller se blottir dans un fourré, afin de
-regarder un arbre; mais il ne se sentit le désir d'aller
-nulle autre part. «Cela est bien ridicule», se disait-il.
-Oui, mais ridicule aux yeux de qui? D'ailleurs, il ne
-faut jamais manquer à la fortune. Il se mit à écrire
-une lettre fort bien faite, par laquelle, comme un autre
-Lindor, il déclarait son nom et ses qualités. Cette lettre
-si bien faite eut, comme on se le rappelle peut-être,
-le malheur d'être brûlée sans être lue de personne. Les
-mots de la lettre que notre héros écrivit en y pensant
-le moins, la signature <i>Philippe Astézan</i>, eurent seuls
-l'honneur de la lecture. Malgré de fort beaux raisonnements,
-notre homme raisonnable n'en était pas moins
-caché dans son gîte ordinaire au moment où son nom
-produisit tant d'effet; il vit l'évanouissement d'Ernestine
-en ouvrant sa lettre; son étonnement fut extrême.</p>
-
-<p>Le jour d'après, il fut obligé de s'avouer qu'il était
-amoureux; ses actions le prouvaient. Il revint tous les
-jours dans le petit bois, où il avait éprouvé des sensations
-si vives. M<sup>me</sup> Dayssin devant bientôt retourner à
-Paris, Philippe se fit écrire une lettre et annonça qu'il
-quittait le Dauphiné pour aller passer quinze jours en
-Bourgogne auprès d'un oncle malade. Il prit la poste,
-et fit si bien en revenant par une autre route, qu'il ne
-se passa qu'un jour sans aller dans le petit bois. Il s'établit
-à deux lieues du château du comte de S***, dans
-les solitudes de Crossey, du côté opposé au château de
-M<sup>me</sup> Dayssin, et de là, chaque jour, il venait au bord
-du petit lac. Il y vint trente-trois jours de suite sans
-y voir Ernestine: elle ne paraissait plus à l'église; on
-disait la messe au château; il s'en approcha sous un
-déguisement, et deux fois il eut le bonheur de voir
-Ernestine. Rien ne lui parut pouvoir égaler l'expression
-noble et naïve à la fois de ses traits. Il se disait:
-«Jamais auprès d'une telle femme je ne connaîtrais la
-satiété.» Ce qui touchait le plus Astézan, c'était l'extrême
-pâleur d'Ernestine et son air souffrant. J'écrirais
-dix volumes comme Richardson si j'entreprenais de
-noter toutes les manières dont un homme, qui d'ailleurs
-ne manquait pas de sens et d'usage, expliquait l'évanouissement
-et la tristesse d'Ernestine. Enfin, il résolut
-d'avoir un éclaircissement avec elle, et pour cela
-de pénétrer dans le château. La timidité, être timide à
-trente-cinq ans! la timidité l'en avait longtemps empêché.
-Ses mesures furent prises avec tout l'esprit possible,
-et cependant, sans le hasard, qui mit dans la bouche
-d'un indifférent l'annonce du départ de M<sup>me</sup> Dayssin,
-toute l'adresse de Philippe était perdue, ou du
-moins il n'aurait pu voir l'amour d'Ernestine que dans
-sa colère. Probablement il aurait expliqué cette colère
-par l'étonnement de se voir aimée par un homme de
-son âge. Philippe se serait cru méprisé, et, pour oublier
-ce sentiment pénible, il eût eu recours au jeu ou aux
-coulisses de l'Opéra, et fût devenu plus égoïste et plus
-dur en pensant que la jeunesse était tout à fait finie
-pour lui.</p>
-
-<p>Un <i>demi-monsieur</i>, comme on dit dans le pays,
-maire d'une commune de la montagne et camarade de
-Philippe pour la chasse au chamois, consentit à l'amener,
-sous le déguisement de son domestique, au grand
-dîner du château de S***, où il fut reconnu par
-Ernestine.</p>
-
-<p>Ernestine, sentant qu'elle rougissait prodigieusement,
-eut une idée affreuse: «Il va croire que je l'aime à
-l'étourdie, sans le connaître; il me méprisera comme
-un enfant, il partira pour Paris, il ira rejoindre sa
-M<sup>me</sup> Dayssin; je ne le verrai plus.» Cette idée cruelle
-lui donna le courage de se lever et de monter chez elle.
-Elle y était depuis deux minutes quand elle entendit
-ouvrir la porte de l'antichambre de son appartement.
-Elle pensa que c'était sa gouvernante, et se leva, cherchant
-un prétexte pour la renvoyer. Comme elle s'avançait
-vers la porte de sa chambre, cette porte s'ouvre:
-Philippe est à ses pieds.</p>
-
-<p>«Au nom de Dieu, pardonnez-moi ma démarche, lui
-dit-il; je suis au désespoir depuis deux mois; voulez-vous
-de moi pour époux?»</p>
-
-<p>Ce moment fut délicieux pour Ernestine. «Il me
-demande en mariage, se dit-elle; je ne dois plus craindre
-M<sup>me</sup> Dayssin.» Elle cherchait une réponse sévère,
-et, malgré des efforts incroyables, peut-être elle n'eût
-rien trouvé. Deux mois de désespoir étaient oubliés;
-elle se trouvait au comble du bonheur. Heureusement,
-à ce moment, on entendit ouvrir la porte de l'antichambre.
-Ernestine lui dit: «Vous me déshonorez.&mdash;N'avouez
-rien!» s'écria Philippe d'une voix contenue,
-et, avec beaucoup d'adresse, il se glissa entre la
-muraille et le joli lit d'Ernestine, blanc et rose. C'était
-la gouvernante, fort inquiète de la santé de sa pupille,
-et l'état dans lequel elle la retrouva était fait pour
-augmenter ses inquiétudes. Cette femme fut longue à
-renvoyer. Pendant son séjour dans la chambre, Ernestine
-eut le temps de s'accoutumer à son bonheur; elle
-put reprendre son sang-froid. Elle fit une réponse
-superbe à Philippe quand, la gouvernante étant sortie,
-il risqua de paraître.</p>
-
-<p>Ernestine était si belle aux yeux de son amant, l'expression
-de ses traits si sévère, que le premier mot de
-sa réponse donna l'idée à Philippe que tout ce qu'il
-avait pensé jusque-là n'était qu'une illusion, et qu'il
-n'était pas aimé. Sa physionomie changea tout à coup
-et n'offrit plus que l'apparence d'un homme au désespoir.
-Ernestine, émue jusqu'au fond de l'âme de son
-air désespéré, eut cependant la force de le renvoyer.
-Tout le souvenir qu'elle conserva de cette singulière
-entrevue, c'est que, lorsqu'il l'avait suppliée de lui
-permettre de demander sa main, elle avait répondu
-que ses affaires, comme ses affections, devaient le rappeler
-à Paris. Il s'était écrié alors que la seule affaire
-au monde était de mériter le c&oelig;ur d'Ernestine, qu'il
-jurait à ses pieds de ne pas quitter le Dauphiné tant
-qu'elle y serait, et de ne rentrer de sa vie dans le château
-qu'il avait habité avant de la connaître.</p>
-
-<p>Ernestine fut presque au comble du bonheur. Le
-jour suivant, elle revint au pied du grand chêne, mais
-bien escortée par la gouvernante et le vieux botaniste.
-Elle ne manqua pas d'y trouver un bouquet, et surtout
-un billet. Au bout de huit jours, Astézan l'avait presque
-décidée à répondre à ses lettres lorsque, une
-semaine après, elle apprit que M<sup>me</sup> Dayssin était revenue
-de Paris en Dauphiné. Une vive inquiétude remplaça
-tous les sentiments dans le c&oelig;ur d'Ernestine. Les
-commères du village voisin, qui, dans cette conjoncture,
-sans le savoir, décidaient du sort de sa vie, et
-qu'elle ne perdait pas une occasion de faire jaser, lui
-dirent enfin que M<sup>me</sup> Dayssin, remplie de colère et de
-jalousie, était venue chercher son amant, Philippe
-Astézan, qui, disait-on, était resté dans le pays avec
-l'intention de se faire chartreux. Pour s'accoutumer
-aux austérités de l'ordre, il s'était retiré dans les solitudes
-de Crossey. On ajoutait que M<sup>me</sup> Dayssin était
-au désespoir.</p>
-
-<p>Ernestine sut quelques jours après que jamais
-M<sup>me</sup> Dayssin n'avait pu parvenir à voir Philippe, et
-qu'elle était repartie furieuse pour Paris. Tandis qu'Ernestine
-cherchait à se faire confirmer cette douce certitude,
-Philippe était au désespoir; il l'aimait passionnément
-et croyait n'en être point aimé. Il se présenta
-plusieurs fois sur ses pas, et fut reçu de manière à lui
-faire penser que, par ses entreprises, il avait irrité
-l'orgueil de sa jeune maîtresse. Deux fois il partit pour
-Paris, deux fois, après avoir fait une vingtaine de
-lieues, il revint à sa cabane, dans les rochers de Crossey.
-Après s'être flatté d'espérances que maintenant il
-trouvait conçues à la légère, il cherchait à renoncer à
-l'amour, et trouvait tous les autres plaisirs de la vie
-anéantis pour lui.</p>
-
-<p>Ernestine, plus heureuse, était aimée, elle aimait.
-L'amour régnait dans cette âme que nous avons vue passer
-successivement par les sept périodes diverses qui
-séparent l'indifférence de la passion, et au lieu desquelles
-le vulgaire n'aperçoit qu'un seul changement,
-duquel encore il ne peut expliquer la nature.</p>
-
-<p>Quant à Philippe Astézan, pour le punir d'avoir
-abandonné une ancienne amie aux approches de ce
-qu'on peut appeler l'époque de la vieillesse pour les
-femmes, nous le laissons en proie à l'un des états les
-plus cruels dans lesquels puisse tomber l'âme humaine.
-Il fut aimé d'Ernestine, mais ne put obtenir sa main.
-On la maria l'année suivante à un vieux lieutenant
-général fort riche et chevalier de plusieurs ordres.</p>
-
-
-<div class="section"></div>
-<h3 id="ch71">EXEMPLE<br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-L'AMOUR EN FRANCE DANS LA CLASSE RICHE<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a></h3>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> Victor Jacquemont (ce jeune et spirituel écrivain, mort à
-Bombay le 7 décembre 1832) adressa à Beyle la lettre qu'on va
-lire; Beyle, après l'avoir fait mettre au net, envoya la copie à
-V. Jacquemont avec ce billet.</p>
-
-<div class="ind">Mon cher colonel,</div>
-<p>Il est impossible qu'en relisant ceci il ne vous revienne pas
-une quantité de petits faits, autrement dits <i>nuances</i>. Ajoutez-les
-à gauche sur la page blanche. Il y a une bonne foi qui
-touche dans ce récit que j'avais oublié. Il y a aussi quelques
-phrases inélégantes, que nous rendrons plus rapides. Si j'avais
-cinquante chapitres comme celui-ci, le mérite de l'<i>Amour</i>
-serait <i>réel</i>. Ce serait une vraie monographie. Ne vous occupez
-pas de la <i>décence</i>, c'est mon affaire.</p>
-
-<p>J'ai trouvé excellent un avis de vous, de septembre 1824,
-sur la préface du <span class="espace">&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span> elle est détestable.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Tempête</span>.</div>
-<div class="ind">24 décembre 1825</div></div>
-
-<p>J'ai reçu beaucoup de lettres à l'occasion de l'<i>Amour</i>.
-Voici une des plus intéressantes.</p>
-
-
-<div class="date">Saint-Dizier, le &nbsp;&nbsp;&nbsp; juin 1825.</div>
-<p>Je ne sais trop, mon cher philosophe, si vous pourrez
-appeler <i>amour-vanité</i> le petit calcul de vanité de
-la jeune Française que vous avez rencontrée l'été dernier
-aux eaux d'Aix-en-Savoie, dont je vous ai promis
-l'histoire; car dans toute cette comédie, très plate
-d'ailleurs, il n'y a jamais eu l'ombre d'amour; c'est-à-dire
-de rêverie passionnée, s'exagérant le bonheur de
-l'intimité.</p>
-
-<p>N'allez pas croire à cause de cela que je n'ai pas
-compris votre livre; je m'en prends seulement à un
-mot mal fait.</p>
-
-<p>Dans toutes les espèces du <i>genre amour</i>, il devrait
-y avoir quelque caractère commun: le caractère du
-genre est proprement le désir de l'intimité parfaite.
-Or, dans l'<i>amour-vanité</i>, ce caractère n'existe pas.</p>
-
-<p>Lorsqu'on est habitué à l'exactitude irréprochable
-du langage des sciences physiques, on est facilement
-choqué par l'imperfection du langage des sciences métaphysiques.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Félicie Féline est une jeune Française de vingt-cinq
-ans, qui a des terres superbes et un château délicieux
-en Bourgogne. Quant à elle, elle est, comme
-vous savez, laide, mais assez bien faite (tempérament
-nerveux-lymphatique). Elle est à mille lieues d'être
-bête, mais, certes, elle n'a pas d'esprit; de sa vie elle
-ne trouva une idée forte ou piquante. Comme elle a
-été élevée par une mère spirituelle et dans une société
-fort distinguée, elle a beaucoup de <i>métier</i> dans l'esprit;
-elle répète parfaitement les phrases des autres,
-et avec un air de propriété étonnant. En les répétant,
-elle joue même le petit étonnement qui accompagne
-l'invention. Elle passe ainsi, auprès des gens qui l'ont
-vue rarement, ou des gens bornés qui la voient souvent,
-pour une personne charmante et très spirituelle.</p>
-
-<p>Elle a en musique précisément le même genre de
-talent que dans la conversation. A dix-sept ans, elle
-jouait parfaitement du piano, assez pour donner des
-leçons à huit francs (non pas qu'elle en donne, sa position
-de fortune est très belle). Quand elle a vu un
-opéra nouveau de Rossini, le lendemain, à son piano,
-elle s'en rappelle au moins la moitié. Très musicienne
-d'instinct, elle joue avec infiniment d'expression, et à
-la première vue, les partitions les plus difficiles. Avec
-cette espèce de facilité, elle ne <i>comprend</i> pas les <i>choses</i>
-difficiles, et cela dans ses lectures comme dans sa
-musique. M<sup>me</sup> Gherardi, en deux mois, eût compris,
-j'en suis sûr, la théorie des proportions chimiques de
-Berzelius. M<sup>me</sup> Féline est, au contraire, incapable de
-comprendre un des premiers chapitres de Say ou la
-théorie des fractions continues.</p>
-
-<p>Elle a pris un maître d'harmonie fort célèbre en
-Allemagne, et n'en a jamais compris un mot.</p>
-
-<p>Pour avoir eu quelques leçons de Redouté, elle surpasse,
-à quelques égards, le talent de son maître. Ses
-roses sont plus légères encore que celles de cet artiste.
-Je l'ai vue plusieurs années s'amuser de ses couleurs,
-et jamais elle n'a regardé d'autres tableaux que ceux
-de l'exposition; jamais, lorsqu'elle apprenait à peindre
-des fleurs, et quand alors nous possédions encore les
-chefs-d'&oelig;uvre de la peinture italienne, elle n'eut la
-curiosité de les aller voir. Elle ne comprend pas la
-perspective dans un paysage ni le clair-obscur (<i lang="it" xml:lang="it">chiaroscuro</i>).</p>
-
-<p>Cette inhabileté de l'esprit à saisir les choses difficiles
-est un trait de la femme française; dès qu'une
-chose est malaisée, elle ennuie et on la plante là.</p>
-
-<p>C'est ce qui fait que votre livre de l'<i>Amour</i> n'aura
-jamais de succès parmi elles. Elles liront les anecdotes
-et passeront les conclusions, et elles se moqueront
-de tout ce qu'elles auront passé. Je suis bien poli de
-mettre tout cela au futur.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Féline, à dix-huit ans, fit un mariage de convenance.
-Elle se trouva unie à un bon jeune homme de
-trente ans, un peu lymphatique et sanguin, tout à fait
-antibilieux et nerveux, bon, doux, égal et très bête. Je
-ne sais pas d'homme plus complètement dépourvu
-d'esprit. Le mari pourtant avait eu beaucoup de succès
-dans ses études à l'École polytechnique, où je
-l'avais connu et l'on avait bien fait mousser son <i>mérite</i>
-dans la société où était élevée Félicie, pour lui dérober
-sa bêtise, qui s'étend à tout, hors le talent de
-conduire supérieurement ses mines et ses fonderies.</p>
-
-<p>Le mari la fêta de son mieux, ce qui veut dire ici
-très bien; mais il avait affaire à un être glacé auquel
-rien ne faisait. Cette espèce de reconnaissance tendre
-que les maris inspirent ordinairement aux filles les
-plus indifférentes ne dura pas huit jours chez elle.</p>
-
-<p>Seulement, à vivre ainsi avec lui, elle s'aperçut bientôt
-qu'on lui avait donné une bête pour le tête-à-tête;
-et, ce qui est bien plus affreux, une bête quelquefois
-<i>ridicule</i> dans le monde. Elle trouva plus que compensé
-par là le plaisir d'avoir épousé un homme fort
-riche et de recevoir souvent des compliments sur le
-mérite de son mari.</p>
-
-<p>Alors elle le prit en déplaisance.</p>
-
-<p>Le mari, qui n'était pas si bien né qu'elle, crut
-qu'elle faisait la duchesse. Il s'éloigna aussitôt de son
-côté. Cependant, comme c'était un homme excessivement
-occupé et très peu difficile, et comme il n'y avait
-rien de plus commode pour lui que sa femme entre un
-compte de contre-maître à relire et une machine à
-éprouver, il essayait quelquefois de lui faire un petit
-bout de cour. Cette idée ne manquait pas de changer
-en aversion la déplaisance de sa femme, lorsqu'il faisait
-cette cour devant un tiers, devant moi, par
-exemple, tant il y était gauche, commun et de mauvais
-goût.</p>
-
-<p>Je crois que j'aurais eu l'idée de l'interrompre par
-des soufflets, s'il eût dit et fait ces choses-là devant
-moi à une autre femme. Mais je connaissais à Félicie
-une âme si sèche, une absence si complète de toute
-vraie sensibilité, j'étais si souvent impatienté de sa
-vanité, que je me contentais de la plaindre un peu
-quand je la voyais souffrir dans cette vanité, de par
-son mari, et je m'éloignais.</p>
-
-<p>Le ménage alla ainsi quelques années (Félicie n'a
-jamais eu d'enfants). Pendant ce temps-là, le mari,
-vivant en bonne compagnie lorsqu'il était à Paris (et
-il ne passait que six semaines de l'été à ses forges de
-Bourgogne), en prit le ton et devint beaucoup mieux;
-en restant toujours bête, il cessa presque entièrement
-d'être ridicule, et continua toujours d'avoir de grands
-succès dans son état, comme vous avez pu en juger par
-les grandes acquisitions qu'il a faites depuis et par le
-dernier rapport du jury sur l'exposition des produits
-de l'industrie nationale.</p>
-
-<p>A force d'être rebuté par sa femme, M. Féline imagina,
-à cinq ou six reprises, d'en être un peu amoureux
-et de bonne foi. Elle lui tenait la dragée haute. La
-coquetterie de Félicie, dans ce temps-là, consistait à
-lui dire des choses aimables en public, et à trouver
-des prétextes pour lui tenir rigueur dans le tête-à-tête.
-Elle augmentait ainsi les désirs de son mari; et quand
-elle daignait lui permettre&hellip; il payait tous les mémoires
-de tapissiers, de Leroy, de Corcelet, et la trouvait
-encore très modérée dans ses dépenses, qui étaient
-absurdes.</p>
-
-<p>Pendant les deux ou trois premières années, jusqu'à
-vingt ou vingt et un ans, Félicie n'avait cherché le
-plaisir que dans la satisfaction des vanités suivantes:</p>
-
-<p>«Avoir de plus belles robes que toutes les jeunes
-femmes de sa société.</p>
-
-<p>«Donner de meilleurs dîners.</p>
-
-<p>«Recevoir plus de compliments qu'elles quand elle
-joue du piano.</p>
-
-<p>«Passer pour avoir plus d'esprit qu'elles.»</p>
-
-<p>A vingt et un ans commença la <i>vanité du sentiment</i>.</p>
-
-<p>Elle avait été élevée par une mère athée, et dans
-une société de philosophes athées. Elle avait été tout
-juste une fois à l'église, pour se marier; encore ne le
-voulait-elle pas. Depuis son mariage, elle lisait toutes
-sortes de livres. Rousseau et M<sup>me</sup> de Staël lui tombèrent
-entre les mains: ceci fait époque, et prouve combien
-ces livres sont dangereux.</p>
-
-<p>Elle lut d'abord l'<i>Émile</i>; après quoi elle se crut le
-droit de bien mépriser intellectuellement toutes les
-jeunes femmes de sa connaissance. Notez bien qu'elle
-n'avait pas compris un mot de la métaphysique du
-vicaire savoyard.</p>
-
-<p>Mais les phrases de Rousseau sont très travaillées,
-subtiles et très malaisées à retenir. Elle se contentait de
-risquer quelquefois une pointe de religiosité, pour <i>faire
-effet</i> dans une société sans religiosité, et où il n'était
-pas plus question de ces choses que du roi de Siam.</p>
-
-<p>Elle lut <i>Corinne</i>, c'est le livre qu'elle a le plus lu.
-Les phrases sont à l'effet et se retiennent bien. Elle
-s'en mit un bon nombre dans la tête. Le soir elle choisissait
-dans son salon les hommes jeunes et un peu
-bêtes, et, sans leur dire gare, elle leur répétait très
-proprement sa leçon du matin.</p>
-
-<p>Quelques-uns y furent pris, ils la crurent une personne
-susceptible de passion, et lui rendirent des
-soins.</p>
-
-<p>Cependant, elle n'avait amené là que les gens les
-plus communs et les plus niais de son salon; elle n'était
-pas bien sûre que les autres ne se moquaient pas un
-peu d'elle. Le mari, tenu sans cesse hors de chez lui
-par ses affaires et d'ailleurs un bon homme, <i lang="en" xml:lang="en">What then</i>
-(que m'importe?), ne s'apercevait pas, ou ne s'occupait
-en rien de ces coquetteries d'esprit.</p>
-
-<p>Félicie lut la <i>Nouvelle Héloïse</i>. Elle trouva alors
-qu'il y avait dans son âme des trésors de sensibilité;
-elle confia ce secret à sa mère et à un vieil oncle qui
-lui avait servi de père; ils se moquèrent d'elle comme
-d'un enfant. Elle n'en persista pas moins à trouver qu'on
-ne pouvait vivre sans un amant, et sans un amant dans
-le genre de Saint-Preux.</p>
-
-<p>Il y avait dans sa société un jeune Suédois, qui est
-un homme assez bizarre. En sortant de l'Université,
-quand il n'avait que dix-huit ans, il fit plusieurs actions
-d'éclat dans la campagne de 1812, et il obtint un grade
-élevé dans les milices de son pays, ensuite il partit
-pour l'Amérique et vécut six mois parmi les Indiens.
-Il n'est ni bête ni spirituel; mais il a un grand caractère;
-il a quelques côtés sublimes de vertu et de grandeur.
-D'ailleurs, l'homme le plus lymphatique que j'aie
-connu; avec une assez belle figure, des manières simples,
-mais prodigieusement graves. De là, de grandes
-démonstrations d'estime et de considération autour
-de lui.</p>
-
-<p>Félicie se dit: «Voilà l'homme qu'il me faut faire
-semblant d'avoir pour amant. Comme c'est le plus froid
-de tous, c'est celui dont la passion me fera le plus
-d'honneur.»</p>
-
-<p>Le Suédois Weilberg était tout à fait ami de la maison.
-Il y a cinq ans, dans l'été, on arrangea un voyage
-avec lui et le mari.</p>
-
-<p>Comme c'était un homme de m&oelig;urs excessivement
-sévères, surtout comme il n'était nullement amoureux
-de Félicie, il la voyait telle qu'elle était, fort laide.
-D'ailleurs, on ne lui avait pas dit en partant à quoi on
-le destinait. Le mari, que ces airs ennuyaient, et qui
-désirait aussi retirer de l'utilité pour lui d'un voyage
-entrepris pour plaire à sa femme, la plantait là dès
-qu'ils arrivaient quelque part; il allait courir les fabriques,
-il visitait les usines, les mines, en disant à Weilberg:
-«Gustave, je vous laisse ma femme.»</p>
-
-<p>Weilberg parlait très mal français; il n'avait jamais
-lu Rousseau ni M<sup>me</sup> de Staël, circonstance admirable
-pour Félicie.</p>
-
-<p>La petite femme fit donc bien la malade, pour écarter
-son mari par l'ennui, et pour exciter la pitié du
-bon jeune homme, avec qui elle restait sans cesse en
-tête-à-tête. Pour l'attendrir en sa faveur, elle lui parlait
-de l'amour qu'elle avait pour son mari, et de son
-chagrin de l'y voir répondre si peu.</p>
-
-<p>Cette musique n'amusait pas Weilberg; il l'écoutait
-par simple politesse. Elle se crut plus avancée; elle lui
-parla de la sympathie qui existait entre eux. Gustave
-prit son chapeau et alla se promener.</p>
-
-<p>Quand il rentra, elle se fâcha contre lui: elle lui dit
-qu'il l'avait injuriée en regardant comme un commencement
-de déclaration une simple parole de bienveillance.</p>
-
-<p>La nuit, quand ils la passaient en voiture, elle
-appuyait sa tête sur l'épaule de Gustave, qui le souffrait
-par politesse.</p>
-
-<p>Ils voyagèrent ainsi deux mois, mangeant beaucoup
-d'argent, s'ennuyant plus encore.</p>
-
-<p>Quand ils furent de retour, Félicie changea toutes
-ses habitudes. Si elle avait pu envoyer des lettres de
-faire part, elle eût fait savoir à tous ses amis et connaissances
-qu'elle avait une passion violente pour
-M. Weilberg le Suédois, et que M. Weilberg était son
-amant.</p>
-
-<p>Plus de bals, plus de toilettes: elle néglige ses anciens
-amis, fait des impertinences à ses anciennes connaissances.
-Enfin elle se condamne au sacrifice de tous ses
-goûts, pour faire croire qu'elle aime profondément ce
-M. Weilberg, cette espèce de sauvage indien, colonel
-dans les milices suédoises à dix-huit ans, et que cet
-homme est fou d'elle.</p>
-
-<p>Elle commence par le signifier à sa mère, le jour de
-son arrivée. Sa mère, suivant elle, est coupable de
-l'avoir mariée avec un homme qu'elle n'aimait pas;
-elle doit actuellement favoriser de tous ses moyens son
-amour pour l'homme qu'elle a choisi et qu'elle adore;
-il faut donc qu'elle persuade au mari d'établir en quelque
-sorte Weilberg dans sa maison. Si elle ne l'a pas
-sans cesse chez elle, elle menace de l'aller trouver chez
-lui à son hôtel.</p>
-
-<p>La mère, comme une bête, crut cela, et elle fit si bien
-auprès de son gendre, que Weilberg ne pouvait avoir
-d'autre maison que la sienne. Charles le priait sans
-cesse, la mère aussi lui faisait tant de politesses et lui
-montrait tant d'empressement, que le pauvre jeune
-homme, ne sachant ce qu'on voulait de lui, et craignant
-à l'excès de manquer à des gens qui l'avaient parfaitement
-accueilli, n'osait se refuser à rien.</p>
-
-<p>Les femmes pleurent à volonté, comme vous savez.</p>
-
-<p>Un jour que j'étais seul chez Félicie, elle se prit à
-pleurer, et, me serrant la main, elle me dit: «Ah!
-mon cher Goncelin, votre amitié clairvoyante a bien
-deviné mon c&oelig;ur! Autrefois vous étiez bien avec
-Weilberg; depuis notre voyage vous avez changé; vous
-semblez avoir de la haine pour lui. (Cela ne semblait
-pas du tout. Je savais à quoi m'en tenir.) Ah! mon
-ami, je n'étais pas heureuse auparavant&hellip; Ce n'est
-que depuis&hellip; Si vous saviez toutes les barbaries de
-Charles pendant le voyage!&hellip; Si vous connaissiez
-mieux Gustave!&hellip; Si vous saviez que de soins touchants,
-que de tendresse!&hellip; Pouvais-je résister?&hellip;
-Si vous saviez quelle âme de feu, quelles passions
-effrayantes a cet homme, en apparence si froid! Non,
-mon ami, vous ne me mépriseriez pas!&hellip; Je sens bien,
-hélas! qu'il me manque quelque chose&hellip; Ce bonheur
-n'est pas pur&hellip; Je sais bien ce que je devais à <i>Charles</i>.
-Mais, mon ami! ce spectacle continuel de l'indifférence,
-des mépris de l'un, des soins et de l'amour de
-l'autre&hellip; et cette familiarité obligée de la vie en
-voyage&hellip; Tant de dangers!&hellip; Pouvais-je résister à
-tant d'amour! et d'ailleurs, pouvais-je résister à ses
-violences?» etc., etc., etc.</p>
-
-<p>Voilà donc le pauvre Weilberg, honnête comme
-Joseph, accusé d'avoir violé la femme de son ami, et il
-faut le croire, c'est elle qui le dit: elle s'en est vantée
-à deux personnes de ma connaissance, et sans
-doute aussi à d'autres que je ne connais pas.</p>
-
-<p>La déclaration ci-dessus ressemble beaucoup à ce
-qu'elle me dit: j'ai conservé le souvenir de ses expressions.
-Peu de jours après, je vis une des personnes qui
-avaient reçu la même confidence. Je la priai de chercher
-à s'en rappeler les termes; elle me répéta exactement
-la version que j'avais entendue, ce qui me fit
-rire.</p>
-
-<p>Après sa confession, Félicie me dit, en me tendant
-la main, qu'elle comptait sur ma discrétion; que je
-devais être avec Weilberg comme par le passé, et faire
-semblant de ne m'apercevoir de rien. «La vertu sauvage
-de cet homme sublime lui faisait peur.» Quand il
-la quittait, elle craignait toujours de ne plus le revoir;
-elle craignait que par une résolution inopinée, il ne
-s'embarquât tout à coup pour retourner en Suède.
-Moi, je lui promis sur notre conversation le plus inviolable
-secret.</p>
-
-<p>Cependant tous les amis de la famille trouvaient indigne
-que ce pauvre Weilberg eût <i>séduit</i> une jeune
-femme dans la maison de laquelle il avait presque reçu
-l'hospitalité, dont le mari lui avait rendu mille services,
-et qui avait jusque-là marché très droit. Je le prévins
-du sot rôle qu'on lui faisait jouer. Il m'embrassa
-en me remerciant de l'avis, et me dit qu'il ne remettrait
-plus les pieds dans cette maison. C'est lui qui me
-conta alors comment le voyage s'était passé.</p>
-
-<p>Félicie, privée quelques jours de Weilberg, qui
-dînait sans cesse chez elle auparavant, joua le désespoir.
-Elle dit que c'était une indignité de son mari, qui
-avait chassé cet homme vertueux. (Elle avait dit à moi
-et à deux autres que cet homme vertueux l'avait violée
-sur la mousse, au pied d'un sapin dans le Schwartzwald,
-comme il convient que cette chose se fasse.) Elle
-dit aussi, en termes polis, que sa mère, après lui avoir
-servi de complaisante, lui avait soufflé son vertueux
-amant. (Notez que la mère est une pauvre vieille femme
-de soixante ans, qui ne pense plus à rien depuis vingt
-ans.) Elle commanda chez un très habile coutelier un
-poignard à lame de damas, qu'elle fit apporter un jour
-au milieu du dîner, et que je lui ai vu payer quarante
-francs et serrer très proprement devant nous tous
-dans son secrétaire, à côté de sa cire d'Espagne. Une
-douzaine de garçons apothicaires apportèrent chacun
-aussi une petite bouteille de sirop d'opium, et toutes
-ces bouteilles réunies en faisaient une quantité considérable.
-Elle les serra dans sa toilette.</p>
-
-<p>Le lendemain, elle signifia à sa mère que, si elle ne
-faisait pas revenir Gustave, elle s'empoisonnerait avec
-l'opium, et se tuerait avec le poignard qu'elle avait fait
-faire exprès.</p>
-
-<p>La mère, qui savait à quoi s'en tenir sur l'amour de
-Weilberg, et qui craignait l'esclandre, alla chez celui-ci.
-Elle lui conta que sa fille était folle; qu'elle faisait
-semblant d'être très amoureuse de lui, qu'elle le disait
-amoureux d'elle, et qu'elle prétendait se tuer, s'il ne
-revenait pas. Elle lui dit: «Revenez chez elle, humiliez-la
-bien; elle vous prendra en horreur, et alors vous
-ne reviendrez plus.»</p>
-
-<p>Weilberg était un brave homme; il eut pitié de la
-vieille mère qui venait le prier ainsi, et il consentit à
-se prêter à cette ennuyeuse comédie, pour éviter l'esclandre
-que la mère craignait.</p>
-
-<p>Il revint donc. La jeune femme ne lui parla de rien;
-elle lui fit seulement quelques reproches aimables sur
-son absence pendant cinq jours. Quand ils étaient seuls
-ensemble, elle ne se serait pas avisée de lui parler
-d'amour, depuis qu'il avait pris son chapeau, un jour,
-en voyage, et qu'il était parti quand elle allait commencer
-une déclaration. Weilberg aime la musique;
-elle passait le temps à jouer du piano, et comme elle
-en joue admirablement, Weilberg restait assez volontiers
-à l'entendre. En public, c'était bien différent; elle
-ne lui parlait que d'amour; mais il faut avouer qu'elle
-y mettait beaucoup d'art. Comme, heureusement, il
-savait mal le français, elle trouvait moyen de faire
-savoir à tous les assistants qu'il était son amant, sans
-qu'il pût le comprendre.</p>
-
-<p>Tous les amis de la maison étaient dans le secret de
-la comédie; mais les connaissances n'y étaient pas
-encore. Il fut de nouveau question, parmi elles, de
-l'indignité du procédé de M. Weilberg, et celui-ci de
-nouveau se retira et ne voulut plus revenir.</p>
-
-<p>Félicie se mit au lit et signifia à sa mère qu'elle se
-laisserait mourir de faim. Elle se mit à ne prendre que
-du thé; elle se levait pour l'heure du dîner; mais elle
-ne prenait exactement rien.</p>
-
-<p>Au bout de six jours de ce régime, elle fut gravement
-indisposée; on envoya chercher des médecins.
-Elle déclara qu'elle s'était empoisonnée, qu'elle ne voulait
-recevoir de soins de personne, que tout était inutile.
-La mère et deux amis étaient là, avec les médecins;
-elle dit qu'elle mourait pour M. Weilberg, dont
-on lui avait aliéné le c&oelig;ur. Du reste, elle priait qu'on
-épargnât cette triste confidence à son pauvre mari, qui,
-heureusement, ignorait toutes ces choses, etc., etc.</p>
-
-<p>Cependant elle consentit à prendre une drogue; on
-lui donna un vomitif, et elle, qui n'avait vécu que de
-thé depuis six jours, rendit trois à quatre livres de
-chocolat, sa maladie, son empoisonnement, n'étaient
-qu'une épouvantable indigestion. Je l'avais prédit.</p>
-
-<p>Ne sachant qu'inventer pour émouvoir sa mère et
-pour la pousser à de nouvelles démarches qui pussent
-ramener Weilberg dans sa maison, elle la menaça de
-tout avouer à Charles. Le mari qui eût cru sa femme
-sur parole, l'aurait plantée là indubitablement. Cet
-esclandre étant donc possible, la mère retourna à la
-charge auprès du bon Gustave, qui consentit encore à
-revenir. Lui et moi, nous nous voyions beaucoup alors;
-nous faisions un travail en commun; il s'était pris de
-goût pour moi, et j'étais à peu près le Français qu'il
-aimait le mieux à voir. Nous passions ensemble une
-partie des journées; il m'apprenait le suédois. Je lui
-montrais la géométrie descriptible et le calcul différentiel;
-car il s'était pris de passion pour les mathématiques,
-et souvent il m'obligeait à rajeunir dans nos
-livres mes souvenirs déjà anciens de l'école polytechnique.
-Je prenais ensuite mon violon, et, beaucoup plus
-tolérant que vous, il restait volontiers des heures à
-m'entendre.</p>
-
-<p>Félicie me fit la cour pour que je fusse sans cesse
-chez elle: elle savait que c'était un moyen d'attirer
-Weilberg. Un matin que nous déjeunions tous trois
-ensemble chez elle, elle imagina de faire <i>preuve d'amour</i>
-à Gustave devant moi, et elle affecta avec lui les privautés
-de gens qui vivent dans la plus parfaite intimité.
-L'autre, d'abord, ne comprit pas; enfin elle mit
-tellement les points sur les <i>i</i>, qu'il fallut bien comprendre;
-il me regarda, rit, et sans bouger avala son
-morceau. On lui proposait de faire quelque rajustement
-à la toilette de Félicie. Il lui dit brutalement: «Pardieu,
-vous avez une femme de chambre pour vous
-habiller!» Et elle me dit tout bas à l'oreille: «Voyez-vous
-comme il est délicat; j'étais sûre que, devant
-vous, il ne voudrait pas remettre une épingle à mon
-fichu.»</p>
-
-<p>Cependant, elle n'était pas si contente qu'elle me le
-disait de la délicatesse et de la retenue de son prétendu
-amant. C'était, je me le rappelle, un dimanche de
-Pâques. Quand nous eûmes fini le déjeuner et que
-nous ne prenions plus que du thé, elle dit à son domestique:
-«Paul, dites à ma femme de chambre que je
-n'ai pas besoin d'elle et qu'elle profite de ce moment
-pour aller à la messe.»</p>
-
-<p>Nous restâmes à prendre le thé. Le domestique n'entrant
-plus, elle s'approcha très près du feu. «J'ai bien
-froid,» dit-elle; et tendant la main à Weilberg:
-«Est-ce que je n'ai pas la fièvre?&mdash;Ma foi, je ne m'y
-connais pas; mais voilà Goncelin qui se fait, à sa campagne,
-le médecin de ses paysans; il doit se connaître
-à la fièvre: il vous le dira.» Je lui tâtai le pouls:
-«Pas le moins du monde, lui dis-je.&mdash;C'est singulier,
-reprit-elle; je suis toute je ne sais comment; il me
-semble que je vais me trouver mal. Tenez, voilà que
-je vais me trouver mal; j'étouffe, desserrez-moi.
-M. Gustave, desserrez-moi, Goncelin, je vous en prie,
-allez chercher dans l'appartement de mon mari&hellip;&mdash;Quoi?&mdash;Du
-benjoin, pour le brûler; il y en a dans
-son médailler.&mdash;Je sais où il est, dit Weilberg; j'y
-vais. Goncelin va vous aider; je retourne dans l'instant.»
-Et il revint cinq minutes après.</p>
-
-<p>Je m'étais amusé à la délacer. La figure à part, elle
-était bien, jeune, bien faite, la peau blanche et douce.
-Je lui avais découvert la poitrine; elle se serait laissé
-mettre toute nue. J'usais passablement de la partie
-découverte, et je lui disais: «Votre c&oelig;ur bat très doucement;
-n'ayez pas peur, ce n'est absolument rien.»
-Elle jouait un évanouissement modéré. Weilberg, qui
-faisait exprès d'être longtemps dehors, rentra à la fin,
-posa le benjoin sur la cheminée, et se remit tranquillement
-à manger des biscuits et à avaler des tasses de
-thé. Félicie, qui voyait tout cela, en faisant semblant
-de ne pas y voir, n'y tint plus. Aussi bien, comme
-j'avais dit à Gustave qu'elle n'avait aucune altération
-dans le pouls ni dans la respiration, il avait ajouté:
-«C'est bien singulier qu'avec cela elle ait une
-syncope!» Félicie, poussée à bout, revint peu à
-peu à elle; elle se rajusta et nous pria de la laisser
-seule.</p>
-
-<p>Comme elle croyait avoir grand intérêt à paraître
-réellement évanouie devant Gustave, je crois que si
-j'avais essayé de satisfaire une fantaisie, qui ne me prit
-pas, elle se fût laissé faire, sauf à dire ensuite que
-c'était, de ma part, l'excès de l'indignité, et, de la
-sienne, l'excès du malheur. Et notez bien que, matériellement
-honnête jusque-là, et fort sensible, d'ailleurs,
-à ce plaisir, elle eût souffert très certainement
-d'être ainsi violée.</p>
-
-<p>Félicie fut si cruellement humiliée de cette manifestation
-d'indifférence de Weilberg pour elle devant moi,
-à qui elle en parlait toujours comme de l'amant le plus
-passionné, qu'elle en fut réellement malade. Weilberg,
-après cette farce ridicule, ne voulait plus revenir chez
-elle. Cependant, comme elle garda le lit quelque
-temps, et qu'auparavant on le voyait sans cesse dans
-cette maison, pour éviter qu'on ne remarquât son
-absence, il parut; ses visites, peu à peu, furent plus
-rares, et ce ne fut qu'après huit mois qu'il cessa d'y
-aller tout à fait. Pendant ces huit mois, elle n'a cessé
-de le représenter à tous comme son amant, alors
-même qu'on ne le voyait presque plus jamais chez elle.</p>
-
-<p>Félicie aime beaucoup la musique. N'ayant pas de
-loge aux Bouffes, elle avait très rarement l'occasion d'y
-aller. Un jour, des amis nous prêtèrent leur loge tout
-entière, et elle arrangea que Weilberg et moi nous l'y
-conduirions; son mari viendrait nous y trouver. Vous
-remarquerez qu'alors, au fond de son c&oelig;ur, elle exécrait
-Weilberg; elle l'avait forcé de venir là pour qu'il
-se mît avec elle sur le devant de la loge. Gustave dit
-qu'il faisait trop chaud et sortit du théâtre, me laissant
-seul avec elle. Ma foi, comme il lui donnait sans
-cesse de pareils démentis, à partir de ce jour elle
-changea de ton, et, après avoir parlé pendant un an
-de la passion, de l'amour de Weilberg, elle commença
-à toucher quelques mots de son inconstance et des peines
-qu'il lui causait.</p>
-
-<p>En même temps, il me revint aux oreilles que je
-passais pour être son amant. J'allai la trouver, je le
-lui dis, et j'ajoutai que je ne voulais pas passer pour
-l'être, sans en avoir au moins le profit. Je la pris sur
-mes genoux, je la brusquai. Comme je savais très positivement
-qu'il lui était désagréable d'être violée et
-qu'elle sentait la chose imminente, je lui disais que je
-voulais mériter la réputation qu'elle me faisait, etc&hellip;
-C'était dans le jour, on pouvait entrer d'un moment à
-l'autre dans sa chambre; elle eut une peur du diable;
-elle me conjura de la laisser; elle me dit qu'elle n'avait
-jamais aimé que Weilberg et qu'elle n'en aimerait
-jamais d'autre. Enfin elle se dégagea de moi; elle
-sonna. Un domestique vint, auquel elle commanda de
-refaire le feu, d'arranger les rideaux, de lui apporter
-du thé. Je sortis. Depuis ce temps, nous sommes à
-peu près brouillés. Elle dit partout que je suis une
-espèce de scélérat à la <i>Iago</i>; que depuis longtemps
-j'avais pour elle une abominable passion, et que c'est
-moi qui ai éloigné d'elle son amant Weilberg. Elle a
-été jusqu'à montrer comme des déclarations de ma
-part quelques lettres familièrement amicales que je
-lui avais écrites il y a six ans, quand j'étais avec vous
-à Rome.</p>
-
-<p>A présent, la vanité de Félicie s'exerce sur d'autres
-objets. Elle dit, en parlant de Weilberg, des phrases
-tristes du troisième volume de <i>Corinne</i>; elle joue le
-deuil d'une grande passion; elle ne va plus dans le
-monde; chez elle, plus de toilette; mais elle donne
-d'excellents dîners, où viennent de vieux imbéciles qui
-passent pour avoir été des gens d'esprit autrefois, et
-de pauvres diables qui n'ont pas de dîner chez eux.
-Elle parle avec admiration de lord Byron, de Canaris,
-de Bolivar, de M. de la Fayette. On la plaint, dans son
-petit monde, comme une jeune femme bien malheureuse,
-et on la loue comme une personne infiniment
-sensible et spirituelle; elle est passablement contente
-de la sorte. Cela fait une de ces maisons bourgeoises
-que vous détestez tant.</p>
-
-<p>Avais-je raison de vous dire que cette ennuyeuse
-histoire ne vous servirait à rien; elle est plate par sa
-nature. Tout se passe en discours dans l'<i>amour-vanité</i>.
-Les discours racontés ennuient; la plus petite action
-vaut mieux.</p>
-
-<p>Ensuite, ce n'est pas, je crois, ici l'<i>amour-vanité</i>
-comme vous l'entendez. Félicie a un trait rare, s'il ne
-lui est point particulier; c'est que c'est une chose désagréable
-pour elle que de faire son métier de femme,
-et qu'il lui importait fort peu de faire croire à l'homme
-qu'elle proclamait son amant, de lui faire croire, dis-je,
-qu'elle l'aimait réellement.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Goncelin</span>.</div>
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2>TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2">Préface</td>
-<td class="num"><a href="#preface"><small>I</small></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2">Deuxième préface</td>
-<td class="num"><a href="#preface2"><small>IX</small></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2">Troisième préface</td>
-<td class="num"><a href="#preface3"><small>XI</small></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2">M. de Stendhal, ses &oelig;uvres complètes</td>
-<td class="num"><a href="#notice">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3" class="c pad">LIVRE PREMIER</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Chapitre</td>
-<td class="drap">I. De l'amour</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">II. De la naissance de l'amour</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">4</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">III. De l'espérance</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">8</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">IV.</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">11</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">V.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">12</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">VI. Le rameau de Salzbourg</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">13</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">VII. Des différences entre la naissance de
-l'amour dans les deux sexes</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">15</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">VIII.</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">17</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">IX.</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">20</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">X. Exemples de la <i>cristallisation</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch10">20</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XI.</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">23</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XII. Suite de la cristallisation</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">24</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XIII. Du premier pas, du grand monde, des
-malheurs</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">26</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XIV.</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">28</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XV.</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">30</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XVI.</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">31</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XVII. La beauté détrônée par l'amour</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">33</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XVIII.</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">34</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XIX. Suite des exceptions à la beauté</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">36</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XX.</td>
-<td class="num"><a href="#ch20">39</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXI. De la première vue</td>
-<td class="num"><a href="#ch21">39</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXII. De l'engouement</td>
-<td class="num"><a href="#ch22">43</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXIII. Des coups de foudre</td>
-<td class="num"><a href="#ch23">44</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXIV. Voyage dans un pays inconnu</td>
-<td class="num"><a href="#ch24">47</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXV. La présentation</td>
-<td class="num"><a href="#ch25">53</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXVI. De la pudeur</td>
-<td class="num"><a href="#ch26">55</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXVII. Des regards</td>
-<td class="num"><a href="#ch27">61</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXVIII. De l'orgueil féminin</td>
-<td class="num"><a href="#ch28">61</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXIX. Du courage des femmes</td>
-<td class="num"><a href="#ch29">72</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXX. Spectacle singulier et triste</td>
-<td class="num"><a href="#ch30">76</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXI. Extrait du journal de Salviati</td>
-<td class="num"><a href="#ch31">77</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXII. De l'intimité</td>
-<td class="num"><a href="#ch32">85</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXIII.</td>
-<td class="num"><a href="#ch33">91</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXIV. Des confidences</td>
-<td class="num"><a href="#ch34">91</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXV. De la jalousie</td>
-<td class="num"><a href="#ch35">95</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXVI. Suite de la jalousie</td>
-<td class="num"><a href="#ch36">101</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXVII. Roxane</td>
-<td class="num"><a href="#ch37">104</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXVIII. De la pique d'amour-propre</td>
-<td class="num"><a href="#ch38">106</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXIX. De l'amour à querelles</td>
-<td class="num"><a href="#ch39">113</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXIX <i>bis</i>. Remèdes à l'amour</td>
-<td class="num"><a href="#ch39bis">117</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XXXIX <i>ter</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch39ter">120</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c pad" colspan="3">LIVRE SECOND</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XL. Des tempéraments et des gouvernements</td>
-<td class="num"><a href="#ch40">123</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLI. Des nations par rapport à l'amour.&mdash;De
-la France</td>
-<td class="num"><a href="#ch41">126</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLII. Suite de la France</td>
-<td class="num"><a href="#ch42">130</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLIII. De l'Italie</td>
-<td class="num"><a href="#ch43">133</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLIV. Rome</td>
-<td class="num"><a href="#ch44">136</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLV. De l'Angleterre</td>
-<td class="num"><a href="#ch45">139</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLVI. Suite de l'Angleterre</td>
-<td class="num"><a href="#ch46">143</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLVII. De l'Espagne</td>
-<td class="num"><a href="#ch47">147</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLVIII. De l'amour allemand</td>
-<td class="num"><a href="#ch48">149</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">XLIX. Une journée à Florence</td>
-<td class="num"><a href="#ch49">155</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">L. L'amour aux États-Unis</td>
-<td class="num"><a href="#ch50">162</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LI. De l'amour en Provence jusqu'à la conquête
-de Toulouse, en 1328, par les Barbares du Nord</td>
-<td class="num"><a href="#ch51">164</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LII. La Provence au <small>XII</small><sup>e</sup> siècle</td>
-<td class="num"><a href="#ch52">170</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LIII. L'Arabie</td>
-<td class="num"><a href="#ch53">177</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="drap-left-1em">Fragments extraits et traduits d'un recueil
-arabe intitulé le <i>Divan de l'Amour</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch53bis">181</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LIV. De l'éducation des femmes</td>
-<td class="num"><a href="#ch54">186</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LV. Objections contre l'éducation des femmes</td>
-<td class="num"><a href="#ch55">191</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LVI. Suite</td>
-<td class="num"><a href="#ch56">199</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LVI <i>bis</i>. Du mariage</td>
-<td class="num"><a href="#ch56bis">205</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LVII. De ce qu'on appelle vertu</td>
-<td class="num"><a href="#ch57">206</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LVIII. Situation de l'Europe à l'égard du mariage</td>
-<td class="num"><a href="#ch58">208</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="drap-left-1em">La Suisse et l'Oberland</td>
-<td class="num"><a href="#ch58bis">212</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LIX. Werther et don Juan</td>
-<td class="num"><a href="#ch59">217</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="drap">LX. Des fiasco</td>
-<td class="num"><a href="#ch60">228</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">FRAGMENTS DIVERS</td>
-<td class="num"><a href="#ch61">233</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Amours de Tibulle et de Properce</td>
-<td class="num"><a href="#ch62">261</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Lettre anglaise de la femme de Klopstock</td>
-<td class="num"><a href="#ch63">277</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Promenade aux îles Borromées</td>
-<td class="num"><a href="#ch64">280</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Qu'est-ce que le plaisir?</td>
-<td class="num"><a href="#ch65">292</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3" class="c pad">APPENDIX</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Des Cours d'amour</td>
-<td class="num"><a href="#ch66">310</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Code d'amour du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle</td>
-<td class="num"><a href="#ch67">315</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Notice sur André le Chapelain</td>
-<td class="num"><a href="#ch68">321</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Le rameau de Salzbourg</td>
-<td class="num"><a href="#ch69">324</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Ernestine ou la naissance de l'amour</td>
-<td class="num"><a href="#ch70">337</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="drap">Exemple de l'amour en France
-dans la classe riche</td>
-<td class="num"><a href="#ch71">367</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Mayenne, Imprimerie <span class="sc">Ch. COLIN</span>.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of De l'Amour, by
-Stendhal and Charles-Augustin Sainte-Beuve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'AMOUR ***
-
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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