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-The Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by
-Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-this ebook.
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-Title: Corinne ou l'Italie
- Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations
- par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie
- française
-
-Author: Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-Release Date: November 29, 2019 [EBook #60810]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE ***
-
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-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- MADAME DE STAËL
-
- CORINNE
- OU
- L'ITALIE
-
- NOUVELLE ÉDITION
- REVUE AVEC SOIN ET PRÉCÉDÉE D'OBSERVATIONS
- PAR MME NECKER DE SAUSSURE
- ET
- M. SAINTE-BEUVE
- de l'Académie française
-
- PARIS
- GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL, 215
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-DE CORINNE
-
-PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE
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-Dans la littérature proprement dite, et hors du domaine de la politique,
-_Corinne_ est le chef-d'oeuvre de madame de Staël, _Corinne_ est
-l'ouvrage éclatant et immortel qui lui a le premier assigné un rang
-parmi les grands écrivains. C'est une composition de génie dans laquelle
-deux oeuvres différentes, un roman et un tableau de l'Italie, ont été
-fondues ensemble. Les deux idées sont évidemment nées à la fois: l'on
-sent que l'une sans l'autre elles n'auraient pas pu séduire l'auteur, ni
-correspondre à ses pensées. Aussi parmi la plus riche variété de
-couleurs et de formes, il règne un ravissant accord, et une teinte
-harmonieuse est répandue sur l'ensemble. _Corinne_ est à la fois un
-ouvrage de l'art, et une production de l'esprit, un poëme et un
-épanchement de l'âme. Le naturel, et un naturel ardent, passionné, bien
-que tendre et mélancolique, y perce de toutes parts, et il n'y a pas une
-ligne qui ne soit écrite avec émotion. Madame de Staël s'est, pour ainsi
-dire, divisée entre ses deux principaux personnages. Elle a donné à l'un
-ses regrets éternels, à l'autre son admiration nouvelle: Corinne et
-Oswald, c'est l'enthousiasme et la douleur, et tous deux c'est
-elle-même.
-
-La première partie, l'Italie démontrée par l'amour, est un enchantement
-continuel. Corinne célèbre toutes les merveilles des arts en faisant
-connaître à Oswald la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du
-génie de tant de siècles, Rome qui a triomphé de l'univers et du temps.
-Elle chante la nature féconde et magnifique du Midi, les monuments du
-passé dans leur auguste mélancolie, les héros, les poëtes, les citoyens
-qui ne sont plus. Tout ce que l'histoire offre de grand, tout ce que le
-moment présent peut inspirer de traits agréables, piquants, et parfois
-comiques, à un esprit observateur, se trouve réuni dans ses paroles. Aux
-vues originales d'une jeune imagination elle joint la connaissance de
-tout ce qui a été pensé sur les objets dont elle parle. Elle sait quelle
-a été la manière de juger des anciens et celle des artistes du moyen
-âge, quelle est celle des diverses nations modernes; et elle explique,
-elle met en contraste tous ces points de vue avec la grâce animée d'une
-jeune femme qui veut avant tout plaire et se faire aimer.
-
-C'est avec habileté que l'auteur a repoussé dans l'ombre le commencement
-du voyage de lord Nelvil, afin de porter toute la lumière sur la superbe
-scène qui est le vrai début de l'ouvrage. Accablé par le chagrin d'avoir
-perdu son père, Oswald lord Nelvil était entré la veille dans Rome sans
-rien observer, lorsqu'au matin un soleil éclatant, un bruit de fanfares,
-des coups de canon le réveillent. La muse de l'Italie, Corinne,
-improvisatrice, musicienne, peintre et femme charmante, va être
-couronnée au Capitole. La ville entière est en mouvement, la fête du
-génie est célébrée par tout un peuple. On s'associe aux diverses
-impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontairement le char brillant
-de Corinne. Comme lui, on avait conçu des préventions contre la femme
-qui recherche des hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec
-Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable où se peint la
-bonté, la simplicité du coeur unie au plus bel enthousiasme. On partage
-son émotion, lorsque mêlé avec la foule au Capitole, il s'aperçoit que
-sa noble taille, ses habits de deuil et peut-être son expression de
-tristesse ont attiré l'attention de Corinne; qu'elle s'est attendrie en
-le regardant, que déjà elle a eu besoin de changer le sujet de ses
-chants et de joindre des paroles sensibles à son hymne de triomphe. Mais
-à travers le trouble que ressent Oswald, son caractère se fait jour. On
-voit que l'idée de la patrie est celle qui disposera de lui. Quand au
-sortir du Capitole la couronne de Corinne tombe, quand Oswald la relève
-et qu'elle le remercie par deux mots anglais, c'est l'inimitable accent
-national qui bouleverse toute son âme. Il avait été séduit; à présent il
-est frappé au coeur; on sait quelle est chez lui la corde délicate, et
-c'est ainsi que le roman est annoncé, et que cet exorde magnifique
-renferme le secret du reste.
-
-Les improvisations de Corinne, qui sont censées traduites de l'italien
-dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement très-brillant; néanmoins je ne
-sais si leur éclat avoué l'emporte beaucoup sur le charme des autres
-discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. Dans le
-cercle d'amis dont elle est entourée, elle excite toujours le plus vif
-enthousiasme. Ses paroles toujours attendues avec impatience sont
-toujours justement applaudies. Chacun dit: «Écoutez Corinne, elle vous
-enchantera;» Corinne parle, et elle nous enchante en effet. Et nous ne
-pensons pas que madame de Staël se loue elle-même en vantant ce qu'elle
-a écrit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se louer. Énorme
-difficulté pour un auteur que celle d'annoncer un miracle d'esprit et de
-tenir toujours parole! que de nous préparer à l'étonnement et de nous
-étonner néanmoins! Tour de force inouï, si l'abondance, la facilité de
-la verve n'excluait pas l'idée du tour de force, pour donner celle du
-prodige!
-
-Cette multitude de morceaux d'éloquence ou de tableaux charmants ne nuit
-point à l'intérêt de la fiction, parce que l'auteur a eu l'art de ne
-placer les digressions que dans les moments où la marche de l'action est
-suspendue, où le lecteur craint même de lui voir reprendre son cours, et
-où il jouit d'autant mieux d'un moment de calme, qu'il sent que l'orage
-se prépare.
-
-La destinée de Corinne est enveloppée de mystère; elle parle toutes les
-langues; elle réunit les agréments de tous les climats, et l'on ne sait
-où elle est née. Oswald, qui ne conçoit de bonheur que le bonheur
-domestique, voudrait s'unir à elle par un lien sacré, mais auparavant il
-exige sa confiance. Cette explication que Corinne retarde d'un jour à
-l'autre est redoutée du lecteur même; il se plaît à ces promenades, à
-ces courses intéressantes qu'elle ne cesse de proposer à Oswald, afin de
-le distraire de la curiosité du coeur par celle de l'esprit. Le bonheur,
-mais un bonheur qui va finir, la passion qui doit lui survivre respirent
-dans les discours de Corinne. Plus le moment de l'aveu fatal approche,
-plus elle veut s'étourdir elle-même, enivrer celui qu'elle aime des plus
-hautes jouissances de la poésie et des arts. Il semble que des couleurs
-toujours plus vives frappent tous les objets, à mesure que le ciel
-devient plus menaçant, et qu'un rayon unique perce encore le nuage que
-la foudre ne tardera pas à sillonner.
-
-C'est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu de près les torrents
-embrasés de la lave, que Corinne remet entre les mains de lord Nelvil le
-cahier où elle a écrit son histoire.
-
-Jamais concours de circonstances n'a été plus funeste. Corinne est
-Anglaise, et elle n'a pu supporter la vie monotone d'une province
-d'Angleterre; Corinne a été destinée dans son enfance à devenir l'épouse
-d'Oswald lui-même, et le père de celui-ci, effrayé de la vivacité des
-goûts et des idées qui déjà se développaient en elle, a tourné ses vues
-du côté de Lucile, la soeur cadette de Corinne. Oswald est donc blessé
-dans son sentiment d'Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il
-est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond, plus enraciné que
-l'amour même. Dès lors la fiction prend un autre caractère, et l'on sent
-qu'il ne s'agira plus que de séparation et de mort. Désormais il n'y
-aura plus dans les relations d'Oswald et de Corinne que de cruels
-combats, que ces déchirements de l'âme, résultats de l'opposition entre
-des sentiments également vifs, que l'inégalité de conduite qui en est la
-suite, et les ménagements plus tristes que les orages mêmes. Oswald doit
-songer à retourner dans sa patrie, et la description du séjour qu'il
-fait à Venise avec Corinne, au moment de la séparation, est d'une beauté
-lugubre extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette
-esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l'affreux voyage que Corinne
-fait secrètement en Angleterre, la maladie de langueur qui la consume,
-les noces d'Oswald avec sa soeur, dont elle est presque témoin, son
-retour solitaire à Florence, l'arrivée d'Oswald et de Lucile dans ce
-séjour, et enfin les adieux de Corinne à tous deux, adieux contenus dans
-un hymne sublime, véritable chant du cygne.
-
-La dernière moitié de l'ouvrage est tout en contraste avec la première;
-la couleur la plus sombre y règne, et elle offre un déploiement qu'on
-peut appeler effrayant du talent de peindre la douleur. C'est une
-fécondité extraordinaire de nuances pour graduer les impressions
-tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misères fugitives du coeur.
-On voit d'abord un léger déclin dans le bonheur, puis une peine vague et
-passagère qui prend à chaque instant un caractère plus arrêté, puis le
-malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin le désespoir avec son
-apparence plus calme, le désespoir d'un être trop doux et trop pieux
-pour se révolter, mais trop faible pour ne pas mourir.
-
-Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une belle harmonie dans
-chaque tableau. Corinne malheureuse est toujours une Muse inspirée; et
-la jouissance des beaux-arts dont l'objet est tragique n'est jamais
-perdue pour le lecteur.
-
-Peut-être faut-il excepter de cet éloge une intrigue épisodique dont le
-théâtre est à Paris. Ce morceau me paraît sortir du ton; et le mérite
-qu'il peut avoir n'est pas à sa place dans l'ouvrage.
-
-On a dit que le personnage de Corinne avait quelque chose de trop
-théâtral pour la vraisemblance. Mais ce n'est pas une nature ordinaire
-que l'auteur a voulu peindre; c'est le caractère exalté d'une femme
-poëte qui, lorsqu'elle aime et qu'elle souffre, est toujours une
-improvisatrice. La conscience de son talent, celle de l'admiration
-qu'elle excite ne la quittent point, et donnent à l'expression de ses
-sentiments les plus vrais une couleur particulièrement éclatante. Madame
-de Staël, bien plus simple que son héroïne, devait pourtant mieux qu'une
-autre concevoir une pareille modification de l'existence. C'est même
-cette inspiration, portée sur l'univers extérieur comme sur les
-affections de l'âme, qui met de l'accord entre la partie descriptive et
-la partie romanesque de la composition.
-
-Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman trouvent que le héros n'est
-pas assez passionné. Mais Corinne ne devait être surpassée en rien, pas
-même dans l'amour; et il fallait un caractère absolument différent du
-sien pour qu'il se soutint à côté d'elle. Celui d'Oswald est dans la
-nature, et il est surtout dans celle d'un Anglais. Combien n'existe-t-il
-pas, principalement dans les pays sévères, de ces êtres qui regrettent
-tour à tour le plaisir et l'austérité, qui paraissent à la fois dominés
-par leurs habitudes et par le désir de s'en affranchir, et qui ne sont
-jamais plus près de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes,
-que quand on les croit sur le point de leur céder! Ce caractère qui
-tenait la malheureuse Corinne dans un état d'alarmes perpétuelles, était
-peut-être exactement ce qu'il fallait pour fixer son imagination et
-captiver ses pensées.
-
-Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intérêt et de mérite. Il
-y a une fraîcheur, une vivacité extrême dans les impressions, et
-pourtant une érudition ingénieuse s'y laisse entrevoir. Les idées les
-plus marquantes de Winkelmann, celles qu'y ont ajoutées d'autres auteurs
-allemands, celles même des érudits italiens, sont exposées par Corinne,
-et semblent souvent renaître chez elle sous la forme de l'inspiration.
-Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame de Staël. Chez
-elle l'admiration la plus vive est toujours circonscrite; le mot qui
-l'exprime en marque la borne; elle voit ce qui manque à travers ce qui
-est, et sans cesser de jouir de ce qui est.
-
-Je ne sais si l'on a reproché à madame de Staël de s'être peinte
-elle-même dans Corinne. Peut-être n'a-t-elle pas été étrangère au désir
-d'affaiblir les préventions qu'on a dans le monde contre les femmes à
-grands talents; peut-être a-t-elle voulu montrer, ainsi qu'elle le
-savait par expérience, que l'amour de la gloire ne supposait pas
-nécessairement les défauts avec lesquels l'opinion commune l'associe.
-Elle a donc créé un être semblable à elle, une femme qui unit le besoin
-du succès à une sensibilité profonde, la mobilité de l'imagination à la
-constance du coeur, l'abandon dans la conversation à cette dignité de
-l'âme qui commande celle des manières, et enfin la passion dans toute sa
-force à l'examen de soi et des autres. Et cet être qu'elle a conçu, elle
-l'a tellement réalisé, elle lui a donné aux yeux de tous une forme si
-prononcée, que la fiction a servi de preuve à la vérité; et Corinne a
-fait enfin connaître madame de Staël.
-
-Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire. Il ne faut pas
-chercher d'explication à ce qui est beau en soi. _Corinne_ est le fruit
-de l'inspiration. C'est un tableau qui s'était trop fortement emparé de
-l'imagination de l'auteur pour qu'il n'eût pas le besoin de le tracer;
-et le propre du génie est de se peindre lui-même dans ses oeuvres.
-
-Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, c'est que le hasard
-n'y joue un rôle qu'en apparence; les événements n'y font que mettre la
-nature des choses en relief. Aucune loi immuable n'obligeait
-certainement le père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille.
-Mais on voit que ce père n'est là que pour représenter les pensées
-secrètes, les pensées inévitables d'Oswald lui-même, qui craint qu'une
-femme célèbre ne soit pas propre à remplir d'obscurs devoirs. Lucile et
-Corinne sont aussi des idées générales; elles sont l'Angleterre et
-l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances de l'imagination, le
-génie éclatant et la vertu modeste et sévère. Les plaidoyers pour et
-contre ces deux genres d'existence sont également forts; les deux faces
-opposées de la vie sont saisies avec une même vivacité de conception, et
-une grande question est continuellement traitée dans l'ouvrage sans
-qu'on s'en doute, tant l'intérêt dramatique entraîne irrésistiblement le
-lecteur.
-
-_Corinne_ eut un succès prodigieux. Un ouvrage où les artistes puisaient
-un nouvel enthousiasme avec de nouveaux moyens de l'exprimer, les
-érudits des rapprochements ingénieux, les voyageurs des directions
-heureuses, les critiques des observations pleines de finesse, où les
-âmes les plus froides s'ouvraient à l'émotion, enfin où il y avait du
-plaisir jusque pour la malice même dans ces portraits de nations si
-plaisamment caractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva de vive
-force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions. Il n'y eut
-qu'une voix, qu'un cri d'admiration dans l'Europe lettrée; et ce
-phénomène fut partout un événement.
-
-
-EXTRAIT DES _Portraits de Femmes_ PAR M. SAINTE-BEUVE.
-
-_Corinne_ parut en 1807. Le succès fut instantané, universel; mais ce
-n'est pas dans la presse que nous devons en chercher les témoignages. La
-liberté critique, même littéraire, allait cesser d'exister; madame de
-Staël ne pouvait, vers ces années, faire insérer au _Mercure_ une
-spirituelle mais simple analyse du remarquable essai de M. de Barante
-sur le dix-huitième siècle. On était, quand parut _Corinne_, à la veille
-et sous la menace de cette censure absolue. Le mécontentement du
-souverain contre l'ouvrage, probablement parce que cet enthousiasme
-idéal n'était pas quelque chose qui allât à son but, suffit à paralyser
-les éloges imprimés. Le _Publiciste_, toutefois, organe modéré du monde
-de M. Suard et de la liberté philosophique dans les choses de l'esprit,
-donna trois bons articles signés D. D., qui doivent être de mademoiselle
-de Meulan (madame Guizot). D'ailleurs M. de Feletz, dans les _Débats_,
-continua sa chicane méticuleuse et chichement polie; M. Boutard loua et
-réserva judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts. Un M. G.
-(dont j'ignore le nom) fit dans le _Mercure_ un article sans
-malveillance, mais sans valeur. Eh! qu'importe dorénavant à madame de
-Staël cette critique à la suite? Avec _Corinne_ elle est décidément
-entrée dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment décisif pour
-les génies, où ils s'établissent tellement, que désormais les éloges
-qu'on en peut faire n'intéressent plus que la vanité et l'honneur de
-ceux qui les font. On leur est redevable d'avoir à les louer; leur nom
-devient une illustration dans le discours; c'est comme un vase d'or
-qu'on emprunte et dont notre logis se pare. Ainsi pour madame de Staël,
-à dater de _Corinne_. L'Europe entière la couronna sous ce nom.
-_Corinne_ est bien l'image de l'indépendance souveraine du génie, même
-au temps de l'oppression la plus entière, _Corinne_ qui se fait
-couronner à Rome, dans ce Capitole de la Ville éternelle, où le
-conquérant qui l'exile ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure
-(_Notice_), Benjamin Constant (_Mélanges_), M.-J. Chénier (_Tableau de
-la Littérature_), ont analysé et apprécié l'ouvrage, de manière à
-abréger notre tâche après eux: «Corinne, dit Chénier, c'est Delphine
-encore, mais perfectionnée, mais indépendante, laissant à ses facultés
-un plein essor, et toujours doublement inspirée par le talent et par
-l'amour.» Oui, mais la gloire elle-même pour Corinne n'est qu'une
-distraction éclatante, une plus vaste occasion de conquérir les coeurs:
-«En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald, j'ai toujours espéré qu'elle
-me ferait aimer.» Le fond du livre nous montre cette lutte des
-puissances noblement ambitieuses ou sentimentales et du bonheur
-domestique, pensée perpétuelle de madame de Staël. Corinne a beau
-resplendir par instants comme la prêtresse d'Apollon, elle a beau être,
-dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une
-femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable sans effort du
-plus gracieux abandon; malgré toutes ces ressources du dehors et de
-l'intérieur, elle n'échappera point à elle-même. Du moment qu'elle se
-sent saisie par la passion, _par cette griffe de vautour sous laquelle
-le bonheur et l'indépendance succombent_, j'aime son impuissance à se
-consoler, j'aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation
-fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les
-brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de mourir, avouer en son
-chant du cygne: «De toutes les facultés de l'âme que je tiens de la
-nature, celle de souffrir est la seule que j'ai exercée tout entière.»
-Ce côté prolongé de Delphine à travers Corinne me séduit principalement
-et m'attache dans la lecture; l'admirable cadre qui environne de toutes
-parts les situations d'une âme ardente et mobile y ajoute par sa
-sévérité. Ces noms d'amants, non pas gravés, cette fois, sur les écorces
-de quelque hêtre, mais inscrits aux parois des ruines éternelles,
-s'associent à la grave histoire, et deviennent une partie vivante de son
-immortalité. La passion divine d'un être qu'on ne peut croire imaginaire
-introduit, le long des cirques antiques, une victime de plus, qu'on
-n'oubliera jamais; le génie, qui l'a tiré de son sein, est un vainqueur
-de plus, et non pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs.
-
-Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui
-demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même: «Non, répondit
-Jean-Jacques; Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce
-que j'aurais voulu être.» Presque tous les romanciers-poëtes peuvent
-dire ainsi. Corinne est, pour madame de Staël, ce qu'elle aurait voulu
-être, ce qu'après tout (et sauf la différence du groupe de l'art à la
-dispersion de la vie) elle a été. De Corinne, elle n'a pas eu seulement
-le Capitole et le triomphe; elle en aura aussi la mort par la
-souffrance.
-
-Cette Rome, cette Naples, que madame de Staël exprimait à sa manière
-dans le roman-poëme de _Corinne_, M. de Chateaubriand les peignait vers
-le même moment dans l'épopée des _Martyrs_. Ici ne s'interpose aucun
-nuage léger de Germanie; on rentre avec Eudore dans l'antique jeunesse,
-partout la netteté virile du dessin, la splendeur première et naturelle
-du pinceau.
-
-Rome, Rome! des marbres, des horizons, des cadres plus grands, pour
-prêter appui à des pensées moins éphémères!
-
-Une personne d'esprit écrivait: «Comme j'aime certaines poésies! il en
-est d'elles comme de Rome, c'est tout ou rien: on vit avec, ou on ne
-comprend pas.» _Corinne_ n'est qu'une variété imposante dans ce _culte
-romain_, dans cette façon de sentir à des époques et avec des âmes
-diverses la Ville éternelle.
-
-Une partie charmante de _Corinne_, et d'autant plus charmante qu'elle
-est moins voulue, c'est l'esprit de conversation qui souvent s'y mêle
-par le comte d'Erfeuil et par les retours vers la société française.
-Madame de Staël raille cette société trop légèrement spirituelle, mais
-en ces moments elle en est elle-même plus qu'elle ne croit: ce qu'elle
-sait peut-être le mieux dire, comme il arrive souvent, elle le dédaigne.
-
-Comme dans _Delphine_, il y a des portraits: madame d'Arbigny, cette
-femme française qui arrange et calcule tout, en est un, comme l'était
-madame de Vernon. On la nommait tout bas dans l'intimité, de même
-qu'aussi l'on savait de quels éléments un peu divers se composait la
-noble figure d'Oswald, de même qu'on croyait à la vérité fidèle de la
-scène des adieux, et qu'on se souvenait presque des déchirements de
-Corinne durant l'absence.
-
-Quoi qu'il en soit, malgré ce qu'il y a dans _Corinne_ de conversations
-et de peintures du monde, ce n'est pas à propos de ce livre qu'il y a
-lieu de reprocher à madame de Staël un manque de consistance et de
-fermeté dans le style, et quelque chose de trop couru dans la
-distribution des pensées. Elle est tout à fait sortie, pour l'exécution
-générale de cette oeuvre, de la conversation spirituelle, de
-l'improvisation écrite, comme elle faisait quelquefois (_stans pede in
-uno_) debout, et appuyée à l'angle d'une cheminée. S'il y a encore des
-imperfections de style, ce n'est que par rares accidents; j'ai vu notés
-au crayon, dans un exemplaire de _Corinne_, une quantité prodigieuse de
-_mais_, qui donnent en effet de la monotonie aux premières pages.
-Toutefois, un soin attentif préside au détail de ce monument; l'écrivain
-est arrivé à l'art, à la majesté soutenue, au nombre.
-
-
-
-
-CORINNE
-
-OU
-
-L'ITALIE
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-OSWALD
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Oswald, lord Nelvil, pair d'Écosse, partit d'Édimbourg pour se rendre en
-Italie, pendant l'hiver de 1794 à 1795. Il avait une figure noble et
-belle, beaucoup d'esprit, un grand nom, une fortune indépendante; mais
-sa santé était altérée par un profond sentiment de peine, et les
-médecins, craignant que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné
-l'air du Midi. Il suivit leur conseil, bien qu'il mît peu d'intérêt à la
-conservation de ses jours. Il espérait du moins trouver quelques
-distractions dans la diversité des objets qu'il allait voir. La plus
-intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa
-maladie; des circonstances cruelles, des remords inspirés par des
-scrupules délicats, aigrissaient encore ses regrets, et l'imagination y
-mêlait ses fantômes. Quand on souffre, on se persuade aisément que l'on
-est coupable, et les violents chagrins portent le trouble jusque dans la
-conscience.
-
-A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout
-d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du
-coeur. Personne ne se montrait plus que lui complaisant et dévoué pour
-ses amis, quand il pouvait leur rendre service; mais rien ne lui causait
-un sentiment de plaisir, pas même le bien qu'il faisait: il sacrifiait
-sans cesse et facilement ses goûts à ceux d'autrui; mais on ne pouvait
-expliquer par la générosité seule cette abnégation absolue de tout
-égoïsme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de tristesse qui ne
-lui permettait plus de s'intéresser à son propre sort. Les indifférents
-jouissaient de ce caractère, et le trouvaient plein de grâce et de
-charmes; mais quand on l'aimait, on sentait qu'il s'occupait du bonheur
-des autres comme un homme qui n'en espérait pas lui-même, et l'on était
-presque affligé de ce bonheur, qu'il donnait sans qu'on pût le lui
-rendre.
-
-Il avait cependant un caractère mobile, sensible et passionné; il
-réunissait tout ce qui peut entraîner les autres et soi-même; mais le
-malheur et le repentir l'avaient rendu timide envers la destinée; il
-croyait la désarmer en n'exigeant rien d'elle. Il espérait trouver dans
-le triste attachement à tous ses devoirs, et dans le renoncement aux
-jouissances vives, une garantie contre les peines qui déchirent l'âme:
-ce qu'il avait éprouvé lui faisait peur, et rien ne lui paraissait
-valoir dans ce monde la chance de ces peines; mais quand on est capable
-de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en mettre à l'abri?
-
-Lord Nelvil se flattait de quitter l'Écosse sans regret, puisqu'il y
-restait sans plaisir; mais ce n'est pas ainsi qu'est faite la funeste
-imagination des âmes sensibles: il ne se doutait pas des liens qui
-l'attachaient aux lieux qui lui faisaient le plus de mal, à l'habitation
-de son père. Il y avait dans cette habitation des chambres, des places
-dont il ne pouvait approcher sans frémir; et cependant, quand il se
-résolut à s'en éloigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose
-d'aride s'empara de son coeur; il n'était plus le maître de verser des
-larmes quand il souffrait; il ne pouvait plus faire renaître ces petites
-circonstances locales qui l'attendrissaient profondément; ses souvenirs
-n'avaient plus rien de vivant, ils n'étaient plus en relation avec les
-objets qui l'environnaient: il ne pensait pas moins à celui qu'il
-regrettait, mais il parvenait plus difficilement à se retracer sa
-présence.
-
-Quelquefois aussi il se reprochait d'abandonner les lieux où son père
-avait vécu. «Qui sait, se disait-il, si les ombres des morts peuvent
-suivre partout les objets de leurs affections? Peut-être ne leur est-il
-permis d'errer qu'autour des lieux où leurs cendres reposent! Peut-être
-que dans ce moment mon père aussi me regrette; mais la force lui manque
-pour me rappeler de si loin! Hélas! quand il vivait, un concours
-d'événements inouïs n'a-t-il pas dû lui persuader que j'avais trahi sa
-tendresse, que j'étais rebelle à ma patrie, à la volonté paternelle, à
-tout ce qu'il y a de sacré sur la terre?» Ces souvenirs causaient à lord
-Nelvil une douleur si insupportable, que non-seulement il n'aurait pu
-les confier à personne, mais il craignait lui-même de les approfondir.
-Il est si facile de se faire avec ses propres réflexions un mal
-irréparable!
-
-Il en coûte davantage pour quitter sa patrie, quand il faut traverser la
-mer pour s'en éloigner; tout est solennel dans un voyage dont l'Océan
-marque les premiers pas: il semble qu'un abîme s'entr'ouvre derrière
-vous, et que le retour pourrait devenir à jamais impossible. D'ailleurs,
-le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde; elle est
-l'image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel
-sans cesse elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail, et les
-regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa fierté et
-sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais de montrer, même
-à ses amis, ce qu'il éprouvait: mais des sentiments pénibles l'agitaient
-intérieurement. Il se rappelait le temps où le spectacle de la mer
-animait sa jeunesse, par le désir de fendre les flots à la nage, de
-mesurer sa force contre elle. «Pourquoi, se disait-il avec un regret
-amer, pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion? Il y a tant de
-plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous font
-sentir l'énergie de l'existence! La mort elle-même alors ne semble qu'un
-événement peut-être glorieux, subit au moins et que le déclin n'a point
-précédé. Mais cette mort qui vient sans que le courage l'ait cherchée,
-cette mort des ténèbres, qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez
-de plus cher, qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous
-oppose sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature, cette
-mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine, pour
-l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts qui vont se
-briser contre la nécessité.
-
-Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et ce qui
-caractérisait le malheur de sa situation, c'était la vivacité de la
-jeunesse unie aux pensées d'un autre âge. Il s'identifiait avec les
-idées qui avaient dû occuper son père dans les derniers temps de sa vie,
-et il portait l'ardeur de vingt-cinq ans dans les réflexions
-mélancoliques de la vieillesse. Il était lassé de tout, et regrettait
-cependant le bonheur, comme si les illusions lui étaient restées. Ce
-contraste, entièrement opposé aux volontés de la nature, qui met de
-l'ensemble et de la gradation dans le cours naturel des choses, jetait
-du désordre au fond de l'âme d'Oswald; mais ses manières extérieures
-avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa tristesse,
-loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore plus de
-condescendance et de bonté pour les autres.
-
-Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden, la mer menaça
-d'être orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots, rassurait les
-passagers; et quand il servait lui-même à la manoeuvre, quand il prenait
-pour un moment la place du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait
-une adresse et une force qui ne devaient pas être considérées comme le
-simple effet de la souplesse et de l'agilité du corps, car l'âme se mêle
-à tout.
-
-Quand il fallut se séparer, tout l'équipage se pressait autour d'Oswald
-pour prendre congé de lui; ils le remerciaient tous de mille petits
-services qu'il leur avait rendus dans la traversée, et dont il ne se
-souvenait plus. Une fois c'était un enfant dont il s'était occupé
-longtemps; plus souvent un vieillard dont il avait soutenu les pas,
-quand le vent agitait le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne
-s'était peut-être jamais rencontrée; sa journée se passait sans qu'il en
-prît aucun moment pour lui-même; il l'abandonnait aux autres par
-mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les matelots lui dirent
-tous en même temps: _Mon cher seigneur, puissiez-vous être plus
-heureux!_ Oswald n'avait pas exprimé cependant une seule fois sa peine,
-et les hommes d'une autre classe, qui avaient fait le trajet avec lui,
-ne lui en avaient pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs
-supérieurs se confient rarement, s'habituent à découvrir les sentiments
-autrement que par la parole; ils vous plaignent quand vous souffrez,
-quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins, et leur pitié spontanée
-est sans mélange de blâme ou de conseil.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de
-la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère,
-c'est que vous commencez à vous y faire une patrie; mais traverser des
-pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine,
-voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre
-avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans
-dignité; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne
-vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous
-inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au moment où les objets
-nouveaux deviennent un peu anciens, et créent autour de vous quelques
-doux liens de sentiment et d'habitude.
-
-Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant
-l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors, à cause de la
-guerre, éviter la France et les environs de la France; il fallait aussi
-s'éloigner des armées, qui rendaient les routes impraticables. Cette
-nécessité de s'occuper des détails matériels du voyage, de prendre
-chaque jour, et presque à chaque instant, une résolution nouvelle, était
-tout à fait insupportable à lord Nelvil. Sa santé, loin de s'améliorer,
-l'obligeait souvent à s'arrêter, lorsqu'il eût voulu se hâter d'arriver,
-ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait le moins
-qu'il était possible, car il se croyait coupable, et s'accusait lui-même
-avec une trop grande sévérité. Il ne voulait vivre encore que pour
-défendre son pays. «La patrie, se disait-il, n'a-t-elle pas sur nous
-quelques droits paternels? mais il faut pouvoir la servir utilement; il
-ne faut pas lui offrir l'existence débile que je traîne, allant demander
-au soleil quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. Il n'y
-a qu'un père qui vous recevrait dans un tel état, et vous aimerait
-d'autant plus que vous seriez plus délaissé par la nature ou par le
-sort.»
-
-Lord Nelvil s'était flatté que la variété continuelle des objets
-extérieurs détournerait un peu son imagination de ses idées habituelles;
-mais il fut bien loin d'en éprouver d'abord cet heureux effet. Il faut,
-après un grand malheur, se familiariser de nouveau avec tout ce qui vous
-entoure; s'accoutumer aux visages que l'on revoit, à la maison où l'on
-demeure, aux habitudes journalières qu'on doit reprendre: chacun de ces
-efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie comme un
-voyage.
-
-Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes du Tyrol
-sur un cheval écossais qu'il avait emmené avec lui, et qui, comme les
-chevaux de ce pays, galopait en gravissant les hauteurs; il s'écartait
-de la grande route pour passer par les sentiers les plus escarpés. Les
-paysans étonnés s'écriaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur
-le bord des abîmes; puis ils battaient des mains en admirant son
-adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l'émotion du
-danger: elle soulève le poids de la douleur; elle réconcilie un moment
-avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si facile de perdre.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Dans la ville d'Inspruck, avant d'entrer en Italie, Oswald entendit
-raconter à un négociant chez lequel il s'était arrêté quelque temps,
-l'histoire d'un émigré français, appelé le comte d'Erfeuil, qui
-l'intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme avait supporté la perte
-entière d'une très-grande fortune avec une sérénité parfaite; il avait
-vécu et fait vivre, par son talent pour la musique, un vieil oncle qu'il
-avait soigné jusqu'à sa mort; il s'était constamment refusé à recevoir
-les services d'argent qu'on s'était empressé de lui offrir; il avait
-montré la plus brillante valeur, la valeur française, pendant la guerre,
-et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers: il désirait
-d'aller à Rome pour y retrouver un de ses parents dont il devait
-hériter, et souhaitait un compagnon, ou plutôt un ami, pour faire avec
-lui le voyage plus agréablement.
-
-Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés à la
-France; néanmoins il était exempt des préjugés qui séparent les deux
-nations, parce qu'il avait eu pour ami intime un Français, et qu'il
-avait trouvé dans cet ami la plus admirable réunion de toutes les
-qualités de l'âme. Il offrit donc au négociant qui lui raconta
-l'histoire du comte d'Erfeuil, de conduire en Italie ce noble et
-malheureux jeune homme. Le négociant vint annoncer à lord Nelvil, au
-bout d'une heure, que sa proposition était acceptée avec reconnaissance.
-Oswald était heureux de rendre ce service; mais il lui en coûtait
-beaucoup de renoncer à la solitude, et sa timidité souffrait de se
-trouver tout à coup dans une relation habituelle avec un homme qu'il ne
-connaissait pas.
-
-Le comte d'Erfeuil vint faire visite à lord Nelvil pour le remercier. Il
-avait des manières élégantes, une politesse facile et de bon goût, et
-dès l'abord il se montrait parfaitement à son aise. On s'étonnait, en le
-voyant, de tout ce qu'il avait souffert; car il supportait son sort avec
-un courage qui allait jusqu'à l'oubli, et il avait dans sa conversation
-une légèreté vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers,
-mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'étendait à
-d'autres sujets.
-
-«Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte d'Erfeuil, de me
-retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais à périr.--Vous y êtes
-cependant, répondit lord Nelvil, généralement aimé et considéré.--J'y ai
-des amis, reprit le comte d'Erfeuil, que je regrette sincèrement; car
-dans ce pays-ci l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde; mais
-je ne sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait un
-peu long et un peu fatigant pour moi de l'apprendre. Depuis que j'ai eu
-le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que faire de mon temps: quand
-il fallait m'occuper de lui, cela remplissait ma journée; à présent les
-vingt-quatre heures me pèsent beaucoup.--La délicatesse avec laquelle
-vous vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil,
-inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime.--Je n'ai
-fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil; le pauvre homme m'avait
-comblé de biens pendant mon enfance; je ne l'aurais jamais quitté,
-eût-il vécu cent ans! mais c'est heureux pour lui d'être mort: ce le
-serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand
-espoir dans ce monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué;
-mais puisque le sort m'a épargné, il faut vivre aussi bien qu'on le
-peut.--Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord Nelvil, si
-vous vous trouvez bien à Rome, et si...--O mon Dieu! interrompit le
-comte d'Erfeuil, je me trouverai bien partout, quand on est jeune et
-gai, tout s'arrange. Ce ne sont pas les livres ni la méditation qui
-m'ont acquis la philosophie que j'ai, mais l'habitude du monde et des
-malheurs; et vous voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le
-hasard, puisqu'il m'a procuré l'occasion de voyager avec vous.» En
-achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure
-grâce du monde, convint de l'heure du départ pour le jour suivant, et
-s'en alla.
-
-Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. Oswald, après
-les premières phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un
-mot; mais voyant que ce silence fatiguait son compagnon, il lui demanda
-s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. Mon Dieu, répondit le comte
-d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut croire de ce pays-là; je ne m'attends
-pas du tout à m'y amuser. Un de mes amis, qui y a passé six mois, m'a
-dit qu'il n'y avait pas de province en France où il n'y eût un meilleur
-théâtre et une société plus agréable qu'à Rome; mais dans cette ancienne
-capitale du monde, je trouverai sûrement quelques Français avec qui
-causer, et c'est tout ce que je désire.--Vous n'avez pas été tenté
-d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.--Non, du tout, reprit le
-comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas dans le plan de mes études.» Et il
-prit, en disant cela, un air si sérieux, qu'on aurait pu croire que
-c'était une résolution fondée sur de graves motifs.
-
-«Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, je
-n'aime, en fait de nation, que les Anglais et les Français; il faut être
-fiers comme eux, ou brillants comme nous; tout le reste n'est que de
-l'imitation.» Oswald se tut; le comte d'Erfeuil, quelques moments après,
-recommença l'entretien par des traits d'esprit et de gaieté fort
-aimables. Il jouait avec les mots, avec les phrases, d'une façon
-très-ingénieuse; mais ni les objets extérieurs, ni les sentiments
-intimes n'étaient l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait,
-pour ainsi dire, ni du dehors ni du dedans; elle passait entre la
-réflexion et l'imagination, et les seuls rapports de la société en
-étaient le sujet.
-
-Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil, soit en France, soit en
-Angleterre, pour savoir s'il les connaissait, et racontait à cette
-occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure pleine de grâce;
-mais on eût dit, à l'entendre, que le seul entretien convenable pour un
-homme de goût, c'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, le commérage de
-la bonne compagnie.
-
-Lord Nelvil réfléchit quelque temps au caractère du comte d'Erfeuil, à
-ce mélange singulier de courage et de frivolité, à ce mépris du malheur,
-si grand, s'il avait coûté plus d'efforts, si héroïque, s'il ne venait
-pas de la même source qui rend incapable des affections profondes. «Un
-Anglais, se disait Oswald, serait accablé de tristesse dans de
-semblables circonstances. D'où vient la force de ce Français? d'où vient
-aussi sa mobilité? Le comte d'Erfeuil, en effet, entend-il vraiment
-l'art de vivre? Quand je me crois supérieur, ne suis-je que malade? Son
-existence légère s'accorde-t-elle mieux que la mienne avec la rapidité
-de la vie? et faut-il esquiver la réflexion comme une ennemie, au lieu
-d'y livrer toute son âme?» En vain Oswald aurait-il éclairci ces doutes:
-nul ne peut sortir de la région intellectuelle qui lui a été assignée,
-et les qualités sont plus indomptables encore que les défauts.
-
-Le comte d'Erfeuil ne faisait aucune attention à l'Italie, et rendait
-presque impossible à lord Nelvil de s'en occuper; car il le détournait
-sans cesse de la disposition qui fait admirer un beau pays et sentir son
-charme pittoresque. Oswald prêtait l'oreille autant qu'il le pouvait au
-bruit du vent, au murmure des vagues; car toutes les voix de la nature
-faisaient plus de bien à son âme que les propos de la société, tenus au
-pied des Alpes, à travers les ruines, et sur les bords de la mer.
-
-La tristesse qui consumait Oswald eût mis moins d'obstacle au plaisir
-qu'il pouvait goûter par l'Italie, que la gaieté même du comte
-d'Erfeuil; les regrets d'une âme sensible peuvent s'allier avec la
-contemplation de la nature et de la jouissance des beaux-arts; mais la
-frivolité, sous quelque forme qu'elle se présente, ôte à l'attention sa
-force, à la pensée son originalité, au sentiment sa profondeur. Un des
-effets singuliers de cette frivolité était d'inspirer beaucoup de
-timidité à lord Nelvil dans ses relations avec le comte d'Erfeuil:
-l'embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus
-sérieux. La légèreté spirituelle impose à l'esprit méditatif; et celui
-qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.
-
-Le comte d'Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout, sérieux
-seulement dans l'amour-propre, et digne d'être aimé comme il aimait,
-c'est-à-dire comme un bon camarade de plaisirs et de périls; mais il ne
-s'entendait point au partage des peines. Il s'ennuyait de la mélancolie
-d'Oswald, et, par bon coeur autant que par goût, il aurait souhaité de
-la dissiper. «Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'êtes-vous
-pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant? car vous n'êtes
-malade que parce que vous êtes triste. Moi, j'ai perdu ma fortune, mon
-existence; je ne sais ce que je deviendrai, et cependant je jouis de la
-vie comme si je possédais toutes les prospérités de la terre.--Vous avez
-un courage aussi rare qu'honorable, répondit lord Nelvil; mais les
-revers que vous ayez éprouvés font moins de mal que les chagrins du
-coeur!--Les chagrins du coeur! s'écria le comte d'Erfeuil, oh! c'est
-vrai, ce sont les plus cruels de tous... Mais... mais... encore faut-il
-s'en consoler; car un homme sensé doit chasser de son âme tout ce qui ne
-peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne sommes-nous pas ici-bas pour
-être utiles d'abord, et puis heureux ensuite? Mon cher Nelvil,
-tenons-nous-en là.»
-
-Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le sens
-ordinaire de ce mot; car il avait, à beaucoup d'égards, ce qu'on appelle
-une bonne tête: ce sont les caractères passionnés, bien plus que les
-caractères légers, qui sont capables de folie; mais, loin que sa façon
-de sentir excitât la confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir
-assurer au comte d'Erfeuil qu'il était le plus heureux des hommes, pour
-éviter le mal que lui faisaient ses consolations.
-
-Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup à lord Nelvil: sa
-résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté lui inspiraient
-une considération dont il ne pouvait se défendre. Il s'agitait autour du
-calme extérieur d'Oswald, il cherchait dans sa tête tout ce qu'il avait
-entendu dire de plus grave dans son enfance à des parents âgés, afin de
-l'essayer sur lord Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son
-apparente froideur, il se disait en lui-même: «Mais n'ai-je pas de la
-bonté, de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en société?
-que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme? et n'y
-a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient peut-être de ce qu'il
-ne sait pas assez bien le français?
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment de respect que le
-comte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à son insu, pour son compagnon
-de voyage. La santé de lord Nelvil l'avait contraint de s'arrêter
-quelques jours à Ancône. Les montagnes et la mer rendent la situation de
-cette ville très-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le
-devant des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des
-costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les rues, lui
-donnent un aspect original et intéressant. L'art de la civilisation tend
-sans cesse à rendre tous les hommes semblables en apparence et presque
-en réalité; mais l'esprit et l'imagination se plaisent dans les
-différences qui caractérisent les nations: les hommes ne se ressemblent
-entre eux que par l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel
-est varié. C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la
-diversité des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle de
-sentir et de juger.
-
-Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent
-simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancône. Les cérémonies de
-ces religions diffèrent excessivement entre elles; mais un même
-sentiment s'élève vers le ciel dans ces rites divers, un même cri de
-douleur, un même besoin d'appui.
-
-L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à pic sur la
-mer; le bruit des flots se mêle souvent aux chants des prêtres. L'église
-est surchargée, dans l'intérieur, d'une foule d'ornements d'assez
-mauvais goût; mais quand on s'arrête sous le portique du temple, on aime
-à rapprocher le plus pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le
-spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut
-imprimer sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes sont
-coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux pour porter
-ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes,
-la vague vient effacer aussitôt cette légère marque de servitude, et la
-mer reparaît telle qu'elle fut au premier jour de la création.
-
-Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, lorsqu'il
-entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la ville. Il se hâta de
-sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui
-partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la
-ville; les flammes se répétaient au loin dans la mer; le vent, qui
-augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans les flots, et
-les vagues soulevées réfléchissaient de mille manières les traits
-sanglants d'un feu sombre.
-
-Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se
-hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, à
-travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver
-la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que
-leur commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de
-leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes,
-perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune
-troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et
-n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet enthousiasme qui fait trouver des
-ressources.
-
- [1] Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment qu'alors.
-
-Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de
-prolongé, que la terreur rendait encore bien plus effrayant. Les
-mariniers, sur les bords de la mer Adriatique, sont revêtus d'une capote
-rouge et brune très-singulière, et du milieu de ce vêtement sortait le
-visage animé des Italiens, qui peignait la crainte sous mille formes.
-Les habitants, couchés par terre dans les rues, couvraient leurs têtes
-de leurs manteaux, comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne
-pas voir leur désastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans la
-moindre espérance d'y échapper: on voyait tour à tour une fureur et une
-résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid qui double les
-moyens et les forces.
-
-Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans le port, et
-ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites: il courut
-chez le capitaine, et monta avec lui sur le bateau pour aller chercher
-ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui
-criaient: «_Ah! vous faites bien, vous autres étrangers, de quitter
-notre malheureuse ville._--Nous allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le
-crurent pas. Il revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de
-la première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis de
-celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa
-vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots anglais et les
-domestiques de lord Nelvil vinrent tous à son aide; car les habitants
-d'Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers
-voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leurs succès.
-
-Les cloches sonnaient de toutes parts; les prêtres faisaient des
-processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques
-images de saints au coin des rues; mais personne ne pensait aux secours
-naturels que Dieu a donnés à l'homme pour se défendre. Cependant, quand
-les habitants aperçurent les heureux effets de l'activité d'Oswald,
-quand ils virent que les flammes s'éteignaient, et que leurs maisons
-seraient conservées, ils passèrent de l'étonnement à l'enthousiasme; ils
-se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un
-empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours à la colère pour
-écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des
-ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde
-s'était rangé sous son commandement, parce que, dans les plus petites
-comme dans les plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le
-courage prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent d'être
-jaloux.
-
-Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus
-horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre à l'autre
-extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris; on lui dit
-qu'ils partaient du quartier des Juifs. L'officier de police avait
-coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et, l'incendie
-gagnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à
-cette idée, et demanda qu'à l'instant le quartier fût ouvert; mais
-quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour
-le conjurer de n'en rien faire: _Vous voyez bien_, disaient-elles, _ô
-notre bon ange! que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que
-nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur,
-et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de la mer n'éteindra pas
-les flammes;_ et elles suppliaient Oswald de laisser brûler les Juifs,
-avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un
-acte de clémence. Ce n'étaient point de méchantes femmes, mais des
-imaginations superstitieuses vivement frappées par un grand malheur.
-Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges
-prières.
-
-Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les
-barrières qui retenaient ces malheureux; et ils se répandirent à
-l'instant dans la ville, courant à leurs marchandises, au milieu des
-flammes, avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien
-sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que l'homme, dans
-l'état actuel de la société, n'a presque rien à faire du simple don de
-la vie.
-
-Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les flammes
-entouraient tellement, qu'il était impossible de les éteindre, et plus
-impossible encore d'y pénétrer. Les habitants d'Ancône avaient montré si
-peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant
-point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald
-lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient
-à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'était
-communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de grands progrès.
-Lord Nelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu'un homme
-enfin lui répondit que c'était l'hôpital des fous. A cette idée, toute
-son âme fut bouleversée; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses
-matelots autour de lui: le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et
-c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône: ils
-étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs
-marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il
-n'y avait pas un qui ne fût fou sans remède: _C'est une bénédiction du
-ciel_, disaient-ils, _pour eux et pour leurs parents, s'ils meurent
-ainsi sans que ce soit la faute de personne._
-
-Pendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Oswald, il
-marchait à grands pas vers l'hôpital; et la foule, qui le blâmait, le
-suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus. Oswald,
-arrivé près de la maison, vit, à la seule fenêtre qui n'était pas
-entourée par les flammes, des insensés qui regardaient les progrès de
-l'incendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou
-l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de
-l'âme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un
-frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il avait
-senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison
-était prête à se troubler; et, depuis cette époque, l'aspect de la folie
-lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une
-échelle qui se trouvait près de là, il l'appuie contre le mur, monte au
-milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les
-malheureux qui restaient à l'hôpital étaient tous réunis.
-
-Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la maison,
-tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné dans cette même
-chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais
-n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu
-de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la
-souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et
-d'enchantement, qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur
-ordonna de descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle, que
-les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces
-malheureux obéit sans proférer une parole: l'accent et la physionomie de
-lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut
-résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment
-de retard, et sans penser au péril auquel il exposait Oswald en le
-retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette
-situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en
-retirer comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien
-avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.
-
-Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq étaient déjà
-sauvés; il ne restait plus que le sixième qui était enchaîné. Oswald
-détache ses fers, et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes
-moyens qu'à ses compagnons; mais c'était un pauvre jeune homme privé
-tout à fait de la raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de
-chaîne, il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette
-joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir par la
-fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient toujours de
-plus en plus la maison, et qu'il était impossible de décider cet insensé
-à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du
-malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir
-où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta
-les derniers échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait
-encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de
-lui.
-
-Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les cheveux épars,
-le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la
-foule qui le considérait; les femmes surtout s'exprimaient avec cette
-imagination qui est un don presque universel en Italie, et prête souvent
-de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à
-genoux devant lui, et s'écriaient: _Vous êtes sûrement saint Michel, le
-patron de notre ville; déployez vos ailes, mais ne nous quittez pas;
-allez là-haut, sur le clocher de la cathédrale, pour que de là toute la
-ville vous voie et vous prie._--_Mon enfant est malade_, disait l'une;
-_guérissez-le._--_Dites-moi_, disait l'autre, _où est mon mari, qui est
-absent depuis plusieurs années._ Oswald cherchait une manière de
-s'échapper. Le comte d'Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la
-main: «Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses
-amis; c'est mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les
-périls.--Tirez-moi d'ici,» lui dit Oswald à voix basse. Un moment
-d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent
-prendre des chevaux à la poste.
-
-Lord Nelvil éprouva d'abord quelque douceur par le sentiment de la bonne
-action qu'il venait de faire; mais avec qui pouvait-il en jouir,
-maintenant que son meilleur ami n'existait plus? Malheur aux orphelins!
-les événements fortunés, aussi bien que les peines, leur font sentir la
-solitude du coeur. Comment, en effet, remplacer jamais cette affection
-née avec nous, cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié
-préparée par le ciel entre un enfant et son père? On peut encore aimer;
-mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Oswald parcourut la Marche d'Ancône et l'État ecclésiastique jusqu'à
-Rome, sans rien observer, sans s'intéresser à rien; la disposition
-mélancolique de son âme en était la cause, et puis une certaine
-indolence naturelle, à laquelle il n'était arraché que par les passions
-fortes. Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il
-n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où les
-intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination,
-concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux
-merveilles de la nature ni aux chefs-d'oeuvre des arts.
-
-Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des voyageurs à la
-main; il avait à la fois le double plaisir de perdre son temps à tout
-voir, et d'assurer qu'il n'avait rien vu qui pût être admiré quand on
-connaissait la France. L'ennui du comte d'Erfeuil décourageait Oswald;
-il avait d'ailleurs des préventions contre les Italiens et contre
-l'Italie; il ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce
-pays; mystère qu'il faut comprendre par l'imagination, plutôt que par
-cet esprit de jugement qui est particulièrement développé dans
-l'éducation anglaise.
-
-Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont été et par ce
-qu'ils pourraient être, que par ce qu'ils sont maintenant. Le désert qui
-environne la ville de Rome, cette terre fatiguée de gloire, qui semble
-dédaigner de produire, n'est qu'une contrée inculte et négligée, pour
-qui la considère seulement sous les rapports de l'utilité. Oswald,
-accoutumé dès son enfance à l'amour de l'ordre et de la prospérité
-publique, reçut d'abord des impressions défavorables en traversant les
-plaines abandonnées qui annoncent l'approche de la ville autrefois reine
-du monde: il blâma l'indolence des habitants et de leurs chefs. Lord
-Nelvil jugeait l'Italie en admirateur éclairé; le comte d'Erfeuil, en
-homme du monde: ainsi, l'un par raison, et l'autre par légèreté,
-n'éprouvaient point l'effet que la campagne de Rome produit sur
-l'imagination, quand on s'est pénétré des souvenirs et des regrets, des
-beautés naturelles et des malheurs illustres qui répandent sur ce pays
-un charme indéfinissable.
-
-Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les environs de
-Rome. «Quoi! disait-il, point de maison de campagne, point de voiture,
-rien qui annonce le voisinage d'une grande ville! Ah! bon Dieu! quelle
-tristesse!» En approchant de Rome, les postillons s'écrièrent avec
-transport: _Voyez, voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre!_ Les
-Napolitains montrent ainsi le Vésuve, et la mer fait de même l'orgueil
-des habitants des côtes. «On croirait voir le dôme des Invalides!»
-s'écria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique que
-juste, détruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir à l'aspect de
-cette magnifique merveille de la création des hommes. Ils entrèrent dans
-Rome, non par un beau jour, non par une belle nuit, mais par un soir
-obscur, par un temps gris, qui ternit et confond tous les objets. Ils
-traversèrent le Tibre sans le remarquer; ils arrivèrent à Rome par la
-porte du Peuple, qui conduit d'abord au Corso, à la plus grande rue de
-la ville moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d'originalité,
-puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de l'Europe.
-
-La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et des charlatans
-formaient des groupes sur la place où s'élève la colonne Antonine. Toute
-l'attention d'Oswald fut captivée par les objets les plus près de lui.
-Le nom de Rome ne retentissait point encore dans son âme; il ne sentait
-que le profond isolement qui serre le coeur quand vous entrez dans une
-ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes à qui
-votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun intérêt en commun avec
-vous. Ces réflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore
-plus pour les Anglais, qui sont accoutumés à vivre entre eux et se
-mêlent difficilement avec les moeurs des autres peuples. Dans le vaste
-caravansérail de Rome, tout est étranger, même les Romains, qui semblent
-habiter là, non comme des possesseurs, _mais comme des pèlerins qui se
-reposent auprès des ruines_. Oswald, oppressé par des sentiments
-pénibles, alla s'enfermer chez lui, et ne sortit point pour voir la
-ville. Il était bien loin de penser que ce pays, dans lequel il entrait
-avec un tel sentiment d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour
-lui la source de tant d'idées et de jouissances nouvelles.
-
-
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
-CORINNE AU CAPITOLE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Oswald se réveilla dans Rome. Un soleil éclatant, un soleil d'Italie
-frappa ses premiers regards, et son âme fut pénétrée d'un sentiment
-d'amour et de reconnaissance pour le ciel, qui semblait se manifester
-par ses beaux rayons. Il entendit résonner les cloches des nombreuses
-églises de la ville; des coups de canon, de distance en distance,
-annonçaient quelque grande solennité: il demanda quelle en était la
-cause; on lui répondit qu'on devait couronner le matin même, au
-Capitole, la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poëte,
-écrivain, improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. Il
-fit quelques questions sur cette cérémonie, consacrée par les noms de
-Pétrarque et du Tasse, et toutes les réponses qu'il reçut excitèrent
-vivement sa curiosité.
-
-Il n'y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes et aux
-opinions d'un Anglais que cette grande publicité donnée à la destinée
-d'une femme; mais l'enthousiasme qu'inspirent aux Italiens tous les
-talents de l'imagination, gagne, au moins momentanément, les étrangers,
-et l'on oublie les préjugés mêmes de son pays, au milieu d'une nation si
-vive dans l'expression des sentiments qu'elle éprouve. Les gens du
-peuple à Rome connaissent les arts, raisonnent avec goût sur les
-statues; les tableaux, les monuments, les antiquités, et le mérite
-littéraire porté à un certain degré, sont pour eux un intérêt national.
-
-Oswald sortit pour aller sur la place publique; il y entendit parler de
-Corinne, de son talent, de son génie. On avait décoré les rues par
-lesquelles elle devait passer. Le peuple, qui ne se rassemble
-d'ordinaire que sur les pas de la fortune ou de la puissance, était là
-presque en rumeur, pour voir une personne dont l'esprit était la seule
-distinction. Dans l'état actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts
-est l'unique qui leur soit permise; et ils sentent le génie en ce genre
-avec une vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes
-s'il suffisait de l'applaudissement pour les produire, s'il ne fallait
-pas une vie forte, de grands intérêts et une existence indépendante,
-pour alimenter la pensée.
-
-Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant l'arrivée de
-Corinne. A chaque instant on la nommait, on racontait un trait nouveau
-d'elle, qui annonçait la réunion de tous les talents qui captivent
-l'imagination. L'un disait que sa voix était la plus touchante d'Italie;
-l'autre, que personne ne jouait la tragédie comme elle; l'autre, qu'elle
-dansait comme une nymphe, et qu'elle dessinait avec autant de grâce que
-d'invention: tous disaient qu'on n'avait jamais écrit ni improvisé
-d'aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, elle avait
-tour à tour une grâce et une éloquence qui charmaient tous les esprits.
-On disputait pour savoir quelle ville d'Italie lui avait donné la
-naissance; mais les Romains soutenaient vivement qu'il fallait être né à
-Rome pour parler l'italien avec cette pureté. Son nom de famille était
-ignoré. Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait
-seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle avait vécu, ni
-ce qu'elle avait été avant cette époque; elle avait maintenant à peu
-près vingt-six ans. Ce mystère et cette publicité tout à la fois, cette
-femme dont tout le monde parlait, et dont on ne connaissait pas le
-véritable nom, parurent à lord Nelvil une des merveilles du singulier
-pays qu'il venait voir. Il aurait jugé très-sévèrement une telle femme
-en Angleterre; mais il n'appliquait à l'Italie aucune des convenances
-sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait d'avance l'intérêt
-que ferait naître une aventure de l'Arioste.
-
-Une musique très-belle et très-éclatante précéda l'arrivée de la marche
-triomphale. Un événement, quel qu'il soit, annoncé par la musique, cause
-toujours de l'émotion. Un grand nombre de seigneurs romains et quelques
-étrangers précédaient le char qui conduisait Corinne. _C'est le cortége
-de ses admirateurs_, dit un Romain.--_Oui_, répondit l'autre; _elle
-reçoit l'encens de tout le monde, mais elle n'accorde à personne une
-préférence décidée; elle est riche, indépendante; l'on croit même, et
-certainement elle en a bien l'air, que c'est une femme d'une illustre
-naissance, qui ne veut pas être connue.--Quoi qu'il en soit_, reprit un
-troisième, _c'est une divinité entourée de nuages._ Oswald regarda
-l'homme qui parlait ainsi, et tout désignait en lui le rang le plus
-obscur de la société; mais, dans le Midi, l'on se sert si naturellement
-des expressions les plus poétiques, qu'on dirait qu'elles se puisent
-dans l'air et sont inspirées par le soleil.
-
-Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se
-firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char
-construit à l'antique, et de jeunes filles, vêtues de blanc, marchaient
-à côté d'elle. Partout où elle passait, l'on jetait en abondance des
-parfums dans les airs; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et
-ces fenêtres étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis
-d'écarlate; tout le monde criait: _Vive Corinne! vive le génie! vive la
-beauté!_ L'émotion était générale; mais lord Nelvil ne la partageait
-point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il fallait mettre à part,
-pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre et les plaisanteries
-françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsque enfin il
-aperçut Corinne.
-
-Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin, un châle des Indes
-tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés
-avec ce châle; sa robe était blanche, une draperie bleue se rattachait
-au-dessous de son sein, et son costume était très-pittoresque, sans
-s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver
-de l'affectation. Son attitude sur le char était noble et modeste: on
-apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée; mais un sentiment
-de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son
-triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire,
-intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami,
-avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient
-d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peu forte, à la
-manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et
-le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait dans
-sa manière de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle
-recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation
-extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois
-l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du
-Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels
-de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait
-l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection.
-
-L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant, plus elle
-approchait du Capitole, de ce lieu si fécond en souvenirs. Ce beau ciel,
-ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, électrisaient
-l'imagination d'Oswald: il avait vu souvent dans son pays des hommes
-d'État portés en triomphe par le peuple; mais c'était pour la première
-fois qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une femme
-illustrée seulement par les dons du génie: son char de victoire ne
-coûtait de larmes à personne; et nul regret, comme nulle crainte,
-n'empêchait d'admirer les plus beaux dons de la nature, l'imagination,
-le sentiment et la pensée.
-
-Oswald était tellement absorbé dans ses réflexions, des idées si
-nouvelles l'occupaient tant, qu'il ne remarqua point les lieux antiques
-et célèbres à travers lesquels passait le char de Corinne. C'est au pied
-de l'escalier qui conduit au Capitole que ce char s'arrêta; et, dans ce
-moment, tous les amis de Corinne se précipitèrent pour lui offrir la
-main. Elle choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur
-romain le plus estimé par son esprit et son caractère; chacun approuva
-le choix de Corinne: elle monta cet escalier du Capitole, dont
-l'imposante majesté semblait accueillir avec bienveillance les plus
-légers pas d'une femme. La musique se fit entendre avec un nouvel éclat
-au moment de l'arrivée de Corinne; le canon retentit, et la sibylle
-triomphante entra dans le palais préparé pour la recevoir.
-
-Au fond de la salle où elle fut reçue étaient placés le sénateur qui
-devait la couronner et les conservateurs du sénat, d'un côté tous les
-cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de l'autre les
-hommes de lettres de l'Académie de Rome; à l'extrémité opposée, la salle
-était occupée par une partie de la foule immense qui avait suivi
-Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un gradin inférieur à
-celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage,
-en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en terre sur le
-premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse et de modestie, de
-douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit en ce moment ses yeux
-mouillés de larmes; il s'étonna lui-même de son attendrissement; mais au
-milieu de tout cet éclat, de tous ces succès, il lui semblait que
-Corinne avait imploré, par ses regards, la protection d'un ami,
-protection dont jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne
-peut se passer; et il pensait en lui-même qu'il serait doux d'être
-l'appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui
-nécessaire.
-
-Dès que Corinne fut assise, les poëtes romains commencèrent à lire les
-sonnets et les odes qu'ils avaient composés pour elle. Tous l'exaltaient
-jusqu'aux cieux; mais ils lui donnaient des louanges qui ne la
-caractérisaient pas plus qu'une autre femme d'un génie supérieur.
-C'était une agréable réunion d'images et d'allusions à la mythologie,
-qu'on aurait pu, depuis Sapho jusqu'à nos jours, adresser de siècle en
-siècle à toutes les femmes que leurs talents littéraires ont illustrées.
-
-Déjà lord Nelvil souffrait de cette manière de louer Corinne; il lui
-semblait déjà qu'en la regardant, il aurait fait à l'instant même un
-portrait d'elle plus juste, plus vrai, plus détaillé, un portrait enfin
-qui ne pût convenir qu'à Corinne.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Le Prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu'il dit sur Corinne
-attira l'attention de toute l'assemblée. C'était un homme de cinquante
-ans, qui avait dans ses discours et dans son maintien beaucoup de mesure
-et de dignité; son âge, et l'assurance qu'on avait donnée à lord Nelvil
-qu'il n'était que l'ami de Corinne, lui inspirèrent un intérêt sans
-mélange pour le portrait qu'il fit d'elle. Oswald, sans ces motifs de
-sécurité, se serait déjà senti capable d'un mouvement confus de
-jalousie.
-
-Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans prétention,
-mais singulièrement propres à faire connaître Corinne. Il indiqua
-d'abord le mérite particulier de ses ouvrages: il dit que ce mérite
-consistait en partie dans l'étude approfondie qu'elle avait faite des
-littératures étrangères; elle savait unir au plus haut degré
-l'imagination, les tableaux, la vie brillante du Midi, cette
-connaissance, cette observation du coeur humain qui semble le partage
-des pays où les objets extérieurs excitent moins l'intérêt.
-
-Il vanta la grâce et la gaieté de Corinne, cette gaieté qui ne tenait en
-rien à la moquerie, mais seulement à la vivacité de l'esprit, à la
-fraîcheur de l'imagination; il essaya de louer sa sensibilité, mais on
-pouvait aisément deviner qu'un regret personnel se mêlait à ce qu'il en
-disait. Il se plaignit de la difficulté qu'éprouvait une femme
-supérieure à rencontrer l'objet dont elle s'est fait une image idéale,
-une image revêtue de tous les dons que le coeur et le génie peuvent
-souhaiter. Il se complut cependant à peindre la sensibilité passionnée
-qui inspirait la poésie de Corinne, et l'art qu'elle avait de saisir des
-rapports touchants entre les beautés de la nature et les impressions les
-plus intimes de l'âme. Il releva l'originalité des expressions de
-Corinne, de ces expressions qui naissaient toutes de son caractère et de
-sa manière de sentir, sans que jamais aucune nuance d'affectation pût
-altérer un genre de charme non-seulement naturel, mais involontaire.
-
-Il parla de son éloquence comme d'une force toute-puissante qui devait
-d'autant plus entraîner ceux qui l'écoutaient, qu'ils avaient en
-eux-mêmes plus d'esprit et de sensibilité véritable. «Corinne, dit-il,
-est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et cependant ses
-amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles
-sont vraies, ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien
-que l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque sympathie
-n'aide pas à les pénétrer.» Il s'étendit sur son talent d'improviser,
-qui ne ressemblait en rien à ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom en
-Italie. «Ce n'est pas seulement, continua-t-il, à la fécondité de son
-esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en
-elle toutes les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui
-les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et des idées,
-l'enthousiasme, l'anime et l'inspire.» Le prince Castel-Forte fit sentir
-aussi le charme d'un style toujours pur, toujours harmonieux. «La poésie
-de Corinne, ajouta-t-il, est une mélodie intellectuelle qui seule peut
-exprimer le charme des impressions les plus fugitives et les plus
-délicates.»
-
-Il vanta l'entretien de Corinne; on sentait qu'il en avait goûté les
-délices. «L'imagination et la simplicité, la justesse et l'exaltation,
-la force et la douceur se réunissent, disait-il, dans une même personne,
-pour varier à chaque instant tous les plaisirs de l'esprit; on peut lui
-appliquer ce charmant vers de Pétrarque:
-
- Il parlar che nell'anima si sente[2];
-
-et je lui crois quelque chose de cette grâce tant vantée, de ce charme
-oriental, que les anciens attribuaient à Cléopâtre.
-
- [2] Le langage qu'on entend au fond de l'âme.
-
-«Les lieux que j'ai parcourus avec elle, ajouta le prince Castel-Forte,
-la musique que nous avons entendue ensemble, les tableaux qu'elle m'a
-fait voir, les livres qu'elle m'a fait comprendre, composent l'univers
-de mon imagination. Il y a dans tous ces objets une étincelle de sa vie;
-et s'il me fallait exister loin d'elle, je voudrais au moins m'en
-entourer, certain que je serais de ne retrouver nulle part cette trace
-de feu, cette trace d'elle enfin qu'elle y a laissée. Oui, continua-t-il
-(et dans ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur Oswald), voyez
-Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si cette double
-existence qu'elle vous donnera peut vous être longtemps assurée; mais ne
-la voyez pas, si vous êtes condamné à la quitter: vous chercheriez en
-vain, tant que vous vivriez, cette âme créatrice qui partageait et
-multipliait vos sentiments et vos pensées; vous ne la retrouveriez
-jamais.»
-
-Oswald tressaillit à ces paroles; ses yeux se fixèrent sur Corinne, qui
-les écoutait avec une émotion que l'amour-propre ne faisait pas naître,
-mais qui tenait à des sentiments plus aimables et plus touchants. Le
-prince Castel-Forte reprit son discours, qu'un moment d'attendrissement
-lui avait fait suspendre; il parla du talent de Corinne pour la
-peinture, pour la musique, pour la déclamation, pour la danse: il dit
-que dans tous les talents c'était toujours Corinne, ne s'astreignant
-point à telle manière, à telle règle, mais exprimant dans des langages
-variés la même puissance d'imagination, le même enchantement des
-beaux-arts, sous leurs diverses formes.
-
-«Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte, d'avoir
-pu peindre une personne dont il est impossible d'avoir l'idée quand on
-ne l'a pas entendue; mais sa présence est pour nous à Rome comme l'un
-des bienfaits de notre ciel brillant, de notre nature inspirée. Corinne
-est le lien de ses amis entre eux; elle est le mouvement, l'intérêt de
-notre vie; nous comptons sur sa bonté; nous sommes fiers de son génie;
-nous disons aux étrangers: «Regardez-la, c'est l'image de notre belle
-Italie; elle est ce que nous serions sans l'ignorance, l'envie, la
-discorde et l'indolence auxquelles notre sort nous a condamnés.» Nous
-nous plaisons à la contempler comme une admirable production de notre
-climat, de nos beaux-arts, comme un rejeton du passé, comme une
-prophétie de l'avenir; et quand les étrangers insultent à ce pays, d'où
-sont sorties les lumières qui ont éclairé l'Europe; quand ils sont sans
-pitié pour nos torts, qui naissent de nos malheurs, nous leur disons:
-«Regardez Corinne.» Oui, nous suivrions ses traces, nous serions hommes
-comme elle est femme, si les hommes pouvaient, comme les femmes, se
-créer un monde dans leur propre coeur, et si notre génie, nécessairement
-dépendant des relations sociales et des circonstances extérieures,
-pouvait s'allumer tout entier au seul flambeau de la poésie.»
-
-Au moment où le prince Castel-Forte cessa de parler, des
-applaudissements unanimes se firent entendre; et quoiqu'il y eût dans la
-fin de son discours un blâme indirect de l'état actuel des Italiens,
-tous les grands de l'État l'approuvèrent: tant il est vrai qu'on trouve
-en Italie cette sorte de libéralité qui ne porte pas à changer les
-institutions, mais fait pardonner, dans les esprits supérieurs, une
-opposition tranquille aux préjugés existants.
-
-La réputation du prince Castel-Forte était très-grande à Rome. Il
-parlait avec une sagacité rare; et c'était un don remarquable dans un
-pays où l'on met encore plus d'esprit dans sa conduite que dans ses
-discours. Il n'avait pas dans les affaires l'habileté qui distingue
-souvent les Italiens, mais il se plaisait à penser, et ne craignait pas
-la fatigue de la méditation. Les heureux habitants du Midi se refusent
-quelquefois à cette fatigue, et se flattent de tout deviner par
-l'imagination, comme leur féconde terre donne des fruits sans culture, à
-l'aide seulement de la faveur du ciel.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de parler; elle
-le remercia par une inclination de tête si noble et si douce, qu'on y
-sentait tout à la fois et la modestie et la joie bien naturelle d'avoir
-été louée selon son coeur. Il était d'usage que le poëte couronné au
-Capitole improvisât ou récitât une pièce de vers avant que l'on posât
-sur sa tête les lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit
-apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la
-harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus simple
-dans les sons. En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment
-de timidité, et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le sujet
-qui lui était imposé. «_La gloire et le bonheur de l'Italie!_
-s'écria-t-on autour d'elle d'une voix unanime.--Eh bien, oui,
-reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire et le
-bonheur de l'Italie!_» Et se sentant animée par l'amour de son pays,
-elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne
-peut donner qu'une idée bien imparfaite.
-
-
- IMPROVISATION DE CORINNE AU CAPITOLE.
-
- «Italie, empire du soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, berceau
- des lettres, je te salue! Combien de fois la race humaine te fut
- soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!
-
- «Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce
- pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop
- heureux pour l'y supposer coupable.
-
- «Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté. Le
- caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares,
- en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
-
- «L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs
- rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de
- ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par
- le sceptre de la pensée, mais ce sceptre de lauriers ne fit que des
- ingrats.
-
- «L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres,
- les poëtes, enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et
- des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son génie que par le
- dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le
- ravît.
-
- «Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
- recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue au
- cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la gloire,
- ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses succès!
-
- «Eh bien, si vous l'aimez, cette gloire, qui choisit trop souvent ses
- victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil
- à ces siècles qui virent la renaissance des arts. Le Dante, l'Homère
- des temps modernes poëte sacré de nos mystères religieux, héros de la
- pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à l'enfer, et son
- âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits.
-
- «L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante.
- Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poëte, il
- souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une
- vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui.
-
- «Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans
- but s'acharnent à leur coeur; elles s'agitent sur le passé, qui leur
- semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.
-
- «On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les
- régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent
- sans cesse des nouvelles de l'existence, comme le poëte lui-même
- s'informe de sa patrie, et l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de
- l'exil.
-
- «Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les morts antiques
- qu'il évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point
- les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer
- l'univers dans le cercle de sa pensée.
-
- «Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de
- l'enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis; historien fidèle de
- sa vision, il inonde de clarté les régions les plus obscures, et le
- monde qu'il crée dans son triple poëme est complet, animé, brillant
- comme une planète nouvelle aperçue dans le firmament.
-
- «A sa voix, tout sur la terre se change en poésie; les objets, les
- idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel Olympe de
- nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination
- s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect du paradis, de cet océan de
- lumières, étincelant de rayons et d'étoiles, de vertus et d'amour.
-
- «Les magiques paroles de notre plus grand poëte sont le prisme de
- l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y
- recomposent; les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en
- harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est
- inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art,
- triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en
- relation avec le coeur de l'homme.
-
- «Le Dante espérait de son poëme la fin de son exil; il comptait sur la
- renommée pour médiateur, mais il mourut trop tôt pour recueillir les
- palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans
- les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une
- plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin à
- mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du
- bonheur.
-
- «Ainsi le Tasse infortuné, que vos hommages, Romains, devaient
- consoler de tant d'injustices, beau, sensible, chevaleresque, rêvant
- les exploits, éprouvant l'amour qu'il chantait, s'approcha de ces
- murs, comme ces héros de Jérusalem, avec respect et reconnaissance.
- Mais, la veille du jour choisi pour le couronner, la mort l'a réclamé
- pour sa terrible fête: le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses
- favoris des rives trompeuses du temps.
-
- «Dans un siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse, Pétrarque
- fut aussi, comme le Dante, le poëte valeureux de l'indépendance
- italienne. Ailleurs on ne connaît de lui que ses amours; ici des
- souvenirs plus sévères honorent à jamais son nom, et la patrie
- l'inspira mieux que Laure elle-même.
-
- «Il ranima l'antiquité par ses veilles, et, loin que son imagination
- mît obstacle aux études les plus profondes, cette puissance créatrice,
- en lui soumettant l'avenir, lui révéla les secrets des siècles passés.
- Il éprouva que connaître sert beaucoup pour inventer, et son génie fut
- d'autant plus original, que, semblable aux forces éternelles, il sut
- être présent à tous les temps.
-
- «Notre air serein, notre climat riant, ont inspiré l'Arioste. C'est
- l'arc-en-ciel qui parut après nos longues guerres: brillant et varié
- comme ce messager du beau temps, il semble se jouer familièrement avec
- la vie, et sa gaieté légère et douce est le sourire de la nature, et
- non pas l'ironie de l'homme.
-
- «Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides
- voyageurs avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous
- offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre gloire à
- celle des poëtes! Artistes, savants, philosophes, vous êtes comme eux
- enfants du soleil qui tour à tour développe l'imagination, anime la
- pensée, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout
- promettre ou tout faire oublier.
-
- «Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, que les
- rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons
- mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces
- parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la
- nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?
-
- «Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples
- doivent s'y croire abandonnés par la Divinité; mais ici nous sentons
- toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il s'intéresse à
- l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble créature.
-
- «Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est
- parée; mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête
- d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui,
- destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
-
- «Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une
- nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui suffisent;
- elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui
- prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa
- contrée tout à la fois antique et printanière; les plaisirs raffinés
- d'une société brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne
- sont pas faits pour elle.
-
- «Ici les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout
- entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les confins de
- la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, parce que la
- rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il regrette un but,
- elle lui fait don de mille chimères; si les hommes l'oppriment, la
- nature est là pour l'accueillir.
-
- «Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les
- blessures. Ici l'on se console des peines mêmes du coeur, en admirant
- un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les revers
- passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein fécond et
- majestueux de l'immortel univers.»
-
-Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les
-applaudissements les plus impétueux. Le seul Oswald ne se mêla point aux
-transports bruyants qui l'entouraient. Il avait penché sa tête sur sa
-main, lorsque Corinne avait dit: _Ici l'on se console des peines mêmes
-du coeur_; et depuis lors il ne l'avait point relevée. Corinne le
-remarqua, et bientôt, à ses traits, à la couleur de ses cheveux, à son
-costume, à sa taille élevée, à toutes ses manières enfin, elle le
-reconnut pour un Anglais. Le deuil qu'il portait et sa physionomie
-pleine de tristesse la frappèrent. Son regard, alors attaché sur elle,
-semblait lui faire doucement des reproches; elle devina les pensées qui
-l'occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire, en parlant du
-bonheur avec moins d'assurance, en consacrant à la mort quelques vers au
-milieu d'une fête. Elle reprit donc sa lyre dans ce dessein, fit rentrer
-dans le silence toute l'assemblée par les sons touchants et prolongés
-qu'elle tira de son instrument, et recommença ainsi:
-
- «Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne saurait
- effacer, mais dans quel séjour les regrets peuvent-ils porter à l'âme
- une impression plus douce et plus noble que dans ces lieux?
-
- «Ailleurs, les vivants trouvent à peine assez de place pour leurs
- rapides courses et leurs ardents désirs; ici, les ruines, les déserts,
- les palais inhabités laissent aux ombres un vaste espace. Rome
- maintenant n'est-elle pas la patrie des tombeaux?
-
- «Le Colisée, les obélisques, toutes les merveilles qui, du fond de
- l'Égypte et de la Grèce, de l'extrémité des siècles, depuis Romulus
- jusqu'à Léon X, se sont réunies ici, comme si la grandeur attirait la
- grandeur, et qu'un même lieu dût renfermer tout ce que l'homme a pu
- mettre à l'abri du temps; toutes ces merveilles sont consacrées aux
- monuments funèbres. Notre indolente vie est à peine aperçue, le
- silence des vivants est un hommage pour les morts; ils durent, et nous
- passons.
-
- «Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres; nos destinées
- obscures relèvent l'éclat de nos ancêtres, notre existence actuelle ne
- laisse debout que le passé, il ne se fait aucun bruit autour des
- souvenirs. Tous nos chefs-d'oeuvre sont l'ouvrage de ceux qui ne sont
- plus, et le génie lui-même est compté parmi les illustres morts.
-
- «Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier
- l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on en
- souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se représentent
- la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du
- Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même la tombe.
-
- «Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant
- d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On se
- croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville solitaire à
- la ville souterraine, la transition semble assez douce.
-
- «Ainsi la pointe de la douleur est émoussée: non que le coeur soit
- blasé, non que l'âme soit aride; mais une harmonie plus parfaite, un
- air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à la
- nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a dit:
- Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant quels vêtements des
- rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces fleurs?»
-
-Oswald fut tellement ravi par ces dernières strophes, qu'il exprima son
-admiration par les témoignages les plus vifs; et cette fois les
-transports des Italiens eux-mêmes n'égalèrent pas les siens. En effet,
-c'était à lui, plus qu'aux Romains, que la seconde improvisation de
-Corinne était destinée.
-
-La plupart des Italiens ont, en lisant les vers, une sorte de chant
-monotone appelé _cantilène_, qui détruit toute émotion. C'est en vain
-que les paroles sont diverses: l'impression reste la même, puisque
-l'accent, qui est encore plus intime que les paroles, ne change presque
-point. Mais Corinne récitait avec une variété de tons qui ne détruisait
-pas le charme soutenu de l'harmonie; c'était comme des airs différents
-joués tous par un instrument céleste.
-
-Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre
-cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald
-une impression tout à fait nouvelle. La prosodie anglaise est uniforme
-et voilée; ses beautés naturelles sont toutes mélancoliques; les nuages
-ont formé ses couleurs, et le bruit des vagues sa modulation; mais quand
-ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes
-comme les instruments de victoire que l'on a comparés à l'écarlate parmi
-les couleurs; quand ces paroles, encore tout empreintes des joies qu'un
-beau climat répand dans tous les coeurs, sont prononcées par une voix
-émue, leur éclat adouci, leur force concentrée, fait éprouver un
-attendrissement aussi vif qu'imprévu. L'intention de la nature semble
-trompée, ses bienfaits inutiles, ses offres repoussées; et l'expression
-de la peine, au milieu de tant de jouissances, étonne et touche plus
-profondément que la douleur chantée dans les langues du Nord, qui
-semblent inspirées par elle.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il devait placer
-sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui entourait son front,
-et tous ses cheveux, d'un noir d'ébène, tombèrent en boucles sur ses
-épaules. Elle s'avança la tête nue, le regard animé par un sentiment de
-plaisir et de reconnaissance qu'elle ne cherchait point à dissimuler.
-Elle se remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne; mais
-elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la première fois;
-elle venait de parler, elle venait de remplir son âme des plus nobles
-pensées; l'enthousiasme l'emportait sur la timidité. Ce n'était plus une
-femme craintive, mais une prêtresse inspirée, qui se consacrait avec
-joie au culte du génie.
-
-Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les
-instruments se firent entendre et jouèrent ces airs triomphants qui
-exaltent l'âme d'une manière si puissante et si sublime. Le bruit des
-timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne; ses yeux se remplirent
-de larmes; elle s'assit un moment, et couvrit son visage de son
-mouchoir. Oswald, vivement touché, sortit de la foule et fit quelques
-pas pour lui parler; mais un invincible embarras le retint. Corinne le
-regarda quelque temps, en prenant garde néanmoins qu'il ne remarquât
-qu'elle faisait attention à lui; mais lorsque le prince Castel-Forte
-vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole à son char, elle se
-laissa conduire avec distraction, et retourna la tête plusieurs fois,
-sous divers prétextes, pour voir Oswald.
-
-Il la suivit; et, dans le moment où elle descendait l'escalier,
-accompagnée de son cortége, elle fit un mouvement en arrière pour
-l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber sa couronne. Oswald se hâta
-de la relever, et lui dit en la lui rendant quelques mots en italien qui
-signifiaient que les humbles mortels mettaient aux pieds des dieux la
-couronne qu'ils n'osaient placer sur leurs têtes. Corinne remercia lord
-Nelvil, en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire
-qui presque jamais ne peut être imité sur le continent. Quel fut
-l'étonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord immobile à sa
-place, et, se sentant troublé, il s'appuya sur un des lions de basalte
-qui sont au pied de l'escalier du Capitole. Corinne le considéra de
-nouveau, vivement frappée de son émotion; mais on l'entraîna vers son
-char, et toute la foule disparut longtemps avant qu'Oswald eût retrouvé
-sa force et sa présence d'esprit.
-
-Corinne jusqu'alors l'avait enchanté comme la plus charmante des
-étrangères, comme l'une des merveilles du pays qu'il voulait parcourir;
-mais cet accent anglais lui rappelait tous les souvenirs de sa patrie,
-cet accent naturalisait pour lui tous les charmes de Corinne. Était-elle
-Anglaise? avait-elle passé plusieurs années de sa vie en Angleterre? Il
-ne pouvait le deviner; mais il était impossible que l'étude seule apprît
-à parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent vécu dans
-le même pays. Qui sait si leurs familles n'étaient pas en relation
-ensemble? Peut-être même l'avait-il vue dans son enfance? On a souvent
-dans le coeur je ne sais quelle image innée de ce qu'on aime, qui
-pourrait persuader qu'on reconnaît l'objet que l'on voit pour la
-première fois.
-
-Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes; il les
-croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d'éprouver des
-affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne avait dit au
-Capitole lui avait inspiré tout une autre idée; que serait-ce donc s'il
-pouvait à la fois retrouver les souvenirs de sa patrie et recevoir par
-l'imagination une vie nouvelle, renaître pour l'avenir sans rompre avec
-le passé?
-
-Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont Saint-Ange, qui
-conduit au château du même nom, ou plutôt au tombeau d'Adrien, dont on a
-fait une forteresse. Le silence du lieu, les pâles ombres du Tibre, les
-rayons de la lune qui éclairaient les statues placées sur le pont et
-faisaient des statues comme des ombres blanches regardant fixement
-couler les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces
-objets le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur sa
-poitrine, et sentit le portrait de son père qu'il y portait toujours; il
-l'en détacha pour le considérer; et le moment de bonheur qu'il venait
-d'éprouver, et la cause de ce bonheur, ne lui rappelèrent que trop le
-sentiment qui l'avait rendu jadis si coupable envers son père. Cette
-réflexion renouvela ses remords.
-
-«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé, et pourtant
-si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du plaisir pût trouver
-sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi, le meilleur et le plus
-indulgent des hommes, ce n'est pas toi qui me le reproches; tu veux que
-je sois heureux, tu le veux encore malgré mes fautes: mais puissé-je du
-moins ne pas méconnaître ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme
-je l'ai méconnue sur la terre!»
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
-CORINNE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il vint le
-lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher Oswald, voulez-vous
-que je vous mène ce soir chez Corinne?--Comment! interrompit Oswald,
-est-ce que vous la connaissez?--Non, répondit le comte d'Erfeuil; mais
-une personne aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir,
-et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez
-elle ce soir avec vous.--J'aurais souhaité, répondit Oswald en
-rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi nommé sans mon
-consentement.--Sachez-moi gré, reprit le comte d'Erfeuil, de vous avoir
-épargné quelques formalités ennuyeuses: au lieu d'aller chez un
-ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait
-conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous
-présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus tous les
-deux.
-
---J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit
-lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée n'ait pu déplaire à
-Corinne.--Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a
-trop d'esprit pour cela, et sa réponse est très-polie.--Comment! elle
-vous a répondu! reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon
-cher comte?--Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous vous
-adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a répondu? mais
-enfin _je vous aime et tout est pardonné_. Je vous avouerai donc
-modestement que dans mon billet j'avais parlé de moi plus que de vous,
-et que dans sa réponse il me semble qu'elle vous nomme le premier; mais
-je ne suis jamais jaloux de mes amis.--Assurément, répondit lord Nelvil,
-je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire
-à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est de jouir
-quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante: à ce soir
-donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.--Vous viendrez avec moi? dit le
-comte d'Erfeuil.--Eh bien, oui, répondit lord Nelvil avec un embarras
-très-visible.--Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi
-s'être tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai
-commencé; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus
-réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez rien. C'est
-vraiment une charmante personne que Corinne: elle a de l'esprit et de la
-grâce; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait
-italien; mais, à la voir, je gagerais qu'elle sait très-bien le
-français; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière; elle
-est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle
-a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne
-préfère personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas
-rencontré dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait pas.»
-
-Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans
-que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément
-inconvenable; mais il froissait toujours les sentiments délicats
-d'Oswald, en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui
-l'intéressait. Il y a des ménagements que l'esprit même et l'usage du
-monde n'apprennent pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse,
-on blesse souvent le coeur.
-
-Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite du soir;
-mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions qui le troublaient, et
-tâcha de se persuader qu'il pouvait y avoir du plaisir dans un
-sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse
-sécurité! car l'âme ne reçoit aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît
-elle-même pour passager.
-
-Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne. Sa maison
-était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au delà du
-château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée
-dans l'intérieur avec l'élégance la plus parfaite. Le salon était décoré
-des copies en plâtre des meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le
-Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet
-où se tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des
-livres, un ameublement simple mais commode, et seulement arrangé pour
-rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n'était
-point encore dans son cabinet lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il
-se promenait avec anxiété dans son appartement; il y remarquait dans
-chaque détail un mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable
-dans les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de la
-société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.
-
-Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, mais
-toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées
-antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était
-noble et facile; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de
-ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle
-fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le
-comte d'Erfeuil, en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût
-repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald; et l'on
-put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un
-effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d'une voix émue,
-comme s'il lui eût retracé de touchants souvenirs.
-
-Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins de grâce
-sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en relevant sa
-couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l'admiration
-qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu'elle ne
-lui parlait pas en anglais. «Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger
-qu'hier?--Non, assurément, lui répondit Corinne; mais, quand on a comme
-moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes,
-l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments que l'on doit
-exprimer.--Sûrement, dit Oswald, l'anglais est votre langue habituelle,
-celle que vous parlez à vos amis, celle...--Je suis Italienne,
-interrompit Corinne; pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je
-retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos
-compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes ni
-contents de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais.
-Un peu d'indulgence nous suffit de la part des étrangers; et comme il
-nous est refusé depuis longtemps d'être une nation, nous avons le grand
-tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est
-pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous
-verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur
-antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître
-dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais
-pas toujours; l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle en
-soupirant, pour vivre en Italie.»
-
-Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu'elle
-l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues qu'il n'entendait
-pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce parlez français; vous en êtes
-vraiment digne.» Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler
-français très-purement, très-facilement, mais avec l'accent anglais.
-Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le
-comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu que ce fût
-avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse consistait dans la
-forme et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette
-singularité. Elle fut d'abord un peu troublée de cette interrogation
-subite; puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil:
-«Apparemment, monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il
-renouvela ses questions en riant, mais avec instance. Corinne
-s'embarrassa toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre ans,
-monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux
-qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi, ne m'ont interrogée
-sur ma destinée; ils ont compris d'abord qu'il m'était pénible d'en
-parler.» Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d'Erfeuil;
-mais Corinne eut peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être
-très-lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en
-rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à son ami, et
-elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire.
-
-Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs Romains de
-ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient des hommes d'un esprit aimable
-et gai, très-bienveillants dans leurs formes, et si facilement animés
-par la conversation des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur
-parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti.
-L'indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni
-souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart d'entre
-eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles
-que la nature leur a données; mais ils jouissent avec transport de ce
-qui leur vient sans peine.
-
-Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait le
-ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait avec
-l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de
-bonté: on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en
-toute chose c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au
-contraire, a presque toujours de la bonhomie.
-
-Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce qui lui était
-toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était
-attachée au souvenir d'une femme française très-aimable et
-très-spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien: sa
-conversation était un mélange de tous les genres d'esprit;
-l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse
-des idées et la profondeur des sentiments, enfin tous les charmes de la
-vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela
-ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères.
-Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il
-ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que
-possédait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualités
-presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité; si c'était à
-force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement,
-qu'elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à
-la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus
-étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie
-d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais il y avait dans
-cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de
-respect que la réserve la plus sévère.
-
-Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous les
-Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui
-s'exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus
-assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient répandait comme un air
-de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d'être
-aimée; mais heureuse comme on l'est de vivre dans un climat doux,
-d'entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions
-agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se peignait
-point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus
-vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence; sa présence
-animait Corinne, et lui inspirait le désir d'être aimable. Cependant
-elle s'arrêtait quelquefois dans les moments où sa conversation était la
-plus brillante, étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il
-l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises
-lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une femme.
-
-Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler
-alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui convenait aux femmes;
-mais il se demandait si l'on pouvait être aimé d'elle, s'il était
-possible de concentrer en soi seul tant de rayons; enfin, il était à la
-fois ébloui et troublé; et, bien qu'à son départ elle l'eût invité
-très-poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans
-aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui
-l'entraînait.
-
-Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur fatale des
-premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette
-comparaison; car c'était l'art, et un art perfide, qui l'avait subjugué,
-tandis qu'on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme
-tenait-il de la magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou
-Sapho? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si
-brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au moins on
-sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt le ciel même
-qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi
-incapable d'imiter que son caractère de feindre. «O mon père! disait
-Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?»
-
-
-CHAPITRE II
-
-Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil;
-et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille chez Corinne, il lui
-dit: «Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu.--Et pourquoi?
-reprit Oswald.--Parce que j'ai acquis hier la certitude que vous
-l'intéressez vivement.--Encore de la légèreté! interrompit lord Nelvil;
-ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?--Vous appelez
-légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude de mes observations.
-Ai-je moins de raison parce que j'ai raison plus vite? Vous étiez tous
-faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l'homme
-avait cinq siècles de vie: on nous en a retranché au moins quatre, je
-vous en avertis.--Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides,
-que vous ont-elles fait découvrir?--Que Corinne vous aime. Hier, je suis
-arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien reçu; mais ses yeux
-étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a
-essayé un moment de parler d'autre chose; mais, comme c'est une personne
-très-vive et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement
-pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé, vous ne m'en
-voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre;
-mais je vous épargne d'ailleurs tous les éloges que j'ai faits de vous.
-
-«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une personne qui
-lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?--De son père, madame, lui
-ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an qu'il l'a perdu; et comme la loi
-de la nature nous oblige tous à survivre à nos parents, j'imagine que
-quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde
-mélancolie.--Oh! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des
-douleurs en apparence semblables soient les mêmes pour tous les hommes.
-Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la
-règle commune, et je suis bien tentée de le croire.» Sa voix était
-très-douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots.--Est-ce
-là, reprit Oswald, toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?--En
-vérité, reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour
-être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux:
-j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est
-arrivé, et il a raconté toute votre histoire d'Ancône, sans savoir que
-c'était vous dont il parlait: il l'a racontée avec beaucoup de feu et
-d'imagination, autant que j'en puis juger, grâce aux deux leçons
-d'italien que j'ai prises; mais il y a tant de mots français dans les
-langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans
-les savoir. D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué ce
-que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation de son
-coeur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot; quand elle
-demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle,
-qu'il était bien facile de juger combien elle craignait qu'un autre nom
-que le vôtre ne fût prononcé.
-
-«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet Anglais; et
-Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s'écria: «N'est-il pas
-vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?--Oui, madame, lui répondis-je,
-c'est lui.» Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré
-pendant l'histoire; qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus
-attendrissant que le récit même?--Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil;
-ah! que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les
-yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate; il se
-hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil ne troublât
-sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure d'Ancône mérite d'être
-racontée, dit Oswald, c'est à vous aussi, mon cher comte, que l'honneur
-en appartient.--On a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant,
-d'un Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais
-personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit. La
-belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de
-nous deux; vous ne le serez pas davantage, peut-être même lui ferez-vous
-plus de chagrin que je ne lui en aurais fait; mais les femmes aiment la
-peine, pourvu qu'elle soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.»
-Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui
-dire? il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement
-pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y intéressait
-plus; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi
-vite que lui-même.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau; il
-pensa qu'il était peut-être attendu. Quel enchantement que cette
-première lueur d'intelligence avec ce qu'on aime! Avant que le souvenir
-entre en partage avec l'espérance, avant que les paroles aient exprimé
-les sentiments, avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on
-éprouve, il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne
-sais quel mystère d'imagination, plus passager que le bonheur même, mais
-plus céleste encore que lui. Oswald, en entrant Il vit qu'elle était
-seule, et il en éprouva presque de la peine: il aurait voulu l'observer
-longtemps au milieu du monde; il aurait souhaité d'être assuré, de
-quelque manière, de sa préférence, avant de se trouver tout à coup
-engagé dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si,
-comme il en était certain, il se montrait embarrassé, et froid par
-embarras.
-
-Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald, ou qu'une
-disposition semblable produisît en elle le désir d'animer la
-conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta de demander à lord
-Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments de Rome. «Non, répondit
-Oswald.--Qu'avez-vous donc fait hier? reprit Corinne en souriant.--J'ai
-passé la journée chez moi, dit Oswald: depuis que je suis à Rome, je
-n'ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul.» Corinne voulut lui
-parler de sa conduite à Ancône; elle commença par ces mots: «Hier, j'ai
-appris...» puis elle s'arrêta, et dit: «Je vous parlerai de cela quand
-il viendra du monde.» Lord Nelvil avait une dignité dans les manières
-qui intimidait Corinne; et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant
-sa noble conduite, de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle en
-aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément
-touché de la réserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle
-trahissait, sans y penser, les motifs de cette réserve; mais plus il
-était troublé, moins il pouvait exprimer ce qu'il éprouvait.
-
-Il se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre, puis il sentit
-que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement; et, plus déconcerté que
-jamais, il revint à sa place sans rien dire. Corinne avait en
-conversation plus d'assurance qu'Oswald; néanmoins l'embarras qu'il
-témoignait était partagé par elle; et dans sa distraction, cherchant une
-contenance, elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté
-d'elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons
-harmonieux, en accroissant l'émotion d'Oswald, semblaient lui inspirer
-un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé regarder Corinne: eh! qui
-pouvait la regarder sans être frappé de l'inspiration divine qui se
-peignait dans ses yeux? Et, rassuré au même instant par l'expression de
-bonté qui voilait l'éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il
-parler, lorsque le prince Castel-Forte entra.
-
-Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne; mais il
-avait l'habitude de dissimuler ses impressions: cette habitude, qui se
-trouve souvent réunie, chez les Italiens, avec une grande véhémence de
-sentiments, était plutôt en lui le résultat de l'indolence et de la
-douceur naturelle. Il était résigné à n'être pas le premier objet des
-affections de Corinne; il n'était plus jeune; il avait beaucoup
-d'esprit, un grand goût pour les arts, une imagination aussi animée
-qu'il le fallait pour diversifier la vie sans l'agiter, et un tel besoin
-de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fût mariée,
-il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les jours chez
-elle, comme de coutume; et, à cette condition, il n'eût pas été
-très-malheureux de la voir liée à un autre. Les chagrins du coeur, en
-Italie, ne sont point compliqués par les peines de la vanité; de manière
-que l'on y rencontre, ou des hommes assez passionnés pour poignarder
-leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre
-volontiers le second rang auprès d'une femme dont l'entretien leur est
-agréable; mais l'on n'en trouverait guère qui, par la crainte de passer
-pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation quelconque qui
-leur plairait: l'empire de la société sur l'amour-propre est presque nul
-dans ce pays.
-
-Le comte d'Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les soirs chez
-Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur le talent
-d'improviser, que Corinne avait si glorieusement montré au Capitole, et
-l'on en vint à lui demander à elle-même ce qu'elle en pensait. «C'est
-une chose si rare, dit le prince Castel-Forte, de trouver une personne à
-la fois susceptible d'enthousiasme et d'analyse, douée comme un artiste,
-et capable de s'observer elle-même, qu'il faut la conjurer de nous
-révéler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son génie.--Ce talent
-d'improviser, reprit Corinne, n'est pas plus extraordinaire dans les
-langues du Midi que l'éloquence de la tribune, ou la vivacité brillante
-de la conversation, dans les autres langues. Je dirai même que
-malheureusement il est chez nous plus facile de faire des vers à
-l'improviste que de bien parler en prose. Le langage de la poésie
-diffère tellement de celui de la prose, que, dès les premiers vers,
-l'attention est commandée par les expressions mêmes, qui placent pour
-ainsi dire le poëte à distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement à
-la douceur de l'italien, mais bien plutôt à la vibration forte et
-prononcée de ses syllabes sonores, qu'il faut attribuer l'empire de la
-poésie parmi nous. L'italien a un charme musical qui fait trouver du
-plaisir dans le son des mots, presque indépendamment des idées; ces
-mots, d'ailleurs, ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils
-peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts
-et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux et coloré. Il
-est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des
-paroles, sans profondeur dans les pensées et sans nouveauté dans les
-images. La poésie, comme tous les beaux-arts, captive autant les
-sensations que l'intelligence. J'ose dire cependant que je n'ai jamais
-improvisé sans qu'une émotion vraie, ou une idée que je croyais
-nouvelle, m'ait animée; j'espère donc que je me suis un peu moins fiée
-que les autres à notre langue enchanteresse. Elle peut, pour ainsi dire,
-préluder au hasard, et donner encore un vif plaisir, seulement par le
-charme du rhythme et de l'harmonie.
-
---Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, que le talent
-d'improviser fait du tort à notre littérature? Je le croyais aussi avant
-de vous avoir entendue, mais vous m'avez fait entièrement revenir de
-cette opinion.--J'ai dit, reprit Corinne, qu'il résultait de cette
-facilité, de cette abondance littéraire, une très-grande quantité de
-poésies communes; mais je suis bien aise que cette fécondité existe en
-Italie, comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille
-productions superflues. Cette libéralité de la nature m'enorgueillit.
-J'aime surtout l'improvisation dans les gens du peuple; elle nous fait
-voir leur imagination, qui est cachée partout ailleurs, et ne se
-développe que parmi nous. Elle donne quelque chose de poétique aux
-derniers rangs de la société, et nous épargne le dégoût qu'on ne peut
-s'empêcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos
-Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur
-adressent dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitations, et leur
-disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du
-ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes, comme le vent sur
-les harpes éoliennes, et que la poésie, comme les accords, est l'écho de
-la nature. Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent
-d'improviser, c'est que ce talent serait presque impossible dans une
-société disposée à la moquerie; il faut, passez-moi cette expression, il
-faut la bonhomie du Midi, ou plutôt des pays où l'on aime à s'amuser
-sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poëtes se
-risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait
-pour ôter la présence d'esprit nécessaire à une composition subite et
-non interrompue; il faut que les auditeurs s'animent avec vous, et que
-leurs applaudissements vous inspirent.
-
---Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald, qui jusqu'alors
-avait gardé le silence sans avoir un moment cessé de regarder
-Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous la préférence? Est-ce
-à celles qui sont l'ouvrage de la réflexion, ou de l'inspiration
-instantanée?--Milord, répondit Corinne avec un regard qui exprimait et
-beaucoup d'intérêt et le sentiment plus délicat encore d'une
-considération respectueuse, ce serait vous que j'en ferais juge; mais si
-vous me demandez d'examiner moi-même ce que je pense à cet égard, je
-dirai que l'improvisation est pour moi comme une conversation animée. Je
-ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet; je m'abandonne à
-l'impression que produit sur moi l'intérêt de ceux qui m'écoutent, et
-c'est à mes amis que je dois, surtout en ce genre, la plus grande partie
-de mon talent. Quelquefois l'intérêt passionné que m'inspire un
-entretien où l'on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent
-l'existence morale de l'homme, sa destinée, son but, ses devoirs, ses
-affections; quelquefois cet intérêt m'élève au-dessus de mes forces, me
-fait découvrir dans la nature, dans mon propre coeur, des vérités
-audacieuses, des expressions pleines de vie, que la réflexion solitaire
-n'aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme
-surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que
-moi-même; souvent il m'arrive de quitter le rhythme de la poésie, et
-d'exprimer ma pensée en prose; quelquefois je cite les plus beaux vers
-des diverses langues qui me sont connues. Ils sont à moi, ces vers
-divins dont mon âme s'est pénétrée. Quelquefois aussi j'achève sur ma
-lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentiments
-et les pensées qui échappent à mes paroles. Enfin je me sens poëte, non
-pas seulement quand un heureux choix de rimes et de syllabes
-harmonieuses, quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs,
-mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut l'égoïsme
-et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile:
-c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poëte lorsque j'admire,
-lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentiments personnels,
-non pour ma propre cause, mais pour la dignité de l'espèce humaine et la
-gloire du monde.»
-
-Corinne s'aperçut alors que la conversation l'avait entraînée; elle en
-rougit un peu; et, se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit: «Vous le
-voyez, je ne puis approcher d'aucun des sujets qui me touchent, sans
-éprouver cette sorte d'ébranlement qui est la source de la beauté idéale
-dans les arts, de la religion dans les âmes solitaires, de la générosité
-dans les héros, du désintéressement parmi les hommes; pardonnez-le-moi,
-milord, bien qu'une telle femme ne ressemble guère à celles que l'on
-approuve dans votre pays.--Qui pourrait vous ressembler? reprit lord
-Nelvil; et peut-on faire des lois pour une personne unique?»
-
-Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement, bien qu'il
-n'eût pas entendu tout ce que disait Corinne; mais ses gestes, le son de
-sa voix, sa manière de prononcer, le charmaient, et c'était la première
-fois qu'une grâce qui n'était pas française avait agi sur lui. Mais, à
-la vérité, le grand succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la
-voie de ce qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en
-l'admirant, la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des
-autres.
-
-Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s'en allant: «Convenez, mon
-cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mérite en ne faisant pas ma cour
-à une aussi charmante personne.--Mais, répondit lord Nelvil, il me
-semble qu'on dit généralement qu'il n'est pas facile de lui plaire.--On
-le dit, reprit le comte d'Erfeuil, mais j'ai de la peine à le croire.
-Une femme seule, indépendante, et qui mène à peu près la vie d'un
-artiste, ne doit pas être difficile à captiver.» Lord Nelvil fut blessé
-de cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût pas,
-soit qu'il voulût suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi:
-
-«Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à la vertu
-d'une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de Corinne qu'à toute
-autre. Elle a certainement mille fois plus d'expression dans le regard,
-de vivacité dans les démonstrations, qu'il n'en faudrait chez vous, et
-même chez nous, pour faire douter de la sévérité d'une femme; mais,
-c'est une personne d'un esprit si supérieur, d'une instruction si
-profonde, d'un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les
-femmes ne peuvent s'appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je la
-trouve imposante, malgré son naturel et le _laisser-aller_ de sa
-conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous,
-dire quelques mots au hasard pour mon compte: c'était de ces mots qui
-deviennent ce qu'ils peuvent; si on les écoute, à la bonne heure; si on
-ne les écoute pas, à la bonne heure encore; et Corinne m'a regardé
-froidement, d'une manière qui m'a tout à fait troublé. C'est pourtant
-singulier d'être timide avec une Italienne, un artiste, un poëte, enfin
-tout ce qui doit mettre à l'aise.--Son nom est inconnu, reprit lord
-Nelvil, mais ses manières doivent le faire croire illustre.--Ah! c'est
-dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est d'usage de cacher le
-plus beau; mais dans le monde réel on dit tout ce qui nous fait honneur,
-et même un peu plus que tout.--Oui, interrompit Oswald, dans quelques
-sociétés où l'on ne songe qu'à l'effet que l'on produit les uns sur les
-autres; mais là où l'existence est intérieure, il peut y avoir des
-mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans les
-sentiments; et celui-là seulement qui voudrait épouser Corinne pourrait
-savoir...--Épouser Corinne! interrompit le comte d'Erfeuil en riant aux
-éclats; oh! cette idée-là ne me serait jamais venue! Croyez-moi, mon
-cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient
-réparables; mais, pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les
-convenances. Je vous parais frivole; eh bien, néanmoins, je parie que
-dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous.--Je le
-crois aussi,» répondit lord Nelvil; et il n'ajouta pas un mot de plus.
-
-En effet, pouvait-il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent beaucoup
-d'égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme ne peut jamais conduire
-aux fautes de sentiment, à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie
-presque toujours aux autres? Les hommes frivoles sont très-capables de
-devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts; car dans
-tout ce qui s'appelle la science politique de la vie privée, comme de la
-vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu'on n'a
-pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme, absence
-d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit combiné avec ce
-trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c'est-à-dire la
-fortune et le rang, s'acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les
-plaisanteries du comte d'Erfeuil cependant avaient fait de la peine à
-lord Nelvil. Il les blâmait, mais il se les rappelait d'une manière
-importune.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME
-
-ROME
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Quinze jours se passèrent, pendant lesquels lord Nelvil se consacra tout
-entier à la société de Corinne. Il ne sortait de chez lui que pour se
-rendre chez elle; il ne voyait rien, il ne cherchait rien qu'elle; et
-sans lui parler jamais de son sentiment, il l'en faisait jouir à tous
-les moments du jour. Elle était accoutumée aux hommages vifs et
-flatteurs des Italiens; mais la dignité des manières d'Oswald, son
-apparente froideur, et sa sensibilité, qui se trahissait malgré lui,
-exerçaient sur l'imagination une bien plus grande puissance. Jamais il
-ne racontait une action généreuse, jamais il ne parlait d'un malheur,
-sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours il cherchait à
-cacher son émotion. Il inspirait à Corinne un sentiment de respect
-qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps. Aucun esprit, quelque
-distingué qu'il fût, ne pouvait l'étonner; mais l'élévation et la
-dignité du caractère agissaient profondément sur elle. Lord Nelvil
-joignait à ces qualités une noblesse dans les expressions, une élégance
-dans les moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la
-négligence et la familiarité de la plupart des grands seigneurs romains.
-
-Bien que les goûts d'Oswald fussent, à quelques égards, différents de
-ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement d'une façon
-merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions de Corinne avec une
-sagacité parfaite, et Corinne découvrait, à la plus légère altération du
-visage de lord Nelvil, ce qui se passait en lui. Habituée aux
-démonstrations orageuses de la passion des Italiens, cet attachement
-timide et fier, ce sentiment prouvé sans cesse et jamais avoué,
-répandait sur sa vie un intérêt tout à fait nouveau. Elle se sentait
-comme environnée d'une atmosphère plus douce et plus pure, et chaque
-instant de la journée lui causait un sentiment de bonheur qu'elle aimait
-à goûter, sans vouloir s'en rendre compte.
-
-Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle, il était triste, elle
-lui en demanda la cause. «Cet Écossais, lui dit-il, va nous enlever
-votre affection, et qui sait même s'il ne vous emmènera pas loin de
-nous!» Corinne garda quelques instants le silence, puis répondit: «Je
-vous atteste qu'il ne m'a point dit qu'il m'aimât.--Vous le croyez
-néanmoins, répondit le prince Castel-Forte; il vous parle par sa vie, et
-son silence même est un habile moyen de vous intéresser. Que peut-on
-vous dire en effet que vous n'ayez pas entendu! quelle est la louange
-qu'on ne vous ait pas offerte! quel est l'hommage auquel vous ne soyez
-pas accoutumée! mais il y a quelque chose de contenu, de voilé dans le
-caractère de lord Nelvil, qui ne vous permettra jamais de le juger
-entièrement comme vous nous jugez. Vous êtes la personne du monde la
-plus facile à connaître; mais c'est précisément parce que vous vous
-montrez volontiers telle que vous êtes, que la réserve et le mystère
-vous plaisent et vous dominent. L'inconnu, quel qu'il soit, a plus
-d'ascendant sur vous que tous les sentiments qu'on vous témoigne.»
-Corinne sourit. «Vous croyez donc, cher prince, lui dit-elle, que mon
-coeur est ingrat et mon imagination capricieuse? Il me semble cependant
-que lord Nelvil possède et laisse voir des qualités assez remarquables
-pour que je ne puisse pas me flatter de les avoir découvertes.--C'est,
-j'en conviens, répondit le prince Castel-Forte, un homme fier, généreux,
-spirituel, sensible même, et surtout mélancolique; mais je me trompe
-fort, ou ses goûts n'ont pas le moindre rapport avec les vôtres. Vous ne
-vous en apercevrez pas tant qu'il sera sous le charme de votre présence;
-mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s'il était loin de vous. Les
-obstacles le fatigueraient; son âme a contracté, par les chagrins qu'il
-a éprouvés, une sorte de découragement qui doit nuire à l'énergie de ses
-résolutions; et vous savez d'ailleurs combien les Anglais en général
-sont asservis aux moeurs et aux habitudes de leur pays.»
-
-A ces mots, Corinne se tut et soupira. Des réflexions pénibles sur les
-premiers événements de sa vie se retracèrent à sa pensée, mais le soir
-elle revit Oswald plus occupé d'elle que jamais; et tout ce qui resta
-dans son esprit de la conversation du prince Castel-Forte, ce fut le
-désir de fixer lord Nelvil en Italie, en lui faisant aimer les beautés
-de tout genre dont ce pays est doué. C'est dans cette intention qu'elle
-lui écrivit la lettre suivante. La liberté du genre de vie qu'on mène à
-Rome excusait cette démarche; et Corinne en particulier, bien qu'on pût
-lui reprocher tant de franchise et d'entraînement dans le caractère,
-savait conserver beaucoup de dignité dans l'indépendance et de modestie
-dans la vivacité.
-
-
- CORINNE A LORD NELVIL.
-
- «Ce 15 décembre 1794.
-
- «Je ne sais, milord, si vous me trouverez trop de confiance en
- moi-même, ou si vous rendrez justice aux motifs qui peuvent excuser
- cette confiance. Hier, je vous ai entendu dire que vous n'aviez point
- encore voyagé dans Rome, que vous ne connaissiez ni les chefs-d'oeuvre
- de nos beaux-arts, ni les ruines antiques qui nous apprennent
- l'histoire par l'imagination et le sentiment, et j'ai conçu l'idée
- d'oser me proposer pour guide dans ces courses à travers les siècles.
-
- «Sans doute Rome présenterait aisément un grand nombre de savants dont
- l'érudition profonde pourrait vous être bien plus utile; mais si je
- puis réussir à vous faire aimer ce séjour, vers lequel je me suis
- toujours sentie si impérieusement attirée, vos propres études
- achèveront ce que mon imparfaite esquisse aura commencé.
-
- «Beaucoup d'étrangers viennent à Rome comme ils iraient à Londres,
- comme ils iraient à Paris, pour chercher les distractions d'une grande
- ville; et si l'on osait avouer qu'on s'est ennuyé à Rome, je crois que
- la plupart l'avoueraient mais il est également vrai qu'on peut y
- découvrir un charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous,
- milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu?
-
- «Sans doute il faut oublier ici tous les intérêts politiques du monde;
- mais lorsque ces intérêts ne sont pas unis à des devoirs ou à des
- sentiments sacrés, ils refroidissent le coeur. Il faut aussi renoncer
- à ce qu'on appellerait ailleurs les plaisirs de la société; mais ces
- plaisirs, presque toujours, flétrissent l'imagination. L'on jouit à
- Rome d'une existence tout à la fois solitaire et animée, qui développe
- librement en nous-mêmes tout ce que le ciel y a mis. Je le répète,
- milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie, qui me fait désirer de
- la faire aimer d'un homme tel que vous, et ne jugez point avec la
- sévérité anglaise les témoignages de bienveillance qu'une Italienne
- croit pouvoir donner sans rien perdre à ses yeux, ni aux vôtres.
-
- «CORINNE.»
-
-En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement heureux en
-recevant cette lettre; il entrevit un avenir confus de jouissances et de
-bonheur; l'imagination, l'amour, l'enthousiasme, tout ce qu'il y a de
-divin dans l'âme de l'homme, lui parut réuni dans le projet enchanteur
-de voir Rome avec Corinne. Cette fois il ne réfléchit pas; cette fois il
-sortit à l'instant même pour aller voir Corinne; et, dans la route, il
-regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie légèrement.
-Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages de l'espérance;
-son coeur, depuis longtemps opprimé par la tristesse, battait et
-tressaillait de joie; il craignait bien qu'une si heureuse disposition
-ne pût durer, mais l'idée même qu'elle était passagère donnait à cette
-fièvre de bonheur plus de force et d'activité.
-
-«Vous voilà? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil; ah! merci.» Et
-elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima ses lèvres avec une
-vive tendresse et ne sentit pas dans ce moment cette timidité souffrante
-qui se mêlait souvent à ses impressions les plus agréables, et lui
-donnait quelquefois, avec les personnes qu'il aimait le mieux, des
-sentiments amers et pénibles. L'intimité avait commencé entre Oswald et
-Corinne depuis qu'ils s'étaient quittés; c'était la lettre de Corinne
-qui l'avait établie; ils étaient contents tous les deux, et ressentaient
-l'un pour l'autre une tendre reconnaissance.
-
-«C'est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai le Panthéon et
-Saint-Pierre: j'avais bien quelque espoir, ajouta-t-elle en souriant,
-que vous accepteriez le voyage de Rome avec moi; aussi mes chevaux sont
-prêts. Je vous ai attendu; vous êtes arrivé, tout est bien,
-partons.--Étonnante personne! dit Oswald; qui donc êtes-vous? où
-avez-vous pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir s'exclure:
-sensibilité, gaieté, profondeur, grâce, abandon, modestie? Êtes-vous une
-illusion? êtes-vous un bonheur surnaturel pour la vie de celui qui vous
-rencontre?--Ah! si j'ai le pouvoir de faire quelque bien, reprit
-Corinne, vous ne devez pas croire que jamais j'y renonce.--Prenez garde,
-reprit Oswald en saisissant la main de Corinne avec émotion, prenez
-garde à ce bien que vous voulez me faire. Depuis près de deux ans une
-main de fer serre mon coeur; si votre douce présence m'a donné quelque
-relâche, si je respire près de vous, que deviendrai-je quand il faudra
-rentrer dans mon sort? que deviendrai-je?...--Laissons au temps,
-laissons au hasard, interrompit Corinne, à décider si cette impression
-d'un jour que j'ai produite sur vous durera plus qu'un jour. Si nos âmes
-s'entendent, notre affection mutuelle ne sera point passagère. Quoi
-qu'il en soit, allons admirer ensemble tout ce qui peut élever notre
-esprit et nos sentiments; nous goûterons toujours ainsi quelques moments
-de bonheur.» En achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la
-suivit, étonné de sa réponse. Il lui sembla qu'elle admettait la
-possibilité d'un demi-sentiment, d'un attrait momentané. Enfin il crut
-entrevoir de la légèreté dans la manière dont elle s'était exprimée, et
-il en fut blessé.
-
-Il se plaça sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui, devinant sa
-pensée, lui dit: «Je ne crois pas que le coeur soit ainsi fait, que l'on
-éprouve toujours ou point d'amour, ou la passion la plus invincible. Il
-y a des commencements de sentiment qu'un examen plus approfondi peut
-dissiper. On se flatte, on se détrompe, et l'enthousiasme même dont on
-est susceptible, s'il rend l'enchantement plus rapide, peut faire aussi
-que le refroidissement soit plus prompt.--Vous avez beaucoup réfléchi
-sur le sentiment, madame, dit Oswald avec amertume. Corinne rougit à ce
-mot, et se tut quelques instants; puis, reprenant la parole avec un
-mélange assez frappant de franchise et de dignité: «Je ne crois pas,
-dit-elle, qu'une femme sensible soit jamais arrivée jusqu'à vingt-six
-ans sans avoir connu l'illusion de l'amour; mais si n'avoir jamais été
-heureuse, si n'avoir jamais rencontré l'objet qui pouvait mériter toutes
-les affections de son coeur est un titre à l'intérêt, j'ai droit au
-vôtre.» Ces paroles, et l'accent avec lequel Corinne les prononça,
-dissipèrent un peu le nuage qui s'était élevé dans l'âme de lord Nelvil;
-néanmoins il se dit en lui-même: «C'est la plus séduisante des femmes,
-mais c'est une Italienne; et ce n'est pas ce coeur timide, innocent, à
-lui-même inconnu, que possède sans doute la jeune Anglaise à laquelle
-mon père me destinait.»
-
-Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille du meilleur
-ami du père de lord Nelvil; mais elle était trop enfant lorsqu'Oswald
-quitta l'Angleterre, pour qu'il pût l'épouser, ni même prévoir ce
-qu'elle serait un jour.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle
-aujourd'hui _Sainte-Marie de la Rotonde_. Partout, en Italie, le
-catholicisme a hérité du paganisme; mais le Panthéon est le seul temple
-antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse
-remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens et
-le caractère particulier de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent
-sur la place du Panthéon pour admirer le portique de ce temple et les
-colonnes qui le soutiennent.
-
-Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était construit de
-manière qu'il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'est. «L'église
-Saint-Pierre, dit-elle, produira sur vous un effet tout différent; vous
-la croirez d'abord moins vaste qu'elle ne l'est en réalité. L'illusion
-si favorable au Panthéon vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus
-d'espace entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais
-surtout de ce que l'on n'y aperçoit presque point d'ornements de détail,
-tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C'est ainsi que la poésie
-antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait à la pensée de
-l'auditeur à remplir les intervalles, à suppléer les développements: en
-tous genres, nous autres modernes, nous disons trop.
-
-«Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, le favori
-d'Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant ce maître eut la
-modestie de refuser la dédicace du temple, et Agrippa se vit obligé de
-le dédier à tous les dieux de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la
-terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon,
-sur lequel étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De chaque
-côté du portique, ces mêmes statues se retrouvaient sous une autre
-forme, et sur le frontispice du temple on lit encore: _Agrippa l'a
-consacré_. Auguste donna son nom à son siècle, parce qu'il a fait de ce
-siècle une époque de l'esprit humain. Les chefs-d'oeuvre en divers
-genres de ses contemporains formèrent pour ainsi dire les rayons de son
-auréole. Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient
-les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée.
-
-«Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il reste découvert
-presque comme il l'était autrefois. On dit que cette lumière qui venait
-d'en haut était l'emblème de la Divinité supérieure à toutes les
-divinités. Les païens ont toujours aimé les images symboliques. Il
-semble en effet que ce langage convient mieux à la religion que la
-parole. La pluie tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les
-rayons du soleil viennent éclairer les prières. Quelle sérénité! quel
-air de fête on remarque dans cet édifice! Les païens ont divinisé la
-vie, et les chrétiens ont divinisé la mort: tel est l'esprit des deux
-cultes; mais notre catholicisme romain est moins sombre cependant que ne
-l'était celui du Nord. Vous l'observerez quand nous serons à
-Saint-Pierre. Dans l'intérieur du sanctuaire du Panthéon sont les bustes
-de nos artistes les plus célèbres: ils décorent les niches où l'on avait
-placé les dieux des anciens. Comme, depuis la destruction de l'empire
-des Césars, nous n'avons presque jamais eu d'indépendance politique en
-Italie, on ne trouve point ici des hommes d'État ni de grands
-capitaines. C'est le génie de l'imagination qui fait notre seule gloire:
-mais ne trouvez-vous pas, milord, qu'un peuple qui honore ainsi les
-talents qu'il possède mériterait une plus noble destinée?--Je suis
-sévère pour les nations, répondit Oswald; je crois toujours qu'elles
-méritent leur sort, quel qu'il soit.--Cela est dur, reprit Corinne;
-peut-être, en vivant en Italie, éprouverez-vous un sentiment
-d'attendrissement sur ce beau pays que la nature semble avoir paré comme
-une victime; mais, du moins, souvenez-vous que notre plus chère
-espérance, à nous autres artistes, à nous autres amants de la gloire,
-c'est d'obtenir une place ici. J'ai déjà marqué la mienne, dit-elle en
-montrant une niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez
-pas dans cette même enceinte quand mon buste y sera placé? Alors...»
-Oswald l'interrompit vivement, et lui dit: «Resplendissante de jeunesse
-et de beauté, pouvez-vous parler ainsi à celui que le malheur et la
-souffrance font déjà pencher vers la tombe?--Ah! reprit Corinne, l'orage
-peut briser en un moment les fleurs qui tiennent encore la tête levée.
-Oswald, cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous pas heureux?
-pourquoi...--Ne m'interrogez jamais, reprit lord Nelvil; vous avez vos
-secrets, j'ai les miens; respectons mutuellement notre silence. Non,
-vous ne savez pas quelle émotion j'éprouverais s'il fallait raconter mes
-malheurs!» Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, étaient
-plus lents et ses regards plus rêveurs.
-
-Elle s'arrêta sous le portique. «Là, dit-elle à lord Nelvil, était une
-urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée maintenant à
-Saint-Jean-de-Latran; elle contenait les cendres d'Agrippa, qui furent
-placées au pied de la statue qu'il s'était élevée à lui-même. Les
-anciens mettaient tant de soin à adoucir l'idée de la destruction,
-qu'ils savaient en écarter ce qu'elle peut avoir de lugubre et
-d'effrayant. Il y avait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs
-tombeaux, que le contraste du néant, de la mort et des splendeurs de la
-vie s'y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l'espérance d'un
-autre monde était chez eux beaucoup moins vive que chez les chrétiens;
-les païens s'efforçaient de disputer à la mort le souvenir que nous
-déposons sans crainte dans le sein de l'Éternel.»
-
-Oswald soupira, et garda le silence. Les idées mélancoliques ont
-beaucoup de charmes tant qu'on n'a pas été soi-même profondément
-malheureux; mais quand la douleur, dans toute son âpreté, s'est emparée
-de l'âme, on n'entend plus, sans tressaillir, de certains mots qui jadis
-n'excitaient en nous que des rêveries plus ou moins douces.
-
-
-CHAPITRE III
-
-On passe, en allant à Saint-Pierre, sur le pont Saint-Ange; Corinne et
-lord Nelvil le traversèrent à pied. «C'est sur ce pont, dit Oswald,
-qu'en revenant du Capitole j'ai pour la première fois pensé, longtemps
-pensé à vous.--Je ne me flattais pas, reprit Corinne, que ce
-couronnement du Capitole me vaudrait un ami; mais cependant, en
-cherchant la gloire, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer. A
-quoi servirait-elle, du moins aux femmes, sans cet espoir?--Restons
-encore ici quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les
-siècles, peut valoir pour mon coeur ce lieu qui me rappelle le premier
-jour où je vous ai vue?--Je ne sais si je me trompe, reprit Corinne,
-mais il me semble qu'on se devient plus cher l'un à l'autre en admirant
-ensemble les monuments qui parlent à l'âme par une véritable grandeur.
-Les édifices de Rome ne sont ni froids ni muets; le génie les a créés,
-des événements mémorables les consacrent; peut-être même faut-il aimer,
-Oswald, aimer surtout un caractère tel que le vôtre, pour se complaire à
-sentir avec lui tout ce qu'il y a de noble et de beau dans
-l'univers.--Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant, mais en
-vous écoutant, je n'ai pas besoin d'autres merveilles.» Corinne le
-remercia par un sourire plein de charmes.
-
-En allant à Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent devant le château Saint-Ange.
-«Voilà, dit Corinne, l'un des édifices dont l'extérieur a le plus
-d'originalité; ce tombeau d'Adrien, changé en forteresse par les Goths,
-porte le caractère de sa première et de sa seconde destination. Bâti
-pour la mort, une impénétrable enceinte l'environne, et cependant les
-vivants y ont ajouté quelque chose d'hostile, par les fortifications
-extérieures, qui contrastent avec le silence et la noble inutilité d'un
-monument funéraire. On voit sur le sommet un ange de bronze avec son
-épée nue; et dans l'intérieur sont pratiquées des prisons très-cruelles.
-Tous les événements de l'histoire de Rome, depuis Adrien jusqu'à nos
-jours, sont liés à ce monument. Bélisaire s'y défendit contre les Goths,
-et, presque aussi barbare que ceux qui l'attaquaient, il lança contre
-ses ennemis les belles statues qui décoraient l'intérieur de l'édifice.
-Crescentius, Arnault de Brescia, Nicolas Rienzi, ces amis de la liberté
-romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs pour des espérances, se
-sont défendus longtemps dans le tombeau d'un empereur. J'aime ces
-pierres qui s'unissent à tant de faits illustres. J'aime ce luxe du
-maître du monde, un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand
-dans l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes les
-pompes terrestres, ne craint pas de s'occuper longtemps d'avance de sa
-mort. Des idées morales, des sentiments désintéressés remplissent l'âme,
-dès qu'elle sort de quelque manière des bornes de la vie.
-
-«C'est d'ici, continua Corinne, que l'on devrait apercevoir
-Saint-Pierre, et c'est jusqu'ici que les colonnes qui le précèdent
-devaient s'étendre: tel était le superbe plan de Michel-Ange; il
-espérait du moins qu'on l'achèverait après lui; mais les hommes de notre
-temps ne pensent plus à la postérité. Quand une fois on a tourné
-l'enthousiasme en ridicule, on a tout défait, excepté l'argent et le
-pouvoir.--C'est vous qui ferez renaître ce sentiment! s'écria lord
-Nelvil. Qui jamais éprouva le bonheur que je goûte? Rome montrée par
-vous, Rome interprétée par l'imagination et le génie, _Rome, qui est un
-monde animé par le sentiment, sans lequel le monde lui-même est un
-désert_. Ah! Corinne, que succédera-t-il à ces jours, plus heureux que
-mon sort et mon coeur ne le permettent? Corinne lui répondit avec
-douceur: «Toutes les affections sincères viennent du ciel, Oswald;
-pourquoi ne protégerait-il pas ce qu'il inspire? C'est à lui qu'il
-appartient de disposer de nous.»
-
-Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice le plus grand que les
-hommes aient jamais élevé; car les pyramides d'Égypte elles-mêmes lui
-sont inférieures en hauteur. «J'aurais peut-être dû vous faire voir, dit
-Corinne, le plus beau de nos édifices le dernier; mais ce n'est pas mon
-système. Il me semble que, pour se rendre sensible aux beaux-arts, il
-faut commencer par voir les objets qui inspirent une admiration vive et
-profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle pour ainsi dire une
-nouvelle sphère d'idées, et rend ensuite plus capable d'aimer et de
-juger tout ce qui, dans un ordre même inférieur, retrace cependant la
-première impression qu'on a reçue. Toutes ces gradations, ces manières
-prudentes et nuancées pour préparer les grands effets, ne sont point de
-mon goût. On n'arrive point au sublime par degrés; des distances
-infinies le séparent même de ce qui n'est que beau.» Oswald sentit une
-émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de Saint-Pierre.
-C'était la première fois que l'ouvrage des hommes produisait sur lui
-l'effet d'une merveille de la nature. C'est le seul travail de l'art,
-sur notre terre actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractérise
-les oeuvres immédiates de la création. Corinne jouissait de l'étonnement
-d'Oswald. «J'ai choisi, lui dit-elle, un jour où le soleil est dans tout
-son éclat pour vous faire voir ce monument. Je vous réserve un plaisir
-plus intime, plus religieux: c'est de le contempler au clair de la lune;
-mais il fallait d'abord vous faire assister à la plus brillante des
-fêtes, le génie de l'homme décoré par la magnificence de la nature.»
-
-La place de Saint-Pierre est entourée de colonnes, légères de loin, et
-massives de près. Le terrain, qui va toujours un peu en montant jusqu'au
-portique de l'église, ajoute encore à l'effet qu'elle produit. Un
-obélisque de quatre-vingts pieds de haut, qui paraît à peine élevé en
-présence de la coupole de Saint-Pierre, est au milieu de la place. La
-forme des obélisques elle seule a quelque chose qui plaît à
-l'imagination; leur sommet se perd dans les airs, et semble porter
-jusqu'au ciel une grande pensée de l'homme. Ce monument, qui vint
-d'Égypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a fait
-transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre; ce contemporain
-de tant de siècles, qui n'ont pu rien contre lui, inspire un sentiment
-de respect: l'homme se sent tellement passager, qu'il a toujours de
-l'émotion en présence de ce qui est immuable. A quelque distance, des
-deux côtés de l'obélisque, s'élèvent deux fontaines dont l'eau jaillit
-perpétuellement et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce
-murmure des ondes, qu'on a coutume d'entendre au milieu de la campagne,
-produit dans cette enceinte une sensation toute nouvelle; mais cette
-sensation est en harmonie avec celle que fait naître l'aspect d'un
-temple majestueux.
-
-La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine ou
-quelque objet existant dans la nature, réveillent dans notre âme des
-idées parfaitement claires et positives; mais un beau monument
-d'architecture n'a point, pour ainsi dire, de sens déterminé, et l'on
-est saisi, en le contemplant, par cette rêverie sans calcul et sans but
-qui mène si loin la pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces
-impressions vagues et profondes; il est uniforme comme l'édifice est
-régulier
-
- L'éternel mouvement et l'éternel repos[3]
-
-sont ainsi rapprochés l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout que le
-temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces sources
-jaillissantes qu'il n'ébranle ces immobiles pierres. Les eaux qui
-s'élancent en gerbe de ces fontaines sont si légères et si nuageuses,
-que, dans un beau jour, les rayons du soleil y produisent de petits
-arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs.
-
- [3] Vers de M. de Fontanes.
-
-«Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil comme il était
-déjà sous le portique de l'église; arrêtez-vous, avant de soulever le
-rideau qui couvre la porte du temple: votre coeur ne bat-il pas à
-l'approche de ce sanctuaire? et ne ressentez-vous pas, au moment
-d'entrer, tout ce que ferait éprouver l'attente d'un événement
-solennel?» Corinne elle-même souleva le rideau, et le retint pour
-laisser passer lord Nelvil; elle avait tant de grâce dans cette
-attitude, que le premier regard d'Oswald fut pour la considérer ainsi:
-il se plut même pendant quelques instants à ne rien observer qu'elle.
-Cependant il s'avança dans le temple, et l'impression qu'il reçut sous
-ces voûtes immenses fut si profonde et si religieuse, que le sentiment
-même de l'amour ne suffisait plus pour remplir en entier son âme. Il
-marchait lentement à côté de Corinne; l'un et l'autre se taisaient. Là
-tout commande le silence: le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune
-parole ne semble digne d'être ainsi répétée dans une demeure presque
-éternelle. La prière seule, l'accent du malheur, de quelque faible voix
-qu'il parte, émeut profondément dans ces vastes lieux. Et quand, sous
-ces dômes immenses, on entend de loin venir un vieillard dont les pas
-tremblants se traînent sur ces beaux marbres arrosés par tant de pleurs,
-l'on sent que l'homme est imposant par cette infirmité même de sa
-nature, qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le culte
-de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de
-l'homme sur la terre.
-
-Corinne interrompit la rêverie d'Oswald, et lui dit: «Vous avez vu des
-églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, vous avez dû remarquer
-qu'elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y
-avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples
-septentrionaux. Le nôtre parle à l'imagination par les objets
-extérieurs. Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon: «Je la
-placerai dans les airs.» Et en effet, Saint-Pierre est un temple posé
-sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques et du
-christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination l'intérieur de
-cet édifice. Je viens m'y promener souvent pour rendre à mon âme la
-sérénité qu'elle perd quelquefois. La vue d'un tel monument est comme
-une musique continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du
-bien quand vous vous en approchez; et certainement il faut mettre au
-nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience, le courage
-et le désintéressement des chefs de l'Église qui ont consacré cent
-cinquante années, tant d'argent et tant de travaux à l'achèvement d'un
-édifice dont ceux qui l'élevaient ne pouvaient se flatter de jouir.
-C'est un service rendu, même à la morale publique, que de faire don à
-une nation d'un monument qui est l'emblème de tant d'idées nobles et
-généreuses.--Oui, répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur,
-l'imagination et l'invention sont pleines de génie; mais la dignité de
-l'homme même, comment y est-elle défendue? Quelles institutions, quelle
-faiblesse dans la plupart des gouvernements d'Italie! et, quoiqu'ils
-soient si faibles, combien ils asservissent les esprits!--D'autres
-peuples, interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils
-ont de moins l'imagination qui fait rêver une autre destinée:
-
- _Servi siam, sì, ma servi ognor frementi._
-
-«_Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants_, dit
-Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d'âme dans
-nos beaux-arts, que peut-être un jour notre caractère égalera notre
-génie.
-
-«Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux, ces
-tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d'oeuvre de
-nos grands maîtres. Je n'examine jamais Saint-Pierre en détail, parce
-que je n'aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un
-peu l'impression de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument où
-les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain eux-mêmes paraissent des ornements
-superflus! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile
-contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons à lui, son printemps
-perpétuel, que l'atmosphère du dehors n'altère jamais. Une église
-souterraine est bâtie sous le parvis de ce temple, les papes et
-plusieurs souverains des pays étrangers y sont ensevelis: Christine,
-après son abdication; les Stuarts, depuis que leur dynastie est
-renversée. Rome depuis longtemps est l'asile des exilés du monde; Rome
-elle-même n'est-elle pas détrônée! son aspect console les rois
-dépouillés comme elle.
-
- _Cadono le città, cadono i regni,
- E l'uom, d'esser mortal par che si sdegni[4]!_
-
- [4] Les cités tombent, les empires disparaissent, et l'homme s'indigne
- d'être mortel.
-
-«Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l'autel, au milieu
-de la coupole; vous apercevrez à travers les grilles de fer l'église des
-morts qui est sous nos pieds, et, en relevant les yeux, vos regards
-atteindront à peine au sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant,
-même d'en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des
-abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au delà d'une certaine
-proportion cause à l'homme, à la créature bornée, un invincible effroi.
-Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l'inconnu; mais nous
-avons pour ainsi dire pratiqué notre obscurité habituelle, tandis que de
-nouveaux mystères nous épouvantent et mettent le trouble dans nos
-facultés.
-
-«Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses pierres en
-savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de
-Jupiter, dont on a fait un saint Pierre en lui mettant une auréole sur
-la tête. L'expression générale de ce temple caractérise parfaitement le
-mélange des dogmes sombres et des cérémonies brillantes; un fond de
-tristesse dans les idées, mais, dans l'application, la mollesse et la
-vivacité du Midi; des intentions sévères, mais des interprétations
-très-douces; la théologie chrétienne et les images du paganisme; enfin
-la réunion la plus admirable de l'éclat et de la majesté que l'homme
-peut donner à son culte envers la Divinité.
-
-«Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent
-point la mort sous un aspect redoutable. Ce n'est pas tout à fait comme
-les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux;
-mais la pensée est détournée de la contemplation d'un cercueil par les
-chefs-d'oeuvre du génie. Ils rappellent l'immortalité sur l'autel même
-de la mort; et l'imagination, animée par l'admiration qu'ils inspirent,
-ne sent pas, comme dans le Nord, le silence et le froid, immuables
-gardiens des sépulcres.--Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la
-tristesse environne la mort; et, même avant que nous fussions éclairés
-par les lumières du christianisme, notre mythologie ancienne, notre
-Ossian, ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants
-funèbres. Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je désirerais
-que votre beau ciel me fît ce genre de bien.--Ne croyez pas cependant,
-reprit Corinne, que notre caractère soit léger et notre esprit frivole.
-Il n'y a que la vanité qui rend frivole; l'indolence peut mettre
-quelques intervalles de sommeil ou d'oubli dans la vie, mais elle n'use
-ni ne flétrit le coeur; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de
-cet état par des passions plus profondes et plus terribles que celles
-des âmes habituellement actives.»
-
-En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s'approchaient de la porte
-de l'église. «Encore un dernier coup d'oeil vers ce sanctuaire immense,
-dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme l'homme est peu de chose en présence
-de la religion, alors même que nous sommes réduits à ne considérer que
-son emblème matériel! voyez quelle immobilité, quelle durée les mortels
-peuvent donner à leurs oeuvres, tandis qu'eux-mêmes ils passent si
-rapidement et ne survivent que par le génie! Ce temple est une image de
-l'infini; il n'y a point de terme aux sentiments qu'il fait naître, aux
-idées qu'il retrace, à l'immense quantité d'années qu'il rappelle à la
-réflexion, soit dans le passé, soit dans l'avenir; et quand on sort de
-son enceinte, il semble qu'on passe des pensées célestes aux intérêts du
-monde, et de l'éternité religieuse à l'air léger du temps.»
-
-Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors de l'église,
-que sur ses portes étaient représentées en bas-relief les Métamorphoses
-d'Ovide. «On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images du
-paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du
-génie portent toujours à l'âme une impression religieuse, et nous
-faisons hommage au culte chrétien de tous les chefs-d'oeuvre que les
-autres cultes ont inspirés.» Oswald sourit à cette explication.
-«Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans
-les sentiments des nations dont l'imagination est très-vive. Mais à
-demain; si vous le voulez, je vous mènerai au Capitole. J'ai, je
-l'espère, plusieurs courses à vous proposer encore; quand elles seront
-finies, est-ce que vous partirez? est-ce que... «Elle s'arrêta,
-craignant d'en avoir déjà trop dit. «Non, Corinne, reprit Oswald; non,
-je ne renoncerai point à cet éclair de bonheur que peut-être un ange
-tutélaire fait luire sur moi du haut du ciel.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de confiance et de
-sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient ensemble; ils
-commençaient à dire _nous_. Ah! qu'il est touchant, ce _nous_ prononcé
-par l'amour! quelle déclaration il contient, timidement et cependant
-vivement exprimée! «Nous allons donc au Capitole, dit Corinne.--Oui,
-nous y allons,» reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si
-simples, tant son accent avait de tendresse et de douceur! «C'est du
-haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que nous
-pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons
-toutes ensuite l'une après l'autre; il n'en est pas une qui ne conserve
-des traces de l'histoire.»
-
-Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait autrefois la
-voie Sacrée, ou la voie Triomphale. «Votre char a passé par là? dit
-Oswald à Corinne.--Oui, répondit-elle: cette poussière antique devait
-s'étonner de porter un tel char; mais depuis la république romaine, tant
-de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que le
-sentiment de respect qu'elle inspirait est bien affaibli.» Corinne se
-fit conduire ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entrée
-du Capitole ancien était par le Forum. «Je voudrais bien, dit Corinne,
-que cet escalier fût le même que monta Scipion lorsque, repoussant la
-calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grâce aux
-dieux des victoires qu'il avait remportées. Mais ce nouvel escalier,
-mais ce nouveau Capitole a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour
-recevoir le paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense
-de sénateur romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous
-n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignité
-cause toujours une sorte d'ébranlement, une sensation assez douce, mêlée
-de plaisir et de regret. Je demandai l'autre jour à une pauvre femme que
-je rencontrai, où elle demeurait: _A la Roche Tarpéienne_, me
-répondit-elle; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y
-étaient attachées, agit encore sur l'imagination.»
-
-Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux lions de basalte
-qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. Ils viennent d'Égypte; les
-sculpteurs égyptiens saisissaient avec bien plus de génie la figure des
-animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement
-paisibles, et leur genre de physionomie est la véritable image de la
-tranquillité dans la force.
-
- _A guisa di lion, quando si posa[5]._
-
-DANTE.
-
- [5] A la manière du lion quand il se repose.
-
-Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutilée, que les
-Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils donnaient ainsi le
-plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni tête ni
-pieds, mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés
-antiques. Au haut de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à
-ce qu'on croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux
-colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain, et la
-statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers
-souvenirs. Ainsi tout est là: les temps héroïques, représentés par les
-Dioscures; la république, par les lions; les guerres civiles, par
-Marius; et les beaux temps des empereurs, par Marc-Aurèle.
-
-En avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et à gauche deux
-églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter Férétrien et de
-Jupiter Capitolin. En avant du vestibule est une fontaine présidée par
-deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne
-prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est
-un des plaisirs de Rome que de dire: _Conduisez-moi sur les bords du
-Tibre; traversons le Tibre_. Il semble qu'en prononçant ces paroles on
-invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En allant au Capitole, du
-côté du Forum, on trouve à droite les prisons Mamertines. Ces prisons
-furent d'abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux
-criminels ordinaires. Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de
-beaucoup plus cruelles pour les criminels d'État, comme si ces criminels
-n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards puisqu'il peut y avoir
-de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de
-Catilina périrent dans ces prisons; on dit aussi que saint Pierre et
-saint Paul y ont été renfermés. De l'autre côté du Capitole est la roche
-Tarpéienne; au pied de cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital
-appelé l'_Hôpital de la Consolation_. Il semble que l'esprit sévère de
-l'antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans
-Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la
-réflexion.
-
-Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole,
-Corinne lui montra les sept collines; la ville de Rome, bornée d'abord
-au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius, qui renfermaient
-les sept collines, enfin aux murs d'Aurélien, qui servent encore
-aujourd'hui d'enceinte à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela
-les vers de Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles
-commencements dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin fut
-à lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais dans la suite le palais
-des empereurs remplit l'espace qui avait suffi pour une nation. Un poëte
-du temps de Néron fit à cette occasion cette épigramme[6]: _Rome ne sera
-bientôt plus qu'un palais. Allez à Véies, Romains, si toutefois ce
-palais n'occupe pas déjà Véies même._
-
- [6]
-
- Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites;
- Si non et Veios occupat ista domus.
-
-Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne l'étaient
-autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de _monts escarpés_. Rome
-moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les
-vallées qui séparaient les collines se sont presque comblées par le
-temps et par les ruines des édifices; mais, ce qui est plus singulier
-encore, un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles[7], et
-c'est presque une image des temps modernes que ces progrès, ou plutôt
-ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les
-vallées, effaçant, au moral comme au physique, toutes les belles
-inégalités produites par la nature.
-
- [7] Le monte Citorio et Testacio.
-
-Trois autres collines[8], non comprises dans les sept fameuses, donnent
-à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-être
-la seule ville qui, par elle-même, et dans sa propre enceinte, offre les
-plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de
-ruines et d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler
-Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant dans la
-perspective opposée.
-
- [8] Le Janicule, le monte Vaticano et le monte Mario.
-
-Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l'antique Rome
-du point élevé du Capitole où Corinne l'avait conduit. La lecture de
-l'histoire, les réflexions qu'elle excite, agissent moins sur notre âme
-que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations
-nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les
-ruines romaines, on croit aux antiques Romains comme si l'on avait vécu
-de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par l'étude; les
-souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immédiate et
-plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend pour ainsi
-dire témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de
-tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris;
-mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre
-lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées, un tombeau
-servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel
-mélange d'idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de
-découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est
-prosaïque dans l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et
-Rome, plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la
-misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne brisée, un
-bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible
-des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une
-puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se
-laisser de l'exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres.
-
-Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant de choses
-étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme.
-Quand l'univers, dans les derniers temps de Rome, était soumis à des
-maîtres sans gloire, on trouve des siècles entiers dont l'histoire peut
-à peine conserver quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre
-d'une ville alors très-circonscrite, et dont les habitants combattaient
-autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé, par les
-souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous les temps?
-Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux et libres,
-puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postérité!
-
-Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu'on ne trouvait à Rome que
-très-peu de débris des temps républicains. Les aqueducs, les canaux
-construits sous terre pour l'écoulement des eaux, étaient le seul luxe
-de la république et des rois qui l'ont précédée. Il ne nous reste d'elle
-que des édifices utiles: des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands
-hommes et quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement
-après la conquête de la Sicile que les Romains firent usage, pour la
-première fois, du marbre pour leurs monuments; mais il suffit de voir
-les lieux où de grandes actions se sont passées, pour éprouver une
-émotion indéfinissable. C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit
-attribuer la puissance religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en
-tout genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes et
-de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir sur l'imagination. Ce
-qui frappait les regards n'existe plus, mais le charme du souvenir y est
-resté.
-
-On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune d'où
-le peuple romain était gouverné par l'éloquence; on y trouve encore
-trois colonnes d'un temple élevé par Auguste en l'honneur de Jupiter
-Tonnant, lorsque la foudre tomba près de lui sans le frapper; un arc de
-triomphe à Septime Sévère, que le sénat lui éleva pour récompense de ses
-exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta étaient inscrits
-sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla eut assassiné Géta, il
-fit ôter son nom, et l'on voit encore la trace des lettres enlevées.
-Plus loin est un temple à Faustine, monument de la faiblesse aveugle de
-Marc-Aurèle; un temple de Vénus, qui, du temps de la république, était
-consacre à Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple dédié au
-Soleil et à la Lune, bâti par l'empereur Adrien, qui était jaloux
-d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr pour avoir blâmé
-les proportions de son édifice.
-
-De l'autre côté de la place, on voit les ruines de quelques monuments
-consacrés à des souvenirs plus nobles et plus purs: les colonnes d'un
-temple qu'on croit être celui de Jupiter Stator, de Jupiter qui
-empêchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis; une colonne,
-débris d'un temple de Jupiter Gardien, placée, dit-on, non loin de
-l'abîme où s'est précipité Curtius; des colonnes d'un temple élevé, les
-uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire: peut-être les
-peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et pensent-ils qu'il
-ne peut exister de véritable paix que quand ils ont soumis l'univers. A
-l'extrémité du mont Palatin s'élève un bel arc de triomphe dédié à
-Titus, pour la conquête de Jérusalem. On prétend que les juifs qui sont
-à Rome ne passent jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin
-qu'ils prennent, dit-on, pour l'éviter. Il est à souhaiter, pour
-l'honneur des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs
-ressouvenirs conviennent aux longs malheurs.
-
-Non loin de là est l'arc de Constantin, embelli de quelques bas-reliefs
-enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui voulaient décorer le
-monument consacré au _fondateur du repos_: c'est ainsi que Constantin
-fut appelé. Les arts, à cette époque, étaient déjà dans la décadence, et
-l'on dépouillait le passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes
-triomphales qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les hommes
-le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait sur leurs
-sommets une place destinée aux joueurs de flûte et de trompette, pour
-que le vainqueur, en passant, fût enivré tout à la fois par la musique
-et par la louange, et goûtât dans un même moment toutes les émotions les
-plus exaltées.
-
-En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple de la Paix,
-bâti par Vespasien; il était tellement orné de bronze et d'or dans
-l'intérieur, que, lorsqu'un incendie le consuma, des laves de métaux
-brûlants en découlèrent jusque dans le Forum. Enfin le Colisée, la plus
-belle ruine de Rome, termine la noble enceinte où comparaît toute
-l'histoire. Ce superbe édifice, dont les pierres seules, dépouillées de
-l'or et des marbres, subsistent encore, servit d'arène aux gladiateurs
-combattant contre les bêtes féroces. C'est ainsi qu'on amusait et
-trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors que les
-sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. L'on entrait par
-deux portes dans le Colisée: l'une qui était consacrée aux vainqueurs,
-l'autre par laquelle on emportait les morts[9]. Singulier mépris pour
-l'espèce humaine que de destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme
-au simple passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs,
-dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines portent avec
-elles un si beau caractère de magnificence et de génie, qu'on est tenté
-de se faire illusion sur la véritable grandeur, et d'accorder aux
-chefs-d'oeuvre de l'art l'admiration qui n'est due qu'aux monuments
-consacrés à des institutions généreuses.
-
- [9] _Sana vivaria, sandapilaria_.
-
-Oswald ne se laissait point aller à l'admiration qu'éprouvait Corinne en
-contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices s'élevant les uns
-sur les autres, ce mélange de pompe et de vétusté qui tout à la fois
-inspire le respect et l'attendrissement: il ne voyait dans ces lieux que
-le luxe du maître et le sang des esclaves, et se sentait prévenu contre
-les beaux-arts, qui ne s'inquiètent point du but, et prodiguent leurs
-dons, à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de combattre
-cette disposition. «Ne portez point, dit-elle à lord Nelvil, la rigueur
-de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des
-monuments d'Italie; ils rappellent, pour la plupart, je vous l'ai dit,
-plutôt la splendeur, l'élégance et le goût des formes antiques, que
-l'époque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas
-quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe
-gigantesque des monuments qui leur ont succédé? La dégradation même de
-ce peuple romain est imposante encore; son deuil de la liberté couvre le
-monde de merveilles, et le génie des beautés idéales cherche à consoler
-l'homme de la dignité réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains
-immenses, ouverts à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés
-orientales; ces cirques, destinés aux éléphants qui venaient combattre
-avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup un lac de ces
-arènes, où les galères luttaient à leur tour, où des crocodiles
-paraissaient à la place où les lions naguère s'étaient montrés: voilà
-quel fut le luxe des Romains quand ils placèrent dans le luxe leur
-orgueil! Ces obélisques amenés d'Égypte et dérobés aux ombres africaines
-pour venir décorer les sépulcres des Romains, cette population de
-statues qui existait autrefois dans Rome, ne peuvent être considérés
-comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie: c'est le
-génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont revêtu d'une forme
-extérieure. Il y a quelque chose de surnaturel dans cette magnificence,
-et sa splendeur poétique fait oublier et son origine et son but.»
-
-L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald, sans le
-convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie
-des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne se rappela que,
-dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient morts victimes
-de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les autels élevés en
-l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix que suivent les
-pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine,
-elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien à son
-coeur. «Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette puissance de
-l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un sacrifice,
-quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile que tous les élans de
-l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les miracles
-du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion ou à ses
-sentiments qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une
-puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.» Ces paroles nobles
-et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, puis
-elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la
-serrât contre son coeur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait
-immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou
-des devoirs dont il aurait fait choix.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Après la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord Nelvil
-employèrent deux jours à parcourir les sept collines. Les Romains
-d'autrefois faisaient une fête en l'honneur des sept collines: c'est une
-des beautés originales de Rome que ces monts enfermés dans son enceinte;
-et l'on conçoit sans peine comment l'amour de la patrie se plaisait à
-célébrer cette singularité.
-
-Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin, recommencèrent
-leurs courses par le mont Palatin. Le palais des Césars, appelé le
-_Palais d'or_, l'occupait tout entier. Ce mont n'offre à présent que les
-débris de ce palais. Auguste, Tibère, Caligula et Néron en ont bâti les
-quatre côtés, et des pierres recouvertes par des plantes fécondes sont
-tout ce qu'il en reste aujourd'hui: la nature y a repris son empire, sur
-les travaux des hommes, et la beauté des fleurs console de la ruine des
-palais. Le luxe, du temps des rois et de la république, consistait
-seulement dans les édifices publics; les maisons des particuliers
-étaient très-petites et très-simples. Cicéron, Hortensius, les Gracques,
-habitaient sur ce mont Palatin, qui suffit à peine, lors de la décadence
-de Rome, à la demeure d'un seul homme. Dans les derniers siècles, la
-nation ne fut plus qu'une foule anonyme, désignée seulement par l'ère de
-son maître: on cherche en vain dans ces lieux les deux lauriers plantés
-devant la porte d'Auguste, le laurier de la guerre, et celui des
-beaux-arts cultivés par la paix; tous deux ont disparu.
-
-Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des bains de
-Livie; on y montre la place des pierres précieuses qu'on prodiguait
-alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire; et l'on y voit des
-peintures dont les couleurs sont encore parfaitement intactes; la
-fragilité même des couleurs ajoute à l'étonnement de les voir
-conservées, et rapproche de nous les temps passés. S'il est vrai que
-Livie abrégea les jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que
-fut conçu cet attentat; et les regards du souverain du monde, trahi dans
-ses affections les plus intimes, se sont peut-être arrêtés sur l'un de
-ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent encore. Que
-pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et de ses pompes? Se
-rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire? craignit-il, espéra-t-il un
-monde à venir? et la dernière pensée, qui révèle tout à l'homme, la
-dernière pensée d'un maître de l'univers, erre-t-elle encore sous ces
-voûtes?
-
-Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des premiers temps
-de l'histoire romaine. Précisément en face du palais construit par
-Tibère, on voit les débris du temple de la Liberté, bâti par le père des
-Gracques. Au pied du mont Aventin était le temple dédié à la Fortune
-virile par Servius Tullius pour remercier les dieux de ce que, étant né
-esclave, il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi les
-débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes, lorsque
-Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont Aventin est le mont Janicule,
-sur lequel Porsenna plaça son armée. C'est en face de ce mont
-qu'Horatius Coclès fit couper derrière lui le pont qui conduisait à
-Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords
-du fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que l'action
-qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, en l'honneur
-d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre, on aperçoit une île formée de
-gerbes de blé recueillies dans les champs de Tarquin, et qui furent
-pendant longtemps exposées sur le fleuve, parce que le peuple romain ne
-voulait point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché.
-On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des richesses
-quelconques des malédictions assez efficaces pour que personne ne
-consentît à s'en emparer.
-
-C'est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la Pudeur
-patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce mont on voit le
-temple de Vesta, qui subsiste encore presque en entier, quoique les
-inondations du Tibre l'aient souvent menacé[10]. Non loin de là sont les
-débris d'une prison pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de
-piété filiale généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que
-Clélie et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le Tibre
-pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose l'âme de tous les
-souvenirs pénibles que rappellent les autres collines, et son aspect est
-beau comme les souvenirs qu'il retrace. On avait donné le nom de belle
-rive (_pulchrum littus_) au bord du fleuve qui est au pied de cette
-colline. C'est là que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du
-Forum; c'est là que César et Pompée se rencontraient comme de simples
-citoyens, et qu'ils cherchaient à captiver Cicéron, dont l'indépendante
-éloquence leur importait plus alors que la puissance même de leurs
-armées.
-
- [10] _Vidimus flavum Tiberim._
-
-La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé sur le mont
-Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si grands par leur
-histoire, le sont encore par les fictions héroïques dont les poëtes ont
-orné leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin, on
-aperçoit la maison de Nicolas Rienzi, qui essaya vainement de faire
-revivre les temps anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout
-faible qu'il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le
-mont Coelius est remarquable, parce qu'on y voit les débris du camp des
-prétoriens et de celui des soldats étrangers. On a trouvé cette
-inscription dans les ruines de l'édifice construit pour recevoir ces
-soldats: _Au génie saint des camps étrangers_: saint, en effet, pour
-ceux dont il maintenait la puissance! Ce qui reste de ces antiques
-casernes fait juger qu'elles étaient bâties à la manière des cloîtres,
-ou plutôt que les cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.
-
-Le mont Esquilin était appelé le _mont des Poëtes_, parce que, Mécène
-ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce et Tibulle y
-avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont les ruines des
-Thermes de Titus et de Trajan. On croit que Raphaël prit le modèle de
-ses arabesques dans les peintures à fresque des Thermes de Titus. C'est
-aussi là qu'on a découvert le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l'eau
-donne un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se
-plaisait à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de
-l'imagination dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains y
-faisaient exposer les chefs-d'oeuvre de la peinture et de la sculpture.
-C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient: car il paraît,
-par la construction de ces bâtiments, que le jour n'y pénétrait jamais,
-et qu'on voulait ainsi se préserver de ces rayons du soleil si poignants
-dans le Midi: c'est sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent
-que les anciens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait croire,
-en observant les précautions extrêmes prises par les anciens contre la
-chaleur, que le climat était alors plus brûlant encore que de nos jours.
-C'est dans les Thermes de Caracalla qu'étaient placés l'Hercule Farnèse,
-la Flore et le groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les
-bains de Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en regardant
-cette noble figure Néron n'ait pas senti quelques mouvements généreux?
-
-Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices consacrés
-aux amusements publics dont il reste des traces à Rome. Il n'y a point
-d'autre théâtre que celui de Marcellus, dont les ruines subsistent
-encore. Pline raconte que l'on a vu trois cent soixante colonnes de
-marbre, et trois mille statues dans un théâtre qui ne devait durer que
-peu de jours. Tantôt les Romains élevaient des bâtiments si solides
-qu'ils résistaient aux tremblements de terre; tantôt ils se plaisaient à
-consacrer des travaux immenses à des édifices qu'ils détruisaient
-eux-mêmes quand les fêtes étaient finies: ils se jouaient ainsi du temps
-sous toutes les formes. Les Romains, d'ailleurs, n'avaient pas, comme
-les Grecs, la passion des représentations dramatiques; les beaux-arts ne
-fleurirent à Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et
-la grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale de
-l'architecture que par les chefs-d'oeuvre de l'imagination. Ce luxe
-gigantesque, ces merveilles de la richesse, ont un grand caractère de
-dignité: ce n'était plus de la liberté, mais c'était toujours de la
-puissance. Les monuments consacrés aux bains publics s'appelaient des
-provinces; on y réunissait les diverses productions et les divers
-établissements qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le
-Cirque appelé _Circus maximus_, dont on voit encore les débris, touchait
-de si près aux palais des Césars, que Néron, des fenêtres de son palais,
-pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque était assez grand pour
-contenir trois cent mille personnes. La nation presque tout entière
-était amusée dans le même moment: ces fêtes immenses pouvaient être
-considérées comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous
-les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient pour la
-gloire.
-
-Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près, qu'il est
-difficile de les distinguer: c'était là qu'existaient la maison de
-Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que le pape a maintenant
-fixé son séjour. On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le
-présent du passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à
-se calmer sur les événements de son temps, en voyant l'éternelle
-mobilité de l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de
-s'agiter en présence de tant de siècles qui tous ont renversé l'ouvrage
-de leurs prédécesseurs.
-
-A côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur sommet, on
-voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques, la colonne
-Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d'où l'on prétend que
-Néron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui
-domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé
-par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville
-aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.
-
-En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le portique
-d'Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant souffert; puis ils
-traversèrent la _route Scélérate_, par laquelle l'infâme Tullie a passé,
-foulant le corps de son père sous les pieds de ses chevaux: on voit de
-loin le temple élevé par Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait
-empoisonner; et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont
-l'enceinte intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des animaux.
-
-«Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à lord Nelvil,
-quelques traces de l'histoire antique; mais vous comprendrez le plaisir
-qu'on peut éprouver dans ces recherches, à la fois savantes et
-poétiques, qui parlent à l'imagination comme à la pensée. Il y a dans
-Rome beaucoup d'hommes distingués dont la seule occupation est de
-découvrir un nouveau rapport entre l'histoire et les ruines.--Je ne sais
-point d'étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil, si
-je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre d'érudition est
-bien plus animé que celle qui s'acquiert par les livres; on dirait que
-l'on fait revivre ce qu'on découvre, et que le passé reparaît sous la
-poussière qui l'a enseveli.--Sans doute, dit Corinne, et ce n'est pas un
-vain préjugé que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans
-un siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes les
-actions des hommes; et quelle sympathie, quelle émotion, quel
-enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel? Il est
-plus doux de rêver à ces jours de dévouement, de sacrifices et
-d'héroïsme, qui pourtant ont existé, et dont la terre porte encore les
-honorables traces.»
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Corinne se flattait en secret d'avoir captivé le coeur d'Oswald; mais,
-comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité, elle n'avait point osé
-lui montrer tout l'intérêt qu'il lui inspirait, quoiqu'elle fût
-disposée, par caractère, à ne point cacher ce qu'elle éprouvait.
-Peut-être aussi croyait-elle que, même en se parlant sur des sujets
-étrangers à leur sentiment, leur voix avait un accent qui trahissait
-leur affection mutuelle, et qu'un aveu secret d'amour était peint dans
-leurs regards et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si
-profondément dans l'âme.
-
-Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses courses avec
-Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux, qui lui
-annonçait que le mauvais état de sa santé le retenait chez lui pour
-quelques jours. Une inquiétude douloureuse serra le coeur de Corinne:
-d'abord elle craignit qu'il ne fût dangereusement malade; mais le comte
-d'Erfeuil qu'elle vit le soir, lui dit que c'était un de ces accès de
-mélancolie auxquels il était très-sujet, et pendant lesquels il ne
-voulait parler à personne. «Moi-même, dit alors le comte d'Erfeuil,
-quand il est comme cela, je ne le vois pas.» Ce moi-même déplaisait
-assez à Corinne; mais elle se garda bien de le témoigner au seul homme
-qui pût lui donner des nouvelles de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se
-flattant qu'un homme aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout
-ce qu'il savait. Mais tout à coup, soit qu'il voulût cacher par un air
-de mystère qu'Oswald ne lui avait rien confié, soit qu'il crût plus
-honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder, il opposa
-un silence imperturbable à l'ardente curiosité de Corinne. Elle, qui
-avait toujours eu de l'ascendant sur tous ceux à qui elle avait parlé,
-ne pouvait comprendre pourquoi ses moyens de persuasion étaient sans
-effet sur le comte d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est
-ce qu'il y a au monde de plus inflexible?
-
-Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce qui se passait
-dans le coeur d'Oswald? Lui écrire? Tant de mesure est nécessaire en
-écrivant! et Corinne était surtout aimable par l'abandon et le naturel.
-Trois jours s'écoulèrent pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil,
-et fut tourmentée par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se
-disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que je
-l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et si
-pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en estimerait-il
-moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne que parce qu'il se sentait
-trop vivement entraîné par son charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa
-parole d'épouser Lucile Edgermond, il savait que l'intention de son père
-avait été de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer.
-Enfin Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et menait,
-depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante; un tel
-mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le croyait) l'approbation de son
-père, et il sentait bien que ce n'était pas ainsi qu'il pouvait expier
-ses torts envers lui. Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de
-Corinne. Il avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce
-qui le condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait pas
-la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice
-toutefois lui parut dès le second jour trop pénible.
-
-Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald, qu'il
-s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à chaque instant à
-recevoir la nouvelle de son départ, et cette crainte exaltait tellement
-son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout à coup par la passion, par
-cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance
-succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait
-pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le
-rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se
-promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir.
-L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent; mais,
-pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité
-naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse.
-
-Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait un beau
-clair de lune; et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il
-semble alors qu'elle n'est habitée que par ses illustres ombres.
-Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppressée par la
-douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de
-la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade
-au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille séjour.
-Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, on dirait que
-Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des voitures que l'on a
-besoin d'entendre dans les autres villes; à Rome, c'est le murmure de
-cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement nécessaire à
-l'existence rêveuse qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans
-cette onde, si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de
-l'_eau virginale_. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu de
-moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait
-dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement vive, qu'il ne savait
-pas d'abord si c'était son imagination qui lui faisait apparaître
-l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de
-son père; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres
-traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le
-reconnut, fit un cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le
-bras, comme si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à
-peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit,
-en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir montré si
-vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la main qui retenait
-Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs.
-
-«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue
-malheureuse?--Oh! oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr! Pourquoi
-donc me faire du mal? ai-je mérité de souffrir par vous?--Non, s'écria
-lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je
-sens que je n'ai dans le coeur que des inquiétudes et des regrets,
-pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de
-craintes? Pourquoi...--Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il
-n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.--Vous,
-de la douleur? reprit Oswald; est-ce au milieu d'une carrière si
-brillante de tant de succès, avec une imagination si vive?--Arrêtez, dit
-Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus
-puissante, c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur;
-mon caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la peine
-excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison
-ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi; la gaieté,
-la mobilité, ne me servent qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des
-abîmes de tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant
-de l'amour.»
-
-Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald.
-«Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il; n'en doutez pas,
-Corinne.--Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquiétude qu'elle
-s'efforçait en vain de cacher.--Oui, je le jure,» s'écria lord Nelvil;
-et il disparut.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIÈME
-
-TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un et l'autre en se
-revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle
-inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le
-caractère un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses
-propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux
-cherchèrent à ne point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous
-propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui
-sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons voir le
-dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons
-contemplé les ruines.--Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui
-convient à la disposition actuelle de mon âme;» et il prononça ces mots
-avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments,
-n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir
-de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à tout ce
-qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, milord, loin que
-chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât les vivants, on
-croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les
-routes publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des
-hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter.--Ah! que
-j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas
-mêlés à des remords!--Vous, des remords! s'écria Corinne, vous! Ah! je
-suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule
-du coeur, une délicatesse exaltée.--Corinne, Corinne, n'approchez pas de
-ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les sombres
-pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la douleur qui a
-creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre
-existence.--Vous me jugez mal, répondit Corinne; je vous l'ai déjà dit,
-bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je
-souffrirais plus que vous si...» Elle n'acheva pas, et changea de
-discours. «Mon seul désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous
-distraire un moment; je n'espère rien de plus.» La douceur de cette
-réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans
-les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt et de flamme,
-il se reprocha d'attrister une personne née pour les impressions vives
-et douces, et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait
-Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilité de son départ,
-troublait entièrement sa sérénité accoutumée.
-
-Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les
-anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au
-milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche,
-dont les ruines se voient à perte de vue, à plusieurs milles au delà des
-murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelît les morts dans
-l'intérieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y étaient
-admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette
-faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en
-effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.
-
-On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien,
-autrefois appelée _Capène_. Cicéron dit qu'en sortant par cette porte,
-les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des
-Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a été
-trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est
-presque un sacrilége de déplacer les cendres, d'altérer les ruines;
-l'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut
-pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on
-place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose;
-mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet pas de
-voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels
-des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un
-grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de leurs
-amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride
-principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en
-frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.
-
-On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la
-république à l'Honneur et à la Vertu; un autre, au dieu qui a fait
-retourner Annibal sur ses pas; la fontaine d'Égérie, où Numa allait
-consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans
-la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaux les traces seules des
-vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se
-trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se sont
-entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs peuvent
-régner sans être troublés.
-
-L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
-singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'y a
-point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes
-naturelles que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces
-plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et
-semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que
-l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que
-les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein;
-elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se
-servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux
-agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la
-terre et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les âmes
-rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler
-cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace;
-cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec amour des inutiles
-fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent
-jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser.
-
-Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de calme que
-partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par les images que la
-douleur lui présente; il semble que l'on partage encore avec ceux qui ne
-sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure.
-Corinne observa l'impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut
-quelque espérance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle
-n'eût pas même souhaité d'effacer de son coeur les justes regrets qu'il
-devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment même des
-regrets quelque chose de doux et d'harmonieux qu'il faut tâcher de faire
-connaître à ceux qui n'en ont encore éprouvé que les amertumes: c'est le
-seul bien qu'on puisse leur faire.
-
-«Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui
-reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau d'un Romain
-célèbre; c'est celui de Cécilia Métella, jeune fille à qui son père a
-fait élever ce monument.--Heureux, dit Oswald, heureux les enfants qui
-meurent dans les bras de leur père, et qui reçoivent la mort dans le
-sein qui leur donna la vie! la mort elle-même alors perd son aiguillon
-pour eux.
-
---Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins!
-Voyez, on a sculpté des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui
-d'une femme; mais les filles des héros peuvent avoir sur leurs tombes
-les trophées de leur père: c'est une belle union que celle de
-l'innocence et de la valeur. Il y a une élégie de Properce, qui peint
-mieux qu'aucun autre écrit de l'antiquité cette dignité des femmes chez
-les Romains, plus imposante et plus pure que l'éclat même dont elles
-jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, morte dans sa
-jeunesse, adresse à son époux les adieux et les consolations les plus
-touchantes, et l'on y sent presque à chaque mot tout ce qu'il y a de
-respectable et de sacré dans les liens de famille. Le noble orgueil
-d'une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins,
-dans cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. _Oui_, dit
-Cornélie, _aucune tache n'a souillé ma vie: depuis l'hymen jusqu'au
-bûcher, j'ai vécu pure entre les deux flambeaux._ Quelle admirable
-expression! s'écria Corinne; quelle image sublime! et qu'il est digne
-d'envie, le sort de la femme qui peut ainsi conserver la plus parfaite
-unité dans sa destinée, et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est
-assez pour une vie.»
-
-En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes; un
-sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du coeur d'Oswald.
-«Corinne, s'écria-t-il, Corinne! votre âme délicate n'a-t-elle rien à se
-reprocher? Si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m'offrir à vous,
-n'aurais-je point de rivaux dans le passé? pourrais-je être fier de mon
-choix? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?--Je
-suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit Corinne;
-que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner à vous avouer qu'avant de
-vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intérêt qu'on
-m'inspirait! et n'y a-t-il pas dans le coeur de l'homme une pitié divine
-pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment,
-aurait fait commettre!» En achevant ces mots, une rougeur modeste
-couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans
-le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité qui ne
-lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu'un rayon du
-ciel descendait sur elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra
-contre son coeur, et se mit à genoux devant elle, sans rien prononcer,
-sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d'amour qui
-laissait tout espérer.
-
-«Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point de plan pour
-les années qui suivront: les plus heureux moments de la vie sont encore
-ceux qu'un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc
-au milieu des tombeaux, qu'il faut tant croire à l'avenir?--Non, s'écria
-lord Nelvil, non, je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait! Ces
-quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je n'existais plus
-maintenant que par vous.» Corinne ne répondit rien à ces douces paroles,
-mais elle les recueillit religieusement dans son coeur; elle craignait
-toujours, en prolongeant l'entretien sur le sentiment qui seul
-l'occupait, d'exciter Oswald à déclarer ses projets avant qu'une plus
-longue habitude lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle
-dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs; comme
-cette sultane des contes arabes, qui cherchait à captiver par mille
-récits divers l'intérêt de celui qu'elle aimait, afin d'éloigner la
-décision de son sort jusqu'au moment où les charmes de son esprit
-remportèrent la victoire.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent montrer les
-_Columbarium_, où les esclaves sont réunis à leurs maîtres, où l'on voit
-dans un même tombeau tout ce qui vécut par la protection d'un seul homme
-ou d'une seule femme. Les femmes de Livie, par exemple, celles qui,
-consacrées jadis aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le
-temps, et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont
-placées à côté d'elle dans de petites urnes. On croit voir une
-collection de morts obscurs autour d'un mort illustre, non moins
-silencieux que son cortége. A peu de distance de là, l'on aperçoit un
-champ où les vestales infidèles à leurs voeux étaient enterrées
-vivantes: singulier exemple de fanatisme dans une religion naturellement
-tolérante.
-
-«Je ne vous mènerai point aux catacombes, dit Corinne à lord Nelvil,
-quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous de cette voie
-Appienne, et qu'ainsi les tombeaux reposent sur les tombeaux. Mais cet
-asile des chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si
-terrible, que je ne puis me résoudre à y retourner: ce n'est pas cette
-mélancolie touchante que l'on respire dans les lieux ouverts, c'est le
-cachot près du sépulcre, c'est le supplice de la vie à côté des horreurs
-de la mort. Sans doute on se sent pénétré d'admiration pour les hommes
-qui, par la seule puissance de l'enthousiasme, ont pu supporter cette
-vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la
-nature; mais l'âme est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut
-résulter aucun bien pour elle. L'homme est une partie de la création; il
-faut qu'il trouve son harmonie morale dans l'ensemble de l'univers, dans
-l'ordre habituel de la destinée; et de certaines exceptions violentes et
-redoutables peuvent étonner la pensée, mais effrayent tellement
-l'imagination, que la disposition habituelle de l'âme ne saurait y
-gagner. Allons plutôt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius:
-les protestants qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette
-pyramide, et c'est un doux asile, tolérant et libéral.--Oui, répondit
-Oswald, c'est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé leur
-dernier séjour. Allons-y; peut-être est-ce ainsi du moins que je ne vous
-quitterai jamais.» Corinne frémit à ces mots, et sa main tremblait en
-s'appuyant sur le bras de lord Nelvil. «Je suis mieux, reprit-il, bien
-mieux depuis que je vous connais.» Et le visage de Corinne fut éclairé
-de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle.
-
-Cestius présidait aux jeux des Romains; son nom ne se trouve point dans
-l'histoire, mais il est illustré par son tombeau. La pyramide massive
-qui le renferme défend sa mort de l'oubli qui a tout à fait effacé sa
-vie. Aurélien, craignant qu'on ne se servît de cette pyramide comme
-d'une forteresse pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs,
-qui subsistent encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme
-l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent,
-par leur forme, la flamme qui s'élève sur un bûcher. Ce qu'il y a de
-certain, c'est que cette forme mystérieuse attire les regards et donne
-un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie.
-En face de cette pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des
-grottes extrêmement fraîches, où l'on donne des festins pendant l'été.
-Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des tombeaux. Les
-pins et les cyprès qu'on aperçoit de distance en distance dans la riante
-campagne d'Italie retracent aussi ces souvenirs solennels; et ce
-contraste produit le même effet que les vers d'Horace,
-
- _. . . . . . . . . . Moriture Delli,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Linquenda tellus, et domus, et placens
- Uxor[11],_
-
-au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de la terre.
-Les anciens ont toujours senti que l'idée de la mort a sa volupté;
-l'amour et les fêtes la rappellent, et l'émotion d'une joie vive semble
-s'accroître par l'idée même de la brièveté de la vie.
-
- [11] Dellius, il faut mourir... il faut quitter la terre, et ta
- demeure, et ton épouse chérie.
-
-Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant
-les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux et bordé de
-palais; jadis ses inondations mêmes étaient regardées comme des
-présages: c'était le fleuve-prophète, la divinité tutélaire de Rome.
-Maintenant on dirait qu'il coule parmi les ombres, tant il est
-solitaire, tant la couleur de ses eaux parait livide! Les plus beaux
-monuments des arts, les plus admirables statues ont été jetées dans le
-Tibre, et sont cachées sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher,
-on ne le détournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que les
-chefs-d'oeuvre du génie humain sont peut-être là, devant nous, et qu'un
-oeil plus perçant les verrait à travers les ondes, l'on éprouve je ne
-sais quelle émotion, qui sans cesse renaît à Rome sous diverses formes,
-et fait trouver une société pour la pensée dans les objets physiques,
-muets partout ailleurs.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Raphaël a dit que Rome moderne était presque en entier bâtie avec les
-débris de Rome ancienne; et il est certain qu'on n'y peut faire un pas
-sans être frappé de quelques restes de l'antiquité. L'on aperçoit les
-_murs éternels_, selon l'expression de Pline, à travers l'ouvrage des
-derniers siècles: les édifices de Rome portent presque tous une
-empreinte historique; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la
-physionomie des âges. Depuis les Étrusques jusqu'à nos jours, depuis ces
-peuples plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux
-Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de leurs
-dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet artiste
-maniéré comme les poëtes italiens au dix-septième siècle, on peut
-observer l'esprit humain à Rome dans les différents caractères des arts,
-des édifices et des ruines. Le moyen âge et le siècle brillant des
-Médicis reparaissent à nos yeux par leurs oeuvres; et cette étude du
-passé, dans les objets présents à nos regards, nous fait pénétrer le
-génie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux,
-qui n'était connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore
-nécessaire d'être initié dans le secret de cette ville. Ce n'est pas
-simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire du monde,
-figurée par divers emblèmes et représentée sous diverses formes.
-
-Corinne convint avec lord Nelvil qu'ils iraient voir ensemble d'abord
-les édifices de Rome moderne, et qu'ils réserveraient pour un autre
-temps les admirables collections de tableaux et de statues qu'elle
-renferme. Peut-être, sans s'en rendre raison, Corinne désirait-elle de
-renvoyer le plus qu'il était possible ce qu'on ne peut se dispenser de
-connaître à Rome: car qui l'a jamais quittée sans avoir contemplé
-l'Apollon du Belvédère et les tableaux de Raphaël! Cette garantie, toute
-faible qu'elle était, qu'Oswald ne partirait pas encore, plaisait à son
-imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on, à vouloir retenir ce
-qu'on aime par un autre motif que celui du sentiment? Je ne sais; mais
-plus on aime, moins on se fie au sentiment que l'on inspire; et quelle
-que soit la cause qui nous assure la présence de l'objet qui nous est
-cher, on l'accepte toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité
-dans un certain genre de fierté; et si des charmes généralement admirés,
-tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage, c'est qu'ils
-permettent de placer son orgueil dans le sentiment qu'on éprouve, plus
-encore que dans celui qu'on inspire.
-
-Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les églises les
-plus remarquables entre les nombreuses églises de Rome: elles sont
-toutes décorées par les magnificences antiques; mais quelque chose de
-sombre et de bizarre se mêle à ces beaux marbres, à ces ornements de
-fête enlevés aux temples païens. Les colonnes de porphyre et de granit
-étaient en si grand nombre à Rome, qu'on les a prodiguées presque sans y
-attacher aucun prix. A Saint-Jean-de-Latran, dans cette église fameuse
-par les conciles qui y ont été tenus, on trouve une telle quantité de
-colonnes de marbre, qu'il en est plusieurs qu'on a recouvertes d'un
-mastic de plâtre pour en faire des pilastres, tant la multitude de ces
-richesses y avait rendu indifférent!
-
-Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d'Adrien, d'autres
-au Capitole; celles-ci portent encore sur leur chapiteau la figure des
-oies qui ont sauvé le peuple romain: ces colonnes soutiennent des
-ornements gothiques, et quelques-unes des ornements à la manière des
-Arabes. L'urne d'Agrippa recèle les cendres d'un pape; car les morts
-eux-mêmes ont cédé la place à d'autres morts, et les tombeaux ont
-presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure des vivants.
-
-Près de Saint-Jean-de-Latran est l'escalier saint, transporté, dit-on,
-de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu'à genoux. César lui-même et
-Claude montèrent aussi à genoux l'escalier qui conduisait au temple de
-Jupiter Capitolin. A côté de Saint-Jean-de-Latran est le baptistère où
-l'on dit que Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l'on voit un
-obélisque qui est peut-être le plus ancien monument qui soit dans le
-monde; un obélisque contemporain de la guerre de Troie! un obélisque que
-le barbare Cambyse respecta cependant assez pour faire arrêter en son
-honneur l'incendie d'une ville! un obélisque pour lequel un roi mit en
-gage la vie de son fils unique! Les Romains l'ont fait arriver
-miraculeusement du fond de l'Égypte jusqu'en Italie; ils détournèrent le
-Nil de son cours pour qu'il allât le chercher et le transportât jusqu'à
-la mer. Cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes qui gardent
-leur secret depuis tant de siècles, et défient jusqu'à ce jour les plus
-savantes recherches. Les Indiens, les Égyptiens, l'antiquité de
-l'antiquité, nous seraient peut-être révélés par ces signes. Le charme
-merveilleux de Rome, ce n'est pas seulement la beauté réelle de ses
-monuments, mais l'intérêt qu'ils inspirent en excitant à penser; et ce
-genre d'intérêt s'accroît chaque jour par chaque étude nouvelle.
-
-Une des églises les plus singulières de Rome, c'est Saint-Paul: son
-extérieur est celui d'une grange mal bâtie, et l'intérieur est orné par
-quatre-vingts colonnes d'un marbre si beau, d'une forme si parfaite,
-qu'on croit qu'elles appartiennent à un temple d'Athènes décrit par
-Pausanias. Cicéron dit: _Nous sommes entourés des vestiges de
-l'histoire._ S'il le disait alors, que dirons-nous maintenant?
-
-Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l'ancienne Rome sont
-tellement prodigués dans les églises de la ville moderne, qu'il en est
-une (Sainte-Agnès) où des bas-reliefs retournés servent de marches à un
-escalier, sans qu'on se soit donné la peine de savoir ce qu'ils
-représentent. Quel étonnant aspect offrirait maintenant Rome antique, si
-l'on avait laissé les colonnes, les marbres, les statues, à la place
-même où ils ont été trouvés! la ville ancienne presque en entier serait
-encore debout; mais les hommes de nos jours oseraient-ils s'y promener?
-
-Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes, d'une
-architecture souvent très-belle, et toujours imposante; mais les
-ornements de l'intérieur sont rarement de bon goût, et l'on n'y a point
-l'idée de ces appartements élégants que les jouissances perfectionnées
-de la vie sociale ont fait inventer ailleurs. Ces vastes demeures des
-princes romains sont désertes et silencieuses; les paresseux habitants
-de ces palais se retirent chez eux dans quelques petites chambres
-inaperçues, et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques
-galeries, où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis.
-Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant au luxe
-pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l'étaient eux-mêmes aux
-vertus austères des Romains de la république. Les maisons de campagne
-donnent encore davantage l'idée de cette solitude, de cette indifférence
-des possesseurs au milieu des plus admirables séjours du monde. On se
-promène dans ces immenses jardins sans se douter qu'ils aient un maître.
-L'herbe croît au milieu des allées; et, dans ces mêmes allées
-abandonnées, les arbres sont taillés artistement selon l'ancien goût qui
-régnait en France: singulière bizarrerie, que cette négligence du
-nécessaire et cette affectation de l'inutile! Mais on est souvent
-surpris à Rome, et dans la plupart des autres villes d'Italie, du goût
-qu'ont les Italiens pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse
-sous les yeux la noble simplicité de l'antique. Ils aiment ce qui est
-brillant, plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en tout
-genre les avantages et les inconvénients de ne point vivre
-habituellement en société. Leur luxe est pour l'imagination plutôt que
-pour la jouissance: isolés qu'ils sont entre eux, ils ne peuvent
-redouter l'esprit de moquerie, qui pénètre rarement à Rome dans les
-secrets de la maison; et l'on dirait souvent, à voir le contraste du
-dedans et du dehors du palais, que la plupart des grands seigneurs
-d'Italie arrangent leurs demeures pour éblouir les passants, mais non
-pour y recevoir des amis.
-
-Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit Oswald
-dans la villa Mellini, jardin solitaire, et sans autre ornement que des
-arbres magnifiques. On voit de là, dans l'éloignement, la chaîne des
-Apennins; la transparence de l'air colore ces montagnes, les rapproche
-et les dessine d'une manière singulièrement pittoresque. Oswald et
-Corinne restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme du
-ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l'idée de cette
-tranquillité singulière, quand on n'a pas vécu dans les contrées
-méridionales. L'on ne sent pas, dans un jour chaud, le plus léger
-souffle de vent. Les plus faibles brins de gazon sont d'une immobilité
-parfaite; les animaux eux-mêmes partagent l'indolence inspirée par le
-beau temps; à midi, vous n'entendez point le bourdonnement des mouches,
-ni le bruit des cigales, ni le chant des oiseaux; nul ne se fatigue en
-agitations inutiles et passagères; tout dort, jusqu'au moment où les
-orages, où les passions réveillent la nature véhémente qui sort avec
-impétuosité de son propre repos.
-
-Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres toujours verts,
-qui ajoutent encore à l'illusion qui fait déjà la douceur du climat
-pendant l'hiver. Des pins d'une élégance particulière, larges et touffus
-vers le sommet, et rapprochés l'un de l'autre, forment comme une espèce
-de plaine dans les airs, dont l'effet est charmant, quand on monte assez
-haut pour l'apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l'abri de
-cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent dans Rome,
-et sont tous les deux dans des jardins de moines: l'un d'eux, placé sur
-une hauteur, sert de point de vue à distance, et l'on a toujours un
-sentiment de plaisir en apercevant, en retrouvant, dans les diverses
-perspectives de Rome, ce député de l'Afrique, cette image d'un midi plus
-brûlant encore que celui de l'Italie, et qui réveille tant d'idées et de
-sensations nouvelles.
-
-«Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec Oswald la campagne
-dont ils étaient environnés, que la nature en Italie fait plus rêver que
-partout ailleurs? On dirait qu'elle est ici plus en relation avec
-l'homme, et que le Créateur s'en sert comme d'un langage entre la
-créature et lui.--Sans doute, reprit Oswald, je le crois ainsi; mais qui
-sait si ce n'est pas l'attendrissement profond que vous excitez dans mon
-coeur, qui me rend sensible à tout ce que je vois? Vous me révélez les
-pensées et les émotions que les objets extérieurs peuvent faire naître.
-Je ne vivais que dans mon coeur, vous avez réveillé mon imagination.
-Mais cette magie de l'univers que vous m'apprenez à connaître ne
-m'offrira jamais rien de plus beau que votre regard, de plus touchant
-que votre voix.--Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd'hui
-durer autant que ma vie, dit Corinne, ou, du moins, puisse ma vie ne pas
-durer plus que lui!»
-
-Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la Villa Borghèse,
-celui de tous les jardins et de tous les palais romains où les
-splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées avec le plus de
-goût et d'éclat. On y voit des arbres de toutes les espèces, et des eaux
-magnifiques. Une réunion incroyable de statues, de vases, de sarcophages
-antiques, se mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du Sud. La
-mythologie des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées sur le
-bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes d'elles, les tombeaux
-sous des ombrages élyséens; la statue d'Esculape est au milieu d'une
-île; celle de Vénus semble sortir des ondes; Ovide et Virgile pourraient
-se promener dans ce beau lieu, et se croire encore au siècle d'Auguste.
-Les chefs-d'oeuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une
-magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers les
-arbres, la ville de Rome, et Saint-Pierre, et la campagne, et les
-longues arcades, débris des aqueducs qui transportaient les sources des
-montagnes dans l'ancienne Rome. Tout est là pour la pensée, pour
-l'imagination, pour la rêverie. Les sensations les plus pures se
-confondent avec les plaisirs de l'âme, et donnent l'idée d'un bonheur
-parfait; mais quand on demande: Pourquoi ce séjour ravissant n'est-il
-pas habité? l'on vous répond que le mauvais air (_la cattiva aria_) ne
-permet pas d'y vivre pendant l'été.
-
-Ce mauvais air fait, pour ainsi dire, le siége de Rome; il avance chaque
-année quelques pas de plus, et l'on est forcé d'abandonner les plus
-charmantes habitations à son empire. Sans doute l'absence d'arbres dans
-la campagne, autour de la ville, est une des causes de l'insalubrité de
-l'air; et c'est peut-être pour cela que les anciens Romains avaient
-consacré les bois aux déesses, afin de les faire respecter par le
-peuple. Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues: pourrait-il
-en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés pour que
-l'avidité s'abstînt de les dévaster? Le mauvais air est le fléau des
-habitants de Rome, et menace la ville d'une entière dépopulation; mais
-il ajoute peut-être encore à l'effet que produisent les superbes jardins
-qu'on voit dans l'enceinte de Rome. L'influence maligne ne se fait
-sentir par aucun signe extérieur: vous respirez un air qui semble pur et
-qui est très-agréable; la terre est riante et fertile; une fraîcheur
-délicieuse vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour: et tout
-cela, c'est la mort!
-
-«J'aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux, invisible, ce
-danger sous la forme des impressions les plus douces. Si la mort n'est,
-comme je le crois, qu'un appel à une existence plus heureuse, pourquoi
-le parfum des fleurs, l'ombrage des beaux arbres, le souffle
-rafraîchissant du soir, ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter
-la nouvelle? Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les
-manières à la conservation de la vie humaine; mais la nature a des
-secrets que l'imagination seule peut pénétrer; et je conçois facilement
-que les habitants et les étrangers ne se dégoûtent point de Rome par le
-genre de péril que l'on y court pendant les plus belles saisons de
-l'année.»
-
-
-
-
-LIVRE SIXIÈME
-
-MOEURS ET CARACTÈRE DES ITALIENS
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-L'irrésolution du caractère d'Oswald, augmentée par ses malheurs, le
-portait à craindre tous les partis irrévocables. Il n'avait pas même
-osé, dans son incertitude, demander à Corinne le secret de son nom et de
-sa destinée, et cependant son amour pour elle acquérait chaque jour de
-nouvelles forces; il ne la regardait jamais sans émotion; il pouvait à
-peine, au milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la
-place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne sentît;
-elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne
-se peignît sur sa propre physionomie. Mais, tout en admirant, tout en
-aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s'accordait peu
-avec la manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l'idée
-que son père s'était formée de celle qu'il lui convenait d'épouser; et
-ce qu'il disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte
-que ces réflexions faisaient naître en lui.
-
-Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait tant
-coûté de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prêtait elle-même à ce
-qu'il n'y eût point entre eux d'explication décisive; et comme elle
-avait dans le caractère assez d'imprévoyance, elle était heureuse du
-présent tel qu'il était, quoiqu'il lui fût impossible de savoir ce qui
-devait en arriver.
-
-Elle s'était entièrement séparée du monde pour se consacrer à son
-sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence sur leur
-avenir, elle résolut d'accepter une invitation pour un bal où elle était
-vivement désirée. Rien n'est plus indifférent à Rome que de quitter la
-société et d'y reparaître tour à tour, selon que cela convient: c'est le
-pays où l'on s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le
-_commérage_; chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, à
-moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle à son amour ou à
-son ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas plus de la conduite de
-leurs compatriotes que de celle des étrangers qui passent et repassent
-dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Nelvil sut que
-Corinne allait au bal, il en éprouva de l'humeur. Il avait cru voir en
-elle depuis quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait
-avec la sienne; tout à coup elle lui parut vivement occupée de la danse,
-de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait
-animée par la perspective d'une fête. Corinne n'était pas une personne
-frivole, mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour
-pour Oswald, et elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle
-savait par expérience que la réflexion et les sacrifices ont moins de
-pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction, et elle
-pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les
-règles, mais comme on le peut.
-
-«Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention,
-il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous au monde qui
-puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas
-encore m'amuser, et si le sentiment que vous m'inspirez doit absorber
-tout autre intérêt et toute autre idée.--Vous voulez donc cesser de
-m'aimer? reprit Oswald.--Non, répondit Corinne; mais ce n'est que dans
-la vie domestique qu'il peut être doux de se sentir ainsi dominée par
-une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de
-mon imagination, pour soutenir l'éclat de la vie que j'ai adoptée, cela
-me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer comme je vous aime.--Vous ne me
-sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette
-gloire?...--Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les
-sacrifierais! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un
-à l'autre, flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me
-contenter.» Lord Nelvil ne répondit point, parce qu'il fallait, en
-exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui
-inspirait; et son coeur l'ignorait encore. Il se tut donc en soupirant,
-et suivit Corinne au bal, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup d'y aller.
-
-C'était la première fois, depuis son malheur, qu'il revoyait une grande
-assemblée; et le tumulte d'une fête lui causa une telle impression de
-tristesse, qu'il resta longtemps dans une salle à côté de celle du bal,
-la tête appuyée sur sa main, et ne cherchant pas même à voir danser
-Corinne. Il écoutait cette musique de danse, qui, comme toutes les
-musiques, fait rêver, bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le
-comte d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée, d'une
-société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. «J'ai fait
-ce que j'ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour trouver quelque intérêt à ces
-ruines dont on parle tant à Rome; je ne vois rien de beau dans cela:
-c'est un préjugé que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en
-dirai mon avis quand je reviendrai à Paris, car il est temps que ce
-prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe,
-subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces
-tronçons de colonnes, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu'on ne
-peut admirer qu'à force d'érudition. Un plaisir qu'il faut acheter par
-tant d'études ne me paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi
-par les spectacles de Paris, personne n'a besoin de pâlir sur les
-livres.» Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea
-de nouveau sur l'impression que Rome avait produite sur lui. «Au milieu
-d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas trop le moment d'en parler d'une
-manière sérieuse, et vous savez que je ne sais pas parler autrement.--A
-la bonne heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous,
-j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a
-beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente légèreté; la vie
-doit être prise comme cela.--Vous avez peut-être raison, reprit Oswald;
-mais c'est par nature et non par réflexion, que vous êtes ainsi, et
-voilà pourquoi votre manière d'être ne convient qu'à vous.»
-
-Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y
-entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord Nelvil s'avança jusqu'à la
-porte, et vit le prince d'Amalfi, Napolitain de la plus belle figure,
-qui priait Corinne de danser avec lui la _Tarentelle_, une danse de
-Naples, pleine de grâce et d'originalité. Les amis de Corinne le lui
-demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez
-le comte d'Erfeuil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est
-d'usage de faire précéder le consentement. Mais, en Italie, on ne
-connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement plaire
-davantage à la société en s'empressant de faire ce qu'elle désire.
-Corinne aurait inventé cette manière naturelle, si déjà elle n'avait pas
-été en usage. L'habit qu'elle avait mis pour le bal était élégant et
-léger; ses cheveux étaient rassemblés dans un filet de soie à
-l'italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus
-séduisante que jamais. Oswald en fut troublé; il combattait contre
-lui-même; il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait
-se plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c'était presque pour
-échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui
-peut résister aux séductions de la grâce? Fût-elle même dédaigneuse,
-elle serait encore toute-puissante; et ce n'était assurément pas la
-disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux
-avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse.
-
-Le prince d'Amalfi s'accompagnait, en dansant, avec des castagnettes.
-Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de
-grâce à l'assemblée; et, tournant légèrement sur elle-même, elle prit le
-tambour de basque que le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mit à
-danser en frappant l'air de ce tambour de basque; et tous ses mouvements
-avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de volupté,
-qui pouvaient donner l'idée de la puissance que les bayadères exercent
-sur l'imagination des Indiens, quand elles sont, pour ainsi dire, poëtes
-avec leur danse, quand elles expriment tant de sentiments divers par les
-pas caractérisés et les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux
-regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que
-représentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger
-mouvement de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt au-dessus
-de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains, tandis que l'autre
-parcourait les grelots avec une incroyable dextérité, elle rappelait les
-danseuses d'Herculanum, et faisait naître successivement une foule
-d'idées nouvelles pour le dessin et la peinture.
-
-Ce n'était point la danse française, si remarquable par l'élégance et la
-difficulté des pas; c'était un talent qui tenait de beaucoup plus près à
-l'imagination et au sentiment. Le caractère de la musique était exprimé
-tour à tour par la précision et la mollesse des mouvements. Corinne, en
-dansant, faisait passer dans l'âme des spectateurs ce qu'elle éprouvait,
-comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de la lyre, ou
-dessiné quelques figures; tout était langage pour elle: les musiciens,
-en la regardant, s'animaient à mieux faire sentir le génie de leur art;
-et je ne sais quelle joie passionnée et quelle sensibilité d'imagination
-électrisait à la fois tous les témoins de cette danse magique, et les
-transportait dans une existence idéale, où l'on rêve un bonheur qui
-n'est pas de ce monde.
-
-Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme se met à
-genoux, tandis que l'homme tourne autour d'elle, non en maître, mais en
-vainqueur. Quel était dans ce moment le charme de la dignité de Corinne!
-comme à genoux elle était souveraine! Et quand elle se releva, en
-faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle
-semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté,
-qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour être
-heureuse. Hélas! il n'en était pas ainsi; mais Oswald le craignait, et
-soupirait en admirant Corinne, comme si chacun de ses succès l'eût
-séparée de lui. A la fin de la danse, l'homme se jette à genoux à son
-tour, et c'est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cet instant
-se surpassa encore, s'il était possible; sa course était si légère en
-parcourant deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds, chaussés en
-brodequins, volaient sur le plancher avec la rapidité de l'éclair; et
-quand elle éleva une de ses mains en agitant son tambour de basque, et
-que de l'autre elle fit signe au prince d'Amalfi de se relever, tous les
-hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui: tous, excepté
-lord Nelvil, qui se retira de quelques pas en arrière; et le comte
-d'Erfeuil, qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne.
-Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point à se faire
-remarquer par leur enthousiasme; ils s'y livraient, parce qu'ils
-l'éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société et
-à l'amour-propre qu'elle excite, pour s'occuper de l'effet qu'ils
-produisent; ils ne se laissent jamais détourner de leur plaisir par la
-vanité, ni de leur but par les applaudissements.
-
-Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le monde avec
-une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d'avoir réussi, et
-le laissait voir en bonne enfant, si l'on peut s'exprimer ainsi; mais ce
-qui l'occupait surtout, c'était le désir de traverser la foule pour
-arriver jusqu'à la porte contre laquelle Oswald était appuyé. Elle y
-arriva enfin, et s'arrêta un moment pour attendre un mot de lui.
-«Corinne, lui dit-il en s'efforçant de cacher son trouble, son
-enchantement et sa peine; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien
-des succès! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il
-un ami courageux et sûr? y a-t-il un protecteur pour la vie? et le vain
-tumulte des applaudissements devrait-il suffire à une âme telle que la
-vôtre?»
-
-
-CHAPITRE II
-
-La foule empêcha Corinne de répondre à lord Nelvil. On allait souper, et
-chaque _cavaliere servente_ se hâtait de s'asseoir à côté de sa dame.
-Une étrangère arriva; et, ne trouvant plus de place, aucun homme,
-excepté lord Nelvil et le comte d'Erfeuil, ne lui offrit la sienne: ce
-n'était ni par impolitesse ni par égoïsme qu'aucun Romain ne s'était
-levé; mais l'idée que les grands seigneurs de Rome ont de l'honneur et
-du devoir, c'est de ne pas quitter d'un pas ni d'un instant leur dame.
-Quelques-uns, n'ayant pas pu s'asseoir, se tenaient derrière la chaise
-de leurs belles, prêts à les servir au moindre signe. Les dames ne
-parlaient qu'à leurs cavaliers; les étrangers erraient en vain autour de
-ce cercle, où personne n'avait rien à leur dire; car les femmes ne
-savent pas en Italie ce que c'est que la coquetterie, ce que c'est en
-amour qu'un succès d'amour-propre; elles n'ont envie de plaire qu'à
-celui qu'elles aiment; il n'y a point de séduction d'esprit avant celle
-du coeur ou des yeux; les commencements les plus rapides sont suivis
-quelquefois par un sincère dévouement, et même une très-longue
-constance. L'infidélité est en Italie blâmée plus sévèrement dans un
-homme que dans une femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres
-différents, suivent la même femme, qui les mène avec elle, sans se
-donner quelquefois même la peine de dire leur nom au maître de la maison
-qui les reçoit: l'un est le préféré, l'autre celui qui aspire à l'être,
-un troisième s'appelle le souffrant (_il patito_); celui-là est tout à
-fait dédaigné, mais on lui permet cependant de faire le service
-d'adorateur; et tous ces rivaux vivent paisiblement ensemble. Les gens
-du peuple seuls ont encore conservé la coutume des coups de poignard. Il
-y a dans ce pays un bizarre mélange de simplicité et de corruption, de
-dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de faiblesse et
-de force, qui s'explique par une observation constante: c'est que les
-bonnes qualités viennent de ce qu'on n'y fait rien pour la vanité, et
-les mauvaises de ce qu'on y fait beaucoup pour l'intérêt, soit que cet
-intérêt tienne à l'amour, à l'ambition ou à la fortune.
-
-Les distinctions de rang font en général peu d'effet en Italie; ce n'est
-point par philosophie, mais par facilité de caractère et familiarité de
-moeurs, qu'on y est peu susceptible des préjugés aristocratiques; et
-comme la société ne s'y constitue juge de rien, elle admet tout.
-
-Après le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes aux jeux de
-hasard, d'autres au whist le plus silencieux; et pas un mot n'était
-prononcé dans cette chambre naguère si bruyante. Les peuples du Midi
-passent souvent de la plus grande agitation au plus profond repos; c'est
-encore un des contrastes de leur caractère, que la paresse unie à
-l'activité la plus infatigable: ce sont en tout des hommes qu'il faut se
-garder de juger au premier coup d'oeil, car les qualités comme les
-défauts les plus opposés se trouvent en eux: si vous les voyez prudents
-dans tel instant, il se peut que dans un autre ils se montrent les plus
-audacieux des hommes; s'ils sont indolents, c'est peut-être qu'ils se
-reposent d'avoir agi, ou se préparent pour agir encore; enfin ils ne
-perdent aucune force de l'âme dans la société, et toutes s'amassent en
-eux pour les circonstances décisives.
-
-Dans cette assemblée de Rome où se trouvaient Oswald et Corinne, il y
-avait des hommes qui perdaient des sommes énormes au jeu, sans qu'on pût
-l'apercevoir le moins du monde sur leur physionomie: ces mêmes hommes
-auraient eu l'expression la plus vive et les gestes les plus animés,
-s'ils avaient raconté quelques faits de peu d'importance. Mais quand les
-passions arrivent à un certain degré de violence, elles craignent les
-témoins, et se voilent presque toujours par le silence et l'immobilité.
-
-Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la scène du bal; il
-croyait que les Italiens, et leur manière animée d'exprimer
-l'enthousiasme, avaient détourné de lui, du moins pour un moment,
-l'intérêt de Corinne. Il en était très-malheureux; mais sa fierté lui
-conseillait de le cacher, ou de le témoigner seulement en montrant du
-dédain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui
-proposa de jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de
-venir s'asseoir à côté d'elle. Oswald était inquiet de compromettre
-Corinne, en passant ainsi la soirée seul avec elle en présence de tout
-le monde. «Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne s'occupera de
-nous; c'est l'usage ici de ne faire en société que ce qui plaît; il n'y
-a pas une convenance établie, pas un égard exigé: une politesse
-bienveillante suffit; personne ne veut que l'on se gêne les uns pour les
-autres. Ce n'est sûrement pas un pays où la liberté subsiste telle que
-vous l'entendez en Angleterre, mais on y jouit d'une parfaite
-indépendance sociale.--C'est-à-dire, reprit Oswald, qu'on n'y montre
-aucun respect pour les moeurs.--Au moins, interrompit Corinne, aucune
-hypocrisie. M. de la Rochefoucauld a dit: _Le moindre des défauts d'une
-femme galante est de l'être._ En effet, quels que soient les torts des
-femmes en Italie, elles n'ont pas recours au mensonge; et si le mariage
-n'y est pas assez respecté, c'est du consentement des deux époux.
-
---Ce n'est point la sincérité qui est la cause de ce genre de franchise,
-répondit Oswald, mais l'indifférence pour l'opinion publique. En
-arrivant ici j'avais une lettre de recommandation pour une princesse; je
-la donnai à mon domestique de place pour la porter; il me dit:
-_Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien; car la
-princesse ne voit personne, elle est_ INNAMORATA; et cet état d'être
-INNAMORATA se proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette
-publicité n'est point excusée par une passion extraordinaire; plusieurs
-attachements se succèdent ainsi, et sont également connus. Les femmes
-mettent si peu de mystère à cet égard, qu'elles avouent leurs liaisons
-avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs
-époux. Aucun sentiment profond ni délicat ne se mêle, on le croit
-aisément, à cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l'on
-ne pense qu'à l'amour, il n'y a pas un seul roman, parce que l'amour y
-est si rapide, si public, qu'il ne prête à aucun genre de développement,
-et que, pour peindre véritablement les moeurs générales à cet égard, il
-faudrait commencer et finir dans la première page. Pardon, Corinne,
-s'écria lord Nelvil en remarquant la peine qu'il lui faisait; vous êtes
-Italienne, cette idée devrait me désarmer. Mais l'une des causes de
-votre grâce incomparable, c'est la réunion de tous les charmes qui
-caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays vous
-avez été élevée; mais certainement vous n'avez point passé toute votre
-vie en Italie: peut-être est-ce en Angleterre même... Ah! Corinne, si
-cela était vrai, comment auriez-vous pu quitter ce sanctuaire de la
-pudeur et de la délicatesse, pour venir ici, où non-seulement la vertu,
-mais l'amour même est si mal connu? On le respire dans l'air, mais
-pénètre-t-il dans le coeur? Les poésies dans lesquelles l'amour joue un
-si grand rôle ont beaucoup de grâce, beaucoup d'imagination; elles sont
-ornées par des tableaux brillants dont les couleurs sont vives et
-voluptueuses. Mais où trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre
-qui anime notre poésie? Que pourriez-vous comparer à la scène de
-Belvidera et de son époux dans Otway; à Roméo, dans Shakspeare; enfin
-surtout aux admirables vers de Thompson, dans son chant du Printemps,
-lorsqu'il peint avec des traits si nobles et si touchants le bonheur de
-l'amour dans le mariage? Y a-t-il un tel mariage en Italie? et là où il
-n'y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce
-pas ce bonheur qui est le but de la passion du coeur, comme la
-possession est celui de la passion des sens? Toutes les femmes jeunes et
-belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l'âme et de
-l'esprit ne fixent pas la préférence? et ces qualités, que font-elles
-désirer? le mariage, c'est-à-dire l'association de tous les sentiments
-et de toutes les pensées. L'amour illégitime, quand malheureusement il
-existe chez nous, est encore, si j'ose m'exprimer ainsi, un reflet du
-mariage. On y cherche ce bonheur intime qu'on n'a pu goûter chez soi, et
-l'infidélité même est plus morale en Angleterre que le mariage en
-Italie.»
-
-Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément Corinne; et se
-levant aussitôt, les yeux remplis de larmes, elle sortit de la chambre,
-et retourna subitement chez elle. Oswald fut au désespoir d'avoir
-offensé Corinne; mais il avait une sorte d'irritation de ses succès du
-bal, qui s'était trahie par les paroles qui venaient de lui échapper. Il
-la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler; il y retourna le
-lendemain matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus
-prolongé de recevoir lord Nelvil n'était pas dans le caractère de
-Corinne; mais elle était douloureusement affligée de l'opinion qu'il
-avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion même lui faisait
-une loi de cacher à l'avenir, si elle le pouvait, le sentiment qui
-l'entraînait.
-
-Oswald, de son côté, trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans
-cette circonstance avec la simplicité qui lui était naturelle, et il se
-confirmait toujours davantage dans le mécontentement que le bal lui
-avait causé; il excitait en lui cette disposition qui pouvait lutter
-contre le sentiment dont il redoutait l'empire. Ses principes étaient
-sévères, et le mystère qui enveloppait la vie passée de celle qu'il
-aimait lui causait une grande douleur. Les manières de Corinne lui
-paraissaient pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animées
-par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup de noblesse
-et de réserve dans les discours et dans le maintien, mais trop
-d'indulgence dans les opinions. Enfin Oswald était un homme séduit,
-entraîné, mais conservant au dehors de lui-même un opposant qui
-combattait ce qu'il éprouvait. Cette situation porte souvent à
-l'amertume. On est mécontent de soi-même et des autres. L'on souffre, et
-l'on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du
-moins d'amener une explication violente qui fasse triompher complètement
-l'un des deux sentiments qui déchirent le coeur.
-
-C'est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne. Sa
-lettre était amère et inconvenable; il le sentait, mais des mouvements
-confus le portaient à l'envoyer: il était si malheureux par ses combats,
-qu'il voulait à tout prix une circonstance quelconque qui pût les
-terminer.
-
-Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d'Erfeuil était
-venu lui raconter, contribua peut-être encore à rendre ses expressions
-plus âpres. On répandait dans Rome que Corinne épouserait le prince
-d'Amalfi. Oswald savait bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser
-que le bal était la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada
-qu'elle l'avait reçu chez elle le matin du jour où il n'avait pu
-lui-même être admis; et, trop fier pour exprimer un sentiment de
-jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant la nation
-pour laquelle il voyait avec tant de peine la prédilection de Corinne.
-
-
-CHAPITRE III
-
- LETTRE D'OSWALD A CORINNE.
-
- «Ce 24 janvier 1795.
-
- «Vous refusez de me voir; vous êtes offensée de notre conversation
- d'avant-hier; vous vous proposez sans doute de ne plus admettre à
- l'avenir chez vous que vos compatriotes: vous voulez expier
- apparemment le tort que vous avez eu de recevoir un homme d'une autre
- nation. Cependant, loin de me repentir d'avoir parlé avec sincérité
- sur les Italiennes, à vous que, dans mes chimères, je voulais
- considérer comme une Anglaise, j'oserai dire avec bien plus de force
- encore, que vous ne trouverez ni bonheur ni dignité, si vous voulez
- faire choix d'un époux au milieu de la société qui vous environne. Je
- ne connais pas un homme parmi les Italiens qui puisse vous mériter; il
- n'en est pas un qui vous honorât par son alliance, de quelque titre
- qu'il vous revêtit. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins que
- les femmes; car ils ont les défauts des femmes, et les leurs propres
- en sus. Me persuaderez-vous qu'ils soient capables d'amour, ces
- habitants du Midi, qui fuient avec tant de soin la peine, et sont si
- décidés au bonheur? N'avez-vous pas vu, je le tiens de vous, le mois
- dernier, au spectacle, un homme qui avait perdu huit jours auparavant
- sa femme, et une femme qu'il disait aimer? On veut ici se débarrasser
- le plus tôt possible, et des morts, et de l'idée de la mort. Les
- cérémonies des funérailles sont accomplies par les prêtres, comme les
- soins de l'amour sont observés par les _cavaliers servants_. Les rites
- et l'habitude ont tout prescrit d'avance, les regrets et
- l'enthousiasme n'y sont pour rien. Enfin, et c'est là surtout ce qui
- détruit l'amour, les hommes n'inspirent aucun genre de respect aux
- femmes; elles ne leur savent aucun gré de leur soumission, parce
- qu'ils n'ont aucune fermeté de caractère, aucune occupation sérieuse
- dans la vie. Il faut, pour que la nature et l'ordre social se montrent
- dans toute leur beauté, que l'homme soit protecteur et la femme
- protégée, mais que ce protecteur adore la faiblesse qu'il défend, et
- respecte la divinité sans pouvoir qui, comme ses dieux pénates, porte
- bonheur à sa maison. Ici on dirait presque que les femmes sont le
- sultan, et les hommes le sérail.
-
- «Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractère des femmes. Un
- proverbe italien dit: _Qui ne sait pas feindre ne sait vas vivre._
- N'est-ce pas là un proverbe de femme? et en effet, dans un pays où il
- n'y a ni carrière militaire, ni institution libre, comment un homme
- pourrait-il se former à la dignité et à la force? Aussi tournent-ils
- tout leur esprit vers l'habileté; ils jouent la vie comme une partie
- d'échecs, dans laquelle le succès est tout. Ce qui leur reste des
- souvenirs de l'antiquité, c'est quelque chose de gigantesque dans les
- expressions et dans la magnificence extérieure; mais, à côté de cette
- grandeur sans base, vous voyez souvent tout ce qu'il y a de plus
- vulgaire dans les goûts et de plus misérablement négligé dans la vie
- domestique. Est-ce là, Corinne, la nation que vous devez préférer à
- toute autre? Est-ce elle dont les bruyants applaudissements vous sont
- si nécessaires, que toute autre destinée vous paraîtrait silencieuse à
- côté de ces _bravos_ retentissants? Qui pourrait se flatter de vous
- rendre heureuse en vous arrachant à ce tumulte? Vous êtes une personne
- inconcevable: profonde dans vos sentiments, et légère dans vos goûts;
- indépendante par la fierté de votre âme, et cependant asservie par le
- besoin de distractions; capable d'aimer un seul, mais ayant besoin de
- tous. Vous êtes une magicienne, qui inquiétez et rassurez
- alternativement; qui vous montrez sublime, et disparaissez tout à coup
- de cette région où vous êtes seule, pour vous confondre dans la foule.
- Corinne, Corinne, on ne peut s'empêcher de vous redouter en vous
- aimant!
-
- «OSWALD.»
-
-Corinne, en lisant cette lettre, fut offensée des préjugés haineux
-qu'Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut cependant le bonheur
-de deviner qu'il était irrité de la fête, et de ce qu'elle s'était
-refusée à le recevoir depuis la conversation du souper: cette réflexion
-adoucit un peu l'impression pénible que lui faisait sa lettre. Elle
-hésita quelque temps, ou du moins crut hésiter sur la conduite qu'elle
-devait tenir envers lui. Son sentiment l'entraînait à le revoir; mais il
-lui était extrêmement pénible qu'il pût s'imaginer qu'elle désirait de
-l'épouser, bien que la fortune fût au moins égale, et qu'elle pût, en
-révélant son nom, montrer qu'il n'était en rien inférieur à celui de
-lord Nelvil. Néanmoins, ce qu'il y avait de singulier et d'indépendant
-dans le genre de vie qu'elle avait adopté devait lui inspirer de
-l'éloignement pour le mariage; et sûrement elle en aurait repoussé
-l'idée, si son sentiment ne l'eût pas aveuglée sur toutes les peines
-qu'elle aurait à souffrir en épousant un Anglais, et en renonçant à
-l'Italie.
-
-On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au coeur; mais dès que
-les convenances ou les intérêts du monde se présentent de quelque
-manière pour obstacle, dès qu'on peut supposer que la personne qu'on
-aime ferait un sacrifice quelconque en s'unissant à vous, il n'est plus
-possible de lui montrer à cet égard aucun abandon de sentiment. Corinne,
-néanmoins, ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald, voulut se
-persuader qu'elle pourrait le voir désormais, et lui cacher l'amour
-qu'elle ressentait pour lui: c'est donc dans cette intention qu'elle se
-fit une loi, dans sa lettre, de répondre seulement à ses accusations
-injustes contre la nation italienne, et de raisonner avec lui sur ce
-sujet comme si c'était le seul qui l'intéressât. Peut-être la meilleure
-manière dont une femme d'un esprit supérieur peut reprendre sa froideur
-et sa dignité, c'est lorsqu'elle se retranche dans la pensée comme dans
-un asile.
-
-
- CORINNE A LORD NELVIL.
-
- «Ce 25 janvier 1795.
-
- «Si votre lettre ne concernait que moi, milord, je n'essayerais point
- de me justifier: mon caractère est tellement facile à connaître, que
- celui qui ne me comprendrait pas de lui-même ne me comprendrait pas
- davantage par l'explication que je lui en donnerais. La réserve pleine
- de vertu des femmes anglaises, et l'art plein de grâce des femmes
- françaises, servent souvent à cacher, croyez-moi, la moitié de ce qui
- se passe dans l'âme des unes et des autres: et ce qu'il vous plaît
- d'appeler en moi de la magie, c'est un naturel sans contrainte, qui
- laisse voir quelquefois des sentiments divers et des pensées opposées
- sans travailler à les mettre d'accord; car cet accord, quand il
- existe, est presque toujours factice, et la plupart des caractères
- vrais sont inconséquents. Mais ce n'est pas de moi que je veux vous
- parler, c'est de la nation infortunée que vous attaquez si
- cruellement. Serait-ce mon affection pour mes amis qui vous
- inspirerait cette malveillance amère? vous me connaissez trop pour en
- être jaloux, et je n'ai point l'orgueil de croire qu'un tel sentiment
- vous rendît injuste au point où vous l'êtes. Vous dites sur les
- Italiens ce que disent tous les étrangers, ce qui doit frapper au
- premier abord: mais il faut pénétrer plus avant pour juger ce pays,
- qui a été si grand à diverses époques. D'où vient donc que cette
- nation a été, sous les Romains, la plus militaire de toutes, la plus
- jalouse de sa liberté dans les républiques du moyen âge, et, dans le
- seizième siècle, la plus illustre par les lettres, les sciences et les
- arts? N'a-t-elle pas poursuivi la gloire sous toutes les formes? Et si
- maintenant elle n'en a plus, pourquoi n'en accuseriez-vous pas sa
- situation politique puisque dans d'autres circonstances elle s'est
- montrée si différente de ce qu'elle est maintenant?
-
- «Je ne sais si je m'abuse, mais les torts des Italiens ne font que
- m'inspirer un sentiment de pitié pour leur sort. Les étrangers, de
- tout temps, ont conquis, déchiré ce beau pays, l'objet de leur
- ambition perpétuelle; et les étrangers reprochent avec amertume à
- cette nation les torts des nations vaincues et déchirées! L'Europe a
- reçu des Italiens les arts et les sciences: et maintenant qu'elle a
- tourné contre eux leurs propres présents, elle leur conteste souvent
- encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans force
- militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences et des
- arts.
-
- «Il est si vrai que les gouvernements font le caractère des nations,
- que, dans cette même Italie, vous voyez des différences de moeurs
- remarquables entre les divers États qui la composent. Les Piémontais,
- qui formaient un petit corps de nation, ont l'esprit plus militaire
- que le reste de l'Italie; les Florentins, qui ont possédé ou la
- liberté ou des princes d'un caractère libéral, sont éclairés et doux;
- les Vénitiens et les Génois se montrent capables d'idées politiques,
- parce qu'il y a chez eux une aristocratie républicaine; les Milanais
- sont plus sincères, parce que les nations du Nord y ont apporté depuis
- longtemps ce caractère; les Napolitains pourraient aisément devenir
- belliqueux, parce qu'ils ont été réunis depuis plusieurs siècles sous
- un gouvernement très-imparfait, mais enfin sous un gouvernement à eux.
- La noblesse romaine, n'ayant rien à faire, ni militairement, ni
- politiquement, doit être ignorante et paresseuse; mais l'esprit des
- ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation, est beaucoup
- plus développé que celui des nobles; et comme le gouvernement papal
- n'admet aucune distinction de naissance, et qu'il est au contraire
- purement électif dans l'ordre du clergé, il en résulte une sorte de
- libéralité, non dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de
- Rome le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n'ont plus ni
- l'ambition ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde.
-
- «Les peuples du Midi sont plus aisément modifiés par les institutions
- que les peuples du Nord; ils ont une indolence qui devient bientôt de
- la résignation; et la nature leur offre tant de jouissances, qu'ils se
- consolent facilement des avantages que la société leur refuse. Il y a
- sûrement beaucoup de corruption en Italie, et cependant la
- civilisation y est beaucoup moins raffinée que dans d'autres pays. On
- pourrait presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, malgré
- la finesse de son esprit: cette finesse ressemble à celle du chasseur
- dans l'art de surprendre sa proie. Les peuples indolents sont
- facilement rusés: ils ont une habitude de douceur qui leur sert à
- dissimuler, quand il le faut, même leur colère; c'est toujours avec
- ces manières accoutumées qu'on parvient à cacher une situation
- accidentelle.
-
- «Les Italiens ont de la sincérité, de la fidélité dans les relations
- privées. L'intérêt et l'ambition exercent un grand empire sur eux,
- mais non l'orgueil ou la vanité; les distinctions de rang y font
- très-peu d'impression; il n'y a point de société, point de salon,
- point de mode, point de petits moyens journaliers de faire effet en
- détail. Ces sources habituelles de dissimulation et d'envie n'existent
- point chez eux: quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents,
- c'est parce qu'ils se considèrent avec eux comme en état de guerre;
- mais, en paix, ils ont du naturel et de la vérité. C'est même cette
- vérité qui est cause du scandale dont vous vous plaignez; les femmes,
- entendant parler d'amour sans cesse, vivant au milieu des séductions
- et des exemples de l'amour, ne cachent pas leurs sentiments, et
- portent pour ainsi dire une sorte d'innocence dans la galanterie même;
- elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la
- société peut donner. Les unes sont d'une ignorance telle, qu'elles ne
- savent pas écrire, et l'avouent publiquement; elles font répondre à un
- billet du matin par leur procureur (_il paglietto_) sur du papier à
- grand format, et en style de requête. Mais, en revanche, parmi celles
- qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les
- académies, et donnent des leçons publiquement, en écharpe noire; et si
- vous vous avisiez de rire de cela, l'on vous répondrait: _Y a-t-il du
- mal à savoir le grec? y a-t-il du mal à gagner sa vie par son travail?
- pourquoi riez-vous donc d'une chose aussi simple?_
-
- «Enfin, milord, aborderai-je un sujet plus délicat? chercherai-je à
- démêler pourquoi les hommes montrent souvent peu d'esprit militaire?
- Ils exposent leur vie pour l'amour et pour la haine avec une grande
- facilité; et les coups de poignard donnés et reçus pour cette cause
- n'étonnent ni n'intimident personne; ils ne craignent point la mort,
- quand les passions naturelles commandent de la braver; mais souvent,
- il faut l'avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts politiques,
- qui ne les touchent guère, parce qu'ils n'ont point de patrie. Souvent
- aussi l'honneur chevaleresque a peu d'empire au milieu d'une nation où
- l'opinion et la société qui la forme n'existent pas. Il est assez
- simple que, dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs
- publics, les femmes prennent beaucoup d'ascendant sur les hommes, et
- peut-être en ont-elles trop pour les respecter et les admirer.
- Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de délicatesse et de
- dévouement. Les vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le
- bonheur des femmes; mais s'il y a des pays où l'amour subsiste hors
- des liens sacrés du mariage, parmi ces pays, celui de tous où le
- bonheur des femmes est le plus ménagé, c'est l'Italie. Les hommes s'y
- sont fait une morale pour des rapports hors de la morale; mais du
- moins ont-ils été justes et généreux dans le partage des devoirs; ils
- se sont considérés eux-mêmes comme plus coupables que les femmes,
- quand ils brisaient les liens de l'amour, parce que les femmes avaient
- fait plus de sacrifices, et perdaient davantage; ils ont pensé que,
- devant le tribunal du coeur, les plus criminels sont ceux qui font le
- plus de mal. Quand les hommes ont tort, c'est par dureté; quand les
- femmes ont tort, c'est par faiblesse. La société, qui est à la fois
- rigoureuse et corrompue, c'est-à-dire impitoyable pour les fautes,
- quand elles entraînent des malheurs, doit être plus sévère pour les
- femmes; mais, dans un pays où il n'y a pas de société, la bonté
- naturelle a plus d'influence.
-
- «Les idées de considération et de dignité sont beaucoup moins
- puissantes, et même beaucoup moins connues, j'en conviens, en Italie
- que partout ailleurs. L'absence de société et d'opinion publique en
- est la cause. Mais, malgré tout ce qu'on a dit de la perfidie des
- Italiens, je soutiens que c'est un des pays du monde où il y a le plus
- de bonhomie. Cette bonhomie est telle, dans tout ce qui tient à la
- vanité, que bien que ce pays soit celui dont les étrangers aient dit
- le plus de mal, il n'en est point où ils rencontrent un accueil aussi
- bienveillant. On reproche aux Italiens trop de penchant à la
- flatterie; mais il faut aussi convenir que la plupart du temps ce
- n'est point par calcul, mais seulement par désir de plaire, qu'ils
- prodiguent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance
- véritable; ces expressions ne sont point démenties par la conduite
- habituelle de la vie. Toutefois, seraient-ils fidèles à l'amitié dans
- des circonstances extraordinaires, s'il fallait braver pour elle les
- périls et l'adversité? Le petit nombre, j'en conviens, le très-petit
- nombre en serait capable; mais ce n'est pas à l'Italie seulement que
- cette observation peut s'appliquer.
-
- «Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de la vie;
- mais il n'y a point d'hommes plus persévérants ni plus actifs quand
- une fois leurs passions sont excitées. Ces mêmes femmes aussi, que
- vous voyez indolentes comme les odalisques du sérail, sont capables
- tout à coup des actions les plus dévouées. Il y a des mystères dans le
- caractère et l'imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à
- tour des traits inattendus de générosité et d'amitié, ou des preuves
- sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n'y a ici
- d'émulation pour rien: la vie n'y est plus qu'un sommeil rêveur, sous
- un beau ciel; mais donnez à ces hommes un but, et vous les verrez en
- six mois tout apprendre et tout concevoir. Il en est de même des
- femmes; pourquoi s'instruiraient-elles, puisque la plupart des hommes
- ne les entendraient pas? Elles isoleraient leur coeur en cultivant
- leur esprit; mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite dignes d'un
- homme supérieur, si cet homme supérieur était l'objet de leur
- tendresse. Tout dort ici; mais, dans un pays où les grands intérêts
- sont assoupis, le repos et l'insouciance sont plus nobles qu'une vaine
- agitation pour les petites choses.
-
- «Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se
- renouvellent point par l'action forte et variée de la vie. Mais dans
- quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus qu'en Italie de
- l'admiration pour la littérature et les beaux-arts? L'histoire nous
- apprend que les papes, les princes et les peuples ont rendu dans tous
- les temps, aux peintres, aux poëtes, aux écrivains distingués, les
- hommages les plus éclatants. Cet enthousiasme pour le talent est, je
- l'avouerai, milord, un des premiers motifs qui m'attachent à ce pays.
- On n'y trouve point l'imagination blasée, l'esprit décourageant, ni la
- médiocrité despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter ou
- étouffer le génie naturel. Une idée, un sentiment, une expression
- heureuse, prennent feu, pour ainsi dire, parmi les auditeurs. Le
- talent, par cela même qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup
- d'envie. Pergolèse a été assassiné pour son _Stabat_; Giorgione
- s'armait d'une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un lieu
- public; mais la jalousie violente qu'inspire le talent parmi nous est
- celle que fait naître ailleurs la puissance; cette jalousie ne dégrade
- point son objet; cette jalousie peut haïr, proscrire, tuer; et
- néanmoins, toujours mêlée au fanatisme de l'admiration, elle excite
- encore le génie tout en le persécutant. Enfin, quand on voit tant de
- vie dans un cercle si resserré, au milieu de tant d'obstacles et
- d'avertissements de tout genre, on ne peut s'empêcher, ce me semble,
- de prendre un vif intérêt à ce peuple, qui respire avec avidité le peu
- d'air que l'imagination fait pénétrer à travers les bornes qui le
- renferment.
-
- «Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes
- maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, cette fierté
- qui distinguent les nations libres et militaires. J'avouerai même, si
- vous le voulez, milord, que le caractère de ces nations pourrait
- inspirer aux femmes plus d'enthousiasme et d'amour. Mais ne serait-il
- pas possible aussi qu'un homme intrépide, noble et sévère, réunît
- toutes les qualités qui font aimer, sans posséder celles qui
- promettent le bonheur?
-
- «CORINNE.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-La lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald d'avoir pu
-songer à se détacher d'elle. La dignité spirituelle et la douceur
-imposante avec laquelle elle repoussait les paroles dures qu'il s'était
-permises, le touchèrent et le pénétrèrent d'admiration. Une supériorité
-si grande, si simple, si vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles
-ordinaires. Il sentait bien toujours que Corinne n'était pas la femme
-faible, timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses
-sentiments, qu'il avait choisie dans son imagination pour la compagne de
-sa vie; et le souvenir de Lucile, telle qu'il l'avait vue à l'âge de
-douze ans, s'accordait mieux avec cette idée: mais pouvait-on rien
-comparer à Corinne? Les lois, les règles communes, pouvaient-elles
-s'appliquer à une personne qui réunissait en elle tant de qualités
-diverses, dont le génie et la sensibilité étaient le lien? Corinne était
-un miracle de la nature; et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur
-d'Oswald, quand il pouvait se flatter d'intéresser une telle femme? Mais
-quel était son nom, quelle était sa destinée, quels seraient ses
-projets, s'il lui déclarait l'intention de s'unir à elle? Tout était
-encore dans l'obscurité; et, quoique l'enthousiasme qu'Oswald ressentait
-pour Corinne lui persuadât qu'il était décidé à l'épouser, souvent aussi
-l'idée que la vie de Corinne n'avait pas été tout à fait irréprochable,
-et qu'un tel mariage aurait été sûrement condamné par son père,
-bouleversait de nouveau toute son âme, et le jetait dans l'anxiété la
-plus pénible.
-
-Il n'était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps où il ne
-connaissait pas Corinne, mais il ne sentait plus cette sorte de calme
-qui peut exister même au milieu du repentir lorsque la vie entière est
-consacrée à l'expiation d'une grande faute. Il ne craignait pas
-autrefois de s'abandonner à ses souvenirs, quelle que fût leur amertume;
-maintenant il redoutait les rêveries longues et profondes, qui lui
-auraient révélé ce qui se passait au fond de son âme. Il se préparait
-cependant à se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre, et
-pour obtenir le pardon de celle qu'il avait écrite, lorsqu'il vit entrer
-dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune Lucile.
-
-C'était un brave gentilhomme anglais, qui avait presque toujours vécu
-dans la principauté de Galles, où il possédait une terre; il avait les
-principes et les préjugés qui servent à maintenir en tout pays les
-choses comme elles sont; et c'est un bien quand ces choses sont aussi
-bonnes que la raison humaine le permet: alors les hommes tels que M.
-Edgermond, c'est-à-dire les partisans de l'ordre établi, quoique
-fortement et même opiniâtrement attachés à leurs habitudes et à leur
-manière de voir, doivent être considérés comme des esprits éclairés et
-raisonnables.
-
-Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond; il
-lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient à la fois; mais
-bientôt il lui vint dans l'esprit que lady Edgermond, la mère de Lucile,
-avait envoyé son parent pour lui faire des reproches, et qu'elle voulait
-ainsi gêner son indépendance. Cette pensée lui rendit toute sa fermeté,
-et il reçut M. Edgermond avec une froideur extrême. Il avait d'autant
-plus tort en l'accueillant ainsi, que M. Edgermond n'avait pas le
-moindre projet qui pût concerner lord Nelvil. Il traversait l'Italie
-pour sa santé, en faisant beaucoup d'exercice, en chassant, en buvant à
-la santé du roi George et de la vieille Angleterre: c'était le plus
-honnête homme du monde, et même il avait beaucoup plus d'esprit et
-d'instruction que ses habitudes ne devaient le faire croire. Il était
-Anglais avant tout, non-seulement comme il devait l'être, mais aussi
-comme on aurait pu souhaiter qu'il ne le fût pas; suivant dans tous les
-pays les coutumes du sien, ne vivant qu'avec les Anglais, et ne
-s'entretenant jamais avec les étrangers, non par dédain, mais par une
-sorte de répugnance à parler les langues étrangères, et de timidité,
-même à l'âge de cinquante ans, qui lui rendait très-difficile de faire
-de nouvelles connaissances.
-
-«Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil; je vais à Naples
-dans quinze jours, vous y trouverai-je? Je le voudrais; car j'ai peu de
-temps à rester en Italie, parce que mon régiment doit bientôt
-s'embarquer.--Votre régiment?» répéta lord Nelvil; et il rougit, comme
-s'il avait oublié qu'il avait un congé d'une année, son régiment ne
-devant pas être employé avant cette époque; mais il rougit en pensant
-que Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. «Votre
-régiment à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas mis en activité de
-sitôt; ainsi rétablissez votre santé ici sans inquiétude. J'ai vu, avant
-de partir, ma jeune cousine, à laquelle vous vous intéressez; elle est
-plus charmante que jamais; et dans un an, quand vous reviendrez, je ne
-doute pas qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre.» Lord
-Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son côté. Ils
-se dirent encore quelques mots d'une manière assez laconique, quoique
-bienveillante; et M. Edgermond allait sortir, lorsqu'il revint sur ses
-pas et dit: «A propos, milord, vous pouvez me faire un plaisir: on m'a
-dit que vous connaissiez la célèbre Corinne; et bien que je n'aime pas
-en général les nouvelles connaissances, je suis tout à fait curieux de
-celle-là.--Je demanderai à Corinne la permission de vous mener chez
-elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald.--Faites, je vous prie,
-reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où elle improvisera,
-chantera ou dansera en notre présence.--Corinne, dit lord Nelvil, ne
-montre point ainsi ses talents aux étrangers; c'est une femme votre
-égale et la mienne sous tous les rapports.--Pardon de ma méprise, reprit
-M. Edgermond; comme on ne lui connaît pas d'autre nom que Corinne, et
-qu'à vingt-six ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa
-famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait
-volontiers l'occasion de les faire connaître.--Sa fortune, répondit
-vivement lord Nelvil, est tout à fait indépendante, et son âme encore
-plus.» M. Edgermond finit à l'instant de parler sur Corinne, et se
-repentit de l'avoir nommée quand il vit que ce sujet intéressait Oswald.
-Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de
-ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables.
-
-M. Edgermond s'en alla. Lord Nelvil, resté seul, ne put s'empêcher de
-s'écrier dans son émotion: «Il faut que j'épouse Corinne; il faut que je
-sois son protecteur, afin que personne désormais ne puisse la
-méconnaître. Je lui donnerai le peu que je puis donner, un rang, un nom,
-tandis qu'elle me comblera de toutes les félicités qu'elle seule peut
-accorder sur la terre.» Ce fut dans cette disposition qu'il se hâta
-d'aller chez Corinne, et jamais il n'y entra avec un plus doux sentiment
-d'espérance et d'amour; mais, par un mouvement naturel de timidité, il
-commença la conversation en se rassurant lui-même par des paroles
-insignifiantes, et de ce nombre fut la demande d'amener M. Edgermond
-chez elle. A ce nom, Corinne se troubla visiblement, et refusa d'une
-voix émue ce que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et
-lui dit: «Je pensais que dans une maison où vous recevez tant de monde,
-le titre de mon ami ne serait pas un motif d'exclusion.--Ne vous
-offensez pas, milord, reprit Corinne; croyez-moi, il faut que j'aie des
-raisons bien puissantes pour ne pas consentir à ce que vous désirez.--Et
-ces raisons, me les direz-vous? reprit Oswald.--Impossible! s'écria
-Corinne, impossible!--Ainsi donc...» dit Oswald; et la violence de son
-émotion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne alors, tout en
-pleurs, lui dit en anglais: «Au nom de Dieu, si vous ne voulez pas
-briser mon coeur, ne partez pas.»
-
-Ces paroles, cet accent, remuèrent profondément l'âme d'Oswald, et il se
-rassit à quelque distance de Corinne, la tête appuyée contre un vase
-d'albâtre qui éclairait sa chambre; puis tout à coup il lui dit:
-«Cruelle femme! vous voyez que je vous aime, vous voyez que vingt fois
-par jour je suis prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne
-voulez pas m'apprendre qui vous êtes! Dites-le-moi, Corinne,
-dites-le-moi, répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante
-expression de sensibilité.--Oswald, s'écria Corinne, Oswald, vous ne
-savez pas le mal que vous me faites. Si j'étais assez insensée pour vous
-tout dire, si je l'étais, vous ne m'aimeriez plus.--Grand Dieu!
-reprit-il, qu'avez-vous donc à révéler?--Rien qui me rende indigne de
-vous; mais des hasards, mais des différences entre nos goûts, nos
-opinions, qui jadis ont existé, qui n'existeraient plus. N'exigez pas de
-moi que je me fasse connaître à vous; un jour peut-être, un jour, si
-vous m'aimez assez, si... Ah! je ne sais ce que je dis, continua
-Corinne; vous saurez tout, mais ne m'abandonnez pas avant de m'entendre.
-Promettez-le-moi, au nom de votre père qui réside dans le ciel.--Ne
-prononcez pas ce nom! s'écria lord Nelvil; savez-vous s'il nous réunit
-ou s'il nous sépare? Croyez-vous qu'il consentît à notre union? Si vous
-le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré. Une fois,
-je vous dirai quelle a été ma triste vie; mais à présent voyez dans quel
-état je suis, dans quel état vous me mettez.--Et en effet, son front
-était couvert d'une froide sueur, son visage était pâle, et ses lèvres
-tremblaient en articulant à peine ces dernières paroles. Corinne s'assit
-à côté de lui; et tenant ses mains dans les siennes, le rappela
-doucement à lui-même. «Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez à M.
-Edgermond s'il n'a jamais été dans le Northumberland, ou du moins si ce
-n'est que depuis cinq ans qu'il y a été; dans ce cas seulement vous
-pouvez l'amener ici.» Oswald regarda fixement Corinne à ces mots; elle
-baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit: «Je ferai ce que
-vous m'ordonnez.» Et il partit.
-
-Rentré chez lui, il s'épuisait en conjectures sur les secrets de
-Corinne; il lui paraissait évident qu'elle avait passé beaucoup de temps
-en Angleterre, et que son nom et sa famille devaient y être connus; mais
-quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitté
-l'Angleterre, si elle y avait été établie? Ces diverses questions
-agitaient extrêmement le coeur d'Oswald; il était convaincu que rien de
-mal ne pouvait être découvert dans la vie de Corinne, mais il craignait
-une combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux yeux des
-autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'était la
-désapprobation de l'Angleterre. Il se sentait fort contre celle de tout
-autre pays; mais le souvenir de son père était si intimement uni dans sa
-pensée avec sa patrie, que ces deux sentiments s'accroissaient l'un par
-l'autre. Oswald sut de M. Edgermond qu'il avait été pour la première
-fois dans le Northumberland l'année précédente, et lui promit de le
-conduire le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la
-prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, et la pria
-de lui faire sentir par des manières froides et réservées, combien il
-s'était trompé.
-
-«Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout
-le monde; s'il désire de m'entendre, j'improviserai pour lui; enfin je
-me montrerai telle que je suis, et je crois cependant qu'il apercevra
-tout aussi bien la dignité de l'âme à travers une conduite simple, que
-si je me donnais un air contraint qui serait affecté.--Oui, Corinne,
-répondit Oswald, oui, vous avez raison. Ah! qu'il aurait tort celui qui
-voudrait altérer en rien votre admirable naturel!» M. Edgermond arriva
-dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement de la
-soirée, lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne; et, avec un intérêt
-qui tenait à la fois de l'amant et du protecteur, il disait tout ce qui
-pouvait la faire valoir; il lui témoignait un respect qui avait encore
-plus pour but de commander les égards des autres que de se satisfaire
-lui-même; mais il sentit bientôt avec joie l'inutilité de toutes ses
-inquiétudes. Corinne captiva tout à fait M. Edgermond; elle le captiva
-non-seulement par son esprit et ses charmes, mais en lui inspirant le
-sentiment d'estime que les caractères vrais obtiennent toujours des
-caractères honnêtes; et lorsqu'il osa lui demander de se faire entendre
-sur un sujet de son choix, il aspirait à cette grâce avec autant de
-respect que d'empressement. Elle y consentit sans se faire prier un
-instant, et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant
-de la difficulté de l'obtenir. Mais elle avait un si vif désir de plaire
-à un compatriote d'Oswald, à un homme qui, par la considération qu'il
-méritait, pouvait influer sur son opinion en lui parlant d'elle, que ce
-sentiment la remplit tout à coup d'une timidité qui lui était nouvelle;
-elle voulut commencer, et elle sentit que l'émotion lui coupait la
-parole. Oswald souffrait de ce qu'elle ne se montrait pas dans toute sa
-supériorité à un Anglais. Il baissait les yeux; et son embarras était si
-visible, que Corinne, uniquement occupée de l'effet qu'elle produisait
-sur lui, perdait toujours de plus en plus la présence d'esprit
-nécessaire pour le talent d'improviser. Enfin, sentant qu'elle hésitait,
-que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et
-qu'elle ne peignait ainsi ni ce qu'elle pensait ni ce qu'elle éprouvait
-réellement, elle s'arrêta tout à coup, et dit à M. Edgermond:
-«Pardonnez-moi, si la timidité m'ôte aujourd'hui mon talent; c'est la
-première fois, mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout à
-fait au-dessous de moi-même; mais ce ne sera peut-être pas la dernière,»
-ajouta-t-elle en soupirant.
-
-Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de Corinne.
-Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagination et le génie triompher de
-ses affections, et relever son âme dans les moments où elle était le
-plus abattue; cette fois le sentiment avait subjugué tout à fait son
-esprit; et néanmoins Oswald s'était tellement identifié dans cette
-occasion avec la gloire de Corinne qu'il avait souffert de son trouble,
-au lieu d'en jouir. Mais comme il était certain qu'elle brillerait un
-autre jour avec l'éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à
-la douceur des observations qu'il venait de faire, et l'image de son
-amie régna plus que jamais dans son coeur.
-
-
-
-
-LIVRE SEPTIÈME
-
-LA LITTÉRATURE ITALIENNE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Lord Nelvil désirait vivement que M. Edgermond jouît de l'entretien de
-Corinne, qui valait bien ses vers improvisés. Le jour suivant, la même
-société se rassembla chez elle; et, pour l'engager à parler, il amena la
-conversation sur la littérature italienne, et provoqua sa vivacité
-naturelle, en affirmant que l'Angleterre possédait un plus grand nombre
-de vrais poëtes, et de poëtes supérieurs, par l'énergie et la
-sensibilité, à tous ceux dont l'Italie pouvait se vanter.
-
-«D'abord, répondit Corinne, les étrangers ne connaissent, pour la
-plupart, que nos poëtes du premier rang, le Dante, Pétrarque, l'Arioste,
-Guarini, le Tasse et Métastase; tandis que nous en avons plusieurs
-autres, tels que Chiabrera, Guidi, Filicaja, Parini, etc., sans compter
-Sannazar, Politien, etc., qui ont écrit en latin avec génie: et tous
-réunissent dans leurs vers le coloris à l'harmonie; tous savent, avec
-plus ou moins de talent, faire entrer les merveilles des beaux-arts et
-de la nature dans les tableaux représentés par la parole. Sans doute il
-n'y a pas dans nos poëtes cette mélancolie profonde, cette connaissance
-du coeur humain qui caractérise les vôtres; mais ce genre de supériorité
-n'appartient-il pas plutôt aux écrivains philosophes qu'aux poëtes? La
-mélodie brillante de l'italien convient mieux à l'éclat des objets
-extérieurs qu'à la méditation. Notre langue serait plus propre à peindre
-la fureur que la tristesse, parce que les sentiments réfléchis exigent
-des expressions plus métaphysiques, tandis que le désir de la vengeance
-anime l'imagination, et tourne la douleur en dehors. Cesarotti a fait la
-meilleure et la plus élégante traduction d'Ossian qu'il y ait; mais il
-semble, en la lisant, que les mots ont eux-mêmes un air de fête qui
-contraste avec les idées sombres qu'ils rappellent. On se laisse charmer
-par nos douces paroles, de _ruisseau limpide_, de _campagne riante_,
-d'_ombrage frais_, comme par le murmure des eaux et la variété des
-couleurs; qu'exigez-vous de plus de la poésie? pourquoi demander au
-rossignol ce que signifie son chant? il ne peut expliquer qu'en
-recommençant à chanter, on ne peut le comprendre qu'en se laissant aller
-à l'impression qu'il produit. La mesure des vers, les rimes
-harmonieuses, ces terminaisons rapides, composées de deux syllabes
-brèves, dont les sons glissent en effet, comme l'indique leur nom
-(_Sdruccioli_), imitent quelquefois les pas légers de la danse;
-quelquefois des tons plus graves rappellent le bruit de l'orage ou
-l'éclat des armes; enfin notre poésie est une merveille de
-l'imagination, il ne faut y chercher que ses plaisirs sous toutes les
-formes.
-
---Sans doute, reprit lord Nelvil, vous expliquez, aussi bien qu'il est
-possible, et les beautés et les défauts de votre poésie; mais quand ces
-défauts, sans les beautés, se trouvent dans la prose, comment les
-défendrez-vous? Ce qui n'est que du vague dans la poésie, devient du
-vide dans la prose; et cette foule d'idées communes que vos poètes
-savent embellir par leur mélodie et leurs images reparaît à froid dans
-la prose, avec une vivacité fatigante. La plupart de vos écrivains en
-prose, aujourd'hui, ont un langage si déclamatoire, si diffus, si
-abondant en superlatifs, qu'on dirait qu'ils écrivent tous de commande,
-avec des phrases reçues, et pour une nature de convention; ils semblent
-ne pas se douter qu'écrire c'est exprimer son caractère et sa pensée. Le
-style littéraire est pour eux un tissu artificiel, une mosaïque
-rapportée, je ne sais quoi d'étranger enfin à leur âme, qui se fait avec
-la plume, comme un ouvrage mécanique avec les doigts; ils possèdent au
-plus haut degré le secret de développer, de commander, d'enfler une
-idée, de faire mousser un sentiment, si l'on peut parler ainsi;
-tellement qu'on serait tenté de dire à ces écrivains, comme cette femme
-africaine à une dame française qui portait un grand panier sous une
-longue robe: _Madame, tout cela est-il vous même?_ En effet, où est
-l'être réel, dans toute cette pompe de mots qu'une expression vraie
-ferait disparaître comme un vain prestige?
-
---Vous oubliez, interrompit vivement Corinne, d'abord Machiavel et
-Boccace; puis Gravina, Filangieri, et, de nos jours encore, Cesarotti,
-Verri, Bettinelli, et tant d'autres enfin qui savent écrire et penser
-(16). Mais je conviens avec vous que depuis les derniers siècles, des
-circonstances malheureuses ayant privé l'Italie de son indépendance, on
-y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la possibilité de
-le dire. Il en est résulté l'habitude de se complaire dans les mots,
-sans oser approcher des idées. Comme l'on était certain de ne pouvoir
-obtenir par ses écrits aucune influence sur les choses, on n'écrivait
-que pour montrer de l'esprit, ce qui est le plus sûr moyen de finir
-bientôt par n'avoir pas même de l'esprit: car c'est en dirigeant ses
-efforts vers un objet noblement utile qu'on rencontre le plus d'idées.
-Quand les écrivains en prose ne peuvent influer en aucun genre sur le
-bonheur d'une nation, quand on n'écrit que pour briller, enfin quand
-c'est la route qui est le but, on se replie en mille détours, mais l'on
-n'avance pas. Les Italiens, il est vrai, craignent les pensées
-nouvelles; mais c'est par paresse qu'ils les redoutent, et non par
-servilité littéraire. Leur caractère, leur gaieté, leur imagination, ont
-beaucoup d'originalité; et cependant, comme ils ne se donnent plus la
-peine de réfléchir, leurs idées générales sont communes; leur éloquence
-même, si vive quand ils parlent, n'a point de naturel quand ils
-écrivent; on dirait qu'ils se refroidissent en travaillant; d'ailleurs
-les peuples du Midi sont gênés par la prose, et ne peignent leurs
-véritables sentiments qu'en vers. Il n'en est pas de même dans la
-littérature française, dit Corinne en s'adressant au comte d'Erfeuil;
-vos prosateurs sont souvent plus éloquents, et même plus poétiques que
-vos poëtes.--Il est vrai, répondit le comte d'Erfeuil, que nous avons en
-ce genre les véritables autorités classiques: Bossuet, la Bruyère,
-Montesquieu, Buffon, ne peuvent être surpassés; surtout les deux
-premiers, qui appartiennent à ce siècle de Louis XIV qu'on ne saurait
-trop louer, et dont il faut imiter, autant qu'on le peut, les parfaits
-modèles. C'est un conseil que les étrangers doivent s'empresser de
-suivre, aussi bien que nous.--J'ai de la peine à croire, répondit
-Corinne, qu'il fût désirable pour le monde entier de perdre toute
-couleur nationale, toute originalité de sentiments et d'esprit; et
-j'oserai vous dire, monsieur le comte, que, dans votre pays même, cette
-orthodoxie littéraire, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'oppose à toute
-innovation heureuse, doit rendre à la longue votre littérature
-très-stérile. Le génie est essentiellement créateur; il porte le
-caractère de l'individu qui le possède. La nature, qui n'a pas voulu que
-deux feuilles se ressemblassent, a mis encore plus de diversité dans les
-âmes; et l'imitation est une espèce de mort, puisqu'elle dépouille
-chacun de son existence naturelle.
-
---Ne voudriez-vous pas, belle étrangère, reprit le comte d'Erfeuil, que
-nous admissions chez nous la barbarie tudesque, les Nuits d'Young des
-Anglais, les _concetti_ des Italiens et des Espagnols? Que deviendraient
-le goût, l'élégance du style français, après un tel mélange?» Le prince
-Castel-Forte, qui n'avait point encore parlé, dit: «Il me semble que
-nous avons tous besoin les uns des autres; la littérature de chaque pays
-découvre à qui sait la connaître une nouvelle sphère d'idées. C'est
-Charles-Quint lui-même qui a dit qu'_un homme qui sait quatre langues
-vaut quatre hommes_. Si ce grand génie politique jugeait ainsi les
-affaires, combien cela n'est-il pas plus vrai pour les lettres! Les
-étrangers savent tous le français; ainsi leur point de vue est plus
-étendu que celui des Français, qui ne savent pas les langues étrangères.
-Pourquoi ne se donnent-ils pas plus souvent la peine de les apprendre?
-ils conserveraient ce qui les distingue, et découvriraient ainsi
-quelquefois ce qui peut leur manquer.»
-
-
-CHAPITRE II
-
-«Vous m'avouerez au moins, reprit le comte d'Erfeuil, qu'il est un
-rapport sous lequel nous n'avons rien à apprendre de personne. Notre
-théâtre est décidément le premier de l'Europe, car je ne pense pas que
-les Anglais eux-mêmes imaginassent de nous opposer Shakspeare.--Je vous
-demande pardon, interrompit M. Edgermond, ils l'imaginent.» Et, ce mot
-dit, il rentra dans le silence. «Alors je n'ai rien à dire, continua le
-comte d'Erfeuil avec un sourire qui exprimait un dédain gracieux; chacun
-peut penser ce qu'il veut, mais enfin je persiste à croire qu'on peut
-affirmer sans présomption que nous sommes les premiers dans l'art
-dramatique: et quant aux Italiens, s'il m'est permis de parler
-franchement, il ne se doutent seulement pas qu'il y ait un art
-dramatique dans le monde. La musique est tout chez eux, et la pièce
-n'est rien. Si le second acte d'une pièce a une meilleure musique que le
-premier, ils commencent par le second acte; si ce sont les deux premiers
-actes de deux pièces différentes, ils jouent ces deux actes le même
-jour, et mettent entre deux un acte d'une comédie en prose, qui,
-contient ordinairement la meilleure morale du monde, mais une morale
-toute composée de sentences que nos ancêtres mêmes ont déjà renvoyées à
-l'étranger comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent
-en entier, de vos poëtes; l'un lui déclare qu'il ne peut pas chanter
-s'il n'a dans son ariette le mot _felicità_; le ténor demande la
-_tomba_; et le troisième chanteur ne peut faire des roulades que sur le
-mot _catene_. Il faut que le pauvre poëte arrange ces goûts divers comme
-il peut avec la situation dramatique. Ce n'est pas tout encore, il y a
-des virtuoses qui ne veulent pas arriver de plain-pied sur le théâtre;
-il faut qu'ils se montrent d'abord dans un nuage, ou qu'ils descendent
-du haut de l'escalier d'un palais, pour produire plus d'effet à leur
-entrée. Quand l'ariette est chantée, dans quelque situation touchante ou
-violente que ce soit, l'acteur doit saluer pour remercier des
-applaudissements qu'il obtient. L'autre jour, à _Sémiramis_, après que
-le spectre de Ninus eut chanté son ariette, l'acteur qui le représentait
-fit, en son costume d'ombre, une grande révérence au parterre; ce qui
-diminua beaucoup l'effroi de l'apparition.
-
-«On est accoutumé en Italie à regarder le théâtre comme une grande salle
-de réunion où l'on n'écoute que les airs et le ballet. C'est avec raison
-que je dis _où l'on n'écoute que le ballet_, car c'est seulement
-lorsqu'il va commencer que le parterre fait faire silence; et ce ballet
-est encore un chef-d'oeuvre de mauvais goût. Excepté les grotesques, qui
-sont de véritables caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut
-amuser dans ces ballets, si ce n'est leur ridicule. J'ai vu Gengis-kan,
-mis en ballet, tout couvert d'hermine, tout revêtu de beaux sentiments;
-car il cédait sa couronne à l'enfant du roi qu'il avait vaincu, et
-l'élevait en l'air sur un pied: nouvelle façon d'établir un monarque sur
-le trône. J'ai aussi vu le dévouement de Curtius, ballet en trois actes,
-avec tous les divertissements. Curtius, habillé en berger d'Arcadie,
-dansait longtemps avec sa maîtresse avant de monter sur un véritable
-cheval, au milieu du théâtre, et de s'élancer ainsi dans un gouffre de
-feu fait avec du satin jaune et du papier doré; ce qui lui donnait
-beaucoup plus l'apparence d'un surtout de dessert que d'un abîme. Enfin
-j'ai vu tout l'abrégé de l'histoire romaine en ballet, depuis Romulus
-jusqu'à César.
-
---Tout ce que vous dites est vrai, répondit le prince Castel-Forte avec
-douceur; mais vous n'avez parlé que de la musique et de la danse, et ce
-n'est pas là ce que dans aucun pays l'on considère comme l'art
-dramatique.--C'est bien pis, interrompit le comte d'Erfeuil, quand on
-représente les tragédies, ou des drames qui ne sont pas nommés _drames
-d'une fin joyeuse_; on réunit plus d'horreurs en cinq actes que
-l'imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pièces de ce
-genre, l'amant tue le frère de sa maîtresse dès le second acte; au
-troisième, il brûle la cervelle à sa maîtresse elle-même sur le théâtre;
-le quatrième est rempli par l'enterrement; dans l'intervalle du
-quatrième au cinquième acte l'acteur qui joue l'amant vient annoncer le
-plus tranquillement du monde, au parterre, les arlequinades que l'on
-donne le jour suivant, et reparaît en scène au cinquième acte pour se
-tuer d'un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite
-harmonie avec le froid et le gigantesque des pièces. Ils commettent
-toutes ces terribles actions avec le plus grand calme. Quand un acteur
-s'agite, on dit qu'il se démène comme un prédicateur; car, en effet, il
-y a beaucoup plus de mouvement dans la chaire que sur le théâtre, et
-c'est bien heureux que ces acteurs soient si paisibles dans le
-pathétique; car, comme il n'y a rien d'intéressant dans la pièce ni dans
-la situation, plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules;
-encore si ce ridicule était gai! mais il n'est que monotone. Il n'y a
-pas plus en Italie de comédie que de tragédie; et, dans cette carrière
-encore, c'est nous qui sommes les premiers. Le seul genre qui
-appartienne vraiment à l'Italie, ce sont les arlequinades: un valet
-fripon, gourmand et poltron; un vieux tuteur dupe, avare ou amoureux,
-voilà tout le sujet de ces pièces. Vous conviendrez qu'il ne faut pas
-beaucoup d'efforts pour une telle invention, et que le Tartufe et le
-Misanthrope supposent un peu plus de génie.»
-
-Cette attaque du comte d'Erfeuil déplaisait assez aux Italiens qui
-l'écoutaient, mais cependant ils en riaient; et le comte d'Erfeuil, en
-conversation, aimait beaucoup mieux montrer de l'esprit que de la bonté.
-Sa bienveillance naturelle influait sur ses actions, mais son
-amour-propre sur ses paroles. Le prince Castel-Forte et tous les
-Italiens qui se trouvaient là étaient impatients de réfuter le comte
-d'Erfeuil; mais comme ils croyaient leur cause mieux défendue par
-Corinne que par tout autre, et que le plaisir de briller en conversation
-ne les occupait guère, ils suppliaient Corinne de répondre, et se
-contentaient seulement de citer les noms si connus de Maffei, de
-Métastase, de Goldoni, d'Alfieri, de Monti. Corinne convint d'abord que
-les Italiens n'avaient point de théâtre; mais elle voulut prouver que
-les circonstances, et non l'absence du talent, en étaient la cause. La
-comédie, qui tient à l'observation des moeurs, ne peut exister que dans
-un pays où l'on vit habituellement au centre d'une société nombreuse et
-brillante: il n'y a en Italie que des passions violentes ou des
-jouissances paresseuses; et les passions violentes produisent des crimes
-ou des vices d'une couleur si forte, qu'elles font disparaître toutes
-les nuances des caractères. Mais la comédie idéale, pour ainsi dire,
-celle qui tient à l'imagination, et peut convenir à tous les temps comme
-à tous les pays, c'est en Italie qu'elle a été inventée. Les personnages
-d'Arlequin, de Brighella, de Pantalon, etc., se trouvent dans toutes les
-pièces avec le même caractère. Ils ont, sous tous les rapports, des
-masques et non pas des visages; c'est-à-dire que leur physionomie est
-celle de tel genre de personnes, et non pas de tel individu. Sans doute
-les auteurs modernes des arlequinades, trouvant tous les rôles donnés
-d'avance, comme les pièces d'un jeu d'échecs, n'ont pas le mérite de les
-avoir inventés; mais cette première invention est due à l'Italie; et ces
-personnages fantasques, qui, d'un bout de l'Europe à l'autre, amusent
-tous les enfants et les hommes que l'imagination rend enfants, doivent
-être considérés comme une création des Italiens qui leur donne des
-droits à l'art de la comédie.
-
-L'observation du coeur humain est une source inépuisable pour la
-littérature; mais les nations qui sont plus propres à la poésie qu'à la
-réflexion se livrent plutôt à l'enivrement de la joie qu'à l'ironie
-philosophique. Il y a quelque chose de triste au fond de la plaisanterie
-fondée sur la connaissance des hommes: la gaieté vraiment inoffensive
-est celle qui appartient seulement à l'imagination. Ce n'est pas que les
-Italiens n'étudient habilement les hommes avec lesquels ils ont affaire,
-et ne découvrent plus finement que personne les pensées les plus
-secrètes; mais c'est comme esprit de conduite qu'ils ont ce talent, et
-ils n'ont point l'habitude d'en faire un usage littéraire. Peut-être
-même n'aimeraient-ils pas à généraliser leurs découvertes, à publier
-leurs aperçus. Ils ont dans le caractère quelque chose de prudent et de
-dissimulé qui leur conseille peut-être de ne pas mettre en dehors, par
-les comédies, ce qui leur sert à se guider dans les relations
-particulières, et de ne pas révéler, par les fictions de l'esprit, ce
-qui peut être utile dans les circonstances de la vie réelle.
-
-Machiavel cependant, bien loin de rien cacher, a fait connaître tous les
-secrets d'une politique criminelle, et l'on peut voir par lui de quelle
-terrible connaissance du coeur humain les Italiens sont capables: mais
-une telle profondeur n'est pas du ressort de la comédie, et les loisirs
-de la société proprement dite peuvent seuls apprendre à peindre les
-hommes sur la scène comique. Goldoni, qui vivait à Venise, la ville
-d'Italie où il y a le plus de société, met déjà dans ses pièces beaucoup
-plus de finesse d'observation qu'il ne s'en trouve communément dans les
-autres auteurs. Néanmoins, ses comédies sont monotones: on y voit
-revenir les mêmes situations, parce qu'il y a peu de variété dans les
-caractères. Ses nombreuses pièces semblent faites sur le modèle des
-pièces de théâtre en général, et non d'après la vie. Le vrai caractère
-de la gaieté italienne, ce n'est pas la moquerie, c'est l'imagination;
-ce n'est pas la peinture des moeurs, mais les exagérations poétiques.
-C'est l'Arioste, et non pas Molière, qui peut amuser l'Italie.
-
-Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d'originalité dans ses
-compositions; elles ressemblent bien moins à des comédies régulières. Il
-a pris son parti de se livrer franchement au génie italien, de
-représenter des contes de fées; de mêler les bouffonneries, les
-arlequinades au merveilleux des poëmes; de n'imiter en rien la nature,
-mais de se laisser aller aux fantaisies de la gaieté, comme aux chimères
-de la féerie, et d'entraîner de toutes les manières l'esprit au delà des
-bornes de ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux
-dans son temps, et peut-être est-il l'auteur comique dont le genre
-convient le mieux à l'imagination italienne; mais, pour savoir avec
-certitude quelles pourraient être la comédie et la tragédie en Italie,
-il faudrait qu'il y eût quelque part un théâtre et des acteurs. La
-multitude des petites villes, qui toutes veulent avoir un théâtre, perd,
-en les dispersant, le peu de ressources qu'on pourrait rassembler. La
-division des États, si favorable en général à la liberté et au bonheur,
-est nuisible à l'Italie. Il lui faudrait un centre de lumières et de
-puissance pour résister aux préjugés qui la dévorent. L'autorité des
-gouvernements réprime souvent ailleurs l'élan individuel. En Italie
-cette autorité serait un bien, si elle luttait contre l'ignorance des
-États séparés et des hommes isolés entre eux, si elle combattait par
-l'émulation l'indolence naturelle au climat, enfin si elle donnait une
-vie à toute cette nation qui se contente d'un rêve.
-
-Ces diverses idées et plusieurs autres encore furent spirituellement
-développées par Corinne. Elle entendait aussi très-bien l'art rapide des
-entretiens légers, qui n'insistent sur rien, et l'occupation de plaire,
-qui fait valoir chacun à son tour, quoiqu'elle s'abandonnât souvent dans
-la conversation au genre de talent qui la rendait une improvisatrice
-célèbre. Plusieurs fois elle pria le prince Castel-Forte de venir à son
-secours, en faisant connaître ses propres opinions sur le même sujet;
-mais elle parlait si bien, que tous les auditeurs se plaisaient à
-l'écouter, et ne supportaient pas qu'on l'interrompît. M. Edgermond
-surtout ne pouvait se rassasier de voir et d'entendre Corinne; il osait
-à peine lui exprimer le sentiment d'admiration qu'elle lui inspirait, et
-prononçait tout bas quelques mots à sa louange, espérant qu'elle les
-comprendrait sans qu'il fût obligé de les lui dire. Il avait cependant
-un désir si vif de savoir ce qu'elle pensait de la tragédie, qu'il se
-hasarda, malgré sa timidité, à lui adresser la parole sur ce sujet.
-
-«Madame, lui dit-il, ce qui me paraît surtout manquer à la littérature
-italienne, ce sont des tragédies; il me semble qu'il y a moins loin des
-enfants aux hommes que de vos tragédies aux nôtres; car les enfants,
-dans leur mobilité, ont des sentiments légers, mais vrais, tandis que le
-sérieux de vos tragédies a quelque chose d'affecté et de gigantesque qui
-détruit pour moi toute émotion. N'est-il pas vrai, lord Nelvil?»
-continua M. Edgermond en se retournant vers lui, et l'appelant par ses
-regards à le soutenir, étonné qu'il était d'avoir osé parler devant tant
-de monde.
-
-«Je pense entièrement comme vous, répondit Oswald. Métastase, que l'on
-vante comme le poëte de l'amour, donne à cette passion, dans tous les
-pays, dans toutes les situations, la même couleur. On doit applaudir à
-des ariettes, admirables tantôt par la grâce et l'harmonie, tantôt par
-les beautés lyriques du premier ordre qu'elles renferment, surtout quand
-on les détache du drame où elles sont placées; mais il nous est
-impossible, à nous qui possédons Shakspeare, le poëte qui a le mieux
-approfondi l'histoire et les passions de l'homme, de supporter ces deux
-couples d'amoureux qui se partagent presque toutes les pièces de
-Métastase, et qui s'appellent tantôt Achille, tantôt Tircis, tantôt
-Brutus, tantôt Corilas, et chantent tous de la même manière des chagrins
-et des martyres d'amour qui remuent à peine l'âme à la superficie, et
-peignent comme une fadeur le sentiment le plus orageux qui puisse agiter
-le coeur humain. C'est avec un respect profond pour le caractère
-d'Alfieri que je me permettrai quelques réflexions sur ses pièces. Leur
-but est si noble, les sentiments que l'auteur exprime sont si bien
-d'accord avec sa conduite personnelle, que ses tragédies doivent
-toujours être louées comme des actions, quand même elles seraient
-critiquées à quelques égards comme des ouvrages littéraires. Mais il me
-semble que quelques-unes de ses tragédies ont autant de monotonie dans
-la force, que Métastase en a dans la douceur. Il y a dans les pièces
-d'Alfieri une telle profusion d'énergie et de magnanimité, ou bien une
-telle exagération de violence et de crime, qu'il est impossible d'y
-reconnaître le véritable caractère des hommes. Ils ne sont jamais ni si
-méchants ni si généreux qu'il les peint. La plupart des scènes sont
-composées pour mettre en contraste le vice et la vertu; mais ces
-oppositions ne sont pas présentées avec les gradations de la vérité. Si
-les tyrans supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en
-face dans les tragédies d'Alfieri, on serait presque tenté de les
-plaindre. La pièce d'_Octavie_ est une de celles où ce défaut de
-vraisemblance est le plus frappant. Sénèque y moralise sans cesse Néron,
-comme s'il était le plus patient des hommes, et lui, Sénèque, le plus
-courageux de tous. Le maître du monde, dans la tragédie, consent à se
-laisser insulter et à se mettre en colère à chaque scène, pour le
-plaisir des spectateurs, comme s'il ne dépendait pas de lui de tout
-finir avec un mot. Certainement ces dialogues continuels donnent lieu à
-de très-belles réponses de Sénèque, et l'on voudrait trouver dans une
-harangue ou un ouvrage les nobles pensées qu'il exprime, mais est-ce
-ainsi qu'on peut donner l'idée de la tyrannie? Ce n'est pas la peindre
-sous ses redoutables couleurs, c'est en faire seulement un but pour
-l'escrime de la parole. Mais si Shakspeare avait représenté Néron
-entouré d'hommes tremblants, qui osent à peine répondre à la question la
-plus indifférente, lui-même cachant son trouble, s'efforçant de paraître
-calme, et Sénèque près de lui travaillant à l'apologie du meurtre
-d'Agrippine, la terreur n'eût-elle pas été mille fois plus grande? et
-pour une réflexion énoncée par l'auteur, mille ne seraient-elles pas
-nées dans l'âme des spectateurs, par le silence même de la rhétorique et
-la vérité des tableaux?»
-
-Oswald aurait pu parler longtemps encore sans que Corinne l'eût
-interrompu; elle se plaisait tellement et dans le son de sa voix, et
-dans la noble élégance de son langage, qu'elle eût voulu prolonger cette
-impression des heures entières. Ses regards fixés sur lui avaient peine
-à s'en détacher, lors même qu'il eut cessé de parler. Elle se tourna
-lentement vers le reste de la société, qui lui demandait avec impatience
-ce qu'elle pensait de la tragédie italienne; et, revenant à lord Nelvil:
-«Milord, dit-elle, je suis de votre avis presque sur tout; ce n'est donc
-pas pour vous combattre que je réponds; mais pour présenter quelques
-exceptions à vos observations, peut-être trop générales. Il est vrai que
-Métastase est plutôt un poëte lyrique que dramatique, et qu'il peint
-l'amour comme l'un des beaux arts qui embellissent la vie, et non comme
-le secret le plus intime de nos peines ou de notre bonheur. En général,
-quoique notre poésie ait été consacrée à chanter l'amour, je hasarderai
-de dire que nous avons plus de profondeur et de sensibilité dans la
-peinture de toutes les autres passions. A force de faire des vers
-amoureux, on s'est créé à cet égard parmi nous un langage convenu: et ce
-n'est pas ce qu'on a éprouvé, mais ce qu'on a lu qui sert d'inspiration
-aux poëtes. L'amour, tel qu'il existe en Italie, ne ressemble nullement
-à l'amour tel que nos écrivains le peignent. Je ne connais qu'un roman,
-_Fiammetta_, de Boccace, dans lequel on puisse se faire une idée de
-cette passion, décrite avec des couleurs vraiment nationales. Nos poëtes
-subtilisent et exagèrent le sentiment, tandis que le véritable caractère
-de la nature italienne, c'est une impression rapide et profonde, qui
-s'exprimerait bien plutôt par des actions silencieuses et passionnées
-que par un ingénieux langage. En général, notre littérature exprime peu
-notre caractère et nos moeurs. Nous sommes une nation beaucoup trop
-modeste, je dirai presque trop humble, pour oser avoir des tragédies à
-nous, composées avec notre histoire, ou du moins caractérisées d'après
-nos propres sentiments.
-
-«Alfieri, par un hasard singulier, était, pour ainsi dire, transplanté
-de l'antiquité dans les temps modernes; il était né pour agir, et il n'a
-pu qu'écrire: son style et ses tragédies se ressentent de cette
-contrainte. Il a voulu marcher par la littérature à un but politique: ce
-but était le plus noble de tous sans doute; mais n'importe, rien ne
-dénature les ouvrages d'imagination comme d'en avoir un. Alfieri,
-impatienté de vivre au milieu d'une nation où l'on rencontrait des
-savants très-érudits et quelques hommes très-éclairés, mais dont les
-littérateurs et les lecteurs ne s'intéressaient pour la plupart à rien
-de sérieux, et se plaisaient uniquement dans les contes, dans les
-nouvelles, dans les madrigaux; Alfieri, dis-je, a voulu donner à ses
-tragédies le caractère le plus austère. Il en a retranché les
-confidents, les coups de théâtre, tout, hors l'intérêt du dialogue. Il
-semblait qu'il voulût ainsi faire faire pénitence aux Italiens de leur
-vivacité et de leur imagination naturelle; il a pourtant été fort
-admiré, parce qu'il est vraiment grand par son caractère et par son âme,
-et parce que les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges
-données aux actions et aux sentiments des anciens Romains, comme si cela
-les regardait encore. Ils sont amateurs de l'énergie et de
-l'indépendance, comme des beaux tableaux qu'ils possèdent dans leurs
-galeries. Mais il n'en est pas moins vrai qu'Alfieri n'a pas créé ce
-qu'on pourrait appeler un théâtre italien, c'est-à-dire des tragédies
-dans lesquelles on trouvât un mérite particulier à l'Italie. Et même il
-n'a pas caractérisé les moeurs des pays et des siècles qu'il a peints.
-Sa _Conjuration des Pazzi_, _Virginie_, _Philippe second_, sont
-admirables par l'élévation et la force des idées; mais on y voit
-toujours l'empreinte d'Alfieri, et non celle des nations et des temps
-qu'il met en scène. Bien que l'esprit français et celui d'Alfieri
-n'aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci, que tous
-les deux font porter leurs propres couleurs à tous les sujets qu'ils
-traitent.»
-
-Le comte d'Erfeuil, entendant parler de l'esprit français, prit la
-parole: «Il nous serait impossible, dit-il, de supporter sur la scène
-les inconséquences des Grecs, ni les monstruosités de Shakspeare; les
-Français ont un goût trop pur pour cela. Notre théâtre est le modèle de
-la délicatesse et de l'élégance; c'est là ce qui le distingue, et ce
-serait nous plonger dans la barbarie que de vouloir introduire rien
-d'étranger parmi nous.--Autant vaudrait, dit Corinne en souriant, élever
-autour de vous la grande muraille de la Chine. Il y a sûrement de rares
-beautés dans vos auteurs tragiques; il s'en développerait peut-être
-encore de nouvelles si vous permettiez quelquefois que l'on vous montrât
-sur la scène autre chose que des Français. Mais nous qui sommes
-Italiens, notre génie dramatique perdrait beaucoup à s'astreindre à des
-règles dont nous n'aurions pas l'honneur, et dont nous souffririons la
-contrainte. L'imagination, le caractère, les habitudes d'une nation
-doivent former son théâtre. Les Italiens aiment passionnément les
-beaux-arts, la musique, la peinture, et même la pantomime, enfin tout ce
-qui frappe les sens. Comment se pourrait-il donc que l'austérité d'un
-dialogue éloquent fût le seul plaisir théâtral dont ils se
-contentassent? C'est en vain qu'Alfieri, avec tout son génie, a voulu
-les y réduire; il a senti lui-même que son système était trop rigoureux.
-
-«La _Mérope_ de Maffei, le _Saül_ d'Alfieri, l'_Aristodème_ de Monti, et
-surtout le poëme du Dante, bien que cet auteur n'ait point composé de
-tragédie, me semblent faits pour donner l'idée de ce que pourrait être
-l'art dramatique en Italie. Il y a dans la _Mérope_ de Maffei une grande
-simplicité d'action, mais une poésie brillante, revêtue des images les
-plus heureuses; et pourquoi s'interdirait-on cette poésie dans les
-ouvrages dramatiques? La langue des vers est si magnifique en Italie,
-que l'on y aurait plus tort que partout ailleurs en renonçant à ses
-beautés. Alfieri, qui excellait, quand il le voulait, dans tous les
-genres, a fait dans son _Saül_ un superbe usage de la poésie lyrique; et
-l'on pourrait y introduire heureusement la musique elle-même, non pas
-pour mêler le chant aux paroles, mais pour calmer les transports furieux
-de Saül par la harpe de David. Nous possédons une musique si délicieuse,
-que ce plaisir peut rendre indolent sur les jouissances de l'esprit.
-Loin donc de vouloir les séparer, il faudrait chercher à les réunir, non
-en faisant chanter les héros, ce qui détruit toute dignité dramatique,
-mais en introduisant ou des choeurs, comme les anciens, ou des effets de
-musique qui se lient à la situation par des combinaisons naturelles,
-comme cela arrive si souvent dans la vie. Loin de diminuer sur le
-théâtre italien les plaisirs de l'imagination, il me semble qu'il
-faudrait, au contraire, les augmenter et les multiplier de toutes les
-manières. Le goût vif des Italiens pour la musique et pour les ballets à
-grand spectacle est un indice de la puissance de leur imagination et de
-la nécessité de l'intéresser toujours, même en traitant les objets
-sérieux, au lieu de les rendre encore plus sévères qu'ils ne le sont,
-comme l'a fait Alfieri.
-
-«La nation croit de son devoir d'applaudir à ce qui est austère et
-grave; mais elle retourne bientôt à ses goûts naturels, et ils
-pourraient être satisfaits dans la tragédie si on l'embellissait par le
-charme et la variété des différents genres de poésie, et par toutes les
-diversités théâtrales dont les Anglais et les Espagnols savent jouir.
-
-«L'_Aristodème_ de Monti a quelque chose du terrible pathétique du
-Dante, et sûrement cette tragédie est, à juste titre, une des plus
-admirées. Le Dante, ce grand maître en tant de genres, possédait le
-génie tragique qui aurait produit le plus d'effet en Italie, si de
-quelque manière on pouvait l'adapter à la scène; car ce poëte sait
-peindre aux yeux ce qui se passe au fond de l'âme, et son imagination
-fait sentir et voir la douleur. Si le Dante avait écrit des tragédies,
-elles auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule comme les
-esprits distingués. La littérature dramatique doit être populaire; elle
-est comme un événement public, toute la nation en doit juger.
-
---Lorsque le Dante vivait, dit Oswald, les Italiens jouaient en Europe
-et chez eux un grand rôle politique. Peut-être vous est-il impossible
-maintenant d'avoir un théâtre tragique national. Pour que ce théâtre
-existe, il faut que de grandes circonstances développent dans la vie les
-sentiments qu'on exprime sur la scène. De tous les chefs-d'oeuvre de la
-littérature, il n'en est point qui tienne autant qu'une tragédie à tout
-l'ensemble d'un peuple; les spectateurs y contribuent presque autant que
-les auteurs. Le génie dramatique se compose de l'esprit public, de
-l'histoire, du gouvernement, des moeurs, enfin de tout ce qui
-s'introduit chaque jour dans la pensée et forme l'être moral, comme
-l'air que l'on respire alimente la vie physique. Les Espagnols, avec
-lesquels votre climat et votre religion doivent vous donner des
-rapports, ont bien plus que vous cependant le génie dramatique; leurs
-pièces sont remplies de leur histoire, de leur chevalerie, de leur foi
-religieuse, et ces pièces sont originales et vivantes; mais aussi leurs
-succès en ce genre remontent-ils à l'époque de leur gloire historique.
-Comment donc pourrait-on maintenant fonder en Italie ce qui n'y a jamais
-existé, un théâtre tragique?--Il est malheureusement possible que vous
-ayez raison, milord, reprit Corinne; néanmoins j'espère toujours
-beaucoup pour nous de l'essor naturel des esprits en Italie, de leur
-émulation individuelle, alors même qu'aucune circonstance extérieure ne
-les favorise; mais ce qui nous manque surtout pour la tragédie, ce sont
-des acteurs. Des paroles affectées amènent nécessairement une
-déclamation fausse; mais il n'est pas de langue dans laquelle un grand
-acteur pût montrer autant de talent que dans la nôtre; car la mélodie
-des sons ajoute un nouveau charme à la vérité de l'accent; c'est une
-musique continuelle, qui se mêle à l'expression des sentiments sans lui
-rien ôter de sa force.--Si vous voulez, interrompit le prince
-Castel-Forte, convaincre de ce que vous dites, il faut que vous nous le
-prouviez: oui, donnez-nous l'inexprimable plaisir de vous voir jouer la
-tragédie; il faut que vous accordiez aux étrangers que vous en croyez
-dignes la rare jouissance de connaître un talent que vous seule possédez
-en Italie, ou plutôt que vous seule dans le monde possédez, puisque
-toute votre âme y est empreinte.»
-
-Corinne avait un désir secret de jouer la tragédie devant lord Nelvil,
-et de se montrer ainsi fort à son avantage; mais elle n'osait accepter
-sans son approbation, et ses regards la lui demandaient. Il les
-entendit; et comme il était tout à la fois touché de la timidité qui
-l'avait empêchée la veille d'improviser, et ambitieux pour elle du
-suffrage de M. Edgermond, il se joignit aux sollicitations de ses amis.
-Corinne alors n'hésita plus. «Eh bien, dit-elle en se retournant vers le
-prince Castel-Forte, nous accomplirons donc, si vous le voulez, le
-projet que j'avais formé depuis longtemps de jouer la traduction que
-j'ai faite de _Roméo et Juliette_.--_Roméo et Juliette_ de Shakspeare!
-s'écria M. Edgermond: vous savez donc l'anglais?--Oui, répondit
-Corinne.--Et vous aimez Shakspeare? dit encore M. Edgermond.--Comme un
-ami, reprit-elle, puisqu'il connaît tous les secrets de la douleur.--Et
-vous le jouerez en italien! s'écria M. Edgermond, et je l'entendrai! et
-vous l'entendrez aussi, mon cher Nelvil! ah! que vous êtes heureux!»
-Puis, se repentant à l'instant de cette parole indiscrète, il rougit; et
-la rougeur inspirée par la délicatesse et la bonté peut intéresser à
-tous les âges. «Que nous serons heureux, reprit-il avec embarras, si
-nous assistons à un tel spectacle!»
-
-
-CHAPITRE III
-
-Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la soirée
-choisie pour la représentation, dans un palais que possédait une parente
-du prince Castel-Forte, amie de Corinne. Oswald avait un mélange
-d'inquiétude et de plaisir à l'approche de ce nouveau succès; il en
-jouissait par avance, mais par avance aussi il était jaloux, non de tel
-homme en particulier, mais du public, témoin des talents de celle qu'il
-aimait; il eût voulu connaître seul ce qu'elle avait d'esprit et de
-charmes; il eût voulu que Corinne, timide et réservée comme une
-Anglaise, possédât cependant pour lui seul son éloquence et son génie.
-Quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il jamais sans
-mélange de la supériorité d'une femme: s'il l'aime, son coeur s'en
-inquiète; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald,
-près de Corinne, était plus enivré qu'heureux, et l'admiration qu'elle
-lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets plus de
-stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable qui lui
-apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement et l'étonnement
-même qu'elle lui faisait éprouver semblaient éloigner l'espoir d'une vie
-tranquille et paisible. Corinne cependant était la femme la plus douce
-et la plus facile à vivre; on l'eût aimée pour ses qualités communes,
-indépendamment de ses qualités brillantes: mais, encore une fois, elle
-réunissait trop de talents, elle était trop remarquable en tout genre.
-Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il fût doué, ne croyait pas
-l'égaler, et cette idée lui inspirait des craintes sur la durée de leur
-affection mutuelle. En vain Corinne, à force d'amour, se faisait son
-esclave; le maître, souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne
-jouissait point en paix de son empire.
-
-Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit Corinne
-dans le palais de la princesse Castel-Forte, où le théâtre était
-préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une des fenêtres de
-l'escalier on découvrait Rome et la campagne. Oswald arrêta Corinne un
-moment, et lui dit: «Voyez ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour
-éclairer vos succès.--Ah! si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me
-porteriez bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du
-ciel.--Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire
-suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin de cet air
-que nous respirons, de cette rêverie que fait naître la campagne, à la
-salle bruyante qui va retentir de votre nom.--Oswald, lui dit Corinne,
-ces applaudissements, si je les obtiens, n'est-ce pas parce que vous les
-entendrez qu'ils auront le pouvoir de me toucher? et si je montre
-quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me
-l'inspirera? La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à
-l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le
-ciel azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends
-mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Roméo.--Oui, tu
-en es digne, céleste créature! s'écria lord Nelvil; oui, c'est une
-faiblesse de l'âme que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de
-vivre seul avec toi dans l'univers. Va recueillir les hommages du monde,
-va; mais que ce regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie,
-ne soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil
-alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paraître
-Corinne.
-
-C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se passe à
-Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux amants; Shakspeare a
-écrit cette pièce avec cette imagination du Midi, tout à la fois si
-passionnée et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur,
-et passe si facilement, néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du
-désespoir à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on
-sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. C'est la
-force de la nature, et non la frivolité du coeur, qui, sous un climat
-énergique, hâte le développement des passions. Le sol n'est point léger,
-quoique la végétation soit prompte; et Shakspeare, mieux qu'aucun
-écrivain étranger, a saisi le caractère national de l'Italie, et cette
-fécondité d'esprit qui invente mille manières pour varier l'expression
-des mêmes sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images
-de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le coeur. Ce n'est
-pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même son, qui répond
-constamment à la corde la plus sensible du coeur; mais les couleurs
-multipliées que Shakspeare emploie dans Roméo et Juliette ne donnent
-point à son style une froide affectation; c'est le rayon divisé,
-réfléchi, varié, qui produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la
-lumière et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une
-sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays et les
-habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait
-rentrer dans sa langue maternelle.
-
-La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo Montague
-s'est introduit, dans la maison des Capulets les ennemis mortels de sa
-famille. Corinne était revêtue d'un habit de fête charmant, et cependant
-conforme au costume du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec
-des pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne
-nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure
-divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression poétique. Des
-applaudissements unanimes firent retentir la salle à son arrivée. Ses
-premiers regards découvrirent à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur
-lui; une étincelle de joie, une espérance douce et vive se peignit dans
-sa physionomie. En la voyant, le coeur battait de plaisir et de crainte;
-on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la terre:
-était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce pressentiment
-devait s'accomplir?
-
-Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix des vers si
-brillants dans l'anglais, si magnifiques dans la traduction italienne,
-sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, ravis d'être interprétés
-ainsi, s'unirent tous avec transport à Roméo; et la passion subite qui
-le saisit, cette passion allumée par le premier regard, parut à tous les
-yeux bien vraisemblable. Oswald commença dès ce moment à se troubler; il
-lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait proclamer
-Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger lui-même sur ce qu'il
-ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir; je ne sais quel
-nuage éblouissant passa devant ses yeux; il craignit de ne plus voir, il
-craignit de s'évanouir, et se retira derrière une colonne pendant
-quelques instants. Corinne inquiète le cherchait avec anxiété, et
-prononça ce vers:
-
- _Too early seen unknown, and known too late!_
-
-_Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop tard!_
-avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, parce
-qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur situation personnelle.
-
-Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la dignité de
-ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait
-dire, et découvrait ces mystères du coeur qu'on n'a jamais exprimés, et
-qui pourtant disposent de la vie. L'accent, le regard, les moindres
-signes d'un acteur vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation
-continuelle du coeur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours
-à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le charme des
-attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque souvent dans la
-réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les sentiments du coeur et
-tous les mouvements de l'âme passent à travers l'imagination, sans rien
-perdre de leur vérité.
-
-Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin pour
-s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, il ne lui
-restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs aussi
-devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter la
-nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière plus douce et plus
-touchante. Le son de sa voix était encore plus harmonieux que dans
-l'éclat d'une fête. Sa main levée vers les étoiles semblait invoquer les
-seuls témoins dignes de l'entendre; et quand elle répétait _Roméo!
-Roméo!_ bien qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il
-se sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un autre
-nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du balcon; et celui
-qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité, tous les regards de
-Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu'elle dit ces vers ravissants
-
- _In truth, fair Montague, I am too fond,
- And therefore thou may'st think my haviour light:
- But trust me, gentleman, I'll prove more true,
- Than those that have more cunning to be strange.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . therefore pardon me._
-
-«Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée, et tu
-pourrais penser que ma conduite a été légère: mais crois-moi, noble
-Roméo, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus d'art pour
-cacher ce qu'elles éprouvent; ainsi donc pardonne-moi.»
-
-A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi de te l'avoir
-laissé connaître! il y avait dans le regard de Corinne une prière si
-tendre! tant de respect pour son amant, tant d'orgueil de son choix,
-lorsqu'elle disait: Noble Roméo! beau Montague! qu'Oswald se sentit
-aussi fier qu'il était heureux. Il releva sa tête que l'attendrissement
-avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il régnait sur un
-coeur qui renfermait tous les trésors de la vie.
-
-Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald, s'anima de
-plus en plus par cette émotion du coeur qui seule produit des miracles;
-et quand, à l'approche du jour, Juliette croit entendre le chant de
-l'alouette, signal du départ de Roméo, les accents de Corinne avaient un
-charme surnaturel: ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un
-mystère religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour vers
-lui, une douleur toute céleste, telle que celle d'une âme exilée sur la
-terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler. Ah! qu'elle était
-heureuse, Corinne, le jour où elle représentait ainsi devant l'ami de
-son choix un noble rôle dans une belle tragédie! que d'années, combien
-de vies seraient ternes auprès d'un tel jour!
-
-Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo, le plaisir
-qu'elle goûtait n'eût pas été si complet. Elle aurait désiré d'écarter
-les vers des plus grands poëtes, pour parler elle-même selon son coeur:
-peut-être même qu'un sentiment invincible de timidité eût entraîné son
-talent; elle n'eût pas osé regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin,
-la vérité portée jusqu'à ce point aurait détruit le prestige de l'art:
-mais qu'il était doux de savoir là celui qu'elle aimait, quand elle
-éprouvait ce mouvement d'exaltation que la poésie seule peut donner!
-quand elle ressentait tout le charme des émotions sans en avoir le
-trouble ni le déchirement réel! quand les affections qu'elle exprimait
-n'avaient à la fois rien de personnel ni d'abstrait, et qu'elle semblait
-dire à lord Nelvil: «Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!»
-
-Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse être contente
-de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent ou retiennent,
-inspirent trop d'amertume ou trop de soumission: mais se montrer
-parfaite, sans qu'il y ait de l'affectation; unir le calme à la
-sensibilité quand trop souvent elle l'ôte; enfin, exister pour un moment
-dans les plus doux rêves du coeur, telle était la jouissance pure de
-Corinne en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous
-les succès, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et son regard
-les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de l'objet dont le suffrage
-valait à lui seul plus que la gloire. Ah! du moins un moment, Corinne
-sentit le bonheur; un moment elle connut, au prix de son repos, ces
-délices de l'âme, que jusqu'alors elle avait souhaitées vainement, et
-qu'elle devait regretter toujours.
-
-Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de Roméo. Dans
-le quatrième, ses parents voulant la forcer à en épouser un autre, elle
-se décide à prendre le breuvage assoupissant qu'elle tient de la main
-d'un moine, et qui doit lui donner l'apparence de la mort. Tous les
-mouvements de Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses
-regards, tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la
-crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, à
-l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux de ses ancêtres,
-et cependant l'enthousiasme de passion qui faisait triompher une âme si
-jeune d'un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin
-irrésistible de voler à son secours. Une fois elle leva les yeux vers le
-ciel, avec une ardeur qui exprimait profondément ce besoin de la
-protection divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une
-autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers lui,
-comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un transport
-insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les regards surpris de
-ceux qui l'environnaient; mais son émotion devenait si forte, qu'elle ne
-pouvait plus se cacher.
-
-Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la soulève du
-tombeau avant son réveil, et la presse contre son coeur ainsi évanouie.
-Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux noirs tout épars, sa tête
-penchée sur Roméo avec une grâce et cependant avec une vérité de mort si
-touchante et si sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par
-les impressions les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir
-Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant l'image
-de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il éprouvait, comme
-Roméo, ce mélange cruel de désespoir et d'amour, de mort et de volupté,
-qui fait de cette scène la plus déchirante du théâtre. Enfin, quand
-Juliette se réveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de
-s'immoler, et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces voûtes
-funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles devaient causer,
-lorsqu'elle s'écrie:
-
- _Where is my lord? where is my Romeo?_
-
-«_Où est mon époux? où est mon Roméo?_» lord Nelvil répondit à ces cris
-par des gémissements, et ne revint à lui que lorsqu'il fut entraîné par
-M. Edgermond hors de la salle.
-
-La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de fatigue.
-Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses
-femmes, encore revêtue du costume de Juliette, et, comme elle, presque
-évanouie entre leurs bras. Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas
-distinguer si c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de
-Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Roméo:
-
-«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes bras, serrez-la
-pour la dernière fois contre mon coeur!»
-
- _Eyes, look your last! arms, take your last embrace!_
-
-Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous?
-Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?--Non, non, interrompit
-Oswald; non, je le jure...» A l'instant, la foule des amis et des
-admirateurs de Corinne força sa porte pour la voir; elle regardait
-Oswald, attendant avec anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent
-se parler de toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant.
-
-Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les Romains
-exaltaient avec transport et la traduction, et la pièce, et l'actrice.
-Ils disaient que c'était là véritablement la tragédie qui convenait aux
-Italiens, peignait leurs moeurs, ranimait leur âme en captivant leur
-imagination, et faisait valoir leur belle langue, par un style tour à
-tour éloquent et lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces
-éloges avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme était
-restée suspendue à ce mot _Je jure..._ qu'Oswald avait prononcé, et dont
-l'arrivée du monde avait interrompu la suite; ce mot pouvait en effet
-contenir le secret de sa destinée.
-
-
-
-
-LIVRE HUITIÈME
-
-LES STATUES ET LES TOMBEAUX
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put fermer l'oeil de
-la nuit. Il n'avait jamais été plus près de tout sacrifier à Corinne. Il
-ne voulait pas même lui demander son secret, ou du moins il voulait
-prendre, avant de le savoir, l'engagement solennel de lui consacrer sa
-vie. L'incertitude semblait, pendant quelques heures, entièrement
-écartée de son esprit; et il se plaisait à composer dans sa tête la
-lettre qu'il écrirait le lendemain, et qui déciderait de son sort. Mais
-cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la résolution, ne fut pas
-de longue durée. Bientôt ses pensées le ramenèrent vers le passé: il se
-souvint qu'il avait aimé, bien moins, il est vrai, qu'il n'aimait
-Corinne, et l'objet de son premier choix ne pouvait lui être comparé;
-mais enfin c'était ce sentiment qui l'avait entraîné à des actions
-irréfléchies, à des actions qui avaient déchiré le coeur de son père.
-«Ah! qui sait, s'écria-t-il, qui sait s'il ne craindrait pas également
-aujourd'hui que son fils n'oubliât sa patrie et ses devoirs envers elle?
-
-«O toi! dit-il en s'adressant au portrait de son père; toi, le meilleur
-ami que j'aurai jamais sur la terre, je ne peux plus entendre ta voix;
-mais apprends-moi par ce regard muet, si puissant encore sur mon âme,
-apprends-moi ce que je dois faire pour te donner dans le ciel quelque
-contentement de ton fils. Et cependant n'oublie pas ce besoin de bonheur
-qui consume les mortels; sois indulgent dans ta demeure céleste, comme
-tu l'étais sur la terre. J'en deviendrai meilleur, si je suis heureux
-quelque temps, si je vis avec cette créature angélique, si j'ai
-l'honneur de protéger, de sauver une telle femme.--La sauver? reprit-il
-tout à coup; et de quoi? d'une vie qui lui plaît, d'une vie d'hommages,
-de succès, d'indépendance!» Cette réflexion, qui venait de lui,
-l'effraya lui-même comme une inspiration de son père.
-
-Dans les combats de sentiment, qui n'a pas souvent éprouvé je ne sais
-quelle superstition secrète qui nous fait prendre ce que nous pensons
-pour un présage, et ce que nous souffrons pour un avertissement du ciel?
-Ah! quelle lutte se passe dans les âmes susceptibles et de passion et de
-conscience!
-
-Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation cruelle,
-s'arrêtant quelquefois pour regarder la lune d'Italie, si douce et si
-belle. L'aspect de la nature enseigne la résignation, mais ne peut rien
-sur l'incertitude. Le jour vint pendant qu'il était dans cet état; et
-quand le comte d'Erfeuil et M. Edgermond entrèrent chez lui, ils
-s'inquiétèrent de sa santé, tant les anxiétés de la nuit l'avaient
-changé! Le comte d'Erfeuil rompit le premier le silence qui s'était
-établi entre eux trois: «Il faut convenir, dit-il, que le spectacle
-d'hier était charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moitié de
-ses paroles, mais je devinais tout par ses accents et par sa
-physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche qui ait un tel
-talent! car, si elle était pauvre, libre comme elle l'est, elle pourrait
-monter sur le théâtre, et ce serait la gloire de l'Italie qu'une actrice
-comme elle.»
-
-Oswald ressentit une impression pénible par ce discours, et ne savait
-néanmoins de quelle manière la témoigner; car le comte d'Erfeuil avait
-cela de particulier, que l'on ne pouvait pas légitimement se fâcher de
-ce qu'il disait, lors même qu'on en recevait une impression désagréable.
-Il n'y a que les âmes sensibles qui sachent se ménager réciproquement:
-l'amour-propre, si susceptible pour lui-même, ne devine presque jamais
-la susceptibilité des autres.
-
-M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables et les
-plus flatteurs. Oswald lui répondit en anglais, afin de soustraire la
-conversation sur Corinne aux éloges déplaisants du comte d'Erfeuil. «Je
-suis de trop, ce me semble, dit alors le comte d'Erfeuil; je m'en vais
-chez Corinne; elle sera bien aise d'entendre mes observations sur son
-jeu d'hier au soir. J'ai quelques conseils à lui donner, qui portent sur
-des détails; mais les détails font beaucoup à l'ensemble; et c'est
-vraiment une femme si étonnante, qu'il ne faut rien négliger pour lui
-faire atteindre la perfection. Et puis, dit-il en se penchant vers
-l'oreille de lord Nelvil, je veux l'encourager à jouer plus souvent la
-tragédie: c'est un moyen sûr pour se faire épouser par quelque étranger
-de distinction qui passera par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous
-ne donnerons pas dans cette idée, nous sommes trop accoutumés aux femmes
-charmantes pour qu'elles nous fassent faire une sottise; mais un prince
-allemand, un grand d'Espagne, qui sait?» A ces mots, Oswald se leva hors
-de lui-même, et l'on ne peut savoir ce qu'il en serait arrivé, si le
-comte d'Erfeuil avait aperçu son mouvement; mais il avait été si
-satisfait de sa dernière réflexion, qu'il s'en était allé là-dessus,
-légèrement et sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu'il avait
-offensé lord Nelvil: s'il l'avait su, bien qu'il l'aimât autant qu'il
-pouvait aimer, il serait sûrement resté. La valeur brillante du comte
-d'Erfeuil contribuait, plus encore que son amour-propre, à lui faire
-illusion sur ses défauts. Comme il avait beaucoup de délicatesse dans
-tout ce qui tenait à l'honneur, il n'imaginait pas qu'il pût en manquer
-dans ce qui avait rapport à la sensibilité; et se croyant, avec raison,
-aimable et brave, il s'applaudissait de son lot, et ne soupçonnait rien
-de plus profond dans la vie.
-
-Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n'avait échappé à M.
-Edgermond; et quand le comte d'Erfeuil fut sorti, il lui dit: «Mon cher
-Oswald, je pars, je vais à Naples.--Et pourquoi sitôt? répondit lord
-Nelvil.--Parce qu'il ne fait pas bon ici pour moi, continua M.
-Edgermond. J'ai cinquante ans, et cependant je ne suis pas sûr que je ne
-devinsse fou de Corinne.--Et si vous le deveniez, interrompit Oswald,
-que vous en arriverait-il?--Une telle femme n'est pas faite pour vivre
-dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond: croyez-moi, mon cher
-Oswald, il n'y a que les Anglaises pour l'Angleterre. Il ne m'appartient
-pas de vous donner des conseils, et je n'ai pas besoin de vous assurer
-que je ne dirai pas un mot de ce que j'ai vu; mais, tout aimable qu'est
-Corinne, je pense comme Thomas Walpole: _que fait-on de cela à la
-maison_? Et _la maison_ est tout chez nous, vous le savez, tout pour les
-femmes du moins. Vous représentez-vous votre belle Italienne restant
-seule pendant que vous chasserez, ou que vous irez au parlement, et vous
-quittant au dessert pour aller préparer le thé quand vous sortirez de
-table? Cher Oswald, nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne
-trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien à faire qu'à
-plaire aux femmes; ainsi, plus elles sont aimables, et mieux c'est. Mais
-chez nous, où les hommes ont une carrière active, il faut que les femmes
-soient dans l'ombre, et ce serait bien dommage d'y mettre Corinne; je la
-voudrais sur le trône de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble
-toit. Milord, j'ai connu votre mère, que votre respectable père a tant
-regrettée: c'était une personne tout à fait semblable à ma jeune
-cousine; et c'est comme cela que je voudrais une femme, si j'étais
-encore dans l'âge de choisir et d'être aimé. Adieu, mon cher ami; ne me
-sachez pas mauvais gré de ce que je viens de vous dire, car personne
-n'est plus que moi l'admirateur de Corinne, et peut-être qu'à votre âge
-je ne serais pas capable de renoncer à l'espérance de lui plaire.» En
-achevant ces mots, il prit la main de lord Nelvil, la serra
-cordialement, et s'en alla, sans qu'Oswald lui répondît un seul mot.
-Mais M. Edgermond comprit la cause de son silence; et, satisfait du
-serrement de main d'Oswald qui avait répondu au sien, il partit,
-impatient lui-même de finir une conversation qui lui coûtait.
-
-De tout ce qu'il avait dit, un seul mot avait frappé au coeur Oswald:
-c'était le souvenir de sa mère et de l'attachement profond que son père
-avait eu pour elle. Il l'avait perdue lorsqu'il n'avait encore que
-quatorze ans, mais il se rappelait avec un profond respect et ses vertus
-et le caractère timide et réservé de ses vertus. «Insensé que je suis!
-s'écria-t-il quand il fut seul, je veux savoir quelle est l'épouse que
-mon père me destinait: et ne le sais-je pas, puisque je puis me retracer
-l'image de ma mère, qu'il a tant aimée? Que veux-je donc de plus? et
-pourquoi me tromper moi-même en faisant semblant d'ignorer ce qu'il
-penserait à présent si je pouvais le consulter encore?» Il était
-cependant affreux pour Oswald de retourner chez Corinne, après ce qui
-s'était passé la veille, sans lui rien dire qui confirmât les sentiments
-qu'il lui avait témoignés. Son agitation, sa peine devint si forte,
-qu'elle lui rendit un accident dont il se croyait guéri: le vaisseau
-cicatrisé dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens effrayés
-appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en secret que la
-fin de sa vie terminât ses chagrins. «Si je pouvais mourir, se
-disait-il, après avoir revu Corinne, après qu'elle m'aurait appelé son
-Roméo!» Et des larmes s'échappèrent de ses yeux: c'étaient les
-premières, depuis la mort de son père, qu'une autre douleur lui
-arrachât.
-
-Il écrivit à Corinne l'accident qui le retenait chez lui, et quelques
-mots mélancoliques terminaient sa lettre. Corinne avait commencé ce jour
-même avec des pressentiments bien trompeurs: elle jouissait de
-l'impression qu'elle avait produite sur Oswald; et, se croyant aimée,
-elle était heureuse, car elle ne savait pas bien clairement d'ailleurs
-ce qu'elle désirait. Mille circonstances faisaient que l'idée d'épouser
-lord Nelvil était pour elle mêlée de beaucoup de crainte; et comme
-c'était une personne plus passionnée que prévoyante, dominée par le
-présent, mais s'occupant peu de l'avenir, ce jour qui devait lui coûter
-tant de peines s'était levé pour elle comme le jour le plus pur et le
-plus serein de sa vie.
-
-Eu recevant le billet d'Oswald, un trouble cruel s'empara de son âme:
-elle le crut dans un grand danger, et partit à l'instant à pied,
-traversant le _Corso_ à l'heure où toute la ville s'y promène, et
-entrant dans la maison d'Oswald à la vue de presque toute la société de
-Rome. Elle ne s'était pas donné le temps de réfléchir; et sa course
-avait été si rapide, qu'en arrivant dans la chambre d'Oswald, elle ne
-pouvait plus respirer ni prononcer un seul mot. Lord Nelvil comprit tout
-ce qu'elle venait de hasarder pour le voir; et, s'exagérant les
-conséquences de cette action, qui, en Angleterre, aurait entièrement
-perdu de réputation une femme, et à plus forte raison une femme non
-mariée, il se sentit saisi par la générosité, l'amour et la
-reconnaissance; et, se levant, tout faible qu'il était, il serra Corinne
-contre son coeur, et s'écria: «Chère amie, non, je ne t'abandonnerai
-pas, quand ton sentiment pour moi te compromet! quand je dois
-réparer...» Corinne comprit sa pensée; et, l'interrompant aussitôt, en
-se dégageant doucement de ses bras, elle lui dit, après s'être informée
-de son état, qui s'était amélioré: «Vous vous trompez, milord; je ne
-fais rien, en venant vous voir, que la plupart des femmes de Rome
-n'eussent fait à ma place. Je vous ai su malade, vous êtes étranger ici,
-vous n'y connaissez que moi, c'est à moi de vous soigner. Les
-convenances établies sont très-respectables quand il ne faut leur
-sacrifier que soi; mais ne doivent-elles pas céder aux sentiments vrais
-et profonds que fait naître le danger ou la douleur d'un ami? Quel
-serait donc le sort d'une femme si ces mêmes convenances sociales, en
-permettant d'aimer, défendaient seulement le mouvement irrésistible qui
-fait voler au secours de ce qu'on aime? Mais, je vous le répète, milord,
-ne craignez point qu'en venant ici je me sois compromise. J'ai, par mon
-âge et mes talents, à Rome, la liberté d'une femme mariée. Je ne cache
-point à mes amis que je suis venue chez vous, je ne sais s'ils me
-blâment de vous aimer, mais sûrement ils ne me blâmeront pas d'être
-dévouée à vous, quand je vous aime.»
-
-En entendant ces paroles si naturelles et si sincères, Oswald éprouva un
-mélange confus d'impressions diverses; il était touché par la
-délicatesse de la réponse de Corinne, mais il était presque fâché que ce
-qu'il avait pensé d'abord ne fût pas vrai; il aurait souhaité qu'elle
-eût commis pour lui une grande faute selon le monde, afin que cette
-faute même, lui faisant un devoir de l'épouser, terminât ses
-incertitudes. Il pensait avec humeur à cette liberté des moeurs
-d'Italie, qui prolongeait son anxiété, en lui laissant beaucoup de
-bonheur, sans lui imposer aucun lien. Il eût voulu que l'honneur lui
-commandât ce qu'il désirait. Ces pensées pénibles lui causèrent de
-nouveau des accidents dangereux. Corinne, dans la plus affreuse
-inquiétude, sut lui prodiguer des soins pleins de douceur et de charme.
-
-Vers le soir, Oswald paraissait plus oppressé; et Corinne, à genoux
-auprès de son lit, soutenait sa tête entre ses bras, quoiqu'elle fût
-elle-même bien plus émue que lui. Il la regardait souvent avec une
-impression de bonheur à travers ses souffrances. «Corinne, lui dit-il à
-voix basse, lisez-moi dans ce recueil, où sont écrites les pensées de
-mon père, ses réflexions sur la mort. Ne pensez pas, dit-il en voyant
-l'effroi de Corinne, que je m'en croie menacé; mais jamais je ne suis
-malade sans relire ses consolations, qu'il me semble encore entendre de
-sa bouche; et puis je veux, chère amie, vous faire ainsi connaître quel
-homme était mon père; vous comprendrez mieux et ma douleur et son empire
-sur moi, et tout ce que je veux vous confier un jour.» Corinne prit ce
-recueil, dont Oswald ne se séparait jamais, et d'une voix tremblante
-elle en lut quelques pages:
-
- «Justes, aimés du Seigneur, vous parlerez de la mort sans crainte, car
- elle ne sera pour vous qu'un changement d'habitation; et celle que
- vous quitterez est peut-être la moindre de toutes. O mondes
- innombrables, qui remplissez à nos yeux l'infini de l'espace!
- communautés inconnues des créatures de Dieu, communautés de ses
- enfants, éparses dans le firmament et rangées sous ses voûtes! que nos
- louanges se joignent aux vôtres: nous ignorons votre condition; nous
- ignorons votre première, votre seconde, votre dernière part aux
- générosités de l'Être suprême; mais en parlant de la mort et de la
- vie, du temps passé, du temps à venir, nous atteignons, nous touchons
- aux intérêts de tous les êtres intelligents et sensibles, n'importent
- les lieux et les distances qui les séparent. Familles des peuples,
- familles des nations, assemblages des mondes, vous dites avec nous:
- Gloire au maître des cieux, au roi de la nature, au Dieu de l'univers!
- gloire, hommage à celui qui peut, à sa volonté, transformer la
- stérilité en abondance, l'ombre en réalité, et la mort elle-même en
- éternelle vie!
-
- «Ah! sans doute, la fin du juste est la mort désirable; mais peu
- d'entre nous, peu d'entre nos anciens en ont été les témoins. Où
- est-il cet homme qui se présenterait sans crainte aux regards de
- l'Éternel? Où est-il cet homme qui a aimé Dieu sans distraction, qui
- l'a servi dès sa jeunesse, et qui, atteignant un âge avancé, ne trouve
- dans ses souvenirs aucun sujet d'inquiétude? Où est-il cet homme moral
- en toutes ses actions, sans jamais songer à la louange et aux
- récompenses de l'opinion? Où est-il cet homme si rare parmi les
- hommes, cet être si digne de nous servir à tous de modèle? Où est-il?
- où est-il? Ah! s'il existe au milieu de nous, que nos respects
- l'environnent; et demandez, vous ferez bien, demandez d'assister à sa
- mort, comme au plus beau des spectacles: armez-vous seulement de
- courage, afin de le suivre attentivement sur le lit d'épouvante dont
- il ne se relèvera point. Il le prévoit, il en est certain, et la
- sérénité règne dans ses regards, et son front semble environné d'une
- auréole céleste: il dit avec l'Apôtre: _Je sais à qui j'ai cru_; et
- cette confiance, lorsque ses forces s'éteignent, anime encore ses
- traits. Il contemple déjà sa nouvelle patrie; mais, sans oublier celle
- qu'il va quitter, il est à son Créateur et à son Dieu, sans rejeter
- loin de lui les sentiments qui ont charmé sa vie.
-
- «C'est une épouse fidèle qui, selon les lois de la nature, doit, entre
- les siens, le suivre la première: il la console, il essuie ses larmes,
- il lui donne rendez-vous dans ce séjour de félicité qu'il ne peut se
- peindre sans elle. Il lui retrace les jours heureux qu'ils ont
- parcourus ensemble, non pour déchirer le coeur d'une sensible amie,
- mais pour accroître leur confiance mutuelle en la bonté céleste. Il
- rappelle encore à la compagne de sa fortune l'amour si tendre qu'il
- eut toujours pour elle, non pour animer des regrets qu'il voudrait
- adoucir, mais pour jouir de la douce idée que deux vies ont tenu à la
- même tige, et que, par leur union, elles deviendront peut-être une
- défense, une garantie de plus, dans cet obscur avenir, où la pitié
- d'un Dieu suprême est le dernier refuge de nos pensées. Hélas! peut-on
- se former une juste image de toutes les émotions qui pénètrent une âme
- aimante, au moment où une vaste solitude se présente à nos regards, au
- moment où les sentiments, les intérêts dont on a subsisté pendant le
- cours de ses belles années, vont s'évanouir pour jamais? Ah! vous qui
- devez survivre à cet être semblable à vous, que le ciel vous avait
- donné pour soutien, à cet être qui était tout pour vous, et dont les
- regards vous disent un effrayant adieu, vous ne refuserez pas de
- placer votre main sur un coeur défaillant, afin qu'une dernière
- palpitation vous parle encore, lorsque tout autre langage n'existera
- plus. Eh! vous blâmerions-nous, amis fidèles, si vous aviez désiré que
- vos cendres se confondissent, que vos dépouilles mortelles fussent
- réunies dans le même asile? Dieu de bonté, réveillez-les ensemble; ou
- si l'un des deux seulement a mérité cette faveur, si l'un des deux
- seulement doit être du nombre des élus, que l'autre en apprenne la
- nouvelle; que l'autre aperçoive la lumière des anges, au moment où le
- sort des heureux sera proclamé, afin qu'il ait encore un moment de
- joie avant de retomber dans la nuit éternelle.
-
- «Ah! nous nous égarons peut-être lorsque nous essayons de décrire les
- derniers jours de l'homme sensible, de l'homme qui voit la mort
- s'avancer à grands pas, qui la voit prête à le séparer de tous les
- objets de son affection.
-
- «Il se ranime, et reprend un moment de force, afin que ses dernières
- paroles servent d'instruction à ses enfants. Il leur dit: «Ne vous
- effrayez point d'assister à la fin prochaine de votre père, de votre
- ancien ami. C'est par une loi de la nature qu'il quitte avant vous
- cette terre où il est venu le premier. Il vous montrera du courage; et
- pourtant il s'éloigne de vous avec douleur. Il eût souhaité, sans
- doute, de vous aider plus longtemps de son expérience, et de faire
- encore quelques pas avec vous à travers les périls dont votre jeunesse
- est environnée; _mais la vie n'a point de défense, quand il faut
- descendre au tombeau_. Vous irez seuls maintenant, seuls au milieu
- d'un monde d'où je vais disparaître. Puissiez-vous recueillir avec
- abondance les biens que la Providence y a semés! mais n'oubliez jamais
- que ce monde lui-même est une patrie passagère, et qu'une autre plus
- durable vous appelle. Nous nous reverrons peut-être; et quelque part,
- sous les regards de mon Dieu, j'offrirai pour vous en sacrifice et mes
- voeux et mes larmes. Aimez la religion, qui a tant de promesses; aimez
- la religion, ce dernier trait d'alliance entre les pères et les
- enfants, entre la mort et la vie... Approchez-vous de moi!... que je
- vous aperçoive encore. Que la bénédiction d'un serviteur de Dieu soit
- sur vous...» Il meurt... O anges du ciel! recevez son âme, et
- laissez-nous sur la terre le souvenir de ses actions, le souvenir de
- ses pensées, le souvenir de ses espérances.»
-
-L'émotion d'Oswald et de Corinne avait souvent interrompu cette lecture.
-Enfin ils furent forcés d'y renoncer. Corinne craignait pour Oswald
-l'abondance de ses pleurs. Elle était bouleversée de l'état où elle le
-voyait, et elle ne s'apercevait pas qu'elle-même était aussi troublée
-que lui. «Oui, lui dit Oswald en lui tendant la main, oui, chère amie de
-mon coeur, tes larmes se sont confondues avec les miennes. Tu le pleures
-avec moi, cet ange tutélaire dont je sens encore le dernier
-embrassement, dont je vois encore le noble regard; peut-être est-ce toi
-qu'il a choisie pour me consoler; peut-être...--Non, non, s'écria
-Corinne, non, il ne m'en a pas crue digne.--Que dites-vous?» interrompit
-Oswald. Corinne eut peur d'avoir révélé ce qu'elle voulait cacher, et
-répéta ce qui venait de lui échapper, en disant seulement: «Il ne m'en
-croirait pas digne!» Ce mot changé dissipa l'inquiétude que le premier
-avait fait naître dans le coeur d'Oswald, et il continua sans crainte à
-s'entretenir de son père avec Corinne.
-
-Les médecins arrivèrent et la rassurèrent un peu; mais ils défendirent
-absolument à lord Nelvil de parler, jusqu'à ce que le vaisseau qui
-s'était ouvert dans sa poitrine fût fermé. Six jours entiers se
-passèrent, pendant lesquels Corinne ne quitta point Oswald, et l'empêcha
-de prononcer un seul mot, lui imposant doucement silence dès qu'il
-voulait parler. Elle trouvait l'art de varier les heures par la lecture,
-par la musique, et quelquefois par une conversation dont elle faisait
-tous les frais, en cherchant à s'animer elle-même, dans le sérieux comme
-dans la plaisanterie, avec un intérêt soutenu. Toute cette grâce, tout
-ce charme voilait l'inquiétude qu'elle éprouvait intérieurement, et
-qu'il fallait dérober à lord Nelvil; mais elle n'en était pas distraite
-un seul instant. Elle s'apercevait presque avant Oswald lui-même de ce
-qu'il souffrait, et le courage qu'il mettait à le cacher ne trompait
-jamais Corinne; elle découvrait toujours ce qui pouvait lui faire du
-bien, et se hâtait de le soulager, en tâchant seulement de fixer son
-attention le moins qu'il était possible sur les soins qu'elle lui
-rendait. Cependant, quand Oswald pâlissait, la couleur abandonnait aussi
-les lèvres de Corinne, et ses mains tremblaient en lui portant du
-secours; mais elle s'efforçait bientôt de se remettre, et souriait,
-quoique ses yeux fussent remplis de larmes. Quelquefois elle pressait la
-main d'Oswald sur son coeur, et semblait vouloir ainsi lui donner sa
-propre vie. Enfin ses soins réussirent, Oswald se guérit.
-
-«Corinne, lui dit-il lorsqu'elle lui permit de parler, pourquoi M.
-Edgermond, mon ami, n'a-t-il pas été témoin des jours que vous venez de
-passer auprès de moi! il aurait vu que vous n'êtes pas moins bonne
-qu'admirable; il aurait vu que la vie domestique se compose avec vous
-d'enchantements continuels, et que vous ne différez des autres femmes
-que pour ajouter à toutes les vertus le prestige de tous les charmes.
-Non, c'en est trop, il faut faire cesser le combat qui me déchire, ce
-combat qui vient de me mettre au bord du tombeau. Corinne, tu
-m'entendras, tu sauras tous mes secrets, toi qui me caches les tiens, et
-tu prononceras sur notre sort.--Notre sort, répondit Corinne, si vous
-sentez comme moi, c'est de ne pas nous quitter. Mais m'en croirez-vous,
-quand je vous dirai que, jusqu'à présent du moins, je n'ai pas osé
-souhaiter d'être votre épouse? Ce que j'éprouve est bien nouveau pour
-moi: mes idées sur la vie, mes projets pour l'avenir, sont tout à fait
-bouleversés par ce sentiment, qui me trouble et m'asservit chaque jour
-davantage. Mais je ne sais pas si nous pouvons, si nous devons nous
-unir.--Corinne, reprit Oswald, me mépriseriez-vous d'avoir hésité?
-l'attribueriez-vous à des considérations misérables? N'avez-vous pas
-deviné que le remords profond et douloureux qui, depuis près de deux
-ans, me poursuit et me déchire, a pu seul causer mes incertitudes?
-
---Je l'ai compris, reprit Corinne. Si je vous avais soupçonné d'un motif
-étranger aux affections du coeur, vous ne seriez pas celui que j'aime.
-Mais la vie, je le sais, n'appartient pas tout entière à l'amour. Les
-habitudes, les souvenirs, les circonstances, créent autour de nous je ne
-sais quel enlacement que la passion même ne peut détruire. Brisé pour un
-moment, il se reformerait, et le lierre viendrait à bout du chêne. Mon
-cher Oswald, ne donnons pas à chaque époque de notre existence plus que
-cette époque ne demande. Ce qui m'est nécessaire dans ce moment, c'est
-que vous ne me quittiez pas. Cette terreur d'un départ qui pourrait être
-subit me poursuit sans cesse. Vous êtes étranger dans ce pays; aucun
-lien ne vous y retient. Si vous partiez, tout serait dit, il ne me
-resterait de vous que ma douleur. Cette nature, ces beaux-arts, cette
-poésie que je sens avec vous, et maintenant, hélas! seulement avec vous,
-tout deviendrait muet pour mon âme. Je ne me réveille qu'en tremblant;
-je ne sais pas, quand je vois ce beau jour, s'il ne me trompe point par
-ses rayons resplendissants, si vous êtes encore là, vous, l'astre de ma
-vie. Oswald, ôtez-moi cette terreur, et je ne verrai rien au delà de
-cette sécurité délicieuse.--Vous savez, répondit Oswald, que jamais un
-Anglais n'a renoncé à sa patrie, que la guerre peut me rappeler,
-que...--Ah! Dieu! s'écria Corinne, voudriez-vous me préparer...» Et tous
-ses membres tremblaient, comme à l'approche du plus effroyable danger.
-«Eh bien! s'il est ainsi, emmenez-moi comme épouse, comme esclave...»
-Mais tout à coup, reprenant ses esprits, elle dit: «Oswald, vous ne
-partirez jamais sans m'en prévenir; jamais, n'est-ce pas? Écoutez: dans
-aucun pays un criminel n'est conduit au supplice sans que quelques
-heures lui soient données pour recueillir ses pensées. Ce ne sera pas
-par une lettre, ce sera vous-même qui viendrez me le dire; vous
-m'avertirez, vous m'entendrez avant de vous éloigner de moi.--Et le
-pourrais-je alors?...--Quoi! vous hésitez à m'accorder ce que je
-demande! s'écria Corinne.--Non, répondit Oswald, je n'hésite pas: tu le
-veux, eh bien! je le jure; si ce départ est nécessaire, je vous en
-préviendrai, et ce moment décidera de votre vie.» Et elle sortit.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne évita
-soigneusement ce qui pouvait amener une explication entre eux. Elle
-voulait rendre la vie de son ami aussi douce qu'il était possible, mais
-elle ne voulait point lui confier encore son histoire. Tout ce qu'elle
-avait remarqué dans leurs entretiens ne l'avait que trop convaincue de
-l'impression qu'il recevrait en apprenant et ce qu'elle était, et ce
-qu'elle avait sacrifié; et rien ne lui faisait plus de peur que cette
-impression qui pouvait le détacher d'elle.
-
-Revenant donc à l'aimable adresse dont elle avait coutume de se servir
-pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes passionnées, elle
-voulut intéresser de nouveau son esprit et son imagination par les
-merveilles des beaux-arts qu'il n'avait point encore vues, et retarder
-ainsi l'instant où le sort devait s'éclaircir et se décider. Une telle
-situation serait insupportable dans tout autre sentiment que l'amour;
-mais il donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque
-minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il s'enivre du
-présent, et reçoit un jour comme un siècle de bonheur ou de peine, tant
-ce jour est rempli par une multitude d'émotions et d'idées! Ah! sans
-doute, c'est par l'amour que l'éternité peut être comprise; il confond
-toutes les notions du temps, il efface les idées de commencement et de
-fin; on croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est
-difficile de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation
-est affreuse, moins elle paraît vraisemblable; elle devient, comme la
-mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y croit, un avenir qui
-semble impossible, alors même qu'on le sait inévitable.
-
-Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements d'Oswald,
-avait encore réservé les statues et les tableaux. Un jour donc, lorsque
-lord Nelvil fut rétabli, elle lui proposa d'aller voir ensemble ce que
-la sculpture et la peinture offraient à Rome de plus beau. «Il est
-honteux, lui dit-elle en souriant, que vous ne connaissiez ni nos
-statues ni nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées
-et des galeries.--Vous le voulez, répondit lord Nelvil, j'y consens.
-Mais en vérité, Corinne, vous n'avez pas besoin de ces ressources
-étrangères pour me fixer auprès de vous; c'est, au contraire, un
-sacrifice que je vous fais quand je détourne mes regards de vous pour
-quelque objet que ce puisse être.»
-
-Ils allèrent d'abord au musée du Vatican, ce palais des statues, où l'on
-voit la figure humaine divinisée par le paganisme, comme les sentiments
-de l'âme le sont maintenant par le christianisme. Corinne fit remarquer
-à lord Nelvil ces salles silencieuses, où sont rassemblées les images
-des dieux et des héros; où la plus parfaite beauté, dans un repos
-éternel, semble jouir d'elle-même. En contemplant ces traits et ces
-formes admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la Divinité
-sur l'homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné lui faire
-don. L'âme s'élève, par cette contemplation, à des espérances pleines
-d'enthousiasme et de vertu; car la beauté est une dans l'univers, et,
-sous quelque forme qu'elle se présente, elle excite toujours une émotion
-religieuse dans le coeur de l'homme. Quelle poésie que ces visages, où
-la sublime expression est pour jamais fixée, où les plus grandes pensées
-sont revêtues d'une image si digne d'elle!
-
-Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu'une statue dans sa vie;
-elle était toute son histoire. Il la perfectionnait chaque jour; s'il
-aimait, s'il était aimé, s'il recevait par la nature ou par les
-beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait les traits de son
-héros par ses souvenirs et par ses affections. Il savait ainsi traduire
-aux regards tous les sentiments de son âme. La douleur de nos temps
-modernes, au milieu de notre état social si froid et si oppressif, est
-ce qu'il y a de plus noble dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait
-pas souffert, n'aurait jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans
-l'antiquité quelque chose de plus noble que la douleur: c'était le calme
-héroïque, c'était le sentiment de sa force, qui pouvait se développer au
-milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues des
-Grecs n'ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon et la Niobé
-sont les seules qui peignent des douleurs violentes; mais c'est la
-vengeance du ciel qu'elles rappellent toutes les deux, et non les
-passions nées dans le coeur humain. L'être moral avait une organisation
-si saine chez les anciens, l'air circulait si librement dans leur large
-poitrine, et l'ordre politique était si bien en harmonie avec les
-facultés, qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps, des
-âmes mal à l'aise: cet état fait découvrir beaucoup d'idées fines, mais
-ne fournit point aux arts, et particulièrement à la sculpture, les
-simples affections, les éléments primitifs des sentiments, qui peuvent
-seuls s'exprimer par le marbre éternel.
-
-A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de mélancolie.
-Une tête d'Apollon, au palais Justiniani, une autre d'Alexandre mourant,
-sont les seules où les dispositions de l'âme rêveuse et souffrante
-soient indiquées; mais elles appartiennent l'une et l'autre, selon toute
-apparence, au temps où la Grèce était asservie. Dès lors il n'y avait
-plus cette fierté ni cette tranquillité d'âme qui ont produit chez les
-anciens les chefs-d'oeuvre de la sculpture et de la poésie composée dans
-le même esprit.
-
-La pensée qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur elle-même,
-analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs; mais elle n'a plus
-cette force de création qui suppose et le bonheur et la plénitude de
-forces que le bonheur seul peut donner. Les sarcophages, même chez les
-anciens, ne rappellent que des idées guerrières ou riantes: dans la
-multitude de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit des
-batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux. Le
-souvenir de l'activité de la vie était le plus bel hommage que l'on crût
-devoir rendre aux morts. Rien n'affaiblissait, rien ne diminuait les
-forces. L'encouragement, l'émulation, étaient le principe des beaux-arts
-comme de la politique; il y avait place pour toutes les vertus, comme
-pour tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer; et
-le culte du génie était desservi par ceux même qui ne pouvaient point
-aspirer à ses couronnes.
-
-La religion grecque n'était point, comme le christianisme, la
-consolation du malheur, la richesse de la misère, l'avenir des mourants;
-elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait, pour ainsi dire,
-l'apothéose de l'homme. Dans ce culte périssable, la beauté même était
-un dogme religieux. Si les artistes étaient appelés à peindre les
-passions basses ou féroces, ils en sauvaient la honte à la figure
-humaine, en y joignant, comme dans les faunes et les centaures, quelques
-traits des animaux; et, pour donner à la beauté son plus sublime
-caractère, ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes et des
-femmes, dans la Minerve guerrière et dans l'Apollon Musagète, les
-charmes des deux sexes, la force à la douceur, la douceur à la force;
-mélange heureux de deux qualités opposées, sans lequel aucune des deux
-ne serait parfaite.
-
-Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald quelque temps
-devant des statues endormies qui sont placées sur les tombeaux, et
-montrent l'art de la sculpture sous le point de vue le plus agréable.
-Elle lui fit remarquer que toutes les fois que les statues sont censées
-représenter une action, le mouvement qui s'arrête produit une sorte
-d'étonnement quelquefois pénible. Mais les statues dans le sommeil, ou
-seulement dans l'attitude d'un repos complet, offrent une image de
-l'éternelle tranquillité, qui s'accorde merveilleusement avec l'effet
-général du Midi sur l'homme. Il semble que là les beaux-arts soient les
-paisibles spectateurs de la nature, et que le génie lui-même, qui agite
-l'âme dans le Nord, ne soit, sous un beau ciel, qu'une harmonie de plus.
-
-Oswald et Corinne passèrent dans la salle où sont rassemblées les images
-sculptées des animaux et des reptiles; et la statue de Tibère se trouve
-par hasard au milieu de cette cour. C'est sans projet qu'une telle
-réunion s'est faite. Ces marbres se sont d'eux-mêmes rangés autour de
-leur maître. Une autre salle renferme les monuments tristes et sévères
-des Égyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent plus aux
-momies qu'aux hommes, et qui, par ses institutions silencieuses, roides
-et serviles, semble avoir, autant qu'il le pouvait, assimilé la vie à la
-mort. Les Égyptiens excellaient bien plus dans l'art d'imiter les
-animaux que les hommes; c'est l'empire de l'âme qui semble leur être
-inaccessible.
-
-Viennent ensuite les portiques du musée, où l'on voit à chaque pas un
-nouveau chef-d'oeuvre. Des vases, des autels, des ornements de toute
-espèce entourent l'Apollon, le Laocoon, les Muses. C'est là qu'on
-apprend à sentir Homère et Sophocle; c'est là que se révèle à l'âme une
-connaissance de l'antiquité qui ne peut jamais s'acquérir ailleurs.
-C'est en vain que l'on se fie à la lecture de l'histoire pour comprendre
-l'esprit des peuples; ce que l'on voit excite en nous bien plus d'idées
-que ce qu'on lit, et les objets extérieurs causent une émotion forte qui
-donne à l'étude du passé l'intérêt et la vie qu'on trouve dans
-l'observation des hommes et des faits contemporains.
-
-Au milieu des superbes portiques, asile de tant de merveilles, il y a
-des fontaines qui coulent sans cesse, et vous avertissent doucement des
-heures qui passaient de même, il y a deux mille ans, quand les artistes
-de ces chefs-d'oeuvre existaient encore. Mais l'impression la plus
-mélancolique que l'on éprouve au musée du Vatican, c'est en contemplant
-les débris des statues que l'on y voit rassemblés: le torse d'Hercule,
-des têtes séparés du tronc; un pied de Jupiter, qui suppose une statue
-plus grande et plus parfaite que toutes celles que nous connaissons. On
-croit voir le champ de bataille où le temps a lutté contre le génie, et
-ces membres mutilés attestent sa victoire et nos pertes.
-
-Après être sortis du Vatican, Corinne conduisit Oswald devant les
-colosses de Monte-Cavallo; ces deux statues représentent, dit-on, Castor
-et Pollux. Chacun des deux héros dompte d'une seule main un cheval
-fougueux qui se cabre. Ces formes colossales, cette lutte de l'homme
-avec les animaux, donne, comme tous les ouvrages des anciens, une
-admirable idée de la puissance physique de la nature humaine. Mais cette
-puissance a quelque chose de noble qui ne se retrouve plus dans notre
-ordre social, où la plupart des exercices du corps sont abandonnés aux
-gens du peuple. Ce n'est point la force animale de la nature humaine, si
-l'on peut s'exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces
-chefs-d'oeuvre. Il semble qu'il y avait une union plus intime entre les
-qualités physiques et morales chez les anciens, qui vivaient sans cesse
-au milieu de la guerre, et d'une guerre presque d'homme à homme. La
-force du corps et la générosité de l'âme, la dignité des traits et la
-fierté du caractère, la hauteur de la stature et l'autorité du
-commandement, étaient des idées inséparables, avant qu'une religion
-intellectuelle eût placé la puissance de l'homme dans son âme. La figure
-humaine, qui était aussi la figure des dieux, paraissait symbolique; et
-le colosse nerveux de l'Hercule, et toutes les figures de l'antiquité
-dans ce genre, ne retracent point les vulgaires idées de la vie commune,
-mais la volonté toute-puissante, la volonté divine, qui se montre sous
-l'emblème d'une force physique surnaturelle.
-
-Corinne et lord Nelvil terminèrent leur journée en allant voir l'atelier
-de Canova, du plus grand sculpteur moderne. Comme il était tard, ce fut
-aux flambeaux qu'ils se le firent montrer, et les statues gagnent
-beaucoup à cette manière d'être vues. Les anciens en jugeaient ainsi,
-puisqu'ils les plaçaient souvent dans leurs Thermes, où le jour ne
-pouvait pas pénétrer. A la lueur des flambeaux, l'ombre plus prononcée
-amortit la brillante uniformité du marbre, et les statues paraissent des
-figures pâles, qui ont un caractère plus touchant et de grâce et de vie.
-Il y avait chez Canova une admirable statue destinée pour un tombeau:
-elle représentait le génie de la douleur appuyé sur un lion, emblème de
-la force. Corinne, en contemplant ce génie, crut y trouver quelque
-ressemblance avec Oswald, et l'artiste lui-même en fut aussi frappé.
-Lord Nelvil se détourna pour ne point attirer ce genre d'attention; mais
-il dit à voix basse à son amie: «Corinne, j'étais condamné à cette
-éternelle douleur quand je vous ai rencontrée; mais vous avez changé ma
-vie; et quelquefois l'espoir, et toujours un trouble mêlé de charmes,
-remplit ce coeur qui ne devait plus éprouver que des regrets.»
-
-
-CHAPITRE III
-
-Les chefs-d'oeuvre de la peinture étaient alors réunis à Rome; et sa
-richesse, sous ce rapport, surpassait toutes celles du reste du monde.
-Un seul point de discussion pouvait exister sur l'effet que produisaient
-ces chefs-d'oeuvre. La nature des sujets que les grands artistes
-d'Italie ont choisis se prête-t-elle à toute la variété, à toute
-l'originalité de passions et de caractères que la peinture peut
-exprimer? Oswald et Corinne différaient d'opinion à cet égard; mais
-cette différence, comme toutes celles qui existaient entre eux, tenait à
-la diversité des nations, des climats et des religions. Corinne
-affirmait que les sujets les plus favorables à la peinture, c'étaient
-les sujets religieux. Elle disait que la sculpture était l'art du
-paganisme, comme la peinture était celui du christianisme; et que l'on
-retrouvait dans ces arts, comme dans la poésie, les qualités qui
-distinguent la littérature ancienne et moderne. Les tableaux de
-Michel-Ange, ce peintre de la Bible, de Raphaël, ce peintre de
-l'Évangile, supposent autant de profondeur et de sensibilité qu'on en
-peut trouver dans Shakspeare et Racine. La sculpture ne saurait
-présenter aux regards qu'une existence énergique et simple, tandis que
-la peinture indique les mystères du recueillement et de la résignation,
-et fait parler l'âme immortelle à travers de passagères couleurs.
-Corinne soutenait aussi que les faits historiques, ou tirés des poëmes,
-étaient rarement pittoresques. Il faudrait souvent, pour comprendre de
-tels tableaux, que l'on eût conservé l'usage des peintres du vieux
-temps, d'écrire les paroles que doivent dire les personnages sur un
-ruban qui sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont à
-l'instant entendus par tout le monde, et l'attention n'est point
-détournée de l'art pour deviner ce qu'il représente.
-
-Corinne pensait que l'expression des peintres modernes, en général,
-était souvent théâtrale; qu'elle avait l'empreinte de leur siècle, où
-l'on ne connaissait plus, comme André Mantègne, Pérugin et Léonard de
-Vinci, cette unité d'existence, ce naturel dans la manière d'être, qui
-tient encore du repos antique. Mais à ce repos est unie la profondeur de
-sentiments qui caractérise le christianisme. Elle admirait la
-composition sans artifice des tableaux de Raphaël, surtout dans sa
-première manière. Toutes les figures sont dirigées vers un objet
-principal, sans que l'artiste ait songé à les grouper en attitude, à
-travailler l'effet qu'elles peuvent produire. Corinne disait que cette
-bonne foi dans les arts d'imagination, comme dans tout le reste, est le
-caractère du génie, et que le calcul du succès est presque toujours
-destructeur de l'enthousiasme. Elle prétendait qu'il y avait de la
-rhétorique en peinture comme dans la poésie, et que tous ceux qui ne
-savaient pas caractériser cherchaient les ornements accessoires,
-réunissaient tout le prestige d'un sujet brillant aux costumes riches,
-aux attitudes remarquables; tandis qu'une simple vierge tenant son
-enfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la messe de Bolsène, un
-homme appuyé sur son bâton dans l'école d'Athènes, sainte Cécile levant
-les yeux au ciel, produisaient, par l'expression seule du regard et de
-la physionomie, des impressions bien plus profondes. Ces beautés
-naturelles se découvrent chaque jour davantage; mais, au contraire, dans
-les tableaux d'effet, le premier coup d'oeil est toujours le plus
-frappant.
-
-Corinne ajoutait à ces réflexions une observation qui les fortifiait
-encore: c'est que les sentiments religieux des Grecs et des Romains, la
-disposition de leur âme en tout genre ne pouvant être la nôtre, il nous
-est impossible de créer dans leur sens, d'inventer, pour ainsi dire, sur
-leur terrain. L'on peut les imiter à force d'étude; mais comment le
-génie trouverait-il tout son essor dans un travail où la mémoire et
-l'érudition sont si nécessaires? Il n'en est pas de même des sujets qui
-appartiennent à notre propre histoire ou à notre propre religion. Les
-peintres peuvent en avoir eux-mêmes l'inspiration personnelle; ils
-sentent ce qu'ils peignent, ils peignent ce qu'ils ont vu. La vie leur
-sert pour imaginer la vie; mais, en se transportant dans l'antiquité, il
-faut qu'ils inventent d'après les livres et les statues. Enfin, Corinne
-trouvait que les tableaux pieux faisaient à l'âme un bien que rien ne
-pouvait remplacer, et qu'ils supposaient dans l'artiste un saint
-enthousiasme qui se confond avec le génie, le renouvelle, le ranime, et
-peut seul le soutenir contre les dégoûts de la vie et les injustices des
-hommes.
-
-Oswald recevait, sous quelques rapports, une impression différente.
-D'abord il était presque scandalisé de voir représenter en peinture,
-comme l'a fait Michel-Ange, la figure de la Divinité même revêtue de
-traits mortels. Il croyait que la pensée n'osait lui donner des formes,
-et qu'on trouvait à peine au fond de son âme une idée assez
-intellectuelle, assez éthérée, pour l'élever jusqu'à l'Être suprême; et
-quant aux sujets tirés de l'Écriture sainte, il lui semblait que
-l'expression et les images dans ce genre de tableaux laissaient beaucoup
-à désirer. Il croyait, avec Corinne, que la méditation religieuse est le
-sentiment le plus intime que l'homme puisse éprouver; et, sous ce
-rapport, il est celui qui fournit aux peintres les plus grands mystères
-de la physionomie et du regard; mais la religion réprimant tous les
-mouvements du coeur qui ne naissent pas immédiatement d'elle, les
-figures des saints et des martyrs ne peuvent être très-variées. Le
-sentiment de l'humilité, si noble devant le ciel, affaiblit l'énergie
-des passions terrestres, et donne nécessairement de la monotonie à la
-plupart des sujets religieux. Quand Michel-Ange, avec son terrible
-talent, a voulu peindre ces sujets, il en a presque altéré l'esprit, en
-donnant à ses prophètes une expression redoutable et puissante qui en a
-fait des Jupiters plutôt que des saints. Souvent aussi il se sert, comme
-le Dante, des images du paganisme, et mêle la mythologie à la religion
-chrétienne. Une des circonstances les plus admirables de l'établissement
-du christianisme, c'est l'état vulgaire des apôtres qui l'ont prêché,
-l'asservissement et la misère du peuple juif, dépositaire pendant
-longtemps des promesses qui annonçaient le Christ. Ce contraste entre la
-petitesse des moyens et la grandeur du résultat est très-beau
-moralement; mais en peinture, où les moyens seuls peuvent paraître, les
-sujets chrétiens doivent être moins éclatants que ceux qui sont tirés
-des temps héroïques et fabuleux. Parmi les arts, la musique seule peut
-être purement religieuse. La peinture ne saurait se contenter d'une
-expression aussi rêveuse et aussi vague que celle des sons. Il est vrai
-que l'heureuse combinaison des couleurs et du clair-obscur produit, si
-l'on peut s'exprimer ainsi, un effet musical dans la peinture; mais,
-comme elle représente la vie, on lui demande l'expression des passions
-dans toute leur énergie et leur diversité. Sans doute il faut choisir
-parmi les faits historiques ceux qui sont assez connus pour qu'il ne
-faille point d'étude pour les comprendre; car l'effet produit par les
-tableaux doit être immédiat et rapide, comme tous les plaisirs causés
-par les beaux-arts; mais quand les faits historiques sont aussi
-populaires que les sujets religieux, ils ont sur eux l'avantage de la
-variété des situations et des sentiments qu'ils retracent.
-
-Lord Nelvil pensait aussi qu'on devait de préférence représenter en
-tableaux les scènes de tragédie, ou les fictions poétiques les plus
-touchantes, afin que tous les plaisirs de l'imagination et de l'âme
-fussent réunis. Corinne combattit encore cette opinion, quelque
-séduisante qu'elle fût. Elle était convaincue que l'empiétement d'un art
-sur l'autre leur nuisait mutuellement. La sculpture perd les avantages
-qui lui sont particuliers, quand elle aspire aux groupes de la peinture;
-la peinture, quand elle veut atteindre à l'expression dramatique. Les
-arts sont bornés dans leurs moyens, quoique sans bornes dans leurs
-effets. Le génie ne cherche point à combattre ce qui est dans l'essence
-des choses; sa supériorité consiste, au contraire, à la deviner. «Vous,
-mon cher Oswald, dit Corinne, vous n'aimez pas les arts en eux-mêmes,
-mais seulement à cause de leurs rapports avec le sentiment ou l'esprit.
-Vous n'êtes ému que par ce qui vous retrace les peines du coeur. La
-musique et la poésie conviennent à cette disposition; tandis que les
-arts qui parlent aux yeux, bien que leur signification soit idéale, ne
-plaisent et n'intéressent que lorsque notre âme est tranquille et notre
-imagination tout à fait libre. Il ne faut pas non plus, pour les goûter,
-la gaieté qu'inspire la société, mais la sérénité que fait naître un
-beau jour, un beau climat. Il faut sentir, dans ces arts qui
-représentent les objets extérieurs, l'harmonie universelle de la nature;
-et quand notre âme est troublée, nous n'avons plus en nous-mêmes cette
-harmonie: le malheur l'a détruite.--Je ne sais, répondit Oswald, si je
-ne cherche dans les beaux-arts que ce qui peut rappeler les souffrances
-de l'âme; mais je sais bien au moins que je ne puis supporter d'y
-trouver la représentation des douleurs physiques. Ma plus forte
-objection, continua-t-il, contre les sujets chrétiens en peinture, c'est
-le sentiment pénible que fait éprouver l'image du sang, des blessures,
-des supplices bien que le plus noble enthousiasme ait animé les
-victimes. Philoctète est peut-être le seul sujet tragique dans lequel
-les maux physiques puissent être admis. Mais de combien de circonstances
-poétiques ces maux cruels ne sont-ils pas entourés! Ce sont les flèches
-d'Hercule qui les ont causés; le fils d'Esculape doit les guérir; enfin,
-cette blessure se confond presque avec le ressentiment moral qu'elle
-fait naître dans celui qui en est atteint, et ne peut exciter aucune
-impression de dégoût. Mais la figure du possédé, dans le superbe tableau
-de la Transfiguration, par Raphaël, est une image désagréable, et qui
-n'a nullement la dignité des beaux-arts. Il faut qu'ils nous découvrent
-le charme de la douleur, comme la mélancolie de la prospérité; c'est
-l'idéal de la destinée humaine qu'ils doivent représenter dans chaque
-circonstance particulière. Rien ne tourmente plus l'imagination que des
-plaies sanglantes ou des convulsions nerveuses. Il est impossible que
-dans de semblables tableaux l'on ne cherche et l'on ne craigne pas en
-même temps de trouver l'exactitude de l'imitation. L'art qui ne
-consisterait que dans cette imitation, quel plaisir nous donnerait-il?
-Il est plus horrible ou moins beau que la nature même, dès l'instant
-qu'il aspire seulement à lui ressembler.
-
---Vous avez raison, milord, dit Corinne, de désirer qu'on écarte des
-sujets chrétiens les images pénibles; elles n'y sont pas nécessaires.
-Mais avouez cependant que le génie, et le génie de l'âme, sait triompher
-de tout. Voyez cette Communion de saint Jérôme, par le Dominiquin. Le
-corps du vénérable mourant est livide et décharné; c'est la mort qui se
-soulève: mais dans ce regard est la vie éternelle, et toutes les misères
-du monde ne sont là que pour disparaître devant le pur éclat d'un
-sentiment religieux. Cependant, cher Oswald, continua Corinne, bien que
-je ne sois pas de votre avis en tout, je veux vous montrer que, même en
-différant, nous avons toujours quelque analogie. J'ai essayé ce que vous
-désirez dans la galerie de tableaux que des artistes de mes amis m'ont
-composée, et dont j'ai moi-même esquissé quelques dessins. Vous y verrez
-les défauts et les avantages des sujets de peinture que vous aimez.
-Cette galerie est dans ma maison de campagne, à Tivoli. Le temps est
-assez beau pour la voir; voulez-vous que nous y allions demain?» Et
-comme elle attendait qu'Oswald y consentît, il lui dit: «Mon amie,
-pouvez-vous douter de ma réponse? Ai-je un autre bonheur dans ce monde,
-une autre idée que vous? Et ma vie, que j'ai trop affranchie peut-être
-de toute occupation, comme de tout intérêt, n'est-elle pas uniquement
-remplie par le bonheur de vous entendre et de vous voir?»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Ils partirent donc le lendemain pour Tivoli. Oswald conduisait lui-même
-les quatre chevaux qui les traînaient, et se plaisait dans la rapidité
-de leur course, rapidité qui semble accroître la vivacité du sentiment
-de l'existence; et cette impression est douce à côté de ce qu'on aime.
-Il dirigeait la voiture avec une attention extrême, dans la crainte que
-le moindre accident ne pût arriver à Corinne. Il avait ces soins
-protecteurs qui sont le plus doux lien de l'homme avec la femme. Corinne
-n'était point, comme la plupart des femmes, facilement effrayée par les
-dangers possibles d'une route; mais il lui était si doux de remarquer la
-sollicitude d'Oswald, qu'elle souhaitait presque d'avoir peur, afin
-d'être rassurée par lui.
-
-Ce qui donnait, comme on le verra dans la suite, un si grand ascendant à
-lord Nelvil sur le coeur de son amie, c'étaient les contrastes
-inattendus qui prêtaient à toute sa manière d'être un charme
-particulier. Tout le monde admirait son esprit et la grâce de sa figure;
-mais il devait intéresser surtout une personne qui, réunissant en elle,
-par un accord singulier, la constance à la mobilité, se plaisait dans
-les impressions tout à la fois variées et fidèles. Jamais il n'était
-occupé que de Corinne; et cette occupation même prenait sans cesse des
-caractères différents: tantôt la réserve y dominait, tantôt l'abandon,
-tantôt une douceur parfaite, tantôt une amertume sombre, qui prouvait la
-profondeur des sentiments, mais mêlait le trouble à la confiance, et
-faisait naître sans cesse une émotion nouvelle. Oswald, intérieurement
-agité, cherchait à se contenir au dehors; et celle qui l'aimait, occupée
-à le deviner, trouvait dans ce mystère un intérêt continuel. On eût dit
-que les défauts mêmes d'Oswald étaient faits pour relever ses agréments.
-Un homme, quelque distingué qu'il eût été, mais dont le caractère n'eût
-point offert de contradiction ni de combats, n'aurait pas ainsi captivé
-l'imagination de Corinne. Elle avait une sorte de peur d'Oswald qui
-l'asservissait à lui; il régnait sur son âme par une bonne et par une
-mauvaise puissance, par ses qualités, et par l'inquiétude que ces
-qualités mal combinées pouvaient inspirer; enfin, il n'y avait pas de
-sécurité dans le bonheur que donnait lord Nelvil: et peut-être faut-il
-expliquer par ce tort même l'exaltation de la passion de Corinne;
-peut-être ne pouvait-elle aimer à ce point que celui qu'elle craignait
-de perdre. Un esprit supérieur, une sensibilité aussi ardente que
-délicate, pouvait se lasser de tout, excepté de l'homme vraiment
-extraordinaire dont l'âme constamment ébranlée ressemblait au ciel même,
-qui se montre tantôt serein, tantôt couvert de nuages. Oswald, toujours
-vrai, toujours profond et passionné, était néanmoins souvent prêt à
-renoncer à l'objet de sa tendresse, parce qu'une longue habitude de la
-peine lui faisait croire qu'il ne pouvait y avoir que du remords et de
-la souffrance dans les affections trop vives du coeur.
-
-Lord Nelvil et Corinne, dans leur course à Tivoli, passèrent devant les
-ruines du palais d'Adrien et du jardin immense qui l'entourait. Ce
-prince avait réuni dans son jardin les productions les plus rares, les
-chefs-d'oeuvre les plus admirables des pays conquis par les Romains. On
-y voit encore aujourd'hui quelques pierres éparses qui s'appellent
-_l'Égypte, l'Inde et l'Asie_. Plus loin était la retraite où Zénobie,
-reine de Palmyre, a terminé ses jours. Elle n'a pas soutenu dans
-l'adversité la grandeur de sa destinée; elle n'a su, ni, comme un homme,
-mourir pour la gloire; ni, comme une femme, mourir plutôt que de trahir
-son ami.
-
-Enfin ils découvrirent Tivoli, qui fut la demeure de tant d'hommes
-célèbres, de Brutus, d'Auguste, de Mécène, de Catulle; mais surtout la
-demeure d'Horace; car ce sont ses vers qui ont illustré ce séjour. La
-maison de Corinne était bâtie au-dessus de la cascade bruyante du
-Téverone; au haut de la montagne, en face de son jardin, était le temple
-de la Sibylle. C'est une belle idée qu'avaient les anciens de placer les
-temples au sommet des lieux élevés. Ils dominaient sur la campagne,
-comme les idées religieuses sur toute autre pensée. Ils inspiraient plus
-d'enthousiasme pour la nature, en annonçant la Divinité dont elle émane,
-et l'éternelle reconnaissance des générations successives envers elle.
-Le paysage, de quelque point de vue qu'on le considérât, faisait tableau
-avec le temple, qui était là comme le centre ou l'ornement de tout. Les
-ruines répandent un singulier charme sur la campagne d'Italie. Elles ne
-rappellent pas, comme les édifices modernes, le travail et la présence
-de l'homme; elles se confondent avec les arbres, avec la nature; elles
-semblent en harmonie avec le torrent solitaire, image du temps qui les a
-faites ce qu'elles sont. Les plus belles contrées du monde, quand elles
-ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent l'empreinte d'aucun
-événement remarquable, sont dépourvues d'intérêt, en comparaison des
-pays historiques. Quel lieu pouvait mieux convenir à l'habitation de
-Corinne en Italie, que le séjour consacré à la Sibylle, à la mémoire
-d'une femme animée par une inspiration divine? La maison de Corinne
-était ravissante; elle était ornée avec l'élégance du goût moderne, et
-cependant le charme d'une imagination qui se plaît dans les beautés
-antiques s'y faisait sentir. L'on y remarquait une rare intelligence du
-bonheur, dans le sens le plus élevé de ce mot, c'est-à-dire, en le
-faisant consister dans tout ce qui ennoblit l'âme, excite la pensée et
-vivifie le talent.
-
-En se promenant avec Corinne, Oswald s'aperçut que le souffle du vent
-avait un son harmonieux, et répandait dans l'air des accords qui
-semblaient venir du balancement des fleurs, de l'agitation des arbres,
-et prêter une voix à la nature. Corinne lui dit que c'étaient des harpes
-éoliennes que le vent faisait résonner, et qu'elle avait placées dans
-quelques grottes du jardin, pour remplir l'atmosphère de sons aussi bien
-que de parfums. Dans cette demeure délicieuse, Oswald était inspiré par
-le sentiment le plus pur. «Écoutez, dit-il à Corinne, jusqu'à ce jour
-j'éprouvais du remords en étant heureux près de vous; mais, à présent,
-je me dis que c'est mon père qui vous a envoyée vers moi, pour que je ne
-souffre plus sur cette terre. C'est lui que j'avais offensé, et c'est
-lui cependant dont les prières dans le ciel ont obtenu ma grâce.
-Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné; je le
-sens à ce calme innocent et doux qui règne dans mon âme. Tu peux, sans
-crainte, t'unir à mon sort; il n'aura plus rien de fatal.--Eh bien, dit
-Corinne, jouissons encore quelque temps de cette paix du coeur qui nous
-est accordée. Ne touchons pas à la destinée; elle fait tant de peur
-quand on veut s'en mêler, quand on tâche d'obtenir plus qu'elle ne
-donne! Ah! mon ami, ne changeons rien, puisque nous sommes heureux.»
-
-Lord Nelvil fut blessé de cette réponse de Corinne. Il pensait qu'elle
-devait comprendre qu'il était prêt à lui tout dire, à lui tout
-promettre, si, dans ce moment, elle lui confiait son histoire; et cette
-manière de l'éviter encore l'offensa en l'affligeant; il n'aperçut pas
-qu'un sentiment de délicatesse empêchait Corinne de profiter de
-l'émotion d'Oswald pour le lier par un serment. Peut-être, d'ailleurs,
-est-il dans la nature d'un amour profond et vrai de redouter un moment
-solennel, quelque désiré qu'il soit, et de ne changer qu'en tremblant
-l'espérance contre le bonheur même. Oswald, loin d'en juger ainsi, se
-persuada que Corinne, tout en l'aimant, désirait de conserver son
-indépendance, et qu'elle éloignait attentivement tout ce qui pouvait
-amener une union indissoluble. Cette pensée lui fit éprouver une
-irritation douloureuse; et, prenant aussitôt un air froid et contenu, il
-suivit Corinne dans sa galerie de tableaux, sans prononcer un seul mot.
-Elle devina bien vite l'impression qu'elle avait produite sur lui. Mais,
-connaissant sa fierté, elle n'osa pas lui dire ce qu'elle avait
-remarqué; toutefois, en lui montrant ses tableaux, en lui parlant sur
-des idées générales, elle avait une espérance vague de l'adoucir, qui
-donnait à sa voix un charme plus touchant, alors même qu'elle ne
-prononçait que des paroles indifférentes.
-
-Sa galerie était composée de tableaux d'histoire, de tableaux sur des
-sujets poétiques et religieux, et de paysages. Il n'y en avait point qui
-fussent composés d'un très-grand nombre de figures. Ce genre présente
-sans doute de grandes difficultés, mais il donne moins de plaisir. Les
-beautés qu'on y trouve sont trop confuses ou trop détaillées. L'unité
-d'intérêt, ce principe de vie dans les arts, comme dans tout, y est
-nécessairement morcelé. Le premier des tableaux historiques représentait
-Brutus dans une méditation profonde, assis au pied de la statue de Rome.
-Dans le fond, des esclaves portent ses deux fils sans vie, qu'il a
-lui-même condamnés à mort, et de l'autre côté du tableau la mère et les
-soeurs s'abandonnent au désespoir: les femmes sont heureusement
-dispensées du courage qui fait sacrifier les affections du coeur. La
-statue de Rome, placée près de Brutus, est une belle idée: c'est elle
-qui dit tout. Cependant comment pourrait-on savoir, sans une
-explication, que c'est Brutus l'ancien, qui vient d'envoyer ses fils au
-supplice? et néanmoins il est impossible de caractériser cet événement
-plus qu'il ne l'est dans ce tableau. L'on aperçoit dans l'éloignement
-Rome simple encore, sans édifices, sans ornements, mais bien grande
-comme patrie, puisqu'elle inspire un tel sacrifice. «Sans doute, dit
-Corinne à lord Nelvil, quand je vous ai nommé Brutus, toute votre âme
-s'est attachée à ce tableau; mais vous auriez pu le voir sans en deviner
-le sujet. Et cette incertitude, qui existe presque toujours dans les
-tableaux historiques, ne mêle-t-elle pas le tourment d'une énigme aux
-jouissances des beaux-arts, qui doivent être si faciles et si claires?
-
-«J'ai choisi ce sujet, parce qu'il rappelle la plus terrible action que
-l'amour de la patrie ait inspirée. Le pendant de ce tableau, c'est
-Marius épargné par le Cimbre, qui ne peut se résoudre à tuer ce grand
-homme: la figure de Marius est imposante; le costume du Cimbre,
-l'expression de sa physionomie, sont très-pittoresques. C'est la
-deuxième époque de Rome, lorsque les lois n'existaient plus, mais quand
-le génie exerçait encore un grand empire sur les circonstances. Vient
-ensuite celle où les talents et la gloire n'attiraient que le malheur et
-l'insulte. Le troisième tableau que voici représente Bélisaire portant
-sur ses épaules son jeune guide, mort en demandant l'aumône pour lui.
-Bélisaire aveugle et mendiant, est ainsi récompensé par son maître; et
-dans l'univers qu'il a conquis, il n'a plus d'autre emploi que de porter
-dans la tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l'avait
-point abandonné. Cette figure de Bélisaire est admirable; et, depuis les
-peintres anciens, on n'en a guère fait d'aussi belles. L'imagination du
-peintre, comme celle d'un poëte, a réuni tous les genres de malheur, et
-peut-être même y en a-t-il trop pour la pitié; mais qui nous dit que
-c'est Bélisaire? Ne faut-il pas être fidèle à l'histoire pour la
-rappeler? et quand on y est fidèle, est-elle assez pittoresque? Après
-ces tableaux, qui représentent dans Brutus les vertus qui ressemblent au
-crime; dans Marius, la gloire, cause des malheurs; dans Bélisaire, les
-services payés par les persécutions les plus noires; enfin toutes les
-misères de la destinée humaine, que les événements de l'histoire
-racontent chacun à sa manière, j'ai placé deux tableaux de l'ancienne
-école, qui soulagent un peu l'âme oppressée, en rappelant la religion
-qui a consolé l'univers asservi et déchiré, la religion qui donnait une
-vie au fond du coeur, quand tout au dehors n'était qu'oppression et
-silence. Le premier est de l'Albane; il a peint le Christ enfant endormi
-sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans ce visage! quelles
-idées pures il rappelle! comme il fait sentir que l'amour divin n'a rien
-à craindre de la douleur ni de la mort! Le Titien est l'auteur du second
-tableau: c'est Jésus-Christ succombant sous le fardeau de la croix. Sa
-mère vient au-devant de lui; elle se jette à genoux en l'apercevant:
-admirable respect d'une mère pour les malheurs et les vertus célestes de
-son fils! Quel regard que celui du Christ! quelle divine résignation, et
-cependant quelle souffrance! et quelle sympathie, par cette souffrance,
-avec le coeur de l'homme! Voilà sans doute le plus beau de mes tableaux.
-C'est celui vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir
-jamais épuiser l'émotion qu'il me cause. Viennent ensuite, continua
-Corinne, les tableaux dramatiques tirés des quatre grands poètes. Jugez
-avec moi, milord, de l'effet qu'ils produisent. Le premier représente
-Énée dans les champs Élysées, lorsqu'il veut s'approcher de Didon.
-L'ombre indignée s'éloigne, et s'applaudit de ne plus porter dans son
-sein le coeur qui battrait encore d'amour à l'aspect du coupable. La
-couleur vaporeuse des ombres, et la pâle nature qui les environne, font
-contraste avec l'air de vie d'Énée et de la sibylle qui le conduit. Mais
-c'est un jeu de l'artiste que ce genre d'effet, et la description du
-poëte est nécessairement bien supérieure à ce que l'on peut en peindre.
-J'en dirai autant du tableau que voici: Clorinde mourante et Tancrède.
-Le plus grand-attendrissement qu'il puisse causer, c'est de rappeler les
-beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne à son ennemi qui l'adore
-et vient de lui percer le sein. C'est nécessairement subordonner la
-peinture à la poésie que de la consacrer à des sujets traités par les
-grands poëtes; car il reste de leurs paroles une impression qui efface
-tout; et presque toujours les situations qu'ils ont choisies tirent leur
-plus grande force du développement des passions et de leur éloquence,
-tandis que la plupart des effets pittoresques naissent d'une beauté
-calme, d'une expression simple, d'une attitude noble, d'un moment de
-repos, enfin, digne d'être infiniment prolongé, sans que le regard s'en
-lasse jamais.
-
-«Votre terrible Shakspeare, milord, continua Corinne, fourni le sujet du
-troisième tableau dramatique. C'est Macbeth, l'invincible Macbeth, qui,
-prêt à combattre Macduff, dont il a fait périr la femme et les enfants,
-apprend que l'oracle des sorcières s'est accompli, que la forêt de
-Birman paraît s'avancer vers Dunsinane, et qu'il se bat avec un homme né
-depuis la mort de sa mère. Macbeth est vaincu par le sort, mais non par
-son adversaire. Il tient le glaive d'une main désespérée; il sait qu'il
-va mourir, mais il veut essayer si la force humaine ne pourrait pas
-triompher du destin. Certainement il y a dans cette tête une belle
-expression de désordre et de fureur, de trouble et d'énergie; mais à
-combien de beautés du poëte cependant ne faut-il pas renoncer! Peut-on
-peindre Macbeth précipité dans le crime par les prestiges de l'ambition,
-qui s'offrent à lui sous la forme de la sorcellerie? Comment exprimer la
-terreur qu'il éprouve, cette terreur qui se concilie cependant avec une
-bravoure intrépide? Peut-on caractériser le genre de superstition qui
-l'opprime? cette croyance sans dignité, cette fatalité de l'enfer qui
-pèse sur lui, son mépris de la vie, son horreur de la mort? Sans doute
-la physionomie de l'homme est le plus grand des mystères; mais cette
-physionomie, fixée dans un tableau, ne peut guère exprimer que les
-profondeurs d'un sentiment unique. Les contrastes, les luttes, les
-événements enfin appartiennent à l'art dramatique. La peinture peut
-difficilement rendre ce qui est successif: le temps ni le mouvement
-n'existent pas pour elle.
-
-«La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau, dit Corinne
-en le montrant à lord Nelvil. Hippolyte, dans toute la beauté de la
-jeunesse et de l'innocence, repousse les accusations perfides de sa
-belle-mère; le héros Thésée protége encore son épouse coupable, qu'il
-entoure de son bras vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble
-qui glace d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son
-crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-être plus beau que dans
-Racine même; il y ressemble davantage au Méléagre antique, parce que nul
-amour pour Aricie ne dérange l'impression de sa noble et sauvage vertu;
-mais est-il possible de supposer que Phèdre, en présence d'Hippolyte,
-pût soutenir son mensonge, qu'elle le vît innocent et persécuté, et ne
-tombât point à ses pieds? Une femme offensée peut outrager ce qu'elle
-aime en son absence; mais quand elle le voit, il n'y a plus dans son
-coeur que de l'amour. Le poëte n'a jamais mis en scène Hippolyte avec
-Phèdre depuis que Phèdre l'a calomnié; le peintre devait les réunir pour
-rassembler, comme il l'a fait, toutes les beautés des contrastes: mais
-n'est-ce pas une preuve qu'il y a toujours une telle différence entre
-les sujets poétiques et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que
-les poëtes fassent des vers d'après les tableaux, que les peintres des
-tableaux d'après les poëtes? L'imagination doit toujours précéder la
-pensée: l'histoire de l'esprit humain nous le prouve.»
-
-Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux à lord Nelvil, elle
-s'était arrêtée plusieurs fois, espérant qu'il lui parlerait; mais son
-âme blessée ne se trahissait par aucun mot: seulement, chaque fois
-qu'elle exprimait une idée sensible, il soupirait et détournait la tête,
-afin qu'elle ne vît pas combien dans sa disposition actuelle il était
-facilement ému. Corinne, oppressée par ce silence, s'assit en couvrant
-son visage de ses mains. Lord Nelvil se promena quelque temps avec
-vivacité dans la chambre, puis il s'approcha de Corinne, et fut au
-moment de se plaindre et de se livrer à ce qu'il éprouvait; mais un
-mouvement de fierté tout à fait invincible dans son caractère réprima
-son attendrissement, et il retourna vers les tableaux comme s'il
-attendait que Corinne achevât de les lui montrer. Elle espérait beaucoup
-de l'effet du dernier de tous; et, faisant effort à son tour pour
-paraître calme, elle se leva et dit: «Milord, il me reste encore trois
-paysages à vous faire voir; deux font allusion à quelques idées
-intéressantes: je n'aime pas beaucoup les scènes champêtres, qui sont
-fades en peinture, comme des idylles, quand elles ne font aucune
-allusion à la Fable ou à l'histoire. Ce qui vaut le mieux, ce me semble,
-en ce genre, c'est la manière de Salvator Rosa, qui représente, comme
-vous le voyez dans ce tableau, un rocher, des torrents et des arbres,
-sans un seul être vivant, sans que seulement le vol d'un oiseau rappelle
-l'idée de la vie. L'absence de l'homme au milieu de la nature excite des
-réflexions profondes. Que serait cette terre ainsi délaissée? OEuvre
-sans but, et cependant oeuvre encore si belle, dont la mystérieuse
-impression ne s'adresserait qu'à la Divinité!
-
-«Enfin voici les deux tableaux où, selon moi, l'histoire et la poésie
-sont heureusement unies au paysage. L'un représente le moment où
-Cincinnatus est invité par les consuls à quitter sa charrue pour
-commander les armées romaines. C'est tout le luxe du Midi que vous
-verrez dans ce paysage, son abondante végétation, son ciel brûlant, cet
-air riant de toute la nature, qui se retrouve dans la physionomie même
-des plantes. Et cet autre tableau qui fait contraste avec celui-ci,
-c'est le fils de Caïrbar endormi sur la tombe de son père. Il attend
-depuis trois jours et trois nuits le barde qui doit rendre les honneurs
-à la mémoire des morts. Ce barde est aperçu dans le lointain, descendant
-de la montagne; l'ombre du père plane sur les nuages; la campagne est
-couverte de frimas; les arbres, quoique dépouillés, sont agités par les
-vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles desséchées suivent
-encore la direction de l'orage.»
-
-Oswald jusqu'alors avait conservé du ressentiment contre ce qui s'était
-passé dans le jardin, mais, à l'aspect de ce tableau, le tombeau de son
-père et les montagnes d'Écosse se retracèrent à sa pensée, et ses yeux
-se remplirent de larmes, Corinne prit sa harpe et, devant ce tableau,
-elle se mit à chanter les romances écossaises dont les simples notes
-semblent accompagner le bruit du vent qui gémit dans les vallées. Elle
-chanta les adieux d'un guerrier en quittant sa patrie et sa maîtresse,
-et ce mot jamais (_no more_), un des plus harmonieux et des plus
-sensibles de la langue anglaise, Corinne le prononçait avec l'expression
-la plus touchante. Oswald ne résista point à l'émotion qui l'oppressait,
-et l'un et l'autre s'abandonnèrent sans contrainte à leurs larmes. «Ah!
-s'écria lord Nelvil, cette patrie, qui est la mienne, ne dit-elle rien à
-ton coeur? Me suivrais-tu dans ces retraites peuplées par mes souvenirs?
-Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu en es le charme et
-l'enchantement?--Je le crois, répondit Corinne, je le crois, puisque je
-vous aime.--Au nom de l'amour et de la pitié, ne me cachez plus rien,
-dit Oswald.--Vous le voulez, interrompit Corinne; j'y souscris. Ma
-promesse est donnée; je n'y mets qu'une condition, c'est que vous ne me
-demanderez pas de l'accomplir avant l'époque prochaine de nos solennités
-religieuses. Au moment où je vais décider de mon sort, l'appui du ciel
-ne m'est-il pas plus que jamais nécessaire?--Va, s'écria lord Nelvil, si
-ce sort dépend de moi, Corinne, il n'est plus douteux.--Vous le croyez,
-reprit-elle; je n'ai pas la même confiance; mais enfin, je vous en
-conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance que je désire.» Oswald
-soupira, sans accorder ni refuser le délai demandé. «Partons maintenant,
-dit Corinne, et retournons à la ville. Comment vous rien taire dans
-cette solitude! et si ce que j'ai à vous dire devait vous détacher de
-moi, faudrait-il que sitôt... Partons. Oswald, vous reviendrez ici, quoi
-qu'il arrive, mes cendres y reposeront.» Oswald, attendri, troublé,
-obéit à Corinne. Il revint avec elle, et pendant la route ils ne se
-parlèrent presque pas. De temps en temps ils se regardaient avec une
-affection qui disait tout; mais néanmoins un sentiment de mélancolie
-régnait au fond de leur âme quand ils arrivèrent au milieu de Rome.
-
-
-
-
-LIVRE NEUVIÈME
-
-LA FÊTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-C'était le jour de la fête la plus bruyante de l'année, à la fin du
-carnaval, lorsqu'il prend au peuple romain comme une fièvre de joie,
-comme une fureur d'amusement dont on ne trouve point d'exemple ailleurs.
-Toute la ville se déguise; à peine reste-t-il aux fenêtres des
-spectateurs sans masque, pour regarder ceux qui en ont; et cette gaieté
-commence tel jour à point nommé, sans que les événements publics ou
-particuliers de l'année empêchent presque jamais personne de se divertir
-à cette époque.
-
-C'est là qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du peuple.
-L'italien est plein de charmes, même dans leur bouche. Alfieri disait
-qu'il allait, à Florence, sur le marché public, pour apprendre le bon
-italien. Rome a le même avantage; et ces deux villes sont peut-être les
-seules du monde où le peuple parle si bien, que l'amusement de l'esprit
-peut se rencontrer à tous les coins des rues.
-
-Le genre de gaieté qui brille dans les auteurs des arlequinades et de
-l'opéra-bouffe se trouve très-communément même parmi les hommes sans
-éducation. Dans ces jours de carnaval, où l'exagération et la caricature
-sont admises, il se passe entre les masques les scènes les plus
-comiques.
-
-Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité des Italiens,
-et l'on dirait que leurs vêtements bizarres leur inspirent une dignité
-qui ne leur est pas naturelle. D'autres fois ils font voir une
-connaissance si singulière de la mythologie dans les déguisements qu'ils
-arrangent, qu'on croirait les anciennes fables encore populaires à Rome.
-Plus souvent ils se moquent des divers états de la société avec une
-plaisanterie pleine de force et d'originalité. La nation paraît mille
-fois plus distinguée dans ses jeux que dans son histoire. La langue
-italienne se prête à toutes les nuances de la gaieté avec une facilité
-qui ne demande qu'une légère inflexion de voix, une terminaison un peu
-différente, pour accroître ou diminuer, ennoblir ou travestir le sens
-des paroles. Elle a surtout de la grâce dans la bouche des enfants.
-L'innocence de cet âge et la malice naturelle de la langue font un
-contraste très-piquant. Enfin, on pourrait dire que c'est une langue qui
-va d'elle-même, exprime sans qu'on s'en mêle, et paraît presque toujours
-avoir plus d'esprit que celui qui la parle.
-
-Il n'y a ni luxe ni bon goût dans la fête du carnaval; une sorte de
-pétulance universelle la fait ressembler aux bacchanales de
-l'imagination, mais de l'imagination seulement; car les Romains sont en
-général très-sobres, et même assez sérieux, les derniers jours du
-carnaval exceptés. On fait en tout genre des découvertes subites dans le
-caractère des Italiens, et c'est ce qui contribue à leur donner la
-réputation d'hommes rusés. Il y a sans doute une grande habitude de
-feindre dans ce pays, qui a supporté tant de jougs différents; mais ce
-n'est pas à la dissimulation qu'il faut toujours attribuer le passage
-rapide d'une manière d'être à l'autre. Une imagination inflammable en
-est souvent la cause. Les peuples qui ne sont que raisonnables ou
-spirituels peuvent aisément s'expliquer et se prévoir; mais tout ce qui
-tient à l'imagination est inattendu. Elle saute les intermédiaires; un
-rien peut la blesser, et quelquefois elle est indifférente à ce qui
-devrait le plus l'émouvoir. Enfin, c'est en elle-même que tout se passe,
-et l'on ne peut calculer ses impressions d'après ce qui les cause.
-
-On ne comprend pas du tout, par exemple, d'où vient l'amusement que les
-grands seigneurs romains trouvent à se promener en voiture d'un bout du
-_Corso_ à l'autre, des heures entières, soit pendant les jours du
-carnaval, soit les autres jours de l'année. Rien ne les dérange de cette
-habitude. Il y a aussi, parmi les masques, des hommes qui se promènent
-le plus ennuyeusement du monde, dans le costume le plus ridicule, et
-qui, tristes arlequins et taciturnes polichinelles, ne disent pas une
-parole pendant toute la soirée, mais ont, pour ainsi dire, leur
-conscience de carnaval satisfaite quand ils n'ont rien négligé pour se
-divertir.
-
-On trouve à Rome un genre de masques qui n'existe point ailleurs. Ce
-sont les masques pris d'après les figures des statues antiques, et qui
-de loin imitent une parfaite beauté: souvent les femmes perdent beaucoup
-en les quittant. Mais cependant cette immobile imitation de la vie, ces
-visages de cire ambulants, quelque jolis qu'ils soient, font une sorte
-de peur. Les grands seigneurs montrent un assez grand luxe de voitures
-les derniers jours du carnaval; mais le plaisir de cette fête, c'est la
-foule et la confusion: c'est comme un souvenir des saturnales; toutes
-les classes de Rome sont mêlées ensemble; les plus graves magistrats se
-promènent assidûment, et presque officiellement, dans leurs carrosses,
-au milieu des masques; toutes les fenêtres sont décorées; toute la ville
-est dans les rues: c'est véritablement une fête populaire. Le plaisir du
-peuple ne consiste ni dans les spectacles, ni dans les festins qu'on lui
-donne, ni dans la magnificence dont il est témoin. Il ne fait aucun
-excès de vin ni de nourriture; il s'amuse seulement d'être mis en
-liberté, et de se trouver au milieu des grands seigneurs, qui se
-divertissent à leur tour de se trouver au milieu du peuple. C'est
-surtout le raffinement et la délicatesse des plaisirs qui mettent une
-barrière entre les différentes classes; c'est aussi la recherche et la
-perfection de l'éducation. Mais, en Italie, les rangs en ce genre ne
-sont pas marqués d'une manière très-sensible, et le pays est plus
-distingué par le talent naturel et l'imagination de tous, que par la
-culture d'esprit des premières classes. Il y a donc pendant le carnaval
-un mélange complet de rangs, de manières et d'esprits; et la foule, et
-les cris, et les bons mots, et les dragées dont on inonde
-indistinctement les voitures qui passent, confondent tous les êtres
-mortels ensemble, remettent la nation pêle-mêle, comme s'il n'y avait
-plus d'ordre social.
-
-Corinne et lord Nelvil, tous les deux rêveurs et pensifs, arrivèrent au
-milieu de ce tumulte. Ils en furent d'abord étourdis; car rien ne paraît
-plus singulier que cette activité des plaisirs bruyants, quand l'âme est
-tout entière recueillie en elle-même. Ils s'arrêtèrent à la place du
-Peuple pour monter sur l'amphithéâtre près de l'obélisque, d'où l'on
-voit la course des chevaux. Au moment où ils descendirent de leur
-calèche, le comte d'Erfeuil les aperçut, et prit à part Oswald pour lui
-parler.
-
-«Ce n'est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement,
-arrivant seul de la campagne avec Corinne: vous la compromettrez; et
-qu'en ferez-vous après?--Je ne crois pas, répondit lord Nelvil, que je
-compromette Corinne en montrant l'attachement qu'elle m'inspire; mais si
-cela était vrai, je serais trop heureux que le dévouement de ma
-vie...--Ah! pour heureux, interrompit le comte d'Erfeuil, je n'en crois
-rien; on n'est heureux que par ce qui est convenable. La société a, quoi
-qu'on fasse, beaucoup d'empire sur le bonheur; et ce qu'elle n'approuve
-pas, il ne faut jamais le faire.--On vivrait donc toujours pour ce que
-la société dira de nous, reprit Oswald; et ce qu'on pense et ce qu'on
-sent ne servirait jamais de guide! S'il en était ainsi, si l'on devait
-s'imiter constamment les uns les autres, à quoi bon une âme et un esprit
-pour chacun? La Providence aurait pu s'épargner ce luxe.--C'est
-très-bien dit, reprit le comte d'Erfeuil, très-philosophiquement pensé;
-mais avec ces maximes-là l'on se perd; et quand l'amour est passé, le
-blâme de l'opinion reste. Moi qui vous parais léger, je ne ferai jamais
-rien qui puisse m'attirer la désapprobation du monde. On peut se
-permettre de petites libertés, d'aimables plaisanteries qui annoncent de
-l'indépendance dans la manière de voir, pourvu qu'il n'y en ait pas dans
-la manière d'agir; car, quand cela touche au sérieux...--Mais le
-sérieux, répondit lord Nelvil, c'est l'amour et le bonheur.--Non, non,
-interrompit le comte d'Erfeuil, ce n'est pas cela que je veux dire; ce
-sont de certaines convenances établies qu'il ne faut pas braver, sous
-peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme... enfin, vous
-m'entendez, pour un homme qui n'est pas comme les autres.» Lord Nelvil
-sourit; et, sans humeur comme sans peine, il plaisanta le comte
-d'Erfeuil sur sa frivole sévérité; il sentit avec joie que, pour la
-première fois, sur un sujet qui lui causait tant d'émotion, le comte
-d'Erfeuil n'avait pas eu la moindre influence sur lui. Corinne, de loin,
-avait deviné tout ce qui se passait; mais le sourire de lord Nelvil
-remit le calme dans son coeur; et cette conversation du comte d'Erfeuil,
-loin de troubler Oswald ni son amie, leur inspira des dispositions plus
-analogues à la fête.
-
-La course des chevaux se préparait. Lord Nelvil s'attendait à voir une
-course semblable à celles d'Angleterre; mais il fut étonné d'apprendre
-que de petits chevaux barbes devaient courir tout seuls, sans cavaliers,
-les uns contre les autres. Ce spectacle attire singulièrement
-l'attention des Romains. Au moment où il va commencer, toute la foule se
-range des deux côtés de la rue. La place du Peuple, qui était couverte
-de monde, est vide en un moment. Chacun monte sur les amphithéâtres qui
-entourent les obélisques, et des multitudes innombrables de têtes et
-d'yeux noirs sont tournés vers la barrière d'où les chevaux doivent
-s'élancer.
-
-Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert d'une
-étoffe brillante, et conduits par des palefreniers très-bien vêtus, qui
-mettent à leurs succès un intérêt passionné. On place les chevaux
-derrière la barrière, et leur ardeur pour la franchir est excessive. A
-chaque instant on les retient; ils se cabrent, ils hennissent, ils
-trépignent comme s'ils étaient impatients d'une gloire qu'ils vont
-obtenir à eux seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des
-chevaux, ces cris des palefreniers, font, du moment où la barrière
-tombe, un vrai coup de théâtre. Les chevaux partent, les palefreniers
-crient: _place, place!_ avec un transport inexprimable. Ils accompagnent
-leurs chevaux du geste et de la voix aussi longtemps qu'ils peuvent les
-apercevoir. Les chevaux sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le
-pavé étincelle sous leurs pas, leur crinière vole; et leur désir de
-gagner le prix, ainsi abandonnés à eux-mêmes, est tel, qu'il en est qui,
-en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On s'étonne de
-voir ces chevaux libres ainsi animés par des passions personnelles; cela
-fait peur, comme si c'était de la pensée sous cette forme d'animal. La
-foule rompt les rangs quand ses chevaux sont passés, et les suit en
-tumulte. Ils arrivent au palais de Venise, où est le but; et il faut
-entendre les exclamations des palefreniers dont les chevaux sont
-vainqueurs! Celui qui avait gagné le premier prix se jeta à genoux
-devant son cheval, et le remercia, et le recommanda à saint Antoine,
-patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en lui que
-comique pour les spectateurs.
-
-C'est à la fin du jour ordinairement que les courses finissent. Alors
-commence un autre genre d'amusement beaucoup moins pittoresque, mais
-aussi très-bruyant. Les fenêtres sont illuminées. Les gardes abandonnent
-leur poste, pour se mêler eux-mêmes à la joie générale. Chacun prend
-alors un petit flambeau appelé _moccolo_, et l'on cherche mutuellement à
-se l'éteindre, en répétant le mot _ammazzare_ (tuer) avec une vivacité
-redoutable. (CHE LA BELLA PRINCIPESSA SIA AMMAZZATA! CHE IL SIGNOR
-ABBATE SIA AMMARATO!) _Que la belle princesse soit tuée! que le seigneur
-abbé soit tué!_ crie-t-on d'un bout de la rue à l'autre. La foule
-rassurée, parce qu'à cette heure on interdit les chevaux et les
-voitures, se précipite de tous les côtés; enfin il n'y a plus d'autre
-plaisir que le tumulte et l'étourdissement. Cependant la nuit s'avance:
-le bruit cesse par degrés, le plus profond silence lui succède, et il ne
-reste plus de cette soirée que l'idée d'un songe confus, qui, changeant
-l'existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour un moment, au
-peuple ses travaux, aux savants leurs études, aux grands seigneurs leur
-oisiveté.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Oswald, depuis son malheur, ne s'était pas encore senti le courage
-d'écouter la musique. Il redoutait ces accords ravissants qui plaisent à
-la mélancolie, mais font un véritable mal quand les chagrins réels nous
-oppressent. La musique réveille les souvenirs que l'on s'efforçait
-d'apaiser. Lorsque Corinne chantait, Oswald écoutait les paroles qu'elle
-prononçait, il contemplait l'expression de son visage; c'était d'elle
-uniquement qu'il était occupé: mais si, dans les rues, le soir,
-plusieurs voix se réunissaient, comme cela arrive souvent en Italie,
-pour chanter les beaux airs des grands maîtres, il essayait d'abord de
-rester pour les entendre, puis il s'éloignait, parce qu'une émotion si
-vive et si vague en même temps renouvelait toutes ses peines. Cependant
-on devait donner à Rome, dans la salle du spectacle, un superbe concert,
-où les premiers chanteurs étaient réunis: Corinne engagea lord Nelvil à
-y venir avec elle, et il y consentit, espérant que la présence de celle
-qu'il aimait répandrait de la douceur sur tout ce qu'il pourrait
-éprouver.
-
-En entrant dans sa loge, Corinne fut d'abord reconnue, et le souvenir du
-Capitole ajoutant à l'intérêt qu'elle inspirait ordinairement, la salle
-retentit d'applaudissements. De toutes parts on cria: _Vive Corinne!_ et
-les musiciens eux-mêmes, électrisés par ce mouvement général, se mirent
-à jouer des fanfares de victoire; car le triomphe, quel qu'il soit,
-rappelle toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne fut
-vivement émue de ces témoignages universels d'admiration et de
-bienveillance. La musique, les applaudissements, les bravos, et cette
-impression indéfinissable que produit toujours une grande multitude
-d'hommes, quand ils expriment un même sentiment, lui causèrent un
-attendrissement profond qu'elle cherchait à contenir; mais ses yeux se
-remplirent de larmes, et les battements de son coeur soulevaient sa robe
-sur son sein. Oswald en ressentit de la jalousie; et, s'approchant
-d'elle, il lui dit à demi-voix: «Il ne faut pas, madame, vous arracher à
-de tels succès; ils valent l'amour, puisqu'ils font ainsi palpiter votre
-coeur.» Et, en achevant ces mots, il alla se placer à l'extrémité de la
-loge de Corinne, sans attendre sa réponse. Elle fut cruellement troublée
-de ce qu'il venait de lui dire, et dans l'instant il lui ravit tout le
-plaisir qu'elle avait trouvé dans ces succès dont elle aimait qu'il fût
-témoin.
-
-Le concert commença. Qui n'a pas entendu le chant italien ne peut avoir
-l'idée de la musique. Les voix, en Italie, ont cette mollesse et cette
-douceur qui rappelle et le parfum des fleurs et la pureté du ciel. La
-nature a destiné cette musique pour ce climat: l'une est comme un reflet
-de l'autre. Le monde est l'oeuvre d'une seule pensée, qui s'exprime sous
-mille formes différentes. Les Italiens, depuis des siècles, aiment la
-musique avec transport. Le Dante, dans le poëme du Purgatoire, rencontre
-un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs
-délicieux, et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant, jusqu'à ce que
-leur gardien les rappelle. Les chrétiens, comme les païens, ont étendu
-l'empire de la musique après la mort. De tous les beaux-arts, c'est
-celui qui agit le plus immédiatement sur l'âme. Les autres la dirigent
-vers telle ou telle idée; celui-là seul s'adresse à la source intime de
-l'existence et change en entier la disposition antérieure. Ce qu'on a
-dit de la grâce divine, qui tout à coup transforme les coeurs, peut,
-humainement parlant, s'appliquer à la puissance de la mélodie; et parmi
-les pressentiments de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne
-sont point à dédaigner.
-
-La gaieté même que la musique _bouffe_ sait si bien exciter n'est point
-une gaieté vulgaire qui ne dise rien à l'imagination. Au fond de la joie
-qu'elle donne il y a des sensations poétiques, une rêverie agréable que
-les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est
-un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on
-l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu'elle
-cause; mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle fait encore
-naître un sentiment doux. Le coeur bat plus vite en l'écoutant: la
-satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la
-brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il
-n'y a plus de silence autour de vous; la vie est remplie, le sang coule
-rapidement, vous sentez en vous-même le mouvement que donne une
-existence active, et vous n'avez point à craindre au dehors de vous les
-obstacles qu'elle rencontre.
-
-La musique double l'idée que nous avons des facultés de notre âme; quand
-on l'entend, on se sent capable des plus nobles efforts. C'est par elle
-qu'on marche à la mort avec enthousiasme; elle a l'heureuse impuissance
-d'exprimer aucun sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le
-malheur même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans
-déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement le poids
-qu'on a presque toujours sur le coeur, quand on est capable d'affections
-sérieuses et profondes; ce poids qui se confond quelquefois avec le
-sentiment même de l'existence, tant que la douleur qu'il cause est
-habituelle: il semble qu'en écoutant des sons purs et délicieux on est
-prêt à saisir le secret du Créateur, à pénétrer le mystère de la vie.
-Aucune parole ne peut exprimer cette impression; car les paroles se
-traînent après les impressions primitives, comme les traducteurs en
-prose sur les pas des poëtes. Il n'y a que le regard qui puisse en
-donner quelque idée; le regard de ce qu'on aime, longtemps attaché sur
-nous, et pénétrant par degrés tellement dans votre coeur, qu'il faut à
-la fin baisser les yeux pour se dérober à un bonheur si grand: ainsi le
-rayon d'une autre vie consumerait l'être mortel qui voudrait le
-considérer fixement.
-
-La justesse admirable de deux voix parfaitement d'accord produit, dans
-le duo des grands maîtres d'Italie, un attendrissement délicieux, mais
-qui ne pourrait se prolonger sans une sorte de douleur: c'est un
-bien-être trop grand pour la nature humaine; et l'âme vibre alors comme
-un instrument à l'unisson, que briserait une harmonie trop parfaite.
-Oswald était resté obstinément loin de Corinne pendant la première
-partie du concert; mais lorsque le duo commença, presque à demi-voix,
-accompagné par les instruments à vent qui faisaient entendre doucement
-des sons plus purs encore que la voix même, Corinne couvrit son visage
-de son mouchoir, et son émotion l'absorbait tout entière; elle pleurait
-sans souffrir, elle aimait sans rien craindre. Sans doute l'image
-d'Oswald était présente à son coeur; mais l'enthousiasme le plus noble
-se mêlait à cette image, et des pensées confuses erraient en foule dans
-son âme; il eût fallu borner ces pensées pour les rendre distinctes. On
-dit qu'un prophète, en une minute, parcourut sept régions différentes
-des cieux. Celui qui conçut ainsi tout ce qu'un instant peut renfermer
-avait sûrement entendu les accords d'une belle musique à côté de l'objet
-qu'il aimait. Oswald en sentit la puissance, son ressentiment s'apaisa
-par degrés. L'attendrissement de Corinne expliqua tout, justifia tout;
-il se rapprocha doucement, et Corinne l'entendit respirer auprès d'elle,
-dans le moment le plus enchanteur de cette musique céleste. C'en était
-trop; la tragédie la plus pathétique n'aurait pas excité dans son coeur
-autant de trouble que ce sentiment intime de l'émotion profonde qui les
-pénétrait tous deux en même temps, et que chaque instant, chaque son
-nouveau exaltait toujours davantage. Les paroles que l'on chante ne sont
-pour rien dans cette émotion; à peine quelques mots et d'amour et de
-mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion; mais plus souvent le
-vague de la musique se prête à tous les mouvements de l'âme, et chacun
-croit retrouver dans cette mélodie, comme dans l'astre pur et tranquille
-de la nuit, l'image de ce qu'il souhaite sur la terre.
-
-«Sortons, dit Corinne à lord Nelvil; je me sens près de
-m'évanouir.--Qu'avez-vous? lui dit Oswald avec inquiétude, vous
-pâlissez; venez à l'air avec moi, venez.» Et ils sortirent ensemble.
-Corinne était soutenue par le bras d'Oswald, et sentait ses forces
-revenir en s'appuyant sur lui. Ils s'approchèrent tous les deux d'un
-balcon; et Corinne vivement émue, dit à son ami: «Cher Oswald, je vais
-vous quitter pour huit jours.--Que dites-vous? interrompit-il.--Tous les
-ans, reprit-elle, à l'approche de la semaine sainte, je vais passer
-quelque temps dans un couvent de religieuses, pour me préparer à la
-solennité de Pâques.» Oswald n'opposa rien à ce dessein; il savait qu'à
-cette époque la plupart des dames romaines se livrent aux pratiques les
-plus sévères, sans pour cela s'occuper très-sérieusement de religion le
-reste de l'année; mais il se rappela que Corinne professait un culte
-différent du sien, et qu'ils ne pouvaient prier ensemble. «Que
-n'êtes-vous, s'écria-t-il, de la même religion, du même pays que moi!»
-Et puis il s'arrêta après avoir prononcé ce voeu. «Notre âme et notre
-esprit n'ont-ils pas la même patrie? répondit Corinne.--C'est vrai,
-répondit Oswald; mais je n'en sens pas moins avec douleur tout ce qui
-nous sépare.» Et cette absence de huit jours lui serrait tellement le
-coeur, que, les amis de Corinne étant venus la rejoindre, il ne prononça
-pas un mot de toute la soirée.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne, inquiet de ce
-qu'elle lui avait dit. Sa femme de chambre vint au-devant de lui, et lui
-remit un billet de sa maîtresse, qui lui annonçait qu'elle s'était
-retirée dans le couvent le matin même, comme elle l'en avait prévenu, et
-qu'elle ne le reverrait qu'après le vendredi saint. Elle lui avouait
-qu'elle n'avait pas eu le courage de lui dire la veille qu'elle
-s'éloignait le lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup
-inattendu. Cette maison, où il avait toujours vu Corinne, et qui était
-devenue si solitaire, lui causa l'impression la plus pénible. Il voyait
-là sa harpe, ses livres, ses dessins, tout ce qui l'entourait
-habituellement; mais elle n'y était plus. Un frisson douloureux s'empara
-d'Oswald: il se rappela la chambre de son père, et il fut forcé de
-s'asseoir, car il ne pouvait plus se soutenir.
-
-«Il se pourrait donc, s'écria-t-il, que j'apprisse ainsi sa perte! Cet
-esprit si animé, ce coeur si vivant, cette figure si brillante de
-fraîcheur et de vie, pourraient être frappés par la foudre, et la tombe
-de la jeunesse serait aussi muette que celle des vieillards! Ah! quelle
-illusion que le bonheur! Quel moment dérobé à ce temps inflexible qui
-veille toujours sur sa proie! Corinne! Corinne! il ne fallait pas me
-quitter; c'était votre charme qui m'empêchait de réfléchir; tout se
-confondait dans ma pensée, ébloui que j'étais par les moments heureux
-que je passais avec vous; à présent me voilà seul, à présent je me
-retrouve, et toutes mes blessures vont se rouvrir.» Et il appelait
-Corinne avec une sorte de désespoir qu'on ne pouvait attribuer à une si
-courte absence, mais à l'angoisse habituelle de son coeur, que Corinne
-elle seule avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de Corinne
-rentra: elle avait entendu les gémissements d'Oswald; et touchée de ce
-qu'il regrettait ainsi sa maîtresse, elle lui dit: «Milord, je veux vous
-consoler en trahissant un secret de ma maîtresse; j'espère qu'elle me
-pardonnera. Venez dans sa chambre à coucher, vous y verrez votre
-portrait.--Mon portrait! s'écria-t-il.--Elle y a travaillé de mémoire,
-reprit Thérésine (c'était le nom de la femme de chambre de Corinne);
-elle s'est levée, depuis huit jours, à cinq heures du matin, pour
-l'avoir fini avant d'aller à son couvent.»
-
-Oswald vit ce portrait, qui était très-ressemblant, et peint avec une
-grâce parfaite: ce témoignage de l'impression qu'il avait produite sur
-Corinne le pénétra de la plus douce émotion. En face de ce portrait il y
-avait un tableau charmant qui représentait la Vierge, et l'oratoire de
-Corinne était devant ce tableau. Ce mélange singulier d'amour et de
-religion se trouve chez la plupart des femmes italiennes, avec des
-circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans
-l'appartement de Corinne; car, libre comme elle l'était, le souvenir
-d'Oswald ne s'unissait dans son âme qu'aux espérances et aux sentiments
-les plus purs: mais cependant placer ainsi l'image de celui qu'on aime
-vis-à-vis d'un emblème de la Divinité, et se préparer à la retraite dans
-un couvent par huit jours consacrés à tracer cette image, c'était un
-trait qui caractérisait les femmes italiennes en général plutôt que
-Corinne en particulier. Leur genre de dévotion suppose plus
-d'imagination et de sensibilité que de sérieux dans l'âme ou de sévérité
-dans les principes, et rien n'était plus contraire aux idées d'Oswald
-sur la manière de concevoir et de sentir la religion; néanmoins, comment
-aurait-il pu blâmer Corinne, dans le moment même où il recevait une si
-touchante preuve de son amour?
-
-Ses regards parcouraient avec émotion cette chambre où il entrait pour
-la première fois. Au chevet du lit de Corinne, il vit le portrait d'un
-homme âgé, mais dont la figure n'avait point le caractère d'une
-physionomie italienne. Deux bracelets étaient attachés près de ce
-portrait: l'un fait avec des cheveux noirs et blancs, et l'autre avec
-des cheveux d'un blond admirable; et ce qui parut à lord Nelvil un
-hasard singulier, ces cheveux étaient parfaitement semblables à ceux de
-Lucile Edgermond, qu'il avait remarqués très-attentivement, il y avait
-trois ans, à cause de leur rare beauté. Oswald considérait ces bracelets
-et ne disait pas un mot; car interroger Thérésine sur sa maîtresse était
-indigne de lui. Mais Thérésine, croyant deviner ce qui occupait Oswald,
-et voulant écarter de lui tout soupçon de jalousie, se hâta de lui dire
-que, depuis onze ans qu'elle était attachée à Corinne, elle lui avait
-toujours vu porter ces bracelets, et qu'elle savait que c'étaient des
-cheveux de son père, de sa mère et de sa soeur. «Il y a onze ans que
-vous êtes avec Corinne, dit lord Nelvil; vous savez donc...» et puis il
-s'interrompit tout à coup en rougissant, honteux de la question qu'il
-allait commencer, et sortit précipitamment de la maison, pour ne pas
-dire un mot de plus.
-
-En s'en allant il se retourna plusieurs fois pour apercevoir encore les
-fenêtres de Corinne; mais quand il eut perdu de vue son habitation, il
-éprouva une tristesse nouvelle pour lui, celle que cause la solitude. Il
-essaya d'aller le soir dans une grande société de Rome; il cherchait la
-distraction; car, pour trouver du charme dans la rêverie, il faut, dans
-le bonheur comme dans le malheur, être en paix avec soi-même.
-
-Le monde fut bientôt insupportable à lord Nelvil; il comprit encore
-mieux tout le charme, tout l'intérêt que Corinne savait répandre sur la
-société, en remarquant quel vide y laissait son absence: il essaya de
-parler à quelques femmes, qui lui répondirent ces insipides phrases dont
-on est convenu pour n'exprimer avec vérité ni ses sentiments, ni ses
-opinions, si toutefois celles qui s'en servent ont en ce genre quelque
-chose à cacher. Il s'approcha de plusieurs groupes d'hommes qui, à leurs
-gestes et à leur voix, semblaient s'entretenir avec chaleur sur quelque
-objet important; il entendit discuter les plus misérables intérêts, de
-la manière la plus commune. Il s'assit alors, pour considérer à son aise
-cette vivacité sans but et sans cause, qui se retrouve dans la plupart
-des assemblées nombreuses; et néanmoins en Italie la médiocrité est
-assez bonne personne: elle a peu de vanité, peu de jalousie, beaucoup de
-bienveillance pour les esprits supérieurs; et si elle fatigue de son
-poids, elle ne blesse du moins presque jamais par ses prétentions.
-
-C'était dans ces mêmes assemblées cependant qu'Oswald avait trouvé tant
-d'intérêt peu de jours auparavant; le léger obstacle qu'opposait le
-grand monde à son entretien avec Corinne, le soin qu'elle mettait à
-revenir vers lui dès qu'elle avait été suffisamment polie envers les
-autres, l'intelligence qui existait entre eux sur les observations que
-la société leur suggérait, le plaisir qu'avait Corinne à causer devant
-Oswald, à lui adresser indirectement des réflexions dont lui seul
-comprenait le véritable sens, variaient tellement la conversation, qu'à
-toutes les places de ce même salon, Oswald se retraçait les moments
-doux, piquants, agréables, qui lui avaient fait croire que ces
-assemblées mêmes étaient amusantes. «Ah! dit-il en s'en allant, ici,
-comme dans tous les lieux du monde, c'est elle seule qui donne la vie;
-allons plutôt dans les endroits les plus déserts jusqu'à ce qu'elle
-revienne. Je sentirai moins douloureusement son absence, lorsqu'il n'y
-aura rien autour de moi qui ressemble à du plaisir.»
-
-
-
-
-LIVRE DIXIÈME
-
-LA SEMAINE SAINTE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques couvents
-d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux, et s'arrêta quelque
-temps avant d'y entrer, pour considérer deux lions égyptiens qui sont à
-peu de distance de la porte. Ces lions ont une expression remarquable de
-force et de repos; il y a quelque chose dans leur physionomie qui
-n'appartient ni à l'animal ni à l'homme: ils semblent une puissance de
-la nature; et l'on conçoit, en les voyant, comment les dieux du
-paganisme pouvaient être représentés sous cet emblème.
-
-Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des Thermes de
-Dioclétien, et l'église qui est à côté du couvent est décorée avec les
-colonnes de granit qu'on y a trouvées debout. Les moines qui habitent ce
-couvent les montrent avec empressement; ils ne tiennent plus au monde
-que par l'intérêt qu'ils prennent aux ruines. La manière de vivre des
-Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un
-esprit extrêmement borné, ou la plus noble et la plus continuelle
-exaltation des sentiments religieux. Cette succession de jours sans
-variété d'événements rappelle ce vers fameux:
-
- Sur les mondes détruits, le Temps dort immobile.
-
-Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La mobilité
-des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait le plus cruel
-des supplices. Au milieu du cloître s'élèvent quatre cyprès. Cet arbre
-noir et silencieux, que le vent même agite difficilement, n'introduit
-pas le mouvement dans ce séjour. Entre les cyprès, il y a une fontaine
-d'où sort un peu d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est
-faible et lent; on dirait que c'est la clepsydre qui convient à cette
-solitude, où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y
-pénètre avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un
-événement dans cette vie monotone.
-
-Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à qui la guerre et
-toute son activité suffiraient à peine s'ils y étaient accoutumés. C'est
-un sujet inépuisable de réflexion, que les différentes combinaisons de
-la destinée humaine sur la terre. Il se passe dans l'intérieur de l'âme
-mille accidents, il se forme mille habitudes qui font de chaque individu
-un monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait l'étude
-d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par connaître les hommes?
-Les gouverner, cela se peut; mais les comprendre, Dieu seul le fait.
-
-Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de Bonaventure,
-bâti sur les ruines du palais de Néron; là où tant de crimes se sont
-commis sans remords, de pauvres moines, tourmentés par des scrupules de
-conscience, s'imposent des supplices cruels pour les plus légères
-fautes. «_Nous espérons seulement_, disait un de ces religieux, _qu'à
-l'instant de la mort nos péchés n'auront pas excédé nos pénitences_.»
-Lord Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe, et il
-en demanda l'usage: «_C'est par là qu'on nous enterre_,» dit l'un des
-plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais air avait déjà frappé.
-Les habitants du Midi craignant beaucoup la mort, l'on s'étonne d'y
-trouver des institutions qui la rappellent à ce point; mais il est dans
-la nature d'aimer à se livrer à l'idée même de ce que l'on redoute. Il y
-a comme un enivrement de tristesse qui fait à l'âme le bien de la
-remplir tout entière.
-
-Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine à ce couvent.
-Le beau palmier dont Rome se vante est le seul arbre du jardin de ces
-moines; mais ils ne font point d'attention aux objets extérieurs. Leur
-discipline est trop rigoureuse pour laisser à leur esprit aucun genre de
-liberté. Leurs regards sont abattus, leur démarche est lente; ils ne
-font plus en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement
-d'eux-mêmes, tant cet empire _fatigue son triste possesseur_! Ce séjour
-néanmoins n'agit pas fortement sur l'âme d'Oswald; l'imagination se
-révolte contre une intention si manifeste de lui présenter le souvenir
-de la mort sous toutes les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une
-manière inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non pas
-l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus profonde.
-
-Des sentiments doux et calmes s'emparèrent de l'âme d'Oswald, lorsqu'au
-coucher du soleil il entra dans le jardin de _San Giovanni e Paolo_. Les
-moines de ce couvent sont soumis à des pratiques moins sévères, et leur
-jardin domine toutes les ruines de l'ancienne Rome. On voit de là le
-Colisée, le Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les
-obélisques, les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les
-solitaires se consolent de n'être rien, en considérant les monuments
-élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena longtemps sous
-les ombrages du jardin de ce couvent, si rares en Italie. Ces beaux
-arbres interrompent un moment la vue de Rome, comme pour redoubler
-l'émotion qu'on éprouve en la revoyant. C'était à l'heure de la soirée
-où l'on entend toutes les cloches de Rome sonner l'_Ave, Maria_:
-
- . . . . . . squilla di lontano,
- Che paja il giorno pianger che, si muore.
-
-DANTE.
-
-_Et le son de l'airain, dans l'éloignement, paraît plaindre le jour qui
-se meurt._ La prière du soir sert à compter les heures. En Italie l'on
-dit: _Je vous verrai une heure avant, une heure après l'Ave, Maria_; et
-les époques du jour ou de la nuit sont ainsi religieusement désignées.
-Oswald jouit alors de l'admirable spectacle du soleil qui, vers le soir,
-descend lentement au milieu des ruines, et semble pour un moment se
-soumettre au déclin comme les ouvrages des hommes. Oswald sentit
-renaître en lui toutes ses pensées habituelles. Corinne elle-même avait
-trop de charmes, promettait trop de bonheur pour l'occuper en ce moment.
-Il cherchait l'ombre de son père au milieu des ombres célestes qui
-l'avaient accueillie. Il lui semblait qu'à force d'amour il animerait de
-ses regards les nuages qu'il considérait, et parviendrait à leur faire
-prendre la forme sublime et touchante de son immortel ami; il espérait
-enfin que ses voeux obtiendraient du ciel je ne sais quel souffle pur et
-bienfaisant qui ressemblerait à la bénédiction d'un père.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Le désir de connaître et d'étudier la religion de l'Italie décida lord
-Nelvil à chercher l'occasion d'entendre quelques-uns des prédicateurs
-qui font retentir les églises de Rome pendant le carême. Il comptait les
-jours qui devaient le réunir à Corinne; et tant que durait son absence,
-il ne voulait rien voir qui pût appartenir aux beaux-arts, rien qui
-reçût son charme de l'imagination. Il ne pouvait supporter l'émotion de
-plaisir que donnent les chefs-d'oeuvre, quand il n'était pas avec
-Corinne; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il venait d'elle; la
-poésie, la peinture, la musique, tout ce qui embellit la vie par de
-vagues espérances lui faisait mal partout ailleurs qu'à ses côtés.
-
-C'est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les
-prédicateurs, à Rome, se font entendre pendant la semaine sainte dans
-les églises. Toutes les femmes alors sont vêtues de noir, en souvenir de
-la mort de Jésus-Christ; et il y a quelque chose de bien touchant dans
-ce deuil anniversaire, renouvelé tant de fois depuis tant de siècles.
-C'est donc avec une émotion véritable que l'on arrive au milieu de ces
-belles églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière; mais le
-prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu d'instants.
-
-Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un bout à
-l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne manque jamais
-de partir au commencement d'une phrase, et de revenir à la fin, comme le
-balancier d'une pendule; et cependant il fait tant de gestes, il a l'air
-si passionné, qu'on le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si
-l'on peut s'exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu'on en voit
-beaucoup en Italie, où la vivacité des mouvements extérieurs n'indique
-souvent qu'une émotion superficielle. Un crucifix est suspendu à
-l'extrémité de la chaire; le prédicateur le détache, le baise, le presse
-sur son coeur, et puis le remet à sa place avec un très-grand
-sang-froid, quand la période pathétique est achevée. Il y a aussi un
-moyen de faire effet, dont les prédicateurs ordinaires se servent assez
-souvent, c'est le bonnet carré qu'ils portent sur la tête; ils l'ôtent
-et le remettent avec une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait
-à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l'irréligion du siècle. Il jetait
-son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter
-Jean-Jacques; et en cette qualité il le haranguait, et lui disait: _Eh
-bien, philosophe genevois, qu'avez-vous à objecter à mes arguments?_ Il
-se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la réponse; et le
-bonnet ne répondant rien, il le remettait sur sa tête, et terminait
-l'entretien par ces mots: _A présent que vous êtes convaincu, n'en
-parlons plus._
-
-Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs à
-Rome; car le véritable talent en ce genre y est très-rare. La religion
-est respectée en Italie comme une loi toute-puissante; elle captive
-l'imagination par les pratiques et les cérémonies; mais on s'y occupe
-beaucoup moins en chaire de la morale que du dogme, et l'on n'y pénètre
-point, par les idées religieuses, dans le fond du coeur humain.
-L'éloquence de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches de la
-littérature, est donc absolument livrée aux idées communes qui ne
-peignent rien, qui n'expriment rien. Une pensée nouvelle causerait
-presque une sorte de rumeur dans ces esprits tellement ardents et
-paresseux tout à la fois, qu'ils ont besoin de l'uniformité pour se
-calmer, et qu'ils l'aiment parce qu'elle les repose. Il y a dans les
-sermons une sorte d'étiquette pour les idées et les phrases. Les unes
-viennent presque toujours à la suite des autres; et cet ordre serait
-dérangé si l'orateur, parlant d'après lui-même, cherchait dans son âme
-ce qu'il faut dire. La philosophie chrétienne, celle qui cherche
-l'analogie de la religion avec la nature humaine, est aussi peu connue
-des prédicateurs italiens que toute autre philosophie. Penser sur la
-religion les scandaliserait presque autant que de penser contre, tant
-ils sont accoutumés à la routine dans ce genre.
-
-Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens et à toutes
-les nations du Midi; il semble s'allier de quelque manière à ce qu'il y
-a de plus pur et de plus sensible dans l'affection pour les femmes. Mais
-les mêmes formes de rhétorique exagérées se retrouvent encore dans tout
-ce que les prédicateurs disent à ce sujet, et l'on ne conçoit pas
-comment leurs gestes et leurs discours ne changent pas en plaisanteries
-ce qu'il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais en Italie,
-dans l'auguste fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole
-naturelle.
-
-Oswald, lassé de la monotonie la plus fatigante de toutes, celle d'une
-véhémence affectée, voulut aller au Colisée, pour entendre le capucin
-qui devait y prêcher en plein air, au pied de l'un des autels qui
-désignent, dans l'intérieur de l'enceinte, ce qu'on appelle _la Route de
-la croix_. Quel plus beau sujet pour l'éloquence que l'aspect de ce
-monument, que cette arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs!
-Mais il ne faut rien espérer, à cet égard, du pauvre capucin; il ne
-connaît de l'histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins, si l'on
-parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se sent ému par les
-divers objets dont il est entouré. La plupart de ses auditeurs sont de
-la confrérie des Camaldules; ils se revêtent, pendant les exercices
-religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et
-tout le corps, et ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux:
-c'est ainsi que les ombres pourraient être représentées. Ces hommes,
-ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre
-et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux en
-criant _miséricorde et pitié!_ le peuple qui l'environne se jette aussi
-à genoux, et répète ce même cri, qui va se perdre sous les vieux
-portiques du Colisée. Il est impossible de ne pas éprouver alors une
-émotion profondément religieuse; cet appel de la douleur à la bonté, de
-la terre au ciel, remue l'âme jusque dans son sanctuaire le plus intime.
-Oswald tressaillit au moment où tous les assistants se mirent à genoux;
-il resta debout, pour ne pas professer un culte qui n'était pas le sien;
-mais il lui en coûtait de ne pas s'associer publiquement aux mortels,
-quels qu'ils fussent, qui se prosternaient devant Dieu. Hélas! en effet,
-est-il une invocation à la pitié céleste qui ne convienne pas également
-à tous les hommes?
-
-Le peuple avait été frappé de la belle figure de lord Nelvil et de ses
-manières étrangères, mais ne fut pas scandalisé de ce qu'il ne se
-mettait pas à genoux. Il n'y a point de peuple plus tolérant que les
-Romains: ils sont accoutumés à ce qu'on ne vienne chez eux que pour voir
-et pour observer; et, soit fierté, soit indolence, ils ne cherchent à
-faire partager leurs opinions à personne. Ce qui est plus extraordinaire
-encore, c'est que, pendant la semaine sainte surtout, il en est beaucoup
-parmi eux qui s'infligent des pénitences corporelles; et, pendant qu'ils
-se donnent des coups de discipline, la porte de l'église est ouverte, on
-peut y entrer, cela leur est égal. C'est un peuple qui ne s'occupe pas
-des autres; il ne fait rien pour être regardé, il ne s'abstient de rien
-parce qu'on le regarde; il marche toujours à son but ou à son plaisir,
-sans se douter qu'il y ait un sentiment qui s'appelle la vanité, pour
-lequel il n'y a ni plaisir ni but, excepté le besoin d'être applaudi.
-
-
-CHAPITRE III
-
-On a souvent parlé des cérémonies de la semaine sainte à Rome. Tous les
-étrangers viennent exprès pendant le carême pour jouir de ce spectacle;
-et comme la musique de la chapelle Sixtine et l'illumination de
-Saint-Pierre sont des beautés uniques dans leur genre, il est naturel
-qu'elles attirent vivement la curiosité; mais l'attente n'est pas
-également satisfaite par les cérémonies proprement dites. Le dîner des
-douze apôtres, servi par le pape, leurs pieds lavés par lui, enfin les
-diverses coutumes de ces temps solennels, rappellent toutes des idées
-touchantes; mais mille circonstances inévitables nuisent souvent à
-l'intérêt et à la dignité de ce spectacle. Tous ceux qui y contribuent
-ne sont pas également recueillis, également occupés d'idées pieuses; ces
-cérémonies, tant de fois répétées, sont devenues une sorte d'exercice
-machinal pour la plupart de ceux qui s'en mêlent, et les jeunes prêtres
-dépêchent le service des grandes fêtes avec une activité et une
-dextérité peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystérieux qui
-convient tant à la religion, est tout à fait dissipé par l'espèce
-d'attention qu'on ne peut s'empêcher de donner à la manière dont chacun
-s'acquitte de ses fonctions. L'avidité des uns pour les mets qui leur
-sont présentés, et l'indifférence des autres pour les génuflexions
-qu'ils multiplient ou les prières qu'ils récitent, rendent souvent la
-fête peu solennelle.
-
-Les anciens costumes qui servent encore aujourd'hui d'habillement aux
-ecclésiastiques s'accordent mal avec la coiffure moderne; l'évêque grec
-avec sa longue barbe est celui dont le vêtement paraît le plus
-respectable. Les vieux usages aussi, tels que celui de faire la
-révérence comme les femmes, au lieu de saluer à la manière actuelle des
-hommes, produisent une impression peu sérieuse. L'ensemble, enfin, n'est
-pas en harmonie, et l'antique et le nouveau s'y mêlent sans qu'on prenne
-aucun soin pour frapper l'imagination, et surtout pour éviter tout ce
-qui peut la distraire. Un culte éclatant et majestueux dans les formes
-extérieures est certainement très-propre à remplir l'âme des sentiments
-les plus élevés; mais il faut prendre garde que les cérémonies ne
-dégénèrent en un spectacle, où l'on joue son rôle l'un vis-à-vis de
-l'autre, où l'on apprend ce qu'il faut faire, à quel moment il faut le
-faire, quand on doit prier, finir de prier, se mettre à genoux, se
-relever; la régularité des cérémonies d'une cour, introduite dans un
-temple, gêne le libre élan du coeur, qui donne seul à l'homme
-l'espérance de se rapprocher de la Divinité.
-
-Ces observations sont assez généralement senties par les étrangers; mais
-les Romains, pour la plupart, ne se lassent point de ces cérémonies, et
-tous les ans ils y trouvent un nouveau plaisir. Un trait singulier du
-caractère des Italiens, c'est que leur mobilité ne les porte point à
-l'inconstance, et que leur vivacité ne leur rend point la variété
-nécessaire. Ils sont, en toute chose, patients et persévérants; leur
-imagination embellit ce qu'ils possèdent; elle occupe leur vie, au lieu
-de la rendre inquiète; ils trouvent tout plus magnifique, plus imposant,
-plus beau que cela ne l'est réellement; et tandis qu'ailleurs la vanité
-consiste à se montrer blasé, celle des Italiens, ou plutôt la chaleur et
-la vivacité qu'ils ont en eux-mêmes, leur fait trouver du plaisir dans
-le sentiment de l'admiration.
-
-Lord Nelvil s'attendait, d'après tout ce que les Romains lui avaient
-dit, à recevoir beaucoup plus d'effet par les cérémonies de la semaine
-sainte. Il regretta les nobles et simples fêtes du culte anglican. Il
-revint chez lui avec une impression pénible; car rien n'est plus triste
-que de n'être pas ému par ce qui devait nous émouvoir: on se croit l'âme
-desséchée; on craint d'avoir perdu cette puissance d'enthousiasme, sans
-laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu'à dégoûter de la vie.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions
-religieuses qu'il regrettait de n'avoir pas éprouvées les jours
-précédents. La retraite de Corinne allait finir; il attendait le bonheur
-de la revoir: les douces espérances du sentiment s'accordent avec la
-piété; il n'y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout
-à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine, pour entendre le fameux
-_Miserere_ vanté dans toute l'Europe. Il arriva de jour encore, et vit
-ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement
-dernier avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l'a
-traité. Michel-Ange s'était pénétré de la lecture du Dante; et le
-peintre, comme le poëte, représente des êtres mythologiques en présence
-de Jésus-Christ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais
-principe, et c'est sous la forme des démons qu'il caractérise les fables
-païennes. On aperçoit sous la voûte de la chapelle les prophètes et les
-sibylles, appelés en témoignage par les chrétiens[12]; une foule d'anges
-les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le
-ciel de nous; mais ce ciel est sombre et redoutable; le jour perce à
-peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des
-ombres que des lumières; l'obscurité agrandit encore les figures déjà si
-imposantes que Michel-Ange a tracées; l'encens, dont le parfum a quelque
-chose de funéraire, remplit l'air dans cette enceinte, et toutes les
-sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique
-doit produire.
-
- [12] _Teste David cum Sibylla._
-
-Pendant qu'Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître
-tous les objets qui l'environnaient, il vit entrer dans la tribune des
-femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne, qu'il
-n'espérait pas encore, Corinne, vêtue de noir, toute pâle de l'absence,
-et si tremblante dès qu'elle aperçut Oswald, qu'elle fut obligée de
-s'appuyer sur la balustrade pour avancer. En ce moment le _Miserere_
-commença.
-
-Les voix, parfaitement exercées à ce chant antique et pur, partent d'une
-tribune à l'origine de la voûte; on ne voit point ceux qui chantent; la
-musique semble planer dans les airs; à chaque instant, la chute du jour
-rend la chapelle plus sombre: ce n'était plus cette musique voluptueuse
-et passionnée qu'Oswald et Corinne avaient entendue huit jours
-auparavant; c'était une musique toute religieuse, qui conseillait le
-renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille, et
-resta plongée dans la plus profonde méditation; Oswald lui-même disparut
-à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans un tel moment d'exaltation
-qu'on aimerait à mourir, si la séparation de l'âme d'avec le corps ne
-s'accomplissait point par la douleur; si tout à coup un ange venait
-enlever sur ses ailes le sentiment et la pensée, étincelles divines qui
-retourneraient vers leur source: la mort ne serait, pour ainsi dire,
-alors qu'un acte spontané du coeur, qu'une prière plus ardente et mieux
-exaucée.
-
-Le _Miserere_, c'est-à-dire _ayez pitié de nous_, est un psaume composé
-de versets qui se chantent alternativement d'une manière
-très-différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le
-verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d'un ton sourd et presque
-rauque: on dirait que c'est la réponse des caractères durs aux coeurs
-sensibles, que c'est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser
-les voeux des âmes généreuses; et quand ce choeur si doux reprend, on
-renaît à l'espérance; mais lorsque le verset récité recommence, une
-sensation de froid saisit de nouveau; ce n'est pas la terreur qui la
-cause, mais le découragement de l'enthousiasme. Enfin le dernier
-morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse
-au fond de l'âme une impression douce et pure: Dieu nous accorde cette
-même impression avant de mourir.
-
-On éteint les flambeaux; la nuit s'avance; les figures des prophètes et
-des sibylles apparaissent comme des fantômes enveloppés du crépuscule.
-Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet
-état de l'âme, où tout est intime et intérieur; et quand le dernier son
-s'éteint, chacun s'en va lentement et sans bruit; chacun semble craindre
-de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.
-
-Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de
-Saint-Pierre, qui n'est alors éclairé que par une croix illuminée; ce
-signe de douleur seul, resplendissant dans l'auguste obscurité de cet
-immense édifice, est la plus belle image du christianisme au milieu des
-ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les
-statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu'on aperçoit en foule
-sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des
-morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle, où se
-prosterne le pape vêtu de blanc, et tous les cardinaux rangés derrière
-lui. Ils restent là près d'une demi-heure dans le plus profond silence,
-et il est impossible de n'être pas ému de ce spectacle. On ne sait pas
-ce qu'ils demandent, on n'entend pas leurs secrets gémissements; mais
-ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe: quand nous
-passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous
-fera-t-il la grâce d'ennoblir assez la vieillesse pour que le déclin de
-la vie soit les premiers jours de l'immortalité?
-
-Corinne aussi, la jeune et belle Corinne, était à genoux derrière le
-cortége des prêtres, et la douce lumière qui éclairait son visage
-pâlissait son teint sans affaiblir l'éclat de ses yeux. Oswald la
-contemplait ainsi comme un tableau ravissant et comme un être adoré.
-Quand sa prière fut finie, elle se leva; lord Nelvil n'osait l'approcher
-encore, respectant la méditation religieuse dans laquelle il la croyait
-plongée; mais elle vint à lui la première avec un transport de bonheur;
-et ce sentiment se répandant sur tout ce qu'elle faisait, elle
-accueillit avec une gaieté vive ceux qui l'abordèrent dans Saint-Pierre,
-devenu tout à coup comme une grande promenade publique, où chacun se
-donne rendez-vous pour parler de ses affaires ou de ses plaisirs.
-
-Oswald était étonné de cette mobilité qui faisait succéder l'une à
-l'autre des impressions si différentes; et, bien qu'il fût heureux de la
-joie de Corinne, il était surpris de ne trouver en elle aucune trace des
-émotions de la journée: il ne concevait pas comment on permettait que
-cette belle église fût, dans un jour si solennel, le café de Rome, où
-l'on se rassemblait pour s'amuser; et regardant Corinne au milieu de son
-cercle, parlant avec vivacité et ne pensant point aux objets dont elle
-était entourée, il conçut un sentiment de défiance sur la légèreté dont
-elle pouvait être capable: elle s'en aperçut à l'instant; et, se
-séparant brusquement de la société, elle prit le bras d'Oswald pour se
-promener avec lui dans l'Église, et lui dit: «Je ne vous ai jamais
-entretenu de mes sentiments religieux; permettez qu'aujourd'hui je vous
-en parle, peut-être dissiperai-je ainsi les nuages que j'ai vus s'élever
-dans votre esprit.
-
-
-CHAPITRE V
-
-«La différence de nos religions, mon cher Oswald, continua Corinne, est
-cause du blâme secret que vous ne pouvez vous empêcher de me laisser
-voir. La vôtre est sévère et sérieuse, la nôtre est vive et tendre. On
-croit généralement que le catholicisme est plus rigoureux que le
-protestantisme, et cela peut être vrai dans les pays où la lutte a
-existé entre les deux religions; mais en Italie nous n'avons point eu de
-dissensions religieuses, et en Angleterre vous en avez beaucoup éprouvé;
-il est résulté de cette différence que le catholicisme a pris, en
-Italie, un caractère de douceur et d'indulgence, et que, pour détruire
-le catholicisme en Angleterre, la réformation s'est armée de la plus
-grande sévérité dans les principes et dans la morale. Notre religion,
-comme celle des anciens, anime les arts, inspire les poëtes, fait
-partie, pour ainsi dire, de toutes les jouissances de notre vie; tandis
-que la vôtre, s'établissant dans un pays où la raison dominait plus
-encore que l'imagination, a pris un caractère d'austérité morale dont
-elle ne s'écartera jamais. La nôtre parle au nom de l'amour, la vôtre au
-nom du devoir. Nos principes sont libéraux, nos dogmes sont absolus; et
-néanmoins, dans l'application, notre despotisme orthodoxe transige avec
-les circonstances particulières; et votre liberté religieuse fait
-respecter ses lois, sans aucune exception. Il est vrai que notre
-catholicisme impose à ceux qui sont entrés dans l'état monastique des
-pénitences très-dures: cet état, choisi librement, est un rapport
-mystérieux entre l'homme et la Divinité; mais la religion des séculiers,
-en Italie, est une source habituelle d'émotions touchantes. L'amour,
-l'espérance et la foi sont les vertus principales de cette religion, et
-toutes ces vertus annoncent et donnent le bonheur. Loin donc que nos
-prêtres nous interdisent en aucun temps le pur sentiment de la joie, ils
-nous disent que ce sentiment exprime notre reconnaissance envers les
-dons du Créateur. Ce qu'ils exigent de nous, c'est l'observation des
-pratiques qui prouvent notre respect pour notre culte et notre désir de
-plaire à Dieu; c'est la charité pour les malheureux et la repentance
-dans nos faiblesses. Mais ils ne se refusent point à nous absoudre quand
-nous le leur demandons avec zèle; et les attachements du coeur inspirent
-ici plus qu'ailleurs une indulgente pitié. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit
-de la Madeleine: _Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a
-beaucoup aimé?_ Ces mots ont été prononcés sous un ciel aussi beau que
-le nôtre; ce même ciel implore pour nous la miséricorde de la Divinité.
-
---Corinne, répondit lord Nelvil, comment combattre des paroles si
-douces, et dont mon coeur a tant de besoin! Mais je le ferai cependant,
-parce que ce n'est pas pour un jour que j'aime Corinne, et que j'espère
-avec elle un long avenir de bonheur et de vertu. La religion la plus
-pure est celle qui fait du sacrifice de nos passions, et de
-l'accomplissement de nos devoirs, un hommage continuel à l'Être suprême.
-La moralité de l'homme est son culte envers Dieu: c'est dégrader l'idée
-que nous avons du Créateur que de lui supposer, dans ses rapports avec
-la créature, une volonté qui ne soit pas relative à son perfectionnement
-intellectuel. La paternité, cette noble image d'un maître souverainement
-bon, ne demande rien aux enfants que pour les rendre meilleurs ou plus
-heureux; comment donc s'imaginer que Dieu exigerait de l'homme ce qui
-n'aurait pas l'homme même pour objet! Aussi voyez quelle confusion il
-résulte, dans la tête de votre peuple, de l'habitude où il est
-d'attacher plus d'importance aux pratiques religieuses qu'aux devoirs de
-la morale: c'est après la semaine sainte, vous le savez, que se commet à
-Rome le plus grand nombre de meurtres. Le peuple se croit, pour ainsi
-dire, en fonds par le carême, et dépense en assassinats les trésors de
-sa pénitence. On a vu des criminels qui, tout dégouttants encore de
-meurtre, se faisaient scrupule de manger de la viande le vendredi; et
-les esprits grossiers, à qui l'on a persuadé que le plus grand des
-crimes consiste à désobéir aux pratiques ordonnées par l'Église,
-épuisent leur conscience sur ce sujet, et considèrent la Divinité comme
-les gouvernements du monde, qui font plus de cas de la soumission à leur
-pouvoir que de toute autre vertu: ce sont des rapports de courtisan mis
-à la place du respect qu'inspire le Créateur, comme la source et la
-récompense d'une vie scrupuleuse et délicate. Le catholicisme italien,
-tout en démonstrations extérieures, dispense l'âme de la méditation et
-du recueillement. Quand le spectacle est fini, l'émotion cesse, le
-devoir est rempli; et l'on n'est pas, comme chez nous, longtemps absorbé
-dans les pensées et les sentiments que fait naître l'examen rigoureux de
-sa conduite et de son coeur.
-
---Vous êtes sévère, mon cher Oswald, reprit Corinne, ce n'est pas la
-première fois que je l'ai remarqué. Si la religion consistait seulement
-dans la stricte observation de la morale, qu'aurait-elle de plus que la
-philosophie et la raison? et quel sentiment de piété se développerait en
-nous, si notre principal but était d'étouffer les sentiments du coeur?
-Les stoïciens en savaient presque autant que nous sur les devoirs et
-l'austérité de la conduite; mais ce qui n'est dû qu'au christianisme,
-c'est l'enthousiasme religieux qui s'unit à toutes les affections de
-l'âme; c'est la puissance d'aimer et de plaindre; c'est le culte de
-sentiment et d'indulgence qui favorise si bien l'essor de l'âme vers le
-ciel! Que signifie la parabole de l'Enfant prodigue, si ce n'est
-l'amour, l'amour sincère, préféré même à l'accomplissement le plus exact
-de tous les devoirs? Il avait quitté, cet enfant, la maison paternelle,
-et son frère y était resté; il s'était plongé dans tous les plaisirs du
-monde, et son frère ne s'était pas écarté un seul instant de la
-régularité de la vie domestique; mais il revint, mais il pleura, mais il
-aima, et son père fit une fête pour son retour. Ah! sans doute que, dans
-les mystères de notre nature, aimer, encore aimer, est ce qui nous est
-resté de notre héritage céleste. Nos vertus mêmes sont souvent trop
-compliquées avec la vie pour que nous puissions toujours comprendre ce
-qui est bien, ce qui est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous
-dirige et nous égare. Je demande à mon Dieu de m'apprendre à l'adorer,
-et je sens l'effet de mes prières par les larmes que je répands. Mais,
-pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques religieuses sont
-plus nécessaires que vous ne pensez; c'est une relation constante avec
-la Divinité; ce sont des actions journalières sans rapport avec aucun
-des intérêts de la vie, et seulement dirigées vers le monde invisible.
-Les objets extérieurs aussi sont d'un grand secours pour la piété; l'âme
-retombe sur elle-même, si les beaux-arts, les grands monuments, les
-chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce génie poétique, qui est
-aussi le génie religieux.
-
-«L'homme le plus vulgaire, lorsqu'il prie, lorsqu'il souffre, et qu'il
-espère dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a quelque chose en lui
-qui s'exprimerait comme Milton, comme Homère, ou comme le Tasse, si
-l'éducation lui avait appris à revêtir de paroles ses pensées. Il n'y a
-que deux classes d'hommes distinctes sur la terre: celle qui sent
-l'enthousiasme, et celle qui le méprise; toutes les autres différences
-sont le travail de la société. Celui-là n'a pas de mots pour ses
-sentiments; celui-ci sait ce qu'il faut dire pour cacher le vide de son
-coeur. Mais la source qui jaillit du rocher même à la voix du ciel,
-cette source est le vrai talent, la vraie religion, le véritable amour.
-
-«La pompe de notre culte, ces tableaux, où les saints à genoux expriment
-dans leurs regards une prière continuelle; ces statues, placées sur les
-tombeaux comme pour se réveiller un jour avec les morts; ces églises et
-leurs voûtes immenses, ont un rapport intime avec les idées religieuses.
-J'aime cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui ne leur promet
-ni la fortune ni la puissance, à ce qui ne les punit ou ne les
-récompense que par un sentiment du coeur; je me sens alors plus fière de
-mon être; je reconnais dans l'homme quelque chose de désintéressé; et,
-dût-on multiplier trop les magnificences religieuses, j'aime cette
-prodigalité des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour
-l'éternité: assez de choses se font pour demain, assez de soins se
-prennent pour l'économie des affaires humaines. Oh! que j'aime
-l'inutile! l'inutile, si l'existence n'est qu'un travail pénible pour un
-misérable gain! Mais si nous sommes sur cette terre en marche vers le
-ciel, qu'y a-t-il de mieux à faire que d'élever assez notre âme pour
-qu'elle sente l'infini, l'invisible et l'éternel, au milieu de toutes
-les bornes qui l'entourent?
-
-«Jésus-Christ laissait une femme faible, et peut-être repentante,
-arroser ses pieds des parfums les plus précieux; il repoussa ceux qui
-conseillaient de réserver ces parfums pour un usage plus profitable:
-_Laissez-la faire_, disait-il, _car je suis pour peu de temps avec
-vous._ Hélas! tout ce qu'il y a de bon, de sublime sur cette terre, est
-pour peu de temps avec nous; l'âge, les infirmités, la mort tariront
-bientôt cette goutte de rosée qui tombe du ciel et ne se repose que sur
-des fleurs. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre, amour,
-religion, génie et le soleil, et les parfums, et la musique, et la
-poésie; il n'y a d'athéisme que dans la froideur, l'égoïsme, la
-bassesse. Jésus-Christ a dit: _Quand deux ou trois seront rassemblés en
-mon nom, je serai au milieu d'eux._ Et qu'est-ce, ô mon Dieu! que d'être
-rassemblé en votre nom, si ce n'est jouir des dons sublimes de notre
-belle nature, et vous en faire hommage, et vous remercier de la vie, et
-vous en remercier surtout quand un coeur aussi créé par vous répond tout
-entier au nôtre!»
-
-Une inspiration céleste animait dans cet instant la physionomie de
-Corinne. Oswald put à peine s'empêcher de se jeter à genoux devant elle
-au milieu du temple, et se tut pendant longtemps, pour se livrer au
-plaisir de se rappeler ses paroles, et de les retrouver encore dans ses
-regards. Enfin, cependant, il voulut répondre, il ne voulut point
-abandonner la cause qui lui était chère. «Corinne, dit-il alors,
-permettez encore quelques mots à votre ami. Son âme n'a point de
-sécheresse; non, Corinne, elle n'en a point, croyez-le; et si j'aime
-l'austérité dans les principes et dans les actions, c'est parce qu'elle
-donne aux sentiments plus de profondeur et plus de durée. Si j'aime la
-raison dans la religion, c'est-à-dire si je repousse les dogmes
-contradictoires et les moyens humains de faire effet sur les hommes,
-c'est parce que je vois la Divinité dans la raison comme dans
-l'enthousiasme; et si je ne puis souffrir qu'on prive l'homme d'aucune
-de ses facultés, c'est qu'il n'a pas trop de toutes pour reconnaître une
-vérité que la réflexion lui révèle, aussi bien que l'instinct du coeur,
-l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Que peut-on ajouter à ces
-idées sublimes, à leur union avec la vertu? que peut-on y ajouter qui ne
-soit au-dessous d'elles? L'enthousiasme poétique, qui vous donne tant de
-charmes, n'est pas, j'ose le dire, la dévotion la plus salutaire.
-Corinne, comment pourrait-on se préparer par cette disposition aux
-sacrifices sans nombre qu'exige de nous le devoir? Il n'y avait de
-révélation que par les élans de l'âme, quand la destinée humaine, future
-et présente, ne s'offrait à l'esprit qu'à travers les nuages; mais pour
-nous, à qui le christianisme l'a rendue claire et positive, le sentiment
-peut être notre récompense, mais il ne doit pas être notre seul guide:
-vous décrivez l'existence des bienheureux, et non pas celle des mortels.
-La vie religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n'étions
-pas condamnés à réprimer dans ce monde les mauvais penchants des autres
-et de nous-mêmes, il n'y aurait, en effet, d'autre distinction à faire
-qu'entre les âmes froides et les âmes exaltées. Mais l'homme est une
-créature plus âpre et plus redoutable que votre coeur ne vous le peint;
-et la raison dans la piété, et l'autorité dans le devoir, sont un frein
-nécessaire à ses orgueilleux égarements.
-
-«De quelque manière que vous considériez les pompes extérieures et les
-pratiques multipliées de votre religion, croyez-moi, chère amie, la
-contemplation de l'univers et de son auteur sera toujours le premier des
-cultes, celui qui remplira l'imagination sans que l'examen y puisse
-trouver rien de futile ni d'absurde. Les dogmes qui blessent ma raison
-refroidissent aussi mon enthousiasme. Sans doute le monde, tel qu'il
-est, est un mystère que nous ne pouvons ni nier ni comprendre; il serait
-donc bien fou, celui qui se refuserait à croire tout ce qu'il ne peut
-expliquer; mais ce qui est contradictoire est toujours de la création
-des hommes. Le mystère, tel que Dieu nous l'a donné, est au-dessus des
-lumières de l'esprit, mais non en opposition avec elles. Un philosophe
-allemand a dit: _Je ne connais que deux belles choses dans l'univers: le
-ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir dans nos coeurs._
-En effet, toutes les merveilles de la création sont réunies dans ces
-paroles.
-
-«Loin qu'une religion simple et sévère dessèche le coeur, j'aurais pensé
-avant de vous connaître, Corinne, qu'elle seule pouvait concentrer et
-perpétuer les affections. J'ai vu la conduite la plus austère et la plus
-pure développer dans un homme une inépuisable tendresse; j'ai l'ai vu
-conserver jusque dans la vieillesse une virginité d'âme que les orages
-des passions et les fautes qu'elles font commettre auraient
-nécessairement flétrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et
-j'ai besoin plus que personne de croire à son efficacité; mais le
-repentir qui se répète fatigue l'âme, ce sentiment ne régénère qu'une
-fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme; et ce
-grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand la faiblesse humaine s'y
-accoutume, elle perd la force d'aimer: car il faut de la force pour
-aimer, du moins avec constance.
-
-«Je ferai des objections du même genre à ce culte plein de splendeur
-qui, selon vous, agit si vivement sur l'imagination; je crois
-l'imagination modeste et retirée comme le coeur; les émotions qu'on lui
-commande sont moins puissantes que celles qui naissent d'elle-même. J'ai
-vu dans les Cévennes un ministre protestant qui prêchait, vers le soir,
-dans le fond des montagnes. Il invoquait les tombeaux des Français
-bannis et proscrits par leurs frères, et dont les cendres avaient été
-rapportées dans ces lieux; il promettait à leurs amis qu'ils les
-retrouveraient dans un meilleur monde; il disait qu'une vie vertueuse
-nous assurait ce bonheur; il disait: _Faites du bien aux hommes, pour
-que Dieu cicatrise dans votre coeur la blessure de la douleur._ Il
-s'étonnait de l'inflexibilité, de la dureté que l'homme d'un jour montre
-à l'homme d'un jour comme lui, et s'emparait de cette terrible pensée de
-la mort, que les vivants ont conçue, mais qu'ils n'épuiseront jamais.
-Enfin il n'annonçait rien qui ne fût touchant et vrai: c'étaient des
-paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent qu'on
-entendait dans l'éloignement, la lumière scintillante des étoiles
-semblaient exprimer la même pensée sous une autre forme. La magnificence
-de la nature était là, cette magnificence, la seule qui donne des fêtes
-sans offenser l'infortune; et toute cette imposante simplicité remuait
-l'âme bien plus profondément que des cérémonies éclatantes.»
-
-Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pâques, Corinne et lord
-Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre, au moment où le
-pape s'avance sur le balcon le plus élevé de l'église, et demande au
-ciel la bénédiction qu'il va répandre sur la terre; lorsqu'il prononce
-ces mots: _urbi et orbi_ (à la ville et au monde), tout le peuple
-rassemblé se jette à genoux; et Corinne et lord Nelvil sentirent, par
-l'émotion qu'ils éprouvèrent en ce moment, que tous les cultes se
-ressemblent. Le sentiment religieux unit intimement les hommes entre
-eux, quand l'amour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet de
-jalousie et de haine. Prier ensemble, dans quelque langue, dans quelque
-rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternité d'espérance et de
-sympathie que les hommes puissent contracter sur cette terre.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le jour de Pâques s'était passé, et Corinne ne parlait point d'accomplir
-sa promesse, en confiant son histoire à lord Nelvil. Blessé de ce
-silence, il dit un jour devant elle qu'on vantait beaucoup les beautés
-de Naples, et qu'il avait envie d'y aller. Corinne, pénétrant à
-l'instant ce qui se passait dans son âme, lui proposa de faire le voyage
-avec lui. Elle se flattait de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle,
-en lui donnant cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et
-d'ailleurs elle pensait que s'il l'emmenait, c'était sans doute parce
-qu'il avait dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec
-anxiété ce qu'il dirait, et ses regards, presque suppliants, lui
-demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister; il avait
-d'abord été surpris de cette offre, et de la simplicité avec laquelle
-Corinne la faisait; il hésita quelque temps à l'accepter; mais en voyant
-le trouble de son amie, l'agitation de son sein, ses yeux remplis de
-larmes, il consentit à partir avec elle, sans se rendre compte à
-lui-même de l'importance d'une telle résolution. Corinne fut au comble
-de la joie, car son coeur se fia tout à fait, dans ce moment, au
-sentiment d'Oswald.
-
-Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble fit
-disparaître toute autre idée. Ils s'amusèrent à ordonner les détails de
-ce voyage, et il n'y avait pas un de ces détails qui ne fût une source
-de plaisir. Heureuse disposition de l'âme, où tous les arrangements de
-la vie ont un charme particulier en se rattachant à quelque espérance du
-coeur! Il ne vient que trop tôt, le moment où l'existence fatigue dans
-chacune de ses heures comme dans son ensemble, où chaque matin exige un
-travail pour supporter le réveil et conduire le jour jusqu'au soir.
-
-Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de tout préparer
-pour leur départ, le comte d'Erfeuil y arriva, et apprit d'elle le
-projet qu'ils venaient d'arrêter ensemble. «Y pensez-vous? lui dit-il;
-quoi! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu'il soit votre époux,
-sans qu'il vous ait promis de l'être! et que deviendrez-vous s'il vous
-abandonne?--Ce que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les
-situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse
-personne du monde.--Oui; mais si vous n'avez rien fait qui vous
-compromette, vous resterez, vous, tout entière.--Moi tout entière,
-s'écria Corinne, quand le plus profond sentiment de ma vie serait
-flétri! quand mon coeur serait brisé!--Le public ne le saurait pas, et
-vous pourriez, en dissimulant, ne rien perdre dans l'opinion.--Et
-pourquoi ménager cette opinion, répondit Corinne, si ce n'est pour avoir
-un charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?--On cesse d'aimer, reprit
-le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre au milieu de la
-société, et d'avoir besoin d'elle.--Ah! si je pouvais penser, répondit
-Corinne, qu'il arrivera, le jour où l'affection d'Oswald ne serait pas
-tout pour moi dans ce monde; si je pouvais le penser, j'aurais déjà
-cessé de l'aimer. Qu'est-ce donc que l'amour quand il prévoit, quand il
-calcule le moment où il n'existera plus? S'il y a quelque chose de
-religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître tous les
-autres intérêts, et se complaît, comme la dévotion, dans le sacrifice
-entier de soi-même.
-
---Que me dites-vous là? reprit le comte d'Erfeuil; une personne d'esprit
-comme vous peut-elle se remplir la tête de pareilles folies! C'est notre
-avantage, à nous autres hommes, que les femmes pensent comme vous: nous
-avons alors bien plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que
-votre supériorité soit perdue, il faut qu'elle vous serve à quelque
-chose.--Me servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle me
-fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux dans le
-caractère de lord Nelvil.
-
---Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit le comte
-d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrière, il sera
-raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment votre réputation en
-allant à Naples avec lui.--J'ignore les intentions de lord Nelvil, dit
-Corinne, et peut-être aurais-je mieux fait d'y réfléchir avant de
-l'aimer; mais, à présent, qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne
-dépend-elle pas toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au
-contraire, quelque douceur à ne me laisser aucune ressource: il n'en est
-jamais quand le coeur est blessé; néanmoins le monde peut quelquefois
-croire qu'il vous en reste, et j'aime à penser que, même sous ce
-rapport, mon malheur serait complet si lord Nelvil se séparait de
-moi.--Et sait-il à quel point vous vous compromettez pour lui? continua
-le comte d'Erfeuil.--J'ai pris grand soin de le lui dissimuler, répondit
-Corinne; et, comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j'ai pu
-lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande votre
-parole de ne pas lui dire un mot à cet égard; je veux qu'il soit libre,
-et toujours libre dans ses relations avec moi: il ne peut faire mon
-bonheur par aucun genre de sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse
-est la fleur de la vie, et ni la bonté ni la délicatesse ne pourraient
-la ranimer si elle venait à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon
-cher comte, ne vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez
-sur les affections du coeur ne peut me convenir. Ce que vous dites est
-sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme aux personnes
-ordinaires; mais vous me feriez très-innocemment un mal affreux, en
-voulant juger mon caractère d'après ces grandes divisions communes, pour
-lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je
-sens à ma manière; et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si
-l'on voulait influer sur mon bonheur.»
-
-L'amour-propre du comte d'Erfeuil était un peu blessé de l'inutilité de
-ses conseils, et de la grande marque d'amour que Corinne donnait à lord
-Nelvil; il savait bien qu'il n'était pas aimé d'elle; il savait
-également qu'Oswald l'était; mais il lui était désagréable que tout cela
-fût constaté si publiquement. Il y a toujours dans le succès d'un homme
-auprès d'une femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de
-cet homme. «Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil; mais
-quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez de moi: en
-attendant, je vais quitter Rome; puisque ni vous ni lord Nelvil n'y
-serez plus, je m'y ennuierais trop en votre absence; je vous reverrai
-sûrement l'un et l'autre en Écosse ou en Italie, car j'ai pris goût aux
-voyages, en attendant mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante
-Corinne, et croyez toujours à mon dévouement.» Corinne le remercia, et
-se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait connu en même
-temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre elle et lui des liens
-qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se conduisit comme elle l'avait
-annoncé au comte d'Erfeuil. Quelques inquiétudes troublèrent un moment
-la joie avec laquelle lord Nelvil avait accepté le projet du voyage: il
-craignait que le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et
-voulait obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec
-certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle invincible:
-mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à Naples, et lui fit
-doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire du parti qu'elle prenait.
-Oswald se prêtait à cette illusion: l'amour, dans un caractère incertain
-et faible, trompe à demi, la raison éclaire à demi, et c'est l'émotion
-présente qui décide laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de
-lord Nelvil était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se
-jugeait bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle ne
-s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout à la fois
-d'entraînement et de remords, de passions et de timidité, ces contrastes
-ne lui permettaient de se connaître que quand l'événement avait décidé
-du combat qui se passait en lui.
-
-Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince Castel-Forte,
-furent instruits de son projet, ils en éprouvèrent un grand chagrin. Le
-prince Castel-Forte surtout en ressentit une telle peine, qu'il résolut
-d'aller la rejoindre dans peu de temps. Il n'y avait pas, assurément, de
-vanité à se mettre ainsi à la suite d'un amant préféré; mais ce qu'il ne
-pouvait supporter, c'était le vide affreux de l'absence de son amie; il
-n'avait pas un ami qu'il ne rencontrât chez Corinne, et jamais il
-n'allait dans une autre maison que la sienne.
-
-La société qui se rassemblait autour d'elle devait se disperser quand
-elle n'y serait plus; il deviendrait impossible d'en réunir les débris.
-Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude de vivre dans sa famille;
-bien que fort spirituel, l'étude le fatiguait: le jour entier eût donc
-été pour lui d'un poids insupportable, s'il n'était pas venu le soir et
-le matin chez Corinne; elle partait, il ne savait plus que devenir, il
-se promit en secret de se rapprocher d'elle comme un ami sans exigence,
-mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur; et cet ami
-doit être bien sûr que son moment arrivera.
-
-Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant ainsi toutes ses
-habitudes; elle s'était fait depuis quelques années dans Rome une
-manière d'être qui lui plaisait; elle était le centre de tout ce qu'il y
-avait d'artistes célèbres et d'hommes éclairés; une indépendance
-parfaite d'idées et d'habitudes donnait beaucoup de charmes à son
-existence; qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle était destinée au
-bonheur d'avoir Oswald pour époux, c'était en Angleterre qu'il devait la
-conduire; et de quelle manière y serait-elle jugée? comment elle-même
-saurait-elle s'astreindre à ce genre de vie si différent de celui
-qu'elle venait de mener depuis six ans? Mais ces réflexions ne faisaient
-que traverser son esprit, et toujours son sentiment pour Oswald en
-effaçait les légères traces. Elle le voyait, elle l'entendait, et ne
-comptait les heures que par son absence ou sa présence. Qui sait
-disputer avec le bonheur? qui ne le reçoit pas quand il vient? Corinne
-surtout avait peu de prévoyance; la crainte ni l'espérance n'étaient pas
-faites pour elle; sa foi dans l'avenir était confuse, et son imagination
-lui faisait en ce genre peu de bien et peu de mal.
-
-Le matin de son départ, le prince Castel-Forte entra chez elle, et, les
-larmes aux yeux, il lui dit: «Ne reviendrez-vous plus à Rome?--O mon
-Dieu, oui, répondit-elle, dans un mois nous y serons.--Mais si vous
-épousez lord Nelvil, il faudra quitter l'Italie.--Quitter l'Italie!» dit
-Corinne; et elle soupira. «Ce pays, continua le prince Castel-Forte, où
-l'on parle votre langue, où l'on vous entend si bien, où vous êtes si
-vivement admirée! Et vos amis, Corinne, et vos amis! Où serez-vous aimée
-comme ici? où trouverez-vous l'imagination et les beaux-arts qui vous
-plaisent? Est-ce donc un seul sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la
-langue, les coutumes, les moeurs, dont se compose l'amour de la patrie,
-cet amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exilés!--Ah!
-que me dites-vous! s'écria Corinne; ne l'ai-je pas éprouvée! N'est-ce
-pas cette douleur qui a décidé de mon sort!» Elle regarda tristement sa
-chambre et les statues qui la décoraient, puis le Tibre qui coulait sous
-ses fenêtres, et le ciel dont la beauté semblait l'inviter à rester.
-Mais, dans ce moment, Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange, il
-venait avec la rapidité de l'éclair. «Le voilà!» s'écria Corinne. A
-peine avait-elle dit ces mots, que déjà il était arrivé; elle courut
-au-devant de lui; tous les deux, impatients de partir, se hâtèrent de
-monter en voiture. Corinne dit cependant un aimable adieu au prince
-Castel-Forte; mais ses paroles obligeantes se perdirent dans les airs,
-au milieu des cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de
-tout ce bruit de départ, quelquefois triste, quelquefois enivrant, selon
-la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances de la
-destinée.
-
-
-
-
-LIVRE ONZIÈME
-
-NAPLES ET L'ERMITAGE DE SAINT-SALVADOR
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Oswald était fier d'emmener sa conquête; lui, qui se sentait presque
-toujours troublé dans ses jouissances par les réflexions et les regrets,
-n'éprouvait plus cette fois la peine de l'incertitude. Ce n'était pas
-qu'il fût décidé, mais il ne s'occupait pas de l'être, et il se laissait
-aller aux événements, espérant bien être entraîné par eux à ce qu'il
-souhaitait. Ils traversèrent la campagne d'Albano, lieu où l'on montre
-encore ce qu'on croit être le tombeau des Horaces et des Curiaces. Ils
-passèrent près du lac de Nemi et des bois sacrés qui l'entourent. On dit
-qu'Hippolyte fut ressuscité par Diane dans ces lieux; elle ne permettait
-pas aux chevaux d'en approcher, et perpétuait, par cette défense, le
-souvenir du malheur de son jeune favori. C'est ainsi qu'en Italie,
-presque à chaque pas, la poésie et l'histoire viennent se retracer à
-l'esprit, et les sites charmants qui les rappellent adoucissent tout ce
-qu'il y a de mélancolique dans le passé, et semblent lui conserver une
-jeunesse éternelle.
-
-Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais Pontins, campagne
-fertile et pestilentielle tout à la fois, où l'on ne voit pas une seule
-habitation, quoique la nature y semble féconde. Quelques hommes malades
-attellent vos chevaux, et vous recommandent de ne pas vous endormir en
-passant les marais, car le sommeil est là le véritable avant-coureur de
-la mort. Des buffles, d'une physionomie tout à la fois basse et féroce,
-traînent la charrue que d'imprudents cultivateurs conduisent encore
-quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant soleil éclaire
-ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains, dans le Nord,
-sont annoncés par leur effrayant aspect; mais, dans les contrées les
-plus funestes du Midi, la nature conserve une sérénité dont la douceur
-trompeuse fait illusion aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit
-très-dangereux de s'endormir en traversant les marais Pontins,
-l'invincible penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est
-encore une des impressions perfides que ce lieu fait éprouver. Lord
-Nelvil veillait constamment sur Corinne: quelquefois elle penchait sa
-tête sur Thérésine, qui les accompagnait; quelquefois elle fermait les
-yeux, vaincue par la langueur de l'air. Oswald se hâtait de la réveiller
-avec une inexprimable terreur; et, bien qu'il fût silencieux
-naturellement, il était inépuisable en sujets de conversation, toujours
-soutenus, toujours nouveaux, pour l'empêcher de succomber un moment à ce
-fatal sommeil. Ah! ne faut-il pas pardonner au coeur des femmes les
-regrets déchirants qui s'attachent à ces jours où elles étaient aimées,
-où leur existence était si nécessaire à l'existence d'un autre, lorsqu'à
-tous les instants elles se sentaient soutenues et protégées? Quel
-isolement doit succéder à ces temps de délices! et qu'elles sont
-heureuses celles que le lien sacré du mariage a conduites doucement de
-l'amour à l'amitié, sans qu'un moment cruel ait déchiré leur vie!
-
-Oswald et Corinne, après le passage inquiétant des marais Pontins,
-arrivèrent enfin à Terracine, sur le bord de la mer, aux confins du
-royaume de Naples. C'est là que commence véritablement le Midi; c'est là
-qu'il accueille les voyageurs avec toute sa magnificence. Cette terre de
-Naples, cette _campagne heureuse_, est comme séparée du reste de
-l'Europe, et par la mer qui l'entoure, et par cette contrée dangereuse
-qu'il faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s'est
-réservé le secret de ce séjour de délices, et qu'elle a voulu que les
-abords en fussent périlleux. Rome n'est point encore le Midi: on en
-pressent les douceurs, mais son enchantement ne commence véritablement
-que sur le territoire de Naples. Non loin de Terracine est le
-promontoire choisi par les poëtes comme la demeure de Circé; et derrière
-Terracine s'élève le mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait
-placé l'un des châteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la
-terre. Il y a très-peu de traces de l'invasion des barbares en Italie;
-ou du moins là où ces traces consistent en destructions, elles se
-confondent avec l'effet du temps. Les nations septentrionales n'ont
-point donné à l'Italie cet aspect guerrier que l'Allemagne a conservé.
-Il semble que la molle terre de l'Ausonie n'ait pu garder les
-fortifications et les citadelles dont les pays du Nord sont hérissés.
-Rarement un édifice gothique, un château féodal s'y rencontre encore; et
-les souvenirs des antiques Romains règnent seuls à travers les siècles,
-malgré les peuples qui les ont vaincus.
-
-Toute la montagne qui domine Terracine est couverte d'orangers et de
-citronniers qui embaument l'air d'une manière délicieuse. Rien ne
-ressemble, dans nos climats, au parfum méridional des citronniers en
-pleine terre; il produit sur l'imagination presque le même effet qu'une
-musique mélodieuse; il donne une disposition poétique, excite le talent,
-et l'enivre de la nature. Les aloès, les cactus à larges feuilles, que
-vous rencontrez à chaque pas, ont une physionomie particulière qui
-rappelle ce que l'on sait des redoutables productions de l'Afrique. Ces
-plantes causent une sorte d'effroi: elles ont l'air d'appartenir à une
-nature violente et dominatrice. Tout l'aspect du pays est étranger: on
-se sent dans un autre monde, dans un monde qu'on n'a connu que par les
-descriptions des poëtes de l'antiquité, qui ont tout à la fois dans
-leurs peintures tant d'imagination et d'exactitude. En entrant à
-Terracine, les enfants jetèrent dans la voiture de Corinne une immense
-quantité de fleurs qu'ils cueillaient au bord du chemin, qu'ils allaient
-chercher sur la montagne, et qu'ils répandaient au hasard, tant ils se
-confiaient dans la prodigalité de la nature! Les chariots qui
-rapportaient la moisson des champs étaient ornés tous les jours avec des
-guirlandes de roses, et quelquefois les enfants entouraient leurs coupes
-de fleurs: car l'imagination du peuple même devient poétique sous un
-beau ciel. On voyait, on entendait, à côté de ces riants tableaux, la
-mer dont les vagues se brisaient avec fureur. Ce n'était point l'orage
-qui l'agitait, mais les rochers, obstacle habituel qui s'opposait à ses
-flots, et dont sa grandeur était irritée.
-
- _E non udite ancor come risuona
- Il roco ed alto fremito marino?_
-
-_Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement rauque et
-profond de la mer?_ Ce mouvement sans but, cette force sans objet, qui
-se renouvelle pendant l'éternité, sans que nous puissions connaître ni
-sa cause ni sa fin, nous attire sur le rivage, où ce grand spectacle
-s'offre à nos regards; et l'on éprouve comme un besoin mêlé de terreur
-de s'approcher des vagues, et d'étourdir sa pensée par leur tumulte.
-
-Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent
-lentement et avec délices dans la campagne. Chaque pas, en pressant les
-fleurs, faisait sortir des parfums de leur sein. Les rossignols venaient
-se reposer plus volontiers sur les arbustes qui portaient les roses.
-Ainsi les chants les plus purs se réunissaient aux odeurs les plus
-suaves; tous les charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce
-qui est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de l'air
-qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat,
-qui se fait sentir, trouble toujours un peu le plaisir qu'on pourrait
-goûter. C'est comme un son faux dans un concert, que ces petites
-sensations de froid et d'humidité qui détournent plus ou moins votre
-attention de ce que vous voyez; mais, en approchant de Naples, vous
-éprouvez un bien-être si parfait, une si grande amitié de la nature pour
-vous, que rien n'altère les sensations agréables qu'elle vous cause.
-Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la société. La
-nature, dans les pays chauds, met en relation avec les objets
-extérieurs, et les sentiments s'y répandent doucement au dehors. Ce
-n'est pas que le Midi n'ait aussi sa mélancolie; dans quels lieux la
-destinée de l'homme ne produit-elle pas cette impression! Mais il n'y a
-dans cette mélancolie ni mécontentement, ni anxiété, ni regret.
-Ailleurs, c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux
-facultés de l'âme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent
-pas à la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse
-indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant.
-
-Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans les airs; on
-eût dit que la montagne étincelait, et que la terre brûlante laissait
-échapper quelques-unes de ses flammes. Ces mouches volaient à travers
-les arbres, se reposaient quelquefois sur les feuilles, et le vent
-balançait ces petites étoiles, et variait de mille manières leurs
-lumières incertaines. Le sable aussi contenait un grand nombre de
-petites pierres ferrugineuses qui brillaient de toutes parts; c'était la
-terre de feu, conservant encore dans son sein les traces du soleil dont
-les rayons venaient de l'échauffer. Il y a tout à la fois dans cette
-nature une vie et un repos qui satisfont en entier les voeux divers de
-l'existence. Corinne se livrait au charme de cette soirée, s'en
-pénétrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher son émotion. Plusieurs
-fois il serra Corinne contre son coeur, plusieurs fois il s'éloigna,
-puis revint, puis s'éloigna de nouveau, pour respecter celle qui devait
-être la compagne de sa vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui
-auraient pu l'alarmer; car telle était son estime pour Oswald, que, s'il
-lui avait demandé le don entier de son être, elle n'eût pas douté que
-cette prière ne fût le serment solennel de l'épouser; mais elle était
-bien aise qu'il triomphât de lui-même, et l'honorât par ce sacrifice; et
-il y avait dans son âme cette plénitude de bonheur et d'amour qui ne
-permet pas de former un désir de plus. Oswald était bien loin de ce
-calme: il se sentait embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il
-embrassa ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire
-sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur et de
-crainte, elle semblait tellement reconnaître son pouvoir, en lui
-demandant de n'en pas abuser, que cette humble défense lui inspira plus
-de respect que toute autre.
-
-Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau qu'une main
-inconnue portait sur le rivage, en se rendant secrètement dans la maison
-voisine. «Il va voir celle qu'il aime, dit Oswald.--Oui, répondit
-Corinne.--Et pour moi, reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.»
-Les regards de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se
-remplirent de larmes. Oswald craignit de l'avoir offensée, et se
-prosterna devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui
-l'entraînait. «Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et
-l'invitant à s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assurée,
-vous respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple prière
-de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui répondez de moi;
-c'est vous qui me refuseriez à jamais pour votre épouse si vous me
-rendiez indigne de l'être.--Eh bien, répondit Oswald, puisque vous
-croyez à ce cruel empire de votre volonté sur mon coeur, d'où vient,
-Corinne, d'où vient donc votre tristesse?--Hélas! reprit-elle, je me
-disais que ces moments que je passe avec vous à présent étaient les plus
-heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers le ciel pour
-l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition de mon
-enfance s'est ranimée dans mon coeur. La lune, que je contemplais, s'est
-couverte d'un nuage, et l'aspect de ce nuage était funeste. J'ai
-toujours trouvé que le ciel avait une expression, tantôt paternelle,
-tantôt irritée; et je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre
-amour.--Chère amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie de
-l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et n'ai-je pas, ce
-soir même, immolé mes plus ardents désirs à un sentiment de vertu?--Eh
-bien, tant mieux si vous n'êtes pas compris dans ce présage, reprit
-Corinne; en effet, il se peut que ce ciel orageux n'ait menacé que moi.»
-
-
-CHAPITRE II
-
-Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense population
-qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent d'abord
-la rue de Tolède, et virent les lazzaroni couchés sur les pavés, ou
-retirés dans un panier d'osier qui leur sert d'habitation jour et nuit.
-Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque
-chose de très-original. Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas
-même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés anonymes, ne
-pouvant dire comment s'appelle celui qui les a commis. Il existe à
-Naples une grotte sous terre, où des milliers de lazzaroni passent leur
-vie, en sortant seulement à midi pour voir le soleil, et dormant le
-reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats où le
-vêtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement
-très-indépendant et très-actif pour donner à la nation une émulation
-suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister
-matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie
-nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l'ignorance,
-combinées avec l'air volcanique qu'on respire dans ce séjour, doivent
-produire la férocité quand les passions sont excitées; mais ce peuple
-n'est pas plus méchant qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui
-pourrait être le principe d'actions désintéressées; et avec cette
-imagination on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et
-religieuses étaient bonnes.
-
-On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller cultiver les
-terres, avec un joueur de violon à leur tête, et dansant de temps en
-temps pour se reposer de marcher. Il y a tous les ans, près de Naples,
-une fête consacrée à la _Madone_ de la grotte, dans laquelle les jeunes
-filles dansent au son du tambourin et des castagnettes; et il n'est pas
-rare qu'elles fassent mettre pour condition, dans leur contrat de
-mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette fête. On
-voit à Naples, sur le théâtre, un acteur de quatre-vingts ans, qui,
-depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur rôle comique
-national, le polichinelle. Se représente-t-on ce que sera l'immortalité
-de l'âme pour un homme qui remplit ainsi sa longue vie? Le peuple de
-Naples n'a d'autre idée du bonheur que le plaisir; mais l'amour du
-plaisir vaut encore mieux qu'un égoïsme aride.
-
-Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus l'argent: si
-vous demandez à un homme du peuple votre chemin dans la rue, il tend la
-main après avoir fait un signe, car ils sont plus paresseux pour les
-paroles que pour les gestes. Mais leur goût pour l'argent n'est point
-méthodique ni réfléchi; ils le dépensent aussitôt qu'ils le reçoivent.
-Si l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le
-demanderaient comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation en
-général, c'est le sentiment de la dignité. Ils font des actions
-généreuses et bienveillantes par bon coeur plutôt que par principe; car
-leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et l'opinion, en ce pays, n'a
-point de force. Mais lorsque des hommes ou des femmes échappent à cette
-anarchie morale, leur conduite est plus remarquable en elle-même, et
-plus digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans les
-circonstances extérieures, ne favorise la vertu; on la prend tout
-entière dans son âme. Les lois ni les moeurs ne récompensent ni ne
-punissent. Celui qui est vertueux est d'autant plus héroïque qu'il n'en
-est pour cela ni plus considéré ni plus recherché.
-
-A quelques honorables exceptions près, les hautes classes ont assez de
-ressemblance avec les dernières: l'esprit des unes n'est guère plus
-cultivé que celui des autres, et l'usage du monde fait la seule
-différence à l'extérieur. Mais, au milieu de cette ignorance, il y a un
-fonds d'esprit naturel et d'aptitude à tout, tel qu'on ne peut prévoir
-ce que deviendrait une semblable nation, si toute la force du
-gouvernement était dirigée dans le sens des lumières et de la morale.
-Comme il y a peu d'instruction à Naples, on y trouve, jusqu'à présent,
-plus d'originalité dans le caractère que dans l'esprit. Mais les hommes
-remarquables de ce pays, tels que l'abbé Galiani, Caraccioli, etc.,
-possédaient, dit-on, au plus haut degré la plaisanterie et la réflexion,
-rares puissances de la pensée, réunion sans laquelle la pédanterie ou la
-frivolité vous empêche de connaître la véritable valeur des choses!
-
-Le peuple napolitain, à quelques égards, n'est point du tout civilisé;
-mais il n'est point vulgaire à la manière des autres peuples. Sa
-grossièreté même frappe l'imagination. La rive africaine, qui borde la
-mer de l'autre côté, se fait presque déjà sentir, et il y a je ne sais
-quoi de numide dans les cris sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces
-visages brunis, ces vêtements formés de quelques morceaux d'étoffe rouge
-ou violette dont la couleur foncée attire les regards; ces lambeaux
-d'habillements que ce peuple artiste drape encore avec art, donnent
-quelque chose de pittoresque à la populace, tandis qu'ailleurs l'on ne
-peut voir en elle que les misères de la civilisation. Un certain goût
-pour la parure et les décorations se trouvent souvent, à Naples, à côté
-du manque absolu des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont
-ornées agréablement avec des fleurs et des fruits: quelques-unes ont un
-air de fête qui ne tient ni à l'abondance ni à la félicité publique,
-mais seulement à la vivacité de l'imagination; on veut réjouir les yeux
-avant tout. La douceur du climat permet aux ouvriers en tout genre de
-travailler dans la rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs
-leurs repas; et les occupations de la maison, se passant ainsi au
-dehors, multiplient les mouvements de mille manières. Les chants, les
-danses, les jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce spectacle, et
-il n'y a point de pays où l'on sente plus clairement la différence de
-l'amusement au bonheur; enfin, l'on sort de l'intérieur de la ville pour
-arriver sur les quais, d'où l'on voit et la mer et le Vésuve, et l'on
-oublie alors tout ce que l'on sait des hommes.
-
-Oswald et Corinne arrivèrent à Naples pendant que l'éruption du Vésuve
-durait encore. Ce n'était de jour qu'une fumée noire, qui pouvait se
-confondre avec les nuages; mais le soir, en s'avançant sur le balcon de
-leur demeure, ils éprouvèrent une émotion tout à fait inattendue. Le
-fleuve de feu descend vers la mer; et ses vagues de flamme, semblables
-aux vagues de l'onde, expriment, comme elles, la succession rapide et
-continuelle d'un infatigable mouvement. On dirait que la nature,
-lorsqu'elle se transforme en des éléments divers, conserve néanmoins
-toujours quelques traces d'une pensée unique et première. Ce phénomène
-du Vésuve cause un véritable battement de coeur. On est si familiarisé
-d'ordinaire avec les objets extérieurs, qu'on aperçoit à peine leur
-existence, et l'on ne reçoit guère d'émotion nouvelle, en ce genre, au
-milieu de nos prosaïques contrées; mais tout à coup l'étonnement que
-doit causer l'univers se renouvelle à l'aspect d'une merveille inconnue
-de la création: tout notre être est agité par cette puissance de la
-nature, dont les combinaisons sociales nous avaient distraits longtemps;
-nous sentons que les plus grands mystères de ce monde ne consistent pas
-tous dans l'homme, et qu'une force indépendante de lui le menace ou le
-protége, selon des lois qu'il ne peut pénétrer. Oswald et Corinne se
-promirent de monter sur le Vésuve, et ce qu'il pouvait y avoir de
-périlleux dans cette entreprise répandait un charme de plus sur un
-projet qu'ils devaient exécuter ensemble.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Il y avait alors dans le port de Naples un vaisseau de guerre anglais,
-où le service religieux se faisait tous les dimanches. Le capitaine et
-la société anglaise qui étaient à Naples proposèrent à lord Nelvil d'y
-venir le lendemain. Il l'accepta sans songer d'abord s'il y conduirait
-Corinne, et comment il la présenterait à ses compatriotes. Il fut
-tourmenté par cette inquiétude toute la nuit. Comme il se promenait avec
-Corinne, le matin suivant, près du port, et qu'il était prêt à lui
-conseiller de ne pas venir sur le vaisseau, ils virent arriver une
-chaloupe anglaise conduite par dix matelots vêtus de blanc, portant sur
-leur tête un bonnet de velours noir, et le léopard en argent brodé sur
-ce bonnet: un jeune officier descendit; et, saluant Corinne du nom de
-lady Nelvil, il lui proposa de monter dans la barque pour se rendre au
-grand vaisseau. A ce nom de lady Nelvil, Corinne se troubla, rougit et
-baissa les yeux. Oswald parut hésiter un moment; puis tout à coup lui
-prenant la main, il lui dit en anglais: «Venez, ma chère.» Et elle le
-suivit.
-
-Le bruit des vagues et le silence des matelots, qui, dans une discipline
-admirable, ne faisaient pas un mouvement, ne disaient pas une parole
-inutile, et conduisaient rapidement la barque sur cette mer qu'ils
-avaient tant de fois parcourue, inspiraient la rêverie. D'ailleurs
-Corinne n'osait pas faire une question à lord Nelvil sur ce qui venait
-de se passer. Elle cherchait à deviner son projet, ne croyant pas (ce
-qui est toujours cependant le plus probable) qu'il n'en eût point, et
-qu'il se laissât aller à chaque circonstance nouvelle. Un moment elle
-imagina qu'il la conduisait au service divin pour la prendre là pour
-épouse, et cette idée lui causa, dans ce moment, plus d'effroi que de
-bonheur: il lui semblait qu'elle quittait l'Italie, et retournait en
-Angleterre, où elle avait beaucoup souffert. La sévérité des moeurs et
-des habitudes de ce pays revenait à sa pensée, et l'amour même ne
-pouvait triompher entièrement du trouble de ses souvenirs. Combien,
-cependant, dans d'autres circonstances, elle s'étonnera de ces pensées,
-quelque passagères qu'elles fussent! combien elle les abjurera!
-
-Corinne monta sur le vaisseau, dont l'intérieur était entretenu avec les
-soins et la propreté la plus recherchée. On n'entendait que la voix du
-capitaine, qui se prolongeait et se répétait d'un bord à l'autre par le
-commandement et l'obéissance. La subordination, le sérieux, la
-régularité, le silence qu'on remarquait dans ce vaisseau, étaient
-l'image d'un ordre social libre et sévère, en contraste avec cette ville
-de Naples, si vive, si passionnée, si tumultueuse. Oswald était occupé
-de Corinne et de l'impression qu'elle recevait; mais il était aussi
-quelquefois distrait d'elle par le plaisir de se trouver dans sa patrie.
-Et n'est-ce pas, en effet, une seconde patrie, pour un Anglais, que les
-vaisseaux et la mer? Oswald se promenait avec les Anglais qui étaient à
-bord, pour savoir des nouvelles de l'Angleterre, pour causer de son pays
-et de la politique. Pendant ce temps, Corinne était auprès des femmes
-anglaises qui étaient venues de Naples pour assister au culte divin.
-Elles étaient entourées de leurs enfants, beaux comme le jour, mais
-timides comme leurs mères, et pas un mot ne se disait devant une
-nouvelle connaissance. Cette contrainte, ce silence, rendaient Corinne
-assez triste; elle levait les yeux vers la belle Naples, vers ses bords
-fleuris, vers sa vie animée, et elle soupirait. Heureusement pour elle,
-Oswald ne s'en aperçut pas; au contraire, en la voyant assise au milieu
-des femmes anglaises, ses paupières noires baissées comme leurs
-paupières blondes, et se conformant en tout à leurs manières, il éprouva
-un grand sentiment de joie. C'est en vain qu'un Anglais se plaît un
-moment aux moeurs étrangères; son coeur revient toujours aux premières
-impressions de sa vie. Si vous interrogez des Anglais voguant sur un
-vaisseau à l'extrémité du monde, et que vous leur demandiez où ils vont,
-ils vous répondront: _home_ (chez nous), si c'est en Angleterre qu'ils
-retournent. Leurs voeux, leurs sentiments, à quelque distance qu'ils
-soient de leur patrie, sont toujours tournés vers elle.
-
-L'on descendit entre les deux premiers ponts pour écouter le service
-divin, et Corinne s'aperçut bientôt que son idée était sans nul
-fondement, et que lord Nelvil n'avait point le projet solennel qu'elle
-lui avait d'abord supposé. Alors elle se reprocha de l'avoir craint, et
-sentit renaître en elle l'embarras de sa situation; car tout ce qui
-était là ne doutait pas qu'elle ne fût la femme de lord Nelvil, et elle
-n'avait pas eu la force de dire un mot qui pût détruire ou confirmer
-cette idée. Oswald souffrait aussi cruellement; mais il avait, à travers
-mille rares qualités, beaucoup de faiblesse et d'irrésolution dans le
-caractère. Ces défauts sont inaperçus de celui qui les a, et prennent à
-ses yeux une nouvelle forme dans chaque circonstance: tantôt c'est la
-prudence, la sensibilité ou la délicatesse qui éloignent le moment de
-prendre un parti et prolongent une situation indécise; presque jamais
-l'on ne sent que c'est le même caractère qui donne à toutes les
-circonstances le même genre d'inconvénient.
-
-Corinne, cependant, malgré les pensées pénibles qui l'occupaient, reçut
-une impression profonde par le spectacle dont elle fut témoin. Rien ne
-parle plus à l'âme, en effet, que le service divin sur un vaisseau; et
-la noble simplicité du culte des réformés semble particulièrement
-adaptée aux sentiments que l'on éprouve alors. Un jeune homme
-remplissait les fonctions de chapelain; il prêchait avec une voix ferme
-et douce, et sa figure avait la sévérité d'une âme pure dans la
-jeunesse. Cette sévérité porte avec elle une idée de force qui convient
-à la religion prêchée au milieu des périls de la guerre. A des moments
-marqués, le ministre anglican prononçait des prières dont toute
-l'assemblée répétait avec lui les dernières paroles. Ces voix confuses,
-et néanmoins assez douces, venaient de distance en distance ranimer
-l'intérêt et l'émotion. Les matelots, les officiers, le capitaine, se
-mettaient plusieurs fois à genoux, surtout à ces mots: «_Lord, have
-mercy upon us_ (Seigneur, faites-nous miséricorde).» Le sabre du
-capitaine, qu'on voyait traîner à côté de lui pendant qu'il était à
-genoux, rappelait cette noble réunion de l'humilité devant Dieu et de
-l'intrépidité contre les hommes, qui rend la dévotion des guerriers si
-touchante; et pendant que tous ces braves gens priaient le Dieu des
-armées, on apercevait la mer à travers les sabords, et quelquefois le
-bruit léger de ses vagues, alors tranquilles, semblait seulement dire:
-«Vos prières sont entendues.» Le chapelain finit le service par la
-prière qui est particulière aux marins anglais: _Que Dieu_, disent-ils,
-_nous fasse la grâce de défendre au dehors notre heureuse constitution,
-et de retrouver dans nos foyers, au retour, le bonheur domestique!_ Que
-de beaux sentiments sont réunis dans ces simples paroles! Les études
-préalables et continuelles qu'exige la marine, la vie austère d'un
-vaisseau, en font comme un cloître militaire au milieu des flots, et la
-régularité des opérations les plus sérieuses n'y est interrompue que par
-les périls et la mort. Souvent les matelots, malgré leurs habitudes
-guerrières, s'expriment avec beaucoup de douceur, et montrent une pitié
-singulière pour les femmes et les enfants, quand il s'en trouve à bord
-avec eux. On est d'autant plus touché de ces sentiments, qu'on sait avec
-quel sang-froid ils s'exposent à ces effroyables dangers de la guerre et
-de la mer, au milieu desquels la présence de l'homme a quelque chose de
-surnaturel.
-
-Corinne et lord Nelvil remontèrent sur la barque qui devait les
-conduire; ils revirent cette ville de Naples, bâtie en amphithéâtre,
-comme pour assister plus commodément à la fête de la nature; et Corinne,
-en mettant le pied sur le rivage, ne put se défendre d'un sentiment de
-joie. Si lord Nelvil s'était douté de ce sentiment, il en eût été
-vivement blessé, peut-être avec raison; et cependant il eût été injuste
-envers Corinne, car elle l'aimait passionnément, malgré l'impression
-pénible que lui faisaient les souvenirs d'un pays où des circonstances
-cruelles l'avaient rendue malheureuse. Son imagination était mobile: il
-y avait dans son coeur une grande puissance d'aimer; mais le talent, et
-le talent surtout dans une femme, cause une disposition à l'ennui, un
-besoin de distraction que la passion la plus profonde ne fait pas
-disparaître entièrement. L'image d'une vie monotone, même au sein du
-bonheur, fait éprouver de l'effroi à un esprit qui a besoin de variété.
-C'est quand on a peu de vent dans les voiles qu'on peut côtoyer toujours
-la rive; mais l'imagination divague, bien que la sensibilité soit
-fidèle; il en est ainsi du moins jusqu'au moment où le malheur fait
-disparaître toutes ces inconséquences, et ne laisse plus qu'une seule
-pensée, et ne fait plus sentir qu'une douleur.
-
-Oswald attribua la rêverie de Corinne uniquement au trouble que lui
-causait encore l'embarras dans lequel elle avait dû se trouver en
-s'entendant nommer lady Nelvil; et se reprochant vivement de ne l'en
-avoir pas tirée, il craignit qu'elle ne le soupçonnât de légèreté. Il
-commença donc, pour arriver enfin à l'explication tant désirée, par lui
-offrir de lui confier sa propre histoire. «Je parlerai le premier,
-dit-il, et votre confiance suivra la mienne.--Oui, sans doute, il le
-faut, répondit Corinne en tremblant. Eh bien, vous le voulez? quel jour?
-à quelle heure? Quand vous aurez parlé... je dirai tout.--Dans quelle
-douloureuse agitation vous êtes! reprit Oswald. Quoi donc!
-éprouverez-vous toujours cette crainte de votre ami, cette défiance de
-son coeur?--Non, il le faut, continua Corinne; j'ai tout écrit; si vous
-le voulez, demain...--Demain, dit lord Nelvil, nous devons aller
-ensemble au Vésuve; je veux contempler avec vous cette étonnante
-merveille, apprendre de vous à l'admirer, et, dans ce voyage même, si
-j'en ai la force, vous apprendre tout ce qui concerne mon propre sort.
-Il faut que ma confiance précède la vôtre; mon coeur y est résolu.--Eh
-bien, oui, reprit Corinne; vous me donnez donc encore demain; je vous
-remercie de ce jour. Ah! qui sait si vous serez toujours le même pour
-moi, quand je vous aurai ouvert mon coeur? qui le sait? et comment ne
-pas frémir de ce doute?»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Les ruines de Pompéia sont proches du Vésuve, et c'est par ces ruines
-que Corinne et lord Nelvil commencèrent leur voyage. Ils étaient
-silencieux l'un et l'autre: car le moment de la décision de leur sort
-approchait, et cette vague espérance dont ils avaient joui si longtemps,
-et qui s'accorde si bien avec l'indolence et la rêverie qu'inspire le
-climat d'Italie, devait enfin être remplacée par une destinée positive.
-Ils virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l'antiquité. A
-Rome, l'on ne trouve guère que les débris des monuments publics, et ces
-monuments ne retracent que l'histoire politique des siècles écoulés;
-mais à Pompéia, c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle
-qu'elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a
-préservée des outrages du temps. Jamais les édifices exposés à l'air ne
-se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout
-entier. Les peintures, les bronzes, étaient encore dans leur beauté
-première, et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé
-d'une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le
-festin du jour suivant; la farine qui allait être pétrie est encore là;
-les restes d'une femme sont encore ornés des parures qu'elle portait
-dans le jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne
-remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne
-peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite
-de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans
-les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des
-cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d'un
-corps de garde les caractères mal formés, les figures grossièrement
-esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce
-temps avançait pour les engloutir.
-
-Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où l'on voit de
-tous les côtés la ville, qui subsiste encore presque en entier, il
-semble qu'on attend quelqu'un, que le maître soit prêt à venir, et
-l'apparence même de vie qu'offre ce séjour fait sentir plus tristement
-son éternel silence. C'est avec des morceaux de lave pétrifiée que sont
-bâties la plupart de ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres
-laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux! Cette
-histoire du monde, où les époques se comptent de débris en débris; cette
-vie humaine, dont la trace se suit à la lueur des volcans qui l'ont
-consumée, remplissent le coeur d'une profonde mélancolie. Qu'il y a
-longtemps que l'homme existe! qu'il y a longtemps qu'il vit, qu'il
-souffre et qu'il périt! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses
-pensées? L'air qu'on respire dans ces ruines en est-il encore empreint,
-ou sont-elles pour jamais déposées dans le ciel, où règne l'immortalité?
-Quelques feuilles brûlées des manuscrits qui ont été retrouvés à
-Herculanum et à Pompéia, et que l'on essaye de dérouler à Portici, sont
-tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le
-volcan, la foudre de la terre, a dévorées. Mais en passant près de ces
-cendres, que l'art parvient à ranimer, on tremble de respirer, de peur
-qu'un souffle n'enlève cette poussière, où de nobles idées sont
-peut-être encore empreintes.
-
-Les édifices publics, dans cette ville même de Pompéia qui était une des
-moins grandes de l'Italie, sont encore assez beaux. Le luxe des anciens
-avait presque toujours pour but un objet d'intérêt public. Leurs maisons
-particulières sont très-petites, et l'on n'y voit point la recherche de
-la magnificence; mais un goût vif pour les beaux-arts s'y fait
-remarquer. Presque tout l'intérieur était orné de peintures les plus
-agréables, et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il y a
-beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit: «_Salve_ (salut).»
-Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce n'était pas sûrement une
-simple politesse que ce salut, mais une invocation à l'hospitalité. Les
-chambres sont singulièrement étroites, peu éclairées, n'ayant jamais de
-fenêtres sur la rue, et donnant presque toutes sur un portique qui est
-dans l'intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre qu'il
-entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement décorée. Il
-est évident, par ce genre d'habitation, que les anciens vivaient presque
-toujours en plein air, et que c'était ainsi qu'ils recevaient leurs
-amis. Rien ne donne une idée plus douce et plus voluptueuse de
-l'existence que ce climat, qui unit intimement l'homme avec la nature.
-Il semble que le caractère des entretiens et de la société doit être
-tout autre, avec de telles habitudes, que dans les pays où la rigueur du
-froid force à se renfermer dans les maisons. On comprend mieux les
-dialogues de Platon en voyant ces portiques sous lesquels les anciens se
-promenaient la moitié du jour. Ils étaient sans cesse animés par le
-spectacle d'un beau ciel: l'ordre social, tels qu'ils le concevaient,
-n'était point l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un
-heureux ensemble d'institutions qui excitaient les facultés,
-développaient l'âme, et donnaient à l'homme pour but le perfectionnement
-de lui-même et de ses semblables.
-
-L'antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui s'occupent
-seulement à recueillir une collection de noms qu'ils appellent
-l'histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination. Mais pénétrer
-dans le passé, interroger le coeur humain à travers les siècles, saisir
-un fait par un mot, et le caractère d'une nation par un fait; enfin,
-remonter jusqu'aux temps les plus reculés pour tâcher de se figurer
-comment la terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards
-des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce don de la
-vie, que la civilisation a tant compliqué maintenant, c'est un effort
-continuel de l'imagination, qui devine et découvre les plus beaux
-secrets que la réflexion et l'étude puissent nous révéler. Ce genre
-d'intérêt et d'occupation attirait singulièrement Oswald, et il répétait
-souvent à Corinne, que s'il n'avait pas eu dans son pays de nobles
-intérêts à servir, il n'aurait trouvé la vie supportable que dans les
-contrées où les monuments de l'histoire tiennent lieu de l'existence
-présente. Il faut au moins regretter la gloire, quand il n'est plus
-possible de l'obtenir. C'est l'oubli seul qui dégrade l'âme; mais elle
-peut trouver un asile dans le passé quand d'arides circonstances privent
-les actions de leur but.
-
-En sortant de Pompéia et repassant à Portici, Corinne et lord Nelvil
-furent bientôt entourés par les habitants, qui les engageaient à grands
-cris à venir voir _la montagne_; c'est ainsi qu'ils appellent le Vésuve.
-A-t-il besoin d'être nommé? Il est pour les Napolitains la gloire et la
-patrie: leur pays est signalé par cette merveille. Oswald voulut que
-Corinne fût portée sur une espèce de palanquin jusqu'à l'ermitage de
-Saint-Salvador, qui est à moitié chemin de la montagne, et où les
-voyageurs se reposent avant d'entreprendre de gravir sur le sommet; il
-allait à cheval à côté d'elle, pour surveiller ceux qui la portaient; et
-plus son coeur était rempli par les généreuses pensées qu'inspirent la
-nature et l'histoire, plus il adorait Corinne.
-
-Au pied du Vésuve, la campagne est la plus fertile et la mieux cultivée
-que l'on puisse trouver dans le royaume de Naples, c'est-à-dire dans la
-contrée de l'Europe la plus favorisée du ciel. La vigne célèbre dont le
-vin est appelé _lacryma Christi_ se trouve dans cet endroit, et tout à
-côté des terres dévastées par la lave. On dirait que la nature a fait un
-dernier effort en ce lieu voisin du volcan, et s'est parée de ses plus
-beaux dons avant de périr. A mesure que l'on s'élève, on découvre, en se
-retournant, Naples et l'admirable pays qui l'environne. Les rayons du
-soleil font scintiller la mer comme des pierres précieuses; mais toute
-la splendeur de la création s'éteint par degrés jusqu'à la terre de
-cendre et de fumée qui annonce l'approche du volcan. Les laves
-ferrugineuses des années précédentes tracent sur le sol leur large et
-noir sillon, et tout est aride autour d'elles. A une certaine hauteur,
-les oiseaux ne volent plus; à telle autre, les plantes deviennent
-très-rares, puis les insectes mêmes ne trouvent plus rien pour subsister
-dans cette nature consumée. Enfin, tout ce qui a vie disparaît: vous
-entrez dans l'empire de la mort, et la cendre de cette terre pulvérisée
-roule seule sous vos pieds mal affermis.
-
- _Nè greggi nè armenti
- Guida bifolco mai, guida pastore._
-
-_Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni leurs brebis
-ni leurs troupeaux._
-
-Un ermite habite là, sur les confins de la vie et de la mort. Un arbre,
-le dernier adieu de la végétation, est devant sa porte; et, c'est à
-l'ombre de son pâle feuillage que les voyageurs ont coutume d'attendre
-que la nuit vienne pour continuer leur route; car, pendant le jour, les
-feux du Vésuve ne s'aperçoivent que comme un nuage de fumée, et la lave,
-si ardente de nuit, paraît sombre à la clarté du soleil. Cette
-métamorphose elle-même est un beau spectacle, qui renouvelle chaque soir
-l'étonnement que la continuité du même aspect pourrait affaiblir.
-L'impression de ce lieu, sa solitude profonde, donnèrent à lord Nelvil
-plus de force pour révéler ses secrets sentiments; et, désirant
-encourager la confiance de Corinne, il consentit à lui parler, et lui
-dit avec une vive émotion: «Vous voulez lire jusqu'au fond de l'âme de
-votre malheureux ami; eh bien! je vous avouerai tout: mes blessures vont
-se rouvrir, je le sens; mais en présence de cette nature immuable,
-faut-il donc avoir tant de peur des souffrances que le temps entraîne
-avec lui?
-
-
-
-
-LIVRE DOUZIÈME
-
-HISTOIRE DE LORD NELVIL
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-«J'ai été élevé dans la maison paternelle avec une tendresse, avec une
-bonté que j'admire bien davantage depuis que je connais les hommes. Je
-n'ai jamais rien aimé plus profondément que mon père; et cependant il me
-semble que si j'avais su, comme je le sais à présent, combien son
-caractère était unique dans le monde, mon affection eût été plus vive
-encore et plus dévouée. Je me rappelle mille traits de sa vie qui me
-paraissaient tout simples, parce que mon père les trouvait tels, et qui
-m'attendrissent douloureusement aujourd'hui que j'en connais la valeur.
-Les reproches qu'on se fait envers une personne qui nous fut chère et
-qui n'est plus, donnent l'idée de ce que pourraient être les peines
-éternelles, si la miséricorde divine ne venait point au secours d'une
-telle douleur.
-
-«J'étais heureux et calme auprès de mon père; mais je souhaitais de
-voyager avant de m'engager dans l'armée. Il y a dans mon pays la plus
-belle carrière civile pour les hommes éloquents; mais j'avais, j'ai même
-encore une si grande timidité, qu'il m'eût été très-pénible de parler en
-public, et je préférais l'état militaire. J'aimais mieux avoir affaire
-aux périls certains qu'aux dégoûts possibles. Mon amour-propre est, à
-tous les égards, plus susceptible qu'ambitieux; et j'ai toujours trouvé
-que les hommes s'offrent à l'imagination comme des fantômes quand ils
-vous blâment, et comme des pygmées quand ils vous louent. J'avais envie
-d'aller en France, où venait d'éclater cette révolution qui, malgré la
-vieillesse du genre humain, prétendait à recommencer l'histoire du
-monde. Mon père avait conservé quelques préventions contre Paris, qu'il
-avait vu vers la fin du règne de Louis XV, et ne concevait guère comment
-des coteries pouvaient se changer en nation, des prétentions en vertus,
-et des vanités en enthousiasme. Néanmoins il consentit au voyage que je
-désirais, parce qu'il craignait de rien exiger; il avait une sorte
-d'embarras de son autorité paternelle quand le devoir ne lui commandait
-pas d'en faire usage; il redoutait toujours que cette autorité n'altérât
-la vérité, la pureté d'affection qui tient à ce qu'il y a de plus libre
-et de plus involontaire dans notre nature, et il avait, avant tout,
-besoin d'être aimé. Il m'accorda donc, au commencement de 1791, lorsque
-j'avais vingt et un ans accomplis, six mois de séjour en France; et je
-partis pour connaître cette nation, si voisine de nous, et toutefois si
-différente par ses institutions et les habitudes qui en sont résultées.
-
-«Je croyais ne jamais aimer ce pays; j'avais contre lui les préjugés que
-nous inspirent la fierté et la gravité anglaises. Je craignais les
-moqueries contre tous les cultes du coeur et de la pensée; je détestais
-cet art de rabattre tous les élans et de désenchanter tous les amours.
-Le fond de cette gaieté tant vantée me paraissait bien triste, puisqu'il
-frappait de mort mes sentiments les plus chers. Je ne connaissais pas
-alors les Français vraiment distingués; et ceux-là réunissent aux
-qualités les plus nobles des manières pleines de charmes. Je fus étonné
-de la simplicité, de la liberté qui régnaient dans les sociétés de
-Paris. Les plus grands intérêts y étaient traités sans frivolité comme
-sans pédanterie; il semblait que les idées les plus profondes fussent
-devenues le patrimoine de la conversation, et que la révolution du monde
-entier ne se fît que pour rendre la société de Paris plus aimable. Je
-rencontrais des hommes d'une instruction sérieuse, d'un talent
-supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que par le besoin
-d'être utiles; recherchant les suffrages d'un salon, même après ceux
-d'une tribune, et vivant dans la société des femmes pour être applaudis
-plutôt que pour être aimés.
-
-«Tout, à Paris, était parfaitement bien combiné, par rapport au bonheur
-extérieur. Il n'y avait aucune gêne dans les détails de la vie; de
-l'égoïsme au fond, mais jamais dans les formes; un mouvement, un intérêt
-qui prenait chacun de vos jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit,
-mais aussi sans que jamais vous en sentissiez le poids; une promptitude
-de conception qui permettait d'indiquer et de comprendre par un mot ce
-qui aurait exigé ailleurs un long développement; un esprit d'imitation
-qui pourrait bien s'opposer à toute indépendance véritable, mais qui
-introduit dans la conversation cette sorte de bon accord et de
-complaisance qu'on ne trouve nulle autre part; enfin, une manière facile
-de conduire la vie, de la diversifier, de la soustraire à la réflexion,
-sans en écarter le charme de l'esprit. A tous ces moyens de s'étourdir,
-il faut ajouter les spectacles, les étrangers, les nouvelles, et vous
-aurez l'idée de la ville la plus sociale qui soit au monde. Je m'étonne
-presque de prononcer son nom dans cet ermitage, au milieu d'un désert, à
-l'autre extrême des impressions que fait naître la plus active
-population du monde; mais je devais vous peindre ce séjour et son effet
-sur moi.
-
-«Le croiriez-vous, Corinne? maintenant que vous m'avez connu si sombre
-et si découragé, je me laissai séduire par ce tourbillon spirituel! Je
-fus bien aise de n'avoir pas un moment d'ennui, eussé-je dû n'en avoir
-pas un de méditation, et d'émousser en moi la faculté de souffrir, bien
-que celle d'aimer s'en ressentît. Si j'en puis juger par moi-même, il me
-semble qu'un homme d'un caractère sérieux et sensible peut être fatigué
-par l'intensité même et la profondeur de ses impressions: il revient
-toujours à sa nature; mais ce qui l'en fait sortir, au moins pour
-quelque temps, lui fait du bien.
-
-«C'est en m'élevant au-dessus de moi-même, Corinne, que vous dissipez ma
-mélancolie naturelle; c'est en me faisant valoir moins que je ne vaux
-réellement, qu'une femme, dont je vous parlerai bientôt, étourdissait ma
-tristesse intérieure. Cependant, quoique j'eusse pris le goût et
-l'habitude de Paris, elle ne m'aurait pas suffi longtemps, si je n'avais
-pas obtenu l'amitié d'un homme, parfait modèle du caractère français
-dans son antique loyauté, et de l'esprit français dans sa culture
-nouvelle.
-
-«Je ne vous dirai pas, mon amie, le véritable nom des personnes dont
-j'ai à vous parler, et vous comprendrez ce qui m'oblige à vous le
-cacher, en apprenant le reste de cette histoire. Le comte Raimond était
-de la plus illustre famille de France; il avait dans l'âme toute la
-fierté chevaleresque de ses ancêtres, et sa raison adoptait les idées
-philosophiques quand elles lui commandaient des sacrifices personnels;
-il ne s'était point activement mêlé de la révolution, mais il aimait ce
-qu'il y avait de vertueux dans chaque parti; le courage de la
-reconnaissance dans les uns, l'amour de la liberté dans les autres; tout
-ce qui était désintéressé lui plaisait. La cause de tous les opprimés
-lui paraissait juste, et cette générosité de caractère était encore
-relevée par la plus grande négligence pour sa propre vie. Ce n'était pas
-qu'il fût précisément malheureux; mais il y avait un tel contraste entre
-son âme et la société, telle qu'elle est en général, que la peine
-journalière qu'il en ressentait le détachait de lui-même. Je fus assez
-heureux pour intéresser le comte Raimond; il souhaita de vaincre ma
-réserve naturelle, et, pour en triompher, il mit dans notre liaison une
-coquetterie d'amitié vraiment romanesque; il ne connaissait aucun
-obstacle, ni pour rendre un grand service, ni pour faire un grand
-plaisir. Il voulait aller s'établir la moitié de l'année en Angleterre,
-pour ne pas me quitter; j'avais beaucoup de peine à l'empêcher de
-partager avec moi tout ce qu'il possédait.
-
-«Je n'ai qu'une soeur, me disait-il, mariée à un vieillard très-riche,
-et je suis libre de faire ce que je veux de ma fortune. D'ailleurs cette
-révolution tournera mal, et je pourrais bien être tué: faites-moi donc
-jouir de ce que j'ai, en le regardant comme étant à vous.» Hélas! ce
-généreux Raimond prévoyait trop bien sa destinée. Quand on est capable
-de se connaître, on se trompe rarement sur son sort; et les
-pressentiments ne sont le plus souvent qu'un jugement sur soi-même qu'on
-ne s'est pas encore tout à fait avoué. Noble, sincère, imprudent même,
-le comte Raimond mettait dehors toute son âme; c'était un plaisir
-nouveau pour moi qu'un tel caractère: chez nous, les trésors de l'âme ne
-sont pas facilement exposés aux regards, et nous avons pris l'habitude
-de douter de tout ce qui se montre; mais cette bonté expansive que je
-trouvais dans mon ami me donnait des jouissances tout à la fois faciles
-et sûres, et je n'avais pas un doute sur ses qualités, bien qu'elles se
-fissent toutes voir dès le premier instant. Je n'éprouvais aucune
-timidité dans mes rapports avec lui, et, ce qui valait mieux encore, il
-me mettait à l'aise avec moi-même. Tel était l'aimable Français pour qui
-j'ai senti cette amitié parfaite, cette fraternité de compagnons
-d'armes, dont on n'est capable que dans la jeunesse, avant qu'on ait
-connu le sentiment de la rivalité, avant que les carrières
-irrévocablement tracées sillonnent et partagent le champ de l'avenir.
-
-«Un jour le comte Raimond me dit: «Ma soeur est veuve, et j'avoue que je
-n'en suis point affligé; je n'aimais pas son mariage: elle avait accepté
-la main du vieillard qui vient de mourir, dans un moment où nous
-n'avions pas de fortune ni l'un ni l'autre, car la mienne vient d'un
-héritage qui m'est arrivé nouvellement; mais, néanmoins, je m'étais
-opposé, dans le temps, à cette union autant que j'avais pu: je n'aime
-pas qu'on fasse rien par calcul, et encore moins la plus solennelle
-action de la vie. Mais enfin elle s'est conduite à merveille avec
-l'époux qu'elle n'aimait pas; il n'y a rien à dire à tout cela, selon le
-monde; maintenant qu'elle est libre, elle revient demeurer chez moi.
-Vous la verrez; c'est une personne très-aimable à la longue: et vous
-autres Anglais, vous aimez à faire des découvertes. Pour moi, je trouve
-plus agréable de lire d'abord tout dans la physionomie; vos manières
-contenues cependant, mon cher Oswald, ne m'ont jamais fait de peine;
-mais celles de ma soeur me gênent un peu.»
-
-«Madame d'Arbigny, la soeur du comte Raimond, arriva le lendemain matin,
-et le même soir je lui fus présenté: elle avait des traits semblables à
-ceux de son frère, un son de voix analogue, mais une manière d'accentuer
-toute différente, et beaucoup plus de réserve et de finesse dans
-l'expression de ses regards; sa figure d'ailleurs était très-agréable,
-sa taille pleine de grâce, et il y avait dans tous ses mouvements une
-élégance parfaite; elle ne disait pas un mot qui ne fût convenable; elle
-ne manquait à aucun genre d'égards, sans que sa politesse fût en rien
-exagérée; elle flattait l'amour-propre avec beaucoup d'adresse, et
-montrait qu'on lui plaisait sans jamais se compromettre: car, dans tout
-ce qui tenait à la sensibilité, elle s'exprimait toujours comme si, dans
-ce genre, elle eût voulu dérober aux autres ce qui se passait dans son
-coeur. Cette manière avait, avec celle des femmes de mon pays, une
-ressemblance apparente qui me séduisit. Il me semblait bien que madame
-d'Arbigny trahissait trop souvent ce qu'elle prétendait vouloir cacher,
-et que le hasard n'amenait pas tant d'occasions d'attendrissement
-involontaire qu'il en naissait autour d'elle; mais cette réflexion
-traversait légèrement mon esprit, et ce que j'éprouvais habituellement
-auprès de madame d'Arbigny m'était doux et nouveau.
-
-«Je n'avais jamais été flatté par personne. Chez nous l'on ressent avec
-profondeur et l'amour et l'enthousiasme qu'il inspire, mais l'art de
-s'insinuer dans le coeur par l'amour-propre est peu connu. D'ailleurs je
-sortais des universités, et jusqu'alors personne en Angleterre n'avait
-fait attention à moi. Madame d'Arbigny relevait chaque mot que je
-disais; elle s'occupait de moi avec une attention constante: je ne crois
-pas qu'elle connût bien l'ensemble de ce que je puis être; mais elle me
-révélait à moi-même, par mille observations, des détails dont la
-sagacité me confondait. Il me semblait quelquefois qu'il y avait un peu
-d'art dans son langage, qu'elle parlait trop bien et d'une voix trop
-douce, que ses phrases étaient trop soigneusement rédigées; mais sa
-ressemblance avec son frère, le plus sincère de tous les hommes,
-éloignait de mon esprit ces doutes, et contribuait à m'inspirer de
-l'attrait pour elle.
-
-«Un jour je disais au comte Raimond l'effet que produisait sur moi cette
-ressemblance: il m'en remercia; mais, après un instant de réflexion, il
-me dit: «Ma soeur et moi, cependant, nous n'avons pas de rapports dans
-le caractère.» Il se tut après ces mots; mais en me les rappelant, ainsi
-que beaucoup d'autres circonstances, j'ai été convaincu dans la suite
-qu'il ne désirait pas que j'épousasse sa soeur. Je ne puis douter
-qu'elle n'en eût l'intention dès lors, quoique cette intention ne fût
-pas aussi prononcée que dans la suite; nous passions notre vie ensemble,
-et les jours s'écoulèrent avec elle, souvent agréablement, toujours sans
-peine. J'ai réfléchi, depuis, qu'elle était habituellement de mon avis;
-quand je commençais une phrase, elle la finissait, ou, prévoyant
-d'avance celle que j'allais dire, elle se hâtait de s'y conformer; et
-cependant, malgré cette douceur parfaite dans les formes, elle exerçait
-un empire très-despotique sur mes actions; elle avait une manière de me
-dire: _Sûrement vous vous conduirez ainsi, sûrement vous ne ferez pas
-telle démarche_, qui me dominait tout à fait; il me semblait que je
-perdrais toute son estime pour moi si je trompais son attente, et
-j'attachais du prix à cette estime, témoignée souvent avec des
-expressions très-flatteuses.
-
-«Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais même avant de vous
-connaître, ce n'était point de l'amour que le sentiment que m'inspirait
-madame d'Arbigny, je ne lui avais point dit que je l'aimasse; je ne
-savais point si une telle belle-fille conviendrait à mon père; il
-n'était point dans ses idées que j'épousasse une Française, et je ne
-voulais rien faire sans son aveu. Mon silence, je le crois, déplaisait à
-madame d'Arbigny: car elle avait quelquefois de l'humeur, dont elle
-faisait toujours de la tristesse, et qu'elle exprimait après par des
-motifs touchants, bien que sa physionomie, dans les moments où elle ne
-s'observait pas, eût quelquefois beaucoup de sécheresse; mais
-j'attribuais ces instants d'inégalité à nos rapports ensemble, dont je
-n'étais pas content moi-même; car cela fait mal d'aimer un peu et de ne
-pas aimer tout à fait.
-
-«Ni le comte Raimond ni moi nous ne parlions de sa soeur: c'était la
-première gêne qui eût existé entre nous; mais plusieurs fois madame
-d'Arbigny m'avait conjuré de ne pas m'entretenir d'elle avec son frère;
-et lorsque je m'étonnais de cette prière, elle me disait: «Je ne sais si
-vous êtes comme moi, mais je ne puis souffrir qu'un tiers, même mon ami
-intime, se mêle de mes sentiments pour un autre. J'aime le secret dans
-toutes les affections.» Cette explication me plaisait assez, et
-j'obéissais à ses désirs. Je reçus alors une lettre de mon père, qui me
-rappelait en Écosse. Les six mois fixés pour mon séjour en France
-étaient écoulés, et les troubles de ce pays allaient toujours en
-croissant; il ne pensait pas qu'il convînt à un étranger d'y rester
-davantage. Cette lettre me causa d'abord une vive peine. Je sentais
-néanmoins combien mon père avait raison; j'avais un grand désir de le
-revoir; mais la vie que je menais à Paris dans la société du comte
-Raimond et de sa soeur m'était tellement agréable, que je ne pouvais
-m'en arracher sans un amer chagrin. J'allai tout de suite chez madame
-d'Arbigny, je lui montrai ma lettre, et, pendant qu'elle la lisait,
-j'étais si absorbé par ma peine, que je ne vis pas même quelle
-impression elle en recevait; je l'entendis seulement qui me disait
-quelques mots pour m'engager à retarder mon départ, à écrire à mon père
-que j'étais malade, enfin à _louvoyer_ avec sa volonté. Je me souviens
-que ce fut le terme dont elle se servit; j'allais répondre, et j'aurais
-dit ce qui était vrai, c'est que mon départ était résolu pour le
-lendemain, lorsque le comte Raimond entra, et, sachant ce dont il
-s'agissait, déclara le plus nettement du monde que je devais obéir à mon
-père, et qu'il n'y avait pas à hésiter. Je fus étonné de cette décision
-si rapide; je m'attendais à être sollicité, retenu; je voulais résister
-à mes propres regrets; mais je ne croyais pas que l'on me rendît le
-triomphe si facile, et, pour un moment, je méconnus le sentiment de mon
-ami; il s'en aperçut, me prit la main et me dit: «Dans trois mois je
-serai en Angleterre; pourquoi donc vous retiendrais-je en France? J'ai
-mes raisons pour n'en rien faire,» ajouta-t-il à demi voix. Mais sa
-soeur l'entendit, et se hâta de dire qu'il était sage, en effet,
-d'éviter les dangers que pouvait courir un Anglais en France, au milieu
-de la révolution. Je suis bien sûr à présent que ce n'était pas à cela
-que le comte Raimond faisait allusion; mais il ne contredit ni ne
-confirma l'explication de sa soeur. Je partais; il ne crut pas
-nécessaire de m'en dire davantage.
-
-«Si je pouvais être utile à mon pays, je resterais, continua-t-il; mais,
-vous le voyez, il n'y a plus de France. Les idées et les sentiments qui
-la faisaient aimer n'existent plus. Je regretterai encore le sol, mais
-je retrouverai ma patrie quand je respirerai le même air que vous.»
-Combien je fus ému des touchantes expressions d'une amitié si vraie!
-combien en ce moment Raimond l'emportait sur sa soeur dans mes
-affections! Elle le devina bien vite; et ce soir-là même, je la vis sous
-un point de vue nouveau. Il arriva du monde; elle fit les honneurs de
-chez elle à merveille, parla de mon départ avec la plus grande
-simplicité, et donna généralement l'idée que c'était pour elle
-l'événement le plus ordinaire. J'avais déjà remarqué dans plusieurs
-occasions qu'elle mettait un tel prix à la considération, que jamais
-elle ne laissait voir à personne les sentiments qu'elle me témoignait;
-mais, cette fois, c'en était trop, et j'étais tellement blessé de son
-indifférence, que je résolus de partir avant la société, et de ne pas
-rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m'approchais de son
-frère pour lui demander de me dire adieu le lendemain matin, avant mon
-départ: alors elle vint à moi, et me dit assez haut pour que l'on pût
-l'entendre, qu'elle avait une lettre à me remettre pour une de ses amies
-en Angleterre, et elle ajouta très-vite et très-bas: «Vous ne regrettez
-que mon frère, vous ne parlez qu'à lui, et vous voulez me percer le
-coeur en vous en allant ainsi!» Puis elle retourna sur-le-champ
-s'asseoir au milieu de son cercle. Je fus troublé de ces paroles, et
-j'allais rester comme elle le désirait, lorsque le comte Raimond me prit
-par le bras, et m'emmena dans sa chambre.
-
-«Quand tout le monde fut parti, nous entendîmes sonner à coups redoublés
-dans l'appartement de madame d'Arbigny; le comte Raimond n'y faisait pas
-attention; je le forçai cependant à s'en inquiéter, et nous envoyâmes
-demander ce que c'était: on nous répondit que madame d'Arbigny venait de
-se trouver mal. Je fus vivement ému; je voulais la revoir, retourner
-chez elle encore une fois; le comte Raimond m'en empêcha obstinément.
-«Évitons ces émotions, dit-il; les femmes se consolent toujours mieux
-quand elles sont seules.» Je ne pouvais comprendre cette dureté pour sa
-soeur, si fort en contraste avec la constante bonté de mon ami, et je me
-séparai de lui, le lendemain, avec une sorte d'embarras qui rendit nos
-adieux moins tendres. Ah! si j'avais deviné le sentiment plein de
-délicatesse qui l'empêchait de consentir à ce que sa soeur me captivât,
-quand il ne la croyait pas faite pour me rendre heureux! si j'avais
-prévu surtout quels événements allaient nous séparer pour toujours, mes
-adieux auraient satisfait et son âme et la mienne.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne écoutait son
-récit avec une telle avidité, qu'elle se tut aussi, dans la crainte de
-retarder le moment où il reprendrait la parole. «Je serais heureux,
-continua-t-il, si mes rapports avec madame d'Arbigny avaient fini alors,
-si j'étais resté près de mon père, et si je n'avais pas remis le pied
-sur la terre de France! Mais la fatalité, c'est-à-dire peut-être la
-faiblesse de mon caractère, a pour jamais empoisonné ma vie: oui, pour
-jamais, chère amie, même auprès de vous.
-
-«Je passai près d'une année en Écosse avec mon père, et notre tendresse
-l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime; je pénétrai dans le
-sanctuaire de cette âme céleste, et je trouvais dans l'amitié qui
-m'unissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux
-tiennent à tout notre être. Je recevais des lettres de Raimond pleines
-d'affection: il me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer
-sa fortune pour venir me joindre; mais sa persévérance dans ce projet
-était la même. Je l'aimais toujours; mais quel ami pouvais-je comparer à
-mon père! Le respect qu'il m'inspirait ne gênait pas ma confiance.
-J'avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les
-incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient
-toujours dès qu'il avait parlé. _Le ciel nous a formés_, dit un écrivain
-anglais, _pour l'amour de ce qui est vénérable._ Mon père n'a pas su, il
-n'a pu savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a dû l'en
-faire douter. Cependant il a eu pitié de moi; il m'a plaint, en mourant,
-de la douleur que me causerait sa perte. Ah! Corinne, j'avance dans ce
-triste récit; soutenez mon courage, j'en ai besoin.--Cher ami, lui dit
-Corinne, trouvez quelque douceur à montrer votre âme si noble et si
-sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le
-plus.
-
---Il m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le
-quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu'aucun frémissement
-m'avertît de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos
-derniers entretiens: on dirait que l'âme des justes donne, comme les
-fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux:
-il me disait souvent qu'à son âge tout était solennel; mais moi je
-croyais à sa vie comme à la mienne: nos âmes s'entendaient si bien, il
-était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La
-confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives.
-Mon père m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son
-château que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste coeur.
-
-«Il n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres, quand je reçus de
-madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu chaque mot: «Hier 10
-août, me disait-elle, mon frère a été massacré aux Tuileries en
-défendant son roi. Je suis proscrite comme sa soeur, et obligée de me
-cacher pour échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait pris
-toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre:
-l'avez-vous déjà reçue? ou savez-vous à qui il l'a confiée pour vous la
-remettre? Je n'ai qu'un mot de lui, écrit du château même, au moment où
-il a su qu'on se disposait à l'attaquer, et ce mot me dit seulement de
-m'adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour
-m'emmener, vous me sauveriez peut-être la vie; car les Anglais voyagent
-librement encore en France, et moi je ne puis obtenir de passe-port: le
-nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse soeur de Raimond
-vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à Paris, chez
-M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez
-la généreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour
-l'accomplir; car on dit que la guerre peut éclater d'un jour à l'autre
-entre nos deux pays.»
-
-«Représentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami
-massacré, sa soeur au désespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes
-mains, bien que je n'en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à
-ces circonstances le danger de madame d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait
-que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas
-possible d'hésiter; et je partis à l'instant, en envoyant un courrier à
-mon père, qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la
-promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. Par un hasard vraiment
-cruel, l'homme que j'envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre
-que j'écrivis à mon père, de Douvres, lui parvint avant la première. Il
-sut ainsi mon départ sans en connaître les motifs; et, quand
-l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquiétude qui
-ne se dissipa point.
-
-«J'arrivai à Paris en trois jours; j'y appris que madame d'Arbigny
-s'était retirée dans une ville de province, à soixante lieues, et je
-continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous éprouvâmes l'un et
-l'autre une profonde émotion en nous revoyant: elle était, dans son
-malheur, beaucoup plus aimable qu'auparavant, parce qu'il y avait dans
-ses manières moins d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son
-noble frère et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de sa
-fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; mais, peu de
-jours après, j'appris que le banquier auquel le comte Raimond l'avait
-confiée la lui avait rendue; et, ce qui est singulier, je l'appris par
-un négociant de la ville où nous étions, qui me le dit par hasard, et
-m'assura que madame d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement
-inquiète. Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour lui
-demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents,
-M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid
-remarquables, qu'il arrivait à l'instant même de Paris pour apporter à
-madame d'Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu'elle croyait parti
-pour l'Angleterre, et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un
-mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la crus; mais, en
-me rappelant qu'elle a constamment trouvé des prétextes pour ne pas me
-montrer le prétendu billet de son frère, dont elle me parlait dans sa
-lettre, j'ai compris, depuis, qu'elle s'était servie d'une ruse pour
-m'inquiéter sur sa fortune.
-
-«Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans son désir de
-m'épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé; mais le grand tort de
-madame d'Arbigny était de faire une entreprise du sentiment, de mettre
-de l'adresse là où il suffisait d'aimer, et de dissimuler sans cesse,
-quand il eût mieux valu montrer tout simplement ce qu'elle éprouvait;
-car elle m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce
-qu'on fait, presque même ce que l'on pense, et que l'on conduit les
-relations du coeur comme des intrigues politiques.
-
-«La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore à ses charmes
-extérieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait
-extrêmement. Je lui avais formellement déclaré que je ne me marierais
-point sans le consentement de mon père; mais je ne pouvais m'empêcher de
-lui exprimer les transports que sa figure séduisante excitait en moi; et
-comme il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus
-entrevoir qu'elle n'était pas invariablement résolue à repousser mes
-désirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est passé entre nous,
-il me semble qu'elle hésitait par des motifs étrangers à l'amour, et que
-ses combats apparents étaient des délibérations secrètes. Je me trouvais
-seul avec elle tout le jour; et, malgré les résolutions que la
-délicatesse m'inspirait, je ne pus résister à mon entraînement, et
-madame d'Arbigny m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les
-droits; elle me montra plus de douleur et de remords que peut-être elle
-n'en avait réellement et me lia fortement à son sort par son repentir
-même. Je voulais le mener en Angleterre avec moi, la faire connaître à
-mon père, et le conjurer de consentir à mon union avec elle; mais elle
-se refusait à quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être
-avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps que je ne
-pouvais me résoudre à l'épouser sans l'aveu de mon père, elle avait tort
-dans les moyens qu'elle prenait, et pour ne pas partir, et pour me
-retenir, malgré les devoirs qui me rappelaient en Angleterre.
-
-«Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon désir de quitter
-la France devint plus vif, et les obstacles qu'y opposait madame
-d'Arbigny se multiplièrent. Tantôt elle ne pouvait obtenir un
-passe-port; tantôt, si je voulais partir seul, elle m'assurait qu'elle
-serait compromise en restant en France après mon départ, parce qu'on la
-soupçonnerait d'être en correspondance avec moi. Cette femme, si douce,
-si mesurée, se livrait par moments à des accès de désespoir qui
-bouleversaient entièrement mon âme; elle employait les attraits de sa
-figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour
-m'intimider.
-
-«Peut-être les femmes ont-elles tort de commander au nom des larmes, et
-d'asservir ainsi la force à leur faiblesse; mais quand elles ne
-craignent pas d'employer ce moyen, il réussit presque toujours, au moins
-pour un temps. Sans doute le sentiment s'affaiblit par l'empire même que
-l'on usurpe sur lui, et la puissance des pleurs, trop souvent exercée,
-refroidit l'imagination. Mais il y avait en France, dans ce temps, mille
-occasions de ranimer l'intérêt et la pitié. La santé de madame d'Arbigny
-paraissait aussi tous les jours plus faible; et c'est encore un terrible
-moyen de domination pour les femmes que la maladie. Celles qui n'ont
-pas, comme vous, Corinne, une juste confiance dans leur esprit et dans
-leur âme, ou celles qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et
-si timides que la feinte leur est impossible, ont recours à l'art pour
-inspirer l'attendrissement; et le mieux que l'on puisse attendre d'elles
-alors, c'est que la dissimulation ait pour cause un sentiment vrai.
-
-«Un tiers se mêlait, à mon insu, de mes relations avec madame d'Arbigny;
-c'était M. de Maltigues: elle lui plaisait, il ne demandait pas mieux
-que de l'épouser, mais une immoralité réfléchie le rendait indifférent à
-tout; il aimait l'intrigue comme un jeu, même quand le but ne
-l'intéressait pas, et secondait madame d'Arbigny dans le désir qu'elle
-avait de s'unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l'occasion de
-servir le sien se présentait. C'était un homme pour qui j'avais un
-singulier éloignement: à peine âgé de trente ans, ses manières et son
-extérieur étaient d'une sécheresse remarquable. En Angleterre, où l'on
-nous accuse d'être froids, je n'ai rien vu de comparable au sérieux de
-son maintien, quand il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais
-pris pour un Français, s'il n'avait pas eu le goût de la plaisanterie,
-et un besoin de parler, très-bizarre dans un homme qui paraissait blasé
-sur tout, et qui mettait cette disposition en système. Il prétendait
-qu'il était né très-sensible, très-enthousiaste; mais que la
-connaissance des hommes, dans la révolution de France, l'avait détrompé
-de tout cela. Il avait aperçu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans le
-monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les
-amitiés, en général, devaient être considérées comme des moyens qu'il
-faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était assez habile
-dans la pratique de cette opinion; il n'y faisait qu'une faute, c'était
-de la dire; mais bien qu'il n'eût pas, comme les Français d'autrefois,
-le désir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la
-conversation, et cela le rendait très-imprudent: bien différent en cela
-de madame d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se
-trahissait point, comme M. de Maltigues, en cherchant à briller par
-l'immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui était bizarre, c'est
-que la plus vive cachait bien son secret, et que l'homme froid ne savait
-pas se taire.
-
-«Tel qu'il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant singulier
-sur madame d'Arbigny; il la devinait, ou bien elle lui confiait tout;
-cette femme, habituellement dissimulée, avait peut-être besoin de faire
-de temps en temps une imprudence, comme pour respirer; au moins est-il
-certain que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se
-troublait toujours; s'il avait l'air mécontent, elle se levait pour le
-prendre à part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait presque à
-l'instant pour lui écrire. Je m'expliquais cette puissance de M. de
-Maltigues sur madame d'Arbigny, parce qu'il la connaissait dès son
-enfance, et dirigeait ses affaires depuis qu'elle n'avait pas de plus
-proche parent que lui; mais le principal motif de ces ménagements
-singuliers, c'était le projet qu'elle avait formé, et j'appris trop
-tard, de l'épouser si je la quittais; car elle ne voulait à aucun prix
-passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait faire
-croire qu'elle ne m'aimait pas; et cependant elle n'avait, pour me
-préférer, aucune raison que le sentiment; mais elle avait mêlé toute sa
-vie le calcul à l'entraînement, et les prétentions factices de la
-société aux affections naturelles. Elle pleurait parce qu'elle était
-émue, mais elle pleurait aussi parce que c'est ainsi qu'on attendrit.
-Elle était heureuse d'être aimée parce qu'elle aimait, mais aussi parce
-que cela fait honneur dans le monde; elle avait de bons sentiments quand
-elle était toute seule, mais elle n'en jouissait pas si elle ne pouvait
-les faire tourner au profit de son amour-propre ou de ses désirs.
-C'était une personne formée par et pour la bonne compagnie, et qui avait
-cet art de travailler le vrai, qui se rencontre si souvent dans les pays
-où le désir de produire de l'effet par ses sentiments, est plus vif que
-ces sentiments mêmes.
-
-«Je n'avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon père, parce que
-la guerre avait interrompu sa correspondance avec moi. Une lettre enfin
-m'arriva par une occasion; il m'adjurait de partir, au nom de mon devoir
-et de sa tendresse; il me déclarait en même temps, de la manière la plus
-formelle, que si j'épousais madame d'Arbigny, je lui causerais une
-douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir libre en
-Angleterre, et de ne me décider qu'après l'avoir entendu. Je lui
-répondis à l'instant, en lui donnant ma parole d'honneur que je ne me
-marierais pas sans son consentement, et l'assurant que dans peu je le
-rejoindrais. Madame d'Arbigny employa d'abord la prière, puis le
-désespoir, pour me retenir; et, voyant enfin qu'elle ne réussissait pas,
-je crois qu'elle eut recours à la ruse; mais comment alors aurais-je pu
-la soupçonner?
-
-«Un matin elle arriva chez moi, pâle, échevelée, et se jeta dans mes
-bras, en me suppliant de la protéger: elle paraissait mourir de frayeur.
-A peine pus-je comprendre, à travers son émotion, que l'ordre était venu
-de l'arrêter, comme soeur du comte Raimond, et qu'il fallait que je lui
-trouvasse un asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. A cette
-époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs
-paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui m'était
-dévoué; je l'y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues et moi nous
-avions seuls le secret de sa retraite. Comment, dans cette situation, ne
-pas s'intéresser vivement au sort d'une femme? comment se séparer d'une
-personne proscrite? Quel est le jour, quel est le moment où il se peut
-qu'on lui dise: «Vous avez compté sur mon appui, et je vous le retire!»
-Cependant le souvenir de mon père me poursuivait continuellement, et,
-dans plusieurs occasions, j'essayai d'obtenir de madame d'Arbigny la
-permission de partir seul; mais elle me menaça de se livrer à ses
-assassins si je la quittais, et sortit deux fois en plein jour, dans un
-trouble affreux qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis
-dans la rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par
-hasard ou par combinaison, nous rencontrâmes chaque fois M. de
-Maltigues, et il la ramena en lui faisant sentir l'imprudence de sa
-conduite. Alors je me résignai à rester, et j'écrivis à mon père en
-motivant, autant que je le pus, ma conduite; mais je rougissais d'être
-en France, au milieu des événements affreux qui s'y passaient, et
-lorsque mon pays était en guerre avec les Français.
-
-«M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules; mais, tout
-spirituel qu'il était, il ne prévoyait pas ou ne se donnait pas la peine
-d'observer l'effet de ses plaisanteries, car elles réveillaient en moi
-tous les sentiments qu'il voulait éteindre. Madame d'Arbigny remarquait
-bien l'impression que je recevais; mais elle n'avait point d'empire sur
-M. de Maltigues, qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de
-l'intérêt. Elle recourait, pour m'attendrir, à sa douleur véritable, à
-sa douleur exagérée; elle se servait de la faiblesse de sa santé autant
-pour plaire que pour toucher, car elle n'était jamais plus attrayante
-que quand elle s'évanouissait à mes pieds. Elle savait embellir sa
-beauté comme tout le reste de ses agréments, et ses charmes extérieurs
-eux-mêmes étaient habilement combinés avec ses émotions pour me
-captiver.
-
-«Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant quand
-je recevais une lettre de mon père, plus malheureux encore quand je n'en
-recevais pas, retenu par l'attrait que je ressentais pour madame
-d'Arbigny, et surtout par la peur de son désespoir; car, par un mélange
-singulier, c'était la personne la plus douce dans l'habitude de la vie,
-la plus égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus
-violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur et par la
-crainte, et transformait ainsi toujours son naturel en moyens. Un jour,
-c'était au mois de septembre 1793, il y avait plus d'un an déjà que
-j'étais en France, je reçus une lettre de mon père, conçue en peu de
-mots; mais ces mots étaient si sombres et si douloureux, qu'il faut,
-Corinne, m'épargner de vous les dire: ils me feraient trop de mal. Mon
-père était déjà malade, mais il ne me le dit pas: sa délicatesse et sa
-fierté l'en empêchèrent. Cependant toute sa lettre exprimait tant de
-douleur, et sur mon absence et sur la possibilité de mon mariage avec
-madame d'Arbigny, que je ne conçois pas encore comment, en la lisant, je
-n'ai pas prévu le malheur dont j'étais menacé. Je fus assez ému
-néanmoins pour ne plus hésiter, et j'allai chez madame d'Arbigny,
-parfaitement décidé à prendre congé d'elle. Elle aperçut bien vite que
-mon parti était pris; et, se recueillant en elle-même, tout à coup elle
-se leva et me dit: «Avant de partir, il faut que vous sachiez un secret
-que je rougissais de vous avouer. Si vous m'abandonnez, ce ne sera pas
-moi seule que vous ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon
-coupable amour périra dans mon sein avec moi.» Rien ne peut exprimer
-l'émotion que j'éprouvai; ce devoir sacré, ce devoir nouveau s'empara de
-toute mon âme, et je fus soumis à madame d'Arbigny comme l'esclave le
-plus dévoué.
-
-«Je l'aurais épousée, comme elle le voulait, s'il ne se fût pas
-rencontré dans ce moment les plus grands obstacles à ce qu'un Anglais
-pût se marier en France, en déclarant, comme il le fallait, son nom à
-l'officier civil. J'ajournai donc notre union jusqu'au moment où nous
-pourrions aller ensemble en Angleterre, et je résolus de ne pas quitter
-madame d'Arbigny jusqu'alors: elle se calma d'abord, quand elle fut
-tranquillisée sur le danger prochain de mon départ; mais elle recommença
-bientôt à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et malheureuse
-de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés pour l'épouser.
-J'aurais fini par céder à sa volonté; j'étais tombé dans la mélancolie
-la plus profonde, je passais des jours entiers chez moi, sans pouvoir en
-sortir; j'étais en proie à une idée que je ne m'avouais jamais et qui me
-persécutait toujours. J'avais un pressentiment de la maladie de mon
-père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment, que je prenais
-pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat de l'effroi que me
-causait la douleur de madame d'Arbigny, je combattais mon devoir comme
-une passion; et ce qu'on aurait pu croire une passion me tourmentait
-comme un devoir. Madame d'Arbigny m'écrivait sans cesse pour m'engager à
-venir chez elle; j'y venais, et quand je la voyais, je ne lui parlais
-pas de son état, parce que je n'aimais pas à rappeler ce qui lui donnait
-des droits sur moi; il me semble à présent qu'elle aussi m'en parlait
-moins qu'elle n'aurait dû le faire; mais je souffrais trop alors pour
-rien remarquer.
-
-«Enfin, une fois que j'étais resté trois jours chez moi, dévoré de
-remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant toutes, M.
-de Maltigues, qui ne venait guère me voir, parce que nous ne nous
-convenions pas, arriva, député par madame d'Arbigny, pour m'arracher à
-ma solitude, mais s'intéressant assez peu, comme vous allez en juger, au
-succès de son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j'eusse le
-temps de le cacher, que j'avais le visage couvert de larmes. «A quoi bon
-cette douleur, mon cher? me dit-il; quittez ma cousine, ou bien
-épousez-la: ces deux partis sont également bons, puisqu'ils en
-finissent.--Il y a des situations dans la vie, lui répondis-je, où, même
-en se sacrifiant, on ne sait pas encore comment remplir tous ses
-devoirs.--C'est qu'il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues;
-je ne connais, quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire:
-avec de l'adresse on se tire de tout; l'habileté est la reine du
-monde.--Ce n'est pas l'habileté que j'envie, lui dis-je; mais je
-voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à n'être pas
-heureux, ne pas affliger ce que j'aime.--Croyez-moi, dit M. de
-Maltigues, ne mêlez pas à cette oeuvre difficile qu'on appelle vivre, le
-sentiment qui la complique encore plus: c'est une maladie de l'âme: j'en
-suis atteint quelquefois tout comme un autre; mais quand elle m'arrive,
-je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole.--Mais, lui
-répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les idées générales,
-car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner aucune confiance, quand on
-pourrait écarter le sentiment, il resterait toujours l'honneur et la
-vertu, qui s'opposent souvent à nos désirs en tout genre.--L'honneur!
-reprit M. de Maltigues: entendez-vous par l'honneur, se battre quand on
-est insulté? à cet égard il n'y a pas de doute; mais sous tous les
-autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver par mille
-délicatesses vaines?--Quel intérêt! interrompis-je; il me semble que ce
-n'est pas là le mot dont il s'agit.--A parler sérieusement, continua M.
-de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien
-qu'autrefois l'on disait: _Un honorable malheur, un glorieux revers._
-Mais aujourd'hui que tout le monde est persécuté, les coquins comme ce
-qu'on est convenu d'appeler les honnêtes gens, il n'y a de différence
-dans ce monde qu'entre les oiseaux pris au filet et ceux qui ont
-échappé.--Je crois à une autre différence, lui répondis-je, la
-prospérité méprisée, et les revers honorés par l'estime des hommes de
-bien.--Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien
-qui vous consolent de vos peines par leur courageuse estime; il me
-semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant
-vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent; si vous êtes puissant,
-vous aiment. C'est très-beau sans doute à vous de ne pas savoir
-contrarier un père, qui devrait à présent ne plus se mêler de vos
-affaires; mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de
-toutes les façons: quant à moi, quoi qu'il m'arrive, je veux à tout prix
-épargner à mes amis le chagrin de me voir souffrir, et à moi le
-spectacle du visage allongé de la consolation.--Je croyais,
-interrompis-je vivement, que le but de la vie d'un honnête homme n'était
-pas le bonheur qui ne sert qu'à lui, mais la vertu qui sert aux
-autres.--La vertu, la vertu!... dit M. de Maltigues en hésitant un peu;
-puis se décidant à la fin: «c'est un langage pour le vulgaire, que les
-augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes âmes
-que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c'est
-pour elles que l'on fait jouer l'instrument; mais toute cette poésie que
-l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a été
-inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans le monde;
-c'est comme un _De profundis_ que l'on chante pour les morts. Les
-vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne sont pas du tout curieux
-d'obtenir ce genre d'hommage.»
-
-«Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m'empêcher de
-dire avec hauteur: «Je serais fâché, monsieur, si j'avais des droits sur
-la maison de madame d'Arbigny, qu'elle reçût chez elle un homme qui se
-permet une telle manière de penser et de s'exprimer.--Vous pouvez à cet
-égard, répondit M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui
-vous plaira; mais si ma cousine m'en croit, elle n'épousera point un
-homme qui se montre si malheureux de la possibilité de cette union;
-depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui reproche sa faiblesse
-et tous les moyens qu'elle emploie pour un but qui n'en vaut pas la
-peine.» A ce mot, que l'accent rendait encore plus insultant, je fis
-signe à M. de Maltigues de sortir avec moi, et pendant le chemin je dois
-dire qu'il continuait à développer son système avec le plus grand
-sang-froid du monde; et, pouvant mourir dans peu d'instants, il ne
-disait pas un mot qui fût religieux ni sensible. «Si j'avais donné dans
-toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens, me disait-il,
-pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays ne m'en aurait pas guéri?
-Quand avez-vous vu que d'être scrupuleux à votre manière servît à
-rien?--Je conviens avec vous, lui dis-je, que dans votre pays, à
-présent, cela sert un peu moins qu'ailleurs, mais avec le temps, ou par
-delà le temps, tout a sa récompense.--Oui, reprit M. de Maltigues, en
-faisant entrer le ciel dans ses calculs.--Et pourquoi pas? lui dis-je;
-l'un de nous va peut-être savoir ce qui en est.--Si c'est moi qui dois
-mourir, continua-t-il en riant, je suis bien sûr que je n'en saurai
-rien; si c'est vous, vous ne reviendrez pas éclairer mon âme.» En chemin
-je pensais que, si j'étais tué par M. de Maltigues, je n'avais pris
-aucune précaution pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner
-à madame d'Arbigny une partie de ma fortune, à laquelle je lui croyais
-des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous passâmes devant
-la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai la permission d'y
-monter pour écrire deux lettres; il y consentit: et lorsque nous
-continuâmes notre route pour sortir de la ville, je les lui remis, et je
-lui parlai de madame d'Arbigny avec beaucoup d'intérêt, en la lui
-recommandant comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de
-confiance le toucha; car il faut observer, à la gloire de l'honnêteté,
-que les hommes qui professent le plus ouvertement l'immoralité sont
-très-flattés si par hasard on leur donne une marque d'estime: la
-circonstance aussi dans laquelle nous nous trouvions était assez grave
-pour que M. de Maltigues en fût peut-être ému; mais comme pour rien au
-monde il n'aurait voulu qu'on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui
-lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux.
-
-«Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil; je veux faire pour
-vous quelque chose de généreux: on dit que cela porte bonheur, et la
-générosité est en effet une qualité si enfantine, qu'elle doit être
-plutôt récompensée dans le ciel que sur la terre. Mais, avant de vous
-servir, il faut que nos conditions soient bien faites; quoi que je vous
-dise, nous ne nous en battrons pas moins.» Je répondis à ces mots par un
-consentement très-dédaigneux, à ce que je crois, car je trouvais la
-précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua d'un ton
-sec et dégagé: «Madame d'Arbigny ne vous convient pas, vos caractères
-n'ont aucun rapport ensemble; votre père, d'ailleurs, serait désespéré,
-si vous faisiez ce mariage; et vous seriez désespéré d'affliger votre
-père. Il vaut donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame
-d'Arbigny; et, si vous me tuez, il vaut mieux encore qu'elle en épouse
-un troisième; car c'est une personne d'une haute sagesse que ma cousine,
-et qui, lors même qu'elle aime, prend toujours de sages précautions pour
-le cas où on ne l'aimerait plus. Vous apprendrez tout cela par ses
-lettres; je vous les laisse après moi: vous les trouverez dans mon
-secrétaire, dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis
-qu'elle est au monde, et vous savez que, bien qu'elle soit
-très-mystérieuse, elle ne me cache aucun de ses secrets; elle croit que
-je ne dis que ce que je veux; il est vrai que je ne suis entraîné par
-rien; mais aussi je ne mets pas d'importance à grand'chose, et je pense
-que nous autres hommes, nous nous devons de ne nous rien taire à l'égard
-des femmes. Aussi bien, si je meurs, c'est pour les beaux yeux de madame
-d'Arbigny que cet accident m'arrivera, et quoique je sois prêt à périr
-pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la situation
-où elle m'a mis par sa double intrigue. Au reste, ajouta-t-il, il n'est
-pas dit que vous me tuerez;» et en achevant ces mots, comme nous étions
-hors de la ville, il tira son épée et se mit en garde.
-
-«Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j'étais resté confondu
-de ce qu'il m'avait dit. L'approche du danger, sans le troubler,
-l'animait pourtant davantage, et je ne pouvais deviner si c'était la
-vérité qui lui échappait, ou un mensonge qu'il forgeait pour se venger.
-Néanmoins, dans cette incertitude, je ménageai beaucoup sa vie; il était
-moins adroit que moi dans les exercices du corps, et dix fois j'aurais
-pu lui plonger mon épée dans le coeur, mais je me contentai de le
-blesser au bras et de le désarmer. Il parut sensible à mon procédé; et
-je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation qui avait
-précédé l'instant où nous nous étions battus. Il me dit alors: «Je suis
-fâché d'avoir trahi la confiance de ma cousine; le péril est comme le
-vin, il monte la tête; mais enfin je m'en console, car vous n'auriez pas
-été heureux avec madame d'Arbigny; elle est trop rusée pour vous. Moi,
-cela m'est égal; car, bien que je la trouve charmante et que son esprit
-me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien faire à mon
-détriment, et nous nous servirons très-bien en tout, parce que le
-mariage rendra nos intérêts communs. Mais vous, qui êtes romanesque,
-vous auriez été sa dupe. Il ne tenait qu'à vous de me tuer, et je vous
-dois la vie, je ne puis donc vous refuser les lettres que je vous avais
-promises après ma mort. Lisez-les, partez pour l'Angleterre, et ne soyez
-pas trop tourmenté des chagrins de madame d'Arbigny. Elle pleurera,
-parce qu'elle vous aime; mais elle se consolera, parce que c'est une
-femme assez raisonnable pour ne pas vouloir être malheureuse, et surtout
-passer pour l'être. Dans trois mois elle sera madame de Maltigues.» Tout
-ce qu'il me disait était vrai: les lettres qu'il me montra le
-prouvèrent. Je restai convaincu que madame d'Arbigny n'était point dans
-l'état qu'elle avait feint de m'avouer en rougissant, pour me
-contraindre à l'épouser, et qu'elle m'avait, à cet égard, indignement
-trompé. Sans doute elle m'aimait, puisqu'elle le disait dans ses lettres
-à M. de Maltigues lui-même; mais elle le flattait avec tant d'art, elle
-lui laissait tant d'espérance, et montrait, pour lui plaire, un
-caractère si différent de celui qu'elle m'avait toujours fait voir,
-qu'il me fut impossible de douter qu'elle ne le ménageât, dans
-l'intention de l'épouser si notre mariage n'avait pas lieu. Telle était
-la femme, Corinne, qui m'a coûté pour toujours le repos du coeur et de
-la conscience!
-
-«Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus; et, comme M. de
-Maltigues l'avait prédit, j'ai su depuis qu'elle l'avait épousé. Mais
-j'étais loin d'envisager alors le malheur qui m'attendait: je croyais
-obtenir le pardon de mon père; j'étais sûr qu'en lui disant combien
-j'avais été trompé, il m'aimerait davantage, puisqu'il me saurait plus à
-plaindre. Après un voyage de près d'un mois, jour et nuit, à travers
-l'Allemagne, j'arrivai en Angleterre plein de confiance dans
-l'inépuisable bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public
-m'annonça que mon père n'était plus! Vingt mois se sont passés depuis ce
-moment, et il est toujours devant moi comme un fantôme qui me poursuit.
-Les lettres qui formaient ces mots: _Lord Nelvil vient de mourir_, ces
-lettres étaient flamboyantes; le feu du volcan qui est là devant nous
-est moins effrayant qu'elles. Ce n'est pas tout encore; j'appris qu'il
-était mort profondément affligé de mon séjour en France, craignant que
-je ne renonçasse à la carrière militaire, que je n'épousasse une femme
-dont il pensait peu de bien, et que, me fixant dans un pays en guerre
-avec le mien, je ne me perdisse entièrement de réputation en Angleterre!
-Qui sait si ces douloureuses pensées n'ont pas abrégé ses jours!
-Corinne, Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas?
-dites-le-moi.--Non, s'écria-t-elle, non, vous n'êtes que malheureux;
-c'est la bonté, c'est la générosité qui vous ont entraîné. Je vous
-respecte autant que je vous aime: jugez-vous dans mon coeur; prenez-le
-pour votre conscience. La douleur vous égare: croyez celle qui vous
-chérit. Ah! l'amour, tel que je le sens, n'est point une illusion: c'est
-parce que vous êtes le meilleur, le plus sensible des hommes, que je
-vous admire et vous adore.--Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne
-m'est pas dû; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable.
-Mon père m'a pardonné avant de mourir; j'ai trouvé dans un dernier écrit
-de lui, qui m'était adressé, de douces paroles. Une lettre de moi lui
-était parvenue, qui m'avait un peu justifié; mais le mal était fait, et
-la douleur qui venait de moi avait déchiré son coeur.
-
-«Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs
-m'entourèrent, je repoussai leurs consolations, je m'accusai devant eux;
-j'allai me prosterner sur sa tombe; j'y jurai, comme si le temps de
-réparer existait encore pour moi, que jamais je ne me marierais sans le
-consentement de mon père. Hélas! que promettais-je à celui qui n'était
-plus! que signifiaient alors ces paroles de mon délire! Je ne dois les
-considérer au moins comme un engagement de ne rien faire qu'il eût
-désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi ces mots vous
-troublent-ils? Mon père a pu me demander le sacrifice d'une femme
-dissimulée, qui ne devait qu'à son adresse le goût qu'elle m'inspirait;
-mais la personne la plus vraie, la plus naturelle et la plus généreuse,
-celle pour qui j'ai senti le premier amour, celui qui purifie l'âme au
-lieu de l'égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer
-d'elle?
-
-«Lorsque j'entrai dans la chambre de mon père, je vis son manteau, son
-fauteuil, son épée, qui étaient encore là, comme autrefois; encore là:
-mais sa place était vide, et mes cris l'appelaient en vain! Ce
-manuscrit, ce recueil de ses pensées, est tout ce qui me répond: vous en
-connaissez déjà quelques morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne;
-je le porte toujours avec moi. Lisez ce qu'il écrivait sur le devoir des
-enfants envers leurs parents; lisez, Corinne: votre douce voix me
-familiarisera peut-être avec ces paroles. Corinne obéit à la voix
-d'Oswald, et lut ce qui suit:
-
- «Ah! qu'il faut peu de chose pour rendre défiants d'eux-mêmes, un
- père, une mère avancés dans la vie! Ils croient aisément qu'ils sont
- de trop sur la terre. A quoi se croiraient-ils bons pour vous, qui ne
- leur demandez plus de conseils? Vous vivez tout entiers dans le moment
- présent; vous y êtes consignés par une passion dominante, et tout ce
- qui ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné.
- Enfin, vous êtes tellement en votre personne et de coeur et d'esprit,
- que, croyant former à vous seuls un point historique, les
- ressemblances éternelles entre le temps et les hommes échappent à
- votre attention; et l'autorité de l'expérience vous semble une
- fiction, ou une vaine garantie destinée uniquement au crédit des
- vieillards et aux dernières jouissances de leur amour-propre. Quelle
- erreur est la vôtre! Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas
- d'acteurs; c'est toujours l'homme qui s'y montre en scène; mais
- l'homme ne se renouvelle point, il se diversifie; et comme toutes ses
- formes sont dépendantes de quelques passions principales dont le
- cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare que, dans les
- petites combinaisons de la vie privée, l'expérience, cette science du
- passé, ne soit la source féconde des enseignements les plus utiles.
-
- «Honneur donc aux pères et aux mères, honneur et respect, ne fût-ce
- que pour leur règne passé, pour ce temps dont ils ont été seuls
- maîtres, et qui ne reviendra plus; ne fût-ce que pour ces années à
- jamais perdues, et dont ils portent sur le front l'auguste empreinte!
-
- «Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez impatients
- de courir seuls dans la route de la vie. Ils s'en iront, vous n'en
- pouvez douter, ces parents qui tardent à vous faire place; ce père,
- dont les discours ont encore une teinte de sévérité qui vous blesse;
- cette mère, dont le vieil âge vous impose des soins qui vous
- importunent: ils s'en iront, ces surveillants attentifs de votre
- enfance, et ces protecteurs animés de votre jeunesse; ils s'en iront,
- et vous chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et dès
- qu'ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un nouvel
- aspect; car le temps, qui vieillit les gens présents à notre vue, les
- rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparaître; le temps leur
- prête alors un éclat qui nous était inconnu: nous les voyons dans le
- tableau de l'éternité, où il n'y a plus d'âge, comme il n'y a plus de
- graduation; et, s'ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur
- vertu, nous les ornerions en imagination d'un rayon céleste, nous les
- suivrions de nos regards dans le séjour des élus, nous les
- contemplerions dans ces demeures de gloire et de félicité; et, près
- des vives couleurs dont nous composerions leur sainte auréole nous
- nous trouverions effacés, au milieu même de nos beaux jours, au milieu
- des triomphes dont nous sommes le plus éblouis.»
-
-«Corinne, s'écria lord Nelvil avec une douleur déchirante, pensez-vous
-que ce soit contre moi qu'il écrivit ces éloquentes plaintes?--Non, non,
-répondit Corinne; vous savez qu'il vous chérissait, qu'il croyait à
-votre tendresse; et je tiens de vous que ces réflexions furent écrites
-longtemps avant que vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez.
-Écoutez plutôt, continua Corinne en parcourant le recueil qu'elle avait
-encore entre les mains, écoutez ces réflexions sur l'indulgence, qui
-sont écrites quelques pages plus loin:
-
- «Nous marchons dans la vie, environnés de piéges, et d'un pas
- chancelant; nos sens se laissent séduire par des amorces trompeuses;
- notre imagination nous égare par de fausses lueurs; et notre raison
- elle-même reçoit chaque jour de l'expérience le degré de lumière qui
- lui manquait et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers, unis
- à une si grande faiblesse; tant d'intérêts divers, avec une prévoyance
- si limitée, une capacité si restreinte; enfin tant de choses inconnues
- et une si courte vie, toutes ces circonstances, toutes ces conditions
- de notre nature, ne sont-elles pas pour nous un avertissement du haut
- rang que nous devons accorder à l'indulgence dans l'ordre des vertus
- sociales?... Hélas! où est-il, l'homme qui soit exempt de faiblesse?
- où est-il, l'homme qui n'ait aucun reproche à se faire? où est-il,
- l'homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans éprouver un seul
- remords, ou sans connaître aucun regret? Celui-là seul est étranger
- aux agitations d'une âme timorée, qui ne s'est jamais examiné
- lui-même, qui n'a jamais séjourné dans la solitude de sa conscience.»
-
-«Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous adresse du haut
-du ciel; voilà celles qui sont pour vous.--Cela est vrai, dit Oswald;
-oui, Corinne, vous êtes l'ange des consolations, vous me faites du bien;
-mais, si j'avais pu le voir un moment avant sa mort, s'il avait su de
-moi que je n'étais pas indigne de lui, s'il m'avait dit qu'il le
-croyait, je ne serais pas agité par les remords, comme le plus criminel
-des hommes; je n'aurais pas cette conduite vacillante, cette âme
-troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m'accusez pas de
-faiblesse; mais le courage ne peut rien contre la conscience: c'est
-d'elle qu'il vient: comment pourrait-il triompher d'elle? A présent même
-que l'obscurité s'avance, il me semble que je vois dans ces nuages les
-sillons de la foudre qui me menace. Corinne! Corinne! rassurez votre
-malheureux ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui
-s'entr'ouvrira peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu'au
-séjour des morts.»
-
-
-
-
-LIVRE TREIZIÈME
-
-LE VÉSUVE ET LA CAMPAGNE DE NAPLES
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Lord Nelvil resta longtemps anéanti, après le récit cruel qui avait
-ébranlé toute son âme. Corinne essaya doucement de le rappeler à
-lui-même: la rivière de feu qui tombait du Vésuve, rendue visible enfin
-par la nuit, frappa vivement l'imagination troublée d'Oswald. Corinne
-profita de cette impression pour l'arracher aux souvenirs qui
-l'agitaient, et se hâta de l'entraîner avec elle sur le rivage de
-cendres de la lave enflammée.
-
-Le terrain qu'ils traversèrent, avant d'y arriver, fuyait sous leurs
-pas, et semblait les repousser loin d'un séjour ennemi de tout ce qui a
-vie: la nature n'est plus dans ces lieux en relation avec l'homme, il ne
-peut plus s'en croire le dominateur; elle échappe à son tyran par la
-mort. Le feu du torrent est d'une couleur funèbre; néanmoins, quand il
-brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et
-brillante; mais la lave même est sombre, tel qu'on se représente un
-fleuve de l'enfer; elle roule lentement comme un sable noir de jour, et
-rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit
-d'étincelles qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la
-ruse semble se joindre à la force: le tigre royal arrive ainsi
-secrètement, à pas comptés. Cette lave avance sans jamais se hâter, et
-sans perdre un instant; si elle rencontre un mur élevé, un édifice
-quelconque qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle
-devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin
-sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que
-les hommes ne puissent pas fuir devant elle; mais elle atteint, comme le
-temps, les imprudents et les vieillards qui, la voyant venir lourdement
-et silencieusement, s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son
-éclat est si ardent, que la terre se réfléchit dans le ciel et lui donne
-l'apparence d'un éclair continuel: ce ciel, à son tour, se répète dans
-la mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.
-
-Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flamme
-dans le gouffre d'où sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein
-de la terre, et l'on sent que d'étranges fureurs la font trembler sous
-nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de
-soufre, de bitume, dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un
-vert livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une
-dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue, comme l'ouïe serait
-déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières quand
-elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre.
-
-Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions des
-poëtes sont sans doute empruntées de ces lieux. C'est là que l'on
-conçoit comment les hommes ont cru à l'existence d'un génie malfaisant
-qui contrariait les desseins de la Providence. On a dû se demander, en
-contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de
-la création, ou bien si quelque principe caché forçait la nature, comme
-l'homme, à la férocité. «Corinne, s'écria lord Nelvil, est-ce de ces
-bords infernaux que part la douleur? L'ange de la mort prend-il son vol
-de ce sommet? Si je ne voyais pas ton céleste regard, je perdrais ici
-jusqu'au souvenir des oeuvres de la Divinité qui décorent le monde; et
-cependant cet aspect de l'enfer, tout affreux qu'il est, me cause moins
-d'effroi que les remords du coeur. Tous les périls peuvent être bravés;
-mais comment l'objet qui n'est plus pourrait-il nous délivrer des torts
-que nous nous reprochons envers lui? Jamais! jamais! Ah! Corinne, quelle
-parole de fer et de feu! Les supplices inventés par les rêves de la
-souffrance, la roue qui tourne sans cesse, l'eau qui fuit dès qu'on veut
-s'en approcher, les pierres qui retombent à mesure qu'on les soulève ne
-sont qu'une faible image pour exprimer cette terrible pensée,
-l'impossible et l'irréparable.»
-
-Un silence profond régnait autour d'Oswald et de Corinne; les guides
-eux-mêmes s'étaient retirés dans l'éloignement; et comme il n'y a près
-du cratère ni animal, ni insecte, ni plante, on n'y entendait que le
-sifflement de la flamme agitée. Néanmoins, un bruit de la ville arriva
-jusque dans ce lieu; c'était le son des cloches qui se faisaient
-entendre à travers les airs: peut-être célébraient-elles la mort;
-peut-être annonçaient-elles la naissance; n'importe, elles causèrent une
-douce émotion aux voyageurs. «Cher Oswald, dit Corinne, quittons ce
-désert, redescendons vers les vivants; mon âme est ici mal à l'aise.
-Toutes les autres montagnes, en nous rapprochant du ciel, semblent nous
-élever au-dessus de la vie terrestre; mais ici je ne sens que du trouble
-et de l'effroi: il me semble voir la nature traitée comme un criminel,
-et condamnée, comme un être dépravé, à ne plus sentir le souffle
-bienfaisant de son Créateur. Ce n'est sûrement pas ici le séjour des
-bons; allons-nous-en.»
-
-Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord Nelvil
-redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux étaient à chaque instant
-près de s'éteindre. Les lazzaroni les accompagnaient en poussant des
-cris continuels, qui pourraient inspirer de la terreur à qui ne saurait
-pas que c'est leur façon d'être habituelle. Mais ces hommes sont
-quelquefois agités par un superflu de vie dont ils ne savent que faire,
-parce qu'ils réunissent au même degré la paresse et la violence. Leur
-physionomie, plus marquée que leur caractère, semble indiquer un genre
-de vivacité dans lequel l'esprit et le coeur n'entrent pour rien.
-Oswald, inquiet que la pluie ne fît du mal à Corinne, que la lumière ne
-leur manquât, enfin qu'elle ne fût exposée à quelque danger, ne
-s'occupait plus que d'elle; et cet intérêt si tendre remit son âme, par
-degrés, de l'état où l'avait jetée la confidence qu'il lui avait faite.
-Ils retrouvèrent leur voiture au pied de la montagne; ils ne
-s'arrêtèrent point aux ruines d'Herculanum, qu'on a comme ensevelies de
-nouveau, pour ne pas renverser la ville de Portici, qui est bâtie sur
-cette ville ancienne. Ils arrivèrent à Naples vers minuit, et Corinne
-promit à lord Nelvil, en le quittant, de lui remettre le lendemain matin
-l'histoire de sa vie.
-
-
-CHAPITRE II
-
-En effet, le lendemain matin Corinne voulut s'imposer l'effort qu'elle
-avait promis; et bien que la connaissance plus intime qu'elle avait
-acquise du caractère d'Oswald redoublât son inquiétude, elle sortit de
-sa chambre, portant ce qu'elle avait écrit, tremblante, et résolue
-néanmoins à le donner. Elle entra dans le salon de l'auberge où ils
-demeuraient tous les deux. Oswald y était, et venait de recevoir des
-lettres de l'Angleterre. Une de ces lettres était sur la cheminée, et
-l'écriture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble inexprimable
-elle lui demanda de qui elle était. «C'est de lady Edgermond, répondit
-Oswald.--Vous êtes en correspondance avec elle? interrompit
-Corinne.--Lord Edgermond était l'ami de mon père, reprit Oswald; et
-puisque le hasard m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai
-point que mon père avait pensé qu'il pouvait me convenir un jour
-d'épouser Lucile Edgermond, sa fille.--Grand Dieu!» s'écria Corinne, et
-elle tomba sur une chaise, presque évanouie.
-
-«D'où vient cette émotion cruelle? dit lord Nelvil; que pouvez-vous
-craindre de moi, Corinne, quand je vous aime avec idolâtrie? Si mon père
-m'avait, en mourant, demandé d'épouser Lucile, sans doute je ne me
-croirais pas libre, et je me serais éloigné de votre charme
-irrésistible; mais il n'a fait que me conseiller ce mariage, en
-m'écrivant lui-même qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle
-n'était encore qu'une enfant. Je ne l'ai vue moi-même qu'une fois; à
-peine alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mère aucun
-engagement avant de partir; cependant les incertitudes, le trouble que
-vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient uniquement de ce désir
-de mon père: avant de vous connaître, je souhaitais de pouvoir
-l'accomplir, tout fugitif qu'il était, comme une espèce d'expiation
-envers lui, comme une manière de prolonger après sa mort l'empire de sa
-volonté sur mes résolutions; mais vous avez triomphé de ce sentiment,
-vous avez triomphé de tout moi-même, et j'ai seulement besoin de me
-faire pardonner ce qui, dans ma conduite, a dû vous paraître de la
-faiblesse ou de l'irrésolution. Corinne, on ne se relève jamais
-entièrement de la douleur que j'ai éprouvée: elle flétrit l'espérance,
-elle donne un sentiment de timidité pénible et douloureux; la destinée
-m'a tant fait de mal, qu'alors même qu'elle semble m'offrir le plus
-grand bien, je me défie encore d'elle. Mais, chère amie, ces inquiétudes
-sont dissipées; je suis à toi pour toujours, à toi! Je me dis que si mon
-père vous avait connue, c'est vous qu'il aurait choisie pour la compagne
-de ma vie; c'est vous...--Arrêtez, s'écria Corinne en fondant en pleurs,
-je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi.
-
---Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir que je
-trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir de mon père, à
-confondre ainsi dans mon coeur tout ce qui m'est cher et sacré?--Vous ne
-le pouvez pas, interrompit Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le
-pouvez pas.--Juste ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous à m'apprendre?
-Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l'histoire de votre vie,
-donnez-le-moi.--Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous en conjure,
-encore huit jours de grâce, seulement huit jours. Ce que j'ai appris ce
-matin m'oblige à quelques détails de plus.--Comment! dit Oswald, quel
-rapport avez-vous?...--N'exigez pas que je vous réponde à présent,
-interrompit Corinne; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la
-fin, la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je veux
-que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples, avec un
-sentiment encore doux, avec une âme encore accessible à cette ravissante
-nature: je veux consacrer de quelque manière, dans ces beaux lieux,
-l'époque la plus solennelle de la vie; il faut que vous conserviez un
-dernier souvenir de moi, telle que j'étais, telle que j'aurais toujours
-été, si mon coeur s'était défendu de vous aimer.
-
---Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer par ces paroles
-sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez rien à m'apprendre qui
-refroidisse et ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger
-encore de huit jours cette anxiété, ce mystère, qui semble élever une
-barrière entre nous?--Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne,
-pardonnez-moi ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seul déciderez de
-nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche, sans murmurer, s'il est
-cruel; car je n'ai sur cette terre ni sentiments ni liens qui me
-condamnent à survivre à votre amour.» En achevant ces mots, elle sortit,
-en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant les huit
-jours de délai qu'elle avait demandés, et cette idée d'une fête
-s'unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinant
-le caractère d'Oswald, il était impossible qu'elle ne fût pas inquiète
-de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait à lui dire. Il
-fallait juger Corinne en poëte, en artiste, pour lui pardonner le
-sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du
-talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit
-nécessaire pour admirer l'imagination et le génie; mais il croyait que
-les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la
-première destination des femmes, et même des hommes, n'était pas
-l'exercice des facultés intellectuelles, mais l'accomplissement des
-devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu'il avait éprouvés,
-en s'écartant de la ligne qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié
-les principes sévères de morale innés en lui. Les moeurs d'Angleterre,
-les habitudes et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du
-respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois, le
-retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d'égards; enfin le
-découragement qui naît d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est,
-dans l'ordre naturel, ce qui va de soi-même, et n'exige point de
-résolution nouvelle, ni de décision contraire aux circonstances qui nous
-sont marquées par le sort.
-
-L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière de sentir:
-mais l'amour n'efface jamais entièrement le caractère, et Corinne
-apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait; et
-peut-être même le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup à cette
-opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un
-nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant
-approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment
-écartées, et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la
-félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette âme née
-pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la
-poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité de la douleur: un
-frémissement que n'éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps
-à souffrir agitait alors tout son être.
-
-Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait
-secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore passer avec
-Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient ainsi d'une
-manière romanesque. Elle invita les Anglais qui étaient à Naples,
-quelques Napolitains et Napolitaines dont la société lui plaisait; et le
-matin du jour qu'elle avait choisi pour être tout à la fois et celui
-d'une fête et la veille d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son
-bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une
-expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette
-expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements agités et
-rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne prouvaient que
-trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son âme. C'est en vain qu'il
-essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. «Vous me
-direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de
-même; à présent, ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle
-s'éloignait de lui.
-
-Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée
-arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent de mer se lève, et,
-rafraîchissant l'air, permet à l'homme de contempler la nature. La
-première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et
-sa société s'y arrêtèrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce
-tombeau est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples
-lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans
-cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est Virgile lui-même qui l'a
-choisi; ce simple vers des Géorgiques aurait pu servir d'épitaphe:
-
- _Illo Virgilium me tempore dulcis alebat
- Parthenope[13]..._
-
-Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom attire dans ce
-lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce que l'homme, sur cette
-terre, peut arracher à la mort.
-
- [13] Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait.
-
-Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n'est plus,
-et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus en foule honorer la
-mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent
-l'urne. On est importuné par ces noms obscurs, qui semblent là seulement
-pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il
-n'y a que Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son
-voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile
-funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées et les images que
-le talent du poëte a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec
-les races futures, entretien que l'art d'écrire perpétue et renouvelle!
-Ténèbres de la mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les
-expressions d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait
-plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible.
-
-«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que vous venez
-d'éprouver préparent mal pour une fête; mais combien, ajouta-t-elle avec
-une sorte d'exaltation dans le regard, combien de fêtes se sont passées
-non loin des tombeaux!--Chère amie, répondit Oswald, d'où vient cette
-peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai dû six mois
-les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant ce temps ai-je
-répandu quelque douceur sur vos jours. Ah! qui pourrait être impie
-envers le bonheur? qui pourrait se ravir la jouissance suprême de faire
-du bien à une âme telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de
-se sentir nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire à
-Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop de délices pour y
-renoncer.--Je crois à vos promesses, répondit Corinne, mais n'y a-t-il
-pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s'empare du
-coeur, et accélère ses battements avec une agitation douloureuse?»
-
-Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on la passe
-ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route creusée sous la
-montagne pendant près d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu,
-l'on aperçoit à peine le jour aux deux extrémités. Un retentissement
-extraordinaire se fait entendre sous cette longue voûte; les pas des
-chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui
-ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne
-entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant elle
-n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait à lord Nelvil:
-«Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! faites donc qu'ils se
-pressent.--D'où vous vient cette impatience, Corinne? répondit Oswald;
-autrefois, quand nous étions ensemble, vous ne cherchiez pas à
-précipiter les heures, vous en jouissiez.--A présent, dit Corinne, il
-faut que tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me
-sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!»
-
-Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en
-retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que celle qui s'offre
-alors aux regards! Ce qui manque souvent à la campagne d'Italie, ce sont
-les arbres: l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre,
-d'ailleurs, y est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays où l'on
-peut le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus grande beauté de
-la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples,
-qu'il est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le jour;
-mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le ciel, s'offre
-en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de toutes parts. La
-transparence de l'air, la variété des sites, les formes pittoresques des
-montagnes caractérisent si bien l'aspect du royaume de Naples, que les
-peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce
-pays une puissance et une originalité que l'on ne peut expliquer par
-aucun des charmes que l'on recherche ailleurs.
-
-«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient, sur les
-bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon, et voilà devant vous le
-temple de la sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux célébrés sous
-le nom des Délices de Bayes, mais je vous propose de ne pas vous y
-arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire
-et de la poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans un
-lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.»
-
-C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et
-la musique. Rien n'était plus pittoresque que l'arrangement de cette
-fête. Tous les matelots de Bayes étaient vêtus avec des couleurs vives
-et bien contrastées; quelques Orientaux, qui venaient d'un bâtiment
-levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des îles
-voisines d'Ischia et de Procida, dont l'habillement a conservé de la
-ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se
-faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se répondaient
-derrière les rochers, d'échos en échos, comme si les sons allaient se
-perdre dans la mer. L'air qu'on respirait était ravissant; il pénétrait
-l'âme d'un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là, et
-s'empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des
-paysannes, et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine
-eut-elle commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent
-odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant
-rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir à
-l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se hâta de l'y suivre;
-mais, comme il arrivait près d'elle, la société qui les accompagnait les
-rejoignit aussitôt pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu.
-Son trouble était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le
-tertre élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce
-qu'on attendait d'elle.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Cependant Corinne souhaitait qu'Oswald l'entendît encore une fois, comme
-au jour du Capitole, avec tout le talent qu'elle avait reçu du ciel; si
-ce talent devait être perdu pour jamais, elle voulait que ses derniers
-rayons, avant de s'éteindre, brillassent pour celui qu'elle aimait. Ce
-désir lui fit trouver, dans l'agitation même de son âme, l'inspiration
-dont elle avait besoin. Tous ses amis étaient impatients de l'entendre;
-le peuple même, qui la connaissait de réputation, ce peuple qui, dans le
-Midi, est, par l'imagination, bon juge de la poésie, entourait en
-silence l'enceinte où les amis de Corinne étaient placés, et tous ces
-visages napolitains exprimaient par leur vive physionomie l'attention la
-plus animée. La lune se levait à l'horizon; mais les derniers rayons du
-jour rendaient encore sa lumière très-pâle. Du haut de la petite colline
-qui s'avance dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait
-parfaitement le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est
-parsemé, et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à Gaëte; enfin,
-la contrée de l'univers où les volcans, l'histoire et la poésie ont
-laissé le plus de traces. Aussi, d'un commun accord, tous les amis de
-Corinne lui demandèrent-ils de prendre pour sujet des vers qu'elle
-allait chanter, _les souvenirs que ces lieux retraçaient_. Elle accorda
-sa lyre, et commença d'une voix altérée. Son regard était beau; mais qui
-la connaissait comme Oswald pouvait y démêler l'anxiété de son âme. Elle
-essaya cependant de contenir sa peine, et de s'élever, du moins pour un
-moment, au-dessus de sa situation personnelle.
-
-
- IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES.
-
- «La nature, la poésie et l'histoire rivalisent ici de grandeur; ici
- l'on peut embrasser d'un coup d'oeil tous les temps et tous les
- prodiges.
-
- «J'aperçois le lac d'Averne, volcan éteint dont les ondes inspiraient
- jadis la terreur: l'Achéron, le Phlégéthon, qu'une flamme souterraine
- fait bouillonner, sont les fleuves de cet enfer visité par Énée.
-
- «Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume,
- épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. La
- nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la poésie.
-
- «La ville de Cumes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon,
- étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli le rameau
- d'or. La terre de l'Énéide vous entoure; et les fictions consacrées
- par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les
- traces.
-
- «Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui osa défier
- les divinités de la mer par ses chants: ces rochers creux et sonores
- sont tels que Virgile les a décrits. L'imagination est fidèle quand
- elle est toute-puissante. Le génie de l'homme est créateur quand il
- sent la nature, imitateur quand il croit l'inventer.
-
- «Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la création, l'on
- voit une montagne nouvelle que le volcan a fait naître. Ici la terre
- est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement
- dans ses bornes. Le lourd élément, soulevé par les tremblements de
- l'abîme, creuse les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées
- attestent les tempêtes qui déchirent son sein.
-
- «Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit. On dirait
- que le monde habité n'est plus qu'une surface prête à s'entr'ouvrir.
- La campagne de Naples est l'image des passions humaines: sulfureuse et
- féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans
- enflammés qui donnent à l'air tant de charmes, et font gronder la
- foudre sous nos pas.
-
- «Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il vantait son
- pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus
- l'honorer à d'autres titres. Cherchant la science, comme un guerrier
- les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le
- Vésuve à travers les flammes, et ces flammes l'ont consumé.
-
- «O souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces lieux! De siècle
- en siècle, bizarre destinée! l'homme se plaint de ce qu'il a perdu.
- L'on dirait que les temps écoulés sont tous dépositaires, à leur tour,
- d'un bonheur qui n'est plus; et tandis que la pensée s'enorgueillit de
- ses progrès, s'élance dans l'avenir, notre âme semble regretter une
- ancienne patrie dont le passé la rapproche.
-
- «Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils pas la
- simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils méprisaient cette contrée
- voluptueuse, et ses délices ne domptèrent que leurs ennemis. Voyez
- dans le lointain Capoue, elle a vaincu le guerrier dont l'âme
- inflexible résista plus longtemps à Rome que l'univers.
-
- «Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux: quand la force de
- l'âme servait seulement à mieux sentir la honte et la douleur, ils
- s'amollirent sans remords. A Bayes, on les a vus conquérir sur la mer
- un rivage pour leurs palais. Les monts furent creusés pour en arracher
- des colonnes; et les maîtres du monde, esclaves à leur tour,
- asservirent la nature pour se consoler d'être asservis.
-
- «Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte, qui s'offre à
- nos regards. Les triumvirs, sans respect pour la postérité, la
- dépouillèrent des pensées que ce grand homme aurait conçues. Le crime
- des triumvirs dure encore; c'est contre nous encore que leur forfait
- est commis.
-
- «Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion, plus
- malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il termina ses jours
- non loin de cette rive, et les ruines de son tombeau sont appelées _la
- Tour de la patrie_. Touchante allusion au souvenir dont sa grande âme
- fut occupée!
-
- «Marius s'est réfugié dans ces marais de Minturnes, près de la demeure
- de Scipion. Ainsi, dans tous les temps les nations ont persécuté leurs
- grands hommes; mais ils sont consolés par l'apothéose; et le ciel, où
- les Romains croyaient commander encore, reçoit parmi ses étoiles
- Romulus, Numa, César: astres nouveaux, qui confondent à nos regards
- les rayons de la gloire et la lumière céleste.
-
- «Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les crimes est ici.
- Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée, où la vieillesse a
- désarmé Tibère; où cette âme à la fois cruelle et voluptueuse,
- violente et fatiguée, s'ennuya même du crime, et voulut se plonger
- dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas
- encore assez dégradée.
-
- «Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de l'île de Caprée;
- il ne fut élevé qu'après la mort de Néron: l'assassin de sa mère
- proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps à Bayes, au milieu
- des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous
- nos yeux! Tibère et Néron se regardent.
-
- «Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, presque
- en naissant, aux crimes du vieux monde; les malheureux relégués sur
- ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin
- leur patrie, tâchaient de respirer ses parfums dans les airs, et
- quelquefois, après un long exil, un arrêt de mort leur apprenait que
- leurs ennemis du moins ne les avaient pas oubliés.
-
- «O terre! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de
- produire et des fruits et des fleurs! es-tu donc sans pitié pour
- l'homme, et sa poussière retourne-t-elle dans ton sein maternel sans
- le faire tressaillir?»
-
-Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait
-rassemblés jetaient à ses pieds des branches de myrte et de laurier. La
-lueur douce et pure de la lune embellissait son visage; le vent frais de
-la mer agitait ses cheveux pittoresquement: et la nature semblait se
-plaire à la parer. Corinne, cependant, fut tout à coup saisie par un
-attendrissement irrésistible: elle considéra ces lieux enchanteurs,
-cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n'y serait peut-être
-pas toujours, et des larmes coulèrent de ses yeux. Le peuple même, qui
-venait de l'applaudir avec tant de bruit, respectait son émotion, et
-tous attendaient en silence que ses paroles fissent partager ce qu'elle
-éprouvait. Elle préluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus
-son chant en octaves, elle s'abandonna dans ses vers à un mouvement non
-interrompu.
-
- «Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes, réclament aussi
- vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la
- veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil;
- Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même
- assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'Ile
- de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie.
-
- «Ainsi les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles
- avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses
- traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort;
- Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses
- cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier
- de son époux: et ces créatures infortunées, errant comme des ombres
- sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à
- l'autre rive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence,
- et demandent à la nature entière, à ce ciel étoilé comme à cette mer
- profonde, un son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront
- plus.
-
- «Amour, suprême puissance du coeur, mystérieux enthousiasme qui
- renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion!
- qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le
- secret de notre âme, et nous avait donné la vie du coeur, la vie
- céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isole une femme sur
- la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui
- nous entourent n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves
- délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras
- d'un héros!
-
- «Devant vous est Sorrente: là demeurait la soeur du Tasse, quand il
- vint en pèlerin demander à cette obscure amie un asile contre
- l'injustice des princes; ses longues douleurs avaient presque égaré sa
- raison; il ne lui restait plus que du génie; il ne lui restait que la
- connaissance des choses divines; toutes les images de la terre étaient
- troublées. Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne,
- parcourt l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour
- lui n'a plus d'écho, et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise
- d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez
- d'enthousiasme, assez d'espoir.
-
- «La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours croissante,
- la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poëtes dont
- l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont
- les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas
- ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits.
- Que voulaient dire les anciens quand ils parlaient de la destinée avec
- tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée sur les êtres vulgaires
- et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le
- cours habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se
- sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force
- involontaire précipite le génie dans le malheur, il entend le bruit
- des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir; il
- pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son
- âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir!
-
- «Sublime Créateur de cette belle nature, protége-nous! Nos élans sont
- sans force, nos espérances mensongères. Les passions exercent en nous
- une tyrannie tumultueuse qui ne nous laisse ni liberté ni repos.
- Peut-être ce que nous ferons demain décidera-t-il de notre sort;
- peut-être hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand
- notre esprit s'élève aux plus hautes pensées, nous sentons, comme au
- sommet des édifices élevés, un vertige qui confond tous les objets à
- nos regards; mais alors même la douleur, la terrible douleur, ne se
- perd point dans les nuages; elle les sillonne, elle les entr'ouvre. O
- mon Dieu! que veut-elle nous annoncer?...»
-
-A ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne; ses yeux
-se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si lord Nelvil ne s'était
-pas à l'instant trouvé près d'elle pour la soutenir.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Corinne revint à elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans son regard la
-plus touchante expression d'intérêt et d'inquiétude, lui rendit un peu
-de calme. Les Napolitains remarquaient avec étonnement la teinte sombre
-de la poésie de Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beauté de son
-langage; néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés
-par une disposition moins triste: car ils ne considéraient les
-beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme une manière de
-se distraire des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses
-terribles secrets. Mais les Anglais qui avaient entendu Corinne étaient
-pénétrés d'admiration pour elle.
-
-Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques exprimés
-avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, dont les traits
-animés et le regard plein de vie étaient destinés à peindre le bonheur;
-cette fille du soleil, atteinte par des peines secrètes, ressemblait à
-ces fleurs encore fraîches et brillantes, mais qu'un point noir, causé
-par une piqûre mortelle, menace d'une fin prochaine.
-
-Toute la société s'embarqua pour retourner à Naples; et la chaleur et le
-calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement le plaisir d'être
-sur la mer. Goethe a peint dans une délicieuse romance ce penchant que
-l'on éprouve pour les eaux au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve
-vante au pêcheur le charme de ses flots; elle l'invite à s'y rafraîchir,
-et, séduit par degrés, enfin il s'y précipite. Cette puissance magique
-de l'onde ressemble en quelque manière au regard du serpent qui attire
-en effrayant. La vague qui s'élève de loin et se grossit par degrés, et
-se hâte en approchant du rivage, semble correspondre avec un désir
-secret du coeur, qui commence doucement et devient irrésistible.
-
-Corinne était plus calme, les délices du beau temps rassuraient son âme;
-elle avait relevé les tresses de ses cheveux pour mieux sentir ce qu'il
-pouvait y avoir d'air autour d'elle; sa figure était ainsi plus
-charmante que jamais. Les instruments à vent, qui suivaient dans une
-autre barque, produisaient un effet enchanteur: ils étaient en harmonie
-avec la mer, les étoiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie;
-mais ils causaient une plus touchante émotion encore: ils étaient la
-voix du ciel au milieu de la nature. «Chère amie, dit Oswald à voix
-basse, chère amie de mon coeur, je n'oublierai jamais ce jour; en
-pourra-t-il jamais exister un plus heureux?» Et en prononçant ces
-paroles, ses yeux étaient remplis de larmes. L'un des agrément
-séducteurs d'Oswald, c'était cette émotion facile, et cependant
-contenue, qui mouillait souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs: son
-regard avait alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au
-milieu d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il était ébranlé par
-un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté, et lui donnait un
-noble charme. «Hélas! répondit Corinne, non, je n'espère plus un jour
-tel que celui-ci; qu'il soit béni du moins comme le dernier de ma vie,
-s'il n'est pas, s'il ne peut pas être l'aurore d'un bonheur durable.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le temps commençait à changer lorsqu'ils arrivèrent à Naples; le ciel
-s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonçait dans l'air agitait déjà
-fortement les vagues, comme si la tempête de la mer répondait du sein
-des flots à la tempête du ciel. Oswald avait devancé Corinne de quelques
-pas, parce qu'il voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire
-plus sûrement jusqu'à sa demeure. En passant sur le quai, il vit des
-lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut: «_Ah! le pauvre homme, il
-ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience: il périra._--Que
-dites-vous? s'écria lord Nelvil avec impétuosité; de qui
-parlez-vous?--_D'un pauvre vieillard_, répondirent-ils, _qui se baignait
-là-bas, non loin du môle, mais qui a été pris par l'orage, et n'a pas
-assez de force pour lutter contre les vagues et regagner le bord._» Le
-premier mouvement d'Oswald était de se jeter à l'eau; mais,
-réfléchissant à la frayeur qu'il causerait à Corinne lorsqu'elle
-approcherait, il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en
-promit le double à celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le
-vieillard. Les lazzaroni refusèrent en disant: _Nous avons trop peur, il
-y a trop de danger; cela ne se peut pas._ En ce moment le vieillard
-disparut sous les flots. Oswald n'hésita plus, et s'élança dans la mer,
-malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant
-heureusement contre elles, atteignit le vieillard, qui périssait un
-instant plus tard, le saisit et le ramena sur le bord. Mais le froid de
-l'eau, les efforts violents d'Oswald contre la mer agitée, lui firent
-tant de mal, qu'au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il
-tomba sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu'on
-devait croire qu'il n'existait plus.
-
-Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui venait
-d'arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et entendant crier:
-_Il est mort!_ elle allait s'éloigner, cédant à la terreur que lui
-inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un des Anglais qui
-l'accompagnaient fendre précipitamment la foule. Elle fit quelques pas
-pour le suivre; et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut
-l'habit d'Oswald, qu'il avait laissé sur le rivage en se jetant dans
-l'eau. Elle saisit cet habit avec un désespoir convulsif, croyant qu'il
-ne restait plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin
-lui-même, bien qu'il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé
-avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras avec ardeur,
-elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore les battements du coeur
-d'Oswald, qui se ranimait peut-être à l'approche de Corinne, «Il vit!
-s'écria-t-elle, il vit!» Et dans ce moment elle reprit une force, un
-courage qu'avaient à peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous
-les secours, elle-même sut les donner; elle soutenait la tête d'Oswald
-évanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgré la plus cruelle
-agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas un instant, et ses
-soins n'étaient pas interrompus par sa douleur. Oswald paraissait un peu
-mieux; cependant il n'avait point encore repris l'usage de ses sens.
-Corinne le fit transporter chez elle, et se mit à genoux à côté de lui,
-l'entoura de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un
-accent si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette voix.
-Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main.
-
-Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir les
-angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne connaissons
-l'infini que par la douleur; et dans toutes les jouissances de la vie,
-il n'est rien qui puisse compenser le désespoir de voir mourir ce qu'on
-aime.
-
-«Cruel! s'écria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?--Pardonnez, répondit
-Oswald d'une voix tremblante, pardonnez. Dans l'instant où je me suis
-cru près de périr, croyez-moi, chère amie, j'avais peur pour vous.»
-Admirable expression de l'amour partagé, de l'amour au plus heureux
-moment de la confiance mutuelle! Corinne, vivement émue par ces
-délicieuses paroles, ne put se les rappeler jusqu'à son dernier jour,
-sans un attendrissement qui, pour quelques instants, du moins, fait tout
-pardonner.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine, pour
-y retrouver le portrait de son père: il y était encore; mais l'eau
-l'avait tellement effacé qu'il était à peine reconnaissable. Oswald,
-amèrement affligé de cette perte, s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez
-donc jusqu'à son image!» Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de
-rétablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel
-fut son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta
-non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance encore
-qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement; oui, vous avez deviné
-ses traits et sa physionomie. C'est un miracle du ciel qui vous désigne
-à moi comme la compagne de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir
-de celui qui doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se
-jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau que mon
-père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint, le plus sacré, qui
-fut offert par la bonne foi la plus noble, accepté par le coeur le plus
-fidèle; je l'ôte de mon doigt pour le mettre au tien. Et dès cet instant
-je ne suis plus libre; tant que vous le conserverez, chère amie, je ne
-le suis plus. J'en prends l'engagement solennel, avant de savoir qui
-vous êtes; c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout
-appris. Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent
-être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort, et que vous
-en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être chargé de les
-réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi vos secrets, vous le
-devez à celui dont les promesses ont précédé votre confiance.
-
---Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante naît en vous
-d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper; vous
-croyez que j'ai deviné, par une inspiration du coeur, les traits de
-votre père; mais je dois vous apprendre que je l'ai vu lui-même
-plusieurs fois.--Vous avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment?
-dans quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?--Voilà votre
-anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, je dois déjà vous le
-rendre.--Non, reprit Oswald après un moment de silence, je jure de ne
-jamais être l'époux d'une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet
-anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme;
-des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est
-douloureuse.--Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger. Mais
-déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont changées.
-Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que l'horrible mot
-adieu...--Adieu! s'écria lord Nelvil, non, chère amie, ce n'est que sur
-mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet
-instant.» Corinne sortit, et, peu de minutes après, Thérésine entra dans
-la chambre d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse,
-l'écrit qu'on va lire.
-
-
-
-
-LIVRE QUATORZIÈME
-
-HISTOIRE DE CORINNE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-«Oswald, je vais commencer par l'aveu qui doit décider de ma vie. Si,
-après avoir lu, vous ne croyez pas possible de me pardonner, n'achevez
-point cette lettre, et rejetez-moi loin de vous; mais si, lorsque vous
-connaîtrez et le nom et le sort auxquels j'ai renoncé, tout n'est pas
-brisé entre nous, ce que vous apprendrez ensuite servira peut-être à
-m'excuser.
-
-«Lord Edgermond était mon père; je suis née en Italie de sa première
-femme, qui était Romaine, et Lucile Edgermond, qu'on vous destinait pour
-épouse, est ma soeur du côté paternel; elle est le fruit du second
-mariage de mon père avec une Anglaise.
-
-«Maintenant, écoutez-moi. Élevée en Italie, je perdis ma mère lorsque je
-n'avais encore que dix ans; mais, comme en mourant elle avait témoigné
-un extrême désir que mon éducation fût terminée avant que j'allasse en
-Angleterre, mon père me laissa chez une tante de ma mère, à Florence,
-jusqu'à l'âge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère même
-étaient formés, quand la mort de ma tante décida mon père à me rappeler
-près de lui. Il vivait dans une petite ville du Northumberland, qui ne
-peut, je crois, donner aucune idée de l'Angleterre; mais c'est tout ce
-que j'en ai connu pendant les six années que j'y ai passées. Ma mère,
-dès mon enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus vivre
-en Italie; et ma tante m'avait souvent répété que c'était la crainte de
-quitter son pays qui avait fait mourir ma mère de chagrin. Ma bonne
-tante se persuadait aussi qu'une catholique était damnée quand elle
-vivait dans un pays protestant; et bien que je ne partageasse pas cette
-crainte, cependant l'idée d'aller en Angleterre me causait beaucoup
-d'effroi.
-
-«Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable.
-
-«La femme qui était venue me chercher ne savait pas l'italien: j'en
-disais bien encore quelques mots à la dérobée avec ma pauvre Thérésine,
-qui avait consenti à me suivre, quoiqu'elle ne cessât de pleurer en
-s'éloignant de sa patrie; mais il fallut me déshabituer de ces sons
-harmonieux qui plaisent tant, même aux étrangers, et dont le charme
-était uni pour moi à tous les souvenirs de l'enfance; je m'avançai vers
-le Nord: sensation triste et sombre que j'éprouvais sans en concevoir
-bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je n'avais vu mon père
-quand j'arrivai chez lui. Je pus à peine le reconnaître: il me sembla
-que sa figure avait pris un caractère plus grave; cependant il me reçut
-avec un tendre intérêt, et me dit que je ressemblais beaucoup à ma mère.
-Ma petite soeur, qui avait alors trois ans, me fut amenée; c'était la
-figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que j'eusse
-jamais vus. Je la regardai avec étonnement, car nous n'avons presque pas
-de ces figures en Italie; mais dès ce moment elle m'intéressa beaucoup;
-je pris ce jour-là même de ses cheveux pour en faire un bracelet que
-j'ai toujours conservé depuis. Enfin, ma belle-mère parut; et
-l'impression qu'elle me fit, la première fois que je la vis, s'est
-constamment accrue et renouvelée pendant les six années que j'ai passées
-avec elle.
-
-«Lady Edgermond aimait exclusivement la province où elle était née, et
-mon père, qu'elle dominait, lui avait fait le sacrifice du séjour de
-Londres ou d'Édimbourg. C'était une personne froide, digne, silencieuse,
-dont les yeux étaient humides quand elle regardait sa fille, mais qui
-avait d'ailleurs quelque chose de si positif dans l'expression de sa
-physionomie et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui
-faire entendre ni une idée nouvelle, ni seulement une parole à laquelle
-son esprit ne fût pas accoutumé. Elle me reçut bien; mais j'aperçus
-facilement que toute ma manière la surprenait, et qu'elle se proposait
-de la changer, si elle le pouvait. L'on ne dit mot pendant le dîner,
-bien qu'on eût invité quelques personnes du voisinage: je m'ennuyais
-tellement de ce silence, qu'au milieu du repas j'essayai de parler un
-peu à un homme âgé qui était assis à côté de moi; et je citai dans la
-conversation des vers italiens, très-purs, très-délicats, mais dans
-lesquels il était question d'amour: ma belle-mère, qui savait un peu
-l'italien, me regarda, rougit, et donna le signal aux femmes, plus tôt
-qu'à l'ordinaire encore, de se retirer pour aller préparer le thé, et
-laisser les hommes seuls à table pendant le dessert. Je n'entendais rien
-à cet usage, qui surprend beaucoup en Italie, où l'on ne peut concevoir
-aucun agrément dans la société sans les femmes; et je crus un moment que
-ma belle-mère était si indignée contre moi, qu'elle ne voulait pas
-rester dans la chambre où j'étais. Cependant je me rassurai parce
-qu'elle me fit signe de la suivre, et ne m'adressa aucun reproche
-pendant les trois heures que nous passâmes dans le salon, attendant que
-les hommes vinssent nous rejoindre.
-
-«Ma belle-mère, à souper, me dit assez doucement qu'il n'était pas
-d'usage que les jeunes personnes parlassent, et que, surtout, elles ne
-devaient jamais se permettre de citer des vers où le mot d'amour était
-prononcé. «Miss Edgermond, ajouta-t-elle, vous devez tâcher d'oublier
-tout ce qui tient à l'Italie; c'est un pays qu'il serait à désirer que
-vous n'eussiez jamais connu.» Je passai la nuit à pleurer, mon coeur
-était oppressé de tristesse: le matin j'allai me promener; il faisait un
-brouillard affreux; je n'aperçus pas le soleil, qui du moins m'aurait
-rappelé ma patrie. Je rencontrai mon père, il vint à moi, et me dit: «Ma
-chère enfant, ce n'est pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre
-vocation parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous
-avez vous désennuieront dans la solitude; peut-être aurez-vous un mari
-qui s'en fera plaisir: mais, dans une petite ville comme celle-ci, tout
-ce qui attire l'attention excite l'envie, et vous ne trouveriez pas du
-tout à vous marier si l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à
-nos moeurs; ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes
-habitudes d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère douze ans
-en Italie, et le souvenir m'en est très-doux; j'étais jeune alors, et la
-nouveauté me plaisait; à présent je suis rentré dans ma case, et je m'en
-trouve bien: une vie régulière, même un peu monotone, fait passer le
-temps sans qu'en s'en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les
-usages du pays où l'on est établi, l'on en souffre toujours; car, dans
-une ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout se
-répète: il n'y a pas lieu à l'émulation, mais bien à la jalousie, et il
-vaut mieux supporter un peu d'ennui que de rencontrer toujours des
-visages surpris et malveillants, qui vous demanderaient à chaque instant
-raison de ce que vous faites.»
-
-«Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une idée de la peine
-que j'éprouvai pendant que mon père parlait ainsi. Je me le rappelais
-plein de grâce et de vivacité, tel que je l'avais vu dans mon enfance,
-et je le voyais courbé maintenant sous ce manteau de plomb que le Dante
-décrit dans l'enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux
-qui passent sous son joug; tout s'éloignait à mes regards,
-l'enthousiasme de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et mon âme
-me tourmentait comme une flamme inutile, qui me dévorait moi-même,
-n'ayant plus d'aliment au dehors. Comme je suis naturellement douce, ma
-belle-mère n'avait point à se plaindre de moi dans mes rapports avec
-elle; mon père encore moins, car je l'aimais tendrement, et c'était dans
-mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était
-résigné, mais il savait qu'il l'était; tandis que la plupart de nos
-gentilshommes campagnards, buvant, chassant, et dormant, croyaient mener
-la plus sage et la plus belle vie du monde.
-
-«Leur contentement me troublait à un tel point, que je me demandais si
-ce n'était pas moi dont la manière de penser était une folie, et si
-cette existence toute solide, qui échappe à la douleur comme à la
-pensée, au sentiment comme à la rêverie, ne valait pas beaucoup mieux
-que ma manière d'être; mais à quoi m'aurait servi cette triste
-conviction? à m'affliger de mes facultés comme d'un malheur, tandis
-qu'elles passaient en Italie pour un bienfait du ciel.
-
-«Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui ne manquaient
-pas d'esprit, mais elles l'étouffaient comme une lueur importune; et
-pour l'ordinaire, vers quarante ans, ce petit mouvement de leur tête
-s'était engourdi avec tout le reste. Mon père, vers la fin de l'automne,
-allait beaucoup à la chasse, et nous l'attendions quelquefois jusqu'à
-minuit. Pendant son absence, je restais dans ma chambre la plus grande
-partie de la journée pour cultiver mes talents, et ma belle-mère en
-avait de l'humeur. «A quoi bon tout cela? me disait-elle, en serez-vous
-plus heureuse?» Et ce mot me mettait au désespoir. Qu'est-ce donc que le
-bonheur, me disais-je, si ce n'est pas le développement de nos facultés?
-ne vaut-il pas autant se tuer physiquement que moralement? Et s'il faut
-étouffer mon esprit et mon âme, que sert de conserver le misérable reste
-de vie qui m'agite en vain? Mais je me gardais bien de parler ainsi à ma
-belle-mère. Je l'avais essayé une ou deux fois: elle m'avait répondu
-qu'une femme était faite pour soigner le ménage de son mari et la santé
-de ses enfants, que toutes les autres prétentions ne faisaient que du
-mal, et que le meilleur conseil qu'elle avait à me donner, c'était de
-les cacher si je les avais; et ce discours, tout commun qu'il était, me
-laissait absolument sans réponse: car l'émulation, l'enthousiasme, tous
-ces moteurs de l'âme et du génie, ont singulièrement besoin d'être
-encouragés, et se flétrissent comme les fleurs sous un ciel triste et
-glacé.
-
-«Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air très-moral, en
-condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le devoir, la plus noble
-destination de l'homme, peut être dénaturé comme toute autre idée, et
-devenir une arme offensive dont les esprits étroits, les gens médiocres,
-et contents de l'être, se servent pour imposer silence au talent, et se
-débarrasser de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. On
-dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des
-facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit est un tort qu'il
-faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent.
-Mais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des
-règles semblables? Les grandes pensées, les sentiments généreux ne
-sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter?
-Chaque femme, comme chaque homme, ne doit-elle pas se frayer une route
-d'après son caractère et ses talents? et faut-il imiter l'instinct des
-abeilles, dont les essaims se succèdent sans progrès et sans diversité?
-
-«Non, Oswald; pardonnez à l'orgueil de Corinne, mais je me croyais faite
-pour une autre destinée: je me sens aussi soumise à ce que j'aime que
-ces femmes dont j'étais entourée, et qui ne permettaient ni un jugement
-à leur esprit ni un désir à leur coeur: s'il vous plaisait de passer vos
-jours au fond de l'Écosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir
-auprès de vous; mais, loin d'abdiquer mon imagination, elle me servirait
-à mieux jouir de la nature; et plus l'empire de mon esprit serait
-étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur à vous en déclarer le
-maître.
-
-«Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées que de mes
-actions; il ne lui suffisait pas que je menasse la même vie qu'elle, il
-fallait encore que ce fût par les mêmes motifs, car elle voulait que les
-facultés qu'elle n'avait pas fussent considérées seulement comme une
-maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer, et le vent du nord
-se faisait sentir souvent dans notre château; je l'entendais siffler la
-nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le jour il
-favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le
-temps était humide et froid; je ne pouvais presque jamais sortir sans
-éprouver une sensation douloureuse: il y avait dans la nature quelque
-chose d'hostile, qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et
-sa douceur en Italie.
-
-«Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois,
-qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifice, ni musique, ni
-tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection
-d'ennuis tout à la fois divers et monotones.
-
-«La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de
-notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs.
-Représentez-vous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être
-assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner,
-avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes,
-les plus graves de la province; deux d'entre elles étaient des
-demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup
-moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre: _Ma chère,
-croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le
-thé?_--_Ma chère_, répondait l'autre, _je crois que ce serait trop tôt,
-car ces messieurs ne sont pas encore prêts à venir._--_Resteront-ils
-longtemps à table aujourd'hui?_ disait la troisième; _qu'en croyez-vous,
-ma chère?_--_Je ne sais pas_, répondait la quatrième; _il me semble que
-l'élection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se
-pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir._--_Non_, reprenait la
-cinquième; _je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui
-les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi
-prochain; je crois cependant que le dîner sera bientôt fini._--_Ah! je
-ne l'espère guère_, disait la sixième en soupirant, et le silence
-recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me
-paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y
-devenir.
-
-«Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait la question
-la plus insipide pour obtenir la réponse la plus froide, et l'ennui
-soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que l'on aurait
-pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait
-pas à tout supporter. Enfin, les _messieurs_ revenaient, et ce moment si
-attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des
-femmes: les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée,
-les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses
-de thé; et quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec
-leurs époux, prêts à recommencer le lendemain une vie qui ne différait
-de celle de la veille que par la date de l'almanach, et par la trace des
-années qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si
-elles eussent vécu pendant ce temps.
-
-«Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu échapper au froid
-mortel dont j'étais entourée; car il ne faut pas se le cacher, il y a
-deux côtés à toutes les manières de voir: on peut vanter l'enthousiasme,
-on peut le blâmer; le mouvement et le repos, la variété et la monotonie,
-sont susceptibles d'être attaqués et défendus par divers arguments; on
-peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à dire de la
-mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas vrai qu'on puisse
-tout simplement mépriser ce que disent les gens médiocres; ils pénètrent
-malgré vous dans le fond de votre pensée, ils vous attendent dans les
-moments où la supériorité vous a causé des chagrins, pour vous dire un
-_eh bien_ tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est
-cependant le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on ne
-peut supporter l'envie que dans le pays où cette envie même est excitée
-par l'admiration qu'inspirent les talents; mais quel plus grand malheur
-que de vivre là où la supériorité ferait naître la jalousie, et point
-l'enthousiasme; là où l'on serait haï comme une puissance, en étant
-moins fort qu'un être obscur! Telle était ma situation dans cet étroit
-séjour; je n'y faisais qu'un bruit importun à presque tout le monde, et
-je ne pouvais, comme à Londres ou à Édimbourg, rencontrer ces hommes
-supérieurs qui savent tout juger et tout connaître, et qui, sentant le
-besoin des plaisirs inépuisables de l'esprit et de la conversation,
-auraient trouvé quelque charme dans l'entretien d'une étrangère, quand
-même elle ne se serait pas en tout conformée aux sévères usages du pays.
-
-«Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma
-belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni à une idée ni à un
-sentiment; l'on ne se permettait pas même des gestes en parlant; on
-voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les
-couleurs les plus vives, et la plus parfaite immobilité: singulier
-contraste entre la nature et la société! Tous les âges avaient des
-plaisirs semblables: l'on prenait le thé, l'on jouait au whist, et les
-femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant
-toujours à la même place: le temps était bien sûr de ne pas les manquer,
-il savait où les prendre.
-
-«Il y a dans les plus petites villes d'Italie un théâtre, de la musique,
-des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme pour la poésie et les arts,
-un beau soleil; enfin on y sent qu'on vit; mais je l'oubliais tout à
-fait dans la province que j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble,
-envoyer à ma place une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique,
-elle aurait très-bien rempli mon emploi dans la société. Comme il y a
-partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui honorent
-l'humanité, les hommes, dans quelque retraite qu'ils vivent, ont
-toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir; mais l'existence
-des femmes, dans le coin isolé de la terre que j'habitais, était bien
-insipide. Il y en avait quelques-unes qui, par la nature et la
-réflexion, avaient développé leur esprit, et j'avais découvert quelques
-accents, quelques regards, quelques mots dits à voix basse, qui
-sortaient de la ligne commune; mais la petite opinion du petit pays,
-toute-puissante dans son petit cercle, étouffait entièrement ces germes:
-on aurait eu l'air d'une mauvaise tête, d'une femme de vertu douteuse,
-si l'on s'était livré à parler, à se montrer de quelque manière; et ce
-qui était pis que tous les inconvénients, il n'y avait aucun avantage.
-
-«D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie: je leur proposai
-de lire des vers, de faire de la musique. Une fois, le jour était pris
-pour cela; mais tout à coup une femme se rappela qu'il y avait trois
-semaines qu'elle était invitée à souper chez sa tante; une autre,
-qu'elle était en deuil d'une vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue,
-et qui était morte depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans
-son ménage il y avait des arrangements domestiques à prendre: tout cela
-était très-raisonnable; mais ce qui était toujours sacrifié, c'étaient
-les plaisirs de l'imagination et de l'esprit, et j'entendais si souvent
-dire: _Cela ne se peut pas_, que, parmi tant de négations, ne pas vivre
-m'eût encore semblé la meilleure de toutes.
-
-«Moi-même, après m'être débattue quelque temps, j'avais renoncé à mes
-vaines tentatives, non que mon père me les interdît, il avait même
-engagé ma belle-mère à ne pas me tourmenter à cet égard; mais les
-insinuations, mais les regards à la dérobée, pendant que je parlais,
-mille petites peines, semblables aux liens dont les pygmées entouraient
-Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais
-par faire comme les autres en apparence, mais avec cette différence que
-je mourais d'ennui, d'impatience et de dégoût au fond du coeur. J'avais
-déjà passé ainsi quatre années les plus fastidieuses du monde; et ce qui
-m'affligeait davantage encore, je sentais mon talent se refroidir; mon
-esprit se remplissait, malgré moi, de petitesses: car, dans une société
-où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les sciences, la
-littérature, les tableaux et la musique, où l'imagination enfin n'occupe
-personne, ce sont les petits faits, les critiques minutieuses, qui font
-nécessairement le sujet des entretiens; et les esprits étrangers à
-l'activité comme à la méditation ont quelque chose d'étroit, de
-susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la société tout à
-la fois pénibles et fades.
-
-«Il n'y a là de jouissance que dans une certaine régularité méthodique,
-qui convient à ceux dont le désir est d'effacer toutes les supériorités,
-pour mettre le monde à leur niveau; mais cette uniformité est une
-douleur habituelle pour les caractères appelés à une destinée qui leur
-soit propre. Le sentiment amer de la malveillance, que j'excitais malgré
-moi, se joignait à l'oppression causée par le vide, qui m'empêchait de
-respirer. C'est en vain qu'on se dit: Tel homme n'est pas digne de me
-juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre; le visage humain
-exerce un grand pouvoir sur le coeur humain; et quand vous lisez sur ce
-visage une désapprobation secrète, elle vous inquiète toujours, en dépit
-de vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours par
-vous cacher le reste du monde: le plus petit objet placé devant votre
-oeil vous intercepte le soleil; il en est de même aussi de la société
-dans laquelle on vit: ni l'Europe, ni la postérité ne pourraient rendre
-insensible aux tracasseries de la maison voisine; et qui veut être
-heureux et développer son génie doit, avant tout, bien choisir
-l'atmosphère dont il s'entoure immédiatement.
-
-
-CHAPITRE II
-
-«Je n'avais d'autre amusement que l'éducation de ma petite soeur; ma
-belle-mère ne voulait pas qu'elle sût la musique, mais elle m'avait
-permis de lui apprendre l'italien et le dessin; et je suis persuadée
-qu'elle se souvient encore de l'un et de l'autre, car je lui dois la
-justice qu'elle montrait alors beaucoup d'intelligence. Oswald! Oswald!
-si c'est pour votre bonheur que je me suis donné tant de soins, je m'en
-applaudis encore, je m'en applaudirais dans le tombeau.
-
-«J'avais près de vingt ans; mon père voulait me marier, et c'est ici que
-toute la fatalité de mon sort va se déployer. Mon père était l'intime
-ami du vôtre; et c'est à vous, Oswald, à vous qu'il pensa pour mon
-époux. Si nous nous étions connus alors, et si vous m'aviez aimée, notre
-sort à tous les deux eût été sans nuage. J'avais entendu parler de vous
-avec un tel éloge, que, soit pressentiment, soit orgueil, je fus
-extrêmement flattée par l'espoir de vous épouser. Vous étiez trop jeune
-pour moi, puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous; mais votre
-esprit, votre goût pour l'étude devançaient, dit-on, votre âge; et je me
-faisais une idée si douce de la vie passée avec un caractère tel qu'on
-peignait le vôtre, que cet espoir effaçait entièrement mes préventions
-contre la manière d'exister des femmes en Angleterre. Je savais
-d'ailleurs que vous vouliez vous établir à Édimbourg ou à Londres, et
-j'étais sûre de trouver dans chacune de ces deux villes la société la
-plus distinguée. Je me disais alors ce que je crois encore à présent,
-c'est que tout le malheur de ma situation venait de vivre dans une
-petite ville, reléguée au fond d'une province du Nord. Les grandes
-villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la règle commune,
-quand c'est en société qu'elles veulent vivre; comme la vie y est
-variée, la nouveauté y plaît; mais, dans les lieux où l'on a pris une
-assez douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas à s'amuser une
-fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours.
-
-«Je me plais à le répéter, Oswald, quoique je ne vous eusse jamais vu,
-j'attendais avec une véritable anxiété votre père, qui devait venir
-passer huit jours chez le mien; et ce sentiment était alors trop peu
-motivé pour qu'il ne fût pas un avant-coureur de ma destinée. Quand lord
-Nelvil arriva, je désirai de lui plaire; je le désirai peut-être trop,
-et je fis, pour y réussir, infiniment plus de frais qu'il n'en fallait:
-je lui montrai tous mes talents; je chantai, je dansai, j'improvisai
-pour lui; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-être trop vif en
-brisant ses chaînes. Depuis sept ans, l'expérience m'a calmée; j'ai
-moins d'empressement à me montrer; je suis plus accoutumée à moi; je
-sais mieux attendre; j'ai peut-être moins de confiance dans la bonne
-disposition des autres, mais aussi moins d'ardeur pour leurs
-applaudissements; enfin, il est possible qu'alors il y eût en moi
-quelque chose d'étrange. On a tant de feu, tant d'imprudence dans la
-première jeunesse! on se jette en avant de la vie avec tant de vivacité!
-L'esprit, quelque distingué qu'il soit, ne supplée jamais au temps; et,
-bien qu'avec cet esprit on sache parler sur les hommes comme si on les
-connaissait, on n'agit point en conséquence de ses propres aperçus; on a
-je ne sais quelle fièvre dans les idées, qui ne nous permet pas de
-conformer notre conduite à nos propres raisonnements.
-
-«Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus à lord Nelvil une
-personne trop vive; car, après avoir passé huit jours chez mon père, et
-s'être montré cependant très-aimable pour moi, il nous quitta et écrivit
-à mon père que, toute réflexion faite, il trouvait son fils trop jeune
-pour conclure le mariage dont il avait été question. Oswald, quelle
-importance attacherez-vous à cet aveu? Je pouvais vous dissimuler cette
-circonstance de ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il possible
-cependant qu'elle vous parût ma condamnation? Je suis, je le sais,
-améliorée depuis sept années; et votre père aurait-il vu sans émotion ma
-tendresse et mon enthousiasme pour vous? Oswald, il vous aimait; nous
-nous serions entendus.
-
-«Ma belle-mère forma le projet de me marier au fils de son frère aîné,
-qui possédait une terre dans notre voisinage: c'était un homme de trente
-ans, riche, d'une belle figure, d'une naissance illustre et d'un
-caractère fort honnête, mais si parfaitement convaincu de l'autorité
-d'un mari sur sa femme, et de la destination soumise et domestique de
-cette femme, qu'un doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on
-avait mis en question l'honneur ou la probité. M. Maclinson (c'était son
-nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu'on disait dans la ville de
-mon esprit et de mon caractère singulier ne l'inquiétait pas le moins du
-monde; il y avait tant d'ordre dans sa maison, tout s'y faisait si
-régulièrement à la même heure et de la même manière, qu'il était
-impossible à personne d'y rien changer. Les deux vieilles tantes qui
-dirigeaient le ménage, les domestiques, les chevaux même, n'auraient pas
-su faire une seule chose différente de la veille; et les meubles, qui
-assistaient à ce genre de vie depuis trois générations, se seraient, je
-crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose de nouveau leur était
-apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrivée
-dans ce lieu; le poids des habitudes y était si fort, que la petite
-liberté que je me serais donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure
-par semaine, mais n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence.
-
-«C'était un homme bon, incapable de faire de la peine; mais si cependant
-je lui avais parlé des chagrins sans nombre qui peuvent tourmenter une
-âme active et sensible, il m'aurait considérée comme une personne
-vaporeuse, et m'aurait simplement conseillé de monter à cheval et de
-prendre l'air: il désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se
-doutait pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui
-plaisais sans qu'il me comprît. S'il avait eu seulement l'idée de ce que
-c'était qu'une femme distinguée, et des avantages et des inconvénients
-qu'elle peut avoir, il eût craint de ne pas être assez aimable à mes
-yeux; mais ce genre d'inquiétude n'entrait pas même dans sa tête. Jugez
-de ma répugnance pour un tel mariage! Je le refusai décidément. Mon père
-me soutint; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre moi: pour
-moi, c'était une personne despotique au fond de l'âme, bien que sa
-timidité l'empêchât souvent d'exprimer sa volonté: quand on ne la
-devinait pas, elle en avait de l'humeur; et quand on lui résistait après
-qu'elle avait fait l'effort de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant
-moins qu'il lui en avait plus coûté pour sortir de sa réserve
-accoutumée.
-
-«Toute la ville me blâma de la manière la plus prononcée. Une union
-aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un homme si estimable,
-un nom si considéré! tel était le cri général. J'essayai d'expliquer
-pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas, j'y perdis ma
-peine. Quelquefois je me faisais comprendre quand je parlais; mais dès
-que j'étais partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace; car les
-idées habituelles rentraient aussitôt dans les têtes de mes auditeurs,
-et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes connaissances
-que j'avais un moment écartées.
-
-«Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien qu'elle se fût
-conformée en tout extérieurement à la vie commune, me prit à part un
-jour que j'avais parlé avec encore plus de vivacité qu'à l'ordinaire, et
-me dit ces paroles, qui me firent une impression profonde: «Vous vous
-donnez beaucoup de peine, ma chère, pour un résultat impossible; vous ne
-changerez pas la nature des choses: une petite ville du Nord, sans
-rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts ni pour les
-lettres, ne peut être autrement qu'elle n'est; si vous devez vivre ici,
-soumettez-vous; allez-vous-en, si vous le pouvez: il n'y a que ces deux
-partis à prendre.» Ce raisonnement n'était que trop évident; je me
-sentis pour cette femme une considération que je n'avais pas pour
-moi-même; car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su
-se résigner à la destinée que je ne pouvais supporter, et, tout en
-aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait mieux la force
-des choses et l'obstination des hommes. Je cherchai beaucoup à la voir;
-mais ce fut en vain: son esprit sortait du cercle, mais sa vie y était
-enfermée, et je crois même qu'elle craignait un peu de réveiller par nos
-entretiens sa supériorité naturelle: qu'en aurait-elle fait?
-
-
-CHAPITRE III
-
-«J'aurais cependant passé toute ma vie dans la déplorable situation où
-je me trouvais, si j'avais conservé mon père; mais un accident subit me
-l'enleva: je perdis avec lui mon protecteur, mon ami, le seul qui
-m'entendît encore dans ce désert peuplé; et mon désespoir fut tel, que
-je n'eus plus la force de résister à mes impressions. J'avais vingt ans
-quand il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation
-que ma belle-mère, une personne avec laquelle, depuis cinq ans que nous
-vivions ensemble, je n'étais pas plus liée que le premier jour. Elle se
-mit à me reparler de M. Maclinson; et, quoiqu'elle n'eût pas le droit de
-me commander de l'épouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me
-déclarait assez nettement qu'elle ne favoriserait aucun autre mariage.
-Ce n'était pas qu'elle aimât beaucoup M. Maclinson, quoiqu'il fût son
-propre parent; mais elle me trouvait dédaigneuse de le refuser, et elle
-faisait cause commune avec lui plutôt pour la défense de la médiocrité
-que par amour-propre de famille.
-
-«Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me sentais saisie
-par la maladie du pays, la plus inquiète douleur qui puisse s'emparer de
-l'âme. L'exil est quelquefois, pour les caractères vifs et sensibles, un
-supplice beaucoup plus cruel que la mort: l'imagination prend en
-déplaisance tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la
-langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail; il y a une peine
-pour chaque moment, comme pour chaque situation; car la patrie nous
-donne mille plaisirs habituels que nous ne connaissons pas nous-mêmes,
-avant de les avoir perdus:
-
- _. . . . . . La favella, i costumi,
- L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi[14]!_
-
-C'est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux où l'on a passé
-son enfance: les souvenirs de cet âge, par un charme particulier,
-rajeunissent le coeur, et cependant adoucissent l'idée de la mort. La
-tombe rapprochée du berceau semble placer sous le même ombrage toute une
-vie; tandis que les années passées sur un sol étranger sont comme des
-branches sans racine. La génération qui vous précède ne vous a pas vu
-naître; elle n'est pas pour vous la génération des pères, la génération
-protectrice; mille intérêts qui vous sont communs avec vos compatriotes
-ne sont plus entendus par les étrangers; il faut tout expliquer, tout
-commenter, tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette
-effusion de pensées, qui commence à l'instant où l'on retrouve ses
-concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans émotion les expressions
-bienveillantes de mon pays. _Cara, carissima_, disais-je quelquefois en
-me promenant toute seule, pour m'imiter à moi-même l'accueil si amical
-des Italiens et des Italiennes; je comparais cet accueil à celui que je
-recevais.
-
- [14] La langue, les moeurs, l'air, les arbres, la terre, les murs, les
- pierres!
-
- MÉTASTASE.
-
-«Chaque jour j'errais dans la compagne, où j'avais coutume d'entendre le
-soir, en Italie, des airs harmonieux chantés avec des voix si justes; et
-les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si
-beau, l'air si suave de mon pays, était remplacé par des brouillards;
-les fruits mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs
-croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre; les
-sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un noir vêtement:
-un édifice antique, un tableau seulement, un beau tableau, aurait relevé
-mon âme; mais je l'aurais vainement cherché à trente milles à la ronde.
-Tout était terne, tout était morne autour de moi, et ce qu'il y avait
-d'habitations et d'habitants servait seulement à priver la solitude de
-cette horreur poétique qui cause à l'âme un frissonnement assez doux. Il
-y avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour de
-nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: _Vous devez être
-contente, il ne vous manque rien._ Stupide jugement porté sur
-l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la
-souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de
-nous-mêmes!
-
-«A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession de la
-fortune de ma mère et de celle que mon père m'avait laissée. Une fois
-alors, dans mes rêveries solitaires, il me vint dans l'idée, puisque
-j'étais orpheline et majeure, de retourner en Italie pour y mener une
-vie indépendante, tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il
-entra dans ma pensée, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conçus pas
-la possibilité d'une objection. Cependant, quand ma fièvre d'espérance
-fut un peu calmée, j'eus peur de cette résolution irréparable; et, me
-représentant ce qu'en penseraient tous ceux que je connaissais, le
-projet que j'avais d'abord trouvé si facile me sembla tout à fait
-impraticable; mais néanmoins l'image de cette vie, au milieu de tous les
-souvenirs de l'antiquité, de la peinture, de la musique, s'était offerte
-à moi avec tant de détails et de charmes, que j'avais pris un nouveau
-dégoût pour mon ennuyeuse existence.
-
-«Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'était accru par l'étude
-suivie que j'avais faite de la littérature anglaise; la manière profonde
-de penser et de sentir qui caractérise vos poëtes avait fortifié mon
-esprit et mon âme, sans que j'eusse rien perdu de l'imagination vive qui
-semble n'appartenir qu'aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me
-croire destinée à des avantages particuliers par la réunion des
-circonstances rares qui m'avaient donné une double éducation, et, si je
-puis m'exprimer ainsi, deux nationalités différentes. Je me souvenais de
-l'approbation qu'un petit nombre de bons juges avaient accordée, dans
-Florence, à mes premiers essais en poésie. Je m'exaltais sur les
-nouveaux succès que je pouvais obtenir; enfin j'espérais beaucoup de
-moi: n'est-ce pas la première et la plus noble illusion de la jeunesse?
-
-«Il me semblait que j'entrerais en possession de l'univers le jour où je
-ne sentirais plus le souffle desséchant de la médiocrité malveillante;
-mais quand il fallait prendre la résolution de partir, de m'échapper
-secrètement, je me sentais arrêtée par l'opinion, qui m'imposait
-beaucoup plus en Angleterre qu'en Italie; car, bien que je n'aimasse pas
-la petite ville que j'habitais, je respectais l'ensemble du pays dont
-elle faisait partie. Si ma belle-mère avait daigné me conduire à Londres
-ou à Édimbourg, si elle avait songé à me marier avec un homme qui eût
-assez d'esprit pour faire cas du mien, je n'aurais jamais renoncé ni à
-mon nom ni à mon existence, même pour retourner dans mon ancienne
-patrie. Enfin, quelque dure que fût pour moi la domination de ma
-belle-mère, je n'aurais peut-être jamais eu la force de changer de
-situation, sans une multitude de circonstances qui se réunirent comme
-pour décider mon esprit incertain.
-
-«J'avais près de moi la femme de chambre italienne que vous connaissez,
-Thérésine; elle est Toscane; et, bien que son esprit n'ait point été
-cultivé, elle se sert de ces expressions nobles et harmonieuses qui
-donnent tant de grâce aux moindres discours de notre peuple. C'était
-avec elle seulement que je parlais ma langue, et ce lien m'attachait à
-elle. Je la voyais souvent triste, et je n'osais lui en demander la
-cause, me doutant qu'elle regrettait, comme moi, notre pays, et
-craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments s'ils
-étaient excités par les sentiments d'une autre. Il y a des peines qui
-s'adoucissent en les communiquant; mais les maladies de l'imagination
-s'augmentent quand on les confie; elles s'augmentent surtout quand on
-aperçoit dans un autre une douleur semblable à la sienne. Le mal qu'on
-souffre paraît alors invincible, et l'on n'essaye plus de le combattre.
-Ma pauvre Thérésine tomba tout à coup sérieusement malade, et,
-l'entendant gémir nuit et jour, je me déterminai à lui demander enfin le
-sujet de ses chagrins. Quel fut mon étonnement de l'entendre me dire
-presque tout ce que j'avais senti! Elle n'avait pas si bien réfléchi que
-moi sur la cause de ses peines; elle s'en prenait davantage à des
-circonstances locales, à des personnes en particulier; mais la tristesse
-de la nature, l'insipidité de la ville où nous demeurions, la froideur
-de ses habitants, la contrainte de leurs usages, elle sentait tout, sans
-pouvoir s'en rendre raison, et s'écriait sans cesse: «O mon pays! ne
-vous reverrai-je donc jamais?» Et puis elle ajoutait cependant qu'elle
-ne voulait pas me quitter, et, avec une amertume qui me déchirait le
-coeur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement pour
-moi son beau ciel d'Italie et le plaisir d'entendre sa langue
-maternelle.
-
-«Rien ne fit plus d'effet sur mon esprit que ce reflet de mes propres
-impressions dans une personne toute commune, mais qui avait conservé le
-caractère et les goûts italiens dans leur vivacité naturelle, et je lui
-promis qu'elle reverrait l'Italie. «Avec vous?» répondit-elle. Je gardai
-le silence. Alors elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle ne
-s'éloignerait jamais de moi; mais elle paraissait prête à mourir à mes
-yeux en prononçant ces paroles. Enfin il m'échappa de lui dire que j'y
-retournerais aussi; et ce mot, qui n'avait eu pour but que de la calmer,
-devint plus solennel par la joie inexprimable qu'il lui causa et la
-confiance qu'elle y prit. Depuis ce jour, sans en rien dire, elle se lia
-avec quelques négociants de la ville, et m'annonçait exactement quand un
-vaisseau partait du port voisin pour Gênes ou Livourne: je l'écoutais,
-et je ne répondais rien; elle imitait aussi mon silence, mais ses yeux
-se remplissaient de larmes. Ma santé souffrait tous les jours davantage
-du climat et de mes peines intérieures; mon esprit a besoin de mouvement
-et de gaieté; je vous l'ai dit souvent, la douleur me tuerait; il y a
-trop de lutte en moi contre elle; il faut lui céder pour n'en pas
-mourir.
-
-«Je revenais donc fréquemment à l'idée qui m'occupait depuis la mort de
-mon père; mais j'aimais beaucoup Lucile, qui avait alors neuf ans, et
-que je soignais depuis six comme sa seconde mère: un jour, je pensai
-que, si je partais ainsi secrètement, je ferais un tel tort à ma
-réputation, que le nom de ma soeur en souffrirait; et cette crainte me
-fit renoncer pour un temps à mes projets. Cependant, un soir que j'étais
-plus affectée que jamais des chagrins que j'éprouvais, et dans mes
-rapports avec ma belle-mère, et dans mes rapports avec la société, je me
-trouvai seule à souper avec lady Edgermond; et, après une heure de
-silence, il me prit tout à coup un tel ennui de son imperturbable
-froideur, que je commençai la conversation en me plaignant de la vie que
-je menais: plus, d'abord, pour la forcer à parler que pour l'amener à
-aucun résultat qui pût me concerner; mais, en m'animant, je supposai
-tout à coup la possibilité, dans une situation semblable à la mienne, de
-quitter pour toujours l'Angleterre. Ma belle-mère n'en fut pas troublée;
-et, avec un sang-froid et une sécheresse que je n'oublierai de ma vie,
-elle me dit: «Vous avez vingt et un an, miss Edgermond; ainsi la fortune
-de votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous. Vous
-êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le voudrez; mais, si
-vous prenez un parti qui vous déshonore dans l'opinion, vous devez à
-votre famille de changer de nom et de vous faire passer pour morte.» Je
-me levai, à ces paroles, avec impétuosité, et je sortis sans répondre.
-
-«Cette dureté dédaigneuse m'inspira la plus vive indignation, et, pour
-un moment, un désir de vengeance tout à fait étranger à mon caractère
-s'empara de moi. Ces mouvements se calmèrent; mais la conviction que
-personne ne s'intéressait à mon bonheur rompit les liens qui
-m'attachaient encore à la maison où j'avais vu mon père. Certainement
-lady Edgermond ne me plaisait pas, mais je n'avais pas pour elle
-l'indifférence qu'elle me témoignait; j'étais touchée de sa tendresse
-pour sa fille; je croyais l'avoir intéressée par les soins que je
-donnais à cette enfant, et peut-être, au contraire, ces soins mêmes
-avaient-ils excité sa jalousie; car plus elle s'était imposé de
-sacrifices sur tous les points, plus elle était passionnée dans la seule
-affection qu'elle se fût permise. Tout ce qu'il y a dans le coeur humain
-de vif et d'ardent, maîtrisé par sa raison sous tous les autres
-rapports, se retrouvait dans son caractère quand il s'agissait de sa
-fille.
-
-«Au milieu du ressentiment qu'avait excité dans mon coeur mon entretien
-avec lady Edgermond, Thérésine vint me dire, avec une émotion extrême,
-qu'un bâtiment, arrivé de Livourne même, était entré dans le port, dont
-nous n'étions éloignées que de quelques lieues, et qu'il y avait sur ce
-bâtiment des négociants qu'elle connaissait, et qui étaient les plus
-honnêtes gens du monde. «Ils sont tous Italiens, me dit-elle en
-pleurant, ils ne parlent qu'italien. Dans huit jours ils se rembarquent,
-et vont directement en Italie; et si madame était décidée...--Retournez
-avec eux, ma bonne Thérésine, lui répondis-je.--Non, madame,
-s'écria-t-elle; j'aime mieux mourir ici!» Et elle sortit de ma chambre,
-où je restai, réfléchissant à mes devoirs envers ma belle-mère. Il me
-paraissait clair qu'elle désirait ne plus m'avoir auprès d'elle: mon
-influence sur Lucile lui déplaisait; elle craignait que la réputation
-que j'avais autour de moi d'être une personne extraordinaire ne nuisît
-un jour à l'établissement de sa fille; enfin elle m'avait dit le secret
-de son coeur en m'indiquant le désir que je me fisse passer pour morte;
-et ce conseil amer, qui m'avait d'abord tant révoltée, me parut, à la
-réflexion, assez raisonnable.
-
-«Oui, sans doute, m'écriai-je, passons pour morte dans ces lieux, où mon
-existence n'est qu'un sommeil agité. Je revivrai avec la nature, avec le
-soleil, avec les beaux-arts; et les froides lettres qui composent mon
-nom, inscrites sur un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma
-place dans ce séjour sans vie.» Ces élans de mon âme vers la liberté ne
-me donnèrent point encore cependant la force d'une résolution décisive.
-Il y a des moments où l'on se croit la puissance de ce qu'on désire, et
-d'autres où l'ordre habituel des choses paraît devoir l'emporter sur
-tous les sentiments de l'âme. J'étais dans cette indécision, qui pouvait
-durer toujours, puisque rien au dehors de moi ne m'obligeait à prendre
-un parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec ma
-belle-mère, j'entendis, vers le soir, sous mes fenêtres, des chanteurs
-italiens qui étaient venus sur le bâtiment de Livourne, et que Thérésine
-avait attirés pour me causer une agréable surprise. Je ne puis exprimer
-l'émotion que je ressentis; un déluge de pleurs couvrit mon visage, tous
-mes souvenirs se ranimèrent: rien ne retrace le passé comme la musique;
-elle fait plus que le retracer; il apparaît, quand elle l'évoque,
-semblable aux ombres de ceux qui nous sont chers, revêtu d'un voile
-mystérieux et mélancolique. Les musiciens chantèrent ces délicieuses
-paroles de Monti, qu'il a composées dans son exil:
-
- _Bella Italia, amate sponde,
- Pur vi torno à riveder.
- Trema in petto e si confonde
- L'alma oppressa dal piacer[15]._
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- [15] Belle Italie! bords chéris! je vais donc vous revoir encore; mon
- âme tremble et succombe à l'excès de ce plaisir.
-
-«J'étais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie tout ce que
-l'amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets; je n'étais plus
-maîtresse de moi-même, toute mon âme était entraînée vers ma patrie:
-j'avais besoin de la voir, de la respirer, de l'entendre; chaque
-battement de mon coeur était un appel à mon beau séjour, à ma riante
-contrée! Si la vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne
-soulèveraient pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que je
-n'en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls et reprendre
-possession de mon imagination, de mon génie, de la nature! Au moment de
-cette exaltation causée par la musique, j'étais loin encore de prendre
-aucun parti, car mes sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune
-idée fixe, lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces
-chants, parce qu'il était scandaleux d'entendre de la musique le
-dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain; il y
-avait six ans que je n'avais joui d'un semblable plaisir. Ma belle-mère
-ne m'écouta pas; et, me disant qu'il fallait avant tout respecter les
-convenances du pays où l'on vivait, elle s'approcha de la fenêtre, et
-commanda à ses gens d'éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent,
-et me répétaient de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait
-le coeur.
-
-«La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau devait
-s'éloigner le lendemain; Thérésine, à tout hasard, et sans m'en avertir,
-avait tout préparé pour mon départ. Lucile était depuis huit jours chez
-une parente de sa mère. Les cendres de mon père ne reposaient pas dans
-la maison de campagne que nous habitions; il avait ordonné que son
-tombeau fût élevé dans la terre qu'il avait en Écosse. Enfin je partis
-sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une lettre qui lui
-apprenait ma résolution. Je partis dans un de ces moments où l'on se
-livre à la destinée, où tout paraît meilleur que la servitude, le dégoût
-et l'insipidité; où la jeunesse inconsidérée se fie à l'avenir, et le
-voit dans les cieux comme une étoile brillante qui lui promet un heureux
-sort.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-«Des pensées plus inquiètes s'emparèrent de moi quand je perdis de vue
-les côtes d'Angleterre; mais comme je n'y avais pas laissé d'attachement
-vif, je fus bientôt consolée, en arrivant à Livourne, par tout le charme
-de l'Italie. Je ne dis à personne mon véritable nom, comme je l'avais
-promis à ma belle-mère; je pris seulement celui de Corinne, que
-l'histoire d'une femme grecque, amie de Pindare et poëte, m'avait fait
-aimer. Ma figure, en se développant, avait tellement changé, que j'étais
-sûre de n'être pas reconnue; j'avais vécu assez solitaire à Florence, et
-je devais compter sur ce qui m'est arrivé, c'est que personne à Rome n'a
-su qui j'étais. Ma belle-mère me manda qu'elle avait répandu le bruit
-que les médecins m'avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma
-santé, et que j'étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait
-d'ailleurs aucune réflexion. Elle me fit passer avec une très-grande
-exactitude toute ma fortune, qui est assez considérable; mais elle ne
-m'a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés depuis ce moment jusqu'à celui
-où je vous ai vu; cinq ans pendant lesquels j'ai goûté assez de bonheur.
-Je suis venue m'établir à Rome; ma réputation s'est accrue; les
-beaux-arts et la littérature m'ont encore donné plus de jouissances
-solitaires qu'ils ne m'ont valu de succès, et je n'ai pas connu, jusqu'à
-vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer; mon imagination
-colorait et décolorait quelquefois mes illusions sans me causer de vives
-peines; je n'avais point encore été saisie par une affection qui pût me
-dominer. L'admiration, le respect, l'amour, n'enchaînaient point toutes
-les facultés de mon âme; je concevais, même en aimant, plus de qualités
-et plus de charmes que je n'en ai rencontré; enfin, je restais
-supérieure à mes propres impressions, au lieu d'être entièrement
-subjuguée par elles.
-
-«N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion
-pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé successivement ma vie avant de
-vous connaître: il faudrait faire violence à ma conviction intime pour
-me persuader maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en
-éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai seulement ce
-que vous avez appris déjà par mes amis: c'est que mon existence
-indépendante me plaisait tellement, qu'après de longues irrésolutions et
-de pénibles scènes, j'ai rompu deux fois des liens que le besoin d'aimer
-m'avait fait contracter, et que je n'ai pu me résoudre à rendre
-irrévocables. Un grand seigneur allemand voulait, en m'épousant,
-m'emmener dans son pays, où son rang et sa fortune le fixaient. Un
-prince italien m'offrait à Rome même l'existence la plus brillante. Le
-premier sut me plaire en m'inspirant la plus haute estime; mais je
-m'aperçus, avec le temps, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit.
-Quand nous étions seuls, il fallait que je me donnasse beaucoup de peine
-pour soutenir la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui
-manquait. Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je puis
-être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son sentiment
-pour moi diminuerait nécessairement le jour où je cesserais de le
-ménager, et néanmoins il est difficile de conserver de l'enthousiasme
-pour ceux que l'on ménage. Les égards d'une femme pour une infériorité
-quelconque dans un homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui
-plus de pitié que d'amour; et le genre de calcul et de réflexion que ces
-égards demandent flétrit la nature céleste d'un sentiment involontaire.
-Le prince italien était plein de grâce et de fécondité dans l'esprit. Il
-voulait s'établir à Rome, partageait tous mes goûts, aimait mon genre de
-vie; mais je remarquai, dans une occasion importante, qu'il manquait
-d'énergie dans l'âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie
-ce serait moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier;
-alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont besoin d'appui, et
-rien ne les refroidit comme la nécessité d'en donner. Je fus donc deux
-fois détrompée de mes sentiments, non par des malheurs ni par des
-fautes, mais par l'esprit observateur qui me découvrit ce que
-l'imagination m'avait caché.
-
-«Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance de mon âme;
-quelquefois cette idée m'était pénible, plus souvent je m'applaudissais
-d'être libre; mais je craignais en moi cette faculté de souffrir; cette
-nature passionnée qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais
-toujours, en songeant qu'il était difficile de captiver mon jugement, et
-je ne croyais pas que personne pût jamais répondre à l'idée que j'avais
-du caractère et de l'esprit d'un homme; j'espérais toujours échapper au
-pouvoir absolu d'un attachement, en apercevant quelques défauts dans
-l'objet qui pourrait me plaire; je ne savais pas qu'il existe des
-défauts qui peuvent accroître l'amour même par l'inquiétude qu'ils lui
-causent. Oswald, la mélancolie, l'incertitude, qui vous découragent de
-tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon repos, sans refroidir
-mon sentiment; je pense souvent que ce sentiment ne me rendra pas
-heureuse; mais alors c'est moi que je juge, et jamais vous.
-
-«Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre
-abandonnée, mon changement de nom, l'inconstance de mon coeur, je n'ai
-rien dissimulé. Sans doute, vous penserez que l'imagination m'a souvent
-égarée; mais si la société n'enchaînait pas les femmes par des liens de
-tout genre dont les hommes sont dégagés, qu'y aurait-il dans ma vie qui
-pût empêcher de m'aimer? Ai-je jamais trompé? ai-je jamais fait de mal?
-mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires intérêts?
-Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il davantage à l'orpheline
-qui se trouvait seule dans l'univers? Heureuses les femmes qui
-rencontrent, à leurs premiers pas dans la vie, celui qu'elles doivent
-aimer toujours! Mais le mérité-je moins, pour l'avoir connu trop tard?
-
-«Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez ma franchise:
-si je pouvais passer ma vie près de vous sans vous épouser, il me semble
-que, malgré la perte d'un grand bonheur et d'une gloire à mes yeux la
-première de toutes, je ne voudrais pas m'unir à vous. Peut-être ce
-mariage est-il pour vous un sacrifice; peut-être un jour
-regretterez-vous cette belle Lucile, ma soeur, que votre père vous a
-destinée. Elle est plus jeune que moi de douze années; son nom est sans
-tache, comme la première fleur du printemps; il faudrait, en Angleterre,
-faire revivre le mien, qui a déjà passé sous l'empire de la mort. Lucile
-a, je le sais, une âme douce et pure; si j'en juge par son enfance, il
-se peut qu'elle soit capable de vous entendre en vous aimant. Oswald,
-vous êtes libre; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu.
-
-«Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider, ce que je
-souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'élève quelquefois des
-mouvements tumultueux dans mon âme, qui sont plus forts que ma raison,
-et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient
-l'existence tout à fait insupportable. Il est également vrai que j'ai
-beaucoup de facultés de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une
-fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à
-tout; je parle avec plaisir; je jouis avec délices de l'esprit des
-autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature,
-des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point frappés de mort. Mais
-serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrai plus? C'est à
-vous d'en juger, Oswald, car vous me connaissez mieux que moi-même; je
-ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui qui
-enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est mortelle.
-Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner.
-
-«Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous m'avez montré depuis
-six mois. Je défierais toute la puissance de votre volonté et de votre
-délicatesse de me tromper sur la plus légère altération dans ce
-sentiment. Éloignez de vous, à cet égard, toute idée de devoir; je ne
-connais pour l'amour ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut
-faire renaître une fleur quand le vent l'a flétrie. Un accent, un regard
-de vous suffiraient pour m'apprendre que votre coeur n'est plus le même,
-et je détesterais tout ce que vous pourriez m'offrir à la place de votre
-amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole. Soyez donc libre
-maintenant, Oswald, libre chaque jour, libre encore, quand vous seriez
-mon époux; car, si vous ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma
-mort des liens indissolubles qui vous attacheraient à moi.
-
-«Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir; mon impatience
-me conduira vers vous, et je saurai mon sort en vous apercevant; car le
-malheur est rapide, et le coeur, tout faible qu'il est, ne doit pas se
-méprendre aux signes funestes d'une destinée irréprochable. Adieu.»
-
-
-
-
-LIVRE QUINZIÈME
-
-ADIEUX A ROME ET VOYAGE A VENISE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-C'était avec une émotion profonde qu'Oswald avait lu la lettre de
-Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait: tantôt il était
-blessé du tableau qu'elle faisait d'une province d'Angleterre, et se
-disait avec désespoir que jamais une telle femme ne pourrait être
-heureuse dans la vie domestique; tantôt il la plaignait de ce qu'elle
-avait souffert, et ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer la
-franchise et la simplicité de son récit. Il se sentait jaloux aussi des
-affections qu'elle avait éprouvées avant de le connaître; et plus il
-voulait se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté:
-enfin, surtout, la part qu'avait son père dans son histoire l'affligeait
-amèrement, et l'angoisse de son âme était telle, qu'il ne savait plus ce
-qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il sortit précipitamment à midi, par
-un soleil brûlant: à cette heure il n'y a personne dans les rues de
-Naples; l'effroi de la chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre.
-Il s'en alla du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et
-les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout à la fois
-et troublaient ses pensées.
-
-Corinne cependant, après quelques heures d'attente, ne put résister au
-besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre, et ne l'y trouvant
-point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle
-vit sur la table de lord Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne
-doutant pas que ce fût après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle
-s'imagina qu'il était parti tout à fait et qu'elle ne le reverrait plus.
-Alors une douleur insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre,
-et chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre à grands pas,
-et puis s'arrêtait soudain, de peur de perdre le moindre bruit qui
-pourrait annoncer le retour. Enfin, ne résistant plus à son anxiété,
-elle descendit pour demander si l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil,
-et de quel côté il avait porté ses pas. Le maître de l'auberge répondit
-que lord Nelvil était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta
-l'hôte, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de soleil
-serait très-dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes les autres, bien
-que Corinne n'eût rien sur la tête qui pût la garantir de l'ardeur du
-jour, elle se mit à marcher au hasard dans la rue. Les larges pavés
-blancs de Naples, ces pavés de lave, placés là comme pour multiplier
-l'effet de la chaleur et de la lumière, brûlaient ses pieds, et
-l'éblouissaient par le reflet des rayons du soleil.
-
-Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici, mais elle avançait
-toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le trouble
-précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin: à
-cette heure, les animaux eux-mêmes se tiennent cachés, ils redoutent la
-nature.
-
-Une poussière horrible remplit l'air dès que le moindre souffle de vent
-ou le char le plus léger traverse la route: les prairies, couvertes de
-cette poussière, ne rappellent plus, par leur couleur, la végétation ni
-la vie. De moment en moment, Corinne se sentait près de tomber, elle ne
-rencontrait pas un arbre pour s'appuyer, et sa raison s'égarait dans ce
-désert enflammé; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver
-au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait trouvé de
-l'ombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces lui manquaient;
-elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa route; un
-vertige la lui cachait et lui faisait apparaître mille lumières, plus
-vives encore que celles même du jour; et tout à coup succédait à ces
-lumières un nuage qui l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une
-soif ardente la dévorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique créature
-humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat, et elle le
-pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet homme, en voyant seule
-sur le chemin, à cette heure, une femme si remarquable et par sa beauté
-et par l'élégance de ses vêtements, ne douta pas qu'elle ne fût folle,
-et s'éloigna d'elle avec terreur.
-
-Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et quelques
-accents de Corinne frappèrent de loin son oreille; hors de lui-même, il
-courut vers elle, et la reçut dans ses bras comme elle tombait sans
-connaissance; il la porta ainsi sous le portique du palais de Portici,
-et la rappela à la vie par ses soins et sa tendresse.
-
-Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée: «Vous m'aviez
-promis de ne pas me quitter sans mon consentement: je puis vous paraître
-à présent indigne de votre affection; mais votre promesse, pourquoi la
-méprisez-vous?--Corinne, répondit Oswald, jamais l'idée de vous quitter
-ne s'est approchée de mon coeur; je voulais seulement réfléchir sur
-notre sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.--Eh bien,
-dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en avez eu le
-temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coûter la vie: vous
-en avez eu le temps; parlez donc, et dites-moi ce que vous avez résolu.»
-Oswald, effrayé du son de voix de Corinne, qui trahissait son émotion
-intérieure, se mit à genoux devant elle, et lui dit: «Corinne, le coeur
-de ton ami n'est point changé; qu'ai-je donc appris qui pût me
-désenchanter de toi? Mais, écoute.» Et comme elle tremblait toujours
-plus fortement, il reprit avec instance: «Écoute sans terreur celui qui
-ne peut vivre et te savoir malheureuse.--Ah! s'écria Corinne, c'est de
-mon bonheur que vous parlez; il ne s'agit déjà plus du vôtre. Je ne
-repousse pas votre pitié: dans ce moment j'en ai besoin; mais
-pensez-vous cependant que ce soit d'elle seule que je veuille
-vivre?--Non, c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux, dit
-Oswald; je reviendrai...--Vous reviendrez! interrompit Corinne; ah! vous
-voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y a-t-il de changé depuis hier?
-Malheureuse que je suis!--Chère amie, que ton coeur ne se trouble pas
-ainsi, reprit Oswald, et laisse-moi, si je puis, te révéler ce que
-j'éprouve, c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut,
-dit-il en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant
-que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues pour
-s'opposer, il y a sept ans, à notre union: il ne m'en a jamais parlé,
-j'ignore tout à cet égard; mais son ami le plus intime, qui vit encore
-en Angleterre, saura quels étaient ses motifs. Si, comme je le crois,
-ils ne tiennent qu'à des circonstances peu importantes, je les compterai
-pour rien; je te pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le
-mien, une si noble patrie; j'espérerai que l'amour t'y rattachera, et
-que tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et
-naturelles, à l'éclat même de ton génie; j'espérerai tout, je ferai
-tout. Mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne, je ne
-serais l'époux d'une autre, mais jamais aussi je ne pourrais être le
-tien.»
-
-Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur le front
-d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi était tel, que
-Corinne, ne pensant qu'à l'état où elle le voyait, fut quelque temps
-sans lui répondre; et, prenant sa main, elle lui dit: «Quoi! vous
-partez! quoi! vous allez en Angleterre sans moi!» Oswald se tut. «Cruel!
-s'écria Corinne avec désespoir, vous ne répondez rien, vous ne combattez
-pas ce que je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant,
-je ne le croyais pas encore.--J'ai retrouvé, grâce à vos soins, répondit
-Oswald, la vie que j'étais près de perdre; cette vie appartient à mon
-pays pendant la guerre. Si je puis m'unir à vous, nous ne nous
-quitterons plus, et je vous rendrai votre nom et votre existence en
-Angleterre. Si cette destinée trop heureuse m'était interdite, je
-reviendrais, à la paix, en Italie; je resterais longtemps auprès de
-vous, et je ne changerais rien à votre sort qu'en vous donnant un fidèle
-ami de plus.--Ah! vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand
-vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté de cette
-coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort! Mais, au moins,
-dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu? combien de jours me
-reste-t-il?--Chère amie, dit Oswald en la serrant contre son coeur, je
-jure qu'avant trois mois je ne te quitterai pas, et peut-être même
-alors...--Trois mois! s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce
-temps: c'est beaucoup, je n'en espérais pas tant. Allons, je me sens
-mieux; c'est un avenir que trois mois,--dit-elle avec un mélange de
-tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. Tous deux alors
-montèrent en silence dans la voiture qui les conduisit à Naples.
-
-
-CHAPITRE II
-
-En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les attendait à
-l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil avait épousé
-Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince, il
-était venu pour s'assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se
-rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même
-qu'elle serait pour jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne,
-l'état d'abattement dans lequel, pour la première fois, il la voyait,
-lui causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger,
-parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des
-situations de l'âme où l'on redoute de se confier à personne; il
-suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait pour dissiper à
-nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence; et
-l'illusion dans les sentiments passionnés, de quelque genre qu'ils
-soient, a cela de particulier qu'on se ménage soi-même comme on
-ménagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que,
-sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de
-sa propre pitié.
-
-Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la plus naturelle,
-et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître
-gaie, de se ranimer encore, et pensa même que le meilleur moyen pour
-retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois; elle
-commençait donc avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis
-tout à coup la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient
-sans objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la
-parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait
-d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle
-voulait dire. Alors elle riait d'elle-même; mais, à travers ce rire, ses
-yeux se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine
-qu'il lui causait; il voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en
-évitait avec soin les occasions.
-
-«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il insistait pour
-lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais quelque orgueil de mon
-talent; j'aimais le succès, la gloire; les suffrages même des
-indifférents étaient l'objet de mon ambition: mais à présent je ne me
-soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains
-plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il
-vient de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses au
-fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger! Mais je vous
-rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi
-pitié de vous; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous
-les deux? Hélas! il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans
-commettre beaucoup d'erreurs.»
-
-Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne; il l'aimait
-vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa manière de penser et
-dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son père avait
-tout prévu, tout jugé d'avance pour lui, et que c'était mépriser ses
-avertissements que de prendre Corinne pour épouse: cependant il ne
-pouvait y renoncer, et se trouvait replongé dans les incertitudes dont
-il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son
-côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald; et si elle
-s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, elle n'aurait eu
-besoin de rien de plus pour être heureuse; mais elle le connaissait
-assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie
-domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'épouser, ce ne pouvait
-jamais être qu'en l'aimant moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre
-lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les moeurs et les
-opinions de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il
-formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne doutait
-point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la quitter une
-seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait que tout son
-pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce que ce pouvoir en absence?
-qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination, lorsque de toutes parts
-l'on est cerné par la force et la réalité d'un ordre social d'autant
-plus dominateur qu'il est fondé sur des idées nobles et pures?
-
-Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d'exercer
-quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tâchait de
-s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l'avaient
-toujours intéressée, la littérature et les beaux-arts; mais lorsque
-Oswald entrait dans la chambre, la dignité de son maintien, un regard
-mélancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lui dire:
-_Pourquoi voulez-vous renoncer à moi?_ détruisait tous ses projets.
-Vingt fois Corinne voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution
-l'offensait, et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le
-voyait tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des
-sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou rêver sur les
-bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons
-harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements si simples, dont la
-magie n'était connue que d'elle, renversaient soudain tous ses efforts.
-L'accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste, révèle à
-l'amour les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai
-qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne
-pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait: l'indifférence, ne
-devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le
-silence de la réflexion, essayait ce qui lui avait réussi autrefois
-quand elle croyait aimer: elle appelait à son secours son esprit
-d'observation, qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses;
-elle tâchait d'exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des
-traits moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble,
-touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux le charme d'un
-caractère et d'un esprit parfaitement naturels? Il n'y a que
-l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du coeur
-étonné d'avoir aimé.
-
-Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie singulière
-et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point les mêmes, leurs
-opinions s'accordaient rarement, et dans le fond de leur âme, néanmoins,
-il y avait des mystères semblables, des émotions puisées à la même
-source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrète qui supposait une
-même nature, bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent
-modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec effroi,
-qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald en l'observant
-de nouveau, en le jugeant en détail, en luttant vivement contre
-l'impression qu'il lui faisait.
-
-Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble; et lord
-Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être seule avec lui; il en
-eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa pas: il ne savait plus si ce
-qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette
-pensée le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât
-le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit
-pas. Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y avait
-pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins Corinne proposait
-ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât, et le trouble s'était mis
-dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour
-un bonheur presque sans mélange.
-
-En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces mêmes lieux
-qu'elle avait traversés peu de temps auparavant avec tant de délices,
-Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui
-maintenant l'appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa
-tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression
-riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à
-Terracine le soir, par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait
-ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper;
-Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son coeur, comme
-celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient reposés en
-allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher
-sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant la lune, qu'elle
-était couverte d'un nuage, comme il y a deux mois, à la même heure.
-Corinne, à l'approche d'Oswald, se leva, et lui dit en lui montrant ce
-nuage: «Avais-je raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai
-qu'il y a quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir,
-et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.
-
-«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur
-la lune quand je mourrai.--Corinne! Corinne! s'écria lord Nelvil, ai-je
-mérité que vous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez
-facilement, je vous l'assure; parlez encore une fois ainsi, et vous me
-verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous
-êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière de penser;
-vous vivez dans un pays où cette opinion n'est jamais sévère, et, quand
-elle le serait, votre génie vous fait régner sur elle. Je veux, quoi
-qu'il arrive, passer mes jours près de vous; je le veux: d'où vient donc
-votre douleur? Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un
-souvenir qui règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc
-pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dévouement
-de tous mes instants?--Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne
-nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus,
-mais...--N'avez-vous pas l'anneau, gage sacré?...--Je vous le rendrai,
-reprit-elle.--Non, jamais, dit-il.--Ah! je vous le rendrai,
-continua-t-elle, quand vous désirerez de le reprendre; et si vous
-cessiez de m'aimer, cet anneau même m'en instruira. Une ancienne
-croyance n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme,
-et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?--Corinne, dit
-Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit s'égare, vous ne me
-connaissez plus.--Pardon, Oswald, pardon! s'écria Corinne; mais dans les
-passions profondes, le coeur est tout à coup doué d'un instinct
-miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette
-palpitation douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne la
-redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.»
-
-En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment; elle craignait
-de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne se complaisait point dans
-la douleur, et cherchait à briser les impressions de tristesse; mais
-elles n'en revenaient que plus violemment lorsqu'elle les avait
-repoussées. Le lendemain, quand ils traversèrent les marais Pontins, les
-soins d'Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la première
-fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance; mais il y avait
-dans son regard quelque chose qui disait: _Pourquoi ne me laissez-vous
-pas mourir?_
-
-
-CHAPITRE III
-
-Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On entre par la porte
-Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues rues solitaires; le bruit
-de Naples, sa population, la vivacité de ses habitants, accoutument à un
-certain degré de mouvement, qui d'abord fait paraître Rome
-singulièrement triste; l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de
-séjour: mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on
-éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soi-même,
-dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de Rome, dans la saison de
-l'année où l'on était alors, à la fin de juillet, est très-dangereux. Le
-mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion
-s'étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les
-inquiétudes étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les
-visages portaient l'empreinte d'une terreur secrète.
-
-En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un moine qui lui
-demanda la permission de bénir sa maison pour la préserver de la
-contagion; Corinne y consentit, et le prêtre parcourut toutes les
-chambres en y jetant de l'eau bénite, et en prononçant des prières
-latines. Lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie; Corinne en
-était attendrie. «Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans
-tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y a
-rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours divin
-est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du
-cercle commun de la vie! C'est pour les esprits distingués surtout que
-je conçois le besoin d'une protection surnaturelle.--Sans doute ce
-besoin existe, reprit lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être
-satisfait?--Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en
-association avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit
-offerte.--Vous avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse pour
-les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en les bénissant
-tous les deux.
-
-Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent d'aller
-chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans être la femme de lord
-Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir
-empêché cette union: le plaisir de la revoir était si grand, qu'il
-effaçait toute autre idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même,
-mais elle ne pouvait y réussir; elle allait contempler les
-chefs-d'oeuvre de l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et
-il y avait de la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se
-promenait tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de Cécilia
-Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois, lui
-faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie qui, en faisant
-sentir l'instabilité de toutes les jouissances, leur donne un caractère
-encore plus touchant. Une pensée fixe et douloureuse l'occupait; la
-nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien quand une
-inquiétude positive nous domine.
-
-Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une
-contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le malheur, car,
-dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage quelquefois le coeur
-oppressé, et fait sortir de l'orage un éclair qui peut tout révéler;
-c'était une gêne réciproque, c'étaient de vaines tentatives pour
-échapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur
-inspiraient un peu de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir,
-en effet, sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un
-regard, d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, ne
-vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est nécessaire.
-Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que ce soit une puissance
-divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur
-elle.
-
-Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, se
-développa tout à coup dans Rome; une jeune femme en fut atteinte, et ses
-amis et sa famille, qui n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec
-elle; la maison voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait
-passer à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue de
-blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église: on
-dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont
-placés, à visage découvert, sur une espèce de brancard; on jette
-seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants
-s'amusent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n'est
-plus. Ce spectacle, terrible et familier tout à la fois, est accompagné
-du murmure sombre et monotone de quelques psaumes; c'est une musique
-sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà plus
-sentir.
-
-Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, et que lord
-Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il
-apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et
-prolongés qui annonçaient une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps
-en silence, puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint
-aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; et
-vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles à votre
-ami un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous
-menace de près tous les deux; n'est-ce donc pas assez des maux de la
-nature? faut-il encore nous déchirer le coeur mutuellement?» A
-l'instant, Corinne fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald
-au milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y
-refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa d'aller
-ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car c'était pour Corinne
-qu'il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles
-forces.
-
-Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce jour, lord
-Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un Anglais de ses
-amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui écrivit qu'une affaire
-indispensable et subite l'obligeait de partir pour Florence, et qu'elle
-irait le rejoindre dans quinze jours à Venise; elle le priait de passer
-par Ancône, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui
-semblait importante; le style de la lettre était d'ailleurs sensible et
-calme; et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de
-Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que cette lettre
-contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le désir de voir
-encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve
-fermée, frappe à la porte; la vieille femme qui la gardait lui dit que
-tous les gens de sa maîtresse sont partis avec elle, et ne répond pas un
-mot de plus à toutes ses questions. Il passe chez le prince
-Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement
-qu'elle fût partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude
-s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir
-l'homme d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu
-quelque ordre de sa part.
-
-Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de
-son agitation, il arrive à la maison de Corinne; toutes les portes en
-étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver
-personne, pénètre enfin jusqu'à celle de Corinne; à travers l'obscurité
-qui y régnait, il la voit étendue sur son lit, et Thérésine seulement à
-côté d'elle. Il jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle
-Corinne à elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit:
-«N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez de
-moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait
-de quelque crime caché qu'elle croyait avoir tout à coup découvert; il
-s'imagina qu'il en était haï, méprisé; et, tombant à genoux, il exprima
-cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à
-coup à Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de
-s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable.
-
-Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque
-Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne
-maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait pas même de mes
-soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!» A ces mots, qui
-éclairèrent à l'instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se
-jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu'aucun
-moment de sa vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le
-repoussait, en vain elle se livrait à toute son indignation contre
-Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de s'éloigner;
-et, pressant alors Corinne contre son coeur, la couvrant de ses larmes
-et de ses caresses: «A présent, s'écria-t-il, à présent tu ne mourras
-pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins,
-grâce au ciel, je l'ai respiré sur ton sein.--Cruel et cher Oswald, dit
-Corinne, à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne veut
-pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumière
-périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En achevant ces mots, les
-forces de Corinne l'abandonnèrent. Pendant huit jours elle fut dans le
-plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse:
-_Qu'on éloigne Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache
-où je suis!_ Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait,
-elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans la mort comme dans
-la vie, nous serons donc réunis!» Et lorsqu'elle le voyait pâle, un
-effroi mortel la saisissait, et elle appelait, dans son trouble, au
-secours de lord Nelvil, les médecins, qui lui avaient donné la preuve de
-dévouement très-rare de ne point la quitter.
-
-Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Corinne;
-il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moitié; enfin,
-c'était avec une telle avidité qu'il cherchait à partager le péril de
-son amie, qu'elle-même avait renoncé à combattre ce dévouement
-passionné; et, laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle
-se résignait à sa volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir
-qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver à
-cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, même la mort?
-Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu'il avait si bien
-soignée. Corinne en guérit; mais un autre mal pénétra plus avant que
-jamais dans son coeur. La générosité, l'amour, que son ami lui avait
-témoignés, redoublèrent encore l'attachement qu'elle ressentait pour
-lui.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Il fut donc convenu que, pour s'éloigner de l'air funeste de Rome,
-Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils étaient retombés
-dans leur silence habituel sur leurs projets futurs; mais ils se
-parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse que jamais, et
-Corinne évitait aussi soigneusement que lord Nelvil le sujet de
-conversation qui troublait la délicieuse paix de leurs rapports mutuels.
-Un jour passé avec lui était une telle jouissance, il avait l'air de
-goûter avec tant de plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses
-mouvements, il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant
-et si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement, et
-qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même heureux. Corinne puisait
-sa sécurité dans la félicité même qu'elle goûtait. On finit par croire,
-après quelques mois d'un tel état, qu'il est inséparable de l'existence,
-et que c'est ainsi que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc
-calmée de nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son
-secours.
-
-Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un grand
-sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et désirait que ce
-fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ,
-comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une
-troupe de Romains et de Romaines qui se promenaient au clair de la lune
-en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de
-parcourir ainsi encore une fois sa ville chérie; elle s'habilla, se fit
-suivre de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile
-pour n'être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance, cette
-troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint-Ange, en face du mausolée
-d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la musique exprimait la vanité
-des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande
-ombre d'Adrien, étonnée de ne plus trouver sur la terre d'autres traces
-de sa puissance qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en
-chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux
-dorment. Cette musique si douce et si pure semblait se faire entendre
-pour consoler ceux qui souffraient Corinne la suivait, toujours
-entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie, qui ne permet de
-sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.
-
-Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la
-colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de
-Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de ces
-édifices: le langage idéal de la musique s'accordait dignement avec
-l'expression idéale des monuments; l'enthousiasme régnait seul dans la
-ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin la troupe
-des chanteurs s'éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle
-voulut entrer dans son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce
-n'est pas connaître l'impression du Colisée que de ne l'avoir vu que de
-jour; il y a dans le soleil d'Italie un éclat qui donne à tout un air de
-fête; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à travers les
-ouvertures de l'amphithéâtre, qui semble s'élever jusqu'aux nues, une
-partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d'un bleu sombre placé
-derrière l'édifice. Les plantes qui s'attachent aux murs dégradés, et
-croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la
-nuit; l'âme frissonne et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule
-avec la nature.
-
-L'un des côtés de l'édifice est beaucoup plus dégradé que l'autre; ainsi
-deux contemporains luttent inégalement contre le temps: il abat le plus
-faible, l'autre résiste encore, et tombe bientôt après. «Lieux
-solennels, s'écria Corinne, où dans ce moment nul être vivant n'existe
-avec moi, où ma voix seule répond à ma voix! comment les orages des
-passions ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la nature, qui laisse
-si tranquillement passer les générations devant elle? L'univers n'a-t-il
-pas un autre but que l'homme, et toutes ces merveilles sont-elles là
-seulement pour se réfléchir dans notre âme? Oswald! Oswald! pourquoi
-donc vous aimer avec tant d'idolâtrie? pourquoi s'abandonner à ces
-sentiments d'un jour, en comparaison des espérances infinies qui nous
-unissent à la Divinité? mon Dieu! s'il est vrai, comme je le crois,
-qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable de réfléchir,
-faites-moi donc trouver dans la pensée un asile contre les tourments du
-coeur. Ce noble ami, dont les regards si touchants ne peuvent s'effacer
-de mon souvenir, n'est-il pas un être passager comme moi! Mais il y a
-là, parmi ces étoiles, un amour éternel qui peut seul suffire à
-l'immensité de nos voeux.» Corinne resta longtemps plongée dans ses
-rêveries; enfin elle s'achemina à sa demeure, à pas lents.
-
-Mais, avant de rentrer, elle voulut aller à Saint-Pierre pour y attendre
-le jour, monter sur la coupole, et dire adieu de cette hauteur à la
-ville de Rome. En s'approchant de Saint-Pierre, sa première pensée fut
-de se représenter cet édifice comme il serait quand, à son tour, il
-deviendrait une ruine, l'objet de l'admiration des siècles à venir. Elle
-s'imagina ces colonnes, à présent debout, à demi couchées sur la terre,
-ce portique brisé, cette voûte découverte; mais alors même l'obélisque
-des Égyptiens devait encore régner sur les ruines nouvelles: ce peuple a
-travaillé pour l'éternité terrestre. Enfin l'aurore parut, et, du sommet
-de Saint-Pierre, Corinne contempla Rome, jetée dans la campagne inculte
-comme une oasis dans les déserts de la Libye. La dévastation
-l'environne; mais cette multitude de clochers, de coupoles,
-d'obélisques, de colonnes qui la dominent, et sur lesquels cependant
-Saint-Pierre s'élève encore, donnent à son aspect une beauté toute
-merveilleuse. Cette ville possède un charme pour ainsi dire individuel.
-On l'aime comme un être animé; ses édifices, ses ruines sont des amis
-auxquels on dit adieu.
-
-Corinne adressa ses regrets au Colisée, au Panthéon, sa château
-Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de fois renouvelé
-les plaisirs de son imagination. «Adieu, terre des souvenirs,
-s'écria-t-elle; adieu, séjour où la vie ne dépend ni de la société ni
-des événements, où l'enthousiasme se ranime par les regards et par
-l'union intime de l'âme avec les objets extérieurs. Je pars, je vais
-suivre Oswald sans savoir seulement quel sort il me destine, lui que je
-préfère à l'indépendante destinée qui m'a fait passer des jours si
-heureux! Je reviendrai peut-être ici, mais le coeur blessé, l'âme
-flétrie; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments, soleil que j'ai
-tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses où je me trouvais
-exilée, vous ne pourrez plus rien pour moi.»
-
-Corinne versa des larmes en prononçant ces adieux; mais elle ne pensa
-pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les résolutions qui
-viennent du coeur ont cela de particulier, qu'en les prenant on les
-juge, on les blâme souvent soi-même avec sévérité, sans cependant
-hésiter réellement à les prendre. Quand la passion se rend maîtresse
-d'un esprit supérieur, elle sépare entièrement le raisonnement de
-l'action, et, pour égarer l'une, elle n'a pas besoin de troubler
-l'autre.
-
-Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangés par le
-vent, donnaient à sa figure une expression tellement remarquable, qu'au
-sortir de l'église les gens du peuple qui la virent la suivirent jusqu'à
-sa voiture, et lui donnèrent les témoignages les plus vifs de leur
-enthousiasme. Corinne soupira de nouveau en quittant un peuple dont les
-impressions sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables.
-
-Mais ce n'était pas tout encore; il fallait que Corinne fût mise à
-l'épreuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils inventèrent des
-fêtes pour la retenir encore quelques jours; ils composèrent des vers,
-pour lui répéter de mille manières qu'elle ne devait pas les quitter; et
-quand enfin elle partit, ils l'accompagnèrent tous à cheval jusqu'à
-vingt milles de Rome. Elle était profondément attendrie; Oswald baissait
-les yeux avec confusion; il se reprochait de la ravir à tant de
-jouissances, et cependant il savait que lui proposer de rester eût été
-plus cruel encore. Il se montrait personnel en éloignant ainsi Corinne
-de Rome, et néanmoins il ne l'était pas; car la crainte de l'affliger en
-partant seul agissait encore plus sur lui que le bonheur même qu'il
-goûtait avec elle. Il ne savait pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien
-au delà de Venise. Il avait écrit en Écosse à l'un des amis de son père
-pour savoir si son régiment serait bientôt employé activement dans la
-guerre, et il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet
-d'emmener Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitôt qu'il
-la perdait à jamais de réputation s'il la conduisait avec lui dans ce
-pays sans qu'elle fût sa femme; une autre fois, il voulait, pour adoucir
-l'amertume de la séparation, l'épouser secrètement avant de partir, et
-l'instant d'après il repoussait cette idée. «Y a-t-il des secrets pour
-les morts? se disait-il; et que gagnerais-je à faire un mystère d'une
-union qui n'est empêchée que par le culte d'un tombeau?» Enfin, il était
-bien malheureux. Son âme, qui manquait de force dans tout ce qui tenait
-au sentiment, était cruellement agitée par des affections contraires.
-Corinne s'en remettait à lui comme une victime résignée, elle s'exaltait
-à travers ses peines par les sacrifices mêmes qu'elle lui faisait, et
-par la généreuse imprudence de son coeur; tandis qu'Oswald, responsable
-du sort d'un autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens sans
-acquérir la possibilité de s'y abandonner, et ne pouvait jouir ni de son
-amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'un et l'autre que par
-leurs combats.
-
-Au moment où tous les amis de Corinne prirent congé d'elle, ils
-recommandèrent avec instance son bonheur à lord Nelvil. Ils le
-félicitèrent d'être aimé par la femme la plus distinguée, et ce fut
-encore une peine pour Oswald que le reproche secret que semblaient
-contenir ces félicitations. Corinne le sentit, et abrégea ces
-témoignages d'amitié, tout aimables qu'ils étaient. Cependant, quand ses
-amis, qui se retournaient de distance en distance pour le saluer encore,
-furent disparus à ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement ces mots:
-«Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous.» Oh! comme dans ce moment il
-se sentit le besoin de lui jurer qu'il serait son époux! Il fut près de
-le faire; mais quand on a souffert longtemps, une invincible défiance
-empêche de se livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis
-irrévocables font trembler, alors même que le coeur les appelle. Corinne
-crut entrevoir ce qui se passait dans l'âme d'Oswald; et, par un
-sentiment de délicatesse, elle se hâta de diriger l'entretien sur la
-contrée qu'ils parcouraient ensemble.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Ils voyageaient au commencement du mois de septembre; le temps était
-superbe dans la plaine; mais quand ils entrèrent dans les Apennins, ils
-éprouvèrent la sensation de l'hiver. Les hautes montagnes troublent
-souvent la température du climat, et l'on réunit rarement la douceur de
-l'air au plaisir causé par l'aspect pittoresque des monts élevés. Un
-soir que Corinne et lord Nelvil étaient tous deux dans leur voiture, il
-s'éleva soudain un ouragan terrible; une obscurité profonde les
-entourait, et les chevaux, qui sont si vifs dans ces contrées qu'il faut
-les atteler par surprise, les menaient avec une inconcevable rapidité;
-ils sentaient l'un et l'autre une douce émotion en étant ainsi entraînés
-ensemble. «Ah! s'écria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout
-ce que je connais sur la terre, si l'on pouvait gravir les monts,
-s'élancer dans une autre vie, où nous retrouverions mon père, qui nous
-recevrait, qui nous bénirait! Le veux-tu, chère amie?» Et il la serrait
-contre son coeur avec violence. Corinne n'était pas moins attendrie, et
-lui dit: «Fais ce que tu voudras de moi, enchaîne-moi comme une esclave
-à ta destinée; les esclaves autrefois n'avaient-elles pas des talents
-qui charmaient la vie de leurs maîtres? Eh bien, je serai de même pour
-toi; tu respecteras, Oswald, celle qui se dévoue ainsi à ton sort, et tu
-ne voudras pas que, condamnée par le monde, elle rougisse jamais à tes
-yeux.--Je le dois, s'écria lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir
-ou tout sacrifier: il faut que je sois ton époux, ou que je meure
-d'amour à tes pieds, en étouffant les transports que tu m'inspires.
-Mais, je l'espère, oui, je pourrai m'unir à toi publiquement, me
-glorifier de ta tendresse. Ah! je t'en conjure, dis-le-moi, n'ai-je pas
-perdu dans ton affection par les combats qui me déchirent? Te crois-tu
-moins aimée?» Et en disant cela, son accent était si passionné, qu'il
-rendit un moment à Corinne toute sa confiance. Le sentiment le plus pur
-et le plus doux les animait tous les deux.
-
-Cependant les chevaux s'arrêtèrent; lord Nelvil descendit le premier; il
-sentit le vent froid qui soufflait avec âpreté, et dont il ne
-s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se croire arrivé sur les
-côtes de l'Angleterre; l'air glacé qu'il respirait ne s'accordait plus
-avec la belle Italie; cet air ne conseillait pas, comme celui du Midi,
-l'oubli de tout, hors l'amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions
-douloureuses; et Corinne, qui connaissait l'inquiète mobilité de son
-imagination, ne le devina que trop facilement.
-
-Le lendemain, ils arrivèrent à Notre-Dame-de-Lorette, qui est placée sur
-le haut de la montagne, et d'où l'on découvre la mer Adriatique. Pendant
-que lord Nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se
-rendit à l'église, où l'image de la Vierge est renfermée, au milieu du
-choeur, dans une petite chapelle carrée revêtue de bas-reliefs assez
-remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire est creusé
-par les pèlerins qui en ont fait le tour à genoux. Corinne fut attendrie
-en contemplant ces traces de la prière, et, se jetant à genoux aussi sur
-ce même pavé qui avait été pressé par un si grand nombre de malheureux,
-elle implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste.
-Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, et baignée de pleurs.
-Il ne pouvait comprendre comment une personne d'un esprit si supérieur
-suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait
-par ses regards, et lui dit: «Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que
-l'on n'ose élever ses voeux jusqu'à l'Être suprême? Comment lui confier
-toutes les peines du coeur? N'est-il donc pas doux alors de pouvoir
-considérer une femme comme l'intercesseur des faibles humains? Elle a
-souffert sur cette terre, puisqu'elle y a vécu; je l'implorais pour vous
-avec moins de rougeur; la prière directe m'eût semblé trop
-imposante.--Je ne la fais pas non plus toujours, cette prière directe,
-répondit Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien des
-enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans le ciel, j'ai
-souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, des moments de
-calme sans cause, des consolations inattendues; c'est aussi dans cette
-protection miraculeuse que j'espère pour sortir de ma perplexité.--Je
-vous comprends, dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au
-fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa propre
-destinée. Un événement qu'on a toujours redouté, sans qu'il fût
-vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition d'une faute,
-quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs
-avec elle, frappent souvent l'imagination. Depuis mon enfance, j'ai
-toujours craint de demeurer en Angleterre; eh bien, le regret de ne
-pouvoir y vivre sera peut-être la cause de mon désespoir; et je sens
-qu'à cet égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un
-obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conçoit sa
-vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On croit confusément à
-une puissance surnaturelle qui agit à notre insu, et se cache sous la
-forme de circonstances extérieures, tandis qu'elle seule est l'unique
-cause de tout. Cher ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans
-cesse dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin!»
-Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'étonnait toujours de
-ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments si passionnés,
-et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. «Non, se
-disait-il souvent, non, aucune autre société sur la terre ne peut
-suffire à celui qui goûta l'entretien d'une telle femme.»
-
-Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait d'y
-être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et le lendemain matin
-tous les habitants entourèrent la maison où il était. Corinne fut
-éveillée par les cris de _vive lord Nelvil! vive notre bienfaiteur!_ qui
-retentissaient sous ses fenêtres; elle tressaillit à ces mots, se leva
-précipitamment, et alla se mêler à la foule, pour entendre louer celui
-qu'elle aimait. Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec
-véhémence, fut enfin obligé de paraître; il croyait que Corinne dormait
-encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son
-étonnement de la trouver au milieu de la place, déjà connue, déjà chérie
-par toute cette multitude reconnaissante, qui la suppliait de lui servir
-d'interprète! L'imagination de Corinne se plaisait un peu dans toutes
-les circonstances extraordinaires; et cette imagination était son
-charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil au nom du
-peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse, que tous les
-habitants d'Ancône en étaient ravis; elle disait: _Nous_, en parlant
-d'eux: _Vous nous avez sauvés, nous vous devons la vie._ Et quand elle
-s'avança pour offrir, en leur nom, à lord Nelvil, la couronne de chêne
-et de laurier qu'ils avaient tressée pour lui, une émotion
-indéfinissable la saisit; elle se sentit intimidée en s'approchant
-d'Oswald. A ce moment, tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si
-enthousiaste, se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement,
-plia le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à cette vue,
-fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter plus longtemps cette
-scène publique et l'hommage que lui rendait celle qu'il adorait, il
-l'entraîna loin de la foule avec lui.
-
-En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les bons habitants
-d'Ancône, qui les accompagnaient de leurs bénédictions, tandis qu'Oswald
-se cachait dans le fond de la voiture, et répétait sans cesse: «Corinne
-à mes genoux! Corinne, sur les traces de laquelle je voudrais me
-prosterner! Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne
-orgueil...--Non sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai été saisie
-tout à coup par ce sentiment de respect qu'une femme éprouve toujours
-pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs sont dirigés vers
-nous; mais, dans la vérité, dans la nature, c'est la femme qui révère
-profondément celui qu'elle a choisi pour son défenseur.--Oui, je le
-serai, ton défenseur, jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord
-Nelvil, le ciel m'en est témoin! tant d'âme et tant de génie ne se
-seront pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour.--Hélas! répondit
-Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et quelle promesse
-pourrait m'en répondre? N'importe, je sens que tu m'aimes à présent plus
-que jamais; ne troublons pas ce retour.--Ce retour! interrompit
-Oswald.--Oui, je ne rétracte point cette expression, dit Corinne; mais
-ne l'expliquons pas,» continua-t-elle en faisant signe doucement à lord
-Nelvil de se taire.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer Adriatique; mais
-cette mer ne produit point, du côté de la Romagne, l'effet de l'Océan,
-ni même de la Méditerranée; le chemin borde ses flots, et il y a du
-gazon sur ses rives: ce n'est pas ainsi qu'on se représente le
-redoutable empire des tempêtes. A Rimini et à Césène, on quitte la terre
-classique des événements de l'histoire romaine; et le dernier souvenir
-qui s'offre à la pensée, c'est le Rubicon traversé par César, lorsqu'il
-résolut de se rendre maître de Rome. Par un rapprochement singulier, non
-loin de ce Rubicon, on voit aujourd'hui la république de Saint-Marin,
-comme si ce dernier faible vestige de la liberté devait subsister à côté
-des lieux où la république du monde a été détruite. Depuis Ancône, on
-s'avance par degrés vers une contrée qui présente un aspect tout
-différent de celui de l'État ecclésiastique. Le Bolonais, la Lombardie,
-les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables par la beauté et
-la culture; ce n'est plus cette dévastation poétique qui annonçait
-l'approche de Rome et les événements terribles qui s'y sont passés. On
-quitte alors
-
- Les pins, deuil de l'été, parure des hivers[16],
-
-les cyprès conifères[17], images des obélisques, les montagnes et la
-mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés aux rayons du
-Midi; d'abord les orangers ne croissent plus en plein air, ils sont
-remplacés par les oliviers, dont la verdure pâle et légère semble
-convenir aux bosquets qu'habitent les ombres dans l'Élysée; et, quelques
-lieues plus loin, les oliviers eux-mêmes disparaissent.
-
- [16] Vers de M. de Sabran.
-
- [17]
-
- _. . . . . . . et coniferi cupressi._
-
- VIRGILE.
-
-En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante où les vignes, en
-forme de guirlandes, unissent les ormeaux entre eux; toute la campagne a
-l'air paré comme un jour de fête. Corinne se sentit émue par le
-contraste de sa disposition intérieure et de l'éclat resplendissant de
-la contrée qui frappait ses regards. «Ah! dit-elle à lord Nelvil en
-soupirant, la nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur
-aux amis qui peut-être vont se séparer!--Non, ils ne se sépareront pas,
-dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force. Votre inaltérable
-douceur joint encore le charme de l'habitude à la passion que vous
-inspirez. On est heureux avec vous, comme si vous n'étiez pas le génie
-le plus admirable, ou plutôt parce que vous l'êtes; car la supériorité
-véritable donne une parfaite bonté: on est content de soi, de la nature,
-des autres; quel sentiment amer pourrait-on éprouver?»
-
-Ils arrivèrent ensemble à Ferrare, l'une des villes d'Italie les plus
-tristes; car elle est à la fois vaste et déserte; le peu d'habitants
-qu'on y trouve de loin en loin, dans les rues, marchent lentement, comme
-s'ils étaient assurés d'avoir du temps pour tout. On ne peut concevoir
-comment c'est dans ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a
-existé, celle qui fut chantée par l'Arioste et le Tasse: on y montre
-encore des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l'auteur du
-_Pastor fido_.
-
-L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour; mais l'on voit
-encore à Ferrare la maison où l'on osa renfermer le Tasse comme fou; et
-l'on ne peut lire sans attendrissement la foule de lettres où cet
-infortuné demande la mort qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse
-avait cette organisation particulière du talent qui le rend si
-redoutable à ceux qui le possèdent: son imagination se retournait contre
-lui-même; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'âme, il
-n'avait tant de pensées, que parce qu'il éprouvait beaucoup de peines.
-_Celui qui n'a pas souffert_, dit un prophète, _que sait-il?_
-
-Corinne, à quelques égards, avait une manière d'être semblable: son
-esprit était plus gai, ses impressions plus variées, mais son
-imagination avait de même besoin d'être extrêmement ménagée; car, loin
-de la distraire de ses chagrins, elle en accroissait la puissance. Lord
-Nelvil se trompait en croyant, comme il le faisait souvent, que les
-facultés brillantes de Corinne pouvaient lui donner des moyens de
-bonheur indépendants de ses affections. Quand une personne de génie est
-douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se multiplient par ses
-facultés mêmes: elle fait des découvertes dans sa propre peine comme
-dans le reste de la nature; et, le malheur du coeur étant inépuisable,
-plus on a d'idées, mieux on le sent.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux côtés du
-canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés, comme
-la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui
-ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se
-ressent du commerce avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de
-gothique qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le
-peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le canal
-presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste avec le vert
-éclatant de la campagne; ce vert est entretenu par l'abondance excessive
-des eaux: le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement
-tranchées, que cette nature elle-même a l'air d'être arrangée avec une
-sorte d'apprêt, et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait
-aimer le midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant
-qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la réflexion
-est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette
-demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la
-mer, mais Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers
-ressemblent au mât d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des
-ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant
-dans Venise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas même une
-mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont bannis; et l'homme seul
-est là pour lutter contre la mer.
-
-Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont des canaux,
-et le bruit des rames est l'unique interruption à ce silence. Ce n'est
-pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville,
-puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas même un
-vaisseau, puisqu'on n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait
-une prison; car il y a des moments où l'on ne peut sortir ni de la
-ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise qui n'ont
-jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont pas vu la place
-Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une
-véritable merveille. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux
-ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la
-première demeure de l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des
-lanternes qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire
-empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent
-sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour tout est
-mystère, le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute il y a
-beaucoup de jouissances pour le coeur et la raison quand on parvient à
-pénétrer dans tous ces secrets; mais les étrangers doivent trouver
-l'impression du premier moment singulièrement triste.
-
-Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination ébranlée
-faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil: «D'où vient la
-mélancolie profonde dont je me sens saisie en entrant dans cette ville?
-n'est-ce pas une preuve qu'il m'y arrivera quelque grand malheur?» Comme
-elle prononçait ces mots, elle entendit partir trois coups de canon
-d'une des îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda
-à ses gondoliers quelle en était la cause. _C'est une religieuse qui
-prend le voile_, répondirent-ils, _dans un de ces couvents au milieu de
-la mer. L'usage est chez nous qu'à l'instant où les femmes prononcent
-les voeux religieux, elles jettent derrière elles un bouquet de fleurs
-qu'elles portaient pendant la cérémonie. C'est le signe du renoncement
-au monde; et les coups de canon que vous venez d'entendre annonçaient ce
-moment comme nous sommes entrés dans Venise._ Ces paroles firent
-frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides dans les siennes, et
-une pâleur mortelle couvrait son visage. «Chère amie, lui dit-il,
-comment recevez-vous une si vive impression du hasard le plus
-simple?--Non, dit Corinne, cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs
-de la vie sont pour toujours jetées derrière moi.--Quand je t'aime plus
-que jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi...--Ces
-foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit annonce ailleurs
-ou la victoire ou la mort, sont ici consacrées à célébrer l'obscur
-sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent emploi de ces armes
-terribles qui bouleversent le monde. C'est un avis solennel qu'une femme
-résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin.»
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières années de
-son existence, consistait presque en entier dans l'empire de l'habitude
-et de l'imagination. Il avait été terrible, il était devenu très-doux;
-il avait été courageux, il était devenu timide. La haine contre lui
-s'est facilement réveillée parce qu'il avait été redoutable; on l'a
-facilement renversé, parce qu'il ne l'était plus. C'était une
-aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la
-cherchait à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non en
-l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un peuple que
-d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts de l'imagination sont
-développés par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernière
-classe de la société. On ne donnait point au peuple les grossiers
-plaisirs qui l'abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des
-improvisateurs, des fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets,
-comme un sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des
-femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger l'autorité;
-mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, et même assez
-d'éclat; car les dépouilles de Constantinople qui enrichissent les
-églises, les étendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place
-publique, les chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et
-le lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire.
-
-Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation des
-affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossibles
-l'agriculture, la promenade et la chasse, il ne restait aux Vénitiens
-d'autre intérêt que l'amusement: aussi cette ville était-elle une ville
-de plaisirs. Le dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle
-agréable: on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de
-Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant,
-quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie; mais quand on s'en
-sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort,
-avec ces sons si délicats et presque enfantins, on croirait que cet
-événement, ainsi chanté, n'est qu'une fiction poétique.
-
-Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise que dans le
-reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il était, leur a
-plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est
-pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la
-plupart des femmes, quoique très-aimables, ont pris, par l'habitude de
-vivre dans le monde, un langage de _sentimentalité_ qui, ne gênant en
-rien la liberté des moeurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la
-galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts,
-c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu perdu à Venise, où
-il y a plus de société que dans aucune autre ville d'Italie; car la
-vanité se développe surtout par la société. On y est applaudi si vite et
-si souvent, que tous les calculs y sont instantanés, et que, pour le
-succès, _l'on n'y fait pas de crédit au temps_ d'une minute. Néanmoins
-on trouvait encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la
-facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient
-toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, et cette
-confusion bizarre empêchait que les salons ne devinssent trop
-sérieusement une arène pour les prétentions de l'amour-propre.
-
-Il restait aussi quelques traces des moeurs populaires et des usages
-antiques. Or ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres,
-et une certaine jeunesse de coeur qui ne se lasse point du passé ni de
-l'attendrissement qu'il cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui
-seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et
-d'idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous
-lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, est
-terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur ressemble plutôt à
-une mosquée qu'à un temple chrétien: ce lieu donne une idée de la vie
-indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafés à boire
-du sorbet et à fumer des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs
-et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques
-découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.
-
-Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient jamais que
-revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires,
-car le système de l'égalité porte à Venise principalement sur les objets
-extérieurs, sont conduites par des bateliers vêtus de blanc, avec des
-ceintures roses: ce contraste a quelque chose de frappant: on dirait que
-l'habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l'État
-sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes, il
-faut que l'imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se
-passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont
-pas poétiques. Mais à Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux
-et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements
-de la vie.
-
-Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des
-marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent de toutes
-les manières à l'imagination du peuple; les conteurs surtout sont dignes
-d'attention; ce sont ordinairement des épisodes du Tasse et de l'Arioste
-qu'ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les
-écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont
-pour la plupart, à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur
-apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du vin
-ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il faut à ce
-peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le
-conteur fait des gestes les plus animés du monde; sa voix est haute, il
-se fâche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond,
-parfaitement tranquille, et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la
-bacchante qui s'agitait de sang-froid: _Bacchante, qui n'es pas ivre,
-que me veux-tu?_ Néanmoins la pantomime animée des habitants du Midi ne
-donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude singulière qui
-leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle
-tient à leur disposition vive, brillante et poétique.
-
-L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement
-effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement vénitien
-était environné. L'on ne voyait jamais un soldat à Venise; on courait au
-spectacle quand par hasard, dans les comédies, on en faisait paraître un
-avec un tambour; mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État,
-portant un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans
-l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. Ce
-serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la
-loi; mais il était fortifié par la terreur des mesures secrètes
-qu'employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l'État. Les
-prisons (chose unique) étaient dans le palais même du doge; il y en
-avait au-dessous de son appartement; _la Bouche du Lion_, où toutes les
-dénonciations étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le
-chef du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient les
-inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait que d'en
-haut; le jugement ressemblait d'avance à la condamnation; _le Pont des
-Soupirs_, c'est ainsi qu'on l'appelait, conduisait du palais du doge à
-la prison des criminels d'État. En passant sur le canal qui bordait ces
-prisons, on entendait crier: _Justice! secours!_ et ces voix gémissantes
-et confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un criminel
-d'État était condamné, une barque venait le prendre pendant la nuit; il
-sortait par une petite porte qui s'ouvrait sur le canal; on le
-conduisait à quelque distance de la ville, et on le noyait dans un
-endroit des lagunes où il était défendu de pêcher: horrible idée, qui
-perpétue le secret jusqu'après la mort, et ne laisse pas au malheureux
-l'espoir que ses restes du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert
-et qu'il n'est plus!
-
-A l'époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y avait près
-d'un siècle que de telles exécutions n'avaient plus lieu, mais le
-mystère qui frappe l'imagination existait encore; et bien que lord
-Nelvil fût plus loin que personne de se mêler en aucune manière des
-intérêts politiques d'un pays étranger, cependant il se sentait oppressé
-par cet arbitraire sans appel qui planait à Venise sur toutes les têtes.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-«Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en teniez
-seulement aux impressions pénibles que ces moyens silencieux du pouvoir
-ont produites sur vous; il faut que vous observiez aussi les grandes
-qualités de ce sénat qui faisait de Venise une république pour les
-nobles, et leur inspirait autrefois cette énergie, cette grandeur
-aristocratique, fruit de la liberté, alors même qu'elle est concentrée
-dans le petit nombre. Vous les verrez, sévères les uns pour les autres,
-établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui devaient
-appartenir à tous; vous les verrez paternels pour leurs sujets, autant
-qu'on peut l'être quand on considère cette classe d'hommes uniquement
-sous le rapport de son bien-être physique. Enfin vous leur trouverez un
-grand orgueil pour leur patrie, pour cette patrie qui est leur
-propriété, mais qu'ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui,
-à tant d'égards, en est exclu.»
-
-Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le grand conseil se
-rassemblait alors: elle est entourée des portraits de tous les doges;
-mais, à la place du portrait de celui qui fut décapité comme traître à
-sa patrie, on a peint un rideau noir sur lequel on a écrit le jour de sa
-mort et le genre de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont
-les images des autres doges sont revêtues ajoutent à l'impression de ce
-terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau qui représente
-le jugement dernier, et un autre le moment où le plus puissant des
-empereurs, Frédéric Barberousse, s'humilia devant le sénat de Venise.
-C'est une belle idée que de réunir ainsi tout ce qui doit exalter la
-fierté d'un gouvernement sur la terre, et courber cette même fierté
-devant le ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l'arsenal. Il y a
-devant la porte de l'arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis
-transportés du port d'Athènes, pour être les gardiens de la puissance
-vénitienne; immobiles gardiens qui ne défendent que ce qu'on respecte.
-L'arsenal est rempli des trophées de la marine; la fameuse cérémonie des
-noces du doge avec la mer Adriatique, toutes les institutions de Venise,
-enfin, attestaient leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet
-égard, quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit
-vivement l'intérêt que ces rapports devaient exciter en lui.
-
-Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher Saint-Marc,
-qui est à quelques pas de l'église. C'est de là que l'on découvre toute
-la ville au milieu des flots, et la digue immense qui la défend de la
-mer. On aperçoit dans le lointain les côtes de l'Istrie et de la
-Dalmatie. «Du côté de ces nuages, dit Corinne, il y a la Grèce; cette
-idée ne suffit-elle pas pour émouvoir? Là sont encore des hommes d'une
-imagination vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort,
-mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois les cendres de
-leurs ancêtres. C'est toujours quelque chose qu'un pays qui a existé,
-les habitants y rougissent au moins de leur état actuel, mais, dans les
-contrées que l'histoire n'a jamais consacrées, l'homme ne soupçonne pas
-même qu'il y ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a
-été transmise par ses aïeux.
-
-«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne, et qui fut
-autrefois habitée par un peuple si guerrier, conserve encore quelque
-chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis
-quinze siècles, qu'ils appellent encore les Romains les
-_tout-puissants_. Il est vrai qu'ils montrent des connaissances plus
-modernes en vous nommant, vous autres Anglais, les _guerriers de la
-mer_, parce que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils ne
-savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, continua
-Corinne, tous les pays où il y a dans les moeurs, dans les costumes,
-dans le langage, quelque chose d'original. Le monde civilisé est bien
-monotone, et l'on en connaît tout en peu de temps; j'ai déjà vécu assez
-pour cela.--Quand on vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on
-jamais le terme de ce qui fait penser et sentir?--Dieu veuille, répondit
-Corinne, que ce charme ne s'épuise pas!
-
-«Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand
-nous serons descendus de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons
-même plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin
-aussi confusément qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des
-improvisateurs parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi; on en
-trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les
-peuples qui ont de l'imagination et point de vanité sociale; mais
-l'esprit naturel se tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les
-pays où la crainte d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte
-de saisir cette arme le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus
-près de la nature ont conservé pour elle un respect qui sert très-bien
-l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans
-doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.
-Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient
-habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très-distinctes de
-sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille
-formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à
-l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspirent l'incertain et
-l'inconnu. Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me
-plaît. Autrefois j'avais assez d'espérance et de vivacité pour aimer les
-images riantes, et jouir de la nature sans craindre la destinée.--Ce
-serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais flétri cette belle
-imagination à laquelle j'ai dû les jouissances les plus enivrantes de ma
-vie.--Ce n'est pas vous qu'il faut en accuser, répondit Corinne, mais
-une passion profonde. Le talent a besoin d'une indépendance intérieure
-que l'amour véritable ne permet jamais.--Ah! s'il est ainsi, s'écria
-lord Nelvil, que ton génie se taise, et que ton coeur soit tout à moi!»
-Il ne put prononcer ces paroles sans émotion, car elles promettaient
-dans sa pensée plus encore qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa
-répondre, de peur de rien déranger à la douce impression qu'elle
-éprouvait.
-
-Elle se sentait aimée; et comme elle était habituée à vivre dans un pays
-où les hommes sacrifient tout au sentiment, elle se rassurait
-facilement, et se persuadait que lord Nelvil ne pourrait pas se séparer
-d'elle; tout à la fois indolente et passionnée, elle s'imaginait qu'il
-suffisait de gagner des jours, et que le danger dont on ne parlait plus
-était passé. Corinne vivait enfin comme vivent la plupart des hommes
-lorsqu'ils sont menacés longtemps du même malheur; ils finissent par
-croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas encore
-arrivé.
-
-L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement propre à bercer
-l'âme d'espérances: le tranquille balancement des barques porte à la
-rêverie et à la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, placé
-sur un pont de Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis
-qu'un autre gondolier lui répond par la stance suivante à l'autre
-extrémité du canal. La musique très-ancienne de ces stances ressemble au
-chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie; mais en plein
-air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les
-reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prêtent aussi leurs
-beautés de sentiment à tout cet ensemble d'images et d'harmonie, il est
-impossible que ces chants n'inspirent pas une douce mélancolie. Oswald
-et Corinne se promenaient sur l'eau de longues heures, à côté l'un de
-l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se tenant la
-main, ils se livraient en silence aux pensées vagues que font naître la
-nature et l'amour.
-
-
-
-
-LIVRE SEIZIÈME
-
-LE DÉPART ET L'ABSENCE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Dès que l'on sut l'arrivée de Corinne à Venise, chacun eut la plus
-grande curiosité de la voir. Quand elle se rendait dans un café de la
-place Saint-Marc, l'on se pressait en foule sous les galeries de cette
-place pour l'apercevoir un moment, et la société tout entière la
-recherchait avec l'empressement le plus vif. Elle aimait assez autrefois
-à produire cet effet brillant partout où elle se montrait, et elle
-avouait naturellement que l'admiration avait un grand charme pour elle.
-Le génie inspire le besoin de la gloire, et il n'est d'ailleurs aucun
-bien qui ne soit désiré par ceux à qui la nature a donné les moyens de
-l'obtenir. Néanmoins, dans sa situation actuelle, Corinne redoutait tout
-ce qui semblait en contraste avec les habitudes de la vie domestique, si
-chères à lord Nelvil.
-
-Corinne avait tort, pour son bonheur, de s'attacher à un homme qui
-devait contrarier son existence naturelle, et réprimer plutôt qu'exciter
-ses talents; mais il est aisé de comprendre comment une femme qui s'est
-beaucoup occupée des lettres et des beaux-arts peut aimer dans un homme
-des qualités et même des goûts qui diffèrent des siens. L'on est si
-souvent lassé de soi-même, qu'on ne peut être séduit par ce qui nous
-ressemble: il faut de l'harmonie dans les sentiments et de l'opposition
-dans les caractères, pour que l'amour naisse tout à la fois de la
-sympathie et de la diversité. Lord Nelvil possédait au suprême degré ce
-double charme. On était un avec lui dans l'habitude de la vie, par la
-douceur et la facilité de son entretien, et néanmoins ce qu'il avait
-d'irritable et d'ombrageux dans l'âme ne permettait jamais de se blaser
-sur la grâce et la complaisance de ses manières. Quoique la profondeur
-et l'étendue de ses idées le rendissent propre à tout, ses opinions
-politiques et ses goûts militaires lui inspiraient plus de penchant pour
-la carrière des actions que pour celle des lettres; il pensait que les
-actions sont toujours plus poétiques que la poésie elle-même. Il se
-montrait supérieur aux succès de son esprit, et parlait de lui, sous ce
-rapport, avec une grande indifférence. Corinne, pour lui plaire,
-cherchait à cet égard à l'imiter, et commençait à dédaigner ses propres
-succès littéraires, afin de ressembler davantage aux femmes modestes et
-retirées dont la patrie d'Oswald offrait le modèle.
-
-Cependant les hommages que Corinne reçut à Venise ne firent à lord
-Nelvil qu'une impression agréable. Il y avait tant de bienveillance dans
-l'accueil des Vénitiens, ils exprimaient avec tant de grâce et de
-vivacité le plaisir qu'ils trouvaient dans l'entretien de Corinne,
-qu'Oswald jouissait vivement d'être aimé par une femme d'un charme si
-séducteur et si généralement admiré. Il n'était plus jaloux de la gloire
-de Corinne, certain qu'il était qu'elle le préférait à tout, et son
-amour semblait encore augmenté par ce qu'il entendait dire d'elle. Il
-oubliait même l'Angleterre; il prenait quelque chose de l'insouciance
-des Italiens sur l'avenir. Corinne s'apercevait de ce changement, et son
-coeur imprudent en jouissait comme s'il avait pu durer toujours.
-
-L'italien est la seule langue de l'Europe dont les dialectes différents
-aient un génie à part. On peut faire des vers et écrire des livres dans
-chacun de ces dialectes, qui s'écartent plus ou moins de l'italien
-classique; mais, parmi les différents langages des divers États de
-l'Italie, il n'y a pourtant que le napolitain, le sicilien et vénitien
-qui aient l'honneur d'être comptés, et c'est le vénitien qui passe pour
-le plus original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononçait avec
-une douceur charmante; et la manière dont elle chantait quelques
-_barcarolles_, dans le genre gai, prouvait qu'elle devait jouer la
-comédie aussi bien que la tragédie. On la tourmenta beaucoup pour
-prendre un rôle dans un opéra comique qu'on devait représenter en
-société la semaine suivante. Corinne, depuis qu'elle aimait Oswald,
-n'avait jamais voulu lui faire connaître son talent en ce genre; elle ne
-s'était pas senti assez de liberté d'esprit pour cet amusement, et
-quelquefois même elle s'était dit qu'un tel abandon de gaieté pouvait
-porter malheur; mais cette fois par une singularité de confiance, elle y
-consentit. Oswald l'en pressa vivement, et il fut convenu qu'elle
-jouerait _la Fille de l'air_; c'est ainsi que s'appelait la pièce que
-l'on choisit.
-
-Cette pièce, comme la plupart de celles de Gozzi, était composée de
-féeries extravagantes, très-originales et très-gaies. Truffaldin et
-Pantalon paraissent souvent, dans ces drames burlesques, à côté des plus
-grands rois de la terre. Le merveilleux y sert à la plaisanterie, mais
-le comique y est relevé par ce merveilleux même, qui ne peut jamais
-avoir rien de vulgaire ni de bas. _La Fille de l'air_ ou _Sémiramis dans
-sa jeunesse_ est la coquette douée par l'enfer et le ciel pour subjuguer
-le monde. Élevée dans un antre comme une sauvage, habile comme une
-enchanteresse, impérieuse comme une reine, elle réunit la vivacité
-naturelle à la grâce préméditée, le courage guerrier à la frivolité
-d'une femme, et l'ambition à l'étourderie. Ce rôle demande une verve
-d'imagination et de gaieté que l'inspiration seule du moment peut
-donner. Toute la société se réunit pour prier Corinne de s'en charger.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel; on dirait
-que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte, et repousse la
-familiarité confiante; souvent, quand on se livre le plus à l'espérance,
-et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter avec le sort et de compter
-sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de
-notre histoire, et les fatales soeurs viennent y mêler leur fil noir, et
-brouiller l'oeuvre de nos mains.
-
-C'était le dix-sept de novembre que Corinne s'éveilla tout enchantée de
-jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître dans le premier
-acte en sauvage un vêtement très-pittoresque. Ses cheveux, qui devaient
-être épars, étaient pourtant arrangés avec un soin qui montrait un vif
-désir de plaire; et son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa
-noble figure un caractère de coquetterie et de malice singulièrement
-gracieux. Elle arriva dans le palais où la comédie devait être jouée.
-Tout le monde y était rassemblé; Oswald seul n'était pas encore arrivé.
-Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle, et commençait à
-s'inquiéter de son absence. Enfin, comme elle entrait sur le théâtre,
-elle l'aperçut dans un coin très-obscur du salon, mais enfin elle
-l'aperçut, et la peine même que lui avait causée l'attente redoublant sa
-joie, elle fut inspirée par la gaieté, comme elle l'était au Capitole
-par l'enthousiasme.
-
-Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était faite de
-manière qu'il était permis d'improviser le dialogue; ce qui donnait à
-Corinne un grand avantage, et rendait la scène plus animée. Lorsqu'elle
-chantait, elle faisait sentir l'esprit des airs _bouffes_ italiens avec
-une élégance particulière. Ses gestes, accompagnés par la musique,
-étaient comiques et nobles tout à la fois; elle faisait rire sans cesser
-d'être imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs et
-les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des autres.
-
-Ah! qui n'aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l'on avait su que ce
-bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que cette gaieté si
-triomphante ferait bientôt place aux plus amères douleurs!
-
-Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés et si vrais,
-que leur plaisir se communiquait à Corinne; elle éprouvait cette sorte
-d'émotion que cause l'amusement quand il donne un sentiment vif de
-l'existence, quand il inspire l'oubli de la destinée, et dégage pour un
-moment l'esprit de tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu
-Corinne représenter la plus profonde douleur, dans un temps où il se
-flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer une
-joie sans mélange, quand il venait de recevoir une nouvelle bien fatale
-pour tous deux. Plusieurs fois il eut la pensée d'arracher Corinne à
-cette gaieté téméraire; mais il goûtait un triste plaisir à voir encore
-quelques instants sur cet aimable visage la brillante expression du
-bonheur.
-
-A la fin de la pièce, Corinne parut élégamment habillée en reine
-amazone; elle commandait aux hommes, et déjà presque aux éléments, par
-cette confiance dans ses charmes qu'une belle personne peut avoir quand
-elle n'est pas sensible; car il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la
-nature ou du sort ne puisse rassurer entièrement. Mais cette coquette
-couronnée, cette fée souveraine que représentait Corinne, mêlant, d'une
-façon toute merveilleuse, la colère à la plaisanterie, l'insouciance au
-désir de plaire, et la grâce au despotisme, semblait régner sur la
-destinée autant que sur les coeurs; et quand elle monta sur le trône,
-elle sourit à ses sujets en leur ordonnant la soumission avec une douce
-arrogance. Tous les spectateurs se levèrent pour applaudir Corinne comme
-la véritable reine. Ce moment était peut-être celui de sa vie où la
-crainte de la douleur avait été le plus loin d'elle; mais tout à coup
-elle vit Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans
-ses mains pour dérober ses larmes. A l'instant elle se troubla; et la
-toile n'était pas encore baissée que, descendant de ce trône déjà
-funeste, elle se précipita dans la chambre voisine.
-
-Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur, elle fut
-saisie d'un tel effroi, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre la
-muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit: «Oswald! ô mon
-Dieu! qu'avez-vous?--Il faut que je parte cette nuit pour l'Angleterre,»
-lui répondit-il, sans savoir ce qu'il faisait; car il ne devait pas
-exposer sa malheureuse amie en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle
-s'avança vers lui tout à fait hors d'elle-même, et s'écria: «Non, il ne
-se peut pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la
-mériter? Vous m'emmenez donc avec vous?--Quittons en ce moment cette
-foule cruelle, répondit Oswald; viens avec moi, Corinne.» Elle le
-suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui disait, répondant au hasard,
-chancelante, et le visage déjà si altéré, que chacun la crut saisie par
-quelque mal subit.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Dès qu'ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans son égarement,
-dit à lord Nelvil: «Eh bien, ce que vous venez de m'apprendre est mille
-fois plus cruel que la mort. Soyez généreux; jetez-moi dans ces flots,
-pour que j'y perde le sentiment qui me déchire. Oswald, faites-le avec
-courage; il en faut moins pour cela que vous ne venez d'en montrer.--Si
-vous dites un mot de plus, répondit Oswald, je vais me précipiter dans
-le canal à vos yeux. Écoutez-moi; attendez que nous soyons arrivés chez
-vous, alors vous prononcerez sur mon sort et sur le vôtre. Au nom du
-ciel, calmez-vous.» Il y avait tant de malheur dans l'accent d'Oswald,
-que Corinne se tut; et seulement elle tremblait avec une telle violence,
-qu'elle put à peine monter les escaliers qui conduisaient à son
-appartement. Quand elle y fut arrivée, elle arracha sa parure avec
-effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet état, elle qui était si
-brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une chaise en
-fondant en pleurs, et s'écria: «Suis-je un barbare, Corinne, juste ciel!
-Corinne, le crois-tu?--Non, lui dit-elle, non, je ne puis le croire.
-N'avez-vous pas encore ce regard qui chaque jour me donnait le bonheur?
-Oswald, vous dont la présence était pour moi comme un rayon du ciel, se
-peut-il que je vous craigne, que je n'ose lever les yeux sur vous, que
-je sois là devant vous comme devant un assassin, Oswald, Oswald!» Et en
-achevant ces mots, elle tomba suppliante à ses genoux.
-
-«Que vois-je? s'écria-t-il en la relevant avec fureur; tu veux que je me
-déshonore, eh bien! je le ferai. Mon régiment s'embarque dans un mois;
-je viens d'en recevoir la nouvelle. Je resterai, prends-y garde, je
-resterai si tu me montres cette douleur toute-puissante sur moi; mais je
-ne survivrai point à ma honte.--Je ne vous demande point de rester,
-reprit Corinne; mais quel mal vous fais-je en vous suivant?--Mon
-régiment part pour les îles, et il n'est permis à aucun officier
-d'emmener sa femme avec lui.--Au moins laissez-moi vous accompagner
-jusqu'en Angleterre.--Les mêmes lettres que je viens de recevoir, reprit
-Oswald, m'apprennent que le bruit de notre liaison s'est répandu en
-Angleterre, que les papiers publics en ont parlé, qu'on a commencé à
-soupçonner qui vous êtes, et que votre famille, excitée par lady
-Edgermond, a déclaré qu'elle ne vous reconnaîtrait jamais. Laissez-moi
-le temps de la ramener, de forcer votre belle-mère à ce qu'elle vous
-doit; mais si j'arrive avec vous, et que je sois contraint à vous
-quitter avant de vous avoir fait rendre votre nom, je vous livre à toute
-la sévérité de l'opinion sans être là pour vous défendre.--Ainsi vous me
-refusez tout?» dit Corinne; et, en achevant ces mots, elle tomba sans
-connaissance, et sa tête heurtant avec violence contre terre, le sang en
-rejaillit. Oswald, à ce spectacle, poussa des cris déchirants. Thérésine
-arriva dans un trouble extrême; elle rappela sa maîtresse à la vie. Mais
-quand Corinne revint à elle, elle aperçut dans une glace son visage pâle
-et défait, ses cheveux épars et teints de sang. «Oswald, dit-elle,
-Oswald, ce n'est pas ainsi que j'étais lorsque vous m'avez rencontrée au
-Capitole; je portais sur mon front la couronne de l'espérance et de la
-gloire, maintenant il est souillé de sang et de poussière; mais il ne
-vous est pas permis de me mépriser pour cet état dans lequel vous m'avez
-mise. Les autres le peuvent, mais vous, vous ne le pouvez pas: il faut
-avoir pitié de l'amour que vous m'avez inspiré, il le faut.
-
---Arrête, s'écria lord Nelvil, c'en est trop!» Et, faisant signe à
-Thérésine de s'éloigner, il prit Corinne dans ses bras, et lui dit: «Je
-suis décidé à rester: tu feras de moi ce que tu voudras. Je subirai ce
-que le ciel me destine, mais je ne t'abandonnerai point dans ce malheur,
-et je ne te conduirai point en Angleterre avant d'y avoir assuré ton
-sort. Je ne t'y laisserai point exposée aux insultes d'une femme
-hautaine. Je reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter.» Ces
-paroles rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un
-abattement plus cruel encore que le désespoir qu'elle venait d'éprouver.
-Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la tête baissée, elle
-resta longtemps dans un profond silence. «Parle, chère amie, lui dit
-Oswald, fais-moi donc entendre le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle
-pour me soutenir; je veux me laisser guider par elle.--Non, répondit
-Corinne, non; vous partirez, il le faut.» Et des torrents de pleurs
-annoncèrent sa résignation. «Mon amie! s'écria lord Nelvil, je prends à
-témoin ce portrait de ton père, qui est là devant nos yeux; et tu sais
-si le nom d'un père est sacré pour moi! je le prends à témoin que ma vie
-est en ta puissance tant qu'elle sera nécessaire à ton bonheur. A mon
-retour des îles, je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire
-retrouver le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y
-réussissais pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes
-pieds.--Hélas! reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que vous
-allez braver...--Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y échapperai; mais
-si je périssais cependant, moi le plus inconnu des hommes, mon souvenir
-resterait dans ton coeur; tu n'entendrais peut-être jamais prononcer mon
-nom sans que tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai,
-Corinne? Tu dirais: _Je l'ai connu; il m'a aimée._--Ah! laisse-moi,
-laisse-moi! s'écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent; demain,
-quand le soleil reviendra, et que je me dirai: _Je ne le verrai plus! je
-ne le verrai plus!_ il se peut que je cesse de vivre, et ce serait bien
-heureux!--Pourquoi, s'écria lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de
-ne pas me revoir? Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais
-n'est-elle rien pour toi? ton coeur en peut-il douter?--Non, je vous
-respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en coûterait
-plus encore de renoncer à mon admiration pour vous qu'à mon amour. Je
-vous regarde comme un être angélique, comme le caractère le plus pur et
-plus noble qui ait paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre
-charme qui me captive, c'est l'idée que jamais tant de vertus n'ont été
-réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous a été donné
-que pour les exprimer toutes: loin de moi donc un doute sur vos
-promesses. Je fuirais à l'aspect de la figure humaine, elle ne
-m'inspirerait plus que de la terreur, si lord Nelvil pouvait tromper:
-mais la séparation livre à tant de hasards, mais ce mot terrible,
-_adieu!_...--Jamais, interrompit-il, jamais Oswald ne peut te dire un
-dernier adieu que sur son lit de mort.» Et son émotion était si profonde
-en prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre l'effet de
-cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir, elle qui était la
-plus à plaindre.
-
-Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des moyens de
-s'écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an fut le terme fixé
-pour cette absence. Oswald se croyait sûr que l'expédition ne devait pas
-durer plus longtemps. Enfin, il leur restait encore quelques heures, et
-Corinne espérait qu'elle aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut
-dit que la gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et
-qu'elle vit à sa pendule que ce moment n'était pas très-éloigné, elle
-frémit de tous ses membres, et sûrement l'approche de l'échafaud ne lui
-aurait pas causé plus d'effroi. Oswald aussi semblait perdre à chaque
-instant sa résolution, et Corinne, qui l'avait toujours vu maître de
-lui-même, avait le coeur déchiré par le spectacle de ses angoisses.
-Pauvre Corinne! elle le consolait, tandis qu'elle devait être mille fois
-plus malheureuse que lui!
-
-«Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres, ils vous
-diront, les hommes légers de cette ville, que des promesses d'amour ne
-lient pas l'honneur; que tous les Anglais du monde ont aimé des
-Italiennes dans leurs voyages et les ont oubliées au retour; que
-quelques mois de bonheur n'engagent ni celle qui les reçoit ni celui qui
-les donne, et qu'à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme
-que vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société d'une
-étrangère. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon le monde: mais
-vous qui avez connu ce coeur dont vous vous êtes rendu le maître, vous
-qui savez comme il vous aime, trouverez-vous des sophismes pour excuser
-une blessure mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des
-hommes du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant
-un poignard dans mon sein?--Ah! que me dis-tu? s'écria lord Nelvil; ce
-n'est pas ta douleur seule qui me retient, c'est la mienne. Où
-trouverais-je un bonheur semblable à celui que j'ai goûté près de toi?
-Qui, dans l'univers, m'entendrait comme tu m'as entendu? L'amour,
-Corinne, l'amour, c'est toi seule qui l'éprouves, c'est toi seule qui
-l'inspires: cette harmonie de l'âme, cette intime intelligence de
-l'esprit et du coeur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec
-toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais; il s'en faut
-qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie; est-ce donc pour
-toi seule qu'il démentirait sa nature?
-
---Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas avec dédain une
-âme sincère. Et ce n'est pas vous, Oswald, ce n'est pas vous que mon
-désespoir trouverait insensible. Mais un ennemi redoutable me menace
-auprès de vous: c'est la sévérité despotique, c'est la dédaigneuse
-médiocrité de ma belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma
-vie passée. Épargnez-moi de vous répéter d'avance ses impitoyables
-discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une excuse à ses
-yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes torts. Elle ne
-comprend point leurs charmes, elle ne voit que leurs dangers. Elle
-trouve inutile, et peut-être coupable, tout ce qui ne s'accorde pas avec
-la destinée qu'elle s'est tracée, et toute la poésie du coeur lui semble
-un caprice importun qui s'arroge le droit de mépriser sa raison. C'est
-au nom des vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera mon
-caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis indigne de
-vous.--Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit Oswald; quelles
-vertus oserait-on élever plus haut que ta générosité, ta franchise, ta
-bonté, ta tendresse? Céleste créature! que les femmes communes soient
-jugées par les règles communes! mais honte à celui que tu aurais aimé et
-qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans l'univers
-n'égale ton esprit ni ton coeur. A la source divine où tes sentiments
-sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne, Corinne, ah! je ne puis
-te quitter. Je sens mon courage défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je
-ne partirai point; et c'est de toi qu'il faut que je reçoive la force de
-t'affliger.--Eh bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de
-recommander mon âme à Dieu pour qu'il me donne la force d'entendre
-sonner l'heure fixée pour ton départ. Nous nous sommes aimés, Oswald,
-avec une tendresse profonde. Je t'ai confié les secrets de ma vie: ce
-n'est rien que les faits; mais les sentiments les plus intimes de mon
-être, tu les sais tous. Je n'ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si
-j'écris quelques lignes où mon âme se répande, c'est toi seul qui
-m'inspires, c'est à toi que j'adresse toutes mes pensées, comme mon
-dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile si tu
-m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la musique, c'est
-ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce génie qui jadis enflammait ma
-pensée n'est plus que de l'amour. Enthousiasme, réflexion, intelligence,
-je n'ai plus rien qu'en commun avec toi.
-
-«Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards vers le
-ciel, Dieu! qui n'êtes point impitoyable pour les peines du coeur, les
-plus nobles de toutes! ôtez-moi la vie quand il cessera de m'aimer,
-ôtez-moi le déplorable reste d'existence qui ne me servirait plus qu'à
-souffrir. Il emporte avec lui ce que j'ai de plus généreux et de plus
-tendre; s'il laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans
-quelque lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'éteigne. Grand Dieu!
-vous ne m'avez pas faite pour survivre à tous les nobles sentiments; et
-que me resterait-il quand j'aurais cessé de l'estimer? car lui aussi
-doit m'aimer, il le doit, je sens au fond de mon coeur une affection qui
-commande la sienne... mon Dieu! s'écria-t-elle encore une fois, la mort
-ou son amour!» En achevant cette prière, elle se retourna vers Oswald et
-le trouva prosterné devant elle dans des convulsions effrayantes;
-l'excès de son émotion avait surpassé ses forces; il repoussait les
-secours de Corinne, il voulait mourir, et sa tête semblait absolument
-perdue. Corinne, avec douceur, serra ses mains dans les siennes en lui
-répétant tout ce qu'il lui avait dit lui-même. Elle l'assura qu'elle le
-croyait, qu'elle se fiait à son retour, et qu'elle se sentait beaucoup
-plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord Nelvil.
-Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa séparation, plus il
-lui semblait impossible de s'y décider.
-
-«Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au temple avant
-mon départ pour prononcer le serment d'une union éternelle?» Corinne
-tressaillit à ces mots, regarda lord Nelvil, et le plus grand trouble
-agita son coeur; elle se souvint qu'Oswald, en lui racontant son
-histoire, lui avait dit que la douleur d'une femme était toute-puissante
-sur sa conduite, mais qu'il avait ajouté que son sentiment se
-refroidissait par les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de
-lui. Toute la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à
-cette idée, et, après quelques instants de silence, elle répondit: «Il
-faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de prendre la
-résolution de m'épouser. Je la devrais dans ce moment, milord, à
-l'émotion du départ: je n'en veux pas ainsi.» Oswald n'insista plus. «Au
-moins, dit-il en saisissant la main de Corinne, je le jure de nouveau,
-ma foi est attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le
-conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort; si vous le
-dédaignez une fois, si vous me le renvoyez...--Cessez, cessez,
-interrompit Corinne, d'exprimer une inquiétude que vous ne pouvez
-éprouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai la première l'union sacrée de
-nos coeurs, vous le savez bien que ce n'est pas moi, et je rougirais
-presque d'assurer ce qui n'est que trop certain.»
-
-Cependant l'heure avançait: Corinne pâlissait à chaque bruit, et lord
-Nelvil restait plongé dans une douleur profonde, et n'avait plus la
-force de prononcer un seul mot. Enfin la lumière fatale parut dans
-l'éloignement, à travers sa fenêtre, et, bientôt après, la barque noire
-s'arrêta devant la porte. Corinne, à cette vue, fit un cri en reculant
-avec effroi, et tomba dans les bras d'Oswald, en s'écriant: «Les voilà!
-les voilà! adieu, partez, c'en est fait.--O mon Dieu! dit lord Nelvil, ô
-mon père! l'exigez-vous de moi?» Et la serrant contre son coeur, il la
-couvrit de ses larmes. «Partez, lui dit-elle, partez, il le
-faut.--Faites venir Thérésine, répondit Oswald, je ne puis vous laisser
-seule ainsi.--Seule! hélas! dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu'à votre
-retour?--Je ne puis sortir de cette chambre, s'écria lord Nelvil, non,
-je ne le puis.» Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel,
-que ses regards et ses voeux appelaient la mort. «Eh bien, dit Corinne,
-je le donnerai ce signal; j'irai moi-même ouvrir cette porte, mais
-accordez-moi quelques instants.--Oh! oui, s'écria lord Nelvil, restons
-encore ensemble, restons; ces cruels combats valent encore mieux que de
-cesser de te voir.»
-
-On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers qui
-appelaient les gens de lord Nelvil; ils répondirent, et l'un d'eux vint
-frapper à la porte de Corinne, en annonçant que _tout était prêt_. «Oui,
-tout est prêt,» répondit Corinne; et, s'éloignant d'Oswald, elle alla
-prier, la tête appuyée contre le portrait de son père. Sans doute en ce
-moment sa vie passée s'offrait en entier à elle, sa conscience exagéra
-toutes ses fautes; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde
-divine, et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait
-croire à la pitié du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la main à
-lord Nelvil, et lui dit: «Partez, je le veux à présent, et peut-être que
-dans un instant je ne le pourrai plus: partez, que Dieu bénisse vos pas,
-et qu'il me protége aussi, car j'en ai bien besoin.» Oswald se précipita
-encore une fois dans ses bras; et la pressant contre son coeur avec une
-passion inexprimable, tremblant et pâle comme un homme qui marche au
-supplice, il sortit de cette chambre, où, pour la dernière fois
-peut-être, il avait aimé, il s'était senti aimé comme la destinée n'en
-offre pas un second exemple.
-
-Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation horrible,
-qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer, la saisit; ses yeux
-étaient tellement troublés, que les objets qu'elle voyait perdaient à
-ses yeux toute réalité, et semblaient errer tantôt près, tantôt loin de
-ses regards; elle croyait sentir que la chambre où elle était se
-balançait, comme dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour
-résister à ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit
-le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les préparatifs de
-son départ. Il était encore là dans la gondole; elle pouvait encore le
-revoir, mais elle se craignait elle-même; et lui, de son côté, était
-couché dans la gondole, presque sans connaissance. Enfin il partit, et
-dans ce moment Corinne s'élança hors de sa chambre pour le rappeler;
-Thérésine l'arrêta. Une pluie terrible commençait alors; le vent le plus
-violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne était
-ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la mer. Elle ressentit
-une vive inquiétude pour Oswald traversant les lagunes dans ce temps
-affreux, et elle descendit sur le bord du canal, dans le dessein de
-s'embarquer et de le suivre au moins jusqu'à la terre ferme. Mais la
-nuit était si obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne
-marchait avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui
-séparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours, et sa
-frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle appelait au hasard
-des bateliers, qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de
-malheureux qui se noyaient pendant la tempête; et néanmoins personne
-n'osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient
-redoutables.
-
-Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se calma
-cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald lui apporta, de sa
-part, la nouvelle, qu'il avait heureusement passé les lagunes. Ce moment
-encore ressemblait presque au bonheur; et ce ne fut qu'après quelques
-heures que l'infortunée Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les
-longues heures, et les tristes jours, et l'inquiète et dévorante peine
-qui devait l'occuper désormais.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt vingt fois à
-retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs qui l'entraînaient
-triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel de fait dans l'amour que
-de l'avoir vaincu une fois: le prestige de sa toute-puissance est fini.
-
-En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie
-rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de passer en Italie
-n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie; c'était comme
-une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait
-pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence
-était composée jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le
-regret d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression
-de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées que
-le vague enivrant des beaux-arts et de l'Italie avait fait disparaître.
-Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frappé de
-l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui
-s'offraient à ses regards; les penchants, les habitudes, les goûts nés
-avec lui, se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays,
-où les hommes ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le
-bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à
-l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison
-humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les
-institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que
-la confusion, la faiblesse et l'ignorance. Les tableaux séduisants, les
-impressions poétiques faisaient place dans son coeur au profond
-sentiment de la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours
-Corinne, il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans une
-contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait passé d'un
-pays où l'imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous
-ses souvenirs, toute son âme, l'auraient vivement ramené vers l'Italie;
-mais il échangeait le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre
-l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il
-rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but.
-La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et
-résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite: et
-l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa
-destinée, s'il ne parvient pas à la diriger selon son gré.
-
-Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit
-parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer bien plus de
-sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies
-sérieuses qui se développent tout à coup quand les affections profondes
-triomphent de leur réserve habituelle; il retrouva le plaisir de faire
-des découvertes dans les coeurs qui se révèlent par degrés aux regards
-observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont
-jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère.
-Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne d'aucune des
-impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait plus que jamais à
-l'Angleterre, et se sentait beaucoup d'éloignement pour la quitter de
-nouveau, toutes ses réflexions le ramenaient à la résolution d'épouser
-Corinne, et de se fixer en Écosse avec elle.
-
-Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, lorsque
-l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition dont son régiment
-faisait partie; mais on annonçait en même temps que d'un jour à l'autre
-ce retard pourrait cesser, et l'incertitude à cet égard était telle,
-qu'aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation
-rendait lord Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être
-séparé de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires
-pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines à
-Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé du moment où il
-pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu'il était
-obligé de perdre loin d'elle. Enfin il résolut d'employer ces jours
-d'attente à se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond,
-et la déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était la
-fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était faussement
-répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics où l'on avait mis
-des insinuations très-défavorables sur l'existence de Corinne, et il se
-sentit un ardent désir de lui rendre et le rang et la considération qui
-lui étaient dus.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait avec émotion
-qu'il allait voir le séjour où Corinne avait passé tant d'années. Il
-sentait aussi quelque embarras par la nécessité de faire comprendre à
-lady Edgermond qu'il était résolu à renoncer à sa fille; et le mélange
-de ces divers sentiments l'agitait et le faisait rêver. Les lieux qu'il
-voyait en s'avançant vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient
-toujours plus l'Écosse; et le souvenir de son père, sans cesse présent à
-sa mémoire, pénétrait encore plus avant dans son coeur. Lorsqu'il arriva
-chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût qui régnait dans
-l'arrangement du jardin et du château; et, comme la maîtresse de la
-maison n'était pas encore prête pour le recevoir, il se promena dans le
-parc, et aperçut de loin, à travers les feuilles, une jeune personne de
-la taille la plus élégante, avec des cheveux blonds d'une admirable
-beauté qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec
-beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, bien qu'il ne
-l'eût pas vue depuis trois ans, et qu'ayant passé, dans cet intervalle,
-de l'enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment embellie. Il s'approcha
-d'elle, la salua, et, oubliant qu'il était en Angleterre, il voulut lui
-prendre la main pour la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie;
-la jeune personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une
-profonde révérence, et lui dit: «Monsieur, je vais prévenir ma mère que
-vous désirez la voir,» et s'éloigna. Lord Nelvil resta frappé de cet air
-imposant et modeste, de cette figure vraiment angélique.
-
-C'était Lucile, qui entrait à peine dans sa seizième année. Ses traits
-étaient d'une délicatesse remarquable; sa taille était presque trop
-élancée, car un peu de faiblesse se faisait remarquer dans sa démarche;
-son teint était d'une admirable beauté, et la pâleur et la rougeur s'y
-succédaient en un instant. Ses yeux bleus étaient si souvent baissés,
-que sa physionomie consistait surtout dans cette délicatesse de teint,
-qui trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve cachait
-de toute autre manière. Oswald, depuis qu'il voyageait dans le Midi,
-avait perdu l'idée d'une telle figure et d'une telle expression. Il fut
-saisi d'un sentiment de respect; il se reprocha vivement de l'avoir
-abordée avec une sorte de familiarité; et, regagnant le château
-lorsqu'il vit que Lucile y était entrée, il rêvait à la pureté céleste
-d'une jeune fille qui ne s'est jamais éloignée de sa mère et ne connaît
-de la vie que la tendresse filiale.
-
-Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil; il l'avait vue
-deux fois avec son père quelques années auparavant; mais il l'avait
-très-peu remarquée alors; il l'observa cette fois avec attention, pour
-la comparer au portrait que Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai
-à beaucoup d'égards; mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le
-regard de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne lui en
-attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que lui
-l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son premier intérêt
-auprès de lady Edgermond était de la décider à reconnaître Corinne, en
-annulant tout ce qu'on avait arrangé pour la faire croire morte. Il
-commença l'entretien en parlant de l'Italie et du plaisir qu'il y avait
-trouvé. «C'est un séjour amusant pour un homme, répondit lady Edgermond;
-mais je serais bien fâchée qu'une femme qui m'intéressât pût s'y plaire
-longtemps.--J'y ai pourtant trouvé, répondit lord Nelvil blessé de cette
-insinuation, la femme la plus distinguée que j'aie connue en ma
-vie.--Cela se peut sous les rapports de l'esprit, reprit lady Edgermond;
-mais un honnête homme cherche d'autres qualités que celle-là dans la
-compagne de sa vie.--Et il les trouve aussi,» interrompit Oswald avec
-chaleur. Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'était
-qu'indiqué de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha de
-l'oreille de sa mère pour lui parler. «Non, ma fille, répondit tout haut
-lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez votre cousine aujourd'hui; il
-faut dîner ici avec lord Nelvil.» Lucile, à ces mots, rougit plus
-vivement encore que dans le jardin, puis s'assit à côté de sa mère, et
-prit sur la table un ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais
-lever les yeux, ni se mêler de la conversation.
-
-Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car il était
-vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait été question de leur
-union; et quoique la figure ravissante de Lucile le frappât toujours
-plus, il se rappela tout ce que Corinne lui avait dit sur l'effet
-probable de l'éducation sévère que lady Edgermond donnait à sa fille. En
-Angleterre, en général, les jeunes filles ont plus de liberté que les
-femmes mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage; mais
-lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées, mais pour les
-jeunes personnes: elle était d'avis que, dans toutes les situations, la
-plus rigoureuse réserve convenait aux femmes. Lord Nelvil voulait
-déclarer à lady Edgermond ses intentions relativement à Corinne dès
-qu'il se trouverait encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en
-alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dîner l'entretien sur
-divers sujets avec une raison simple et ferme qui inspira du respect à
-lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des opinions si arrêtées sur tous
-les points, et qui souvent n'étaient pas d'accord avec les siennes; mais
-il sentait que, s'il disait un mot à lady Edgermond qui ne fût pas dans
-le sens de ses idées, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne
-pourrait effacer, et il hésita à ce premier pas, tout à fait irréparable
-auprès d'une personne qui n'admettait point de nuances ni d'exceptions,
-et jugeait tout par des règles générales et positives.
-
-On annonça que le dîner était servi. Lucile s'approcha de sa mère pour
-lui donner le bras. Oswald alors observa que lady Edgermond marchait
-avec une grande difficulté. «J'ai, dit-elle à lord Nelvil, une maladie
-très-douloureuse, et peut-être mortelle.» Lucile pâlit à ces mots. Lady
-Edgermond le remarqua, et reprit avec douceur: «Les soins de ma fille,
-néanmoins, m'ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront
-peut-être encore longtemps.» Lucile baissa la tête pour que son
-attendrissement ne fût pas observé. Quand elle la releva, ses yeux
-étaient encore humides de pleurs; mais elle n'avait pas osé seulement
-prendre la main de sa mère; tout s'était passé dans le fond de son
-coeur, et elle n'avait songé aux autres que pour leur cacher ce qu'elle
-éprouvait. Cependant Oswald était profondément ému par cette réserve,
-par cette contrainte; et son imagination, naguère ébranlée par
-l'éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau de
-l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais quel nuage
-modeste qui reposait délicieusement les regards.
-
-Pendant le dîner, Lucile, voulant épargner les moindres fatigues à sa
-mère, servait tout avec un soin continuel, et lord Nelvil entendit le
-son de sa voix, seulement quand elle lui offrait les différents mets;
-mais ces paroles insignifiantes étaient prononcées avec une douceur
-enchanteresse, et lord Nelvil se demandait comment il était possible que
-les mouvements les plus simples et les mots les plus communs pussent
-révéler toute une âme. «Il faut, se répétait-il à lui-même, ou le génie
-de Corinne, qui dépasse tout ce que l'imagination peut désirer; ou ces
-voiles mystérieux du silence et de la modestie, qui permettent à chaque
-homme de supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite.» Lady
-Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut les
-suivre; mais lady Edgermond était si scrupuleusement fidèle à l'habitude
-de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester à table jusqu'à ce
-qu'elle et sa fille eussent préparé le thé dans le salon; et lord Nelvil
-les rejoignit un quart d'heure après. La soirée se passa sans qu'il pût
-être un moment seul avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il
-ne savait ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville
-voisine, se proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond,
-lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta tout
-de suite, sans y attacher aucune importance; et néanmoins il se repentit
-ensuite de l'avoir fait, parce qu'il crut remarquer dans les regards de
-lady Edgermond, qu'elle considérait ce consentement comme une raison de
-croire qu'il pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le
-décider à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu'elle lui accorda
-pour la matinée du jour suivant.
-
-Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald s'offrit pour
-l'aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le regarda fixement, puis
-elle dit: «Je le veux bien.» Lucile lui remit le bras de sa mère, et lui
-dit à voix très-basse, dans la crainte que sa mère ne l'entendît:
-«Milord, marchez doucement.» Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en
-secret. C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui être adressée
-par cette figure angélique, qui ne semblait pas faite pour les
-affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion en cet
-instant fût une offense pour Corinne; il lui sembla que c'était
-seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile. Ils rentrèrent au
-moment de la prière du soir, que lady Edgermond faisait chaque jour dans
-sa maison avec tous ses domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans
-la grande salle d'en bas. La plupart d'entre eux étaient infirmes et
-vieux; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui de son
-époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle, qui lui rappelait ce
-qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle. Tout le monde se mit à
-genoux, excepté lady Edgermond, que sa maladie en empêchait, mais qui
-joignit les mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.
-
-Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c'était elle qui était
-chargée de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'Évangile, et puis
-une prière adaptée à la vie rurale et domestique. Cette prière était
-composée par lady Edgermond; et il y avait dans les expressions une
-sorte de sévérité qui contrastait avec le son de voix doux et timide de
-sa fille qui les lisait; mais cette sévérité même augmenta l'effet des
-dernières paroles, que Lucile prononça en tremblant. Après avoir prié
-pour les domestiques de la maison, pour les parents, pour le roi, et
-pour la patrie, il y avait: «Fais-nous aussi la grâce, ô mon Dieu! que
-la jeune fille de cette maison vive et meure sans que son âme ait été
-souillée par une seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas
-conforme à ses devoirs; et que sa mère, qui doit bientôt retourner près
-de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres fautes, au nom des
-vertus de son unique enfant!»
-
-Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là, en
-présence d'Oswald, elle fut plus touchée que de coutume, et des larmes
-tombèrent de ses yeux avant qu'elle en eût fini la lecture, et qu'elle
-pût, couvrant son visage de ses mains, dérober ses pleurs à tous les
-regards. Mais Oswald les avait vus couler; et un attendrissement mêlé de
-respect remplissait son coeur: il contemplait cet air de jeunesse qui
-tenait de si près à l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore
-le souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu de ces
-visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, semblait
-l'image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à cette vie si
-austère et si retirée que Lucile avait menée, à cette beauté sans
-pareille, privée ainsi de tous les plaisirs comme de tous les hommages
-du monde, et son âme fut pénétrée de l'émotion la plus pure. La mère de
-Lucile aussi méritait le respect, et l'obtenait; c'était une personne
-plus sévère encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes de son
-esprit devaient être attribuées plutôt à l'extrême rigueur de ses
-principes qu'à un défaut d'intelligence naturelle; et, au milieu de tous
-les liens qu'elle s'était imposés, de toute sa roideur acquise et
-naturelle, il y avait une passion pour sa fille d'autant plus profonde,
-que l'âpreté de son caractère venait d'une sensibilité réprimée, et
-donnait une nouvelle force à l'unique affection qu'elle n'avait pas
-étouffée.
-
-A dix heures du soir, le plus profond silence régnait dans la maison.
-Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui venait de se passer.
-Il ne s'avouait point à lui-même que Lucile avait fait impression sur
-son coeur; peut-être cela n'était-il pas même encore vrai; mais, bien
-que Corinne enchantât l'imagination de mille manières, il y avait
-pourtant un genre d'idées, un son musical, s'il est permis de s'exprimer
-ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du bonheur
-domestique s'unissaient plus facilement à la retraite de Northumberland
-qu'au char triomphal de Corinne: enfin Oswald ne pouvait se dissimuler
-que Lucile était la femme que son père aurait choisie pour lui; mais il
-aimait Corinne, mais il en était aimé: il avait fait serment de ne
-jamais former d'autres liens, c'en était assez pour persister dans le
-dessein de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu'il voulait épouser
-Corinne. Il s'endormit en pensant à l'Italie; et, néanmoins, pendant son
-sommeil, il crut voir Lucile qui passait légèrement devant lui sous la
-forme d'un ange: il se réveilla et voulut écarter ce songe; mais le même
-songe revint encore, et, la dernière fois qu'il s'offrit à lui, cette
-figure parut s'envoler; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois
-de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait à ses yeux. Le jour
-commençait alors à paraître, Oswald descendit pour se promener.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne
-n'était encore éveillé dans la maison. Il se trompait: Lucile dessinait
-déjà sur le balcon. Ses cheveux, qu'elle n'avait point encore rattachés,
-étaient soulevés par le vent. Elle ressemblait ainsi au songe de lord
-Nelvil, et il fut un moment ému en la voyant comme par une apparition
-surnaturelle. Mais il eut honte bientôt après d'être troublé à ce point
-par une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce balcon.
-Il salua Lucile; mais il ne put être remarqué, car elle ne détournait
-point les yeux de son travail. Il continua sa promenade, et il eût alors
-souhaité plus que jamais de voir Corinne, pour qu'elle dissipât les
-impressions vagues qu'il ne pouvait s'expliquer: Lucile lui plaisait
-comme le mystère, comme l'inconnu; il aurait désiré que l'éclat du génie
-de Corinne fît disparaître cette image légère qui prenait successivement
-toutes les formes à ses yeux.
-
-Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaçait le dessin qu'elle
-venait de faire dans un petit cadre brun, en face de la table à thé de
-sa mère. Oswald vit ce dessin; ce n'était qu'une rose blanche sur sa
-tige, mais dessinée avec une grâce parfaite. «Vous savez donc peindre?
-dit Oswald à Lucile.--Non, milord, je ne sais absolument qu'imiter les
-fleurs, et encore les plus faciles de toutes: il n'y a pas de maître
-ici, et le peu que j'ai appris, je le dois à une soeur qui m'a donné des
-leçons.» En prononçant ces mots, elle soupira. Lord Nelvil rougit
-beaucoup, et lui dit: «Et cette soeur, qu'est-elle devenue?--Elle ne vit
-plus, reprit Lucile; mais je la regretterai toujours.» Oswald comprit
-que Lucile était trompée comme le reste du monde sur le sort de sa
-soeur; mais ce mot, _je la regretterai toujours_, lui parut révéler un
-aimable caractère, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer,
-s'apercevant tout à coup qu'elle était seule avec lord Nelvil, lorsque
-lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement et sévérité
-tout à la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard avertit Oswald de
-ce qu'il n'avait pas remarqué, c'est que Lucile avait fait quelque chose
-de fort extraordinaire, selon ses habitudes, en restant avec lui
-quelques minutes sans sa mère; et il en fut touché, comme il l'aurait
-été d'un témoignage d'intérêt très-marquant donné par une autre.
-
-Lady Edgermond s'assit, et renvoya ses gens, qui l'avaient soutenue
-jusqu'à son fauteuil. Elle était pâle, et ses lèvres tremblaient en
-offrant une tasse de thé à lord Nelvil. Il observa cette agitation; et
-l'embarras qu'il éprouvait lui-même s'en accrut: cependant, animé par le
-désir de rendre service à celle qu'il aimait, il commença l'entretien.
-«Madame, dit-il à lady Edgermond, j'ai beaucoup vu en Italie une femme
-qui vous intéresse particulièrement.--Je ne le crois pas, répondit lady
-Edgermond avec sécheresse, car personne ne m'intéresse dans ce
-pays-là.--J'imaginais, cependant, continua lord Nelvil, que la fille de
-votre époux avait des droits sur votre affection.--Si la fille de mon
-époux, reprit lady Edgermond, était une personne indifférente à ses
-devoirs comme à sa considération, je ne lui souhaiterais sûrement pas du
-mal, mais je serais bien aise de n'en jamais entendre parler.--Et si
-cette fille abandonnée par vous, madame, reprit Oswald avec chaleur,
-était la femme du monde la plus justement célèbre par ses admirables
-talents en tout genre, la dédaigneriez-vous toujours?--Également, reprit
-lady Edgermond; je ne fais aucun cas des talents qui détournent une
-femme de ses véritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des
-artistes enfin, pour amuser le monde; mais, pour des femmes de notre
-rang, la seule destinée convenable, c'est de se consacrer à son époux et
-de bien élever ses enfants.--Quoi! reprit lord Nelvil, ces talents qui
-viennent de l'âme et ne peuvent exister sans le caractère le plus élevé,
-sans le coeur le plus sensible, ces talents qui sont unis à la bonté la
-plus touchante, au coeur le plus généreux, vous les blâmeriez parce
-qu'ils étendent la pensée, parce qu'ils donnent à la vertu même un
-empire plus vaste, une influence plus générale?--A la vertu? reprit lady
-Edgermond avec un sourire amer: je ne sais pas bien ce que vous entendez
-par ce mot ainsi appliqué. La vertu d'une personne qui s'est enfuie de
-la maison paternelle, la vertu d'une personne qui s'est établie en
-Italie, menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages,
-pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus pernicieux encore
-pour les autres que pour elle-même, abdiquant son rang, sa famille, le
-propre nom de son père...--Madame, interrompit Oswald, c'est un
-sacrifice généreux qu'elle a fait à vos désirs, à votre fille; elle a
-craint de vous nuire en conservant votre nom...--Elle l'a craint!
-s'écria lady Edgermond; elle sentait donc qu'elle le déshonorait!--C'en
-est trop! interrompit Oswald avec violence; Corinne Edgermond sera
-bientôt lady Nelvil, et nous verrons alors, madame, si vous rougirez de
-reconnaître en elle la fille de votre époux! Vous confondez dans les
-règles vulgaires une personne douée comme aucune femme ne l'a jamais
-été; un ange d'esprit et de bonté; un génie admirable, et néanmoins un
-caractère sensible et timide; une imagination sublime, une générosité
-sans bornes; une personne qui peut avoir eu des torts, parce qu'une
-supériorité si étonnante ne s'accorde pas toujours avec la vie commune,
-mais qui possède une âme si belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes,
-et qu'une seule de ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle
-honore celui qu'elle choisit pour son protecteur plus que ne pourrait le
-faire la reine du monde en se désignant un époux.--Vous pourrez
-peut-être, milord, répondit lady Edgermond en faisant effort sur
-elle-même pour se contenir, accuser les bornes de mon esprit; mais il
-n'y a rien de tout ce que vous venez de me dire qui soit à ma portée. Je
-n'entends par moralité que l'exacte observation des règles établies:
-hors de là, je ne comprends que des qualités mal employées, qui méritent
-tout au plus de la pitié.--Le monde eût été bien aride, madame, répondit
-Oswald, si l'on n'avait jamais conçu ni le génie ni l'enthousiasme, et
-qu'on eût fait de la nature humaine une chose si réglée et si monotone.
-Mais, sans continuer davantage une inutile discussion, je viens vous
-demander formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-fille
-miss Edgermond, lorsqu'elle sera lady Nelvil.--Encore moins, reprit lady
-Edgermond; car je dois à la mémoire de votre père d'empêcher, si je le
-puis, l'union la plus funeste.--Comment, mon père? dit Oswald, que ce
-nom troublait toujours.--Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu'il
-refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait encore
-fait aucune faute, lorsqu'il prévoyait seulement, avec la sagacité
-parfaite qui le caractérisait, ce qu'elle serait un jour?--Quoi! vous
-savez?...--La lettre de votre père à milord Edgermond sur ce sujet est
-entre les mains de M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady
-Edgermond; je la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Corinne
-en Italie, afin qu'il vous la fît lire à votre retour; il ne me
-convenait pas de m'en charger.»
-
-Oswald se tut quelques instants, puis il reprit: «Ce que je vous
-demande, madame, c'est ce qui est juste, c'est ce que vous vous devez à
-vous-même: détruisez les bruits que vous avez accrédités sur la mort de
-votre belle-fille, et reconnaissez-la honorablement pour ce qu'elle est,
-pour la fille de lord Edgermond.--Je ne veux contribuer en aucune
-manière, répondit lady Edgermond, au malheur de votre vie; et si
-l'existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et sans appui
-peut être cause que vous ne l'épousiez point, Dieu et votre père me
-préservent d'éloigner cet obstacle!--Madame, répondit lord Nelvil, le
-malheur de Corinne serait un lien de plus pour elle et moi.--Eh bien,»
-reprit lady Edgermond avec une vivacité à laquelle elle ne s'était
-jamais livrée, et qui venait sans doute du regret qu'elle éprouvait en
-perdant pour sa fille un époux qui lui convenait à tant d'égards, «eh
-bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous les deux; car
-elle aussi le sera: ce pays lui est odieux; elle ne peut se plier à nos
-moeurs, à notre vie sévère. Il lui faut un théâtre où elle puisse
-montrer tous ces talents que vous prisez tant, et qui rendent la vie si
-difficile. Vous la verrez s'ennuyer dans ce pays, désirer de retourner
-en Italie; elle vous y traînera: vous quitterez vos amis, votre patrie,
-celle de votre père, pour une étrangère aimable, j'y consens, mais qui
-vous oublierait si vous le vouliez, car il n'y a rien de plus mobile que
-ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites que pour ce
-que vous appelez les femmes médiocres, c'est-à-dire celles qui ne vivent
-que pour leurs époux et leurs enfants.» La violence du mouvement qui
-avait fait parler lady Edgermond, elle qui, toujours habituée à la
-contrainte, ne s'était peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée
-aller à ce point, ébranla ses nerfs déjà malades, et en finissant de
-parler elle se trouva mal. Oswald, la voyant dans cet état, sonna
-vivement pour appeler du secours.
-
-Lucile arriva très-effrayée, s'empressa de soulager sa mère, et jeta
-seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait lui dire: _Est-ce
-vous qui avez fait mal à ma mère?_ Ce regard attendrit profondément lord
-Nelvil. Lorsque lady Edgermond revint à elle, il cherchait à lui montrer
-l'intérêt qu'elle lui inspirait; mais elle le repoussa avec froideur, et
-rougit en pensant que par son émotion elle avait peut-être manqué de
-fierté pour sa fille, et trahi le désir qu'elle avait eu de lui donner
-lord Nelvil pour époux. Elle fit signe à Lucile de s'éloigner et dit:
-«Milord, vous devez, dans tous les cas, vous considérer comme libre de
-l'espèce d'engagement qui pouvait exister entre nous. Ma fille est si
-jeune, qu'elle n'a pu s'attacher au projet que nous avions formé, votre
-père et moi; mais il est plus convenable cependant, ce projet étant
-changé, que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera pas
-mariée.--Je me bornerai donc, reprit Oswald en s'inclinant devant elle,
-à vous écrire pour traiter avec vous du sort d'une personne que je
-n'abandonnerai jamais.--Vous en êtes le maître,» répondit lady Edgermond
-avec une voix étouffée; et lord Nelvil partit.
-
-En passant à cheval dans l'avenue, il aperçut de loin, dans le bois,
-l'élégante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son cheval pour la
-voir encore, et il lui parut que Lucile suivait la même direction que
-lui, en se cachant derrière les arbres. Le grand chemin passait devant
-un pavillon à l'extrémité du parc. Oswald remarqua que Lucile entrait
-dans ce pavillon: il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la
-découvrir. Il retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et
-remarqua dans un autre endroit, d'où l'on pouvait apercevoir tout le
-grand chemin, une légère agitation dans les feuilles d'un des arbres
-placés près du pavillon. Il s'arrêta vis-à-vis de cet arbre, mais il n'y
-aperçut plus le moindre mouvement. Incertain s'il avait bien deviné, il
-partit; puis tout à coup il revint sur ses pas avec la rapidité de
-l'éclair, comme s'il eût laissé tomber quelque chose sur la route. Alors
-il vit Lucile sur le bord du chemin et la salua respectueusement. Lucile
-baissa son voile avec précipitation et s'enfonça dans le bois, ne
-réfléchissant pas que se cacher ainsi, c'était avouer le motif qui
-l'avait amenée: la pauvre enfant n'avait rien éprouvé de si vif ni de si
-coupable en sa vie que le sentiment qui l'avait conduite à désirer de
-voir passer lord Nelvil; et loin de penser à le saluer tout simplement,
-elle se croyait perdue dans son esprit pour avoir été devinée. Oswald
-comprit tous ces mouvements; il se sentit doucement flatté par cet
-innocent intérêt, si timidement et sincèrement exprimé. «Personne,
-pensait-il, ne pouvait être plus vrai que Corinne, mais personne aussi
-ne connaissait mieux elle-même et les autres: il faudrait apprendre à
-Lucile et l'amour qu'elle éprouverait, et celui qu'elle inspirerait.
-Mais ce charme d'un jour peut-il suffire à la vie? Et puisque cette
-aimable ignorance de soi-même ne dure pas, puisqu'il faut enfin pénétrer
-dans son âme, et savoir ce que l'on sent, la candeur qui survit à cette
-découverte ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui la précède?»
-
-Il comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lucile mais cette
-comparaison n'était encore, du moins il le croyait, qu'un simple
-amusement de son esprit, et il ne supposait pas qu'elle pût jamais
-l'occuper davantage.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Après avoir quitté la maison de lady Edgermond, Oswald se rendit en
-Écosse. Le trouble que lui avait laissé la présence de Lucile, le
-sentiment qu'il conservait pour Corinne, tout fit place à l'émotion
-qu'il ressentit à l'aspect des lieux où il avait passé sa vie avec son
-père: il se reprochait les distractions auxquelles il s'était livré
-depuis une année, il craignait de n'être plus digne d'entrer dans la
-demeure qu'il eût voulu n'avoir jamais quittée. Hélas! après la perte de
-ce qu'on aimait le plus au monde, comment être content de soi-même si
-l'on n'est pas resté dans la plus profonde retraite? Il suffit de vivre
-dans la société pour négliger de quelque manière le culte de ceux qui ne
-sont plus. C'est en vain que leur souvenir habite au fond du coeur; on
-se prête à cette activité des vivants, qui écarte l'idée de la mort, ou
-comme pénible, ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante.
-Enfin, si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie,
-l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des âmes les plus
-tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des passions. C'est
-une misérable condition de la nature humaine, que cette nécessité de se
-distraire; et, bien que la Providence ait voulu que l'homme fût ainsi
-pour qu'il pût supporter la mort, et pour lui-même et pour les autres,
-souvent, au milieu de ces distractions, on se sent saisi par le remords
-d'en être capable, et il semble qu'une voix touchante et résignée nous
-dise: _Vous que j'aimais, m'avez-vous donc oublié?_
-
-Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa demeure; il
-n'éprouva pas, en y arrivant alors, le même désespoir que la première
-fois, mais un profond sentiment de tristesse. Il vit que le temps avait
-accoutumé tout le monde à la perte de celui qu'il pleurait: les
-domestiques ne croyaient plus devoir prononcer devant lui le nom de son
-père; chacun était rentré dans ses occupations habituelles; on avait
-serré les rangs, et la génération des enfants croissait pour remplacer
-celle des pères. Oswald alla s'enfermer dans la chambre de son père, où
-il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil, tout à la même place:
-mais qu'était devenue la voix qui répondait à la sienne, et le coeur de
-père qui palpitait en revoyant son fils? Lord Nelvil resta plongé dans
-des méditations profondes. «O destinée humaine! s'écria-t-il le visage
-baigné de pleurs, que voulez-vous de nous? Tant de vie pour périr, tant
-de pensées pour que tout cesse! Non, non, il m'entend, mon unique ami;
-il est présent ici même, à mes larmes, et nos âmes immortelles
-s'attendent. O mon père! ô mon Dieu! guidez-moi dans la vie. Elles ne
-connaissent ni les indécisions ni les repentirs, ces âmes de fer qui
-semblent posséder en elles-mêmes les immuables qualités de la nature
-physique; mais les êtres composés d'imagination, de sensibilité, de
-conscience, peuvent-ils faire un pas sans craindre de s'égarer? Ils
-cherchent le devoir pour guide; et le devoir lui-même s'obscurcit à
-leurs regards, si la Divinité ne le révèle pas au fond du coeur.»
-
-Le soir, Oswald alla se promener dans l'allée favorite de son père; il
-suivit son image à travers les arbres. Hélas! qui n'a pas espéré
-quelquefois, dans l'ardeur de ses prières, qu'une ombre chérie nous
-apparaîtrait, qu'un miracle enfin s'obtiendrait à force d'aimer? Vaine
-espérance! avant le tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des
-incertitudes, vous n'occupez point le vulgaire! mais plus la pensée
-s'ennoblit, plus elle est invinciblement attirée vers les abîmes de la
-réflexion. Pendant qu'Oswald s'y livrait tout entier, il entendit une
-voiture dans l'avenue, et il en descendit un vieillard qui s'avança
-lentement vers lui: cet aspect d'un vieillard, à cette heure et dans ce
-lieu, l'émut profondément. Il reconnut M. Dickson, l'ancien ami de son
-père, et le reçut avec une émotion qu'il n'eût jamais ressentie pour lui
-dans aucun autre moment.
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-M. Dickson n'égalait en rien le père d'Oswald: il n'avait ni son esprit
-ni son caractère; mais au moment de sa mort il était auprès de lui, et,
-né la même année, on eût dit qu'il restait encore quelques jours en
-arrière pour lui porter des nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le
-bras pour monter l'escalier; il sentait quelque charme dans ces soins
-donnés à la vieillesse, seule ressemblance avec son père qu'il pût
-trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu naître Oswald, et ne
-tarda pas à lui parler sans contrainte de tout ce qui le concernait. Il
-blâma fortement sa liaison avec Corinne; mais ses faibles arguments
-auraient eu sur l'esprit d'Oswald bien moins d'ascendant encore que ceux
-de lady Edgermond, si M. Dickson ne lui avait pas remis la lettre que
-son père, lord Nelvil, écrivit à lord Edgermond lorsqu'il voulut rompre
-le mariage projeté entre son fils et Corinne, alors miss Edgermond.
-Voici quelle était cette lettre, écrite en 1791, pendant le premier
-voyage d'Oswald en France. Il la lut en tremblant.
-
-
- LETTRE DU PÈRE D'OSWALD A LORD EDGERMOND.
-
- «Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un changement dans
- le projet d'union entre nos deux familles? Mon fils a dix-huit mois de
- moins que votre fille aînée; il vaut mieux lui destiner Lucile, votre
- seconde fille, qui est plus jeune que sa soeur de douze années. Je
- pourrais m'en tenir à ce motif; mais comme je savais l'âge de miss
- Edgermond quand je vous l'ai demandée pour Oswald, je croirais manquer
- à la confiance de l'amitié si je ne vous disais pas quelles sont les
- raisons qui me font désirer que ce mariage n'ait pas lieu. Nous sommes
- liés depuis vingt ans; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos
- enfants, d'autant plus qu'ils sont assez jeunes pour pouvoir être
- encore modifiés par nos conseils. Votre fille est charmante; mais il
- me semble voir en elle une de ces belles Grecques qui enchantaient et
- subjuguaient le monde. Ne vous offensez pas de l'idée que cette
- comparaison peut suggérer. Sans doute votre fille n'a reçu de vous,
- n'a trouvé dans son coeur que les principes et les sentiments les plus
- purs; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet. Elle
- a plus de talents encore que d'amour-propre; mais des talents si rares
- doivent nécessairement exciter le désir de les développer; et je ne
- sais pas quel théâtre peut suffire à cette activité d'esprit, à cette
- impétuosité d'imagination, à ce caractère ardent enfin, qui se fait
- sentir dans toutes ses paroles: elle entraînerait nécessairement mon
- fils hors de l'Angleterre; car une telle femme ne peut y être
- heureuse, et l'Italie seule lui convient.
-
- «Il lui faut cette existence indépendante qui n'est soumise qu'à la
- fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes domestiques
- contrarieraient nécessairement tous ses goûts. Un homme né dans notre
- heureuse patrie doit être Anglais avant tout: il faut qu'il remplisse
- ses devoirs de citoyen, puisqu'il a le bonheur de l'être; et dans les
- pays où les institutions politiques donnent aux hommes des occasions
- honorables d'agir et de se montrer, les femmes doivent rester dans
- l'ombre. Comment voulez-vous qu'une personne aussi distinguée que
- votre fille se contente d'un tel sort? Croyez-moi, mariez-la en
- Italie: sa religion, ses goûts et ses talents l'y appellent. Si mon
- fils épousait miss Edgermond, il l'aimerait sûrement beaucoup, car il
- est impossible d'être plus séduisante, et il essayerait alors, pour
- lui plaire, d'introduire dans sa maison les coutumes étrangères.
- Bientôt il perdrait cet esprit national, ces préjugés, si vous le
- voulez, qui nous unissent entre nous, et font de notre nation un
- corps, une association libre, mais indissoluble, qui ne peut périr
- qu'avec le dernier de nous. Mon fils se trouverait bientôt mal en
- Angleterre, en voyant que sa femme n'y serait pas heureuse. Il a, je
- le sais, toute la faiblesse que donne la sensibilité; il irait donc
- s'établir en Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me
- ferait mourir de douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle me
- priverait de mon fils, c'est parce qu'elle lui ravirait l'honneur de
- servir son pays.
-
- «Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de traîner une vie
- oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un Écossais _sigisbée_ de sa
- femme, s'il ne l'est pas de celle d'un autre! inutile à sa famille,
- dont il n'est plus ni le guide ni l'appui! Tel que je connais Oswald,
- votre fille prendrait un grand empire sur lui. Je m'applaudis donc de
- ce que son séjour actuel en France lui a ôté l'occasion de voir miss
- Edgermond; et j'ose vous conjurer, mon ami, si je mourais avant le
- mariage de mon fils, de ne pas lui faire connaître votre fille aînée
- avant que votre fille cadette soit en âge de le fixer. Je crois notre
- liaison assez ancienne, assez sacrée, pour attendre de vous cette
- marque d'affection. Dites à mon fils, s'il le fallait, mes volontés à
- cet égard; je suis sûr qu'il les respectera, et plus encore si j'avais
- cessé de vivre.
-
- «Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l'union d'Oswald avec
- Lucile. Quoiqu'elle soit bien enfant, j'ai démêlé dans ses traits,
- dans l'expression de sa physionomie, dans le son de sa voix, la
- modestie la plus touchante. Voilà quelle est la femme vraiment
- anglaise qui fera le bonheur de mon fils: si je ne vis pas assez pour
- être témoin de cette union, je m'en réjouirai dans le ciel; quand nous
- y serons un jour réunis, mon cher ami, notre bénédiction et nos
- prières protégeront encore nos enfants.
-
- «Tout à vous.
-
- «NELVIL.»
-
-Après cette lecture, Oswald garda le plus profond silence, ce qui laissa
-le temps à M. Dickson de continuer ses longs discours sans être
-interrompu. Il admira la sagacité de son ami, qui avait si bien jugé
-miss Edgermond, quoiqu'il fût loin, disait-il, de pouvoir s'imaginer
-encore la conduite condamnable qu'elle a tenue depuis. Il prononça, au
-nom du père d'Oswald, qu'un tel mariage serait une offense mortelle à sa
-mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal séjour en France,
-un an après que cette lettre avait été écrite, en 1792, son père n'avait
-trouvé de consolations que chez lady Edgermond, où il avait passé tout
-un été, et qu'il s'était occupé de l'éducation de Lucile, qui lui
-plaisait singulièrement. Enfin, sans art, mais aussi sans ménagement, M.
-Dickson attaqua le coeur d'Oswald par les endroits les plus sensibles.
-
-C'était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur de
-Corinne absente, et qui n'avait pour se défendre que ses lettres, qui la
-rappelaient de temps en temps au souvenir d'Oswald. Elle avait à
-combattre la nature des choses, l'influence de la patrie, le souvenir
-d'un père, la conjuration des amis en faveur des résolutions faciles et
-de la route commune, et le charme naissant d'une jeune fille, qui
-semblait si bien en harmonie avec les espérances pures et calmes de la
-vie domestique.
-
-
-
-
-LIVRE DIX-SEPTIÈME
-
-CORINNE EN ÉCOSSE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Corinne, pendant ce temps, s'était établie près de Venise, dans une
-campagne sur les bords de la Brenta; elle voulait rester dans les lieux
-où elle avait vu Oswald pour la dernière fois, et d'ailleurs elle se
-croyait là plus près qu'à Rome des lettres d'Angleterre. Le prince
-Castel-Forte lui avait écrit pour lui offrir de venir la voir; et s'il
-avait essayé de la détacher d'Oswald, s'il lui avait dit ce qui se dit,
-c'est que l'absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé
-sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard: elle aima
-donc mieux ne voir personne. Mais ce n'est pas une chose facile que de
-vivre seule quand l'âme est ardente et la situation malheureuse. Les
-occupations de la solitude exigent toutes du calme dans l'esprit; et
-lorsqu'on est agité par l'inquiétude, une distraction forcée, quelque
-importune qu'elle pût être, vaudrait mieux que la continuité de la même
-impression. Si l'on peut deviner comme on arrive à la folie, c'est
-sûrement lorsqu'une seule pensée s'empare de l'esprit, et ne permet plus
-à la succession des objets de varier les idées. Corinne était d'ailleurs
-une personne d'une imagination si vive, qu'elle se consumait elle-même
-quand ses facultés n'avaient plus d'aliment au dehors.
-
-Quelle vie succédait à celle qu'elle venait de mener pendant près d'une
-année! Oswald était auprès d'elle presque tout le jour; il suivait tous
-ses mouvements, il accueillait avidement chacune de ses paroles; son
-esprit excitait celui de Corinne. Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il
-y avait de différence entre eux, animait également leur entretien; enfin
-Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si
-constamment occupé d'elle. Quand la moindre inquiétude la troublait,
-Oswald prenait sa main, il la serrait contre son coeur, et le calme, et
-plus que le calme, une espérance vague et délicieuse renaissait dans
-l'âme de Corinne. Maintenant rien que d'aride au dehors, rien que de
-sombre au fond du coeur; elle n'avait d'autre événement, d'autre variété
-dans sa vie que les lettres d'Oswald; et l'irrégularité de la poste,
-pendant l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente,
-et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous les
-matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids
-de larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle attendait la gondole
-noire qui apportait les lettres de Venise; elle était parvenue à la
-distinguer à une très-grande distance, et le coeur lui battait avec une
-affreuse violence dès qu'elle l'apercevait. Le messager descendait de la
-gondole; quelquefois il disait: _Madame, il n'y a point de lettres_, et
-continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien
-n'était si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre fois il lui
-disait: _Oui, madame, il y en a._ Elle les parcourait toutes d'une main
-tremblante, et l'écriture d'Oswald ne s'offrait point à ses regards;
-alors le reste du jour était affreux, la nuit se passait sans sommeil,
-et le lendemain elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa
-journée.
-
-Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui sembla
-qu'il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en fit des
-reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent moins tendres:
-car, au lieu d'exprimer ses propres inquiétudes, il s'occupait à
-dissiper celles de son amie.
-
-Ces nuances n'échappèrent point à la triste Corinne, qui étudiait le
-jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald, et cherchait à
-découvrir, en les relisant sans cesse, une réponse à ses craintes, une
-interprétation nouvelle qui pût lui donner quelques jours de calme.
-
-Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle devenait
-superstitieuse, et s'occupait des présages continuels qu'on peut tirer
-de chaque événement quand on est toujours poursuivi par la même crainte.
-Un jour par semaine elle allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses
-lettres quelques heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les
-attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte
-d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en revenant:
-ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, et les retraçaient à
-ses yeux sous d'horribles traits.
-
-Une fois, en entrant à l'église de Saint-Marc, elle se rappela qu'en
-arrivant à Venise l'idée lui était venue que peut-être, avant de partir,
-lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l'y prendrait pour son
-épouse à la face du ciel: alors elle se livra tout entière à cette
-illusion. Elle le fit entrer sous ces portiques, s'approcher de l'autel,
-et promettre à Dieu d'aimer toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se
-mettait à genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale.
-L'orgue qui se faisait entendre dans l'église, les flambeaux qui
-l'éclairaient, animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne sentit
-plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement qui remplit
-l'âme, et fait entendre au fond du coeur la voix de ce qu'on aime. Tout
-à coup un murmure sombre fixa l'attention de Corinne; et comme elle se
-retournait, elle aperçut un cercueil qu'on apportait dans l'église. A
-cet aspect, elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet
-instant, elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour
-Oswald serait la cause de sa mort.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut
-longtemps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes.
-Déchirer le coeur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père,
-c'était une alternative si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort
-pour y échapper; enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois,
-il recula l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour
-rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti qu'il devait
-prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne pas épouser Corinne;
-il était libre de ne jamais s'unir à Lucile: mais de quelle manière
-pouvait-il passer sa vie avec son amie? Fallait-il lui sacrifier son
-pays, ou l'entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni
-pour son sort? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour
-Venise, si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son
-régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre à Corinne
-ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.
-
-Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il ne voulait
-pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il ne pouvait plus
-s'exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les
-obstacles qu'il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître,
-parce qu'il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas
-l'aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences
-rendaient ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets
-étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre
-que Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le coeur
-d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et
-plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne puisse rien voir que
-d'une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l'on se
-fait illusion sur ce qui est clair: car l'on est révolté de l'idée que
-l'on souffre à ce point, sans que rien d'extraordinaire en soit la
-cause, et qu'un tel désespoir est produit par des circonstances
-très-simples.
-
-Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle, et de la
-peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait; et ses lettres
-exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à
-Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu'il éprouvait,
-comme si elle n'eût pas été mille fois plus à plaindre que lui; enfin,
-il bouleversait entièrement l'âme de son amie. Elle n'était plus
-maîtresse d'elle-même; son esprit se troublait, ses nuits étaient
-remplies par les images les plus funestes; le jour elles ne se
-dissipaient pas, et l'infortunée Corinne ne pouvait croire que cet
-Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût
-celui qu'elle avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un
-désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je
-l'entende! s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer
-ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si
-vivement son coeur; qu'il me le dise, et je me soumettrai à la destinée.
-Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n'est
-pas Oswald; non, ce n'est pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près
-de lui; enfin, il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.»
-
-Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si toutefois l'on
-peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de
-situation à tout prix; elle n'osait écrire à personne qu'elle partait;
-elle n'avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se
-flattait toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement
-elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par une
-pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir mis à la
-place des regrets. Elle était incapable d'aucune occupation. La lecture
-lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu'un
-tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la
-rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les
-jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les
-tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur.
-Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu'une heure était
-passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l'heure
-changeât de nom, puisqu'elle n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans
-sommeil, suivie d'un jour plus douloureux encore.
-
-Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la
-voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette femme paraissait le
-désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne
-entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie,
-vêtue de noir et couverte d'un voile, pour dérober, s'il était possible,
-sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la
-nature, se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement,
-avec une sécurité touchante, des secours pour les pauvres; Corinne lui
-donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier
-pour elle. La pauvre femme, qui s'était résignée à son sort, regardait
-avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie,
-riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le
-malheur. «Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous
-fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une femme dans cet
-état à la plus brillante personne d'Italie, qui succombait au désespoir!
-
-Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les âmes
-ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce
-profond sentiment d'amour dont les habitants de la terre ne sont pas
-dignes! Mais le temps n'en était pas encore venu pour Corinne; il lui
-fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur, elle
-priait, mais elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la
-gloire qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour
-elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde qu'on peut
-renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices précèdent celui-là,
-et la vie peut être depuis longtemps un désert sans que le feu qui l'a
-dévastée soit éteint.
-
-Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et
-renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre
-d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s'embarquer dans six
-semaines, et qu'il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise,
-parce qu'un colonel qui s'éloignerait dans un pareil moment se perdrait
-de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en
-Angleterre avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour
-toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre
-Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait d'inconsidéré
-dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement que personne; mais
-quelle femme aurait le droit de jeter _la première pierre_ à
-l'infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n'en espère aucune
-jouissance, mais fuit d'un malheur à l'autre comme si des fantômes
-effrayants la poursuivaient de toutes parts?
-
-Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: «Adieu,
-mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec
-qui j'ai passé des jours si doux et si faciles. C'en est fait, la
-destinée m'a frappée; je sens en moi sa blessure mortelle: je me débats
-encore; mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, je ne
-suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon sein des orages que ma
-volonté ne peut gouverner. Cependant j'approche du terme où tout finira
-pour moi; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire;
-après, viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du coeur
-humain! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si
-passionnée, j'aperçois cependant les ombres du déclin dans
-l'éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit:
-«_Infortunée, encore ces jours d'agitation et d'amour, et je t'attends
-dans le repos éternel._» O mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald
-encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est
-comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas quelque chose de
-divin dans le regard? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu'un air
-brillant et pur annonçait son approche? Mon ami, vous l'avez vu se
-placer près de moi, m'entourer de ses soins, me protéger par le respect
-qu'il inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? Pardonnez
-mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la constante et noble
-affection que vous m'avez toujours témoignée? Mais je ne suis plus digne
-de rien, et je passerais pour insensée, si je n'avais pas le triste don
-d'observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!»
-
-
-CHAPITRE III
-
-Combien elle est malheureuse, la femme délicate et sensible qui commet
-une grande imprudence, qui la commet, pour un objet dont elle se croit
-moins aimée, et n'ayant qu'elle-même pour soutien de ce qu'elle fait! Si
-elle hasardait sa réputation et son repos pour rendre un grand service à
-celui qu'elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si doux de
-se dévouer! il y a dans l'âme tant de délices quand on brave tous les
-périls pour sauver une vie qui nous est chère, pour soulager la douleur
-qui déchire un coeur ami du nôtre! Mais traverser ainsi seule des pays
-inconnus, arriver sans être attendue, rougir d'abord devant ce qu'on
-aime de la preuve même d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce qu'on
-le veut, et non parce qu'un autre vous le demande: quel pénible
-sentiment! quelle humiliation digne pourtant de pitié! car tout ce qui
-vient d'aimer en mérite. Que serait-ce si l'on compromettait ainsi
-l'existence des autres, si l'on manquait à des devoirs envers des liens
-sacrés? Mais Corinne était libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et
-son repos. Il n'y avait point de raison, point de prudence dans sa
-conduite, mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne,
-et son funeste amour ne perdait qu'elle-même.
-
-En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le
-départ du régiment de lord Nelvil était encore retardé. Elle ne vit à
-Londres que la société du banquier auquel elle était recommandée sous un
-nom supposé. Il s'intéressa d'abord à elle, et s'empressa, ainsi que sa
-femme et sa fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle
-tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses
-nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle
-apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu'il devait revenir dans
-peu de jours à Londres, où son régiment se trouvait alors. Elle ne
-savait comment se résoudre à lui annoncer qu'elle était en Angleterre.
-Elle ne lui avait point écrit son départ; et son embarras était tel à
-cet égard, que depuis un mois Oswald n'avait point reçu de ses lettres.
-Il commençait à s'en inquiéter vivement: il l'accusait de légèreté,
-comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant à Londres, il
-alla d'abord chez son banquier, où il espérait trouver des lettres
-d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait point. Il sortit; et, comme il
-réfléchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond,
-qu'il avait vu à Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je
-n'en sais point, répondit lord Nelvil avec humeur.--Oh! je le crois
-bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours les
-étrangers dès qu'elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de
-cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient trop aimables si
-elles avaient de la constance unie à tant d'imagination. Il faut bien
-qu'il reste quelque avantage à nos femmes.» Il lui serra la main en
-parlant ainsi, et prit congé de lui pour retourner dans la principauté
-de Galles, son séjour habituel; mais il avait en peu de mots pénétré de
-tristesse le coeur d'Oswald. «J'ai tort, se disait-il à lui-même, j'ai
-tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer à
-son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aimé, c'est flétrir le
-passé au moins autant que l'avenir.»
-
-Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, il s'était
-résolu à ne point épouser Corinne; mais il avait aussi formé le dessein
-de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent de l'impression trop vive
-qu'elle avait faite sur lui, et se disait qu'étant condamné à faire tant
-de mal à son amie, il fallait au moins lui garder cette fidélité de
-coeur qu'aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta
-d'écrire à lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations
-relativement à l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment de
-lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit, par ses entretiens
-avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond, que le seul moyen d'obtenir
-d'elle ce qu'il désirait serait d'épouser sa fille; car elle pensait que
-Corinne pourrait nuire au mariage de sa soeur si elle reprenait son vrai
-nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point
-encore de l'intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil; la destinée
-lui avait jusqu'alors épargné cette douleur. Jamais cependant elle
-n'avait été plus digne de lui que dans le moment même où le sort l'en
-séparait. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des négociants
-simples et honnêtes chez qui elle était, un véritable goût pour les
-moeurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu'elle
-voyait dans la famille qui l'avait reçue n'étaient distinguées d'aucune
-manière, mais possédaient une force de raison et une justesse d'esprit
-remarquables. On lui témoignait une affection moins expansive que celle
-à laquelle elle était accoutumée, mais qui se faisait connaître à chaque
-occasion par de nouveaux services. La sévérité de lady Edgermond,
-l'ennui d'une petite ville de province, lui avaient fait une cruelle
-illusion sur tout ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel
-elle avait renoncé, et elle s'y attachait dans une circonstance où, pour
-son bonheur du moins, il n'était peut-être plus à désirer qu'elle
-éprouvât ce sentiment.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amitié et
-d'intérêt la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans
-_Isabelle_, ou _le Fatal mariage_, l'une des pièces du théâtre anglais
-où cette actrice déploie le plus admirable talent. Corinne s'y refusa
-longtemps; mais enfin, se rappelant que lord Nelvil avait souvent
-comparé sa manière de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la
-curiosité de l'entendre, et se rendit voilée dans une petite loge d'où
-elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil
-était arrivé la veille à Londres; mais elle craignait d'être aperçue par
-un Anglais qui l'aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde
-sensibilité de l'actrice captivèrent tellement l'attention de Corinne,
-que pendant les premiers actes ses yeux ne se détournèrent pas du
-théâtre. La déclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre à
-remuer l'âme, quand un beau talent en fait sentir la force et
-l'originalité. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en France;
-l'impression qu'elle produit est plus immédiate, le désespoir véritable
-s'exprimerait ainsi; et la nature des pièces et le genre de la
-versification plaçant l'art dramatique à moins de distance de la vie
-réelle, l'effet qu'il produit est plus déchirant. Il faut d'autant plus
-de génie pour être un grand acteur en France, qu'il y a fort peu de
-liberté pour la manière individuelle, tant les règles générales prennent
-d'espace. Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature
-l'inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules quand on les
-raconte, font tressaillir quand on les entend. L'actrice la plus noble
-dans ses manières, madame Siddons, ne perd rien de sa dignité quand elle
-se prosterne contre terre. Il n'y a rien qui ne puisse être admirable
-quand une émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre de
-l'âme, et domine celui qui le ressent plus encore que celui qui en est
-témoin. Il y a chez les diverses nations une façon différente de jouer
-la tragédie; mais l'expression de la douleur s'entend d'un bout du monde
-à l'autre; et, depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de
-semblable dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux.
-
-Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne remarqua que
-tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle
-vit lady Edgermond et sa fille; car elle ne douta pas que ce ne fût
-Lucile, bien que depuis sept ans elle fût singulièrement embellie. La
-mort d'un parent très-riche de lord Edgermond avait obligé lady
-Edgermond à venir à Londres pour y régler les affaires de la succession.
-Lucile s'était plus parée qu'à l'ordinaire pour venir au spectacle; et
-depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes sont si belles, il
-n'avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement
-surprise en la voyant: il lui parut impossible qu'Oswald pût résister à
-la séduction d'une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec
-elle, et se trouva tellement inférieure; elle s'exagéra tellement, s'il
-était possible de se l'exagérer, le charme de cette jeunesse, de cette
-blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps
-de la vie, qu'elle se sentit presque humiliée de lutter par le talent,
-par l'esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec
-ces grâces prodiguées par la nature elle-même.
-
-Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil, dont les
-regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour Corinne! elle
-revoyait pour la première fois ces traits qui l'avaient tant occupée; ce
-visage qu'elle cherchait dans son souvenir à chaque instant, bien qu'il
-n'en fût jamais effacé, elle le revoyait, et c'était lorsque Lucile
-occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence
-de Corinne; mais si ses yeux s'étaient dirigés par hasard sur elle,
-l'infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. Enfin madame
-Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le théâtre pour la
-considérer.
-
-Corinne alors respira plus à l'aise, et se flatta qu'un simple mouvement
-de curiosité avait attiré l'attention d'Oswald sur Lucile. La pièce
-devenait à tous les moments plus touchante, et Lucile était baignée de
-pleurs qu'elle cherchait à cacher en se retirant dans le fond de sa
-loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d'intérêt encore que
-la première fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle,
-s'étant échappée des mains des femmes qui veulent l'empêcher de se tuer,
-rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilité de leurs efforts.
-Ce rire du désespoir est l'effet le plus difficile et le plus
-remarquable que le jeu dramatique puisse produire; il émeut bien plus
-que les larmes: cette amère ironie du malheur est son expression la plus
-déchirante. Qu'elle est terrible la souffrance du coeur, quand elle
-inspire une si barbare joie, quand elle donne, à l'aspect de son propre
-sang, le contentement féroce d'un sauvage ennemi qui se serait vengé!
-
-Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mère s'en
-alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son côté: Oswald
-se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais bientôt il se rassit.
-Corinne eut quelque joie de ce second mouvement; mais elle se dit en
-soupirant: «Lucile, ma soeur qui m'était si chère autrefois, est jeune
-et sensible; dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir
-sans obstacle, sans que celui qu'elle aimerait lui fît aucun sacrifice?»
-La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de
-s'en aller, de peur d'être reconnue, et elle se mit derrière une petite
-ouverture de sa loge où elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans
-le corridor. Au moment où Lucile sortit, la foule se rassembla pour la
-voir, et l'on entendait de tous les côtés des exclamations sur sa
-ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond,
-infirme et malade, avait de la peine à fendre la presse, malgré les
-soins de sa fille et les égards qu'on leur témoignait; mais elles ne
-connaissaient personne, et nul homme par conséquent n'osait les aborder.
-Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hâta de s'approcher d'elles. Il
-offrit un bras à lady Edgermond et l'autre à Lucile, qui le prit
-timidement, en baissant la tête et rougissant à l'excès: ils passèrent
-ainsi devant Corinne. Oswald n'imaginait pas que sa pauvre amie fût
-témoin d'un spectacle si douloureux pour elle; car il avait une légère
-nuance d'orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre
-à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant point
-quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait connaître à lord
-Nelvil son arrivée, et ce qu'elle lui dirait pour la motiver; car à
-chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son
-ami, et il lui semblait quelquefois que c'était un étranger qu'elle
-allait revoir, un étranger qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la
-reconnaîtrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir,
-et elle apprit qu'il était chez lady Edgermond; le jour suivant, la même
-réponse lui fut rapportée, mais on lui dit aussi que lady Edgermond
-était malade, et qu'elle repartirait pour sa terre dès qu'elle serait
-guérie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir à lord Nelvil
-qu'elle était en Angleterre; mais tous les soirs elle sortait, passait
-devant la maison de lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture
-d'Oswald. Un inexprimable serrement de coeur l'oppressait; et,
-retournant chez elle, elle recommençait le lendemain la même course pour
-éprouver la même douleur. Corinne avait tort cependant quand elle se
-persuadait qu'Oswald allait chez lady Edgermond dans l'intention
-d'épouser sa fille.
-
-Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu'il la
-conduisait à sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond,
-qui était mort dans l'Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et
-qu'elle le priait en conséquence de passer chez elle pour se charger de
-faire savoir en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre à
-cet égard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que, dans cet
-instant, la main de Lucile qu'il tenait avait tremblé. Le silence de
-Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'était plus aimé, et l'émotion
-de cette jeune fille devait lui donner l'idée qu'il l'intéressait au
-fond du coeur. Cependant il n'avait pas l'idée de manquer à la promesse
-qu'il avait donnée à Corinne, et l'anneau qu'elle possédait était un
-gage assuré que jamais il n'en épouserait une autre sans son
-consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner
-les intérêts de Corinne; mais lady Edgermond était si malade, et sa
-fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, sans aucun
-parent (M. Edgermond n'y étant pas), sans savoir seulement à quel
-médecin il fallait s'adresser, qu'Oswald crut de son devoir envers
-l'amie de son père de consacrer tout son temps à la soigner.
-
-Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne s'adoucir que
-pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu'il
-prononçât un seul mot qui pût faire supposer l'intention d'épouser sa
-fille. Le nom et la beauté de Lucile en faisaient l'un des plus
-brillants partis de l'Angleterre; et depuis qu'elle avait paru au
-spectacle et qu'on la savait à Londres, sa porte était assiégée par les
-visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait
-constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et ne recevait
-que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas été flatté d'une conduite si
-délicate? Cette générosité silencieuse qui s'en remettait à lui sans
-rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et
-cependant chaque fois qu'il allait dans la maison de lady Edgermond, il
-craignait que sa présence ne fût interprétée comme un engagement. Il eût
-cessé d'y aller dès que les intérêts de Corinne ne l'y auraient plus
-attiré, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au moment où on
-la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau plus dangereusement que
-la première fois; et si elle était morte dans ce moment, Lucile n'aurait
-eu à Londres d'autre appui qu'Oswald, puisque sa mère ne formait de
-relations avec personne.
-
-Lucile ne s'était pas permis un seul mot qui dût faire croire à lord
-Nelvil qu'elle le préférât! mais il pouvait le supposer quelquefois par
-une altération légère et subite dans la couleur de son teint, par des
-yeux trop promptement baissés, par une respiration plus rapide; enfin,
-il étudiait le coeur de cette jeune fille avec un intérêt curieux et
-tendre, et sa complète réserve lui laissait toujours du doute et de
-l'incertitude sur la nature de ses sentiments. Le plus haut point de la
-passion et l'éloquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore à
-l'imagination; on désire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant
-l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible lueur
-qu'on aperçoit à travers les nuages tient longtemps la curiosité en
-suspens, et semble promettre dans l'avenir de nouveaux sentiments et des
-découvertes nouvelles. Cette attente cependant n'est point satisfaite;
-et, quand on sait à la fin ce que cache tout ce charme du silence et de
-l'inconnu, le mystère aussi se flétrit, et l'on en revient à regretter
-l'abandon et le mouvement d'un caractère animé. Hélas! de quelle manière
-prolonger cet enchantement du coeur, ces délices de l'âme, que la
-confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent également à la
-longue? tant les jouissances célestes sont étrangères à notre destinée!
-Elles traversent notre coeur quelquefois, seulement pour nous rappeler
-notre origine et notre espoir!
-
-Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son départ à deux jours de là
-pour aller en Écosse, où elle voulait visiter la terre de lord
-Edgermond, qui était voisine de celle de lord Nelvil. Elle s'attendait
-qu'il lui proposerait de l'y accompagner, puisqu'il avait annoncé le
-projet de retourner en Écosse avant le départ de son régiment; mais il
-n'en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut.
-Elle se hâta de se lever, et s'approcha de la fenêtre. Peu de moments
-après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il lui
-sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs; il en fut ému, soupira,
-et l'oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau à sa mémoire,
-il se demanda si cette jeune fille n'était pas plus capable que Corinne
-d'un sentiment fidèle.
-
-Oswald cherchait à réparer la peine qu'il venait de causer à Lucile; on
-a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage encore enfant! Le
-chagrin n'est pas fait pour ces physionomies où la réflexion même n'a
-point encore laissé de traces. Le régiment de lord Nelvil devait être
-passé en revue le lendemain matin à Hyde-Park; il demanda donc à lady
-Edgermond si elle voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle
-lui permettrait, après la revue, de faire une promenade à cheval avec
-Lucile à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu'elle avait
-grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère avec une
-expression toujours soumise, mais où l'on pouvait remarquer cependant le
-désir d'obtenir un consentement. Lady Edgermond se recueillit quelques
-instants; puis, tendant à lord Nelvil sa faible main, qui dépérissait
-chaque jour davantage, elle lui dit: «Si vous le demandez, milord, j'y
-consens.» Ces mots firent tant d'impression sur Oswald, qu'il allait
-renoncer lui-même à ce qu'il avait proposé; mais tout à coup Lucile,
-avec une vivacité qu'elle n'avait pas encore montrée, prit la main de sa
-mère et la baisa pour la remercier. Lord Nelvil alors n'eut pas le
-courage de priver d'un amusement cette innocente créature qui menait une
-vie si solitaire et si triste.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Corinne, depuis quinze jours, ressentait l'anxiété la plus cruelle:
-chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil pour lui
-apprendre où elle était, et chaque soir se passait dans l'inexprimable
-douleur de le savoir chez Lucile. Ce qu'elle souffrait le soir la
-rendait plus timide pour le lendemain. Elle rougissait d'apprendre à
-celui qui ne l'aimait peut-être plus la démarche inconsidérée qu'elle
-avait faite pour lui. «Peut-être, se disait-elle souvent, tous les
-souvenirs d'Italie sont-ils effacés de sa mémoire? peut-être n'a-t-il
-plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur, un coeur
-passionné? Ce qui lui plaît à présent, c'est l'admirable beauté de seize
-ans, l'expression angélique de cet âge, l'âme timide et neuve qui
-consacre à l'objet de son choix les premiers sentiments qu'elle ait
-jamais éprouvés.»
-
-L'imagination de Corinne était tellement frappée des avantages de sa
-soeur, qu'elle avait presque honte de lutter avec de tels charmes. Il
-lui semblait que le talent même était une ruse, l'esprit une tyrannie,
-la passion une violence, à côté de cette innocence désarmée; et bien que
-Corinne n'eût pas encore vingt-huit ans, elle pressentait déjà cette
-époque de la vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs
-moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidité fière se
-combattaient dans son âme; elle renvoyait de jour en jour le moment tant
-craint et tant désiré où elle devait revoir Oswald. Elle apprit que son
-régiment serait passé en revue le lendemain à Hyde-Park, et elle résolut
-d'y aller. Elle pensa qu'il était possible que Lucile s'y trouvât, et
-elle s'en fiait à ses propres yeux pour juger des sentiments d'Oswald.
-D'abord elle avait l'idée de se parer avec soin et de se montrer ensuite
-subitement à lui; mais en commençant sa toilette, ses cheveux noirs, son
-teint un peu bruni par le soleil d'Italie, ses traits prononcés, mais
-dont elle ne pouvait pas juger l'expression en se regardant, lui
-inspirèrent du découragement sur ses charmes. Elle voyait toujours dans
-son miroir le visage aérien de sa soeur; et, rejetant loin d'elle toutes
-les parures qu'elle avait essayées, elle se revêtit d'une robe noire à
-la vénitienne, couvrit son visage et sa taille avec la mante qu'on porte
-dans ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d'une voiture.
-
-A peine fut-elle dans Hyde-Park, qu'elle vit paraître Oswald à la tête
-de son régiment. Il avait, dans son uniforme, la plus belle et la plus
-imposante figure du monde; il conduisait son cheval avec une grâce et
-une dextérité parfaites. La musique qu'on entendait avait quelque chose
-de fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le
-sacrifice de la vie. Une multitude d'hommes élégamment et simplement
-vêtus, des femmes belles et modestes, portaient sur leur visage, les uns
-l'empreinte des vertus mâles, les autres des vertus timides. Les soldats
-du régiment d'Oswald semblaient le regarder avec confiance et
-dévouement. On joua le fameux air, _Dieu sauve le roi_, qui touche si
-profondément tous les coeurs en Angleterre; et Corinne s'écria: «O
-respectable pays qui deviez être ma patrie! pourquoi vous ai-je quitté?
-Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle au milieu de tant de
-vertus; et quelle gloire valait celle, ô Nelvil! d'être ta digne
-épouse?»
-
-Les instruments militaires qui se firent entendre retracèrent à Corinne
-les dangers qu'Oswald allait courir. Elle le regarda longtemps sans
-qu'il pût l'apercevoir, et se disait, les yeux pleins de larmes: «Qu'il
-vive, quand ce ne serait pas pour moi! mon Dieu, c'est lui qu'il faut
-conserver!» Dans ce moment la voiture de lady Edgermond arriva; lord
-Nelvil la salua respectueusement en baissant devant elle la pointe de
-son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui
-voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considérait avec des regards qui
-perçaient le coeur de Corinne. L'infortunée les connaissait, ces
-regards; ils avaient été tournés sur elle!
-
-Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient avec la
-plus brillante vitesse les allées de Hyde-Park, tandis que la voiture de
-Corinne s'avançait lentement, presque comme un convoi funèbre, derrière
-les coursiers rapides et leur bruit tumultueux. «Ah! ce n'était pas
-ainsi, pensait Corinne, non, ce n'était pas ainsi que je me rendais au
-Capitole la première fois que je l'ai rencontré: il m'a précipitée du
-char de triomphe dans l'abîme des douleurs. Je l'aime, et toutes les
-joies de la vie ont disparu. Je l'aime, et tous les dons de la nature
-sont flétris. Mon Dieu! pardonnez-lui quand je ne serai plus!» Oswald
-passait à cheval à côté de la voiture où était Corinne. La forme
-italienne de l'habit noir qui l'enveloppait le frappa singulièrement. Il
-s'arrêta, fit le tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la
-revoir encore, et tâcha d'apercevoir quelle était la femme qui s'y
-tenait cachée. Le coeur de Corinne battait pendant ce temps avec une
-extrême violence, et tout ce qu'elle redoutait, c'était de s'évanouir et
-d'être ainsi découverte; mais elle résista cependant à son émotion, et
-lord Nelvil perdit l'idée qui l'avait d'abord occupé. Quand la revue fut
-finie, Corinne, pour ne pas attirer davantage l'attention d'Oswald,
-descendit de voiture pendant qu'il ne pouvait la voir, et se plaça
-derrière les arbres et la foule, de manière à n'être pas aperçue. Oswald
-alors s'approcha de la calèche de lady Edgermond; et, lui montrant un
-cheval très-doux que ses gens avaient amené, il demanda pour Lucile la
-permission de monter ce cheval à côté de la voiture de sa mère. Lady
-Edgermond y consentit, en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa
-fille. Lord Nelvil était descendu de cheval; il parlait chapeau bas, à
-la portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si
-sensible en même temps, que Corinne n'y voyait que trop un attachement
-pour la mère, animé par l'attrait qu'inspirait la fille.
-
-Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait
-à ravir l'élégance de sa taille; sur sa tête un chapeau noir orné de
-plumes blanches; et ses beaux cheveux blonds, légers comme l'air,
-tombaient avec grâce sur son charmant visage. Oswald baissa la main de
-manière que Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval.
-Lucile s'attendait que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce
-service; elle rougit en le recevant de lord Nelvil. Il insista: Lucile
-enfin mit sur cette main un pied charmant, et s'élança si légèrement à
-cheval, que tous ses mouvements donnaient l'idée d'une de ces sylphides
-que l'imagination nous peint avec des couleurs si délicates. Elle partit
-au galop. Oswald la suivit et ne la perdit pas de vue. Une fois le
-cheval fit un faux pas. A l'instant lord Nelvil l'arrêta, examina la
-bride et le mors avec une aimable anxiété. Une autre fois il crut à tort
-que le cheval s'emportait; il devint pâle comme la mort; et, poussant
-son propre cheval avec une incroyable ardeur, dans une seconde il
-atteignit celui de Lucile, descendit et se précipita devant elle.
-Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval, frémissait à son tour de
-renverser Oswald; mais d'une main il saisit la bride, et de l'autre il
-soutint Lucile, qui en sautant s'appuya légèrement sur lui.
-
-Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d'Oswald
-pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intérêt qu'il lui
-avait autrefois prodigués? Et même, pour son éternel désespoir, ne
-croyait-elle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de
-timidité, plus de réserve qu'il n'en avait dans le temps de son amour
-pour elle? Deux fois elle tira l'anneau de son doigt; elle était prête à
-fendre la foule pour le jeter aux pieds d'Oswald; et l'espoir de mourir
-à l'instant même l'encourageait dans cette résolution. Mais quelle est
-la femme née même sous le soleil du Midi, qui peut, sans frissonner,
-attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude? Bientôt Corinne
-frémit à la pensée de se montrer à lord Nelvil dans cet instant, et
-sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une
-allée solitaire, Oswald vit encore de loin cette même figure noire qui
-l'avait frappé, et l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut
-beaucoup plus vive. Cependant il attribua l'émotion qu'il en ressentait
-au remords d'avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle au
-fond de son coeur à l'image de Corinne; et, rentré chez lui, il prit à
-l'instant la résolution de repartir pour l'Écosse, puisque son régiment
-ne s'embarquait pas encore de quelque temps.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Corinne retourna chez elle dans un état de douleur qui troublait sa
-raison, et dès ce moment ses forces furent pour jamais affaiblies. Elle
-résolut d'écrire à lord Nelvil pour lui apprendre, et son arrivée en
-Angleterre, et tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle y était.
-Elle commença cette lettre, d'abord remplie des plus amers reproches, et
-puis elle la déchira. «Que signifient les reproches en amour?
-s'écria-t-elle, ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le
-plus généreux des sentiments, s'il n'était pas en tout involontaire? Que
-ferais-je donc avec mes plaintes? Une autre voix, un autre regard, ont
-le secret de son âme; tout n'est-il donc pas dit?» Elle recommença sa
-lettre, et cette fois elle voulut peindre à lord Nelvil la monotonie
-qu'il pourrait trouver dans son union avec Lucile. Elle essayait de lui
-prouver que, sans une parfaite harmonie de l'âme et de l'esprit, aucun
-bonheur de sentiment n'était durable; et puis elle déchira cette lettre
-encore plus vivement que la première. «S'il ne sait pas ce que je vaux,
-disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai? Et d'ailleurs dois-je
-parler ainsi de ma soeur? Est-il vrai qu'elle me soit inférieure autant
-que je cherche à me le persuader? Et quand elle le serait, est-ce à moi
-qui, comme une mère, l'ai pressée dans son enfance contre mon coeur,
-est-ce à moi qu'il appartient de le dire? Ah! non, il ne faut pas
-vouloir ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie
-pendant laquelle on a tant de désirs; et, longtemps même avant la mort,
-quelque chose de doux et de rêveur nous détache par degrés de
-l'existence.»
-
-Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son malheur;
-mais, en l'exprimant, elle éprouvait une telle pitié d'elle-même,
-qu'elle couvrait son papier de ses larmes. «Non, dit-elle encore, il ne
-faut pas envoyer cette lettre: s'il y résiste, je le haïrai; s'il y
-cède, je ne saurai pas s'il n'a pas fait un sacrifice; s'il ne conserve
-pas le souvenir d'une autre. Il vaut mieux le voir, lui parler, lui
-remettre cet anneau, gage de ses promesses;» et elle se hâta de
-l'envelopper dans une lettre où elle n'écrivit que ces mots: _Vous êtes
-libre_; et, mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir
-approchât pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu'en plein jour elle
-eût rougi devant tous ceux qui l'auraient regardée; et cependant elle
-voulait devancer le moment où lord Nelvil avait coutume d'aller chez
-lady Edgermond. A six heures donc elle partit, mais en tremblant comme
-une esclave condamnée. On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la
-confiance est perdue! Ah! l'objet d'une affection passionnée est à nos
-yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le plus redoutable.
-
-Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, et
-demanda d'une voix tremblante à l'homme qui ouvrait cette porte s'il
-était chez lui. _Depuis une demi-heure, madame_, répondit-il, _milord
-est parti pour l'Écosse._ Cette nouvelle serra le coeur de Corinne; elle
-tremblait de voir Oswald; mais cependant son âme allait au-devant de
-cette inexprimable émotion. L'effort était fait, elle se croyait près
-d'entendre sa voix, et il fallait maintenant prendre une nouvelle
-résolution pour le retrouver, attendre encore plusieurs jours, et
-condescendre à une démarche de plus. Néanmoins, à tout prix alors,
-Corinne voulait le revoir. Le lendemain donc elle partit pour Édimbourg.
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez son banquier;
-et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne n'était arrivée, il se
-demanda avec amertume s'il devait sacrifier un bonheur domestique
-certain et durable à une personne qui peut-être ne se ressouvenait plus
-de lui. Cependant il résolut d'écrire encore en Italie, comme il l'avait
-déjà fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne la
-cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant qu'elle ne
-lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l'époux d'une autre.
-Il fit son voyage dans des dispositions très-pénibles: il aimait Lucile
-presque sans la connaître, car il ne lui avait pas entendu prononcer
-vingt paroles; mais il regrettait Corinne, et s'affligeait des
-circonstances qui les séparaient; tour à tour le charme timide de l'une
-le captivait, et il se retraçait la grâce brillante, l'éloquence sublime
-de l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait plus que
-jamais, qu'elle avait tout quitté pour le suivre, il n'aurait jamais
-revu Lucile: mais il se croyait oublié; et, réfléchissant sur le
-caractère de Lucile et sur celui de Corinne, il se disait qu'un
-extérieur froid et réservé cachait souvent les sentiments les plus
-profonds. Il se trompait: les âmes passionnées se trahissent de mille
-manières, et ce que l'on contient toujours est bien faible.
-
-Une circonstance vint ajouter encore à l'intérêt que Lucile inspirait à
-lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa si près de celle qui
-appartenait à lady Edgermond, que la curiosité l'y conduisit. Il se fit
-ouvrir le cabinet où Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet
-était rempli des souvenirs du temps que le père d'Oswald y avait passé
-près de Lucile pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un
-piédestal de marbre à la place même où, peu de mois avant sa mort, il
-lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé: _A la mémoire
-de mon second père!_ Enfin un livre était posé sur la table, Oswald
-l'ouvrit; il y reconnut le recueil des pensées de son père, et sur la
-première page il trouva ces mots écrits par son père lui-même: _A celle
-qui m'a consolé dans mes peines, à l'âme la plus pure, à la femme
-angélique qui fera la gloire et le bonheur de son époux!_ Avec quelle
-émotion Oswald lut ces lignes, où l'opinion de celui qu'il révérait
-était si vivement exprimée! Il s'étonna du silence de Lucile envers lui
-sur les témoignages d'affection qu'elle avait reçus de son père. Il crut
-voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, la crainte de forcer
-son choix par l'idée d'un devoir; enfin il fut frappé de ces paroles: _A
-celle qui m'a consolé dans mes peines!_ «C'est donc Lucile,
-s'écria-t-il, c'est elle qui adoucissait le mal que je faisais à mon
-père; et je l'abandonnerais quand sa mère est mourante, quand elle
-n'aura plus que moi pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si
-recherchée, avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidèle et dévoué?
-Elle n'était plus brillante, elle n'était plus recherchée, cette Corinne
-qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant pas même celui pour qui
-elle avait tout quitté, et n'ayant pas la force de s'en éloigner. Elle
-était tombé malade dans une petite ville, à moitié chemin d'Édimbourg,
-et n'avait pu, malgré ses efforts, continuer sa route. Elle pensait
-souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle
-était morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom, et l'aurait
-inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne
-pouvait pas faire un pas en Italie, sans que la foule des hommages se
-précipitât sur ses pas! Et faut-il qu'un seul sentiment dépouille ainsi
-toute la vie? Enfin, après huit jours d'angoisses inexprimables, elle
-reprit sa triste route; car, bien que l'espérance de voir Oswald en fût
-le terme, il y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette
-vive attente, que son coeur n'en éprouvait qu'une inquiétude
-douloureuse. Avant d'arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le
-désir de s'arrêter quelques heures dans la terre de son père, qui n'en
-était pas éloignée, et où lord Edgermond avait ordonné que son tombeau
-fût placé. Elle n'y avait point été depuis ce temps, et elle n'avait
-passé dans cette terre qu'un mois, seule avec son père. C'était l'époque
-la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs lui
-inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne croyait pas
-que lady Edgermond dût y être déjà.
-
-A quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand chemin une
-voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit sortir de celle
-qui était brisée un vieillard très-effrayé de la chute qu'il venait de
-faire. Corinne se hâta de le secourir, et lui offrit de le conduire
-elle-même jusqu'à la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et
-dit qu'il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu'elle avait
-souvent entendu prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de
-manière à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui
-l'intéressât dans la vie. M. Dickson était l'homme du monde qui causait
-le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait
-le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, eût aucun intérêt
-particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se mit à dire
-tout ce qu'il savait avec le plus grand détail; et comme il désirait de
-plaire à Corinne, dont les soins l'avaient touché, il fut indiscret pour
-l'amuser.
-
-Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil que son père
-s'était opposé d'avance au mariage qu'il voulait contracter maintenant,
-et fit l'extrait de la lettre qu'il lui avait remise, en répétant
-plusieurs fois ces mots, qui perçaient le coeur de Corinne: _Son père
-lui a défendu d'épouser cette Italienne; ce serait outrager sa mémoire
-que de braver sa volonté._
-
-M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles; il affirma
-de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait; que lady Edgermond
-souhaitait vivement ce mariage, mais qu'un engagement pris en Italie
-empêchait lord Nelvil d'y consentir. «Quoi! dit Corinne à M. Dickson, en
-tâchant de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que
-c'est seulement à cause de l'engagement qu'il a contracté que lord
-Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?--J'en suis bien sûr,
-reprit M. Dickson, charmé d'être interrogé de nouveau; il y a trois
-jours encore, j'ai vu lord Nelvil; et, bien qu'il ne m'ait pas expliqué
-la nature des liens qu'il avait formés en Italie, il m'a dit ces
-paroles, que j'ai mandées à lady Edgermond: _Si j'étais libre,
-j'épouserais Lucile._--S'il était libre!» répéta Corinne; et dans ce
-moment sa voiture s'arrêta devant la porte de l'auberge où elle
-conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel
-lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui serra
-la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans avoir prononcé un
-seul mot. Il était tard; cependant elle voulut aller encore dans les
-lieux où reposaient les cendres de son père: le désordre de son esprit
-lui rendait ce pèlerinage sacré plus nécessaire que jamais.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Lady Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce soir-là même il
-y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui
-avaient demandé de se réunir pour célébrer son arrivée; Lucile l'avait
-aussi désiré, peut-être dans l'espoir qu'Oswald y viendrait: en effet,
-il y était lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans
-l'avenue, et fit arrêter la sienne à quelques pas; elle descendit, et
-reconnut le séjour où son père lui avait témoigné les sentiments les
-plus tendres. Quelle différence entre ces temps, qu'elle croyait alors
-malheureux, et sa situation actuelle! C'est ainsi que dans la vie on est
-puni des peines de l'imagination par les chagrins réels, qui
-n'apprennent que trop à connaître le véritable malheur.
-
-Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé, et quelles
-étaient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment. Le hasard fit
-que le domestique de Corinne interrogea l'un de ceux que lord Nelvil
-avait pris à son service en Angleterre, et qui se trouvait là dans ce
-moment. Corinne entendit sa réponse. _C'est un bal_, dit-il, _que donne
-aujourd'hui lady Edgermond; et lord Nelvil, mon maître_, ajouta-t-il, _a
-ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l'héritière de ce château._ A
-ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea point de résolution. Une
-âpre curiosité l'entraînait à se rapprocher des lieux où tant de
-douleurs la menaçaient; elle fit signe à ses gens de s'éloigner, et elle
-entra seule dans le parc, qui se trouvait ouvert, et dans lequel, à
-cette heure, l'obscurité permettait de se promener longtemps sans être
-vue. Il était dix heures; et depuis que le bal avait commencé, Oswald
-dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence cinq
-ou six fois dans la soirée; mais toujours le même homme danse avec la
-même femme, et la plus grande gravité règne quelquefois dans cette
-partie de plaisir.
-
-Lucile dansait noblement, mais sans vivacité; le sentiment même qui
-l'occupait ajoutait à son sérieux naturel. Comme on était curieux dans
-le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la
-regardait avec plus d'attention encore que de coutume, ce qui
-l'empêchait de lever les yeux sur Oswald; et sa timidité était telle,
-qu'elle ne voyait ni n'entendait rien. Ce trouble et cette réserve
-touchèrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment; mais comme cette
-situation ne variait pas, il commençait un peu à s'en fatiguer, et
-comparait cette longue rangée d'hommes et de femmes, et cette musique
-monotone, avec la grâce animée des airs et des danses d'Italie. Cette
-réflexion le fit tomber dans une profonde rêverie, et Corinne eût encore
-goûté quelques instants de bonheur si elle avait pu connaître alors les
-sentiments de lord Nelvil. Mais l'infortunée, qui se sentait étrangère
-sur le sol paternel, isolée près de celui qu'elle avait espéré pour
-époux, parcourait au hasard les sombres allées d'une demeure qu'elle
-pouvait autrefois considérer comme la sienne. La terre manquait sous ses
-pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force:
-peut-être pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald dans le jardin; mais
-elle ne savait pas elle-même ce qu'elle désirait.
-
-Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une
-rivière. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des bords, mais l'autre
-n'offrait que des rochers arides et couverts de bruyère. Corinne, en
-marchant, se trouva près de la rivière; elle entendit là tout à la fois
-la musique de la fête et le murmure des eaux. La lueur des lampions du
-bal se réfléchissait d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le
-pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de l'autre
-rive. On eût dit que dans ces lieux, comme dans la tragédie de Hamlet,
-les ombres erraient autour du palais où se donnaient les festins.
-
-L'infortunée Corinne, seule, abandonnée, n'avait qu'un pas à faire pour
-se plonger dans l'éternel oubli. «Ah! s'écria-t-elle, si demain,
-lorsqu'il se promènera sur ces bords avec la troupe joyeuse de ses amis,
-ses pas triomphants heurtaient contre les restes de celle qu'une fois
-pourtant il a aimée, n'aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une
-douleur qui ressemblerait à ce que je souffre? Non, non, reprit-elle, ce
-n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais le repos.»
-Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière qui coulait si vite
-et néanmoins si régulièrement, cette nature si bien ordonnée, quand
-l'âme humaine est toute en tumulte; elle se rappela le jour où lord
-Nelvil se précipita dans la mer pour sauver un vieillard. «Qu'il était
-bon alors! s'écria Corinne, hélas! dit-elle en pleurant, peut-être
-l'est-il encore! Pourquoi le blâmer parce que je souffre? peut-être ne
-le sait-il pas; peut-être, s'il me voyait...» Et tout à coup elle prit
-la résolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette fête, et
-de lui parler à l'instant. Elle remonta vers le château, avec l'espèce
-de mouvement que donne une décision nouvellement prise, une décision qui
-succède à de longues incertitudes; mais en approchant elle fut saisie
-d'un tel tremblement, qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de
-pierre qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés
-pour voir danser empêcha qu'elle ne fût remarquée.
-
-Lord Nelvil, dans ce moment, s'avança sur le balcon; il respira l'air
-frais du soir; quelques rosiers qui se trouvaient là lui rappelèrent le
-parfum que portait habituellement Corinne, et l'impression qu'il en
-ressentit le fit tressaillir. Cette fête longue et ennuyeuse le
-fatiguait; il se souvint du bon goût de Corinne dans l'arrangement d'une
-fête, de son intelligence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il
-sentit que c'était seulement dans la vie régulière et domestique qu'il
-se représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui
-appartenait le moins du monde à l'imagination, à la poésie, lui
-retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. Pendant
-qu'il était dans cette disposition, un de ses amis s'approcha de lui, et
-ils s'entretinrent quelques moments ensemble. Corinne alors entendit la
-voix d'Oswald.
-
-Inexprimable émotion que la voix de ce qu'on aime! Mélange confus
-d'attendrissement et de terreur! car il est des impressions si vives,
-que notre pauvre et faible nature se craint elle-même en les éprouvant.
-
-Un des amis d'Oswald lui dit: «Ne trouvez-vous pas ce bal
-charmant?--Oui, répondit-il avec distraction; oui, en vérité,»
-répéta-t-il en soupirant. Ce soupir et l'accent mélancolique de sa voix
-causèrent à Corinne une vive joie: elle se crut certaine de retrouver le
-coeur d'Oswald, de se faire encore entendre de lui; et, se levant avec
-précipitation, elle s'avança vers un des domestiques de la maison pour
-le charger de demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement,
-combien sa destinée et celle d'Oswald eussent été différentes!
-
-Dans cet instant, Lucile s'approcha de la fenêtre; et voyant passer dans
-le jardin, à travers l'obscurité, une femme vêtue de blanc, mais sans
-aucun ornement de fête, sa curiosité fut excitée. Elle avança la tête,
-et, regardant attentivement, elle crut reconnaître les traits de sa
-soeur; mais comme elle ne doutait pas qu'elle ne fût morte depuis sept
-années, la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie. Tout
-le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus le domestique
-auquel elle voulait parler, et se retira plus avant dans l'allée, afin
-de ne pas être remarquée.
-
-Lucile revint à elle, et n'osa point avouer ce qui l'avait émue. Mais,
-comme dès l'enfance sa mère avait fortement frappé son esprit par toutes
-les idées qui tiennent à la dévotion, elle se persuada que l'image de sa
-soeur lui était apparue, marchant vers le tombeau de leur père, pour lui
-reprocher l'oubli de ce tombeau, le tort qu'elle avait eu de recevoir
-une fête dans ces lieux, sans remplir au moins auparavant un pieux
-devoir envers des cendres révérées. Au moment donc où Lucile se crut
-sûre de n'être pas observée, elle sortit du bal. Corinne s'étonna de la
-voir seule ainsi dans le jardin et s'imagina que lord Nelvil ne
-tarderait pas à la rejoindre, et que peut-être il lui avait demandé un
-entretien secret pour obtenir d'elle la permission de faire connaître
-ses voeux à sa mère. Cette idée la rendit immobile; mais bientôt elle
-remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet qu'elle savait
-devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été élevé; et
-s'accusant, à son tour, de n'avoir pas commencé à y porter ses regards
-et ses larmes, elle suivit sa soeur à quelque distance, se cachant à
-l'aide des arbres et de l'obscurité. Elle aperçut enfin de loin le
-sarcophage noir élevé sur la place où les restes de lord Edgermond
-étaient ensevelis. Une profonde émotion la força de s'arrêter et de
-s'appuyer contre un arbre. Lucile aussi s'arrêta, et se pencha
-respectueusement à l'aspect du tombeau.
-
-Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa soeur, à lui
-redemander, au nom de leur père, et son rang et son époux; mais Lucile
-fit quelques pas avec précipitation pour s'approcher du monument, et le
-courage de Corinne défaillit. Il y a dans le coeur d'une femme tant de
-timidité réunie à l'impétuosité des sentiments, qu'un rien peut la
-retenir comme un rien l'entraîner. Lucile se mit à genoux devant la
-tombe de son père: elle écarta ses blonds cheveux qu'une guirlande de
-fleurs tenait rassemblés, et leva ses yeux au ciel pour prier avec un
-regard angélique. Corinne était placée derrière les arbres; et, sans
-pouvoir être découverte, elle voyait facilement sa soeur qu'un rayon de
-la lune éclairait doucement; elle se sentit tout à coup saisie par un
-attendrissement purement généreux. Elle contempla cette expression de
-piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de l'enfance s'y
-faisaient remarquer encore; elle se retraça le temps où elle avait servi
-de mère à Lucile; elle réfléchit sur elle-même; elle pensa qu'elle
-n'était pas loin de trente ans, de ce moment où le déclin de la jeunesse
-commence; tandis que sa soeur avait devant elle un long avenir indéfini,
-un avenir qui n'était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée
-dont il fallût répondre ni devant les autres ni devant sa propre
-conscience. «Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son
-âme encore paisible sera bientôt troublée. J'ai déjà tant souffert, je
-saurai souffrir encore; mais l'innocente Lucile va passer dans un
-instant du calme à l'agitation la plus cruelle; et c'est moi qui l'ai
-tenue dans mes bras, qui l'ai fait dormir sur mon sein, c'est moi qui la
-précipiterais dans le monde des douleurs!» Ainsi pensait Corinne.
-Cependant l'amour livrait dans son coeur un cruel combat à ce sentiment
-désintéressé, à cette exaltation de l'âme qui la portait à se sacrifier
-elle-même.
-
-Lucile dit alors tout haut: «O mon père! priez pour moi.» Corinne
-l'entendit; et se laissant aussi tomber à genoux, elle demanda la
-bénédiction paternelle pour les deux soeurs à la fois, et répandit des
-larmes qu'arrachaient de son coeur des sentiments plus purs encore que
-l'amour. Lucile, continuant sa prière, prononça distinctement ces
-paroles: «O ma soeur, intercédez pour moi dans le ciel; vous m'avez
-aimée dans mon enfance, continuez à me protéger.» Ah! combien cette
-prière attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de ferveur,
-dit: «Mon père, pardonnez-moi l'instant d'oubli dont un sentiment
-ordonné par vous-même est la cause. Je ne suis point coupable en aimant
-celui que vous m'aviez destiné pour époux; mais achevez votre ouvrage,
-et faites qu'il me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis être
-heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime, jamais ce
-coeur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu! ô mon père! consolez
-votre fille, et rendez-la digne de l'estime et de la tendresse
-d'Oswald!--Oui, répéta Corinne à voix basse, exaucez-la, mon père; et
-pour l'autre de vos enfants, une mort douce et tranquille.»
-
-En achevant ce voeu solennel, le plus grand effort dont l'âme de Corinne
-fût capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l'anneau
-donné par Oswald, et s'éloigna rapidement. Elle sentait bien qu'en
-envoyant cette lettre et laissant ignorer à lord Nelvil qu'elle était en
-Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile; mais en
-présence de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui s'étaient
-offerts avec plus de force que jamais; elle s'était rappelé les paroles
-de M. Dickson: _Son père lui défend d'épouser cette Italienne_, et il
-lui sembla que le sien aussi s'unissait à celui d'Oswald, et que
-l'autorité paternelle tout entière condamnait son amour. L'innocence de
-Lucile, sa jeunesse, sa pureté, exaltaient son imagination, et elle
-était, un moment du moins, fière de s'immoler pour qu'Oswald fût en paix
-avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.
-
-La musique qu'on entendait en approchant du château soutenait le courage
-de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard aveugle qui était assis au
-pied d'un arbre, écoutant le bruit de la fête. Elle s'avança vers lui en
-le priant de remettre la lettre qu'elle lui donnait à l'un des gens du
-château. Ainsi elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût
-découvrir qu'une femme l'avait apportée. En effet, qui eût vu Corinne
-remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait le destin de sa
-vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et troublée,
-tout annonçait un de ces terribles moments où la destinée s'empare de
-nous, où l'être malheureux n'agit plus que comme l'esclave de la
-fatalité qui le poursuit.
-
-Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidèle conduisait:
-elle le vit donner sa lettre à l'un des domestiques de lord Nelvil, qui,
-par hasard, dans cet instant, en apportait d'autres au château. Toutes
-les circonstances se réunissaient pour ne plus laisser d'espoir. Corinne
-fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique
-avancer vers la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur
-le grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que les
-lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, une sueur froide
-mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit: elle voulut
-avancer encore, mais la nature s'y refusa, et elle tomba sans
-connaissance sur la route.
-
-
-
-
-LIVRE DIX-HUITIÈME
-
-LE SÉJOUR A FLORENCE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en Suisse, et s'être
-ennuyé de la nature dans les Alpes, comme il s'était fatigué des
-beaux-arts à Rome, sentit tout à coup le désir d'aller en Angleterre, où
-on l'avait assuré que se trouvait la profondeur de la pensée; et il
-s'était persuadé un matin, en s'éveillant, que c'était de cela qu'il
-avait besoin. Ce troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les
-deux premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à coup;
-et s'étant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur que dans
-l'amitié véritable, il partit pour l'Écosse. Il alla d'abord chez lord
-Nelvil, et ne le trouva pas chez lui; mais ayant appris que c'était chez
-lady Edgermond qu'on pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ à
-cheval pour l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir.
-Comme il passait très-vite, il aperçut sur le bord du chemin une femme
-étendue sans mouvement; il s'arrêta, descendit de cheval, et se hâta de
-la secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne à travers
-sa mortelle pâleur! Une vive pitié le saisit; avec l'aide de son
-domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son
-dessein était de la conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque
-Thérésine, qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète de ne
-pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, et, croyant que
-lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans cet état, décida qu'il
-fallait la porter à la ville voisine. Le comte d'Erfeuil suivit Corinne,
-et pendant huit jours que l'infortunée eut la fièvre et le délire, il ne
-la quitta point; ainsi c'était l'homme frivole qui la soignait, et
-l'homme sensible qui lui perçait le coeur.
-
-Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et elle remercia
-le comte d'Erfeuil avec une profonde émotion; il répondit en cherchant
-vite à la consoler: il était plus capable de nobles actions que de
-paroles sérieuses, et Corinne devait trouver en lui plutôt des secours
-qu'un ami. Elle essaya de rappeler sa raison, de se retracer ce qui
-s'était passé: longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce
-qu'elle avait fait, et des motifs qui l'avaient décidée. Peut-être
-commençait-elle à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle à
-dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil avant de quitter
-l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui où elle avait repris
-connaissance, elle vit, dans un papier public, que le hasard fit tomber
-sous ses yeux, cet article-ci:
-
- «Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille, qu'elle croyait
- morte en Italie, vit, et jouit à Rome, sous le nom de Corinne, d'une
- très-grande réputation littéraire. Lady Edgermond se fait honneur de
- la reconnaître, et de partager avec elle l'héritage du frère de lord
- Edgermond, qui vient de mourir aux Indes.
-
- «Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile Edgermond,
- fille cadette de lord Edgermond, et fille unique de lady Edgermond, sa
- veuve. Le contrat a été signé hier.»
-
-Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses sens en lisant
-cette nouvelle; il se fit en elle une révolution subite, tous les
-intérêts de la vie l'abandonnèrent; elle se sentit comme une personne
-condamnée à mort, mais qui ne sait pas encore quand sa sentence sera
-exécutée; et depuis ce moment la résignation du désespoir fut le seul
-sentiment de son âme.
-
-Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus pâle encore
-que quand elle était évanouie, et lui demanda de ses nouvelles avec
-anxiété. «Je ne suis pas plus mal, je voudrais partir après-demain, qui
-est dimanche, dit-elle avec solennité; j'irai jusqu'à Plymouth, et je
-m'embarquerai pour l'Italie.--Je vous accompagnerai, répondit vivement
-le comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre. Je serai
-enchanté de faire ce voyage avec vous.--Vous êtes bon, reprit Corinne,
-vraiment bon; il ne faut pas juger sur les apparences...» Puis
-s'arrêtant, elle reprit: «J'accepte jusqu'à Plymouth votre appui, car je
-ne serais pas sûre de me guider jusque-là; mais, quand une fois on est
-embarqué, le vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez;
-c'est égal.» Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser seule, et
-pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la force de supporter sa
-douleur. Elle n'avait plus rien de l'impétueuse Corinne; les forces de
-sa puissante vie étaient épuisées, et cet anéantissement, dont elle ne
-pouvait elle-même se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur
-l'avait vaincue: ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles
-courbent la tête sous son joug?
-
-Le dimanche, Corinne partit d'Écosse avec le comte d'Erfeuil. «C'est
-aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour aller dans sa
-voiture, c'est aujourd'hui!» Le comte d'Erfeuil voulut l'interroger;
-elle ne répondit point, et retomba dans le silence. Ils passèrent devant
-une église, et Corinne demanda au comte d'Erfeuil la permission d'y
-entrer un moment: elle se mit à genoux devant l'autel, et, s'imaginant
-qu'elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'émotion
-qu'elle ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela,
-et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le comte
-d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait dans l'église pour
-la laisser passer, et on lui montrait une grande pitié. «J'ai donc l'air
-bien malade? dit-elle au comte d'Erfeuil; il y a des personnes plus
-jeunes et plus brillantes que moi qui à cette heure sortent de l'église
-d'un pas triomphant.»
-
-Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il était bon,
-mais il ne pouvait être sensible; aussi, dans la route, tout en aimant
-Corinne, était-il ennuyé de sa tristesse, et il essayait de l'en tirer,
-comme si, pour oublier tous les chagrins de la vie, il ne fallait que le
-vouloir. Quelquefois il lui disait: _Je vous l'avais bien dit._
-Singulière manière de consoler; satisfaction que la vanité se donne aux
-dépens de la douleur!
-
-Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle souffrait,
-car on est honteux des affections fortes devant les âmes légères; un
-sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui n'est pas compris, à tout ce
-qu'il faut expliquer, à ces secrets de l'âme enfin dont on ne vous
-soulage qu'en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gré de
-n'être pas assez reconnaissante des marques de dévouement que lui
-donnait le comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son
-accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de
-s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions
-généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans doute très-noble
-de mettre peu de prix à ses bonnes actions; mais il pourrait arriver que
-l'indifférence qu'on témoignerait pour ce qu'on aurait fait de bien,
-cette indifférence si belle en elle-même, fût néanmoins, dans de
-certains caractères, l'effet de la frivolité.
-
-Corinne, pendant son délire, avait trahi presque tous ses secrets, et
-les papiers publics avaient appris le reste au comte d'Erfeuil;
-plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretînt avec lui de ce
-qu'il appelait _ses affaires_; mais il suffisait de ce mot pour glacer
-la confiance de Corinne, et elle le supplia de ne pas exiger d'elle
-qu'elle prononçât le nom de lord Nelvil. Au moment de quitter le comte
-d'Erfeuil, Corinne ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car
-elle était à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se
-séparer d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya de
-le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus parler,
-qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer à lady Edgermond qu'elle
-refusait en entier l'héritage de son oncle, et le pria de s'acquitter de
-cette commission comme s'il l'avait reçue d'Italie, sans apprendre à sa
-belle-mère qu'elle était venue en Angleterre.
-
-«Et lord Nelvil doit-il le savoir?» dit alors le comte d'Erfeuil. Ces
-mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque temps, puis elle
-reprit: «Vous pourrez le lui dire bientôt; oui, bientôt; mes amis de
-Rome vous manderont quand vous le pourrez.--Soignez au moins votre
-santé, dit le comte d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de
-vous?--Vraiment? répondit Corinne en souriant; mais je crois en effet
-que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras pour aller
-jusqu'à son vaisseau: au moment de s'embarquer elle se tourna vers
-l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait pour toujours, et
-qu'habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur: ses yeux se
-remplirent de larmes, les premières qui lui fussent échappées en
-présence du comte d'Erfeuil. «Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un
-ingrat; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachés; et,
-croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous possédez.»
-Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil, et fit quelques
-pas loin de lui; puis, se reprochant le mouvement auquel elle s'était
-livrée, elle revint, et lui dit doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne
-s'aperçut point de ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne. Il entra
-dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine;
-s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails qui
-pouvaient rendre sa traversée plus agréable; et, revenant avec la
-chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir aussi longtemps qu'il le
-put. Corinne répondit avec reconnaissance au comte d'Erfeuil: mais,
-hélas! était-ce donc là l'ami sur lequel elle devait compter?
-
-Les sentiments légers ont souvent une longue durée; rien ne les brise,
-parce que rien ne les resserre; ils suivent les circonstances,
-disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections
-profondes se déchirent sans retour, et ne laissent à leur place qu'une
-douloureuse blessure.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins d'un mois. Elle
-eut presque toujours la fièvre pendant ce temps; et son abattement était
-tel, que, la douleur de l'âme se mêlant à la maladie, toutes ces
-impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune
-trace distincte. Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à
-Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une répugnance
-insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où elle avait connu
-Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, la porte qu'il ouvrait deux
-fois par jour en venant chez elle, et l'idée de se retrouver là sans lui
-la faisait frissonner. Elle résolut donc de se rendre à Florence; et
-comme elle avait le sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à
-ce qu'elle souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés
-de l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de ses
-amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour où l'on
-essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait de se montrer ce
-qu'elle était autrefois, quand un découragement invincible lui rendait
-tout effort odieux.
-
-En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant de cette
-Florence si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin l'Italie, Corinne
-n'éprouva que de la tristesse; toutes ces beautés de la campagne, qui
-l'avaient enivrée dans un autre temps, la remplissaient de mélancolie.
-_Combien est terrible_, dit Milton, _le désespoir que cet air si doux ne
-calme pas!_ Il faut l'amour ou la religion pour goûter la nature; et,
-dans ce moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la
-terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion seule peut
-donner aux âmes sensibles et malheureuses.
-
-La Toscane est un pays très-cultivé et très-riant, mais il ne frappe
-point l'imagination comme les environs de Rome. Les Romains ont si bien
-effacé les institutions primitives du peuple qui habitait jadis la
-Toscane, qu'il n'y reste presque plus aucune des antiques traces qui
-inspirent tant d'intérêt pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un
-autre genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent
-l'empreinte du génie républicain du moyen âge. A Sienne, la place
-publique où le peuple se rassemblait, le balcon d'où son magistrat le
-haranguait, frappent les voyageurs les moins capables de réflexion; on
-sent qu'il a existé là un gouvernement démocratique.
-
-C'est une jouissance véritable que d'entendre les Toscans, de la classe
-même la plus inférieure: leurs expressions, pleines d'imagination et
-d'élégance, donnent l'idée du plaisir qu'on devait goûter dans la ville
-d'Athènes quand le peuple parlait ce grec harmonieux qui était comme une
-musique continuelle. C'est une sensation très-singulière de se croire au
-milieu d'une nation dont tous les individus seraient également cultivés,
-et paraîtraient tous de la classe supérieure; c'est du moins l'illusion
-que fait, pour quelques moments, la pureté du langage.
-
-L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'élévation des Médicis
-à la souveraineté; les palais des familles principales sont bâtis comme
-des espèces de forteresses d'où l'on pouvait se défendre; on voit encore
-à l'extérieur les anneaux de fer auxquels les étendards de chaque parti
-devaient être attachés; enfin, tout y était rangé bien plus pour
-maintenir les forces individuelles que pour les réunir toutes dans
-l'intérêt commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre
-civile. Il y a des tours au palais de justice d'où l'on pouvait
-apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en défendre. Les haines entre les
-familles étaient telles, qu'on voit des palais bizarrement construits,
-parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu qu'ils s'étendissent sur le
-sol où des maisons ennemies avaient été rasées. Ici les Pazzi ont
-conspiré contre les Médicis; là les Guelfes ont assassiné les Gibelins;
-enfin les traces de la lutte et de la rivalité sont partout; mais à
-présent tout est rentré dans le sommeil, et les pierres des édifices ont
-seules conservé quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il n'y
-a plus rien à prétendre, parce qu'un État sans gloire comme sans
-puissance n'est plus disputé par ses habitants. La vie qu'on mène à
-Florence, de nos jours, est singulièrement monotone; on va se promener
-tous les après-midi sur les bords de l'Arno, et le soir on se demande
-les uns aux autres si l'on y a été.
-
-Corinne s'établit dans une maison de campagne à peu de distance de la
-ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle voulait s'y fixer:
-cette lettre fut la seule que Corinne écrivit, car elle avait pris une
-telle horreur pour toutes les actions communes de la vie, que la moindre
-résolution à prendre, le moindre ordre à donner, lui causait un
-redoublement de peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une
-inactivité complète; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait
-un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle restait des
-heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait avec rapidité dans
-son jardin; une autre fois elle prenait un bouquet de fleurs, cherchant
-à s'étourdir par leur parfum. Enfin le sentiment de l'existence la
-poursuivait comme une douleur sans relâche, et elle essayait mille
-ressources pour calmer cette dévorante faculté de penser, qui ne lui
-présentait plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une
-seule image, armée de pointes cruelles, qui déchirait son coeur.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Un jour Corinne résolut d'aller voir à Florence les belles églises qui
-décorent cette ville; elle se rappelait qu'à Rome quelques heures
-passées dans Saint-Pierre calmaient toujours son âme, et elle espérait
-le même secours des temples de Florence. Pour se rendre à la ville, elle
-traversa le bois charmant qui est sur les bords de l'Arno: c'était une
-soirée ravissante du mois de juin, l'air était embaumé par une
-inconcevable abondance de roses, et les visages de tous ceux qui se
-promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit un redoublement de
-tristesse en se voyant exclue de cette félicité générale que la
-Providence accorde à la plupart des êtres; mais cependant elle la bénit
-avec douceur de faire du bien aux hommes. «Je suis une exception à
-l'ordre universel, se disait-elle, il y a du bonheur pour tous; et cette
-terrible faculté de souffrir qui me tue, c'est une manière de sentir
-particulière à moi seule. O mon Dieu! cependant, pourquoi m'avez-vous
-choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je pas aussi demander,
-comme votre divin Fils, _que cette coupe s'éloignât de moi?_»
-
-L'air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne. Depuis
-qu'elle n'avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne concevait pas ce
-qui faisait avancer, revenir, se hâter; et traînant lentement ses pas
-sur les larges pierres du pavé de Florence, elle perdait l'idée
-d'arriver, ne se souvenant plus où elle avait l'intention d'aller;
-enfin, elle se trouva devant les fameuses portes d'airain, sculptées par
-Ghiberti pour le baptistère de Saint-Jean, qui est à côté de la
-cathédrale de Florence.
-
-Elle examina quelque temps ce travail immense, où des nations de bronze,
-dans des proportions très-petites mais très-distinctes, offrent une
-multitude de physionomies variées qui toutes expriment une pensée de
-l'artiste, une conception de son esprit. «Quelle patience! s'écria
-Corinne, quel respect pour la postérité! et cependant combien peu de
-personnes examinent avec soin ces portes à travers lesquelles la foule
-passe avec distraction, ignorance ou dédain! Oh! qu'il est difficile à
-l'homme d'échapper à l'oubli, et que la mort est puissante!»
-
-C'est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné; non
-loin de là, dans l'église de Saint-Laurent, on voit la chapelle en
-marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux des Médicis et les
-statues de Julien et de Laurent, par Michel-Ange. Celle de Laurent de
-Médicis, méditant la vengeance de l'assassinat de son frère a mérité
-l'honneur d'être appelée _la pensée de Michel-Ange_. Au pied de ces
-statues sont l'Aurore et la Nuit; le réveil de l'une, et surtout le
-sommeil de l'autre, ont une expression remarquable. Un poëte fit des
-vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots: _Bien
-qu'elle dorme, elle vit; réveille-la si tu ne le crois pas, elle te
-parlera._ Michel-Ange, qui cultivait les lettres, sans lesquelles
-l'imagination en tout genre se flétrit vite, répondit au nom de la Nuit:
-
- _Grato m'è il sonno, e più l'esser di sasso.
- Mentre che il danno e la vergogna dura,
- Non veder, non sentir m'è gran ventura,
- Però non mi destar, deh! parla basso[18]._
-
-Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait donné à la
-figure humaine un caractère qui ne ressemble ni à la beauté antique ni à
-l'affectation de nos jours. On croit y voir l'esprit du moyen âge, une
-âme énergique et sombre, une activité constante, des formes
-très-prononcées, des traits qui portent l'empreinte des passions, mais
-ne retracent point l'idéal de la beauté. Michel-Ange est le génie de sa
-propre école; car il n'a rien imité, pas même les anciens.
-
- [18] Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de marbre. Aussi
- longtemps que durent l'injustice et la honte, ce m'est un grand
- bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre: ainsi donc ne
- m'éveille point; de grâce parle bas.
-
-Son tombeau est dans l'église de _Santa-Croce_. Il a voulu qu'il fût
-placé en face d'une fenêtre d'où l'on pouvait voir le dôme bâti par
-Filippe Brunelleschi, comme si ses cendres devaient tressaillir encore
-sous les marbres à l'aspect de cette coupole, modèle de celle de
-Saint-Pierre. Cette église de Santa-Croce contient la plus brillante
-assemblée de morts qui soit peut-être en Europe. Corinne se sentit
-profondément émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici
-c'est Galilée, qui fut persécuté par les hommes pour avoir découvert les
-secrets du ciel; plus loin, Machiavel, qui révéla l'art du crime, plutôt
-en observateur qu'en criminel, mais dont les leçons profitent plus aux
-oppresseurs qu'aux opprimés; l'Arétin, cet homme qui a consacré ses
-jours à la plaisanterie, et n'a rien éprouvé sur la terre de sérieux que
-la mort; Boccace, dont l'imagination riante a résisté aux fléaux réunis
-de la guerre civile et de la peste; un tableau en l'honneur du Dante,
-comme si les Florentins, qui l'ont laissé périr dans le supplice de
-l'exil, pouvaient encore se vanter de sa gloire; enfin, plusieurs autres
-noms honorables se font aussi remarquer dans ce lieu; des noms célèbres
-pendant leur vie, mais qui retentissent plus faiblement de générations
-en générations, jusqu'à ce que leur bruit s'éteigne entièrement.
-
-La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs, réveilla
-l'enthousiasme de Corinne: l'aspect des vivants l'avait découragée, la
-présence silencieuse des morts ranima, pour un moment du moins, cette
-émulation de gloire dont elle était jadis saisie; elle marcha d'un pas
-plus ferme dans l'église, et quelques pensées d'autrefois traversèrent
-encore son âme. Elle vit venir sous les voûtes de jeunes prêtres qui
-chantaient à voix basse et se promenaient lentement autour du choeur;
-elle demanda à l'un d'eux ce que signifiait cette cérémonie. _Nous
-prions pour nos morts_, lui répondit-il. «Oui, vous avez raison, pensa
-Corinne, de les appeler _vos morts_: c'est la seule propriété glorieuse
-qui vous reste. Oh! pourquoi donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que
-j'avais reçus du ciel, et que je devais faire servir à exciter
-l'enthousiasme dans les âmes qui s'accordent avec la mienne? mon Dieu!
-s'écria-t-elle en se mettant à genoux, ce n'est point par un vain
-orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous m'aviez
-accordés. Sans doute ils sont les meilleurs de tous, ces saints obscurs
-qui ont su vivre et mourir pour vous; mais il est différentes carrières
-pour les mortels; et le génie qui célébrerait les vertus généreuses, le
-génie qui se consacrerait à tout ce qui est noble, humain et vrai,
-pourrait être reçu du moins dans les parvis extérieurs du ciel.» Les
-yeux de Corinne étaient baissés en achevant cette prière, et ses regards
-furent frappés par cette inscription d'un tombeau sur lequel elle
-s'était mise à genoux: _Seule à mon aurore, seule à mon couchant, je
-suis encore seule ici._
-
-«Ah! s'écria Corinne, c'est la réponse à ma prière! Quelle émulation
-peut-on éprouver quand on est seule sur la terre? qui partagerait mes
-succès, si j'en pouvais obtenir? qui s'intéresse à mon sort? quel
-sentiment pourrait encourager mon esprit au travail? il me fallait son
-regard pour récompense.»
-
-Une autre épitaphe aussi fixa son attention: _Ne me plaignez pas_,
-disait un homme mort dans la jeunesse; _si vous saviez combien de peines
-ce tombeau m'a épargnées!_ «Quel détachement de la vie ces paroles
-inspirent! dit Corinne en versant des pleurs; tout à côté du tumulte de
-la ville, il y a cette église, qui apprendrait aux hommes le secret de
-tout, s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la
-merveilleuse illusion de l'oubli fait aller le monde.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Le mouvement d'émulation qui avait soulagé Corinne pendant quelques
-instants la conduisit encore le lendemain à la galerie de Florence; elle
-se flatta de retrouver son ancien goût pour les arts, et d'y puiser
-quelque intérêt pour ses occupations d'autrefois. Les beaux-arts sont
-encore très-républicains à Florence: l'on y montre les statues et les
-tableaux à toutes les heures avec la plus grande facilité. Des hommes
-instruits, payés par le gouvernement, sont préposés comme des
-fonctionnaires publics à l'explication de tous ces chefs-d'oeuvre. C'est
-un reste de respect pour les talents en tous genres, qui a toujours
-existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence, lorsque les
-Médicis voulaient se faire pardonner leur pouvoir par leur esprit, et
-leur ascendant sur les actions par le libre essor qu'ils laissaient du
-moins à la pensée. Les gens du peuple aiment beaucoup les arts à
-Florence, et mêlent ce goût à la dévotion, qui est plus régulière en
-Toscane qu'en tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir
-confondre les figures mythologiques avec l'histoire chrétienne. Un
-Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une Minerve qu'il
-appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David, et certifiait, en
-expliquant un bas-relief qui représentait la prise de Troie, que
-Cassandre _était une bonne chrétienne_.
-
-C'est une immense collection que la galerie de Florence, et l'on
-pourrait y passer bien des jours sans parvenir à la connaître. Corinne
-parcourait tous ces objets, et se sentait avec douleur distraite et
-indifférente. La statue de Niobé réveilla son intérêt: elle fut frappée
-de ce calme, de cette dignité à travers la plus profonde douleur. Sans
-doute, dans une semblable situation, la figure d'une véritable mère
-serait entièrement bouleversée; mais l'idéal des arts conserve la beauté
-dans le désespoir; et ce qui touche profondément dans les ouvrages du
-génie, ce n'est pas le malheur même, c'est la puissance que l'âme
-conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé est la tête
-d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie donnent beaucoup à
-penser. Il y a dans Alexandre l'étonnement et l'indignation de n'avoir
-pu vaincre la nature. Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans
-tous les traits de Niobé: elle serre sa fille contre son sein avec une
-anxiété déchirante; la douleur exprimée par cette admirable figure porte
-le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez les anciens, aucun
-recours à l'âme religieuse. Niobé lève les yeux au ciel, mais sans
-espoir, car les dieux mêmes y sont ses ennemis.
-
-Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce qu'elle
-venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait jadis; mais une
-distraction invincible l'arrêtait à chaque page. Combien elle était loin
-alors du talent d'improviser! Chaque mot lui coûtait à trouver, et
-souvent elle traçait des paroles sans aucun sens, des paroles qui
-l'effrayaient elle-même quand elle se mettait à les relire, comme si
-l'on voyait écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de
-détourner sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce qu'elle
-souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales, ces sentiments
-universels qui répondent au coeur de tous les hommes; c'était le cri de
-la douleur, cri monotone à la longue comme celui des oiseaux de la nuit;
-il y avait trop d'ardeur dans les expressions, trop d'impétuosité, trop
-peu de nuances: c'était le malheur, mais ce n'était plus le talent. Sans
-doute il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut pas
-qu'elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout, et la poésie
-la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui
-suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. La véritable
-douleur n'a point de fécondité naturelle: ce qu'elle produit n'est
-qu'une agitation sombre qui ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi,
-ce chevalier poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille
-détours, et se retrouvait toujours à la même place.
-
-Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de troubler son
-talent. L'on a trouvé dans ses papiers quelques-unes des réflexions
-qu'on va lire, et qu'elle écrivait dans ce temps où elle faisait
-d'inutiles efforts pour redevenir capable d'un travail suivi.
-
-
-CHAPITRE V
-
- FRAGMENTS DES PENSÉES DE CORINNE.
-
- «Mon talent n'existe plus; je le regrette. J'aurais aimé que mon nom
- lui parvînt avec quelque gloire; j'aurais voulu qu'en lisant un écrit
- de moi il y sentît quelque sympathie avec lui.
-
- «J'avais tort d'espérer qu'en rentrant dans son pays, au milieu de ses
- habitudes, il conserverait les idées et les sentiments qui pouvaient
- seuls nous réunir. Il y a tant à dire contre une personne telle que
- moi! et il n'y a qu'une réponse à tout cela, c'est l'esprit et l'âme
- que j'ai; mais quelle réponse pour la plupart des hommes!
-
- «On a tort cependant de craindre la supériorité de l'esprit et de
- l'âme: elle est très-morale, cette supériorité; car tout comprendre
- rend très-indulgent, et sentir profondément inspire une grande bonté.
-
- «Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confié leurs pensées
- les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de l'immortalité de
- l'âme, de sa douleur, redeviennent tout à coup étrangers l'un à
- l'autre? Étonnant mystère que l'amour! sentiment admirable ou nul!
- religieux comme l'étaient les martyrs, ou plus froid que l'amitié la
- plus simple. Ce qu'il y a de plus involontaire au monde vient-il du
- ciel ou des passions terrestres? faut-il s'y soumettre ou le
- combattre? Ah! qu'il se passe d'orages au fond du coeur!
-
- «Le talent devrait être une ressource. Quand le Dominiquin fut enfermé
- dans un couvent, il peignit des tableaux superbes sur les murs de sa
- prison, et laissa des chefs-d'oeuvre pour traces de son séjour; mais
- il souffrait par les circonstances extérieures; le mal n'était pas
- dans l'âme: quand il est là, rien n'est possible, la source de tout
- est tarie.
-
- «Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le faire, et j'ai
- pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne, généreuse, sensible;
- pourquoi tout cela tourne-t-il si fort à mal? Le monde est-il vraiment
- méchant? et certaines qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de
- nous donner de la force?
-
- «C'est dommage: j'étais née avec quelque talent; je mourrai sans que
- l'on ait aucune idée de moi, bien que je sois célèbre. Si j'avais été
- heureuse, si la fièvre du coeur ne m'avait pas dévorée, j'aurais
- contemplé de très-haut la destinée humaine, j'y aurais découvert des
- rapports inconnus avec la nature et le ciel; mais la serre du malheur
- me tient; comment penser librement quand elle se fait sentir chaque
- fois qu'on essaye de respirer?
-
- «Pourquoi n'a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une personne dont
- il avait seul le secret, une personne qui ne parlait qu'à lui du fond
- du coeur? Ah! l'on peut se séparer de ces femmes communes qui aiment
- au hasard: mais celle qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle
- dont le jugement est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée,
- il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers.
-
- «J'avais appris la vie dans les poëtes; elle n'est pas ainsi: il y a
- quelque chose d'aride dans la réalité, que l'on s'efforce en vain de
- changer.
-
- «Quand je me rappelle mes succès, j'éprouve un sentiment d'irritation.
- Pourquoi me dire que j'étais charmante, si je ne devais pas être
- aimée? Pourquoi m'inspirer de la confiance pour qu'il me fût plus
- affreux d'être détrompée? Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit,
- plus d'âme, plus de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins, et
- sera satisfait; il se sentira d'accord avec la société. Quelles
- jouissances, quelles peines factices elle donne!
-
- «En présence du soleil et des sphères étoilées, on n'a besoin que de
- s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre. Mais la société, la
- société! comme elle rend le coeur dur et l'esprit frivole! comme elle
- fait vivre pour ce que l'on dira de vous! Si les hommes se
- rencontraient un jour, dégagés chacun de l'influence de tous, quel air
- pur entrerait dans l'âme! que d'idées nouvelles, que de sentiments
- vrais la rafraîchiraient!
-
- «La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle va se
- flétrir; et c'est en vain alors que j'éprouverais les affections les
- plus tendres; des yeux éteints ne peindraient plus mon âme,
- n'attendriraient plus pour ma prière.
-
- «Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas même en
- écrivant; je n'en ai pas la force: l'amour seul pourrait sonder ces
- abîmes.
-
- «Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre, d'exposer leur vie,
- de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur et du danger! Mais il n'y a
- rien au dehors qui soulage les femmes; leur existence, immobile en
- présence du malheur, est un bien long supplice!
-
- «Quelquefois, quand j'entends la musique, elle me retrace les talents
- que j'avais, le chant, la danse et la poésie; il me prend alors envie
- de me dégager du malheur, de reprendre à la joie; mais tout à coup un
- sentiment intérieur me fait frissonner; on dirait que je suis une
- ombre qui veut encore rester sur la terre, quand les rayons du jour,
- quand l'approche des vivants la force à disparaître.
-
- «Je voudrais être susceptible des distractions que donne le monde;
- autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien; les réflexions de
- la solitude me menaient trop loin et trop avant; mon talent gagnait à
- la mobilité de mes impressions. Maintenant j'ai quelque chose de fixe
- dans le regard comme dans la pensée: gaieté, grâce, imagination,
- qu'êtes-vous devenus? Ah! je voudrais, ne fût-ce que pour un moment,
- goûter encore de l'espérance! Mais c'en est fait, le désert est
- inexorable, la goutte d'eau comme la rivière sont taries, et le
- bonheur d'un jour est aussi difficile que la destinée de la vie
- entière.
-
- «Je le trouve coupable envers moi; mais quand je le compare aux autres
- hommes, combien ils me paraissent affectés, bornés, misérables! et
- lui, c'est un ange, mais un ange armé de l'épée flamboyante qui a
- consumé mon sort. Celui qu'on aime est le vengeur des fautes qu'on a
- commises sur cette terre; la Divinité lui prête son pouvoir.
-
- «Ce n'est pas le premier amour qui est ineffaçable, il vient du besoin
- d'aimer; mais lorsque, après avoir connu la vie, et dans toute la
- force de son jugement, on rencontre l'esprit et l'âme que l'on avait
- jusqu'alors vainement cherchés, l'imagination est subjuguée par la
- vérité, et l'on a raison d'être malheureuse.
-
- «Que cela est insensé, diront au contraire la plupart des hommes, de
- mourir pour l'amour, comme s'il n'y avait pas mille autres manières
- d'exister! L'enthousiasme en tout genre est ridicule pour qui ne
- l'éprouve pas. La poésie, le dévouement, l'amour, la religion, ont la
- même origine; et il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments
- sont de la folie. Tout est folie, si l'on veut, hors le soin que l'on
- prend de son existence; il peut y avoir erreur et illusion partout
- ailleurs.
-
- «Ce qui fait mon malheur surtout, c'est que lui seul me comprenait, et
- peut-être trouvera-t-il une fois aussi que moi seule je savais
- l'entendre. Je suis la plus facile et la plus difficile personne du
- monde: tous les êtres bienveillants me conviennent comme société de
- quelques instants; mais pour l'intimité, pour une affection véritable,
- il n'y avait au monde qu'Oswald que je pusse aimer. Imagination,
- esprit, sensibilité, quelle réunion! où se trouve-t-elle dans
- l'univers? Et le cruel possédait toutes ces qualités, ou du moins tout
- leur charme!
-
- «Qu'aurais-je à dire aux autres, à qui pourrais-je parler? quel but,
- quel intérêt me reste-t-il? Les plus amères douleurs, les plus
- délicieux sentiments me sont connus, que puis-je craindre? que
- pourrais-je espérer? le pâle avenir n'est plus pour moi que le spectre
- du passé.
-
- «Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagères?
- qu'ont-elles de plus fragile que les autres? L'ordre naturel est-il la
- douleur? C'est une convulsion que la souffrance pour le corps, mais
- c'est un état habituel pour l'âme.
-
- _«Ahi! null' altro che pianto al mondo dura[19]._
-
- [19] Ah! dans le monde rien ne dure que les larmes.
-
- PÉTRARQUE.
-
- «Une autre vie! une autre vie! voilà mon espoir; mais telle est la
- force de celle-ci, qu'on cherche dans le ciel les mêmes sentiments qui
- ont occupé sur la terre. On peint dans les mythologies du Nord les
- ombres des chasseurs poursuivant les ombres des cerfs dans les nuages;
- mais de quel droit disons-nous que ce sont des ombres? où est-elle, la
- réalité? il n'y a de sûr que la peine, il n'y a qu'elle qui tienne
- impitoyablement ce qu'elle promet.
-
- «Je rêve sans cesse à l'immortalité, non plus à celle que donnent les
- hommes: ceux qui, selon l'expression du Dante, _appelleront antique le
- temps actuel_, ne m'intéressent plus; mais je ne crois pas à
- l'anéantissement de mon coeur. Non, mon Dieu, je n'y crois pas. Il est
- pour vous, ce coeur dont il n'a pas voulu, et que vous daignerez
- recevoir après les dédains d'un mortel.
-
- «Je sens que je ne vivrai pas longtemps, et cette pensée met du calme
- dans mon âme. Il est doux de s'affaiblir dans l'état où je suis, c'est
- le sentiment de la peine qui s'émousse.
-
- «Je ne sais pourquoi dans le trouble de la douleur on est plus capable
- de superstition que de piété; je fais des présages de tout, et je ne
- sais point encore placer ma confiance en rien. Ah! que la dévotion est
- douce dans le bonheur! quelle reconnaissance envers l'Être suprême
- doit éprouver la femme d'Oswald!
-
- «Sans doute la douleur perfectionne beaucoup le caractère; on rattache
- dans sa pensée ses fautes à ses malheurs, et toujours un lien visible,
- au moins à nos yeux, semble les réunir; mais il est un terme à ce
- salutaire effet.
-
- «Un profond recueillement m'est nécessaire avant d'obtenir
-
- _«. . . . . . Tranquillo varco
- A più tranquilla vita[20]._
-
- [20] Un tranquille passage vers une vie plus tranquille.
-
- «Quand je serai tout à fait malade, le calme doit renaître dans mon
- coeur; il y a beaucoup d'innocence dans les pensées de l'être qui va
- mourir, et j'aime les sentiments qu'inspire cette situation.
-
- «Inconcevable énigme de la vie, que la passion, ni la douleur, ni le
- génie, ne peuvent découvrir, vous révélerez-vous à la prière?
- Peut-être l'idée la plus simple de toutes explique-t-elle ces
- mystères! peut-être en avons-nous approché mille fois dans nos
- rêveries! Mais ce dernier pas est impossible, et nos vains efforts en
- tout genre donnent une grande fatigue à l'âme. Il est bien temps que
- la mienne se repose.
-
- _«Fermossi al fin il cor che balzo tanto[21]._
-
- IPPOLITO PINDEMONTE.
-
- [21] Il s'est enfin arrêté, ce coeur qui battait si vite.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'établir à Florence près
-de Corinne; elle fut très-reconnaissante de cette preuve d'amitié; mais
-elle était un peu honteuse de ne pouvoir plus répandre dans la
-conversation le charme qu'elle y mettait autrefois. Elle était distraite
-et silencieuse; le dépérissement de sa santé lui ôtait la force
-nécessaire pour triompher, même pour un moment, des sentiments qui
-l'occupaient. Elle avait encore en parlant l'intérêt qu'inspire la
-bienveillance; mais le désir de plaire ne l'animait plus. Quand l'amour
-est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, on ne peut
-s'expliquer à soi-même ce qui se passe dans l'âme; mais autant l'on
-avait gagné par le bonheur, autant l'on perd par la peine. Le surcroît
-de vie que donne un sentiment qui fait jouir de la nature entière se
-reporte sur tous les rapports de la vie et de la société; mais
-l'existence est si appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu'on
-devient incapable d'aucun mouvement spontané. C'est pour cela même que
-tant de devoirs commandent aux femmes, et surtout aux hommes, de
-respecter et de craindre l'amour qu'ils inspirent, car cette passion
-peut dévaster à jamais l'esprit comme le coeur.
-
-Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des objets qui
-l'intéressaient autrefois; elle était quelquefois plusieurs minutes sans
-lui répondre, parce qu'elle ne l'entendait pas dans le premier moment;
-puis le son et l'idée lui parvenaient, et elle disait quelque chose qui
-n'avait ni la couleur ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa
-manière de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques
-instants, et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin elle
-faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager la bonté du
-prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un mot pour l'autre, ou
-disait le contraire de ce qu'elle venait de dire; alors elle souriait de
-pitié sur elle-même, et demandait pardon à son ami de cette sorte de
-folie dont elle avait la conscience.
-
-Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d'Oswald, et il
-semblait même que Corinne prît à cette conversation un âpre plaisir;
-mais elle était dans un tel état de souffrance en sortant de cet
-entretien, que son ami se crut absolument obligé de se l'interdire. Le
-prince Castel-Forte avait une âme sensible; mais un homme, et surtout un
-homme qui a été vivement occupé d'une femme, ne sait, quelque généreux
-qu'il soit, comment la consoler du sentiment qu'elle éprouve pour un
-autre. Un peu d'amour-propre en lui, et de timidité en elle, empêchent
-que l'intimité de la confiance ne soit parfaite: d'ailleurs à quoi
-servirait-elle? il n'y a de remède qu'aux chagrins qui se guériraient
-d'eux-mêmes.
-
-Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble chaque jour
-sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les sujets d'entretien avec
-un aimable mélange d'intérêt et de ménagement; elle le remerciait en lui
-serrant la main; quelquefois elle essayait de parler sur les objets qui
-tiennent à l'âme: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion
-lui faisait mal; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles à voir,
-et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces idées. Une fois
-elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa grâce accoutumée; le prince
-Castel-Forte la regarda avec surprise et joie, mais elle s'enfuit
-aussitôt en fondant en larmes.
-
-Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant: «Pardon, je
-voudrais être aimable pour vous récompenser de votre bonté, mais cela
-m'est impossible; soyez assez généreux pour me supporter telle que je
-suis.» Ce qui inquiétait vivement le prince Castel-Forte, c'était l'état
-de santé de Corinne. Un danger prochain ne la menaçait pas encore; mais
-il était impossible qu'elle vécût longtemps, si quelques circonstances
-heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce temps, le prince
-Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil, et bien qu'elle ne
-changeât rien à la situation, puisqu'il lui confirmait qu'il était
-marié, il y avait dans cette lettre des paroles qui auraient ému
-profondément Corinne. Le prince Castel-Forte réfléchissait des heures
-entières pour concerter avec lui-même s'il devait ou non causer à son
-amie, en lui montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la
-voyait si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il délibérait encore,
-il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie de
-sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant la nouvelle de
-son départ pour l'Amérique. Alors le prince Castel-Forte se décida tout
-à fait à ne rien dire. Il eut peut-être tort; car une des plus amères
-douleurs de Corinne, c'était que lord Nelvil ne lui écrivît point: elle
-n'osait l'avouer à personne; mais bien qu'Oswald fût pour jamais séparé
-d'elle, un souvenir, un regret de sa part, lui auraient été bien chers;
-et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'était ce silence absolu qui
-ne lui donnait pas même l'occasion de prononcer ou d'entendre prononcer
-son nom.
-
-Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui n'éprouve pas le
-moindre changement, ni par les jours, ni par les années, et n'est
-susceptible d'aucun événement, d'aucune vicissitude, fait encore plus de
-mal que la diversité des impressions douloureuses. Le prince
-Castel-Forte suivit la maxime commune, qui conseille de tout faire pour
-amener l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une
-imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler sans cesse
-le même souvenir, fatiguer l'âme de pleurs enfin, que de l'obliger à se
-concentrer en elle-même.
-
-
-
-
-LIVRE DIX-NEUVIÈME
-
-LE RETOUR D'OSWALD EN ITALIE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Rappelons maintenant les événements qui se passèrent en Écosse après le
-jour de cette triste fête où Corinne fit un si douloureux sacrifice. Le
-domestique de lord Nelvil lui remit ses lettres au bal: il sortit pour
-les lire; il en ouvrit plusieurs que son banquier de Londres lui
-envoyait, avant de deviner celle qui devait décider de son sort; mais
-quand il aperçut l'écriture de Corinne, mais quand il vit ces mots:
-_Vous êtes libre_, et qu'il reconnut l'anneau, il sentit à la fois une
-amère douleur et l'irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu'il
-n'avait reçu de lettres de Corinne, et ce silence était rompu par des
-paroles si laconiques, par une action si décisive! Il ne douta pas de
-son inconstance; il se rappela tout ce que lady Edgermond avait pu dire
-de la légèreté, de la mobilité de Corinne; il entra dans le sens de
-l'inimitié contre elle, car il l'aimait assez encore pour être injuste.
-Il oublia qu'il avait tout à fait renoncé depuis plusieurs mois à l'idée
-d'épouser Corinne, et que Lucile lui avait inspiré un goût assez vif. Il
-se crut un homme sensible trahi par une femme infidèle; il éprouva du
-trouble, de la colère, du malheur, mais surtout un mouvement de fierté
-qui dominait toutes les autres impressions, et lui inspirait le désir de
-se montrer supérieur à celle qui l'abandonnait. Il ne faut pas beaucoup
-se vanter de la fierté dans les attachements du coeur; elle n'existe
-presque jamais que quand l'amour-propre l'emporte sur l'affection, et si
-lord Nelvil eût aimé Corinne comme dans les jours de Rome et de Naples,
-le ressentiment contre les torts qu'il lui croyait ne l'eût point encore
-détaché d'elle.
-
-Lady Edgermond s'aperçut du trouble de lord Nelvil; c'était une personne
-passionnée sous de froids dehors, et la maladie mortelle dont elle se
-sentait menacée ajoutait à l'ardeur de son intérêt pour sa fille. Elle
-savait que la pauvre enfant aimait lord Nelvil, et elle tremblait
-d'avoir compromis son bonheur en le lui faisant connaître. Elle ne
-perdait donc pas Oswald un instant de vue, et pénétrait dans les secrets
-de son âme avec une sagacité que l'on attribue à l'esprit des femmes,
-mais qui tient uniquement à l'attention continuelle qu'inspire un vrai
-sentiment. Elle prit le prétexte des affaires de Corinne, c'est-à-dire
-de l'héritage de son oncle qu'elle voulait lui faire passer, pour avoir
-le lendemain matin un entretien avec lord Nelvil. Dans cet entretien
-elle devina bien vite qu'il était mécontent de Corinne; et, flattant son
-ressentiment par l'idée d'une noble vengeance, elle lui proposa de la
-reconnaître pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut étonné de ce changement
-subit dans les intentions de lady Edgermond mais il comprit cependant,
-quoique cette pensée ne fût en aucune manière exprimée, que cette offre
-n'aurait son effet que s'il épousait Lucile, et, dans l'un de ces
-moments où l'on agit plus vite que l'on ne pense, il la demanda en
-mariage à sa mère. Lady Edgermond, ravie, put à peine se contenir assez
-pour ne pas dire oui avec trop de rapidité; le consentement fut donné,
-et lord Nelvil sortit de cette chambre lié par un engagement qu'il
-n'avait pas eu l'idée de contracter en y entrant.
-
-Pendant que lady Edgermond préparait Lucile à le recevoir, il se
-promenait dans le jardin avec une grande agitation. Il se disait que
-Lucile lui avait plu précisément parce qu'il la connaissait peu, et
-qu'il était bizarre de fonder tout le bonheur de sa vie sur le charme
-d'un mystère qui doit nécessairement être découvert. Il lui revint un
-mouvement d'attendrissement pour Corinne, et il se rappela les lettres
-qu'il lui avait écrites, et qui exprimaient trop bien les combats de son
-âme. «Elle a eu raison, s'écria-t-il, de renoncer à moi; je n'ai pas eu
-le courage de la rendre heureuse; mais il devait lui en coûter
-davantage, et cette ligne si froide... Mais qui sait si ses larmes ne
-l'ont pas arrosée?» et en prononçant ces mots les siennes coulaient
-malgré lui. Ses rêveries l'entraînèrent tellement, qu'il s'éloigna du
-château, et fut longtemps cherché par les domestiques de lady Edgermond,
-qu'elle avait envoyés pour lui faire dire qu'il était attendu: il
-s'étonna lui-même de son peu d'empressement, et se hâta de revenir.
-
-En entrant dans la chambre, il vit Lucile à genoux et la tête cachée
-dans le sein de sa mère; elle avait ainsi la grâce la plus touchante.
-Lorsqu'elle entendit lord Nelvil, elle releva son visage baigné de
-pleurs, et lui dit en lui tendant la main: «N'est-il pas vrai, milord,
-que vous ne me séparerez pas de ma mère?» Cette aimable manière
-d'annoncer son consentement intéressa beaucoup Oswald. Il se mit à
-genoux à son tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de
-Lucile se penchât vers le sien; et c'est ainsi que cette innocente
-personne reçut la première impression qui la faisait sortir de
-l'enfance. Une vive rougeur couvrit son front; Oswald sentit en la
-regardant quel lien pur et sacré il venait de former; et la beauté de
-Lucile, quelque ravissante qu'elle fût en ce moment, lui fit moins
-d'impression encore que sa céleste modestie.
-
-Les jours qui précédèrent le dimanche qui avait été fixé pour la
-cérémonie se passèrent en arrangements nécessaires pour le mariage.
-Lucile, pendant ce temps, ne parla pas beaucoup plus qu'à l'ordinaire,
-mais ce qu'elle disait était noble et simple; et lord Nelvil aimait et
-approuvait chacune de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque
-vide auprès d'elle: la conversation consistait toujours dans une
-question et une réponse; elle ne s'engageait pas, elle ne se prolongeait
-pas; tout était bien, mais il n'y avait pas ce mouvement, cette vie
-inépuisable dont il est difficile de se passer quand une fois on en a
-joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne; mais comme il n'entendait
-plus parler d'elle, il espérait que ce souvenir deviendrait à la fin une
-chimère, objet seulement de ses vagues regrets.
-
-Lucile, en apprenant par sa mère que sa soeur vivait encore, et qu'elle
-était en Italie, avait eu le plus grand désir d'interroger lord Nelvil à
-son sujet; mais lady Edgermond le lui avait interdit, et Lucile s'était
-soumise, selon sa coutume, sans demander le motif de cet ordre. Le matin
-du jour du mariage, l'image de Corinne se retraça dans le coeur d'Oswald
-plus vivement que jamais, et il fut effrayé lui-même de l'impression
-qu'il en recevait. Mais il adressa ses prières à son père; il lui dit au
-fond de son coeur que c'était pour lui, que c'était pour obtenir sa
-bénédiction dans le ciel qu'il accomplissait sa volonté sur la terre.
-Raffermi par ces sentiments, il arriva chez lady Edgermond, et se
-reprocha les torts qu'il avait eus dans sa pensée envers Lucile. Quand
-il la vit, elle était si charmante, qu'un ange qui serait descendu sur
-la terre n'aurait pu choisir une autre figure pour donner aux mortels
-l'idée des vertus célestes. Ils marchèrent à l'autel. La mère avait une
-émotion plus profonde encore que la fille; car il s'y mêlait cette
-crainte que fait éprouver toujours une grande résolution, quelle qu'elle
-soit, à qui connaît la vie. Lucile n'avait que de l'espoir; l'enfance se
-mêlait en elle à la jeunesse, et la joie à l'amour. En revenant de
-l'autel, elle s'appuyait timidement sur le bras d'Oswald; elle
-s'assurait ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec
-attendrissement; on eût dit qu'il sentait au fond de son coeur un ennemi
-qui menaçait le bonheur de Lucile, et qu'il se promettait de l'en
-défendre.
-
-Lady Edgermond, revenue au château, dit à son gendre: «Je suis
-tranquille à présent; je vous ai confié le bonheur de Lucile; il me
-reste si peu de temps encore à vivre, qu'il m'est doux de me sentir si
-bien remplacée.» Lord Nelvil fut très-attendri par ces paroles, et
-réfléchit avec autant d'émotion que d'inquiétude aux devoirs qu'elles
-lui imposaient. Peu de jours s'étaient écoulés, et Lucile commençait à
-peine à lever ses timides regards sur son époux, et à prendre la
-confiance qui aurait pu lui permettre de se faire connaître à lui,
-lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union; elle
-s'était annoncée d'abord sous des auspices plus favorables.
-
-
-CHAPITRE II
-
-M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s'excusa de n'avoir
-point assisté à la noce, en racontant qu'il était resté longtemps malade
-de l'ébranlement causé par une chute violente. Comme on lui parlait de
-cette chute, il dit qu'il avait été secouru par une femme la plus
-séduisante du monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec
-Lucile. Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice; Oswald la regardait
-et n'écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui cria, d'un bout de la
-chambre à l'autre: «Milord, elle a sûrement beaucoup entendu parler de
-vous, la belle inconnue qui m'a secouru, car elle m'a fait bien des
-questions sur votre sort.--De qui parlez-vous? répondit lord Nelvil en
-continuant à jouer.--D'une femme charmante, reprit M. Dickson, bien
-qu'elle eût l'air déjà changé par la souffrance, et qui ne pouvait
-parler de vous sans émotion.» Ces mots attirèrent cette fois l'attention
-de lord Nelvil, et il se rapprocha de M. Dickson en le priant de les
-répéter. Lucile, qui ne s'était point occupée de ce qu'on avait dit,
-alla rejoindre sa mère, qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul
-avec M. Dickson; il lui demanda quelle était cette femme dont il venait
-de lui parler. «Je n'en sais rien, répondit-il; sa prononciation m'a
-prouvé qu'elle était Anglaise; mais j'ai rarement vu, parmi nos femmes,
-une personne si obligeante et d'une conversation si facile. Elle s'est
-occupée de moi, pauvre vieillard, comme si elle eût été ma fille; et
-pendant tout le temps que j'ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu
-de toutes les contusions que j'avais reçues. Mais, mon cher Oswald,
-seriez-vous donc aussi un infidèle en Angleterre comme vous l'avez été
-en Italie? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait en
-prononçant votre nom.--Juste ciel! de qui parlez-vous? Une Anglaise,
-dites-vous!--Oui sans doute, répondit M. Dickson; vous savez bien que
-les étrangers ne prononcent jamais notre langue sans accent.--Et sa
-figure?--Oh! la plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle fût pâle et
-maigre à faire de la peine.» La brillante Corinne ne ressemblait point à
-cette description; mais ne pouvait-elle pas être malade? ne devait-elle
-pas avoir beaucoup souffert si elle était venue en Angleterre, et si
-elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait chercher? ces réflexions
-frappèrent tout à coup Oswald, et il continua ses questions avec une
-inquiétude extrême. M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue
-parlait avec une grâce et une élégance qu'il n'avait rencontrées dans
-aucune autre femme; qu'une expression de bonté céleste se peignait dans
-ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste. Ce n'était
-pas la manière accoutumée de Corinne; mais, encore une fois, ne
-pouvait-elle pas être changée par la peine? «De quelle couleur sont ses
-yeux et ses cheveux? dit lord Nelvil.--Du plus beau noir du monde.» Lord
-Nelvil pâlit. «Est-elle animée en parlant?--Non, continua M. Dickson;
-elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger et me
-répondre, mais le peu de mots qu'elle prononçait avaient beaucoup de
-charme.» Il allait continuer, quand lady Edgermond et Lucile entrèrent.
-Il se tut, et lord Nelvil cessa de le questionner, mais tomba dans la
-plus profonde rêverie et sortit pour se promener jusqu'à ce qu'il pût
-retrouver M. Dickson seul.
-
-Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya Lucile pour
-demander à M. Dickson s'il s'était passé quelque chose dans leur
-conversation qui pût affliger son gendre: il lui raconta naïvement ce
-qu'il avait dit. Lady Edgermond devina dans l'instant la vérité, et
-frémit de la douleur qu'Oswald ressentirait, s'il savait avec certitude
-que Corinne était venue le chercher en Écosse; et, prévoyant bien qu'il
-interrogerait de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait
-répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En effet, dans un
-second entretien, M. Dickson n'accrut pas son inquiétude à cet égard,
-mais il ne la dissipa point; et la première idée d'Oswald fut de
-demander à son domestique si toutes les lettres qu'il lui avait remises
-depuis environ trois semaines venaient de la poste, et s'il ne se
-souvenait pas d'en avoir reçu autrement. Le domestique assura que non;
-mais comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit à
-lord Nelvil: «_Il me semble cependant que le jour du bal un aveugle m'a
-remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'était sans doute pour
-implorer ses secours._--Un aveugle! reprit Oswald; non, je n'ai point
-reçu de lettre de lui: pourriez-vous me le retrouver?--Oui,
-très-facilement, reprit le domestique; il demeure dans le
-village.--Allez le chercher,» dit lord Nelvil; et ne pouvant pas
-attendre patiemment l'arrivée de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et
-le rencontra au bout de l'avenue.
-
-«Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi le jour du bal
-au château: qui vous l'avait remise?--Milord voit que je suis aveugle;
-comment pourrais-je le lui dire?--Croyez-vous que ce soit une
-femme?--Oui, milord, car elle avait un son de voix très-doux, autant
-qu'on pouvait le remarquer malgré ses larmes, car j'entendais bien
-qu'elle pleurait.--Elle pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle
-dit?--_Vous remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon
-vieillard_; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajouté: _à lord
-Nelvil._--Ah! Corinne!» s'écria Oswald; et il fut obligé de s'appuyer
-sur le vieillard, car il était près de s'évanouir. «Milord, continua le
-vieillard aveugle, j'étais assis au pied d'un arbre quand elle me donna
-cette commission; je voulus m'en acquitter tout de suite; mais comme
-j'ai de la peine à me relever à mon âge, elle a daigné m'aider
-elle-même, m'a donné plus d'argent que je n'en avais eu depuis
-longtemps, et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, comme la
-vôtre, milord, à présent.--C'en est assez, dit lord Nelvil; tenez, bon
-vieillard, voilà aussi de l'argent, comme elle vous en a donné; priez
-pour nous deux.» Et il s'éloigna.
-
-Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son âme: il faisait de
-tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait concevoir comment
-il était possible que Corinne fût arrivée en Écosse sans demander à le
-voir; il se tourmentait de mille manières sur les motifs de sa conduite;
-et l'affliction qu'il ressentait était si grande, que, malgré ses
-efforts pour la cacher, il était impossible que lady Edgermond ne la
-devinât pas, et que Lucile même ne s'aperçût combien il était
-malheureux: sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie
-continuelle, et leur intérieur était très-silencieux. Ce fut alors que
-lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première lettre, que
-celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et qui l'aurait sûrement
-touchée par l'inquiétude profonde qu'elle exprimait.
-
-Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, où il avait conduit Corinne,
-avant que la réponse du prince Castel-Forte à la lettre de lord Nelvil
-fût arrivée: il ne voulait pas dire à lord Nelvil tout ce qu'il savait
-de Corinne, et cependant il était fâché qu'on ignorât qu'il savait un
-secret important, et qu'il était assez discret pour le taire. Ses
-insinuations, qui d'abord n'avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent
-son attention dès qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport
-avec Corinne; alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se
-défendit assez bien dès qu'il fut parvenu à se faire questionner.
-
-Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière de Corinne,
-par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter tout ce qu'il avait
-fait pour elle, la reconnaissance qu'elle lui avait toujours témoignée,
-l'état affreux d'abandon et de douleur où il l'avait trouvée; enfin il
-fit ce récit sans s'apercevoir le moins du monde de l'effet qu'il
-produisait sur lord Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que
-d'être, comme disent les Anglais, _le héros de sa propre histoire_.
-Quand le comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du
-mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais tout à
-coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait d'être le plus
-barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait le dévouement,
-la tendresse de Corinne, sa résignation, sa générosité, dans le moment
-même où elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la dureté, la
-légèreté dont il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne
-ne l'aimerait jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de
-quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il voulait
-partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement une heure;
-mais déjà Rome et Florence étaient occupées par les Français; son
-régiment allait s'embarquer, il ne pouvait s'éloigner sans déshonneur;
-il ne pouvait percer le coeur de sa femme, et réparer les torts par les
-torts, et les douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers
-de la guerre, et cette pensée lui rendit du calme.
-
-Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte la
-seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas montrer à Corinne.
-Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient triste mais résignée; et
-comme il était fier et blessé pour elle, il adoucit plutôt qu'il
-n'exagéra l'état de malheur où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc
-qu'il ne fallait pas la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue
-si malheureuse par son amour, et il partit pour les îles avec un
-sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence qu'il
-avait gardé avec elle, pendant les derniers temps de leur séjour
-ensemble, avait tellement redoublé sa timidité naturelle, qu'elle ne put
-se résoudre à lui dire qu'elle se croyait grosse; il ne le sut qu'aux
-îles par une lettre de lady Edgermond, à qui sa fille l'avait caché
-jusqu'alors. Lord Nelvil trouva donc les adieux de Lucile très-froids;
-il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa
-douleur silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se
-sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait
-faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que dura son absence,
-elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine la naissance de sa fille
-put-elle la distraire un moment des dangers que courait son époux. Un
-autre chagrin aussi se joignit à cette inquiétude: elle découvrit par
-degrés tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil.
-Le comte d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent
-Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait pas révélé le
-secret du voyage de Corinne en Angleterre; mais il dit tant de choses
-qui en approchaient, il lui était si difficile, quand la conversation
-languissait, de ne pas ramener le sujet qui intéressait si vivement
-Lucile, qu'elle parvint à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était,
-elle avait encore assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant
-il en fallait peu pour cela.
-
-Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, ne
-s'était pas doutée du travail que faisait sa fille pour apprendre ce qui
-devait lui causer tant de douleur, mais, quand elle la vit si triste,
-elle obtint d'elle la confidence de ses chagrins. Lady Edgermond
-s'exprima très-sévèrement sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile
-en recevait une autre impression: elle était tour à tour jalouse de
-Corinne et mécontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers
-une femme dont il était tant aimé; et il lui semblait qu'elle devait
-craindre, pour son propre bonheur, un homme qui avait ainsi sacrifié le
-bonheur d'une autre. Elle avait toujours conservé de l'intérêt et de la
-reconnaissance pour sa soeur, ce qui ajoutait encore à la pitié qu'elle
-lui inspirait; et, loin d'être flattée du sacrifice qu'Oswald lui avait
-fait, elle se tourmentait de l'idée qu'il ne l'avait choisie que parce
-que sa position dans le monde était meilleure que celle de Corinne; elle
-se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse peu de jours
-après, et toujours elle se confirmait dans la cruelle pensée que son
-époux ne l'aimait pas. Lady Edgermond aurait pu lui rendre un grand
-service dans cette disposition d'âme, si elle l'avait calmée; mais
-c'était une personne sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le
-devoir et les sentiments qu'il permet, prononçait l'anathème contre tout
-ce qui s'écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener par des
-ménagements, et s'imaginait, au contraire, que le seul moyen d'éveiller
-les remords était de montrer du ressentiment: elle partageait trop
-vivement les inquiétudes de Lucile, s'irritait de la pensée qu'une
-charmante personne ne fût pas appréciée par son époux; et loin de lui
-faire du bien, en lui persuadant qu'elle était plus aimée qu'elle ne le
-croyait, elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter
-davantage sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère, ne
-suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait, mais il en
-restait toujours quelques traces; et ses lettres à lord Nelvil étaient
-bien moins sensibles que le fond de son coeur.
-
-Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par des actions
-d'une bravoure éclatante; il exposa mille fois sa vie, non-seulement par
-l'enthousiasme de l'honneur, mais par goût pour le péril. On remarquait
-que le danger était un plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus
-animé, plus heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le
-tumulte des armes commençait, et c'était dans ce moment seul qu'un poids
-qu'il avait sur le coeur se soulevait et le laissait respirer à l'aise.
-Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades, il avait une existence
-très-animée, qui, sans lui donner du bonheur, l'étourdissait au moins
-sur le passé comme sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme,
-qu'il trouvait froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le
-souvenir de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits des
-tropiques, où l'on prend une si grande idée de la nature et de son
-auteur; mais comme le climat et la guerre menaçaient tous les jours sa
-vie, il se croyait moins coupable, en étant si près de périr: on
-pardonne à ses ennemis lorsque la mort les menace; on se sent aussi,
-dans une situation semblable, de l'indulgence pour soi-même. Lord Nelvil
-pensait seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il
-n'était plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait
-répandre.
-
-Au milieu des périls, qui font si souvent réfléchir sur l'incertitude de
-la vie, il songeait bien plus à Corinne qu'à Lucile; ils avaient tant
-parlé de la mort ensemble, ils avaient si souvent approfondi toutes les
-pensées les plus sérieuses, qu'il croyait encore s'entretenir avec
-Corinne, quand il s'occupait des grandes idées que retrace le spectacle
-habituel de la guerre et de ses dangers. C'était à elle qu'il
-s'adressait quand il était seul, bien qu'il dût la croire irritée contre
-lui. Il lui semblait qu'ils s'entendaient encore, malgré l'absence,
-malgré l'infidélité même; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait
-pas offensée contre lui, ne s'offrait à son souvenir que comme une
-personne digne d'être protégée, mais à laquelle il fallait épargner
-toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes que lord
-Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre; il revint: déjà la
-tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins que l'activité de la
-guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé, pour lui, les plaisirs de
-l'imagination, qu'autrefois l'entretien de Corinne lui faisait goûter;
-il n'avait pas encore essayé du repos loin d'elle. Il avait su tellement
-se faire aimer de ses soldats, et leur avait inspiré tant d'attachement
-et d'enthousiasme, que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent
-encore pour lui, pendant le passage, l'intérêt de la vie militaire. Cet
-intérêt ne cessa complétement que quand on fut débarqué.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond, dans le
-Northumberland; il fallait qu'il fît de nouveau connaissance avec sa
-famille, dont il avait perdu l'habitude depuis quatre ans. Lucile lui
-présenta sa fille, âgée de plus de trois ans, avec autant de timidité
-qu'une femme coupable pourrait en éprouver. Cette petite ressemblait à
-Corinne: l'imagination de Lucile avait été fort occupée du souvenir de
-sa soeur pendant sa grossesse; et Juliette, c'était ainsi qu'elle se
-nommait, avait les cheveux et les yeux de Corinne. Lord Nelvil le
-remarqua, et en fut troublé; il la prit dans ses bras, et la serra
-contre son coeur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement qu'un
-souvenir de Corinne, et dès cet instant elle ne jouit pas sans mélange
-de l'affection que lord Nelvil témoignait à Juliette.
-
-Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans. Sa beauté
-avait pris un caractère imposant, et inspirait à lord Nelvil un
-sentiment de respect. Lady Edgermond n'était plus en état de sortir de
-son lit, et sa situation lui donnait beaucoup d'humeur et de chagrin.
-Elle revit pourtant avec plaisir lord Nelvil, car elle était
-très-tourmentée par la crainte de mourir en son absence, et de laisser
-sa fille ainsi seule au monde. Lord Nelvil avait tellement pris
-l'habitude d'une vie active, qu'il lui en coûtait beaucoup de rester
-presque tout le jour dans la chambre de sa belle-mère, qui ne recevait
-plus personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours
-beaucoup lord Nelvil; mais elle avait la douleur de ne pas se croire
-aimée, et lui cachait par fierté ce qu'elle savait de ses sentiments
-pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient. Cette contrainte
-ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la rendait plus froide et
-plus silencieuse qu'elle ne l'eût été naturellement. Lorsque son époux
-voulait lui donner quelques conseils sur le charme qu'elle aurait pu
-répandre dans la conversation en y mettant plus d'intérêt, elle croyait
-voir dans ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait au lieu
-d'en profiter. Lucile avait une grande douceur de caractère, mais sa
-mère lui avait donné des idées positives sur tous les points; et quand
-lord Nelvil vantait les plaisirs de l'imagination et le charme des
-beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait les souvenirs de
-l'Italie, et rabattait assez sèchement l'enthousiasme de lord Nelvil,
-parce qu'elle pensait que Corinne en était l'unique cause. Dans une
-autre disposition, elle eût recueilli avec soin les paroles de son
-époux, pour étudier tous les moyens de lui plaire.
-
-Lady Edgermond, dont la maladie augmentait les défauts, montrait une
-antipathie croissante pour tout ce qui sortait de la monotonie et de la
-règle habituelle de la vie. Elle voyait du mal à tout; et son
-imagination, irritée par la souffrance, était importunée de tous les
-bruits, au moral comme au physique. Elle eût voulu réduire l'existence
-aux moindres frais possibles, peut-être pour ne pas regretter vivement
-ce qu'elle était près de quitter; mais comme personne n'avoue le motif
-personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes généraux
-d'une morale exagérée. Elle ne cessait de désenchanter la vie, en
-faisant un tort des moindres plaisirs, en opposant un devoir à chaque
-emploi des heures qui pouvait différer un peu de ce qu'on avait fait la
-veille. Lucile, qui, bien qu'elle fût soumise à sa mère, avait cependant
-plus d'esprit qu'elle, et plus de flexibilité dans le caractère, se
-serait réunie à son époux pour combattre doucement l'austérité de
-l'exigence toujours croissante de lady Edgermond, si celle-ci ne lui
-avait pas persuadé qu'elle se conduisait ainsi seulement pour s'opposer
-au penchant de lord Nelvil pour le séjour de l'Italie. «Il faut lutter
-sans cesse, disait-elle, par la puissance du devoir contre le retour
-possible d'une inclination si funeste.» Lord Nelvil avait certainement
-aussi un grand respect pour le devoir, mais il le considérait sous des
-rapports plus étendus que lady Edgermond. Il aimait à remonter à sa
-source, il le croyait parfaitement en harmonie avec nos véritables
-penchants, et pensait qu'il n'exigeait point de nous des sacrifices et
-des combats continuels. Il lui semblait enfin que la vertu, loin de
-tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on
-pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme
-sur cette terre.
-
-Quelquefois Oswald, en développant ses idées, se livrait au plaisir
-d'employer des expressions de Corinne; il s'écoutait avec complaisance
-quand il empruntait son langage. Lady Edgermond montrait de l'humeur dès
-qu'il se laissait aller à cette manière de penser et de parler: les
-idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées; elles aiment à se
-persuader que le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acquérir, depuis
-qu'elles ont cessé d'être jeunes. Lucile, par l'instinct du coeur,
-reconnaissait, dans l'intérêt plus vif que lord Nelvil mettait à ses
-propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne; elle
-baissait les yeux pour ne pas laisser voir à son époux ce qui se passait
-dans son âme; et lui, ne se doutant pas qu'elle fût instruite de ses
-rapports avec Corinne, attribuait à la froideur du caractère de sa femme
-son immobile silence pendant qu'il parlait avec chaleur. Ne sachant donc
-à qui s'adresser pour trouver un esprit qui répondît au sien, les
-regrets du passé se renouvelaient plus vivement que jamais dans son âme,
-et il tombait dans la plus profonde mélancolie. Il écrivit au prince
-Castel-Forte pour avoir des nouvelles de Corinne. Sa lettre n'arriva
-point, à cause de la guerre. Sa santé souffrait extrêmement du climat
-d'Angleterre, et les médecins ne cessaient de lui répéter que sa
-poitrine serait attaquée de nouveau, s'il ne passait pas l'hiver en
-Italie; mais il était impossible d'y songer, puisque la paix n'était pas
-faite entre la France et l'Angleterre. Une fois il parla devant sa
-belle-mère et sa femme des conseils que les médecins lui avaient donnés,
-et de l'obstacle qui s'y opposait. «Quand la paix serait faite, lui dit
-lady Edgermond, je ne pense pas, milord, que vous vous permissiez à
-vous-même de revoir l'Italie.--Si la santé de milord l'exigeait,
-interrompit Lucile, il ferait très-bien d'y aller.» Ce mot parut assez
-doux à lord Nelvil, et il se hâta d'en témoigner sa reconnaissance à
-Lucile; mais cette reconnaissance même la blessa: elle crut y voir le
-dessein de la préparer au voyage.
-
-La paix se fit au printemps, et le voyage d'Italie devint possible.
-Chaque fois que lord Nelvil laissait échapper quelques réflexions sur le
-mauvais état de sa santé, Lucile était combattue entre l'inquiétude
-qu'elle éprouvait et la crainte que lord Nelvil ne voulût insinuer par
-là qu'il devrait passer l'hiver en Italie; et, tandis que son sentiment
-l'aurait portée à s'exagérer la maladie de son époux, la jalousie, qui
-naissait aussi de ce sentiment, l'engageait à chercher des raisons pour
-atténuer ce que les médecins mêmes disaient du danger qu'il courait en
-restant en Angleterre. Lord Nelvil attribuait cette conduite de Lucile à
-l'indifférence et à l'égoïsme, et ils se blessaient réciproquement,
-parce qu'ils ne s'avouaient pas leurs sentiments avec franchise.
-
-Enfin lady Edgermond tomba dans un état si dangereux, qu'il n'y eut
-plus, entre Lucile et lord Nelvil, d'autre sujet d'entretien que sa
-maladie; la pauvre femme perdit l'usage de la parole un mois avant de
-mourir; l'on ne devinait plus qu'à ses larmes ou à sa façon de serrer la
-main ce qu'elle voulait dire. Lucile était au désespoir; Oswald,
-sincèrement touché, veillait toutes les nuits auprès d'elle; et comme
-c'était au mois de novembre, il se fit beaucoup de mal par les soins
-qu'il lui prodigua. Lady Edgermond parut heureuse des témoignages de
-l'affection de son gendre. Les défauts de son caractère disparaissaient
-à mesure que son affreux état les eut rendus plus excusables, tant les
-approches de la mort tranquillisent toutes les agitations de l'âme; et
-la plupart des défauts ne viennent que de cette agitation.
-
-La nuit de sa mort, elle prit la main de Lucile et celle de lord Nelvil,
-et, les mettant l'une dans l'autre, elle les pressa toutes les deux
-contre son coeur; alors elle leva les yeux au ciel, et ne parut point
-regretter la parole, qui n'eût rien dit de plus que ce regard et ce
-mouvement. Peu de minutes après elle expira.
-
-Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-même pour être capable de
-soigner sa belle-mère, devint dangereusement malade; et l'infortunée
-Lucile, au moment d'une cruelle douleur, eut à souffrir la plus affreuse
-inquiétude. Il paraît que dans son délire lord Nelvil prononça plusieurs
-fois le nom de Corinne et celui de l'Italie. Il demandait souvent, dans
-ses rêveries, _du soleil, le Midi, un air plus chaud_; quand le frisson
-de la fièvre le prenait, il disait: _Il fait si froid dans ce Nord, que
-jamais on ne pourra s'y réchauffer._ Quand il revint à lui, il fut bien
-étonné d'apprendre que Lucile avait tout disposé pour le voyage
-d'Italie; il s'en étonna: elle lui donna pour motif le conseil des
-médecins. «Si vous le permettez, ajouta-t-elle, ma fille et moi nous
-vous y accompagnerons: il ne faut pas qu'un enfant soit séparé de son
-père ni de sa mère.--Sans doute, reprit lord Nelvil, il ne faut pas que
-nous nous séparions. Mais ce voyage vous fait-il de la peine? parlez,
-j'y renoncerai.--Non, reprit Lucile, ce n'est pas cela qui me fait de la
-peine...» Lord Nelvil la regarda, lui prit la main: elle allait
-s'expliquer davantage; mais le souvenir de sa mère, qui lui avait
-recommandé de ne jamais avouer à lord Nelvil la jalousie qu'elle
-ressentait, l'arrêta tout à coup, et elle reprit en disant: «Mon premier
-intérêt, milord, vous devez le croire, c'est le rétablissement de votre
-santé.--Vous avez une soeur en Italie, continua lord Nelvil.--Je le
-sais, reprit Lucile; en avez-vous des nouvelles?--Non, dit lord Nelvil;
-depuis que je suis parti pour l'Amérique, j'ignore absolument ce qu'elle
-est devenue.--Eh bien! milord, nous le saurons en Italie.--Vous
-intéresse-t-elle encore?--Oui, milord, répondit Lucile; je n'ai point
-oublié la tendresse qu'elle m'a témoignée dans mon enfance.--Oh! il ne
-faut rien oublier,» dit lord Nelvil en soupirant; et le silence de tous
-les deux finit l'entretien.
-
-Oswald n'allait point en Italie dans l'intention de renouveler ses liens
-avec Corinne; il avait trop de délicatesse pour se laisser approcher par
-une telle idée; mais s'il ne devait pas se rétablir de la maladie de
-poitrine dont il était menacé, il trouvait assez doux de mourir en
-Italie, et d'obtenir, par un dernier adieu, le pardon de Corinne. Il ne
-croyait pas que Lucile pût savoir la passion qu'il avait eue pour sa
-soeur; encore moins se doutait-il qu'il eût trahi, dans son délire, les
-regrets qui l'agitaient encore. Il ne rendait pas justice à l'esprit de
-sa femme, parce que cet esprit était stérile, et lui servait plutôt à
-deviner ce que pensaient les autres qu'à les intéresser par ce qu'elle
-pensait elle-même. Oswald s'était donc accoutumé à la considérer comme
-une belle et froide personne qui remplissait ses devoirs, et l'aimait
-autant qu'elle pouvait aimer; mais il ne connaissait pas la sensibilité
-de Lucile: elle mettait le plus grand soin à la cacher. C'était par
-fierté qu'elle dissimulait, dans cette circonstance, ce qui
-l'affligeait; mais, dans une situation parfaitement heureuse, elle se
-serait encore fait un reproche de laisser voir une affection vive, même
-pour son époux. Il lui semblait que la pudeur était blessée par
-l'expression de tout sentiment passionné; et comme elle était cependant
-capable de ces sentiments, son éducation, en lui imposant la loi de se
-contraindre, l'avait rendue triste et silencieuse: on l'avait bien
-convaincue qu'il ne fallait pas révéler ce qu'elle éprouvait, mais elle
-ne prenait aucun plaisir à dire autre chose.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraçait la France: il la
-traversa donc rapidement; car, Lucile ne témoignant, dans ce voyage, ni
-désir ni volonté sur rien, c'était lui seul qui décidait de tout. Ils
-arrivèrent au pied des montagnes qui séparent le Dauphiné de la Savoie,
-et montèrent à pied ce qu'on appelle _le pas des Échelles_: c'est une
-route pratiquée dans le roc, et dont l'entrée ressemble à celle d'une
-profonde caverne; elle est sombre dans toute sa longueur, même pendant
-les plus beaux jours de l'été. On était alors au commencement de
-décembre; il n'y avait point encore de neige; mais l'automne, saison de
-décadence, touchait elle-même à sa fin, et faisait place à l'hiver.
-Toute la route était couverte de feuilles mortes que le vent y avait
-apportées, car il n'existait point d'arbres dans ce chemin rocailleux;
-et, près des débris de la nature flétrie, on ne voyait point les
-rameaux, espoir de l'année suivante. La vue des montagnes plaisait à
-lord Nelvil: il semble, dans les pays de plaine, que la terre n'ait
-d'autre but que de porter l'homme et de le nourrir; mais, dans les
-contrées pittoresques, on croit reconnaître l'empreinte du génie du
-Créateur et de sa toute-puissance. L'homme cependant s'est familiarisé
-partout avec la nature, et les chemins qu'il s'est frayés gravissent les
-monts et descendent dans les abîmes. Il n'y a plus pour lui rien
-d'inaccessible que le grand mystère de lui-même.
-
-Dans la Maurienne, l'hiver devint à chaque pas plus rigoureux. On eût
-dit qu'on s'avançait vers le Nord en s'approchant du mont Cenis: Lucile,
-qui n'avait jamais voyagé, était épouvantée par ces glaces qui rendent
-les pas des chevaux si peu sûrs. Elle cachait ses craintes aux regards
-d'Oswald, mais se reprochait souvent d'avoir emmené sa petite fille avec
-elle; souvent elle se demandait si la moralité la plus parfaite avait
-présidé à cette résolution, et si le goût très-vif qu'elle avait pour
-cette enfant, et l'idée aussi qu'elle était plus aimée d'Oswald en se
-montrant à lui toujours avec Juliette, ne l'avaient pas distraite des
-périls d'un si long voyage. Lucile était une personne très-timorée, et
-qui fatiguait souvent son âme à force de scrupules et d'interrogations
-secrètes sur sa conduite. Plus on est vertueux, plus la délicatesse
-s'accroît, et avec elle les inquiétudes de la conscience; Lucile n'avait
-de refuge contre cette disposition que dans la piété, et de longues
-prières intérieures la tranquillisaient.
-
-Comme ils avançaient vers le mont Cenis, toute la nature semblait
-prendre un caractère plus terrible; la neige tombait en abondance sur la
-terre, déjà couverte de neige: on eût dit qu'on entrait dans l'enfer de
-glace si bien décrit par le Dante. Toutes les productions de la terre
-n'offraient plus qu'un aspect monotone, depuis le fond des précipices
-jusqu'au sommet des montagnes; une même couleur faisait disparaître
-toutes les variétés de la végétation: les rivières coulaient encore au
-pied des monts; mais les sapins, devenus tout blancs, se répétaient dans
-les eaux comme des spectres d'arbres. Oswald et Lucile regardaient ce
-spectacle en silence: la parole semble étrangère à cette nature glacée,
-et l'on se tait avec elle; lorsque tout à coup ils aperçurent, sur une
-vaste plaine de neige, une longue file d'hommes habillés de noir, qui
-portaient un cercueil vers une église. Ces prêtres, les seuls êtres
-vivants qui parussent au milieu de cette campagne froide et déserte,
-avaient une marche lente, que la rigueur du temps aurait hâtée si la
-pensée de la mort n'eût pas imprimé sa gravité à tous leurs pas. Le
-deuil de la nature et de l'homme, de la végétation et de la vie; ces
-deux couleurs, ce blanc et ce noir, qui seules frappaient les regards et
-se faisaient ressortir l'une par l'autre, remplissaient l'âme d'effroi.
-Lucile dit à voix basse: «Quel triste présage!--Lucile, interrompit
-Oswald, croyez-moi, il n'est pas pour vous.» Hélas! pensa-t-il en
-lui-même, ce n'est pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le
-voyage d'Italie; qu'est-elle devenue maintenant? et tous ces objets
-lugubres qui m'environnent m'annoncent-ils ce que je vais souffrir?
-
-Lucile était ébranlée par les inquiétudes que lui causait le voyage.
-Oswald ne pensait pas à ce genre de terreur, très-étranger à un homme,
-et surtout à un caractère aussi intrépide que le sien. Lucile prenait
-pour de l'indifférence ce qui venait uniquement de ce qu'il ne
-soupçonnait pas dans cette occasion la possibilité de la crainte.
-Cependant tout se réunissait pour accroître les anxiétés de Lucile: les
-hommes du peuple trouvent une sorte de satisfaction à grossir le danger,
-c'est leur genre d'imagination; ils se plaisent dans l'effet qu'ils
-produisent ainsi sur les personnes d'une autre classe, dont ils se font
-écouter en les effrayant. Lorsqu'on veut traverser le mont Cenis pendant
-l'hiver, les voyageurs, les aubergistes vous donnent à chaque instant
-des nouvelles du passage du Mont, c'est ainsi qu'on l'appelle; et l'on
-dirait qu'on parle d'un monstre immobile, gardien des vallées qui
-conduisent à la terre promise. On observe le temps pour savoir s'il n'y
-a rien à redouter, et lorsqu'on peut craindre le vent nommé _la
-tourmente_, on conseille fortement aux étrangers de ne pas se risquer
-sur la montagne. Ce vent s'annonce dans le ciel par un blanc nuage qui
-s'étend comme un linceul dans les airs, et, peu d'heures après, tout
-l'horizon en est obscurci.
-
-Lucile avait pris secrètement toutes les informations possibles, à
-l'insu de lord Nelvil; il ne se doutait pas de ses terreurs, et se
-livrait tout entier aux réflexions que faisait naître en lui le retour
-en Italie. Lucile, que le but du voyage agitait encore plus que le
-voyage même, jugeait tout avec une prévention défavorable, et faisait
-tacitement un tort à lord Nelvil de sa parfaite sécurité sur elle et sur
-sa fille. Le matin du passage du mont Cenis, plusieurs paysans se
-rassemblèrent autour de Lucile, et lui dirent que le temps menaçait _la
-tourmente_. Néanmoins ceux qui devaient la porter, elle et sa fille,
-assurèrent qu'il n'y avait rien à craindre. Lucile regarda lord Nelvil;
-elle vit qu'il se moquait de la peur qu'on voulait leur faire; et, de
-nouveau blessée par ce courage, elle se hâta de déclarer qu'elle voulait
-partir. Oswald ne s'aperçut pas du sentiment qui avait dicté cette
-résolution, et suivit à cheval le brancard sur lequel étaient portées sa
-femme et sa fille. Ils montèrent assez facilement; mais quand ils furent
-à la moitié de la plaine qui sépare la montée de la descente, un
-horrible ouragan s'éleva. Des tourbillons de neige aveuglaient les
-conducteurs, et plusieurs fois Lucile n'apercevait plus Oswald, que la
-tempête avait comme enveloppé de ses brouillards impétueux. Les
-respectables religieux qui se consacrent, sur le sommet des Alpes, au
-salut des voyageurs, commencèrent à sonner leurs cloches d'alarme; et
-bien que ce signal annonçât la pitié des hommes bienfaisants qui le
-faisaient entendre, ce son en lui-même avait quelque chose de
-très-sombre, et les coups précipités de l'airain exprimaient mieux
-encore l'effroi que le secours.
-
-Lucile espérait qu'Oswald proposerait de s'arrêter dans le couvent et
-d'y passer la nuit; mais comme elle ne voulut pas lui dire qu'elle le
-désirait, il crut qu'il valait mieux se hâter d'arriver avant la fin du
-jour. Les porteurs de Lucile lui demandèrent avec inquiétude s'il
-fallait commencer la descente. «Oui, répondit-elle, puisque milord ne
-s'y oppose pas.» Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car
-sa fille était avec elle; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas
-aimé, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une douleur,
-et presque une humiliation. Oswald restait à cheval, bien que ce fût la
-plus dangereuse manière de descendre; mais il se croyait ainsi plus sûr
-de ne pas perdre de vue sa femme et sa fille.
-
-Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui en descend, cette
-route si rapide qu'on la prendrait elle-même pour un précipice, si les
-abîmes qui sont à côté n'en faisaient sentir la différence, elle serra
-sa fille contre son coeur avec une émotion très-vive. Oswald le
-remarqua; et, laissant son cheval, il vint lui-même se joindre aux
-porteurs pour soutenir le brancard. Oswald avait tant de grâce dans tout
-ce qu'il faisait, que Lucile, en le voyant s'occuper d'elle et de
-Juliette avec beaucoup de zèle et d'intérêt, sentit ses yeux mouillés de
-larmes; puis à l'instant il s'éleva un coup de vent si terrible, que les
-porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux et s'écrièrent: _O mon Dieu,
-secourez-nous!_ Alors Lucile reprit tout son courage; et, se soulevant
-sur le brancard, elle tendit Juliette à lord Nelvil, en lui disant: «Mon
-ami, prenez votre fille.» Oswald la saisit, et dit à Lucile: «Et vous
-aussi, venez; je pourrai vous porter toutes deux.--Non, répondit Lucile,
-sauvez seulement votre fille.--Comment, sauver! répéta lord Nelvil;
-est-il question de danger?» Et se retournant vers les porteurs, il
-s'écria: «Malheureux! que ne disiez-vous...--Ils m'en avaient avertie,
-interrompit Lucile...--Et vous me l'avez caché! dit lord Nelvil;
-qu'ai-je fait pour mériter ce cruel silence?» En prononçant ces mots, il
-enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa ses yeux vers la terre
-dans une anxiété profonde; mais le ciel, protecteur de Lucile, fit
-paraître un rayon qui perça les nuages, apaisa la tempête, et découvrit
-aux regards les fertiles plaines du Piémont. Dans une heure toute la
-caravane arriva sans accident à la Novalaise, la première ville de
-l'Italie par delà le mont Cenis.
-
-En entrant dans l'auberge, Lucile prit sa fille dans ses bras, monta
-dans une chambre, se mit à genoux et remercia Dieu avec ferveur. Oswald,
-pendant qu'elle priait, était appuyé sur la cheminée d'un air pensif; et
-quand Lucile se fut relevée, il lui dit: «Lucile, vous avez donc eu
-peur?--Oui, mon ami, répondit-elle.--Et pourquoi vous êtes-vous mise en
-route?--Vous paraissiez impatient de partir.--Ne savez-vous pas,
-répondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour vous ou le danger ou
-la peine?--C'est pour Juliette qu'il faut les craindre,» dit Lucile.
-Elle la prit sur ses genoux pour la réchauffer auprès du feu, et
-bouclait avec ses mains les beaux cheveux noirs de cette enfant, que la
-neige et la pluie avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mère
-et la fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux avec
-tendresse; mais, encore une fois, le silence suspendit un entretien qui
-peut-être aurait conduit à une explication heureuse.
-
-Ils arrivèrent à Turin. Cette année-là l'hiver était très-rigoureux. Les
-vastes appartements de l'Italie sont destinés à recevoir le soleil, ils
-paraissaient déserts pendant le froid. Les hommes sont bien petits sous
-ces grandes voûtes. Elles font plaisir pendant l'été par la fraîcheur
-qu'elles donnent, mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de
-ces palais immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la
-demeure des géants.
-
-On venait d'apprendre la mort d'Alfieri, et c'était un deuil général
-pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de leur patrie. Lord
-Nelvil croyait voir partout l'empreinte de la tristesse; il ne
-reconnaissait plus l'impression que l'Italie avait produite jadis sur
-lui. L'absence de celle qu'il avait tant aimée désenchantait à ses yeux
-la nature et les arts. Il demanda des nouvelles de Corinne à Turin; on
-lui dit que depuis cinq ans elle n'avait rien publié, et vivait dans la
-retraite la plus profonde; mais on l'assura qu'elle était à Florence. Il
-résolut d'y aller, non pour y rester et trahir ainsi l'affection qu'il
-devait à Lucile, mais pour expliquer du moins lui-même à Corinne comment
-il avait ignoré son voyage en Écosse.
-
-En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'écriait: «Ah! que
-cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient couverts de feuilles,
-et lorsque les pampres verts les unissaient entre eux!» Lucile se disait
-en elle-même: «C'était beau quand Corinne était avec lui.» Un brouillard
-humide, tel qu'il en fait souvent dans les plaines traversées par un si
-grand nombre de rivières, obscurcissait la vue de la campagne. On
-entendait, pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces
-pluies abondantes du Midi qui ressemblent au déluge. Les maisons en sont
-pénétrées, et l'eau vous poursuit partout avec l'activité du feu. Lucile
-cherchait en vain le charme de l'Italie: on eût dit que tout se
-réunissait pour la couvrir d'un voile sombre, à ses regards comme à ceux
-d'Oswald.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Oswald, depuis qu'il était entré en Italie, n'avait pas prononcé un mot
-d'italien; il semblait que cette langue lui fît mal, et qu'il évitât de
-l'entendre comme de la parler. Le soir du jour où lady Nelvil et lui
-étaient arrivés à l'auberge de Milan, ils entendirent frapper à leur
-porte, et virent entrer dans leur chambre un Romain d'une figure
-très-noire, très-marquée, mais cependant sans véritable physionomie: des
-traits créés pour l'expression, mais auxquels il manquait l'âme qui la
-donne; et sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux
-et un regard qui voulait être poétique. Il se mit, dès la porte, à
-improviser des vers remplis de louanges sur la mère, l'enfant et
-l'époux; de ces louanges qui conviennent à toutes les mères, à tous les
-enfants, à tous les époux du monde, et dont l'exagération passait
-par-dessus tous les sujets, comme si les paroles et la vérité ne
-devaient avoir aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de
-ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien; il déclamait
-avec une force qui faisait encore mieux remarquer l'insignifiance de ce
-qu'il disait. Rien ne pouvait être plus pénible pour Oswald que
-d'entendre ainsi, pour la première fois après un long intervalle, une
-langue chérie, de revoir ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une
-impression de tristesse renouvelée par un objet ridicule. Lucile
-s'aperçut de la cruelle situation de l'âme d'Oswald; elle voulait faire
-finir l'improvisateur, mais il était impossible d'en être écouté. Il se
-promenait dans la chambre à grands pas; il faisait des exclamations et
-des gestes continuels, et ne s'embarrassait pas du tout de l'ennui qu'il
-causait à ses auditeurs. Son mouvement était comme celui d'une machine
-montée, qui ne s'arrête qu'après un temps marqué. Enfin ce temps arriva,
-et lady Nelvil parvint à le congédier.
-
-Quand il fut sorti, Oswald dit: «Le langage poétique est si facile à
-parodier en Italie, qu'on devrait l'interdire à tous ceux qui ne sont
-pas dignes de le parler.--Il est vrai, reprit Lucile, peut-être un peu
-trop sèchement, il est vrai qu'il doit être désagréable de se rappeler
-ce qu'on admire par ce que nous venons d'entendre.» Ce mot blessa lord
-Nelvil. «Bien loin de là, dit-il; il me semble qu'un tel contraste fait
-sentir la puissance du génie. C'est ce même langage si misérablement
-dégradé qui devenait une poésie céleste lorsque Corinne, lorsque votre
-soeur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour exprimer ses
-pensées.» Lucile fut comme atterrée par ces paroles: le nom de Corinne
-ne lui avait pas encore été prononcé par Oswald pendant tout le voyage,
-encore moins celui de _votre soeur_, qui semblait indiquer un reproche.
-Les larmes étaient prêtes à la suffoquer, et, si elle se fût abandonnée
-à cette émotion, peut-être ce moment eût-il été le plus doux de sa vie;
-mais elle se contint, et la gêne qui existait entre les deux époux n'en
-devint que plus pénible.
-
-Le lendemain le soleil parut; et, malgré les mauvais jours qui avaient
-précédé, il se montra brillant et radieux, comme un exilé qui rentre
-dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en profitèrent pour aller voir la
-cathédrale de Milan: c'est le chef-d'oeuvre de l'architecture gothique
-en Italie, comme Saint-Pierre de l'architecture moderne.
-
-Cette église, bâtie en forme de croix, est une belle image de douleur
-qui s'élève au-dessus de la riche et joyeuse ville de Milan. En montant
-jusqu'au haut du clocher, on est confondu du travail scrupuleux de
-chaque détail. L'édifice entier, dans toute sa hauteur, est orné,
-sculpté, découpé, si l'on peut s'exprimer ainsi, comme le serait un
-petit objet d'agrément. Que de patience et de temps il fallut pour
-accomplir un tel oeuvre! La persévérance vers un même but se
-transmettait jadis de génération en génération, et le genre humain,
-stable dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme
-elles. Une église gothique fait naître des dispositions
-très-religieuses. Horace Walpole a dit que _les papes ont consacré à
-bâtir des temples à la moderne les richesses que leur avait values la
-dévotion inspirée par les églises gothiques_. La lumière qui passe à
-travers les vitraux coloriés, les formes singulières de l'architecture,
-enfin l'aspect entier de l'église est une image silencieuse de ce
-mystère de l'infini qu'on sent au dedans de soi, sans pouvoir jamais
-s'en affranchir ni le comprendre.
-
-Lucile et lord Nelvil quittèrent Milan un jour où la terre était
-couverte de neige, et rien n'est plus triste que la neige en Italie; on
-n'y est point accoutumé à voir disparaître la nature sous le voile
-uniforme des frimas; tous les Italiens se désolent du mauvais temps
-comme d'une calamité publique. En voyageant avec Lucile, Oswald avait
-pour l'Italie une sorte de coquetterie qui n'était pas satisfaite;
-l'hiver déplaît là plus que partout ailleurs, parce que l'imagination
-n'y est point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance,
-Parme, Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes, à
-proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait que ces
-villes sont arrangées pour recevoir de grands seigneurs qui doivent
-arriver, mais qui se sont fait précéder seulement par quelques hommes de
-leur suite.
-
-Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient de traverser le
-Taro, comme si tout devait contribuer à leur rendre cette fois le voyage
-d'Italie lugubre, le fleuve s'était débordé la nuit précédente; et
-l'inondation de ces fleuves qui descendent des Alpes et des Apennins est
-très-effrayante. On les entend gronder de loin comme le tonnerre; et
-leur course est si rapide, que les flots et le bruit qui les annonce
-arrivent presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n'est
-guère possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et s'élèvent
-bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et Lucile se trouvèrent
-tout à coup arrêtés au bord de ce fleuve, les bateaux avaient été
-emportés par le courant, et il fallait attendre que les Italiens, peuple
-qui ne se presse pas, les eussent ramenés sur le nouveau rivage que le
-torrent avait formé. Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et
-glacée; le brouillard était tel, que le fleuve se confondait avec
-l'horizon, et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions
-poétiques des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent
-charmer les regards des habitants brûlés par les rayons du soleil.
-Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu'il faisait, et la
-mena dans une cabane de pêcheur, où le feu était allumé au milieu de la
-chambre comme en Russie. «Où donc est votre belle Italie?» dit Lucile en
-soupirant à lord Nelvil. «Je ne sais quand je la retrouverai,»
-répondit-il avec tristesse.
-
-En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont sur cette route,
-on a de loin le coup d'oeil pittoresque des toits en forme de terrasse,
-qui donnent aux villes d'Italie un aspect oriental. Les églises, les
-clochers ressortent singulièrement au milieu de ces plates-formes; et
-quand on revient dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits
-pour se garantir de la neige, causent une impression très-désagréable.
-Parme conserve encore quelques chefs-d'oeuvre du Corrége. Lord Nelvil
-conduisit Lucile dans une église où l'on voit une peinture à fresque de
-lui, appelée la Madone _della scala_; elle est recouverte par un rideau.
-Lorsque l'on tira ce rideau, Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui
-faire mieux voir le tableau, et dans cet instant l'attitude de la mère
-et de l'enfant se trouva par hasard presque la même que celle de la
-Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance
-avec l'idéal de modestie et de grâce que le Corrége a peint, qu'Oswald
-portait alternativement ses regards du tableau vers Lucile, et de Lucile
-vers le tableau. Elle le remarqua, baissa les yeux, et la ressemblance
-devint plus frappante encore; car le Corrége est peut-être le seul
-peintre qui sache donner aux yeux baissés une expression aussi
-pénétrante que s'ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu'il jette
-sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur
-donne un charme de plus, celui d'un mystère céleste.
-
-Cette madone est près de se détacher du mur, et l'on voit la couleur
-presque tremblante qu'un souffle pourrait faire tomber. Cela donne à ce
-tableau le charme mélancolique de tout ce qui est passager, et l'on y
-revient plusieurs fois, comme pour dire à sa beauté qui va disparaître
-un sensible et dernier adieu.
-
-En sortant de l'église, Oswald dit à Lucile: «Ce tableau, dans peu de
-temps, n'existera plus, mais moi j'aurai toujours sous les yeux son
-modèle.» Ces paroles aimables attendrirent Lucile; elle serra la main
-d'Oswald: elle était prête à lui demander si son coeur pouvait se fier à
-cette expression de tendresse; mais quand un mot d'Oswald lui semblait
-froid, sa fierté l'empêchait de s'en plaindre; et quand elle était
-heureuse d'une expression sensible, elle craignait de troubler ce moment
-de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi son âme et son
-esprit trouvaient toujours des raisons pour le silence. Elle se flattait
-que le temps, la résignation et la douceur amèneraient un jour fortuné
-qui dissiperait toutes ses craintes.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-La santé de lord Nelvil se remettait par le climat d'Italie; mais une
-inquiétude cruelle l'agitait sans cesse: il demandait partout des
-nouvelles de Corinne, et on lui répondait partout, comme à Turin, qu'on
-la croyait à Florence, mais qu'on ne savait rien d'elle depuis qu'elle
-ne voyait personne et n'écrivait plus. Oh! ce n'était pas ainsi que le
-nom de Corinne s'annonçait autrefois; et celui qui avait détruit son
-bonheur et son éclat pouvait-il se le pardonner?
-
-En approchant de Bologne, on est frappé de loin par deux tours
-très-élevées, dont l'une surtout est penchée d'une manière qui effraye
-la vue. C'est en vain que l'on sait qu'elle est ainsi bâtie, et que
-c'est ainsi qu'elle a vu passer les siècles; cet aspect importune
-l'imagination. Bologne est une des villes où l'on trouve un plus grand
-nombre d'hommes instruits dans tous les genres; mais le peuple y produit
-une impression désagréable. Lucile s'attendait au langage harmonieux
-d'Italie qu'on lui avait annoncé, et le dialecte bolonais dut la
-surprendre péniblement; il n'en est pas de plus rauque dans les pays du
-Nord. C'était au milieu du carnaval qu'Oswald et Lucile arrivèrent à
-Bologne; l'on entendait jour et nuit des cris de joie tout semblables à
-des cris de colère; une population pareille à celle des lazzaroni de
-Naples couche la nuit sous les arcades qui bordent les rues de Bologne;
-ils portent pendant l'hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent
-dans la rue, et poursuivent les étrangers par des demandes continuelles.
-Lucile espérait en vain ces voix mélodieuses qui se font entendre la
-nuit dans les villes d'Italie; elles se taisent toutes quand le temps
-est froid, et sont remplacées à Bologne par des clameurs qui effrayent
-quand on n'y est pas accoutumé. Le jargon des gens du peuple paraît
-hostile, tant le son en est rude, et les moeurs de la populace sont
-beaucoup plus grossières dans quelques contrées méridionales que les
-pays du Nord. La vie sédentaire perfectionne l'ordre social; mais le
-soleil, qui permet de vivre dans les rues, introduit quelque chose de
-sauvage dans les habitudes des gens du peuple.
-
-Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans être assaillis par
-une quantité de mendiants, qui sont en général le fléau de l'Italie. En
-passant devant les prisons de Bologne, dont les barreaux donnent sur la
-rue, ils virent les détenus qui se livraient à la joie la plus
-déplaisante, s'adressaient aux passants d'une voix de tonnerre, et
-demandaient des secours avec des plaisanteries ignobles et des rires
-immodérés; enfin tout donnait dans ce lieu l'idée d'un peuple sans
-dignité. «Ce n'est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre
-notre peuple, concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays peut-il vous
-plaire?--Dieu me préserve, répondit Oswald, de jamais renoncer à ma
-patrie! Mais, quand vous aurez passé les Apennins, vous entendrez parler
-le toscan, vous verrez le véritable Midi, vous connaîtrez le peuple
-spirituel et animé de ces contrées, et vous serez, je le crois, moins
-sévère pour l'Italie.»
-
-On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances, d'une
-manière tout à fait différente. Quelquefois le mal qu'on en a dit si
-souvent s'accorde avec ce que l'on voit, et d'autres fois il paraît
-souverainement injuste. Dans un pays où la plupart des gouvernements
-étaient sans garantie, et l'empire de l'opinion presque aussi nul pour
-les premières classes que pour les dernières; dans un pays où la
-religion est plus occupée du culte que de la morale, il y a peu de bien
-à dire de la nation considérée d'une manière générale, mais on y
-rencontre beaucoup de qualités privées. C'est donc le hasard des
-relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou la
-louange; les personnes que l'on connaît particulièrement décident du
-jugement qu'on porte sur la nation; jugement qui ne peut trouver de base
-fixe, ni dans les institutions, ni dans les moeurs, ni dans l'esprit
-public.
-
-Oswald et Lucile allèrent voir ensemble les belles collections de
-tableaux qui sont à Bologne. Oswald, en les parcourant, s'arrêta
-longtemps devant la Sibylle, peinte par le Dominiquin. Lucile remarqua
-l'intérêt qu'excitait en lui ce tableau; et, voyant qu'il s'oubliait
-longtemps à le contempler, elle osa s'approcher enfin, et lui demanda
-timidement si la Sibylle du Dominiquin parlait plus à son coeur que la
-Madone du Corrége. Oswald comprit Lucile, et fut étonné de tout ce que
-ce mot signifiait; il la regarda quelque temps sans lui répondre, et
-puis il dit: «La Sibylle ne rend plus d'oracles; son génie, son talent,
-tout est fini: mais l'angélique figure du Corrége n'a rien perdu de ses
-charmes, et l'homme malheureux qui fit tant de mal à l'une ne trahira
-jamais l'autre.» En achevant ces mots, il sortit pour cacher son
-trouble.
-
-
-
-
-LIVRE VINGTIÈME
-
-CONCLUSION
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Après ce qui s'était passé dans la galerie de Bologne, Oswald comprit
-que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu'il ne
-l'avait imaginé, et il eut enfin l'idée que sa froideur et son silence
-venaient peut-être de quelques peines secrètes; cette fois néanmoins ce
-fut lui qui craignit l'explication que jusqu'alors Lucile avait
-redoutée. Le premier mot étant dit, elle aurait tout révélé si lord
-Nelvil l'avait voulu; mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne
-au moment de la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter
-un sujet si propre à l'émouvoir avec une personne qui lui causait
-toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le caractère
-qu'imparfaitement.
-
-Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau climat
-d'Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant l'été, répandait
-alors une douce chaleur; les gazons étaient verts, l'automne finissait à
-peine, et déjà le printemps semblait s'annoncer. On voyait dans les
-marchés des fruits de toute espèce, des oranges, des grenades. Le
-langage toscan commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs
-de la belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald; mais aucune espérance
-ne venait s'y mêler: il n'y avait que du passé dans toutes ces
-impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur la disposition de
-Lucile: elle eût été plus confiante, plus animée, si lord Nelvil l'eût
-encouragée; mais ils étaient tous les deux retenus par une timidité
-pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n'osant se
-communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, eût
-bien vite obtenu le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils
-avaient l'un et l'autre le même genre de réserve, et plus ils se
-ressemblaient à cet égard, et plus il était difficile qu'ils sortissent
-de la situation contrainte où ils se trouvaient.
-
-
-CHAPITRE II
-
-En arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte, et
-peu d'instants après le prince se rendit chez lui. Oswald fut si ému en
-le voyant, qu'il fut longtemps sans pouvoir lui parler; enfin il lui
-demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'ai rien que de triste à vous
-dire sur elle, répondit le prince Castel-Forte: sa santé est
-très-mauvaise et s'affaiblit tous les jours. Elle ne voit personne que
-moi; l'occupation lui est souvent très-difficile; cependant je la
-croyais un peu plus calme, lorsque nous avons appris votre arrivée en
-Italie. Je ne puis vous cacher qu'à cette nouvelle son émotion a été si
-vive, que la fièvre, qui l'avait quittée, l'a reprise. Elle ne m'a point
-dit quelle était son intention relativement à vous, car j'évite avec
-grand soin de lui prononcer votre nom.--Ayez la bonté, prince, reprit
-Oswald, de lui faire voir la lettre que vous avez reçue de moi, il y a
-près de cinq ans; elle contient tous les détails des circonstances qui
-m'ont empêché d'apprendre son voyage en Angleterre avant que je fusse
-l'époux de Lucile; et quand elle l'aura lue, demandez-lui de me
-recevoir. J'ai besoin de lui parler pour justifier, s'il se peut, ma
-conduite. Son estime m'est nécessaire, quoique je ne doive plus
-prétendre à son intérêt.--Je remplirai vos désirs, milord, dit le prince
-Castel-Forte: je souhaiterais que vous lui fissiez quelque bien.»
-
-Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le prince
-Castel-Forte: elle le reçut avec assez de froideur; il la regarda fort
-attentivement. Sa beauté sans doute le frappa, car il soupira en pensant
-à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le suivit. «Elle est charmante, lady
-Nelvil, dit le prince Castel-Forte; quelle jeunesse! quelle fraîcheur!
-Ma pauvre amie n'a plus rien de cet éclat; mais il ne faut pas oublier,
-milord, qu'elle était bien brillante aussi quand vous l'avez vue pour la
-première fois!--Non, je ne l'oublie pas, s'écria lord Nelvil; non, je ne
-me pardonnerai jamais!...» Et il s'arrêta sans pouvoir achever ce qu'il
-voulait dire. Le reste du jour il fut silencieux et sombre. Lucile
-n'essaya pas de le distraire, et lord Nelvil était blessé de ce qu'elle
-ne l'essayait pas. Il se disait en lui-même: «Si Corinne m'avait vu
-triste, Corinne m'aurait consolé.»
-
-Le lendemain matin, son inquiétude le conduisit de très-bonne heure chez
-le prince Castel-Forte. «Eh bien, lui dit-il, qu'a-t-elle répondu?--Elle
-ne veut pas vous voir, répondit le prince Castel-Forte.--Et quels sont
-ses motifs?--J'ai été hier chez elle, et je l'ai trouvée dans une
-agitation qui faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans
-sa chambre, malgré son extrême faiblesse; sa pâleur était quelquefois
-remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt. Je lui ai dit
-que vous souhaitiez de la voir; elle a gardé le silence quelques
-instants, et m'a dit enfin ces paroles, que je vous rendrai fidèlement,
-puisque vous l'exigez: «_C'est un homme qui m'a fait trop de mal.
-L'ennemi qui m'aurait jetée dans une prison, qui m'aurait bannie et
-proscrite, n'eût pas déchiré mon coeur à ce point. J'ai souffert ce que
-personne n'a jamais souffert, un mélange d'attendrissement et
-d'irritation qui faisait de mes pensées un supplice continuel. J'avais
-pour Oswald autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir; je
-lui ai dit une fois qu'il m'en coûterait moins de ne plus l'aimer que de
-ne plus l'admirer. Il a flétri l'objet de mon culte; il m'a trompée
-volontairement ou involontairement, n'importe; il n'est pas celui que je
-croyais. Qu'a-t-il fait pour moi? Il a joui pendant plus d'une année du
-sentiment qu'il m'inspirait; et quand il a fallu me défendre, et quand
-il a fallu manifester son coeur par une action, en a-t-il fait une?
-peut-il se vanter d'un sacrifice, d'un mouvement généreux? Il est
-heureux maintenant, il possède tous les avantages que le monde apprécie;
-moi, je me meurs: qu'il me laisse en paix._»
-
-«Ces paroles sont bien dures, dit Oswald.--Elle est aigrie par la
-souffrance, reprit le prince Castel-Forte: je lui ai vu souvent une
-disposition plus douce; souvent, permettez-moi de vous le dire, elle
-vous a défendu contre moi.--Vous me trouvez donc bien coupable? reprit
-lord Nelvil.--Me permettez-vous de vous le dire? je pense que vous
-l'êtes, reprit le prince Castel-Forte. Les torts qu'on peut avoir avec
-une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde; ces fragiles idoles,
-adorées aujourd'hui, peuvent être brisées demain sans que personne
-prenne leur défense, et c'est pour cela même que je les respecte
-davantage; car la morale à leur égard n'est défendue que par notre
-propre coeur. Aucun inconvénient ne résulte pour nous de leur faire du
-mal, et cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par
-les lois, et le déchirement d'un coeur sensible n'est l'objet que d'une
-plaisanterie; il vaudrait donc mieux se permettre le coup de
-poignard.--Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi aussi j'ai été bien
-malheureux; c'est ma seule justification, mais autrefois Corinne eût
-entendu celle-là. Il se peut qu'elle ne lui fasse plus rien à présent.
-Néanmoins je veux lui écrire. Je crois encore qu'à travers tout ce qui
-nous sépare elle entendra la voix de son ami.--Je lui remettrai votre
-lettre, dit le prince Castel-Forte; mais, je vous en conjure,
-ménagez-la: vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq
-ans ne font que rendre une impression plus profonde quand aucune autre
-idée n'en a distrait: voulez-vous savoir dans quel état elle est à
-présent? une fantaisie bizarre, à laquelle mes prières n'ont pu la faire
-renoncer, vous en donnera l'idée.»
-
-En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son
-cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait de
-Corinne telle qu'elle avait paru dans le premier acte de _Roméo et
-Juliette_; ce jour, celui de tous où il s'était senti le plus
-d'entraînement pour elle, un air de confiance et de bonheur ranimait
-tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fête se réveillèrent tout
-entiers dans l'imagination de lord Nelvil; et comme il trouvait du
-plaisir à s'y livrer, le prince Castel-Forte le prit par la main, et,
-tirant un rideau de crêpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra
-Corinne telle qu'elle avait voulu se faire peindre cette année même, en
-robe noire, d'après le costume qu'elle n'avait point quitté depuis son
-retour d'Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l'impression que lui
-avait faite une femme vêtue ainsi qu'il avait aperçue à Hyde-Park; mais
-ce qui le frappa surtout, ce fut l'inconcevable changement de la figure
-de Corinne. Elle était là, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés;
-ses longues paupières voilaient ses regards et portaient une ombre sur
-ses joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du
-_Pastor fido_:
-
- _A pena si può dir: Questa fu rosa[22]._
-
- [22] A peine peut-on dire: Elle fut rose.
-
-«Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant?--Oui,
-répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze jours, plus mal
-encore.» A ces mots, lord Nelvil sortit comme un insensé: l'excès de sa
-peine troublait sa raison.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre tout le jour. Lucile vint
-à l'heure du dîner frapper doucement à sa porte. Il ouvrit, et lui dit:
-«Ma chère Lucile, permettez que je reste seul aujourd'hui; ne m'en
-sachez pas mauvais gré.» Lucile se retourna vers Juliette, qu'elle
-tenait par la main, l'embrassa, et s'éloigna sans prononcer un seul mot.
-Lord Nelvil referma sa porte, et se rapprocha de sa table, sur laquelle
-était la lettre qu'il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des
-pleurs: «Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile? A quoi
-sert donc ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux par moi?»
-
-
- LETTRE DE LORD NELVIL A CORINNE.
-
- «Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde, qu'aurais-je
- à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos reproches et, ce qui est
- plus affreux encore, me déchirer par votre douleur. Suis-je un
- monstre, Corinne, puisque j'ai fait tant de mal à ce que j'aimais? Ah!
- je souffre tellement, que je ne puis me croire tout à fait barbare.
- Vous savez, quand je vous ai connue, que j'étais accablé par le
- chagrin qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonheur.
- J'ai lutté longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. Enfin,
- quand il a eu triomphé de moi, j'ai toujours gardé dans mon âme un
- sentiment de tristesse, présage d'un malheureux sort. Tantôt je
- croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait dans le
- ciel sur ma destinée, et voulait que je fusse encore aimé sur cette
- terre comme il m'avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais que je
- désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, en m'écartant
- de la ligne tracée par mes devoirs et par ma situation. Ce dernier
- sentiment prévalut quand je fus de retour en Angleterre, quand
- j'appris que mon père avait condamné d'avance mon sentiment pour vous.
- S'il avait vécu, je me serais cru le droit de lutter à cet égard
- contre son autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous
- entendre, et leur volonté sans force porte un caractère touchant et
- sacré.
-
- «Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie; je
- rencontrai votre soeur, que mon père m'avait destinée, et qui
- convenait si bien au besoin du repos, au projet d'une vie régulière.
- J'ai dans le caractère une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce
- qui agite l'existence. Mon esprit est séduit par des espérances
- nouvelles; mais j'ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint
- tout ce qui l'expose à des émotions trop fortes, à des résolutions
- pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nées
- avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre,
- jamais je n'aurais pu me détacher de vous; cette admirable preuve de
- tendresse eût entraîné mon coeur incertain. Ah! pourquoi dire ce que
- j'aurais fait? Serions-nous heureux, suis-je capable de l'être?
- Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau
- qu'il fût, sans en regretter un autre?
-
- «Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre vous; je
- rentrai dans les idées que le commun des hommes doit prendre en vous
- voyant. Je me dis qu'une personne aussi supérieure se passerait
- facilement de moi. Corinne, j'ai déchiré votre coeur, je le sais; mais
- je croyais n'immoler que moi. Je pensais que j'étais plus que vous
- inconsolable, et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais
- toujours. Enfin les circonstances m'enlacèrent; et je ne veux point
- nier que Lucile ne soit digne et des sentiments qu'elle m'inspire, et
- de bien mieux encore. Mais, dès que je sus votre voyage en Angleterre
- et le malheur que je vous avais causé, il n'y eut plus dans ma vie
- qu'une peine continuelle. J'ai cherché la mort pendant quatre ans au
- milieu de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'étais plus, vous
- me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m'opposer une vie de
- regrets et de douleurs, une fidélité profonde pour un ingrat qui ne la
- méritait pas; mais songez que la destinée des hommes se complique de
- mille rapports divers qui troublent la constance du coeur. Cependant,
- s'il est vrai que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est
- vrai que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je ne
- parle du fond de mon coeur, que la mère de mon enfant, que celle que
- je dois aimer à tant de titres, reste étrangère à mes secrets comme à
- mes pensées; s'il est vrai qu'un état habituel de tristesse m'ait
- replongé dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m'avaient
- autrefois tiré; si je suis venu en Italie, non pas pour me guérir,
- vous ne croyez pas que j'aime la vie, mais pour vous dire adieu,
- refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite,
- parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre
- souffrance qui me détermine. Qu'importe que je sois bien misérable!
- qu'importe qu'un poids affreux pèse à jamais sur mon coeur, si je m'en
- vais d'ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu de vous mon
- pardon! Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai.
- Mais il me semble que votre coeur serait soulagé si vous pouviez
- penser à moi comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m'êtes
- chère, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent d'Oswald,
- de ce criminel dont le sort est plus changé que le coeur.
-
- «Je respecte mes liens, j'aime votre soeur; mais le coeur humain,
- bizarre, inconséquent, tel qu'il l'est, peut renfermer et cette
- tendresse et celle que j'éprouve pour vous. Je n'ai rien à vous dire
- de moi qui puisse s'écrire; tout ce qu'il faut expliquer me condamne.
- Néanmoins, si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous
- pénétreriez à travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous
- êtes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment
- doux. Hélas! notre santé est bien faible à tous les deux, et je ne
- crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous
- deux qui précédera l'autre se sente regretté, se sente aimé de l'ami
- qu'il laissera dans ce monde! L'innocent devrait seul avoir cette
- jouissance; mais qu'elle soit aussi accordée au coupable!
-
- «Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les coeurs, devinez ce que
- je ne puis dire; entendez-moi comme vous m'entendiez. Laissez-moi vous
- voir; permettez que mes lèvres pâles pressent vos mains affaiblies:
- ah! ce n'est pas moi seul qui ai fait ce mal, c'est le même sentiment
- qui nous a consumés tous les deux: c'est la destinée qui a frappé deux
- êtres qui s'aimaient; mais elle a dévoué l'un d'eux au crime, et
- celui-là, Corinne, n'est peut-être pas le moins à plaindre!»
-
-
- RÉPONSE DE CORINNE.
-
- «S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m'y serais
- pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai point de
- ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m'avez causée
- me fasse frissonner d'effroi. Il faut que je vous aime encore, pour
- n'avoir aucun mouvement de haine; la religion seule ne suffirait pas
- pour me désarmer ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était
- altérée; d'autres, et c'étaient les plus doux, où j'ai cru mourir
- avant la fin du jour, par le serrement de coeur qui m'oppressait;
- d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu: vous étiez
- pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide pour mes
- pensées comme pour mes sentiments, quand le même coup frappait en moi
- l'admiration et l'amour.
-
- «Que serais-je devenue sans le secours céleste? Il n'y a rien dans ce
- monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. Un seul asile me
- restait au fond de l'âme. Dieu m'y a reçue. Mes forces physiques vont
- en décroissant; mais il n'en est pas ainsi de l'enthousiasme qui me
- soutient. Se rendre digne de l'immortalité est, je me plais à le
- croire, le seul but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est
- moyen pour ce but; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la
- terre: j'y tenais par un lien trop fort.
-
- «Quand j'ai appris votre arrivée en Italie, quand j'ai revu votre
- écriture, quand je vous ai su là, de l'autre côté de la rivière, j'ai
- senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans
- cesse que ma soeur était votre femme pour combattre ce que
- j'éprouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un
- bonheur, une émotion indéfinissable, que mon coeur enivré de nouveau
- préférait à des siècles de calme; mais la Providence ne m'a point
- abandonnée dans ce péril. N'êtes-vous pas l'époux d'une autre? Que
- pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis de mourir
- entre vos bras? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne
- faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une
- dernière heure! Maintenant je comparaîtrai devant Dieu peut-être avec
- plus de confiance, puisque j'ai su renoncer à vous voir. Cette grande
- résolution apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand
- vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il agite, il
- inquiète, il est si prêt à passer! Mais une prière habituelle, une
- rêverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se
- décider dans tout par le sentiment du devoir, est un état doux, et je
- ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire
- dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait
- beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. Ah! ce
- n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi qui souffre avec
- vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord; soyez heureux mais soyez-le
- par la piété. Une communication secrète avec la Divinité semble placer
- en nous-mêmes l'être qui se confie et la voix qui lui répond; elle
- fait deux amis d'une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu'on
- appelle le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse?
- Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j'aurais béni mon
- sort si vous m'aviez permis de vous y suivre? Savez-vous que je vous
- aurais servi comme une esclave? Savez-vous que je me serais prosternée
- devant vous comme devant un envoyé du ciel, si vous m'aviez fidèlement
- aimée? Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous fait
- de cette affection unique en ce monde? un malheur unique comme elle.
- Ne prétendez donc plus au bonheur; ne m'offensez pas en croyant
- l'obtenir encore. Priez comme moi, priez, et que nos pensées se
- rencontrent dans le ciel.
-
- «Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma fin, peut-être
- me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le
- ferais-je pas? Certainement quand mes yeux se troubleront, quand je ne
- verrai plus rien au dehors, votre image m'apparaîtra. Si je vous avais
- revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte?
- Les divinités, chez les anciens, n'étaient jamais présentes à la mort;
- je vous éloignerai de la mienne: mais je souhaite qu'un souvenir
- récent de vos traits puisse encore se retracer dans mon âme
- défaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que j'ai dit? vous voyez ce que
- je suis quand je m'abandonne à votre souvenir.
-
- «Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas désiré de me voir? c'est votre femme,
- mais c'est aussi ma soeur. J'ai des paroles douces, j'en ai même de
- généreuses à lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m'a-t-elle pas
- été amenée? Je ne dois pas vous voir; mais ce qui vous entoure est ma
- famille: en suis-je donc rejetée? Craint-on que la pauvre petite
- Juliette ne s'attriste en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une
- ombre; mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord, adieu.
- Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère? mais ce serait
- parce que vous êtes l'époux de ma soeur. Ah! du moins, vous serez en
- deuil quand je mourrai, vous assisterez comme parent à mes
- funérailles. C'est à Rome que mes cendres seront d'abord transportées.
- Faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char
- de triomphe, et reposez-vous dans le lieu même où vous m'avez rendu ma
- couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui vous
- afflige: je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel,
- où je vous attendrai.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pût retrouver du calme après
-l'impression déchirante que lui avait causée la lettre de Corinne. Il
-fuyait la présence de Lucile, il passait les heures entières sur le bord
-de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne, et souvent il fut
-tenté de se jeter dans les flots pour être au moins porté, quand il ne
-serait plus, vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant
-sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle eût désiré de voir sa
-soeur; et bien qu'il s'étonnât de ce souhait, il avait envie de le
-satisfaire. Mais comment aborder cette question auprès de Lucile? Il
-apercevait bien qu'elle était blessée de sa tristesse; il aurait voulu
-qu'elle l'interrogeât, mais il ne pouvait se résoudre à parler le
-premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d'amener la conversation
-sur des sujets indifférents, de proposer une promenade, afin de
-détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle
-parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir
-Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais; seulement il
-demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait
-avec une expression de physionomie digne et froide.
-
-Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna
-secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de
-l'enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait été contente
-de sa visite. Juliette lui répondit par une phrase italienne, et sa
-prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir
-Oswald. «Qui vous a appris cela, ma fille? dit-il.--La dame que je viens
-de voir, répondit-elle.--Et comment vous a-t-elle reçue?--Elle a
-beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette; je ne sais pourquoi. Elle
-m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l'air bien
-malade.--Et vous plaît-elle cette dame, ma fille? continua lord
-Nelvil.--Beaucoup, répondit Juliette; j'y veux aller tous les jours.
-Elle m'a promis de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle
-veut que je ressemble à Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon
-père? cette dame n'a pas voulu me le dire.» Lord Nelvil ne répondit
-plus, et s'éloigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous
-les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corinne;
-et peut-être eut-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille
-sans son consentement. Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrès
-inconcevables dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi de
-sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers
-essais.
-
-Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine à Lucile
-que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation de sa fille. Elle
-savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et
-de dépérissement, se donnait une peine extrême pour l'instruire et lui
-communiquer tous ses talents, comme un héritage qu'elle se plaisait à
-lui léguer de son vivant. Lucile en eût été touchée si elle n'eût pas
-cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord Nelvil;
-mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule
-sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui enlever des leçons
-qui ajoutaient à ses agréments d'une manière si remarquable. Un jour
-lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leçon de
-musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa
-taille, de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses jolis
-regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d'un beau
-tableau, avec la grâce de l'enfance de plus, qui mêle à tout un charme
-innocent. Oswald, à ce spectacle, fut tellement ému, qu'il ne pouvait
-prononcer un mot, et il s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur
-sa harpe un air écossais que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à
-Tivoli, en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald, en
-l'écoutant, respirait à peine, Lucile s'avança derrière lui sans qu'il
-l'aperçût. Quand Juliette eut fini, son père la prit sur ses genoux, et
-lui dit: «La dame qui demeure sur le bord de l'Arno vous a donc appris à
-jouer ainsi?--Oui, répondit Juliette, mais il lui en a bien coûté pour
-le faire; elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. Je
-l'ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu; et
-seulement elle m'a fait promettre de vous répéter cet air tous les ans,
-un certain jour, le 17 novembre, je crois.--Ah! mon Dieu!» s'écria lord
-Nelvil; et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.
-
-Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main, elle dit à son
-époux en anglais: «C'est trop, milord, de vouloir ainsi détourner de moi
-l'affection de ma fille; cette consolation m'était due dans mon
-malheur.» En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut
-en vain la suivre, elle s'y refusa; et seulement à l'heure du dîner il
-apprit qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans
-dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son absence,
-lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans
-la physionomie, tout à fait différente de ce qu'il attendait. Il voulut
-enfin lui parler avec confiance, et tâcher d'obtenir d'elle son pardon
-par la sincérité; mais elle lui dit: «Souffrez, milord, que cette
-explication, nécessaire à tous les deux, soit encore retardée. Vous
-saurez dans peu les motifs de ma prière.»
-
-Pendant le dîner, elle mit dans la conversation beaucoup plus d'intérêt
-que de coutume. Plusieurs jours se passèrent ainsi, durant lesquels
-Lucile se montrait constamment plus aimable et plus animée qu'à
-l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir à ce changement.
-Voici quelle en était la cause: Lucile avait été très-blessée des
-visites de sa fille chez Corinne, et de l'intérêt que lord Nelvil
-paraissait prendre aux progrès que les leçons de Corinne faisaient faire
-à cette enfant. Tout ce qu'elle avait renfermé dans son coeur depuis si
-longtemps s'était échappé dans ce moment; et, comme il arrive aux
-personnes qui sortent de leur caractère, elle prit tout à coup une
-résolution très-vive, et partit pour aller voir Corinne, et lui demander
-si elle était résolue à la troubler toujours dans son sentiment pour son
-époux. Lucile se parlait à elle-même avec force jusqu'au moment où elle
-arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel
-mouvement de timidité, qu'elle n'aurait jamais pu se résoudre à entrer,
-si Corinne, qui l'aperçut de sa fenêtre, ne lui avait envoyé Thérésine
-pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de
-Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant; elle
-se sentit au contraire profondément attendrie par l'état déplorable de
-la santé de sa soeur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa.
-
-Alors commença entre les deux soeurs un entretien plein de franchise de
-part et d'autre. Corinne donna la première l'exemple de cette franchise;
-mais il eût été impossible à Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça
-sur sa soeur l'ascendant qu'elle avait sur tout le monde; on ne pouvait
-conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha
-point à Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir plus que peu de
-temps à vivre; et sa pâleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop.
-Elle aborda simplement avec Lucile les sujets d'entretien les plus
-délicats; elle lui parla de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle
-savait par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et
-mieux encore par ce qu'elle avait deviné, que la contrainte et la
-froideur existaient souvent dans leur intérieur; et, se servant alors de
-l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont
-elle était menacée, elle s'occupa généreusement de rendre Lucile plus
-heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractère de
-celui-ci, elle fit comprendre à Lucile pourquoi il avait besoin de
-trouver dans celle qu'il aimait une manière d'être, à quelques égards,
-différente de la sienne; une confiance spontanée, parce que sa réserve
-naturelle l'empêchait de la solliciter; plus d'intérêt, parce qu'il
-était susceptible de découragement; et de la gaieté, précisément parce
-qu'il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-même
-dans les jours brillants de sa vie; elle se jugea comme elle aurait pu
-juger une étrangère, et montra vivement à Lucile combien serait agréable
-une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité la
-plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout l'abandon, tout le
-désir de plaire qu'inspire quelquefois le besoin de réparer des torts.
-
-«On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non-seulement malgré
-leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs mêmes. La raison de cette
-bizarrerie est peut-être que ces femmes cherchaient à se montrer plus
-aimables, pour se les faire pardonner, et n'imposaient point de gêne,
-parce qu'elles avaient besoin d'indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile,
-fière de votre perfection; que votre charme consiste à l'oublier, à ne
-vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et moi tout à la
-fois; que vos vertus ne vous autorisent jamais à la plus légère
-négligence pour vos agréments, et que vous ne vous fassiez point un
-titre de ces vertus, pour vous permettre l'orgueil et la froideur. Si
-cet orgueil n'était pas fondé, il blesserait peut-être moins; car user
-de ses droits refroidit le coeur plus que les prétentions injustes: le
-sentiment se plaît surtout à donner ce qui n'est pas dû.»
-
-Lucile remerciait sa soeur avec tendresse de la bonté qu'elle lui
-témoignait, et Corinne lui disait: «Si je devais vivre, je n'en serais
-pas capable; mais, puisque je dois bientôt mourir, mon seul désir
-personnel est encore qu'Oswald retrouve dans vous et dans sa fille
-quelques traces de mon influence, et que jamais du moins il ne puisse
-avoir une jouissance de sentiment sans se rappeler Corinne. Lucile
-revint tous les jours chez sa soeur, et s'étudiait par une modestie bien
-aimable, et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore, à
-ressembler à la personne qu'Oswald avait le plus aimée. La curiosité de
-lord Nelvil s'accroissait tous les jours en remarquant les grâces
-nouvelles de Lucile. Il devina bien vite qu'elle avait vu Corinne; mais
-il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, dès son premier
-entretien avec Lucile, avait exigé le secret de leurs rapports ensemble.
-Elle se proposait de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais
-seulement, à ce qu'il paraît, quand elle se croirait assurée de n'avoir
-plus que peu d'instants à vivre. Elle voulait tout dire et tout éprouver
-à la fois; et elle enveloppait ce projet d'un tel mystère, que Lucile
-elle-même ne savait pas de quelle manière elle avait résolu de
-l'accomplir.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Corinne, se croyant atteinte d'une maladie mortelle, souhaitait de
-laisser à l'Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier adieu qui
-rappelât le temps où son génie brillait dans tout son éclat. C'est une
-faiblesse qu'il lui faut pardonner. L'amour et la gloire s'étaient
-toujours confondus dans son esprit; et, jusqu'au moment où son coeur fit
-le sacrifice de tous les attachements de la terre, elle désira que
-l'ingrat qui l'avait abandonnée sentît encore une fois que c'était à la
-femme de son temps qui savait le mieux aimer et penser qu'il avait donné
-la mort. Corinne n'avait plus la force d'improviser; mais dans la
-solitude elle composait encore des vers, et depuis l'arrivée d'Oswald
-elle semblait avoir repris un intérêt plus vif à cette occupation.
-Peut-être désirait-elle de lui rappeler, avant de mourir, son talent et
-ses succès; enfin, tout ce que le malheur et l'amour lui faisaient
-perdre. Elle choisit donc un jour pour réunir dans une des salles de
-l'académie de Florence tous ceux qui désiraient entendre ce qu'elle
-avait écrit. Elle confia son dessein à Lucile, et la pria d'amener son
-époux. «Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l'état où je suis.»
-
-Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution de Corinne.
-Lirait-elle ces vers elle-même? quel sujet voulait-elle traiter? Enfin
-il suffisait de la possibilité de la voir pour bouleverser entièrement
-l'âme d'Oswald. Le matin du jour désigné, l'hiver, qui se fait si
-rarement sentir en Italie, s'y montra pour un moment comme dans les
-climats du Nord. On entendait un vent horrible siffler dans les maisons.
-La pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres; et, par
-une singularité dont il y a cependant plus d'exemples en Italie que
-partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au milieu du mois de
-janvier et mêlait un sentiment de terreur à la tristesse du mauvais
-temps. Oswald ne prononçait pas un seul mot, mais toutes les sensations
-extérieures semblaient augmenter le frisson de son âme.
-
-Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y était
-rassemblée. A l'extrémité, dans un endroit fort obscur, un fauteuil
-était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour de lui que Corinne
-devait s'y placer, parce qu'elle était si malade qu'elle ne pourrait pas
-réciter elle-même ses vers. Craignant de se montrer, tant elle était
-changée, elle avait choisi ce moyen pour voir Oswald sans être vue. Dès
-qu'elle sut qu'il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut
-la soutenir pour qu'elle pût avancer; sa démarche était chancelante.
-Elle s'arrêtait de temps en temps pour respirer, et l'on eût dit que ce
-court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers pas de la vie
-sont toujours lents et difficiles. Elle s'assit, chercha des yeux à
-découvrir Oswald, l'aperçut, et, par un mouvement tout à fait
-involontaire, elle se leva, tendit les bras vers lui, mais retomba
-l'instant d'après en détournant son visage, comme Didon lorsqu'elle
-rencontre Énée dans un monde où les passions humaines ne doivent plus
-pénétrer. Le prince Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout à fait
-hors de lui, voulait se précipiter à ses pieds; il le contint par le
-respect qu'il devait à Corinne en présence de tant de monde.
-
-Une jeune fille vêtue de blanc, et couronnée de fleurs, parut sur une
-espèce d'amphithéâtre qu'on avait préparé. C'était elle qui devait
-chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste touchant entre ce
-visage si paisible et si doux, ce visage où les peines de la vie
-n'avaient encore laissé aucune trace, et les paroles qu'elle allait
-prononcer. Mais ce contraste même avait plu à Corinne; il répandait
-quelque chose de serein sur les pensées trop sombres de son âme abattue.
-Une musique noble et sensible prépara les auditeurs à l'impression
-qu'ils allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher ses
-regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une apparition
-cruelle dans une nuit de délire; et ce fut à travers ses sanglots qu'il
-entendit ce chant du cygne, que la femme envers laquelle il était si
-coupable lui adressait encore au fond du coeur.
-
-
- DERNIER CHANT DE CORINNE.
-
- «Recevez mon salut solennel, ô mes concitoyens! Déjà la nuit s'avance
- à mes regards, mais le ciel n'est-il pas plus beau pendant la nuit?
- Des milliers d'étoiles le décorent; il n'est de jour qu'un désert.
- Ainsi les ombres éternelles révèlent d'innombrables pensées que
- l'éclat de la prospérité faisait oublier. Mais la voix qui pourrait en
- instruire s'affaiblit par degrés; l'âme se retire en elle-même, et
- cherche à rassembler sa dernière chaleur.
-
- «Dès le premier jour de ma jeunesse, je promis d'honorer ce nom de
- Romaine, qui fait encore tressaillir le coeur. Vous m'avez permis la
- gloire, ô vous, nation libérale, qui ne bannissez point les femmes de
- son temple, vous qui ne sacrifiez point des talents immortels aux
- jalousies passagères, vous qui toujours applaudissez à l'essor du
- génie: ce vainqueur sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles, qui
- puise dans l'éternité pour enrichir le temps.
-
- «Quelle confiance m'inspiraient jadis la nature et la vie! Je croyais
- que tous les malheurs venaient de ne pas assez penser, de ne pas assez
- sentir, et que déjà sur la terre on pouvait goûter d'avance la
- félicité céleste, qui n'est que la durée dans l'enthousiasme et la
- constance dans l'amour.
-
- «Non, je ne me repens point de cette exaltation généreuse; non, ce
- n'est point elle qui m'a fait verser les pleurs dont la poussière qui
- m'attend est arrosée. J'aurais rempli ma destinée, j'aurais été digne
- des bienfaits du ciel, si j'avais consacré ma lyre retentissante à
- célébrer la bonté divine, manifestée par l'univers.
-
- «Vous ne rejetez point, ô mon Dieu! le tribut des talents. L'hommage
- de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée servent à se
- rapprocher de vous.
-
- «Il n'y a rien d'étroit, rien d'asservi, rien de limité dans la
- religion. Elle est l'immense, l'infini, l'éternel; et loin que le
- génie puisse détourner d'elle, l'imagination, de son premier élan,
- dépasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre est un
- reflet de la Divinité.
-
- «Ah! si je n'avais aimé qu'elle, si j'avais placé ma tête dans le
- ciel, à l'abri des affections orageuses, je ne serais pas brisée avant
- le temps; des fantômes n'auraient pas pris la place de mes brillantes
- chimères. Malheureuse! mon génie, s'il subsiste encore, se fait sentir
- seulement par la force de ma douleur; c'est sous les traits d'une
- puissance ennemie qu'on peut encore le reconnaître.
-
- «Adieu donc, mon pays; adieu donc, la contrée où je reçus le jour.
- Souvenirs de l'enfance, adieu. Qu'avez-vous à faire avec la mort? Vous
- qui dans mes écrits avez trouvé des sentiments qui répondaient à votre
- âme, ô mes amis, dans quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n'est
- point pour une indigne cause que Corinne a tant souffert; elle n'a pas
- du moins perdu ses droits à la pitié.
-
- «Belle Italie! c'est en vain que vous me promettez tous vos charmes:
- que pourriez-vous pour un coeur délaissé? Ranimeriez-vous mes souhaits
- pour accroître mes peines? Me rappelleriez-vous le bonheur pour me
- révolter contre mon sort?
-
- «C'est avec douleur que je m'y soumets. O vous qui me survivrez! quand
- le printemps reviendra, souvenez-vous combien j'aimais sa beauté; que
- de fois j'ai vanté son air et ses parfums! Rappelez-vous quelquefois
- mes vers, mon âme y est empreinte; mais des muses fatales, l'amour et
- le malheur, ont inspiré mes derniers chants.
-
- «Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur nous, une
- musique intérieure nous prépare à l'arrivée de l'ange de la mort. Il
- n'a rien d'effrayant, rien de terrible; il porte des ailes blanches,
- bien qu'il marche entouré de la nuit; mais, avant sa venue, mille
- présages l'annoncent.
-
- «Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le jour tombe,
- il y a de grandes ombres dans la campagne, qui semblent les replis de
- sa robe traînante. A midi, quand les possesseurs de la vie ne voient
- qu'un ciel serein, ne sentent qu'un beau soleil, celui que l'ange de
- la mort réclame aperçoit dans le lointain un nuage qui va bientôt
- couvrir la nature entière à ses yeux.
-
- «Espérance, jeunesse, émotions du coeur, c'en est donc fait! Loin de
- moi des regrets trompeurs! si j'obtiens encore quelques larmes, si je
- me crois encore aimée, c'est parce que je vais disparaître; mais si je
- ressaisissais la vie, elle retournerait bientôt contre moi tous ses
- poignards.
-
- «Et vous, Rome, où mes cendres seront transportées, pardonnez, vous
- qui avez tant vu mourir, si je rejoins d'un pas tremblant vos ombres
- illustres; pardonnez-moi de me plaindre. Des sentiments, des pensées,
- peut-être nobles, peut-être fécondes, s'éteignent avec moi; et, de
- toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de
- souffrir est la seule que j'aie exercée tout entière.
-
- «N'importe, obéissons. Le grand mystère de la mort, quel qu'il soit,
- doit donner du calme. Vous m'en répondez, tombeaux silencieux! vous
- m'en répondez, divinité bienfaisante! J'avais choisi sur la terre, et
- mon coeur n'a plus d'asile. Vous décidez pour moi; mon sort en vaudra
- mieux.»
-
-Ainsi finit le dernier chant de Corinne; la salle retentit d'un triste
-et profond murmure d'applaudissements. Lord Nelvil, ne pouvant soutenir
-la violence de son émotion, perdit entièrement connaissance. Corinne, en
-le voyant dans cet état, voulut aller vers lui, mais ses forces lui
-manquèrent au moment où elle essayait de se lever: on la rapporta chez
-elle; et depuis ce moment il n'y eut plus d'espoir de la sauver.
-
-Elle fit demander un prêtre respectable en qui elle avait une grande
-confiance, et s'entretint longtemps avec lui. Lucile se rendit auprès
-d'elle; la douleur d'Oswald l'avait tellement émue, qu'elle se jeta
-elle-même aux pieds de sa soeur pour la conjurer de le recevoir. Corinne
-s'y refusa, sans qu'aucun ressentiment en fût la cause. «Je lui
-pardonne, dit-elle, d'avoir déchiré mon coeur; les hommes ne savent pas
-le mal qu'ils font, et la société leur persuade que c'est un jeu de
-remplir une âme de bonheur, et d'y faire ensuite succéder le désespoir.
-Mais, au moment de mourir, Dieu m'a fait la grâce de retrouver du calme,
-et je sens que la vue d'Oswald remplirait mon âme de sentiments qui ne
-s'accordent point avec les angoisses de la mort. La religion seule a des
-secrets pour ce terrible passage. Je pardonne à celui que j'ai tant
-aimé, continua-t-elle d'une voix affaiblie; qu'il vive heureux avec
-vous! Mais quand le temps viendra qu'à son tour il sera près de quitter
-la vie, qu'il se souvienne alors de la pauvre Corinne. Elle veillera sur
-lui, si Dieu le permet; car on ne cesse point d'aimer quand ce sentiment
-est assez fort pour coûter la vie.»
-
-Oswald était sur le seuil de la porte, quelquefois voulant entrer malgré
-la défense positive de Corinne, quelquefois anéanti par la douleur.
-Lucile allait de l'un à l'autre: ange de paix entre le désespoir et
-l'agonie.
-
-Un soir, on crut que Corinne était mieux, et Lucile obtint d'Oswald
-qu'ils iraient ensemble passer quelques instants auprès de leur fille:
-ils ne l'avaient pas vue depuis trois jours. Corinne, pendant ce temps,
-se trouva plus mal, et remplit tous les devoirs de sa religion. On
-assure qu'elle dit au vieillard vénérable qui reçut ses aveux solennels:
-«Mon père, vous connaissez maintenant ma triste destinée; jugez-moi. Je
-ne me suis jamais vengée du mal qu'on m'a fait; jamais une douleur vraie
-ne m'a trouvée insensible; mes fautes ont été celles des passions, qui
-n'auraient pas été condamnables en elles-mêmes, si l'orgueil et la
-faiblesse humaine n'y avaient pas mêlé l'erreur et l'excès. Croyez-vous,
-ô mon père! vous que la vie a plus longtemps éprouvé que moi,
-croyez-vous que Dieu me pardonnera?--Oui, ma fille, lui dit le
-vieillard, je l'espère; votre coeur est-il maintenant tout à lui?--Je le
-crois, mon père, répondit-elle; écartez loin de moi ce portrait (c'était
-celui d'Oswald), et mettez sur mon coeur l'image de Celui qui descendit
-sur la terre, non pour la puissance, non pour le génie, mais pour la
-souffrance et la mort; elles en avaient grand besoin.» Corinne aperçut
-alors le prince Castel-Forte qui pleurait auprès de son lit. «Mon ami,
-lui dit-elle en lui tendant la main, il n'y a que vous près de moi dans
-ce moment. J'ai vécu pour aimer, et sans vous je mourrais seule.» Et ses
-larmes coulèrent à ces mots; puis elle dit encore: «Au reste, ce moment
-se passe de secours; nos amis ne peuvent nous suivre que jusqu'au seuil
-de la vie. Là commencent des pensées dont le trouble et la profondeur ne
-sauraient se confier.»
-
-Elle se fit transporter sur un fauteuil près de la fenêtre, pour voir
-encore le ciel. Lucile revint alors; et le malheureux Oswald, ne pouvant
-plus se contenir, la suivit, et tomba sur ses genoux en approchant de
-Corinne. Elle voulut lui parler, et n'en eut pas la force. Elle leva ses
-regards vers le ciel, et vit la lune qui se couvrait du même nuage
-qu'elle avait fait remarquer à lord Nelvil quand ils s'arrêtèrent sur le
-bord de la mer en allant à Naples. Alors elle le lui montra de sa main
-mourante, et son dernier soupir fit retomber cette main.
-
-Que devint Oswald? Il fut dans un tel égarement, qu'on craignait d'abord
-pour sa raison et sa vie. Il suivit à Rome la pompe funèbre de Corinne.
-Il s'enferma longtemps à Tivoli, sans vouloir que sa femme ni sa fille
-l'y accompagnassent. Enfin l'attachement et le devoir le ramenèrent
-auprès d'elles. Ils retournèrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil
-donna l'exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus pure.
-Mais se pardonna-t-il sa conduite passée? le monde, qui l'approuva, le
-consola-t-il? se contenta-t-il d'un sort commun après ce qu'il avait
-perdu? Je l'ignore; je ne veux à cet égard ni le blâmer ni l'absoudre.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- De Corinne, par madame Necker de Saussure I
- Livre Ier. Oswald 1
- Livre II. Corinne au Capitole 21
- Livre III. Corinne 40
- Livre IV. Rome 56
- Livre V. Tombeaux, Églises et Palais 90
- Livre VI. Moeurs et Caractère des Italiens 105
- Livre VII. La Littérature italienne 132
- Livre VIII. Les Statues et les Tombeaux 157
- Livre IX. La Fête populaire et la Musique 191
- Livre X. La Semaine sainte 205
- Livre XI. Naples et l'Ermitage de Saint-Salvador 231
- Livre XII. Histoire de lord Nelvil 250
- Livre XIII. Le Vésuve et la Campagne de Naples 279
- Livre XIV. Histoire de Corinne 301
- Livre XV. Adieux à Rome et Voyage à Venise 328
- Livre XVI. Le Départ et l'Absence 364
- Livre XVII. Corinne en Écosse 398
- Livre XVIII. Le Séjour à Florence 430
- Livre XIX. Le Retour d'Oswald en Italie 452
- Livre XX. Conclusion 482
-
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-Paris.--Imprimerie VIÉVILLE et CAPIOMONT, rue des Poitevins, 6.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by
-Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE ***
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